La révolution française de 1789 – La noblesse et le clergé
22 novembre 2015
Supplément Université des classes populaires – Patrick Boucheron Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images
1 novembre 2015
Quelle ne fut pas ma surprise quand, cherchant un tableau représentant une ville bourgeoise de l’Ancien Régime, j’ai trouvé le livre de Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Sienne, 1338, où se trouve détaillée et étudiée une suite de fresques du peintre Ambrogio Lorenzetti (xive siècle), qui représentent en plusieurs tableaux une allégorie des effets du « bon et du mauvais gouvernement », et sans doute aussi les effets de l’absence de tout gouvernement civilisateur.
Je retrouvais des images déjà vues dans des documents que l’on nous avait montré à l’école pour comprendre comment était organisée une ville et ses alentours, les champs exploités à proximité. Mais je n’avais pas retenu l’importance de ce que montre l’ensemble de l’œuvre de Lorenzetti qui, occupant trois murs de la salle des Neuf du Palazzo Publico à Sienne, avait été réalisée dans un but précis.
Cette fresque peinte entre 1337 et 1340, correspond en effet à une commande passée par le gouvernement de la ville de Sienne, dans une période de prospérité et de paix civile.
Cette œuvre témoigne de la richesse de la ville, de son organisation équilibrée, et aussi du désir de rivaliser avec la ville voisine Florence. Elle est exposée dans un lieu ayant une forte valeur symbolique, le Palazzo publico, centre politique et économique de la ville. Dans les différents tableaux s’exprime la volonté du maintien d’un état de paix durable par l’équité et la justice, qui suppose la recherche du bien commun, la lutte contre l’ignorance des lois. L’œuvre est destinée à célébrer un régime communal républicain, que les pouvoirs de forme seigneuriale et des tyrannies au service de profits particuliers, mettent en danger, jusqu’à conduire à le destruction de la Cité.
Dans la ville bien organisée selon les principes de justice (le “bon gouvernement”), on peut admirer l’ordonnancement de l’architecture, des lieux publics où s’exercent les activités des différentes classes de la société. Partout ils sont à l’œuvre dans la production, le commerce, l’instruction, des maçons, un tailleur vu de dos cousant, l’atelier d’un orfèvre, un marchand consultant un livre de comptes, un maître d’école, des gentilshommes à cheval. Ce lieu où l’on travaille est aussi lieu où l’on se réjouit. On voit sur la gauche un cortège de noces, neuf jeunes filles dansant une ronde tandis que la dixième joue du tambourin. La ville se présente joyeuse, baignée de lumière. Un va-et-vient d’échanges s’opère entre la ville et les campagnes environnantes, prospères, bien cultivées,
Là où ne règne pas le bon gouvernement, mais l’injustice, l’arbitraire, l’anarchie, c’est la désolation, la ruine, la guerre, la destruction des richesses. Ces parties de la fresque sont altérées, peu lisibles.
Le livre, de par la qualité des reproductions de l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, est magnifique. Le découpage des images opéré sous la responsabilité de Patrick Boucheron, leur accompagnement par un texte qui restitue, sans aucune pédanterie, le sens et la portée historique de cette fresque, font de ce livre un “bel ouvrage” à se procurer et conserver dans sa bibliothèque.
Patrick Boucheron, Conjurer la peur. Sienne, 1338, Éditions du Seuil, 2013, (33 €).
Supplément Université des classes populaires – François Rangeon Société civile, Histoire d’un mot
1 novembre 2015
L’article de François Rangeon « Société civile histoire d’un mot », initialement paru en 1986, dans le recueil la Société civile, méritait amplement une réédition. L’auteur dans cet opuscule de cinquante pages très lisibles, met en effet en lumière les enjeux politiques que recouvre l’évolution du sens du terme société civile, du xviie siècle à nos jours. Il retrace l’évolution des significations différentes et même opposées que le mot a pu revêtir au cours de quatre siècles de notre histoire, donnant à voir les divers courants de pensée au sein desquels cette notion a joué un rôle.
Que recouvre donc le terme plurivoque de société civile ? Je simplifie ici le propos de l’auteur.
Si l’on se réfère à l’étymologie latine du mot, societas civilis, la notion se rapportait à la Cité (civitas), c’est-à-dire à la société des individus regroupés en corps politique, correspondant plus ou moins à la notion de res publica (société soumise aux mêmes lois), organisée dans le cadre d’un État, par opposition à la “société du genre humain” (ou ensemble de l’humanité). Le qualificatif Civilis se posait pour sa part en opposition à ce qui est “naturel”. L’idée de naturel pouvant être compris soit en tant que non inclus dans des institutions politiques (“état de nature”), soit en tant que soumis à la Loi naturelle (valeurs universelles).
Dans la langue française, la notion est utilisée au xviie siècle dans un sens plus ou moins voisin, la société civile est la “société politique”, c’est-à-dire un mode de groupement humain selon des lois, par opposition à un “état de nature” désignant un état plus ou moins spontané de relations entre les hommes. La société civile ne se distingue pas de l’État au sens de civitas, de société des individus groupés en corps politique, régis par des lois communes. Au sein d’une telle conception, l’opposition entre “société civile” et État (civitas) ne peut trouver sens.
Au xviiie siècle, une telle acception est toujours présente. Toutefois une signification nouvelle, contraire, tend à s’exposer au sein de courants de pensée “libéraux”. Société civile en viendrait à désigner, et exalter, l’ensemble des rapports marchands spontanés qui se déploient dans la base économique, ceux-ci se posant en opposition à l’État. L’État ici n’est plus conçu comme civitas, corps politique des citoyens, mais appareil de contrainte pesant sur le libre jeu des intérêts privés (ou “société civile” dans sa nouvelle signification). C’est en quelque sorte l’exaltation des rapports d’un “état de nature” dans la base économique, contre “l’état civil” (ou civilisé), la société politique. Ce nouvel usage du mot tend à faire naître l’idée que la vie économique n’aurait nul besoin d’un État et d’une Loi pour régler les rapports spontanés entre les individus, la concurrence entre les intérêts particuliers s’auto-régulerait et présiderait au bien de tous. L’État, posé en extériorité par rapport à la société, devrait se réduire à des fonctions de sécurité extérieure, d’ordre intérieur, suppléant éventuellement le privé pour certaines infrastructures nécessaires à l’économie marchande.
La nouvelle acception de société civile, en relation avec l’essor des courants de pensée libéraux se révèle prédominante au xixe siècle. L’idée de société civile, en tant qu’exaltation du libre jeu des rapports économiques marchands, s’étend à la sphère du droit privé et tend à laisser dans l’ombre tout ce qui touche au droit public.
Au xxe siècle, l’usage du terme semble connaître une certaine éclipse. Raymond Aron la considère comme une notion trop floue et générale pour servir la pensée politique. En relation avec le déclin du courant marxiste, le terme société civile reprend des couleurs en sociologie et science politique, où il se trouve le plus souvent connoté positivement, comme s’il était porteur des valeurs miraculeuses, spontanéité, créativité, “décentralisation”, liberté [de la concurrence], dans une opposition manichéenne à l’État, pour sa part négativement connoté. Loin de favoriser une conduite des affaires de la société en vue de l’intérêt général, les nouvelles significations associées à la notion semblent alors militer pour une déconstitution de la Civitas, ou société civile au sens romain du terme.
Cet aperçu de l’évolution du sens de Société civile du xviie siècle au xxe siècle en France, est évidemment très schématique, il ne saurait rendre compte de la richesse de l’ouvrage de François Rangeon. Signalons notamment que celui-ci accorde plusieurs pages à la notion de société civile, plus précisément de société civile bourgeoise, chez Hegel, dans ses rapports avec l’État (sans omettre ses prolongements chez Marx).
Éditions Inclinaison, 2013 (6 €).
Article original in La société civile, CURAPP-PUF, 1986.
Supplément Université des classes populaires – PROPOSITIONS DE LECTURE DES RÉDACTEURS ET LECTEURS DE GERMINAL
1 novembre 2015
La revue du Projet, avril 2015
La nation cadre historique pour la conduite du mouvement populaire
Le numéro d’avril 2015 de la Revue du projet que publie la Fédération de Paris du Parti communiste contenait un dossier sur le thème de la nation. Son intitulé « Nation, une voie vers l’émancipation ? ». La publication de ce dossier semble viser à redonner à la notion de nation sa place dans la pensée et l’action du Parti communiste, après un relatif abandon du thème. Dans le préambule du dossier, il est précisé que la nation en tant que réalité, se positionne « au cœur des contradictions du capitalisme », qu’elle « reste un des fondements de la souveraineté populaire, indispensable à la mise en mouvement de nos sociétés », pour peu qu’on la débarrasse « de ses oripeaux identitaires ».
Dans l’article « Quelle conception communiste de la Nation aujourd’hui ? », les auteurs, Florian Gulli et Stève Bessac, précisent quelle est, selon eux, la conception que le Parti communiste se fait de la nation. Plutôt que de proposer une définition générale historique, ils précisent ce qu’ils nomment leur « position » face à celles qui s’imposent, dans la conjoncture du moment, « sur l’échiquier politique » : à savoir les positions “post-nationales” et la position “identitaire” (qui serait celle du Front National et d’une partie de la droite ?).
Du côté des courants post-nationaux, des « partisans de la mondialisation heureuse » (et semble-t-il des européistes libéraux), la nation serait devenue obsolète. L’époque serait au dépassement des nations « par le haut et par le bas ». Elle devrait se diluer dans des entités supra-nationales ou par le renforcement des pouvoirs régionaux « au détriment du pouvoir central de l’État-nation ». Selon les auteurs, qui récusent ces façons de voir, « vouloir de nouvelles relations internationales [au demeurant mal définies] est une chose, supprimer les nations en est une autre. »
Du côté du courant qu’ils dénomment « le nationalisme », la nation se présenterait comme rempart ultime contre le « mondialisme », mais par le recours à une “ethnicisation” de la nation. La nation serait alors définie essentiellement par opposition à l’Islam « mot valise désignant pêle-mêle les musulmans, les immigrés, les Arabes ». Une telle conception viserait à exclure une partie de la population, et détournerait « des principes qui nous sont chers comme la laïcité ». La centration de la critique des auteurs de l’article sur la question de “l’Islam”, aspect lié à une situation historique déterminée, ne permet pas de saisir clairement la conception plus générale qu’ils se font de la nation. En outre, ils semblent confondre “nationalisme”, “nationalisme raciste” et “ethnicisation”.
Toujours au regard des conceptions auxquelles ils s’opposent, ils se proposent de donner leur propre définition.
En premier lieu, ils précisent leur conception, moins en elle-même, qu’au regard du principe d’un « internationalisme authentique ». Celui-ci ne nierait pas la nation, contrairement à ceux que l’on pourrait qualifier « ennemis du peuple », les trusts, et tous ceux qui « font passer leurs privilèges de classe avant les intérêts de la nation », exilés fiscaux, etc. Pour sa part, « l’internationalisme authentique » pense la nation « dans sa relation aux autres » [nations ?]. Il est le refus de la concurrence entre les salariés des différentes nations, le refus de la concurrence qui est la loi du système capitaliste. La mise en concurrence des ouvriers français et allemands par le capitalisme est plus spécialement déplorée.
En deuxième lieu, les rédacteurs précisent que « la nation n’est pas affaire de religion », et que les définitions “ethnico-religieuses” contreviennent au principe d’unité de la nation. Ce sont des points importants qu’en effet il n’est pas inutile de rappeler. Mais s’il est clair que le corps de la nation comprend « la population française de confession musulmane », pourquoi ici encore la poser comme entité à part , se centrer sur cette “confession” ? N’est-ce pas là participer à une conception de la nation « qui introduit les germes d’une guerre civile » “ethnico-religieuse” que les auteurs pourtant récusent ?
Le point le plus intéressant, et qui se rapproche d’une définition positive de la nation, n’est donné qu’en dernier. Les auteurs proposent une identification de la nation et de la démocratie, plus ou moins identifiée au pouvoir ou à la souveraineté du peuple. La démocratie selon eux, et on ne peut qu’y souscrire, ne peut se manifester que « dans un cadre national », dans le cadre d’une socialisation globalement uniforme sur un territoire, d’une vie quotidienne soumise au même cadre juridique, façonnée par les mêmes institutions, protégée par un certain nombre de droits sociaux collectifs, « grands cadres de la vie collective » qui la constituent. Le cadre national dès lors permet au mouvement populaire de pouvoir œuvrer sur la base de « ses traditions d’action, ses multiples espaces publics de discussion, qui renvoient à l’histoire longue de chaque pays. » Les « luttes sociales » « se déploient dans un cadre national » et le mouvement populaire peut s’appuyer « sur des ressources historiques propres » que renferme le cadre national.
Peut-être aurait-il été plus clair pour le lecteur de commencer par ces éléments d’une définition positive. Saluons cependant cet effort pour remettre la question de la nation à l’ordre du jour, sa définition, mais aussi les conditions qui ont présidé à sa formation historique et les atteintes qui depuis des décennies y sont portées.
Les différents numéros de la Revue du Projet sont consultables et téléchargeables. On peut aussi s’abonner à la version papier.
Supplément Université des classes populaires – Notions théoriques : barbare, barbarie, civilisation, civiliser
1 novembre 2015
Des événements survenus au cours des dernières décennies conduisent à s’interroger sur les notions de barbare et de barbarie : massacres, vandalisme, terrorisme et actes de barbarie, en France et dans le monde, déstabilisations ou destructions d’États constitués, incursion de bandes armées (plus spécialement au Proche et Moyen-Orient). On parle à ce propos de « retour de la barbarie », de « nouvelle barbarie », de « nouveaux barbares », ou encore de « barbarie structurée ».
Pour le sens commun, les mots de barbare et de barbarie se posaient depuis de nombreux siècles en opposition à ceux de société civilisée, civilisation. Jusqu’au milieu du xixe siècle, cette opposition prévalait également dans les conceptions savantes. Depuis lors, plus spécialement au sein des milieux réputés cultivés, une tendance s’est manifestée qui consiste à relativiser tant la notion de barbarie que celle de civilisation. Une certaine confusion s’est imposée avec la perte de ces notions repères, qui aidaient à penser la réalité d’un monde en mouvement.
Pour s’efforcer d’y voir plus clair, on se propose de faire retour aux conceptions classiques de barbarie et civilisation. On s’interrogera ensuite sur l’altération du sens de ces notions au cours de la période contemporaine.
I – Les définitions classiques
Barbare
Dans l’Antiquité (Grèce, Rome), le mot barbare pouvait désigner celui qui ne parle pas la langue de la Cité ou la parle mal, ou encore ceux qui usent d’un langage incompréhensible, sans règles, un “langage barbare”. Plus généralement, le barbare était celui qui était étranger au mode de vie de la Cité, en considérant ce mode de vie comme civilisé. Par définition, la Cité en effet se définit comme un lieu où l’on se donne des lois, des règles, où l’on use d’une langue construite, obéissant à des règles (le langage au sens de Logos, principe de raison). Le mot barbare pouvait ainsi désigner celui qui n’est pas civilisé, celui « qui n’est pas poli par la vie de la Cité », celui qui ne se conforme pas à ses usages.
Pour l’historien Thucydide, les barbares étaient aussi ceux qui font primer l’intérêt de leur clan au détriment de principes ou valeurs de la Cité ou valeurs de type universel (raison, relations ordonnées entre citoyens).
Dans la langue française, dès le Moyen Âge, les êtres ou peuples barbares sont ceux qui ne sont pas policés, qui vivent sans loi, « comme des bêtes », qui sont “étrangers” à la civilisation. Une telle acception du mot barbare peut être repérée dans l’Ystoire de li Normant (1308).
Plus généralement, le barbare, ou les peuples barbares, sont ceux qui sont encore dans un “état sauvage”, qui sont incultes (non cultivés), grossiers, mais aussi féroces, cruels, hors des règles de l’humanité, inhumains, ou qui se situent à un stade primitif d’humanité.
Les groupements barbares ont pu aussi être rapportés à un mode de vie nomade, ou à ceux qui ne contribuent pas à la production de la richesse sociale. De ce fait, on considérerait qu’ils étaient conduits à piller les ressources produites par d’autres, au besoin en massacrant les populations qui les produisaient.
« Les barbares n’ont pas de champs, le massacre est pour eux ce que le labour est pour nous » Li bai (viie siècle avant J.C.).
Dans les anciens dictionnaires de langue française, diverses significations du mot barbare sont proposées. En voici quelques illustrations.
— Dictionnaire de Trévoux (1743). Barbare : qui est d’un pays fort éloigné, étranger, homme du dehors, hors de l’Empire, qui a d’autres lois, qui a des mœurs différentes des nôtres. Mais aussi : sauvage, mal poli [ = mal civilisé], cruel, impitoyable, qui n’écoute ni la pitié, ni la raison, ignorant, de mauvaise foi. Qui pratique des incursions, des pillages, ennemi de l’État…
— Dictionnaire françois (1680). Barbares : Peuples sans police (non policés), ignorants, qui vivent d’une manière grossière, étrangers à la langue. Individus ou peuples, mauvais, cruels, rudes et fâcheux. Barbarement : d’une manière barbare ou cruelle (« massacrer barbarement »).
— Dictionnaire de l’Académie Française (édition 1814). Barbare : qui n’a ni lois, ni politesse, cruel, sauvage, inhumain (âme barbare, cœur barbare), dont on ne peut attendre aucune miséricorde. Langue barbare : sans rapport avec la notre, rude, qui choque l’oreille…
Au xixe siècle, ces modes de représentation des hommes ou des peuples barbares se maintiennent, mais ils sont pour une part banalisés. On tend à désigner comme barbare les modes de vie que l’on rejette : celui des soldats, des bureaucrates, etc.
Une image positive du barbare se fait jour. Certains auteurs font état de leur admiration pour la « force primitive, instinctive, sauvage, merveilleuse », du barbare, pour ces « êtres libres, pleins de vigueur, de force, de vitalité ».
« [Il faut] se représenter avec vérité ce qu’était un barbare : c’est le plaisir de l’indépendance individuelle, le plaisir de jouer avec sa force et sa liberté […] les joies de l’activité sans travail, le goût d’une destinée aventureuse, pleine d’imprévu, d’inégalité, de péril ». Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe (1828).
La réhabilitation du barbare, l’exaltation du mode d’existence barbare, s’affirme plus encore à la fin du xixe siècle, autour de la thématique de la « barbarie régénératrice », contre l’État civilisé (plus spécialement dans la littérature germanique) 1. Littré, notamment, s’oppose à ce courant de pensée.
Barbarie
Le terme de barbarie est d’usage moins répandu que celui de barbare. Il apparaît plus tard, il s’est construit en référence au sens dominant donné au premier terme. Barbarie vaut le plus souvent pour signifier « l’absence de civilisation », « l’état d’une société qui manque de civilisation ». Il peut désigner un mode d’existence spécifique : “l’état” d’un groupement humain 2 non “policé” ou des actes d’inhumanité, de cruauté, de violence, d’irrationalité, auquel un groupe déterminé, ou l’ensemble du monde, peuvent se trouver soumis. Dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle peut ainsi parler d’un « monde assailli par toutes les barbaries ».
Le mot barbarie peut s’appliquer à un homme, à un état d’évolution, mais non nécessairement à un peuple particulier. Un peuple en “état de barbarie” peut en effet très bien évoluer vers un “état de civilisation” : « La France a été longtemps un pays de barbarie « (Dictionnaire de Trévoux)
Civilisation
Le mot de civilisation apparaît plus tardivement dans la langue moderne. Dans les premières formulations recensées (anciens dictionnaires), ce n’est qu’un terme de jurisprudence (il signifie convertir une affaire, un procès criminel en affaire civile). Pour rendre compte du sens moderne du mot civilisation, on peut parler, avec Rousseau de “l’état civil” [civilisé] ou de “l’état social” [socialisé], en tant qu’ils s’opposeraient nt à un “état de nature” sauvage ou retourné à la sauvagerie (ou état de barbarie).
Lorsque le mot civilisation commence à être formulé à la fin du xviiie siècle, en référence à l’étymologie de civil (civis, citoyen), il a pour sens, “l’état” d’un groupement humain civilisé, ou l’action de civiliser. La civilisation est aussi « ce qui rend les individus plus sociables » (Mirabeau père, 1757).
Il ne s’agit pas en général d’opposer des peuples [ou des “cultures”] à d’autres, il s’agit de parler d’un processus concernant les groupements humains, et plus généralement l’humanité, processus qui va du peu ou non civilisé au plus civilisé. Il est question de “mouvement”, “d’évolution” matérielle et culturelle, vers la sociabilité, la pacification, l’affinement des mœurs. Buffon parle de « l’homme qui commence à se civiliser », Linguet (1767) parle de la « trace des premiers pas qu’ont fait les hommes vers la civilisation », d’un « stade idéal d’évolution matérielle, sociale et culturelle auquel tend l’humanité ».
Le physiocrate Mirabeau évoque dans le même sens : un « processus historique d’évolution sociale et culturelle » (1760), les empires « qui ont parcouru le cercle de la civilisation » (1767).
L’état de civilisation ne se présente pas pour autant comme définitivement acquis pour une nation ou un peuple donnés. Au xixe siècle, le sociologue Durkheim signale la possibilité de phénomènes de “décivilisation”. Marx à son tour peut parler de processus de “rébarbarisation”.
Ainsi, lors même que dans la réalité, civilisation et barbarie peuvent se côtoyer, on ne mélange pas dans la pensée les deux “états”, maintenant ainsi les repères qui permettent de distinguer entre processus de civilisation et processus de décivilisation ou rébarbarisation.
Civil, civiliser
Le mot civilisation est construit sur le radical civil, d’où dérive civiliser, termes eux-mêmes associés aux notions de Cité, de citoyen. Le citoyen est celui qui est « poli par la vie de la Cité », qui participe de sa finalité et respecte ses lois. Dans le Dictionnaire françois, civil a pour signification « ce qui regarde les peuples d’une même vile, d’un même païs », mais aussi qui n’est pas criminel, qui est honnête, poli, qui a de la civilité.
Civil, civilisé, sont aussi en relation avec les notions de police et policé 3, au sens ancien de ces termes. La Cité (civitas) est en effet posée comme doublet de la Polis (la Cité en langue grecque). Ce qui est considéré comme policé, ou civil, concerne l’administration réglée d’une ville, d’une Cité, d’un État, ce qui regardait le bien public, le repos des citoyens, ce qui doit se régler sans violence. Ce qui est civil, civilisé, policé, s’oppose ainsi à ce qui est “incivil”, à “l’incivilité”, au non sociable, à l’irrespect des lois. Les peuples non civilisés, non policés, vivent « sans lois, comme des bêtes ». Civilisé, comme policé, pouvait être opposé à barbares : ceux qui « n’ont ni lois, ni police pour leurs mœurs et pour leur gouvernement. »
Dans le Dictionnaire de Trévoux, civil se dit des « loix qui sont établies en faveur de la société des hommes », « particulièrement des Loix romaines ». Civil signifie aussi « courtois, honnête […] qui connaît les bienséances du monde et qui les fait appliquer ». Même idée dans le Dictionnaire de l’Académie française, est civil ce qui regarde et concerne les citoyens, la vie civile, le droit (jurisprudence romaine), le droit écrit. Ce qui est courtois, poli, honnête, bien élevé.
Civiliser signifie alors rendre civil et poli, traitable, sociable (Trévoux), apaiser une querelle, un conflit par des voies pacifiques. Il n’est pas considéré qu’un homme ou un peuple soient incivils par nature, ils peuvent se civiliser ou être civilisés. Toujours l’idée d’évolution, de progrès possible pour des individus particuliers ou des groupements humains, et non l’assignation des êtres, des peuples, à des “cultures”, des “identités”, pour toujours immuables, extérieures au progrès commun de l’humanité. C’est ce que soulignent les citations suivantes :
« Le commerce des Grecs a civilisé les Barbares », « L’Évangile a civilisé les peuples barbares les plus sauvages »
II — L’altération du sens des mots
Le sens des mots civilisation et barbarie, tels qu’on peut les repérer dans les plus anciens dictionnaires de langue ou dans le langage commun, semblent relativement stables jusqu’à nos jours. À partir du xixe siècle, il n’en est pas toujours de même dans la littérature ou dans les essais de redéfinition qui s’élaborent au sein des sciences sociales.
Pour le sens commun, aujourd’hui encore, barbarie vaut pour signifier un état ou des actes d’inhumanité, de cruauté, de violence, d’irrationalité, ou “l’absence de civilisation”, se manifestant en un être particulier ou au sein d’un groupement humain, au cours de telle ou telle période de l’histoire.
Le mot barbare dans une partie de la littérature peut au contraire se trouver banalisé ou valorisé : signe de vitalité d’un être ou d’un peuple, de retrouvailles avec une présumée liberté originelle, contre les contraintes de l’ordre social (“civilisé”). Civilisation et barbarie peuvent aussi se trouver mis sur le même pied. La barbarie serait constitutive de l’homme ou de l’humanité, ou encore la civilisation reviendrait à « compliquer sa barbarie » (selon Stendhal ou Paul Bourget).
Les connotations négatives associées à la barbarie peuvent se trouver inversées. La civilisation ne serait-elle pas “la plus barbare” : « Les crimes de l’extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie » énonce Barbey d’Aurevilly. Et pour Drieu la Rochelle, la barbarie serait engendrée par un excès de civilisation : « l’extrême civilisation engendre l’extrême barbarie ».
Sans que distinction entre les deux “états” (état civilisé et état de barbarie) soit supprimée en pensée, la possibilité de leur interpénétration dans la réalité se fait jour dès le début du xixe siècle : « Avons-nous porté la civilisation au dehors ou avons-nous amené la barbarie à l’intérieur ? » se demande Chateaubriand. Le thème de l’arrêt de la marche en avant de la civilisation, de son incomplétude ou de son déclin, tend à se répandre. L’accent se trouve par la suite porté, moins sur un déclin de la civilisation, que sur l’idée de la mort des civilisations. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », proclame Paul Valéry. Une telle mort peut être envisagée comme aboutissement d’un processus de décomposition 4.
Pour ceux qui rapportent la civilisation à un processus d’évolution générale des peuples et de l’humanité, la civilisation (processus) et les civilisations (moments de ce processus) ne sont cependant pas confondues. Ne négligeant pas les flux et reflux de ce processus, le physicien Ampère évoque un « phare à feu tournant qui éclaire les peuples, tantôt fait briller sa lumière, tantôt laisse régner les ténèbres ». Victor Duruy use d’une autre métaphore, celle d’une marche en avant non linéaire : « La civilisation ne marche pas en ligne droite ; elle a ses temps d’arrêt et des reculs qui feraient désespérer, si l’on ne savait que la vie de l’humanité est un long voyage sur une route difficile, où l’éternel voyageur monte et redescend, en avançant toujours. ».
L’historien Lucien Febvre souligne pour sa part que si « une civilisation peut mourir, la civilisation ne meurt pas ».
Jusqu’au milieu du xixe siècle, la formulation la civilisation domine dans la littérature. C’est surtout à partir du xxe siècle que les formulations les civilisations ou une civilisation tendent à s’y substituer. À cet égard, parmi les premiers, Edgar Quinet, réduisant plus ou moins la notion de civilisations à celle de cultures (au sens allemand du terme), énonçait le thème du choc des civilisations (« les civilisations se sont choquées et brisées »).
Après la Seconde Guerre mondiale, dans le domaine des sciences sociales, on tend à rejeter le sens courant associé à la notion de civilisation. C’est ce que propose Henri Berr en 1929. Il préconise de « vider le mot “civilisation” des idées normatives qu’il contient dans le langage ordinaire ». Tout en maintenant le mot, on pourrait ainsi faire disparaître toute “discrimination” entre le civilisé et le non civilisé (au sens ancien de ces mots) 5.
Dès lors, la notion de civilisation dans la langue “savante”, ne se rapporte plus à un certain nombre de principes qui permettent une vie en commun réglée, pacifiée, entre individus et groupes humains, ni au processus d’humanisation de l’homme et des groupements humains. La notion de civilisation ne s’adosse plus aux principes, règles d’une vie « civique », celle de la Cité. Il n’est plus question non plus de se donner les moyens de penser la spécificité de “l’état barbare” (quitte à ne plus pouvoir percevoir dans la réalité les signes qui signalent qu’on est en voie de « retomber dans la barbarie »).
Le terme civilisation (la civilisation comme processus historique), tend à s’effacer au profit des civilisations, où sont mis sur un même plan tous les modes de groupement humain, même ceux que l’on réputait traditionnellement de barbares. Il n’est pas davantage question de s’efforcer de distinguer l’état de barbarie de l’état de civilisation. Les conceptualisations de la réalité n’en deviennent pas plus claires, on aboutit à des formulations extrêmement floues, au sein desquelles s’efface l’idée de potentielle évolution des hommes, des groupements humains, vers plus de civilité.
Avec le mot de civilisation, il ne s’agit plus de désigner un état d’évolution matérielle, idéelle, institutionnelle. Tous les états de groupement humain (état de nature, état sauvage, état de barbarie, état civilisé, clans, Cités, États) peuvent être réputés civilisations, jusqu’à aboutir à cette formule contradictoire (oxymorique) : « les civilisations barbares ». On dénie ainsi à de tels modes de groupements toute possibilité d’évoluer, car cela serait « discriminant ». Plus grave encore, distinguer entre “état de civilisation” et “état de barbarie”, est jugé contraire au respect des “identités”, des “germes” originels, interdisant aux populations de parcourir le cycle d’un progrès universel. En corollaire, on s’interdit d’analyser les processus de décivilisation qui peuvent se produire dans les sociétés anciennement « civilisées » 6.
Le sociologue Marcel Mauss propose en ce sens une définition de civilisation(s) qui, au contraire des définitions classiques, ne permet aucunement de penser de tels processus. Les civilisations sont conçues par lui au moyen même des termes qu’il s’agit de définir.
Les civilisations seraient des « ensembles suffisamment grands de phénomènes de civilisation, suffisamment nombreux, eux-mêmes suffisamment importants tant par leur masse que par leur qualité […] pour qu’ils puisse signifier, évoquer à l’esprit une famille de sociétés ».
On constate une même confusion à propos des notions barbares ou barbarie. Pour les définir, nombre de spécialistes de sciences sociales se refusent à porter l’accent sur la “structure” ou “l’état”, le mode d’existence des groupements réputés barbares (au sens de non civilisés). On met plutôt en avant le fait que, dans l’Antiquité, le terme barbare se limitait à désigner les étrangers, ceux qui n’appartenaient pas à leur civilisation, qui pouvaient donc appartenir à une autre “civilisation”. Le sens des formulations “étrangers à la Cité” ou “non polis par la vie de la Cité” n’est pas interrogé.
Inversant le propos, on peut aussi dénoncer le mépris à l’égard des barbares, que l’on assimile à du racisme, de la xénophobie, les péchés suprêmes. Pour ces auteurs, le plus simple est de renoncer à l’usage des termes barbare, barbarie, qui selon eux visent à « discriminer » les étrangers. Jusqu’à aboutir à la formule de Lévi-Strauss, qui n’est pas sans poser quelque problème de logique. Le barbare, selon lui, serait en fin de compte le civilisé, c’est-à-dire celui qui opère une discrimination « entre cultures et coutumes » [sous-entendu, selon leurs “identités originelles”].
« Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».
Si l’on suit la logique de cette formulation, ne faudrait-il pas, en conséquence, renoncer à discriminer cet homme, le civilisé, puisque c’est lui le plus barbare, donc aussi le plus discriminé ? Lévi-Strauss ajoute en effet que la civilisation est précisément la « coexistence de cultures préservant chacune son originalité ». Ne faut-il pas alors, pour être cohérent préserver aussi l’originalité de la “culture” de ceux qui croient à la barbarie ?
Dans la foulée de cette pseudo logique, on a pu en venir à changer la qualification de certains événements historiques. Ce que l’on appelait « invasions barbares » (« terme empreint de négativité », indique Wikipedia), mérite maintenant, pour être plus « positif », de se nommer « grandes migrations ». Les barbares du passé, ceux qui pratiquaient des incursions guerrières, pillaient et détruisaient les richesses des sociétés, doivent être requalifiés : « peuples migrateurs », et l’époque des invasions barbares doivent être renommées : « grandes migrations ». En fonction de ce changement de vocabulaire, on doit dénoncer les populations réputées civilisées de l’époque, qui considéraient ces incursions guerrières comme « déferlement de la barbarie destructrice sur la civilisation ». On doit aussi dénoncer les humanistes italiens du xvie siècle qui estimaient « que les barbares [avaient] ravagé les merveilles de l’Empire romain ».
Les événements historiques toutefois peuvent conduire à se ressaisir du sens commun des mots. Ainsi, de Gaulle, parle à propos de la Seconde Guerre mondiale d’un « monde assailli par toutes les barbaries ». Et Malraux met en évidence que « la vraie barbarie c’est Dachau ; la vraie civilisation, c’est d’abord la part de l’homme que les camps ont voulu détruire ».
Il n’est pas certain que ces formulations ne nous concernent pas aujourd’hui encore.
1. Après l’arrivée au pouvoir du nazisme, le philosophe allemand, Heidegger, adulé par nombre de philosophes français, célèbre la valeur barbare du nazisme et son immoralité : « Le national-socialisme est un principe barbare. C’est là sa qualité essentielle et sa possible grandeur. Le danger, ce n’est pas lui, mais qu’on l’édulcore en prêchant le vrai, le bon et le beau. » (Voir Thomas Assheuer, « L’héritage empoisonné », Cités, n°61, 2015.
2. Pour un groupement humain, la notion “d’état” renvoie à un mode d’organisation spécifique de relations entre les êtres, des conditions, obligations, mœurs, déterminées, ordonnant la vie commune. Le mode d’organisation général d’un état social (ou état civil, société) est distinct de l’état de nature (ou état sauvage, état de barbarie).
3. Dans le Dictionnaire de Trévoux et celui de l’Académie française, le mot Police a pour sens : ordre, règlement établi pour la sûreté et la commodité des habitants d’une ville, d’un État, administration, règles d’habitat, institutions de justice, règlement des marchands et artisans, etc.
4. Bernanos : « Les civilisations sont mortelles, les civilisations meurent comme les hommes, et cependant elles ne meurent pas à la manière des hommes. La décomposition, chez elles, précède leur mort, au lieu qu’elle suit la notre. »
5. Voir Jean-François Bert, «Éléments pour une histoire de la notion de civilisation. La contribution de Norbert Élias »
6. En 1965, en vertu d’un “marxisme” un peu court, des historiens du CERM (Centre d’Études et de Recherches Marxistes) ont pour leur part critiqué la notion même de civilisation, selon eux anhistorique et statique, pour ne retenir que celle de « mode de production ». Ils s’interdisaient par là de penser les processus de civilisation et de décivilisation qui peuvent affecter les groupements humains, au sein de divers modes de production..
Dans l’obscurité, malgré tout une lueur. Maxime Gorki, la Mère.
1 novembre 2015
L’histoire relatée par Gorki dans la Mère se déroule en Russie dans une petite ville industrielle avant la révolution d’Octobre 1917. La vie y est décrite sans artifice. les hommes travaillent à l’usine dans des conditions difficiles, les femmes sont à la maison pour s’occuper du foyer. Pour distraction, les hommes n’ont que bagarres et alcool au cabaret, les femmes encaissent injures et coups de leurs maris quand ils rentrent saouls à la maison. La vie semble se dérouler comme les saisons dans une sorte de déterminisme absolu.
C’est la Russie tsariste, où l’autorité est rude comme l’est l’oppression des travailleurs. Le seul salut pour le peuple, harassé et affamé, semble être la mort. La religion est d’un maigre secours, une perspective obscure pour tenir, baliser le chemin long et escarpé qui conduit au repos éternel.
Gorki nous pose cette question : « Que faire face à une telle infortune ? ». Subir la vie comme une fatalité, si amère soit-elle, ou tenter de reprendre en main l’existence, pour ne pas seulement survivre, mais « pour vivre comme des êtres dignes de vivre ». Pour Gorki, l’homme a le pouvoir, mais aussi le devoir de se poser cette question :
« Nous devons montrer à ceux qui nous tiennent à la gorge et qui nous bouchent les yeux que nous voyons tout, que nous ne sommes pas des idiots ni des brutes, que ce n’est pas seulement manger que nous voulons, mais vivre… »
L’humain et le politique
La mère est un récit combatif, il parle de changement nécessaire de la société, de révolution. la question de la préparation politique pour une révolution socialiste est posée au travers du rapport entre la mère et son fils. Il faut « toucher le cœur et la tête ».
Toucher le cœur en donnant à voir l’amour maternel, amour instinctif qui se transforme peu à peu en amour volontaire et réfléchi, envers son fils et ses camarades de lutte. L’amour de la vie, l’amour du peuple pour son pays se développe sur cette base. Toucher la tête en donnant un contenu à la lutte du peuple. Gorki restitue tout à la fois les conditions de vie du peuple et le rôle éminent qu’il joue dans la production des richesses pour toute la société :
« Nous sommes [le peuple] les premiers au travail et les derniers dans la vie. »
« Le travail est important mais au service de ceux qui dominent. »
« Combien lourde est la machine de la vie qui broyait sans pitié les hommes partout pour faire de l’argent. »
Quelle place le peuple doit-il occuper dans la société, dans l’histoire : simple force nourricière ou principe moteur et directeur dans l’histoire ? Qui doit orienter la marche d’ensemble de la société : Ceux qui travaillent ou ceux qui exploitent, oppriment ?
Pour que le peuple ne puisse pas assumer son rôle dans l’histoire, il est maintenu volontairement dans l’inconscience, par l’exploitation, la violence, la tromperie. Les livres politiques sont interdits. On condamne ceux qui instruisent les autres, ceux qui disent « toute la vérité et tout le mensonge ». Mais, dit Gorki, « les hommes ne sont pas responsables de leur bassesse », et ceux qui sont encore dans l’inconscience, ceux qui travaillent et sont dépossédés des richesses qu’ils produisent, nourrissent un sentiment sourd de révolte contre l’injustice. C’est sur ce sentiment d’injustice que l’auteur s’appuie pour mettre en scène ses personnages et dégager les conditions d’élévation de la conscience du peuple. Ainsi le peuple pourra-t-il un jour se lever comme un seul homme, résoudre les contradictions du régime ancien, faire advenir « l’homme nouveau », et un nouveau régime social : le socialisme.
Comprendre pour s’orienter
Pour comprendre les conditions de la lutte et son but, il faut s’instruire. Les personnages de la Mère, jeunes ou vieux, s’émancipent par la lecture, l’écriture, la diffusion des idées. L’analphabétisme est très répandu en Russie à cette époque. Gorki insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre, que tout passe par l’instruction. Lénine dira un peu plus tard qu’on ne peut pas parler de politique si le peuple n’est pas instruit. Le peuple ne peut trouver la voie de l’émancipation s’il ne la cherche pas par lui-même, pour lui-même.
« Le peuple n’a d’autre espoir que lui-même, il n’y a point de raison que la sienne […] Personne ne nous aidera si ne nous aidons pas nous-mêmes. »
La lutte politique commence par la conscience de soi du peuple qui va de pair avec la conscience des conditions de la transformation du monde. Dans le livre, les personnages distribuent dans l’usine où ils travaillent des feuillets éveillant cette conscience. Ils éditent et diffusent un journal auprès des milieux populaires des villes et des campagnes. Le jour, ils partent à pied sur de longues routes froides, la nuit, ils sont heureux de se retrouver le cœur chaud autour d’un samovar. Ils rencontrent des personnages réservés ou exubérants, aux traits durs mais aux cœurs gros comme ça, souvent peu démonstratifs, mais sur lesquels on peut compter. Les extrêmes se mêlent pour faire apparaître le caractère et la vie de gens simples et déterminés. Au travers de la diversité des situations se dessine progressivement le fondement de leur unité.
Aujourd’hui encore, la Mère donne sens à la marche historique des classes populaires, aux peuples de tous les pays. Un “roman boussole” qui aide à ressaisir des perspectives, une orientation dans l’histoire quand tout semble anéanti. C’est une bouffée d’espoir face au chaos du monde qui s’impose aujourd’hui à nous. Même si les conditions ont changé, la ligne directrice dressée par Gorki est plus que jamais à l’ordre du jour : apprendre et apprendre aux autres, s’instruire pour comprendre les conditions de la lutte, s’unir au regard du but que l’on peut et doit s’assigner. Le chemin sera long, difficile, il n’est pas impossible. Le peuple peut et doit reprendre l’initiative.
Le mouvement des classes populaires en perspective historique
1 novembre 2015
Le peuple, les différents peuples, quel que soit le régime social et politique auquel ils sont soumis, quelle que soit leur “origine” ou religion, ne veulent pas dans leur majorité la régression, le chaos, la guerre, la barbarie, n’en sont-ils pas les premières victimes ? Dans la durée longue de l’histoire, ils ont lutté pour faire valoir leur volonté contre ces tendances destructrices et pour construire un monde où elles n’auraient plus de raison de se manifester.
Dans la situation actuelle, tout semble aller à l’encontre du sens d’une telle lutte, de la possibilité pour le peuple d’orienter le cours des choses selon ses vues, voire de simplement pouvoir formuler sa volonté sous forme générale, pouvoir l’exposer face à toute la société. Cette situation n’est pas nouvelle. Plusieurs fois dans l’histoire, le peuple s’est trouvé dans l’impossibilité de formuler sa volonté, sans parler même de la possibilité de l’imposer. Toutefois, si l’on considère la lutte du peuple sur un l’axe passé-présent-avenir, on constate que sa capacité d’expression et d’initiative s’est toujours reconstituée, et chaque fois à une échelle plus large. Sans négliger les difficultés du présent, c’est en situant la lutte des classes populaires sur cet axe historique, que l’on peut travailler à reconstituer les perspectives que le peuple a en visée depuis des siècles.
Vingt-cinq ans avant la Révolution française, dont il pressentait la survenue, Rousseau établissait que seul le peuple peut orienter la société en fonction du bien public. Ce qu’un lecteur de Germinal exprime aujourd’hui à sa façon : « il faudrait que ce soit le peuple qui dirige ». La longue lutte des classes populaires contre les désordres engendrés par des régimes sociaux devenus historiquement illégitimes, s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, et dans son sillage, puis dans le cadre du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du xixe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917. Depuis un demi-siècle, le sens général de la lutte des classes populaires s’est en partie perdu. Les processus de régression, la barbarie, la guerre, se sont développés en raison des contradictions propres aux régimes sociaux dominants, se coulant aussi dans “le vide” laissé par l’occultation de perspectives sociales d’émancipation. C’est en se ressaisissant du sens de la longue lutte historique des classes populaires, que celles-ci pourront s’unifier, se réorganiser, faire échec au processus régressifs, et sur cette base préparer les conditions de leur émancipation.
S’il s’agit pour les classes populaires de se ressaisir de perspectives d’avenir générales, cela ne doit pas conduire à dissimuler le point de départ actuel, le désordre d’ensemble du monde, la difficulté à y faire face dans le court terme. Au cours de l’année écoulée, de nombreux événements reflétant ce désordre se sont succédé comme en accéléré : attentats de janvier, crise en Grèce, guerre et actes de barbarie en Syrie et dans une grande partie du monde, dissolution d’entités étatiques, afflux de réfugiés sur le continent européen, etc. Cet ensemble de faits dont on ignore les déterminations profondes alimentent l’inquiétude de la population. Chacun perçoit que la tranquillité toute relative dont jouissaient encore plusieurs pays de ce continent, dont la France, se trouve rattrapée par le désordre du monde.
Certes dans notre pays, la situation n’est pas aussi critique. Malgré la persistance de la crise et de ses effets dévastateurs, comme des attentats meurtriers de 2015, la majorité de la population jouit encore de conditions de vie supportables au regard de celles qui prévalent dans une grande partie du monde. Toutefois, si les conditions de vie ne sont pas totalement dégradées, il se développe, plus spécialement au sein des catégories sociales les moins protégées, le sentiment d’une dissolution de la société dans tous les domaines, d’une dégradation plus générale de la vie politique et du cadre protecteur que constituait la nation 1.
La dégradation de la vie politique
Depuis quelques années, on constate une forte augmentation du taux d’abstention lors des élections, particulièrement important parmi les électeurs des classes populaires. Le sentiment de défiance grandit à l’égard des divers responsables politiques, de ce que certains appellent la caste ou la classe politique. Plusieurs enquêtes s’en sont fait l’écho. À divers degrés, cette défiance touche aussi les syndicats, la presse, les médias. Elle se nourrit de décennies de désillusions à l’égard des divers occupants du pouvoir et de la quasi totalité des courants politiques, jusqu’à affecter le jugement que l’on porte sur la politique en elle-même. Une lectrice de Germinal fait état d’une telle désillusion, qui pour elle remonte à la première accession de la gauche au pouvoir en 1981 :
« Ma désillusion laissa place à un désintéressement total pour la politique »
« Comme si les choses étaient immuables, comme si l’homme n’avait pas d’impact sur ses conditions de vie et qu’il ne pouvait rien changer ».
Depuis lors, la défiance s’est accrue envers ceux qui font profession de politique, de la gauche à la droite, de l’ultra gauche à l’ultra droite 2. Les élections de 2012, qui pour certains représentaient encore un faible espoir de changement, ont encore aggravé ce désintérêt, parfois aussi l’abattement, le dégoût, la colère.
Qu’est-ce que le citoyen ordinaire peut encore attendre de la politique au regard de ce qu’elle est devenue ? Au sein des classes populaires, beaucoup estiment que la possibilité d’exprimer une véritable volonté politique sur les grands problèmes de la société, s’est pour eux réduite comme peau de chagrin. Lors des campagnes électorales, de plus en plus ne prennent même plus la peine de recueillir la propagande diffusée par les différents partis, jusqu’à détourner le regard dès qu’ils perçoivent la moindre allusion à un contenu politique, qu’ils associent à du « racolage », à la distribution d’une “pub” » pour faire vendre une nouvelle « camelote ». Pour beaucoup, les discours, les promesses, auraient pour seul objet le grappillage de suffrages contre le camp opposé, et pour « sauver leur propre mise ». Ce phénomène a continué de se manifester sous couvert d’unité nationale, après les attentats de janvier et novembre.
« Ils ne parlent pas de politique, c’est de la politicaillerie », des « petites querelles pour se redistribuer des places », « ils n’ont aucune autre solution que de s’engueuler ».
Pour certains, ce qui se révèle plus préoccupant, réside dans le fait qu’aucune véritable ligne politique n’est dressée pour surmonter les grands problèmes qui se posent à la société, pour indiquer une direction dans la durée, ou du moins chercher à affronter les difficultés dans les meilleures conditions possibles. Aucun des partis en lice ne semble capable de “voir loin”.
« Pour la politique aujourd’hui, avec les énormes difficultés que traverse le pays [et tout ce qui ne va pas dans le monde], il faudrait une ligne directrice, permettant de voir loin et ayant un fil conducteur ».
La montée de la défiance envers ce qui se présente comme relevant de la politique signifie-t-elle que le peuple ne s’y intéresse plus, qu’il est “dépolitisé”, comme l’affirment les spécialistes ? Ou bien la raison de ce “désintérêt” ne vient-elle pas du fait que ce qui est présenté comme “politique” ne concerne pas vraiment la grande politique : c’est-à-dire les affaires générales de la société, de la nation, de la population, pour le présent et l’avenir.
Dans leur grande majorité des politiques, outre le fait qu’ils « ne savent même pas où ils vont », sont perçus comme étant « coupés de la réalité », comme ne connaissant rien « des problèmes de la population ».
« Le travail des politiques [ce serait] de régler les problèmes, pas de naviguer à vue, ils ne font pas leur boulot » ; « ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez » ; « si on veut gouverner les autres, il faut savoir où on en est et où on va. »
Ce n’est pas d’une parodie de politique dont le peuple a besoin. Dans une période difficile, il a besoin plus que jamais d’une orientation générale, non limitée à l’immédiat, ouverte sur l’avenir, qui pour autant ne fasse pas l’impasse sur l’analyse de la réalité actuelle, du pays et du monde. Si l’on veut que les élections aient un sens réellement démocratique, c’est-à-dire qu’elles donnent au peuple les moyens de se déterminer sur son avenir et celui du pays, c’est sur la base d’orientations d’ensemble qu’il peut se déterminer.
L’aveuglement sur la réalité des choses pour le présent et pour l’avenir
Comment parvenir à définir des objectifs politiques qui répondent tout à la fois à ce que l’on vise pour l’avenir et à ce qui correspond à la réalité de la situation dans le présent, en France et dans le monde. La tâche est difficile. Il faudrait, pour guider la pensée et l’action, disposer d’une vue générale qui permette de saisir les forces en mouvement, les relations entre les événements, leurs causes, mais aussi les conditions d’un changement possible. Cette vue ne se donne pas toute faite, on ne peut la dégager à partir des seules préoccupations individuelles ou sur la seule base des intérêts immédiats de telle ou telle classe. Comment donc développer cette vue générale ? Un exemple peut aider à saisir le problème.
Lorsque qu’on se trouve sur une hauteur, par exemple au point le plus élevé d’une montagne, sans trop d’obstacles pour la vue et pourvu que le temps soit clair, on dispose d’une vision étendue sur le paysage environnant. Ceux qui se trouvent “en bas” en divers points, environnés de végétation ou de bâtiments qui limitent leur vue, peuvent avoir une meilleure appréciation de détails proches, de situations particulières, mais ils ne peuvent avoir une vue globale de la situation.
Dans le domaine politique, on pourrait penser que ceux qui se positionnent dans les “hauteurs” de la société disposent d’une vue de la réalité plus large, plus générale que ceux qui sont “en bas”, vue générale qui, en matière politique, s’inscrit nécessairement en perspective historique. Il semble aujourd’hui qu’il n’en soit pas ainsi du côté de ceux qui prétendent nous “orienter”. Les “élites” politiques, intellectuelles, leurs relais médiatiques, mais aussi les catégories sociales supérieures qui monopolisent le débat (et qui souvent prétendent éclairer et diriger le peuple), semblent loin aujourd’hui de s’élever à cette hauteur de vue. Ce n’est pas que la position qu’ils occupent “en haut” nuise à leur vision. Le problème, c’est qu’ils sont pour la plupart aveuglés par le souci de préserver leur propre situation, par des intérêts étroits de classe ou de caste, qui ne les inclinent pas à se livrer à une analyse générale de la situation, ni à se projeter dans l’avenir en fonction du bien public commun.
Dans un livre récent, L’aveuglement – Une autre histoire de notre monde, l’historien Marc Ferro s’interrogeant sur le “sens de l’histoire”, rend compte des aveuglements de nombre de politiques, de leur incapacité à anticiper de grands événements, en dépit des « armées de spécialistes », pourtant peu avares en certitudes, qui sont censés éclairer leur action. Pour illustrer son propos, il fait état des attentats de janvier en France, qui ont pris les politiques au dépourvu comme ceux du Musée du Bardo et de Sousse en Tunisie. Quant au mouvement massif de la population le 11 janvier, qui a réuni quatre millions de personnes, chiffre jamais atteint depuis la Libération, il ne fut pas davantage anticipé. Toujours selon Marc Ferro, ce mouvement aurait cependant « signifié qu’une sorte de réveil s’opérait au sein de nos sociétés », « comme si les yeux se dessillaient, mettant un terme à toutes les formes d’aveuglement de notre histoire, celle d’hier comme celles d’aujourd’hui ».
Dans l’histoire, beaucoup d’événements ont pris au dépourvu les politiques et spécialistes de tous bords. Marc Ferro cite, parmi d’autres, l’attentat du World Trade Center en 2001 à New York, la crise générale du capitalisme en 2008, après celle de 1929, la révolution soviétique, la prise du pouvoir par le nazisme en Allemagne en 1933, etc.
Il observe cependant qu’au sein des instances politiques, certains dirigeants se sont révélés capables d’anticiper des événements d’envergure, plus spécialement ceux liés à des enjeux touchant aux intérêts stratégiques des grandes puissances. Ainsi, le risque de survenue d’une guerre mondiale entre puissances impérialistes était très largement anticipé avant 1914, à partir de ses prodromes, ceux-ci se manifestant dans la périphérie des métropoles impérialistes, et comme on l’a signalé dans les mêmes aires géographiques qu’aujourd’hui. Il en fut de même avant la Seconde Guerre mondiale.
Il n’en existait pas moins, indique Marc Ferro « de bons esprits, [qui jugeaient alors] que les intérêts réels et palpables qui pouvaient justifier une guerre manquaient désormais puisque les grandes puissances s’étaient partagé le monde et qu’une guerre amènerait ruine et révolution ». Pour ces bons esprits, comme pour les belles âmes d’aujourd’hui, la réalité n’était pas posée en fonction d’une analyse de la réalité historique d’ensemble, mais en fonction d’intérêts immédiats ou de simples souhaits. Tout honorables qu’aient été ces souhaits [la possibilité du maintien éternel d’un régime capitaliste sans guerre, ni révolution], ceux-ci se présentaient comme autant de « figures du déni face à ce que l’on ne veut ni voir, ni savoir ». Au sein des catégories sociales les moins menacées, les plus enclines à imaginer un capitalisme sans ses contradictions, cet aveuglement était dominant. On imaginait la possibilité d’un capitalisme, qui une fois réformé, “moralisé”, permettrait de maintenir des conditions de vie supportables. Dès lors la guerre entre puissances, pas plus que la révolution n’avaient de raison d’être. Les peuples n’étaient-ils pas entrés dans une ère de paix et de prospérité, contrariée il est vrai par la succession des crises, perçues comme de simples “dysfonctionnements”, et qu’on se faisait fort de faire disparaître. Ne disait-on pas que depuis la Révolution française, les citoyens étaient désormais égaux devant la loi, qu’en conséquence les classes sociales n’existaient plus et qu’il n’y avait nul motif pour une révolution ?
Dans l’actualité récente, de semblables figures du déni de la réalité ont été exprimées. Pour prendre un exemple mineur, n’est-ce pas le président de la République lui-même, qui peu après son élection en 2012 affirmait que nous étions “sortis de la crise” ou que la “courbe du chômage” allait s’inverser. Un exemple plus caricatural a été donné par Michel Serres, philosophe bien en cour, à l’occasion conseiller des princes qui nous gouvernent, membre de l’Académie française, professeur à Stanford (USA). Le 4 janvier 2015, trois jours avant les attentats du 7, il assurait aux auditeurs de France Culture que le monde, ou du moins l’Europe, se trouvaient maintenant engagés dans une « ère de paix ».
En février de cette même année, il persiste et signe. L’histoire de l’homme, selon lui, n’est plus celle d’une « guerre perpétuelle ». Nous sommes entrés dans « un troisième temps », celui de la paix, celui « de l’Esprit ». Et pour attester de la clairvoyance de son analyse, il recourt largement à l’art du sophisme. N’est-il pas évident que nous sommes entrés dans une ère de paix, professe-t-il, puisque « la guerre, la violence, les tueries » viennent loin derrière « les autres causes de mortalité » (il inclut sans doute parmi ces causes celles qui relèvent de la condition humaine ordinaire). Ce discours s’enrichit de diverses formules, tout aussi sophistiques, que le “grand penseur” se plaît à répéter :
« L’automobile tue infiniment plus qu’Al Quaïda » ; « une seule marque de cigarettes comme Philip Morris a sans doute fait des milliers de fois plus de morts que Daech ».
Comme l’indique un commentateur, Michel Serres a « l’art d’analyser nos sociétés d’une manière originale ». Ne tient-il pas en effet à préciser que : « nous vivons largement en paix, mais personne ne s’en aperçoit ».
Face à un tel étalage de science, l’homme ordinaire ne peut que se sentir intimidé. Confronté aux difficultés immédiates de sa situation, aux effets sur sa vie quotidienne de la crise générale du capitalisme, à la régression économique, sociale, politique, à la montée partout dans le monde (y compris sur son propre sol), de menées barbares, de guerres civiles et de guerres tout court, l’homme ordinaire, s’avère incapable d’apercevoir les lumineuses vérités que prodigue Michel Serres. Cantonné à une vision étriquée du monde, il perçoit la réalité de façon beaucoup plus prosaïque :
« On est en plein chaos partout dans le monde, et en France ça dérape aussi, personne ne sait où ça va, on ne maîtrise plus rien » ; « la situation […] fait peur ».
Du haut de leur chaire et de leur relais médiatiques, tous les penseurs qui font autorité, tous les hommes politiques, ne prodiguent pas, il est vrai, de mêmes prêches iréniques 3. Il en est qui, à l’inverse, développent une vision catastrophiste de la situation pour le présent comme pour l’avenir. Cela relève sans doute d’un autre type de myopie ou d’aveuglement, d’une même incapacité à penser tant les conditions de la régression que celles de potentielles transformations de l’ordre des choses dans le futur. Comme si la plupart des “élites” ne voulaient pas “voir”, ou pas vraiment voir, le double caractère du mouvement historique : tout à la fois les tendances à une déconstitution des sociétés, à l’œuvre en France et dans le monde, et les tendances contraires qui se développent dans la durée historique.
L’aveuglement en effet ne porte pas seulement sur la situation présente, il porte aussi sur ce qui peut se développer, les perspectives, et plus spécialement sur celles que peuvent s’assigner le peuple, les classes populaires, dans l’ordre du possible.
Le point aveugle : la perspective historique de l’émancipation du peuple
Dans la conjoncture politique et intellectuelle des dernières décennies, tous les courants qui sont parvenus à se faire une place sur la scène politique et médiatique, et à la maintenir, sont en proie à une forme de cécité sélective. Ils s’obstinent à ne pas voir que la barbarie, ou plutôt la “rébarbarisation” du monde, qui maintenant les atteint, se fortifie et s’étend, en raison même des contradictions que recèlent tous les régimes sociaux devenus historiquement illégitimes : le capitalisme dernier venu, et les modes antérieurs, féodaux, claniques qu’il a ranimés et recyclés dans son orbe. En dépit de leurs divergences, ceux qui détiennent le monopole du pouvoir ou de l’expression, s’accordent sur cette base pour soutenir un credo commun : la condamnation absolue de la possibilité d’édification d’un régime social capable de résoudre ces antagonismes. Avant tout examen, ils se prononcent et réprouvent dans l’absolu toute perspective sociale d’émancipation, telle qu’elle fut projetée dans une grande partie des nations européennes au xixe siècle, et tel que son édification fut entreprise en Union Soviétique au xxe siècle. Sans voir que c’est sur le terrain d’une telle prohibition, qu’une voie s’est trouvée frayée pour l’éclosion et la propagation du désordre destructeur et de la régression qui s’étendent désormais dans toutes les contrées du monde.
L’édification du socialisme dans le “camp” soviétique est, au mieux, présentée comme un « échec », une « faillite ». Selon Marc Ferro, cette « faillite » vaudrait pour attester de la « non pertinence de la théorie marxiste » (et sans doute aussi des théories socialistes antérieures). Que cela soit pris comme une implication ou un sous-entendu, cela revient à dire que le capitalisme est éternel, qu’il est vain d’imaginer s’émanciper de l’anarchie constamment reproduite par ce mode de production. En conséquence ceux qui pâtissent en première ligne de ses effets destructeurs, les ouvriers, les employés ordinaires, les paysans, les artisans (et même de petits entrepreneurs), ne peuvent espérer en être délivrés. Il en est de même pour les peuples soumis à d’autres régimes d’exploitation et d’oppression. Ils seront à jamais soumis au désordre, à l’insécurité, aux guerres, à la barbarie qui se déchaînent de demi-siècle en demi-siècle, plus spécialement lors des grandes crises et des grandes guerres impérialistes.
Dans les “hauteurs” de la société, et les hauteurs commencent à mi-pente, ce consensus figé en dogme s’est imposé : l’anathème doit être porté sur la révolution soviétique en même temps que sur la perspective d’édification d’un mode socialiste de production. En conséquence, la portée historique de la première expérience de dépassement des antagonismes que suscite inévitablement le mode de production capitaliste, doit être à tout prix occultée. Aucun courant politique ayant voix au chapitre ne remet aujourd’hui en cause ce consensus. Sous la pression d’un matraquage médiatique de plus en plus obscène, une grande partie de la population finit par se trouver persuadée de la “monstruosité” de cette révolution. Le diable vous dis-je ! Le peuple, exclu de l’histoire, en vient à se convaincre de l’inanité de son espérance d’une “République sociale”, telle qu’elle était déjà revendiquée par les ouvriers lors de la révolution de 1848. Ne parlons pas de ceux, nombreux, qui avaient contribué ou œuvrer à la réalisation d’une telle espérance. Ne sont-ils pas presque tous morts, muets, ou ensevelis sous l’opprobre, tandis que quelques autres, le chœur des repentis, vendaient leur âme pour un plat de lentilles ou quelques mets plus substantiels, mêlant leur voix à celles des courants politiques les plus réactionnaires.
Réduire au silence le “goujat menaçant”
Au prétexte de la dénonciation du processus d’édification socialiste qui s’était instauré en Union Soviétique, avec d’immenses difficultés, sous la pression constante des violences exercées par les puissances du monde capitaliste, on vise à clôturer toute perspective d’émancipation pour les classes populaires. Pour masquer l’enjeu de l’acte d’accusation qui porte en fait sur toute une pratique historique, l’attaque se trouve portée sur la présumée monstruosité d’un homme. Usant et abusant de l’argument ad personam 4, procédé le plus grossier de la rhétorique sophistique, contre le principal dirigeant soviétique, Staline, on porte en réalité la condamnation sur toute tentative passée ou à venir visant à surmonter et résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme et des régimes qu’il soutient, tels qu’ils se manifestent périodiquement. Ce procédé n’est pas nouveau. Pour condamner la séquence la plus radicale de la Révolution française, on a usé, et on en use encore en la personne de Robespierre. C’est ainsi, qu’en 1885, Alphonse Aulard, bon esprit et belle âme, qui tint pendant quarante ans la Chaire d’histoire de la Révolution française, qualifiait Robespierre de « mystique assassin », tandis que Taine désignait le gouvernement révolutionnaire (et ses commettants populaires) de « barbare », « d’animal primitif, de singe grimaçant, sanguinaire et lubrique », « qui tue en ricanant et gambadant sur les dégâts qu’il fait ».
En 1912, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Rousseau, une critique féroce contre sa personne et sa pensée se manifeste de la même façon. Rousseau est qualifié de « législateur sanglant », « d’engendreur de crimes ». Plus tard, dans le cadre de mises en relation historiquement et socialement incohérentes établies entre communisme et fascisme, on le présentera comme un des pères du “totalitarisme”.
Au-delà des personnes mises en cause, ce que l’on vise à déconsidérer, ce sont les processus de transformation du monde et l’ensemble des buts que s’assigne le mouvement populaire, puis ouvrier, socialiste et communiste, depuis des siècles, et enfin le peuple lui-même. Ce mouvement en effet n’a pas commencé avec la Révolution soviétique dont il ne constitue qu’un prolongement. La Révolution française n’était-elle pas selon Sylvain Maréchal « avant-courrière d’une révolution plus complète ». L’anathème vise en fait à conjurer toute possible continuation de l’aspiration populaire à l’émancipation. C’est bien la continuité des luttes du mouvement populaire organisé que l’on vise à briser.
Ce qui est nommé par Marc Ferro « faillite de la théorie marxiste », recouvre en fait de très anciennes tentatives de relégation du peuple hors de l’histoire, contre sa prétention à occuper vraiment, dans la réalité, la place du souverain. Une telle prétention, notamment en France, s’est exprimée bien avant Marx. Au-delà de la critique de la révolution soviétique, du socialisme et du communisme, et dans la foulée de la Révolution française, c’est le peuple lui-même qui se trouve politiquement disqualifié et banni. On trouve d’ailleurs beaucoup d’analogies dans le vocabulaire entre la dénonciation sous la figure d’un homme de toute une période de l’histoire, et la dénonciation du peuple, dépeint depuis des siècles par les puissances en place sous la figure d’un « goujat menaçant ». Ainsi, au xve siècle dans le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier (1422), le peuple, dès qu’il nourrit la prétention de changer l’ordre des choses, se trouve, aux yeux du noble, du seigneur, positionné dans le registre de l’erreur, du dérèglement, de la folie.
« Fol peuple qui ne désire que mutation, qui requiert et convoite ce qui lui est le plus contraire ».
Le jugement porté sur les prétentions du peuple à la « mutation » trouvent par la suite de multiples échos. Lors de la première révolution russe, en 1905, alors que les aspirations populaires prenaient concrètement corps, les représentants des classes au pouvoir, la presse, les dénoncèrent violemment. L’Hymne des ouvriers, qui exprimait la volonté des « prolétaires de tous les pays » de construire un « monde nouveau » fut à cette occasion attaqué avec véhémence. Ce poème en effet, ne pouvait exclure qu’au cours du processus de renversement du monde ancien l’usage d’une certaine brutalité puisse se trouver impliqué. Un intellectuel du courant symboliste russe dénonce la menace que représente le “goujat” populaire :
« L’Hymne des ouvriers m’a affligé : des ruines, des incendies, rien ne naîtra, sauf le goujat menaçant. »
Une oraison funèbre prématurée ?
« Si le présent fut imprévu, n’est-ce pas que le passé fut mal compris » dit Marc Ferro. L’ignorance du passé nous interdit de « chercher les voies du futur » indique-t-il encore. Le conseil est avisé, pour peu que l’on travaille à saisir le mouvement historique dans son ensemble, comme le requérait Marx, que l’on veille aussi à analyser ses tendances contradictoires, sans se laisser aveugler par l’immédiat, ni se focaliser sur les seules périodes de régression. Si l’aveuglement, par ignorance du passé, peut concerner la vue que l’on se fait de l’état présent, le point où l’on se trouve, il peut aussi concerner un possible historique en gestation.
Bien avant la défaite de ce que l’on nommait le “camp socialiste », des enterrements solennels des ambitions ouvrières et socialistes ont été perpétrés. Il s’agissait de mettre à mort, en idée et en pratique, ceux qui visaient à l’instauration d’un nouveau régime social (que ce soit ou non sous le drapeau du socialisme ou du communisme). Sans remonter trop loin dans l’histoire, il en fut ainsi en 1848, après la répression féroce de l’insurrection populaire de juin. Les libéraux professaient alors que le communisme, « maladie de l’esprit humain », « erreur monstrueuse », se trouvait à jamais extirpé. Ils se persuadaient qu’on pouvait aussi prononcer « l’oraison funèbre » du socialisme, consensuellement vaincu, comme son jumeau communiste et le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri de la conscience publique ».
Le spectre pourtant bougeait encore. En 1859-1861, d’importants mouvements révolutionnaires se produisirent dans la Russie tsariste. Le mouvement fut défait, ici encore par la répression et la violence. Les idées d’une possible émancipation des classes populaires (à l’époque surtout paysannerie), quoique interdites d’expression, n’en continuaient pas moins de faire leur chemin. En France en 1864, Le Play estime utile de mettre en garde contre la revendication d’égalité qui lui paraît l’essence même des institutions révolutionnaires qu’il convient de combattre. Pour lui en effet :
« Les institutions révolutionnaires font disparaître les inégalités qui, étant fondées sur la nature même de l’homme et des lieux, sont indispensables au bonheur des sociétés. »
L’idée “monstrueuse” d’égalité pourtant se manifeste encore en 1871 avec la Commune. Ceux qui participent à ce mouvement révolutionnaire, socialistes, communiste, anarchistes, éléments des classes populaires, sont de nouveau mis au ban de la société, chez Eugène Sue, chez Hugo et la majorité des intellectuels réputés “démocrates”. On dépeint les éléments populaires et les révolutionnaires comme autant de « bêtes fauves », « brutes obtuses », « bêtes venimeuses », qui « aiment le sang », des « barbares », des « sauvages », une « race primitive vivant à l’écart des gens civilisés », l’expression du « mal absolu ».
« Des cages ouvertes, s’élancent les hyènes de 89 et les gorilles de la Commune », écrit Théophile Gautier. Et Flaubert pose l’idéal des socialistes comme une « espèce de monstre » absorbant toute action, individuelle, « qui dirigera tout, qui fera tout ». Leconte de Lisle associe le pouvoir prolétarien à une « ruine totale » : « le prolétariat triomphera inévitablement et ce sera la fin de la France ». Aussi lui paraît-il indispensable de « déporter toute la canaille, mâles, femelles et petits. »
À partir des années 1880, le mouvement ouvrier et socialiste s’étend, s’organise, se consolide, dans la plupart des pays européens. En France, en continuité avec les théories forgées par les socialistes français non utopiques, ce mouvement s’enrichit de la théorie de Marx, notamment au sein du POF (Parti Ouvrier de Guesde). Jusqu’à la fin du XIXe siècle, y compris pour nombre de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présente alors comme devant aller vers le progrès. L’idée se répand de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du siècle a une nouvelle fois révélés. « Le mouvement d’ensemble [paraissait] irréversible », indique Marc Ferro. On pouvait projeter sur l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme », par les « luttes de classes, moteur de l’histoire ».
Il est clair toutefois que les tenants du régime d’exploitation capitaliste et ceux qui en bénéficiaient ne pouvaient admettre que sous l’étendard collectiviste ou communiste, les classes populaires puissent nourrir la prétention de changer radicalement l’ordre des choses.
Renouer avec les perspectives du mouvement ouvrier et socialiste
Lors de la répression de la première révolution russe de 1905, comme lors de toutes les révoltes ou révolutions populaires, en 1848, en 1871 la violence se manifesta davantage du côté des classes au pouvoir que de celui du peuple, du “goujat menaçant”. Comme les précédentes, la révolution de 1905 fut écrasée dans le sang. Pour les organisations ouvrières et socialistes, malgré l’abattement qui succéda à la défaite, cela ne se présentait pas comme condamnation définitive des perspectives socialistes. Il s’agissait d’un moment douloureux qui ne remettait pas en cause la légitimité de la lutte, les visées socialistes continuaient à s’affirmer, et de façon commune, dans différentes nations d’Europe.
En France, le journal le Socialiste peut ainsi en 1907, sans étonner ses lecteurs, parler de « la société issue de la Révolution prochaine et que tous pressentent ». Il fait référence à la révolution russe de 1905 qui a concrètement remis à l’ordre du jour le possible avènement d’une société “collectiviste” (ou socialiste). Et même du côté de revues insérées dans l’ordre républicain bourgeois, telle la Revue politique et parlementaire, les plans d’une telle société nouvelle, « collectiviste » contre l’ordre capitaliste, peuvent se trouver positivement présentés. On va jusqu’à parler de la probabilité d’une « transformation fondamentale de l’ordre actuel ».
Si, il y a un siècle, selon Marc Ferro, le départ des peuples dans la Grande Guerre a pu donner l’impression que s’était perdu ce « sens de l’histoire », et avec lui l’idée d’une transformation fondamentale du régime social, une grande révolution, cette fois-ci victorieuse, n’en survient pas moins en 1917 en Russie, en pleine guerre mondiale. Cette révolution n’est pas en discontinuité, comme on l’imagine aujourd’hui, avec les perspectives visées par les courants socialistes dans plusieurs pays d’Europe. On doit cependant considérer qu’elle survient dans un pays marqué par des difficultés considérables d’arriération économique et politique, que les classes populaires (ouvriers, paysannerie), sous l’égide des communistes doivent réaliser tout à la fois les tâches d’une révolution bourgeoise, non encore accomplie dans l’empire russe, et celles de l’édification d’un mode socialiste de production.
Démocratiques ou non, les puissances capitalistes prennent pleine conscience de la nature du danger que représente l’instauration d’un régime socialiste sur une vaste partie du monde. L’empire russe ne se trouve-il pas ainsi soustrait à l’extension universelle du marché, à la mondialisation capitaliste en cours ? Aucun moyen dès lors ne devra être négligé pour s’efforcer de détruire dans l’œuf l’édification d’une société nouvelle : agressions militaires, spéculation sur les difficultés internes, menées idéologiques de toute sorte, et toujours dénonciation du danger que représentent ces “goujats menaçants”.
Il serait puéril d’imaginer que le processus de révolution de l’ancienne société ait pu se dérouler de façon idyllique, sans qu’aucune violence ne fut exercée, contre des intérêts particuliers, contre les classes qui faisaient plus que s’accommoder du capitalisme, contre des menées belliqueuses de l’intérieur ou de l’extérieur, qui visaient à l’anéantissement du nouveau pouvoir. Bien entendu des erreurs, des fautes, furent commises. Pourquoi celles-ci ne seraient-elles légitimes que dans le cadre du pouvoir des puissances capitalistes ? L’âpreté du processus révolutionnaire dans un immense espace soumis depuis des siècles à l’arbitraire ne manqua d’ailleurs pas de rebuter ceux qui espéraient « une révolution sans révolution 5 ». Si beaucoup soutinrent le processus en cours tant qu’il était puissant, peu furent capables de maintenir leur soutien lorsque la révolution se trouvait affaiblie, moins encore lorsque s’engagea le processus de contre-révolution.
Pourtant, comme le constatait Marx en 1848, le spectre du communisme comme expression de la lutte du peuple, hante toujours le monde. Ce spectre n’a sans doute pas fini de faire frémir les classes qui tiennent à conserver l’ordre actuel des choses. Aussi s’efforcent-elles une fois de plus de conjurer ce spectre, en l’immolant sous l’effigie du “goujat menaçant”.
Face au chaos du monde, rétablir la continuité du mouvement historique
On ne développera pas dans le cadre de cet article, les différentes étapes, ascendantes et descendantes qui marquent la première grande révolution socialiste dans le monde jusqu’au tournant des années 90 du siècle dernier. Notons simplement que pendant plus de 70 ans, avec des avancées et des reculs, des contradictions internes, de multiples agressions extérieures, militaires et idéologiques, elle parvint à se maintenir. On doit aussi rappeler que s’il y eût violence du côté des révolutionnaires, une fois de plus celles-ci s’exercèrent au premier chef du côté des puissances capitalistes. Des dizaines d’entre elles constituèrent une ligue pour la détruire d’emblée après la Première Guerre mondiale. Quant aux puissances fascistes, plus spécialement le Reich national-socialiste, qui doit-on le souligner ne se situait pas vraiment en extériorité par rapport au mode capitaliste de production, celui-ci relaya l’agression au cours de la Seconde Guerre mondiale, le peuple soviétique payant le plus lourd tribut en morts et en atrocités lors de cette guerre.
Le processus d’édification du socialisme et des mouvements réellement émancipateurs des peuples, dans l’ensemble du monde, sont aujourd’hui interrompus 6. Faut-il pour autant imaginer que le sens progressiste de l’histoire soit définitivement aboli, que les aspirations des classes populaires soient définitivement vouées à l’insuccès ? Que, par conséquent, l’histoire doive maintenant inéluctablement suivre un cours en sens inverse, allant de régression en régression, de l’anarchie capitaliste “mondialisée” et de ses avatars fascistes, à l’oppression semi féodale, puis à la barbarie généralisée ?
« La voie de l’histoire n’est pas le trottoir de la perspective Nevski » disait Tchernychevski après la défaite subie par le mouvement révolutionnaire en Russie dans les années 1860. Lénine, prolongeant l’aphorisme de Thernichevski, déclarait pour sa part que l’action politique n’est pas davantage le trottoir de la Perspective Nevski, qu’il n’existe pas de voie historique rectiligne pour avancer en direction des aspirations du mouvement des classes populaires.
Nombre de spécialistes aujourd’hui voudraient que le processus d’édification du socialisme n’ait pas eu lieu ou qu’il n’ait été qu’une “parenthèse” dans l’histoire. Pour eux, les causes d’un tel “épisode” seraient à rechercher dans la “démence”, la “bestialité”, le despotisme, d’un seul ou de plusieurs hommes (les “mauvais bergers”, les “loups rapaces” que dénonçait la Papauté au moment de la Révolution française). Comme si l’on s’obstinait à ne pas voir que les causes profondes de l’aspiration des peuples à édifier sur une autre base une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme qui les font périodiquement renaître. De tels antagonismes sont aujourd’hui en pleine exacerbation, entraînant dans leur sillage la réactivation des vices et travers d’autres régimes sociaux plus archaïques. Il en résulte la destruction de forces productives matérielles et humaines, la multiplication des conflits et des guerres, le réveil de menées barbares, un désordre généralisé.
Le retour du refoulé ?
Reprenons la phrase de Marc Ferro : « si le présent fut imprévu, n’est-ce pas que le passé fut mal compris ». Si l’on suit l’auteur, on peut poser que la compréhension de certains grands événements du passé est à même de contribuer à éclairer, pour partie, certaines données de situation actuelle. Les épisodes auxquels nous assistons aujourd’hui n’en évoquent-ils pas d’autres, plus précisément le désordre mondial qui se manifestait au cours de la première décennie du xxe siècle, l’avant Première Guerre mondiale ? Comme il en est le cas aujourd’hui, il n’existait pas alors de “camp socialiste” et nulle puissance extérieure aux logiques capitalistes, féodales, ou tribales, n’était à même de limiter la frénésie des ambitions entre puissances, petites, moyennes et grandes, modernes ou non, au sein des métropoles capitalistes, des pays dépendants, des empires de type ancien en décomposition. Rien donc ne limitait leurs volontés de se repartager des zones du monde, pour les débouchés, les richesses, les territoires. Il n’était pas non plus nécessaire de chercher à établir un minimum d’accord entre ces puissances contre un ennemi commun (le socialisme), la rivalité pouvait s’exprimer sans entrave, sous des formes comparables à celles qui se manifestent aujourd’hui, souvent dans les mêmes lieux géographiques.
Aujourd’hui, la situation certes est plus opaque qu’elle ne l’était alors, les enjeux ne s’exposent pas aussi crûment. Davantage de puissances sont entrées dans la danse, certaines ayant perdu de leur alacrité, d’autres s’étant fortifiées, les alliances sont fluctuantes et se laissent difficilement découvrir. Les classes populaires sont pour leur part affaiblies, désorganisées, au contraire de ce qu’il en était il y a un siècle. L’avenir ne semble pas se présenter dans l’immédiat sous l’angle de l’option : guerre ou révolution, ou guerre et révolution. Bien que les grands enjeux des luttes entre classes et entre puissances, pour toute une époque historique, demeurent inchangés, l’histoire ne peut se réécrire à l’identique. Pour ce qui touche à la guerre, on doit simplement reconnaître que celle-ci est déjà en cours dans une grande partie du monde 7, même si ses manifestations se sont modifiées. Quant à la révolution — une véritable révolution s’attaquant aux fondements du régime social — on doit admettre, dans l’état d’impréparation et de désorientation où se trouvent la majorité des peuples, qu’elle risquerait fort dans l’immédiat de se tourner en son contraire.
Qu’est-il possible de faire ?
Alors, qu’est-il possible de faire ? d’envisager ? La priorité pour le présent immédiat comme pour le futur, n’est-elle pas de travailler à réinscrire les luttes populaires dans la continuité historique de leur mouvement, de reconstituer leur organisation en fonction de perspectives générales ?
Certes, une telle ambition peut se présenter comme chimérique, totalement coupée de la réalité des choses, le fossé paraît infranchissable entre la situation d’aujourd’hui et les perspectives d’ordre historique qui sont ici dressées. Les bases pour une réorganisation des classes populaires ont-elles pour autant disparu ? Non. S’il ne s’agit pas de ressusciter le passé, les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Elles ne peuvent que se développer. Aujourd’hui, il est vrai, le plus souvent elles ne s’expriment pas comme telles, on ne parle plus de socialisme, le mot ayant été trop dévoyé, mais on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire aussi à « pouvoir vivre de son travail », sans être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. De telles aspirations ont nourri le mouvement ouvrier et socialiste depuis le xixe siècle, elles valent pour signifier la nécessité de construire un régime social sur de nouvelles bases. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire s’est organisé, qu’il est parvenu à faire entendre sa voix, qu’il a pu se reconstruire, affronter d’autres situations de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.
Il n’est plus possible de lutter seulement pour regagner les conquêtes des années fastes, bien que cette lutte demeure nécessaire. La période de relative stabilisation du capitalisme, lorsque celui-ci se trouvait confronté à un régime social adverse, est derrière nous. Partout la régression gagne, de nouvelles catégories sociales sont menacées de paupérisation, voire de “prolétarisation”, une grande partie de la jeunesse ne trouve plus à se faire une place dans la société telle qu’elle est, le désordre du monde s’étend. La nécessité se fera, le besoin viendra, de se tourner de nouveau vers l’avenir. C’est à la tâche de rétablissement d’une telle orientation, que chacun peut s’atteler, avec Germinal, avec ceux qui ont travaillé à assurer le relais entre le présent et l’avenir du mouvement historique du peuple.
Le “goujat menaçant” : quelques illustrations
Avant la Révolution française, pour le Cardinal de Retz, « le règne du peuple [est] le plus abominable. » « Quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte, la voix de la raison jamais ne se consulte » ; « le pire des États, c’est l’État populaire ». Même refrain chez les Physiocrates, le peuple est réputé ignorant, incapable de gouverner, ses prétentions politiques ne sont pas fondées. Dans le cours des événements révolutionnaires en France, Sieyès parle d’un peuple « toujours enfant », incapable de gouverner », selon lui le peuple considère « le mécanisme social comme un joujou ». Au cours de la même période, c’est aussi la Papauté qui dénonce les idées de subversion de l’ordre social, que les révolutionnaires prodiguent au peuple, des « mauvais bergers et des loups rapaces ».
Avec l’avènement du mouvement ouvrier et socialiste, luttant pour la cause du bien commun, les accusations se précisent. La Papauté condamne les « erreurs modernes des socialistes et communistes ». Mais, dès la première moitié du xixe siècle, les libéraux ne sont pas en reste : placer l’égalité devant la liberté revient selon eux à « sombrer dans l’abîme du communisme ». Les condamnations de la cause du peuple et des courants socialistes et communistes sont associées. On dépeint le peuple, le socialisme ou le communisme, sous la figure du monstre, de la bête sauvage, de l’irrationalité.
Lors de la révolution 1848, Victor Hugo, assimile les révolutionnaires à des singes. Balzac, parle de la nécessité d’une contre-révolution « dans le sang du peuple » pour préserver les intérêts des classes menacées. Des économistes libéraux condamnent ceux qui jugent que l’élément populaire est capable de décider du sort de la société, alors que selon eux, la volonté du peuple de changer la base de la société détruit l’ordre, spolie la propriété. Les idées socialistes et communistes sont considérées comme « des divagations » qui « contaminent la partie saine de la société », contre le « cours naturel » des choses. Ces chimères qui hantent l’esprit du peuple (socialisme et communisme), doivent être combattues par les idées et par la répression contre « les sectes désorganisatrices, les cerveaux en délire » qui ne reconnaissent pas « l’harmonie nécessaire » [du capitalisme], son « ordre providentiel, naturel et merveilleux ». L’idée socialiste repose sur des « appétits et instincts égoïstes » [l’égalitarisme], le communisme est pour sa part une « violence antinaturelle », « une maladie de l’esprit humain ».
En 1933, si la condamnation du « communisme athée », est toujours défendue par la Papauté (pas forcément par les catholiques), il peut en être de même pour les libéraux et même pour certains groupes d’ultra gauche. Quant aux fascistes, ils ne sont pas en reste. Mussolini prétendait « détruire » ceux qui s’opposaient au mouvement fasciste au nom d’idéologies du xixe siècle [collectivisme] », il proposait de conduire la lutte contre ces idéologies « en même temps que les expéditions punitives ». Et, le futur dirigeant du Parti nazi, Adolphe Hitler qualifiait pour sa part en 1923 les communistes « d’empoisonneurs internationaux ». Il exposait son ambition : « déclarer au marxisme une guerre d’extermination », parvenir à « un règlement de compte de portée historique ».
1. Voir dans ce numéro l’enquête : Qu’est-ce qui ne va pas dans la société ?
2. Certaines organisations peuvent spéculer sur la défiance à l’égard des partis alternativement au pouvoir, feignant alors de se situer hors du “système”, la défiance pourtant peut finir par les atteindre : « C’est les mêmes, ils sont dans la course aux places. »
3. Irénique, du grec eirénikos : pacifique. Par extension, le mot s’applique à ceux qui imaginent un monde sans contradictions, sans conflits, sans risque de guerre.
4. Argument ad personam, argument portant sur la personne et non sur le contenu, le sens, de la politique conduite.
5. Maurice Dommanget écrivait en 1922 dans l’École émancipée : « La révolution n’est pas une idylle, ni un poème épique, ni une sorte de décor d’opéra comique avec une suite de beaux tableaux, avec des foules toujours enthousiastes, nerveuses, frémissantes, débordantes de dévouement et de vie. Ou plutôt c’est cela dans une certaine et faible proportion. Mais c’est bien autre chose. C’est une tempête qui n’épargne rien ni personne, qui soulève les institutions et les classes, les partis et les sectes, qui brasse les lourds préjugés, le vieux fond d’égoïsme, de lâcheté et d’imbécillité de la bête humaine. […] Se proclamer révolutionnaire et se cramponner à la révolution légende — trop belle et trop simple pour être vraie — c’est se préparer pour le présent et l’avenir les plus cruelles désillusions. C’est se condamner au découragement, à la stupeur pénible ou bien à l’opposition contre-révolutionnaire côte à côte avec les capitalistes haineux, les soi-disant démocrates […]. »
6. Georges Corm (article cité) souligne que dans les sociétés arabes entre 1920 et 1970 (période au cours de laquelle le socialisme soviétique se renforce et exerce une influence sur ces sociétés), le nationalisme moderne se développe. À partir des années 70-80 (période d’affaiblissement de la puissance soviétique), les forces contre-révolutionnaires de la région relèvent la tête. On assiste par la suite à la montée d’un Islam fondamentaliste, antimoderniste, s’opposant aux revendications nationalistes des pays arabes. Sur la “connivence” qui a pu s’établir contre l’URSS entre puissances capitalistes et forces réactionnaires sous l’étendard d’une religion, lors de la guerre d’Afghanistan, puis contre la Russie, voir Nofeez Ahmed, « L’État islamique, cancer du capitalisme moderne ».
7. e que le Pape a récemment formulé sous les termes de “guerre mondiale par morceaux”.
Enquêtes 2014 – Qu’est qui ne va pas dans la société ?
1 novembre 2015
Lors de discussions avec les lecteurs ou lors de réunions publiques, Germinal s’efforce de recueillir les préoccupations des classes populaires. À cela s’ajoute une collecte plus méthodique sur la façon dont diverses catégories de la population conçoivent la réalité du monde. Comme au cours des années précédentes, Germinal a recueilli dans cet objectif les points de vue de quarante-huit personnes, pour l’essentiel non lecteurs du journal. L’enquête tournait autour des trois questions suivantes 1 :
Selon vous, qu’est-ce qui ne va pas dans la société ? Qu’est-ce qui devrait changer et comment ? Pourquoi ça ne change pas ?
Le nombre de pages étant limité, on va surtout s’intéresser à la première question. Il faut préciser qu’elle portait sur « ce qui ne va pas », et non « sur ce qui va ». Il n’est donc pas surprenant que les constats négatifs dominent. Ce qui va à l’encontre de certaines enquêtes récentes sur le « le moral des Français », qui seraient plutôt portés à l’optimisme. Signalons tout de même que dans le cadre de notre propre enquête (2014), une étudiante tunisienne a le mérite de relativiser la tonalité des propos recueillis, en comparant la situation actuelle de la France à celle de son pays :
« Pour moi […] et en comparant la France au pays où j’habite [je n’ai rien à dire sur ce qui ne va pas], je trouve que c’est un pays développé, bien organisé, transports à l’heure, gens chaleureux, accueillants ».
À l’exception de ce point de vue, la plupart des réponses insistent sur « ce qui ne va pas » dans le pays. « Ce qui ne va pas » peut aussi se trouver posé dans un rapport entre un avant (où tout n’allait pas trop mal) et un présent que l’on perçoit marqué par la dégradation de l’ensemble de la vie sociale, (économie et plus encore politique). L’incertitude et l’inquiétude à l’égard de l’avenir peuvent découler de cette perception.
— La dégradation du tissu productif, la baisse de la production industrielle, la difficulté à affronter la concurrence des autres pays, le chômage, la précarité du travail, l’endettement du pays, et plus généralement l’état général de l’économie, font partie des thèmes majoritairement abordés.
— Ces problèmes peuvent être pensés dans leur liaison avec de rapports sociaux qui s’établissent entre les catégories de population, plus spécialement au regard de l’inégalité sous ses différentes formes, son aggravation, la mauvaise répartition des richesses, mais aussi des places occupées dans la société.
— Il est fait état plus généralement d’une tendance à la “déstructuration” d’ensemble de la société, des fonctions sociales, une perte de sens public, de valeurs communes. Il en découle pour certains un sentiment d’insécurité, la perception d’une montée de la violence sous différentes formes, de l’hostilité entre groupes et individus. Il est parlé de “déstructuration sociale”, de destruction des “liens sociaux“, “d’atomisation” du corps social, de sentiments de frustration, d’abandon.
— Ce thème est souvent associé à celui de la dissolution de la politique ou de sa dénaturation : perte de confiance dans les partis et hommes politiques, impuissants ou inefficaces, trop centrés sur leurs intérêts propres, coupés de la réalité sociale, incapables de dresser des orientations visant un bien général.
Les différents thèmes, à peu près également représentés, se recoupent. Par rapport à des enquêtes plus anciennes, l’idée d’un délitement du cadre de vie commun imprègne d’une façon ou d’une autre la majorité des réponses. En revanche, les problèmes mis à l’avant-scène par les medias ou certaines organisations politiques, sont peu évoqués spontanément (surtout par des individus des classes populaires). Les thèmes de l’écologie, du changement climatique, etc. sont exceptionnellement abordés sans induction. Les thèmes de l’immigration, de la religion ou de la laïcité, peuvent être abordés, mais de façon secondaire, ils ne se présentent pas comme questions principales pour exposer « ce qui ne va pas ». Les problèmes et leurs causes, sont majoritairement posés dans le cadre national et dans l’ordre du régime économique et social. L’imputation de “ce qui ne va pas” à des facteurs extérieurs (“l’Europe”, la “mondialisation”, la seule finance, etc.), n’est pas absente mais surtout formulée par quelques cadres de la fonction publique et étudiants.
I — Qu’est-ce qui ne va pas dans la société ?
« La situation économique de la France fait peur », dit une employée. Trop de chômage, de chômeurs, « chômage de masse », précarisation de l’emploi, dévalorisation du travail, recul de l’industrie, de moins en moins de production, fermeture et faillites d’entreprises. Ces thèmes sont exposés par plus de la moitié des personnes rencontrées. Ces problèmes relevant de la base économique ne sont pas posés en les isolant d’autres aspects de la vie sociale.
L’impossibilité pour un grand nombre de « vivre de son travail » pèse sur l’existence sociale de tous :
« Le travail n’est pas reconnu à sa valeur », « le manque d’emplois nous prive d’une vie normale », « un pays où les gens ne peuvent pas vivre de leur travail, ce n’est plus une société ».
Quelques facteurs explicatifs de cet état de fait sont mentionnés : concurrence internationale, manque de compétitivité, problème de saturation du marché, charges sur les entreprises, (« les charges sur les entreprises cassent l’embauche »). La finalité même du régime économique [le capitalisme], peut aussi être posée en tant que cause déterminante : « On fait passer le profit [ou l’argent] avant l’homme ».
— « Ce qui ne va pas dans la société », c’est encore et toujours l’inégalité, une inégalité qui s’accentue, qui est multiforme, inégalité des revenus, des statuts, des moyens d’action sur la société. Ce thème est évoqué par la moitié du groupe de référence et peut être décliné en termes « d’injustice sociale » globale :
« Les inégalités se sont accentuées », « des inégalités trop flagrantes entre catégories sociales », « entre revenus », « trop de distance entre les gens », « trop de gens pauvres », « les gens modestes subissent de plus en plus, les plus riches profitent de la situation des pauvres ».
Des formes spécifiques d’inégalité sont mise en avant, celle qui se développe entre public et privé, entre catégories travailleuses liées à la production, et des catégories — pas toujours bien définies — qui se poseraient en extériorité :
« La société française s’est déséquilibrée, en gros 50% des Français payent pour les 50% restants », « des inégalités entre le monde public et privé, trop de différences entre ces deux mondes », « trop d’improductifs grassement payés qui plombent le budget de l’État », « tous ces gens veulent vivre aisément sans se fatiguer ».
L’accent peut être porté sur un mode particulier d’inégalité, celui qui s’établit entre catégories soumises à de multiples ponctions fiscales (impôts, taxes, etc.), et catégories qui bénéficient de ces ponctions : non productifs privilégiés dans la redistribution, assistanat. Ce thème est surtout développé dans les catégories artisans, agriculteurs, employés, ouvriers :
« L’État nous ponctionne énormément ainsi que la couverture sociale », « des charges, des taxes sur le travail, et, des aides sociales pour ceux qui ne produisent pas », « les gens qui ne travaillent pas profitent de l’assistanat », « trop d’étrangers bénéficient d’une aide de l’État », « l’argent de l’État est mal géré », « la distribution financière est mauvaise ».
L’inégalité plus généralement se développerait entre deux grands pôles, la majorité qui s’appauvrit, une minorité qui s’enrichit, jusqu’à la disparition des classes intermédiaires :
« Plus ils ont de l’argent, plus ils en gagnent, et de l’autre côté c’est l’inverse », « des riches et des pauvres, plus de classes moyennes ».
L’inégalité économique se présente comme étroitement liée à l’inégalité dans le domaine politique. Ceux qui détiennent les leviers du pouvoir seraient aussi ceux qui profitent des richesses :
« La classe politique du bon côté du manche », « un maximum de richesses, de pouvoir politique, décisionnaire », « d’un côté la majorité qui se débat pour vivre, de l’autre [des classes] qui profitent, qui ont les leviers économiques et politiques », « trop de privilèges au profit des politiques ».
En conséquence, ces gens-là n’ont aucun intérêt à changer l’état des choses :
« Ils sont reliés entre eux, le même milieu », « ils empochent, comment voudraient-ils changer les choses », « une fois au pouvoir, ils tirent la couverture à eux sans se soucier de nous ».
Le délitement du cadre social commun
La perception globale d’une dégradation de la situation économique du pays, l’inquiétude qui en résulte (cela “fait peur”), le fait que les citoyens ordinaires ne soient plus assurés de pouvoir « vivre de leur travail », sont assez bien partagés, de même que le sentiment que s’accentuent les processus inégalitaires en matière de revenus, de position sociale, de capacité à influer sur la vie sociale. Ces sentiments, on l’a signalé, vont souvent de pair avec l’idée d’une dégradation plus globale de la société, perte de cohésion, de valeurs communes, voire de repères moraux.
Cela peut s’exprimer par des formulations convenues : « perte du lien social », du « vivre ensemble », « excès d’individualisme », mais elles renvoient à la perception d’un processus plus général de déstructuration d’ensemble de la société, de perte de cadres et de repères :
« On ne sait pas où on en est, pas d’informations sur les [vrais] problèmes de la société », « on n’a plus le sentiment d’appartenance à un pays », « on se sent en danger », « on a peur de l’avenir », « un sentiment d’abandon », « des questions sans réponse sur les orientations de la société », « on ne sait plus où on va », « où va la société ? »
La référence au politique s’expose, certains parlent de « perte d’unité de vue », de « fil conducteur », de focalisation sur l’immédiat et sur des intérêts partisans, sans souci de la durée, de l’avenir commun :
« À quand une conduite linéaire permettant de voir loin et ayant un fil conducteur ! ».
La perte des “valeurs” ou leur inversion qui sont mentionnées sont imputées pour l’essentiel aux institutions politiques et aux médias, plus rarement aux individus :
« Les valeurs sociales ne sont plus transmises », « il n’y a plus de respect des gens et des choses », « il n’y a plus de différences entre le vrai et le faux », « c’est le laisser aller à partir du plus haut », « inversion des valeurs sous couvert de progrès », « la république est trahie au profit des communautés », « La télé devient de plus en plus n’importe quoi [sans rapport avec] la réalité des choses » :
Les cadres d’une vie sociale “sereine” seraient compromis : par le bas, montées des violences qui induisent une « insécurité sociale », par le haut affaissement des institutions publiques, de la justice, des règles de la vie commune :
« Tout est désorganisé », « notre vie est trop perturbée, on manque de sérénité », « la violence qui gagne », « des manifestations [de différentes catégories] trop nombreuses et douloureuses », « les services publics ne sont plus pour le public », « les forces de l’ordre sont démunies », « la santé, l’éducation vont à vau-l’eau », « la justice ne va pas », « ne fonctionne pas du tout dans ce pays », « trop de laxisme dans la justice, dans l’éducation ».
Plus qu’il y a quelques années, la question de l’individualisme, de l’égoïsme, ou « égocentrisme », semble se penser en relation avec cette déconstitution de la vie sociale. Le « chacun pour soi » ne se pense pas seulement à partir de chacun, il se développe en fonction de conditions sociales plus générales où la place de chacun n’est plus assurée, aggravant les sentiments de jalousie, ressentiment, voire de haine des uns contre les autres :
« Les gens ne trouvent plus leur place dans la société, ils sont aigris et frustrés », « il y a des frustrations, des ressentiments », « pessimisme et désenchantement », « jalousie et dégoût », « les gens ne sont pas entendus, cela entraîne la perte de confiance, une détresse sociale », « un sentiment d’abandon et donc la haine ».
Les causes de cet affaiblissement du cadre organisateur de la vie sociale peuvent être imputées à la situation économique (crise, concurrence, manque de compétitivité, “mondialisation”, “Europe”, etc.), mais le plus souvent, les critiques se positionnent dans le champ politique. Au mieux, la gestion politique est jugée « impuissante » ou « inefficace », au pire certains jugent que les politiques sont « des menteurs », « des escrocs ». On fait grief aux “politiques” de leurs « manipulations », « tromperies », qui font « qu’on ne peut plus avoir confiance ». Sans aller jusqu’à l’outrance, les intérêts propres et les visées du personnel politique se trouvent dénoncés :
« Nos politiques ne sont plus des hommes de droit, mais des businessmen », « ils pensent à leur gamelle, point barre », « la politique comme moyen de se faire de l’argent facilement en se concentrant sur leur réélection ».
Le plus souvent, c’est l’éloignement des différents partis et hommes politiques à l’égard de la réalité, ou la vision déformée qu’ils s’en font, le manque d’écoute à l’égard de la population, qui sont mis en cause :
« Les élus politiques, quel que soit leur parti, proviennent des mêmes écoles, ils se font une idée biaisée des sociétés qu’ils gèrent », « nos politiques ne répondent pas aux attentes de la majorité de la population française », « [ils ne se préoccupent pas] des énormes soucis que nous traversons », « ce sont des acteurs en représentation pour eux-mêmes, pas des tenants, des garants, du bien de tous ».
II — Qu’est-ce qu’il faudrait pour que ça change ? : Pouvoir « vivre de son travail »,
égaliser les conditions,
changer les rapports sociaux
et la pratique politique
On ne dégage que les tendances principales des réponses à la deuxième question : « Qu’est-ce qui devrait changer ? ». Ces réponses sont en cohérence avec les constats effectués à propos ce « ce qui ne va pas ».
Ici encore, le point de vue de l’étudiante tunisienne déjà mentionnée conduit à relativiser celui des autres personnes interrogées. Par rapport aux épreuves que subit son pays, il lui semble qu’il n’y a rien à changer.
« Je ne vois pas l’intérêt de devoir changer quelque chose, parce que de cette façon-là [dans ce pays] je suis à l’aise et c’est le bonheur pour moi. »
Pour l’ensemble du groupe de référence il n’en est pas de même. De profonds changements seraient à mettre en œuvre.
Dans le domaine économique :
« [Il faudrait] redonner souffle à l’économie », « pouvoir produire en France », « développer l’industrie », « redonner du travail à la population », « valoriser le travail », « qu’il y ait des emplois », « permettre de vivre de son travail »…
Ces souhaits ou exigences sont plusieurs fois associés à l’idée d’un changement global nécessaire, ou du moins à l’idée d’une « réforme du social », donnant notamment les conditions d’une égalisation des conditions :
« Changer de société », « avoir un vrai projet de société », « changer la structure économique et politique », « changer les rapports sociaux pour plus d’égalité », « réaliser l’égalité des conditions » ; « une meilleure répartition », « empêcher que le fossé entre riches et pauvres se creuse de plus en plus », « que l’épée de Damoclès ne soit pas seulement sur le dos du peuple ».
La nature du changement à opérer peut consister en une remise en cause des rapports sociaux fondamentaux :
« Contre la loi du plus fort, des nouveaux termes pour un contrat social », « combattre la recherche du profit », « [réorganiser] sur une autre base que les critères financiers ou de pouvoir ».
Mais aussi en remettant à l’ordre du jour des valeurs civiques et morales et un principe d’unité :
« Retrouver les valeurs civiques », « la société a remplacé la moralité par la rentabilité », « reconstruire des règles de savoir vivre, des principes moraux », « remettre les jeunes dans le droit chemin », « recréer un sentiment d’appartenance », « qu’on ne fasse qu’un seul peuple ».
On constate que les changements envisagés, du moins pour ce qui semble se situer dans le domaine du possible, concernent de façon prioritaire le domaine politique : exigence d’une réforme profonde du régime politique, des partis, du personnel politique dans son ensemble :
« Changer le système politique et le gouvernement », « remettre la France sur les rails en enlevant les partis politiques de tous bords », « réorganiser les partis politiques, il y a trop de confusion [notamment entre la gauche et la droite] ».
On demande aussi aux politiques (partis, hommes) de prendre au sérieux la politique, c’est-à-dire de se centrer sur « l’essentiel des problèmes du pays », non d’avoir « la vue courte », ou de jouer sans cesse la division du pays :
« Ne pas se détourner de l’essentiel », « chercher d’abord le bien être de chacun et de tous », « il faudrait un consensus et de la continuité pour résoudre les problèmes du pays », « qu’ils cessent de se faire des guéguerres sur des sujets non prioritaires »,.
La critique de la pratique politique actuelle s’accompagne d’un souhait de changement du personnel politique, ou au moins de ses motivations :
« Les mettre à la porte », « remettre des gens capables à la tête du pays », « des gens honnêtes », « des personnes vraies », « [des individus] soucieux du bien public et non d’abord de leur carrière », « qu’ils soient concrètement impliqués dans la situation et non dirigés par l’envie de pouvoir et de reconnaissance ».
On leur demande encore plus « de réalisme » et de prise en considération des intérêts et positions de la majorité :
« Des représentants plus réalistes », « les politiques doivent redescendre au niveau de la société et l’écouter », « qu’ils se préoccupent des intérêts de la majorité ».
Cela peut impliquer que le peuple trouve la place qui correspond tant à la définition du mot démo-cratie, qu’au principe de souveraineté du peuple :
« Redonner le pouvoir décisionnaire au peuple, lui seul a la capacité de changer les choses », « redonner le pouvoir au peuple […] une constitution pour le peuple, par le peuple », « la démocratie, c’est le peuple qui doit décider »
III — L’imputation au politique, des obstacles au changement
La troisième question portait sur : « Pourquoi ça ne change pas ? ». Dans le cadre de cet article, on présente très schématiquement le contenu des réponses principales à cette question.
Ce qui s’oppose aux changements nécessaires, et possibles dans un terme plus ou moins rapproché, n’est pas imputé principalement au régime économique, bien que l’on mentionne la mise en avant de l’argent, du profit, aux dépens des besoins sociaux, la mauvaise répartition des revenus, l’inégalité sociale, l’injustice, la concurrence, les luttes catégorielles, tous facteurs qui vont à l’encontre de l’intérêt général. Le régime capitaliste en tant que tel peut être mentionné.
D’une façon ou d’une autre, pour plus de la moitié des personnes interrogées, l’imputation au politique se présente comme principale. Les motifs invoqués recoupent les thèmes déjà recensés à propos de la question II : impuissance des gouvernements et de l’État, mise en avant des intérêts propres des partis et des politiques, manque de réalisme, désintérêt pour le bien public, aggravation de la coupure avec la population. Pour quelques-uns, cet état de fait est pour partie liée à l’absence « d’une autre voie possible, émancipatrice » dans le champ politique (autre voie qui semble faire référence à un autre régime social).
L’imputation aux hommes eux-mêmes, aux citoyens, au peuple n’est pas absente : manque de sagesse humaine, individualisme, abandon au confort, à la consommation, peur du changement, manque de volonté, d’ambition, de lucidité, des citoyens ou du peuple, « peuple endormi ».
1. Le groupe de référence est composé de quarante-huit individus, regroupant pour l’essentiel des catégories populaires : ouvriers, employés du secteur privé, artisans, commerçants, agriculteurs, employés du secteur public (statutaires et non statutaires), lycéens, quelques étudiants et cadres de la fonction publique. À noter que Germinal utilise le terme de groupe de référence, plutôt que celui “d’échantillon représentatif”, terme qui suppose que les positions d’un individu soient à même de “représenter” celles d’une catégorie sociale, d’une catégorie d’âge, de sexe, etc. En réalité, nul individu ne peut véritablement représenter le point de vue d’un autre. Tout au plus peut-on estimer qu’il puisse partager avec d’autres ce qui relève de simples “opinions” portant sur des données immédiates. S’agissant d’une époque pour partie révolue, lors des échéances électorales, on pouvait estimer qu’un parti, un programme, une orientation, pouvaient se révéler à même, sinon de “représenter”, du moins d’exprimer les intérêts et visées principales de différentes catégories ou classes sociales.
TÉMOIGNAGE – Comment je suis venue à la politique ?
1 novembre 2015
À cette question, il m’est difficile de répondre sans vous parler de moi, sans vous parler d’où je viens et sans vous raconter comment j’ai construit mon opinion politique et mes convictions.
Issue d’une grande famille de sept enfants, de parents agriculteurs, j’ai appris très jeune la rigueur et la difficulté du travail. Comme me disait mon papa, « l’argent, tu le gagnes à la sueur de ton front ». Dans le monde agricole, le travail est rude, continuel, difficile de faire la différence entre la vie de famille, les loisirs et le travail. À la campagne, assez jeune, nous devions aider nos parents dans leurs labeurs. Pendant la période d’été, toute main d’œuvre supplémentaire était la bienvenue. La vie de mon père et de ma mère était rythmée par leur travail. Dans le milieu familial dans lequel j’ai grandi la religion catholique était très présente. Mes parents étaient croyants et très pratiquants, ce qui leur permettait peut-être d’accepter leur vie humble de travail comme déterminée par une force supérieure, pas de mauvais patron responsable de leurs conditions de subsistance. En grandissant et peut-être pour m’extraire du milieu dans lequel j’ai grandi, je me suis opposée à leur conviction religieuse et politique, toute en respectant leur valeur. Chefs de leur exploitation, mes parents ainsi que la majorité des agriculteurs votaient plutôt à droite.
À partir de l’adolescence et surtout à ma majorité, ayant le droit de vote, je me suis intéressée à la politique. Pour moi, le droit de pouvoir m’exprimer par le vote et de faire partie de la société de façon active était important et ne devait pas se prendre à la légère : j’ai donc essayé par mes propres moyens de m’intéresser « aux grandes idées politiques et à leurs courants ». En considérant les deux grandes lignes gauche et droite, dans leur essence, je me suis sentie plus attirée par les idées de gauche qui me semblaient plus égalitaires et plus humaines. Heureuse de l’élection de François Mitterrand au pouvoir, je pensais naïvement que les inégalités sociales et les injustices allaient s’atténuer, que les choses qui me révoltaient pouvaient disparaître lors d’un changement politique. Pour mes études, j’ai dû avec joie quitter le monde rural et enfin pouvoir, vivre en ville. Le monde urbain, dans la représentation que je m’en faisais, était synonyme de modernité, de modernité d’idées, d’ouverture d’esprit… Lors d’un stage en soin à domicile en 1ère année d’école infirmière à la Croix- Rousse, quartier de Lyon réputé comme rupin, je fus choquée par les conditions de vie, de logements. Je passais, lors de ma tournée de soins, d’un appartenant luxueux à un petit appartement où les sanitaires étaient sur le pas de porte, où il n’y avait pas de douche, le lavabo était en pierre, dans la même pièce, se trouvait le lit, le coin repas…. En ville ou la campagne, les inégalités sociales persistaient, les uns vivant dans le luxe, les autres à la limite de la décence. Comment peut-on justifier, au sein d’une société moderne, de telles injustices ? Pourquoi la politique n’a t’elle pas ou peu d’impact sur la société ? Les propositions politiques pour pallier aux inégalités me semblaient superficielles, non adaptées à la situation et humainement dévalorisantes car basées sur un système d’assistanat.
Ma désillusion laissa place à un désintéressement total pour la politique, comme si les choses étaient immuables, comme si l’homme n’avait pas d’impact sur ses conditions de vie et qu’il ne pouvait rien changer. Lorsque j’essayais de m’intéresser aux actualités, je ne comprenais pas tout. J’avais l’impression que le monde devenait fou Toutes ces questions me bouleversaient et me révoltaient. Mais je pensais que je n’avais pas les connaissances, l’intelligence pour comprendre. Le domaine de la politique relevait de l’élite, des intellectuels.
Les discussions avec une personne proche où il est possible de refaire le monde, de remettre en cause la société dans laquelle on vit, la lecture de Germinal, les études politiques m’ont alors permis d’éclairer mes incompréhensions et de renouer avec mon intérêt pour la politique. Il est important de comprendre le monde dans lequel on vit, les contradictions du mode de production capitaliste, permettant de s’orienter. Tout n’est pas simple et facile à comprendre… C’est un long chemin dans lequel, la progression est difficile et qui demande un effort permanent. Il faut prendre du recul par rapport aux évènements et analyser les faits réels et non pas les idées reçues qui nous sont martelées à longueur de journée. Il faut faire attention aux faux semblants, aux mots utilisés qui sont quelquefois « des miroirs aux alouettes ». Ceci demande alors un travail permanent d’analyse de la situation concrète. Mais, sur ce chemin difficile, la connaissance permet à l’homme d’avoir une action possible sur sa situation et son devenir.
Face au chaos du monde, faire entendre la volonté des classes populaires. Rétablir les perspectives historiques d’émancipation du peuple
1 novembre 2015
Après les attentats de janvier 2015, ceux de novembre ont mis en évidence le caractère double des réactions de la population à l’égard de ces événements. D’un côté, ils ont fait croître l’inquiétude et le trouble. De l’autre, ils ont montré que, dans leur majorité, les habitants de ce pays ont su faire preuve de sang froid et manifester, davantage encore qu’en janvier, une volonté d’unité face au péril commun. Ils ont aussi réveillé le besoin de comprendre plus largement les données de la situation. Ces attitudes vont à l’encontre des visées poursuivies par les instigateurs de ces actes meurtriers : susciter la terreur dans le but d’obnubiler la conscience, de paralyser la vie de la nation, la rendre vulnérable en divisant la population en camps ennemis.
Pour que l’attitude de maîtrise relative de ces événements, et de ceux qui peuvent advenir, puisse se maintenir dans la durée, il importe de saisir leurs déterminations, leur pourquoi. Pour cela, il convient de les situer au regard de processus plus généraux en cours, en France et dans le monde. Dans le numéro 11 de mars 2015 « Travailler à comprendre le sens des événements de janvier 2015 », Germinal s’efforçait déjà en fonction d’un tel objectif de questionner les données générales de la situation, au-delà des faits immédiats. Dès avant les attaques terroristes, dans le numéro 10 d’octobre 2014, nous avions fait état des inquiétudes qui se manifestaient au sein des classes populaires. Ces inquiétudes ne paraissaient pas ressortir seulement des difficultés subies au quotidien, elles reposaient aussi sur la perception d’un désordre général, non maîtrisé, dans le pays et dans le monde. À ce désordre du monde correspondait une confusion dans les idées, la perte des repères qui permettent de faire face à la situation par la saisie de ses causes, ses raisons profondes. La nécessité se trouvait posée d’une reconstitution de ces repères pour que les classes populaires puissent se réorganiser.
« Aucune bataille contre la régression, la guerre, la barbarie, était-il écrit, ne pourra être remportée, sans la force et l’organisation du peuple ».
Dans le numéro de mars 2015, ce propos était réaffirmé : « Seul le peuple uni, réorganisé, peut faire échec à la régression, la barbarie, la guerre ». La nécessité de travailler à comprendre les caractères généraux de la période historique, les déterminations essentielles des événements se présentait comme essentielle pour que les classes populaires se révèlent à même de maîtriser leur devenir. Germinal enjoignait aussi à ne pas confondre ce qui domine à un moment de l’histoire, la régression, la barbarie, et ce qui peut se développer dans l’avenir, le “possible historique” que peuvent et doivent porter les classes populaires.
Le présent numéro, rédigé pour partie avant les attentats de novembre 2015, développe cette même orientation, la nécessité de se ressaisir d’un sens général de l’histoire.
Si, après ceux de janvier, la survenue des attentats de novembre 2015 pouvait être anticipée, beaucoup cependant espéraient pouvoir encore les conjurer ou en repousser le plus possible l’échéance. Même si de tels événements n’étaient pas intervenus, chacun cependant percevait que, depuis plusieurs années, le monde partout se présentait comme un chaos, chaos rendu manifeste par la crise générale du capitalisme, la régression sociale et politique, les guerres, la réactivation de formes barbares de combat. Les attentats de novembre en France n’ont fait que réactiver cette perception. Il reste qu’il n’est pas facile de parvenir, au-delà de l’immédiat, à saisir les relations que ces événements entretiennent avec d’autres données de la conjoncture, nationale et mondiale, leur signification et les raisons de ce chaos global.
Dans cet état d’ignorance relative et le climat d’inquiétude qui l’accompagne, des questions sans réponse se superposent, elles concernent le présent mais aussi ce qui peut arriver dans les années qui viennent, et à plus long terme dans l’histoire. On pourrait espérer que ceux qui nous gouvernent dans les sommets de la société soient à même de nous orienter, pour le présent et le futur. Dans la situation actuelle, même s’ils ont su faire face et prendre des mesures nécessaires dans l’urgence, il n’est pas sûr qu’ils détiennent les clés d’une maîtrise globale des événements pour le futur. Du côté des “gouvernés”, des classes populaires, on doit aussi constater que celles-ci n’ont plus les moyens d’exprimer une volonté commune, pour agir sur le présent et l’avenir de la société. Ce qui fait défaut ne réside pas dans un manque de détermination des individus, mais dans la difficulté de comprendre la situation historique dans son ensemble, au manque d’orientation, d’organisation générale, de perspectives pour l’avenir. Comme si la volonté, comme le pouvoir du peuple, se trouvaient de ce fait exclus du droit de cité. C’est en raison de ce vide, vide d’orientation, vide de perspectives, qui ont conduit au dépérissement de la capacité d’initiative historique des classes populaires, que l’état de chaos a pu, année après année, s’imposer et se développer dans le monde.
Comme ce fut le cas lors de précédentes périodes de chaos, la nécessité s’impose d’une reconstitution de cette capacité d’initiative historique des classes populaires, pour elles-mêmes et pour toute la société. Cette nécessité ne se pose pas comme un rêve utopique, elle relève de l’ordre d’un possible d’ordre historique.
Attentats de janvier et novembre 2015
Se poser la question des enjeux d’ordre historique
Dans leur perception immédiate, les attentats de janvier et novembre 2015 se présentent en tant que phénomènes dont on ne saisit pas d’emblée les causes et enjeux déterminants. Ceux-ci en effet ne se donnent pas à voir directement dans les faits, et pas davantage dans les discours que l’on tient autour de ces faits. Certes, même en l’absence d’une claire compréhension de ces causes et des enjeux, on peut se révéler capable de faire face aux événements dans le moment. La population dans son ensemble a fait preuve d’une telle capacité, de même que les instances publiques (police, armée, renseignement, services de santé, et même gouvernement). À plus long terme cependant, on peut se trouver démuni, et pour partie impuissant face à la survenue d’autres événements du même type ou d’un autre, faute de pouvoir les affronter en pleine “connaissance de cause”. Le Président de la République a parlé “d’éradiquer” le terrorisme en France et dans les lieux où l’on présume qu’il se trouve conçu et programmé. Mais le peut-il vraiment ? Le sens du mot éradiquer signifie en effet prendre les choses, les phénomènes, à la racine, agir sur leurs déterminations profondes. Si ces déterminations ne sont pas clairement comprises, on peut certes parvenir ponctuellement à combattre l’une ou l’autre de leurs manifestations, non à en “éradiquer” les causes.
Dans le précédent numéro de Germinal, il était noté que les objectifs immédiats des attentats (objectifs tactiques plutôt que stratégiques), visaient, sous couvert de religion, à susciter le trouble et la division au sein de l’ensemble de la nation. Certains des instigateurs de ces actes avaient eux-mêmes définis leurs objectifs ainsi. On peut constater que, pour l’heure, ces objectifs n’ont pas été atteints. Si cela révèle la faiblesse de la pensée stratégique de ceux qui ont incité à l’assassinat de populations civiles (hors tout principe d’une guerre de combattants à combattants), il importe qu’une pensée stratégique cohérente puisse leur être opposée. Ce qui requiert de s’interroger sur les causes, le pourquoi de cette série d’attaques, en France mais aussi dans nombre de pays du monde.
Si la plupart des politiques et des spécialistes se sont révélés capables de cerner les données factuelles immédiates, peu sont parvenus à analyser les déterminations et enjeux plus généraux qui les sous-tendent et qui se présentent comme autant de points aveugles. Sans que les rédacteurs de Germinal prétendent faire toute la lumière sur ces points aveugles, ils se donnent pour tâche la formulation de questions essentielles touchant au contexte historique d’ensemble. Dans ce cadre, les événements récents se présentent comme symptômes et manifestations d’un désordre mondial plus général dont il importe de saisir les ressorts fondamentaux. Ceux-ci se posent en relation avec la mêlée confuse qui se déploie depuis quelques décennies entre puissances du globe, petites, moyennes et grandes, modernes ou archaïques, pour défendre ou repartager des espaces, des richesses, des zones d’influence[1], mêlée qui va de pair avec le processus de déconstitution d’entités étatiques ou proto-étatiques.
On aurait pu penser qu’après les attentats de janvier, le travail d’analyse et de réflexion sur ces ressorts et sur ces causes aurait sensiblement progressé. Il semble qu’il n’en soit rien. Comme il en était le cas en janvier, un seul principe explicatif se trouve le plus souvent mobilisé, sans contextualisation. Même parmi ceux qui admettaient ne pas disposer de cadre d’interprétation cohérent et qui se proposaient d’y remédier, ce sont toujours les vieux “logiciels” sur lesquels ils avaient bâti leur notoriété, qui se trouvent sollicités, sans qu’aucun principe éclairant la situation ne puisse être dégagé [2]. Nul ne semble se soucier de porter attention à l’ensemble coordonné de déterminations concrètes qui permettrait de rendre compte de la situation concrète dans une conjoncture historique donnée.
Le principe explicatif le plus répandu, parfois hors des lieux et du temps, consiste à conférer un rôle primordial aux systèmes d’idées, dans ce cas précis à une religion (parfois même à la Religion). La focalisation sur le facteur “Islam” qui avait déjà été portée à son comble en janvier, se substitue au travail d’analyse des conflits majeurs aujourd’hui en cours en France et dans le monde. Dans ce cadre, on prend pour “argent comptant” les discours, les motivations, apparentes ou non, des exécutants des attentats ou de leurs instigateurs, sans se soucier des enjeux terrestres sous-jacents [3]. Ainsi Marcel Gauchet, dans l’article du Monde cité, peut glisser de l’idée que les « tueurs » agissent « au nom de l’islamisme » à l’idée que « nous avons affaire » quant au fond « à un phénomène religieux ». Il prétend par là s’opposer à ceux qui font état des seules causes économiques et sociales, censées elles aussi constituer le facteur explicatif du comportement des terroristes. Dans la mesure où il isole lui-même un facteur causal, d’ordre “sacré” ou “spirituel”, Marcel Gauchet ne semble pas saisir que les déterminations proprement “matérielles” des actes terroristes, déterminations qu’il récuse, ne se limitent pas aux conditions de vie ou aux “profils sociaux” des “radicalisés”, mais qu’elles concernent des enjeux beaucoup plus larges caractérisant toute une période historique, notamment questions de rivalité et de repartage entre groupements humains et puissances, pour l’accès aux richesses, aux territoires, aux instances de pouvoir.
Il ne s’agit pas ici de nier le rôle propre des idées, religieuses ou non, mais de considérer qu’elles n’ont pas de puissance autonome. Les systèmes d’idées, qu’ils servent à représenter les données de la réalité du monde ou des intentions ou aspirations humaines, sont toujours les fruits d’une élaboration humaine, et toujours mobilisés par des groupements humains. Ces systèmes d’idées peuvent jouer un rôle incitateur, mobilisateur, organisateur, dans certains cas producteur de fanatisme. On ne peut poser le facteur idéel (religieux ou non) comme facteur premier, et pas davantage hors de ses conditions historiques de formation et de diffusion, toujours en relation avec des enjeux terrestres. Les actes terroristes ne sont pas seulement le fruit de croyances religieuses ou autres systèmes d’idées, ils recouvrent des enjeux matériels généraux [4]. En outre, on doit considérer que certains systèmes d’idées délétères, comme certaines prescriptions religieuses ou pseudo religieuses, ne trouvent à s’imposer qu’à certaines périodes de l’histoire et/ou au sein de modes de groupement humain où fait défaut le lien politique (ou encore lorsque ce lien se trouve en voie de déconstitution).
Comme le souligne Georges Korm [5] à propos de la surenchère religieuse qui se déploie au Moyen-Orient : « Nous sommes dans l’ère de recours au religieux poursuivant des buts de puissance profane », non d’un « retour au religieux ».
La mise au premier plan du facteur religieux, en l’occurrence un “Islam” essentialisé, dont on ne sait pas très bien ce qu’il recouvre, conduit à masquer ces enjeux profanes, tout en contribuant à assigner des individus, des groupements humains, à des identités figées. Qu’il s’agisse de pourfendre ou de glorifier “l’Islam” (ou les musulmans), dans les deux cas, on met en avant un facteur de division, celui d’un combat entre identités concurrentes, contre le principe de l’unité d’ordre politique de la nation [6].
Tous les commentateurs, il faut le reconnaître, ne se focalisent pas sur le facteur religieux. Il en est, qui, en vertu d’un matérialisme un peu court, mettent au premier plan le capitalisme ou l’impérialisme (sans omettre le “colonialisme” ou le “post-colonialisme”). Que les contradictions insolubles du régime capitaliste, à son stade impérialiste, ne soient pas étrangères à l’état de chaos dans le monde et surtout à son extension générale, il est difficile de le contester si l’on prend en considération l’antagonisme fondamental qui régit ce mode de production et d’échange. Doit-on pour autant négliger d’autres facteurs de conflit, de guerre, de chaos, préexistant au capitalisme, que celui-ci ne fait que potentialiser et mettre en mouvement en plusieurs régions du monde.
Le plus souvent ceux qui mettent en avant les facteurs capitalisme ou impérialisme, en tant que causes du désordre actuel, et plus spécialement des attentats en France, ne ciblent qu’un seul “camp”. C’est dire que pour eux, le mot d’impérialisme n’est pas compris comme un stade du capitalisme marqué de façon essentielle par la rivalité entre plusieurs puissances impérialistes, il sert à désigner une unique puissance, les USA, et ses supposés vassaux en Europe et au Moyen-Orient (plus spécialement le Qatar et l’Arabie Saoudite). Sur la base de cette pseudo caractérisation de l’impérialisme moderne, on ne peut éclairer le sens de la mêlée confuse en cours, mêlée confuse au sein de laquelle s’allient et s’opposent de façon instable, différents “camps” : puissances mondiales, régionales et locales, États modernes, entités hybrides et groupement tribaux ou féodaux plus ou moins relookés, mêlée confuse, qui, une nouvelle fois tend à déconstituer le monde civilisé et à briser la lutte historique des peuples pour leur émancipation.
Dans un prochain numéro de Germinal, on s’efforcera de donner quelques éléments qui permettent, en perspective historique, d’éclairer quelque peu la nature et les enjeux de cette mêlée confuse.
ANNEXE — Quelques indices sur la situation de “paix” dans le monde.
Bien que des processus de régression soient en cours en France, on doit admettre que ce pays n’est pas pour l’instant le plus mal loti. Il n’en demeure pas moins qu’une tendance générale à la désorganisation, à la discorde, à la guerre, au retour à des formes barbares de lutte se développe dans le monde. Depuis les années 80 du siècle denier, la progression vers un état de paix s’est altéré dans l’ensemble du monde, avec une accélération depuis la crise de 2008. Selon un index, sans doute exagéré de l’état des conflits dans le monde, seulement onze pays en 2014 pouvaient être considérés comme n’étant pas en conflit ou en guerre, qu’il s’agisse de conflits territoriaux, de conflits internes (“ethniques”, “religieux”), de la décomposition d’États, de conflits et guerres externes, d’interventions extérieures, etc. Vingt-huit conflits ou guerres ouvertes impliquant cinquante-sept pays étaient en cours en 2014, et la situation s’est dégradée dans 111 pays. On compterait 32600 victimes d’attentats dans le monde, avec une progression de 180% en un an. 160 pays seraient touchés. Pour l’année 2015, le bilan n’est pas encore établi.
Si l’on se réfère à l’année qui vient de s’écouler, en s’intéressant aux seuls conflits dont la presse s’est fait l’écho, on peut relever, outre la montée en puissance de menées guerrières en Syrie et en Irak par le présumé “État islamique”, des combats meurtriers au Yémen, en Somalie, au Mali, en Centrafrique, au Darfour, en Afghanistan, des attentats et tueries en Birmanie, au Tchad, au Nigeria, au Pakistan, etc. Sans même parler de ce qui est plus proche de nous, la guerre en Ukraine, les attentats en France, en Belgique, au Danemark.
- 1. Pour ceux qui ne se situent pas au seul plan de l’immédiat, on constate que de tels éléments de trouble ne sont pas sans faire écho à la situation de l’avant Première Guerre mondiale, ses prodromes. Comme alors, dans une conjoncture de crise générale du capitalisme, les rivalités entre grandes, moyennes et petites puissances, modernes ou archaïques se manifestaient déjà à la périphérie des grandes métropoles capitalistes, sur de mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui, notamment Moyen et Proche Orient (n’oublions pas que dans cette région du monde, la question du Califat, du panislamisme, du djihad était alors centrale). De la même façon, nombre de combats ne prenaient pas alors la forme de luttes entre classes sociales, mais de conflits se fondant sur des questions “ethniques” ou “religieuses”, du moins en apparence.↵
- 2. n peut comparer à cet égard les propos de Marcel Gauchet, tenus dans le Point, le 5 février 2015, et ceux qu’ils développe dans le Monde du 22-23 novembre.↵
- 3. Faut-il rappeler qu’au sein de l’Empire ottoman, les dirigeants turcs qui se réclamaient du principe de laïcité, ne furent pas les derniers à prôner le panislamisme et le djihad contre les puissances occidentales, mais aussi à tenter d’écraser au nom de ce combat les aspirations nationalistes des populations arabes, à pratiquer le massacre des chrétiens en Arménie et dans d’autres possessions impériales (Syrie notamment). Voir Donald M. Mckale, « Le djihad au cœur des inquiétudes britanniques dans le monde musulman. » L’Orient en guerre (1914-1918).↵
- 4. Les attentats anarchistes à la fin du xixe siècle pouvaient, en fonction d’enjeux matériels, se revendiquer de systèmes d’idées profanes, voire anti-religieux. Et que dire des attentats, perpétrés par l’OAS, la Bande à Baader, l’ETA, les “brigades rouges”, les divers mouvements “autonomes”, les menées des extrémistes d’extrême droite, notamment en Italie, etc.↵
- 5. Georges Korm, ancien ministre des finances du Liban, « Les mille et une vies de la culture arabe », Marianne, 19-25 juin 2015.↵
- 6. Il est vrai que les assignations religieuses se sont affinées, on parle davantage maintenant de l’opposition entre pays sunnites et chiites, on établit avec plus de finesse des nuances théologico-culturelles. Et, selon le camp au sein duquel on se situe, on estime que l’Islam de l’un de ces courants est pire que celui de l’autre, comme si la nature des oppositions relevait seulement de systèmes d’idées, et non de la rivalité de groupements humains pour des enjeux matériels pratiques.↵
Reconstituer l’unité des classes populaires
1 septembre 2015
Germinal, Cahiers de formation politique pour l’Union de lutte des classes populaires, est une publication de la Société populaire d’éducation.
La nouvelle série a été inaugurée en 2007. Elle succède au bulletin Germinal dont l’existence remonte aux années 70. Germinal ne se pose pas comme l’organe d’un Parti, dans la mesure où les conditions nécessaires à la reconstitution d’un véritable Parti, au sens historique de ce mot, ne sont pas aujourd’hui réunies. Prenant en compte cette situation, l’objectif de Germinal est de contribuer à créer les conditions d’une reconstitution de l’organisation des classes populaires, afin que celles-ci puissent se ressaisir de l’initiative historique. Germinal vise à jouer le rôle d’un journal organisateur concourant à la réalisation de cet objectif.
Pour l’heure cependant, les facteurs de reconstitution d’une organisation des classes populaires et d’un ressaisissement de leur initiative historique, sont loin d’être forgés. Aussi bien l’ambition de Germinal s’inscrit-elle dans une perspective à long et moyen terme. Des tâches théoriques et pratiques découlent de cette ambition.
En premier lieu, il s’agit de situer les perspectives d’avenir des classes populaires dans l’ordre du possible historique. Quels que puissent être les besoins, les attentes, ces classes ne peuvent lutter de la même façon lors des périodes de revers historique, de perte de repères, et lors des périodes favorables à l’essor, à l’offensive, à la transformation du monde. La relation entre analyse de la réalité et action, entre politique et délimitation du possible, s’impose à chaque moment de l’histoire.
En second lieu, il s’agit sur cette base de dégager les éléments d’une formation politique générale qui permette aux classes populaires d’élever leur conscience, de situer leur propre mouvement, tant au regard des finalités communes qu’elles peuvent s’assigner, qu’au regard des conditions au sein desquelles se déroule ce mouvement. Il n’existe pas d’autre fondement pour qu’on puisse effectivement parler d’organisation politique du peuple.
Ces tâches, telles que Germinal se les est assignées, résultent d’un travail de longue haleine qui est loin d’être achevé. Les tâches à accomplir sont de la même envergure que celles qui furent réalisées par les premiers socialistes et communistes français entre 1830 et 1848, puis après 1870 par la reconstitution de l’organisation ouvrière, enfin par les théoriciens et organisateurs de la révolution soviétique, qui avaient eux-mêmes pris appui sur la théorie et la pratique des premiers socialistes et sur la théorisation marxiste.
Dans le contexte actuel, il peut se révéler difficile de saisir la nécessité et l’ampleur des tâches d’ordre historique qui sont à mener. La situation porte davantage à se tourner vers un passé estimé meilleur, elle porte aussi au découragement, au fatalisme, au désespoir, ou encore à un aventurisme qui égare le peuple et le conduit à terme à épuiser en vain ses forces subsistantes. Dans cette conjoncture, seul un petit nombre se révèle à même de “relever le flambeau”, s’atteler aux tâches de reconstitution de l’organisation populaire. Les forces théoriques ou pratiques sont ainsi limitées, du moins dans un premier temps, comme il en a été le cas lors d’autres périodes de reconstitution de l’organisation du peuple. Depuis quelques années cependant, ces forces sont en développement, car elles répondent aux besoins de repérage politique qui s’expriment au sein des classes populaires.
Les tâches générales que s’assigne Germinal peuvent sembler très “abstraites”, et comme telles, réputées inaccessibles à l’intelligence commune. Les classes populaires pourtant, n’en déplaisent aux experts, perçoivent très bien qu’elles ont besoin d’une vision d’ensemble de la situation dans leur pays et dans le monde, si elles veulent pouvoir dresser des perspectives pour l’avenir. Elles savent aussi qu’elles ont besoin de cette vision générale pour connaître les conditions au sein desquelles se déroulent leurs luttes, savoir quelles actions elles peuvent engager, qui soient capables de répondre tant à leurs intérêts immédiats qu’à leur intérêt historique, comme à celui de l’ensemble de la société [1].
- 1. Faute de cette vision d’ensemble, les diverses chapelles qui prétendent défendre les intérêts particuliers de différentes catégories sociales essaient de « tirer la couverture » de leur côté en fonction de leurs souhaits respectifs, sans se préoccuper des conditions réelles, sans savoir si les revendications proclamées se font ou non au détriment des autres. C’est alors la loi de la jungle, la lutte de tous contre tous, qui s’impose, et non la lutte historique des classes populaires, qui elle, vise à instaurer un régime social abolissant l’anarchie du mode de production capitaliste et ses effets destructeurs sur l’ensemble de la société.↵
Je suis… Nous sommes…
23 février 2015
Soirée sur
« Inquiétude, désarroi,
Comment s’orienter ? »
Le 9 mars 2015 à 20h30
MJC Impasse platière
69700 GIVORS
Devant l’impact des marches de janvier, il est important de se demander quelle orientation est possible et souhaitable dans l’intérêt de l’ensemble de la société.
Cette première soirée, nous permettra d’échanger pour comprendre qui

et de proposer des éléments d’analyse de la situation qui peuvent permettre de ne pas céder au désarroi général et au découragement.
Les enjeux politiques de la réhabilitation des temps barbares
1 octobre 2014
Bryan Ward-Perkins, La chute de Rome. Fin d’une civilisation *
L’ouvrage de Bryan Ward-Perkins critique la thèse, en vogue depuis une quarantaine d’années, d’une adaptation réciproque entre les tribus barbares et l’Empire romain, thèse utilisée selon lui pour inscrire le projet européen actuel dans la continuité de la tradition germanique et saxonne.
Après avoir posé les termes du débat entre tenants d’une rupture brutale et défenseurs de l’idée d’une accommodation mutuelle, le livre se déroule en deux parties : « La chute de Rome » et « Fin d’une civilisation ». Des cartes et une chronologie sélective aident le lecteur à s’orienter.
Ce travail, publié aux presses d’Oxford en 2005, a mis sept ans à nous parvenir en version française. Ceci peut être le fait des aléas de la concrétisation de projets éditoriaux, ou d’une censure tacite, qu’on ne peut laisser de remarquer dès la traduction du titre. En effet, en version anglaise, c’est « The end of Civilisation », donc la fin de la civilisation en général ; dans la langue cible, on passe à « La fin d’une civilisation », donc au cas particulier de la civilisation romaine. Cette remarque, qui peut sembler le fruit d’un souci excessif du détail, a pourtant une importance capitale : les invasions des peuples barbares de l’Europe du Nord et centrale marquent-elles la fin de la civilisation romaine, ou la fin de la civilisation entendue selon son sens universel, les Romains étant, en dépit de leur part d’ombre, les représentants de la civilisation, à savoir de l’élévation du niveau économique, politique, intellectuel, des peuples sur lesquels ils ont exercé leur influence ? L’auteur abonde dans le sens de notre observation lorsqu’il dit entendre civilisation par « société complexe et ce qu’elle produit ».
Voici quelques décennies que la vision historique forgée aux xviiie et xixe siècles s’est trouvée remise en cause par certains historiens comme Peter Brown et Walter Goffart 1. À la dichotomie romains civilisés contre barbares sauvages a succédé l’idée d’une colonisation barbare bénéfique ou moins destructrice qu’on n’a pu le dire 2. La périodisation, le vocabulaire, s’en sont trouvés modifiés. Selon le découpage traditionnel, la date de la chute de l’Empire romain d’Occident (476) marquait l’entrée dans le Moyen Âge, qui se terminait avec le début de la Conquête de l’Amérique (1492). L’historien Peter Brown proposa en 1971 une autre périodisation : de 200 au viiie siècle, on parlerait d’Antiquité tardive. Il ne s’agirait plus de déclin, de fin de l’empire romain, de l’effondrement d’une civilisation supérieure, mais de révolution, de transition, de changement, de transformation, d’accommodation mutuelle, d’installation « naturelle, sur un mode organique et généralement irénique ». Ce vocabulaire, nous dit Ward-Perkins, gomme la dimension violente, hostile, invasive, des conquêtes barbares.
Certes, l’auteur le reconnaît, la coupure n’a effectivement pas été aussi radicale entre l’Empire romain et le monde barbare – qui était loin de constituer un bloc ; les Romains ont eu recours à des mercenaires barbares pour lutter contre d’autres tribus germaniques ; certaines d’entre elles étaient moins violentes que d’autres, et ont dû composer avec l’existant pour s’imposer (le roi goth Récarède s’est converti au christianisme en 587 pour s’adapter aux habitants de la péninsule ibérique largement christianisés) ; les Romains ont conclu plusieurs siècles durant des arrangements avec les envahisseurs ; l’Empire d’Orient s’est maintenu bien plus longtemps que l’Empire d’Occident.
Mais une série d’indicateurs montrent que l’Europe sous domination barbare a considérablement régressé. L’auteur, archéologue, prend l’exemple des poteries, dont le commerce s’étendait de Carthage à l’Écosse. La qualité, la décoration, l’extension du commerce régressent considérablement. Les restes d’alimentation révèlent une moindre diversité ; la taille des membres des animaux d’élevage diminue ; les traces écrites, courantes à Rome, ce qui supposait des rudiments au sein de classes subalternes, disparaissent presque complètement ; les habitations en dur des Romains, pas uniquement réservées aux patriciens, et dont subsistent de nombreux vestiges, laissent la place à des constructions en bois ou en paille qui n’ont laissé que les quatre trous des pieux. La monnaie, d’usage répandu, disparaît pratiquement : on retrouve lors de fouilles nombre de pièces romaines, point de pièces barbares. Une carte illustre cette régression de la diffusion de la monnaie.
L’auteur établit un lien entre la réhabilitation des barbares et les idées européennes du xxe siècle. L’empire romain ne saurait être un ancêtre de l’Europe. Le monde barbare, oui. Jusqu’aux années 1960, l’Allemagne belliqueuse était associée aux barbares envahisseurs du ve siècle 3. Puis elle revint en grâce, est c’est ainsi que put se diffuser l’idée d’une « accommodation pacifique » entre barbares et autochtones romanisés.
Il cite « un projet de recherche ambitieux portant sur la période 300-800, subventionné par l’Europe », développé de 1993 à 1998 et intitulé « La transformation du monde romain », dont les « publications iréniques soutenues par l’European Science Foundation » émanaient d’auteurs de langue germanique ou anglophone ; il ajoute : « L’anglais et le français étaient à l’origine les langues officielles de ce projet, mais je me suis laissé dire que les discussions se conclurent le plus souvent en allemand, manifestement la langue commune des contributeurs. »
* Paris, Alma, 2014
1. Peter Brown, La toge et la mitre. Le monde de l’Antiquité tardive, Paris, Thames & Hudson, 1995 [1971] et Walter Goffart, Barbarians and romans AD 418-584 : the techniques of accommodation, Princeton, 1980.
2. Voir par exemple Arthur de Boutiny, « Monsieur Zemmour, cessez d’accabler les barbares », rue89.com, 17 mai 2014, dont le chapeau est « Petit rappel historique à l’attention d’Éric Zemmour : les barbares nous ont beaucoup apporté, ce sont les spécialistes qui le disent », ou Jean-Claude Hazera, « La réhabilitation des barbares », les Échos, 25 janvier 2008. à propos de l’exposition à Venise « Rome et les Barbares ».
3. Cette association ne lui était pas imposée de l’extérieur. Nombre de grands idéologues allemands, de Herder à Engels en passant par beaucoup de “Romantiques”, et bien d’autres après, posaient le barbare, notamment germanique, comme régénérateur de l’Europe, et faisaient de la barbarie un mérite et un titre de gloire historiques aux Allemands.
L’exode des classes populaires loin des métropoles urbaines
1 octobre 2014
Cet été, en vacances près d’un observatoire spatial, j’ai assisté à une conférence sur l’univers. Cette soirée m’a permis de découvrir une multitude de choses passionnantes. Certaines touchaient aux constellations, leurs mythes et leurs significations, des apports plus scientifiques traitaient de la “matière noire”, une matière “invisible” dont l’univers pourrait presque être entièrement constitué !
Cette soirée m’a paru comme un clin d’œil au livre de Christophe Guilluy Fractures françaises*. Au fil des pages, ce géographe social, qui travaille plus particulièrement sur les classes populaires, nous en apprend beaucoup sur la société et son mouvement. On y découvre que, comme les constellations, la société a ses mythes et ses idées reçues, comme l’univers cosmique, la société a elle aussi sa matière noire, invisible et pourtant foisonnante : ses classes populaires. Pour l’auteur, le déni d’une telle réalité, positionne ces classes à l’arrière plan dans le champ social et le champ politique, au risque d’un ébranlement de la cohésion nationale.
Si l’on souhaitait caractériser la méthode de Christophe Guilluy, on pourrait, avec lui, avancer qu’il ne part pas de “ce que les gens disent” mais de “ce qu’ils font”. En prenant connaissance de son ouvrage, on peut percevoir les changements réels qui ont affecté les classes populaires depuis la fin de la période dite des Trente Glorieuses (1945 – 1973) jusqu’à aujourd’hui. On peut aussi s’interroger sur les formes et les contenus réels des luttes de classes aujourd’hui comme sur le danger représenté par ces transformations pour l’unité nationale.
La fin des “Trente Glorieuses”, le lent exode des classes populaires hors des métropoles
L’histoire des classes populaires et de l’immigration en France au sortir de la Seconde Guerre mondiale est relativement connue. Le pays a besoin de main d’œuvre pour reconstruire ce que la guerre a détruit, qu’il s’agisse du logement, de la machine industrielle et économique. La période, dite des “Trente Glorieuses”, s’étend des années 50 jusqu’au premier choc pétrolier de 1973. Au cours de ce cycle, des grandes villes comme Lyon ou Paris voient leurs périphéries s’industrialiser, une immigration de travail afflue, on construit des logements sociaux destinés à accueillir la classe ouvrière.
La suite de l’histoire est moins connue. La “mondialisation” capitaliste des échanges avait connu une phase de latence relative lorsqu’une partie du monde relevait d’un régime socialiste, elle se trouve réactivée dans les années 70. Les conditions générales de la vie économique en sont modifiées. Avec les plans sociaux, le lent déclin industriel, une partie des classes populaires quitte les grandes villes et leurs banlieues pour s’installer dans les zones périurbaines et rurales, là ou l’industrie en crise trouve des territoires au foncier attractif et où les coûts du logement sont accessibles pour les catégories populaires. Comme le souligne Christophe Guilluy, « dans les villes, l’emploi industriel s’est peu à peu réduit aux emplois de cadres et de professions intermédiaires travaillant dans les sièges sociaux des entreprises ».
Hier reléguées aux périphéries des grandes villes, les banlieues se retrouvent aujourd’hui au centre des aires urbaines les plus importantes, les plus riches et les plus actives de France. La Seine-Saint-Denis, située aujourd’hui au cœur de l’aire urbaine parisienne en est un exemple. Parallèlement à l’exode des classes populaires “autochtones” ou d’immigration ancienne sur les nouveaux territoires périurbains et ruraux, l’immigration arbore des formes nouvelles. L’immigration de travail qui s’opérait sur des territoires où le besoin de main-d’œuvre faiblement qualifié était important, laisse place à une immigration familiale dans des zones où le chômage est très élevé. Cette transformation sociale et démographique de la structuration des classes populaires se trouve plus ou moins masquée à partir des années 80—90, à mesure qu’émerge “l’obsession des banlieues”, allant jusqu’à faire de la “question des quartiers sensibles” une “question sociale”. Aujourd’hui, le poids médiatique, culturel et idéologique tend à faire oublier que les catégories populaires immigrées ne représentent en réalité que 7% de la population.
Des classes populaires vivant sur des territoires différents
Dans la guerre des représentations où il s’agit de se prononcer sur : qui est “bourgeois” ou “pauvre”, “intégré” ou “exclus”, “oppresseur” ou “oppressé”, la source des idées reçues est loin d’être tarie. L’idée que l’État, démissionnaire, se serait désintéressé des banlieues, les délaissant sur des territoires à l’abandon et sous-équipés ne correspond pas à la réalité. Comme le précise l’auteur « ces territoires bénéficient le plus souvent d’une densité d’équipement publics supérieurs à celle des territoires périurbains et ruraux ». La jeunesse populaire des territoires périurbains et ruraux des agglomérations de Montpellier, Nice, Marseille et Toulon illustre cette double relégation spatiale et culturelle. L’éloignement des grandes écoles et plus généralement des meilleurs établissements scolaires rend difficile leur intégration économique et sociale. Cette situation n’est pas forcement vécue de la même façon par la jeunesse banlieusarde. En effet, de par sa proximité voire son intégration aux centres métropolitains, celle-ci peut a minima « bénéficier des opportunités scolaires et économiques des métropoles ».
Inutile de préciser que cette nouvelle centralité des ZUS (Zones urbaines sensibles) ne garantit pas la réussite des individus. Il s’agit simplement de souligner qu’elle donne les conditions d’une ascension sociale. Pour Christophe Guilluy, ce serait ce à quoi on assisterait « à travers l’émergence d’une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine et africaine », et « l’explosion du nombre de jeunes diplômes originaires de ces quartiers ». Pourtant l’écho de ces réussites semble étouffé, comme si la réussite des jeunes issus de l’immigration était un sujet tabou. Selon l’auteur plusieurs raisons expliquent ce phénomène. Tout d’abord la réduction des quartiers sensibles aux seuls “jeunes”. Peu importe que dans leur majorité, les habitants de ces quartiers soient des adultes et des personnes âgées. Ceux-ci semblent au mieux être invisibles, au pire inexistants.
Il existe une autre idée reçue, la supposée réalité d’un “effet quartier” : ce serait un lieu où l’on naît, vit et meurt, “où les habitants sont assignés à résidence”. La réalité est tout autre, les habitants de ces territoires sont les plus mobiles de France. « Le jeune chômeur de vingt ans des années 1980 » a « certainement quitté son quartier, trouvé du travail et fondé une famille sur un autre territoire ». La seule mobilité visible serait celle des “classes moyennes” fuyant la banlieue ou refusant de s’y installer, ce qui pour une partie de la gauche ne peut être pensé que sous le prisme du “racisme”. Peu importe là aussi « que ces quartiers soient également fuis ou évités par les ménages issus de l’immigration », qui veulent échapper avant tout à l’insécurité. Ce processus de séparation au sein des classes populaires n’en est pas moins effectif, mais il ne recouvre pas le pseudo antagonisme entre “bourgeoisie blanche rurale” et “minorité pauvre urbaine” – plus ou moins assimilée aux non nationaux – que l’on tente de nous imposer.
Précarité des classes populaires en milieux périurbain et rural
Depuis quelques décennies, ce sont quartiers sensibles, les HLM, qui semblent monopoliser le débat médiatique sur la pauvreté en France. S’il est vrai que les banlieues ont cette particularité d’accumuler les difficultés, la géographie de la pauvreté en France indique que les espaces les plus concernés par la précarité sont situés en dehors des grandes métropoles. Ainsi, près de 85% des ménages pauvres n’habitent pas dans les quartiers sensibles. D’après l’auteur, ce chiffre n’a d’ailleurs rien de surprenant puisque contrairement à une autre idée reçue, « les trois quarts des ménages pauvres ne vivent pas dans le parc social mais dans le parc privé ». Cette tendance à la précarisation se serait amorcée à la fin des années 1990, puisque plus « de 80% des ménages arrivant dans les campagnes ont des revenus modestes, c’est à dire sont éligibles au parc social, et surtout près de la moitié d’entre eux sont précaires ou pauvres ».
Les chiffres de la pauvreté des jeunes adultes sont tout aussi éloquents, en milieu rural, ceux-ci représentent 45,1% de la population contre 33,8% dans la population urbaine. Ces indicateurs de pauvreté en milieu rural et périurbains sont à mettre en relation avec plusieurs facteurs. Le premier concerne la sociologie des espaces périurbains et ruraux où les emplois dans la sphère productive sont surreprésentés. Le deuxième tient au fait que c’est dans ces domaines d’activité que l’on retrouve le plus de plans sociaux et de délocalisations. Le dernier facteur concerne la densité de population puisque près de 60% de la population vit à l’écart des métropoles mondialisées. Ainsi le taux de pauvreté s’élève en moyenne à 13,7% pour les zones rurales contre 11,3 % pour les espaces urbains. Les taux de pauvreté les plus élevés concernent le Cantal (21,6%), la Corse (21,4%), l’Aude (21,4%), la Creuse (19,6%) et l’Ardèche (18,3%). Comme le signale également l’auteur, « pour mémoire, dans le département urbain de la Seine-Saint-Denis, la taux de pauvreté est de 18% ».
Paradoxalement, les prestations sociales en 2006 étaient moins importantes pour les ménages ruraux pauvres que pour l’ensemble des ménages pauvres. Cette situation se présente comme « caractéristique des couches populaires de la France périphérique ». Sur ces territoires, « le maillage social et associatif est plus faible [que dans les espaces urbains] et les populations sont de fait moins informées de leurs droits ». Une dimension “culturelle” est également à prendre en compte. « L’IGAS relève ainsi que les ménages pauvres ruraux éprouvent des réticences à demander des aides qui les assimilent à des “publics pauvres”. » Il existerait ainsi en milieu rural une “sous-consommation” de RMI. C’est dans cette France périphérique que se concentre la majorité des ouvriers et employés du secteur privé, des agriculteurs et retraités modestes anciennement ouvriers et employés. De quoi écorner l’image d’Épinal d’une classe moyenne recluse dans son pays d’Eldorado.
Sauver la cohésion nationale ou masquer les rapports de classes ?
Comme on l’a signalé au début de cet article, ce sont d’abord des logiques économiques et foncières qui ont conduit à la disjonction territoriale des classes populaires, entre grandes métropoles et France périphérique. Un chassé croisé s’est opéré dans les années 70 avec un départ des catégories françaises et d’immigration ancienne vers la France périurbaine et rurale et l’arrivée d’une immigration familiale extra-européenne vers les métropoles et leurs périphéries. C’est seulement dans un deuxième temps « que les pratiques d’évitement se sont renforcées sur une base “ethnoculturelle” ». C’est ainsi que s’est forgée l’image caricaturale d’une société partagée entre une classe moyenne “petite bourgeoise”, culturellement majoritaire et intégrée contre des “minorités ethniques exclues”. On a substitué à la question des rapports de classes, celle des “majorités de souche” et des “minorités” ethno-culturelles. Au sein d’une telle conception, le “majoritaire” endosse la figure du “dominant” et par voie de fait le “minoritaire” prend celle du “dominé”.
Ainsi “l’ethnicisation” du concept de classe moyenne interdit de percevoir l’émergence, très rapide, d’une classe moyenne issue des “minorités”. Le problème n’est pas que cette classe moyenne soit “issue des minorités” mais qu’on masque son émergence en tant que classe. Aussi les « “minorités” n’investissent que le champ de la revendication ethnoculturelle sans incidence pour le système ». Le même constat peut être fait à propos des soit disant “révoltes des banlieues” : « elles ne traduisent nullement une contestation radicale du système et restent donc inoffensives. L’économie de marché et l’idéologie libérale ne souffrent d’aucune remise en cause dans les quartiers dit sensibles ».
Prenant en compte ces constats, on pourrait penser que les catégories populaires ne peuvent plus être appréhendées selon des critères de classes. Mais pour Christophe Guilluy, les classes populaires et leurs luttes, n’ont pas disparu. La lutte a simplement été « délocalisée dans les périphéries périurbaines et rurales des grandes villes ». Les thématiques sociétales (mariage homo, euthanasie…) sont « plus difficiles à opérer sur des territoires où se concentrent l’essentiel des populations pauvres, où les revenus sont bas et où les plans sociaux font grossir régulièrement le nombre de chômeurs ».Comme il l’indiquait lors des états généraux des nouvelles ruralités : « Il y a dix ans on disait “tout va partir des banlieues” [alors que contre toute attente] “ce qu’on observe aujourd’hui, c’est que les radicalités sociales et politiques émergent de cette France là [périurbaine et rurale]. » « Le mouvement des Bonnets rouges en Bretagne, qui part non pas de Nantes ni de Rennes mais de la Bretagne intérieure, plus fragile économiquement et socialement en est un exemple. »
* Paris, François Bourin, 2010
Comment Germinal m’a permis de mieux m’orienter en politique
1 octobre 2014
Mon éducation chrétienne et le catéchisme m’ont présenté l’amour du prochain comme valeur première. Il s’agissait essentiellement pour moi d’une attitude individuelle vis à vis de l’autre, qu’il convenait d’adopter soi-même et de propager à l’humanité entière, par une réaction en chaîne.
Cette attitude consistait à considérer le “Bien” comme présent en tout être, surtout chez ceux au comportement “mauvais” (c’est à dire nuisible à autrui), en vue de provoquer un réconfort et une confiance mutuelle, pouvant inverser ce comportement de “brebis égarée”.
Il s’agissait donc de refréner la haine et de dominer la peur par une réaction quasi christique, pouvant aller jusqu’à recevoir des coups (“tu tendras la joue gauche”), mais surtout en tendant la main, considérant que la remise en question est toujours possible chez quiconque. La règle est alors de s’affranchir de tout préjugé social, racial ou culturel.
Mais le culte d’un Dieu m’a dès l’origine semblé hypocrite et stérile, relevant plutôt du conte de fées pour adultes. Je me suis donc forgé une philosophie de l’Amour concret, c’est à dire “terrien”, sans transiter par une autorité divine, abstraite et transcendante. Je me définissais alors comme chrétien non-croyant. Telle est ma première influence.
Le contexte familial est sans doute ma seconde influence, à plusieurs points de vue.
Je suis issu d’une famille d’origine polonaise sous influence culturelle allemande, avec des grands parents immigrés, mineurs dans le Pas de Calais et catholiques pratiquants.
Ceci explique sans doute ma grande émotion à la vue du film Germinal d’Yves Allégret (1963), lorsque j’avais sept ans, où j’ai éprouvé la fierté d’avoir des grands-parents et oncles mineurs, même si le film traitait d’une autre époque. Une conscience de classe et un sentiment de révolte ont probablement commencé à germer en moi dès cette période, même si ce n’était pas forcément l’objectif du film ni du livre.
Assez rapidement je me suis donc situé “à gauche”, malgré un père plutôt conservateur, comptable dans le privé, à qui la société française avait permis d’éviter la dure condition de mineur de ses parents et beaux parents. Or c’est justement cette société que rejetait mon frère, alors ado post-soixante-huitard, de cinq ans mon aîné, et en conflit permanent et violent avec mon père.
Par sensibilité autant que par raison, je prenais silencieusement le parti de mon frère, avec une tendance marquée à remettre en question l’ordre établi et surtout imposé. Je pense que toutes ces discussions familiales houleuses m’ont donné le goût de l’analyse et de la philosophie, pour chercher des solutions par la Raison et non dans les principes. J’ai compris aussi que vouloir le bien ne suffisait pas en soi.
Au lycée j’ai croisé la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) où j’ai pu exposer mes théories athées sur “l’Amour du prochain” et participer à des débats de société pour “un monde meilleur”. Mais je cherchais aussi un environnement amical, et sur ce point je sentais une mise à l’écart de ceux qui se connaissaient de longue date, et qui provenaient en général de classes socioculturelles favorisées.
En classe de terminale j’ai découvert la philosophie avec Georges Gastaud, professeur marxiste, adhérent du PCF, opposé au programme commun, puis fondateur plus tard du Pôle de Renaissance Communiste, pour rendre au PCF son caractère marxiste, léniniste et révolutionnaire. Progressivement s’est alors opérée ma transition de l’idéalisme de l’Amour du prochain vers le matérialisme de l’antagonisme de classe.
J’ai alors cheminé vers la Jeunesse Communiste (très présente dans la région de Lens d’où je suis originaire), où le milieu social était généralement à l’opposé de celui de la JEC. Je me suis rapidement aperçu que les réunions tournaient essentiellement autour des tâches d’exécution et que les discussions sur “la ligne” n’étaient pas à l’ordre du jour.
Mais les relations de sincère camaraderie (même si j’étais un peu considéré comme l’intello du groupe) et les positions en termes de classe me séduisaient. Les fêtes de l’Huma étaient de véritables bouffées d’oxygène, par leur diversité culturelle et artistique et leur ouverture intellectuelle (spectacles, Cité internationale, débats…). Ce qui contrastait avec la fermeture et l’étroitesse d’esprit de responsables politiques à qui je posais la contradiction, et qui devenaient rouges de colère lorsque je les titillais sur des questions sensibles (par exemple, répression syndicale en Pologne indigne d’un parti de la classe ouvrière), même si je sais maintenant que je manquais moi-même de recul pour certaines de mes objections. Mais je retrouvais là, sur un terrain radicalement opposé, la même intransigeance que celle de mon père, viscéralement anti-communiste et anti-cégétiste. Il n’en demeure pas moins que j’étais devenu un pro en adhésions (remises de cartes).
À l’Université, durant mes études d’économie et de gestion, j’ai côtoyé Jacky Hénin, alors étudiant comme moi, désormais ancien maire PCF de Calais et actuel député européen, qui m’a impressionné par sa répartie, son charisme et un certain épicurisme.
Après six mois d’enseignement comme maître auxiliaire en sciences et techniques économiques, d’abord chez Pigier, puis en lycée public, c’est à la Trésorerie Municipale du Havre que j’ai entamé ma carrière au Ministère des Finances. Par pure coïncidence, c’était alors une ville communiste de longue date. Mes activités militantes à la JC m’ont permis de lier connaissance avec “Le Havre profond” et d’établir des liens solides avec des militants de base, dotés d’une conscience de classe essentiellement liée à leur condition, parfois très misérable. Le responsable JC local de l’époque était J.P Lecoq, formation d’électricien, devenu député en 2007 (non réélu de peu en 2012). Soucieux de mes bases théoriques, j’ai fréquenté quelques écoles du PC qui m’ont un peu laissé sur ma faim.
C’est à cette période que j’ai voyagé dans les pays de l’Est, dont l’URSS, en 1985, pour le Festival mondial de la Jeunesse (et pour “l’amitié entre les peuples et contre l’impérialisme”). Les faits notables sont les dix mètres qui me séparaient de la tâche de vin de Gorbatchev lors d’une somptueuse cérémonie, la confiscation de pellicules photos que les autorités locales avaient jugées inopportunes, la colère (très médiatisée en France) du chanteur Renaud pour avoir dû chanter devant un public d’officiels, mais aussi la quasi gratuité du métro et des spectacles artistiques (hors festival), ou l’impression de sécurité lors de sorties nocturnes et les fréquentes discussions informelles engagées dans la rue par des jeunes moscovites qui nous entendaient parler français. J’ai aussi participé à des “camps d’amitié” franco-bulgare, franco-hongrois, plus formateurs sur le plan “relationnel” et culturel que politique, et franco-cubain… où les jeunes cubains ont fait défection, mais où j’ai pu apprécier les systèmes éducatifs et de Santé, et l’absence totale de barrières raciales.
Parallèlement j’ai adhéré à la CGT, que je confondais alors avec une organisation de lutte politique. Quand la CGT a modifié ses statuts en en supprimant l’orientation vers une socialisation des moyens de production, je me suis mis en porte à faux avec le syndicat, en présentant avec virulence, lors de congrès nationaux, des amendements contre cette trahison, créant un groupe d’opposition au sein du syndicat du Trésor. La compromission au sein de la CES faisait aussi partie de mes griefs. Par la suite la CGT est devenue pour moi un syndicat comme un autre, et j’ai compris les limites du syndicalisme.
De retour dans le Nord, et en dehors de tout cadre militant, j’ai rencontré ma future épouse, issue (nouvelle coïncidence) d’une famille ouvrière du Denaisis, où être communiste relevait de l’évidence (ce qui n’empêchait pas d’aller à l’église). C’est ce que j’appelle la conscience de classe spontanée. Le discours n’y était jugé juste que s’il était clair et assimilable, autrement dit s’il répondait avec suffisamment d’évidence à l’intérêt de classe.
Syndicalement j’avais adhéré au groupe “dissident” Continuer la CGT. C’est un adhérent de ce groupe qui m’a mis en contact avec la Société des Amis de Marx, puis avec Germinal. L’étude théorique répondait à mon profond besoin de connaître les fondements du communisme et de comprendre les aléas de sa mise en œuvre. J’ai trouvé à la Société des Amis de Marx les voies de l’étude, de la connaissance et donc de la raison, qui m’ont mené à approfondir et concrétiser mes faibles acquis avec l’organisation politique qu’est Germinal.
Le dogme, et l’intransigeance passionnelle y sont bannis au profit de l’analyse et du questionnement, qui circule réellement entre les différents échelons de l’organisation, et au sein de chaque instance, avec une écoute toujours attentive. Les analyses se veulent concrètes selon les situations concrètes. Dès lors il est fréquent d’y voguer à contre courant des idées reçues, notamment “de gauche”, mais toujours sur des bases théoriques solides. Ce n’est pas sans avoir à surmonter des contradictions personnelles selon notre place dans la société. Mais la récompense est de savoir transcender les traditionnelles querelles futiles et manichéennes entre chapelles politiques, car Germinal sait tordre le cou aux routines de pensée.
N’est-ce pas là le germe d’une véritable révolution ?
Souveraineté et souveraineté du peuple
1 octobre 2014
Une notion majeure de la philosophie politique, la souveraineté n’est plus aujourd’hui mise à l’ordre du jour, qu’il s’agisse de la souveraineté de la nation et plus encore de la souveraineté du peuple. En revanche, d’autres termes sont privilégiés : on parle volontiers d’identité nationale, qui maintient encore un certain principe d’unité de la nation, mais plus souvent on met en avant les visées d’identité culturellede telle ou telle “communauté”. On vise à confondre cette notion de communauté ou de multitude avec celle de peuple, dans sa signification historique et politique. Cet effacement des mots ou le jeu de substitution de leurs sens, n’est pas à considérer seulement comme une question de vocabulaire. Ce qui est visé est de nier les réalités auxquels renvoyaient les mots 1, à dissimuler la dégradation des institutions politiques de la République, qui n’ont plus de République que le nom.
Il est parfois encore fait usage de la notion de souveraineté, mais on subvertit sa signification. Des idéologues en vue — pour la période récente dans la lignée notamment d’un Michel Foucault — lui ont conféré un sens contraire à sa valeur théorique et historique. Restituer cette valeur à la notion de souveraineté, comme à la réalité à laquelle elle a pu renvoyer, n’est pas un enjeu mineur, mais un objectif pour reconstituer les repères qui permettent au peuple de s’orienter, tracer la voie d’une reconquête de sa capacité souveraine.
L’emploi courant du mot souveraineté dans le meilleur des cas peut aussi se limiter à ce qui ne représente qu’un attribut de la puissance souveraine : le pouvoir, que l’on assimile faussement à la domination, la coercition, la force, l’arbitraire 2. Le trait essentiel qui caractérise la souveraineté, que ce soit celle d’un État ou du peuple, est pourtant d’une autre nature : la puissance souveraine c’est d’abord la capacité de maîtrise d’un État sur lui-même, d’un peuple, sur lui-même, sur son devenir, c’est la capacité à se donner ses propres lois, non de se les voir imposer de l’extérieur, ou au gré des jeux de rivalités à l’intérieur d’un État.
En sachant bien que ce n’est que dans le cadre d’un État constitué, souverain, que le peuple peut lui-même poser l’exigence, puis l’affirmation de sa propre souveraineté.
La formation historique du principe de souveraineté
La notion de souveraineté, de même que la formation de puissances souveraines dans le monde réel, résulte de processus et de pratiques historiques. Sur la base des acquis de l’Antiquité, c’est en Espagne avec Francisco de Vitoria (1492-1546), en France avec Jean Bodin (1530-1596), que le concept moderne de souveraineté a trouvé ses formulations les plus élaborées. C’est en France que son principe est parvenu à se réaliser le plus profondément dans les faits.
La souveraineté est ce qui constitue, ou “donne sa forme”, à un sujet politique dans son indépendance, qu’on le nomme État, royaume, république, ou nation. Une phrase du juriste Loyseau illustre bien ce sens du mot souveraineté.
« La souveraineté est la forme qui donne l’être à l’État. »
C’est ce qu’expose aussi Jean Bodin :
« la souveraineté est l’âme de la république 3 ».
Les formulations en ce sens abondent. On peut citer, parmi d’autres, l’Encyclopédie moderne de Courtin, (1831) : la souveraineté est la
« puissance qui constitue la société, réunit les hommes en corps de nation et leur donne une volonté unique ».
Certains pourtant qualifient la souveraineté de forme ou de “notion médiévale”, ce qui est en totale contradiction avec le sens moderne du mot, ci-dessus rappelé. La notion moderne de souveraineté se forme dans une période historique marquée par un premier ébranlement des structures féodales, plus spécialement en France.
La souveraineté, comme réalité et comme catégorie de pensée, s’y est forgée dans une lutte contre deux sortes de dépendance : à l’intérieur contre le cloisonnement et les dissensions entre forces féodales, à l’extérieur contre les prétentions à la domination universelle de diverses puissances, notamment de l’Empire germanique. La souveraineté est ainsi conçue comme maîtrise d’un État sur ses propres conditions d’existence : souveraineté externe, souveraineté interne. La souveraineté externe, vaut pour signifier l’absence de subordination à d’autres États, d’autres volontés, la souveraineté interne pour affirmer l’absence de subordination à des lois privées (celle de seigneurs locaux, des privilèges d’ordres ou de corps particuliers).
Avant que Jean Bodin n’en formule clairement le sens moderne, la notion de souveraineté s’attachait surtout à l’idée de puissance non vassale d’une autre. Avec Bodin, la souveraineté n’est plus à chercher d’abord dans un titulaire. C’est la clé de voûte de l’édifice du droit politique d’une République. Bodin récuse l’idée qu’il suffit d’un chef pour qu’il y ait souveraineté. La souveraineté n’est pas ce qui caractérise le pouvoir d’un chef, c’est ce qui constitue la république. Il ne confond pas cependant la plus haute définition théorique de la république et son processus effectif de formation, qui a pu dans un premier temps prendre appui sur la conquête, voire une certaine violence exercée par des princes ou des rois, pour établir un domaine indépendant et plus ou moins unifié.
Pour faire saisir ce qu’est la souveraineté, Bodin se sert d’une analogie de rapports. Il compare la république à une construction humaine, un navire. Celui-ci, conçu en vue d’un objectif déterminé (naviguer, ne pas sombrer) doit être construit en fonction d’un principe directeur qui corresponde à cet objectif. Pour lui, la souveraineté est l’armature de la république, à l’image de l’armature centrale d’un navire, constituée de l’ensemble « quille, proue, poupe, et tillac », articulation centrale, qui fait “tenir ensemble” les différents éléments, leur donne leur cohésion. La république comme le navire, trouve sa légitimité tout à la fois dans sa forme et dans sa finalité. Donnant son principe de cohésion à la république la souveraineté rend possible l’atteinte du but fixé. La forme souveraine permet d’atteindre la finalité pour laquelle elle a été constituée, la poursuite d’un bien commun, contre les divisions et attaques destructrices.
Sans la quille, la proue, la poupe, le tillac, il n’y a plus un navire, mais des morceaux épars de bois. De la même façon, sans la souveraineté, le corps politique de la république, est démembré, ce n’est plus une république, mais des éléments disparates sans principe de cohésion.
Les caractères de la puissance souveraine
Jean Bodin définit la puissance souveraine comme puissance 4 absolue, perpétuelle, inaliénable, indivisible d’une République. Quel est le sens de ces différents termes ?
Puissance absolue : L’idée de puissance absolue ne signifie pas puissance despotique ou arbitraire, comme on le croit souvent. Cela signifie que cette puissance n’est pas limitée par des lois supérieures à celles que la république se donne. Une puissance souveraine n’est pas vassale d’une autre, elle ne tient sa loi que d’elle-même. Le souverain, qu’il s’agisse d’un roi ou du peuple en corps, est souverain sans le consentement d’autres puissances, que celles-ci soient « plus grandes, pareilles ou moindres ». Il n’est pas « sujet aux lois » mais il donne la loi. Même la coutume, les lois passées, ne peuvent asservir le principe souverain. La souveraineté est ainsi une puissance active, qui n’est limitée ni en puissance, ni en charge, ni en temps. C’est la volonté souveraine qui donne ou non force aux lois passées, aux coutumes.
Puissance perpétuelle : La souveraineté s’attache à la République, elle se perpétue tant que se perpétue la République. Elle ne dépend ni du temps, ni du souverain en place, ni de la forme de l’État — monarchie, aristocratie, ou démocratie. Perpétuelle cependant ne veut pas dire éternelle, elle se perpétue tant que se perpétue ce qui fait une république : la défense de la chose publique.
Puissance inaliénable : Par définition, la souveraineté de la République est inaliénable, on ne peut la céder à un autre qu’elle-même. L’aliénation de la souveraineté revient à dissoudre la république.
En outre, seule la volonté générale peut diriger les forces de l’État en vue du bien commun, comme y insistera Rousseau. Et comme, selon lui, la souveraineté est l’exercice de la volonté générale, et que celle-ci ne peut se transmettre, se donner, la souveraineté ainsi conçue ne peut être aliénée, à ceux qui défendent des intérêts privés ou extérieurs à la République.
Puissance indivisible : La souveraineté est indivisible, ici encore par définition. On ne peut la « partager » avec une autre puissance ce qui la détruirait. La souveraineté repose sur un principe d’unité, une loi commune, non sur la division et des lois particulières, privées (privilèges)
De la souveraineté de l’État à la souveraineté du peuple
Par rapport à l’ancien Imperium, fondé surtout sur le droit du glaive et sur l’effectivité du droit, la modalité essentielle de l’exercice de la puissance souveraine est la Loi. Bodin établit que la principale marque de la souveraineté 5 est la puissance de donner et casser la loi, sans consentement d’autrui. La loi, modalité de la puissance souveraine, atteste de l’indépendance de l’État. Le souverain a le pouvoir de donner la loi à tous, et d’empêcher les lois particulières ou l’imposition de lois extérieures à la république.
Dans l’usage courant, la notion de souveraineté est souvent confondue avec une personne, celui qui détient la puissance souveraine, le souverain, assimilé à un roi. Bodin pose que le principe de souveraineté est attachée à la république, quel que soit celui ou ceux qui “tiennent” la souveraineté. Il distingue à cet effet entre formes de l’État et formes du gouvernement.
La forme, ou “l’estat” d’une république, dépend de ceux qui tiennent la souveraineté : tenue par un seul, c’est une monarchie ; par tout le peuple en corps, un État populaire ; par une moindre partie du peuple en corps, une aristocratie. Le mélange des principes de souveraineté est impossible. Un seul corps politique peut donner la loi. Il faut donc toujours chercher où est la souveraineté effective en regardant qui a réellement puissance de donner la loi. Aujourd’hui encore cette question est pertinente, qui donne effectivement dans notre république, les lois, les orientations générales pour la société ?
Dans cette acception le gouvernement n’est qu’un agent exécutif de la volonté souveraine, qui seule peut donner la loi. Au niveau de la forme de l’État, il peut ainsi y avoir souveraineté du peuple (s’il détermine les orientations, les lois), et un gouvernement chargé de l’exécution, que celui-ci soit assumé par un seul, quelques-uns ou tout le peuple. À partir du moment où un roi n’est pas celui qui détient la souveraineté, mais gouverne selon les finalités de la volonté générale que le peuple a définies, la monarchie n’est pas illégitime.
La caractérisation du souverain comme étant celui qui donne les orientations générales pour la société ouvre des perspectives pour les classes populaires, le peuple. Ne sont-elles pas en effet les mieux placées pour déterminer le contenu de la volonté générale, ce qu’est le bien commun ?
La conquête de la capacité souveraine par le peuple n’est cependant pas une mince affaire. Comment le peuple peut-il former une volonté unique – la volonté générale – alors qu’il est composé d’une multitude d’individus, qui ne forment pas un corps souverain, qui par définition est Un ?
Comment le peuple peut-il se constituer en “corps” souverain ?
Pour que le peuple puisse se constituer en souverain, rappelons qu’une condition préalable est requise : il faut qu’existe un cadre pour l’exercice de sa souveraineté : une Cité, un royaume, une nation, la république, un cadre souverain qui ne soit pas dans la dépendance d’autres puissances, à l’extérieur ou à l’intérieur.
Cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Il faut aussi que le peuple parvienne à exprimer une volonté une. En cela réside toute la difficulté, car le peuple n’existe pas dans un seul corps physique naturel (comme un roi), mais dans l’existence physique d’une multitude d’individus distincts. Le peuple ne peut comme un roi superposer son “corps politique” sur les différents corps physiques naturels.
Comment faire pour que le peuple puisse se constituer en sujet politique, avec un “moi commun”, une “volonté commune” ? Pour surmonter cette difficulté, les grands théoriciens de la politique ont posé la nécessité de constituer le peuple en un corps “artificiel”, “uni” comme le navire de Bodin par un principe de construction en vue d’un but déterminé. C’est au moyen d’une sorte particulière “d’art” humain, l’art politique, que peut se construire ce corps artificiel. Le corps politique du peuple se forme par voie d’association en vue d’un but commun, ce que Rousseau pourra nommer l’institution du peuple, institution indispensable pour qu’il puisse se poser en souverain effectif.
Faute de cette institution, il ne peut exercer réellement la souveraineté. Le peuple, en tant que sujet politique effectif, ne se confond pas avec la multitude inorganisée, un simple agrégat de population, un groupement qui n’aurait pour ferment illusoire de cohésion que la race ou une présumée identité culturelle. L’institution du peuple en sujet politique souverain résulte d’une formation dans la durée historique, qu’il ne suffit pas de décréter.
Si l’on suit Rousseau – mais ce point ne sera pas développé ici – le peuple peut parvenir à s’unir sur la base de la présupposition de l’égalité des hommes dans leur capacité à décider ce qui est bon pour leur conservation, et, par extension ce qui est bon pour la conservation commune. C’est cette présupposition de l’égalité que les adversaires de la souveraineté du peuple contestent, ouvertement ou non. L’institution de l’unité du peuple en corps politique organisé permet l’expression d’une volonté commune, qui n’est pas l’addition des volontés de tous. S’il y a dissolution du principe d’unité résultant de l’association politique du peuple en vue d’un but commun, ou non respect des clauses du pacte social, le corps politique, artificiellement construit, se dissout, il n’y a plus de peuple, et par conséquent plus de possibilité pour lui d’une souveraineté effective.
Les critiques du principe souverain et de la souveraineté du peuple
Il est bon de chercher à savoir quelle est la nature de la réalité qui se dissout, en même temps que son principe, et qu’est-ce qu’on critique quand on critique la « souveraineté ».
Nombre de critiques du principe souverain ont voulu nier la possibilité pour une nation, pour un peuple, de se constituer en corps unitaire, et par là de pouvoir développer leur capacité de maîtrise sur leur propre devenir. Ils ont à cet effet pu invoquer une incapacité humaine générale à déterminer ses propres orientations, dénier la possible maîtrise des hommes sur leurs propres affaires, celles de leur monde, le monde.
La souveraineté comme maîtrise de ses propres orientations, s’inscrit en effet dans le cadre d’une conception du monde qui admet une possible souveraineté du règne humain sur les affaires humaines, c’est-à-dire la possibilité pour l’homme d’agir, de transformer le monde, la possibilité pour l’homme ou pour des groupes humains de devenir sujets de leur histoire.
La critique de la souveraineté, interne ou externe, est donc toujours fondée sur le postulat d’une impossible souveraineté de l’homme en général, la mise en avant de déterminations situées hors du règne des hommes, qu’il s’agisse des “lois de la science” et de leurs interprètes, les spécialistes, ou du destin assigné à une “origine”, une “race”, une “culture”, particulières. La possible maîtrise des hommes sur les affaires humaines est combattue par les thèses qui affirment la nécessité de conserver l’ordre social tel qu’il est — qu’il s’agisse de prétendre que les lois du capitalisme doivent s’imposer de toute éternité, ou qu’une “communauté d’origine ou de culture” cantonne les individus dans une identité immuable. À l’inverse, si l’on admet la possible maîtrise des différentes classes d’hommes sur leur devenir, on s’oppose tant à l’affirmation d’un déterminisme absolu des structures sociales qu’à l’anti-humanisme des théories contre-révolutionnaires.
Par rapport à cette question de l’impossibilité ou de la possibilité d’une maîtrise des hommes, du peuple, sur leurs propres affaires, on distingue deux attitudes :
On peut postuler que les hommes, le peuple, ne peuvent jamais devenir sujets de leur histoire, pouvoir décider de ce qui est bon pour eux et pour le bien commun. C’est la théorie contre-révolutionnaire comme celle des libéraux, et de ceux qui placent la “communauté” ou l’origine, comme devant régler le devenir des individus.
On peut aussi estimer, et c’est tout à fait différent, que les hommes, les peuples, ne sont pas sujets souverains, tant que les conditions sociales les dominent. Dans ce cas, la non réalisation de la capacité souveraine ne signifie pas son impossibilité. Les différentes classes d’hommes, le peuple, peuvent travailler à se donner les moyens de maîtriser leur propre devenir, en fonction même de ce qui est possible. C’est la position de Rousseau et de Marx.
Souveraineté de la nation, souveraineté du peuple. Qu’en est-il aujourd’hui ?
La puissance souveraine est « puissance absolue, perpétuelle, inaliénable, indivisible d’une République ». Qu’en est-il aujourd’hui pour la république, la nation ? Par suite, peut-on penser que le peuple, les classes populaires, disposent encore d’un cadre souverain qui leur permettraient de reconquérir une puissance souveraine ? La remise en cause ou les changements de sens de la notion de souveraineté signifieraient-elles sa dissolution dans la réalité ?
Si l’on admet que la question de la souveraineté est toujours posée, peut-on poser que plusieurs principes de souveraineté puissent s’imposer dans un même cadre souverain, que plusieurs puissances puissent y donner la loi, y déterminer les orientations essentielles, pour une nation, un peuple ? Ou ne doit-on pas toujours chercher quelle puissance, quel souverain, donne effectivement la loi, les orientations pour l’ensemble. On est toujours positionné dans un conflit entre souverainetés effectives ou de principe : d’une puissance contre une autre, ou des intérêts particuliers contre le bien commun, et vice et versa. Bien qu’elle soit essentielle, la question n’est pas seulement : la nation, le peuple sont-ils encore vraiment souverains, on doit aussi se demander qui s’efforce d’imposer les orientations, les lois générales, les marques de la souveraineté ? Qui, quelle puissance, quelle classe, prétend donner en dernier ressort la loi, les orientations à l’ensemble de la société ?
1. Parmi les enjeux, il en est un qui touche au rapport entre identité et souveraineté, on peut le résumer par la question suivante : revendiquer l’identité d’une nation ou d’un peuple, est-ce la même chose pour cette nation, ce peuple, que d’être à même de se donner ses propres lois, décider de son devenir.
2. Des juristes allemands – Laband, Jellinek, Carl Schmitt, entre autres – ont estimé que la définition de la souveraineté comme pouvoir pour un État de se donner sa propre loi n’aurait qu’une valeur historique liée à la formation française. Les notions de domination, de commandement et de contrainte, suffiraient selon eux à donner le signe distinctif du pouvoir d’État. Cette substitution du critère de pouvoir de domination à celui de souveraineté, va dans le même sens que la substitution de sens opérée à propos du concept d’État : plutôt que de concevoir l’État en tant qu’association politique souveraine, on devrait maintenant le définir, sur le modèle de Max Weber, comme simple puissance monopolisée de domination et coercition.
3. Dans la formulation de Bodin : la souveraineté est “l’âme de la république”, il ne faut pas comprendre âme au sens religieux, mais comme principe directeur d’un être par rapport à sa finalité. Par exemple en analogie avec “l’âme” d’un canon, qui est le volume cylindrique creux où se positionne le boulet, forme qui correspond à la finalité d’un canon : lancement de projectiles. Il ne faut pas comprendre non plus ici le mot république comme le contraire de la monarchie. Pour les théoriciens de la philosophie politique classique, la République, c’est ce qui concerne la chose publique (res publica), donc toute forme d’État qui se construit en vue d’un bien public, que ce soit sous l’égide du peuple organisé, d’un ensemble de représentants, ou d’un roi, pourvu que ceux-ci s’efforcent de réaliser la volonté souveraine tournée au bien public, et non leurs « choses” privées, leurs intérêts privés (res privata).
4. Le mot puissance est à comprendre comme ensemble de conditions, moyens, par lesquels on peut quelque chose
5. Les autres marques de souveraineté, liées à la première, sont : décerner la guerre et la paix, instituer les principaux ministres et administrateurs de l’État, juger en dernier ressort, puissance de grâce. À noter que la coercition, la contrainte, ne sont pas des marques de souveraineté.
Comment les responsables politiques bradent la république, la nation, divisent le peuple
1 octobre 2014
La République est la forme politique de la nation française. Comme la république, la nation est une et indivisible. Cela signifie qu’il n’y a pas plusieurs peuples, ou communautés, ou minorités, dans la nation, mais un seul peuple, de nature politique, quelle que soit “l’origine”, la religion, la “culture”, la race ou “ethnie” supposées des différents individus.
L’unité et l’indivisibilité de la forme politique de la nation sont importantes pour donner une assise à la construction de l’unité du peuple, comme peuple politique, que celui-ci ne soit pas divisé en de multiples fractions.
Le caractère un et indivisible de la république française est inscrit dans la Constitution. La langue qui permet aux différents individus de communiquer entre eux ne peut être que commune. Les différents responsables ou représentants politiques du peuple sont censés ne pas remettre en cause ces propriétés unificatrices. Aussi, est-ce avec effarement que j’ai pris connaissance, à propos de la Réforme territoriale et de la proposition de loi favorable à la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, du contenu des débats et des votes de ceux qui sont censés représenter le peuple.
I
Peut-on ratifier une Charte européenne contraire aux principes de la République ?
Je vais commencer par la proposition de loi, destinée à favoriser la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.
Il faut d’abord savoir, que, depuis 1992, le Conseil de l’Europe 1 prétend faire adopter cette Charte par les différents pays concernés.
Jusqu’à présent, les différents gouvernements français avaient estimé irréalisable une telle ratification, les principes et objectifs de la Charte se révélant incompatibles avec les principes fondamentaux de la République, ils remettent en cause l’unité de la nation. Le 28 janvier 2014, dans une proposition de loi, un article visant à favoriser le processus de ratification a cependant été voté à l’Assemblée Nationale, par 363 voix pour, 150 contre, 18 abstentions 2.
S’opposer à la ratification n’a rien à voir avec le fait que des individus puissent pratiquer une langue dite régionale si cela leur chante. Il s’agit de s’opposer à la conception “culturelle-ethnique” de groupement des populations, telle que la Charte européenne les promeut et qui est non conforme à la conception française de la nation, de nature politique, qui définit les membres de la nation et de la république par leur qualité de citoyen, reléguant les différences de langue, de religion, dans la sphère privée.
Comme les conceptions qui gouvernent la recomposition territoriale de la république, cette Charte va à l’appui de l’organisation d’un Empire européen des régions et des ethnies, au sein duquel la souveraineté des nations se trouve abolie, et où le peuple, au sens politique du mot, est fragmenté à l’infini, favorisant les cloisonnements, les combats fratricides entre ses différentes composantes. Dans le cadre de cette recomposition, la protection ou plutôt la promotion active des langues minoritaires ne constitue qu’un alibi achevant d’ébranler les cadres souverains, enfermant des individus libres et égaux au sein d’entités linguistiques ou “culturelles”, plus ou moins imaginaires, désagrégeant plus encore l’organisation politique du peuple, les conditions de son unification..
La conception du monde qui inspire la Charte n’est pas nouvelle. On en trouve des expressions dans les thèses sur “l’autonomie culturelle” qui sévissaient à la fin du xixe et au début du xxe siècle, conceptions contraires à la définition moderne des nations États, politiquement et historiquement formés, telle la France. Pour les tenants de ces thèses, les communautés humaines sont censées se fonder sur de supposées unités “culturelles”, ethniques, linguistiques, en partie indépendamment des processus politiques de construction. Cela pouvait avoir quelque sens lorsqu’il s’agissait de protéger des “nationalités” opprimées dans des Empires supra-nationaux, tel l’Empire austro-hongrois. Cela n’a aucun sens dans le cadre d’une formation historique et politique d’une nation telle que la France (ou alors cela reviendrait à dire que nous sommes maintenant nous aussi une nationalité opprimée au sein d’un nouvel Empire européen !).
Les idéologies qui prônent des modes de regroupement humain sur la base de l’ethnie, la langue, des “cultures”, présumées originelles, furent on le sait utilisées par le régime nazi à la fin des années 30 du siècle dernier, pour démanteler des États souverains, tel la Tchécoslovaquie, et aussi, avant, au cours et après la Seconde Guerre mondiale, pour tenter de désolidariser de la nation française des régions, entre autres la Bretagne. C’est encore en prenant appui sur ce leurre et sur la flatterie identitaire que le processus de démembrement de la Yougoslavie se trouva facilité.
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, des groupes de pression ethnicistes, à peine recyclés, tel Europa Ethnica, ou la FUEV (Federalistische Union Europäischer Volksgruppen), jouèrent un rôle important dans l’élaboration de la Charte. Le directeur du service politique du Conseil de l’Europe, Hans Peter Furrer, insistait dès les années 80, sur la nécessité de résoudre en Europe la question des Volksgruppen(peuples au sens ethnique-culturel). Faute d’un accord sur ce point, indiquait-il « la réorganisation de l’Europe n’est pas possible ». La Charte européenne est dans la continuité de ces tentatives visant à “réorganiser” l’Europe en fonction de la “diversité culturelle”, comme il l’est écrit dans la Charte. Sous couvert de favoriser l’usage de langues régionales, il s’agit de promouvoir une réorganisation ne prenant pas pour base des nations souveraines, autrement dit on vise la constitution d’une Europe de forme Empire, où les particularismes régionaux, ethniques seront encouragés, contre l’unité politique des peuples politiques qui y sont assujettis.
La question, on l’a dit n’est pas d’empêcher à des petits bretons ou provençaux de parler une langue présumée maternelle, que pour la plupart leurs parents ne pratiquent pas, mais de ne pas ignorer que la majeure partie des articles de la Charte enjoignent aux États, c’est-à-dire aux finances publiques, à en assurer le coût, afin de diviser la population en petites fractions. Pour une même visée, on demande aussi à la République de respecter dans l’administration territoriale, “les aires de groupement” des populations usagères de ces présumées langues régionales ou minoritaires. Ce qui signifie, entre autres, qu’un citoyen français, non originaire de ces “aires” devrait s’y sentir plus ou moins étranger. Il est vrai qu’aux frais du trésor public, la Charte enjoint à l’État de leur permettre d’acquérir des rudiments de telle ou telle langue régionale. Comme s’il fallait à tout prix réinventer une France d’avant l’Édit de Villers-Cotterêts.
Ce qui m’effare, c’est qu’une majorité de députés aient pu voter sans problème de conscience, et sans un accord explicite du peuple, cette proposition de loi (par 363 voix pour, 150 contre), projet qui ouvre la voie à une ratification par les deux Chambres réunies en Congrès. Je ne peux imaginer qu’ils soient ignorants des enjeux, ou pire encore qu’ils n’aient même pas lu les attendus et le texte de la Charte. Je donne ci-dessous des aperçus sur ce texte (on peut se procurer le document sur le Site du Conseil de l’Europe. Série des Traités européens – n°148).
Dans le point 1 de l’article 7 (Partie II), qui concerne les objectifs et principes, obligatoires, de la Charte, il est stipulé que les parties signataires doivent fonder « leur politique, leur législation et leur pratique » sur, notamment, les principes suivants : — respect des aires géographiques de chaque langue régionale ou minoritaire en faisant en sorte que les divisions administratives ne constituent pas un obstacle à la promotion de ces langues ; — facilitation de l’usage oral et écrit de ces langues dans la vie publique et la vie privée, notamment par l’enseignement ; — assurer le maintien et le développement de relations entre les groupes d’un même État, et, plus étonnant encore, favoriser la promotion d’échanges internationaux pour les groupes qui pratiquent ces langues régionales ou minoritaires, sous une forme identique ou proche dans deux ou plusieurs États.
D’autres articles prévoient que l’État s’engage à prendre en considération les « besoins et vœux » des groupes pratiquant ces langues, incités à créer des organes spéciaux chargés de conseiller les autorités. La constitution de “groupes” ou groupements particuliers de population devrait aussi se trouver facilitée par des mesures concernant l’enseignement de ces langues à tous les niveaux du système d’éducation publique, par des prescriptions faites à la justice, à l’administration, aux services publics, aux hôpitaux, de prévoir l’usage de ces langues, dans les textes ou à l’oral, et encore de créer ou faciliter l’usage des dites langues dans les chaînes de radio et de télévision ; idem au sein des activités et équipements culturels ; idem dans la vie économique et sociale (prévoir des documents en langues régionales, interdire dans les règlements d’entreprise et les actes privés des clauses limitant leur usage, etc.). Le reste à l’avenant.
Bref historique de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires
Le 5 novembre 1992 : Le Conseil de l’Europe adopte une Convention pour « la défense des langues régionales et minoritaires ». En France, le 24 sept 1996, le Conseil d’État juge sa ratification impossible par la France sans réforme de la Constitution. Toutefois, comme la Charte présente 98 propositions, mais n’en réclame que trente-cinq pour la signature, Guy Carcassonne juriste PS, en sélectionne trente-neuf, escomptant contourner le problème constitutionnel
Le 7 mai 1999, le gouvernement socialiste de cohabitation (Jospin) signe la Charte, avec une déclaration liminaire “interprétative” : la Charte sera applicable dans la mesure de sa compatibilité avec la Constitution. Chirac, alors président de la République, saisit le Conseil Constitutionnel. Celui-ci déclare compatibles avec la Constitution les trente-cinq propositions, mais non le préambule et les objectifs et principes définis dans l’article 7, obligatoires. En dépit de la “déclaration interprétative”, ce préambule, et une partie de l’article 7, obligatoires, confèrent en effet
« des droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires, à l’intérieur de territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées ».
Or,
« les principes constitutionnels d’indivisibilité de la République, d’égalité devant la loi et d’unicité du peuple français […] s’opposent à ce que soient reconnus des droits collectifs à quelque groupe que ce soit, défini par une communauté d’origine, de culture, de langue ou de croyance ».
Le Président de la République étant le seul à pouvoir engager une procédure de réforme constitutionnelle, Chirac rejette la ratification. Il ne veut pas « prendre l’initiative d’une révision constitutionnelle qui porterait atteinte aux principes fondamentaux de la République », et remettrait en cause l’« unité de la Nation ».
En 2007, parmi les candidats à la Présidence de la République, Ségolène Royal et François Bayrou se déclarent favorables à une ratification, Nicolas Sarkozy, y est opposé. En 2008, dans le cadre de sa réforme constitutionnelle, il accepte d’inclure à l’article 75-1 concernant les collectivités territoriales, l’appartenance des langues régionales “au patrimoine de la France”. Dans son discours de Marseille de février 2012, il précise cependant :
« Quand on aime la France, on ne propose pas de ratifier la Charte des langues régionales et minoritaires qui n’a pas pour but de faire vivre les langues régionales, mais de reconnaître des droits linguistiques à toutes les minorités et de les placer sous le contrôle d’une Cour européenne qui jugera sans tenir compte de notre histoire nationale et de notre tradition républicaine. »
Dans leurs programmes électoraux de 2012, François Hollande et Eva Joly (pour les Verts), se déclarent favorables à la ratification.
Aurélie Filipetti n’en déclare pas moins le 6 mars 2013, que, du fait de la décision du Conseil constitutionnel rendue en 1999,
« ce n’est pas seulement l’article 2 de la Constitution qui est en cause […], ce sont les principes eux-mêmes sur lesquels tout notre édifice législatif est fondé. C’est ainsi une haute montagne, si ce n’est infranchissable, qui est devant nous ».
Le 7 mars 2013, le Conseil d’État réitère ses arguments de 1996 :
« Loin de déroger ponctuellement, comme le constituant l’a fait dans le passé, à telle règle ou tel principe faisant obstacle à l’application d’un engagement de la France, la faculté donnée par la Constitution de ratifier la Charte, et en particulier sa partie II, entrerait en contradiction directe avec [les principes d’égalité, d’unité du peuple français, d’usage officiel de la langue française et d’absence de sectionnement de la souveraineté nationale]. Serait ainsi introduite une incohérence profonde dans la Constitution. »
En octobre 2013, Aurélie Filipetti réaffirme :
« le Gouvernement a estimé qu’il n’était pas possible, quelle que soit la formulation envisagée, d’introduire dans la Constitution une disposition permettant de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, sans introduire une contradiction majeure avec les articles 1 et 2 de la Constitution ».
Le gouvernement socialiste déclare alors cette ratification « définitivement » abandonnée. Cependant certains préparent la sape de la Constitution. Une loi du 8 juillet 2013 « d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République », édicte des mesures autour de l’enseignement des langues régionales, et l’article premier d’une loi du 19 décembre 2013, portant sur la « modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles », reconnaît à la région une compétence en matière de langues régionales.
Le 10 décembre 2013, le président du groupe socialiste présente une proposition de loi favorable à la ratification, cette loi devrait permettre de « surmonter les inconstitutionnalités relevées en 1999 » (sic), au moyen de deux alinéas restrictifs, qui stipulent que le droit aux langues minoritaires ne confère pas de “droits collectifs” aux locuteurs de ces langues. Ces alinéas restrictifs, sont en fait en totale contradiction avec le préambule de la Charte et le préambule de l’article 7, qui confèrent des droits à des “groupes de locuteurs” et l’obligation pour l’État de les promouvoir.
Le 13 décembre 2013, le gouvernement Ayrault, à la suite du mouvement dit des “Bonnets rouges”, signe le « Pacte d’avenir pour la Bretagne ». Il se prononce pour une réforme territoriale et déclare que le moment est venu pour le Parlement de débattre de la ratification de la Charte et de « renouer le fil de ce processus initié il y a près de quinze ans ».
Il s’agit cependant de contourner les avis du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel, et de parvenir à changer les fondements de la Constitution par une révision.
Le rapport Urvoas de la Commission des lois souligne à cet effet : « Il ne devrait être nul besoin de rappeler qu’une inconstitutionnalité, signalée par le Conseil constitutionnel ou par le Conseil d’État, peut toujours être surmontée par l’intervention du pouvoir constituant, c’est-à-dire par une révision constitutionnelle ». Il s’agit selon lui d’une “révolution copernicienne” qui imposerait à la France les mêmes règles que celles qu’il estime s’appliquer au reste du monde. [Rappelons que vingt-trois pays membres du Conseil de l’Europe n’ont pas ratifié la Charte]
Il existe deux voies pour réformer la Constitution : soit, après une proposition de loi adoptée à l’Assemblée puis au Sénat, recourir au référendum ; soit obtenir une majorité des trois cinquièmes des députés et sénateurs réunis en Congrès, sur la base d’un projet de loi émanant du gouvernement.
Sans véritable justification, le recours au référendum est estimé « exclu » par le rapporteur. Il s’agit donc pour le gouvernement de recourir à un tour de passe-passe, par le procédé suivant : il s’agit par une proposition de loi, et non un projet de loi, de parvenir à “compter ses voix” dans la perspective d’un Congrès modifiant la Constitution. La majorité est obtenue à l’Assemblée Nationale. Il reste à compter les voix au Sénat, où le débat n’a pas encore eu lieu. Mais il est vraisemblable qu’avec les prochaines élections au Sénat et le renouvellement de la moitié des sièges, le camp socialiste y perdra la majorité, les membres de l’UMP étant dans l’ensemble plus réticents à l’égard de la Charte
La “colossale finesse” de contournement de l’inconstitutionnalité consiste en les deux alinéas 3, et dans une modification de la Constitution sous le Titre VI qui concerne les ratifications de traités internationaux. Ces deux alinéas restrictifs, sans rien résoudre, révèlent l’opposition entre deux logiques, l’une étant contraire aux principes républicains.
La proposition de loi est adoptée à la majorité (principalement des votants socialistes, UDI, Verts, PC).
Cette astuce manipulatrice pour contourner la Constitution républicaine, est rejetée sur le fond par ceux qui sont défavorables à la mise en avant de logiques communautaristes contre l’unité de la nation et de la République. Henri Guaino défend ainsi une “motion de rejet”, qui sera repoussée (on peut sur le site de l’Assemblée nationale consulter la haute teneur de son discours et la bassesse d’une grande partie de ses interrupteurs).
Parmi les députés favorables à la proposition de loi, certains, y compris à l’UMP, estiment que la ratification ne pose pas vraiment de problème ou ne demande même pas de modification de la Constitution. D’autres jugent cette proposition est une étape inutile qui retarde la modification constitutionnelle qu’ils soutiennent, certains contestent le deuxième alinéa qui porte sur les “groupes” linguistiques, mais ils votent pour la proposition.
Le plus grand nombre estime que c’est un progrès en soi que de poser le principe et de débattre de la “défense des langues régionales”, que les deux alinéas sont une garantie “pour les langues régionales”, mais aussi contre ses interprétations trop extensives. Plusieurs estiment que la ratification n’attentera pas aux principes républicains. Les anti-républicains déclarés ou subtils (parmi les écolos, les régionalistes culturels européistes) se laissent convaincre que la proposition de loi représente déjà une belle avancée, un appui pour d’autres reconnaissances de groupements identitaires.
Nombre parmi les membres du groupe socialiste et autres courants partisans de la ratification, paraissent peu soucieux des enjeux et posent des arguments du type : ceci permettrait de “recréer du lien social contre la mondialisation”. Ils pratiquent la flatterie à l’égard des groupes de pression régionalistes, offrant au Front National une voie royale pour s’emparer du discours de la défense républicaine, sincère ou non. Ainsi Marion Maréchal Le Pen peut se targuer du fait que les Bonnets rouges ne demandaient pas la “Bretagne libre”, mais « du boulot pour la Bretagne »
II
CORRESPONDANCE (SUITE)
À l’insu de la population concernée, les projets de réforme du territoire national
On ne peut pas dire que presse, radio, télé, aient vraiment tenu au courant les premiers concernés, la population “ordinaire”, des enjeux autour de la proposition de loi, ouvrant la voie à une ratification de la Charte européenne des langues régionales. Pour ce qui concerne maintenant les projets de réorganisation territoriale, ce fut pire encore. Aussi n’est-il pas inutile de mentionner les visées de cette réforme, dont, si l’on excepte la cartographie des super régions, on a peu entendu parler.
Il faut d’abord rappeler que le découpage régional n’est pas une structure parfaitement conforme aux principes de la République. Ce découpage a été instauré récemment, sous un gouvernement socialiste, par les lois de décentralisation de 1982-83, dans une relation non dissimulée avec la logique des institutions européennes. Les régions sont devenues des collectivités à part entière, administrées par un Conseil de plein exercice, élu au suffrage universel. Dans la mesure où il paraît le plus adapté pour la mise en œuvre des politiques européennes, cet échelon régional a été systématiquement renforcé. Depuis 2003, les régions ont une valeur constitutionnelle, ce qui heurte le principe d’unité et d’indivisibilité de la république.
Qu’en est-il maintenant de la question des départements ? Créées par la Révolution française, les subdivisions départementales visaient à surmonter les divisions de l’Ancien Régime, le cloisonnement des provinces, l’enchevêtrement des pouvoirs où une logique de “fiefs” s’imposait à tous les échelons. L’objectif était de renforcer le processus d’unification de la nation. Pour Siéyès, il fallait que la France puisse « former un seul tout, soumis uniformément à une législation et une administration commune ».
Centrée sur les besoins de la population, la répartition du territoire en départements de taille sensiblement égale, respectant les cadres de vie, garantissait l’égalité des citoyens par rapport à leurs structures administratives, dans le cadre de la souveraineté de la nation.
Renouant pour partie avec le système des provinces de l’Ancien Régime, les projets de restructuration régionale, rompent avec ce système d’unification politique. Sans se soucier d’abord des besoins de la population, ils tendent en effet à instaurer un modèle de spécialisation économique des différents pôles régionaux, à terme porteur d’inégalités.
La visée de l’actuel gouvernement est de renforcer cette logique par la création de super-régions qui auront à l’avenir pour interlocuteur privilégié l’Union européenne et non plus l’État national. Le gouvernement ambitionne aussi, ou ambitionnait, de supprimer les départements, du moins leur structure administrative — les Conseils généraux (ou départementaux). Dans un entretien du 6 mai 2014, François Hollande avait ainsi déclaré : « Les Conseils généraux ont vécu ».
C’est en 2008 que Jacques Attali, parmi les premiers, avait proposé la suppression des départements au profit des intercommunalités, proposition qui se heurtait d’ailleurs à des obstacles constitutionnels. Elle ne fut pas retenue sous la présidence de Nicolas Sarkozy. En 2009, un comité, présidé par Édouard Balladur aborde le problème sous un autre angle, il propose d’ouvrir la possibilité aux régions et aux départements de fusionner. La loi du 16 décembre 2010 leur accorde cette possibilité, mais après accord des assemblées concernées et de la population, par voie de référendum. Celle-ci, consultée dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin refuse le projet de fusion.
La loi de 2010 prévoyait aussi qu’aucune suppression d’échelon territorial ne pouvait avoir lieu sans que les populations n’aient donné leur aval. Le nouveau gouvernement souhaite pouvoir lever cet obstacle juridique, et, s’agissant des départements, éviter d’avoir à passer par une révision constitutionnelle.
En 2013, les sénateurs Jean-Pierre Raffarin (UMP) et Yves Krattinger (PS) préconisent de diminuer le nombre des régions, ce qui semble séduire François Hollande. Le 8 avril 2014, le Premier ministre, Manuel Valls précise la teneur de la réforme projetée : suppression des conseils départementaux, les départements n’étant maintenus que comme entités géographiques et “culturelles”, dépourvues de pouvoirs et compétences significatives. Le 2 juin 2014, François Hollande annonce à la presse le principe d’une réforme territoriale, avec pour mesure phare la réduction des régions métropolitaines de 22 à 14. Il s’agit selon lui de promouvoir des régions « à taille européenne ». Il concocte entre quat’yeux une nouvelle carte des régions et affirme vouloir aller vite en besogne.
Deux projets de lois sont présentés au Conseil des ministres le 18 juin : l’un vise à redéfinir les délimitations des régions actuelles, ce qui conduit à repousser en novembre 2015 les élections régionales et départementales. Le deuxième vise une réforme structurelle des différentes collectivités, où l’accent se trouve porté sur le pouvoir économique des régions et le transfert d’une partie des compétences départementales à l’échelon régional (voierie, gestion des collèges, transports non urbains…).
On n’entrera pas dans le détail des va-et-vient entre commission spéciale, Sénat, Assemblée Nationale. Notons cependant que, s’agissant du premier projet de loi, le Sénat qui n’est pas hostile au « renforcement de l’échelon régional », adopte une motion pour que les choix de regroupement puissent être effectués par voie référendaire. L’Assemblée Nationale rejette cette motion référendaire. Le 23 juillet le projet de loi est adopté en première lecture par l’Assemblée, une nouvelle carte des régions est adoptée. La population n’a pas eu son mot à dire. Comme l’indique le député Jean-Luc Laurent (MRC) : « À mes yeux, il ne doit pas y avoir de droit d’option ou de droit de choisir. Le cartographe en chef c’est le Parlement. Les collectivités territoriales, régions, départements, peuvent tout au plus exprimer des souhaits ou faire des demandes. »
1. Le Conseil de l’Europe — institution différente de l’Union Européenne — a été fondé en 1949 par dix États d’Europe occidentale, puis élargi aux pays d’Europe de l’Est, la Turquie, etc. Ce conseil, visait notamment, au nom de la défense des Droits de l’homme, à lutter contre l’influence soviétique, après la chute du mur, il visait à aider les “malheureux pays” qui subissaient toute influence à instaurer la « démocratie ».
2. Répartition des votes (après rectification des erreurs de clés) : Groupe SRC (socialistes, radicaux de gauche) : 259 pour, 8 contre, 3 abstentions ; Groupe UMP : 132 contre, 39 pour, 15 abstentions ; UDI : 20 pour ; Radicaux : 15 pour, 1 abstention ; Groupe RDC(PC, Parti de gauche, indépendantistes) : 11 pour, 4 contre ; Non inscrits : 2 pour , 6 contre (dont 2 FN, Dupont-Aignan, un villiériste…)
3. L’article débattu adopté le 28 janvier 2014, et soumis au Sénat est libellé comme suit : Article unique. Après l’article 53-2 de la Constitution, il est inséré un article 53-3 ainsi rédigé : « Art. 53-3. – La République peut ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires adoptée à Strasbourg le 5 novembre 1992, signée le 7 mai 1999, complétée par la déclaration interprétative exposant que : « L’emploi du terme de « groupes » de locuteurs dans la partie II de la charte ne conférant pas de droits collectifs pour les locuteurs des langues régionales ou minoritaires, le Gouvernement de la République interprète la charte dans un sens compatible avec la Constitution, qui assure l’égalité de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ; « d du 1 de l’article 7 et les articles 9 et 10 de la charte posent un principe général n’allant pas à l’encontre de l’article 2 de la Constitution, en application duquel l’usage du français s’impose aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privé dans l’exercice d’une mission de service public, ainsi qu’aux usagers dans leurs relations avec les administrations et services publics. »
[1].
- 1. Citations du… réaction.↵
Pour les classes populaires : sortir du désarroi ! Que faut-il craindre ? Que peut-on espérer?
1 octobre 2014
« Le pouvoir craignait ta puissance ;
Il est venu te désarmer ;
Conserves-en la souvenance
C’est pour pouvoir mieux t’opprimer. »
Peuple, réveille-toi ! (anonyme, 1849)
Dans les précédents numéros de Germinal, on a fait état des difficultés qu’affrontent les classes populaires, de leurs inquiétudes, souvent de leur découragement. Des sentiments de révolte s’expriment aussi, l’accumulation d’une colère qui ne sait plus très bien contre qui, contre quoi, elle peut se tourner. Beaucoup au sein des classes populaires se préoccupent de cette situation et se demandent ce qu’il adviendrait si, comme ce fut le cas récemment dans d’autres pays, la révolte éclatait de façon désordonnée, sans une compréhension des déterminations profondes qui font que la situation se dégrade toujours plus, sans unité de vue capable d’orienter les luttes populaires.
Les diffuseurs de Germinal, lorsqu’ils discutent avec leurs lecteurs — comme d’ailleurs avec de non lecteurs — perçoivent que cet état d’esprit, où se trouvent étroitement mêlés accablement et exaspération, ne peut conduire au meilleur dans les conditions de la division et de la désorganisation actuelle des classes populaires.
Les Instituts de sondage, chargés de mesurer pour leurs clients, dont le gouvernement, l’état d’esprit des Français, font état du fait que ceux-ci, confrontés aux difficultés de la situation dans le domaine économique, seraient passés, opportunément, du sentiment de révolte (42%) à la résignation ou à l’indifférence (47%). Quelques individus hargneux nourrissent encore cependant un sentiment de révolte, et ne se satisfont pas de la situation, ceci plus spécialement parmi les artisans et commerçants (53%), les ouvriers (49%), ceux qui ont le moins de diplômes (48%), les retraités (56%), une bonne partie du peuple en somme.
Pour l’instant, comme le dit une commerçante sur un marché : « Personne ne bouge, on attend ». Et nul ne sait vraiment ce qui fermente au cours de cette attente.
Les raisons du désarroi
Les motifs du désarroi actuel qui n’affecte pas seulement les classes populaires, ne tiennent pas seulement aux difficultés de la situation. Le désarroi est lié à la perception d’un désordre général, d’un défaut d’orientation, qui conduit les individus, les différentes classes, les dirigeants politiques, au chacun pour soi et au sauve qui peut.
Cette perception d’un désordre généralisé s’exprime au sein des classes populaires :
« Tout se dégrade, la désindustrialisation, tout ce qu’on doit, la dette, on ne sait plus où on en est, on n’est plus maître de rien ». « Le monde c’est de plus en plus difficile, violent, tout retourne au chaos », « On aurait besoin de savoir où on est, pour se retrouver, savoir où on va. »
La désorganisation, qui fait qu’on s’est perdu soi-même, qu’on « n’est plus maître de rien » se fait sentir dans le domaine économique et dans le domaine politique, les politiques menées paraissent à beaucoup incohérentes. Et, en bas de l’échelle, « des gens comme nous, les petits, c’est toujours nous qui trinquons ».
Par rapport à la perception de la situation et de ses dangers, deux mondes distincts semblent se côtoyer, sans véritable relation. D’un côté les divers éléments des classes populaires, de l’autre les classes et catégories les moins soumises aux affres de la situation, et ceux qui ont des responsabilités politiques. Les premiers ont l’impression que le mépris du peuple s’est accentué depuis quelques décennies du côté de ceux qui sont censés le représenter, ou du moins tenir compte de l’intérêt commun. À cet égard, les jugements portés sur les responsables politiques, les partis, les syndicats, les médias, sont sans appel.
« Les partis, les syndicats, ils pensent à leurs billes, pas à nous. »
« Les médias, c’est pareil, ils disent n’importe quoi, ils défendent ce qu’on leur dit de dire et qui va dans leur sens, ça profite à leur cause, c’est pas eux qui sont à plaindre. »
De tels jugements ne signifient pas une perte d’intérêt pour la politique en tant que telle, mais pour la conduite par ceux qui en ont la charge. Non que la politique n’intéresse pas les classes populaires, mais que pour beaucoup, elle n’intéresse plus.
« La politique, ça ne m’intéresse plus du tout […] les hommes politiques ça va chez eux, ils sont là pour profiter, tous, les petits, ils s’en foutent. »
Ce désintérêt se manifeste, voilà le hic, au moment des élections.
« Je ne vote pas, parce que ça ne sert à rien. » « On vote pour des gouvernements qui ne nous représentent pas, c’est pour ça, je ne vote plus. »
À propos des échéances électorales, on a beaucoup glosé sur le report des voix ouvrières, supposées assignées à la gauche, se reportant maintenant sur le Front National (sans d’ailleurs s’interroger sur le choix abstentionniste plus significatif). Mais si le vote Front National peut servir d’exutoire, c’est aussi un vote par défaut, parce que n’existent plus de partis des classes populaires. L’habileté du discours du Front National, tient à ce qu’il semble entendre leurs préoccupations, ce que les organisations de gauche, y compris parmi les plus radicales, ne font plus.
« Les gens votent Front National, parce qu’ils en ont marre des autres partis, et eux, ils font comme s’ils nous écoutaient. » « Les partis de gauche ont trahi la classe populaire. »
« Avant il y avait le parti communiste, le parti des travailleurs, on nous entendait un peu […] maintenant, il n’y a plus rien, ce qui en reste c’est mort ou ça s’accroche aux gamelles, en faisant n’importe quoi. »
Certaines des personnes que Germinal rencontre regrettent les périodes de l’histoire, où quel que soit leur positionnement, de droite ou de gauche, les dirigeants politiques savaient où ils allaient, permettant au peuple de se déterminer en connaissance de cause.
« De Gaulle, ça c’était un type qui avait une vision. »
« Avant il y avait le parti communiste, le parti des travailleurs, […] on s’est moqué, mais il y avait une ligne. »
Faute d’une organisation indépendante des classes populaires, de la perte de tout repère, il arrive qu’on ne sache même plus pour quoi mener la lutte : « Plus personne ne veut se mobiliser, on ne sait pas pourquoi il faudrait se mobiliser. »
Le sentiment d’une perte des repères affecte sans doute les plus anciennes générations.
« On a perdu la fierté de la classe ouvrière, savoir ce qu’on faisait, où on allait, on n’a plus de fil. » « Je vois des gens, ils n’ont plus de repères, ils disent on ne sait plus où on en est, ils ne se reconnaissent plus dans ce monde là. »
Pour les plus jeunes, selon certains, il ne s’agirait pas d’une perte, mais d’un manque absolu.
Le monde politique se garde bien de maintenir ou reconstituer ces repères, ils préfèrent de beaucoup maintenir la population dans l’ignorance.
« Les gens ne pensent plus beaucoup », « on fait tout pour que les gens ne pensent pas ».
« On n’explique rien, on les élit, ils font les lois, on ne sait pas où ça va, une fois élus, ils ne parlent même plus de ce qu’ils font. »
« Les événements [sont présentés] les uns à côté des autres, on ne voit pas la situation dans son ensemble. »
Divorce avec le peuple, avec la réalité
Dans un entretien du 16 septembre à France TV infos, le géographe Christophe Guilluy parle d’une classe politique qui se tient « hors sol », loin des réalités que vit la majorité de la population. Selon lui, les classes populaires sont devenues invisibles. Cette mise à l’écart relèverait d’une intention délibérée de la part des instances politiques.
« Je pense que cyniquement, nos classes dirigeantes ont enterré les classes populaires depuis longtemps. Pour elles les classes populaires ne comptent pas. »
Il arrive cependant que dans les hautes sphères on se soucie du peuple, ne serait-ce que pour tenter de le mettre à la raison, le peuple en effet n’est-il pas guidé par des passions, des “humeurs” changeantes. Il convient en conséquence, comme on le fait pour des enfants, de pratiquer avec lui une “pédagogie” adaptée. Si le peuple perd confiance en l’avenir et en ses tuteurs légitimes, le mal ne vient-il pas d’abord de l’inconstance de ses humeurs ?
Selon un sondage IFOP de décembre 2013 (pour Ouest France), la confiance des Français en l’avenir, s’est en effet considérablement dégradée : 30% seulement se disent optimistes pour eux-mêmes et leurs enfants. Ils étaient 53% en octobre 2011. Certes, de telles « baisses de moral » sont déjà intervenues, mais cette fois, il semble que l’inquiétude exprimée à l’égard de l’avenir tienne pour une bonne part à la perte de confiance dans la capacité des politiques à surmonter la situation.
La confiance en l’avenir ne se décline pas de la même façon selon les positions sociales. Ceux qui étaient fin 2013, encore relativement optimistes — optimisme limité — se recrutaient parmi ceux qui sans doute sont les moins éprouvés par la situation économique : les hommes (36%), les cadres supérieurs, professions libérales, les classes dites intermédiaires, les artisans et commerçants (autour de 36%), les habitants de la Région Parisienne (41%). La confiance était dominante pour ceux qui se sentaient proches du Parti Socialiste (54%), du Front de Gauche (39%), d’Europe-Écologie-les Verts (41%) et du Modem (35%). À l’inverse, les moins confiants envers l’avenir, ne faisaient pas partie des moins affectés par les difficultés économiques : les femmes (76%), les plus de 50 ans (+ 77%), les ouvriers (73%), les habitants des communes rurales et urbaines de province (72%).
Une étude plus récente (juillet 2014), établit que l’état d’esprit face à la situation économique est fortement corrélé à la confiance éprouvée envers le gouvernement. Seuls 15% des personnes interrogées estiment que le gouvernement fait des efforts suffisants pour réduire les dépenses de l’État, la moitié pense qu’il n’en fait pas du tout. Un lien s’établit entre ceux qui ne sont plus disposés à faire des efforts et ceux qui jugent que le gouvernement n’agit pas dans le sens d’un redressement des finances publiques. Ceux qui se disent prêts à faire des efforts sont ceux dont la préférence partisane, et la relative confiance, vont à la gauche.
Le problème ici ne concerne pas seulement les difficultés économiques, mais l’impression qu’il n’y a plus de gouvernail, et qu’on ne sait pas si les “sacrifices” demandés à certains permettront de résoudre les problèmes. On peut ainsi supposer que les classes qui ne sont pas prêtes à “faire des efforts” — sans doute ont-elles prioritairement déjà donné — ne sont pas forcément hostiles à tout “effort”, à condition que ceux-ci servent l’intérêt général du pays.
Se laisser glisser vers l’abîme, ou reconstruire la capacité souveraine du peuple
L’histoire atteste que seul le peuple, organisé, uni, peut s’opposer à la déconstitution de la société, au glissement vers l’abîme où elle semble se précipiter. Seul le peuple peut imposer les conditions d’une prévalence du bien public. Sans la force et l’organisation du peuple, aucune bataille ne peut être remportée, contre la régression, la guerre, la barbarie. Les autres classes en sont incapables, non par malignité, mais du fait que chacune est occupée à tirer son épingle du jeu, et que cela ne peut se faire qu’au détriment les unes des autres et du fonds populaire.
La réorganisation politique du peuple est ainsi une question d’importance vitale, pour lui-même et pour l’ensemble de la société, pour le maintien d’un minimum de civilité.
On ne doit pas méconnaître les dangers d’une situation où le peuple se trouve désarmé tandis que les dirigeants politiques orchestrent la désorganisation.
Les armes historiques du peuple, ce ne sont pas d’abord des fusils, c’est son unification en fonction de perspectives communes qui le constituent véritablement en peuple, capable d’affirmer une capacité souveraine, et de se trouver à même, à plus ou moins long terme, de prendre en mains le devenir de toute la société, en vue d’un bien commun.
Depuis plusieurs décennies, on a fait rendre au peuple ses armes, en travaillant à le diviser en multiples fractions. On a aussi détruit le cadre qui rend possible au peuple de construire sa capacité souveraine, celui de la nation souveraine, d’une république une et indivisible. Ce n’est en effet que dans le cadre d’un État constitué, souverain, que le peuple peut poser l’exigence d’une souveraineté effective, puis travailler à l’affirmer.
Le travail de sape qui a conduit à l’abaissement du peuple, de sa place éminente dans la société, s’est ordonné à partir du sommet et au sein des organisations censées défendre sa cause. On a œuvré à le diviser en fragments hostiles (selon l’origine, la culture, la langue, le “genre”, etc.). Le désordre général qui affecte l’économie, qui décompose la vie politique, vont à l’appui de ce processus de division.
« Chacun lutte pour soi et contre les autres, la loi de la jungle, ce n’est pas la lutte des classes. »
« Les gens sont pris à la gorge, ils ont peur, alors tout est possible », « les gens sont devenus agressifs, jaloux ».
Une inquiétude particulière se manifeste à l’égard de la jeunesse. Une enquête, Génération quoi ?, révélerait que les jeunes ont l’impression d’appartenir à une génération perdue, sacrifiée. Ce sont en effet eux qui, avec les plus âgés, ont le taux de chômage le plus élevé (24%, et plus pour les moins favorisés), et parmi d’autres difficultés spécifiques, leurs perspectives d’emploi sont aléatoires. Selon Alexandre Devecchio, toute une partie de la jeunesse constituerait un “nouveau prolétariat”. Dans le contexte actuel, contrairement à d’autres périodes de l’histoire, ce présumé prolétariat se présenterait en outre comme dépourvu de perspectives.
« Les jeunes, qu’est-ce qu’ils vont devenir ? », « avec le chômage, et puis tout ce qui leur fait envie, que les autres ont, et rien pour drainer tout ça, ça peut tourner au pire ».
La situation difficile d’une partie de la jeunesse rendrait compte de l’attirance pour certains de solutions plus ou moins radicales, dont la moins préoccupante serait la montée du vote des jeunes pour le Front National. « Dans quel monde vit-on ? Qu’est-ce qu’il est devenu pour que des jeunes, même s’ils ne sont pas beaucoup, on puisse les pousser à la guerre ? tuer les autres ? »
La perception des dangers que porte la situation est plus globale. On peut en rendre responsable — ce n’est pas nouveau — le régime capitaliste. Avec la profonde crise actuelle, ce régime ne peut plus masquer les contradictions qui le minent. « Le capitalisme ne peut plus durer, il faut qu’il soit remplacé. » Il s’agit le plus souvent d’un constat désabusé : « le capitalisme épuise tout le monde, on est dans une voie sans issue. » Il est rare qu’on imagine que, dans la situation présente, on puisse vraiment avoir prise sur le capitalisme. On a conscience qu’il s’agit d’un régime social, et non de quelques dirigeants auxquels il suffirait de dire « Dégage ! ».
Dans les conditions du moment, on n’imagine pas non plus la possibilité d’une révolution, survenant du jour au lendemain. Compte tenu de l’impréparation des forces populaires, il semble à certains qu’une telle révolution, vraie ou fausse, présenterait le risque de “mal tourner”, comme cela est précisé à propos des “révolutions arabes”. On craint plus généralement le risque d’une extension de la guerre, d’un retour au chaos dans le monde entier. « [Et puis], il y a la guerre partout, on tue, on recommence, ça retourne des milliers d’années en arrière », « ça redevient les barbares ».
Le travail de reconquête de l’initiative populaire en perspective historique
Les classes populaires constituent la majorité de la population. Depuis quelques temps, les divers Partis et même le gouvernement, commencent à s’en préoccuper depuis que les diverses fractions de ces classes ne les soutiennent plus tour à tour. Christophe Guilluy souligne : « La classe politique se trouve confrontée à une réalité sociale imprévue […]. Une situation comme celle-là ne sera pas viable très longtemps, d’autant plus que [les classes populaires] commencent à saisir qu’elles ne sont pas “quantité négligeable”, mais qu’elles sont la majorité. » « Ne pas prendre en compte les classes populaires, […] sur le long terme c’est jouer avec le feu. »
Pour des raisons qui semblent tenir aux échéances électorales, les différents partis, de droite, de gauche et des extrêmes, recommencent, avec plus ou moins de succès, à flatter les différentes catégories populaires. Ils sont largement distancés par le Front National qui, bien avant eux, a senti le vent tourner. Pourquoi cette sollicitude ? Sans doute et avant tout dans l’espoir de récupérer des voix populaires, quitte à les mobiliser pour la défense d’intérêts qui ne sont pas les leurs. Les diverses organisations qui prétendent aujourd’hui se pencher sur les classes populaires visent à maintenir leurs propres situations. Face aux menaces qu’ils sentent peser sur eux, certains vont même jusqu’à pratiquer un discours de “repentance”. Quoi ! Ils avaient oublié l’existence des classes populaires, et celles-ci, les ingrates, ne se tiennent plus à leurs côtés ! On voit, surtout à gauche, des courants remplis d’ardeur républicaine, qui s’alarment du fait que le peuple, « abandonné par la gauche », se soit tourné vers le “populisme” qui ne peut que les entraîner sur une mauvaise voie, sans comprendre que c’est plutôt le peuple qui a abandonné une gauche incapable de prendre en compte ses intérêts et encore moins réaliser ses visées historiques. Le thème d’une “trahison de la gauche”, tous courants confondus, se fait jour dans le discours populaire.
Pour les courants qui espèrent reconquérir le vote populaire, la montée de l’abstention, le report des votes en faveur du Front National se présente comme un indice des errements politiques du peuple, non de leur propre faillite. Ne parlent-ils pas d’une “perte de conscience de classe” ? Certains ne proposent-ils pas de promouvoir une “éducation populaire de masse”, pour remettre à la raison un peuple toujours indocile et enclin à l’erreur. Sans jamais se demander quelles catégories ou classes ont le plus besoin d’une “éducation” au plan politique, sur laquelle les classes populaires ont leur mot à dire. Sans jamais se demander non plus quelles classes, de par leurs conditions d’existence, sont à même d’orienter la lutte pour la transformation de la société, quelles autres peuvent s’accommoder de leur situation dans le régime capitaliste, pourvu qu’on n’attente pas à la place qu’ils ont su s’y faire. Ce n’est pas le peuple qui doit servir de force d’appoint à ces classes, ces catégories, c’est au contraire celles-ci qui doivent recevoir les orientations, orientations historiques, que seul le peuple est à même de dresser.
Ainsi, les classes populaires n’ont pas à se mettre à la remorque de ces courants, l’effort principal doit viser à reconstituer les facteurs de la réorganisation indépendante du peuple. Le long processus de désorganisation des forces populaires n’est peut-être pas loin de s’achever. Ou, du moins, on peut percevoir au sein des classes populaires les indices d’une volonté de se réorganiser, reconstituer des repères. Il s’agit encore d’éléments dispersés, désordonnés, embryonnaires, mais pour une fois, versons dans l’optimisme. Comme l’indiquait Marx en son temps : L’histoire ne se pose jamais que les questions qu’il lui est possible de résoudre.
Peuple, on se rit de ta misère,
De ta souffrance et de ta faim !
Tu attendais des jours prospères ;
Tu remettais au lendemain
Toujours trompé dans ton attente,
[…]
Réveille-toi, à tes droits on attente,
N’es-tu plus le Peuple souverain ?
Le pouvoir craignait ta puissance ;
Il est venu te désarmer ;
Conserves-en la souvenance
C’est pour pouvoir mieux t’opprimer,
En attendant que l’on invente
Pour toi quelque chose à dessein.
Réveille-toi, à tes droits on attente,
N’es-tu plus le Peuple souverain ?
L’analyse des contradictions du capitalisme et l’apport théorique de Sismondi (1773-1842)
1 octobre 2013
Dans le Supplément au numéro 9, Germinal présente les résultats d’une enquête sur les représentations contemporaines du capitalisme et de ses contradictions.
Il est proposé en contrepoint un bref aperçu de la théorie de Sismondi sur le fondement de ces contradictions et leur développement, notamment au regard de la survenue des crises cycliques de surproduction.
Il va de soi qu’il ne s’agit que d’un aperçu, la théorie de Sismondi ne pouvant, pas plus que celle de Marx, ou d’autres grands théoriciens, être résumée en quelques pages.
On peut apprécier l’importance théorique de Sismondi en prenant connaissance des jugements que Marx porte sur son apport à l’analyse du mode de production capitaliste.
Dans le Manifeste du Parti communiste :
« Ce socialisme [celui de Sismondi] analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d’une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l’anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d’extermination industrielle des nations entre elles etc. »
Dans le Capital :
« Sismondi a [la conviction] intime que la production capitaliste est en contradiction avec elle-même ; que par ses formes et ses conditions elle pousse au développement effréné de la force productive et de la richesse […] ; que les contradictions entre valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent, achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc., ne font que s’accentuer à mesure que la force productive se développe. Il [perçoit] notamment la contradiction fondamentale : d’une part le développement effréné de la force productive et l’accroissement de la richesse qui, formée de marchandises, doit être transformée en argent, d’autre part comme fondement, la limitation de la masse des producteurs aux subsistances nécessaires. C’est pourquoi les crises ne sont pas pour lui, comme pour Ricardo, de simples accidents, mais des explosions essentielles, des contradictions immanentes se produisant sur une grande échelle et à des périodes déterminées.»
Rosa Luxembourg indique pour sa part :
« Lui [Sismondi], le critique social, témoigne de bien plus de compréhension pour les catégories de l’économie bourgeoise que les avocats passionnés de celle-ci ». Établissant un parallèle entre Marx et Sismondi, elle précise son point de vue : « de même Marx devait faire preuve d’une clairvoyance beaucoup plus aiguë et jusque dans les détails, que tous les économistes bourgeois à l’égard de la différence spécifique du mécanisme économique capitaliste ».
journal germinal
1 octobre 2013
Germinal, Cahiers de formation politique pour l’Union de lutte des classes populaires, est une publication de la Société populaire d’éducation.
La nouvelle série a été inaugurée en 2007. Elle succède au bulletin Germinal dont l’existence remonte aux années 70.
Germinal ne se pose pas comme l’organe d’un Parti, dans la mesure où les conditions nécessaires à la reconstitution d’un véritable Parti, au sens historique de ce mot, ne sont pas aujourd’hui réunies. Prenant en compte cette situation, l’objectif de Germinal est de contribuer à créer les conditions d’une reconstitution de l’organisation des classes populaires, afin que celles-ci puissent se ressaisir de l’initiative historique. Germinal vise à jouer le rôle d’un journal organisateur concourant à la réalisation de cet objectif.
Pour l’heure cependant, les facteurs de reconstitution d’une organisation des classes populaires et d’un ressaisissement de leur initiative historique, sont loin d’être forgés. Aussi bien l’ambition de Germinal s’inscrit-elle dans une perspective à long et moyen terme. Des tâches théoriques et pratiques découlent de cette ambition.
En premier lieu, il s’agit de situer les perspectives d’avenir des classes populaires dans l’ordre du possible historique. Quels que puissent être les besoins, les attentes, ces classes ne peuvent lutter de la même façon lors des périodes de revers historique, de perte de repères, et lors des périodes favorables à l’essor, à l’offensive, à la transformation du monde. La relation entre analyse de la réalité et action, entre politique et délimitation du possible, s’impose à chaque moment de l’histoire.
En second lieu, il s’agit sur cette base de dégager les éléments d’une formation politique générale qui permette aux classes populaires d’élever leur conscience, de situer leur propre mouvement, tant au regard des finalités communes qu’elles peuvent s’assigner, qu’au regard des conditions au sein desquelles se déroule ce mouvement. Il n’existe pas d’autre fondement pour qu’on puisse effectivement parler d’organisation politique du peuple.
Ces tâches, telles que Germinal se les est assignées, résultent d’un travail de longue haleine qui est loin d’être achevé. Les tâches à accomplir sont de la même envergure que celles qui furent réalisées par les premiers socialistes et communistes français entre 1830 et 1848, puis après 1870 par la reconstitution de l’organisation ouvrière, enfin par les théoriciens et organisateurs de la révolution soviétique, qui avaient eux-mêmes pris appui sur la théorie et la pratique des premiers socialistes et sur la théorisation marxiste.
Dans le contexte actuel, il peut se révéler difficile de saisir la nécessité et l’ampleur des tâches d’ordre historique qui sont à mener. La situation porte davantage à se tourner vers un passé estimé meilleur, elle porte aussi au découragement, au fatalisme, au désespoir, ou encore à un aventurisme qui égare le peuple et le conduit à terme à épuiser en vain ses forces subsistantes. Dans cette conjoncture, seul un petit nombre se révèle à même de “relever le flambeau”, s’atteler aux tâches de reconstitution de l’organisation populaire. Les forces théoriques ou pratiques sont limitées, du moins dans un premier temps, comme il en a été le cas lors d’autres périodes de reconstitution de l’organisation du peuple. Depuis quelques années cependant, ces forces sont en développement, car elles répondent aux besoins de repérage politique qui s’expriment au sein des classes populaires.
Les tâches générales que s’assigne Germinal peuvent sembler très “abstraites”, et comme telles, réputées inaccessibles à l’intelligence commune. Les classes populaires pourtant, n’en déplaisent aux experts, perçoivent très bien qu’elles ont besoin d’une vision d’ensemble de la situation dans leur pays et dans le monde, si elles veulent pouvoir dresser des perspectives pour l’avenir. Elles savent aussi qu’elles ont besoin de cette vision générale pour connaître les conditions au sein desquelles se déroulent leurs luttes, savoir quelles actions elles peuvent engager, qui soient capables de répondre tant à leurs intérêts immédiats qu’à leur intérêt historique, comme à celui de l’ensemble de la société [1].
- 1. Faute de cette vision d’ensemble, les diverses chapelles qui prétendent défendre les intérêts particuliers de différentes catégories sociales essaient de «tirer la couverture» de leur côté en fonction de leurs souhaits respectifs, sans se préoccuper des conditions réelles, sans savoir si les revendications proclamées se font ou non au détriment des autres. C’est alors la loi de la jungle, la lutte de tous contre tous, la réaction, qui s’imposent, et non la lutte historique des classes populaires, qui elle, vise à instaurer un régime social abolissant l’anarchie du mode de production capitaliste et ses effets destructeurs sur l’ensemble de la société.↵
Tous ensemble ?
1 octobre 2013
Selon un sondage de l’IFOP (2013) paru dans l’Humanité, 64% des personnes interrogées estimaient qu’en France « à l’heure actuelle, la lutte des classes est une réalité ». En 1964, ils n’étaient que 40%, 44% à la veille des événements de 1968. Il s’agit là de constater l’élargissement d’une réalité ressentie, sans que l’on sache bien ce que recouvre l’expression lutte de classe.
Selon la place occupée dans la société par les différentes catégories socio-professionnelles, cette expression n’a vraisemblablement pas le même sens. Il en est de même pour ce qui touche à la perception de l’origine et la nature des contradictions qui se manifestent dans le cadre du capitalisme. Si, toujours selon les sondages, les qualificatifs négatifs associés à ce régime social passent de 50% en 1988, à 64% en 2010, que 56% peuvent déclarer vouloir changer de société, on ne sait pas non plus ce qui est entendu sous les mots de capitalisme ou de changement de société, et si les différents individus et groupes sociaux les comprennent de la même façon [1].
Après une longue occultation, l’évolution de l’opinion publique sur ces questions, telle qu’elle est réfractée dans les sondages, a conduit plusieurs organisations politiques, mais aussi les medias, à se préoccuper de la question des classes et de leur lutte. Si l’on s’intéresse à un tel “retour” des classes, et à un possible rejet majoritaire du capitalisme, il ressort que ces thèmes ne revêtent pas les mêmes contenus qu’il y a une cinquantaine d’année. Dans les formulations recueillies lors des investigations conduites par Germinal, la mise en avant de l’opposition travail / capital, sans parler même de bourgeoisie / prolétariat, ou même ouvriers / patronat, ressort rarement sous ces dénominations, sauf peut-être pour quelques individus parmi les catégories sociales les moins soumise aux effets de ces oppositions.
C’est parfois moins la contradiction entre classes sociales, au sens strict du terme, qui est perçue, que la prise en compte d’inégalités salariales ou de statuts, plus spécifiquement entre secteur public et secteur privé. Il s’agit sans doute moins d’évoquer une “lutte” ouverte, que le problème posé par l’existence d’une disparité structurelle, qui fait dépendre le relatif maintien (ou “bonification”) de la situation des uns, au détriment de celle des autres, si l’on admet que tous s’abreuvent, et ne peuvent s’abreuver qu’à la même source, le travail producteur de valeur. La mise en avant de ces disparités de situation, dans un pays tel que la France, se manifestent avec plus d’évidence lors des périodes de crise. La venue de la gauche au pouvoir paraît avoir envenimé les “ressentis” et ressentiments à l’égard de telles disparités, qu’on met parfois en relation avec les politiques, de droite ou de gauche.
« On a eu le président des riches, puis celui des fonctionnaires », « le PS est le parti des fonctionnaires au détriment des salariés du privé. »
Du côté des producteurs indépendants et de nombre de salariés du secteur privé, la perception d’un “tous ensemble” contre le gouvernement ou le capital, fait place à l’affirmation d’une dissimilitude, qui peut aller jusqu’à la divergence, entre d’un côté ce que l’on considère comme “classes populaires”, et de l’autre ce qui peut être regardé comme catégories de “nantis” ou de “bourgeois” : les riches traditionnels d’une part et d’autre part les bénéficiaires de statuts “protégés”.
On peut porter un jugement sévère sur de telles prises de positions, estimer qu’elles sont répréhensibles, indignes, susceptibles de désunir le “tous ensemble” prôné depuis les mouvements de 1995 (sans que la base d’une potentielle unité n’ait pour autant été constituée [2]). Ce serait pourtant faire preuve de myopie politique que de ne pas tenir compte de ces réalités, s’imaginer qu’elles doivent tout aux discours dits “populistes”, qu’elles révèlent des phénomènes de “crispations” ou de “droitisation”, indues, du côté des classes populaires. Il est sans doute plus opportun de s’interroger sur les facteurs qui ont exacerbé, sans les créer, l’affirmation de telles prises de positions, et plus encore le souci de les exposer ouvertement.
Pour peu que l’on s’intéresse tant à ses paroles qu’à ses actes, il semble en effet que la nouvelle équipe au pouvoir, avant de se préoccuper de diriger, et jusqu’à un certain point réunir l’ensemble de la nation, ait d’abord visé à satisfaire ses diverses clientèles. L’électorat de François Hollande et du Parti socialiste, on le sait, regroupe un fort pourcentage de catégories de la société relativement aisées et disposant d’un haut niveau d’études : cadres, professions libérales, fonctionnaires (notamment cadre A). Près de 70% des fonctionnaires se sont prononcés pour François Hollande, alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30% des voix des travailleurs indépendants. Quant au taux d’abstention des ouvriers aux Législatives, il s’est révélé particulièrement important.
Cette attention sélective portée aux différentes catégories de population, est perçue comme créatrice d’un clivage :
« les socialistes, leur clientèle, ça ne représente qu’un tiers des Français, eux-mêmes et les fonctionnaires, et pas tous », « le Parti socialiste distribue l’argent qu’il n’a pas, en prenant sur les classes moyennes », « ils font de l’anti social, ils divisent les Français », « on veut calmer le peuple en embauchant des fonctionnaires, assister le peuple au lieu de lui donner du travail », « la politique de Hollande, il charge et taxe les heures sup des ouvriers et employés, et de l’autre il supprime la journée de carence des fonctionnaires ».
La perception d’une disparité entre le traitement réservé par le gouvernement aux différentes catégories de population, peut se tourner non contre lui, mais contre ceux-là mêmes dont les “privilèges” sont estimés pris sur le dos des autres travailleurs. Les formulations en ce sens abondent.
« C’est pour eux que nous sommes directement prélevés », « c’est avec nos impôts que l’on paie vos salaires, vos vacances, vos maladies, vos retraites, et il est normal en ces temps difficiles que nous soyons offusqués de vos prétentions alors que nos jeunes diplômés sont smicards », « ils disent qu’ils n’ont pas d’augmentation en rapport avec le coût de la vie, mais leur salaire n’a pas diminué comme nous », « ils se plaignent d’avoir un jour de carence, mais dans le privé j’avais trois jours de carence », « ne me dites pas que vous avez un métier difficile […] allez-donc travailler à l’usine ou à percer des trous dans les rues au marteau piqueur huit heures par jour pour toucher le SMIC avec la menace de perdre votre job et on verra quel est le boulot difficile ».
De tels reproches peuvent certes être formulés par des électeurs de droite, mais aussi de gauche. Et, y compris parmi les fonctionnaires, on n’adhère pas nécessairement à tous les motifs des mouvements revendicatifs du secteur public et aux mots d’ordre des syndicats :
« On revendique contre le jour de carence, pas assez d’embauches, ce n’est pas judicieux », « au final pourquoi réclamer plus alors que les autres se serrent la ceinture ».
La prise en compte critique des disparités existant entre le privé et le public, ne recouvre pas nécessairement une vague de fond “anti-fonctionnaire” du côté des classes populaires [3]. Quant à son fond, il s’agit souvent d’une revendication d’égalité : que tous participent du sort commun. Cela s’expose à propos du calcul des retraites, des retenues sociales, des sanctions en cas de non accomplissement de ses fonctions : «mettons donc tout le monde à égalité ».
Bien que l’utilité des services publics soit peu fréquemment déniée, on s’interroge parfois sur leur caractère effectivement public comme sur l’existence d’abus : « les services publics sont de plus en plus décevants dans l’accueil, et le résultat. À part le monde hospitalier où l’on voit des personnels faisant le maximum pour les malades, tous les autres font le maximum pour effectuer le minimum. »
De leur côté, les agents de la fonction publique, du moins au travers de leurs expressions syndicales, peuvent s’estimer “incompris”. Ils pensent que ce sont eux « qui ont le plus perdu sur le pouvoir d’achat », ils sont « les principales victimes du gouvernement précédent », et maintenant de l’actuel.
« Arrêtez de dire que les fonctionnaires spolient le privé, c’est l’inverse [l’argent public va au privé]. »
Certains fonctionnaires, notamment dans le secteur hospitalier ou médico-social, la police, reconnaissent l’existence d’abus, ils admettent que les revendications de certains corps ne sont pas légitimes (le “tous ensemble” a ses limites ici aussi !). Mais ils refusent la généralisation de la remise en cause qui peut être faite de leurs fonctions :
« Il est temps d’arrêter de traiter tous les fonctionnaires de fainéants […] commençons par ceux qui ne font rien du tout », « je reconnais qu’il existe des inégalités privé/public et qu’il est temps d’ajuster, mais j’en ai marre de me faire cracher dessus », « je ne pense pas qu’il soit normal de mettre tous les fonctionnaires dans le même sac ! Les 35h, nous on connaît pas », « il faut arrêter les clichés […] je fais sûrement plus d’heures que beaucoup de salariés du privé et je prends plus de risques également. Ce n’est pas mon emploi que je risque mais trop souvent ma vie ».
Ces fonctionnaires semblent être sur la défensive. Mais du côté de leurs organisations politiques ou syndicales, il n’en est pas toujours de même, comme en attestent leurs dénonciations de certaines catégories sociales populaires, qui sombreraient dans le « populisme, la « droitisation », bref la “mal pensance”. D’autres exaltent la virginité économique des agents du secteur public, dans la mesure où leur revenus d’existence ne seraient en aucune façon liés au “profit”, au contraire de ceux qui participent du secteur capitaliste, ou qui sont investis sur « le marché du travail », et reçoivent de ce fait leur argent d’une source impure. Ce qui est oublier que la source commune des divers revenus, directement ou par rétrocession, n’en demeure pas moins et toujours la production de valeur nouvelle.
Plus adroitement, au travers de la nécessité d’un “tous ensemble”, ou du besoin de “transformation sociale et politique”, certains courants de gauche ambitionnent de rallier les forces populaires à leur cause, qu’il s’agisse d’appuyer leurs revendications forcément nobles, ou susciter un vote favorable à la tendance que l’on représente. Dans tous les cas, on souhaite au mieux, en se “penchant” sur lesdites forces populaires, les « mettre au cœur » de l’action politique, mais surtout pas à la tête, pour indiquer la direction. Il s’agit de « les entraîner dans l’action », et pour cela « les éduquer » [peut-être même les rééduquer], afin que le peuple puisse enfin savoir ce qui est bon pour lui.
- 1. L’enquête proposée en supplément dans ce numéro tendrait à attester que de mêmes mots recouvrent des réalités et aspirations différentes.↵
- 2. L’unité n’est pas l’addition d’intérêts disparates, elle se construit en fonction d’un but commun, effectivement commun, qui n’occulte pas les contradictions sociales.↵
- 3. Selon une étude de 2010, à l’initiative de syndicats de fonctionnaires, 42 % des personnes interrogées estimaient qu’il « y en avait trop », 43 % « ni trop, ni pas assez », 16 % « pas assez » (36 % au Front de gauche).↵
Petite biographie politique – Louis Auguste Blanqui
1 octobre 2013
Né en 1805 à Puget-Théniers dans les Alpes- maritimes, Auguste Blanqui a consacré plus d’un demi-siècle de sa vie à la cause de l’émancipation des classes populaires. Il a commencé à défendre cette cause en1824 à dix-neuf ans, sous le règne de Charles X (période de la Restauration), l’a poursuivie sous la monarchie de Juillet (1830–1848). Puis il participe activement à la révolution de 1848, continue sa lutte sous le second Empire (1852–1870), la Commune, et enfin sous la IIIe République, jusqu’à sa mort en 1881.
Le plus souvent malade, Auguste Blanqui a passé pour raisons politiques trente-sept années en prison. Bien que sa cause n’ait pas triomphé de son vivant, du moins dans toutes ses dimensions, jamais il ne s’est découragé. À juste raison, car beaucoup des principes et idées qu’il a contribué à développer ont permis d’élever la conscience des classes populaires, de dresser pour elles des perspectives historiques, celles-ci à certains moments de l’histoire, ont abouti à des réalisations durables.
Nous proposons dans ce numéro deux articles pour rendre hommage à Auguste Blanqui : un aperçu de ses idées politiques, des données biographiques.
I — Les idées politiques d’Auguste Blanqui
La pensée d’Auguste Blanqui occupe une place importante au sein des courants socialistes et communistes français. Sur beaucoup de points : l’analyse des contradictions du régime capitaliste et de la nécessité de son dépassement historique, la nécessité de l’organisation pour que les classes populaires puissent s’emparer du pouvoir politique, il a précédé les grandes théorisations du socialisme et du communisme modernes, notamment celle de Marx.
Certes Blanqui n’a pas proposé, comme le fera plus tard Marx, de théorie achevée des fondements économiques de la société de son temps. Pour l’essentiel, ses œuvres sont composées d’articles, de textes de défense à l’occasion des procès qui lui ont été faits, d’instructions et d’appels à la population. Représentant des premiers courants du communisme français, les écrits qu’il a laissés s’inscrivent dans une optique révolutionnaire qui le distingue des courants utopistes de l’époque. Il perçoit en effet précocement que la société socialiste n’est pas la simple projection de systèmes d’idées, mais la résultante générale d’un processus historique.
Le communisme n’est pas une utopie. Il est le développement normal de tout un processus historique il n’a aucune parenté avec les trois ou quatre systèmes sortis tout équipés de cervelles fantaisistes.
La critique du capitalisme
La critique du capitalisme que propose Blanqui, on l’a dit, ne se situe pas au même niveau théorique que l’analyse qu’en proposera Marx dans le Capital. On doit cependant noter que dans un article de 1834(Marx n’a alors que dix ans), article il est vrai partiellement retouché par la suite, Blanqui pose la question de l’exploitation du travail ouvrier et de la contradiction qui l’oppose au capital, en raison de l’appropriation par celui-ci des instruments de production.
Ce droit de propriété s’est étendu […] du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail, désignés par le nom générique de capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d’eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d’œuvre, et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première ouvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés au profit de la minorité possédante.
La servitude, en effet, ne consiste pas seulement à être la chose de l’homme ou le serf de la glèbe. Celui-là n’est pas libre qui, privé des instruments de travail, demeure à la merci des privilégiés qui en sont détenteurs. C’est cet accaparement et non telle ou telle constitution qui fait les masses serves.
Blanqui souligne les effets de cet accaparement pour les ouvriers, ceux-ci, dans la dépendance du capital, sont soumis à son mouvement immanent (comme il en est aujourd’hui d’ailleurs le cas lors de la survenue des crises périodiques qui affectent ce régime).
« Voilà les fruits de l’appropriation des instruments du travail ! Pour les masses des labeurs incessants, à peine l’obole d’une journée, jamais de lendemain sûr, et la famine, si un caprice de leur colère ou de peur retire ces instruments ! »
Bien que l’on puisse estimer insuffisamment théorisée son analyse du mode d’organisation de la société bourgeoise qui se développe dans l’orbe du mode de production capitaliste, Blanqui n’en a pas moins clairement perçu que la “logique” anarchique du développement capitaliste ne peut être magiquement supprimée par des mesures ponctuelles, tant que celles-ci s’insèrent dans le cadre de ce mode de production. Ainsi, à propos des projets de coopération, défendus à l’époque par les adeptes de Proudhon, et qui pouvaient paraître une solution pour les ouvriers, il montre que tant que l’on reste dans le capitalisme, ces tentatives ne peuvent supprimer l’exploitation de la force de travail, elles ne font qu’en changer la forme.
Selon lui les sociétés de coopération ouvrière reposent sur la même base que toutes les sociétés commerciales. Il distingue cependant trois formes de sociétés coopératives :
— la société de consommation, qui selon lui comporte peu de risques, mais aboutit à un résultat pratiquement nul par rapport au problème posé.
— la société de crédit qui n’est qu’une mystification, un mirage, qui en séduisant les ouvriers, les entraîne dans des calculs d’intérêt et le dédale des combinaisons financières.
— enfin la société de production, « le piège le plus funeste où puisse tomber le prolétariat ». Sous couvert de le rendre maître de son destin, ce type de société aboutit à la division en deux classes (les nouveaux patrons et les nouveaux salariés), car seul un petit nombre peut se rendre maître de ces sociétés, les autres devenant nécessairement des salariés (que le nom sont prononcé ou non) à la solde des premiers.
Classes, luttes de classes, organisation politique du prolétariat
Auguste Blanqui établit le lien entre les luttes sociales et les intérêts économiques des différentes classes. Selon lui, ces intérêts régissent la morale et les idées. Posant le problème de la division en classes de la société, il montre le lien entre le combat que mènent les classes populaires pour les droits politiques et la lutte pour leurs besoins matériels. Se positionnant lui-même comme prolétaire, il assimile le prolétariat aux travailleurs en général, la grande majorité des Français de l’époque étant ceux qui vivent de leur travail dans le cadre des rapports marchands.
Posant que la contradiction centrale de la société moderne est entre bourgeoisie prolétariat, il analyse avec finesse les convergences et divergences d’intérêts entre les classes intermédiaires de la petite bourgeoisie et le prolétariat et met aussi en évidence que différentes fractions de la bourgeoisie peuvent avoir des intérêts contradictoires, et peuvent même, par crainte du prolétariat, nouer des alliances avec l’aristocratie qu’elles ont combattu hier.
En 1848, dans un « Avis au peuple » — dont Marx disait qu’il faisait le bilan de la lutte —, Blanqui précise que la révolution en cours ne constituerait « qu’une autre face la domination bourgeoise, si elle ne conduisait pas à l’émancipation complète des travailleurs ». Il demande l’organisation des ouvriers en garde nationale afin qui ne se retrouvent pas désarmés face aux manœuvres de la bourgeoisie. Toujours dans le contexte de cette révolution, il estime que les élections à l’Assemblée constituante devraient être ajournées, le peuple ne lui paraissant pas prêt, pas suffisamment organisé, pour faire entendre sa volonté. Dans les conditions d’une consultation électorale précipitée, la bourgeoisie aurait toute latitude pour reprendre le pouvoir.
Les élections, si elles se produisent, seront réactionnaires, et le peuple devra de nouveau se battre dans la rue.
La suite des événements attestera de la justesse de son analyse.
Blanqui dénonce aussi l’attitude du gouvernement qui a coupé court à toute alliance entre la paysannerie et le prolétariat, en décrétant un impôt (« des quarante-cinq centimes »), qui ne pouvait qu’aboutir à dresser les paysans contre la révolution.
Par ces aperçus, on saisit le rôle que Blanqui assigne, parmi les premiers en France, à la question de l’organisation politique du prolétariat et plus spécialement à l’importance de la prise du pouvoir. Il récusait par là les conceptions utopiques qui envisageaient une intégration pacifique du socialisme dans le capitalisme.
La critique de la conception “blanquiste” de la prise du pouvoir
Les critiques formulées contre Blanqui ont insisté sur les défauts de sa conception organisationnelle, qu’ils ont assimilée à du “putschisme”. Il est vrai, surtout dans les débuts de son activité, que la prise du pouvoir semble parfois se présenter pour lui comme un simple coup de main, résultant de l’action d’une petite fraction éclairée et organisée. À première vue, le facteur essentiel semble tenir à l’organisation d’un petit noyau, sans prise en compte des conditions extérieures de possibilité. Organisation, armement, discipline, voilà ce qui peut sembler suffire pour mener l’insurrection jusqu’à la révolution. Sur cette base, Blanqui a contribué à mettre sur pied un grand nombre de tentatives de prise du pouvoir, très minutieusement organisées, mais qui toutes échouèrent.
Dans son « Instruction pour une prise d’armes », trois ans avant l’insurrection populaire de la Commune, il expose en détail les mesures à prendre pour établir une dictature parisienne, développant un plan détaillé de combat, indiquant les rues où il faut élever des barricades, les textes d’appels au peuple qu’il conviendra de diffuser. Dans de tels textes, la question des conditions générales qui rendent possible ou non une révolution socialiste, celle de la liaison entre le noyau révolutionnaire et les classes susceptibles de s’engager dans le processus révolutionnaire, n’est pas toujours clairement établie. La révolution semble pouvoir se réaliser du seul fait que l’insurrection soit déclenchée au moment opportun lorsque le mécontentement populaire grandit.
Blanqui cependant, n’est pas ce putschiste borné que ses détracteurs présentent. Il est conscient des risques d’une révolution réduite à un simple coup de main :
Si nous nous emparons du pouvoir par un audacieux coup de main, comme des voleurs au milieu des ténèbres de la nuit, qui nous répondra de notre puissance ? Au-dessous de nous, n’y aurait-il pas des hommes énergiques et ambitieux qui brûleront de nous remplacer par de semblables moyens ? Ce qu’il nous faut à nous, c’est le peuple insurgé, le faubourg immense.
Blanqui n’ignore pas que la prise du pouvoir n’est pas toujours à l’ordre du jour. Il n’ignore pas non plus qu’il faut utiliser d’autres armes pour répondre aux besoins de survie immédiate des ouvriers. À cet égard, la grève, bien que n’étant qu’une « arme temporaire dans la guerre quotidienne », « est le moyen naturel à la portée de tous auquel tous participent ». « La seule arme vraiment populaire dans la lutte contre le capital. »
Prenant appui dans l’immédiat sur la grève comme moyen défensif contre l’oppression du capital, les masses populaires n’en doivent pas moins concentrer leurs efforts pour réaliser un changement politique, seul capable d’opérer une « transformation sociale ».
Blanqui n’imagine pas non plus que la révolution se réduise à un “grand soir”, à même de résoudre, comme par magie, tous les problèmes. Dans sa Critique Sociale, il indique les mesures économiques et politiques à prendre après la prise du pouvoir : — Assurer dans un premier temps la défense contre le capital, et dans un second temps assurer le contrôle social — Imposer aux chefs d’entreprise le maintien provisoire du statu quo pour le personnel et les salaires, s’ils refusent, les expulser du territoire, les remplacer par des régies — Pour les associations ouvrières, convoquer des assemblées compétentes qui discuteront des problèmes à résoudre — Agir avec prudence à l’égard des masses de la paysannerie, allié important du prolétariat, mais que le partage et l’association effraient encore. D’où la nécessité d’expliquer que les décisions du pouvoir révolutionnaire « respecteront les petits et moyens propriétaires », et « que nul ne pourra être forcé de s’adjoindre avec son champ à une association quelconque, et que, s’il y rentre, ce sera toujours de sa pleine et libre volonté ».
Lutte de classes et nation
Blanqui fait partie du rare contingent des théoriciens socialistes et communistes qui ont posé avec discernement la relation entre lutte de classes et nation. On ne peut proposer dans le cadre de cet article qu’un aperçu succinct de sa position sur le sujet [1].
L’essentiel de la pensée de Blanqui s’élabore au cours d’un demi siècle où le pouvoir politique échoit successivement à deux monarchies, à une république éphémère, à un empire. Ces cinquante années sont en outre inaugurées sous la tutelle étrangère de la Sainte Alliance, elles sont aussi marquées par la fin du règne de Napoléon III qui coïncide avec une défaite nationale (1870). Trois révolutions (1830, 1848, la Commune) ponctuent cette période, attestant que les contradictions sociales du passé s’épurent, que de nouvelles alliances de classes s’esquissent, le mouvement ouvrier parvenant à y jouer un rôle polarisateur. L’histoire sociale et politique de la nation dès lors n’est plus seulement focalisée sur les oppositions entre monarchie et république ou sur des querelles dynastiques, la question sociale, les contradictions entre les intérêts des classes modernes (bourgeoisie et classe ouvrière) tendent à devenir centrales.
Dans ce contexte, Blanqui considère la nation comme composée de classes qui se livrent à une lutte, à « une guerre à mort entre les classes qui composent la nation ». Il signifie par là que la nation ne constitue pas une forme qui suspendrait la lutte entre les classes qui la composent, tout en reconnaissant que la nation est un phénomène plus large que les éléments qui la constituent, qu’elle joue ainsi en quelque sorte un rôle intégrateur à l’égard des antagonismes de classes. Les classes, leurs intérêts, leurs luttes, déterminent en quelque sorte les caractères propres de la nation.
Les différentes classes n’ont pas pour autant les mêmes intérêts à l’égard de la préservation de cette nation. Le peuple selon Blanqui a des intérêts nationaux, il est patriote, à l’inverse des classes riches qui ont des intérêts cosmopolites et qui “trafiquent” la patrie.
Cette vérité [la lutte de classes dans la nation] étant bien reconnue, le parti vraiment national, celui auquel les patriotes doivent se rallier, c’est le parti des masses.
Dans la classe moyenne [bourgeoisie], la grande majorité composée de ces hommes qui n’ont de patrie que leur comptoir ou leur caisse, qui se feraient de grand cœur Russes, Prussiens, Anglais, pour gagner deux liards sur une pièce de toile.
Et les courtisans […], les intrigants, les croupiers qui cotent à la Bourse, l’honneur et l’avenir du pays.
Les classes populaires qui ne jouissent ni de charges, ni de bénéfices, qui ne se nourrissent pas du profit, ne jouent pas à la Bourse, ne se livrent pas au commerce international, ne sont pas des grands commis du pouvoir, n’ont pas intérêt à spéculer sur la nation ou l’inféoder à des puissances extérieures, elles ont tout à y perdre et sont portées à défendre le cadre historique et social qu’elles ont contribué à former.
À l’inverse, nombre de propriétaires fonciers, de capitalistes, de ceux qui tirent avantage du régime social, sont prêts à brader l’indépendance du pays, pour peu que leurs intérêts immédiats soient en jeu. C’est en fonction de cette analyse que lors de l’invasion prussienne en 1870, Blanqui peut indiquer:
En présence de l’ennemi, plus de partis, plus de nuances […] toute opposition, toute contradiction doit disparaître devant le salut commun.
Pour un esprit peu attentif, Blanqui peut paraître subordonner la lutte de classes à la défense de la nation. En réalité, les intérêts de classes étant clairement posés, il établit que les riches, les capitalistes sont prêts à sacrifier les intérêts nationaux, car ce qu’ils craignent par dessus tout, ce n’est pas l’invasion extérieure, mais à l’intérieur la lutte des masses pour l’égalité, pour le socialisme.
Au fond de cette guerre extérieure, il y a surtout la guerre intérieure. C’est le dedans qui décide du dehors. Le capital préfère le roi de Prusse à la République. Avec lui, il aura, sinon le pouvoir politique, du moins le pouvoir social.
On avait déjà vu à l’œuvre la souveraineté du capital dans l’intérieur. On va l’expérimenter pour les questions étrangères. […] Il nous reste à contempler les dernières convulsions de notre nationalité expirante. […] Car la patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas !
Dans la suite de l’histoire nationale, ces perspicaces observations de Blanqui ne seront pas vraiment démenties.
II — La vie de lutte d’Auguste Blanqui “révolutionnaire professionnel”
Auguste Blanqui est né en 1805. Très travailleur, il termine ses études à dix-neuf ans, devient répétiteur, sténographe, journaliste, et, en quelque sorte, “révolutionnaire professionnel”.
Ses premières conceptions politiques se forgent sous le règne de Charles X, et de façon plus décisive sous celui de Louis-Philippe (1830-1848), période marquée par un développement de la grande industrie et par l’essor du mouvement ouvrier. Ce mouvement se manifeste par de nombreux soulèvements, dont celui des canuts lyonnais (en 1831 et 1834), et par un mouvement gréviste en extension (il pouvait englober presque toutes les industries, à Paris notamment). En 1840, les grèves s’étendent à l’ensemble du pays. En relation avec ces mouvements et le développement de théories critiques du régime capitaliste, la classe ouvrière s’élève, de façon encore tâtonnante, à la conscience de ses tâches historiques et à la nécessité de forger une organisation politique indépendante. Dans la société, l’influence des systèmes socialistes utopiques décroît et déjà Blanqui ne peut plus être positionné dans ce cadre.
Son activité politique débute précocement. En 1824, à dix-neuf ans, il participe à l’organisation conspiratrice des Carbonari, en 1827, prenant part aux manifestations d’étudiants, il est blessé au cours d’un combat de rues contre la police et la troupe. Il est arrêté pour la première fois. En juillet 1830 il prend une part active à la révolution, mais est déçu par son résultat : l’établissement d’une monarchie bourgeoise, celle de Louis-Philippe (celui-ci se maintient jusqu’à la révolution de 1848). Sous la Monarchie de Juillet, Blanqui participe à l’aile gauche d’une association républicaine, les Amis du peuple. Cette Société est en 1832 mise en jugement sous l’inculpation de violation des droits de la presse et de complot contre la sûreté de l’État. Blanqui est de nouveau condamné. Dès sa sortie de prison, il répand avec plus de vigueur ses idées révolutionnaires, notamment au sein de la Société des Familles. Arrêté pour la part supposée prise dans une conspiration insurrectionnelle (dite l’Affaire des poudres), il est condamné une nouvelle fois. Dès sa sortie de prison en 1837, il fonde une nouvelle organisation, la Société des Saisons. En 1839, estimant que la conjoncture de crise économique est favorable à une insurrection, il marche avec un groupe de cinq cents révolutionnaires vers l’Hôtel de ville de Paris, afin de l’occuper. Une lutte inégale se solde par l’écrasement de l’insurrection. Blanqui est blessé, arrêté, parvient à s’échapper, il est repris, condamné en 1840 à la peine de mort, commuée en réclusion à vie.
Les conditions effroyables de vie en prison, au Mont Saint-Michel, puis à Tours, altèrent sa santé déjà fragile. Gracié pour cette raison en 1844, il reprend à l’hôpital son activité politique. À la suite de troubles survenus en 1846 dans la ville de Tours, en relation avec une nouvelle crise économique, il est reconduit en prison. Libéré lors du déclenchement de la révolution de 1848, il se rend à Paris et fonde la Société républicaine centrale, qui vise à organiser des partisans pour la révolution. Le 16 avril, il se dirige avec un important groupe d’ouvriers vers l’Hôtel de ville pour remettre au Gouvernement provisoire une pétition demandant « l’organisation du travail et l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ». Le groupe se heurte aux gardes nationaux, leur protestation est qualifiée de « conspiration communiste ».
Les élections des 27 et 28 avril portent au pouvoir la bourgeoisie, sans qu’une place soit faite aux représentants ouvriers. Le mécontentement des classes populaires se manifeste alors le 5 mai par une importante manifestation. Blanqui n’en était pas l’instigateur et il en pressentait l’échec. Les manifestants envahissent la salle où se tenait l’Assemblée constituante, ils la déclarent dissoute au profit d’un nouveau gouvernement.
L’armée occupe l’Hôtel de ville et disperse les manifestants. Bien qu’il soit demeuré extérieur au mouvement, on accuse Blanqui d’avoir voulu dissoudre de force l’Assemblée constituante. Il est arrêté et condamné à dix ans d’emprisonnement, à Doullens, puis à Belle-Île. En prison, il lit beaucoup, approfondit ses connaissances en économie politique, philosophie, sciences naturelles, géographie, il écrit des articles, prépare des évasions. Il sera transféré en 1857 dans une prison corse, puis en Afrique du Nord. En 1859, à l’occasion d’une amnistie générale, il rentre à Paris, il apprend que ses manuscrits ont été brûlés en exécution des dernières volontés de sa mère. Son activité révolutionnaire se poursuit. En 1861, il est accusé d’avoir pris part à l’organisation d’une société secrète et de nouveau condamné, ce qui suscite l’indignation de milieux populaires.
Enfermé à Sainte Pélagie, il tombe malade et se trouve transféré en 1864 à l’hôpital d’où il parvient à s’évader. Il s’installe à Bruxelles, se rendant plusieurs fois clandestinement à Paris. Un groupe de combat qui se revendique de lui se constitue en France, son effectif atteindra en 1870, 2 500 membres.
En 1867-68, Blanqui rédige une « Instruction pour une prise d’armes » où il expose les mesures à prendre pour une révolution contre le régime impérial de Napoléon III. Toutefois, craignant de nouveaux échecs, il reste prudent quand au déclenchement de l’insurrection. Deux ans plus tard, au cours de la guerre de 1870, l’armée française connaît une série de défaites face à la Prusse, ce qui provoque l’indignation du peuple, les blanquistes en déduisent que le moment est cette fois-ci favorable à l’insurrection. Ils sollicitent la présence de Blanqui, qui arrive à Paris le 12 août. L’insurrection échoue et la plupart des instigateurs sont arrêtés, et condamnés, sans que le verdict soit entériné, la capitulation de Napoléon III devant l’ennemi à Sedan, la proclamation de la République le 4 septembre, en ayant ajourné la réalisation.
Dès la République proclamée, Blanqui fonde le journal la Patrie en danger dans lequel il appelle les masses à apporter leur soutien au gouvernement, les divisions devant être suspendues devant l’ennemi commun (l’Allemagne prussienne). Il préconise aussi la constitution d’une armée nationale. Face aux attermoiements du gouvernement, il écrit :
« le premier acte de la défense doit être la révocation de ceux qui rendent la défense impossible ».
Élu commandant d’un bataillon que le général Trochu fit dissoudre, il s’insurge :
Le gouvernement de la défense nationale et le général Trochu, qui était à la tête des forces armées parisiennes, montrèrent au peuple français leur vrai visage, le visage de la trahison nationale.
Le 31 octobre 1870, une nouvelle capitulation à Metz provoque la colère des masses populaires. Avec la garde nationale elles occupent l’Hôtel de Ville et mettent en état d’arrestation des membres du gouvernement, créant un comité provisoire chargé d’assurer la sécurité générale et d’organiser des élections municipales. Blanqui et ses partisans prennent la tête de ce mouvement qui, comme les précédents, échoue. Le gouvernement conserve le pouvoir mais promet de ne pas poursuivre les insurgés. Le 22 janvier 1871, les blanquistes jouent un rôle actif dans une nouvelle manifestation qui vise à renverser le gouvernement de Défense nationale. Cette manifestation, mal préparée, échoue.
Aux élections de février 1871 à l’Assemblée nationale, le nom de Blanqui, qui ne se trouvait pas sur la liste les candidats présentés par les clubs et comités, recueille 52 839 voix. Il part pour Bordeaux, puis dans le Lot, pour se reposer. Le 9 mars, il est mis en jugement pour sa participation à la journée du 31 octobre, ce qui constitue une violation des engagements pris par le gouvernement. Il est arrêté, et conduit, malade, à l’hôpital de Figeac, le jour même où le peuple prenait le pouvoir à Paris et proclamait la Commune. Il est transféré à la prison de Cahors parmi les prisonniers de droit commun où on le met au secret.
Le 28 mars, toujours emprisonné, il est élu à la Commune de Paris. On propose au gouvernement de l’échanger contre des otages de la Commune, mais Thiers refuse sa libération, même contre 74 otages, déclarant que « rendre Blanqui à l’insurrection équivalait à lui envoyer régiment ».
Le 22 mai Blanqui est conduit au Fort du Taureau, dans la baie de Morlaix. Il a 66 ans, sa santé est précaire. Le régime de prison est rigoureux, sa cellule est humide et froide, la surveillance très sévère. Il est transféré à la prison de Versailles le 12 novembre 1871, et après un an de détention préventive le conseil de guerre des Versaillais le juge coupable, pour sa participation aux événements du 31 octobre et pour sa « responsabilité morale » dans l’institution de la Commune de Paris. Il est condamné à la déportation et à la privation de ses droits civiques. La Cour de Cassation annule le jugement, mais le VIe Conseil de guerre le condamne à nouveau, sa déportation en Nouvelle-Calédonie est envisagée, toutefois les membres de la commission médicale admettent qu’il n’est pas en état de supporter le voyage. Il est condamné et emprisonné à la prison centrale, à l’isolement, dans une cellule de 3 m2. En raison de son état de santé, on lui attribue alors une cellule plus large, où il ne se sent pas moins « enterré vivant ».
Lors de son emprisonnement, sa candidature est présentée aux élections, il est élu à Bordeaux, bien que le Parlement invalide cette élection. En janvier 1878, le journal socialiste l’Égalité fait campagne pour sa libération. À la faveur de cette campagne, il est enfin gracié le 10 juin 1879. De retour à Paris, il entreprend des voyages à travers la France, prenant la parole dans de nombreuses réunions ouvrières. Les milieux populaires l’accueillent chaleureusement. En novembre 1880, il fonde avec ses amis le quotidien Ni Dieu ni maître, qui devient hebdomadaire, il en est rédacteur en chef. Le 27 décembre de cette même année, il prononce un discours en faveur du drapeau rouge, c’est son dernier discours. Terrassé par une attaque, il meurt le 1er janvier 1881, à 76 ans. À ses funérailles le 5 janvier 1881, 200 000 manifestants l’accompagnent au cimetière du Père-Lachaise. Le 9 août 1885 les ouvriers parisiens édifient un monument sur sa tombe, avec sa statue en bronze, sculptée par Dalou.
Dans le petit livre de Sylvain Molinier, paru à l’occasion du centenaire la révolution de 1848, celui-ci évoque l’émouvant gisant de bronze de Dalou, « où dort à jamais, enveloppé du drapeau rouge, le vieux révolutionnaire :
« On lit sur le visage douloureux l’amertume du lutteur déçu par un dur et peut-être vain combat ; mais la main et le bras, décharnés, se tendent, comme s’il vivait encore, dans un suprême effort pour signifier au passant le mot d’ordre : CONTINUER ».
- 1. Pour une analyse de cette question, voir notamment Bernard Peloille, « Nation, formes d’État, classes, dans la pensée politique de Louis Auguste Blanqui », Cahiers pour l’analyse concrète, n°9, 1981.↵
Guy Michelat, Michel Simon, Le Peuple, la crise et la politique
1 octobre 2013
Guy Michelat, Michel Simon, Le Peuple, la crise et la politique 1
1. La Pensée, supplément au n° 368, 2013.
Le travail de Guy Michelat et Michel Simon est centré sur la vision que les diverses classes et catégories sociales se font d’elles-mêmes et de la société, leurs inquiétudes, leur rapport au politique. L’objectif des auteurs est d’évaluer l’impact du “séisme” qu’a provoqué la crise de 2008, qu’ils présentent comme « crise financière économique et sociale » qui va « de rebondissement en rebondissement ».
À partir de données d’enquête, ils présentent l’état de la question en 2010, et les évolutions depuis 1966, sur la base d’un questionnement et d’une méthodologie sensiblement identiques de 1966 à 2010. Les auteurs prennent la peine, la plupart du temps, de comparer les différents groupes sociaux, s’attachant particulièrement à ce que pensent les ouvriers-employés, ainsi qu’à ceux qu’ils appellent les “catégories populaires” et où ils rangent les artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Ils peuvent aussi dans leurs commentaires parler de « citoyens ordinaires », de « Français » sans que l’on sache toujours ce que cela désigne.
On présente ici plusieurs enseignements que l’on peut tirer de ce travail. Pour une appréciation plus détaillée, il est nécessaire de se rapporter à l’étude originale, qu’on peut télécharger.
1. Le sentiment d’appartenir à une classe sociale n’a pas disparu contrairement à certaines allégations, mais on observe un déclin de l’identification des ouvriers à la “classe ouvrière” au profit de “classe moyenne”.
En 1966, 61% des personnes interrogées avaient le sentiment d’appartenir à une classe sociale. Il en est plus ou moins de même en 2010 avec 64%. Mais entre ces deux dates, le sentiment d’appartenir à la classe ouvrière s’est effondré, passant de 23% en 1966 à 6% en 2010. Dans le même temps, le sentiment d’appartenir aux classes moyennes a augmenté, passant de 13% en 1966 à 38% en 2010. Il y a un bouleversement de la façon dont les personnes s’identifient en termes d’appartenance de classe et ceci n’est pas dû au recul du poids du groupe ouvrier dans la population française. En effet, 51% des ouvriers disaient en 1966 appartenir à la classe ouvrière, ils ne sont que 17% en 2010. Et, 3% se disaient appartenir à la classe moyenne en 1966, ils sont maintenant 30% ! Ce bouleversement incite à s’interroger sur les changements subjectifs survenus dans la société française.
2. Le sentiment de “mal-vie”, s’est développé au cours des deux dernières décennies et a progressé fortement entre 2007 et 2010. L’inquiétude se généralise et ses contenus se déplacent.
Le sentiment que « les gens comme nous » vivent « moins bien qu’avant » atteint son niveau le plus élevé depuis 1966 pour atteindre un niveau spectaculaire en juin 2010. En 1966, 45% des enquêtés avaient l’impression que les gens comme eux vivaient mieux qu’avant. Le sentiment de vivre moins bien qu’avant apparaît pour la première fois entre 1978 et 1981. Après une rémission en 1982, il repart à la hausse et se stabilise autour de 60% entre 1994 et 1998. Il monte à 71% en 2008 lors du début de la crise. Ce sentiment de « mal-vie » présent dans tous les groupes sociaux et les tranches d’âge, atteint son maximum dans les catégories ouvrières, employés, artisans, commerçants et chefs d’entreprise (de 47% à 77% chez les employés, de 51% à 74% chez les ouvriers et de 54% à 71% dans la catégorie hybride artisans, commerçants et chefs d’entreprise).
Les inquiétudes sont en hausse et concernent principalement des préoccupations de type social et économique (aggravation du chômage 75% ; baisse du pouvoir d’achat 64%), mais aussi l’environnement, le cadre de vie. Celles liées à la perte d’autorité, l’insécurité et la crainte d’être envahis par les étrangers sont stables. Les cadres et les professions intellectuelles supérieures sont les moins inquiets.
En marge de ces préoccupations, on note une progression de l’inquiétude à propos de la puissance sans contrôle des marchés financiers internationaux pour tous les groupes sociaux, mais maximale chez les cadres.
Plus le niveau d’inquiétude augmente, plus se développerait l’hostilité au “libéralisme économique”, dont on ne sait pas très bien ce qu’il désigne, mais aussi les attitudes xénophobes et le rejet du système politique.
3. L’hostilité au libéralisme économique prendrait une connotation “anticapitaliste”, dont on ne sait pas très bien ce qu’elle désigne pour les auteurs, qui s’efforcent cependant de cerner les symptômes de cette hostilité à partir de certaines prises de positions des enquêtés.
Ainsi, la formulation « je pense qu’il faudrait changer complètement la société” recueille 56% d’accord en 2010, contre 46% en 2001.
Quant à la caractérisation négative du capitalisme, elle serait passée de 50% en 1988 à 64% en 2010.
En contrepoint, la valorisation d’un changement important associé à l’écologie (dont on ne peut savoir s’il peut signifier un changement de société ou un rejet du capitalisme), venait en tête en 2010, se révélant variable selon les catégories (massive chez les 18/24 ans, plus importante à gauche qu’à droite).
Le changement lié au socialisme était lui aussi valorisé en 2010, loin derrière l’écologie, davantage chez les 18/24 ans, à son minimum chez les 65 ans et plus (80% à gauche 30% au FN contre 21% à l’UMP et 24%au Modem).
La valorisation d’un changement associé au communisme est exprimée par seulement 18% de l’échantillon, et contrairement aux attentes, c’est chez les 18/24 ans qu’il recueillerait le plus d’approbation (27%). Même proportion chez les ouvriers, seulement 16% chez les cadres, 31% à gauche, contre 3% à l’UMP, mais 13% au FN.
L’hostilité aux immigrés aurait considérablement reculé, selon les auteurs. La crise, indiquent-ils « aurait dû » s’accompagner de réactions autoritaires et xénophobes mais ce n’est pas le cas. Toutefois, selon des enquêtes récentes, il semblerait que l’hostilité aux immigrés ait à nouveau crû en 2013.
4. Le rejet du système politique s’est développé mais il ne s’agit pas d’une dépolitisation
Les personnes interrogées expriment en 2010 un intérêt certain pour la politique, davantage que dans les années 60 contrairement aux idées reçues. On relève un pic historique (62%) en 2007 en relation avec les élections présidentielles et qui profitait davantage à la droite. Il avait atteint 64% en 2010 (mais seulement 39% chez les 18/24 ans contre 56% des 65 ans et plus).
Sans qu’on puisse parler de dépolitisation, s’expose dans les milieux populaires une réaction ambivalente déjà observée dans les années 1970 : d’un côté la politique est source de méfiance, (elle est dangereuse, faite par d’autres, abstraite), de l’autre, elle « nous » concerne dans ces incidences.
L’autopositionnement sur la dimension droite/gauche
L’autoposition sur la dimension droite – gauche était toujours en 2010, un moyen de repérage essentiel pour 2/3 des Français, malgré la crise et la perte de repères, « sa pertinence est loin d’avoir disparu », estimaient les auteurs. On doit cependant noter qu’en 2002, 75% des Français indiquaient que « les notions de droite et de gauche ne veulent plus dire grand chose ».
Toutefois, en juin 2010, 67% des Français acceptaient de se situer à gauche, à droite, ou au centre, 32% s’y refusaient (à noter que l’option « ni à gauche, ni à droite » n’a été introduite dans les enquêtes qu’à partir de 2007).
En 1978, 43% se disaient à gauche, 28% à droite, 30% au centre ou refus de répondre ; en 2002, 40% à gauche, 31% à droite, 30% au centre et sans réponse. Chez les non ouvriers, la gauche gagnait 4 points entre1978 et 2002. À l’inverse chez les ouvriers, le recul de la gauche est de 16 points (basculement vers le centre et non réponse mais pas vers la droite). Tout s’est passé comme si une proportion élevée « avait cessé de pouvoir ou vouloir s’identifier à un bord de gauche ».
On constate aussi de 2007 à 2010, une poussée de la réponse « ni à droite, ni à gauche » : en 2007, 23%, en 2010, 31%. Ce qui est notable, c’est qu’en 2007, la réponse gauche n’est plus principalement le fait des ouvriers et plus on est ouvrier, plus on se dit « ni à gauche, ni à droite ».
Le rejet du système politique, qui est souvent identifié au rejet des élites, atteint 58% pour ceux qui ne se situent « ni à droite, ni à gauche ». Il est massif pour « très à droite » (plus de 60%) et élevé pour « très à gauche » (43%).
5. La perte de confiance dans les responsables politiques et dans les partis s’est développée
À la question « les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ? », 15% répondaient « pas du tout » en 1978. Ils passent à 42% en 2010.
On ne fait confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays.
La confiance à la gauche et à la droite pour gouverner le pays se présente en 2010 comme faible. Déjà en 1997 (juste après l’élection législative qui avait porté la gauche au pouvoir), 46% des Français disaient ne faire plus confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays. En 2007, année d’élections présidentielles et législatives, ils sont 57% en mars, et 48% en mai. En 2010, ils sont 71%.
Cette défiance sans précédent affecte tous les groupes sociaux et plus particulièrement les catégories populaires et ouvrières et les tranches d’âge jeunes. C’est chez les “plus ouvriers” que la confiance en la gauche recule le plus, et c’est chez les non ouvriers que la perte de confiance en la droite est la plus importante.
Parmi ceux qui se disent ni à droite, ni à gauche, la confiance est proche de zéro (94%). Parmi ceux qui se situent à gauche, un sur deux ne fait pas confiance à la gauche, parmi ceux qui se situent à droite, un sur deux ne fait pas confiance à la droite. On observe donc une brutale perte de crédit de la gauche et de la droite politique parmi ceux qui acceptent de se situer sur la dimension gauche / droite.
On constate aussi que le niveau d’inquiétude est beaucoup plus élevé chez les défiants que chez les confiants. La critique des hommes politiques et le sentiment qu’ils « ne se soucient pas de ce que nous pensons » est maximale chez ceux qui refusent de se positionner sur l’axe gauche / droite et disent ne faire confiance ni à la gauche, ni à la droite.
On peut cependant continuer à exprimer une préférence pour tel ou tel parti.
À noter que le vote Front National en 1988, dépendait peu de la catégorie sociale, les choses se sont modifiées avec la crise, ce vote devient d’autant plus fréquent qu’on appartient aux catégories ouvrières et populaires. C’est dans les catégories ouvrières et populaires que ces progressions sont les plus marquées. Les enseignants sont ceux qui ont voté le plus pour la gauche et le moins pour le Front National.
Que Faire ? de Lénine (1901)
1 octobre 2013
Que Faire ?, brochure rédigée par Lénine en 1901, est un texte d’une grande importance pour saisir la nature des tâches à mener pour unifier et faire progresser les visées historiques des classes populaires. Les principes d’organisation qui y sont développés furent mis en œuvre par les révolutionnaires russes. Ils devaient, seize ans plus tard, rendre possible la direction éclairée du processus révolutionnaire. Faute de ces principes, ce processus n’aurait pu aboutir et se serait tourné en son contraire.
Aujourd’hui pour les classes populaires, en France et dans le monde, l’objectif stratégique que visaient les révolutionnaires de Russie demeure inchangé. Les conditions toutefois se sont modifiées. Il n’existe plus de principe unificateur capable d’orienter les luttes des classes populaires. Et l’on ne s’interroge même pas sur cette question, alors que c’est seulement en dégageant l’orientation juste à donner au mouvement des classes populaires que l’on peut réunir les conditions d’une réorganisation de la lutte d’ensemble. Une telle orientation en effet ne tombe pas du ciel, elle doit être forgée sur la base de la théorie, de l’analyse des conditions historiques, de la disposition des forces de classes, etc. Ces conditions, cette disposition des forces, ne sont pas dans la situation présente identiques à celles de la Russie du début du siècle dernier. Et, contrairement à ce qu’il en était il y a plus de cent ans, l’analyse contemporaine des conditions de la lutte fait défaut, alors qu’au cours de la décennie qui a précédé la parution de Que Faire ? (1890-1900), elle avait été menée dans ses grandes lignes, notamment dans des textes tels que Ce que sont les amis du peuple (1893-94) ou le Développement du capitalisme en Russie (1896-98).
Certes, au cours des années 1894-1898 en Russie, les tentatives pour former un Parti unifié avaient échoué. Comme aujourd’hui la confusion régnait en matière d’orientation, entraînant une désorganisation générale. Toutefois, contrairement à la situation actuelle, un travail de préparation théorique et d’analyse avait été conduit au préalable, depuis au moins une quinzaine d’années. Ce travail s’était accompli de façon plus ou moins séparée du mouvement spontané des classes populaires, qui, au début du siècle, avait pris son essor, mais de façon discordante, dans le désordre. Faute d’avoir fusionné avec la théorie, il tendait à s’épuiser, se diviser, sans orientation unitaire commune, correspondant aux données du possible historique. Les luttes étaient éparpillées, se focalisaient sur des revendications immédiates, ne parvenaient pas à fusionner en un seul grand courant.
Ce qui posait problème, ce n’était pas ces tendances spontanées du mouvement, processus inévitable, mais le fait que les organisations qui prétendaient diriger les luttes faisaient de cet éparpillement, de cette impréparation, ce désarroi, une théorie. Ils exaltaient la spontanéité, la dispersion entre tendances. Ils posaient aussi comme un axiome que les classes populaires n’avaient pas à s’engager dans la lutte politique générale, au sens historique du terme. Pour eux un mot d’ordre tel que « lutte contre le patronat et le gouvernement » constituait le fin du fin de la politique. De fait, ils s’opposaient à ce que le prolétariat et les classes populaires puissent élever leur activité politique, par une prise de conscience de l’ensemble des rapports sociaux, prise de conscience générale qui les rend à même de remplir leur rôle historique : la direction de l’ensemble du mouvement des différentes classes pour l’émancipation de toute la société. Il existait diverses façons de s’opposer à ce que le prolétariat puisse assumer ce rôle directeur. Certains feignaient de vouloir une révolution immédiate, hors de ses conditions concrètes de possibilité, sans se préoccuper de la disposition effective des forces de classes, et, d’ailleurs, sans vouloir le moins du monde se donner les moyens d’une transformation de la base économique de la société. D’autres encore « sonnaient le tocsin », pratiquaient un « terrorisme excitatif », etc.
L’apport spécifique de Lénine fut d’établir qu’il n’était pas possible de constituer un véritable Parti sans qu’une unité de vue ait été forgée, et de montrer que cette unité de vue se construisait sur la base d’une compréhension de l’ensemble du mouvement historique, de l’analyse de la disposition effective des forces de classes, de l’appréhension fine de l’évolution des situations concrètes. Faute d’une telle compréhension et d’une telle analyse, on pouvait certes parler de Parti, mais faute de direction unificatrice ce n’était qu’un mot. Lénine estimait en effet que seule l’unité d’orientation fonde la possibilité de l’organisation en classe et l’affirmation du rôle dirigeant du prolétariat.
Où en était le développement du mouvement révolutionnaire en Russie en 1901 ?
Pour saisir la signification et la portée de Que Faire ? il est nécessaire de saisir la nature des difficultés que visait à surmonter Lénine.
Que Faire ? a été écrit en 1901, publié en 1902, soit trente ans après ce que l’on a pu nommer le premier éveil de la classe ouvrière russe.
— Dès 1870, le mouvement de luttes des ouvriers contre les conditions du travail capitalistes avait débuté en Russie. De premières grèves avaient eu lieu, de premières organisations ouvrières créées, vite démantelées par le tsarisme.
— Tandis qu’à partir des années 1880, le mouvement ouvrier s’étendait, un premier groupe marxiste russe prit naissance : le groupe Libération du Travail en 1883. De 1884 à 1894, les marxistes ne se comptaient encore que par unités. Ils existaient sous forme de petits cercles, très peu ou pas du tout liés avec le mouvement ouvrier de masse. C’est cependant au cours de cette période de développement “intra-utérin” qu’ils élaborèrent les grandes lignes de la théorie et du programme révolutionnaire, de l’analyse de la disposition des forces de classes, contre les théories et programmes populistes qui dominaient alors [1]..
— De 1894 à 1898, l’essor du mouvement ouvrier fut conjugué avec un travail d’éducation politique, la lutte contre les conceptions populistes, préparée par le travail théorique, se développa plus largement et non plus seulement dans les cercles isolés. Une fusion (encore restreinte) de la théorie révolutionnaire et du mouvement des classes populaires conféra à la lutte un formidable essor. Elle aboutit à la création du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1898. Ce Parti toutefois n’existait encore qu’en effigie, de nombreux courants s’y affrontaient, il n’avait pas de ligne unificatrice.
— À partir de 1898, le mouvement des masses se développa encore, réclamant parallèlement un haut développement de la conscience politique. Mais du côté des dirigeants, la conscience des tâches historiques à mener s’était au contraire affaiblie. Ils se prétendaient tous marxistes, mais en réalité beaucoup n’en connaissaient que quelques bribes, ne s’adonnaient pas à l’analyse, ou tendaient à faire passer des simples points de vue pour des apports théoriques. Ils utilisaient la notion de “lutte de classes”, mais c’était pour émousser son contenu historique et la réduire à un bras de fer dans la lutte immédiate. Quant à leur usage de la notion de “Parti”, elle était purement formelle. Ils ne comprenaient pas que faute d’orientation unifiée, le Parti ne pouvait remplir de rôle directeur. Cet état de fait avait amené à la dispersion et la désagrégation du mouvement. Dans le Parti lui-même, un groupe la Rabotchaïa Mysl (la pensée ouvrière) défendait des thèses qui justifiaient l’émiettement organisationnel et le mépris de la théorie. On les appelait les « économistes ».
Ce courant était, comme tous les courants opportunistes, vague et difficile à saisir, il renaissait sous diverses formes. Lénine tout en caractérisant les tâches politiques et organisationnelles nécessaires au développement du mouvement, établissait que les “économistes” l’entravaient, et qu’il ne s’agissait pas de divergences de détail.
— La pénétration des conceptions énoncées dans Que Faire ? eut pour résultat la faillite de l’économisme et de son influence sur le mouvement d’ensemble. Les principes développés servirent à édifier le Parti qui devait conduire le prolétariat russe à se trouver à même de diriger le processus révolutionnaire.
Les tâches politiques des communistes et ce à quoi elles s’opposent
Quelques points essentiels dégagés par Lénine dans Que Faire ? méritent d’être soulignés.
Tâches vis à vis du mouvement spontané : Rapport entre spontanéité et conscience
Vis à vis de l’essor du mouvement spontané, indiquait Lénine, deux attitudes sont possibles :
— Ou bien on s’incline devant la spontanéité
— Ou bien on admet qu’elle impose aux révolutionnaires de nouvelles tâches théoriques, politiques, organisationnelles.
Les économistes s’inclinaient devant l’essor spontané, pratiquaient le « culte du spontané ». Par là, ils s’opposaient au développement de la conscience politique, qui seule permet de guider le mouvement et crée les conditions pour que les luttes se fondent en un seul courant général. Ne pouvant empêcher l’essor du mouvement spontané, les économistes essayaient de le maintenir à un stade primitif, prétendant « écraser la conscience par la spontanéité ». L’incitation des ouvriers au moindre effort, ne pouvait que renforcer l’influence des idéologies bourgeoises, le culte du spontané aboutissant ainsi à faire du mouvement ouvrier uninstrument de la démocratie bourgeoise, son arrière-garde.
À l’inverse, les léninistes voulaient élever la conscience politique, ils considéraient que la lutte spontanée n’est que la « forme embryonnaire du conscient », qu’en tant que telle, elle ne conduit pas directement à la conscience des buts, des tâches politiques à mener, des moyens pour reprendre l’initiative contre les classes qui les exploitent et les oppriment. Les tâches révolutionnaires ne consistaient pas en conséquence, à se prosterner devant l’essor spontané, à glorifier l’inconscience, mais à développer l’activité, afin d’élever le niveau général du mouvement. La force résidait dans l’éveil des masses, la faiblesse dans le retard de la direction politique sur les tâches théoriques, d’analyse, d’organisation.
Élever les ouvriers à la conscience politique la plus large
Les économistes, on l’a dit, ne rejetaient pas l’idée de Parti, ils ne voulaient pas que celui-ci élève de la façon la plus large la conscience politique des ouvriers, à l’aide de la théorie, de la compréhension des buts, des conditions et des moyens de la lutte. Ils craignaient de « s’éloigner d’un seul pas » de « ce qui est accessible » à la masse des ouvriers, ils voulaient se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », s’abstenant de traiter des questions théoriques et politiques générales. Ils se glorifiaient de l’idée de se mettre au niveau des ouvriers les plus arriérés, les cantonnant ainsi à subir l’influence des façons de penser bourgeoises. Les communistes au contraire ne craignaient pas d’élever la conscience des ouvriers au niveau de la théorie révolutionnaire et d’élargir leur horizon.
Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire
Le souci d’élever la conscience politique à la hauteur des tâches historiques, se fondait pour Lénine, sur la conviction, confirmée par la pratique, selon laquelle la conscience socialiste ne peut naître de l’intérieur du mouvement spontané, qu’elle résulte de la diffusion d’une vue générale, pénétrant “de l’extérieur”. De “l’extérieur” ne signifiait pas pour Lénine qu’il s’agissait d’inculquer dans le mouvement spontané des principes étrangers aux visées de la classe ouvrière, mais que seule la théorie, le marxisme, l’analyse, étaient à même de poser sur un plan général, historique, les “lois” de ce mouvement et de son évolution. Il fallait ainsi appliquer de façon spécifique la théorie à chaque formation historique, en raison des caractères concrets spécifiques propres à chaque pays, chaque moment de l’histoire. C’est en fonction de cette conviction que les marxistes russes, avaient forgé lors de la période précédente une théorie tenant compte tant des contradictions générales de l’époque historique, que des conditions concrètes en Russie, de la disposition spécifique des forces de classes en son sein.
Défense sans concession du marxisme et non « liberté de critique »
Ceux qui voulaient réserver aux ouvriers la lutte purement économique, étaient aussi ceux qui, plus ou moins ouvertement, réclamaient le droit de critiquer la théorie marxiste et ses développements, au sein même du Parti. Ils se réservaient pour leur part un « marxisme légal », un « marxisme de librairie », contraire à son contenu. Cette édulcoration ou ces dénaturations répandues au sein du mouvement ouvrier conduisaient à en faire un appendice du mouvement libéral. Au lieu d’appliquer le marxisme à la situation concrète, ils plagiaient les idées du courant opportuniste international, et sous couvert de « liberté de critique », le révisaient, ce qui créait des conditions pour frayer la voie aux idées bourgeoises dans un mouvement ouvrier encore peu éduqué.
Orientation politique et non “trade-unioniste” [2].
Le but historique visé par les communistes est l’instauration d’un mode de production socialiste. Mais en Russie à l’époque, les communistes devaient se préoccuper des conditions qui faisaient qu’un tel but pouvait ou non être effectivement atteint dans l’immédiat, ou du moins rapproché. En Russie, au début du xxe siècle, la révolution démocratique bourgeoise n’avait pas été accomplie comme elle l’avait été en France à la fin du xviiie siècle. Ainsi le but immédiat au début du xxe siècle, ne pouvait être l’édification séance tenante du socialisme. Compte tenu des conditions, un objectif plus proche devait être visé : le renversement du tsarisme, un tel renversement ouvrant la voie à la réalisation des tâches de la révolution bourgeoise et par suite au socialisme. Le prolétariat ne devait pas méconnaître l’importance stratégique de cette tâche, il devait saisir la nécessité de se dresser contre le tsarisme, et de prendre la direction de la lutte des autres couches du peuple en vue de l’abattre.
Pour les économistes au contraire, la lutte politique contre le tsarisme devait concerner au premier chef la bourgeoisie libérale, c’est elle qui était supposée en prendre la direction, les ouvriers devant se borner à servir de force d’appoint, et à se concentrer sur la lutte pour les réformes, ou « la lutte économique contre la patronat et le gouvernement ». Pour le courant “économiste”, les ouvriers ne devaient pas se mêler des questions de grande politique, celle qui porte sur l’ensemble des rapports sociaux, on leur assignait de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique », non de viser à un rôle directeur sur les affaires qui concernent l’ensemble de la société. La position « économiste » de ce fait, répondait au souci de la classe bourgeoise de conduire pour son propre compte, et elle seule, la lutte politique d’ensemble.
Or pour Lénine, la lutte politique ne pouvait pas se borner à être le simple exécutif de la lutte économique immédiate. Selon lui, le terrain politique constituait le lieu général où se dirige la lutte (de longue haleine) pour la transformation générale de l’ancienne société et la construction de la nouvelle. Dans cette perspective, la lutte économique devait être subordonnée aux objectifs politiques, elle n’était pas pour lui « le meilleur moyen » d’entraîner les masses à la lutte politique véritable.
Cette façon de concevoir la nature de la lutte politique se posait en cohérence avec la conception selon laquelle la conscience vient de l’extérieur du mouvement spontané, des combats économiques immédiats, nécessairement morcelés. La conscience politique ne peut venir que sur la base d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société. Les « révélations politiques » sur toutes les classes qu’il préconisait, supposent un dévoilement de leurs rapports réciproques, de la nature des visées que chacune d’elle défend (indépendamment des discours), de leur signification historique, toutes choses que l’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, de combats locaux et catégoriels. Or, seule cette vision d’ensemble permet aux classes populaires de se rendre à même de maîtriser consciemment l’ensemble du développement de la société, à toutes les étapes, d’être réellement à l’avant-garde du mouvement historique.
Travailler à élever d’emblée la conscience des classes populaires au niveau le plus général, comme le requérait Lénine, contredisait les thèses de ceux qui voulaient et veulent rabaisser la lutte au seul niveau des « résultats tangibles », faire passer le prolétariat « graduellement » de la lutte économique à la lutte politique, lui déniant la possibilité de maîtriser son propre mouvement historique.
Organisation visant un but historique ou travail au jour le jour
À la soumission au spontané, aux thèses des économistes, correspondaient des formes d’organisation étroites, sans perspective historique, des méthodes artisanales d’organisation, sans orientation unifiée, sans plan d’action. Les courants spontanéistes et économistes maintenaient la lutte à ce niveau étriqué, arguant du fait que n’existaient pas de conditions favorables pour un travail avec des perspectives plus larges.
C’était nier le rôle de l’orientation dont dépend le travail d’organisation, et les tâches qui en découlaient. Car ce qui manquait en réalité, ce n’étaient pas les possibilités d’essor du mouvement, ce qui faisait défaut c’était l’absence de préparation de ceux qui prétendaient l’orienter. Ce qui manquait pour transformer la lutte spontanée en lutte de classe, c’était la direction d’une organisation dressant des perspectives générales, ayant un plan d’action rigoureusement élaboré, qui assure énergie et continuité à la lutte, contre l’émiettement, la dilapidation des forces dans des luttes sans perspective.
Ces carences, ces défauts, se manifestent périodiquement dans l’histoire, et les thèses qui les légitiment se renouvellent à peine, comme on le constate aujourd’hui. Il y a toujours à lutter contre les conceptions qui prônent l’étroitesse en matière d’organisation, étroitesse qui n’est pas fonction du nombre, mais de la myopie politique de ceux qui prétendent exercer un rôle de direction au sein des organisations. Quand la conscience des tâches à mener est claire, l’impréparation, le faible nombre de dirigeants et militants, ne sont que demi-mal. Guidés dans leur tâche, ceux-ci persévèrent malgré les échecs, ils ne se laissent pas troubler par la longueur du travail et les périodes de reflux. Par contre, lorsque la conscience des tâches à mener s’obscurcit, c’est le recul, la désagrégation, quels que soient le nombre de militants et les efforts qu’ils déploient.
« Sonner le tocsin » ou préparer les conditions d’une conquête de l’initiative historique
À « l’économisme modérateur » répondait en écho, comme aujourd’hui, le « terrorisme excitatif », qui « sonne le tocsin », appelle à l’assaut immédiat, prétendant qu’il est trop tard pour faire l’éducation révolutionnaire des masses, et qu’il faut seulement « exciter » à la lutte. Mais les ouvriers n’avaient pas besoin d’être « excités », ils l’étaient suffisamment par les conditions qui leur était faites dans le mode de production capitaliste et le régime d’oppression tsariste.
Cela ne signifiait pas que les communistes aient refusé la perspective d’un assaut comme le faisaient les économistes modérateurs. Mais cet assaut, dans la mesure où ils voulaient se trouver dans les conditions de l’emporter, et non d’être battus, anéantis, il convenait de le préparer, en ayant conscience des conditions réelles de la lutte, en éduquant, mobilisant, concentrant les forces, les disciplinant, les unissant en fonction d’un but commun, en une seule force capable à terme d’ébranler et de faire choir tout le régime social.
Ils remplissaient ainsi leur fonction historique qui n’est ni de modérer, ni d’exciter, mais de dresser une orientation capable de regrouper, éduquer les multiples ruisselets des luttes, afin de pouvoir, une fois les conditions réunies, les transformer en un torrent irrésistible, afin de réaliser les visées historiques du prolétariat, conformes à l’intérêt de toutes les classes populaires.
Diriger le mouvement et non se mettre à sa remorque : former l’organisation révolutionnaire
Selon Lénine, il ne fallait pas confondre l’organisation d’ensemble des ouvriers et l’organisation spéciale des révolutionnaires. Il convenait, dans les conditions de l’époque et du lieu, de commencer par édifier une forte organisation de révolutionnaires, centralisée, disciplinée, unie, pour assurer la stabilité et la direction du mouvement dans son ensemble. Les économistes en revanche voulaient d’abord créer de vastes organisations locales, qui ensuite pourraient être unifiées. Mais rétorquait Lénine, l’union ne peut s’effectuer sans fil directeur, c’est-à-dire sans orientation commune, sans “ligne” commune à suivre. Si, à la rigueur des communistes déjà solidaires, expérimentés peuvent se passer d’un fil directeur, d’un cordeau pour édifier une organisation, des éléments éparpillés, désunis, inexpérimentés ne peuvent s’en passer s’ils ne veulent pas que l’édifice s’écroule à la moindre attaque ou au moindre aléa de la lutte.
Il fallait ainsi, afin d’être à même de maintenir l’orientation unificatrice, constituer une organisation de révolutionnaires, en nombre restreint, possédant suffisamment de connaissances théoriques d’expé-rience politique et d’habitude d’organisation. Toujours en fonction des conditions concrètes de la Russie tsariste ces révolutionnaires devaient être rigoureusement sélectionnés et savoir travailler dans la clandestinité. Cette organisation resserrée, unifiée, telle que la projetait Lénine, se révéla effectivement à même d’exercer une influence sur un vaste réseau d’organisations périphériques, comprenant une masse d’adhérents, entourées du soutien de très nombreux travailleurs. Plus ces organisations étaient vastes et ouvertes, plus leur influence révolutionnaire put s’y développer.
Trouver le bon maillon pour donner une direction et ne pas attendre qu’elle surgisse des événements
En politique, tous les maillons s’enchaînent, mais on peut tourner en rond, jusqu’à ce que, par leur pratique propre, les responsables de l’orientation générale — c’est précisément leur rôle —saisissent « le bon maillon », celui qui, une fois tenu en main, assure le maintien de toute la chaîne, celui qu’il est le plus difficile à faire lâcher au milieu de toutes les vicissitudes de la lutte. Quand on a trouvé ce maillon, il faut alors disait Lénine s’y cramponner.
Le maillon à saisir se présentait alors sous la forme de la création d’un journal organisateur, unificateur, un organe central des communistes pour toute la Russie : l’Iskra (l’Étincelle). Cet organe devait dresser les perspectives générales de la lutte, un “cordeau” pour les tâches essentielles à mener.
Les économistes rejetaient cette conception d’un organe directeur et la qualifiaient de direction « autocratique ». Ils accusaient l’Iskra de vouloir privilégier « les idées brillantes et achevées » (c’est-à-dire la délimitation des tâches historiques, les rapports entre classes, etc.), aux dépens de « la marche progressive, obscure, quotidienne » (la lutte revendicative au jour le jour). Ils reprochaient en fait à l’Iskra de vouloir élever la conscience des ouvriers à la hauteur de leur rôle historique, d’élargir leur horizon à l’aide de la théorie et de l’analyse, de vouloir les organiser pour la lutte politique à l’échelle de toute la Russie.
L’Iskra en dégageant le fil directeur, parvint cependant à jouer son rôle « d’organisateur collectif ». Donnant une vue d’ensemble, il devait permettre de répartir les tâches, combler les lacunes, échanger et synthétiser les expériences, économiser des efforts, créer une réelle unité politique contre l’hétérogénéité des cercles locaux et des tendances divergentes. Ce maillon, pour peu que l’on s’y cramponnât, était difficile à faire lâcher car il dressait une orientation commune, appuyée sur un travail théorique, son application aux diverses étapes de la lutte.
Portée de Que Faire ? aujourd’hui.
Selon le Manuel d’histoire du Parti communiste bolchevik, la portée historique de Que Faire ? vient de ce que dans cet ouvrage :
« Lénine a le premier dans l’histoire de la pensée marxiste, mis à nu jusqu’aux racines les origines idéologiques de l’opportunisme, en montrant qu’elles revenaient avant tout à s’incliner devant la spontanéité du mouvement ouvrier et à diminuer l’importance de la conscience socialiste dans ce mouvement. »
Le manuel insiste aussi sur le fait que Lénine a « porté très haut l’importance de la théorie, de l’élément conscient, du Parti en tant que force qui dirige le mouvement ouvrier et l’imprègne de son esprit révolutionnaire »
Il a « justifié ce principe fondamental d’après lequel le Parti marxiste, c’est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme ».
En plus de cette portée universelle de Que Faire ? d’autres enseignements peuvent être tirés pour la lutte des classes populaires en France aujourd’hui, en les rapportant aux conditions concrètes de la situation, et notamment au fait que la disposition des forces classes aujourd’hui n’est pas du tout celle qui prévalait dans la Russie du début du xxe siècle.
Avec le développement de l’impérialisme, la croissance des couches sociales vivant de la rétrocession de plus-value a été considérable. Elle a nourri le développement de courants “opportunistes”, un peu comparables à ceux que décrivait Lénine, et qui, comme tels, ne veulent pas élever la conscience des classes populaires à la hauteur des tâches historiques, préférant les confiner dans une « marche progressive, obscure, quotidienne », dans une lutte immédiate pour des revendications spécifiques.
Si l’on met en parallèle la situation actuelle avec celle des communistes russes en 1901, on peut constater que les divers courants opportunistes ont fini par dominer toute la scène. Il existe toutefois de grandes différences entre la situation d’alors et la nôtre. La disposition des forces de classes et les perspectives effectivement révolutionnaires sont très différentes. Ceci pour des raisons objectives, mais aussi pour des motifs subjectifs. En effet, au regard des orientations, contrairement à ce qui s’était construit en Russie, avant la formation du Parti, ceux qui se sont déclarés communsites dans la période contemporaine n’ont pas élaboré dans ses grandes lignes une théorie, une analyse, un programme, adaptés à la situation historique. Le retard des révolutionnaires en France sur les besoins de la lutte des classes populaires n’est pas un simple retard, c’est un gouffre. Les courants contraires à l’élévation de la conscience générale des classes populaires occupent aujourd’hui toute la scène. Tandis que les tâches politiques et organisationnelles se présentent comme étant plus à l’ordre du jour que jamais, plus vitales que jamais.
« Économistes modérateurs » ou « terroristes excitatifs » qui parlent de « donner l’assaut » (pour défendre des avantages catégoriels), se rejoignent hier comme aujourd’hui, par leur refus d’élaborer sérieusement des perspectives politiques, tout en travaillant à maintenir les classes populaires dans un statut mineur. Quelques petits groupes sincères, ça et là, tentent parfois de diffuser des bribes de marxisme, sans voir que les orientations correspondant à la situation historique, à la réalité des rapports de classes, ne sont pas dressées, que par conséquent le mouvement ne peut que régresser, et être fourvoyé sur de fausses pistes.
La plupart en appellent comme les économistes de 1901, à la « marche progressive, obscure, quotidienne », qu’ils enjolivent parfois de quelques bribes de marxisme, contre « les idées brillantes et achevées ». Mais est-ce en opposant « le travail vivant dans une usine » ou une autre, lui-même en réalité fort étroit, qu’on masque la carence, l’absence d’efforts, l’impréparation, l’ignorance, le retard sur la réalisation des tâches historiques nécessaires. Et ce qui n’est que demi-mal lorsqu’on travaille à y remédier, devient un mal absolu lorsqu’on tente d’ériger ces carences en théorie. Faut-il rappeler que l’orientation, les principes réellement unificateurs ne sortent pas tous cuits des cerveaux, et qu’on ne les ramasse pas non plus par hasard “au cul d’un camion”.
Aujourd’hui que le travail sur le plan théorique, politique, n’est encore qu’embryonnaire, que ceux qui s’attellent à le faire progresser ne se comptent que par unités, comme il en était le cas en Russie à la fin du XIXe siècle, il faut une nouvelle fois refuser de céder à la facilité, celle que prônent ceux qui veulent rétrécir l’horizon des classes populaires au niveau de ce que tolère la bourgeoisie, ceux qui ne veulent pas que ces classes accèdent à une conscience politique générale, ceux qui veulent « écraser la conscience par la spontanéité ». Et dans le domaine de la lutte politique, le bon maillon à saisir pour progresser, est toujours d’accroître sa propre activité, de travailler à forger une orientation unificatrice, correspondant à ce qui est historiquement nécessaire et possible.
- 1. Les populistes ne comprenaient pas les tendances du développement économique de la société. Ils prétendaient que le socialisme viendrait en Russie par la communauté paysanne. Ils entravaient le développement de la conscience politique du prolétariat, quant au rôle dirigeant qu’il avait à jouer dans l’histoire.↵
- 2. On entend ici par « politique trade-unioniste », « l’économisme » ou ce que l’on nommerait aujourd’hui une politique limitée à des objectifs purement syndicaux. Il s’agissait pour un Parti de substituer à ses tâches politiques générales, des revendications se limitant à la dénonciation du patronat et du gouvernement (pour la vente plus avantageuse de la force de travail, de meilleures conditions de vie et de travail, etc.)↵
Comment je suis venue à la politique
1 octobre 2013
J’ai vécu à la campagne toute mon enfance et une partie de ma jeunesse. Le bourg était composé pour l’essentiel de fermes (petites et moyennes), sans oublier les artisans et quelques petits commerces. Je suis née dans une famille nombreuse (neuf enfants). Ma mère était souvent malade et mon père peu assidu au travail. Les enfants plus jeunes étaient pris en charge par les aînés. Enfants, nous participions aux travaux des champs. Ainsi, nous gardions le troupeau de vaches d’un fermier pour quelques piécettes que notre père empochait. Je me souviens que le fermier nous donnait un quignon de pain pour le chien de berger, lequel quignon finissait presque toujours dans notre estomac affamé. Nous aurions pu nous retrouver à l’assistance publique mais nous sommes restés tous ensemble. Dès mon enfance, j’ai pris conscience qu’il existait différentes couches sociales qui posaient le principe de l’inégalité. Pourquoi, par exemple, certains ont à manger tous les jours sans se soucier du lendemain et d’autres non ?
L’école publique a été la grande chance de notre enfance. Elle nous a instruits et préparés à affronter la vie. Du fait de l’absence du rôle éducatif de nos parents, seuls nos instituteurs nous ont inculqué outre l’instruction de base, le sens des valeurs fondamentales que sont le respect, le sens du travail, etc. Tout ceci constitue un socle qui nous sera utile toute notre vie et qui, en ce qui me concerne, ne sera pas étranger à mon intérêt pour la politique (en particulier mon intérêt pour la vie publique, l’intérêt général).
Mon instituteur a favorisé mon départ d’abord au lycée technique (formation de secrétaire, CAP), puis en m’orientant vers une société d’assurance dans la ville voisine où j’ai fait toute ma carrière dans le secrétariat. J’y ai continué à me perfectionner professionnellement. C’est dans ce cadre professionnel que j’ai entendu parler pour la première fois de syndicalisme et de politique. Il n’y était question que de “syndicalisme maison” où l’on n’abordait aucunement les problèmes généraux de la société. A ce moment de ma vie et dans ce contexte (la prospérité s’affichait partout), il était de bon ton “d’être de gauche”. On parlait “droite”, “gauche”, le communisme étant mis au ban de la société. Dans mon entreprise, les communistes étaient peu nombreux, ignorés, voire même méprisés. La politique me semblait alors peu importante. J’étais dans “ma petite bulle”. Puis, ma découverte des conflits sociaux — qui n’ont fait qu’empirer — m’a fait revivre le sentiment d’injustice sociale de mon enfance. J’ai donc commencé à comprendre que la prospérité — réelle — de notre entreprise ne correspondait pas à la situation générale, et qu’en fait rien de fondamental n’avait changé. Devant la dégradation dramatique de la situation générale, mes interrogations sont devenues de véritables préoccupations. Une volonté de comprendre d’abord, d’agir ensuite, s’est imposée à moi. Bien sûr, je n’avais à l’époque aucune idée de la façon dont je pouvais contribuer à faire évoluer quoi que ce soit. À l’image de mon entourage, j’étais certes intéressée mais résignée. Mais que faire ? Et avec qui ?
Récemment, à l’issue d’une discussion politique, un ami m’a proposé un numéro de Germinal. Puis, après lecture, nous en avons longuement parlé. Cette lecture m’est tout de suite apparue comme “une mine d’informations et d’explications” auxquelles je n’avais jamais eu accès et qui me permettait de mieux commencer à comprendre la situation générale actuelle de la société : mieux comprendre le rôle et la place du capitalisme dans toutes les couches de la société, mieux comprendre que la résolution des problèmes sociaux est impossible dans ce contexte. Je dois préciser que le contenu de Germinal me semble “objectif”, ce qui est essentiel, et qu’il est de nature à instruire, à éclairer. Germinal explique, justifie ses positions, et c’est très important, Germinal, ce n’est pas une opinion parmi d’autres.
Je suis donc aujourd’hui convaincue que ce n’est pas en aménageant le capitalisme qu’on résoudra les problèmes sociaux et politiques. La politique joue un rôle très important. Seules des perspectives politiques permettront de nous sortir du “marasme actuel”. Mon niveau de conscience est encore très faible mais je compte sur Germinal pour progresser. De nombreuses questions difficiles trottent dans ma tête. Par exemple comment mettre en œuvre un autre système social ?
L’inquiétude des classes populaires. De quoi demain sera-t-il fait ? Dans la situation actuelle, qu’est-il possible de faire ?
1 octobre 2013
La crise générale du capitalisme qui s’est révélée en 2008 n’est pas terminée, les causes qui l’ont suscitée sont toujours à l’œuvre. Comme en 1929, il s’agit de l’aboutissement d’une crise majeure, préparée par une suite de crises qu’on peut considérer comme “mineures”. Elle ne peut être surmontée avec les “recettes” habituelles. Grandes ou petites, de telles crises sont inhérentes au mode de production capitaliste, aux contradictions internes qui le fondent, ceci depuis le début de son extension qui remonte à plus de deux siècles. Elles ont des incidences désastreuses sur l’économie du pays, sur les conditions de vie de la population, au premier chef pour les classes populaires. Pour que celles-ci puissent orienter leur lutte, il est nécessaire de se préoccuper des conditions réelles au sein desquelles elle se déroule, savoir ce qu’il est possible d’envisager, de faire, dans la situation historique actuelle.
Dans de précédents numéros et dans le supplément au numéro 8, Germinal a consacré plusieurs articles à l’analyse des déterminations objectives des problèmes qui se posent dans la société, la nation. Les conditions “subjectives”, celles qui dépendent des “sujets” humains que nous sommes, sont aussi à prendre en compte. Quelles sont aujourd’hui les préoccupations des diverses catégories de population, notamment depuis le changement d’équipe au pouvoir en mai-juin 2012, c’est ce qu’il nous est apparu important d’essayer de dégager, à partir de diverses sources (enquêtes menées par divers instituts d’opinion publique et investigations conduites autour de Germinal).
Les déceptions et les craintes exprimées au sein des classes populaires
Lors des élections présidentielles et législatives de 2012, la précédente équipe gouvernementale a été congédiée par une petite majorité de votants, portant les socialistes au pouvoir. Pour autant les problèmes essentiels qui se posent et les motifs d’inquiétude qu’ils suscitent n’ont pas été supprimés, pour certains, ils se seraient plutôt aggravés.
On a parlé de la désillusion de ceux qui avaient fait le choix de voter pour la gauche. Il n’est pas certains que tous attendaient vraiment une amélioration de leur situation :
« Pour être déçu, il fallait attendre quelque chose, je n’attendais rien ».
« Ils [les socialistes] parlaient de trouver des solutions, mais [ce n’était] que des paroles »
Plusieurs estimaient d’ailleurs que les problèmes actuels de la société n’étaient pas imputables à un gouvernement donné, ou à un homme, quels qu’ils soient :
« la crise ce n’est pas la droite ou la gauche, ou Sarkozy, c’est la crise à cause du capitalisme ».
Beaucoup d’électeurs, y compris parmi ceux qui ont opté pour le changement de majorité, ne nourrissaient pas d’illusions. Une certaine déception s’est cependant exprimée. En mars 2013, moins d’un an après les élections, un sondage établissait qu’il existait, parmi les électeurs qui avaient porté leur choix sur François Hollande, 44 % de “déçus” (68 % pour l’ensemble des électeurs). La plupart estimaient que les promesses ne seraient pas tenues.
À cette déception a pu succéder la colère, les reproches adressés à la nouvelle équipe au pouvoir concernant parfois moins sa capacité à redresser la situation que le fait d’avoir fait miroiter des mirages :
« on a l’impression [d’avoir été et] d’être pris pour des imbéciles »
« la gauche, ils sont grillés […] les socialistes c’est fini, ils ne tiennent pas leurs promesses ».
Certains peuvent aussi déplorer l’irréalisme des solutions proposées, le fait qu’il n’y ait pas d’orientation claire.
« Ils ont fait croire qu’il y avait d’autres solutions, qu’on pouvait continuer à dépenser sans compter, sans produire », « on ne comprend pas où ils veulent aller. »
Des griefs plus précis sont adressés au président de la République ou au gouvernement, le fait qu’ils tendent à diviser la société au profit de leur électorat, ou de leurs “clientèles”, au détriment des nécessités communes.
« Le mariage homo, ça c’est la promesse tenue en tout premier, mais ça divise plutôt. »
« Ils se servent en premier, tant pis pour les autres. »
« On piétine les citoyens en les écrasant d’impôts et de taxes, sans toucher aux droits acquis des nantis, et en justifiant par le bien commun. »
Même du côté de l’électorat privilégié par le gouvernement socialiste, les fonctionnaires, une certaine déconvenue, un dégrisement, se fait entendre : « le gouvernement a pris des engagements à l’égard de la fonction publique et il ne les respecte pas ».
La montée de l’inquiétude
Le sentiment d’inquiétude générale que les enquêtes révèlent est bien antérieur au changement de gouvernement. Selon une enquête de Guy Michelat et Michel Simon (voir note de lecture dans ce numéro), les inquiétudes étaient en hausse depuis de nombreuses années, la survenue de la crise en 2008, n’ayant fait que les rendre plus évidentes et obsédantes.
Selon ces auteurs, le sentiment d’inquiétude porte principalement sur les questions économiques (emploi, chômage, dégradation des conditions de vie). Ce sentiment laisse transparaître une forte appréhension à l’égard de l’avenir. En 1966, 45 % des personnes interrogées estimaient que « les gens comme eux vivaient mieux qu’avant », seulement 28 % « moins bien ». Le sentiment « vivre moins bien » a commencé à se développer en 1978-81, avec une rémission en 1982. Il est reparti à la hausse : entre 1994 et 1998, 60 %, pour s’accroître fortement en 2008 avec le début de la crise majeure du capitalisme. Quel que soit l’âge et le groupe social, l’expression d’un tel « mal vivre » s’expose, atteignant son maximum au sein des catégories ouvrières et populaires (entre 70 et 77% en 2011).
La question de l’endettement du pays, la perception de l’accélération du déclin de la France (un Français sur deux le jugerait inéluctable), l’impression de la perte de protection que constituait le cadre national, la peur de l’avenir, sont au cœur des préoccupations.
La formulation « on va droit dans le mur » est souvent proposée. Certains parlent du risque de « mort de la France ». Plus généralement, il y a perte de la croyance en une maîtrise possible du futur, la perte d’espérance en la possibilité de changer les choses. Ce souci s’expose avec beaucoup de force dans la catégorie des ouvriers et employés. Il se présente avec moins d’acuité au sein des personnels de la fonction publique (notamment cadres) qui semblent moins affectés par les effets de la crise capitaliste et projettent pour certains des modes de résolution idéaux, sans se soucier vraiment de leurs conditions de réalisation (Voir dans le supplément l’enquête portant sur les représentations communes du capitalisme).
La progression de l’inquiétude est mise en relation par l’historien Michel Winock avec celle qui pouvait être ressentie au cours de la dépression des années 30, ou de celle des années 1880. Bien que les conditions historiques ne soient pas exactement comparables, de mêmes problèmes s’imposaient alors à l’ensemble de la société : caractère mondial de la crise, concurrence généralisée, détérioration de l’économie, chômage massif, difficultés budgétaires de l’État, étranglement de la petite production et du petit commerce. Selon lui, les résultats de l’enquête réalisée par Ipsos (janvier 2013) auquel on se réfère ici, mettent au jour ce qui hante la société française « la peur du présent et de l’avenir ».
Exacerbation de la défiance envers la politique (gouvernement, partis, syndicats, medias)
Plusieurs enquêtes ont révélé qu’il n’y a pas de rejet de la politique, une “dépolitisation” des classes populaires, comme on l’imagine et le dit souvent, mais plutôt une exacerbation de la défiance à l’égard des gouvernements, partis, ou syndicats, quelle que soit leur tendance. On leur fait grief d’être exclusivement centrés sur leurs propres intérêts : « Ils travaillent pour eux-mêmes », « ils ne font que défendre leurs propres intérêts et non le bien du pays », « c’est pour leurs intérêts particuliers et non communs ».
On leur impute d’être « coupés de la réalité », « de nos problèmes », ne tenant pas compte de ce qui est possible, incapables de « régler les questions de fond », « ils n’ont pas pris la mesure de la situation », « c’est du rêve », « rien de concret à offrir », « gauche et droite se ressemblent, aucune vision pour le futur, du bricolage, du raccommodage, des promesses à court terme », « des mesures bidon ».
Selon les enquêtes conduites par Guy Michelat et Michel Simon, à la question « les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ? », seulement 15% en 1978, répondaient « pas du tout », en 2010, ils étaient 42%.
Déjà en 1997, après l’élection législative qui avait porté la gauche au pouvoir, 46% disaient ne plus faire confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays. En 2007, année d’élections présidentielles et législatives, ils étaient 57% en mars, et 48% en mai, ils étaient 71% en 2010.
La défiance envers les divers gouvernements et partis politiques, comme envers les syndicats affecte tous les groupes sociaux, plus encore les catégories ouvrières et populaires. Parmi ceux qui proclamaient ne se situer ni à droite, ni à gauche, la confiance est proche de zéro (94%). Parmi ceux qui se situent à gauche, un sur deux ne fait pas confiance à la gauche, parmi ceux qui se situent à droite, un sur deux ne fait pas confiance à la droite.
Au-delà du monde politique, le discrédit et la suspicion touchent aussi la presse, les journalistes, les medias dans leur ensemble. On estime que pour la plupart ils ne sont pas objectifs, qu’ils ne sont que des porte-paroles au service de tel ou tel courant, enfermés dans leur petit monde, coupés des préoccupations du plus grand nombre.
L’écart grandissant entre les préoccupations des classes populaires et le monde politique régnant, l’impression que celui-ci ne poursuit que ses propres intérêts, le fait de se sentir pris “pour des imbéciles”, alimente un rejet qui peut aller jusqu’à l’hostilité déclarée. Dans un tel climat de défiance, une part belle est laissée aux organisations qui prétendent se situer en extériorité. Pour un certain nombre de catégories urbaines, liées à la fonction publique, syndicalistes, personnels aux statuts instables, la gauche radicale sert alors d’exutoire. Pour les classes populaires, le Front National peut en faire office [1].
Les politistes ont glosé sur la “montée” de ce Parti, principalement auprès des électeurs ouvriers, employés. Une telle montée est à mettre en rapport avec la défiance affirmée à l’égard du monde politique. Elle n’est pas à imputer aux électeurs, mais aux causes qui l’alimentent et qui ressortent de ce monde lui-même. Les mouvements radicaux à gauche, comme le Front National, ne sont cependant pas extérieurs à celui-ci. Ils se sont seulement révélés capables de spéculer sur cette défiance, sur la base d’un conglomérat de mécontentements.
Parmi les électeurs qui se prononcent pour le Front National, tous ne sont pas nécessairement dupes. Leurs affirmations, qu’ils tiennent à opposer publiquement face aux nouveaux « bien pensants », expriment parfois leur désespérance, un ressentiment irrémissible.
« J’avais voté Sarkozy, je m’en mords encore les doigts, j’ai voté Hollande, il nous roule dans la farine ; alors aucune crainte, avec Marine, ça ne peut pas être pire qu’avec les deux autres. »
« J’ai toujours voté à gauche, avec les socialistes, c’est pire que tout, la prochaine fois je ne voterai pas ou je voterais à droite ou pour l’extrême droite. »
Il est nécessaire de saisir que le relatif succès du Front National tient d’abord à ce qu’il n’existe pas, face à lui, de mouvement populaire organisé, dressant ses propres perspectives, indépendantes, situées dans l’ordre du possible. L’exutoire que constitue, faute de mieux, le vote en faveur de ce parti, vaut sans doute, en creux, comme appel à une réorganisation des classes populaires qui leur permette de dresser des orientations pour l’ensemble de la société, dont elles constituent les piliers.
Qu’est-il possible de faire dans la situation historique actuelle ?
Le besoin d’une « remise en ordre », d’un « redressement de la situation du pays », peut prendre la forme d’une “demande d’autorité”, ainsi que le signalent des commentateurs sur la base de sondages d’opinion. Pour certains d’entre eux, il s’agit de l’expression d’une « crispation autoritaire », d’une « droitisation » de l’élément populaire. Une telle « demande d’autorité » ne s’en trouve pas moins exposée au sein de toutes les catégories sociales, à droite comme à gauche, et quel que soit l’âge. Elle s’énonce par l’adhésion à des formules telles que : « l’autorité est une valeur trop souvent critiquée », ou, « [il y a besoin] d’un vrai chef pour remettre de l’ordre ».
Pour peu que l’on se préoccupe vraiment du sens réel de ces formules, on constate qu’elles peuvent recouvrir le besoin d’un rétablissement de la politique dans son objet propre, la nécessité d’orientations et de décisions forgées sur la base d’une vision claire de la situation, entées sur le réel, le possible, et conformes à l’intérêt général.
La remise en ordre est souvent envisagée dans le cadre de la nation elle-même, en tant que forme et lieu historique le plus adapté pour poser et s’efforcer de porter remède aux difficultés de la population.
« Il faudrait redresser le pays », « ça ne sert à rien de repousser le problème à l’extérieur du pays, monde ou Europe », « la solution, si solution il doit y avoir, est à chercher en France ».
Pour certains spécialistes de science politique, de telles exigences “nationales” sont caractérisées comme autant de manifestations de « frilosité », de « tentations du repli national », de « crispations identitaires ».
Les soucis de remise en ordre, de redressement de la situation, qui sont formulés au sein des classes populaires se positionnent dans le registre du souhaitable. On n’ignore pas que les souhaits ne suffisent pas et qu’ils ont peu de chance pour l’heure de se réaliser. Dans le contexte actuel, si l’on demeure dans le registre du réel, du possible, il est difficile d’imaginer ce que l’on pourrait faire, effectivement, pour changer l’ordre des choses dans l’intérêt des classes populaires. Il faudrait pour cela comme le disent certains, « que ce soit le peuple qui dirige ». Mais comment faire pour qu’il en soit ainsi ? Comme le suggère un ouvrier, la parole et les aspirations émanant des classes populaires, ne sont plus entendues : « Qu’est-ce qu’on peut dire en tant qu’ouvrier, on n’a pas beaucoup la parole, ils n’entendraient pas, n’en tiendraient pas compte, on ne fait pas le poids [même] si on sait ce qu’il faut faire. »
Depuis des décennies, le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme, qui jusqu’à un certain point avaient porté les perspectives d’émancipation des classes populaires, a affecté l’ensemble de la vie politique. D’autres organisations se sont efforcées d’occuper la place laissée vacante, le Front National, la gauche radicale, et bien sûr le Parti socialiste qui s’est refait une santé sur le dos du Parti communiste qu’il avait contribué à dissoudre et encouragé à capituler.
Ce parti de la classe bourgeoise, du moins d’une de ses fractions, privilégie l’alliance avec les catégories sociales les moins soumises à l’étau du monde capitaliste (notamment secteur public), au détriment de l’alliance historique avec les classes populaires (ouvriers, employés, artisans, commerçants, petits entrepreneurs). Il prétend dans le même temps exercer un ascendant sur l’ensemble du mouvement social, non pour se faire le champion de la cause populaire, mais pour racoler sous un label de “gauche” les couches sociales qui peuvent s’accommoder du capitalisme, pourvu que celui-ci maintienne leurs positions particulières.
L’union ne peut pas se réaliser sur la base des intérêts de ces catégories particulières. Seule la classe ouvrière, réorganisée, peut accomplir dans l’histoire l’union du peuple, la visée concrète d’un bien social commun. En l’absence d’une telle organisation historique unificatrice, s’est imposée une mainmise sur le mouvement populaire par des organisations qui lui sont extérieures, conduisant à l’occultation des perspectives historiques, à un abaissement général de la conscience politique, à la division des forces, et finalement à la lutte de tous contre tous et à la réaction dans tous les domaines.
La réorganisation des classes populaires s’avère indispensable pour qu’elles puissent se ressaisir de l’initiative historique, dans l’intérêt de toute la société. Chacun perçoit bien que l’on en est très loin aujourd’hui. De plus les combats pour la survie immédiate mobilisent une grande partie des forces disponibles. Pourtant, ce qui peut servir à restaurer si peu que ce soit la confiance en un avenir moins sombre est de comprendre que la lutte de classe se déroule dans la durée historique. Selon les périodes, elle est marquée par des victoires ou des défaites, des pas en avant et des reculs. À chaque pas en arrière cependant a correspondu par la suite de plus larges avancées dans l’histoire.
Lorsque l’on se trouve dans une phase de recul, la perspective d’une réorganisation et d’une transformation historique future n’est pas, on doit l’admettre, d’un grand secours, ce qu’on a en tête ce sont les difficultés qui s’accumulent. Pourtant l’espoir en la possibilité d’une embellie future est ce qui permet de ne pas abandonner les luttes immédiates, de ne pas reculer plus encore. En sachant qu’il se trouve et se trouvera toujours, des forces qui se sont assignées et s’assignent pour tâche dans les pires moments, de travailler à créer les conditions d’un rétablissement du rôle dirigeant du peuple, s’efforçant de répondre au souhait formulé plus haut « il faudrait que ce soit le peuple qui dirige ».
Pour reconquérir ce rôle dirigeant, pour que les classes populaires puissent dresser des perspectives, elles ont besoin d’une vision générale de la situation, savoir dans quelles conditions se déroulent leurs luttes, quelles actions, répondant à leurs intérêts immédiats ou historiques, peuvent être engagées. Il leur faut connaître les déterminations des maux qui les affectent, et les conditions et moyens qui permettent de les surmonter, de se donner les moyens d’une prise sur la réalité. Parce que les classes au pouvoir, comme les catégories qui leur sont alliées, craignent par dessus tout que le peuple parvienne à assumer un rôle directeur sur le devenir de la société, elles cultivent son ignorance plus spécifiquement sur les questions économiques, sociales et politiques. L’enseignement de l’inculture se fait parfois de façon détournée, en diffusant des connaissances de contrefaçon, ou en s’appliquant à faire croire que les connaissances ne résultent pas d’un effort, que la compréhension du monde n’a pas besoin de se construire, que la politique n’est qu’un simple commerce d’opinions et d’idées, comme à l’étalage d’un marché.
Quelles que soient les difficultés que chacun doit affronter au quotidien, tout progrès dans la connaissance du monde et des conditions de la lutte, n’est jamais perdu, toute petite victoire remportée sur l’ignorance est un gage pour la maîtrise de l’avenir commun. C’était là le message adressé aux ouvriers par le grand écrivain russe Maxime Gorki :
« Apprendre, et ensuite apprendre aux autres. Nous devons étudier, nous autres ouvriers ; nous devons savoir, nous devons comprendre d’où vient que la vie est si dure pour nous. Fécondez-moi des semences de la raison et de la vérité, je vous le rendrai au centuple. »
- 1. Qu’il s’agisse de la gauche ou de la droite dites “extrêmes”, ces Partis ne rechignent pas, eux non plus, à multiplier des promesses plus ou moins tenables, à pratiquer la surenchère. Leur crédit, parfois éphémère, surtout à gauche, ne tient qu’au fait que l’on n’a pas eu encore à les juger sur pièces.↵
Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ? (deuxième volet)
21 mai 2013
Soirée organisée par la société populaire d’éducation
« GERMINAL »
Bulletin de formation politique
Dans le cadre de ses activités « la société populaire d’éducation » association loi 1901 dont le but est « l’information et la formation du citoyen » propose une soirée à la
MJC
Lundi 24 juin à 20H
1 rue des tuileries 69700 GIVORS
Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ?
deuxième volet
Question qui s’inscrit dans le thème
« Production, productivité, désindustrialisation »
Nous présenterons les chiffres suivants
- Désindustrialisation
- Modification de la demande et transfert de production
- Désindustrialisation et destruction d’emploi
- Délocalisations
- Balance commerciale
Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ?
11 mars 2013
Soirée organisée par la société populaire d’éducation
« GERMINAL »
Bulletin de formation politique
Dans le cadre de ses activités « la société populaire d’éducation » association loi 1901 dont le but est « l’information et la formation du citoyen » propose une soirée à la
MJC
Lundi 13 mai à 20H
1 rue des tuileries 69700 GIVORS
Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ?
Nous présenterons les chiffres suivants
- Évolution du rythme de croissance de la production nationale
- Participation des différentes branches à la production d’ensemble
- Évolution de la productivité du travail
- Coût horaire de la main-d’œuvre – Comparaisons
- Désindustrialisation : modification de la demande – Transferts de production
- Désindustrialisation et destruction d’emplois – Délocalisations
- Balance commerciale
Chômage, qui sont les chômeurs ?
10 février 2013
Soirée organisée par la société populaire d’éducation
« GERMINAL »
Bulletin de formation politique
Dans le cadre de ses activités « la société populaire d’éducation » association loi 1901 dont le but est « l’information et la formation du citoyen » propose une soirée à la
MJC
Lundi 18 février 2013 à 20h
1 rue des tuileries 69700 GIVORS
CHÔMAGE,
qui sont les chômeurs ?
Question qui s’inscrit dans le thème
« Evolution de la population et de l’emploi »
Nous présenterons les chiffres suivants
- Données générales sur la démographie
- Population par secteurs d’activité (sur la longue durée)
- Répartition de l’emploi selon la catégorie socioprofessionnelle
- Le taux de chômage selon les groupes socioprofessionnels
- Evolution des effectifs de la fonction publique
Fascisme et processus de fascisation
1 octobre 2012
Lors d’une réunion publique organisée par Germinal, une critique a été formulée à propos d’articles qui mettaient l’accent sur les dangers politiques que peuvent déterminer les grandes crises capitalistes, du type de celle de 1929, plus spécialement la possibilité d’être entraînés dans un processus de fascisation. Il ne semblait pas pour les militants qui formulaient cette critique, et posaient une équivalence entre fascisme et processus de fascisation, que de tels dangers soient vraiment à l’ordre du jour. Il importe à cet égard de distinguer entre fascisme et processus de fascisation.
Le fascisme, en tant que régime, parmi d’autres traits qu’on ne peut développer ici [1], détruit les institutions républicaines et les organisations de classes, par répression directe ou en les subvertissant de l’intérieur.
Le processus de fascisation, qui aboutit ou non à un régime fasciste, est à considérer comme un processus historique objectif, non fatal, mais dans l’ordre du possible. Ce processus ne résulte pas d’abord de l’intention délibérée d’un parti ou d’un gouvernement, ou d’une décision du Capital : « je vais instaurer un régime fasciste ». C’est une tendance qui se développe en relation avec des conditions objectives : crise générale, aggravation des contradictions entre classes et entre puissances, mise à nu de la contradiction fondamentale du capitalisme, désorganisation politique qui accentue la tendance au déploiement du combat de tous contre tous se substituant à la lutte historique de classe.
Faute d’une orientation commune, diverses catégories sociales, qui ne cherchent nullement une issue dans une transformation d’ensemble de la société, peuvent se laisser entraîner dans le processus de fascisation, dans l’espoir de sauver leur mise.
Du côté des pouvoirs en place, les classes liées au capitalisme, ne parviennent plus à régner avec les formes politiques des périodes ascendantes, et la classe ouvrière n’est pas, ou plus, en situation d’entraîner les autres classes populaires vers une transformation de la société, elle ne parvient pas non plus à les unir dans une lutte cohérente contre les dangers de fascisation.
Quant aux classes intermédiaires, notamment petite ou moyenne bourgeoisie d’Etat, elles ne peuvent durablement orienter le mouvement d’ensemble, ni pour le socialisme (qui ne correspond pas à leurs intérêts immédiats), ni pour une dénonciation cohérente des diverses formes de séduction que peut arborer le procès de fascisation, du fait qu’elles ne comprennent pas la nature de ce procès. Elles peuvent ainsi contribuer à désorienter, désorganiser les formations de classe et les organisations républicaines, notamment par leur propension à mettre au premier plan tout ce qui favorise le catégoriel, le local, la diversité, contre ce qui est capable d’unifier le mouvement d’ensemble des classes populaires.
Les processus de fascisation se trouvent ainsi facilités par la décomposition des institutions républicaines et des organisations politiques de la classe ouvrière, et plus encore, en raison de la désorientation générale, de l’abaissement de la conscience politique. On peut malheureusement constater qu’un tel processus de désorganisation et de désorientation, est déjà bien avancé.
Des groupements de forces (quelle que soit leur couleur, de droite ou de gauche) peuvent alors librement spéculer sur les mécontentements, proposer des solutions imaginaires, qui paraissent à même de répondre aux souhaits de diverses catégories, lors mêmes qu’ils se révèlent contradictoires.
Sans être fatal, c’est sur la base de telles conditions que peut se développer le passage à un régime fasciste, en sachant bien que celui-ci en général ne s’annonce pas comme tel. Lorsqu’un tel régime s’impose, la destruction du cadre républicain et des organisations de classe, ne s’effectue plus seulement par la subversion interne, les flatteries, la séduction, mais de façon plus ou moins coercitive ou violente. La voie s’est trouvée frayée par les processus antérieurs de désorganisation et de désorientation, et il est en général trop tard pour faire machine arrière.
- 1. Voir Germinal n°6↵
Les crises dans le mode de production capitaliste
1 octobre 2012
La crise du capitalisme, crise mondiale rendue manifeste en 2008, est l’aboutissement d’un mouvement de long terme amorcé dans les années 70, marqué lui-même par une succession de crises de moindre ampleur. La crise actuelle n’entre pas dans le cadre de ces crises “ordinaires”, qui marquent de façon périodique, le capitalisme depuis que ce mode de production s’est imposé à l’aube du XIXe siècle. Il s’agit cette fois-ci, comme en 1929, d’une crise générale, qui ne semble plus permettre d’espérer un “redressement” rapide de la situation, ni autoriser, comme ce fut le cas depuis les années 70, de mettre en œuvre des pratiques de fuite en avant : dans la finance, la Bourse, les spéculations en tous genres, “l’économie virtuelle”, “l’économie numérique” ou aujourd’hui les “technologies vertes”.
Lors du déclenchement de la phase culminante de cette crise, en 2008, beaucoup de spécialistes semblèrent, comme les fois précédentes, tomber des nues. Plusieurs prédisaient alors un retournement plus ou moins rapide de la situation, parlant d’une simple “crise d’adaptation”. Quant à ceux qui se préoccupaient de rechercher les causes de ce nouveau séisme, la plupart se centraient sur des aspects anecdotiques, la crise des subprimes par exemple aux États-Unis, qui n’était qu’un symptôme de la phase ultime d’un processus d’ensemble. On préférait aussi se focaliser sur les seuls aspects financiers de la crise, ou encore imputer le mal à une puissance donnée, qu’il s’agisse des États-Unis, de l’Europe ou de la Chine, ou à la mauvaise politique de tel ou tel gouvernement. Dans tous les cas, et en 2012 cela est encore vrai, il est rare que ces divers commentateurs, économistes patentés, responsables politiques, associatifs ou syndicaux, aient fait l’effort de distinguer entre les facteurs contingents du déclenchement de cette crise et ses déterminations structurelles plus lointaines, liées au mode cyclique de développement du capitalisme.
Les cycles capitalistes de production et de circulation et les crises de surproduction
Comme le signalait déjà en 1819, l’économiste et historien Sismondi, les crises capitalistes peuvent être définies en tant que crises de “surproduction”, liées elle-même à la “logique” irrationnelle et anarchique du mouvement du capital. Dans le Manifeste du Parti communiste Marx évoquait en ce sens en 1847 le phénomène des « épidémies de la surproduction ». Inconnues dans les modes de production antérieurs, les crises de surproduction capitalistes se présentent comme autant d’absurdités. Dans l’Ancien Régime en effet les crises qui survenaient ne provenaient pas pour l’essentiel d’un trop plein de capacités de production et d’abondance relative. Il s’agissait le plus souvent de crises de subsistance ou crises frumentaires, liées à de mauvaises récoltes, des accidents climatiques, qui entraînaient des disettes ou famines, des épidémies, la surmortalité de la population pauvre, mais aussi la hausse du prix des grains et des spéculations sur les subsistances. Liées pour une part essentielle, du moins dans leur déclenchement, à des causes naturelles, des émeutes de la faim pouvaient survenir.
Au moins depuis le XIXe siècle, il n’en est plus de même, les crises du mode de production capitaliste, ne dépendent aucunement de facteurs “naturels”, mais du type de rapports sociaux qui gouvernent ce régime, même si parfois elles ont pu se trouver combinées à des crises d’Ancien Régime. Encore de nos jours, les crises agraires et les émeutes de la faim qu’elles suscitent dans les pays de la périphérie capitaliste, qui peuvent sembler principalement liées à des facteurs “climatiques”, sont pour partie déterminées et aggravées par la domination de rapports de type capitaliste qui se sont étendus à l’ensemble du monde.
Très tôt, les observateurs ont perçu que le développement de l’économie capitaliste se déroulait en fonction de cycles d’expansion et de rétraction, dont la répétition périodique à des intervalles plus ou moins réguliers, cela les a conduit à établir qu’elles dépendaient du mode de fonctionnement de ce régime et de ses contradictions propres. Les crises marquent le moment de retournement de la conjoncture : d’une phase ascendante à une phase de dépression, puis de celle-ci à une phase de reprise. L’élément déclencheur des crises à l’issue de la phase d’expansion relative est le plus souvent lié à un krach boursier et/ou bancaire. Un tel krach toutefois n’est nullement la cause de la crise, mais une manifestation ultime d’un processus antérieur de dilatation de la production, des investissements, du commerce, souvent accompagné d’une augmentation du niveau de vie, qui accroît la demande. Un tel processus précède et prépare les conditions de surgissement de la crise de surproduction (relative ou absolue), avec pour manifestations une rétraction plus ou moins brutale de la production, du commerce, des échanges mondiaux, des faillites, une contraction de l’emploi, l’impossibilité d’honorer les dettes (publiques ou privées) engagées au cours de la période faste, sans compter la montée de tensions sociales alors que les moyens de les juguler sont devenus indisponibles.
Depuis les années 1815-1817, le monde capitaliste a traversé plus d’une vingtaine de crises. Toutes n’ont pas été de la même importance. Certaines, qu’on peut estimer mineures, sont survenues, en moyenne, dans l’intervalle d’une décennie, c’est ce que l’on a nommé le cycle court ou cycle de Juglar[1]. Ce cycle comporte quatre phases. Comme pour le cycle long, une phase d’expansion précède la survenue de la crise, celle-ci est suivie d’une période de récession, et finalement d’une reprise. Ces crises peuvent coïncider avec des crises générales, beaucoup plus destructrices, correspondant à des cycles longs, ou cycles de Kondratieff [2], qui s’étendraient en moyenne sur une cinquantaine ou soixantaine d’années. La crise de 1929, comme la crise actuelle seraient de ce type.
Le cycle long complet comprendrait d’abord une phase d’expansion, cependant traversée par des crises mineures relevant du cycle court, elle serait nourrie par un essor d’investissements dans des industries motrices ou novatrices, de nouvelles techniques ou technologies, un accroissement de la demande. Les profits, mais aussi les salaires augmenteraient tendanciellement au cours de cette phase. Cette phase d’expansion préparerait les conditions d’une crise générale de surproduction (surcapacité absolue par rapport aux demandes solvables sur le marché mon-dial). Ce type de crise ne donne pas lieu à un mouvement rapide de reprise, il s’ouvre sur une importante et durable phase de récession : baisse globale de la production et des échanges, faillites, chômage massif, etc.
Ces grandes crises mondiales du capitalisme se déploient chaque fois à une échelle plus large, au fur et à mesure de l’expansion de ce mode de production au globe entier. Selon le schéma de Kondratieff, deux grandes crises, 1817 et 1873 auraient précédé celle de 1929. Après 1817, la première phase de contraction se serait terminée vers 1850, avec une nouvelle phase d’expansion jusque dans les années 1870, une seconde contraction lui succédant à la fin du xixe siècle, marquée par de grandes difficultés économiques. Une nouvelle phase d’expansion relative serait intervenue à partir de 1896, traversée cependant de crises d’une certaine ampleur, avant et après la Première Guerre mondiale. Cette phase aurait abouti à la crise générale de 1929.
Si l’on suit le schéma de Kondratieff, en ne s’intéressant qu’aux intervalles de temps entre les phases d’expansion et de rétraction de la production, on aurait dû prévoir que, succédant à celle de 1929, une nouvelle grande crise interviendrait au cours de la décennie 1980-1990. Certains ont toutefois estimé que le retournement de tendance s’était manifesté en 1973-74, au cours de la crise dite “pétrolière”, suivie d’une phase de récession, puis à partir de 1993, d’une phase de reprise supposée de longue durée (un peu après la fin officielle de l’URSS). Selon cette interprétation, la crise de 2008 appartiendrait alors à un cycle court, participant encore d’une phase d’expansion du cycle long, celui-ci ne devant s’achever qu’autour des années 2020[3]. Il ne semble pas que cette hypothèse soit pour l’instant vérifiée !
De fait, si la succession périodique de cycles d’expansion et de rétractation de la production, avec leur cortège de destructions, sont inévitables dans le capitalisme et liées aux contradictions de ce régime, la durée et l’ampleur des phases, plus spécialement au cours des cycles longs, peut se trouver infléchie par de multiples facteurs. Des données économiques nouvelles, par exemple l’entrée en scène de nouvelles puissances (États-Unis au xixe siècle, puis Japon, et plus récemment la Chine, le Brésil, l’Inde) peut modifier le rythme de l’évolution générale. Il en est de même pour de grands événements historiques, eux-mêmes dans la dépendance des facteurs économiques, ainsi en a-t-il été pour les guerres mondiales survenues en relation plus ou moins directes avec le déploiement des crises les plus graves.
La sortie ou la réintégration dans le capitalisme de grandes parties du monde qui s’étaient édifiées sur d’autres bases économiques (un mode socialiste de production), peut aussi jouer un rôle sur la durée et l’ampleur des cycles. Dans l’entre-deux-guerres, l’Union Soviétique échappa à la contagion de la crise de 1929. Sa réintégration au sein mode du production capitaliste, amorcée dès les années 70, à son tour a permis de récupérer, momentanément, un débouché longtemps perdu (ou très contingenté) pour la production capitaliste. Cela toutefois n’a pu suffire à annuler les déterminations du cycle expansion, crise, dépression, mais au contraire à terme, à en accroître les effets.
Entrent aussi en jeu de nombreux autres facteurs qui peuvent “retarder” le déclenchement des grandes crises générales, tout en en préparant les conditions et en accroissant la portée et la brutalité. Pour les capitaux à la recherche de la plus forte rentabilité possible, se sont ainsi développées de multiples échappatoires dans diverses formes de spéculation, ceci du fait que l’investissement dans une production matérielle, déjà en surcapacité par rapport aux demandes solvables du marché, ne permettait plus d’assurer de profits attrayants[4]. Le recours sans mesure à l’endettement joue aussi son rôle, qu’il s’agisse du crédit des particuliers à la consommation ou de la dette publique[5], l’une et l’autre n’étant pas gagés sur des certitudes de revenus ou de recettes issues de la production et seulement escomptées dans le futur.
Un aveuglement volontaire des spécialistes ?
Dès après la première grande crise du capitalisme, des économistes estimés maîtres en leur domaine, tels Jean-Baptiste Say, prétendaient que les crises générales de surproduction étaient tout simplement «impossibles», tout au plus pouvaient-elles affecter momentanément une branche ou une autre, au cours de simples crises d’adaptation[6]. La production crée la demande, tel était le credo de sa fameuse «Loi des débouchés». La plupart des économistes libéraux prirent cette ”loi” pour vérité scientifique, ceci même lorsque les événements en cours attestaient de son mal fondé, au moins au plan empirique.
Pourtant, dès la première moitié du xixe siècle, d’autres analystes, tels Sismondi, et plus tard des socialistes, tels Louis Blanc ou François Vidal, se sont efforcés de rendre compte du déroulement et des déterminations causales de ces crises périodiques du capitalisme. Ceux-ci toutefois ne furent pas considérés par la science économique officielle comme de véritables “économistes”, et peu sont, encore aujourd’hui, les spécialistes qui ont pris connaissance de leurs travaux. Marx, qui devait connaître un meilleur écho, du moins lorsque tout va mal pour le capital, conféra à ces premières analyses une base théorique plus systématique, mais ne consacra pas cependant un chapitre particulier à cette question.
La cécité volontaire des divers spécialistes et dirigeants politiques du monde capitaliste ne se limita pas au XIXe siècle. Le 4 décembre 1928, un peu moins d’un an avant le krach d’octobre 1929 à Wall Street, qui devait marquer l’ouverture de la grande crise et de la dépression des années 30, le Président des États-Unis d’Amérique, Robert Coolidge, adressait en ces termes un message sur l’état de l’Union : « Aucun Congrès des États-Unis jamais réuni, en examinant l’état de l’Union, n’a eu de perspective plus agréable que celle qui apparaît aujourd’hui. À l’intérieur règnent la tranquillité et la satisfaction […] et le record du nombre d’années de prospérité […] À l’extérieur règnent la paix et la bonne volonté tirées d’une compréhension mutuelle ». En 1973, un peu avant le krach dit pétrolier qui avait été précédé d’une phase d’expansion, avec flambée de la bourse et de l’immobilier, on pouvait entendre le même refrain. Quelques années avant ce krach, rappelait l’historien Jean Bouvier, « les économistes les plus célèbres, les hommes d’affaires les plus responsables, les dirigeants politiques les plus raisonnables […] pensaient que le monde économiquement avancé était entré dans l’ère nouvelle de la croissance sans crise[7]».
Un tel état d’esprit n’avait nullement disparu lors du déclenchement de la nouvelle grande crise, en 2008.
- 1. Clément Juglar, économiste français (1819-1905), indiquait au lendemain de la crise de 1857 : «Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d’une grande prospérité ; nous signalerons les entreprises et spéculations en tous genres.»↵
- 2. Nikolaï Kondratieff, économiste russe (1892-1938).↵
- 3. Voir Hors-Série Marianne-L’Histoire, mars-avril 2009↵
- 4. Comme si l’argent pouvait produire directement de l’argent, sans passer par la production, sans y récolter au passage une plus-value tirée de l’usage de la force de travail humaine.↵
- 5. La dette publique, qui pour une part essentielle sert à financer des activités non productives (traitements des fonctionnaires, retraites, protection sociale), a certes permis lors des phases d’expansion relative, de “gonfler” la consommation générale, plus spécialement du côté des catégories non productives, mais un tel endettement conduit, comme pour les particuliers, à «vivre au-dessus de ses moyens», et à créer les conditions d’une aggravation de la crise, lors du retournement du cycle d’expansion en son contraire.↵
- 6. On pourra parler plus tard de «destructions créatrices» ou d’auto-régulation du marché par l’élimination des «moins performants», ou des “canards boîteux”.↵
- 7. Jean Bouvier, cité par Jacques Marseille, La vérité sur le krack boursier.↵
Extraits du Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels
1 octobre 2012
On a retenu les extraits qui illustrent la question du rôle historique du capitalisme et la nécessité de son dépassement par un mode de production nouveau : le mode de production socialiste. On a utilisé pour partie la traduction originale de Laura Lafargue, pour partie la traduction d’Émile Bottigelli. Le mot bourgeoisie a plusieurs fois été remplacé par le mot capitalisme, lorsqu’il nous a semblé que le terme valait pour désigner le mode capitaliste de production lui-même. Dans d’autres cas, on a maintenu le mot bourgeoisie, bien que parfois ces deux termes soient utilisés dans un sens équivalent. Les modifications sont indiquées entre crochets.
La place du capitalisme dans l’histoire
La bourgeoisie [et le mode de production capitaliste, sont] le produit d’un long processus de développement, d’une série de révolutions dans le mode de production et d’échange. […]
La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. […] Elle a dépouillé de leur auréole toutes les activités considérées jusqu’alors, avec un saint respect, comme vénérables. […]
[Elle] a révélé comment la brutale manifestation de la force au Moyen âge, que la réaction admire tant, trouvait son complément approprié dans la fainéantise la plus crasse. Elle a été la première a montrer ce dont est capable l’activité des hommes. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques. […]
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes […] antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de toutes les conditions sociales, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise [capitaliste] de toutes les époques antérieures. Tous les rapports bien établis, figés par la rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées surannées et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et tout ordre établi se volatilisent, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin contraints de considérer d’un œil lucide leur situation sociale, leurs relations mutuelles.
Poussée par le besoin de débouchés de plus en plus larges pour ses [marchandises], [le capitalisme] se répand sur la terre entière. Il lui faut s’implanter partout, établir partout des relations.
Par l’exploitation du marché mondial, [le capitalisme] donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. […] Les vieilles industries nationales ont été anéanties et continuent de l’être chaque jour. Elles sont évincées par des industries nouvelles, dont l’implantation devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières du pays, mais des matières premières venues des régions du globe les plus éloignées, et dont les produits sont consommés non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. Les anciens besoins que la production nationale satisfaisait, sont remplacés par des besoins nouveaux, qui réclamant pour leur satisfaction les produits de contrées et de climats les plus lointains. L’ancien isolement de localités et de nations qui se suffisaient à elles-mêmes, fait place à des relations universelles, à une interdépendance universelle des nations […].
Grâce au rapide perfectionnement des instruments de production, grâce aux communications devenues infiniment plus faciles, [le mode de production capitaliste] entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses marchandises est l’artillerie lourde avec laquelle elle abat toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares qui nourrissent la haine la plus opiniâtre à l’égard de l’étranger. [Le mode de production capitaliste] force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production si elles ne veulent pas disparaître […].
La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a créé d’énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté les chiffres de population urbaine par rapport à celle des campagnes, et, par là, elle a arraché une partie importante de la population à l’abêtissement de la vie rurale. […]
[Le capitalisme] supprime de plus en plus la dispersion des moyens de production, de la propriété et de la population. [Il] a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. […]
Dans le cadre de sa domination de classe à peine centenaire, la bourgeoisie a créé des forces productives plus nombreuses et plus gigantesques que ne l’avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. Soumission à l’homme des forces de la nature, machinisme, application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, navigation à vapeur, chemins de fer, télégraphes électriques, défrichement de continents entiers, régularisation des fleuves, populations entières jaillies du sol, quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social ?
Les contradictions du capitalisme et la nécessité historique de son dépassement
Les moyens de production et d’échange sur la base desquels le capitalisme a commencé à s’édifier, ont été produits sur la base de l’ancienne société. Mais à un certain stade de leur évolution], les rapports dans le cadre desquels ils s’étaient développés [dans l’ancienne société] cessèrent de correspondre au degré de développement atteint par les forces productives. [Ces rapports] entravaient la production au lieu de la stimuler. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaînes. On les brisa. Ils furent remplacés par la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous voyons s’opérer sous nos yeux un processus analogue Les rapports [capitalistes] de production et d’échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a invoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est plus que l’histoire de la révolte des forces productives contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété. […]
Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, remettent en question et menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise tout entière. Chaque crise anéantit régulièrement une grande partie non seulement des marchandises existantes, mais même des forces productives déjà créées. Avec les crises éclate une épidémie sociale, qui serait apparue à toutes les époques antérieures, comme une absurdité : l’épidémie de la surproduction. La société se trouve brusquement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre générale d’anéantissement lui ont coupé tous ses moyens de subsistance : l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne servent plus à favoriser la civilisation bourgeoise et les rapports [privés] bourgeois de propriété ; au contraire, [les forces productives] sont devenues trop puissantes pour ces rapports qui les entravent. Et dès qu’elles surmontent cet obstacle, elles désorganisent la société bourgeoise tout entière, elles mettent en péril l’existence de la propriété [privée] bourgeoise.
Le système [capitaliste] est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il crée.
Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’une part, en imposant la destruction d’une masse de forces productives ; d’autre part en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. Comment, par conséquent ? En préparant des crises plus générales et plus puissantes et en réduisant les moyens de les prévenir. […]
Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort : elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes — les ouvriers modernes, les prolétaires.
À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise au même titre que tout autre article de commerce ; ils sont exposés, par conséquent, de la même façon à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
À suivre
Engels, Anti-Dühring «Notions théoriques»
1 octobre 2012
Lecteur de Germinal, j’ai participé à des groupes d’études organisés par cette publication. Un des premiers textes que j’ai étudié était le chapitre «Notions théoriques» de l’Anti-Dühring d’Engels, publié en 1876[1]. Je n’ai pas forcément assimilé tout le contenu théorique de ce chapitre [2], mais j’ai retenu ce qui pour moi éclaire la question suivante : Une société peut-elle se transformer et sur quelle base ?
Même si aujourd’hui beaucoup s’accordent à dire que le capitalisme n’est pas sans poser problème, qu’il doit être amélioré, réformé ou même débarrassé de ses vicissitudes, discours, qui, avec la crise, peut faire écho même chez ses plus fervent défenseurs, peu sont ceux qui dans la période actuelle remettent en cause sa légitimité historique, le fait qu’il ait fait son temps.
Sans dénier le rôle progressif joué par ce mode de production dans l’histoire, Engels s’interrogeait déjà, il y a près d’un siècle et demi, sur cette légitimité, ceci non en fonction de désirs purement subjectifs, mais par une analyse matérialiste de l’évolution des sociétés. Sur la base de la théorie de Marx, il établissait la nécessité, et la possibilité, de la transformation de la société en un régime social nouveau, capable de dépasser les oppositions internes du mode de production capitaliste. Celles-ci en effet reposent sur une contradiction principale entre le caractère social des forces productives, développée par ce mode de production, et le maintien de formes privées de propriété des moyens de production sociale. Cette contradiction qui mine le régime capitaliste, pose en même temps les conditions matérielles de son dépassement.
Engels montrait aussi que le mode d’organisation de la production matérielle détermine pour une part les modes d’organisation sociale entre les hommes.
Dès les débuts de l’humanité, dans leur lutte pour la survie, les hommes ont établi des relations entre eux et ont commencé à associer leur travail et leur intelligence dans des productions communes. Ces premières mises en relation ont permis la formation de premiers groupements humains plus ou moins stables. Au cours de l’histoire ces groupements on revêtu diverses formes. Bien qu’il s’agisse là de schémas, qui ne correspondent pas exactement aux réalités historiques, on a pu ainsi parler de régime esclavagiste, puis féodaliste et enfin capitaliste. Dans chacun de ces régimes étaient mises en œuvre des forces productives (hommes, outils, machines) en fonction de rapports de production déterminés.
Pour définir ces différents régimes, les questions à se poser sont : qui produit, à quelle échelle, comment, qui est propriétaire des moyens de production et des richesses produites ? Par exemple, dans les sociétés dites esclavagistes, les forces productives humaines comptaient de nombreux esclaves. Quant aux moyens de production, ils étaient la propriété des maîtres, propriétaires aussi des esclaves eux-mêmes. Le mode d’organisation de ce régime, comme de tout autre régime, ne tenait ni du hasard ni de la volonté délibérée des hommes, mais de déterminations objectives. Il participait du long processus de développement des forces productives que chaque nouvelle génération d’hommes héritait des anciennes générations. Et comme les racines de l’arbre ne peuvent se développer qu’un temps dans un espace trop étroit, les forces productives nouvelles ne pouvaient se développer pleinement sans conduire, tôt ou tard, à la nécessité d’une transformation d’ensemble des rapports de production anciens.
D’un mode de production à un autre
Dans les divers modes de production, la contradiction entre le caractère des forces productives et le caractère des rapports de production prend des formes différentes. Dans le régime dit féodal (qui comme le régime esclavagiste ne fut jamais un régime “pur”, mais contenait déjà des éléments du mode de production marchand simple), les forces productives étaient limitées et très peu socialisées. Si l’on s’intéresse au secteur de l’agriculture, dominant dans les premiers siècles du Moyen âge, les paysans fabriquaient dans la mesure du possible ce dont ils avaient besoin pour vivre, aussi bien vêtements que nourriture, instruments de travail et objets d’utilité quotidienne. Les outils individuels de travail, rudimentaires, étriqués, peu productifs, leur appartenaient le plus souvent, mais non la terre ou des moyens de production collectifs, tels des moulins, des fours à pain, qui pouvaient être dans la dépendance des seigneurs féodaux.
Une fois acquittées les corvées et redevances en nature (ou plus tard en argent), la famille du paysan pouvait garder et consommer ce qui lui restait de sa récolte, c’est-à-dire fort peu. Le caractère limité de la production et de l’échange des productions, et le rôle encore limité de l’argent, conféraient au régime féodal une relative stabilité, du moins du point de vue des déterminations qui réglaient ce régime de production 3. Toutefois, sur la base des premiers surplus de l’agriculture, des forces productives parvinrent à se développer, notamment dans la production artisanale et manufacturière libre des villes. Le progrès de la production, son élargissement, permirent de produire au delà des besoins immédiats des individus et des familles de producteurs. Les surproduits du travail, devenus marchandises entrèrent dans l’échange marchand, qui se généralisa, créant les conditions d’un changement d’ensemble du mode de production. Tout cela ne se produisit pas du jour au lendemain, ni sans grands bouleversements politiques et sociaux. De la même façon, le passage du régime marchand simple à l’économie capitaliste, avec ses avancés et reculs, se fit en plusieurs siècles.
Le rôle historique progressiste du capitalisme et son épuisement
Les moyens de production du Moyen âge, individuels et étriqués, ne permettaient pas le développement d’une production permettant une large satisfaction des besoins sociaux. De la mauvaise récolte d’un jour se préparait la famine du lendemain, qui affectait non seulement les paysans mais aussi les travailleurs des villes. Le rôle historique du capitalisme fut d’élever la productivité du travail à un niveau tel que nul n’aurait put l’imaginer. Peu à peu, le rouet fit place au métier à filer mécanique, la main qui maniait le marteau du forgeron fit place à de puissantes machines à vapeur, l’agriculture se modernisa et devint plus productive. On produisit de plus en plus en de moins en moins de temps. Les petits producteurs isolés, conduits à la ruine, furent concentrés et organisés en grandes masses de travailleurs dans des fabriques. La division du travail simplifia et rationalisa les processus de production. Ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans que s’établisse une certaine correspondance entre le caractère des forces productives et les rapports de production. Mais ces mêmes forces productives, une fois développées et socialisées par le mode de production capitaliste, entrèrent par la suite en contradiction avec le caractère demeuré privé de la propriété des grands moyens de production.
Dans le régime ancien, et dans le mode marchand simple, ce que produisait le paysan ou l’artisan, une fois payés les impôts et redevances, lui appartenait de facto, parce qu’il l’avait généralement fabriqué lui même, avec sa propre force de travail et ses propres outils. Le bénéfice des surplus qu’il pouvait mettre sur le marché lui revenaient de la même façon. Mais dans le capitalisme, si l’on excepte la survivance de producteurs indépendants, la règle est que le capitaliste, détenteur de moyens de production, s’approprie non le produit de son propre travail, mais celui du travail d’autrui, ou plutôt le produit du travail d’un ensemble d’hommes, un produit social. Ce conflit entre forces productives socialisées et maintien d’une appropriation privée, est à l’origine des graves contradictions qui traversent le capitalisme, contradictions qui se révèlent au grand jour dans ses crises périodiques.
Si dans un régime de type féodal, le peu de choses produites était, pour des raisons évidentes, rapidement consommé et utilisé. Il n’en est plus toujours de même dans le capitalisme. Les capitalistes, en concurrence, escomptant chacun plus de profit, poussent à la création d’une abondance de biens au-delà des “possibilités du marché”, c’est-à-dire au-delà, non des besoins, mais de la solvabilité des acheteurs-consommateurs. La lutte pour les débouchés met tous les capitalistes en nécessité de produire plus et au moindre coût dans les secteurs les plus rentables, toujours sans savoir s’ils pourront ou non réaliser la valeur des marchandises produites et la plus-value qu’ils en retirent. Cette production anarchique, sans vue d’ensemble, se manifeste dans des guerres commerciales, d’abord entre capitalistes d’une même nation puis bientôt entre capitalistes de différentes puissances. Les grandes crises de surproduction, inévitables dans ce mode de production, entraînent la destruction de forces de production devenues sans emploi, ces grandes guerres économiques, ont abouti, plusieurs fois dans l’histoire, à des “guerres tout court”, qui ont conduit également à des destructions gigantesques de forces productives matérielles et humaines.
Ce sont de tels effets de la contradiction fondamentale du capitalisme, dans sa phase développée, qui me semblent signaler la perte de sa légitimité historique et la nécessité de son remplacement par un autre mode de production, qui fera correspondre au caractère des forces productives, socialisées par le capitalisme, un régime social de propriété des grands moyens sociaux de production.
La mise en évidence de la nécessité historique d’une telle évolution est déjà présente dans le Manifeste du Parti communiste, proposé en 1847, par Marx et Engels, et dont on trouvera des extraits ci-après.
[[3]] 3. Il ne faut pas oublier en effet qu’une instabilité sociale régnait, du fait des multiples querelles entre féodaux, des guerres, qui ruinaient les paysans. Du point de vue de la production, cette stabilité relative tenait bien sur au fait qu’avec une production aussi limitée, il ne pouvait être question, comme dans le capitalisme, de crises de surproduction, ce qui n’empêchait nullement les crises de subsistance, les famines, et les destructions humaines qu’elles entraînaient.[[3]]
La production de la richesse sociale et son mode de répartition entre les classes
1 octobre 2012
Durant la période dite des “Trente Glorieuses”, le capitalisme, après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, se trouvait en période de prospérité relative. Face aux revendications de diverses catégories de population, les gouvernements pouvaient alors ouvrir les vannes de la redistribution de la richesse sociale. Nombre d’individus, de toutes classes sociales, voyant alors l’argent public jaillir, comme s’il s’agissait d’un phénomène de la nature, se dispensaient de se demander quelle était la source de cette fontaine enchantée.
Cette attitude magique n’a point disparu. Mais la situation a changé. La base productive de la société s’est rétrécie. La dette publique, qui permettait ces dernières décennies encore de satisfaire jusqu’à un certain point les diverses sollicitations, atteint une somme colossale, qui tend à dépasser les moyens de la rembourser. La crise générale du capitalisme qui manifeste ses effets dévastateurs dans le monde entier, ne pouvait qu’aggraver les choses.
Dans cette conjoncture, il est plus que jamais nécessaire de comprendre à quelle source puise un État lorsqu’il pratique une large politique de “redistributions sociales”, qu’il dispense des ressources à ses agents, ou qu’il alimente des caisses de retraite ou de sécurité sociale, déficitaires.
Comprendre cette question revêt une grande importance si l’on veut élaborer une analyse concrète des différentes classes, dégager leurs intérêts respectifs, les points sur lesquels les classes populaires peuvent s’unir, mais aussi les possibles contradictions qui peuvent se faire jour entre les priorités des unes et des autres.
Sources et formes de la richesse sociale
Il y a deux sources de la richesse, en général, en tant que valeurs, biens, utiles aux hommes, ceci dans tous les modes de production : la nature et le travail humain vivant (par opposition au travail humain déjà cristallisé dans un produit). Une partie des richesses données par la nature ne devient utilisable par les hommes que pour autant que ceux-ci y exercent leur propre travail.
Les formes de la richesse sont pour leur part différentes selon les modes de production. Dans la production marchande, et dans le capitalisme qui est la forme développée de la production marchande simple, les richesses prennent “la forme marchandise”. La marchandise est constituée d’une valeur d’usage, et d’une valeur d’échange (ou valeur proprement dit). La valeur est créée par le travail humain vivant et lui seul. dans la marchandise, la valeur produite est en fonction de la quantité de travail humain nécessaire à la production.
Détenir plus ou moins d’argent revient à détenir plus ou moins de valeur, une plus ou moins grande part de la richesse telle qu’elle se présente dans le capitalisme, et donc à détenir une plus ou moins grande part du produit du travail humain vivant rendu par les travailleurs dans ce mode de production.
Que ce soit de façon justifiée ou non, légitimement ou non, tout individu — de quelque groupe ou classe qu’il soit — tout individu donc qui demande à détenir plus d’argent, c’est-à-dire à détenir plus de signes de valeur, demande plus de “droits de tirage” sur la richesse sociale créée, une part plus grande du produit du travail humain rendu en cette formation. Il ne peut que se tourner, légitimement ou non, consciemment ou non, vers la source de la “rivière enchantée”, la production de valeur créée par le travail des producteurs.
Il n’y a pas de génération spontanée, ni de miracle : dans le régime marchand capitaliste, toute quantité de valeur détenue par qui que ce soit provient toujours, directement ou indirectement, de la valeur créée par la force de travail des travailleurs producteurs de marchandises.
Les classes sociales et la répartition des richesses produites
La source de valeur et de richesse est dans la production. Et celle-ci ne peut être “répartie”, “distribuée”, que si cette production crée de la valeur, des richesses. Il faut aussi que les producteurs créent plus de valeur que ce coûte leur propre entretien, sinon il n’y aurait rien à “répartir”. Il faut donc que les producteurs créent de la plus-value, et à cette plus-value s’alimentent nécessairement, sous une forme ou sous une autre, toutes les autres catégories sociales, et pas seulement les capitalistes.
Sur la base de la production, la répartition de la richesse concerne toutes les classes, catégories sociales, en raison de places et fonctions diverses, opposées ou complémentaires, qu’elles occupent dans la division sociale du travail. On va s’intéresser à quelques-unes de ces catégories ou classes.
— Dans la production capitaliste, la répartition oppose d’abord les agents de la production immédiate de la richesse: le capital et le vendeur de force de travail[1]. Si on laisse de côté la valeur des moyens de production (ceux-ci ne sont toujours que de la plus-value accumulée et transformée en moyens de production), la question de la répartition touche au rapport entre les salaires payés pour l’emploi de la force de travail, et, la plus-value produite par cette force de travail et empochée par le capital.
Les protagonistes (les travailleurs et le capital) ont le même souci, augmenter leurs parts respectives. Mais ils ne sont pas dans des conditions équivalentes pour obtenir satisfaction.
— La question de la répartition de la richesse créée ne concerne pas que les agents de la production immédiate de la richesse, travailleurs et capital.
Les produits [marchandises] étant créés, il faut en réaliser la valeur qu’ils ont incorporée, c’est-à-dire qu’il faut qu’ils soient vendus, achetés, payés, que la valeur revienne, sous forme argent, au capitaliste, sinon la production s’interrompt, il ne peut y avoir un nouveau cycle de production. Les marchandises ne viennent pas spontanément devant les consommateurs [les acheteurs]. Leur mise en relation avec ceux-ci suppose un certain nombre d’activités qui concernent la circulation des richesses, des marchandises, activités de transport ou liées aux nécessités commerciales. Ces activités nécessaires à la réalisation des valeurs produites, impliquent du travail et des moyens matériels, elles ont un coût. Si elles sont indispensables à la réalisation de la valeur, elles ne créent pas de valeur nouvelle, tout au plus conservent-elles la valeur créée dans la production, elles sont non productives (c’est-à-dire non productives de valeur nouvelle).
Toutes les personnes occupées à ces activités utiles, mais qui ne créent pas de valeur supplémentaire, tirent leurs moyens d’existence de la richesse, de la valeur créée dans la production immédiate[2].
Les activités d’administration de l’entreprise productive capitaliste, entrent dans la même catégorie que les activités de circulation, elles sont improductives mais nécessaires au fonctionnement de l’entreprise, donc à la formation et à la reproduction de la richesse.
Le propriétaire foncier, qui détient une propriété privée du sol, dont il tire une rente, ou loyer, (imposés au capitaliste agraire ou industriel), prélève également des revenus propres sur les profits du capitaliste producteur, donc sur la richesse créée dans la production immédiate.
Le financier pour le crédit qu’il fait au capitaliste producteur perçoit lui aussi des intérêts prélevés sur le profit de ce dernier, donc sur la richesse produite dans la production immédiate. En l’occurrence, la nature proprement parasitaire de cette activité financière apparaît dès lors que l’on observe que le financier tire des revenus non d’une activité positive, mais de sa seule disposition de signes de la richesse (l’argent), et même de signes virtuels, d’argent qu’il n’a pas, qui n’est qu’une anticipation de la production de richesse par le capitaliste producteur qui emprunte.
— Dans certains pays, avec le capitalisme développé, beaucoup de catégories sociales reçoivent de la richesse sans être liées aux activités qu’on a vues jusqu’ici. Elles ne remplissent pas de fonctions directement nécessaires à la mise en œuvre du capital ou à la réalisation des valeurs produites. Une partie de ces catégories remplissent des fonctions sociales générales. C’est le cas des personnes employées par des institutions publiques non productives : armée, police, justice, enseignement, santé, administrations, entreprises publiques et assimilées, etc. Elles reçoivent leurs moyens d’existence de l’État, des départements, etc. Leurs activités peuvent être plus ou moins utiles à la société dans son ensemble, ou à une partie de celles-ci. Mais par rapport à la question qui nous intéresse ici, le problème dans tous les cas est de savoir comment les institutions peuvent distribuer de la richesse aux catégories qu’elles emploient.
Les entreprises publiques ou assimilées se distinguent des entreprises capitalistes ordinaires. Ces établissements et les personnels qui en font partie sont plus ou moins affranchis des contraintes capitalistes directes. Ils ne sont pas soumis à la répartition capitaliste ordinaire, ils n’ont pas, par exemple, l’obligation de dégager au moins le taux de plus-value et de profit moyens, qui permet de reproduire les conditions matérielles de leur activité. Ils ne sont pas même tenus de dégager des surplus. Quant aux agents qu’ils emploient, ils ne doivent pas la totalité, ou même pas du tout, leurs moyens d’existence aux richesses créées dans les établissements qui les emploient, et qui pour la plupart ne développent pas d’activités directement productives.
L’argent ne tombe pas du ciel ne pleut pas dans les établissements publics ou semi-publics qui redistribuent de la richesse. Il faut qu’ils aillent chercher cette richesse là où elle est produite, à sa seule source : dans les entreprises capitalistes productives (ou auprès des producteurs indépendants), ceci par le truchement des impôts, des taxes diverses, etc., c’est-à-dire par des prélèvements sur la valeur produite par le travail humain productif.
En période de prospérité, lorsque la production de richesse suit une ligne constante ou ascendante, tout semble aller de soi, dans le meilleur des mondes. On trouve légitime de traire le travail productif comme si son pis était intarissable. On se réjouit en pensant que l’on prend au capital ce qui nous revient de droit, et qu’on le “taxe” pour le plus grand bien de tous. Il faut « prendre l’argent là où il est », pouvait-on dire lorsque la production de richesses était au rendez-vous. La vérité de la formule tenait évidemment en ce qu’on ne peut tondre un œuf. Mais c’était oublier qu’en ponctionnant le capital, l’État et les autres institutions publiques ponctionnent toujours dans le même temps, la valeur, la richesse, produite par les travailleurs sous sa forme accumulée par le capitaliste.
En période de rétraction de la production de richesse produite par le travail productif, les institutions publiques (et le capital lui-même) ne peuvent plus répartir la même quantité de richesse aux individus et catégories qu’elles emploient. Elles sont contraintes d’emprunter sur les marchés de l’argent le nécessaire à ladite répartition. Et la dette publique augmente jusqu’au moment où aucune anticipation raisonnable de productions futures ne permet plus d’espérer un possible remboursement. Ainsi toute la société, et au premier chef ceux qui créent la richesse, les travailleurs productifs, se trouve endettés pour entretenir une partie de l’ensemble social. Et chaque accroissement de l’endettement des institutions publiques, sans développement correspondant de la production, en période de rétraction, de crise, rapproche l’État de la faillite.
On voit que le fameux “État providence” ne peut se présenter, et agir comme tel, que sur la base du travail productif et des valeurs qu’il crée pour la société, le premier ne peut pallier la défaillance du second dont il tire ses moyens.
Une autre dimension de nature politique concerne en France les personnels employés par les établissements plus ou moins productifs sous contrôle de l’État. Les catégories, du moins les personnels permanents, nécessaires ou non nécessaires, des administrations publiques, ont bénéficié de dispositions particulières, meilleures ou moins mauvaises que les travailleurs du privé, avec la concession de statuts plus ou moins exorbitants des règles capitalistes du travail salarié. Les contraintes du capitalisme ne s’y appliquaient pas, en raison de leur dépendance directe non à l’égard du capital mais des institutions publiques. Ces dispositions ont conduit à ce que ces catégories tendent à “oublier” à quelle source s’alimente la richesse qui leur est garantie et régulièrement concédée.
Cette fraction de la population, distinguée du sort commun, semble tout attendre de la puissance publique, indépendamment même pour certains des services rendus à la vie de la société. Elle a eu tendance à se poser comme idéal-type, ce qui a pu conduire à des représentations irréalistes de la situation, comme si la richesse coulait d’une source intarissable située en terre inconnue. Comme ces personnages de Brecht qui “veulent manger le pain mais ne veulent pas savoir comment il est fait”, beaucoup en sont venus à poser leurs revendications dans un monde imaginaire, se résumant pour les temps de prospérité à tirer tout le lait possible du “pis de l’État” qui semble inépuisable, et, pour les temps de crise, à exiger que cet État «fasse payer les riches pour nous payer”. En oubliant ici encore que si les riches paient c’est, comme tout ce qu’ils payent, avec ce qu’ils ont tiré des travailleurs productifs et accumulé sur leur surtravail.
Les prolétaires employés par le capital qui ont créé la valeur distribuée par la “trésorerie générale” et par les “riches” que doit solliciter l’État, est plus réaliste. En période de crise de surproduction capitaliste, lorsqu’ils voient les marchandises produites s’accumuler dans l’usine, sans acheteurs, ils savent eux, que, si les produits ne sont pas vendus, quand bien même le capitaliste leur rétrocéderait toute la plus-value, et même ses richesses personnelles, viendra le moment où il n’y aura plus rien à distribuer. Ainsi loin d’amoindrir sa combativité contre le régime capitaliste, ils l’élèvent à une vue d’ensemble, qui touche au problème fondamental de ce régime, qui ne se réduit pas tout entier au seul processus de leur exploitation, mais aussi dans la tendance irrépressible à l’extension illimitée, dans l’anarchie sociale de la production et la concurrence.
L’ensemble des questions abordées, touchant au rapport entre la production de la richesse sociale et sa répartition, est ici analysée dans le cadre du régime capitaliste. Toutefois, si le remplacement de ce régime par un régime économique socialiste, modifie les ressorts intimes, les formes et les modes d’existence de la production des conditions matérielles de vie de la société, ainsi que les rapports entre les hommes qui en dépendent, il n’exonère nullement la société — bien au contraire il le lui intime et lui en donne les moyens — de réaliser les équilibres, les proportionnalités nécessaires, entre production et répartition, entre travail directement productif et indirectement productif, entre production du nécessaire et production des moyens de développement général de la société.
Le mode de répartition de la richesse et la question de la direction du mouvement des classes populaires
Ces questions on le voit ne peuvent être éludées lorsqu’il s’agit de poser des perspectives de lutte, à court terme ou à long terme, pour les classes populaires. Sans opposer les différentes catégories sociales les unes aux autres, on doit s’interroger sur les places respectives qui doivent leur être conférées dans la direction générale et historique de la lutte des classes. Pour dresser des perspectives, doit-on continuer à se focaliser, comme c’est le cas aujourd’hui, sur les revendications catégorielles de groupes sociaux non soumis directement aux aléas du mode de production capitaliste, ce qui ne permet pas de dégager un intérêt commun. Ou faut-il prendre appui sur les classes liées à la production immédiate, les plus soumises à la contradiction fondamentale du capitalisme, et qui par là sont seules sont à même de dégager un intérêt commun de la société et de permettre une unification historique des forces.
La reconnaissance en pratique du caractère social de la production, sous la figure de la propriété sociale, ne peut pas conduire à rééditer à l’échelle de la société, le vieux mot d’ordre erroné de certaines organisations ouvrières du passé, “à chacun le produit intégral de son travail”, ni a fortiori à chacun le droit de puiser sans limites dans le produit social. Il importe en premier lieu de voir que la défense d’intérêts catégoriels, et ceci quelle que soit, pour une classe donnée, les individus ou organisations qui les formulent, ne peuvent correspondre à l’intérêt général, à court terme comme au plan historique. Examinons, à cet égard et à titre d’exemple, deux types de revendications, qui ne peuvent concourir à poser des perspectives communes pour l’ensemble des classes populaires.
La revendication, du côté des producteurs directs à recevoir le produit intégral de leur travail
Certains courants politiques ont prétendu que le socialisme devait permettre au travailleur de recevoir le produit intégral de son travail. Cette idée était absurde, puérile, démagogique. En effet les travailleurs ne pourraient être assurés d’avoir reçu le produit intégral de leurs travaux respectifs que s’ils recevaient ledit produit sous sa forme naturelle : le mineur recevrait n tonnes de charbon, le tisserand n mètres de toile, etc. Ils seraient bien avancés ! Ne serait-ce que parce qu’ils devraient passer beaucoup plus de temps à essayer, vainement, d’échanger des fractions de leurs produits respectifs, contre d’autres fractions de produits d’autres travaux nécessaires à leurs existences. Et encore on laisserait de côté la question de la nécessité pour le mineur, par exemple, de remonter lui-même à la surface le charbon abattu dans la veine, de le convoyer lui-même, etc., ce qui, une journée n’ayant que vingt-quatre heures, réduirait considérablement le temps consacré à l’abattage du minerai. Le recours à un travailleur convoyeur, qui revendiquerait aussi la possession du produit intégral de son travail, rendrait insoluble la question de savoir de qui, ou dans quelles proportions, du mineur qui abat ou du convoyeur qui met en surface, le charbon est le produit ?
L’attribution au travailleur du produit intégral de son travail a été posée comme juste répartition, socialiste. Or elle n’est même pas “sociale”.
Imaginons le travailleur ayant reçu le produit intégral de son travail, d’un mois de travail. Il est bien content, enfin il n’a plus de sangsues sur la peau. Il se présente dans son entreprise le mois suivant, où il s’aperçoit que pour pouvoir travailler le mois à venir, il faut non seulement qu’il soit là, mais qu’il apporte les matières premières nécessaires à la production, les pièces de rechange pour les machines usées le mois précédent, bref, des moyens de production.
Il constate que sa production et lui-même ont besoin de moyens de circulation.
Il constate que ses enfants doivent recevoir une instruction, que toute sa famille peut avoir besoin de soins.
Il constate que les choses et les hommes ont besoin de protection contre les accidents de toutes origines.
Il constate que son entreprise et les individus ont besoin d’être protégés contre les délits et les crimes, et aussi contre des agressions extérieures.
Il demande par conséquent des services de voirie, des écoles et maîtres d’école, des hôpitaux et des personnels soignants, des pompiers et des gendarmes, une armée, tout cela supposant non seulement des personnes mais aussi des moyens matériels.
Or, ayant reçu le produit intégral de son travail, il est seul à posséder de quoi payer le coût des moyens de production, sans lesquels le mois à venir il ne recevra que l’intégralité de rien, il est seul à pouvoir prendre en charge les coûts de la voirie, des écoles, des hôpitaux, de la justice, de la police, etc.
Une fois ces nécessités “productives et sociales” payées et satisfaites, il s’aperçoit qu’il est bien loin d’avoir en poche « le produit intégral de son travail ».
On dira qu’il peut décider de se soustraire à ces nécessités, en ce cas ni lui, ni la société, n’ont beaucoup de jours à vivre.
La revendication de droits économiques gagés sur l’augmentation de la productivité du travail
À propos de la remise en question de la réforme des retraites, certaines organisations syndicales et politiques ont cherché, ou crû voir, le salut dans un accroissement de la productivité du travail, c’est-à-dire une augmentation de la plus-value relative. Un retraité de la fonction publique, vraisemblablement militant, et paraissant restituer l’argumentaire de son syndicat, posait alors le problème ainsi :
« Il y aurait actuellement quatre retraités pour dix actifs, en 2050, il y aurait huit retraités pour dix actifs. Ce ratio actifs/retraités pose un problème facile à résoudre, si on le prend par l’angle de la richesse produite. Les dix actifs de 2050 produiront probablement plus de richesse que les dix d’aujourd’hui. »
e mode de résolution serait possible, soit si le temps de travail des dix actifs était allongé, ce qui augmenterait la plus value absolue, soit si, en une même durée, ils dépensaient plus de force de travail (travail plus intense), ou rendaient plus de produits (plus de productivité), deux formes d’augmentation de la plus-value relative. Bref, dans tous les cas, il faudrait pousser les feux sous les pieds du travailleur productif.
On remarque que ce retraité reste dans un indéfini, baptisé “la richesse produite”. Certes, il perçoit bien que « seul, le travail produit de la richesse, la valeur est toujours ajoutée par le travail ». Mais le travail en question reste une notion indéfinie, car ce qui produit de la valeur, de la richesse, dans le capitalisme, ce n’est pas un travail indéfini, mais le travail humain vivant, productif, directement ou indirectement, rendant des marchandises sous l’autorité du capital, et non pas « des richesses produites par le travail de tous ». Dans le régime marchand capitaliste, on l’a vu, nombre de personnes travaillent, sans pour autant créer de valeur, donc de richesse.
On peut faire l’hypothèse que ce retraité durant sa vie active n’a pas été payé pour se tourner les pouces, qu’il a probablement rendu un travail plus ou moins indirectement productif, ne créant peut-être pas de valeur nouvelle, mais conservant du moins des valeurs existantes. Mais les prises de position qu’il exprime correspondent mal à cette hypothèse, elles ne paraissent pas essentiellement liées à son travail, son activité sociale, mais plus au statut spécial, distingué du droit commun, qui lui était octroyé, ce qui semble-t-il l’incite à poser comme une évidence (c’est « facile »), la nécessité de l’augmentation de la plus-value relative rendue par les travailleurs productifs, pour assurer toutes les redistributions estimées dues. Il n’est pas sûr que l’on puisse, du côté des catégories à statut public, et sur la base de ce type de revendications, fonder une alliance solide avec les travailleurs productifs, et plus largement unir les différentes classes populaires.
- 1. On ne s’intéresse pas ici pour simplifier aux producteurs indépendants (agriculteurs, artisans), mais il ne faut pas oublier qu’ils participent eux-aussi de la production sociale de richesses et de valeur. Et lorsqu’il s’agit de se poser la question des alliances de classes à privilégier du point de vue historique, cette caractérisation est à considérer.↵
- 2. Cela est vrai aussi pour les richesses et valeurs créées par les producteurs indépendants.↵
Les éducateurs du peuple : Jean-Jacques Rousseau. Première partie : Petite biographie
1 octobre 2012
Première partie : Petite biographie
L’année 2012 est celle du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau.
Pour célébrer ce tricentenaire, on se centrera dans ce numéro sur la biographie de Rousseau. Dans le numéro suivant, on s’intéressera de façon plus détaillée à sa pensée politique.
Né le 28 juin 1712 à Genève, Rousseau meurt en 1778 à Ermenonville, onze ans avant le début de la Révolution française dont il avait pressenti l’avènement.
Nous approchons des temps de crise et du siècle des révolutions, écrivait-il dans l’Émile en 1762.
Nombre de protagonistes de cette révolution se réfèreront à sa pensée pour légitimer leur propos. Et bien que certains aient alors trahi cette pensée, d’autres, tels Robespierre, s’en inspireront pour défendre les visées historiques du peuple.
Le parcours de Rousseau est exceptionnel et remarquable, riche en rebondissements, parfois en paradoxes, à l’image du xviiie siècle, son siècle, tout aussi étonnant, qui débute en France par la Régence, le règne de Louis XV, et se termine par la grande Révolution, qui met fin aux privilèges de la noblesse et aux vestiges des formes féodales. Dans ce siècle Rousseau fut un personnage important, auteur, entre autres œuvres, du Contrat social, qui devait connaître une longue postérité au-delà même des frontières de la nation.
Théoricien de la souveraineté du peuple et des conditions de son institution, Rousseau a fourni aux classes populaires les ressorts théoriques leur permettant de poser la maîtrise de leur devenir. Ses idées jugées irréalistes et surtout subversives furent interdites [1], censurées, critiquées [2], pillées, le sens de ses mots détournés, processus qui commença dès le xviiie et se poursuivit au cours des siècles suivants. Actuellement encore, on assiste à un vandalisme systématique et à une falsification de sa théorie politique par certains philosophes [3]. L’obscur petit apprenti graveur, plusieurs fois vilipendé, n’en est pas moins devenu une figure tutélaire de la Révolution française et d’autres révolutions du xixe et xxe siècles dans le monde, et un inspirateur du droit politique moderne.
Comment Jean-Jacques est-il devenu Rousseau, comment peut-on expliquer cette évolution hors du commun ? L’histoire de sa vie fournit quelques éléments de réponse. On évoquera l’homme, son caractère, ses rencontres, en relation avec le contexte historique, en s’intéressant aux rapports tumultueux qu’il a entretenu avec sa ville natale, Genève, comme avec le siècle des “Lumières” et l’appréciation originale qu’il a porté sur les philosophes de ce siècle.
Les années d’apprentissage
Rousseau, on l’a dit, a vu le jour à Genève. Les premières expériences de sa vie sociale sont liées à cette ville et aux contradictions sociales et politiques qui existaient en son sein. Jean-Jacques descendait par sa mère Suzanne de la famille Bernard, qui occupait une position notable à Genève et bénéficiait d’une honnête aisance. La fortune d’Isaac Rousseau, son père, était plus modeste. Né en haute ville, patricienne et bourgeoise, Jean-Jacques, à la suite du décès de sa mère à sa naissance, dut à l’âge de deux ans, accompagner son père, horloger, dans le faubourg industrieux de Saint-Gervais, quartier d’artisans et de marchands. Dès son plus jeune âge, il est associé à ce milieu social, classe qui avait à Genève à cette époque, une certaine conscience d’elle-même et de ses intérêts. Sur des principes tout à la fois politiques et de classe (revendications égalitaires), des conflits sociaux éclataient en effet régulièrement dans cette Cité dès le début du xviiie siècle.
Dans l’atelier paternel où Jean-Jacques passait de longues heures, il débute son apprentissage de la lecture. Dans son adresse « Á la République de Genève » en 1755, il évoquera la figure de son père, tout à la fois travailleur manuel et, comme d’autres artisans genevois [4], riche de connaissances universelles, «vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier.»
Enfant choyé et admiré au sein de sa famille, Rousseau dira dans les Confessions que dès sa naissance, il n’eut « sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de lui que les meilleures gens du monde ». L’action de ce milieu familial sur lui se révèle déterminante. Dès l’âge de dix ans, chez le pasteur Lambercier, il assimile aussi des principes d’honnêteté, de transparence, ennemis de toute forme de mensonge.
Jean-Jacques était destiné à devenir artisan. Après le bannissement de son père, en raison d’un duel, il fut confié en 1722 à la garde de son oncle, Gabriel Bernard. À treize ans, en 1725 il entre chez Ducommun, un maître graveur, comme apprenti pour une durée de cinq ans. Rousseau ne trouve pas de mots assez durs pour évoquer son patron « rustre et violent » qui le maltraite et lui enseigne la vulgarité. Les années d’apprentissage qui suivent sont douloureuses, il y apprend l’insubordination et l’amertume. Et, s’étant trouvé d’un certain “côté” des rapports sociaux, il prend conscience de leurs contradictions, qu’il dénoncera par la suite. C’est toutefois au cours de cette période que son goût de la lecture s’affirme et que naît son penchant très vif pour la nature, la vie simple et sa passion pour la botanique.
À seize ans, en 1728, son avenir d’artisan graveur s’arrête. Lors d’une excursion hors de la ville, il décide de quitter Genève. Par ce choix, il perpétue les habitudes familiales. De nombreux membres de sa famille sont dispersés un peu partout en Europe, son père émigrera un temps à Constantinople pour des raisons économiques, son frère quittera le foyer familial pour disparaître en 1721. Après son départ, Jean-Jacques est inséré dans une filière chargée de récupérer les brebis genevoises égarées : M. de Pontverre, curé de Confignon l’accueille, puis Madame de Warens le prend en charge. Il est envoyé à Turin où, de protestant il devient catholique, le 21 avril 1728. La période qui suit de 1728 à 1751 est très enrichissante et capitale pour Jean-Jacques. Âpre au travail, esprit curieux, ayant le souci de l’étude, il va acquérir en autodidacte cette culture qu’il conservera comme un trésor. Partout, il étudie sans relâche, lit et copie laborieusement des quantités d’auteurs. Dans le même temps il se fait de solides relations.
À Lyon, de 1740 à 1741, chez les Mably, Rousseau fréquente de beaux esprits comme l’abbé lui-même ou son frère, Condillac, et il se familiarise avec le monde. À Venise (1743-1744) il entre au service de M. de Montaigu, ambassadeur de France auprès de la Sérénissime. C’est la seule fois où il fera l’expérience directe des affaires publiques.
La matrice genevoise
Genève se présente comme un premier jalon qui rend compte pour une part du parcours intellectuel et politique de Jean-Jacques vers Rousseau. Cette Cité-République s’est historiquement formée selon un mode spécifique. Indépendante depuis 1535, maintes fois menacée par des puissances extérieures, Genève s’est très tôt émancipée de rapports strictement féodaux. République patricienne et bourgeoise, elle est aussi précocement traversée par des luttes sociales et des revendications politiques de type moderne, notamment revendication égalitaire (en 1707, en 1734-38). De ce fait, les mouvements qui la traversent anticipent plusieurs fois dans l’histoire d’autres révolutions, ainsi en sera-t-il de la révolution genevoise de 1782 (du “quatrième état»), qui se produit sept ans avant la Révolution française, puis de celle de 1841-42, qui précède elle aussi de sept ans, la révolution de 1848 en France et en Europe. Dans la formation de la République de Genève, la conjonction spécifique de contradictions entre monde ancien et monde moderne, ne pouvait manquer de laisser une empreinte sur la formation des citoyens genevois, et plus spécialement sur le citoyen Rousseau.
« Je suis né à Genève d’Isaac Rousseau, citoyen et de Suzanne Bernard, citoyenne », ces premières lignes des Confessions montrent l’importance que Rousseau attache à ce titre de citoyen genevois. Il publie son premier écrit, Discours sur les sciences et les arts (1750) avec cette indication « par un Citoyen de Genève ». En 1728 à Turin, vingt-deux ans plus tôt, il avait cependant perdu cette citoyenneté en se convertissant au catholicisme. En 1754 il tient à effacer « ses erreurs » de jeunesse en renouant avec la religion de ses pères, recouvrant par là ses droits de citoyen. À Genève, tout citoyen était à la fois électeur et éligible. Le peuple, c’est-à-dire les citoyens (fils de bourgeois nés dans la ville), d’une part, et d’autre part, les bourgeois (fils de bourgeois nés hors de la ville), exerçaient une certaine forme de souveraineté, inédite jusqu’alors ailleurs qu’à Genève. Bourgeoisie et citoyenneté délimitaient des privilèges plus que des statuts économiques.
Au xviiie siècle, la Cité apparaît donc comme une sorte d’îlot républicain et protestant que Rousseau va glorifier au moins jusqu’en 1762. En 1764, dans les Lettres écrites de la montagne, déçu de l’attitude de Genève envers l’Émile et Du contrat social, il renoncera pourtant à sa citoyenneté. Toutefois c’est de ce régime républicain, disait-il, qu’il avait hérité le sens de l’égalité et de la liberté.
Genève est ainsi le premier creuset de la réflexion de Rousseau. Il fait référence à Genève, comme modèle urbain d’une démocratie accomplie. Mais au cours de l’évolution de sa pensée, il va bien au-delà des principes démocratiques mis en œuvre à Genève, périodiquement remis en question et limités par des principes de représentation restrictifs. Certains genevois, issus des milieux populaires, s’inspireront des aspects les plus subversifs de sa pensée pour mettre en cause les principes de cette république. Rousseau lui-même développe à cet égard des points de vue contradictoires. En 1755, dans la dédicace du Discours sur l’origine de l’inégalité adressée «à la République de Genève», il présente cette ville-Cité comme une ancienne république ayant résisté à la corruption des temps : « C’est un pays libre et simple, où l’on trouve des hommes antiques dans les temps modernes ». Genève s’oppose ainsi à la France, pays de la « mollesse » et du « luxe » [5].
La ville de Genève, connaît un certain nombre de crises institutionnelles. En 1718, l’affaire dite des lettres anonymes met en lumière de nombreuses questions autour de la souveraineté : — à qui doit-elle revenir — comment déterminer le contenu de la volonté générale et comment “l’extraire” ? — quels sont les pièges de la représentation politique ? Ces interrogations ne cesseront de hanter Rousseau et il s’efforcera d’y réponde des dizaines d’années plus tard lorsqu’il réfléchit à son projet des Institutions politiques, qui sert de base au Contrat social. En 1737, une crise profonde secoue de nouveau la république de Genève. De passage dans la ville, Rousseau est affecté par ce climat de guerre civile.
Enfin, en 1766 s’ouvre une période de troubles institutionnels dans laquelle, alors en Angleterre, il se trouve impliqué à son insu. Il est alors désigné par tous – diplomates, écrivains étrangers et genevois – comme le grand responsable à l’origine des troubles. Le “mal”, qui sévissait depuis longtemps au sein des institutions de Genève, se révélait en effet ouvertement depuis la condamnation conjointe par les autorités de l’Émile et Du contrat social. Rousseau était devenu le cri de ralliement des citoyens favorables à la souveraineté populaire. Celui-ci se tint au courant de la situation, participa avec largesse à la collecte réalisée au profit des opposants genevois, mais ne s’engagea pas publiquement.
En 1781-82, quelques années après la mort de Rousseau, éclate la révolution de Genève, alliance entre les bourgeois citoyens et les natifs non citoyens, révolution qui se fait au nom des principes qu’il a développés, l’égalité civile de tous les hommes. Louis XVI indique alors que cette révolution est un mauvais exemple pour son peuple (les Français), et qu’il faut l’étouffer sans délai. Trois armées coalisées (française, sarde et bernoise) assiègent la ville et la font capituler. Les patriciens reprennent tout le pouvoir, l’égalité civile est cependant maintenue, mais les cercles où l’on discutait de politique sont dissous.
Rousseau et la conjoncture intellectuelle de son temps
Lorsque Rousseau prend place dans la vie intellectuelle de son temps, plus spécialement en France, le commerce se développe, l’industrie prend son essor, des négociants, des armateurs amassent d’énormes fortunes, la classe bourgeoise et celle des financiers s’élève dans la hiérarchie sociale. Tous ces riches parvenus que Rousseau finira par abhorrer, sont souvent des esprits cultivés, des mécènes fastueux. Ils ouvrent des salons, entretiennent le goût de la conversation brillante, procurent aux littérateurs des admirateurs enthousiastes, des relations utiles, parfois une aide matérielle et suscitent entre eux une émulation d’esprit. Rousseau côtoie ce beau monde durant une dizaine d’années, entre 1740 et 1750. Il est certes avide de réussite, mais timide et introverti, il ne se sent pas à l’aise dans ce milieu. Il s’en éloigna après y avoir rencontré le succès avec le Discours sur les sciences et les arts.
Dans ce discours il mettait en garde contre la décadence des mœurs chez un peuple grisé par sa propre civilisation. Le Discours n’en est pas moins primé. Jean-Jacques a trente-huit ans et, après une longue série de déboires et d’hésitations, la réussite est au rendez-vous. Le livre sorti en 1751 connaît un grand succès, nul n’escomptait un tel écho. Par ses qualités d’écriture, sa force de conviction, Rousseau touche un large public. On entendra dire à son propos Voilà quelqu’un qui ne parlait pas pour passer le temps.
Le Discours développe le paradoxe selon lequel le progrès des sciences et des arts est à l’origine de la corruption des mœurs. La décadence de la société y est dénoncée, avec sous les yeux l’exemple du climat politique désastreux qui régnait alors en France. Les prises de position de Rousseau lui valent de nombreuses critiques. Le début de la gloire marque en même temps le commencement des ennuis auxquels il devra faire face.
Rousseau ne souhaite pas se présenter comme un philosophe face à de « beaux esprits », mais comme un homme qui parle à ses semblables. Se démarquant « des hommes célèbres qui s’immortalisent dans la République des Lettres », il se range parmi les « hommes vulgaires », restant dans l’obscurité, recherchant le bonheur en eux-mêmes, se bornant à remplir leurs devoirs, nouvelle figure de l’intellectuel qui s’emploie non à « bien dire » mais à « bien faire ». L’influence de cette thématique sera considérable, le goût, plus ou moins authentique, de la vie simple, du sentiment et de la vertu, se répand. Quelques années plus tard, avec La nouvelle Héloïse (1761), qui connaît aussi une large audience, une mode est lancée, et Rousseau devient « le directeur de conscience, le prophète et l’apôtre d’un monde nouveau ».
Celui-ci cependant ne se sent pas à l’aise dans le rôle que le monde lui réserve, d’intellectuel plus ou moins histrion, mi-philosophe, mi-musicien (avec le Devin du village présenté à la Cour en 1752, il connaît en en effet le succès dans le domaine musical). Pour conserver sa liberté, il refuse la pension que la Pompadour lui proposait. En 1756, son installation à l’Ermitage – une maison que lui prête Madame d’Épinay, à l’orée de la forêt de Montmorency – correspond pour lui à un nouveau départ. Il poursuit « sa renaissance intérieure », et veut sortir du monde. Il s’agit pour lui d’assumer consciemment, presque comme un honneur, la pauvreté, ou du moins la modestie d’une condition devenue « indice de vérité et de pureté ». Sa vie austère d’honnête labeur lui semble élever une protestation contre le monde des riches et des puissants. Cette retraite correspond également à son désir d’œuvrer à une théorie politique générale.
C’est de cette époque que date son goût pour la solitude, il l’apprécie d’autant plus qu’il se trouve au cœur d’interminables brouilles avec et entre ses amis – Madame d’Épinay, Grimm, Diderot –, et que la conjoncture politique et économique est difficile et tourmentée : défaites militaires, nouveaux impôts, querelles parlementaires, etc. En 1758, il prend ses distances à l’égard de Voltaire (dont les attaques virulentes vont s’amplifier) et par rapport aux encyclopédistes, Diderot, entre autres. Pour ses anciens amis, Rousseau fait de plus en plus figure de “déserteur”.
Au plan théorique, la période qui s’étend des années 1750 à 1762 est très féconde, la théorie politique de Rousseau prend forme. Il rédige le Discours sur l’origine de l’inégalité des hommes et compose l’article « Économie politique » pour l’Encyclopédie. Dans le premier texte, il analyse les contradictions sociales de son temps, sa pensée gagne en radicalité. Il élabore une théorie de l’aliénation, comme état de l’individu qui, du fait de conditions extérieures, cesse de s’appartenir, se trouve traité comme une chose, ou en devient esclave, les conquêtes de l’humanité se retournant contre lui.
La portée historique de l’œuvre
En l’année 1762 paraissent deux grands traités, Du contrat social et l’Émile œuvres complémentaires, l’une traitant de la formation de la société politique, l’autre de la formation de l’homme. Dans l’Émile, il poursuit son analyse de l’aliénation, son origine, ne résidant pas selon lui dans l’homme lui-même, mais dans ses conditions d’existence, sociales et politiques :
« Sitôt que je fus en état d’observer les hommes, je les regardais faire, et je les écoutais parler ; puis, voyant que leurs actions ne ressemblaient point à leurs discours, je cherchai la raison de cette dissemblance […]. Je la trouvai dans notre ordre social, qui de tout point contraire à la nature que rien ne détruit, la tyrannise sans cesse, et lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences, et je vis qu’elle expliquait seule tous les vices des hommes et tous les maux de la société. D’où je conclus qu’il n’était pas nécessaire de supposer l’homme méchant par sa nature, lorsqu’on pouvait marquer l’origine et le progrès de sa méchanceté. »
Dans l’article « Économie politique », il s’efforce de définir les conditions qui permettraient de résoudre les contradictions qu’il a mises au jour, et dans le Contrat social, sept ans plus tard, il pose les conditions générales de leur résolution.
En dépit de ces avancées théoriques, la période la plus noire, la plus tragique et la plus intransigeante de son existence s’ouvre, surtout de 1762 à 1770. D’emblée ses deux ouvrages sont perçus comme des livres qui contestent l’ensemble de l’ordre établi, alors que le thème du goût de la vie simple et naturelle pouvait demeurer compatible avec cet ordre, à titre de contrepoint. En outre, ce ne sont pas seulement les contenus religieux ou politiques qui sont jugés subversifs, mais aussi leurs tonalités plébéiennes. Rousseau s’adresse en effet à tous les hommes, quels que soient leurs rangs, leurs conditions, ou leur éducation. C’est pourquoi, il apparaît à ses contradicteurs comme redoutable, ceci d’autant plus qu’il exerce une authentique fascination au-delà même des classes populaires. Un de ses détracteurs, le plus virulent, le “docteur Tronchin”, qui craignait plus que tout la subversion sociale disait de lui :
« Il est bien cruel que l’esprit et l’éloquence de cet homme n’aboutissent qu’à soutenir des paradoxes et à troubler la société. »
À Paris comme à Genève, avec l’interdiction de ses deux traités, Rousseau se sent persécuté, il fuit hors de France en juin 1762, mais son installation hors des frontières se trouve contrariée sur les injonctions de ses protecteurs, Malesherbes, le prince de Conti, les Luxembourg, auxquels il évite le déshonneur au prix de sa propre proscription.
En exil en Suisse, à Môtiers il commence la rédaction des Confessions. Au bout de trois ans, jugé indésirable, il se réfugie en Angleterre sur une invitation de Hume (de 1766 à 1767). C’est un échec. De retour en France, sous le pseudonyme de Jean-Joseph Renou, il se réfugie à Trie-le-Château, jouissant de la protection du prince de Conti. Puis il décide de revenir à Paris en 1770, le climat politique s’étant éclairci. À son retour, il ne pense qu’à une chose, pouvoir enfin sortir de sa proscription volontaire. Il prépare sa réhabilitation, les Confessions devant à ses yeux constituer la pièce maîtresse de ce dispositif, sans juges, sans jury et sans aveux. En décembre 1770, Rousseau entame une série de lectures de son manuscrit. Les milieux philosophiques prennent peur. En mai 1771 Madame d’Épinay intervint pour que soit mis un terme au scandale. Rousseau se voit notifier l’interdiction de poursuivre. Privé de publication, il est maintenant interdit de parole, par ceux-là mêmes qui prétendaient œuvrer pour la liberté du genre humain. Rousseau se le tient pour dit et reste silencieux, refusant d’aborder tout autre sujet que celui de la musique.
Si Rousseau est conduit par les circonstances à s’abstenir de tout commentaire politique, on ne saurait en déduire qu’il renonce à se préoccuper des questions du monde. Bâillonné, il poursuit sa réflexion. Après s’être penché sur le cas de Genève, Les lettres écrites de la montagne (1764), sur celui de la Corse, Projet de constitution de la Corse (1765), il s’attache à analyser le destin singulier de la Pologne, dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772). Il préconise pour ce pays, de se réformer en profondeur, en intégrant universaux politiques et le meilleur de ses traditions. Dans un autre texte, les Dialogues, il s’interroge sur le processus par lequel l’humanité a perdu son visage. Cette aliénation de l’être concerne cette fois-ci la figure de l’auteur lui-même. Rousseau se plaint d’avoir perdu sa figure, d’être devenu cet homme défiguré, victime « des imposteurs qui le défigurent ».
Ses Confessions elles-mêmes lui paraissaient désormais impropres à le laver des calomnies que l’on répand sur son compte. Les Dialogues amorcent une critique radicale du siècle des Lumières, plus spécialement de sa philosophie, dont il peut souligner le caractère surfait. Le règne de la philosophie lui semble n’être que celui de l’opinion publique ou plutôt des opinions publiques. Ce n’est pas l’opinion publique en tant que telle qui constitue une nouveauté, c’est sa dictature sur les esprits. Les responsables de cette évolution ? La « secte philosophique », « réunie en un corps sous des chefs », devenus eux-mêmes les « arbitres de l’opinion publique », dont Rousseau avait été la première victime. La réputation du plus calomnié des hommes est cependant grandissante et commence à faire l’objet d’un véritable culte. Ses ennemis et ses rares amis se réfèrent d’une façon ou d’une autre à son œuvre [6]. Robespierre, rencontrant Rousseau à la fin de sa vie dans son dernier refuge à Ermenonville, relate son entrevue en ces termes :
« Je t’ai vu, dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse ; j’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors j’ai compris toutes les peines d’une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité. Elles ne m’ont pas effrayé. La conscience d’avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux ; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont daignés ses contemporains. Comme je voudrais acheter ces biens au prix d’une vie laborieuse, au prix même d’un trépas prématuré ![7]»
Apaisé, ayant renoncé à l’espoir d’une possible réhabilitation depuis la mort de son protecteur attitré, le prince de Conti en 1776, Rousseau met en chantier les Rêveries du promeneur solitaire dont il poursuit la rédaction jusqu’à l’année de sa mort.
À Ermenonville, il s’éteint le 2 juillet 1778.
Onze ans après la mort de Rousseau, comme cela avait été le cas quelques années auparavant au cours de la révolution genevoise de 1782, c’est en référence aux principes qu’il avait développés que s’ouvre avec la Révolution française une nouvelle époque historique. En 1794, en témoignage de la nation reconnaissante, ses restes sont triomphalement transférés au Panthéon en vertu d’un décret de la Convention Nationale. Comme le proclame alors Lakanal, sans doute fallait-il la Révolution pour comprendre toute la portée révolutionnaire du Contrat social.
Références principales
Monique et Bernard Cottret, Jean-Jacques Rousseau, Perrin, 1990.
Jean-Jacques Rousseau et la Révolution française, dir. Tanguy Laminot, Études J.-J. Rousseau, À l’écart, 1989.
Louis Binz, Brève histoire de Genève, Chancellerie d’État, Genève, 2000.
Jean-Jacques Tatin-Gourier, Le Contrat social en question, Presses Universitaires de Lille, 1989.
- 1. Du Contrat social (ou Principes du droit politique), et l’Émile parus la même année, 1762, furent brûlés, son auteur décrété de prise de corps.↵
- 2. Barrès notamment, en 1912, lors du deux centième anniversaire de la naissance du « citoyen de Genève », s’élevait avec véhémence contre « l’extravagant musicien » qui, s’il séduisait en lui l’artiste, révulsait le politique.↵
- 3. Voir notamment les courants politiques qu’illustre Slavov Zizek↵
- 4. En 1536, avec l’adoption de la Réforme, obligation était faite aux citoyens d’envoyer leurs enfants à l’école.↵
- 5. Dans le même esprit, il répond à l’article « Genève » de l’Encyclopédie rédigé par d’Alembert qui prenait le contre-pied du Discours sur les Sciences et les Arts, et le mettait en cause personnellement. Dans cet article, d’Alembert déplorait la proscription dont le théâtre faisait l’objet. La réponse de Rousseau, la Lettre sur les spectacles, condamne certaines formes de théâtre qu’il estime délétères pour en préserver Genève. Le théâtre est selon lui à l’image des mœurs, renvoyant aux individus l’image de la conscience publique de leur nation : «C’est pour cela qu’il ne faut pas de théâtre à Genève. Si l’on veut conserver les mœurs simples de la cité républicaine, il ne faut pas y acclimater le théâtre parisien.»↵
- 6. Voir Jean-Jacques Tatin Gourier, le Contrat social en question, Presses Universitaires de Lille, 1989.↵
- 7. Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre.↵
Comment je suis venu à la politique
1 octobre 2012
Des questions touchant la vie d’un homme d’un âge certain imposent une méditation sur le sens qu’a pu prendre sa vie. Il est temps aujourd’hui que je m’en préoccupe, en m’efforçant de discerner ce qui, dans mon parcours et ma prise de conscience, a relevé de ma propre volonté et ce qui dépendait du contexte, des circonstances, des situations vécues, pour partie indépendantes de choix délibérés.
Mon cheminement politique est une question qui, pour ce qui me concerne, est centrale à plus d’un titre, puisque, encore aujourd’hui, je consacre à la politique une bonne partie de ma vie. Comment en suis-je arrivé à ce que cette flamme éclaire mon âme et ma conscience ?
Lorsque j’étais gamin, je voyais ma mère trimer pour nous élever, ma sœur et moi . Elle occupait à l’époque deux emplois, l’un dans le textile comme ouvrière, puis employée en restauration collective, l’autre comme femme de ménage. Ceci, pour dire, que la journée de labeur se terminait dans la soirée. Je la vois encore laver à la serpillère le sol des bureaux, enlever la poussière, et ma réaction était de l’aider à nettoyer le sol. J’ai au moins appris à faire cette tâche. Je me souviens de cette servitude, j’y voyais une certaine injustice et je comprenais qu’elle le faisait pour nous. Mon père, lui, travaillait en tant que chef d’équipe dans une usine de fabrication de carrelage et il participait le soir à faire le ménage avec ma mère.
Je crois que le sentiment d’injustice c’est ce qui m’a d’abord marqué. Puis au fil de la vie, au collège d’enseignement technique, où je préparais un CAP d’aide comptable, un mouvement de grève des collégiens eut lieu. Je me souviens de ma participation à ce mouvement, mais je participais sans vraiment connaître ses tenants et ses aboutissants, je ne sais d’ailleurs plus aujourd’hui qu’elles en étaient exactement les motifs.
À une échelle plus large, Mai 68 a apporté son concours à mon intérêt pour la société dans son ensemble et pour les questions politiques. Non pas lors de l’événement lui-même, je n’avais que douze ans, mais plus tard quand j’ai commencé à chercher à comprendre les ressorts d’un tel événement. À cette époque, ma curiosité prenait une forme un peu plus développée, mais elle fut peu satisfaite. Je lisais des livres sur le sujet sans vraiment bien saisir les causes de ce mouvement, et sans d’ailleurs trouver d’analyses satisfaisantes. Je disposais alors moi-même de peu de moyens théoriques et historiques pour saisir la place de l’événement, mais le processus était en cours.
En 1972, j’avais seize ans, mes parents divorcèrent. Ce bouleversement familial a dû jouer un rôle, mais lequel ? Je suis encore incapable aujourd’hui d’en saisir la portée, ce que je savais c’est que les choses ne seraient plus comme avant.
Quelques années plus tard, en 1976, ce fut l’armée, le service militaire. J’y fis mes premières armes politiques, pas forcément les bonnes quand j’y repense aujourd’hui. J’étais encore un “candide”. Bien que je ne refuse pas la discipline et la hiérarchie, c’est l’humiliation vécue qui m’inclina à participer à un comité de soldats pour rendre plus “humaine” la condition militaire des soldats. J’étais incorporé en Allemagne et nous publiâmes, mes camarades et moi, un petit journal que diffusaient de jeunes Allemands à la sortie des casernes, sur le chemin de la gare que nous empruntions pour prendre le train lors des permissions accordées. Avec le recul aujourd’hui, cette action politique qui me semblait légitime, utilisait sans doute nos ressentiments, pour une autre cause que la nôtre. À cette époque, les intérêts de l’Allemagne dans sa volonté de redevenir une puissance libérée de la présence militaire des alliés sur son sol, pouvaient “coïncider” avec notre rébellion.
Ces premières armes, ont précédé un militantisme syndical où je me suis engagé après mon retour de l’armée. Je travaillais alors dans une entreprise de taille moyenne en tant qu’employé de bureau. J’observais qu’il existait une certaine injustice entre ceux dont le salaire était bien plus conséquent et celui des employés comme moi. Il me semblait qu’il y avait une inégalité qui n’était pas nécessairement justifiée par des mérites particuliers. Les années passant, je me suis rendu compte que l’action syndicale ne me suffisait pas. Souvent elle se bornait à des objectifs sociaux d’assistance, à des revendications culturelles, voire consuméristes, des actions commerciales, touristiques, qui ne pouvaient modifier le fonds des choses. Mais ce qui me déplaisait aussi était de voir que des représentants syndicaux agissaient souvent pour leur bien personnel. Illusion peut-être, déception plus encore, la perception des ces insuffisances et défauts me conduisaient à concevoir la nécessité d’une compréhension et d’une action plus générales, d’ordre politique. Mais vers quoi se diriger, quelle orientation trouver ? Je n’avais pas de réponse.
Le poste de travail que j’occupais m’ennuyait, et malgré l’attention de mon chef de service (je l’en remercie) qui me proposait des postes plus attrayants par la diversité des tâches à accomplir, j’ai décidé d’aller voir ailleurs, et je m’y suis préparé. C’était une période, il faut le reconnaître favorable, car j’ai pu obtenir quelques aménagements pour suivre une formation universitaire qui m’a permis d’aborder des questions sociales, politiques, économiques et même historiques. Au final, après une licence de sociologie, j’ai obtenu un DEA (Diplôme d’Études Approfondies) en philosophie politique. Il n’est pas inutile de savoir que l’entreprise qui m’employait connaissait des difficultés ou les anticipait, difficultés économiques non encore visibles de façon flagrante pour moi à ce moment, ce qui explique en partie les facilités qui m’ont été accordées. En 1987 je fus ainsi licencié pour des raisons économiques, sous le prétexte que par le niveau des études que j’avais atteint, il me serait plus facile de retrouver un emploi. Voilà donc, j’étais dans la première charrette, je me retrouvais à la rue, je n’avais pas vu sous cet angle cette expérience de formation, qui anticipait sur mon intention de quitter cette entreprise pour d’autres aventures.
C’est au cours de cette période “propice ” que ma conscience politique s’est affermie. Même si les prises de position politiques de beaucoup des étudiants que je côtoyais me semblaient plus ou moins futiles et détachées des réalités et des préoccupations des classes populaires, cette insertion me donna à percevoir de façon plus large les problèmes de l’ensemble du monde. Un des révélateurs déterminants fut pour moi associé aux événements qui se sont déroulés au Chili en septembre 1973, date du coup d’État militaire qui rejeta du pouvoir politique tout un mouvement populaire, je dirais “socialiste” pour aller vite et sans entrer dans le détail. Nombre de réfugiés politiques chiliens s’installèrent alors en France, certains m’ont exposé les conditions de la lutte du peuple chilien. Par le biais de conférences, de débats, par la participation dans un groupe de sympathisants lié à un mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne, a commencé à se forger, tant bien que mal, une ouverture politique plus large sur le monde et ses luttes. Je me souviens, cela est resté gravé dans ma mémoire, d’un discours du président chilien, Salvador Allende, prononcé avant le coup d’État. Celui-ci, s’adressant à des ouvriers, mettait l’accent sur le rôle crucial du travail productif, source de richesse et de valeur pour toute la société.
Par ces rencontres, j’ai abordé la question du socialisme de manière incomplète et dispersée, voire même un peu fausse, mais de premiers jalons, de premiers repères se mettaient en place. Un autre facteur intervint, je dirais que ce fut le plus déterminant. Je vais parler de ma rencontre avec le journal Germinal, rencontre rendue possible par l’intermédiaire des activités “chiliennes” que je menais alors. Ce fut un coup de foudre, une révélation. Dès les premières lectures je compris qu’il fallait que je m’engage dans cette voie, il y avait comme une coïncidence, j’étais arrivé à un niveau de conscience encore embryonnaire, l’élévation politique je la trouverai en ce journal éducateur.
Depuis lors, je participe au mieux de mes possibilités, de mes disponibilités, à forger et diffuser des contenus qui permettent aux classes populaires d’élever leur conscience, comme je m’efforce d’élever la mienne, afin que le peuple se dote des moyens de maîtriser son devenir. Lors de chaque parution, les études des articles de ce journal me permettent de développer des connaissances, et d’en acquérir par moi-même en fonction de repères clairs, de saisir mieux les conditions historiques dans lesquelles se déroule aujourd’hui la lutte des classes populaires, de dégager les perspectives de cette lutte. Après bien des années, toujours avec cette volonté qui m’anime, malgré des moments difficiles, les doutes qui peuvent nous assaillir, car nous traversons une période historique de recul, je sais qu’il faut tenir, qu’il faut continuer ce travail pour que le peuple se trouve dans les conditions de reprendre l’initiative historique, de sortir des impasses et des crises destructrices que le régime production marchand capitaliste produit sur la base de ses propres contradictions.
La crise générale du capitalisme La situation de la France, la disposition des forces de classes. Comment s’orienter politiquement
1 octobre 2012
La crise actuelle n’entre pas dans le cadre de ces crises “ordinaires” qui marquent de façon périodique le capitalisme depuis que ce mode de production s’est imposé. Depuis le début du XIXe siècle, le monde capitaliste a traversé plus d’une vingtaine de crises. Toutes n’ont pas été de la même importance. Il s’agit cette fois-ci, comme en 1929, d’une crise générale, qui ne permet plus d’espérer un “redressement” rapide de la situation. Les crises que l’on peut estimer mineures surviennent en moyenne dans l’espace d’une décennie. Précédées d’une phase d’expansion, elles sont suivies d’une période de récession, et d’une reprise relativement rapide. Lorsque ces crises coïncident avec une crise générale, comme c’est le cas aujourd’hui, elles sont beaucoup plus destructrices, la période de dépression beaucoup plus longue. Du fait que les contradictions inhérentes au mode de production capitaliste ne peuvent plus alors être surmontées comme à l’ordinaire, ces crises majeures conduisent à des désastres historiques, qui s’accompagnent d’une réaction généralisée. Il en fut ainsi après la crise de 1929, avec l’instauration ou le renforcement de régimes fascistes et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. (Voir dans ce numéro Les crises dans le mode de production capitaliste)
Dès la survenue de la première grande crise, des observateurs avaient, bien avant Marx, perçu que le mouvement de l’économie capitaliste se déroulait en fonction de cycles d’expansion et de rétraction, dont la répétition périodique signalait la relation étroite qu’ils entretenaient avec les contradictions majeures de ce régime. Aujourd’hui peu de responsables politiques, associatifs ou syndicaux, ou d’économistes patentés, rapportent ces crises à leurs déterminations essentielles, ils se bornent à mettre l’accent sur les facteurs contingents de leur déclenchement, et ne peuvent ainsi déceler les causes intimes de ces catastrophes périodiques, ni par conséquent proposer de voies pour leur résolution.
C’est dans cette situation de crise mondiale de grande ampleur que les élections présidentielles et législatives de 2012 ont pris place, situation qui sans doute a joué un rôle dans les scrutins qui ont porté Français Hollande et la gauche au pouvoir. Parmi les électeurs cependant, beaucoup n’imaginaient pas qu’un retournement miraculeux de la situation pourrait résulter de ce vote. Pour les catégories sociales les plus touchées par la crise, cela valait surtout comme acte conjuratoire. Ce ne sont pas d’ailleurs ces catégories qui majoritairement ont porté leur choix sur les candidats de la gauche socialiste. L’électorat de François Hollande et du Parti socialiste regroupe en effet un fort pourcentage de catégories de la société relativement aisées et disposant d’un haut niveau d’études : cadres, professions libérales, fonctionnaires (près de 70 % des fonctionnaires se sont prononcés pour Hollande, alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30 % des voix des travailleurs indépendants). Quant au taux d’abstention des ouvriers aux Législatives, il s’est révélé particulièrement important.
Maintenant que Nicolas Sarkozy et la droite ont été battus, les problèmes essentiels qui se posent au pays ne se sont pas magiquement évanouis, ils se seraient plutôt aggravés. La dénonciation du précédent Président de la République ne peut plus durablement servir à masquer une réalité qu’il faut désormais regarder en face. Il ne semble pas pourtant que ce soit le cas du côté du nouvel exécutif si l’on regarde les priorités mises en avant. Si l’on pouvait reprocher à l’ancien hôte de l’Élysée de ne pas disposer d’une vision historique du cours des choses, du moins savait-il naviguer à vue. Certains maintenant se demandent, y compris dans le camp vainqueur : Y a-t-il encore un pilote dans l’avion ?
On a parfois l’impression qu’il s’agit moins pour la nouvelle équipe de diriger l’ensemble d’une nation que de satisfaire ses diverses clientèles, comme si l’on se préoccupait d’abord de repeindre les volets et de poser aux fenêtres des rideaux mode, alors que la maison est en train de brûler. De toute urgence, il s’agit de décider du nombre d’heures de travail à assigner aux écoliers et enseignants, ou de produire des lois décrétant que deux messieurs ou deux dames pourront légalement s’unir et procréer, sans doute par quelque opération du Saint-Esprit.
On a parlé de la désillusion des électeurs, mais ce qui semble s’être manifesté, du moins dans un premier temps, participe d’un sentiment d’abattement, de lassitude. Les citoyens ont tiré leur dernière cartouche, celle dont ils disposaient encore, leurs suffrages, mais tout reste en l’état, ou empire. Ce que d’ailleurs une grande partie des citoyens savaient ou pressentaient déjà, comme en attestent les éléments d’enquête réunis avant les élections (Voir l’enquête parue dans le n°7).
Lucidité du côté des classes populaires, vue brouillée du côté des organisations ?
Si quelques cadres de la fonction publique et quelques dirigeants syndicalistes étaient enclins à projeter sur le résultat des élections des espérances très générales, envisager une amélioration de leur sort propre, des ouvriers, des employés, des artisans et des agriculteurs, exprimaient un certain scepticisme : « les socialistes en parlent [de trouver des solutions], mais […] ce n’est que des paroles » ; « Je vote socialiste […] mais est-ce que réellement ils arriveront à faire quelque chose ? ». Certains ne voyaient aucune organisation politique capable de régler les principaux problèmes, faisant état d’une défiance générale à l’égard des partis, ou syndicats, trop centrés selon eux sur leurs propres intérêts, suspectés de « travailler pour eux-mêmes », en fonction d’intérêts « particuliers et non communs », d’être coupés de la réalité et incapables de « régler les problèmes de fond ». Selon eux la résolution de ces questions de fond ne dépendait que pour une faible part des choix des gouvernements : « l’économie française [va mal] depuis plusieurs décennies, quel que soit le parti politique » ; « la crise serait la même si notre gouvernement était de gauche ».
Pour l’essentiel, ces interlocuteurs rapportaient les difficultés de la situation au mode de fonctionnement de l’économie capitaliste, et son extension au monde entier : concurrence des pays émergents, problèmes de compétitivité, désindustrialisation, délocalisations, chômage. Ils estimaient en outre qu’il ne servait à rien de repousser le problème à l’extérieur du pays (monde ou Europe), et que la solution, si solution il y devait y avoir, était à chercher au sein de la nation elle-même, en tant que forme et lieu historique le plus adapté pour poser et s’efforcer de porter remède aux difficultés de la population.
Tirées de l’expérience, de telles appréciations ont permis aux individus les plus liés aux effets des contradictions capitalistes de dresser un état des lieux encore sommaire. Beaucoup toutefois signalent que s’il est possible de désigner les problèmes, il est difficile d’en saisir les causes. Les repères généraux font défaut du fait qu’aucune orientation générale n’est donnée, aussi bien du côté des tenants du pouvoir que de celui des organisations politiques et syndicales. Certes, des militants engagés affirment qu’il n’en faut pas moins « montrer son mécontentement », maintenir des mobilisations capables de « faire réagir les politiques », mais sans savoir vers quoi se diriger, et en se demandant si les luttes parviendront à déboucher sur quelque résultat tangible.
Ces demandes d’orientation non satisfaites, s’exposent pour plusieurs individus des classes populaires comme une exigence : « on a besoin de perspectives », « il y a eu le PC, [c’était] il y a longtemps ». Le témoignage d’un lecteur de Germinal dans ce numéro exprime ce même besoin : « Vers quoi se diriger, quelle orientation trouver, je n’avais nulle réponse.
Rétablir l’orientation historique
Les expériences individuelles, les échanges, la recherche personnelle de connaissances, fournissent de premiers éléments d’orientation. Ces expériences ne sont pas les mêmes en fonction des contextes sociaux au sein desquels évoluent les différentes catégories sociales[1]. Il existe aussi des bornes à l’expérience individuelle, lorsque n’existe pas de véritable organisation de classe, qui seule permet de situer ces expériences au sein d’une vue d’ensemble, d’un cadre général qui leur donne sens. Cette tâche qui était celle des Partis ouvriers et communistes n’est plus menée à bien. Les cadres politiques généraux qui permettent aux classes populaires de s’orienter sont à reconstituer, au plan de l’histoire, par la théorie, et dans chaque situation particulière, par l’analyse concrète.
Un lecteur qui participe aux groupes d’études de Germinal s’est intéressé à cet égard à la question : Comment une société peut-elle se transformer et sur quelle base ? En étudiant un texte d’Engels, appuyé sur la théorie de Marx, il donne à voir la nécessité et la possibilité, historiques, de la transformation de la société en un régime social nouveau, capable de dépasser la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste, et le développement anarchique auquel il conduit et qui se révèle au grand jour dans ses crises périodiques. Il montre aussi comment l’analyse de cette contradiction, dévoilée par Marx, permet de réunir les conditions matérielles du dépassement du capitalisme. Si celui-ci a joué un rôle historique dans l’élévation et la socialisation des forces productives, ces forces productives, une fois développées et socialisées, entrent par la suite en contradiction avec le caractère demeuré privé des rapports de production capitaliste, créant les conditions de l’avènement d’un mode de production vraiment social.
Marx soulignait aussi le rôle éminent qu’avait joué la classe bourgeoise, du fait de sa position économique dans la société d’Ancien régime, dans la transformation de la base de la vieille société et la promotion d’un intérêt d’ensemble de la société. De la même façon, maintenant que la tâche révolutionnaire de la bourgeoisie est achevée, c’est la classe prolétarienne, qui, du fait de sa position économique dans la société capitaliste, se trouve à son tour capable de réaliser une nouvelle transformation sociale générale. Ainsi, le capitalisme n’a pas seulement forgé les armes qui poussent à sa destruction (contradictions fondamentales), mais il aussi a produit les hommes qui manieront ces armes : « les ouvriers modernes, les prolétaires ».
Les vicissitudes de la lutte immédiate
La transformation de la société, le processus nécessaire de substitution d’un mode production par un autre, mis au jour par Marx, se déroulent dans le temps historique, il est marqué par des phases d’avancées et de reculs. Lorsque l’on se trouve dans une phase de recul, la perspective d’une telle transformation dans la durée historique peut sembler ne pas être d’un grand secours. On a surtout en tête les difficultés immédiates qui s’accumulent. Situer les luttes immédiates au sein d’une telle perspective n’en est pas moins nécessaire pour travailler à rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière, et éviter qu’une instrumentation du désespoir et de la colère des classes populaires ne soit utilisé contre leur propre cause [2].
On pourrait estimer que lorsque le capitalisme subit une crise grave, la situation serait favorable pour la lutte des classes populaires. Mais en l’absence d’orientation et d’organisation unificatrices, d’abaissement de la conscience politique et de la capacité directrice de la classe ouvrière, c’est au contraire la division des forces, la lutte de tous contre tous, qui tend à s’imposer lors des périodes de revers historique.
Il y a une quarantaine d’années en France les différentes luttes sociales s’orientaient d’une façon ou d’une autre en fonction du pôle constitué par la classe ouvrière et le mouvement communiste. Mais depuis lors, le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme, a affecté l’ensemble de la vie politique, dissipant aux regards toute perspective historique pour l’ensemble de la société. Et bien que le capitalisme ait perdu de sa légitimité historique, la classe ouvrière, n’est plus ou pas encore en situation de reprendre la direction de l’ensemble du mouvement.
Au cours de ces décennies, d’autres catégories sociales se sont trouvées dans les conditions de conquérir un certain ascendant sur le mouvement revendicatif. D’une certaine façon ce sont elles qui, par leurs organisations, ont été portées à la tête de l’Etat en 2012. Sur la base de leurs intérêts propres, ces catégories ne peuvent cependant réaliser l’union de lutte des classes populaires. Elles tendent en effet à s’accommoder du capitalisme, pourvu que celui-ci maintienne leurs positions particulières, désirant moins l’instauration d’un régime socialiste que le retour au bon vieux temps d’un capitalisme qui, compte tenu de leurs situations particulières, leur paraissait plus “humain”.
Pour tracer des perspectives historiques comme pour orienter les luttes immédiates, il est ainsi nécessaire de s’intéresser à la disposition des forces de classe dans la société actuelle, le rôle que chacune d’elles peut jouer, les possibles contradictions entre les priorités des unes et des autres en fonction de la place qu’elles occupent dans le régime capitalisme. C’est à cet objectif que répond l’article La production de la richesse sociale et son mode de répartition entre les classes.
- 1. On observe qu’il existe des façons distinctes de se représenter les problèmes, selon le secteur où l’on se trouve inséré. Ainsi, les ouvriers, employés du privé, artisans, agriculteurs, commerçants, liés à la production marchande, semblent davantage préoccupés par les manifestations de la contradiction fondamentale du capitalisme (anarchie sociale de la production, concurrence, crises de surproduction), tandis que ceux du secteur public seraient plus soucieux du mode de redistribution des richesses produites dans le premier secteur.↵
- 2. Dans une situation difficile, alors que nombre de travailleurs sont le couteau sous la gorge, des boutefeux, qui échappent eux-mêmes au sort commun, peuvent brandir le mot de révolution, mais ce mot, sans les conditions qui en rendent possible la réalisation, peut servir à masquer la réalité d’un processus de réaction, comme ce fut le cas avec les fascismes, et comme semblent le laisser prévoir des événements récents.↵
Présentation de « GERMINAL » n°7
11 juin 2012
Présentation de « GERMINAL » n°7 (nouvelle série)
Soirée organisée par la société populaire d’éducation
4 Rue de la charité
69002 Lyon
Le 18 juin 2012 à 19h15
La crise générale de surproduction du capitalisme, touchant toutes les catégories sociales, il est plus que jamais primordial de faire l’analyse concrète de la situation concrète pour :
1- Situer les caractères principaux de la situation historique.
2- Dresser des perspectives pour toute une époque et être à même de délimiter les tâches qui correspondent aux conditions objectives.
Nous ferons une présentation de l’article « la dette publique dans l’histoire » .
Cette présentation sera suivie d’un débat.
« Importance de s’appuyer plus que jamais sur la théorique marxiste pour analyser la situation concrète et orienter la lutte dans l’intérêt du peuple. »
Présentation du dernier numéro de Germinal
9 mars 2012
Présentation de « GERMINAL » n°6 (nouvelle série)
Soirée organisée par la société populaire d’éducation
4 Rue de la charité
69002 Lyon
Le 28 mars 2012 à 18h30
Le numéro 6 est sorti. Nous continuons notre analyse de la situation en rapport à la crise générale de surproduction du capitalisme. La dimension internationale de cette crise est à mettre en avant pour bien en comprendre le mécanisme. Il ne faut pas perdre de vue les conditions concrètes de la période pour ne pas lutter dans un sens qui pourrait aller contre les intérêts des classes populaires ou se laisser emmener dans un processus de fascisation.
Lors de cette présentation, nous nous attacherons à présenter les idées essentielles que nous développons dans ce numéro et nous insisterons sur le fait que nous sommes plus que jamais dans le « stade de développement supérieur du capitalisme : l’impérialisme ».
S. TEISSIER
L’élection de François Hollande est-elle une victoire pour les classes populaires ?
1 mars 2012
L’élection de François Hollande ne semble pas avoir correspondu à une adhésion unanime à la politique qu’il se propose de mettre en œuvre. Pour beaucoup de ceux qui se sont prononcés pour lui au second tour, notamment les classes les plus touchées par les effets de la crise, ce vote valait surtout comme exutoire visant à exprimer tous les mécontentements accumulés. Comme si l’on préférait imputer tous les malheurs subis à un seul homme, le précédent président de la République, Nicolas Sarkozy, plutôt que de se trouver contraint de voir en face la gravité de la situation dans laquelle se trouve le pays, comme l’ensemble du monde capitaliste. Maintenant que l’ancien Président a été battu, de façon très honorable d’ailleurs, il n’est plus là pour servir d’écran, la réalité doit être regardée pour ce qu’elle est, et la lucidité à cet égard constitue un facteur décisif pour que les classes populaires puissent reconquérir l’initiative historique, en fonction du possible, et non pas seulement en fonction de leurs rêves.
Jetons maintenant un coup d’œil sur le résultat des élections présidentielles pour apprécier le degré d’adhésion des classes populaires à la candidature de François Hollande. Celui-ci l’a emporté avec 51,63 % des suffrages exprimés, soit un peu plus de 18 millions de voix, sur 37 millions de votants. Compte tenu des votes blancs, très importants au second tour (plus de 2 millions, 5,8 % des inscrits), seulement 48,64 % des votants se sont ainsi prononcés pour lui, ce qui laisse la place à encore beaucoup de mécontents, qui ne sont pas tous des “riches”. Si l’on prend maintenant le nombre d’inscrits sur les listes électorales (un peu plus de 46 millions), on constate, vu le nombre des abstentions, que finalement seulement 39,1 % du corps électoral a porté son choix sur le nouveau Président. Cela certes n’est pas une nouveauté dans les scrutins électoraux, mais compte tenu du nombre record de votes blancs ou nuls, on ne peut pas affirmer que le candidat a recueilli l’adhésion majoritaire de la population.
Cet état de fait conduit à poser une autre question : les classes populaires ont-elles remporté une victoire le 6 mai ? Dans son fond, cette question est à considérer par rapport au contenu de la politique envisagée pour le pays dans la situation du pays, et non au regard du nombre d’électeurs de ces classes qui ont choisi de voter pour le candidat Hollande. Il ne peut y avoir de victoire pour les classes populaires que lorsqu’une politique est conduite pour la nation elle-même, qu’elle correspond au bien commun, ou du moins à ce que l’on peut espérer de mieux, dans des conditions concrètes données. Toutefois, dans la mesure où la gauche a tendance à se présenter comme « représentant » les préoccupations des classes populaires, accusant la droite (et plus encore Nicolas Sarkozy) de ne représenter que les riches, il est intéressant de se demander quelles catégories sociales ont vraiment « choisi » le candidat Hollande. En la matière, on constate que l’opposition ne se rapporte nullement au schéma des pauvres contre les riches, pas plus qu’elle n’a à voir avec une lutte « classe contre classe ». Les résultats du vote révèlent plutôt un clivage entre catégories sociales dans une société capitaliste ayant développé un large secteur non directement soumis aux aléas du monde marchand capitaliste. L’électorat de François Hollande ne regroupe pas les plus pauvres, mais un fort pourcentage de catégories qui échappent pour partie à ces aléas, des classes de la société relativement aisées : cadres, professions libérales, « professions intermédiaires », parmi celles qui ont le meilleur niveau d’études, et se rencontrent plus spécialement au sein du secteur public, où près de 70 % des électeurs se sont prononcés pour lui. Alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30 % des voix des travailleurs du secteur privé, qui sont « à leur compte » (artisans, commerçants, agriculteurs), qui ne sont sans doute pas plus “aisés”, ni moins “populaires” que les professions libérales et cadres du privé et du public.
Il est vrai qu’au second tour, une proportion importante d’ouvriers et d’employés ont voté pour François Hollande (autour de 55 %). Il n’en était pas de même au premier tour. Certes les employés avaient voté à 28 % pour lui (un peu au-dessous de son score moyen), mais les ouvriers seulement pour 24 % (nettement en-dessous de son score moyen), un nombre important d’ouvriers ayant voté (à 31 %) pour Marine Le Pen, et à gauche (à 15 %) pour Jean-Luc Melenchon et le Parti communiste qui représentait le gros du bataillon. L’essentiel de la clientèle de François Hollande, telle que la révèle ce premier tour, regroupe les professions intermédiaires, les cadres, les professions libérales (64 % de son électorat), ceux qui ont le meilleur niveau d’études, bac + 2, ou au moins bac +3 (63 %), ce qui ne représente pas vraiment le “petit peuple”.
Bien entendu, les orientations développées pour une élection présidentielle sont censées se centrer sur la politique de l’ensemble de la nation, non sur les promesses faites à telle ou telle clientèle. On n’a donc pas à les départager en fonction du type de soutien électoral que recueille tel ou tel candidat (cela est vrai pour l’adversaire de François Hollande, Nicolas Sarkozy, comme pour les autres candidats). Il importe ainsi, pour un citoyen, de fonder son jugement sur les propositions que l’on estime les plus favorables, ou les moins défavorables, pour l’ensemble de la nation, dans des conditions historiques données.
Billet d’humeur.Peut-on être fonctionnaire et voir la réalité de l’ensemble de la société ?
1 mars 2012
Oui, je suis fonctionnaire. Après de longues années dans l’industrie, j’ai passé des concours qui m’ont fait être fonctionnaire. À 16 ans j’ai commencé à travailler avec bien peu de formation. Je me suis investie dans mon travail, j’étais fière de participer à l’économie de mon pays, je me suis formée et j’ai bénéficié de la confiance que l’on m’a fait. Après quelques années, des cours par correspondance, des déplacements et beaucoup d’efforts, de volonté, j’ai progressé sur l’échelle sociale. Je suis fière d’avoir réussi ce parcours. Puis mon entreprise a dû déposer son bilan et j’ai pu accéder à la fonction publique.
Oui, je suis employée par l’État pour remplir une mission, celle d’enseigner. Aujourd’hui cette situation est bien complexe et j’ai bien du mal à me retrouver dans une ambiance professionnelle ne me correspondant pas.
Les crises économiques, les choix faits par nos différents gouvernements nous ont amené à une situation de réduction budgétaire qui fait que les moyens attribués à nos écoles continuent à diminuer. Oui, des postes sont supprimés mais ne devons nous pas regarder en face la situation ? Nos enfants peuvent encore aller à l’école, nos salaires sont encore versés, nos bâtiments sont bien entretenus.
La morosité s’installe, la démotivation s’installe et atteint de plus en plus nos élèves. Nous perdons l’envie et nous oublions que nous sommes là avant tout pour des élèves et nous jouons aussi leur avenir.
Nous ne devons pas perdre de vue que si l’État fait « faillite », il n’assurera plus ses obligations face à ses salariés, pensions et allocations diverses.
J’ai vécu cette situation dans une entreprise privée où je travaillais avant. Elle a déposé son bilan et nous, les salariés : employés, ouvriers et cadres, nous nous sommes retrouvés sous la coupe d’un gestionnaire nommé par le tribunal. La direction de l’entreprise n’avait plus aucune marge de manœuvre. Les licenciements se sont succédés, puis il nous fallait convaincre les fournisseurs de nous livrer de la matière première pour continuer de produire, convaincre les clients de nous confier leur commande… des luttes de tous les instants. Cela m’a aidé à comprendre qu’aucune société ne peut se maintenir sans une base productive, et que dans le capitalisme, il faut aussi parvenir à vendre ce que l’on a produit, et ceci face à une concurrence qui ne fait pas de cadeaux. Sinon on peut faire faillite. En outre, si la base productive se rétrécit, on ne peut uniquement compter sur l’endettement pour distribuer des ressources.
J’imagine l’État Français dans cette situation… N’est-il pas temps de nous poser les bonnes questions ? Sommes-nous si malheureux ? N’avons-nous plus d’idées, de ressort ? Ne faut-il pas changer nos méthodes de travail ? N’avons-nous pas à réfléchir à de possibles changements avant de les refuser ? N’avons-nous pas aussi à essayer de voir quels sont les problèmes les plus importants qui se posent à la société ? et que d’autres situations professionnelles sont beaucoup plus touchées que nous.










