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À propos du pacte de non agression germano-soviétique (août 1939)

1 janvier 2020

 

Le parlement européen, 80 ans après, «  révise  » l’histoire

Le 19 septembre 2019, les députés européens ont adopté une résolution portant sur une supposée “mémoire” européenne unifiée. Cette résolution se prononce sur l’importance de cette “mémoire” «  pour l’avenir de l’Europe  ». Comme l’indique le Monde diplomatique (novembre 2019), au moyen du «  concept de “régimes totalitaires”, utilisé dans le texte à vingt-deux reprises  », on prétend réunir «  dans un même opprobre l’URSS envahie et l’Allemagne envahisseuse, les vingt-six millions de morts soviétiques et leurs assassins  ».

«  La résolution ne s’en tient pas à ce révisionnisme rudimentaire  ». Elle postule que «  la seconde guerre mondiale a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non agression germano-soviétique du 23 août 1939  ».

Ainsi l’Allemagne nazie ne serait pour rien dans le déclenchement de cette guerre. Elle en sortirait finalement “blanchie”, presque innocente. Toute part de responsabilités indirectes seraient de la même façon oubliée. Et plus spécialement, pour rester dans l’euphémisation, les “complaisances” d’autres puissances mondiales envers l’agression nazie (dont attestent notamment les accords de Munich en 1938).

Si l’on revient à l’histoire réelle, le scénario se révèle très différent, comme le confirme l’ouvrage déjà ancien que Roger Maria a consacré à ce Pacte De l’accord de Munich au pacte germano-soviétique, (l’Harmattan 1995).

 

LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE DANS LE CONTEXTE DE L’AVANT SECONDE GUERRE MONDIALE ET DES RELATIONS ENTRE PUISSANCES MONDIALES

 

Le 23 août 1939, Molotov et Ribbentrop signaient le pacte de non-agression germano-soviétique.

Étudier cet événement de façon isolée permet de conforter la thèse selon laquelle ce pacte aurait été la cause du déclenchement de la seconde guerre mondiale, l’URSS se voyant conférée une responsabilité décisive dans ce déclenchement. Si l’on considère au contraire cet événement d’un point de vue historique, on doit analyser ce tournant de la politique soviétique, non comme un point de départ, mais comme aboutissement d’un processus, lui-même déterminé par les contradictions entre puissances impérialistes et entre celles-ci et l’Union soviétique.

Les contradictions mondiales et l’évolution des relations diplomatiques

L’issue de la Première Guerre mondiale avait marqué l’échec momentané des puissances impérialistes vaincues (principalement l’Allemagne)  dans leur visée de repartage du monde à leur profit. Il est clair toutefois que les causes de la rivalité entre puissances n’avaient pas disparu. La question du repartage demeurait posée, ce n’était que partie remise. Il restait à se demander quand et sous quelle forme.

La donne en effet se trouve en partie modifiée. Les impérialismes en rivalité ne peuvent plus se livrer seulement entre eux à leur jeu meurtrier. Avec la révolution soviétique et l’édification d’un  régime socialiste, une partie notable du globe, jusqu’alors champ de libre expansion d’un capital (déjà “mondialisé”), se trouve soustraite à son emprise. Les diverses puissances ont un intérêt commun à reconquérir ce champ, en négociant entre elles de nouveaux “deals”, pour le repartage escompté. L’affermissement de la puissance soviétique, va ainsi les contraindre à infléchir quelque peu les “règles” du jeu. Sans supprimer les déterminations de leur combat interne, elles tendent à constituer un front, plus ou moins uni, face à un adversaire commun. Au pôle de la puissance, socialiste, il est clair qu’il est vital de tenir compte de ce double caractère d’un côté, rivalité interne entre puissances capitalistes, et, de l’autre unité relative du front contre le régime socialiste qui s’édifie en Russie. Ces déterminations permettent d’éclairer en partie le processus qui aboutit à la conclusion du Pacte germano-soviétique en 1939.

À la fin de la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles est censé faire valoir la volonté commune du camp des vainqueurs du monde capitaliste (France, Angleterre, États-Unis) contre le principal vaincu de ce même camp. Les contradictions de ce camp se font toutefois jour à peine la guerre terminée, l’Angleterre et les États-Unis s’empressant de renouer une alliance avec l’Allemagne, en violation des clauses du Traité de Versailles. Ce traité prévoyait en effet une réduction considérable du potentiel militaire allemand, la démilitarisation de la Rhénanie, l’interdiction de tout Anschluss [Annexion] de l’Autriche, ainsi que des réparations de guerre principalement dues à la France. La non-ratification de ce traité par le Sénat de États-Unis le rend en partie caduc.

S’agissant du Traité de Versailles, l’URSS ne se positionne pas, quant à elle, en fonction de critères impérialistes. Après avoir subi des interventions des puissances capitalistes et des “armées russes blanches” qu’elles soutiennent, la priorité de l’URSS est la sécurité de son territoire, condition vitale pour construire les bases du socialisme. Cette priorité est plus que jamais d’actualité quand les nationaux-socialistes (les “nazis”) parviennent au pouvoir en Allemagne, en 1933. À partir de cette date et jusqu’en 1939, la priorité de la politique extérieure de l’URSS est  la «  sécurité collective  ». Certes, la Société des Nations (SDN) se présente pour elle en tant que réunion de puissances impérialistes pour se répartir les sphères d’influence, mais elle estime cependant nécessaire, en fonction des conditions concrètes, de se rapprocher de certaines d’entre elles. Plus précisément, des puissances qui n’ont pas intérêt à un nouveau repartage du monde, et qui en conséquence peuvent souhaiter le maintien de la paix. L’URSS entre alors à la SDN (septembre 1934) et s’efforce d’y faire prévaloir cette politique de «  sécurité collective  ». La diplomatie soviétique œuvre aussi à la réalisation d’un rapprochement franco-anglo-soviétique, contre l’expansionnisme  de l’impérialisme allemand.

L’URSS, après Versailles, n’était pas opposée à la révision de certaines clauses des traités, qui lésaient le peuple allemand, sans être pour autant favorable à la liquidation des clauses qui ôtaient à la puissance allemande les moyens d’une nouvelle expansion belliqueuse. Pour des motifs très différents, la France avait elle aussi intérêt à ce que soient appliquées les clauses de Versailles, qui lui garantissaient le maintien de son empire colonial, le retour de l’Alsace et de la Lorraine, les réparations dues par l’Allemagne, la réduction du danger militaire allemand. La France est alors considérée comme la première puissance du continent. Elle n’a aucun intérêt au bouleversement du statu quo en Europe et dans ses aires coloniales. Son intérêt objectif la pousse à un rapprochement diplomatique avec l’URSS (la Russie n’était-elle pas son allié stratégique «  naturel  »). Côté français, ce rapprochement doit beaucoup au rôle joué par Louis Barthou (aux Affaires étrangères en 1934), qui préconise un «  encerclement  » de l’Allemagne, par un jeu d’alliances occidentales et orientales. L’idée est d’arriver à un «  Locarno de l’Est  », obligeant l’Allemagne à respecter ses frontières à l’Est comme à l’Ouest (le traité de Locarno de 1925 ne garantissait que les frontières occidentales de l’Allemagne).

Louis Barthou est assassiné et le projet tourne court. Cet échec tient aux manœuvres de la diplomatie allemande, mais aussi britannique, qui ne tient pas à un encerclement de l’Allemagne qui aurait conféré à l’URSS un rôle déterminant, lui accordant des garanties contre les interventions des puissances capitalistes. Après la mort de Louis Barthou, Pierre Laval poursuit en apparence la même politique, jouant “la carte russe”, tout en “torpillant” les conditions de sa réalisation. En effet, l’accord franco-soviétique du 2 mai 1935, qui comprenait des clauses militaires, n’est pas suivi d’une réunion des états-majors, ce qui rend les clauses inopérantes. Il fournit en outre un prétexte aux dirigeants allemands pour dénoncer le pacte de Locarno, et se débarrasser de l’obligation de respecter les limites de leurs frontières occidentales. Cet accord inachevé marque la fin des tentatives de la France de mener une politique étrangère indépendante de celle de l’Angleterre.

Il peut paraître étonnant que les dirigeants anglais n’aient pas voulu l’encerclement de l’Allemagne, qu’ils aient travaillé à liquider les dispositions arrêtées à Versailles. Cette attitude s’explique à la lumière des intérêts impériaux de l’Angleterre. Celle-ci, première puissance coloniale et maritime, a pris dès 1919 l’Allemagne sous sa “protection”. Ainsi, la puissance vaincue, a pu, avec l’aide des États-Unis, se reconstruire par un flux de capitaux, de prêts, allant de pair avec un soutien donné à l’Allemagne pour la dispenser du paiement des réparations de guerre. La puissance allemande a pu dès lors se doter d’une base industrielle, qui se révèlera utile pour son effort de remilitarisation. Dans le cadre des contradictions entre puissances impérialistes, la politique anglo-américaine nuit aussi à l’impérialisme français, et affaiblit une position jugée prépondérante sur le continent. 

Le rôle diplomatique important joué par l’URSS dans les affaires européennes, son entrée dans la SDN, sa défense de la politique de «  sécurité collective  », vont cependant conduire les dirigeants anglais à infléchir (ou préciser) leur ligne politique. L’Allemagne, politiquement, économiquement et militairement redressée, peut maintenant être considérée comme un allié utile pour la reconquête des intérêts capitalistes perdus en Russie. Un nouveau “deal”, sous contrôle britannique, paraît possible, l’Allemagne se voyant concéder un terrain “régional” d’expansion à l’Est. La politique anglaise de “l’apaisement” à l’égard de l’Allemagne hitlérienne, associée à la personne de Chamberlain premier ministre en 1937, perd alors son caractère énigmatique. Sous prétexte de préserver la paix en Europe, la négociation avec l’Allemagne est privilégiée, en dépit du caractère ouvertement fasciste du régime. Par de nombreuses missions et correspondances diplomatiques, l’Angleterre fait comprendre au Reich qu’il n’existe aucun problème qui ne puisse être résolu par la négociation, y compris les problèmes liés à “l’espace vital”, revendiqué par la puissance allemande. On négocie, entre gens d’affaires, les «  problèmes  » qui peuvent entraver sa progression à l’Est (il faut comprendre par «  problèmes  », les peuples qui refusent d’être annexés au Reich  !). L’anti-bolchevisme affiché du gouvernement allemand sert les buts du gouvernement britannique. Poursuivant un objectif commun contre le communisme, on peut laisser le Reich allemand étendre son influence en Europe centrale et orientale, Berlin ne disputant pas à l’Angleterre l’hégémonie sur son empire et le reste du monde. Par la politique de «  l’apaisement  », le peu d’empressement à privilégier une politique de sécurité collective, l’impérialisme anglais ne favorisa pas, c’est un euphémisme, les conditions d’un maintien de la paix.

Bien entendu, la puissance allemande promouvait la révision des traités, qui lui ouvrait la porte à un nouveau repartage du monde. Bénéficiant du soutien financier anglo-américain, d’une certaine indulgence de la part de plusieurs dirigeants français, des milieux financiers et industriels, l’expansionnisme allemand se retrouve mis sur de bons rails, ses visées prenant le masque d’une croisade contre le bolchevisme (voir le pacte “anti-Kominterm” conclu entre l’Allemagne et le Japon en novembre 1936, puis par l’Italie l’année suivante).

De la même façon, l’anticommunisme scellait l’alliance entre les trois puissances aspirant à une redéfinition des sphères d’influences (Allemagne, Japon, Italie), elle inclinait les autres à fermer les yeux sur les agressions à l’égard des petites puissances à l’Est. Pour les puissances occidentales (Angleterre, États-Unis, et dans une certaine mesure la France), l’antibolchevisme pouvait aller dans le sens de leurs propres desseins. En France, au «  plutôt Hitler que Blum  » des adversaires du Front Populaire (1936), devait succéder en 1938, le «  plutôt Hitler que Staline  ». On pouvait imaginer en outre rester maître de la situation en limitant la poussée allemande à l’Est. Du côté des signataires du pacte anti-Komintern, il s’agissait plutôt de se répartir des zones, à l’Italie devait revenir la Méditerranée, au Japon la Chine, la Mandchourie et la partie la plus orientale de l’URSS, à l’Allemagne, l’Europe centrale, l’Europe orientale et notamment l’Ukraine, (considérée dans les projections allemandes comme le futur “grenier à blé” du Reich). Cela permettait aussi à l’Allemagne de faire pression sur l’URSS, en menaçant de cautionner une avancée japonaise à ses frontières orientales. L’anti-bolchevisme des dirigeants allemands traduisait leur inquiétude face aux efforts diplomatiques soviétiques pour mettre en place la “sécurité collective”, et, la possibilité d’une alliance franco-anglo-russe qui aurait brisé leurs espoirs d’expansion.

Après la remilitarisation de la Rhénanie, qui s’opère en 1936, sans opposition aucune, l’Allemagne peut sereinement absorber l’Autriche et annexer, avec l’accord occidental, une partie de la Tchécoslovaquie. 

Les étapes de l’agression “contrôlée” de la puissance allemande

Pour la partie visible de la succession des événements, la remilitarisation de la Rhénanie par l’Allemagne constitue, le premier épisode de l’enchaînement des événements qui devaient conduire à la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi le coup de grâce porté aux clauses militaires du traité de Versailles. L’opération ne constituait pas même un coup de poker, dans la mesure où Hitler s’était assuré la neutralité de l’Angleterre. La France seule aurait pu répondre à la provocation. Dans le contexte du Front populaire, elle ne le fit pas. Ne pouvant compter ni sur l’Angleterre, ni sur l’accord franco-russe saboté de 1935, les dirigeants français laissèrent faire, quoique l’armée française fut alors considérée comme étant supérieure à celle de l’Allemagne. Cet événement signa la fin de la crédibilité diplomatique de la France.

Fort de ce succès, en violation du traité de Versailles, l’Allemagne put se tourner vers l’Autriche et l’intégrer par un Anschluss, rendu effectif le 13 mars 1938. L’Italie se déclara «  neutre  », l’Angleterre décida de ne pas se prononcer sur «  la question de l’autonomie autrichienne  ». L’URSS, en revanche, demanda une réaction commune aux gouvernements anglais et français (note du 18 mars 1938 adressée à ces gouvernements). Le  gouvernement soviétique se déclarait prêt

«  à entreprendre immédiatement les autres puissances […] l’examen des mesures pratiques qui seraient destinées à enrayer le développement de l’agression et à supprimer le danger […] d’un nouveau carnage mondial  ».

Cette proposition d’un «  front de la paix  » fut rejetée par le gouvernement anglais.

La conférence de Munich (1938) constitua un second pas dans l’avance de «  l’agression contrôlée  » de la puissance allemande. L’URSS ne fut pas conviée à la conférence qui «  régla pacifiquement  » le sort des minorités “allemandes” de Tchécoslovaquie par l’intégration du territoire correspondant au Reich. En toute connaissance de cause, la France et l’Angleterre ignorèrent la volonté soviétique clairement exprimée de tenir ses engagements vis-à-vis de la Tchécoslovaquie menacée. Ce deuxième refus de constituer un front commun avec l’URSS montre que la Conférence de Munich a bien constitué un triomphe pour la politique britannique de «  l’apaisement  », à défaut de constituer une victoire pour la paix. La conférence devait soi-disant permettre de «  contenir  » par la «  négociation  » l’expansion allemande, contrôler une progression «  raisonnable  » du Reich vers l’Est, et par là servait à briser l’influence de Moscou en Europe. La conférence fut suivie par la signature d’un accord entre l’Angleterre et l’Allemagne, accord dont on parle moins que du pacte germano-soviétique.

Le coup de force hitlérien de mars 1939, instituant un protectorat allemand sur la Bohème Moravie et indirectement sur la Slovaquie, fut lui-même une violation de «  l’accord de Munich  », censé endiguer la poursuite de l’agression de la puissance allemande à l’Est. Ce coup de force déçut quelque peu Chamberlain qui déclara aux Communes, le jour même de l’entrée des Allemands à Prague, le 15 mars 1939  : «  Je regrette naturellement de tout cœur ce qui vient de se produire  : mais nous ne devons pas pour autant nous détourner de notre voie  ». En clair poursuivons sur «  notre voie  » de rapprochement avec le Reich, en dépit de notre «  déception  », Hitler n’est pas un gentleman, mais cela ne doit pas nous conduire à abandonner «  à la légère  » notre politique, au prétexte d’annexion de la Tchécoslovaquie  ! La voie suivie était pourtant celle qui avait permis le réarmement de l’Allemagne, et la réunion des conditions d’un déclenchement anticipé de la guerre. Cette politique était contraire à celle que défendait Churchill. Celui-ci soulignait dans ses Mémoires 

l’incontestable bonne volonté de la Russie soviétique de se joindre aux puissances occidentales et de marcher à fond avec elles pour sauver la Tchécoslovaquie.

On a parlé d’aveuglement, de lâcheté et d’incompétence pour qualifier les choix opérés notamment lors de la Conférence de Munich. La suite des événements autorise à penser qu’une telle politique visait à créer les conditions d’un affrontement germano-soviétique, qu’on pouvait imaginer, à terme, favorable aux intérêts britanniques, comme à ceux d’autres fractions impérialistes d’ailleurs.

La politique “d’apaisement” envers l’Allemagne et l’anéantissement des derniers espoirs de paix

Si la politique «  d’apaisement  » avait été une «  erreur de bonne foi  », en vue de «  sauver la paix  », elle n’aurait pas dû survivre à l’agression contre la Tchécoslovaquie, elle aurait dû conduire à conclure des accords effectifs avec l’URSS. Il n’en fut rien. L’Angleterre avait interrogé l’URSS sur l’attitude qu’elle prendrait en cas d’agression sur des pays proches d’elle (Roumanie et États Baltes), lui demandant de garantir ces territoires en cas d’agression allemande. Si les conditions d’une telle demande n’étaient pas entièrement satisfaisantes pour Moscou, des consultations diplomatiques se mirent toutefois en place entre Anglais, Français et Soviétiques. Ces consultations furent vite court-circuitées, l’Angleterre accordant, sans consulter l’URSS, sa garantie à la Pologne le 30 mars 1939, ainsi qu’à la Roumanie et à la Grèce le 13 avril suivant. La France fit de même. Cette politique  des garanties contre une agression extérieure constituait un revirement de la politique britannique qui avait rejeté à peine deux semaines auparavant toute idée d’alliance aléatoire pouvant entraîner l’Angleterre dans un conflit où ses intérêts vitaux ne seraient pas en jeu.

Que penser alors d’un tel revirement  ? Pourquoi accorder à la Pologne qui avait participé avec l’Allemagne au dépeçage la Tchécoslovaquie, une garantie refusée à l’Autriche et aux Sudètes en 1938 et au reste de la Tchécoslovaquie en 1939  ? Ceci tandis que l’URSS proposait – une fois de plus – une grande alliance de garanties communes, seule capable d’arrêter l’engrenage  ! Là où Churchill voyait une politique stupide pavée de «  bonnes intentions  », ne peut-on plutôt voir un calcul froid la garantie accordée à la Pologne permettait de nouveau d’écarter l’établissement d’un «  front de la Paix  », en conférant à l’Angleterre l’initiative. Il s’agissait pour elle, comme à Munich, de s’interposer comme médiateur dans le règlement de «  la question polonaise  », puisque c’était désormais au tour de la Pologne de faire les frais de l’appétit du Reich. La «  crise  » polonaise donnait à l’Angleterre une nouvelle occasion de ne pas se couper de toute alliance avec l’Allemagne et d’aller vers un «  Munich polonais  ». De plus, en faisant pression sur le gouvernement polonais pour que celui-ci négocie avec le Reich, l’Angleterre n’abandonnait pas son grand dessein de voir les armées germano-polonaises se tourner contre l’URSS.

Il y eut cependant dans le même temps de nombreux contacts entre l’Angleterre et l’URSS, celle-ci ne cessant de faire des propositions concrètes pour une grande alliance indispensable au maintien de la paix. Les dirigeants anglais continuaient cependant à contrecarrer la réalisation d’une telle alliance en multipliant les contre-propositions inacceptables pour la sécurité de l’URSS. On exigeait tout sans rien donner en échange. On proposait aux Soviétiques de s’engager à venir au secours des pays risquant d’être attaqués par l’Allemagne, sans que ni la France, ni l’Angleterre ne s’engagent en retour à aider l’URSS si cette dernière, suite à l’envahissement desdits pays, se trouvait elle-même aux prises avec l’Allemagne dans un conflit direct. On demandait donc aux Soviétiques d’assumer seuls les conséquences de la politique des «  garanties  » de l’Angleterre et de la France. De plus, l’URSS ne devait aider lesdits pays que si ceux-ci le jugeaient «  désirable  ». Dans la négative, les Soviétiques étaient invités à regarder, impuissants, le Reich occuper la Pologne, la Roumanie, et les États Baltes, pour ensuite faire face eux-mêmes aux armées allemandes sur un front de plusieurs milliers de kilomètres  ! Dans le rapport présenté par Staline au XVIIIe Congrès du PCBUS (10 mars 1939), celui-ci appelle à 

«  être prudents et ne pas permettre que les provocateurs de guerre, habitués à faire tirer les marrons du feu par les autres, entraînent notre pays dans les conflits  ».

La dernière chance de sauver la paix prit la forme d’une conférence appelée «  conférence de Moscou  » qui se tint de juin à août 1939. Pressée par une opinion publique favorable à une alliance avec l’URSS, l’Angleterre dut accepter ce projet de conférence à trois  : France, Angleterre et URSS. Moscou exigeait que l’accord oblige les trois puissances à une collaboration militaire totale et réciproque en cas de guerre menée par l’Allemagne contre des pays limitrophes de l’URSS, ce qui aurait constitué une «  agression directe  » de l’Union soviétique. La France et l’Angleterre devaient dans ce cas, intervenir contre l’Allemagne, conjointement avec l’URSS. En fonction de la même logique, les Soviétiques exigeaient, en cas d’attaque allemande vers l’Est ou vers l’Ouest, de pouvoir faire passer leurs troupes à travers la Pologne. Ces deux conditions furent refusées et entraînèrent l’échec de la conférence. Les Pays Baltes, dont les gouvernements étaient proches de celui de Berlin, se déclarèrent prêts à mener une guerre sur deux fronts contre l’Allemagne en cas d’attaque  : contre l’URSS, si celle-ci pénétrait dans leurs territoires pour marcher contre les armées allemandes  ! Quant à la Pologne, elle s’opposait catégoriquement au passage des troupes russes sur son territoire. L’Angleterre de son côté, ne voulait pas voir se concrétiser un scénario, défavorable à sa politique étrangère en cas d’accord, l’URSS aurait pu traverser la Pologne et vaincre l’Allemagne aux côtés de la France et de l’Angleterre. Il était inconcevable pour Londres de voir Moscou gagner une telle influence en Europe, même si cela sauvegardait le dernier espoir de la paix.

La conférence de Moscou donna lieu à une consultation des états-majors des trois grands pays, qui échoua. On exigeait que l’URSS ne vienne en aide aux pays attaqués que si ces derniers l’appelaient à leur secours. On revenait ainsi à la situation de départ la question de la Pologne et des Pays baltes était laissée en suspens, laissant à l’Allemagne la porte ouverte à l’Est. L’Angleterre, qui depuis mars 1939 exerçait des pressions sur la Pologne pour que cette dernière négocie avec l’Allemagne, ne fit rien pour l’inciter à accepter les conditions de l’Union soviétique. Les dirigeants allemands, qui craignaient, plus que tout, la réalisation d’un accord franco-anglo-soviétique, furent vite rassurés, la mission militaire britannique envoyée à la «  consultation des états-majors  » n’avait aucun mandat de décision. L’ambassadeur du Reich à Londres put dire à son propos qu’elle avait 

«  pour but de connaître la combativité de l’armée soviétique plutôt que de conclure des accords militaires  ».

La conférence de Moscou était condamnée d’avance. Paris et Londres eurent beau rejeter la responsabilité de l’échec sur Moscou, ils venaient de refuser la dernière possibilité concrète d’un accord. C’est dans ce contexte international, et du peu de confiance que l’Union soviétique pouvait accorder aux puissances occidentales, que l’URSS dut s’orienter vers la conclusion d’un pacte de non agression avec l’Allemagne.

Le Pacte germano-soviétique et la soi-disant «  trahison  » russe

On a reproché à l’URSS d’avoir mené un double jeu en négociant d’un côté avec les puissances occidentales et de l’autre avec l’Allemagne. On insiste beaucoup moins sur le double jeu des puissances occidentales et sur la politique britannique de rivalité-alliance avec l’Allemagne, qui mettait l’URSS à la merci de ses activités souterraines. En juillet 1939, pendant la conférence de Moscou, des conversations diplomatiques «  secrètes  » avaient lieu à Londres entre le Reich et l’Angleterre. L’URSS, à juste titre, pouvait craindre la fusion entre le front anti-soviétique incarné par le pacte anti-Komintern et le front anti-soviétique occidental, attesté par le rapprochement anglo-allemand. Il était vital pour l’URSS de préparer les conditions de sa défense dans le contexte stratégique qui se mettait en place. Il reste que si la diplomatie soviétique avait deux cartes dans son jeu, c’est la carte de l’alliance occidentale, du «  front de la paix  », qui avait sa priorité. De plus les discussions que l’URSS conduisit avec l’Allemagne étaient très différentes de celles menées en juillet 1939 à Londres entre Anglais et Allemands. Les Britanniques voulaient rassurer les Allemands sur la conférence de Moscou (n’envisageant pas d’accord consistant avec l’URSS). Ils proposaient un nouveau marchandage, concernant des pays auxquels ils avaient pourtant accordé leur garantie, dans le cadre d’une possible répartition anglo-allemande des sphères d’influence. Pour l’URSS, il s’agissait d’abord de la protection de la patrie socialiste, et tout rapprochement germano-soviétique devait passer (préalable exigé par Moscou) par l’abandon, par la puissance allemande, de ses sphères d’influences orientales, du moins celles qu’elle convoitait (Pays Baltes, Pologne entière, Roumanie). C’est l’URSS pourtant, qui après la signature du pacte germano-soviétique, fut accusée de «  trahison  », alors que l’accord anglo-allemand en discussion à Londres aurait conduit (comme après Munich) à un accroissement territorial et stratégique du Reich. Le Pacte germano-soviétique limita, quant à lui, l’avancée du Reich en Europe orientale.

Les négociations germano-soviétiques débutèrent en avril 1939, à l’initiative des Soviétiques. Elles avaient au début pour but, du côté soviétique, de faire pression sur l’Angleterre et la France pour la conclusion d’un accord. Il s’agissait ainsi de trouver des «  contre-assurances  » côté allemand, pour faire échec aux conversations anglo-allemandes de juillet 1939 et desserrer le front germano-nippon contre la Russie. Un extrait de la presse japonaise de l’époque atteste du sens stratégique décisif de la politique soviétique.

«  Dans les milieux militaires autorisés on croit que le gouvernement soviétique cherche actuellement un rapprochement avec Berlin, dans le but de séparer l’Allemagne du Japon [et parce que ce gouvernement] craint que les puissances occidentales abandonnent, à la longue, la Russie.  »

Du côté allemand, après les conversations anglo-allemandes, Berlin souhaitait dans l’immédiat arriver à un accord politique avec Moscou, certains que les Anglais ne feraient rien pour faire aboutir la conférence de Moscou. Envisageant d’en découdre aussi avec leurs rivaux impérialistes, les dirigeants allemands voulaient rapidement obtenir la neutralité du seul pays pouvant sérieusement ruiner leurs visées expansionnistes. L’URSS posa ses conditions, elle mit en avant à propos des Pays baltes, de la Roumanie et de la Pologne, les points sur lesquels elle n’avait rien obtenu de la part de la France et de l’Angleterre. Début 39, l’URSS obtint ce qu’elle demandait, signe d’un tournant provisoire de la politique anti-soviétique de l’Allemagne, conduisant à l’isoler du Japon, de l’Italie et, fatalement, de l’Angleterre. La signature du document avec l’URSS limitait les prétentions de l’Allemagne à l’Est «  entre la Baltique et la Mer Noire  ». Ce recul diplomatique était à la mesure du poids de l’URSS dans la balance. En même temps, la signature du pacte désignait à la face du monde, quel était l’adversaire le plus conséquent de l’Allemagne, l’Union soviétique. Par la promesse de non-agression l’Allemagne abandonnait (pour un temps limité) ses visées agressives contre l’URSS, pour ne pas se trouver face à un tel adversaire, dans le cadre d’une guerre sur deux fronts.

La signature du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939 fut accompagnée de la signature de protocoles secrets. Ces protocoles concernaient notamment la Pologne. L’URSS estimait qu’en ayant refusé le passage des troupes soviétiques sur son territoire, la Pologne, sous la pression anglaise, avait entraîné l’échec de la conférence de Moscou en même temps que sa propre condamnation. Il n’était dès lors plus question pour l’URSS de sacrifier la sécurité de son propre territoire pour préserver l’intégrité du territoire polonais dont l’invasion était programmée dès juillet 1939 par Hitler. Les Soviétiques agissaient sous la contrainte des faits et des politiques suivies par les impérialistes en rivalité. Ils devaient envisager le problème polonais du point de vue stratégique, empêcher l’Allemagne de régler seule cette question. La Pologne fut en ce sens «  partagée  » en deux «  sphères d’influence  », l’une pour le Reich, l’autre pour l’URSS, partage qu’évoque Churchill dans ses Mémoires

Du côté des Soviets, il faut dire que c’était une nécessité vitale de maintenir les armées allemandes sur des bases de départ aussi éloignées à l’Ouest que possible […]. Il leur fallait occuper les États baltes et une grande partie de la Pologne par la force ou par la ruse avant d’être eux-mêmes attaqués. La politique qu’ils pratiquaient dénotait un grand sang-froid et elle était même, en l’occurrence, réaliste au plus haut point.

Il fallait à tout prix empêcher que les puissances soi-disant opposées au Reich parviennent à réitérer «  le coup de Munich  » pour la Pologne. Le pacte germano-soviétique permettait à l’URSS de gagner du temps et de se fortifier en vue de l’affrontement inévitable avec l’impérialisme allemand. Il donnait des conditions d’un renouement de l’alliance avec les pays qui avaient fait échouer les négociations. Staline lui-même n’avait aucune illusion sur la nature de ce pacte  ; il voulait le signer pour cinq ans, Hitler pour vingt-cinq ans, la barre fut ramenée à dix. Ce pacte permit à l’URSS de préparer sa défense et la contre-offensive, il fut d’une importance stratégique capitale pour la victoire finale, il créait, à l’Est, une ligne de front située beaucoup plus à l’Ouest que celle à laquelle aurait abouti le règlement anglo-allemand des questions polonaises, roumaine et balte. On ne peut donc le réduire, du point de vue stratégique, à la “simple” question de la sécurité du territoire soviétique.

Si l’on analyse les conditions concrètes qui ont conduit à la signature du pacte germano-soviétique, on peut percevoir que celui-ci se présente comme la conséquence de la politique des grandes puissances, non comme la cause du déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ce pacte contribua certes à modifier l’enchaînement et les formes prises par cette guerre, obligeant les pays capitalistes à prendre leurs responsabilités. Il contraignit l’Angleterre à entrer résolument en guerre contre la puissance allemande nazifiée, contre son ambition de réalisation d’un condominium, sous contrôle britannique. Le jeune régime soviétique, pour sa part affirmait par ce pacte qu’il n’était pas question pour lui de se laisser sacrifier sur l’autel des intérêts impérialistes, fauteurs de guerre.

Après 1848, Louis Reybaud proclame  «  l’oraison funèbre du socialisme  »

1 janvier 2020

Deux siècles plus tard, prononcera-t-on celle du capitalisme  ?

Précisons dès le départ que quand on parle ici de socialisme, on ne se réfère pas aux partis socialistes d’aujourd’hui, mais à la perspective d’instauration d’un mode de production vraiment “social”, mettant fin aux contradictions destructrices du capitalisme. Depuis près de deux siècles, avec des avancées et des reculs, cette perspective a été poursuivie. Entre le milieu du XIX e siècle et les années 1970, la lutte populaire pour la réalisation de ces buts progressait dans le monde entier, avec, comme pour toute lutte d’envergure historique, des hauts et des bas. Depuis une cinquantaine d’années, cette lutte a marqué le pas. Ce recul est-il définitif comme le proclament tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, tirent profit du régime capitaliste  ? Faut-il “enterrer” les ambitions populaires qui visent à mettre fin aux effets dévastateurs résultant de la “logique” anarchique du capitalisme, “logique” qui s’impose au-delà même de la volonté des classes dirigeantes.

Il faut savoir que la question de la défaite «  définitive  » des perspectives socialistes n’est pas nouvelle. Après la répression de la révolution de 1848,  un économiste libéral, Louis Reybaud avait déjà prononcé «  l’oraison funèbre  » du socialisme (Dictionnaire de l’économie politique de Coquelin et Guillaumin édition de 1853). Il considérait que la défaite du socialisme, accomplie selon lui lors de la révolution de 1848, condamnait à jamais toutes ces «  chimères  » «  qui ont fait leur temps  ». Le socialisme avait été vaincu par «  le cri de la conscience publique  ». On pouvait porter un jugement définitif sur cette cause et par conséquent proclamer son «  oraison funèbre  ».

«  On a vu les idées à l’essai et les hommes à l’œuvre ; tout cela est jugé désormais. La même foule qui battait des mains à ces régénérateurs de l’humanité ne les accueillerait aujourd’hui qu’avec des sifflets et procéderait au besoin à leur exécution. […] Non seulement le succès leur a échappé, mais leur échec a été des plus ridicules et des plus tristes que l’on puisse voir. Le hasard, une surprise de l’opinion, leur avait livré la société comme un champ d’expériences ; ils pouvaient essayer sur elle toutes leurs formules de parfait bonheur, de satisfaction et de prospérité illimitées ; ils pouvaient en disposer à leur gré, y fonder leur âge d’or, lui prodiguer les délices de leur paradis imaginaire […] ; rien ne gênait leur action, ne s’opposait à l’application de leurs programmes ; ils étaient les maîtres, ils commandaient, ils avaient l’influence et le pouvoir. Qu’en est-il résulté  ? Un déplorable et universel avortement. Ce sont là des déceptions auxquelles on ne s’expose pas deux fois. […] Ainsi, en affirmant que le socialisme est éteint, du moins dans la forme où il s’est dernièrement produit, il n’y a pas à craindre de démenti ni du temps, ni des événements  : parler de lui, c’est presque prononcer son oraison funèbre.  »

La tonalité du discours donne la mesure de la peur ressentie par les classes favorables au régime capitaliste. Les défenseurs de la “chimère socialiste” ayant été anéantis ou proscrits, les tenants de l’échange libre pouvaient désormais pavoiser et condamner leurs adversaires en toute impunité. «  Parce qu’ils avaient eu peur, parce qu’ils n’avaient plus peur  », parce qu’on pouvait imaginer enfin que le socialisme était à jamais “éteint”, qu’on pouvait enfin, et pour toujours, procéder «  au besoin à l’exécution  » des hommes et des idées.

En quoi consistait pour Louis Reybaud ce socialisme dont il prononçait à la fois l’exécution et l’oraison funèbre. L’article Socialisme du Dictionnaire de l’économie politique en donne un aperçu. Ce qui est combattu pour l’essentiel est encore aujourd’hui combattu. On pourrait presque dire que ce sont les économistes libéraux du XIX e siècle qui ont forgé la doctrine d’un antisocialisme systématique. Les différents articles du Dictionnaire en attestent. L’ensemble se présente comme une apologétique du capitalisme et son mouvement immanent posé comme objet de “la science”, science qu’on affirme réglée par un ordre “naturel”, “providentiel”. Pour ces économistes, le socialisme au contraire se pose comme extérieur à la science, une chimère, une utopie. Il ne s’agit donc pas d’analyser le contenu des thèses socialistes, elles sont amalgamées en un seul courant de négativité, depuis la nuit des temps.

On peut parler déjà d’une «  lutte entre deux camps  », entre la “science” de l’économie capitaliste et les principes d’une économie socialiste. La formule de «  lutte entre deux camps  » est utilisée par le socialiste François Vidal, secrétaire de la commission du Luxembourg. Selon lui, la lutte oppose ceux qui veulent transformer les rapports économiques fondamentaux (les socialistes), et les «  économistes  » «  antisocialistes  » qui prônent le libre jeu de lois prétendument naturelles de l’économie, naturalisant les rapports sociaux proprement humains. La lutte tourne autour de la question de l’objet de la science économique, les principes et lois qui la régissent.

La perspective socialiste en 1848 contre l’anarchie capitaliste

L’économie politique socialiste non utopique se constitue après la révolution de 1830, dans un effort théorique pour rendre compte au plus près des processus de reproduction de la société capitaliste. C’est sur cette base qu’on peut projeter les moyens de sa transformation. Au sein de cette école, les théorisations diffèrent, l’unité se fait au niveau d’une critique raisonnée de l’économie capitaliste, du laisser-faire et de l’anarchie qui la régit.

Selon le courant socialiste, l’économie politique n’est pas conçue comme science naturelle. C’est une science qui fait intervenir l’activité consciente humaine, c’est-à-dire la politique, c’est donc une science humaine. Livrées à elles-mêmes, les lois de l’économie impliquent le «  désordre industriel et commercial  », les crises périodiques, entraînant faillites, paralysie du travail, transformant la société en champ de bataille. Une attention particulière est portée au régime de la concurrence, facteur continuel et insoluble de désordre. 

Pour des socialistes, tel que François Vidal, le capitalisme perpétue la misère et porte ainsi en ses flancs un germe de dissolution inévitable, faisant fermenter le «  levain des révolutions  ». L’économie capitaliste rend tout à la fois «  l’ordre impossible et la réorganisation de la société nécessaire  ». Toutefois, comme le posera Marx, les contradictions qui “reproduisent” le désordre sont aussi celles qui poussent à sa transformation.

Vidal refuse le qualificatif d’utopie. Il n’est pas question dit-il de faire «  abstraction du milieu actuel pour proposer l’idéal d’une société parfaite, créer par la pensée un monde imaginaire où tout serait prévu, calculé, combiné, harmonieux  ».  La transformation est nécessaire, mais pour qu’elle soit effective, et ne reproduise plus désordre et destruction, il faut partir de la réalité contradictoire du capitalisme, afin de toucher au fondement économique de la société. Le simple droit au travail, indique-t-il, implique déjà que l’on touche aux fondements de l’économie capitaliste  :

«  Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation du travail ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.  »

Comme il en sera le cas pour Marx, la transformation est estimée possible, sur la base matérielle développée par l’élargissement des moyens du travail (machines, grande production), qui donne les premiers éléments d’une exploitation unitaire, sociale. Sur la base de cette analyse, Vidal dénonce les sophismes de «  l’école libérale  ». Selon lui, la liberté des libéraux n’est que l’expression du laisser-faire de la concurrence dans les rapports économiques, qui règle tous les rapports sociaux. Lors de chaque crise, l’équilibre ne se rétablit, que par le laisser-faire, qui est la «  liberté de la destruction humaine  ». La science économique des libéraux est une doctrine du fatalisme. C’est la «  théorie transcendantale de la force et du hasard  », théorie de la «  domination des forts et des riches, de l’exploitation des faibles et des pauvres  », la négation de toute prévoyance sociale.

Les économistes libéraux sont tout à la fois fatalistes et optimistes. Fatalistes puisqu’ils posent les vices du régime économique comme résultant de la nature des choses. Optimistes, «  en ce sens qu’ils trouvent que tout est à peu près aujourd’hui pour le mieux, dans un monde où les riches jouissent de tous les privilèges  ». Et si la misère, provoquée par le laisser-faire, tourne à la révolte et trouble “l’ordre merveilleux”, ses économistes ne laissent plus faire  ! Le laisser-faire cède la place à l’intervention de la force. L’école socialiste, au contraire, estime que «  rien ne va de soi-même si ce n’est le désordre  », et avec le désordre, il n’y a pas de véritable liberté. Le régime socialiste a pour objectif de «  détrôner la force et le hasard  », pour laisser place à la prévoyance, la possibilité d’une anticipation de l’avenir. 

Comme le faisait Necker, Vidal distingue ainsi les lois immanentes de l’économie (capitaliste), livrée à son propre mouvement, et les lois civiles qui peuvent limiter ou étendre le champ d’action des lois économiques spontanées. Il ne propose pas de supprimer les «  lois  » du régime capitaliste, ce qui est impossible, mais d’entraver leur action en modifiant les conditions économiques générales.

Pour les économistes libéraux, la science économique est extérieure au pouvoir humain

Ainsi qu’en attestent de nombreux articles, le Dictionnaire de l’économie politique est un instrument de propagande antisocialiste. L’entreprise sera réussie puisqu’elle contribuera à faire oublier qu’à la même époque existait un autre courant portant sur la science de l’économie, face aux économistes libéraux. 

Dans l’Article «  Économie politique  » (Charles Coquelin),  la science économique est posée en tant que «  branche de l’histoire naturelle de l’homme  », ne conférant à l’homme que le rôle d’une «  abeille intelligente  ». L’échange universel et les lois qui le régissent ne peuvent être soumis à des barrières artificielles (politique, gouvernements, réglementation des États, «  systèmes artificiels  », tels que socialisme et communisme). Comme dans les thèses contre-révolutionnaires, l’auteur s’oppose à l’expression de tout volontarisme humain, “antinaturel”, car produit de l’art humain, «  artificiel, criminel et spoliateur  ».

La science économique est ainsi la “science” de réalités que l’homme ne peut transformer

Par l’observation des lois de la nature, cette “science” révèle des vérités immuables, fondées sur les lois que l’homme «  ne peut transformer à son gré  ». Elle contraint à échapper aux «  pratiques aveugles  », par le respect des lois naturelles, proscrivant toute «  organisation artificielle  ». Le principe suprême de l’économie étant la liberté des échanges, on ne doit plus (comme dans l’économie politique classique), centrer la science économique sur la richesse des nations, telle qu’elle repose sur les deux sources  : valeur et utilité. «  Cela donne lieu à des débats stériles  ». La richesse ne doit être considérée que lorsqu’il y a valeur échangeable. Ni les richesses, ni les besoins des hommes, liés à la valeur en utilité, ne doivent plus être objets de la science économique.

Coquelin aborde aussi ce que l’on dénommerait aujourd’hui la “mondialisation”. La science économique a pour théâtre  : l’Univers, le globe. L’échange universel impose ses lois partout, l’ordre politique doit lui être subordonné et s’affranchir des «  barrières artificielles  », ne pas s’arrêter aux limites des États. Les conditions générales du marché prévalent, le «  fait politique local  » [nations] disparaît au profit de ce qu’il nomme le «  fait universel humain  », c’est-à-dire le capitalisme mondialisé. 

La science économique démontre en outre l’absurdité des théories artificielles  : mercantilisme, socialisme, communisme. Tout ce qui relève d’une intervention politique relève déjà du socialisme qui est une “absurdité”, qu’il s’agisse des combinaisons artificielles proposées par Colbert et tous les “interventionnismes”. Il est absurde de vouloir répartir les fruits du travail en fonction de lois «  conventionnelles  », non naturelles, de préconiser l’organisation du travail, le droit au travail et toute réglementation quelconque de la production et des échanges. Ces systèmes artificiels sont présumés sortis de la tête «  d’hallucinés  », «  de sauvages  », «  d’ignorants  », «  de sectes  », qui n’ont pas goûté aux splendeurs de la science.  Quant au désordre, à l’anarchie, que dénoncent les sectes socialistes, pour le sauvage qui n’a jamais observé le cours des astres, l’anarchie semble régner dans la voûte céleste.

Les crises commerciales ne remettent pas en cause l’harmonie du régime capitaliste

Ce que les socialistes désignaient comme désordre, chaos, anarchie, engendrés dans le capitalisme, par le laisser-faire, la concurrence, Coquelin le nomme Harmonie. Ce que les socialistes désignaient comme organisation du travail, prévoyance sociale, droit au travail, Coquelin le nomme caprice humain. Des images sont mobilisées à l’appui de cette idée d’harmonie économique immanente  : celle de l’orchestre, celle des sphères célestes, transférées, sans démonstration, à l’ordre économique gouverné par l’ordre marchand capitaliste  : harmonie préexistante, établie par «  les tendances spontanées de l’espèce humaine  ». En niant l’harmonie par des mesures artificielles, les sectes socialistes s’opposent à “la science”. En prônant l’organisation du travail, l’intervention publique, ces sectes sont en outre «  désorganisatrices  » de l’ordre naturel.

Pour Coquelin et les économistes libéraux, l’harmonie se fonde sur l’opposition des intérêts, celle-ci concourt à l’ordre général «  sans que les individus s’en doutent  ». Si ceux qui posent un «  regard superficiel  » sur la marche de l’économie, ne voient que désordre, chaos, l’observation et l’étude «  révèlent  » «  l’ordre merveilleux, les prodiges  » que réalise l’ordre naturel.

Quant aux crises commerciales qui peuvent sembler contredire cet ordre providentiel, la science trouvera un jour le rapport entre ces «  dissonances  » apparentes et l’harmonie. Les crises en fin de compte seraient un moyen de retourner à l’harmonie. Ce n’est qu’un «  dérangement subit des affaires  » «  qui en trouble la marche  », mais on peut guérir le mal par le mal, c’est-à-dire par le bien suprême selon Coquelin, la concurrence.

Article Concurrence

La concurrence économique est posée en tant que forme particulière de la concurrence générale entre les hommes, donc naturelle et éternelle, on ne peut donc pas la supprimer. La concurrence est bénéfique, facteur de progrès. Elle tient les intérêts en éveil, stimule les producteurs en rivalité. Ses inconvénients ne tiennent pas à elle-même, mais aux «  imperfections de la nature humaine  ». Sous son action, l’équilibre ne peut manquer de se rétablir. 

La concurrence, est «  la condition première de la vie sociale  ». En dépit des inconvénients qui peuvent l’accompagner, qui ne relèvent pas de son principe, son action est remarquable. La tâche de l’économiste est ainsi d’en exposer «  les merveilleux effets  ».

La concurrence est le «  souverain régulateur  », la «  puissance mystérieuse qui conduit les hommes à leur insu  ». «  Puissance éclairée  », elle s’impose comme «  régulateur unique et souverain  », «  guide suprême  », «  source première des lois providentielles  », «  législation invisible qui introduit l’ordre  ».

Les maux que l’on impute à la concurrence, proviennent en réalité de réglementations contraires à l’ordre naturel. L’idée d’organisation de l’économie est absurde, de plus, le principe d’organisation selon un plan d’ensemble est “impossible”, étant hors du ressort des hommes. Seule la «  puissance souveraine de la concurrence  » peut régler la répartition des produits échangeables et leur valeur relative. Il ne faut pas lui faire obstacle, même si ses effets se révèlent destructeurs. 

Article Socialisme

La “science” économique est on le voit mise en œuvre comme arme pour éradiquer l’idée socialiste.

Le label scientifique attaché à l’économie politique, comme «  branche de l’histoire naturelle  », a pour fonction principale la délégitimation des théories de l’intervention humaine, plus spécialement le socialisme, et toute visée de transformation fondamentale de la base économique. Le socialisme n’est que l’ennemi du jour.

En outre, au plan politique, ceux qui posent que le peuple est capable de décider du sort de la société, sont «  hors la science  », plus grave encore, ils sont «  destructeurs de l’ordre  » providentiel. L’idée que l’homme puisse transformer la société est une «  idée dangereuse  ». Et le socialisme n’est pas autre chose que l’instauration d’un «  régime artificiel de spoliation  ». Et bien qu’on ait prononcé son oraison funèbre, il semble se présenter encore en tant que spectre, capable d’abuser les classes non éclairées par les «  lumières de la science  ». Ce qui est jugé dangereux dans les théories récentes, c’est que «  l’utopie socialiste ne se limite plus à des cercles d’initiés  », qu’elle exerce une «  influence délétère  » sur «  la partie saine de la société  », qui devient complice de ses «  divagations  », contaminant la «  partie saine  ».

L’idée socialiste d’égalité (sociale et civile) s’inscrit de la même façon contre le cours naturel des choses, une spoliation, une atteinte à la libre propriété. Ceux qui prônent l’égalité veulent en fait imposer une «  concurrence aveugle, stérile, anarchique  », celle des «  appétits et instincts égoïstes  », des «  injustes prétentions  », sous forme de «  violence antinaturelle  » (communisme), contre la liberté et la «  concurrence légitime, laborieuse, éclairée, profitable à tous  » (capitalisme).

En conséquence, il ne faut pas faire accéder au droit politique les injustes prétentions du peuple. Le peuple, «  qui n’a pas le savoir  » est enclin à se tromper sur les «  lois de l’économie politique  ». Mises en possession du droit politique, les classes déshéritées seraient tentées d’user de la législation pour réaliser «  la spoliation universelle  ». Contre ces injustes prétentions, il faut combattre les “chimères” qui peuplent l’esprit des classes déshéritées, combattre l’influence des «  cerveaux en délire  », des «  sectes désorganisatrices  », des «  systèmes arbitraires  » qui ne reconnaissent pas l’harmonie nécessaire. Quant à la lutte contre cette «  maladie  » de l’état social et de l’esprit humain que constitue le communisme, il faut «  l’éliminer  » pour préserver «  le corps sain  ».

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La contre-attaque libérale de l’après 1848 contre le socialisme et le communisme, se révélera, en fin de compte, elle aussi “chimérique”, projection imaginaire d’un non lieu où s’évanouissent les antagonismes du monde réel, utopie qui ne se situait pas en une île, un âge d’or hors de l’histoire, mais dans le lieu même de la “science”, dont l’économie libérale revendiquait le statut, dans le lieu même du régime où elle se déploie, le mode capitaliste de production et d’échange. Et sans pouvoir, à tout jamais, empêcher que le «  hasard  », une «  surprise de l’opinion  » n’apporte à nouveau, dès la fin du XIX e siècle et au début du XX e siècle, que leurs «  démentis  » au prononcé de cette oraison funèbre. Oraison funèbre, qui à l’échelle de l’histoire, concernera tôt ou tard, le régime capitaliste de production et d’échange.

Mondialisation : le mot sa réalité

1 janvier 2020

Est-ce la phase ultime du capitalisme  ?

Depuis une ou deux décennies, le mot “mondialisation” a été largement diffusé, mais les réalités économiques auxquelles ce mot renvoie sont plus anciennes. Ce mot signifie l’expansion au monde entier d’une réalité d’un phénomène, d’un processus. Quelle est cette réalité, ce processus en extension  ?

S’agit-il seulement des échanges, du commerce  ? Dans ce cas, il ne s’agirait pas d’un processus nouveau. Déjà dans l’Antiquité, il existait des relations d’échange entre grandes régions du monde. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que depuis la fin du XIX e siècle, l’économie capitaliste est parvenue à une phase d’apogée, s’étendant à l’ensemble du monde. On peut alors parler de mondialisation, ou plus précisément de mondialisation capitaliste  : domination d’un modèle économique exclusif à tous les pays et peuples.

Si l’on se réfère à l’étymologie, le mot de mondialisation est construit à partir du mot monde, mais ce mot a lui-même deux sens principaux  :

–   une aire dans l’espace, pour nous principalement la planète terre,

–   mais aussi l’idée d’un certain arrangement, d’une disposition, d’un ordre, d’une “logique” interne, s’imposant à tous ses éléments, y compris ses éléments humains. Cet “ordre” mondial est précisément celui du capitalisme (lors même que subsistent de nombreux pays où cet ordre se combine à des régimes sociaux antérieurs ou archaïques).

La question aujourd’hui est donc de savoir quel “ordre”, quelle “logique” s’étend, se répand, s’impose, à l’ensemble du monde humain, et ce qu’ils impliquent.

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Les échanges marchands entre pays, entre continents, existaient déjà, on l’a dit, dans l’Antiquité. Si l’on voulait appliquer à ces échanges, la notion de mondialisation, cela pourrait servir à désigner un processus d’ouverture et d’extension du commerce dans l’aire mondiale, mais une extension limitée, ne prenant pas la forme d’un unique marché mondial, imposant partout ses seules lois. Dans l’Antiquité et encore au Moyen Âge, les relations d’échange, entre pays, entre peuples, ne valaient pas comme extension d’un seul “système”, d’un seul mode de production et d’échange.

Depuis que le mode d’échange marchand simple s’est développé en mode capitaliste, l’idée de mondialisation signifie ainsi la propagation à toute la planète, à tous les peuples, d’un seul régime social de production et d’échange, le capitalisme, la domination exclusive de ses “lois”. Cette domination ne date pas du XXI e siècle, on peut faire remonter les débuts de ce processus de généralisation au XIX e siècle.

Le processus de mondialisation capitaliste dans l’histoire

La croyance en la pérennité du mode capitaliste de production et d’échange, en la nécessité de son extension inéluctable au monde entier, est ancienne. Sans doute remonte-t-elle aux premiers balbutiements du capitalisme.

Au cours de la première moitié du XIX e siècle, en France, elle était vivement défendue par les économistes libéraux. Dans le Dictionnaire de l’Économie politique publié en 1850, on salue le «  processus irrépressible de l’échange universel qui s’étend au globe  », contre les «  barrières artificielles  » des frontières, des nations, des réglementations, et plus généralement contre toutes les contraintes politiques.

Les libéraux à cette époque, évoquent peu les problèmes sociaux engendrés par ce processus. Ils se contentent de condamner les luttes entre classes, sans indiquer que c’est le capitalisme qui les engendre, sans pouvoir les résoudre. Ces économistes libéraux perçoivent cependant déjà que la généralisation du capitalisme au monde suscite qu’il existe de violentes luttes pour les marchés, la «  préférence pour le marché  », qu’elle conduit à la constitution de capitaux et blocs de puissances en rivalité.

Du côté des socialistes de l’époque, opposés aux libéraux, ceux qui luttent pour l’instauration d’un régime de production et d’échange vraiment “social”, ce processus d’expansion au monde entier de la logique “absurde” et destructrice du capitalisme, est vivement critiquée. Au sein de ces courants, dès la première moitié du XIX e siècle, l’ordre capitaliste est analysé dans ses contradictions internes et réprouvé, ceci avant même que Marx n’en dévoile pleinement le fondement dans le Capital. On dénonce les méfaits du régime de la concurrence entre capitaux, qui se substitue à la souveraineté politique du peuple, mais aussi les conflits, les guerres que le capitalisme développe inévitablement, entre les nations, entre les peuples.

Dès 1848, le socialiste François Vidal, préoccupé par les contradictions que recèle le capitalisme livré à son propre mouvement, indique que la concurrence «  élevée à un échelon universel  » ne peut résoudre ce qu’elle ne parvient pas à résoudre à l’échelle d’une nation. Contre ce régime absurde, qui régulièrement conduit à la crise, au chômage, aux faillites, à la misère, des ouvriers relayés par leurs organisations projettent la possibilité d’un autre régime économique, fondé sur la socialisation des moyens de production, et dirigé par le bien commun.

Avec la montée en puissance des grands empires capitalistes occidentaux à la fin du XIX e siècle, le capitalisme tend à élargir plus encore son règne dans l’ensemble du monde. L’extension de ce règne dans le champ de l’économie, la concurrence entre capitaux pour les marchés, conduisent aux crises de surproduction, puis à des crises générales, dont les effets se déploient déjà à l’échelle mondiale. Les effets des premières grandes crises à la fin du XIX e siècle, puis au début du XX e siècle aboutissent aux âpres luttes que se mènent les différentes puissances, jusqu’au déclenchement d’une grande guerre, elle aussi à l’échelle mondiale  : la Première Guerre mondiale.

Bien avant la Première Guerre mondiale toutefois, des théoriciens de diverses tendances, y compris au sein de la classe bourgeoise s’étaient préoccupés des “méfaits” sociaux engendrés par le régime capitaliste comme de son incapacité à venir à bout des crises périodiques du Capital. Ils étaient beaucoup plus clairvoyants qu’aujourd’hui. La question des rivalités entre capitaux et des puissances pour le partage du marché, des débouchés, les obsédaient. Certains indiquaient que cette rivalité impliquait nécessairement la guerre, et qu’à “économie mondiale” (mondialisation) correspondait la possibilité du “caractère mondial” des nouvelles guerres  : des guerres mondiales. À la même époque cependant, comme aujourd’hui, d’autres imaginaient que l’extension pacifique du capitalisme était possible, moyennant qu’on le “réforme”. Ils évoquaient la possibilité de ce que l’on nommerait maintenant une «  mondialisation heureuse  », ou ce qui revient au même, une “autre mondialisation”.

L’interruption du processus de mondialisation capitaliste

À l’issue de la Première Guerre mondiale, le processus de mondialisation capitaliste fut interrompu, du fait de la révolution sociale en Russie et de l’édification dans un grand pays du monde d’un régime social opposé  : le socialisme.

Au sein des courants socialistes et communistes des métropoles capitalistes cette perspective d’instauration d’un autre régime social s’était trouvée théorisée tout au long du XIX e siècle. Ces courants visaient à résoudre les contradictions insolubles et destructrices du capitalisme, pesant plus particulièrement sur les classes populaires, mais aussi sur l’ensemble de la société. Cette perspective, fondée sur une analyse objective des contradictions du régime capitaliste avait acquis une grande cohérence théorique à la fin du XIX e siècle, en France comme dans d’autres pays européens. C’est en Russie toutefois qu’elle trouva à se réaliser, dans la foulée de la guerre mondiale, avec la révolution d’Octobre 1917. Et, ceci en dépit des difficultés inouïes que devaient affronter les classes populaires, dans un pays encore en état d’immaturité économique et politique.

Le parti communiste qui avait pris en main la direction politique de l’Empire russe travailla à créer les conditions nécessaires à l’édification d’un régime socialiste dans ce pays. En conséquence, la “logique” capitaliste et son avatar, le processus de mondialisation, devait connaître pendant un demi siècle un long temps d’arrêt, un large champ d’expansion du capital échappant à son emprise. 

Ce temps d’arrêt changea le cours du monde, tout au long de la période au cours de laquelle un régime socialiste de production poursuivit en Russie son édification, et sans doute au-delà même de ce temps. Le Capital ne pouvait plus imposer au monde entier une domination inconditionnelle, ceci d’autant plus que la perspective du socialisme, la possibilité d’en finir avec le capitalisme, gagnait d’autres peuples, sur tous les continents.

Face aux assauts incessants du “camp” capitaliste, l’édification autour du pôle soviétique d’un autre régime de production, socialiste, fut à son tour suspendue dans la dernière décennie du XX e siècle. Il ne faut pas en conclure que la perspective d’une telle édification soit pour autant détruite pour les peuples dans le temps historique. Car, en effet le socialisme, l’économie socialiste, répond à la nécessité de mettre au premier plan les besoins humains généraux, et suppose donc de mettre fin aux effets destructeurs que recèle le mode de production capitaliste, à la contradiction fondamentale qui le mine, et dont la crise générale actuelle, révèle le caractère inévitable. En sachant que ce régime, de par sa “logique” interne ne peut de lui-même se réformer.

Pendant quelques années, les défenseurs du capitalisme se sont imaginés qu’avec la destitution du “camp” socialiste mondial, aucune digue ne pouvait plus être opposée à la domination du Capital. Ils se sont imaginés qu’il était possible de déferler à nouveau dans le monde entier, sans rencontrer d’obstacles. Sans comprendre que les obstacles dépendent de “l’organisation” interne du capitalisme lui-même, et que, comme l’indiquait Marx, le capitalisme est son propre «  fossoyeur  ».

La fin de l’Union Soviétique, en tant que régime social fondé sur une économie socialiste, a cependant constitué un tournant historique, néfaste pour les peuples, auquel a correspondu la résurgence de l’idée et du mot de mondialisation.

Avant la dissolution de l’Union Soviétique, on parlait de «  deux mondes  » opposés, «  deux camps  », deux “régimes sociaux”  : capitalisme et socialisme. Après, du côté du monde capitaliste, avec l’effondrement du camp constitué autour de l’URSS, on se contenta de disserter sur les “vices” supposés du monde socialiste tout en taisant les tares et contradictions internes du camp capitaliste.

La relative unité des différentes puissances du “camp” du capitalisme ne dépendait pourtant que de son opposition globale au “camp” socialiste. À partir du moment où celui-ci pouvait paraître abattu pour toujours, il n’y avait plus nécessité de “serrer les rangs” contre le régime adverse. Dès lors on devait se trouver reporté à la “logique” globale qui régnait avant la Première Guerre mondiale, celle de la rivalité meurtrière et sans frein entre capitaux et puissances mondiales (rivalité que Lénine avait théorisée dans son ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme).

La Révolution socialiste, l’extension de son influence au plan mondial avait permis d’entraver la mondialisation capitaliste. La défaite du socialisme en tant que régime social  –  défaite non définitive au plan historique  – a remis à l’ordre du jour la recrudescence des conflits majeurs entre capitaux et puissances mondiales, et avec eux les crises et guerres sur l’ensemble de la planète.

Peut-on pour autant tirer un trait sur la phase historique qu’a constitué l’édification d’un régime socialiste dans une grande partie du monde  ? Non. Sa trace ne peut être effacée, pas plus que les perspectives qui y sont associées. On en est seulement revenu pour un temps de l’histoire, dont on ignore le terme, à l’expression brutale des contradictions inhérentes au mode de production capitaliste, étendues au monde entier. Comme avant la guerre de 1914, le processus de “mondialisation” de l’économie capitaliste est déployé, et avec lui la lutte économique sauvage que mènent entre eux les capitaux et puissances mondiales. 

Le mot mondialisation, ce qu’il révèle, ce qu’il occulte

Ceux qui parlent aujourd’hui de mondialisation omettent souvent sa dénotation qualificative mondialisation capitaliste. Ce qui leur permet de faire silence sur les contradictions antagoniques qui sont à l’œuvre dans cette mondialisation. La notion de mondialisation (tout court) joue alors un rôle d’écran, masquant des oppositions dévastatrices inévitables, leurs implications pour chaque pays et pour le monde dans son ensemble  : crises générales affectant toute la société, au premier chef les classes populaires, exacerbation des rivalités entre puissances, guerres locales, et leur propension à se “mondialiser”.

Ceux qui parlent aujourd’hui de mondialisation ne s’interrogent pas davantage sur les implications, pour les classes populaires du monde entier, de l’interruption des perspectives d’édification d’un régime socialiste. La période 1917-1990, celle où il existait une lutte entre deux “mondes”, semble considérée comme simple parenthèse, et non comme expression de contradictions de toute une époque historique, toujours à l’œuvre, celles-là même qui avaient abouti à transformer l’ensemble de la “donne” mondiale.

Comme avant la Première Guerre mondiale, ceux qui soutiennent la mondialisation, comme ceux qui la critiquent[1], se focalisent sur les aspects apparemment unificateurs  : globalisation de l’économie en interconnexion, marché planétaire des économies, espace économique unique, décloisonnement des marchés, sans voir que cette pseudo unification masque toujours des antagonismes dévastateurs. Comme si les classes populaires, les peuples, ne pouvaient et ne devaient plus jamais attenter à cet harmonieux “concert” du monde capitaliste.

À la thématique de “l’espace unique”, se superpose celle de la prééminence du champ de l’économie, de son autonomisation, et par suite de sa domination absolue dans le champ politique, ce qui devrait rendre obsolètes les nations, les frontières politiques, la souveraineté des États. Que l’on soit partisan ou adversaire de la destruction de la souveraineté des peuples, on fait silence, à droite, comme à gauche, et aux extrêmes, sur la nécessité d’édification d’un régime socialiste, effectivement opposé à la “logique” capitaliste, régime seul capable de mettre fin à ce mode de production et à aux ravages périodiques qu’il fait subir aux classes populaires comme à la société dans son ensemble.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La thématique de l’anti-mondialisation (ou de l’alter mondialisation), s’est construite en miroir sur celle de mondialisation. Elle joue elle aussi le rôle de fétiche, avec les mêmes angles morts et l’évacuation des contradictions économiques ou sociales qui structurent la mondialisation capitaliste.

Poujade et le poujadisme (1953 – 1958)

1 janvier 2020

Plusieurs commentateurs ont fait état de “ressemblances” entre le “poujadisme” et la mobilisation des “gilets jaunes”, comme aussi celle des “bonnets rouges”, observant que les uns et les autres présentaient des traits comparables  : “révoltes”, “anti-système”, “anti-gouvernement”, débutant comme  des revendications anti-taxes, s’associant à des sentiments de dépossession, de déclassement, subies par certaines catégories sociales, plus spécialement en “régions”. D’autres traits spécifiques ont été signalés  : “spontanéité” apparente, expression d’une certaine “victimisation” de la part de ces catégories, recours à des intimidations, violences verbales, mais aussi physiques.

Si l’on se réfère aux contextes historiques, on note cependant d’importantes différences. La période (années 50 du siècle dernier) était alors mue, dans son ensemble, par une forte croissance économique, (les Trente Glorieuses). La crise concernait surtout les petits commerçants, qui se sentaient mis à l’écart de cette croissance. Ils étaient tout à la fois confrontés à une pression fiscale en forte augmentation (incluant des contrôles intrusifs) et la concentration des réseaux commerciaux (grandes surfaces commerciales). La disposition des forces de classes était alors différente. Le mouvement ouvrier organisé était en capacité d’orienter l’ensemble des luttes sociales. Le Parti communiste, alors puissant, exposait au plan politique une orientation d’ordre historique.

Le mouvement des “gilets jaunes” s’inscrit dans un tout autre contexte  : celui d’une crise générale du capitalisme, qui, comme en 1929,  affecte l’ensemble du monde, la plupart des pays et de nombreuses catégories sociales, plus spécialement les classes dites moyennes qui s’estiment dépossédées de ce qu’elles avaient pu acquérir ou espérer acquérir lors de périodes plus fastes. La disposition actuelle des forces de classes est elle aussi très contrastée par rapport à celle des années 195358. La classe ouvrière, politiquement affaiblie et désorganisée a perdu de sa capacité hégémonique, ne disposant plus d’organisation politique, à vocation historique. 

Le contexte historique et politique du mouvement Poujade 

Après les grandes difficultés de l’après-guerre, l’économie en France se porte mieux. Ce relèvement de l’économie va marquer le début des Trente Glorieuses.  Il accélère l’exode rural et la croissance urbaine. On commence à parler de «  grandes surfaces commerciales  ». Cette situation frappe directement le petit commerce et l’artisanat. Pour lutter contre les difficultés monétaires et budgétaires, le gouvernement Pinay (1952-1953) prend des mesures drastiques. Il renforce et alourdit les contrôles fiscaux, ce qui engendre des drames dans les milieux paupérisés du commerce et de l’artisanat (faillites et même, suicides).

La question des “lézardes” qui affectent l’Empire colonial de la France (qui devient «  Union française  ») marque aussi cette époque, notamment les révoltes qui surviennent dans les pays colonisés. Dans ce cadre, la défaite de Dien Bien Phu (1954) met fin à la présence française en Indochine. C’est aussi le début du conflit algérien.

La situation politique de ce début des années 1950 est souvent caractérisée comme une situation de «  crise politique  », «  crise de régime  ». La IV e République est «  à bout de souffle  ». Situation qui fera dire à De Gaulle  : «  Le pouvoir n’est pas à prendre, il est à ramasser  ». De son côté, Jean Lacouture, dans la biographie qu’il consacre à De Gaulle, évoque «  la liquéfaction de l’État  ». Il cite un vice-président de la Chambre qui lui confie  : «  la situation politique a atteint un degré de démoralisation et de désintégration  » sans précédent sous ce régime.

Les trois principaux partis de gouvernement (SFIO, Radical et MRP) sont affaiblis et divisés. Aucun ne dispose de la majorité à l’Assemblée. Les coalitions sont fragiles et souvent éphémères (de 1947 à 1958, 24 gouvernements qui durent de 16 mois à 1 jour). Le Parti communiste recueille alors environ un quart des voix, il apparaît comme «  un bloc solide et influent  », soutenu par l’URSS.

Ce climat politique «  lourd  » est propice aux rumeurs les plus alarmantes. La menace d’un “coup d’État” prend corps, soit sous la forme d’une «  dictature communiste  » (avec le soutien de l’URSS), soit sous celle d’une «  dictature militaire gaulliste  ». C’est le moment où Poujade va entrer en scène.

Pierre Poujade

Pierre Poujade est né en 1920 à Saint-Céré dans le Lot. Au début de la Seconde Guerre mondiale,  il s’engage dans un mouvement de jeunesse pétainiste, les Compagnons de France. Cependant en 1942, l’Allemagne envahit la “zone libre” et Poujade ne supporte pas cette occupation. Il part à Alger, puis, rejoint l’Angleterre où il sert dans la Royale Air Force.

À la Libération, il pratique différents métiers avant de s’installer comme libraire papetier dans sa ville natale, d’où son surnom  : «  le petit papetier de Saint-Céré  ». C’est alors un commerçant modeste qui vit avec sa famille dans une région plutôt pauvre.

Les principales étapes du poujadisme

Le 20 juillet 1953, on annonce un contrôle fiscal à Saint-Céré. L’émotion est grande. Sous l’impulsion de Poujade et d’un communiste  : Frégeac, le Conseil municipal décide de s’opposer à ce contrôle. Avec l’appui de la population, celui-ci est mis en échec. Poujade est élu président du comité provisoire mis en place.  Dès lors, il va sillonner les routes  : porte à porte, rencontres, réunions, se révélant activiste efficace et «  infatigable  ».

Le 19 octobre 1953, Poujade préside à la création du Syndicat indépendant de défense professionnelle des commerçants et artisans du Lot, dont il devient président. Le programme donne l’orientation du mouvement  : suppression des contrôles et des privilèges fiscaux, égalité devant l’impôt.

Le 29 novembre, premier congrès du Syndicat qui prend le nom d’U.D.C.A. (Union de Défense des Commerçants et Artisans). Le “Mouvement Poujade” est lancé. Le mois suivant, l’U.D.C.A. remporte tous les sièges aux élections professionnelles à la Chambre de Commerce du Lot.

Dès lors, le mouvement se présente comme étant simple, actif, efficace, et, surtout, au service de tous les commerçants et artisans. Il a mis fin à tout contrôle fiscal dans le Lot.

Non sans habileté, Poujade utilise aussi comme relais une organisation qu’avaient créée les communistes après la Libération  : la Confédération Générale du Commerce et de l’Industrie. Il présente toujours son action comme étant “apolitique”, donc sans hostilité à l’égard des communistes. Le poujadisme, «  c’est la défense des petits […] contre les soupiers de l’Etat vampire  ».

Le mouvement va rapidement gagner les départements voisins. Si l’organisation est souple, les directives et les modes d’action sont toujours définis par Poujade.

Au printemps 1954, de premières grandes réunions regroupent des milliers de participants. Le mouvement s’étend encore plus. On appelle Poujade «  le Robin des bois de l’impôt  ». 

Au milieu de l’année 1954, un rapport du Ministère des Finances indique  : «  Au sud de la Loire, nous ne sommes plus maîtres de la situation  ».

Le 5 juillet 1954, a lieu une première réunion du mouvement à Paris, au Vélodrome d’Hiver  avec 35 000 participants. Le poujadisme s’impose comme une force avec laquelle il faut compter.

Les diverses manœuvres pour discréditer le mouvement et son Président échouent. Le 14 août 1954, le gouvernement Edgar Faure avait fait voter l’amendement Ulver-Dorey qui prévoyait des peines de prison pour tous ceux qui s’opposent aux contrôles fiscaux. Cet amendement est considéré comme «  une déclaration de guerre  » par les poujadistes qui durcissent leurs actions.

Progressivement, Poujade prend conscience que l’action revendicatrice pure et le «  civisme  » ne suffisent pas pour assurer la défense des couches sociales concernées. L’action politique et l’idéologie qui la légitime font leur apparition dans le mouvement poujadiste.

Aux déclarations du type  : «  Le propre du Mouvement, sa raison d’être et son avenir c’est l’honnêteté, le peuple et l’action  », suivent les références à la Révolution de 1789  : «  Le sang qui coule dans nos veines est aussi rouge que jadis […]. Le souffle généreux, sacré, de 1789, passe par la nation qui se retrouve et qui se dresse …  ». Puis vient la dénonciation du Parlement  : «  Le Parlement n’est que le représentant et l’esclave de quelques féodalités. Toutes nos misères viennent de là […]. Après la Libération de la France, il fallait entreprendre la libération des Français  ».

Avant un nouveau grand rassemblement à Paris, Poujade tente une nouvelle démarche auprès des députés, en vain.

Le 24 janvier 1955, le rassemblement Porte de Versailles connaît un “succès monstre”  : 130 000 participants. L’attitude antiparlementaire se renforce. C’est le moment où Poujade décide de s’adresser à d’autres catégories sociales, il crée alors des Unions Parallèles (pour les travailleurs, pour les paysans, pour les jeunes et pour les professions libérales). Ces Unions Parallèles ne sont ni des syndicats, ni des partis politiques, elles se présentent comme «  Grands mouvements civiques  ». Ce sera un échec.

Le mouvement enchaîne les meetings dans tout le pays. Le nombre d’adhérents à l’U.D.C.A. est estimé à plus de 400 000.

En décembre 1955, Edgar Faure dissout l’Assemblée nationale. Poujade décide de relever le défi et transforme son mouvement en parti et présente des candidats. Leur slogan  : «  Sortez les sortants  !  ».  Les pronostiqueurs officiels prévoient un million de voix pour ce nouveau parti, et tout au plus, deux à trois députés.

Le 2 janvier 1956, les candidats poujadistes recueillent deux millions et demi de voix (11,5% des votants au niveau national), plus de 50 députés sont élus. L’effervescence est à son comble. On prêtera à De Gaulle une formule dont il a le secret  : «  Autrefois les épiciers votaient pour les notaires, aujourd’hui les notaires votent pour les épiciers  ». De fait, les candidats poujadistes ont recueilli les voix des “épiciers” (le mouvement Poujade), mais aussi celles de tous les mécontents du régime, et ils sont légion. Les députés poujadistes vont refuser la confiance au gouvernement dit de Front Républicain. Ils proposent «  un gouvernement de salut public  », dénonçant «  le cirque du Parlement  » tout en l’utilisant comme tribune.

Sans réelles perspectives politiques, le poujadisme va alors s’étioler et perdre progressivement son influence, ce que l’on pourra constater lorsque cette Assemblée sera dissoute en 1958 (retour de De Gaulle que Poujade soutient). Un seul député poujadiste sera réélu. Puis, plus aucun lors des élections de 1962. Le poujadisme en tant que mouvement social puis politique a vécu.

Les orientations de Poujade et du poujadisme 

Au plan historique, certains spécialistes inscrivent le poujadisme comme continuateur d’une tradition de rébellion fiscale, généralement des classes moyennes, contre la politique de l’État.

Poujade cependant se présente moins comme un idéologue que comme un homme d’action réagissant à une conjoncture spécifique. Certaines de ses formules “choc” permettent de mieux cerner le contenu de son entreprise politique. Il dénonce Paris, «  la ville mangeuse d’hommes  », s’en prend aux «  pourris de Paris  » à qui il oppose «  la saine atmosphère de province  ». Il est fier de défendre «  les petits, les obscurs, les sans-grade  ». Face aux politiciens “pourris”, il oppose «  les bons citoyens  » qui sont «  honnêtes  », «  bons républicains  ». Les poujadistes aiment citer Victor Hugo. Descendants de la Révolution Française, ils ne se disent pas chouans mais «  bleus  ».

Le mot «  politique  » est pris dans une acception péjorative, Poujade lui  préfère le mot «  civisme  ». Tout en étant légaliste, il dénonce le «  système  », ces hommes politiques qui ne servent pas «  l’intérêt général  », mais qui d’abord «  se servent  » eux-mêmes.

Il tient à préciser qu’il ne s’agit pas de prôner l’adhésion à une doctrine ou à un programme, de s’associer aux mots d’ordre du mouvement. D’ailleurs, dit-il, «  tout honnête homme a les mêmes réactions que moi  ». Il est le «  petit Poujade  », le «  Poujade de base  » qui se contente de «  dire tout haut ce que le peuple pense tout bas  ». Et puis, dit-il, «  moi, je ne suis pas Jeanne d’Arc, c’est d’en bas que viennent mes voix  ».

Le 31 juillet 1955, il déclare  : «  Nous ne prétendons pas imposer un programme tout fait au peuple français. Nous voulons au contraire que chacun exprime ses revendications […] de l’ensemble des revendications populaires nous tirerons un programme précis  ».

Poujade ne cache pas sa défiance à l’égard des “intellectuels”, «  des grosses têtes  », comme des proclamations de foi électorales, selon lui toutes identiques et toutes mensongères. «  Méchants partis  » qui dénaturent tout ce qui vient du peuple, peuple lui-même «  nécessairement bon, juste et naturel  ».

Le marxisme est dénoncé par le mouvement Poujade, du fait qu’il défend «  le dogme de la lutte des classes  ». Il incline pour le libéralisme en politique mais aussi en économie.

Pour Poujade, l’Empire colonial, «  c’est la France  », il se prononce ainsi pour «  l’Algérie française  ». Il se méfie des puissances impérialistes (URSS, USA et Angleterre). Il faut d’abord «  relever la France  » pour pouvoir parler «  fermement  » aux autres nations.

Comment caractériser historiquement et politiquement le poujadisme  ?

Le mouvement Poujade a pu être caractérisé de “fasciste”. Cette caractérisation mériterait une analyse de ce qu’est le fascisme et des contextes historiques au sein desquels se développent les courants de fascisation, ou auxquels on peut les assimiler. Faute d’analyse contextualisée du mouvement poujadiste, l’auteur de cet article ne se prononce pas, notant seulement que pour sa part, Poujade tient à se définir comme «  républicain  ».

Un point particulier mérite d’être examiné, l’attitude des communistes à l’égard du mouvement.

Dès la naissance du mouvement à Saint-Céré, des communistes vont participer pleinement au mouvement. Certains vont même y occuper des postes de responsabilité. La presse communiste est dithyrambique. Dans le journal l’Humanité, on peut lire  : «  … Les artisans et les petits commerçants peuvent être sûrs de l’appui du Parti Communiste Français, de ses organisations, de ses élus, car la défense de leurs revendications n’est aucunement en contradiction avec les intérêts de la classe ouvrière …  » (Juin 1954).

Après le grand meeting du Vélodrome d’Hiver, le soutien est total et chaleureux. Mais Poujade va refuser de s’engager aux côtés du PCF. Ainsi, il refuse l’invitation de prendre la parole aux côtés de Jacques Duclos à Strasbourg. Puis, il va progressivement faire rejeter les communistes en dehors des organismes de direction de l’U.D.C.A..

Le 2 octobre 1955, la presse communiste publie un article de Waldeck Rochet intitulé  : «  Poujade dans la voie de l’aventure  ». Fin 1955, lorsque le mouvement poujadiste investit le champ politique, c’en est bien fini du glorieux Poujade «  anti-fisc  », du «  Robin des bois de la lutte fiscale  ». Il est devenu «  Poujade factieux  ». La presse communiste souligne que Poujade est entouré de «  fascistes hitlériens  », qu’il a une formation «  pétainiste  », etc. Après le succès électoral de 1956, Poujade devient «  l’ennemi Numéro Un  », bref, «  l’ennemi fasciste  ». Le dirigeant du PCF, Grenier écrit une brochure au titre évocateur  : «  Poujade sans masque  ». On peut y lire  : «  On retrouve dans son programme des emprunts faits à ceux de Hitler, de Mussolini, de Franco et de Pétain. Programme donc nettement fasciste…  ».

Le Parti communiste n’a pas le monopole de ce type de critique. Les principaux partis (surtout ceux du Front républicain), les syndicats (surtout FO), relayés largement par la presse, ne sont pas en reste. Relevons (en vrac)  : «  déviationnisme politique  », «  raciste  », «  antisémite  », «  xénophobes et antijuif  », «  antirépublicain  », et, pour couronner le tout  : «  fasciste  » (dont le contenu n’est jamais précisé). Le journal l’Express consacre à chacun de ses numéros une page spéciale pour dénoncer «  le péril poujadiste  ». Poujade est affublé alors d’un sobriquet évocateur  : «  Poujadolph  ». 

Pour finir, quelques remarques

Le succès immédiat de Poujade se présente comme le fruit d’une exaspération dans certains milieux sociaux plus que d’un plan, d’un programme préétabli (bien qu’on ne puisse négliger la possibilité d’influences extérieures). Le climat de crise politique que traverse le pays a grandement favorisé son éclosion et son rapide développement. L’échec des Unions Parallèles illustre le fait que le mouvement poujadiste n’a toutefois touché ni les ouvriers, ni les intellectuels. Le poujadisme n’a pas réussi le passage de «  la réaction antifiscale  » à «  la lutte politique  ». Jean-Marie Le Pen, alors jeune député poujadiste, qui quitte le mouvement en 1957, reprochera à Poujade de ne pas être «  assez politique  ». L’arrivée de De Gaulle au pouvoir (en 1958), mettant un terme à la crise politique, marque la disparition du mouvement poujadiste.

Sources  : Le Poujadisme, numéro spécial de la revue Défense de l’Occident, mai 1956 ; Thierry BOUCLIER, Les années Poujade  : une histoire du poujadisme (1953-1958), Perrin, 2006 ; Romain SOUILLAC, Le mouvement Poujade  : de la défense professionnelle au populisme nationaliste, Presses de Sciences-Po, 2007 ; Dominique BORNE, Petits bourgeois en révolte  ? Le mouvement Poujade, Flammarion, 1977 ; Pierre MARTIN, Le poujadisme face à la presse de 1953 à 1958, le cas de Nice Matin et du Patriote de Nice et du Sud-Est, résumé d’un mémoire sous la direction de M. SCHOR, Faculté des Lettres de Nice (en ligne) ; Jean LACOUTURE, De Gaulle, tome II, France-Loisirs.

La déconstitution de la Cité politique et  le phénomène “gilets jaunes”

1 janvier 2020

Éditions Inclinaison    Cahiers pour l’Analyse concrète

 

Beaucoup d’ouvrages ont été consacrés à la mobilisation des “gilets jaunes”. La plupart se centrent sur les données immédiates, et non sur les déterminations profondes de cette mobilisation, sur les conditions de son irruption dans un période historique déterminée. C’est tout au contraire, sur les déterminations, sur les raisons de l’irruption de ce phénomène que porte l’ouvrage réalisé par une équipe du Centre de Sociologie historique  : La déconstitution de la Cité politique et le phénomène “gilets jaunes”.

Les auteurs, Hélène DESBROUSSES, Frédéric EMSELLEM, Gérard FUNFFROCK, Sylvain TEISSIER, ont pour ambition de fournir des matériaux pour une analyse concrète de la situation [1], et dans cet objectif d’en «  revenir à un regard historique [2]  ». Selon les auteurs, la “nature”, la “signification” le principe “d’intelligibilité” du phénomène “gilets jaunes”, ne peuvent être compris à partir de lui-même. Ce mouvement dévoile d’abord quelque chose de notre situation historique, plus spécialement, écrivent-ils, «  sur le processus de déconstitution d’ordre historique qui affecte l’ensemble de la société, au plan économique, politique, idéologique  ». 

Les divers dossiers réunis dans l’ouvrage reposent pour partie sur des enquêtes directes auprès de différentes catégories de population, pas toutes favorables aux “gilets jaunes”, et sur le travail de documentation concernant les faits. L’investigation porte aussi sur la “réception” de la mobilisation auprès des principaux commentateurs  : sociologues, journalistes, responsables politiques, faiseurs d’opinion, parmi ceux qui ont assez largement célébré les “gilets jaunes” (jusqu’à les identifier à l’ensemble du “peuple”). L’image du “peuple” ainsi diffusée, ne recèle aucun principe social et politique d’unification. Pour ces commentateurs, le peuple se présente comme dépourvu de conscience historique et de toute perspective politique d’ordre général, donc comme inapte à développer une capacité souveraine. La figure du peuple se réduit à la «  multitude  », à un simple «  agrégat de forces  », réduit à ses affects, ne “consultant pas la raison”, et dont les actes ne se légitiment que par la “colère”  ». Cette figure du peuple, disent les auteurs, remonte en fait aux temps médiévaux, à l’Ancien Régime, aux thèses contre-révolutionnaires et fascisantes. Et les spécialistes qui reprennent de telles images, témoignent à l’égard du peuple d’une condescendance, voire d’un certain mépris. Ces images du peuple sont contraires aux données historiques de sa formation, plus spécialement en France. 

L’enquête menée par l’équipe du Centre de Sociologie historique auprès d’éléments du “peuple”, révèle au contraire que parmi ceux-ci, cette figure dévalorisante du peuple est loin de faire l’unanimité que beaucoup se sont révélés circonspects à l’égard du “sens” du mouvement des “gilets jaunes”. Dans le cadre restreint de cette note de lecture, on ne développera que cet aspect.

Plan général de l’ouvrage

I –  Analyser le phénomène “gilets jaunes” au regard des déterminants de la période historique.

II –  La dissolution des repères historiques et politiques des classes populaires.

III –  Points de vue “ordinaires” autour du phénomène “gilets jaunes” (les pour, les contre, les circonspects).

IV –  Les “gilets jaunes” sont-ils le peuple  ?

V –  La parole aux thuriféraires  : Une foire d’empoigne. Concurrence pour les effets d’aubaine à escompter du phénomène “gilets jaunes”.

VI –  Que penser des pratiques spécifiques de la mobilisation “gilets jaunes”  ?

Le “sens” du phénomène “gilets jaunes” tel que le perçoivent des citoyens ordinaires

Il n’est pas question d’épuiser ici tous les contenus du livre. Un seul aspect, contenu dans le premier chapitre sera abordé  : la façon selon laquelle des “citoyens ordinaires” ont pu s’interroger sur le sens (ou absence de sens) du phénomène “gilets jaunes”, au regard d’orientations politiques ou historiques d’ordre général. Au contraire de la “visibilité immédiate”, du phénomène “gilets jaunes”, largement exaltée par les spécialistes et dans les medias, les conditions d’émergence du mouvement ne se donnent pas à voir directement. La plupart des commentateurs de presse, les sociologues, les organisations politiques, plus ou moins “à la remorque” de la mobilisation, se sont limités à cette visibilité immédiate, isolant le phénomène par rapport à ses déterminants socio-historiques. Il n’en a pas été toujours de même au sein de la population “ordinaire”. Nombreux parmi ces non-spécialistes se sont en effet interrogés sur la signification globale, sociale et politique de ce phénomène, éprouvant souvent des difficultés à lui “donner sens”.

Tout en pouvant se “reconnaître” dans certaines des revendications exprimées, nombre de citoyens “ordinaires” ont en effet ressenti un sentiment de trouble lorsqu’ils s’efforçaient de saisir les traits spécifiques du mouvement, son objectif, ses visées, le sens des pratiques mises en œuvre, sa cohérence ou son incohérence, son positionnement au regard du mouvement d’ensemble de la société.

Les interrogations se sont d’emblée exprimées par des formules telles que  :

«  on ne sait pas ce que c’est  » ; «  c’est indistinct  » ;  

«  ce qu’ils veulent, c’est quoi  ?  »

La difficulté à saisir le sens (orientation) du phénomène, sa finalité, ses motivations effectives, s’est exposée comme inquiétude, crainte, premiers indices d’une attitude de circonspection, et forme  élémentaire de discernement à son égard.

«  On comprend les revendications, mais c’est pas net  » ; «  je ne sais pas où ça va aller […]  » ; «  où ça va nous mener tout ça  » ; «  ils bloquent, ils ne savent même pas pourquoi  » ; «  c’est une frange de la population qui est mobilisée [mais] quelle est la raison réelle.  »

Cette question du “sens” s’est aussi posée du côté de certains “gilets jaunes” ou de leurs soutiens  :

«  Il était temps qu’on entende ce que le petit peuple avait à dire […] en même temps je ne sais pas où ça va.  »

«  C’est n’importe quoi ce mouvement  » indique un manifestant, pourtant favorable aux “gilets jaunes”.

Un autre, mobilisé sur un rond-point, en vient à revendiquer, “théoriser” ce “n’importe quoi”  :

«  Question  : Vous avez des revendications claires, une orientation commune  ?

–  Non, c’est pas le but […] on fait ce qu’on veut. […] L’idée c’est de regrouper tout le monde […], ça part comme ça et on verra comment tourneront les choses. 

–  Vous avez des plans  ?

–  Non, surtout pas […] on est dans la rue, c’est tout, c’est simple  ».

La question du “sens” fréquemment évoquée vaut pour déplorer l’absence d’orientation, de repères (politiques, historiques), l’absence de but commun.

«  ça va dans tous les sens, il peut rien en sortir  » ; «  casser tous les radars, brûler des péages, ça n’a pas de sens  »  ; «  Macron démission  ! À quoi ça rime  ? à rien  » ; «  c’est de la colère sans orientation  » ; «  c’est la désorganisation et la perte de repères  ».

«  Ils n’ont aucun but commun  » ; «  ces gilets jaunes ont-ils des repères historiques  ?  Non. Ont-ils un but historique  ? Non.  » 

Beaucoup ont perçu le caractère double du mouvement  : d’un côté, la relative légitimité de revendications diverses concernant une bonne part de la population ; de l’autre, la mobilisation de ces colères diversifiées au service d’une ligne politique concertée, susceptible de dissimuler la défense d’intérêts particuliers et de buts partisans.

«  On comprend les revendications […] mais c’est pas net, c’est inorganisé ou alors c’est organisé en dessous, mais qui, pour quoi  ?  » ; «  en écoutant ce qui se disait, j’étais plutôt favorable. […] J’avais décidé d’aller à leur rencontre sur les ronds-points pour essayer de discuter, […] j’ai eu la surprise de voir que des personnes étaient repérées comme responsables [et] empêchaient les autres de discuter librement. […] Je ne peux plus penser à ce mouvement comme vraiment spontané, comme la volonté de s’organiser pour les plus touchés par le régime économique.  »

Le “visible” immédiat et le non visible ne coïncident pas. En fonction des difficultés qui affectent de nombreuses catégories de populations, certains suspectent une volonté de captation des clientèles électorales par des courants de divers “bords” (tels le Rassemblement National, plus tard les Insoumis). Ce qui serait “dessous” le mouvement immédiat peut se présenter comme revendication d’un “troisième tour” des élections présidentielles et législatives  de la part des “perdants” de 2017.

«  Ce que j’aimerais bien savoir, c’est ce qu’il y a dessous  ?  […] La Marine après, elle va tout ramasser  » ; «  Les agents les plus actifs de cette mobilisation ont été sans doute Le Pen et ses annexes, implantés et expérimentés, mais il y a aussi des forces sûrement actives de tous les perdants de 2017  » ; «  Ce qu’ils veulent c’est en finir avec Macron, tout le monde attend sa chute, tous ceux qui ont perdu leur mise [en 2017]. La France va encore se trouver à la traîne  » ; «  Il y en a qui veulent la peau de Macron, c’est dommage parce qu’il présentait bien et il donnait une bonne image du pays  ».

Pour plusieurs interlocuteurs, il semble que des minorités politiques poursuivent des buts séditieux non affichés comme tels. “Sous” la dénonciation de la personne de Macron, se manifesterait une visée de subversion des institutions, des cadres politiques constitués. 

«  La violence dès le début, pas de but commun défini, pas de cadre, pas de responsables, ni d’interlocuteurs, mais il y a eu quand même des apparitions coordonnées  » ; le drapeau tricolore mais qui n’unifie pas, une faction qui le capte  » ; «  la présence de réseaux d’extrême droite est certaine, «  ils [voulaient] un coup d’État  ».

Une possible “stratégie de la tension” est évoquée, l’appel à un groupe ou un homme mettant fin au “désordre”, faisant régner l’ordre que les institutions en place, ou le Président au pouvoir, sont incapables de faire régner.

«  Il y a des politiques ou des n’importe quoi qui attisent les feux, des incitations à aggraver la crise (“Allez à l’Élysée, y rentrer”), [par] la casse, la violence, il y en a qui veulent qu’il y ait des morts, une crise.  »

Parmi ces “citoyens ordinaires”, le phénomène “gilets jaunes” peut aussi se trouver resitué au sein d’une séquence historique plus longue que le temps immédiat, ses causes ou facteurs se présentant alors comme bien antérieurs aux élections de 2017.

«  Bon Macron je ne l’estime pas du tout, il est trop arrogant, mais tout ne vient pas de lui, c’est de longtemps, ça ne va plus. […] rien n’est réglé au fond  » ; «  ça vient de loin, les motifs de révolte, on prélève, on prélève, mais les services diminuent, c’est pas de maintenant, mais personne n’entend  » ; «  cela me pousse à questionner ce mouvement avec l’état de déconstitution qui a commencé dans les années 70  » ; «  ça fait plus de quarante ans que ça dure… c’est accumulé… et ça lui tombe dessus, lui il veut mettre un peu d’ordre dans tout ce bazar, mais c’est pas lui qui l’a fait ce bazar […]  ».

Au sein des représentations communes, des références à des situations historiques passées sont plus rares, bien que l’idée de possible danger fasciste soit parfois exprimée, surtout par les plus âgés. Les formes de manifestation du phénomène, leur persistance préoccupent.

«  C’est dangereux, une désorganisation totale en termes de classes, c’est février 34 en moins organisé, un caractère lumpen, la décomposition, la mise en question d’un ennemi désigné, des gens honnêtes ont pu être embringués dans un truc légitime, mais pour quelle issue  ?  » ; «  Ils sont chauffés à blanc, ça chauffe, ça a été chauffé, ça fait penser aux événements en Algérie en 1968  : “faire chauffer les petits blancs”  » ; «  Je suis effrayée de voir avec quelle facilité l’opinion admet le soutien obligatoire aux “gilets jaunes” […] Demain on dira à tous ces enthousiastes inconscients  : “on vous laisse passer, buvez d’abord l’huile de ricin  !”  » [Allusion à la pratique des chemises noires “mussoliniennes”].

*****

Ces extraits ne rendent pas compte de la visée d’ensemble de l’ouvrage. On retiendra que les auteurs s’efforcent cependant de mettre en perspective le phénomène immédiat des “gilets jaunes”,  dans ce qu’ils nomment “l’épaisseur” de l’histoire concrète. Ils évoquent la nécessité de respecter le premier principe de la méthode dialectique  : ne pas isoler un phénomène donné du contexte général, du lieu, de l’époque, de la période, de la phase au sein desquels il se manifeste.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Il ne s’agit pas de proposer “la vérité”. Les auteurs signalent à cet égard la nécessité de ne pas partir seulement de ce que l’on connaît ou croit connaître, mais plutôt de nos ignorances en la matière. La prise de conscience de nos ignorances se révèle ici précieuse, elle nous pousse à chercher à connaître, les causes, le pourquoi des phénomènes, ce qui fait se mouvoir les choses, les êtres.
  2. 2. Ce que recommandait le sociologue François Dubet.

La contradiction fondamentale du capitalisme

1 janvier 2020

Cet article présente des difficultés. Ceux qui souhaitent progresser dans sa compréhension peuvent entrer en contact avec Germinal – Union de lutte des classes populaires.

On peut caractériser la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste de différentes façons. Cela ne ressort pas d’un simple débat d’idées, car il en découle des implications politiques. Cela touche à la question de la possibilité ou de l’impossibilité de “réformer” ou “moraliser” le capitalisme ; à la question des fondements économiques sur lesquels peut s’édifier, ou non, un mode de production effectivement socialiste ; à la question des classes sociales qui y ont “intérêt” et à celles qui finalement préfèrent le capitalisme ;  et par conséquent à la question des classes qui sont capables de lutter pour une vraie révolution sociale et sont capables d’en diriger la réalisation ; enfin à la question de la “disposition des forces de classes” nécessaires pour y parvenir, et dans quelles conditions.

En bref, en fonction de la définition que l’on donne de la contradiction fondamentale du capitalisme, on peut déterminer qui, historiquement, quelle classe a vraiment intérêt à mettre fin à ce mode de production, et édifier le socialisme, et quelles classes ont intérêt à maintenir le fondement du capitalisme tout en prétendant le “réformer”. Qu’en est-il, où en est-on à cet égard dans la conjoncture actuelle  ?

*****

Comment les socialistes historiques et Marx ont analysé la contradiction fondamentale du capitalisme  ?

Les grands économistes du XVIII e siècle, les Quesnay, Adam Smith, Turgot, etc. avaient, bien avant Marx, mis au jour le mouvement d’ensemble du mode de production capitaliste (cycle production, circulation, reproduction). C’est sur ce socle théorique que Marx a construit son œuvre majeure le Capital. Dès le premier chapitre, «  la Marchandise  », Marx, insiste sur le fait que c’est sur la base de la «  forme élémentaire de la richesse  », la “forme marchandise”, que se développent «  dans les sociétés où règne le mode capitaliste de production  », les autres “formes” contradictoires caractérisant le cycle d’ensemble du capital [1].

«  [Dans les sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste], l’analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse sera par conséquent le point de départ de nos recherches  ».

Ce faisant, Marx, tout en reconnaissant les apports théoriques des économistes classiques qui l’ont précédé, met en évidence la limite de ces apports, limite qui tient en ce qu’ils présupposaient un déroulement harmonieux du cycle capitaliste, sous l’empire d’une “main invisible [2] ”, capable de réguler le jeu des intérêts particuliers, de sorte qu’ils concourent de façon immanente à la richesse et au bien commun des nations.

Ce postulat d’harmonie avait été remis en question bien avant Marx, par la pratique d’abord, dans la théorie ensuite. Quelques années après la survenue de la première grande crise moderne du mode capitaliste de production (1816), une “critique de l’économie politique” fut en effet engagée par Sismondi dès 1819. Il fut parmi les premiers, à mettre en évidence l’engendrement des diverses contradictions destructrices du régime capitaliste sur la base de la “matrice” que recèle déjà la “forme” marchande de la production et des échanges, “germe” de toutes les autres contradictions.

L’apport théorique de Sismondi a été souligné par Marx dans le Capital.

«  Sismondi a [la conviction] intime que la production capitaliste est en contradiction avec elle-même ; que par ses formes et ses conditions elle pousse au développement effréné de la force productive et de la richesse […] ; que les contradictions entre valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent, achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc., ne font que s’accentuer à mesure que la force productive se développe.  »

Si Marx a pu énoncer à propos de Sismondi quelques réserves, celles-ci ne portaient pas pour l’essentiel sur son analyse d’ensemble du mode capitaliste et de ses contradictions, mais sur les moyens qu’il avait pu envisager pour y porter solution. Les premiers socialistes français non utopiques, parmi ceux qui reprennent pour partie les analyses de Sismondi, s’attacheront eux aussi à mettre au jour de telles contradictions, ce que l’un d’entre eux François Vidal, pouvait en 1846 nommer «  l’anarchie sociale de la production  » dans «  la société fondée sur l’économie capitaliste  ».

«  Chose étrange que cette société fondée sur l’économie capitaliste  ! Elle est en capacité de développer des richesses suffisantes pour assurer les besoins de l’ensemble de la population, et elle se trouve en même temps aux prises avec ce qui semble une fatalité   : l’anarchie sociale de la production, l’affrontement “libre” et destructeur entre les divers intérêts particuliers.  »

Ces socialistes français qui théorisent les “lois” anarchiques du capitalisme, avant la révolution de 1848, portaient plus spécialement la critique sur les effets du laisser-faire, du libre jeu des intérêts particuliers et de la libre concurrence, à la source de cette “anarchie sociale”. Pour eux, seule une réorganisation de la base économique de la société, en fonction d’une finalité véritablement “sociale”, ne reposant plus sur un fondement capitaliste, mais sur les besoins généraux de la population, se présentait comme à même de mettre fin à cette anarchie et à ses effets destructeurs. 

Quelques années plus tard, en 1847-48, Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste, font eux aussi état de “l’anarchie”, ou de “l’absurdité” que recèlent ce qu’ils nomment «  les conditions bourgeoises de la production  », ou «  régime de la production moderne  », formulations qui correspondent plus ou moins à ce que Vidal nommait déjà «  l’économie capitaliste  ». Pour ce dernier, ce qui est au fondement de ces «  conditions bourgeoises de production et d’échange  » n’est pas encore pleinement établi au plan théorique, comme il l’était chez Sismondi, et le sera plus tard dans le Capital.

Dans le Manifeste (Marx-Engels), il est plutôt fait état de la contradiction entre forces productives et rapports de production, en sachant que cette contradiction s’applique plus ou moins à tous les “modes de production”, et pas seulement au capitalisme. Il faut noter que ces notions et formulations du Manifeste concernant le capitalisme ne s’inscrivent pas encore dans un cadre conceptuel construit, tel qu’il sera exposé plus tard par Marx dans le Capital.

La contradiction entre caractère social des forces productives et caractère privé des rapports de production, se manifeste au plan social, selon les auteurs, comme antagonisme entre classes. Selon une formulation célèbre du Manifeste, parfois travestie[3], il en découlait que «  l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes  ». Le passage de «  l’organisation féodale  » au «  régime de la production moderne [capitalisme], résultait ainsi de la distorsion (non correspondance) entre l’essor des forces productives et les entraves (chaînes) que lui opposait «  l’organisation féodale  » de la production, ou le «  régime féodal de propriété  ». 

Comment se présente dans le Manifeste du parti communiste la contradiction fondamentale du capitalisme  ?

Il faut rappeler que la contradiction fondamentale entre forces productives et rapports de production est valable pour tous les modes de production, mais elle présente des spécificités dans le capitalisme.

Comme il en était le cas pour les théoriciens socialistes, eux aussi préoccupés des conditions “capitalistes” de la production et des échanges, dans le Manifeste, les «  conditions bourgeoises de la production  », sont dans un premier temps rapportées à la «  libre concurrence  ». Celle-ci aurait libéré les forces productives en brisant les chaînes de «  l’organisation féodale  ». Toutefois, au sein du capitalisme, la contradiction entre forces productives et rapports de production se serait reproduite sous une forme nouvelle. Les rapports sociaux restés fondés sur la propriété privée des moyens de production seraient entrés en opposition avec la forme nouvelle de la production, devenue sociale. Ces rapports dès lors auraient à leur tour constitué des entraves à l’essor des forces productives. Cette contradiction serait à l’origine des manifestations de désordre qui minent le mouvement interne du capitalisme et conduisent aux crises périodiques, crises générales qui affectent toute la société [4], et menacent à terme l’existence même de la classe bourgeoise et sa domination. Cette analyse somme toute est toujours d’actualité.

«  Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à tout autre époque eut semblé une absurdité, s’abat sur la société – l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentané ; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent anéantis.  »

«  Les forces productives […] sont devenues trop puissantes pour celle-ci, qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système [capitaliste] est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées en son sein.  »

«  Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises  ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre en conquérant de nouveaux marchés et, en exploitant plus à fond les anciens. À quoi cela aboutit-il  ? À préparer des crises plus générales et à diminuer les moyens de les prévenir.  »

Ici encore, on le voit, cette analyse est toujours d’actualité.

Les contradictions du mode capitaliste de production sont ainsi dans le Manifeste, rapportées à deux types de déterminations   :

– D’une part, contradiction entre développement de forces productives devenues sociales, et, régime de propriété demeuré privé (contradiction qui s’expose pour partie encore de façon “descriptive”).

– D’autre part, dans un registre plus théorique  : prise en compte des «  conditions [générales] de production et d’échange  », telles qu’elles confèrent au régime marchand capitaliste une forme spécifique. 

C’est le premier type de détermination (contradiction entre forces productives et rapports de production) qu’Engels mettra principalement en œuvre dans le chapitre «  Notions théoriques  » de son ouvrage Anti Dühring (1876), sans tenir vraiment compte des nouveaux apports théoriques contenus dans le Capital.

La contradiction fondamentale du capitalisme dans le Capital de Marx

Marx pour sa part, dans son ouvrage théorique majeur, le Capital, établit, en filiation avec les analyses de Sismondi, que c’est sur la base du “noyau” (ou “matrice”), sur lesquels s’édifie le mouvement immanent du capitalisme, que l’on peut rendre compte des formes contradictoires de développement du procès de production et de circulation du capital. Ce “noyau” se trouve déjà contenu dans la forme élémentaire de la richesse dans le régime marchand, de par la “forme marchandise” que prennent les produits du travail, et la finalité qu’elle recèle en germe. C’est sur la base de ce sous-bassement théorique qu’on peut comprendre les déterminations de «  l’anarchie sociale de la production  » dans le capitalisme, et ses différentes manifestations.

La contradiction que recèle in ovo (dans l’œuf) la “forme marchandise” n’aboutit pas toutefois à «  l’anarchie de la production  » dans le mode d’échange marchand simple. Cette «  anarchie  » se développe lorsque le mode marchand simple se transforme en mode capitaliste de production.

À noter que la logique de cette “matrice” contradictoire, et la finalité qu’elle implique, avaient déjà été entrevues par Aristote. Celui-ci avait mis en lumière le double caractère que recèle la forme marchandise des biens produits en vue de la recherche de profit. Il posait que dans le mode marchand, deux finalités distinctes, deux «  formes d’acquisition  », pouvaient être poursuivies lorsque l’on produit des biens  : acquisition de richesses en vue d’un but utile ; acquisition de la richesse en tant que telle (en argent), ce qui pour lui relevait de la chrématistique. 

«  Pour toutes les deux [formes d’acquisition], les biens servent au même usage, mais non dans le même but.  »

«  Chaque objet de propriété a deux usages qui tous deux appartiennent à cet objet, comme tel, mais non pas de la même manière   : l’un est propre à l’objet, l’autre ne l’est pas  ; une chaussure par exemple, peut être soit portée soit échangée [celui qui échange une chaussure avec un autre qui en a besoin, contre de la monnaie ou de la nourriture se sert de la chaussure en tant que chaussure, mais non selon son usage normal, puisqu’elle n’a pas été faite pour l’échange 5.  »

«  Au regard de la finalité poursuivie, les arts qui visent principalement une fin utile n’ont pas de limite pour la production de leur fin, mais ne sont pas illimités quant aux moyens pour l’atteindre, puisque cette fin constitue pour tous une limite.  »

«  Il n’en est pas de même de l’art chrématistique (art des “affaires”) qui vise l’acquisition de la richesse (sous forme argent) pour elle-même, et par conséquent n’a pas de limite, car cette fin est justement la richesse, telle qu’elle a été définie, et l’acquisition d’argent.  »

C’est sur la base de cette forme générique d’acquisition, illimitée au regard de son but en richesse argent (ou richesse sous forme capital) que peut se déployer «  l’anarchie sociale de la production  ».

Au regard des deux finalités déjà posées par Aristote, les marxistes parleront, d’un côté, de recherche du profit, et du profit maximum (pour le capitalisme) ; et de l’autre, de recherche de la satisfaction des besoins sociaux (pour le socialisme), en sachant qu’on ne peut passer de l’un à l’autre sans bouleverser les fondements économiques du régime capitaliste, sa contradiction essentielle.

On examinera dans de prochains articles ce qui découle de cette contradiction, notamment les crises, mais aussi les classes sociales et leur capacité, ou leur incapacité à pouvoir orienter l’ensemble des luttes sociales pour supprimer effectivement cette contradiction.

*****

«  La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste  : le capital et son expansion apparaissent comme le point de départ et le terme, comme le mobile et le but de la production ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital […], ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que le capital doit employer pour ses fins et qui tendent vers l’accroissement illimité de la production, vers la production comme une fin en soi, vers le développement absolu de la productivité sociale du travail. Le moyen –  le développement illimité des forces productives de la société  –  entre en conflit permanent avec le but limité, la mise en valeur du capital existant. Si le mode de production capitaliste est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale.  »

Le Capital, Livre III. Œuvres II, Économie II,

p. 1032. Éditions la Pléiade.

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Le Capital, «  La marchandise et la monnaie  », chapitre premier «  La marchandise  ».
  2. 2. Les commentateurs ont parfois interprété la métaphore de la «  main invisible  » de façon restrictive. Pour Adam Smith, il ne s’agit pas tout à fait d’une harmonie pré-établie, plutôt du fait que les “lois” du marché, en relation avec le mouvement des intérêts individuels, conduiraient à un résultat inattendu  : l’intérêt général.
  3. 3. Contrairement à une idée reçue, la formulation «  la lutte de classes est le moteur de l’histoire  » ne se trouve pas dans le texte de la version française. La phrase qui figure dans le texte est  : «  L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes  ». La lutte de classes dans l’histoire s’applique ici à toute société, non à tout groupement humain, plus spécialement au sein des formations archaïques qui ne “font” pas encore société.
  4. 4. Au début du XVIII e siècle, en France, alors que le capitalisme apparaissait déjà comme mode de production et d’échange en gestation, Montchrestien, grand économiste de l’époque, avait déjà dénoncé le chaos qui pouvait affecter le régime marchand. Il écrivait, en s’adressant au Roi  : «  Le plus royal exercice que peuvent prendre vos Majestés, c’est de ramener à l’ordre ce qui s’est détraqué, de régler et distinguer les arts [les industries, les productions] tombés en une monstrueuse confusion, de rétablir les négoces et commerces discontinués et troublés depuis longtemps. Si vous pouvez tirer ces trois points du Chaos où ils sont mélangés pêle-mêle et leur donner une forme convenable, vantez-vous alors d’avoir fait un grand œuvre.  »

Face au chaos du monde. Reconstruire l’orientation historique de la lutte des classes populaires

1 janvier 2020

Pour la population dans son ensemble, comme pour les lecteurs de Germinal et ses rédacteurs, il n’est pas facile de caractériser dans quelle situation se trouve le monde, la France, sur le plan économique, social, politique. Alors que le présent paraît lui-même obscur, il est plus difficile encore de se prononcer sur ce qui peut advenir dans les années qui viennent, de se montrer capable de “percer l’avenir”. Pourtant le besoin existe de disposer d’une ligne directrice pour nous orienter par rapport au passé et à l’avenir. Comment reconstituer cette ligne directrice  ?

Pour la réalisation de cet éditorial, et pour tenter d’éclairer, si peu que ce soit, le présent et le devenir possible, on a pris appui sur diverses prises de parole, recueillies auprès d’individus insérés dans différents milieux sociaux, en privilégiant ceux qui s’interrogent sur les données de la situation et qui voudraient en comprendre les déterminations[1]. L’apport spécifique de Germinal a consisté à répertorier les différents thèmes et questionnements, encore sous forme de mosaïque, les ordonner, travailler à leur conférer un sens général dans le cadre d’une évolution historique de longue et moyenne durée.

L’effacement de l’axe passé-présent-avenir

La montée de l’incertitude, le besoin d’orientation

Pour beaucoup de citoyens, au sein de toutes les classes sociales, la situation, en France et dans le monde, se présente comme instable, chaotique, porteuse de multiples dangers. Au regard de l’avenir, un sentiment d’incertitude peut s’exprimer  :

«  C’est opaque, on ne sait pas ce qui peut se passer.  »

«  On ne sait pas dans quel sens cela peut tourner.  »

Cette incertitude est porteuse d’inquiétude.  

«  [La situation] donne lieu à une profonde inquiétude quand à la suite au plan économique et social.  »

«  L’avenir est incertain pour de plus en plus de strates de la société.  »

À propos des affaires du monde, certains estiment que «  ça part dans tous les sens  », par conséquent qu’aucune orientation ne se dessine pour l’avenir, qu’on ne peut pas savoir comment on pourra affronter les problèmes qui peuvent survenir  :

«  On a l’impression de vivre une période de chaos, de flou, sans perspectives.  »

«  On ne maîtrise plus grand-chose, le monde social, le monde entier  » ; «  le sentiment d’impuissance totale.  »

Confrontés à un état du monde sans visibilité, un besoin d’orientation se manifeste. Il faudrait pour cela comprendre quelle est la situation, «  où on en est  », et sur cette base, «  où ça peut aller  », afin de ne plus être soumis aux aléas chaotiques d’un monde indéchiffrable  : 

«  le fait premier serait de s’emparer des réalités du monde, de la période  ».

«  voir pourquoi ça conduit aujourd’hui à ce que ça parte dans tous les sens  ».

«  je pense que pour qu’on voit s’il y a possibilité d’un changement, il faudrait savoir où on en est  ».

Comprendre pourquoi on en est arrivé «  là où on en est  », les raisons, les causes, d’une telle situation, aiderait à voir les objectifs du “changement” possible qui pourrait être visé.

«  on doit rechercher la cause de tout ça, on ne peut plus poursuivre comme ça  ».

«  savoir ce qu’on peut faire pour que ça change, et comment  ».

«  comme pour construire quelque chose, savoir d’abord ce qu’on veut faire, avec quoi, les matériaux, les outils, les moyens qu’on a, comment on fait  ».

On note l’idée d’un “avant” dans le temps, un “avant” où il existait des orientations générales pour penser et agir en vue de transformer la société, un “avant” où ça ne partait pas “dans tous les sens”, et l’idée que cela est maintenant perdu, ou qu’on ne parvient plus à rendre visible une orientation commune  :

«  avant, il y avait un projet commun  » ; «  avant il y avait des mouvements de travailleurs [qui] étaient [réfléchis]  ».

«  quand c’était la classe ouvrière, on comprenait où les luttes menaient, maintenant ça va aller où  ?  »

Le sentiment s’expose d’un “manque”, d’une “perte” de quelque chose d’essentiel  :

«  comment ont pu se perdre tous les repères et toute perspective historique qui ont pu exister jadis  ».

«  ce qui manque maintenant, c’est le relais politique  ».

Comment s’orienter sans repères généraux, visibles à tous  ?

Quand il n’existe plus d’orientation générale, de repères, de projet d’avenir, rendus visibles à tous il est difficile pour les individus de parvenir à s’orienter, aussi bien dans l’espace du monde que dans le temps de l’histoire.

–  Si l’on considère l’espace du monde, comment pourrait-on, chacun dans son coin, son milieu immédiat, parvenir à établir des relations entre des phénomènes, des événements survenus en divers lieux, et dont les motifs et les actes se présentent comme en tous points différents  ? Comment établir des liens entre les guerres meurtrières en divers points du monde, les rivalités économiques, les mouvements de protestation qui s’étendent et s’intensifient pour des motifs particuliers, souvent opposés. Quelles relations peut-on, par exemple, établir entre la crise générale du capitalisme, les conflits politiques et religieux, les mouvements de protestation sur tous les continents au nom de causes distinctes, les attentats terroristes, etc. Même si l’on imagine qu’il existe des déterminations communes à tous ces phénomènes, il est difficile de les mettre au jour, en relation avec la situation historique dans son ensemble. Sans pouvoir préciser les raisons concrètes des divers phénomènes, certains s’efforcent de les rapporter à une cause principale  : le capitalisme, et son état de crise.

«  une réaction noire et totale du capitalisme sur toute la terre  ».

«  La situation d’ensemble [dans le capitalisme] pousse à la lutte de tous contre tous  » ; «  c’est pire avec la crise  ».

«  [une situation de] lutte entre capitaux, lutte de toutes les catégories sociales, les unes contre les autres.  »

–  Si l’on s’intéresse maintenant à l’axe temporel passé, présent, avenir, on perçoit que les différentes classes ne peuvent plus projeter de visées historiques, un «  horizon d’attente [2]  ». Tout semble se dégrader, mais dans un temps immobile, circulaire, répétition du même, en pire, à l’image du monde capitaliste lui-même.

La presse, les spécialistes des sciences sociales, les organisations politiques, dont la fonction serait de travailler à établir les relations entre événements, phénomènes, dans l’espace et dans le temps, ne remplissent pas, ou plus, leur rôle. La plupart se centrent sur l’immédiat, sans travailler à restituer une vue d’ensemble, sans essayer de saisir le sens du mouvement historique en cours. Les moyens d’information générale (radio, télévision), proposent peu d’analyses de fond aptes à donner des repères. Il en est de même sur les “réseaux sociaux” qu’on devrait nommer “réseaux privés”, dans la mesure où chacun tend à ne parler que de lui-même ou de ce qui lui ressemble, de sa “communauté” large ou restreinte (chacun se présentant comme délivrant la «  Vérité  », le plus souvent contre d’autres). Sans parler des organisations politiques, prêchant chacune pour leur chapelle ou leur propre survie, ou se mettant à la remorque de «  ce qui bouge  » sans se préoccuper du sens de ces remue-ménage et de leur rapport au bien public commun. Il s’agit de défendre son point de vue ou celui d’une fraction de la population, d’une catégorie sociale particulière, d’un parti, d’un clan. 

Comment les citoyens “ordinaires” s’efforcent de se forger une vue d’ensemble  ?

Faute d’orientation générale visible, les groupes restreints, les individus, se trouvent limités à ce qu’ils peuvent directement percevoir en fonction de leur situation propre, en fonction des influences reçues de leur milieu social ou politique immédiat. 

En dépit des difficultés de chacun toutefois, c’est parmi les citoyens dits “ordinaires” que finalement se décèle un souci de saisir les données de la situation, son insertion dans le temps. C’est aussi parmi ces citoyens que l’on relève la préoccupation d’un bien commun, pour la société dans son ensemble.

En prenant appui sur les formulations de ces citoyens, on va s’efforcer d’en restituer le sens général, pour essayer de dégager quelques lignes de compréhension portant sur la situation présente, tout en notant que le plus souvent les éléments d’analyse s’exposent sous forme de constats, plus que d’une réflexion sur les causes.

L’état du monde

Le présent est perçu comme trouble, incertain, périlleux, dégradé, par rapport à un passé proche, ceci sur un plan général. Le présent semble ici déterminer aussi un futur menaçant  :

«  la désorganisation sur le plan mondial  » ; «  dans le monde c’est une course à l’abîme, générale  », 

«  la guerre entre pays, continents, religions, ça fait peur  »

«  des guerres à tous les coins du monde, des révoltes, des révolutions, pas toujours bien nettes  ».

Il peut y avoir l’idée de régression, voire de réaction historique généralisée, touchant au principe même de la civilisation  :

«  le monde macère, s’autodétruit  » ; «  ça devient un monde sauvage  » ; «  le retour des démons de la barbarie  ». 

L’état de la France

Comme il en est le cas pour la situation mondiale, s’expose une inquiétude, quant à la possibilité de saisir le sens des événements qui se succèdent et ce qu’on peut en attendre pour le futur  :

«  on ne sait pas tout ça où ça va, où on va  » ; «  je me demande comment on va s’en sortir de tout ça, dans l’immédiat je ne vois pas  ».

La situation de la France est souvent posée comme si le pays était une île, se gouvernant librement sans tenir compte de l’état du monde, notamment du régime économique (capitalisme), de ses lois immanentes, de sa crise “mondialisée”.

Comme l’indiquait Hubert Védrine, à propos des nations européennes, tout se passe comme si l’on avait cru «  à un monde de bisounours alors qu’on est dans Jurassic Park [3]  ».

Quelques locuteurs cependant n’isolent pas la situation de la France par rapport au monde extérieur  :

«  On voudrait tout garder pour soi, alors que partout c’est la guerre, la ruine, la misère, et on fait comme si ça ne devrait pas rentrer ici.  »

Dès lors que l’on ne se pose pas la question du contexte général, tout le mal peut sembler résulter soit du gouvernement en place, soit de la population elle-même. S’agissant du gouvernement en place, l’imputation de tous les maux au Président de la République, Emmanuel Macron, a suffisamment été martelée par divers mouvements revendicatifs depuis 2017, pour qu’on n’en restitue pas toutes les formulations, quant au fond assez rebattues. Pour quelques-uns, une telle imputation ne se centre pas sur les véritables causes.

«  ils prennent Macron comme si c’était la cause de tout  » ; «  on se défoule sur untel ou untel, sans vouloir voir les causes de ce qui ne va pas et pourquoi ça va de mal en pis  ».

«  C’est l’économie qu’il faut regarder, ça se dégrade partout, même [chez] les patrons, les politiques, n’y peuvent pas grand-chose.  »

Le “chacun pour soi” et la “lutte de tous contre tous”

À propos de la position des différentes classes et couches de la société, le sentiment prévaut de la domination partout du «  chacun pour soi  »  :

«  on a l’impression [qu’il n’y a pas de souci pour le général] que chacun veut pour lui  » ; 

«  tout le monde veut tout, je ne sais pas où on va  » ;

«  les mouvements multiples et parcellaires veulent tous s’imposer  »

«  aujourd’hui chacun arrive avec ses représentations, ses désirs, sans poser la question [des conditions] d’un régime égalitaire et juste  » ; «  pas de vue d’ensemble, défense des intérêts particuliers ou mise en accusation par comparaison d’autres intérêts individuels.  »

Tout en étant déplorée, la centration sur les divers intérêts particuliers, peut être “comprise” dans sa relation avec la situation de crise, le sentiment de perte de ce que l’on croyait posséder  :

«  chacun a peur de l’avenir, de son avenir, et essaie de maintenir ce qu’il a, ce qu’il croyait posséder comme chose acquise définitivement  » ; «  je comprends les revendications, avec la crise, chacun perd quelque chose, donc il se défend sans penser aux autres  ».

Pour autant, la mise en avant du chacun pour soi ne peut que déboucher sur la “lutte de tous contre tous”  :

«  Multiplication des luttes […] dans tous les sens  : climat, gilets jaunes, retraite, religions, identités de toutes sortes  : sexuelle, nationale, locale, raciale, alimentaire, animalière, qui s’apparente à un choc des intérêts particuliers qui va jusqu’à l’intérêt de chaque individu.  »

«  Repli sur soi, lutte de tous contre tous, avec des jacqueries sociales, des grèves de catégories protégées, et pas d’horizon politique, le prolétariat sans pilote, des déclassés, écolos, indigénisme, féminisme, communautarisme, voyant [chacun] leurs intérêts particuliers.  »

L’impression que ces luttes dressent les individus, les clans, les catégories, les unes contre les autres,

«  les laïcs contre les croyants, les femmes contre les hommes sans nuances, et vice versa, les homos contre les hétéros, les vegan contre les mangeurs de viande et les éleveurs, c’est au-dessus des classes, on oublie la lutte sociale  »

«  ça divise au lieu de nous unir  ».

Inquiétude à propos du climat de violence, de haine, de perte des repères civilisés

Face à cette mêlée où chacun s’efforce de «  défendre son bout de gras  », certains s’inquiètent du climat qui en résulte, climat de violence et de haine qui tend à se propager dans toute la société  :

«  il y a maintenant trop de haine partout, entre bobos et paysans, entre ceux qui travaillent sans filet et ceux qui sont fonctionnaires, protégés, même entre voisins, partout  ».

«  La violence partout, tout le temps, partout, pour rien, à la place de parler.  »

La crainte existe que cette violence puisse aller jusqu’à la perte de tout comportement civilisé, voire une guerre civile  :

«  c’est sans freins, tout est livré à la violence, à l’irrationnel, au chaos, plutôt qu’aux rapports civilisés  ».

«  ça devient le monde sauvage  » ; «  moi, ce que je crains, c’est que tout ça nous amène à la guerre civile  »… «  j’espère qu’il n’y aura pas de sang  ».

Face à la domination des intérêts immédiats, et aux dangers d’auto-destruction de la société qu’ils suscitent, un point de vue, peut-être minoritaire, voudrait faire prévaloir le collectif, l’intérêt général  : 

«  chacun est ancré sur soi, [moi] j’essaie de voir le global, le collectif  ».

«  L’intérêt commun prévaut [ou devrait prévaloir] sur l’intérêt particulier, non  !  »

Mais, comme l’indiquait Rousseau, si chacun a les moyens de voir quel est le bien public, beaucoup tendent à «  l’éluder  »  :

«  Il n’y a pas plus aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, quand bien même, [la vue de la réalité] les mettrait au pied du mur.  »

«  Toutes les données [de la situation, notamment économique] sont visibles, elles ne sont pas restituées [par les différentes catégories] par rapport à l’intérêt général, et ça se retrouve partout autour de nous.  »

Pour la lutte des classes populaires, les mouvements récents débouchent-ils sur une orientation claire  ?

À propos des mobilisations récentes (“gilets jaunes”, grèves et blocages contre la réforme des retraites), plusieurs des personnes qui se sont exprimées estiment que ces mouvements n’ont pas supprimé le “chacun pour soi” et la “lutte de tous contre tous”. Bien qu’un certain nombre de revendications puissent être estimées légitimes, la crainte est qu’il en résulte plus de division au sein de la population, mais aussi l’affaissement de l’économie du pays, voire à la dislocation de la société. 

Dans le cadre de cet article, on portera l’accent sur les propos de ceux qui s’interrogent sur la signification de ces mouvements, leurs déterminations, leurs implications concrètes par rapport à la société dans son ensemble. En conséquence, on fera moins cas des paroles portées par ceux qui mettent au premier plan des intérêts propres. Ceux-ci d’ailleurs s’interrogent moins sur les données de la situation dans son ensemble que sur leurs droits spécifiques, leurs acquis ou conquis, particuliers, fruits de luttes antérieures. Hors de toute contextualisation, ces droits peuvent être posés comme immuables ou relevant de l’intérêt général.

La légitimation d’actions au nom de l’intérêt général peut être contestée, jugée usurpée, des deux côtés de la “barrière”, gouvernement et syndicats  :

«  qu’il s’agisse des syndicats ou du gouvernement […] d’un côté leur réforme [retraites] de l’autre [le maintien des acquis], [ils se réclament des deux côtés de] l’intérêt général  ».

D’un côté comme de l’autre, les données économiques ou politiques de la situation seraient occultées. Le gouvernement se révélerait insensible aux réactions prévisibles de la population soumise aux effets de la crise, les manifestants ne tiendraient pas compte des contraintes économiques (capitalisme en crise)  :

«  Macron ou les autres ne voient pas l’exaspération qui travaille la population depuis quelques années  » ; 

«  les personnes qui descendent dans la rue défendent et s’attachent à des acquis sociaux antérieurs sans tenir compte de la situation actuelle  » ; «  la vache à lait est tarie  ».

«  ils espèrent qu’il y ait encore du grain à moudre [comme si c’était encore les années de prospérité]  » ; «  qu’ils défendent un avantage qu’ils vont perdre, on peut comprendre, mais ce n’est plus possible  ».

Le thème de la «  convergence des luttes  » est loin d’être unanimement soutenu. On admet qu’il existe une coalition des exaspérations, tout en remarquant que cette coalition repose sur des intérêts divergents. Pour certains cette opposition serait factice, d’abord imputable au gouvernement  : «  le gouvernement nous monte les uns contre les autres  », d’autres s’interrogent sur le bien fondé de la “convergence”  :

«  il y a convergence peut-être pour revendiquer, on est tous à cran, mais on n’a pas les mêmes problèmes  »

«  [Ils veulent la convergence], mais il y a les intérêts en opposition.  »

«  nous, le privé, c’est pas la même chose, on peut pas partir à 55 ans [comme les cheminots]  ».

Le fait que chaque catégorie veuille défendre ses acquis, n’est pas forcément condamné, mais mis en relation avec les données d’ensemble d’équité entre catégories.

«  Je peux comprendre que chacun veuille défendre “son bout de gras” [mais pas en disant que c’est] pour ceux qui n’en ont pas [de gras]  » ; «  eux, ils veulent défendre leurs acquis et c’est nous qui payons leurs retraites avec nos impôts  » ; «  ceux qui sont en grève, on a l’impression qu’ils se mettent dans l’impasse, mais ils nous y mettent aussi dans l’impasse  ». 

Ici encore, même si les revendications particulières ou corporatives ne sont pas condamnées en tant que telles, on voudrait que les formes prises par la lutte ne portent pas atteinte à l’économie du pays  :

«  qu’ils fassent grève d’accord, mais pas tout bloquer  » ; «  on n’a pas besoin de ça pour l’économie  » ; «  l’économie va se bloquer encore plus  » ; «  ils sont une masse, [ils se disent] on peut faire un blocage, pourrir l’économie  ». 

La critique peut se révéler plus virulente, lorsque est soupçonnée une volonté délibérée de nuire à l’ensemble de la société pour des objectifs partiels et partiaux  : 

«  pour le pays, l’économie, je crois qu’ils s’en fichent, c’est pas intelligent  » ; «  Ils peuvent tout bloquer alors ils bloquent  » ; «  c’est du rentre-dedans, ils ne pensent qu’à eux  ».

«  Ils ont coupé l’électricité [et le gars d’Engie] il avait l’air content de lui.  »

«  On a l’impression qu’ils sont bornés [à ce qui les concerne], [ils se disent] c’est à nous maintenant, c’est leur moment.  »

Ces propos sont sans doute prononcés en écho à des déclarations imputées à certains leaders syndicaux, telles que rapportées par leurs soutiens ou la grande presse. Certains de ces leaders auraient exposé leur volonté de parvenir à «  l’arrêt de l’économie française  », appelé à la poursuite des grèves dans tous les secteurs de l’économie, «  jusqu’au blocage de l’économie [4]  ». 

Quoi qu’il en soit, ce type de déclarations émanant de responsables syndicaux, suscite une certaine amertume, y compris parmi des syndiqués de base, qui estiment ces déclarations contre-productives.

«  cela nous coupe de la population  »

«  ils sont prêts à brûler les meubles pour sauver l’argenterie, leur argenterie, la maison brûle quand même  ».

La lutte des classes est une lutte d’ordre historique

Reconstituer son orientation sur l’axe passé-présent-avenir

Parvenus à la fin de cet éditorial, on peut constater qu’il ne s’en dégage pas encore une analyse d’ensemble de la situation en France et dans le monde. Le mot situation se rapporte en effet à situer, et dans le cas qui nous occupe, à “situer”, mettre en relation, les données du présent par rapport aux déterminations économiques, sociales, politiques, tant au regard du temps historique que de l’espace mondial.

À partir des données recueillies auprès de quelques citoyens, on peut cependant retenir que se manifeste un besoin d’orientation, pour partie dégagé du présent immédiat. Qu’il est pour cela nécessaire de reconstituer des repères, correspondant à toute une époque de l’histoire, et valant pour l’avenir. C’est sur cette base que l’organisation de la lutte historique des classes populaires pourra se reconstruire, en fonction d’objectifs communs. La lutte des classes est en effet à comprendre comme lutte historique, qui se forme et s’affermit dans la durée, qu’elle ne se borne pas à la lutte immédiate de telle ou telle catégorie «  contre le patronat et le gouvernement [5]  ».

La lutte de classe, au sens historique du terme, se poursuit sur plusieurs siècles, avec succession de pas en avant, de reculs, de défaites, de victoires, chaque fois à une échelle plus large. Tel fut le cas pour la lutte des forces de la bourgeoisie contre les forces de type féodal. Tel est le cas pour la lutte entre “prolétariat et bourgeoisie”, à comprendre quant au fond comme lutte pour faire prévaloir un régime effectivement socialiste, contre le régime capitaliste et ses insolubles contradictions.

La volonté populaire visant à faire prévaloir un régime effectivement “social” a commencé à se cristalliser à la Révolution française. Tout au long du XIX e siècle, cette volonté s’est affirmée, la Révolution russe en fut une première grande réalisation, en continuité avec les aspirations et combats menés dans de nombreux pays par le prolétariat et les classes populaires. Quant aux idées, aux théories, qui avaient formalisé ces aspirations, guidé les processus révolutionnaires, elles remontent au moins au XVIII e siècle avec Rousseau, avec les socialistes non utopiques du XIX e siècle, enfin avec Marx et ses continuateurs.

La révolution russe et l’édification effective d’un régime économique socialiste furent confrontés à de rudes obstacles, dans un pays qui n’avait pas encore réalisé sa révolution bourgeoise et ne disposait pas de toutes les conditions économiques et politiques pour un succès rapide et facile. Cerné de puissances capitalistes, le régime socialiste fut contraint de mener un combat continu face à de multiples assauts  : guerriers, économiques, politiques, idéologiques. Face à ces assauts et aux difficultés intérieures qu’ils potentialisaient, la puissance socialiste devait finir par rendre les armes, et avec elle les orientations historiques qu’elle portait pour l’ensemble des peuples du monde.

Il faut prendre acte de ce recul historique et de la réaction politique généralisée, en sachant qu’il y en eut d’autres, qui, dans l’histoire, furent surmontés. C’est dans les conditions de cette période qu’il faut maintenant penser et agir, en analysant leurs déterminations. Pour autant, si la résolution des antagonismes portés par le capitalisme n’est pas pour demain, cela ne signifie pas que la perspective socialiste soit caduque, qu’il faille la poser comme à jamais irréalisable. L’exigence de mettre fin aux effets destructeurs du régime capitaliste réside en effet dans la “logique” même de ce régime [voir dans ce numéro l’article sur «  La contradiction fondamentale du capitalisme  »].

Suffit-il de se contenter de reprendre le fil là où il s’est trouvé interrompu, aspirant à faire retour aux données d’un passé clôturé plus d’un demi-siècle auparavant  ? Suffit-il de diffuser des “idées” aptes à faire “converger” par magie les luttes de différentes catégories de population  ? Suffit-il de «  créer  » un “rapport de forces” favorable aux intérêts, somme toute, particuliers, que l’on défend  ? Peut-on imaginer que l’on puisse par incantation en revenir à une situation antérieure plus euphorique, situation que beaucoup de catégories sociales aujourd’hui en ébullition ont contribué à dégrader  ?

Non, pour viser l’avenir, il faut avoir une claire perception des données qui déterminent la phase au sein de laquelle on se trouve, en les rapportant aux conditions d’ensemble de la lutte pour toute une époque historique. La lutte de classes ne peut être orientée sans que l’on comprenne ces conditions d’ensemble, à poser en relation avec celles qui s’imposent dans une situation concrète particulière (marquée notamment par une crise générale du capitalisme). Sans remettre en question tous les pas en avant historiquement réalisés, on doit prendre en considération l’état de recul historique, et de régression politique, en sachant que celle-ci peut conduire à un aventurisme politique, comme ce fut le cas après la crise de 1929.

La régression dans le domaine politique s’atteste dans le domaine des idées qui sont diffusées par divers courants de pensée (y compris parmi ceux qui se situent à gauche, extrême ou non, parmi ceux qui prétendent à une révolution dont ils ignorent le contenu). Dans ce domaine, on est revenu très en arrière, bien en deçà des orientations diffusées en 1917 en Russie et la plupart des pays d’Europe, bien en deçà des Blum ou Jaurès, du Parti ouvrier de Jules Guesde, bien en deçà des idées socialistes diffusées lors de la révolution de 1848, bien en deçà de l’apport théorique de Marx.

Le travail de réorientation est à reprendre en remontant assez loin. Dans le cas de la France et de beaucoup de pays du continent, beaucoup de repères ont été déconstruits. Contre les courants “déconstructeurs”, désorganisateurs, les repères théoriques et historiques, doivent être rétablis et développés, afin d’orienter le mouvement d’ensemble des classes populaires. C’est ce travail que firent en leur temps, parfois dans l’isolement, des socialistes français du XIX e siècle, Marx, Guesde, Plekhanov, Lénine et tant d’autres.

L’appel est lancé à tous ceux qui veulent contribuer à ces tâches historiques et s’associer aux objectifs poursuivis par Germinal –  Union de lutte des classes populaires, même si, dans un premier temps, cela ne concerne encore que quelques-uns.

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Les citations ont été tirées des sources suivantes  : enquêtes auprès de personnes de diverses catégories sociales, prise en compte de textes émanant de courants politiques et syndicaux, lecteurs et contributeurs de Germinal, forums d’auditeurs de radios publiques et privées. À noter qu’entre ces deux catégories de forums, les auditeurs peuvent sembler appartenir à des mondes différents. Les radios publiques donnant semble-t-il plus d’échos, aux secteurs liés au monde de la fonction publique et des acteurs culturels, RTL par exemple recueillant davantage d’opinions issues d’auditeurs du secteur privé et de “travailleurs ordinaires”.
  2. 2. L’expression «  horizon d’attente  » est empruntée à Reinhart KOSELLECK, Le futur passé, Contribution à la sémantique des temps historiques, Éditions de l’EHESS, 1990. Cette expression est mobilisée, au sein d’une problématique distincte dans un article portant sur les mouvements sociaux de 1995  : Hélène DESBROUSSES, Bernard PELOILLE, «  Expérience mémorable et horizon d’attente  », Faire Mouvement Novembre-décembre 1995, Actuel Marx Confrontation, PUF, 1998.
  3. 3. L’ancien président du parti socialiste allemand, Sigmar Gabriel avait indiqué dans le même sens  : «  Nous sommes des herbivores géopolitiques dans un monde de carnivores géopolitiques et nous finirons par devenir des vegans, puis des proies.  »
  4. 4. Appel lancé lors d’une assemblée générale de cheminots à Saintes. Pour sa part, Laurent Brun, secrétaire général de la CGT cheminots, aurait indiqué dans un entretien avec Jean-Baptiste Djebarri  : «  Je suis capable de vrais compromis [qui ne sont jamais proposés]. Donc ce sera la guerre totale. Jusqu’à la fin. La SNCF sera par terre mais l’appareil [de la CGT] sera debout. La guerre à outrance n’est pas pour me déplaire. La seule sortie possible, c’est la révolution.  » (Figaro, 21 décembre 2019). Laurent Brun a contesté l’interprétation de cette déclaration, sortie selon lui du contexte de son énonciation.
  5. 5. C’est un point sur lequel LÉNINE insistait particulièrement en 1902 , dans Que faire  ?, lorsqu’il travaillait à réorienter le mouvement révolutionnaire et à faire prévaloir une conception véritablement politique et historique de la lutte politique de classe.

Comment on définit le peuple selon la place qu’on lui accorde en politique

1 novembre 2018

En guise d’introduction, deux définitions du mot peuple   :

1 — «  Communauté à la fois raciale et linguistique qui a maintenu sa particularité existentielle, ses traditions et son esprit propre, malgré les bouleversements de l’histoire  ».

2 — «  Un peuple n’est pas un rassemblement quelconque d’hommes, c’est le rassemblement d’une multitude d’individus, qui se sont associés en vertu d’un accord sur le droit et d’une communauté d’intérêts  ».

Plus de deux millénaires séparent ces deux définitions. Si l’on sait que la première fut proposée par un politiste en 1965 [1], et la seconde environ soixante ans avant notre ère [2], ne peut-on s’interroger sur la modernité relative de l’une par rapport à l’autre, modernité que peut contredire la chronologie. 

Deux questions méritent d’être posées.

De ces deux définitions, laquelle se révèle à même de donner sens aux notions de république et de démocratie, conférer au peuple le statut de sujet politique  ? Et selon laquelle de ces définitions tend-on aujourd’hui à conformer le peuple  ? Veut-on développer sa capacité souveraine ou l’assujettir à un destin  ? Il faut pour cela comprendre que la qualité de sujet politique [3] souverain, se fonde sur une capacité (potentialité) à se diriger, non “par d’autres”, mais par soi-même, pour soi-même, par conséquent d’une capacité à définir et faire prévaloir les grandes orientations de la vie de la Cité.

La possibilité pour un peuple de se poser en sujet politique suppose ainsi qu’il soit institué en sujet dans le champ proprement politique. Faute d’une telle institution, on ne peut reconnaître au peuple aucun “existence” politique, si ce n’est en effigie. Il n’y a qu’une “multitude”, incapable de tenir le rôle du sujet, le nom de peuple est usurpé. Le peuple-communauté consigné dans une “identité”, dont l’unité se maintiendrait en fonction d’une spécificité originelle, ne se trouve pas plus à même de tenir un tel rôle. Il n’est que l’expression d’une fusion communautaire imaginaire, hors de sa propre production historique, ne pouvant déployer la qualité de sujet libre et souverain. 

La propension à circonscrire la notion de peuple dans le champ de l’identité, du culturel, voire de l’ethnique, du communautaire, contre l’idée d’un peuple politiquement institué, est relativement récente dans le cadre de la formation historique française, propension qui touche plus particulièrement la littérature courante ou de spécialité [4]. Jusqu’à une époque récente, les figures du peuple, que celui-ci soit positivement ou négativement connoté, étaient principalement inscrites dans le registre politique ou social. Dans le registre de la philosophie politique classique, le peuple était distingué de la multitude, il n’était véritablement institué ou constitué en peuple, que réuni par un principe d’ordre politique, lui conférant une unité, une cohérence. Le peuple institué désignait la partie active, indispensable de la société, ayant vocation à devenir le souverain. Nombre de textes littéraires situaient cependant le peuple du côté de l’ignorance, de la soumission à l’immédiat, du dérèglement, sans pour autant qu’il soit assigné à une identité ethnique ou culturelle. Le peuple était la multitude ignorante, soumise à ses passions, ou, de façon plus neutre, placé au bas de la hiérarchie sociale. 

Depuis quelques décennies, la prédominance des figures, sociales et politiques, décline au profit d’acceptions “identitaires”. Ces remobilisations du mot peuple, ou des peuples au pluriel, ne témoignent pas d’un souci de (re)donner toute sa place au peuple dans le jeu politique. Il s’agit d’inciter les “peuples” à concentrer leurs efforts pour la conquête d’identités improbables contre les droits politiques et sociaux. En opposant les peuples définis par des “identités” au peuple politiquement et historiquement institué, c’est aussi le peuple au sens social qu’on efface de la scène. Et cela n’est pas sans incidence sur les luttes menées.

Quand le peuple était identifié aux travailleurs, ou quand les termes prolétaires, classe ouvrière, jouaient comme doublets sémantiques, l’unité du peuple relevait du social et du politique, contre des conditions d’exploitation et d’oppression communes. L’antagonisme ne pouvait alors pas passer entre peuples, entre “communautés”, mais entre classes, groupes sociaux. Le fait que la lutte se déroulât au sein de formations nationales, n’excluait nullement, sans nier les spécificités historiques de chacune d’elles, des relations entre peuples de différentes nations, une certaine conception de l’internationalisme. Il n’en est pas de même pour les peuples définis par une “identité” irréductible, leur pseudo unité tend ici à prendre la forme de la lutte entre “peuples”, entre “communautés”.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Julien FREUND, l’Essence du politique, Paris, Sirey, 1965.
  2. 2. CICÉRON, la République.
  3. 3. Le mot sujet en français peut valoir pour signifier l’assujettissement à un autre (les sujets d’un roi), mais aussi un “être”, support d’attributs ou d’actions.
  4. 4. Cet usage “culturel” du mot peuple, se présente rarement si l’on interroge les “citoyens ordinaires”, comme l’a établi Bruno Pouly. Les figures sociales, historiques et politiques ou para-politiques étant largement dominantes. Ces figures positionnent le peuple dans le champ politique et social, autour des notions de pauvreté, de travail, de groupement, d’ordre commun, de lois, de volonté, de territorialité. Voir Bruno POULY, «  Représentations contemporaines du peuple  », in Figures du peuple, CSH, 2001.

Populisme

1 novembre 2018

«  Je suis partisan de la démocratie, mais ce n’est pas l’affaire du peuple  »

[anonyme XIXe, XXe, XXIe, siècles]

 

Le terme de populisme se diffuse largement en France depuis la fin des années 1980. C’est un terme à la définition plus qu’imprécise. «  Le mot est partout, sa définition nulle part  », indique l’historien Philippe Roger. La plupart des spécialistes reconnaissent que le terme de populisme est vague, c’est-à-dire indéfini, c’est dire qu’il ne permet pas de cerner les phénomènes, les réalités auxquels il est censé se référer. Les publications sur le sujet ne s’en multiplient pas moins, sans que pour autant la signification de ce vocable soit fixée. 

 Le plus souvent, l’emploi des mots populisme et populistes vaut pour dénoncer, sans recul critique, divers courants ou mouvements politiques, “mis dans le même sac”, voire pour dénoncer le peuple lui-même. Il interdit de s’interroger sur les idées et les programmes des courants et partis que l’on «  range  » sous le vocable de populisme, et surtout sur les causes, les conditions de leur émergence. «  La mécanique est imparable, elle permet de fermer le débat avant de l’avoir ouvert  » (cité d’après Marianne). Guillaume Roubaud-Quashie (Revue Cause commune), estime pour sa part, que l’emploi inconsidéré du mot, mettant dans la même catégorie des objets politiques distincts, ne constitue pas un progrès de la pensée politique, mais une «  régression au plan intellectuel  ». 

Pierre-André Taguieff souligne pour sa part le «  strict usage polémique  » et dépréciatif de la notion, relevant pour l’essentiel du «  langage médiatique  » («  les acteurs politiques, les journalistes, les intellectuels médiatiques  »). Le “populisme” se présente comme un péril, sans que l’on sache précisément la nature de ce péril, ses déterminations, ses cibles[1]. On parle de «  menace populiste  », «  danger populiste  », «  dérive populiste  », «  montée du populisme  ». La notion peut valoir comme «  injure polie  » (Gérard Mauger), voire euphémisation de la notion de fascisme (elle-même non définie). Elle est fréquemment associée à celle de nationalisme dans les sciences politiques (“langage Sciences-Po, tant du côté de ses rares défenseurs que de celui de ses contempteurs, servant à désigner des tendances et phénomènes politiques et historiques spécifiques, eux-mêmes imprécis, nébuleux.

Au-delà du mot, il conviendrait ainsi de s’interroger sur ce que révèle l’inflation de son usage, et sur les phénomènes historiques et politiques auxquels il peut, ou a pu, renvoyer, sous cette dénomination ou sous une autre, sur les contextes, les conditions de survenance de ces phénomènes, leur périodisation. Interrogation relevant d’une analyse proprement historique, impossible à mener dans le cadre de cet article. On se bornera, dans un premier temps, à questionner le mot lui-même, ses significations successives, telles qu’elles sont attestées dans la langue française. Dans un second temps, on s’aventurera à poser la question du vocabulaire en relation avec des enjeux politiques et historiques.

Le mot dans la langue française

Si l’on se réfère à des Dictionnaires et Lexiques publiés en France, les termes populisme et populistes, dans les significations qu’on leur attribue aujourd’hui, ne sont mentionnés que depuis une trentaine d’années.

— Pierre Bouretz signale toutefois une occurrence d’un mot de signification comparable et de même racine en 1842  : Popularisme  : «  déchéance du gouvernement populaire, cour basse et servile faite au peuple pour capturer son affection  ». Les idées de “déchéance” et de “capture” du peuple ne sont pas sans intérêt.

— Rien dans le Pierre Larousse du XIXe siècle. 

— Dans le Larousse du XXe siècle (édition de 1932), il est fait état de «  l’école littéraire  » créée en 1932 par Léon Lemonnier et André Thérive, école qui avait pour dessein, en opposition à la «  littérature mondaine  », de «  peindre les petites gens  », dans la filiation du naturalisme (dont cette école «  rejette pourtant les théories sociales et le style démodé  »).

Pas de références aux populistes russes du XIXesiècle, mais au Parti des populistes en Allemagne  : Parti qui «  recrute surtout dans les milieux de la grande industrie  », «  d’un nationalisme prudent  », qui a constamment participé au pouvoir, avec le Centre catholique, et alternativement avec les socialistes et les nationalistes. Le Parti aurait recueilli en 1928, un peu moins de 10 % des voix et 44 sièges sur 489 au Bundestag.

— Le grand Dictionnaire Robert de la langue française (édition 1962) ne mentionne que l’école littéraire qui a pris le nom de populisme.

— Rien dans le Dictionnaire de Sociologie Larousse (1973).

— Dans le Grand Larousse en 5 volumes (édition 1987), plusieurs entrées sont proposées  : 1/ référence au populisme russe des narodnitchestvo à partir des années 1870, en tant que «  voie spécifique au socialisme  »  ; 2/ «  idéologie des mouvements des libération nationale, visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes  » (référence à Mustafa Kemal), et «  depuis les années 1930  » à divers courants politiques d’Amérique latine. Les traits mentionnés à propos de ces populismes  : «  anti-impérialisme et anticapitalisme modéré  », souci d’alliance des ouvriers et de la paysannerie avec les «  classes moyennes urbaines  ». 3/ tendance artistique visant à exprimer «  la vie et les sentiments des milieux populaires  »  ; 4/ Référence aux populistes russes, héritiers de Herzen et Tchernychevski, partisans d’un «  socialisme agraire  », avec mention de la persistance de ces thèses jusqu’en 1917 dans la mouvance des Socialistes Révolutionnaires.

— Rien dans le Lexique de la politique Dalloz (1988).

— Dans le Dictionnaire des Sciences Sociales Dalloz (1988). Référence à  : 1/ «  mouvement d’idées en Russie  », issu de l’intelligentsia, adaptation du socialisme européen à la Russie. 2/ en Amérique latine, courants qui s’efforcent de récupérer  » «  l’exaltation du principe populaire  » et de contrôler «  la revendication de suffrage universel  ».

À partir de la décennie 1990, alors que les références historiques peuvent demeurer stables et succinctes dans les dictionnaires, le mot populisme tend à envahir le débat politique, ceci sans que sa signification soit explicitée. Dans le monde, limité à l’Europe et aux États-Unis, le qualificatif s’appliquerait à une trentaine d’incarnations contemporaines. En France, à droite, le mot s’applique de façon préférentielle au Front national, plus tard à gauche, aux Insoumis. Toujours pour la France, le mot est d’usage rétrospectif, se rapportant surtout à des mouvements de faible durée  : au boulangisme (1885-89), ou au poujadisme (1953-58). Dans ce même usage rétrospectif, la notion que recouvrirait, sous diverses dénominations, le vocable de “populisme” tend à être appliqué à des phénomènes survenus ou survenants dans le monde entier, depuis la fin du XIXe siècle.Voir la contribution de Fabien Nicolas «  Les partis “populistes” face à l’évolution des systèmes partisans et politiques […] 1880-2002  » (Amnis 2005), contribution qui par ailleurs n’est pas sans intérêt. Dans son article de l’Encyclopedia Universalis, le politiste Pierre-André Taguieff pour sa part, tout en faisant état de l’inconsistance du mot, tend à pratiquer un tel usage extensif de la notion. 

Critique des courants qui visent à “capturer” 

le peuple ou critique du peuple lui-même  ?

«  Derrière le mot de populisme, il y a le mot peuple  », indique Alain Dieckhoff, et tout dépend de la signification que l’on accorde à ce mot  : corps de citoyens  ; groupement socialement défini en termes de classes sociales  ; race, ethnie, relevant d’“origines” homogènes  ?

Pour Éric Dupin, le rejet du populisme dans certains milieux est un «  rejet du peuple à peine dissimulé  » d’un peuple non socialement ou politiquement défini, mais qui s’inscrit dans «  les vieilles représentations d’un peuple immature et incorrigible, toujours guidé par ses bas instincts, souvent dangereux par ses colères subites, et définitivement incapable de raison  ». Dans le même sens, Jacques Rancière dénonce une telle figure du peuple qui amalgame «  l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse  ».

La politiste Annie Collowald indique pour sa part que la dénonciation du populisme, associée à cette figure réactionnaire du peuple, vaut pour «  justifier la supériorité morale des élites sociales et politiques établies [autorisant] le retour de thèses réactionnaires ou hautement conservatrices.  » Face “à une surcharge de demandes populaires” ces élites ne proposaient-elles pas, dans les années 70, de lutter contre les “excès de la démocratie”.  » Annie Collowald met en relation le succès de la notion de populisme avec la disparition progressive des classes populaires dans la sphère politique et leur délégitimation lors des échéances électorales (le peuple vote mal). 

La conception d’un peuple éternellement et essentiellement immature peut d’ailleurs être partagée par des auteurs que l’on associe à la défense du mouvement populaire, ou du moins aux mobilisations offensives de la “multitude” [Voir dans ce numéro  : «  Frédéric Lordon, une conception réactionnaire de la politique et du peuple  »]. Dans les deux cas, le peuple est présenté dans une acception péjorative  : peuple guidé par ses affects, ses passions, incapable de raison, s’opposant au peuple politiquement institué, à même de se prononcer sur le bien public commun, comme dans la conception rousseauiste, et par là potentiel détenteur d’une capacité souveraine.

Aperçus sur le contenu social et historique 

des réalités rapportées à la notion de populisme

Dans un article proposé sur Wikipedia, le caractère de classe du populisme, en tant que courant politique se trouve souligné. Mais pas, comme on pourrait l’imaginer, en le situant du côté du peuple, considéré comme mouvement de classes populaires. Le populisme désignerait plutôt «  l’instrumentation de l’opinion du peuple par des partis et des personnalités politiques qui s’en prétendent les porte paroles alors qu’ils appartiennent le plus souvent aux classes sociales supérieures  ».

Partant d’un point de vue distinct, la référence aux classes et à la lutte de classes, à l’effacement, non de leur réalité, mais de leur expression politique, peut se trouver mise en évidence. Ainsi, Guillaume Roubaud-Quashie estime que «  le populisme fleurit là où on masque la lutte de classe [2]  ». Pour Dominique Reynié, il convient en ce sens de clairement distinguer la notion de populisme de celle de peuple. Le populisme est selon lui une «  entreprise politique  », se posant en extériorité par rapport aux classes populaires [peuple socialement identifié], entreprises qui s’efforcent de tirer profit du «  délitement du mouvement populaire  » pour imposer leurs objectifs propres. Ceci au cours d’une phase historique critique de transition, marquée par l’absence d’alternative historique et d’organisation universaliste des classes populaires (rapportée à l’effondrement du communisme au plan mondial).

Dominique Reynié met en évidence les caractères historiquement situés des phénomènes que l’on range sous le vocable populisme. D’autres auteurs ont mis en évidence des caractères concomitants  : phénomènes de “dépossession” des classes moyennes, privation de repères, de visibilité et de représentation pour les classes populaire, de perte de toute perspective historique pour l’ensemble de la société. 

Ces phénomènes se développeraient de façon cyclique, prenant forme à la fin du XIXe siècle, au cours de l’entre-deux-guerres, et dans les dernières décennies de ce siècle (Bertrand Badie). Ils correspondraient à des phases historiques de transition et/ou de déconstitution, découlant de contradictions économiques, sociales, politiques, entrées dans un processus critique  : incapacité des classes qui détiennent les leviers économiques et politiques, à maîtriser le présent et le devenir commun, “délitement” des formes démocratiques, «  élargissement du fossé entre la classe politique et le peuple  », “ordre qui se défait”. Cet état de crise pourrait selon certains commentateurs, conduire à poser la nécessité de transformations sociales, générales ou mineures.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. On est “populiste” si on est pour la nation, si on critique l’Europe, la finance mondiale, les élites politiques et médiatiques ou «  le système  » dans son ensemble, etc. Le qualificatif, indique Fabien Escalona, «  participe, de façon inconsciente ou non, à délégitimer des courants politiques tout simplement critiques de l’ordre existant.  »
  2. 2. Peut-être faudrait-il préciser, pour éviter tout fonctionnalisme, là où la lutte de classe – ouvrière, populaire – ne dispose plus des moyens d’une expression historique.

Préparatifs pour une prise du pouvoir par le fascisme. L’outillage de la séduction

1 novembre 2018

Dans les conditions d’une crise générale du capitalisme, comme il en est le cas aujourd’hui, avec l’exacerbation des contradictions entre classes et puissances, le risque de voir se développer des processus de fascisation n’est pas exclu, même si le fascisme ne se présente pas comme tel, sous ce nom ou sous un autre. Aujourd’hui lorsque le mot fascisme est évoqué, on mentionne surtout des courants d’extrême droite. Du point de vue historique pourtant, les fascismes au pouvoir les plus marquants (Italie, Allemagne) ne se présentaient pas comme conservateurs, réactionnaires, de droite, mais au contraire comme “révolutionnaires”, “anticapitalistes”, investissant le terrain et le vocabulaire de leurs adversaires. Cet aspect avait été souligné par Dimitrov dans son rapport au VIIe Congrès de l’Internationale Communiste en 1935  : «  [Le fascisme] présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie.  »

Ainsi, aujourd’hui encore, il ne faut pas considérer le fascisme comme un mot pour désigner des adversaires, il faut être capable de distinguer entre les discours et la réalité, entre le vocabulaire et les objectifs politiques qu’ils recouvrent. Il est important de déceler, au-delà des apparences, les traits spécifiques des courants qui ont caractérisé les mouvements fascistes ou fascisants, en sachant que ces traits se présentaient comme séduisants, du moins dans un premier temps.

Pourquoi est-ce nécessaire  ? Pour la raison suivante  : si certains aspects dans notre situation historique sont différents de ceux de l’entre-deux-guerres, d’autres s’y apparentent. Comme à l’époque, une crise générale du capitalisme sévit dans le monde entier, les tensions et les guerres se manifestent partout dans le monde, la situation des classes populaires s’est dégradée, et, comme lors des processus de fascisation, des fractions de la bourgeoisie sont affectées et entrent en dissidence contre les fractions au pouvoir, espérant mobiliser pour leur propre compte les classes populaires

Le positionnement des diverses classes s’est toutefois modifié dans la situation contemporaine. La classe ouvrière n’a plus d’orientation historique, il n’existe plus d’organisation indépendante, capable d’entraîner les catégories sociales menacées par la crise capitaliste dans un mouvement général d’émancipation. Aucun régime économique opposé au capitalisme n’existe plus dans le monde, comme il en existait dans l’entre-deux-guerres. Par suite, loin de s’atténuer avec la chute de ce que l’on appelait le “camp socialiste”, la rivalité entre puissances de l’orbe capitaliste peut se donner de nouveau libre cours.

La dégradation de l’économie qui affecte la majorité de la population, la montée de mécontentements contradictoires, n’en constitue pas moins sur le long terme, une menace pour le régime capitaliste dévoilant aux yeux de tous son incapacité à œuvrer durablement pour le bien commun. Dans le court terme, comme dans d’autres phases historiques, de nombreux courants politiques, y compris parmi ceux qui se disent “révolutionnaires”, profitant du mécontentement général, contribuent à dévier le sens des luttes populaires, ceci par de multiples appâts et flatteries. Comme aucune perspective d’ensemble ne leur est plus opposée, des revendications identitaires, des intérêts catégoriels, inconciliables, sont mis au premier plan, chacun prétendant combattre pour ses intérêts propres, contre d’autres, à fin de disjoindre et opposer ce qu’il peut y avoir de commun au sein des classes populaires, les plus soumises aux effets destructeurs du capitalisme. Comme on dit, tout cela «  fait le lit du fascisme  ».

***

Bien que la configuration politique actuelle soit préoccupante, des distinctions existent entre le paysage politique actuel et celui de l’entre-deux-guerres. Les conditions qui avaient fait mûrir les processus fascisation dans l’entre-deux-guerres se sont étendues à l’ensemble du monde, sous des formes nouvelles. Des processus de ce type sont en cours ou sont dans les conditions de se développer, mais à n’en pas douter la plupart ne se dénomineront plus Fascisme, compte tenu du médiocre “souvenir” laissé dans les mémoires par ce vocable. Certains peuvent se présenter au nom de l’anti-fascisme, ou, comme hier, de la “révolution”, de l’anti-capitalisme ou de l’anti-impérialisme.

Les discours, les mots, servent plus que jamais à masquer ce qui est en jeu dans la réalité, de sorte, on le répète, qu’il faut apprendre à reconnaître les grands traits qui signalent l’entrée dans un processus de fascisation. On ne s’attachera pas ici à décrire tous les traits d’un un tel processus, ceux-ci ne prenant leur forme spécifique qu’au regard d’enjeux historiques à chaque fois concrètement délimités. On se bornera à attirer l’attention sur les aspects les plus typiques, et sur le double caractère par lequel s’annoncent les courants de dissolution de l’organisation politique du peuple  : violence négatrice et séduction, en s’attachant surtout ici au volet “séduction”.

Pour se préparer à usurper le pouvoir, il faut d’abord séduire

Dans l’histoire, la facette violente, destructrice, du fascisme, est le plus souvent mise au premier plan. On oublie que le fascisme a pu d’abord se présenter sous le visage de la séduction, celle-ci incluant la violence séductrice et la séduction de la violence.

La violence, surtout au début, ne se présente pas nécessairement sous l’angle d’une violence physique. Son caractère négateur se signale d’abord par la volonté de nier, détruire ce qui s’oppose aux visées poursuivies. Il s’agit de dénoncer, déconsidérer, les institutions que l’on vise à abattre comme les formes d’organisation politique du peuple. Pour dissocier l’unité politique et organisationnelle reposant sur des substrats de classe, les mouvements fascistes prétendent substituer des modes de groupement “trans-classes”, communautaristes, corporatistes, ethniques, racistes. 

Sous leur figure séductrice, les mouvements fascistes font miroiter des avantages (incompatibles) aux diverses catégories de population, par flatteries identitaires, afin de susciter l’adhésion à ces “nouveaux” modes de groupement. Des retournements du sens des mots sont mis en œuvre pour appâter le peuple. 

Fascisme italien

Contre la lutte des classes populaires, rendre au capitalisme son “élan vital”

Le théoricien du fascisme italien, Giovanni Gentile mettait en évidence le trait de violence négatrice, telle il s’exposait dans le domaine des idées  :

«  Le fascisme a d’abord surgi sous l’aspect d’une négation violente et dogmatique contre toutes les idées que nous exécrions [idéologies libérales, démocratiques, socialistes]  ».

La violence négatrice allait de pair avec les manœuvres de séduction consistant à faire miroiter un “nouvel” ordre social où se réconcilieraient principes privés et collectifs, “l’esprit collectif” communautaire se trouvant magnifié. Une attention particulière se trouvait portée aux catégories sociales “mécontentes”, susceptibles de vouloir changer la donne au sein de la société capitaliste  : groupes sociaux en voie de déclassement, intellectuels en rupture de ban. Pour appâter le chaland, la déconsidération de la politique “bourgeoise” constituait un atout. Elle autorisait à présenter le projet fasciste comme plus “proches” des préoccupations quotidiennes, de «  l’homme réel  », du «  concret  », favorisant «  l’intervention directe, contre les «  abstractions politiques  ». En dépit de leurs intérêts contradictoires, promesse était faite d’un bien-être, d’un bonheur particulier pour chaque catégorie de population.

Un genre d’autogestion était proposé aux potentiels dissidents comme aux travailleurs ordinaires  : faire organiser la société et la production «  par les producteurs eux-mêmes  », autogérer «  par eux-mêmes  » leur propre exploitation, chacun dans son petit domaine respectif, non à l’échelle de toute la société. C’était là reconduire le vieux principe du maintien du peuple dans sa minorité politique. «  Savetier, reste à ta savate  ». Tu peux régner dans ton petit domaine local, dans ton échoppe, mais tu dois laisser les orientations générales de la société à ceux qui vont la conduire dans la vraie direction. 

L’abandon du droit d’aînesse politique de la classe ouvrière, du peuple, pour le plat de lentilles de l’auto organisation de la société et de la production par les “producteurs”, les “gens eux-mêmes” ne parvint pas à dissimuler l’effectivité de l’aggravation des conditions de vie et de travail pour une majorité de travailleurs. D’autres mirages furent projetés, incitant le peuple à ne plus se définir sur une base sociale, de classe, mais à s’identifier à des entités vagues, au-dessus des clivages de classe, pour l’expansion d’une grande communauté fantasmée, de «  coutume, d’esprit, de mémoire  », à laquelle les individus devaient être soumis.

Ainsi, selon Giovanni Gentile, l’idée “descendait” vers le peuple (ce qui revenait à dire que le “peuple” “n’auto-développait” pas vraiment son «  intervention directe  » sur le monde). Toute «  l’énergie vitale  » devait émaner du sommet, pour la faire parvenir «  jusqu’aux plus extrêmes boutures  ». “L’esprit” de cette énergie devait absorber tous les intérêts et la puissance du “peuple“. L’immanence du mouvement des masses (multitude inorganisée) était en réalité imposé par l’intimidation et un endoctrinement intolérant venu d’en haut. 

Bien qu’il prétende bouleverser l’ordre social existant, le fascisme italien ne se proposait nullement de supprimer les causes capitalistes du malheur du peuple. Contrairement aux visées du mouvement socialiste et communiste, il ne voulait nullement s’attaquer au fondement de ce régime, seulement s’engager dans une “autre voie”, “alternative”, quelque chose comme un “autre capitalisme”, c’est-à-dire le même, en en changeant les bénéficiaires. Le régime fasciste se présentant ainsi comme forme politique spécifique du capitalisme en crise.

Dès ses premières déclarations, Mussolini indiquait clairement le lien entre fascisme et le maintien, sous une forme “nouvelle”, d’un capitalisme régénéré. La politique fasciste ne devait pas permettre, de résoudre les contradictions du capitalisme en s’attaquant à ses fondements, mais de supprimer les effets de sa grande crise. Celle-ci portait en effet le danger d’une extension de la lutte des classes. Pour Mussolini, il s’agissait, au nom de “l’anticapitalisme”, de “rendre sa vigueur” au capitalisme italien, lui faire retrouver son “élan vital”, en favorisant son libre jeu dans la concurrence mondiale, en réprimant toute possibilité d’expression de la lutte sociale. D’où les compromis dans le vocabulaire  : bien qu’il ne soit nullement question d’abolir la logique capitaliste, des mots de tonalité révolutionnaire étaient utilisés.

Dans la réalité toutefois, le fascisme ne peut supprimer les manifestations d’une lutte des classes, continuellement reproduite par les contradictions de la base économique. Il peut seulement s’efforcer d’en empêcher l’expression politique, en détruisant, ou retournant par la séduction, les institutions et organisations politiques en place. 

Fascisme allemand  : Pour la suprématie mondiale, supprimer les obstacles de classe

Séduire et fanatiser par l’inconscience et l’intolérance

Dans la configuration allemande, plusieurs traits du “modèle” italien peuvent être mis en évidence. Toutefois la mise en avant d’un communautarisme de “l’esprit” et du “sang” et l’exaltation du “fanatisme”, impliquant une violence négatrice radicale contre tout ce qui s’opposait à ses visées, lui ont conféré une physionomie particulière. On va s’intéresser au volet “séduction”, intimement lié à l’intimidation physique et idéologique.

Bien avant que le mouvement nazi n’ait pris le pouvoir, Adolf Hitler, dans son ouvrage Mein Kampf, avait projeté tout un programme d’annihilation de la conscience humaine, ou plutôt de domination universelle de l’inconscience. La conscience, la raison, devaient être remplacées par une «  foi fanatique  », visant à «  imposer sa propre vérité sans aucune tolérance  ». Les principes de la propagande nazie furent construits en fonction de cet objectif. «  Les moyens les plus brutaux  » devaient être utilisés pour imposer cette foi fanatique, à fin de forger «  une base spirituelle à la persécution  ». Les conceptions adverses (démocratie, socialisme, communisme) ne pouvaient être brisées qu’à la condition «  d’allumer un nouveau flambeau  ». 

Pour rendre possible la prise du pouvoir, il fallait conquérir les masses, et pour cela détruire leurs orientations politiques et leurs organisations, faisant adhérer à “l’idée fasciste” le «  matériel humain à malaxer  ». La propagande ainsi conçue ne devait pas proposer une analyse objective de la réalité, éclairer les consciences, «  viser l’équité doctrinale  », «  doser le bon droit des différents partis  », chercher la vérité. elle devait au contraire «  plier la réalité  », en soulignant exclusivement le bon droit «  du parti que l’on représente  », afin d’atteindre l’objectif poursuivi. Selon les fascistes en effet, nazis ou non, l’opinion publique ne se constitue pas en fonction d’expériences et de réflexions, de principes rationnels, elle est suscitée par des formules et slogans qu’on lui diffuse d’en haut, pourvu que ceux-ci soient propagés avec force de «  persuasion et persévérance  ». 

La propagande devait ainsi favoriser ce qui donne vigueur à l’inconscience  : la pénombre, la répétition, l’incantation, le discours oral (plutôt que l’écrit qui favorise la réflexion). Ne se fondant pas sur l’analyse et la raison, elle devait procéder par formules affirmatives, concises, concentrées, des formules stéréotypées, capables de faire pénétrer des points peu nombreux, des idées force, répétées avec opiniâtreté, aussi longtemps que nécessaire. Selon cette conception, qui sévit encore, le peuple est considéré comme un abruti. 

Il n’était pas question de conquérir les catégories déjà “conquises” aux idées et objectifs fascistes, dont un certain nombre de catégories dirigeantes, de dirigeants dans les domaines politique et économique, d’intellectuels et de cadres. C’est à la nuée des mécontents “les plus faciles à abuser”, à la multitude la moins consciente, que la propagande était destinée. Il lui fallait revêtir une «  forme psychologiquement appropriée  » à la «  mentalité des masses  », chercher hors de la raison «  la clé qui ouvre leur cœur  ». Les masses, selon Hitler (il n’est pas le seul à le penser) disposent d’une «  faculté d’assimilation restreinte  », elles sont peu accessibles aux raisonnements abstraits, elles sont «  comme les femmes, dominées par l’instinct  », «  la paresse intellectuelle  », la présomption. Il était donc exclu de chercher à élever leurs facultés rationnelles, celles-ci s’opposant à la mobilisation des «  ressorts des passions fanatiques  », «  à la base des grands bouleversements  ». C’est «  aux forces mystérieuses  » qui «  [empoignent] la masse dans le domaine des sentiments  », qu’il fallait faire appel. «  L’âme de la masse  », n’étant «  qu’une partie de la nature  », n’est «  accessible qu’à ce qui est entier et fort  ». En outre, pour ne pas éparpiller les forces combatives sur des ennemis multiples, l’attention devait, par amalgame, se concentrer sur un seul ennemi, mettant «  dans le même tas une pluralité d’adversaires les plus variés pour qu’il semble à la masse de nos propres partisans que la lutte est menée contre un seul ennemi  ».

N’est-il pas troublant de voir se développer ce type de discours et de pratiques dans la période contemporaine  ?

La politique conçue selon la logique “ami/ennemi” et lutte des peuples les uns contre les autres

En utilisant un vocabulaire révolutionnaire, le fascisme italien visait à inciter une partie de la population à pousser les masses à une insurrection, pour rendre réalisable une prise pouvoir. qui n’avait pas pour objectif de mettre fin aux fondements du régime capitaliste. De la même façon, les fascistes nazis ont mis en œuvre un discours révolutionnaire à fin de créer les conditions de leur propre prise de pouvoir. La reconquête de la puissance allemande en vue de conquérir «  la suprématie mondiale  », requérait un peuple docile, homogène, sans opposition de classes. Les nazis se proposaient de ainsi “construire” un “nouveau peuple”, mettant sous le boisseau les critères de classe, au profit d’une imaginaire identité originelle, renfermée dans le cadre d’un “État ethnique”. Cette identité prétendument originelle, censée se trouver au fondement de l’homogénéité, devait ainsi être “construite” par la coercition et la propagande. Le maintien de cette unité fictive ne pouvait prévaloir que dans la mesure où la lutte de la classe ouvrière, des classes laborieuses, qui en contredisait l’effectivité, se trouvait privée de toute forme d’expression politique.

Le fascisme nazi affichait ouvertement sa volonté de supprimer “la lutte de classes”. Loin de rejeter toute forme de combat, il prétendait en modifier les buts et les protagonistes. La puissance de la masse devait à cet effet être canalisée vers ce qui était posé comme le «  combat fondamental  », d’un peuple dépolitisé contre d’autre peuples. À la lutte de classes, le fascisme nazi voulait substituer le combat des communautés selon l’ethnie, la “race”. 

La destruction de toute expression politique organisée pour les classes populaires, allait de pair avec la désignation d’un ennemi commun, ou plutôt l’amalgame de tous les ennemis en un seul  : “capital international”, égalitarisme politique, mais aussi marxisme et communisme. La désignation du marxisme et du communisme comme ennemis, tenait précisément à ce qu’ils se positionnaient politiquement du point de vue des classes sociales, qu’il contestaient «  l’importance de l’entité ethnique  » et mettaient en avant la nécessité d’une expression politique du peuple.

Mai 68 en perspective historique.  La dissolution des repères de classe. Le point de vue d’une figurante

1 novembre 2018

 

J’ai participé en tant que figurante aux événements de Mai 68, sans bien comprendre le sens historique de ce mouvement, quel pouvait en être “le contenu de classe”. On a parlé d’un tournant historique, mais, faute d’analyse cohérente disponible, je ne saurais pas dire, de quel “côté” l’histoire a vraiment “tourné” il y a maintenant un demi-siècle.

Pour essayer de saisir la signification de cet événement, j’ai questionné plusieurs personnes de divers milieux et âges, en majorité de “gauche”, pour recueillir leurs points de vue. La plupart se sont déclarés globalement favorables à ce mouvement, sans pour autant parvenir à préciser quels en étaient les contenus sociaux et les objectifs, la place dans l’histoire. Plus souvent que les autres, les militants politiques de gauche ont mis en avant les aspects positifs, mais il n’existe pas de correspondance stricte en fonction des positionnements sociaux. Les salariés seraient plus sensibles aux “avancées” réelles ou supposées touchant aux salaires, aux conditions de travail, certains petits commerçants ou artisans, seraient plus enclins à évoquer un état de désordre, d’anarchie, voire de régression sociale, des étudiants, enseignants, cadres, plus ou moins intellos, insistent sur le thème “anti-autoritaire”, l’autogestion, la “liberté” qui aurait été conquise, souvent limitée à la liberté sexuelle, etc. 

Lorsqu’il s’agit des suites de Mai 68, les réponses sont différentes, l’insistance est souvent portée sur l’aggravation de la situation économique et sociale  : les fermetures d’entreprises, le chômage, la perte de possibilités de se projeter dans l’avenir, etc., ceci même quand on a estimé que les effets de Mai 68 devaient, par principe, s’être révélées bénéfiques. Il y a difficulté à effectuer un retour raisonné sur l’événement à le situer dans l’histoire, à se représenter des causes, des conséquences, des enjeux concrets. 

Caractère spécifique du Mai 68 français. 

Deux mobilisations de classes distinctes

Ces différents témoignages ne permettaient pas vraiment de situer le contenu social et les objectifs du mouvement de 1968. Pour tenter d’y remédier j’ai consulté un certain nombre des multiples ouvrages qui lui ont été consacrés. Dans leur ensemble, ils ne proposent pas d’analyse historique, animée du souci de dégager des causes immédiates, proches ou lointaines  : des facteurs d’ordre interne ou externe, d’ordre structurel ou conjoncturel. La plupart des textes se centrent sur les faits, les courants idées, les phénomènes dits de société. Les interprétations les plus répandues se sont focalisées sur le mouvement étudiant, souvent en se limitant à la France, alors qu’il s’est agi d’un phénomène international, commencé dès le début des années 60, principalement dans les pays industrialisés (à l’Ouest comme à l’Est). Le déclenchement du mouvement en France vient presque en dernier, bien qu’il l’ait fait “rebondir” et en changer partiellement la signification.

Dans la plupart des pays, les mouvements avaient peu de choses à voir avec le mouvement ouvrier historique, ou si l’on préfère, avec une lutte de classes visant à la transformation du régime social (capitaliste). La plupart des mobilisations se voulaient «  au-dessus des classes  », pour une impossible “troisième voie”, ni capitaliste, ni surtout socialiste ou communiste. La plupart voulaient la destitution des institutions ou gouvernements en place, un peu comme les “révolutions chromatiques” ou les “révolutions arabes” de la dernière décennie, ou le “dégagisme” des Insoumis. Des regroupements de type communautariste pouvaient prévaloir (notamment aux États-Unis, tels les phénomènes yippies et hippies, le Power to the Women, le Black Power et les émeutes qui l’ont accompagnés).

En France, une conjonction particulière de forces a prévalu, conjonction momentanée de deux mobilisations distinctes. Si l’on veut parler en termes de catégories sociales, ou de “classes”, il faut distinguer entre  :

— D’un côté, la mobilisation d’une partie des étudiants (et lycéens), et d’une partie du corps enseignant, sensibles aux thèmes et pratiques d’agitation émanant de groupements politiques disparates. qui pouvaient poursuivre, en toute conscience ou non, des visées propres  : remise en cause des autorités et pouvoirs établis (de Gaulle à l’époque)  ; remise en cause des maîtres et mandarins, au plan du système éducatif  ; remise en cause du statu quo politique au plan national comme au plan international.

— De l’autre, un mouvement de classe, ouvrier et populaire, saisissant l’occasion pour poser des re-vendications “traditionnelles”  : salaires, conditions de travail. Ce mouvement pour l’essentiel relevait encore de formes d’organisation syndicales et politiques, dans une dépendance directe ou indirecte aux forces communistes alors puissantes. La spécificité du mouvement en France, fut l’apport d’un mouvement ouvrier encore organisé sur des bases de classe, avec des objectifs distincts, se greffant plus que se joignant à celui des étudiants.

Le jeu des facteurs internes  : 

quelles classes en mouvement  ?

Les représentants de la CGT ou du PC, ont à l’époque, du moins au début, proposé des analyses en termes de classes, distinguant nettement les diverses forces sociales concernées  : d’une part, la classe ouvrière, estimée seule apte à diriger le mouvement, d’autre part, les étudiants, qualifiés de fils et filles de bourgeois, marqués par «  l’idéologie petite bourgeoise  », facilement égarés de ce fait par des mentors “gauchistes” et incapables de conduire l’ensemble du mouvement vers des objectifs émancipateurs. Il était aussi fait mention de la montée des mécontentements dans l’ensemble de la société, du fait de la politique menée par l’État gaulliste «  au service des monopoles  ». D’où, très vite, la nécessité proclamée d’unir, «  contre le pouvoir des monopoles et leur État  », toutes les catégories anti-monopolistes, dont les universitaires et les étudiants. Il était peu fait mention du contexte historique, de la conjoncture, des difficultés inhérentes au mode de production capitaliste, de l’épuisement de la phase de relative prospérité de l’après-guerre, en France et dans le monde. 

J’ai trouvé des éléments d’une contextualisation historique et d’une “analyse de classe” plus dynamique, pour ce qui concerne les étudiants chez des auteurs extérieurs à la pensée marxiste, tels François Mauriac ou Raymond Aron. Le premier avait ironisé sur la “lutte des places” au sein des divers rouages de la “superstructure” économique et politique  : «  Nous entrerons dans la carrière quand nos aïeux y seront encore  ». Le second observait l’évolution de la condition étudiante au cours de la décennie. Il constatait que le nombre des étudiants avait considérablement augmenté, faisant accéder les enfants des classes moyennes et populaires à l’Université, sans pour autant, comme aujourd’hui, leur offrir de débouchés professionnels, conformes à leurs “mérites”. Les tentatives gouvernementales pour freiner cet accès sans mesure à l’enseignement supérieur avaient pour l’essentiel échoué. Bien que cela ne soit pas pleinement perçu alors, 1968 marquait l’entrée dans une phase marquant la fin de la relative prospérité d’après-guerre. Toute la population en était affectée, et d’une façon spécifique les étudiants, et la “jeunesse”. 

La société, qu’elle soit capitaliste ou non, ne peut de façon automatique offrir de débouchés correspondant aux aspirations d’un nombre croissant d’étudiants. Comme à la fin du XIXe siècle, la période était ainsi marquée, comme aujourd’hui encore, par un phénomène de “déclassement subjectif”  : les possibilités d’installation à un niveau supérieur dans la société, ne correspondaient plus aux données objectives. Phénomène que certains analystes, ont nommé formation d’un sous-prolétariat intellectuel, et que de Gaulle, après Jaurès, avait semble-t-il perçu.

Les incitations à la révolte pouvaient facilement “prendre” au sein de cette catégorie de population  : étudiants “mal dans leur peau”, intellectuels en rupture de ban, visant à conquérir un espace social à la hauteur de leurs ambitions. Au plan des perspectives, dans la jeunesse en général et plus précisément pour les étudiants, il y avait (et il y a toujours), doublement, absence de futur possible  : plus de perspectives historiques, réellement révolutionnaires, c’est-à-dire visant à la transformation de la base capitaliste de la société  ; et plus de perspectives immédiates satisfaisantes dans le cadre des centres capitalistes (révolte contre un régime qui ne tenait pas ses “promesses”). Ce qui explique sans doute pourquoi les mouvements, comme aujourd’hui encore, étaient moins orientés vers des objectifs historiques, que centrés sur la dénonciation  : du régime en place ou de toute autorité, pour la revendication de droits particuliers. Et, qu’on en restait, et qu’on en reste, dans un domaine pré politique, régi par un principe du “désir” conduisant à imaginer d’illusoires “troisièmes voies”, ou “projets alternatifs”, hors de toute analyse des situations réelles.

L’équivoque de Mai 68  :

Des positionnements de classe ambivalents

Si l’on s’essaie à proposer une analyse de classes du mouvement de 68, il est utile, de prendre en considération les forces en présence. Mais il faut aussi chercher à rendre compte, dans chaque conjoncture historique du positionnement des classes principales de la société, bourgeoisie et classe ouvrière, pour utiliser les termes consacrés. Seules ces deux classes en effet sont dans les conditions de proposer des perspectives générales aux catégories sociales intermédiaires, petite bourgeoisie de type ancien dans le secteur marchand, petite bourgeoisie de type nouveau  : petits et moyens fonctionnaires d’État, étudiants. L’historien François Simiand indiquait à ce propos qu’au cours de l’histoire, les classes moyennes, ou intermédiaires (dont les étudiants font partie), ne disposaient pas d’une position réellement indépendante dans la société, qu’ils s’orientaient et agissaient dans tel ou tel sens, en fonction de cadres non délimités par leur effort propre. Commentant ce propos, Maurice Halbwachs, ajoutait dans son Esquisse d’une psychologie des classes sociales  :

 

«  D’où une alternance d’attitudes [de la classe moyenne]  : tantôt résignée à des conditions et mouvements qu’elle ne comprend pas, dont elle n’aperçoit ni les raisons ni les conséquences, et tantôt dressée dans un mouvement de révolte violente et aveugle contre son évolution qu’elle pense pouvoir arrêter et détourner de son cours. […] Elle ne prend jamais une conscience bien nette des motifs de sa conduite, qui ne sont chez elle que les aspirations qui se font jour dans la bourgeoisie ou la classe ouvrière.  »

 

En 1968, en France, quelles classes détenaient l’initiative historique  : la classe bourgeoise ou la classe ouvrière  ? Ni l’une ni l’autre sans doute. Ni la bourgeoisie, ni la classe ouvrière, ne détenaient vraiment l’initiative, aucune n’était en mesure de proposer des perspectives d’ensemble concrètes pour l’avenir, aucune ne détenait les moyens de maintenir ou de nouer des alliances solides avec les catégories intermédiaires de la population (dont les étudiants). 

La force d’entraînement du gaullisme, que l’on pourrait appeler une “grande politique” bourgeoise à ambition nationale était en voie d’épuisement. Des fractions bourgeoises concurrentes, des transfuges momentanés de cette classe, peu soucieux de défendre un intérêt national commun aux différentes classes, rongeaient leur frein. Une fois la tâche historique du gaullisme accomplie (résolution de la “question algérienne”), l’impossible unité du camp “bourgeois”, ou supposé tel, ne tenait plus. Les désirs concurrents d’une modification du statu quo (plus banalement un “pousse toi de là que je puisse faire mes propres affaires”), avaient la prévalence. 

Du côté de la classe ouvrière, ou plutôt de ses organisations historiques, la force d’entraînement du Parti communiste, fondée sur des perspectives d’ordre historique, pour partie greffées sur l’édification du socialisme en URSS, était aussi en voie d’épuisement. Cela était encore masqué du fait de la puissance relative de ce parti, au maintien de son influence propre sur le mouvement populaire. Du côté des “révoltés”, la surenchère de la phrase révolutionnaire se posait en rivalité par rapport au “Parti de la classe ouvrière”, qui parvint cependant, momentanément, à modifier la donne initiale, conférant à l’événement français sa tonalité particulière, jusqu’à devenir la figure emblématique du mouvement dans l’ensemble du monde.

Cette configuration particulière des forces de classe, le divorce entre phraséologie et contenu social réel, a contribué à rendre compte de “l’équivoque” qui marque tant le mouvement lui-même que les représentations que l’on s’en fait. Si l’on parcourt l’abondante littérature qui a été produite à l’époque, les références surabondantes aux classes sociales, à Marx, à la “révolution” surprennent en effet, si on les rapporte à la nature de la mobilisation. Au regard de ce qui succède à l’événement, on ne peut qualifier Mai 68 de révolution, une majorité de commentateurs en conviennent aujourd’hui. Même en restant au simple niveau des valeurs d’emploi du “mot” révolution, on remarque que celui-ci était rarement associé à l’idée de transformation de la base économique du capitalisme, mais plus généralement à des questions de “pouvoir”  : «  pouvoir étudiant  » (parfois à l’imitation du «  pouvoir noir” aux États-Unis), lutte contre le «  pouvoir gaulliste  » ou celui des mandarins, des petits chefs, etc. Et quand la référence à Marx était mobilisée, il n’était en général pas question de poser la révolution en termes marxistes, pour lesquels l’essentiel, le but visé, concerne la transformation des rapports de production et d’échange, la prise de pouvoir n’en constituant qu’un des moyens nécessaires.

L’inflation de ce vocabulaire “marxiste” et “révolutionnaire” tenait à ce qu’il se révélait encore nécessaire de se positionner sur le terrain idéologique du mouvement ouvrier, encore pour partie structuré par les organisations communistes en place, et leurs alliés. La force électorale du PC ne pouvait être négligée, les références à la lutte de classe étaient encore présentes dans son discours, l’influence de la CGT était tout aussi “incontournable”, et la plus grande part du mouvement ouvrier ne s’était pas encore déprise de l’attraction qu’exerçait l’URSS, idéologiquement affaiblie, mais encore puissante et influente. 

En raison de cette équivoque, qui annonçait un changement dans la succession des phases historiques d’après guerre, les représentations de Mai 68 se sont projetées de façon “globalement positive”, tout en associant au terme révolution des connotations contradictoires  : d’un côté, “libération” de toute contrainte ou autorité, prévalence des visées privées en concurrence, de l’autre “conquêtes” collectives  : économiques, politiques, syndicales.

***

À défaut de bilan historique, ce point de vue d’une figurante en forme de questionnement, pose la nécessité d’une analyse “en surplomb” de l’épisode 68, et au-delà de la phase historique qui s’est ouverte depuis lors. D’autant que les facteurs alors en cause —  auxquels il faut maintenant adjoindre l’achèvement de la dissolution de l’organisation des classes populaires  —, sont plus que jamais présents et agissants. Pour sortir de l’actuelle “misère” dans le champ politique, ne plus être le jouet des événements, il importe, en travaillant à élucider le sens historique de cette période, de cesser de se situer, comme il en a été le cas pour beaucoup d’entre nous, en position de simple “figurant”. Il resterait alors à interroger le contexte général et le jeu des puissances rivales de la France dans ce mouvement, prétendument “spontané”. Signalons à ce propos que David Caute, dans l’ouvrage 1968 dans le monde, fait état de tels facteurs externes, plus spécialement la remise en cause du statu quo international de l’après-guerre et de ses répercussions à l’intérieur de chaque pays.

Frédéric Lordon. Une conception réactionnaire du peuple et de la politique

1 novembre 2018

Au sein de la lignée idéologico-politique qui vise à déconstruire les repères historiques et politiques des classes populaires, il existe toute une arborescence de branchettes, broutures et ramilles. Parmi celles-ci, il faut faire place aux spéculations d’un Frédéric Lordon, devenu “mode” depuis les rassemblements nocturnes de 2016, Place de la République à Paris (Nuit debout). On a présenté Frédéric Lordon comme «  maître à penser  » et «  moteur insurrectionnel  » de ce rassemblement. Son discours irrigue aussi une partie du courant des Insoumis. Les propos de cet auteur, une fois déchiffrés, présentent, au regard de leur visée politique d’ensemble, des points de convergence avec ceux de Chantal Mouffe, le tour “savantasse” de son discours se révélant cependant beaucoup plus obscur que celui de sa consœur.

Frédéric Lordon oppose de façon plus absolue qu’elle-même les affects, les émotions, les passions, à la raison. Bien qu’il fasse mine de dénoncer le capital, il n’analyse pas celui-ci du point de vue de sa forme et de ses contradictions spécifiques, comme dans la théorie de Marx, mais presque comme un “être”, comme tel régi par des affects et une volonté de puissance. Quant à la figure du peuple qu’il dresse (“multitude” ou “dominés du capitalisme”), celle-ci s’apparente fort à celle répandue depuis des millénaires par les classes “dominantes” des sociétés antiques, médiévales, d’Ancien régime, et par des contre révolutionnaires, tels Bonald ou Maistre. La multitude, qui tient lieu de peuple, se présente pour lui comme mue par ses seuls affects ou passions, ne vivant que dans l’instant, ne consultant jamais la raison, bref agissant de façon irresponsable, à la façon des enfants ou des fous.

 

«  Fol peuple  », disait déjà le noble chevalier dans le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier (1422). refrain mille fois réitéré  : «  Rien de plus déréglé que les peuples, tout dépend pour lui des instants.  » (Cardinal de Retz) «  Quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte, la voix de la raison jamais ne se consulte.  » (Corneille)

 

Cette imputation d’une irrationalité consubstantielle du peuple va de pair avec la remise au goût du jour de vieilles antiennes contre-révolutionnaires, celles de «  l’anti-humanisme théorique  » ou de la «  fin du Sujet  », répandues au tournant des années 60 par le courant des “déconstructeurs”. Au demeurant, Lordon n’en propose pas la moindre démonstration, il se contente d’affirmer l’impossibilité pour les êtres humains de se constituer en sujets politiques, davantage encore s’agissant de la multitude.

 

«  [La multitude] n’est pas tant la collection particulière de telles et telles singularités individuelles qu’elle n’est le collectif elle-même.  »

 

Le ciment de la multitude n’est pas la raison mais «  quelque affect commun  », qui s’apparente presque à une persévérance d’ordre biologique. Le déni de la potentielle formation du peuple en sujet politique va de pair avec une falsification du concept de politique, à la façon de Carl Schmitt. La politique ne serait pour Lordon qu’un ensemble de passions ne laissant nulle place à la liberté humaine [1] comme aux principes de la raison.

 

«  Le politique n’échappe en rien à l’universalité de la condition passionnelle, mais il en est même la manifestation la plus haute.  »

 

Face aux passions en effervescence, Lordon nie le principe de la raison (ce que les êtres humains ont en commun), du moins pour le vulgaire, c’est-à-dire les malheureux individus dépourvus «  d’imagination intellectuelle  ». Un déterminisme radical, universel des passions est opposé au déterminisme présumé “métaphysique” de la raison, jusqu’à nier la possibilité de penser la réalité du monde et ses déterminations. Cela s’applique à la possibilité pour les hommes ordinaires de se représenter les causes susceptibles de rendre compte du désordre du monde, les moyens de sa transformation, l’impossibilité pour eux de projeter une finalité d’ordre historique.

 

«  On ne pense jamais qu’à partir de ses affects.  » «  Il n’y a pas lieu de penser la structure du monde ni le principe de ses lois.  »

 

Que faire dans cette obscurité au sein de laquelle la multitude, les “dominés du capital”, ne peuvent rien savoir de la structure du monde, ni être simplement sensibles à l’exploitation qu’ils subissent.

Lordon envisage une sortie de l’impasse. Bénédiction d’ordre terrestre ou divin, il existe selon lui deux catégories d’individus  : ceux qui disposent d’une imagination intellectuelle suffisante pour être sensibles à l’exploitation (êtres supérieurs à la façon de Nietzsche), et, ceux qui sont dépourvus de cette imagination intellectuelle (la multitude, les dominés du capital, les petits intellectuels). Il suffit d’éduquer les seconds selon les vues des premiers, éducation qui ne devra pas se faire par l’intellect, la raison. Les affects du peuple devront être “conduits” au moyen “d’images” se substituant «  aux idées  ». Les images, en effet, porteuses d’affects, ne sont-elles pas à même d’abaisser «  les seuils d’indignation  »  ? Les images sont par là “motrices”, leur «  déversement continuel  » étant apte à exercer un énorme pouvoir sur les masses qu’il s’agit de mettre en mouvement. 

Commentant l’auteur, Jérôme Lamy précise qu’il convient ainsi de «  rechercher «  des points d’inflexion potentiels pour une orientation séditieuse des affects […] les ressorts d’une révolte à venir  » [2].

Une telle révolte s’élabore au prix de la destruction de la raison, de la destruction des sujets, des peuples politiquement institués. Il s’agit de faire se lever tous les “indignés” du monde, dans l’objectif de favoriser «  le moment insurrectionnel  ». Dans quel but  ?

Frédéric Lordon, comme Chantal Mouffe, est peu disert sur ce point. Sans doute faut-il se rapporter à l’histoire, notamment celle de l’entre-deux- guerres, pour saisir la signification politique de cette injonction. Si l’on s’efforce de décrypter la citation qui suit, on peut déjà comprendre que ceux qui visent à «  dominer  » le mouvement de la multitude, pour des visées obscures, ne le feront pas au profit de «  la masse  » de «  ceux d’en bas  ».

 

«  C’est bien de la masse liquide, du bas donc, que se forme la vague qui s’élève au-dessus de la masse, et vient, par passage du point de déferlement, la dominer d’en haut. Et telle est bien la singulière figure que dessine la transcendance du social, émergée “d’en bas” mais s’élevant au-dessus du substrat qui leur a donné naissance pour le dominer comme un “en haut”.  »

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Comme le signale Annie Coll (Ars industrialis), Frédéric Lordon regrette à cet égard que Pierre Bourdieu se soit laissé aller à accorder «  quelques marges à la liberté humaine  ».
  2. 2. Jérôme Lamy, «  Frédéric Lordon, Les affects de la politique  », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 138/2018.

Chantal Mouffe. Dissidence de transfuges de la classe bourgeoise contre le “privilège ontologique” de la classe ouvrière

1 novembre 2018

Chantal Mouffe est une éminente représentante du courant d’idées, qui, depuis une cinquantaine d’années, vise à “déconstruire” les repères du mouvement ouvrier et populaire. Son projet politique déjà ancien s’énonce dans l’un de ses ouvrages, Hégémonie et stratégie socialiste (1985), co-écrit avec le citoyen argentin, Ernesto Laclau. Ce courant d’idées a plus ou moins profondément “imprégné” de nombreuses organisations et idéologies se réclamant de la “gauche”, en Amérique latine notamment, mais aussi en Europe par exemple Podemos en Espagne, Les Insoumis en France.

L’auteur ne vise pas à résoudre les contradictions inhérents au mode de production capitaliste, elle propose seulement une «  alternative à la société néo-libérale  », alternative qu’elle pourrait nommer socialisme, à condition que ce “socialisme” se construise d’abord, dans une perspective “post-marxiste”, tout à la fois contre le projet communiste et le projet social-démocrate, au profit des «  luttes nouvelles  » montées en puissance depuis 1968. Le propos est clair. Le projet alternatif s’oppose à toute prééminence du mouvement des classes prolétariennes et, par conséquent, au rôle que le marxisme leur confère dans la résolution des antagonismes du capitalisme. Ainsi selon l’auteur,

 

«  [Les] luttes nouvelles ne pouvaient pas être interprétées en termes de lutte classes.  »

 

Chantal Mouffe ne prétend pas mettre ouvertement en question l’existence d’antagonismes liés à l’économie et aux rapports de production, ceux-ci se présentent seulement comme accessoires. Ils ne sont pas considérés comme à même de définir le substrat social des différentes classes. Admettre que les classes relèvent de rapports sociaux objectivement définis reviendrait à poser un “essentialisme” de classe.

 

«  Ce que nous avons remis en question avec Laclau […] c’est la métaphysique marxiste du progrès et du privilège [sic] ontologique de la classe ouvrière.  »

 

Dans l’immédiat, Chantal Mouffe se garde toutefois de remettre frontalement en cause ce “privilège ontologique”. Tout en subvertissant le sens des mots, elle s’efforce de maintenir quelques repères du vocabulaire “marxiste”, et des “anciens mouvements sociaux”. Ainsi, les mots peuple, gauche, socialisme, égalité, justice, démocratie, peuvent continuer à servir d’étendard, pour peu qu’on en épure le contenu social. On reste dans le flou ou bien on transforme la signification des mots.

Pour «  construire  » un nouveau peuple, un nouveau “nous” hors des intérêts de classe, les critères de regroupement doivent demeurer imprécis. Le nouveau peuple, “nous” informe, est une “construction” sans fondations, il ressort du seul vouloir de ses commanditaires, en vue de finalités indéfinies.

 

«  Le “nous” en politique n’existe pas avant sa construction.  » «  Dans tous les cas le “nous” et le “eux” ne sont jamais la représentation d’intérêts qui existent déjà.  »

 

L’unité du nouveau peuple ne peut ainsi se constituer en fonction d’intérêts et de perspectives communes (économiques, sociales). Du fait qu’on s’efforce d’amalgamer les intérêts et visées contradictoires qui le traversent, il ne peut pas être effectivement uni. On imagine seulement pouvoir «  fédérer  » des souffrances et des frustrations, indépendamment des intérêts sociaux en jeu.

 

«  Toutes les luttes qui existent ne convergent pas naturellement.  » «  Il est important de fédérer un ensemble de demandes hétérogènes qui peuvent entrer en conflit les unes avec les autres, pour créer une volonté collective.  » «  [Mais] dans la mesure où «  le peuple” est hétérogène”, il faut un principe articulateur pour les fédérer.  »

 

Qui va définir ce principe  ? Comment faire pour fédérer ce cartel de mécontents, non socialement situés, et sans «  privilège ontologique  »  ? Par la remise au goût du jour de très vieilles recettes  : en premier lieu ne pas miser sur la raison (seule réellement capable de “fédérer” en vue de dégager un bien commun). Chantal Mouffe mise sur les émotions, les passions, les “affects”. Et pour conférer une apparence d’unité à ces passions, ces affects, nécessairement discordants, elle travaille à dénicher la perle rare  : un “leader charismatique” qui condenserait ces émotions en exaltation irrationnelle.

 

«  La dimension affective est très forte car les affects ont un rôle central dans la création d’un “nous”.  » «  Dans la plupart des cas, la personne d’un leader joue un rôle important. Elle permet au “nous” de se cristalliser autour d’affects communs, de s’identifier à un signifiant hégémonique.  »

 

On conçoit que pour parvenir à cette “identification”, il faut rejeter toute conception de la démocratie se fondant sur la capacité politique du peuple. Comme le signalait Rousseau, la capacité à se prononcer sur le contenu de la volonté générale, ne peut en effet se construire qu’en donnant toute sa place à un développement de la conscience, elle suppose un peuple institué en sujet, ayant accédé à sa majorité politique. Chantal Mouffe oppose à cette conception de la démocratie (pouvoir effectif du peuple) l’idée d’une démocratie radicale, non délibérative. La délibération n’a-t-elle pas pour vice essentiel de faire appel à la raison. Radicale, cette démocratie sera transversale, fondant la pseudo unité du “nous” sur des revendications “sociétales”, aptes à faire communier bourgeois et prolétaires, en dépit du fait que ces classes s’opposent dans leur “essence” sociale. 

Quel est le but de cette démocratie transversale  ? Ici le discours est peu explicite. On apprend qu’il est question de changer «  les rapports de pouvoir  ». S’agirait-il de substituer au pouvoir en place un «  leader charismatique  » avec ses vieilles et jeunes gardes  ? Cela est plus que suggéré. Il n’est pas question de s’attaquer à la racine des rapports sociaux capitalistes, plutôt de viser une prise de pouvoir pour “occuper la place” sans mettre fin aux rapports capitalistes. Ce que l’on peut traduire de façon lapidaire par la formule «  Dégage  !  ».

II – Le bouleversement des repères historiques et politiques

1 novembre 2018

Dans une situation troublée se multiplient les pêcheurs en eau trouble

Depuis une cinquantaine d’années, on parle de Nouveaux Mouvements Sociaux. Cela vaut-il pour dire qu’auparavant existaient “d’anciens mouvements sociaux”  ? De quoi s’agit-il exactement  ?

Il semble que les “anciens mouvements sociaux” désignent ce qu’on appelait mouvement social tout court, plus simplement mouvement ouvrier, voire lutte de classes. Si l’on se rapporte à la formulation nouveaux mouvements, doit-on en déduire que la lutte de classes se rapporterait désormais à d’anciens enjeux sociaux, désormais résolus  ? Les références aux mots mouvement ouvrier, classe sociale, lutte de classe — au sens historique du terme — devraient dès lors être considérés comme obsolètes, périmées.

La formulation Nouveaux Mouvements Sociaux en effet ne se réfère pas à des enjeux de classe. Elle s’applique à des protestations et manifestations diverses, légitimes ou non, dont on ignore les contenus sociaux, les forces de classes qu’ils mobilisent (ceci, même lorsqu’on évoque le mouvement de «  catégories sociales nouvelles  » ou de «  nouveaux salariés  », pour “faire comme si” on était “marxiste”). L’inventaire de ces nouveaux mouvements sociaux est inépuisable  : féminisme plus ou moins radicalisé, fondamentalisme écologiste, revendications LGBT, antiracistes et antispecistes, ligues Vegan  ; révolte “des banlieues”, dissidence des Indigènes de la République, appels pour la défense de multiples “droits” segmentaires, du “mariage homosexuel”, à l’euthanasie ou à la PMA, etc., rassemblements catégoriels prétendant à l’universalité, etc.

On assiste à la mise en branle, en continu, de diverses catégories “d’Indignés” et “d’Insoumis”, de “discriminés”, sortis de leurs gonds, aux intérêts et visées contradictoires. La réalité sociale ne s’ordonne plus en fonction d’antagonismes liée à des substrats sociaux, c’est une peu «  la lutte de tous contre tous  », et dans le cadre de cette lutte, la constitution de niches selon les espèces, les genres, les communautés, les “origines”, se combattant les unes les autres, hors tout critère de classe. On peut sur cette base faire “communier” —  ce ne sont là que des exemples  — de grandes bourgeoises et les ouvrières qu’elles exploitent, des bobos férus d’écologie et des agriculteurs en difficulté, à l’affût d’un marché de niche qui les préserverait de la ruine.

Dans le contexte d’une désorganisation du mouvement populaire, chaque fraction de la population tend alors, parfois au nom de la “convergence des luttes” ou de l’intérêt public, à se constituer en factions, défendant becs et ongles leur propre cause, au détriment d’autres catégories, au premier chef de la “désuète” classe ouvrière, pourtant toujours à la source de la production des richesses sociales. Finalement, chaque individu, chaque catégorie, chaque “communauté” revendique le droit de “voir midi à sa porte” et d’imposer sa vision aux autres. Chacun, chacune, réclame «  le droit de choisir sa vie  », fût-ce au prix de l’écrasement des plus vulnérables économiquement et socialement. On est dans le capitalisme, et on le sait, le capitalisme c’est «  la loi de la jungle  », avec des renards libres de «  choisir leur vie  » dans le poulailler “libre”.

De façon périodique il est vrai, des “anciens mouvements sociaux” s’efforcent de regagner du terrain, par des mobilisations et grèves, s’inscrivant encore peu ou prou dans la lignée de ce que l’on appelait le “mouvement ouvrier”, au sens historique du terme. Des mouvements d’agriculteurs ou de petits producteurs surviennent aussi, dont on saisit aisément les enjeux sociaux. Ces mobilisations, quand elles parviennent à créer un écho, ne concernent pas en général la classe ouvrière (ouvriers et employés ordinaires), non par ce que cette classe aurait cessé d’exister (elle demeure majoritaire), mais parce que ses membres, soumis de plein fouet à l’incertitude des lendemains, ne peuvent s’accorder ce luxe dans la conjoncture actuelle.

Lorsque le régime capitalisme entre dans une crise généralisée, l’efflorescence de mécontentements et de mécontents de tous ordres est certes compréhensible. La question demeure toutefois de saisir la signification sociale de ce bouillonnement et les buts visés par les divers protagonistes. On doit aussi se demander pourquoi des organisations censées se situer “à gauche” privilégient des protestations et modes de groupement hors des tout critère de classe, plutôt que d’organiser et relayer les luttes de ceux qui subissent au premier chef les effets du régime capitaliste. Les mobilisations dites “sociétales” ou “transversales” (transversales en termes de classes) semblent se présenter comme les seules légitimes. Au sein d’une telle fusion entre intérêts de classes antagoniques, nul doute que la classe la plus forte l’emportera nécessairement. 

Si l’on s’efforce de penser historiquement, en se reportant 80 ans en arrière, on assiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à un “retournement” de phases s’amorçant dans la conjoncture des années 70 du siècle dernier. Ce retournement tient aux transformations des conditions économiques et à une relative modification de la composition des classes. Cette modification toutefois ne concerne que la part relative des différentes catégories sociales, elle n’affecte pas la structure des classes. Nous sommes toujours dans le capitalisme. Il y a toujours une classe exploiteuse et des classes exploitées, toutes les catégories intermédiaires vivent toujours, d’une façon ou d’une autre, des valeurs créées dans la base économique par les classes populaires. Ce qui a changé dans son principe, c’est la place accordée à ces classes dans le domaine politique.

Il y a une cinquantaine d’années, les organisations politiques censées agir pour la défense des intérêts immédiats et historiques de la classe ouvrière, et plus largement du peuple, ne mettaient pas au premier plan les nouveaux mouvements sociaux. La place prééminente de la classe ouvrière pour orienter la lutte d’ensemble, bien que déjà combattue, prévalait encore. Non par choix, non par “égoïsme” ou “privilège” de classe, mais pour des motifs qui tiennent à la nécessaire disposition des forces de classes dans le mode capitaliste de production et d’échange. Seule l’union de lutte, politiquement et historiquement “orientée” par la classe ouvrière (ici au sens large) se révèle en effet capable de conduire jusqu’à son terme la lutte d’ensemble pour la transformation de toute la société, son émancipation à l’égard des effets destructeurs sans cesse reconduits au sein de ce mode de production.

Les nouveaux mouvements sociaux, portés par les “nouveaux” courants de gauche, et de droite, occupent aujourd’hui la scène politique. Il est plus que jamais question «  d’écarter  » le “privilège” [sic] que constituait la «  centralité ouvrière  », au profit des fameux nouveaux mouvements sociaux  : féminisme, lutte contre les discriminations et l’homophobie, antiracisme, mouvement écologiste, etc. On peut ainsi faire convivialement communier des classes aux intérêts et visées sociales contradictoires. Diverses fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) y font leur beurre, imaginant sauver leurs mises, avec l’aide si possible —  on n’est pas sectaire  — d’un ralliement de forces ouvrières. À ce titre, comme l’indique Chantal Mouffe, les “nouveaux mouvements” «  doivent tenir compte des luttes ouvrières  ».

Les limites de “l’embellie” dans le domaine économique

1 novembre 2018

Dans un récent numéro d’Alternatives économiques (L’état de l’économie 2018), plusieurs articles faisaient état d’un léger mieux en France et en Europe, détaillant les points forts et les points faibles de la “reprise économique”. Les données regroupées signalaient que le dynamisme économique restait fragile et que, pour l’essentiel, il ne coïncidait pas avec une amélioration des conditions de vie des classes et personnes les plus soumises à ce que l’on pourrait appeler «  la vie à l’incertain  ». «  L’embellie  » actuelle, soulignait l’éditorialiste, posait la nécessité d’accélérer les réformes structurelles déjà engagées pour que l’Europe puisse rendre durable cette relative amélioration.

Reconquête d’un dynamisme économique ou menace d’un nouveau plongeon”  ?

Selon l’éditorial, l’année 2018 avait démarré avec de bonnes nouvelles  : «  la croissance mondiale s’est accélérée l’an dernier  : elle est passée de 3,2% en 2016 à 3,6% en 2017 et 2018 pourrait être encore meilleure […]. La zone euro en profite cette fois avec une croissance calée autour de 2%. Un mouvement que rejoint désormais la France  ». Les statistiques de l’INSEE montraient que le chômage était en baisse. De 10,3% de la population active en 2013 au point le plus fort de la crise, le chômage est passé à 9% en 2018. C’est relativement mieux. Des analyses établissent un redémarrage de la demande intérieure  : «  elle a retrouvé son niveau d’avant crise de 2008  ». Les spécialistes étaient aussi très optimistes sur la reprise de la consommation des ménages, notant la croissance du PIB.

Mais pour combien de temps  ?

Le mensuel explique que pour le maintien de cette embellie dans la durée, le gouvernement français a engagé des mesures  : «  les entreprises sont soutenues par la poursuite de la baisse de la fiscalité avec 8 milliards d’allégements en 2018  », ainsi que par le versement exceptionnel de 5 milliards cette année, en prévision des baisses de prélèvements obligatoires, dépenses financées par des économies sur les dépenses publiques. En prévision, ou déjà en cours de réalisation, des mesures devaient être prises pour la réduction de la taxation du capital, un contrôle accru des dépenses de santé, etc. 

On note à cet égard que les effets redistributifs des mesures fiscales mises en place par les gouvernements actuels et précédents (réforme de l’ISF, Prélèvement forfaitaire unique) «  favorisent les 2% des ménages les plus riches, 42% de l’ensemble des gains fiscaux seront captés par les 5% des ménages les plus aisés  ». Pour les ménages les plus modestes, «  la revalorisation des minima sociaux ne compensera pas la fiscalité indirecte  » (CSG, taxation du tabac, des énergies). La répartition des gains fiscaux entre les différents groupes sociaux paraît donc inégalitaire.

Toutefois, selon Xavier Ragot, président de l’OFCE, «  l’économie respire car nous avons arrêté d’appuyer sur le frein  ». S’il ne fallait qu’appuyer sur l’accélérateur, ou aller en roue libre, pour que l’on évite une crise, tout irait au mieux dans le meilleur des mondes  ! et sans rien changer à la “logique” anarchique du capitalisme  ! Le président de l’OFCE fait cependant part de «  divergences importantes au sein de la zone euro [qui] pourraient éclater au grand jour à l’occasion de la prochaine crise économique ou politique  ». La perspective d’un nouvel épisode de la crise ne semble pas se poser en tant que simple hypothèse, elle paraît relever de l’évidence. L’économie aurait donc seulement pris une inspiration avant de replonger, en espérant ne pas aller au fond.

L’Europe  : Diversité heureuse ou développement des antagonismes  ?

Comme ça va mieux pour l’instant, il faut faire durer le plaisir. Les auteurs admettent que la question de la pérennité de “l’embellie” économique se pose cependant. Il faudrait «  engager des réformes pour consolider son avenir  » déclare Jérôme Creel directeur du département des études de l’OFCE et professeur à l’ESCP Europe. «  Des réformes  : battre le fer pendant qu’il fait beau  » titre encore un des articles. Car outre les réformes qu’a entrepris la France, des négociations avec les 27 autres pays membres de la zone sont engagées. On voudrait que la planète Europe scrutée par les économistes soit Une. Mais les désaccords entre pays membres de la zone euro remettent ce désir de stabilité en cause  : «  Les vingt-huit sont divisés sur la marche à suivre  ». Les intérêts économiques et politiques divergents des puissances concurrentes s’affrontent. 

De plus, le suivi strict des quatre règles budgétaires de l’UE reste difficile à respecter et les risques financiers qui menacent la cohésion entre les États membres impossibles à dompter, même si des vœux pieux sont formulés par la Commission  : la répartition des risques économiques entre chaque pays, une meilleure gestion économique des crises par le biais d’un Fond Monétaire Européen, constituerait «  une capacité budgétaire pour une croissance durable, la compétitivité, la cohésion et la sécurité, un soutien à l’investissement public en cas de crise  ».

Pourtant, la volonté de disposer d’un parfait alignement des planètes ne peut stopper les lois destructrices dans le chaos du mode de production capitaliste, tel qu’il s’impose au sein des différents pays. Nos spécialistes, subventionnés par l’UE, souhaiteraient voir l’Europe unie. Elle ne l’est pas et elle ne peut pas l’être. 

Que faire alors  ? Les spécialistes aspirent à une «  prise de conscience  », à une volonté de cohérence économique. «  Les États membres ont assoupli la législation anticartel qui les fragilisait  », ils ont permis un regroupement entre firmes européennes pour faire face à la concurrence mondiale. Il faut des «  champions européens pour tenir bon  ». Des rapprochements de firmes ont permis «  un découpage du secteur des transports  : le ferroviaire aux Allemands, le naval aux Italiens, l’aéronautique aux Français  ». Tout cela sans nul doute dans la communion enthousiaste de puissances en rivalité  !

Le songe et la réalité

«  Stabilisation économique  », «  croissance  », «  l’économie respire  », «  redresser notre potentiel productif  », voilà tout un champ lexical qui laisserait n’importe quel demandeur d’emploi, disons, dubitatif. On apprend que le chômage reste endémique, que les emplois mal payés se multiplient ainsi que les temps partiels subis, et que les inégalités sociales et la pauvreté se sont accrues.

En France, le taux de chômeurs au sens du BIT s’élevait à 9,2% à la mi 2017. Pour rendre comparable le taux de chômage avec les autres pays, les instituts statistiques appliquent la définition du BIT  : «  est considérée comme chômeuse, une personne sans travail, disponible dans les deux semaines (ce qui exclut les indisponibilités temporaires pour maladie par exemple) et recherchant activement un emploi  ». Un chômeur de longue durée (plus d’un an) n’effectuant plus de démarche active n’est plus considéré comme chômeur. Il entre dans ce qui est appelé «  halo du chômage  » (5,1%). De même la définition stricte du chômage exclut les personnes qui travaillent à temps partiel subi. Une personne à mi-temps par exemple qui n’a pas trouvé un temps plein est aussi une personne au chômage à mi-temps non comptabilisée dans les statistiques, mais représentant 5,2% de la population active. Si l’on considère les chômeurs, les désinscrits et les personnes au chômage partiel, on arrive à un total de sous-emploi de 19,5%.

Le niveau de vie est aussi à prendre en considération. Pour la première fois depuis 50 ans qu’il est mesuré, on constate sa diminution (à peu près pour tout le monde), mais de manière inégale au cours de sept années consécutives (2008-2015). Le dixième le plus pauvre de la population a, quant à lui, subi la plus forte baisse. Pour les 6,2 millions de personnes qu’il représente, le revenu moyen a reculé de 4,4% passant de 720€ mensuel à 690€ (alors que 1015€/mois est la somme considérée comme le seuil de pauvreté). Toujours dans la période 2008-2015 la proportion de personnes en dessous de ce seuil est passé de 13% à 14,2%. Pour l’essentiel de cette progression, 750 000 personnes sont en situation de grande pauvreté (niveau de vie inférieur à 846€/mois). Non seulement le nombre de pauvres a augmenté, mais ils sont de plus en plus pauvres. Depuis 2008 on en comptabilise un million de plus, ce qui fait un total de près de 9 millions de pauvres (dont près de 3 millions de moins de 18 ans). 

Le dynamisme économique serait-il porteur de stabilité pour nous, pauvres terriens  ? Selon Denis Clerc, économiste, fondateur d’Alternatives économiques, au cours de la période considérée, l’emploi s’est rétracté face à une démographie en augmentation. De 2014 à 2015 le chômage avait légèrement baissé, mais il a augmenté sur la période 2008-2015, avec «  une dégradation de la qualité moyenne de l’emploi  ». Les contrats à durée indéterminée (CDI) ont diminués (-560 000), ils sont remplacés par des contrats à durée déterminée (CDD), des emplois non-salariés et des emplois à temps partiels.

Les diplômes pour obtenir un emploi «  sont toujours nécessaires mais de moins en moins suffisants  ». La qualification des emplois ne s’élève pas au même rythme que celle du nombre des travailleurs. Il y a une intensification de la concurrence scolaire. Le niveau de diplôme ne cesse de s’élever et pour certains, la fréquentation de l’université ne leur a pas permis d’éviter l’usine voire le chômage, nourrissant un sentiment de déclassement. 21,7% de personnes âgées de 30 à 59 ans ont connu une mobilité sociale descendante contre 23,9% qui ont connu une mobilité ascendante par rapport à leurs pères.

***

Depuis les années 70 du siècle dernier, on a vu se succéder des crises de plus en plus rapprochées, jusqu’à la crise générale du capitalisme amorcée en 2008, dont les effets ne se sont pas résorbés. Dans ce contexte, les classes qui n’ont à vendre que leur force de travail, et qui peinent maintenant à lui trouver preneur, ne peuvent bénéficier d’une amélioration de leurs conditions de vie sur le long terme. Une embellie, faut-il le rappeler, n’est qu’une éclaircie dans un ciel d’orage.

Au sein du tumulte, des technocrates épaulés de spécialistes, réunis sous forme de conseil d’administration, font et défont en idée les rouages de l’économie, pour tenter de maîtriser l’anarchie du mode de production capitaliste. En vain, car ils ne peuvent pas, dans le cadre de ce régime, «  prendre le mal à la racine  ».

Le mouvement “Nuit debout” (2016). Un phénomène de “déclassement”  au sein de catégories sociales supérieures

1 novembre 2018

Cette contribution prend appui sur un article de la Revue française de science politique (n°4 – 2017), «  Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout, Place de la République.  »

Dans la foulée des manifestations du printemps 2016, contre la réforme du code du travail, le mouvement connu sous le nom de Nuit debout a consisté, en un rassemblement durable de population, Place de la République à Paris, à partir du 31 mai. Des Assemblées générales, des concerts, des commissions de travail sur des sujets nombreux et disparates y furent organisés, propices ou non à la “convergence des luttes”. Un des mots d’ordre était le refus de la “précarité’”.

Des observateurs plus ou moins bienveillants, ont évoqué le contenu “social” de ces rassemblements  : phénomènes de “déclassement social”, ou “d’entre soi de privilégiés qui ignorent le vrai prolétariat”, ou encore “d’attroupements de marginaux”. 

L’article de la Revue française de science politique met au premier plan la notion de déclassement comme clé de compréhension de Nuit debout, et une tendance de fond  : les difficultés d’insertion professionnelle de nombre de catégories de diplômés, phénomène au demeurant sectoriel à Nuit debout, les présents étant issus de secteurs d’emploi en crise, on comptait beaucoup de “créatifs culturels”, au recrutement concentré en Ile-de-France, ce qui rend compte des limites d’extension du mouvement et le type de “sociabilité” spécifique du rassemblement.

Analyse sociale des participants à Nuit debout

Sur la base d’une enquête sur le lieu même, les auteurs proposent une ‘“sociographie” des participants. Ils notent que les classes populaires sont peu représentées (on compte cependant des employés). Les classes supérieures et diverses catégories en voie de déclassement sont surreprésentées. On observe aussi la présence de quelques SDF. Le “déclassement” se présente ici sous forme d’un décalage entre le diplôme (obtenu ou visé) et la situation sur le marché du travail, décalage qui s’est amorcé dans les années 80, avec l’expansion du nombre d’accédants aux études supérieures [80% d’une génération au niveau bac], décalage qui s’est aggravé avec l’extension des périodes de récession et de crise (1993-2008).

À Nuit debout, bien que peu présent dans les débats, l’aspect sectoriel du phénomène de déclassement est particulièrement notable, il concerne plus spécialement les secteurs de la culture, des sciences humaines, des médias, un peu moins ceux de l’informatique et de l’associatif. Ce facteur peut éclairer la forme spécifique de la mobilisation, présumée “conviviale”, sur la base de sociabilités amicales et professionnelles, plutôt que par la grève ou la manifestation de masse.

Si on compare la composition de Nuit debout avec celle de la population française, on constate une surreprésentation des catégorie diplômées (2/3 de post-bac contre 1/3 pour l’ensemble de la population). Les cadres et fils de cadres sont surreprésentés. Il s’agit d’une population majoritairement issue de catégories sociales supérieures (avec faible représentation des cadres commerciaux). Les ouvriers, employés de commerce et de la fonction publique, sont peu présents. 

On note cependant la vulnérabilité sociale de cette population, avec des taux importants de diplômés chômeurs et de chômeurs diplômés. Contrairement à l’idée que l’on se fait parfois de la difficulté qu’ont les chômeurs à se mobiliser, on a affaire ici à des chômeurs enclins à se mobiliser.

Les fins de mois difficiles touchent 40% de l’échantillon, soit autant que dans la population française, pourtant beaucoup moins diplômée, surtout faute d’insertion professionnelle stable pour ces catégories. Malgré les diplômes et l’origine sociale, les “deboutistes” ne sont donc pas tous favorisés ou privilégiés. 

La grande pauvreté était aussi présente à Nuit debout, mais très minoritaire (7,5%)  : SDF, squatteurs, migrants et sans-papiers, plutôt attentifs à la commission “nomades” et au stand de Droit au Logement (DAL), une des organisations à l’initiative du mouvement. À noter que cette “grande pauvreté” était aussi présente aux États-Unis en 2011, lors du mouvement Occupy Wall street. 

Un phénomène de “déclassement” au sein des catégories sociales supérieures

Selon les auteurs, le mouvement Nuit debout est à considérer sous le prisme du déclassement, la propension à la contestation qui en découle ressort de la précarisation du marché du travail, qui touche non seulement les catégories populaires, mais aussi les cadres et diplômés de certains secteurs professionnels. Ce processus de précarisation et la contestation qu’elle suscite est commune aux pays au sein desquels la scolarisation se prolonge, dans un contexte de récession (Jaurès en faisait déjà état à la fin du XIXe siècle). La multiplication des diplômés par rapport aux débouchés crée un sentiment de frustration et d’injustice. La situation sociale de ces diplômés n’est pas conforme à leurs espérances, leurs diplômes sont dévalués. Les récessions de 1993 et 2008 n’ont eu qu’un effet accélérateur. 

Les auteurs établissent une distinction entre trois catégories de déclassés au sein du mouvement  : 

— Ceux qui font partie des professions intermédiaires du secteur public, de la santé et du travail social (dont animateurs, éducateurs, infirmiers, enseignants au collège). Ils sont largement syndiqués et militants, souvent leurs parents l’étaient aussi [continuation de Mai 68, Parti communiste, réseaux associatifs]. Ils étaient surtout présents à la commission “Éducation debout”. Cette catégorie était déjà bien présente dans les mouvements alter mondialistes. 

— La catégorie des diplômés chômeurs surreprésentée. L’enquête distingue entre ceux qui sont en reprise d’étude, ceux qui les ont interrompues, ceux qui en sortent juste et cherchent un premier emploi, ceux qui font des petits boulots, ceux qui aspirent aux arts ou au journalisme, et les immigrés à diplôme étranger. Cette catégorie est peu syndiquée, elle a peu manifesté contre la loi travail, elle participe beaucoup à des associations, comme à Nuit debout, avec présence souvent quotidienne, notamment à des “commissions”. Ils disposent d’une relative disponibilité, et d’une certaine proximité avec les questions politiques, du fait d’études et de diplômes presque tous en sciences humaines.

— La catégorie des “petites mains” du monde artistique et des medias (techniciens, assistants photographes, traducteurs, correcteurs, ouvreuses…). Ils sont en chômage intermittent, ils ont reçu une formation artistique ou en sciences humaines. Comme la catégorie précédente, ils sont non syndiqués, mais engagés dans le monde associatif. Ce sont des intermittents, des indépendants, et surtout salariés. Leur “déclassement” est de type sectoriel.

La dimension sectorielle de Nuit debout est flagrante si l’on prend en considération les appartenances des présents. La moitié est issue du monde de l’art, de l’enseignement notamment supérieur, puis des médias, de l’associatif et du numérique. Cette composition ressemble d’ailleurs à celle du contre sommet du G8 en 2001, en moins militant et moins international. 

On doit à cet égard considérer que ces secteurs sont en crise depuis deux décennies, face à des mutations de fond (réforme de statuts et de financement), et face à l’expansion scolaire qui, dans le contexte économique et social, crée les conditions d’une concurrence à l’université et pour l’emploi. Le vivier de mobilisation est d’autant plus important que ces secteurs dépendent surtout de fonds publics, qui se sont asséchés. Il en résulte un sentiment d’abandon à l’égard des représentants politiques de tout bord. Ces secteurs portent sur la place publique leurs luttes sectorielles et leurs réseaux militants.

On retrouve aussi à Nuit debout, une partie des milieux qui protestaient contre l’affront de la “Manif pour tous”, dont les valeurs se présentent comme radicalement opposées. Le besoin de mobilisation pourrait aussi, selon les auteurs, résulter des chocs politiques associés aux attentats de novembre 2015.

Si l’on s’intéresse maintenant aux milieux de recrutement on constate que le réseau des initiateurs du mouvement correspond pour bonne partie à celui des noyaux organisateurs de ces secteurs, même si le sens donné à la mobilisation n’était pas déterminé d’avance par ces noyaux. Plus généralement, Nuit debout constitue un lieu de sociabilité professionnelle entre personnes du même secteur, qui n’ont pas toujours l’occasion de se croiser. L’intérêt et l’amplification qui ont été accordés à cette mobilisation relève sans doute de mobiles directement professionnels, s’agissant de journalistes ou universitaires spécialistes des mouvements sociaux. Le sujet était en outre “à portée de métro’” amplifiant le succès médiatique. La “sociabilité” mise en scène pouvait flatter divers milieux, tous ceux qui rêvent de faire “faire de la politique autrement”, de manière festive, avec ouverture d’un large “marché aux idées”. Pour autant, Nuit debout n’a pas bénéficié de l’audience espérée dans l’ensemble de la population. La difficulté d’extension du mouvement aux classes populaires de même que son essoufflement ne paraissent pas résulter d’un défaut d’organisation, mais de la spécificité de sa composition sociale et de sa concentration sectorielle et géographique (Paris et l’Ile-de-France), principal lieu de recrutement des participants.

Pour conclure, on peut savoir gré aux auteurs d’avoir analysé le mouvement Nuit debout au prisme du “déclassement”, en tenant compte de ses spécificités sectorielles. Cette analyse, nécessairement partielle, n’épuise pas bien évidemment la question plus générale du bouleversement des situations et repères de classes dans une période de déconstitution historique des sociétés capitalistes.

Retour généralisé aux conditions de vie “à l’incertain” Une régression historique

1 novembre 2018

L’ouvrage de Camille Peugny Le déclassement (Grasset, 2009) date déjà d’une dizaine d’années. Il n’en présente pas moins des données intéressantes concernant les processus de déclassement social, en cours en France depuis le “tournant” des années 70, et ses possibles répercussions sur les processus d’organisation et les luttes des classes sociales.

L’auteur propose une définition du déclassement en fonction du rapport entre profession des parents et profession des enfants  : «  Est déclassé tout individu qui ne parvient pas à maintenir la position sociale de ses parents  ». Ce processus de déclassement, qui affecte les enfants de cadres et cadres supérieurs, s’inscrit dans la durée historique, marquant un “retournement de situation”, par rapport à la période précédente, dite des Trente Glorieuses. Au cours de cette période, se manifestait une tendance à la mobilité sociale ascendante pour un certain nombre d’enfants des classes populaires. Et jusque dans les années 80, les cas d’ascension sociale étaient encore nombreux [1].

Pendant la période de reconstruction d’après-guerre en effet, il avait fallu reconstruire, il y avait nécessité forte de main d’œuvre qualifiée. Dans ce contexte, l’école semblait à même de contribuer à la formation de cette main d’œuvre, conduisant à réduire la barrière entre l’origine sociale des individus et la possibilité d’ascension sociale. La “société méritocratique” se développe alors, la réussite comme l’échec s’individualisent et ne paraissent plus liés à un «  destin de classe”. Le niveau d’éducation général s’élève, le marché de l’emploi absorbe sans peine les diplômés. Jusque dans les années 60, cet essor des catégories employés et professions intermédiaires, se traduit par l’émergence d’une vaste “classe moyenne”, qui atténue le clivage entre la classe ouvrière et les classes supérieures. L’auteur parle d’une “moyennisation de la société”, d’une relative uniformisation des pratiques et des modes de vie. Bien que la base et les rapports sociaux ne se soient pas modifiés, les analyses sociales de type marxiste ne paraissent plus dès lors adaptées pour rendre compte de la structuration de la société.

La première crise de l’après-guerre vient rompre cette “moyennisation heureuse”. Un hiatus commence à se manifester entre “origine sociale” niveau d’éducation, diplômes, et possibilité de se faire une place sur la marché du travail. L’élévation sensible du niveau d’éducation s’accompagne d’une dégradation des perspectives sociales. Les enfants, même plus diplômés que leurs parents, n’ont plus de débouchés, et se retrouvent à des postes d’exécutants. Dans la France des années 2000 déjà, un fils de cadre sur quatre, et une fille sur trois, occupent une position professionnelle inférieure à celle de leur père. La fréquence de telles trajectoires ne cesse d’augmenter. En contrepoint, “l’ascenseur social” pour les enfants d’ouvriers et d’employés s’est mis “en panne”. Les perspectives de promotion sociale vers le salariat d’encadrement se referment. 

Le phénomène de déclassement et ses effets sur les attitudes politiques

Les processus de “déclassement” sont à mettre en relation avec la situation économique des années 1970. Celle-ci se présente en effet comme première grande crise depuis la guerre, et premier symptôme annonçant l’entrée du capitalisme dans une phase de crise plus générale.

Dans ce contexte historique, les trajectoires de “déclassement” ne sont pas sans répercussions pour les personnes qui y sont confrontées. Alors que dans la situation d’après-guerre, la mobilité sociale ascendante s’était accrue, on assiste au phénomène inverse, une mobilité sociale “descendante”. Les générations nées depuis les années 1960 plus diplômées que leurs aînés, ont des perspectives de stabilité et de mobilité sociale dégradées, avec des attentes plus grandes, faisant naître pour beaucoup un état de “souffrance”. Selon l’auteur, cet état est susceptible, au plan collectif, d’affecter la cohésion sociale, dans la mesure où la quantité de personnes “souffrantes” augmente. L’ouverture large de l’enseignement secondaire et supérieur et les attentes qu’il a suscitée (en contradiction avec l’état du marché de l’emploi), rendent en outre plus sensibles les effets du “déclassement”. À une «  forte aspiration sociale à la réussite, une participation honorable à la compétition scolaire  » s’oppose «  l’absence de mobilité sociale  ».

L’expérience est douloureuse, dévalorisante, elle suscite chez les individus un sentiment de frustration  : «  Les effets du sentiment de frustration sur les déclassés sont visibles dans le domaine politique  : il modèle des attitudes, des représentations, des comportements politiques  ». Au plan collectif, pour une partie des “déclassés”, un sentiment fort se fait jour  : celui d’appartenir à une génération sacrifiée. Ce sentiment influe sur les attitudes politiques. La perception d’une injustice peut déboucher sur un discours violent à l’encontre du système scolaire, accusé d’être totalement inadapté aux besoins réels de la société, mais aussi à l’encontre du système social, estimé in capable de donner à chacun “la place qu’il mérite”.

Le processus de déclassement contribue aussi à rendre les groupes sociaux plus disparates. Les déclassés alimentent des groupes sociaux dont ils ne faisaient pas partie de par leurs origines sociales. Dans le groupe ouvriers et employés, il y a des fils de cadres. Le vote de classe perd de sa signification, il n’est plus le meilleur indicateur des attitudes et opinions politiques des différentes classes et groupes sociaux. Aux votes de type “structurel” se substituent des votes “conjoncturels”, avec des “électeurs conjoncturels”. Selon l’auteur depuis les années 2000, le clivage droite/gauche associé à des enjeux de classe, a perdu de sa signification. D’un axe socio-économique, on serait passé à l’expression d’un clivage de l’espace social «  ouvert/fermé  ». 

Pour une partie de ceux qui sont dans la situation de “déclassés”, un comportement spécifique se ferait jour. Il en dégage quelques traits  : hostilité au libéralisme économique, en même temps que faible degré de préoccupation sociale, conscience aigue de la précarité de leur situation professionnelle  ; attente d’une certaine protection de la part de l’État et d’un contrôle de l’activité économique. En même temps, peu d’attachement à la fonction redistributive de l’État, s’accompagnant d’une critique de ceux qui en bénéficient, estimés responsables de leur situation. Ce discours contradictoire révélerait un mécanisme capable de rendre acceptable le sens de leur trajectoire “descendante”. La défiance à l’égard de la politique, qui constitue selon l’auteur un levier important du FN, n’aurait cependant pas spécialement d’attrait pour ces “déclassés”.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. L’auteur prend en considération deux générations d’hommes âgés de 40 ans  : ceux nés entre 1944 et 1948, et ceux nés entre 1964 et 1968. Pour la première génération, la chance d’avoir une situation professionnelle supérieure à celle des parents, le rapport était de 2,4, pour la seconde génération de 1,4.

I – Le bouleversement des conditions économiques et sociales

1 novembre 2018

On ne développera pas dans ce numéro une analyse d’ensemble des bouleversements des conditions économiques et sociales survenues depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. On en propose seulement deux aspects  : l’un concerne la déstabilisation de la situation économique depuis les années 70 et les sentiments d’insécurité qui en ont résulté, l’autre, l’ébranlement des conditions d’existence et les phénomènes de déclassement qui ont affecté nombre de catégories sociales.

Retour généralisé aux conditions de vie “à l’incertain”

Une régression historique

Robert Castel a publié en 2003 L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé  ? (éditions du Seuil). Ce livre pose la question de “l’insécurité”, sociale et civique, dans une perspective historique. Bien que l’ouvrage date d’une quinzaine d’années, il met au jour des tendances, qui, depuis, se sont largement développées.

Robert Castel constate que le sentiment généralisé d’insécurité qui se développe depuis plusieurs décennies et tend à s’amplifier, prend appui sur différentes sources d’inquiétude et menaces dont la population ne se sent pas protégée, en France comme dans la plupart des pays d’Europe occidentale. 

Ce sentiment d’insécurité peut sembler paradoxal à notre époque, dans le cadre de sociétés modernes préservées des périls vitaux les plus graves, si on les compare à ceux qui affectent la majorité des populations du monde. Si l’on se tourne vers l’histoire passée, on constate que les hommes ont été soumis à des situations d’insécurité et violence quasi continuelles, bien plus considérables qu’aujourd’hui.

Ainsi, selon Robert Castel, «  le sentiment d’insécurité n’équivaut pas à une absence de protection  ». «  Le sentiment d’insécurité est une construction historique  ». Il existerait, au cours de la période récente, un décalage entre les perceptions développées au cours de phases contrastées de l’histoire, le sentiment qu’on a bénéficié de protections, mais que s’il en existe encore, celles-ci ont été fragilisées, qu’on craint de ne plus être assuré de rien à l’avenir.

Dans d’autres conditions historiques, une grande partie de la population pouvait se trouver satisfaite d’avoir la sécurité de trouver à manger, «  le risque de la famine a été longtemps un risque réel  ». Il n’a pas totalement disparu, même si dans des pays semblables à la France ce risque a été amoindri. (À noter cependant que la peur de manger certains produits réputés cancérigènes a pu remplacer la peur de ne pas avoir à manger, surtout pour certaines catégories sociales, parmi les moins soumises à la peur de manquer.) 

L’auteur distingue dans la situation contemporaine trois principaux facteurs d’insécurisation, qui peuvent s’amalgamer «  pour entretenir cette sorte d’inflation du souci sécuritaire  »  : – l’insécurité civile – l’insécurité sociale – les «  nouveaux risques  », tels que les catastrophes nucléaires, le changement climatique, la chimie nutritionnelle, etc.

L’insécurité civile

L’insécurité civile concerne les menaces qui portent sur l’intégrité des biens et des personnes, affirmation des droits inaliénables de l’individu, tels qu’ils sont mis en cause par toute forme de violence, vols, délinquance, criminalité… L’État est chargé de combattre ce type d’insécurité avec la police et la justice. La protection de l’individu et de ses biens va de pair avec le droit de propriété, y compris la propriété de soi-même. Ce droit figure dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

«  Le premier support, surtout pour l’individu moderne, a été la propriété privée. C’est la raison pour laquelle il y a eu valorisation de la propriété, et donc une sorte de priorité donnée à sa sauvegarde.  »

Ce n’est pas la garantie de cette “sécurité civile” en tant que telle qui est à rejeter. On ne peut pas vivre en société «  si l’on vit sous la menace permanente de l’agression, du vol, du viol, de la violence physique ou de toute autre violence  ». L’application du principe peut cependant se révéler difficile. Au XVIIe siècle, Thomas Hobbes posait la nécessité d’assurer la sécurité des biens et des personnes pour éviter «  la guerre de tous contre tous  » dans un monde régi par les intérêts particuliers. Mais la réalisation par l’État d’une sécurité totale se heurte à son tour aux libertés de l’individu, problème «  présent dans toute société démocratique  ». 

“L’insécurité sociale”

L’insécurité sociale est de nature différente, vivre chaque jour “à l’incertain”, «  être à la merci du moindre aléa de l’existence  », par la maladie, un accident, le chômage, sans aucune assise sociale ou “réserve” permettant d’y faire face, de pouvoir envisager les moyens de vivre à l’avenir. «  En ce sens, on peut dire que l’insécurité sociale a été une donnée permanente de l’existence de cette partie la plus nombreuse de la population que l’on appelait autrefois le peuple  », en particulier dans le prolétariat du XIXe siècle, et sans doute bien au-delà.

La lutte contre l’insécurité sociale relève d’une autre fonction de l’État, que l’on a rapporté à partir du XXe siècle à “l’État providence” ou “État social”, plus particulièrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce type d’État se propose de réduire les risques sociaux  : assurances sociales contre la maladie, le chômage, la vieillesse «  ce risque dramatique qu’était pour le travailleur devenu vieux de ne plus pouvoir travailler alors qu’il ne disposait pas d’autres ressources  ». Le droit et la possibilité de bénéficier d’une pension de retraite ont constitué un moyen de lutte contre l’insécurité sociale, contre «  la peur, si répandue autrefois parmi le peuple, de mourir à l’hospice dans la misère  ».

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des phases historiques contrastées se sont succédé. Jusque dans les années 1960-1970, une grande part de la population a ainsi été “couverte” contre les principaux risques sociaux, «  la sécurité sociale au sens fort du mot a remplacé l’insécurité sociale pour la plupart des citoyens  ».

Robert Castel insiste sur le fait que cette “société assurancielle” n’a pas pour autant signifié société d’égalité. Elle n’a pas supprimé les grandes inégalités et disparités sociales, mais a permis de vivre dans «  une société de protection  », concernant, à quelques exceptions près, l’ensemble des citoyens. Jusqu’à la crise du milieu des années 1970, cette protection a prévalu, mais l’auteur estime que l’on peut maintenant parler d’une «  remontée de l’insécurité sociale  », un nombre croissant de gens perdent «  la sécurité qui leur donnait une assurance sur la vie, ou ne parviennent pas à l’acquérir  ». La menace constante de ne plus être certain pouvoir «  vivre de son travail  » accentue cette insécurité.

Cette nouvelle insécurité sociale en effet a commencé à concerner des gens qui travaillaient, mais aussi des gens qui ne travaillaient pas, en raison du chômage de masse et de la précarisation des situations de travail. Un chômeur de longue durée perd ses droits essentiellement rattachés à sa condition de travailleur. L’insécurité sociale au regard de l’activité professionnelle touche aussi les jeunes en quête d’emploi. Cette “galère” correspond à la version moderne de «  la vie au jour le jour  » dont abondent les récits populaires au XIXe siècle. Subsister «  de petits boulots, d’un peu d’aides sociales, d’un peu d’aides familiales – lorsqu’il y en a – et aussi parfois vivre d’un peu de délinquance  ».

L’insécurité sociale commence ainsi à toucher des gens en activité  : travailleurs pauvres, travailleurs qui ne parviennent pas à assurer les conditions d’une vie décente, travail intermittent, à temps partiel, etc, situation qui touche davantage les femmes.

L’affaiblissement des protections sociales est un aspect du phénomène de l’insécurité sociale, mais il ressort aussi des conditions générales de la vie économique. Il a une dimension sociale collective, et non pas seulement individuelle. Des groupes sociaux entiers «  décrochent  », plus spécialement les ouvriers et employés qui avaient été bien intégrés dans la société industrielle, lors des trois décennies de l’après-guerre, et dont l’avenir est maintenant compromis. 

Une première modernisation de la société française – planification, développement économique – s’était imposée après la Seconde Guerre mondiale, profitant aux catégories salariées. Des groupes sociaux, tels que petits commerçants, petits paysans, artisans, en avaient cependant été exclus. Confrontés à ce phénomène de «  dépossession sociale  », un ressentiment collectif s’était alors politiquement manifesté par le poujadisme. Dans la conjoncture de 2003, l’auteur interprète pour partie le lepénisme comme variante actualisée de ce poujadisme, en relation avec une deuxième phase de modernisation de la société française, l’européanisation, la mondialisation. Ce sont maintenant les catégories qui constituaient au sens large la classe ouvrière qui se perçoivent de la même façon “dépossédées”. Dans ce contexte, un ressentiment collectif plus général se développe, Robert Castel estime que le “racisme” peut pour partie, relever de ce sentiment.

Insécurité civile et insécurité sociale, quoique différentes, peuvent se conjuguer, si l’on considère par exemple «  le problème des banlieues  », «  des quartiers sensibles  », où peuvent coexister ces deux types d’insécurité. En règle générale en effet, les taux de délinquance (insécurité civile) y sont plus élevés, les taux de chômage aussi, de même qu’un habitat souvent dégradé, des discriminations. Mais l’État ne peut combattre avec les mêmes moyens l’insécurité civile, la délinquance et l’insécurité sociale, le chômage. Ce que l’auteur pourrait dénoncer dans les politiques des gouvernements  :

«  Ce n’est pas tant de lutter contre l’insécurité civile, à condition de garder les règles de l’État de droit, mais c’est de faire, consciemment ou inconsciemment, comme si cette lutte contre la délinquance, la recherche de la tolérance zéro, équivalait à une lutte pour l’insécurité en général  ». 

Les «  nouveaux risques  »

De “nouveaux risques” et le développement de “nouveaux” sentiments d’insécurité sont apparus au tournant du siècle, liés au développement de technologies censées menacer l’homme et la nature. Par exemple, les méfaits de l’agriculture intensive, le réchauffement climatique, les catastrophes nucléaires, etc. Ces “nouveaux risques”, se surajoutant aux précédents, aboutissent à une «  vision catastrophique de l’avenir de l’humanité  », «  assiégée  » de toute part par toutes sortes de dangers.

«  Nous sommes sur cette planète  », dit Ulrich Beck, «  comme sur un siège éjectable  ». L’avenir doit maintenant se lire «  sous le signe de la menace et du danger  », comme si nous étions réduits à l’impuissance et par là même impossibles à protéger. Il n’est pas certain que la perception de ces “nouveaux risques” affecte de façon principale les mêmes catégories sociales.

Il faut pourtant, dit Robert Castel, «  comprendre qu’on ne peut pas contrôler tous les dangers pour une raison simple qui est que la vie –  qu’il s’agisse de la vie individuelle ou de la vie sociale  – comporte toujours de l’imprévisible, et qu’aucune société ne peut se donner comme programme de sécuriser totalement l’existence humaine  ». N’adhérant pas à ce rêve d’une sécurisation totale, il ne rejette pas pour autant la volonté d’assurer à la population les protections civiles et sociales nécessaires, protection que les individus ne peuvent assurer par eux-mêmes, du seul fait que ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, sont vulnérables, étant en concurrence et mus par des intérêts particuliers. La «  compétition de tous contre tous […] ne constitue pas une société  ». Si cette compétition prédomine, on n’est plus vraiment “en société”, mais, en “état de nature”. L’état de nature comme chez Hobbes et le Rousseau du Contrat social, est sans droit et sans loi, il ressemble à une jungle. Robert Castel défend pour sa part l’État de droit (et un minimum “d’État social”), seul garde-fou contre les violences quotidiennes qui défont le lien social. C’est cela, selon lui, être protégé. (À noter que de nouvelles menaces se sont depuis développées, en relation avec le contexte international).

La propriété protège jusqu’à un certain point contre l’insécurité sociale, c’est une protection relative. Au début de l’industrialisation, et aujourd’hui encore dans certaines régions du monde, les prolétaires en proie aux lois du marché, étaient sans aucune protection, dans un état d’insécurité sociale totale. L’établissement de protections et droits sociaux, rattachés à la condition salariale, avait permis de sortir de cette situation, créant «  le socle nécessaire de la citoyenneté sociale et l’arme de la lutte contre l’insécurité sociale  ».

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes … et de s’en sortir  !

1 novembre 2018

À la fin des années 60, mon père et ma mère et leurs cinq enfants ont quitté les rivages d’une petite ville touristique pour se retrouver dans une énorme métropole ouvrière – les pieds dans le sable le matin, au pied des usines le soir. L’appel du boulot a été plus fort que celui du large. Forcément.

Je suis né dans cette métropole ouvrière, sixième et dernier de la fratrie. J’ai grandi dans cet environnement dans lequel on pouvait toujours trouver du travail dans l’usine située juste en face de celle qui vous avait viré la veille. J’ai été scolarisé avec des enfants dont seul le nom traduisait les origines (Italie, Portugal, Pologne, Maghreb) et tous assurément issus des milieux populaires. J’ai moi-même longtemps cru être fils d’ouvrier. 

Avec le recul j’ai pu constater que mon père avait pu, avec un seul salaire, assurer l’entretien d’une famille de six enfants dans une maison assez grande, posséder une voiture “familiale” pour nous emmener l’été vers la mer que nous avions quittée. Pour l’essentiel, nous n’avons jamais manqué de rien – même s’il fallait parfois revêtir les vêtements des grands frères ou manger le dimanche les bouchées à la reine confectionnées avec le reste des abats de la semaine. 

Touche-à-tout dans le domaine du bâtiment, mon père avait fini par monter et gérer une petite SARL avec deux de ses collègues. C’était bien un ouvrier. Mais socialement et économiquement il se rattachait désormais davantage à la petite bourgeoisie qu’au prolétariat. Qu’importe  ! Dans son esprit et à la maison, c’est bien les valeurs ouvrières qui prévalaient  : patience, persévérance, courage, vertus du travail, critique des patrons, haine de la fainéantise et de l’oisiveté. Mais aussi moralité, honnêteté, respect de la patrie et de la république.

Un bain politique…

«  J’ai eu six enfants, et j’en ferai six communistes  !  » avait-il dit un jour lors de l’une de ses envolées politiques ponctuant le repas dominical. Et, effectivement, tout dans notre environnement familial devait contribuer à ce noble dessein. En voici la liste  : culte des valeurs ouvrières, haine du patron, des bourgeois et plus généralement des gens “qui ont de l’argent”, abonnement à l’Humanité et à Pif gadget[1], buste de Lénine sur le buffet, disques de Jean Ferrat, des chœurs de l’Armée Rouge et des Quilapayun [2], présence dans la bibliothèque de la collection complète des Rougon-Macquart de Zola, reprise de la petite chanson se moquant du programme commun (mettant en scène «  Marchais, Mitt’rand et le p’tit Fabre [3]  » sur l’air de «  l’Empereur, sa femme et le p’tit prince  »), accueil dans notre maison d’un repas du comité de rapprochement France-RDA, passage en revue de tous (j’ai bien dit  : tous) les spectacles de danseuses folkloriques des pays de l’Est venues égayer les fêtes de Liberté et d’AvantGarde[4], écoute religieuse des émissions politiques de Georges Marchais ou du secrétaire général de la CGT, etc. Bref, tout ce qui peut expliquer qu’un petit garçon de 9 ans puisse chanter à tue-tête dans la cours de l’école un refrain se demandant «  À quoi peut bien servir en notre temps / Un jeune Républicain Indépendant  » [5], sans en comprendre un traître mot. J’ai appris bien plus tard que la crèche que nous prenions soin de mettre en place tous les ans à Noël n’a pas sa place dans la liste des «  attributs  » communistes que je viens de vous dresser…

… duquel il fallait sortir

C’est dans ce contexte que la politique est venue à moi. C’était donc à mon tour d’aller vers elle  ! En effet, être baigné dans un tel environnement (très marqué PCF) n’était pas forcément l’idéal pour y parvenir. Est-ce qu’on fait de la politique parce qu’on a vu Higelin à la fête de l’Huma  ? Ou parce qu’on s’est noté deux-trois répliques de Marchais (ou de Herzog [6], ou de Hue) entendues à la télé  ? Il m’a bien fallu admettre que non.

Admettre aussi que mon environnement politique familial m’avait plutôt enferré dans une sorte de “posture communiste”, de “catéchisme” dans lequel celui qui a raison est systématiquement celui qui est bien “encarté”, au PCF ou à la CGT en l’occurrence. Alors bien évidemment qu’il ne faut pas tout renier. J’ai au moins grandi dans la conscience que le sort des classes populaires était indigne et qu’il est légitime de vouloir changer les choses, et surtout que «  quelque chose ne tournait pas bien rond  » dans la société.

Une rencontre décisive

La vie est faite de rencontres qui peuvent changer les choses et c’est précisément l’une d’entre elles qui m’a fait ré-entrer, en quelque sorte, en politique. Elle s’est faite autour d’un atelier théâtre. On nous proposait de réfléchir au contexte politique et historique dans lequel la pièce que nous devions jouer avait été écrite. La démarche était pour le moins nouvelle pour moi  : réfléchir, étudier et analyser le contexte pour mieux comprendre ce qu’on allait jouer, comment on allait le jouer, pourquoi la pièce avait été écrite de cette façon.

Très vite ce type de travail de réflexion est sorti du seul cadre théâtral. Il est vrai que chercher à “refaire le monde” m’intéressait davantage que de savoir comment jouer un personnage de Brecht  ! En marge de ces groupes de travail, les discussions politiques allaient bon train –  nous étions alors en pleine campagne de la présidentielle de 1981. Lors de l’une de ces discussions, un hurluberlu (comment pouvais-je le qualifier autrement au moment des faits  !) m’a annoncé que l’élection éventuelle de Mitterrand ne changerait rien au sort de la France ou à celui des ouvriers. Dans le contexte d’espoir que suscitait la perspective de voir un socialiste à la tête de l’État, un tel propos ne pouvait que me sidérer. «  C’est un gauchiste  !  », avait dit Thérèse du groupe théâtre… Peut-être. 

Mais n’empêche  ! Le propos s’appuyait (d’après son auteur) sur une analyse de la situation générale qui concluait invariablement que le résultat de cette élection ne changerait rien fondamentalement.

Je n’ai pas attendu de savoir si mon hurluberlu avait raison – qui pourrait en douter aujourd’hui  ? – pour vouloir creuser d’autres questions  : comment arriver à une telle conclusion, comment savoir, comment anticiper, comment prévoir, que faut-il souhaiter de mieux pour la société, comment s’en donner les moyens. Pour résumer, comment faire de la politique vraiment  ? “Comment  ?” Puisque j’ai toujours eu l’impression d’avoir la réponse au “pourquoi  ?” Simplement «  parce que quelque chose ne tourne pas rond  » dans la société. C’est un bon début. 

Une jeunesse arrogante

Mais les débuts sont souvent chaotiques. Cette rencontre décisive m’a amené vers une activité de réflexion militante clairement communiste. La découverte de textes d’auteurs comme Marx ou ceux issus d’analyses plus contemporaines comme celles de Germinal – véritables “révélations” [7] pour moi – a eu un double effet. D’abord positif, celui de nourrir ma curiosité. Mais aussi catastrophique, celui d’accroître mon empressement teinté d’arrogance. Je me revois prompt à prêcher la bonne parole en brandissant des ouvrages (dont j’avais à peine compris le titre) au nez de camarades bien plus âgés et expérimentés que moi en politique, mais qui étaient restés dans le giron du PCF… Ça m’est passé très vite heureusement. Il est parfaitement inutile de passer d’un “catéchisme” à un autre en croyant détenir une vérité. Rien n’est simple dès qu’il s’agit de changer vraiment les choses. Et c’est pourtant bien ce qu’il faut essayer de faire, avec humilité. Pas à pas. En sachant que rien ne se fera tout seul et que, malgré nos efforts, il faudra s’armer de patience.

J’ai alors compris que les personnes que je côtoyais autour de la publication Germinal me permettaient de faire de la politique autrement. À savoir constater d’abord et avant tout que les choses sont complexes, en matière historique, sociale ou politique. Qu’elles exigent méthode et travail pour leur compréhension. Qu’un travail de militant uniquement tourné vers les revendications immédiates ne peut suffire. Que les phénomènes du monde sont connaissables à condition d’en analyser les conditions et les causes. Que cette connaissance doit être diffusée dans les classes populaires pour que chacun comprenne que le sort fait au peuple n’est pas une fatalité. Sans comprendre cela, difficile d’avoir une action militante efficace ou de ne pas tomber dans la désillusion quand la période devient moins propice au militantisme politique.

Une illusion perdue

Est-ce ce qui est arrivé à mon père  ? Je ne sais pas. Mais je sais qu’à la fin de sa vie il ne voulait plus parler de politique ou même en entendre parler. «  Ce n’est pas pour nous. Ce n’est pas nous qui décidons. Ça nous passe au-dessus. Ça nous dépasse.  » En l’espace de 30 ans le militant communiste qu’il était ne croyait même plus en la possibilité d’avoir une prise quelconque sur les choses.

C’est bien compréhensible. Combien avant lui sont morts désespérés de ne pas avoir vu les choses changer, au point de douter de leurs convictions  ? Combien avant lui ont pu regretter que les changements de périodes (et a fortiori d’époques) ne se mesurent pas à l’échelle de leur propre vie  ? Combien, avec lui, ont connu le déclin effarant des organisations de représentation de la classe ouvrière et la non moins effarante propagande qui vise à décrédibiliser la perspective communiste  ?

Un peuple aux oubliettes  ?

De nos jours on pourrait conclure comme le faisait mon père à la fin de sa vie que la politique «  nous passe au-dessus  ». Que le peuple «  ne décide pas  ». Le constat n’est pas faux. D’autres vont même plus loin que ce triste constat et semblent s’en réjouir en avançant l’idée que le peuple n’est pas capable de décider ou qu’il fait les mauvais choix les rares fois où on le sollicite [8]. Le peuple «  qui vote mal  » serait ainsi responsable de tout  : Hitler en 1933, et aujourd’hui Trump, le Brexit, Marine Le Pen, la montée du “populisme” en Europe, le racisme, etc. Bientôt on reprochera au peuple de manger de la viande et de se déplacer en voiture au lieu de préserver la vie animale et de faire du vélo. Comme les aristocrates qui moquaient les “gueux” sous l’Ancien Régime, les classes dirigeantes et moyennes actuelles semblent vouloir cacher ces nouveaux “gueux”, ce peuple – particulièrement ses couches les plus populaires – qui leur fait honte.

Une conviction.

Pourtant, si je fais de la politique c’est parce je ne suis pas d’accord avec ce constat et que j’ai la conviction que c’est précisément à ces “gueux” qu’il faut redonner de la visibilité et de la crédibilité historiques. Que c’est bien pour le peuple et par le peuple que la société doit changer, dans l’intérêt de l’ensemble de la société.

Si je fais de la politique autrement, c’est parce que Germinal, mes camarades et toutes les activités qui gravitent autour de ce journal – publications d’analyses, atelier d’écriture, conférences – m’aident depuis plus de 25 ans à essayer de comprendre comment on peut s’y prendre. Comment, dans l’histoire, des changements durables ou non ont pu s’opérer dans le sens d’une amélioration du sort des classes populaires et si ces expériences peuvent nourrir nos espoirs d’aujourd’hui. Mais aussi, malheureusement, à savoir analyser les périodes de nets reculs de ces espoirs populaires (période dans laquelle nous sommes aujourd’hui) et qui pourrait bien nous conduire à préparer des «  replis en ordre serré  » pour mieux repartir de l’avant. 

Cette aide m’est précieuse. Et même si je continue à faire le constat, comme à mes tout débuts, que «  quelque chose ne tourne pas bien rond  » dans la société, je crois commencer à comprendre pourquoi.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Hebdomadaire pour enfants mettant notamment en scène Pif le chien, création de José Cabrero Arnal (1909-1982), apparu pour la première fois en 1948 dans l’Humanité. Réfugié espagnol et ancien de Mathausen.
  2. 2. Groupe musical chilien opposé à Pinochet, exilé après 1973.
  3. 3. Robert Fabre, président du mouvement des radicaux de gauche, l’un des signataires du programme commun de l’Union de la gauche avec Georges Marchais et François Mitterrand.
  4. 4. Liberté, journal lié au PCF du Nord et fondé à la libération. Avant-garde, journal du Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF).
  5. 5. Tiré de «  un jeune  », chanson de Jean Ferrat se moquant du parti des républicains indépendants de Giscard.
  6. 6. Philippe Herzog, tête de liste du PCF aux élections européennes de 1989.
  7. 7. “Révélation” non pas au sens religieux du terme mais au sens de  : «  ce qui apparaît brusquement comme une connaissance nouvelle, un principe d’explication.  » 
  8. 8. Outre les nombreux cas de désaveux de consultations référendaires (sur l’Europe, Notre-Dame-des-Landes, bientôt celle du Brexit  ?), certains, comme Aymeric Caron, journaliste, auteur et créateur du Rassemblement des écologistes pour le vivant (REV), proposent un «  permis de vote  » (à l’instar du permis de conduire) qui permettrait de vérifier les connaissances du votant au moment du vote par un petit QCM. Dans un autre registre assez proche, voilà ce qu’on pouvait lire dans Télérama à la suite de la décision du président Macron d’abandonner le projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes  : «  les opposants ont su élargir la résistance, mettre en avant une expertise citoyenne capable de convaincre à la fois le gouvernement et une majorité de Français. […] La montée des périls environnementaux remue les sociétés. Elle n’affaiblit pas la démocratie, et la rend plus riche, plus complexe, contraignant la majorité à écouter les minorités qui ne se satisfont pas d’un simple devoir électoral.  » Autrement dit, une démocratie «  riche et complexe  » serait celle qui «  contraint la majorité  » à se plier à “l’expertise” des minorités. Minorité savante contre majorité présumée ignorante.

Le phénomène « gilets jaunes » dans son contexte. La dissolution des repères historiques et politiques des classes populaires depuis un demi siècle

1 novembre 2018

Pour saisir la signification socio-politique du phénomène “gilets jaunes”, il est nécessaire de situer cette mobilisation dans une perspective historique, plus spécialement au regard de la structuration (ou déstructuration) de l’ensemble de la société politique et des mouvements populaires.

Si l’on considère les mouvements populaires dans la durée historique en France, on constate que depuis la Révolution française et les révolutions du XIXe siècle, ce mouvement s’était constitué en fonction de repères et d’une orientation historique générale, qui depuis une cinquantaine d’années, semblent s’être évanouis, ou avoir été activement déconstitués.

Quels étaient ces orientations, ces repères  ? En schématisant, on pourrait dire qu’ils reposaient sur le postulat d’une histoire orientée vers le progrès, en dépit des vicissitudes et inévitables reflux de luttes sociales de longue durée. Ce progrès se posait comme bénéfique tant pour les classes populaires que pour la société dans son ensemble. En fonction de cette orientation historique, il ne se concevait pas de façon utopique comme susceptible de prévaloir au sein du capitalisme lui-même, mais sur la base de la résolution des contradictions internes de ce régime économique, seule à même de mettre fin à son fonctionnement anarchique, à ses effets destructeurs, sur la société en général, sur les classes laborieuses en particulier. Une finalité historique se trouvait posée  : l’instauration d’un autre régime économique, se constituant sur un nouveau fondement économique, un mode socialiste (vraiment social) de production et d’échange.

La réalisation d’un telle transformation se concevait comme achèvement d’une lutte historique de longue durée entre classes aux intérêts historiques antagoniques  :

 

— entre celles qui, principales productrices des richesses sociales, subissaient de plein fouet les effets des antagonismes du régime capitaliste  : le prolétariat orientant et entraînant d’autres catégories populaires,

— et, celles qui en tiraient peu ou prou avantage lors des périodes fastes  : la classe bourgeoise, grande ou moyenne, en ses diverses fractions.

 

Selon la formulation marxiste, dans le cours de cette transformation générale, le “rôle historique” du prolétariat [classe la plus continûment soumise aux effets ravageurs du capitalisme] se fondait sur une analyse des contradictions économiques fondamentales que recèle ce régime de production. La classe ouvrière (à comprendre au sens large), en vertu de la place qu’elle occupait au sein des rapports sociaux, se révélait seule capable de jouer un rôle d’orientation générale pour la réalisation, jusqu’à son terme, d’une finalité d’ordre historique  : mettre effectivement fin au régime capitaliste, instaurer le socialisme, ceci, non pas pour son seul bien propre, mais pour celui de toute la société. 

LA DISSOLUTION DES REPÈRES DE CLASSES [1]

Bien évidemment, les différents courants et catégories de population, y compris au sein de la classe ouvrière, ne partageaient pas tous, avec opiniâtreté, la visée d’un tel objectif. Les perspectives générales de la lutte ne s’en posaient pas moins en toute visibilité face à l’ensemble de la société. Et, depuis plus d’un siècle, la classe ouvrière avait conquis plein droit de cité dans la sphère politique.

En dépit de l’adversité, de reculs, flottements périodiques, de telles perspectives et repères se sont maintenus jusque dans les années 60 du siècle dernier, dans le cadre de la formation historique de la France. Certes des courants politiques contraires se sont manifestés dans le même temps dans l’ensemble de la société. Ces courants pouvaient exposer les intérêts et visées particulières de catégories sociales, dites “moyennes” (petite et moyenne bourgeoisie, ancienne et “nouvelle”). Séparés d’une orientation historique générale, de tels intérêts ne peuvent cependant exposer que des objectifs catégoriels immédiats en concurrence  : conserver, ou reconquérir la place qui la classe bourgeoise avait pu leur accorder pour préserver son régime économique. Pendant longtemps ces courants se sont positionnés, ou ont feint de se positionner, sur le terrain du socialisme, de la classe ouvrière, du moins tant que celle-ci disposait encore d’une position semi-hégémonique.

L’effacement de la position centrale de la classe ouvrière et des perspectives qu’elle offrait à toute la société, ont conduit à effacer ou disloquer les repères historiques du mouvement social dans son ensemble. Pour autant, les classes et courants qui expriment les attentes de catégories “intermédiaires” (entre bourgeoisie et prolétariat), ne peuvent parvenir à exercer un rôle dirigeant sur la scène politique, et viser à terme le bien de toute la société.

Les événements de Mai 68, survenus au cours d’une période au cours de laquelle se sont manifestés les prodromes d’une nouvelle grande crise du régime capitaliste, de troubles internationaux, économiques, financiers et monétaires, marquèrent à cet égard un “tournant” quant à l’orientation générale du mouvement social. Si le “moment 68” a pu être considéré comme “révolutionnaire”, notamment par un certain nombre de catégories petites bourgeoises “nouvelles”, on doit s’interroger sur la signification sociale effective de ce “moment” dans l’histoire, sur son “caractère de classe”, pour partie double, sur le sens de la succession d’événements et de tendances à la régression économique, politique, sociale, idéologique, qui sont survenues depuis.

Peut-on parler de révolution au sens plein du terme à propos de 1968, si l’on tient compte du contexte et du contenu des revendications  ? Ce mouvement a-t-il mis fin au régime capitaliste, aux désordres périodiques qu’il porte en lui (à l’échelle mondiale)  ? Non. A-t-il été suivi, ceci à l’échelle du monde, d’une amélioration de la situation, économique, politique, pour la société dans son ensemble, pour les classes populaires en particulier  ? Non. S’est-il ouvert sur des perspectives claires pour l’avenir  ? A-t-il permis la construction de repères pour comprendre les données de la situation, orienter la pratique politique, «  savoir où on en est  » «  où on va  », ce qu’il est possible d’envisager pour l’avenir  ? Non.

Si l’on mène l’enquête [2] auprès de citoyens ordinaires (pour la plupart non militants ou idéologues), il ne semble pas que le “moment 68” se présente comme véritablement révolutionnaire. On constate que même parmi ceux qui, estimaient que ses effets devaient s’être révélés bénéfiques, l’insistance est plutôt portée sur l’aggravation de la situation économique et politique à partir des années 70-80  : fermetures d’entreprises, licenciements, chômage, perte de possibilités de se projeter dans l’avenir, etc. Et, si l’on compare les conditions générales du mouvement des classes populaires, entre les années qui précèdent 1968 et aujourd’hui, on constate que les orientations historiques et politiques, les repères qui animaient ce mouvement —  et par suite celui de l’ensemble de la société  — ont été anéantis, laissant place à une incertitude généralisée sur le présent et l’avenir, à des mobilisations non structurées au regard de visées historiques.

Disqualification de la classe ouvrière et de toute perspective historique 

La dissolution des orientations et repères de classe ne s’est pas opérée ouvertement, du moins dans un premier temps. En France, André Gorz, fut un des premiers, en 1980, à en formuler de façon explicite une théorisation, dans son ouvrage Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme. Selon lui, et le mouvement de 68 l’aurait attesté, le prolétariat se trouvait désormais disqualifié en tant que classe révolutionnaire. Ceci du fait de la passivité qui s’impose aux ouvriers dans le procès immédiat de production face à la logique du capitalisme. Ainsi, pour cet auteur, le prolétariat, les ouvriers ordinaires, ne pouvaient pas «  participer à des luttes sociales tenant en échec la classe dominante et la domination de l’appareil d’État  ». Il convenait ainsi de substituer à cette “ancienne” classe révolutionnaire les revendications d’une nouvelle “non classe”, se positionnant hors de la contradiction bourgeoisie/prolétariat. À l’analyse de classes au regard de la place occupée au sein des rapports de production et d’échange, se trouvait substituée une analyse en termes de domination, où, de fait, se trouvait mise au premier plan la prééminence des catégories petite et moyennes bourgeoises de type “nouveau”.

La lutte devait donc maintenant, selon André Gorz, se mener dans le cadre de “nouveaux rapports sociaux”, se focalisant sur des critères de domination et non plus d’exploitation ou de changement de régime économique. Elle devait être menée de façon transversale, recevant son orientation de la «  non classe  » [3] des «  non travailleurs  ». Le non travail lui-même [le chômage] devait se trouver valorisé, étant par nature “anticapitaliste”, alors que la «  revendication du plein emploi  » était au contraire présumée relever de la “logique capitaliste”. La “non classe” rebelle au travail, incarnait ainsi «  la dissolution de la société  », et visait en outre à clore toute possibilité d’un développement historique tourné au progrès.

«  Il ne s’agit donc plus de savoir où nous allons, ni d’épouser les lois immanentes du mouvement historique. Nous n’allons nulle part, l’histoire n’a pas de sens.  »

Les “Nouveaux Mouvements Sociaux” contre le “privilège” historique de la classe ouvrière

Dans un premier temps, l’effacement des visées historiques de la classe ouvrière incluant ses alliances avec des catégories petites bourgeoises du secteur productif et marchand, put bénéficier aux classes moyennes “nouvelles” cherchant à affermir leur places, statuts et avantages spécifiques au sein du régime capitaliste. Dans le cadre des “nouveaux” rapports sociaux, André Gorz fut un des premiers à mettre sur le devant de la scène les thèmes “transclasses” (dont la lutte écologiste), ceci contre la prévalence des luttes effectivement sociales. Les thèses de cet auteur furent par la suite largement reprises et développées. Quand cela s’avérait nécessaire, la disqualification politique du prolétariat (ou classe ouvrière) mais aussi de la petite bourgeoisie traditionnelle du secteur productif et marchand put se présenter sous des travestis, au moyen de quelques vocables de substitution  : «  nouvelle classe ouvrière  », «  nouveaux salariés  », «  prolétariat non traditionnel  », etc. Il s’agissait bien pourtant pour l’auteur de prendre la relève du «  mouvement ouvrier déclinant  », du «  vieux mouvement social de la révolution prolétarienne  » au profit de ces “nouvelles classes”.

Le flambeau des nouveaux rapports sociaux et des nouveaux mouvements sociaux fut repris et développé, indépendamment de tout substrat social (base de toute véritable analyse de classes), ceci bien que le terme de «  lutte de classes  » puisse continuer à être mobilisé. N’ayant plus de support concret au sein des rapports capitalistes, ces nouveaux mouvements étaient supposés «  se construire de par leur mouvement même  », sans base matérielle capable de leur conférer la qualité de véritables sujets. Constitués en fonction de visées transversales, et non plus en fonction de substrats sociaux, au moyen du critère indéfiniment extensible celui de domination, ces nouveaux modes de mobilisation, tel que, Michel Foucault parmi les premiers les spécifia, peuvent ainsi concerner, hors critère de classe, le combat des femmes contre la domination masculine, des enfants contre la domination des parents, la lutte contre la domination de l’administration étatique sur les genres de vie (plus spécialement au regard des préférences sexuelles), contre la domination de la politique carcérale sur les prisonniers, etc. Par la suite, la liste sera étendue à l’infini, tendant à poser les luttes à fondement social, comme secondaires ou illégitimes. Les luttes proprement ouvrières, mais aussi celles de nombre de catégories sociales productives et marchandes se sont ainsi trouvées dépossédées de toute initiative, au profit d’un conglomérat de catégories sociales “moyennes” (petite et moyenne bourgeoisie de type nouveau).

Ces thèses, élaborées entre les années 60 et 70, se répandirent et furent développées, de conserve avec celles portant sur les nouveaux mouvements sociaux. Elles furent progressivement intégrées dans les programmes des différents partis, en premier lieu par les partis de gauche. Les mots, ouvriers, classe ouvrière, pouvaient continuer à être requis, à titre d’antiques fétiches, lorsque les protagonistes des nouveaux mouvements sociaux se trouvaient contraints de chercher leur appui. Plus récemment, Chantal Mouffe, inspiratrice de Podemos ou du Parti des Insoumis (Mélenchon) apporta sa contribution. À l’instar d’André Gorz, elle s’indigne de la prééminence politique autrefois accordée à la classe ouvrière dans l’orientation des luttes sociales, prééminence qualifiée de “privilège”. 

Caractère de classe des “Nouveaux Mouvement Sociaux”.

Selon leurs théoriciens, les nouveaux rapports sociaux, comme les nouveaux mouvements sociaux, les classes elles-mêmes et leurs rapports d’opposition, tels qu’ils relèvent de la base économique du capitalisme, n’en sont pas moins toujours à l’œuvre, les rapports économiques fondamentaux du capitalisme ordonnent toujours, de façon essentielle, les sociétés où règne ce mode de production et d’échange.

On pourrait dire des Nouveaux Mouvements Sociaux qu’ils sont “transclasses”. Ce serait abusif. De fait, ils s’adressent prioritairement à des populations qui ne peuvent ressortir de la «  classe ouvrière  », ni de la petite bourgeoisie du secteur productif et marchand. Pour caractériser la nature sociale de ces nouveaux mouvements, il serait sans doute excessif de prétendre que ce qui ne relève pas de la «  classe ouvrière  » relève nécessairement des “nouvelles classes bourgeoises” (grande et moyenne et petite) en ses diverses factions. Sans aller jusque là, on doit reconnaître que ce n’est pas seulement le repère “classe ouvrière” qu’on tend à effacer, mais aussi tout repère se référant aux intérêts objectifs des diverses classes et catégories sociales, à la structure de classe et aux finalités historiques que chacune d’elle est susceptible de viser.

 

UN PRÉSENT SANS DEVENIR LISIBLE

 

S’associant aux troubles, à l’état de chaos, qui règnent dans le monde, la perte des repères comme des perspectives historiques qui guidaient le mouvement populaire, ont contribué à rendre toujours plus opaques le présent et l’avenir, ceci pour l’ensemble de la société et les classes qui la composent. Aussi bien, depuis plusieurs décennies, s’exprime un sentiment de désarroi, d’incertitude, qui gagne toute la société. Après la crise de 2008, la séquence des élections de 2017 au dénouement imprévu, ont encore renforcé ce sentiment. 

«  Où on va, on ne sait pas  »  ; «  on n’est jamais sur de rien, ce qui va se passer  »  ; «  j’ai l’impression de ne rien comprendre de la situation, déjà maintenant et après…  ».

Pour les catégories sociales dites “moyennes” ou “intermédiaires” du secteur marchand, anciennes et nouvelles, cette opacité s’avère totale. Les deux classes à capacité hégémonique des sociétés modernes, la bourgeoisie, et le prolétariat ne disposant plus, ni l’une ni l’autre, d’une capacité de maîtrise du devenir de la société dans son ensemble et par conséquent d’orientations générales à faire prévaloir face aux autres classes. Ceci à l’échelle de l’ensemble du monde.

Ainsi, Christine Lagarde, directrice du FMI (Fonds Monétaire International), a parlé, lors de la réunion annuelle de cette institution (octobre 2018) d’un «  niveau d’incertitude jamais vu  » s’agissant de l’économie mondiale. Elle a dans le même temps déploré qu’au regard du passé [grande crise du capitalisme], beaucoup de responsables politiques aient été saisis «  d’amnésie collective  ». Les représentants des classes au pouvoir, ceux qui disposent de données générales sur l’économie et la politique du monde, qui détiennent certains des ressorts qui autorisent à agir sur sa marche, se révèlent eux-mêmes incertains quand à son devenir. Comment alors les citoyens ordinaires, ceux dont la vue peut difficilement s’élever au-dessus de leurs conditions immédiates d’existence, pourraient-ils y voir plus clair, avancer avec certitude.

Doit-on se limiter à condamner la myopie, l’aveuglement de ceux qui se trouvent dans des conditions favorables pour voir de plus haut et donc plus loin que nous-mêmes. Jusqu’à un certain point sans doute, mais on doit aussi considérer qu’ils sont eux-mêmes, du moins s’agissant de leur capacité d’anticipation du futur, livrés à l’incertitude, dans l’incapacité de maîtriser le devenir. On ne peut toutefois imputer à des individus ou à un “système” politique, tous les maux qui ressortent des contradictions inhérentes à un régime social, le capitalisme. Bien qu’il existe des périodes “d’accalmie”, l’absence de toute certitude quand au présent et l’avenir, se trouve en effet au fondement même de la “logique” qui régit ce régime, de son caractère “absurde”, tel que les premiers socialistes non utopiques du XIXe siècle français l’avaient dévoilée. 

 

Le capitalisme et la vie à l’incertain

 

L’incertitude quant au présent et à l’avenir qui régit aujourd’hui la population de l’ensemble du monde et ceux qui sont censés le gouverner, s’expose de façon diversifiée au niveau des individus, des groupes sociaux, avec plus ou moins d’intensité selon les conjonctures. Les repères de classe, tels que rapportés aux rapports sociaux fondamentaux du capitalisme, n’en conservent pas moins toute leur importance. 

On peut dire à cet égard que “l’incertain” régit de façon constante ceux que l’on appelait les prolétaires (ouvriers, employés, sans statuts protecteurs), ceux qui ne disposent pour toute propriété que de leur force de travail, et qui ne peuvent toujours trouver à la “vendre”.

Le sort était un peu moins fluctuant, précaire, pour ceux qui disposaient de quelque propriété, quelques moyens privés leur permettant de mettre en œuvre leur travail, sans toutefois pouvoir vivre de leurs agios ou rentes (artisans, agriculteurs, petits commerçants). Périodiquement cependant ces catégories se trouvent elles aussi dépossédées et ne parviennent plus à pouvoir «  vivre dignement  », «  vivre de leur travail  », comme ils le disent eux-mêmes. D’autres encore, parmi les nouvelles catégories qui avaient investi le secteur marchand, ont vu leurs espoirs anéantis, comme leur souhaits d’accéder à un certain statut social, une certain niveau d’aisance, avec les effets de la crise de 2008, dont ils n’avaient nullement pressenti l’inéluctabilité.

Ceux qui disposent d’un titre de propriété lié à leur fonction dans la dépendance de l’État [service public, “nouveaux salariés”] ont été longtemps plus assurés du lendemain dans la durée, se souciant principalement de défendre leur mis, sans toujours se soucier du bien de l’ensemble de la société. Leur sort n’en est pas moins lié à la “bonne santé” de leur État, donc à une création suffisante de valeur dans la base économique de la société. Si cette richesse se tarit, si l’endettement public ne parvient plus à être asséché, ils peuvent eux aussi, avec la faillite de leur protecteur, et de la base matérielle qui l’alimente, se trouver livrés à l’incertain.

Les conditions de vie à l’incertain sont vraies pour toute une époque dans les sociétés où domine le mode de production capitaliste. Elles sont plus ou moins affirmées selon les catégories sociales, les régions du monde, les périodes historiques. Toutefois, les classes bourgeoises des diverses formations nationales, quelles que puissent être leur propres souhaits ou vouloirs propres, sont elles-mêmes soumises à la “logique” anarchique de ce régime économique et à la crainte d’une révolte des peuples. Pour toute l’époque où s’impose le capitalisme, on doit cependant distinguer des périodes et des phases. D’où l’importance de toujours situer historiquement les orientations politiques à faire prévaloir, savoir que faire et ce qu’il est possible de faire, aussi bien dans l’immédiat qu’en perspective historique.

 

PENSER HISTORIQUEMENT

 

Penser historiquement, c’est s’efforcer de penser tout à la fois la continuité du mouvement historique d’ensemble, et dans ce cadre, la succession chaotique (ou cahoteuse) de différentes périodes et phases  : définir les traits structurels permanents, qui, pour toute une époque, déterminent le mouvement historique général, et analyser de façon concrète les traits particuliers, fluctuants, qui spécifient ces différentes périodes, phases, conjonctures.

Les époques peuvent être caractérisées par les caractères généraux des rapports économiques qui tendent à prévaloir dans un pays donné et plus largement dans le monde, en termes de rapports sociaux et de contradictions sociales, de classes, antagoniques ou non. En schématisant, l’époque contemporaine, qui, à partir du XIXe siècle, tend à s’imposer dans une partie du monde, s’affirme comme époque du capitalisme. Bien avant Marx, les socialistes non utopiques avaient mis au jour l’anarchie sociale, “l’absurdité”, que recèle ce régime économique et la nécessité de son dépassement par un autre régime économique, vraiment social. L’époque contemporaine est marquée sur le long terme par cette contradiction, qui sur le plan social et politique, ne se manifeste par seulement par une lutte d’ordre historique entre prolétariat et bourgeoisie, mais aussi par de multiples luttes immédiates entre diverses catégories, chacune d’entre elles tendant à faire prévaloir ce qu’elle considèrent comme ses “droits”.

La lutte de classes toutefois en tant que lutte de nature historique, ne peut être conçue comme simple rapport de forces, bras de fer immédiat entre ouvriers et patronat, entre les diverses catégories intermédiaires” en concurrence, ou entre les salariés et l’État. 

Nous n’avons pas changé d’époque, nous sommes toujours dans le capitalisme, sans avoir modifié les rapports sociaux fondamentaux du capitalisme et la structure de classes qui y correspond. Or, les contradictions du capitalisme ne peuvent se trouver effectivement résorbées tant que sa base économique se maintient. Du point de vue de l’histoire générale, cela signifie que la résolution de ces contradictions passe par la suppression de ce qui est au fondement de sa “logique” anarchique. Toutefois, dans la conjoncture présente, la prééminence de l’orientation des luttes populaires par la classe ouvrière n’est plus. Privés d’orientation générale, les nouveaux mouvements sociaux comme les mobilisations de diverses catégories intermédiaires des secteurs privés et marchands, n’ont pas pour vocation de mettre fin aux contradictions fondamentales du capitalisme. Ils sont le plus souvent tournés vers le retour illusoire à un passé idéalisé  : celui d’une classe bourgeoise disposant encore de moyens aptes à satisfaire successivement les différentes “classes moyennes”, (ce qui pouvait se manifester dans une alternance droite/gauche).

Rétablir le possible historique sans l’identifier au possible immédiat

Dire que nous n’avons pas changé d’époque ni de rapports sociaux, ne signifie pas qu’on puisse et qu’il faille à chaque moment en appeler à la révolution, sans tenir compte de ce qui est historiquement possible, des conditions réelles de chaque époque, phase, conjoncture particulières. Et surtout en s’imaginant que tout combat contre le pouvoir en place est une lutte effectivement révolutionnaire, capable de mettre à bas le régime économique. Et lors même que serait visée une révolution véritable, on ne peut pas poser la fin du capitalisme, sans que ces conditions à court et moyen terme soient pour autant réunies.

L’orientation politique ne consiste pas à se prononcer sur le seul désirable. On ne peut pas refaire la Révolution française ou la révolution russe hors de ses conditions, quand bien même on le souhaite vivement. On ne peut pas prôner une réédition du Programme de la résistance indépendamment des conditions qui en avaient rendu la réalisation possible. Plus généralement, on ne peut pas confondre la disposition des forces de classe lors des périodes de relatif progrès social et lors de périodes d’indéniable régression. 

Au sein d’une même époque, différentes périodes et phases se succèdent en effet, faisant varier les conditions au sein desquelles se déroulent les mouvements sociaux et si l’on veut la lutte des classes. Il faut, ainsi que le préconisait Gramsci, se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation. Dans l’histoire moderne du capitalisme, on peut repérer de telles successions  : phases de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Il y a une cinquantaine d’années, les données de la situation n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Après la Libération et la période de reconstruction, l’économie reprenait vigueur, bénéficiant à des degrés divers à l’ensemble de la société. La classe ouvrière détenait une partie de l’initiative en matière politique, elle disposait d’une capacité d’orientation sur le mouvement des classes populaires. Il y avait encore la perception d’un devenir de transformation possible pour l’ensemble de la société. Il n’en est plus de même aujourd’hui, ce que chacun peut percevoir. L’idée d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente est d’ailleurs fréquemment exposée, notamment au sein des classes populaires. On aurait «  changé de période  », c’en serait fini de la relative prospérité de l’après-guerre, qui avait permis l’accession à un certain confort, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude.

Le constat de l’entrée dans une phase de régression, en gestation depuis plusieurs décennies se fait jour, pour certains en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.

«  On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans  »  ; «  On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain  »  ; «  c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise  ».

Les «  crises profondes et durables  » du capitalisme peuvent signaler, selon Gramsci, le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre, passage qui n’annonce pas un mieux pour le court terme. En raison de la crise profonde qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, on ne peut exclure un tel retournement de tendance, à plus ou moins long terme. Il ne pourra se révéler favorable aux classes populaires, et plus généralement à la société, que si les orientations historiques et repères politiques ont été reconstruits. 

Tout, dans la conjoncture présente semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple.

Le fait que le capitalisme ait perdu de sa légitimité historique ne se présente pas pour l’heure comme favorable à une “revanche” de la classe ouvrière et des catégories sociales dépossédées de leurs ambitions ou de leurs statuts. La classe bourgeoise, en ses diverses fractions, se trouve pour sa part incapable de maîtriser la situation. Elle ne parvient plus à maîtriser le devenir des sociétés en France et ailleurs dans le monde. Ce qui, comme lors de l’entre-deux-guerres, peut déboucher, sur des menées politiques aventureuses, plus destructrices encore. Ceci d’autant plus que le prolétariat et les classes populaires, les organisations censées conduire leur mouvement, ne sont plus dans la capacité d’assurer un rôle d’orientation générale. Le danger de captation des mécontentements par des courants politiques séditieux, sous un vocabulaire anti-capitaliste, révolutionnaire, pseudo populaire, pseudo souverainiste, est au plus haut. On ne peut dans ces conditions exclure la possibilité de processus de fascisation, de droite et de gauche, qui comme dans l’entre-deux-guerres, n’arboreront pas nécessairement dans un premier temps une figure repoussante.

«  Tout régresse, tout semble perdu  »  ; «  on est bien faibles pour pouvoir changer les choses  »  ; «  la société à changer est un problème tellement gigantesque.  »

Faisant suite aux précédentes crises générales (début du XXe siècle et crise de 1929), la grande crise, manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées  : contradictions entre classes, contradictions entre puissances capitalistes, celles-ci menant une nouvelle fois le monde à un surcroît d’effets destructeurs. On ne peut plus dès lors parler, du moins pour le court et moyen terme, d’une période historique allant dans le sens du progrès en général et populaire en particulier.

C’est en fonction de ces données structurantes que l’on peut sans doute analyser et caractériser le phénomène “gilets jaunes” et les raisons de la mobilisation d’une partie des catégories sociales “intermédiaires”, de type ancien et moderne, parmi celles qui se jugent dépossédées de leurs droits particuliers.

Une réorientation des luttes populaires est-elle possible  ?

Ces considérations, que l’on peut juger pessimistes, sont autant d’appels à la réorientation historique, sans laquelle il ne peut y avoir de réorganisation politique. Dans l’histoire, la classe ouvrière, le peuple, se sont plusieurs fois trouvés dans l’impossibilité de remplir leur rôle historique. Leur capacité d’initiative s’est pourtant toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. En dépit de l’anarchie qui s’expose dans la plupart des mobilisations contemporaines, les bases d’une réorganisation du mouvement populaire, aujourd’hui inapparentes, enfouies, n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés. Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître. Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes. Ce n’est que sur la base de ces aspirations que peuvent prendre sens les revendications d’égalité sociale, d’égalité politique, l’exigence de «  pouvoir vivre  » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs de tout citoyen, de pouvoir «  vivre de son travail  », de ne plus être soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. 

C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement ouvrier et populaire peut se reconstruire, se réorganiser, s’unifier, pour affronter la situation actuelle de régression, de barbarie, de guerre. Toutefois, pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative historique, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique, marqué tant par la prééminence des nouveaux mouvements sociaux que par celle de mobilisations anarchiques de catégories dépossédées de leurs statuts. Nous devons travailler à reconstruire les repères sociaux et politiques, restituant le moment présent dans le droit fil du mouvement socialiste historique, tel qu’il fut précocement formalisé dans le sillage de la Révolution française.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Dans Germinal, les mots de classes populaires, classe ouvrière, prolétariat, peuple, sont fréquemment utilisés. Des lecteurs attentifs souhaiteraient que leurs significations respectives soient plus précisément distinguées. En outre, pour certains, seuls les termes de « classe ouvrière » ou « prolétariat » leur paraissent conformes à la théorie de Marx. On notera d’abord qu’au sein de l’œuvre de Marx, ces mots (comme d’ailleurs ceux de bourgeoisie ou de capitaliste) ne sont pas véritablement “conceptualisés” le plus souvent, mais rapportés à leur sens commun, leur portée théorique se saisissant en fonction de leurs valeurs d’emploi respectives et au regard de la structure d’ensemble des rapports sociaux au sein de laquelle ils s’insèrent. Dans un prochain numéro, Germinal proposera quelques précisions sur l’usage de ces différents termes, en fonction de semblables principes.
  2. 2. Voir les données de cette enquête dans les Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 62-63, 2008.
  3. 3. Cette “non classe”, extérieure au prolétariat, ne s’en inscrit pas moins en tant que classe au sein des rapports capitalistes, en tant que consommatrice de valeurs crées dans la production. De sorte qu’il s’agit bien pour Gorz, de maintenir « une sphère de la nécessité », c’est-à-dire des « activités qui sont matériellement nécessaires au fonctionnement de la société en tant que système matériel », maintenir les hommes qui font fonctionner la matérialité de la société, c’est-à-dire des ouvriers, leur position devant cependant rester subalterne dans le champ politique. Par ailleurs, la nouvelle “non classe” du “non-travail” pourvue de “non repères” n’en vise pas moins à conquérir l’hégémonie. De façon implicite, Gorz tend ainsi à la situer en tant que fraction de la classe bourgeoise, se préoccupant de conquérir pour elle-même la domination : « le pouvoir ne peut être pris que par une classe déjà dominante dans les faits. »

Révolution Russe

25 mars 2018


Que faire en politique ? Voir, Vouloir, Pouvoir…

6 janvier 2018

Il faut travailler à reconstruire les repères pour s’orienter et redonner des perspectives générales afin de se prendre en main.
Comment sortir de ce marasme dans lequel nous sommes et ainsi renouer avec l’espoir d’un monde meilleur ?

LECTURES – Alice Gérard, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

1 octobre 2017

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution.

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques.

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au xixe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

La IIIe République, ou la Révolution française devenue institution du pouvoir bourgeois

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.
L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).
On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes.

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État.

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans.

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis.

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment.

Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor.

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée.

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers.

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard.

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945)

Première guerre mondiale et ses répercussions.

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne).

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du xixe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques.

On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

Feuilleton (à suivre) – I – Aux commencements du processus révolutionnaire russe

1 octobre 2017

ocessus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées.

Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne [1], en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble.

Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste.

La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.
La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impliquait

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. ocessus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

    Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées.

    Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne {{1}}, en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

    La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

    De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble.

    Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

    Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste.

    La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.
    La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impli

Alice GÉRARD, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

1 octobre 2017

Collection Questions d’Histoire, 1970. Flammarion

 

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution. 

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques. 

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au XIXe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

 

LA IIIe RÉPUBLIQUE, OU LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DEVENUE INSTITUTION DU POUVOIR BOURGEOIS 

 

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.

L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).

On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes. 

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État. 

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans. 

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis. 

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment. Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor. 

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée. 

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers. 

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard. 

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945). Première guerre mondiale et ses répercussions. 

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne). 

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du XIXe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques. On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

Feuilleton (à suivre) – I – Aux commencements du processus révolutionnaire russe

1 octobre 2017

Le processus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées. 

Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne [1], en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble. Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste. 

La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.

La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impliquait.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 1875, est fondée à Odessa l’Union des ouvriers de la Russie méridionale, vite détruite par le gouvernement tsariste. En 1878, à Saint Petersbourg, se constitue l’Union des ouvriers russes du Nord, comptant environ deux cent membres et autant de sympathisants. Par ses objectifs et son programme, cette Union s’apparentait déjà au mouvement socialiste marxiste des autres pays européens. Son initiateur, Obnorski, avait vécu à l’étranger et s’était familiarisé avec l’activité des organisations socialistes. Le but final était la révolution socialiste, et le but moins lointain « le renversement du régime politique et économique de l’État [tsariste] ». L’organisation fut elle aussi détruite.

Jacques Saoul – Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste.

1 octobre 2017

Tome I, Éditions Charlot, (1946)

Témoin de la révolution russe, participant actif aux côtés des bolcheviks lors de cette révolution et de la guerre civile, puis au sein de l’Internationale communiste, Jacques Sadoul a proposé plusieurs ouvrages sur la révolution russe, où il salue cet évènement historique fondateur : Notes sur la révolution bolchevique (1919), Quarante lettres de Jacques Sadoul (1922) traitant de la guerre civile et enfin Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste (Tome 1, 1946).

Cet ouvrage vise à restituer la longue histoire de la Russie, de ses révolutions et de la construction socialiste en URSS. L’analyse du processus d’édification s’arrête en 1928, le Tome 2, L’URSS, premier État socialiste, qui aborde la période des succès économiques (plans quinquennaux) et militaires (victoire sur l’Allemagne du IIIe Reich au prix des plus grands sacrifices, reconstruction de l’économie), ne sera pas publié.

Par son exposé général, l’auteur établit que le processus révolutionnaire russe est à comprendre dans la durée, produit de tout un développement historique dans des conditions spécifiques propres à la Russie. La révolution de 1917 ne peut ainsi être analysée comme un simple coup d’État, à l’instigation d’une poignée de terroristes enragés.

L’exposé de Jaques Sadoul se présente comme une suite de paragraphes disposés dans un ordre chronologique. Les grands moments de basculement du processus de formation historique de la Russie, sont rappelés, sur la base de l’historiographie classique de la Russie, sans négliger les relations que cette puissance a pu entretenir avec de grandes tendances et mouvements de l’histoire mondiale. L’ouvrage présente ainsi un intérêt propre. Beaucoup d’ouvrages consacrés à la révolution russe ne considèrent en effet que la séquence qui s’ouvre après Octobre 1917. D’autres, au contraire, ne portent attention qu’à l’histoire spécifique de la Russie, la phase révolutionnaire n’en constituant qu’un appendice, examiné sous le seul angle de cette histoire 1. Dans l’un et l’autre cas, le processus révolutionnaire et sa signification historique propre, son caractère universel, ne se présentent que comme un épiphénomène, une simple parenthèse dans l’histoire.

1. C’est sous cet angle que Georges Sokoloff considère le processus révolutionnaire, dans son Retard russe [voir fiche de lecture].

Jacques SADOUL Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste

1 octobre 2017

Tome I, Éditions Charlot, (1946)

 

Témoin de la révolution russe, participant actif aux côtés des bolcheviks lors de cette révolution et de la guerre civile, puis au sein de l’Internationale communiste, Jacques Sadoul a proposé plusieurs ouvrages sur la révolution russe, où il salue cet évènement historique fondateur : Notes sur la révolution bolchevique (1919), Quarante lettres de Jacques Sadoul (1922) traitant de la guerre civile et enfin Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste (Tome 1, 1946).

Cet ouvrage vise à restituer la longue histoire de la Russie, de ses révolutions et de la construction socialiste en URSS. L’analyse du processus d’édification s’arrête en 1928, le Tome 2, L’URSS, premier État socialiste, qui aborde la période des succès économiques (plans quinquennaux) et militaires (victoire sur l’Allemagne du IIIe Reich au prix des plus grands sacrifices, reconstruction de l’économie), ne sera pas publié. 

Par son exposé général, l’auteur établit que le processus révolutionnaire russe est à comprendre dans la durée, produit de tout un développement historique dans des conditions spécifiques propres à la Russie. La révolution de 1917 ne peut ainsi être analysée comme un simple coup d’État, à l’instigation d’une poignée de terroristes enragés.

L’exposé de Jaques Sadoul se présente comme une suite de paragraphes disposés dans un ordre chronologique. Les grands moments de basculement du processus de formation historique de la Russie, sont rappelés, sur la base de l’historiographie classique de la Russie, sans négliger les relations que cette puissance a pu entretenir avec de grandes tendances et mouvements de l’histoire mondiale. L’ouvrage présente ainsi un intérêt propre. Beaucoup d’ouvrages consacrés à la révolution russe ne considèrent en effet que la séquence qui s’ouvre après Octobre 1917. D’autres, au contraire, ne portent attention qu’à l’histoire spécifique de la Russie, la phase révolutionnaire n’en constituant qu’un appendice, examiné sous le seul angle de cette histoire [1]. Dans l’un et l’autre cas, le processus révolutionnaire et sa signification historique propre, son caractère universel, ne se présentent que comme un épiphénomène, une simple parenthèse dans l’histoire.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. C’est sous cet angle que Georges Sokoloff considère le processus révolutionnaire, dans son Retard russe [voir fiche de lecture].

II — Georges Sokoloff, Le retard russe (2014)

1 octobre 2017

L’ouvrage de Georges Sokoloff n’est pas centré sur la révolution russe qu’il se borne à inscrire dans le cadre de la formation historique spécifique de la Russie et de ce qu’il nomme “l’Idée russe. Dans le cadre de cette formation de longue durée, la révolution aurait pour une part perpétué l’héritage de “l’Idée russe » et le retard qu’elle véhicule. Pour illustrer son propos, l’auteur prend en compte et synthétise des données factuelles de l’historiographie russe. Il s’agit de déceler dans l’histoire de la formation historique de la Russie ce qui a pu conforter l’idée d’un retard, russe, puis soviétique, notamment dans le domaine économique, par rapport à d’autres pays développés.

« L’idée russe »

« L’Idée russe » se présente en tant que tremplin pour la formation historique de la Russie, qui, en même temps en freine le processus. Dans son introduction, Georges Sokoloff s’interroge : « L’Idée russe » traduit-elle un retard ou exprime-t-elle une réponse, à la fois singulière et obligée, aux « défis de l’histoire. »
« L’Idée russe » prégnante au xixe siècle se présente comme une sorte de « système de valeurs » reposant sur « la vie spirituelle, l’esprit collectif, la vraie justice, l’élan de la foi », s’opposant à un autre système vantant « les satisfactions matérielles, la place de l’individu, les droits formels, le pragmatisme. » Pour l’auteur, il s’agit d’une « idéologie » que l’on retrouve dans la devise du comte Ouvarov, ministre sous Nicolas Ier : « Autocratie, orthodoxie, idée nationale », ou encore chez Alexeï Khomiakov : « Orthodoxie, idée slave, patrie ». Ce système idéologique « qu’on dirait fait sur mesure pour le Russe et personne d’autre… » assurerait « une supériorité morale de par le monde entier ». Les populistes du xixe siècle s’en étaient emparés pour lutter contre le tsarisme, qui, selon eux trahissait l’idée russe, en adhérant aux valeurs du capitalisme industriel étranger.

La période historique du passage d’une société féodale à une société bourgeoise aurait ainsi été marquée par une « résistance culturelle » favorisant une relative unité. Cette « force intérieure » appelée starina se rattache à “l’ancien” dont la respectabilité ne saurait être remise en cause. L’idée d’immuabilité qui lui est associée, cette starina constituerait une sorte de trésor, comprenant la langue et la puissance maternelles, la religion chrétienne, les coutumes et les terres russes. Ce trésor ou « réserve morale » aurait permis d’affronter les crises et malheurs de l’histoire russe. Sans cette « réserve » pourrait-on expliquer les victoires sur les Mongols à partir de 1380 ou l’unité politique reconstruite autour de Moscou ? L’ « Idée russe » reste une référence absolue pour l’Église orthodoxe, Église qui selon l’auteur aurait protégé les puissants intérêts du féodalisme russe.

« L’Idée russe » exprimerait la résistance féodale face à la montée d’une société bourgeoise. Pour Sokoloff cette « Idée » fut en effet érigée par les penseurs du xixe siècle en un vertueux rempart patriotique contre les valeurs bourgeoises. Elle imprégnerait plus généralement l’histoire russe, ayant permis une certaine capacité d’adaptation historique, y compris pour les tenants de l’édification socialiste. Ainsi « les sociaux-démocrates : ceux-là affirment qu’on peut à la fois être socialiste, aimer la Russie au point de vouloir en faire l’épicentre d’une révolution mondiale, et vouer un véritable culte à l’industrie, berceau du prolétariat ouvrier. » Et, encore aujourd’hui, cette « Idée russe » demeurerait prégnante, sous la forme d’une morale diffuse.

 

***

 

À propos de la formation historique de la Russie et de sa relative unification, Sokoloff fait état de quelques-unes des “étapes” de cette formation, pour l’essentiel connues, en y adjoignant des données comparatives sur les évolutions économiques et démographiques, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues. Il concentre aussi son attention sur les raisons qui rendent compte tout à la fois de “l’Idée russe” et de sa signification au regard de la disposition des forces sociales russes, plus spécialement au xixe siècle.

 

Aux origines de la Russie, les migrations

 

Le centre historique de la Russie se trouve dans la partie centrale de l’Europe en tant que lieu de passage d’importantes migrations. De “proto slaves” s’y seraient fixés. Du ixe au milieu du xie siècles, des Varègues (suédois) font quelques incursions puis s’intègrent progressivement. Sokoloff évoque le « dualisme slave/ vikings, les uns apportant de nouvelles techniques agricoles, les autres le désir d’aventures. Les territoires occupés s’étendent, alors une meilleure exploitation des axes fluviaux est réalisée. Un certain Kïî, personnage légendaire éponyme de Kiev et Oleg le Varègue auraient initié et constitué une fédération tribale, donnant naissance à une « Russie primitive ».

 

La Rus’kiévienne

 

L’expansion territoriale accroît les possibilités marchandes par la navigation et le portage, couvrant l’axe du Golfe de Finlande jusqu’à la Mer noire proche de Byzance, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux, et de nouvelles sources d’enrichissement spirituel et culturel. Les Varègues, dont l’ethnonyme est « Rûs », poursuivent à l’initiative d’Oleg et de ses successeurs la conquête et la soumission d’autres peuplades slaves, posant la question de l’unité administrative et politique de cette « Rus’kiévienne ». Dès 945, une ébauche administrative se met en place afin de percevoir les impôts, l’unité se construit aussi pour faire face aux convoitises extérieures.

Avec l’alliance avec Byzance, l’élargissement du commerce extérieur, une monnaie, la grivna s’impose progressivement. L’unité économique et administrative consolide l’ensemble, et se trouve renforcée par la conversion au christianisme. Une langue commune se forme avec la création et l’apprentissage de l’alphabet cyrillique composé par les disciples de Cyrille et de Méthode dès la fin du ixe siècle.
Lors de cette période, la formation russe semble suivre un progrès linéaire en dépit de quelques obstacles. Les dispositions prises par les princes kiéviens se heurtent cependant à des résistances. En 1068, une assemblée populaire prétend prendre les armes contre les nomades Polovtses. En 1113 les Kiéviens mécontents exigent un autre prince. Des révoltes religieuses et politiques ont lieu à Novgorod en 1131 et 1207. En dépit de ces dissensions internes, la Rus’kiévienne se construit contre les forces centrifuges.

 

Rupture du processus. Les invasions mongoles

 

L’unité en cours de formation, se trouve rompue pour une longue période par les invasions mongoles dès le début du XIVe siècle. La Rus ‘kiévienne ne peut tenir devant ces vagues destructrices. Son unité était fragile, elle avait connu un éclatement en une variété de « principautés » (au nombre de cinquante au début du XIIIe et près de deux cent cinquante au xive siècle). En outre les dissensions sociales internes ne manquaient pas : révoltes urbaines, rivalités au sein de la dynastie, complots. La fragile unité, « réduite à sa propre impuissance » cède face aux invasions tatares qui préfigurent la constitution d’une sorte “d’État mongol”, la future “Horde d’Or”, qui reposait sur « une collectivité humaine entièrement vouée à la conquête armée ».

La terreur mongole toutefois calme les séditions internes. La Horde d’Or délègue le pouvoir à des princes russes en matière d’administration et de fiscalité. Les tributs imposés sont fixés en fonction d’un recensement de la population soumise, il s’y ajoute des contributions exceptionnelles en faveur du Khan, des droits sur les marchandises et les charges d’entretien des forces d’occupation (ce qui correspondait à quatorze formes de prélèvement).

 

La Moscovie, le processus peut reprendre…

 

Alors que la Rus’Kiévienne tend à se décomposer, un autre centre historique de la Russie est en formation, du nom de Moskva, ville située plus au nord. Celle-ci se fortifie sur la base d’activités commerciales. En 1326, elle devient la capitale religieuse de la Russie. Ivan III, prince de Moscou, souverain en 1462, dirige non plus une ville, mais un pays : la Moscovie. Celle-ci va à son tour connaître des déboires, plus spécialement face aux Mongols. En 1481, c’est cependant la principauté de Moscou (et non plus Kiev, épuisée), qui délivre la Russie des Mongols et réunit l’ensemble des territoires. Malgré les difficultés, la population a connu un fort développement au cours de ces cinq siècles (de quatre à douze millions d’habitants).

Libéré du poids mongol, une politique étrangère se met en place, la Moscovie s’agrandit avec l’intégration de Novgorod, Pskov et Smolensk. Le rouble de Novgorod devient monnaie nationale. Le marché intérieur commence à se constituer. Une sorte d’osmose, de « juxtaposition » pour reprendre le terme de Sokoloff, s’opère entre les « frontières territoriales » et les « frontières religieuses ».

Ivan IV, dit le Terrible est couronné Tsar en janvier 1547. Il s’empare du titre de César, et défend l’orthodoxie, tout à la fois contre le christianisme papiste et contre l’islam. Il commence la conquête des khanats proches et instaure un régime autocratique afin de mettre un terme aux intrigues des boyards de la cour. Sous son règne et les suivants, la Moscovie, connaît de grands fléaux : famines, épidémies, migrations de population. En 1571, les Mongols que l’on croyait affaiblis, incendient Moscou. Mieux armées, les troupes russes leur infligent une sévère défaite aidées par les cosaques. La porte du gigantesque territoire sibérien s’ouvre aux riches marchands, les activités marchandes s’élargissent davantage. Sous le règne du successeur d’Yvan, Boris Godounov [1551-1605] les conditions de vie restent cependant déplorables. Le servage est instauré officiellement en Russie alors qu’en Europe il a perdu de sa réalité. De grandes révoltes, des guerres paysannes se produisent. La dynastie des Romanov [1613 – 1645] accède au trône et cherche à mettre un terme à ce « capharnaüm », mais d’autres révoltes éclatent : révolte du cuivre, deuxième guerre paysanne avec pour mot d’ordre « Secouons le joug des nobles ! » Au cours du xviie siècle, la conquête du vieux cœur de la Rus ’kiévienne est entreprise.

La Moscovie voit son industrialisation progresser. La croissance démographique et économique s’accélère au cours des xviie et xixe siècles. Des manufactures s’installent, le commerce et les échanges extérieurs se développent. Des mesures protectionnistes sont prises afin de contrer la concurrence étrangère. Presque toutes ces nouvelles activités sont prises en mains par la noblesse. La féodalité se modernise sur le plan économique, mais demeure un frein au développement, en maintenant un système politique et social rétrograde.

 

L’empire russe

 

Lors des XVIIe, XVIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, un empire russe se déploie et va s’ouvrir sur la Baltique, en outre, une partie du Caucase, la Crimée et le littoral Nord de la Mer noire, sont conquis sur les Turcs. Le territoire de l’Empire s’élargit encore avec la conquête de la Lituanie, la Biélorussie et une partie occidentale de l’Ukraine, la Russie acquiert le statut de superpuissance. Sous Nicolas Ier, l’empire s’agrandit de territoires supplémentaires qui font du Caucase une « frontière naturelle ».

Le servage s’étend. Alexandre Ier interdit certaines « pratiques les plus monstrueuses [fomentées] par des propriétaires », mais il n’est pas répondu aux aspirations paysannes. Des émeutes et insurrections paysannes se multiplient. Des vagues de réaction accompagnent ou suivent les phases de modernisation économique. La crainte de la contagion des mouvements révolutionnaires, notamment venant de France, et les révoltes locales, nourrissent la réaction politique.

L’auteur souligne le poids féodal sur la structure du régime politique. Le tsar s’appuie sur les services civils et militaires de la noblesse, laquelle en contrepartie est rétribuée par l’octroi de terres et de paysans, voire d’usines et d’ouvriers réduits au servage. La prégnance de la noblesse s’appuie aussi sur un droit de police et de justice.

 

La révolution russe

 

L’auteur inscrit le processus révolutionnaire dans le cadre de cette histoire de longue durée, en relation avec les spécificités économiques et sociales de la formation de la Russie. La relation avec le développement général des mouvements ouvriers et socialistes qui se développent au cours du xixe siècle dans les pays de l’Europe occidentale, n’est pas analysée en tant que telle.

Au cours de la période qui couvre la seconde moitié du XXe siècle, l’empire s’engage dans une série de réformes visant les infrastructures et les institutions. Alexandre II envisage d’abolir le servage, en dédommageant la noblesse terrienne au frais des paysans. Le développement du chemin de fer joue un rôle indéniable dans la transformation du pays, en stimulant activités et échanges économiques (textile, agriculture et charbonnage). Le territoire, suite à la « guerre ruineuse » contre les Turcs, s’agrandit du Turkestan et des Balkans et par l’annexion d’une partie du Caucase.

Le développement économique progresse encore avec la mise en chantier du transsibérien, la convertibilité du rouble et la modernisation de plusieurs secteurs industriels, engagés par Piotr Stolypine et Sergueï Witte, alors ministres des finances. Le marché russe devient attractif aux yeux des épargnants et investisseurs des États européens. Le régime de production marchande capitaliste prend de l’ampleur. Une « amélioration des conditions d’existence » fait chuter la mortalité, la population russe aurait « plus que doublé » au cours de cette période.

Au plan politique, la période est marquée par l’apparition d’un courant politique, le populisme. Ce courant s’oppose à la politique tsariste plus spécialement pour ce qui touche au développement de l’économie capitaliste. Pour l’auteur, ce populisme se présente comme garant d’une partie des intérêts féodaux. Il se radicalise. L’assassinat d’Alexandre II, conduit à ce que le pouvoir tsariste opère un revirement « réactionnaire ».

En dépit de l’essor économique, le mécontentement populaire s’accroît : grèves ouvrières, émeutes paysannes, mutineries dans l’armée. De plus, la guerre contre le Japon (1904-1905) se solde par un échec, aggravant la situation. Cette défaite joue un rôle dans le déclenchement de la première révolution russe de 1905-906. Le mouvement est réprimé, mais pour calmer le peuple, le régime met en place une « Chambre des députés », ou Douma d’État, qui ne permet pas de réaliser « l’indispensable réforme agraire ».

L’auteur ne se focalise pas sur les deux révolutions russes, ce n’est pas son objet. Il admet cependant, au bénéfice de la révolution de 1905, « une prise de conscience », qui pouvait ouvrir à « des perspectives politiques positives ». C’est au regard de la question de “l’Idée russe” qu’il s’intéresse aussi à la révolution de 1917, à « l’URSS », au « socialisme soviétique ». Il s’agit surtout d’évaluer leur « performance », somme tout selon lui « assez médiocre » Toutefois, selon lui, les « bouleversements » que le socialisme soviétique a engendré « ne suffisent pas à saisir les tenants et aboutissants du retard pris par la Russie ». Sokoloff reste prudent et reconnaît que « l’ère soviétique a bien amené un progrès, notamment sensible dans l’investissement et dans les consommations collectives, dépenses militaires comprises. » Il souligne aussi certaines difficultés que « l’URSS » a rencontré au cours de l’édification du socialisme, la disparité des différentes républiques, notamment celles d’Asie centrale dont la pauvreté persistante, indique-t-il, a pesé sur sa performance générale.

 

Pierre COURTADE, Essai sur l’antisoviétisme (1946)

1 octobre 2017

Au caractère universel de la révolution russe, comme première forme d’édification d’un mode de production ne reposant plus sur un fondement capitaliste, a répondu une réaction généralisée de la part des puissances capitalistes. L’essai de Pierre Courtade établit que dès la naissance de la révolution bolchevique, les puissances capitalistes ont visé à abattre le nouveau régime en Russie. Ces tentatives se sont poursuivies, sous d’autres formes moins ouvertement bellicistes, jusqu’à la fin de l’Union Soviétique (et même au-delà !!). L’analyse est menée jusqu’en 1946, date de parution de l’ouvrage. Selon Pierre Courtade, le caractère universel de la révolution russe se vérifie en quelque sorte au regard de l’opposition continue des puissances du monde capitaliste à son égard dans les relations internationales, de 1917 à 1946, qu’il s’agisse d’interventions armées, de soutien aux forces intérieures ou extérieures, ou de la massive diffusion d’une idéologie antisoviétique.

Depuis la révolution d’octobre 1917, l’antisoviétisme a toujours existé, les interventions militaires, les campagnes idéologiques, les faits diplomatiques, en attestent. De par les principes économiques qu’elle instaure, et l’édification d’un mode de production socialiste, la révolution bolchevique, s’oppose en effet frontalement au capitalisme. La révolution, puis l’édification d’un mode de production socialiste ont bouleversé la donne mondiale, déstabilisant le fondement même du capitalisme, lui fermant des marchés, ouvrant des perspectives révolutionnaires pour tous les peuples. 

Une approche chronologique de cet affrontement est proposée en trois parties. 

 

— Fin de la Première Guerre mondiale et l’entre-deux-guerres : 1917-1939

— Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

— L’après Seconde Guerre mondiale.

 

L’auteur se focalise sur le camp dit “anglo-saxon” qu’il présente comme l’impérialisme le plus agressif. On ne retiendra ici que quelques épisodes saillants, qui marquent la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes de 1917 à 1946, cet antisoviétisme n’ayant pas cédé même après la défaite de l’Union Soviétique.

Fin de la Première Guerre mondiale et entre-deux-guerres : 1917-1939

Dès la prise du pouvoir par les bolcheviks, les puissances alliées interviennent dans la guerre civile russe (1918 à 1921). Le premier ministre britannique, Lord Robert Cecil, justifie la guerre contre le bolchevisme par les arguments suivants : désengagement de la Russie bolchevique de la guerre mondiale impérialiste, ce qui constitue une trahison envers les alliés en fermant le second front de l’Est. L’ambassadeur anglais en Russie souligne cependant que la Russie n’était plus à même de mener cette guerre en raison de la décomposition de son armée. Le Foreign office ne suit pas cette position et prétend discréditer le nouveau régime auprès des masses populaires. On dissimule le fait que le retrait russe de la guerre avait été posé en fonction du principe d’une paix généralisée. Afin de désavouer le chef des bolcheviks auprès de la social-démocratie des pays capitalistes, on ne met au devant de la scène que les tractations secrètes entre les Bolcheviks et Allemands. Lénine est présenté comme un agent de Guillaume II.

La politique interventionniste des puissances anglaise et française consiste à soutenir les forces contre-révolutionnaires, “les Blancs” [contre “les rouges”]. Le peuple russe (ouvriers et paysans) n’en prend pas moins prend les armes contre “les Blancs” de Koltchak et contre les puissances étrangères. En pleine Première Guerre mondiale Churchill aurait proposé à “l’ennemi” allemand d’envahir l’Ouest de la Russie, « Payez-vous à l’Est ! ». Tout en accusant Lénine de collusion avec la puissance allemande, les britanniques vont jusqu’à utiliser dans les Pays Baltes des troupes allemandes pour alimenter les troupes des Blancs. La Russie bolchevique est devenue l’ennemi n° 1.

Ce qui préserve la Russie bolchevique de la destruction et de la contre-révolution, ce sont les contradictions internes des puissances impérialistes qui limitent l’efficacité des attaques contre « le pays des Soviets ». Du fait de leurs rivalités, les Anglais, Américains et Français ne parviennent pas à coordonner leurs actions. La guerre civile russe en 1922 se conclut au profit des bolcheviques de par l’action de la jeune armée rouge. Les puissances impérialistes ont perdu cette première bataille. 

L’antisoviétisme va prendre une forme non interventionniste. Cette nouvelle forme est défendue notamment le président des États-unis Wilson. Celui-ci indique : « le communisme est un danger social et politique », mais on ne peut pas le défaire par les armes, les peuples sont las de la guerre (des troupes canadiennes ont refusé l’engagement dans une nouvelle guerre et se sont mutinés). Pour sa part, Lloyd George, ministre britannique de la guerre, craint une contagion révolutionnaire en Angleterre. À la conférence de Paris (novembre 1919), il s’oppose à Clemenceau qui continue à défendre la position interventionniste. La jeune république socialiste n’obtient-elle pas le ralliement des masses, les paysans eux-mêmes deviennent bolcheviques souligne, ébahi, Lloyd George. Au sein des diverses puissances capitalistes, le dessein de relever l’Allemagne, ennemi d’hier, se fait jour, dans le but de contrer la puissance plus ou moins fantasmée de “l’impérialisme russe”.

De 1922 à 1925, l’URSS cependant sort progressivement de son isolement international, la révolution est consolidée. Dès 1924 le réalisme des puissances capitalistes conduit à un accord pour intégrer la Russie dans le concert des nations. Un mouvement général pour la reconnaissance des soviets est enclenché.

Dès le milieu des années 20, le bloc des puissances capitalistes se reconstitue toutefois contre l’URSS. Le chancelier allemand Stresemann devient un grand européen “fréquentable” et l’Angleterre se pose en arbitre du conflit franco-allemand. À la veille du pacte de Locarno (1925), un mémorandum britannique soutient que l’instabilité de l’Europe a pour origine la Russie soviétique et qu’une politique de sécurité enjoint à son encerclement. Ce Pacte reconstitue un bloc occidental contre les Bolcheviks. Le général Smuts, n’est pas sans clairvoyance lorsqu’il affirme qu’une « nouvelle sainte Alliance des quatre puissances se met en place sous les oripeaux du pacifisme. » La mise en place de cette seconde croisade obtient le soutien moral et matériel des États-unis. On imagine détourner l’orage allemand vers les plaines de l’Est. Une rupture des relations diplomatiques anglo-soviétiques survient dans la foulée, bien que des relations commerciales soient maintenues : « business is business. »

La politique des soviétiques pendant les années SDN est de prendre les nations capitalistes « au pied de la lettre ». Bien que Litvinov représentant de l’URSS à la SDN, ait scandalisé par ses propos : « le régime capitaliste est la cause profonde des conflits armés », un plan de désarmement total est proposé par la puissance soviétique. Et malgré son exclusion de la SDN, l’URSS adhèrera au Pacte de Locarno (Briand-Kellog) qui lui permet de désigner l’agresseur si elle est attaquée. 

Les enjeux de la période peuvent être compris selon l’auteur, si l’on met en relation l’antisoviétisme et la question de la résurgence du pangermanisme. Après l’échec de la première croisade contre le bolchevisme dans la guerre civile russe, une partie du camp “anglo-saxon” envisageait ainsi que l’Allemagne puisse jouer un rôle dans une « seconde croisade ». C’était un jeu plus dangereux que la participation directe des forces impérialistes “anglo-saxonnes” en Russie. La diplomatie soviétique avait très tôt compris le sens de cette stratégie d’encerclement et cherché une entente avec l’Allemagne, qu’elle obtient dès le Traité de Rapallo (1922). Ce traité alimenta la hargne des anticommunistes de l’entre-deux-guerres, comme le fera plus tard le Pacte germano-russe de non agression de 1941 (Molotov Ribbentrop). Les apprentis sorciers avaient joué la carte du “nationalisme” expansionniste allemand, plutôt que la carte russe, se tirant ainsi eux-mêmes une balle dans le pied.

La France avait adopté une attitude plus modérée, moins dangereuse pour l’URSS, elle craignait en effet une Allemagne forte à ses frontières. Ce fut le retour de la traditionnelle alliance franco-russe. La France pratique toutefois un difficile jeu d’équilibriste : encourager l’Allemagne dans ses ambitions nationales, tout en la freinant, pour éloigner tout danger pour la France. Le ministre Daladier se prendra lui aussi les pieds dans ce jeu subtil, perdant la partie par les accords de Munich (1938). Sans oublier que cette “tactique” ne relevait pas du seul Daladier. Après le Front populaire, une partie de la bourgeoisie française ne défendait-elle pas la position : « plutôt Hitler que Staline ! ». 

La Seconde Guerre mondiale

La grande alliance qui se noue au cours de la Seconde Guerre mondiale, entre l’URSS, les États-Unis, le Royaume britannique, “la France libre”, ne met pas fin à l’antisoviétisme. En 1946, Elliott Roosevelt, fils du président, qui a assisté à toutes les conférences avec son père, révèle dans son livre best-seller (Mon père m’a dit) le fond de la politique de Churchill qui escomptait un effondrement de l’URSS. Dès la signature de la Charte de l’Atlantique en août 1941, indique-t-il « les Anglais voulaient nous convaincre d’envoyer de plus en plus de matériel vers le Royaume-uni et de moins en moins vers l’URSS. » Comme si les Anglais visaient « à voir s’épuiser les Nazis et les Russes pendant qu’eux-mêmes devenaient les plus forts ». La poursuite de la politique antisoviétique après 1939 se voit d’ailleurs dans les aides accordées par la France, l’Angleterre et les États-unis, à la Finlande alliée à Hitler, et en guerre contre l’URSS. Ou par les soutiens aux Polonais favorables à l’Angleterre. 

Les milieux diplomatiques et gouvernementaux occidentaux savent que la Russie soviétique n’a pas fait cause commune avec Hitler en 1939, seulement gagné du temps face aux manœuvres des britanniques. En dénonçant le Pacte germano-russe de non-agression de 1939, les puissances occidentales visaient avant tout à disqualifier et détruire le courant communiste sur leurs propres territoires. Curieusement on n’accusa pas symétriquement Hitler de son alliance avec les Soviets, l’accusation ne visait que la politique soviétique, révélant le caractère unilatéral de la condamnation, qui, au demeurant masquait des préparatifs d’intervention militaire contre la Russie, par le Nord, en Finlande, et par le Sud par les troupes du général Weygand.

Devant l’incroyable défaite du front de l’Ouest, en partie liée à la visée antisoviétique, l’Allemagne nazie se révéla capable de gagner en moins de trois semaines la bataille de France. L’antisoviétisme dût alors reculer, la priorité devenant pour les “Français libres” la défaite de l’Allemagne nazie. On assista, indique Pierre Courtade, à une certaine « mise en veille de l’antisoviétisme […] plus tard on verra ». Et en effet, après la chute de l’Allemagne nazie, l’antisoviétisme reprit de plus belle.

Fin de la Seconde Guerre mondiale et la préparation de l’après-guerre

À la conférence de Yalta les alliés reconnaissent les zones d’influence soviétique sur l’Europe orientale. Dès la fin de la guerre cependant, les “anglo-saxons” opposent deux concepts : d’un côté, la « démocratie politique » occidentale [des puissances capitalistes], de l’autre la « démocratie économique », telle que l’illustre « le totalitarisme soviétique ». 

La Grande-Bretagne visait à étendre la sphère des pays de « démocratie politique », concept qui n’était pas vraiment opérant pour les pays de l’Europe centrale et orientale, ceux-ci n’ayant pas de classes moyennes s’exprimant dans le cadre du régime parlementaire. Le concept de démocratie politique masquait selon Courtade la défense d’intérêts économiques et financiers occidentaux, dans la mesure où la « démocratie économique » (ou « totalitarisme soviétique »), menaçait les intérêts des trusts internationaux à l’Est du continent européen, en Hongrie, Bulgarie et Yougoslavie libérés. 

Le cas de la Hongrie est exemplaire. En 1946 la situation économique de la Hongrie est catastrophique, en fonction de quoi l’URSS lui restitue les usines déplacées pendant la guerre. L’armée rouge ne remet pas alors en cause le régime de la propriété privée. Cette politique conciliatrice est même reconnue par le journal conservateur The Times. En août, un traité commercial hungaro-soviétique est signé pour seize mois, pour 30 millions de dollars de marchandises, sans protestation de la part des anciens alliés. En octobre cependant, une note du département d’État proteste contre ce traité commercial hungaro soviétique, ainsi qu’à propos d’un traité similaire avec la Bulgarie.

La presse occidentale se met à parler « d’impérialisme soviétique ». Le gouvernement des États-unis et la Confédération des patrons américains, prétendent participer, pas toujours de façon désintéressée, à la reconstruction des États de l’Europe centrale, faute de quoi ils menacent de supprimer tout crédit à l’URSS. Ils ont besoin rapidement des parts de marché de l’Europe de l’Est, afin de relancer leur économie. La reconversion de l’économie de guerre en économie de paix posait en effet problème aux États-Unis. Au Royaume Uni, la situation économique était difficile aussi, le déficit commercial étant passé de 194 millions de livres en 1938 à 461 millions de livres en 1945. Dans les milieux d’affaires, l’URSS se présentait ainsi comme puissance maléfique, les dépossédant de leurs marchés. Une reconstitution du « bloc occidental » visant à isoler l’URSS se posait comme une nécessité pour le camp capitaliste, comme hier à Locarno ou lors du Pacte à quatre de 1934.

Aux États-Unis, des courants bellicistes projetaient une guerre préventive contre l’URSS momentanément affaiblie. Ils savaient que les Soviétiques pouvaient rapidement disposer de l’arme atomique et que sa reconstruction économique était en bonne voie. Ces courants accusent alors le pouvoir soviétique de disposer partout d’espions. Ils déploient la rhétorique du danger de la « pax communista ». Le parti de la guerre contre la Russie regroupe le milieu des affaires et son aile droite, certains syndicats, des socialistes “antistaliniens”, des minorités ethno-nationales. Les discours complotistes ont un impact sur la population américaine, préparant la campagne maccarthyste et sa “chasse aux sorcières”. 

Il existe un autre courant qui défend un principe de conciliation avec l’URSS. Il regroupe des intellectuels qui estiment qu’il n’existe pas de rivalité impérialiste entre l’URSS et les États-unis, que ces deux pays sont complémentaires : des pays continents avec beaucoup de ressources. Il n’est donc pas exclu de “faire des affaires” avec les soviétiques. Comme le font certains penseurs actuels de la “mondialisation”, certains de ces intellectuels peuvent aussi défendre la thèse néo-pacifiste de l’abandon de la fin des cadres nationaux au profit d’un super État. Parmi ces “conciliateurs”, certains estiment d’ailleurs que le peuple américain peut adhérer plus aisément à la rhétorique d’une croisade “idéaliste” (plutôt qu’à une croisade militaire), dans la continuité de la croisade antitotalitaire contre l’Allemagne nazie. Dans le camp des puissances capitalistes, tel qu’il s’exprime à l’ONU, l’ennemi toutefois n’est plus la puissance allemande et le fascisme international, mais l’URSS. Il s’agit de préserver l’Europe du bouillonnement révolutionnaire.

À la veille de la “guerre froide” qui va marquer des décennies de relations internationales, Pierre Courtade met en évidence la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes, sous ses diverses formes. Il espère, que dans le cadre d’une France de « démocratie sociale », devenant un fait social (à l’instauration de laquelle Parti communiste devait jouer un rôle déterminant), se trouvera à même de revivifier l’alliance franco-russe, la politique d’amitié avec les pays des Balkans et des “slaves du Sud”. Il tend à croire que cette « démocratie sociale » sera acceptée par les puissances impérialistes occidentales comme le fait soviétique le fut en 1924. 

Pierre COURTADE, (1915-1963), Essai sur l’antisoviétisme, Paris, Editions Raisons d’être, 1946. Élève de Jean Guéhenno. Pierre Courtade commence sa carrière de journaliste au Progrès de Lyon. Il rencontre des hommes qui compteront pour lui, comme Louis Aragon, Roger Vaillant ou René Tavernier. Il adhère au PCF pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il participe à la Résistance. À la Libération, il entre à la rédaction de l’hebdomadaire Action. En 1946, Maurice Thorez lui propose de tenir la rubrique internationale de l’Humanité, il l’animera jusqu’à son décès.

I — Karl Kautsky, Ancienne et nouvelle Révolution

1 octobre 2017

(Le Socialiste – 9 décembre 1905)
Karl Kautsky[1], dirigeant de la Social-Démocratie allemande, grand connaisseur de l’œuvre de Marx, théoricien du mouvement socialiste international, salue dès le départ la première révolution russe de 1905. Il dégage les caractères de cette révolution et sa portée universelle. Toutefois la première phase de cette révolution, dont il espérait le succès proche, ne parvient pas à triompher. Les objectifs qu’elle poursuivait ne se réaliseront que lors de la seconde phase du processus révolutionnaire, qui débute en Octobre 1917.
Karl Kautsky situe le processus révolutionnaire russe dans la continuité d’un mouvement historique d’ensemble, celui des révolutions des classes modernes : la révolution anglaise du xviie siècle, la Révolution française. Il présente les points communs et les spécificités de chacune d’elles, en fonction des caractéristiques des différentes époques et des formations historiques, s’intéressant plus spécialement à la disposition des forces de classes et à la capacité hégémonique de chacune d’elles. Selon lui, le retentissement mondial de la révolution qui s’engage alors en Russie peut être mis sur le même plan que celui qu’inaugura la Révolution française.
Dans la conjoncture de 1905 toutefois, Kautsky ne mesure pas le risque de réaction et de guerre généralisée qui surviendra quelques années plus tard, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste. Il ne mesure pas davantage le risque d’intervention étrangère qui se produira contre la révolution bolchevique lorsque celle-ci triomphe en Octobre 2017.

 

Le texte de Kautsky :

 

« Ce dont plus d’un, dans nos rangs mêmes, pouvait encore douter il y a un an, est aujourd’hui de la dernière évidence : la Russie est à l’heure qu’il est dans une Révolution qui peut être mise en parallèle, pour la force et pour l’importance, avec les deux plus grandes révolutions que l’histoire ait vues jusqu’à présent, celle d’Angleterre au xviie et celle de France au xviiie siècle.

Il est naturel de chercher entre elles les points de comparaison et leur ressemblance superficielle est frappante. Dans chacune de ces deux révolutions il s’agissait d’une lutte contre l’absolutisme, contre lequel la masse de la nation se levait parce que son joug était devenu insupportable, parce qu’il apportait au pays misère, souffrance et honte.

Mais la ressemblance ne va pas beaucoup plus loin. Nous arrivons à des différences profondes, dès que nous passons sous la surface politique et recherchons les oppositions de classes qui agissent comme ressorts du mouvement.

Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante.

L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience.

À la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789.

Dans chacune de ces révolutions, la classe finalement victorieuse fut la classe capitaliste. Or celle-ci vit, politiquement comme économiquement, de l’exploitation des forces d’autrui. Jamais elle n’a fait une révolution : toujours elle l’a seulement exploitée. La besogne de la révolution, la lutte et ses dangers, elle les a toujours laissés à la masse populaire. Mais de celle-ci, aux xviie et xviiie siècles, ce n’était pas les prolétaires qui étaient le ressort le plus actif ; c’était les petits bourgeois ; les prolétaires en formaient toujours un appendice inconscient. Ce fut la petite bourgeoisie, valeureuse et consciente, des villes géantes Londres et Paris, qui osa assumer le combat d’avant-garde contre l’absolutisme et qui réussit à l’abattre.

La petite bourgeoisie de Russie n’a jamais eu ni valeur ni conscience, du moins pas dans les derniers siècles, depuis qu’il existe un tsarisme russe. Elle se recrutait presque exclusivement parmi les paysans déracinés, qui, il y a quelques dizaines d’années, étaient encore des serfs. De plus, il n’y a pas en Russie de ville géante capable de dominer tout l’empire. En outre, même en France et en Angleterre, les capitales ont perdu leur domination absolue, qu’elles ont dû partager avec les centres industriels ; aussi, même dans l’Europe occidentale, le petit bourgeois a-t-il cessé d’être révolutionnaire et est-il devenu, chez nous aussi, un soutien de la réaction et de la puissance gouvernementale.

Il n’est pas étonnant que les petits bourgeois de Russie soient intervenus, avec la voyoucratie (Lumpenproletariat), comme des éléments contre-révolutionnaires, se mettant à la disposition de la police pour écraser la Révolution. Mais comme cette petite bourgeoisie n’a pas de programme, pas de but politique, elle ne peut être poussée dans la lutte contre la Révolution que par la promesse d’avantages individuels ou sous l’excitation de ses rancunes individuelles.

Or, il y a point d’avantages, il n’y a que des coups et des dangers de mort à recueillir dans la bataille contre le prolétariat sans propriété, puisqu’il est armé, et le petit bourgeois réactionnaire se montre toujours, dès qu’il n’a plus d’idéal politique, aussi lâche que brutal : il n’exerce sa rage que sur les plus faibles. C’est le plus volontiers, comme exploiteur, sur les femmes et les enfants, dans la lutte actuelle contre la Révolution, sur des juifs et des étudiants isolés, non sur les ouvriers dont le bras est robuste. Ainsi la contre-révolution russe devient exclusivement un pillage et un massacre ; ainsi le prolétariat révolutionnaire, dans sa lutte contre la réaction, se montre politiquement dès aujourd’hui l’élément indispensable du progrès social, de même qu’économiquement il en est devenu, depuis longtemps, la condition la plus importante. D’autre part, la petite bourgeoisie elle-même, en tant qu’elle ne se rattache pas au prolétariat, se révèle politiquement comme une couche de la population qui ne peut plus que causer du dommage et troubler l’ordre de la société, de même qu’économiquement, dans sa majorité, elle est devenue aujourd’hui un parasite du corps social, ne pouvant prolonger son existence qu’aux dépens de celui-ci.

À côté de la petite bourgeoisie, la plus importante des couches révolutionnaires des révolutions précédentes était celle des paysans. Elle avait bien déjà montré, au temps de la Réforme, dans les guerres de paysans, qu’elle n’était en état que d’ébranler l’État, mais non pas de fonder dans cet État une nouvelle domination politique indépendante. Les paysans ne sont plus à considérer comme un parti proprement dit, une armée politique particulière, mais seulement comme une troupe auxiliaire d’autres armées ou partis politiques, troupe qui cependant n’est nullement dénuée d’importance, et qui, selon qu’elle se met d’un côté ou de l’autre, peut décider de la victoire ou de la défaite. Elle mit en France, en 1848, le sceau à la défaite de la Révolution aussi bien qu’elle l’avait mis à son triomphe en 1789 et années suivantes.

Le rôle joué par les paysans dans la grande Révolution française, fut toutefois tout autre que dans la Révolution d’Angleterre. En France, la propriété foncière de la noblesse et du clergé existait encore sous des formes féodales ; elle vivait de l’exploitation des paysans serfs, qu’elle avait abaissés à un degré incroyable de misère et à qui, noblesse et clergé de cour qu’elle était devenue, elle ne rendait plus aucun service en échange. La destruction de cette propriété foncière était une des tâches les plus pressantes de la Révolution et fut le lien qui attacha à elle le plus solidement le paysan.

En Angleterre, la vieille noblesse féodale avait été anéantie à l’époque de la guerre des Deux Roses et remplacée par une noblesse nouvelle qui comprenait très bien les besoins capitalistes. La Réforme avait en outre donné à cette noblesse les biens d’Église au dix-septième siècle. La vieille société féodale avait complètement disparu. Là où il y avait encore des paysans, ils étaient libres, maîtres sur leur terre. La grande propriété foncière n’était pas alimentée par des corvées mais par des fermiers capitalistes employant des ouvriers salariés. La noblesse propriétaire elle-même n’était d’ailleurs devenue noblesse de cour que pour une parte minime, passait encore l’année tout entière sur ses domaines, où elle agissait pour la juridiction et pour l’administration de la communauté.

C’est pourquoi la Révolution anglaise n’amena pas un bouleversement général de la propriété foncière. Elle accomplit bien de nombreuses confiscations, mais à titre de mesure politique et non sociale. Quelque irritation que puissent avoir paysans et fermiers contre la grande propriété foncière, aucune nécessité ne les contraignait à la morceler ; au contraire, la crainte du prolétariat salarié, nombreux dans les campagnes, les poussait à s’abstenir de commencer une pareille œuvre, qui pouvait finir par devenir dangereuse pour eux-mêmes. Non seulement la grande propriété foncière anglaise résista à la Révolution, mais elle y mit fin par un compromis avec la bourgeoisie, fatiguée de son côté de la domination de la petite bourgeoisie, et assura ainsi tellement son règne, qu’il n’y a pas, encore aujourd’hui, d’aristocratie terrienne, pas même dans la Prusse orientale et en Hongrie, qui soit plus sûrement assise que celle d’Angleterre.

C’est tout autrement que les choses vont se passer en Russie, dont les paysans sont dans une situation qui, malgré toutes les différences de détail, correspond en gros à celle des paysans de France avant la Révolution. Sur ce point aussi, ces deux révolutions auront dans leurs résultats cette similitude que l’on peut s’attendre à la ruine de la grande propriété foncière actuelle dans tout l’empire russe et à son passage dans la possession des paysans. En dehors du tsarisme, c’est la grande propriété foncière qui devra payer les frais de la Révolution.

Il est impossible de prévoir de quel genre sera le mode de production agricole qui se développera sur cette base nouvelle, mais une chose est certaine : en ceci encore les Révolutions russe et française se ressembleront, que le morcellement de la grande propriété foncière individuelle sera un lien qui attachera indissolublement le paysan à la Révolution. Nous ne savons pas encore quelles luttes de races la nouvelle Révolution cache en son sein ; peut-être bien qu’il produira à ce propos des conflits entre paysans et prolétariat urbain. Mais les premiers défendront des poings et des dents la Révolution contre quiconque voudrait tenter de rétablir le vieux régime nobiliaire, fût ce même une intervention étrangère.

Nous arrivons ainsi au troisième facteur qui serait à considérer dans cette comparaison entre les trois Révolutions : la situation extérieure qu’elles créent.

Au XVIIe siècle, les relations internationales étaient encore si peu de chose que la Révolution anglaise resta un événement tout local, qui ne trouva pas le moindre écho dans le reste de l’Europe. Ce ne furent pas des guerres extérieures, mais la fastidieuse guerre civile, conséquence de la grande force de résistance de la noblesse foncière, qui produisit la domination révolutionnaire militaire et finalement la dictature d’un général victorieux, Cromwell.

La fin du XVIIIe siècle connaissait déjà des relations plus développées entre les États européens. La Révolution française ébranla toute l’Europe, mais ses efforts libérateurs ne trouvèrent qu’un écho affaibli.

L’ébranlement résulta de la guerre menée par les monarques coalisés d’Europe contre une République, et c’est de cette guerre que provint en France le régime du sabre et l’empire du général victorieux, Napoléon.

Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie.

Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne.

Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme.

Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »

 

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Karl Kautsky est souvent présenté comme un adversaire inconditionnel de Lénine. Leurs divergences toutefois se sont surtout manifestées après la révolution d’Octobre 1917. Au cours des premières phases du processus révolutionnaire, Kautsky a joué un rôle éminent de théoricien et de praticien, dont Lénine et les bolcheviks eux-mêmes se sont réclamés.

II — Georges SOKOLOFF, Le retard russe (2014)

1 octobre 2017

L’ouvrage de Georges Sokoloff n’est pas centré sur la révolution russe qu’il se borne à inscrire dans le cadre de la formation historique spécifique de la Russie et de ce qu’il nomme “l’Idée russe. Dans le cadre de cette formation de longue durée, la révolution aurait pour une part perpétué l’héritage de “l’Idée russe » et le retard qu’elle véhicule. Pour illustrer son propos, l’auteur prend en compte et synthétise des données factuelles de l’historiographie russe. Il s’agit de déceler dans l’histoire de la formation historique de la Russie ce qui a pu conforter l’idée d’un retard, russe, puis soviétique, notamment dans le domaine économique, par rapport à d’autres pays développés.

«L’idée russe»

« L’Idée russe » se présente en tant que tremplin pour la formation historique de la Russie, qui, en même temps en freine le processus. Dans son introduction, Georges Sokoloff s’interroge : « L’Idée russe » traduit-elle un retard ou exprime-t-elle une réponse, à la fois singulière et obligée, aux « défis de l’histoire. » 

« L’Idée russe » prégnante au XIXe siècle se présente comme une sorte de « système de valeurs » reposant sur « la vie spirituelle, l’esprit collectif, la vraie justice, l’élan de la foi », s’opposant à un autre système vantant « les satisfactions matérielles, la place de l’individu, les droits formels, le pragmatisme. » Pour l’auteur, il s’agit d’une « idéologie » que l’on retrouve dans la devise du comte Ouvarov, ministre sous Nicolas Ier : « Autocratie, orthodoxie, idée nationale », ou encore chez Alexeï Khomiakov : « Orthodoxie, idée slave, patrie ». Ce système idéologique « qu’on dirait fait sur mesure pour le Russe et personne d’autre… » assurerait « une supériorité morale de par le monde entier ». Les populistes du XIXe siècle s’en étaient emparés pour lutter contre le tsarisme, qui, selon eux trahissait l’idée russe, en adhérant aux valeurs du capitalisme industriel étranger.

La période historique du passage d’une société féodale à une société bourgeoise aurait ainsi été marquée par une « résistance culturelle » favorisant une relative unité. Cette « force intérieure » appelée starina se rattache à “l’ancien” dont la respectabilité ne saurait être remise en cause. L’idée d’immuabilité qui lui est associée, cette starina constituerait une sorte de trésor, comprenant la langue et la puissance maternelles, la religion chrétienne, les coutumes et les terres russes. Ce trésor ou « réserve morale » aurait permis d’affronter les crises et malheurs de l’histoire russe. Sans cette « réserve » pourrait-on expliquer les victoires sur les Mongols à partir de 1380 ou l’unité politique reconstruite autour de Moscou ? L’ « Idée russe » reste une référence absolue pour l’Église orthodoxe, Église qui selon l’auteur aurait protégé les puissants intérêts du féodalisme russe.

« L’Idée russe » exprimerait la résistance féodale face à la montée d’une société bourgeoise. Pour Sokoloff cette « Idée » fut en effet érigée par les penseurs du XIXe siècle en un vertueux rempart patriotique contre les valeurs bourgeoises. Elle imprégnerait plus généralement l’histoire russe, ayant permis une certaine capacité d’adaptation historique, y compris pour les tenants de l’édification socialiste. Ainsi « les sociaux-démocrates : ceux-là affirment qu’on peut à la fois être socialiste, aimer la Russie au point de vouloir en faire l’épicentre d’une révolution mondiale, et vouer un véritable culte à l’industrie, berceau du prolétariat ouvrier. » Et, encore aujourd’hui, cette « Idée russe » demeurerait prégnante, sous la forme d’une morale diffuse.

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À propos de la formation historique de la Russie et de sa relative unification, Sokoloff fait état de quelques-unes des “étapes” de cette formation, pour l’essentiel connues, en y adjoignant des données comparatives sur les évolutions économiques et démographiques, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues. Il concentre aussi son attention sur les raisons qui rendent compte tout à la fois de “l’Idée russe” et de sa signification au regard de la disposition des forces sociales russes, plus spécialement au XIXe siècle.

Aux origines de la Russie, les migrations

Le centre historique de la Russie se trouve dans la partie centrale de l’Europe en tant que lieu de passage d’importantes migrations. De “proto slaves” s’y seraient fixés. Du IXe au milieu du XIe siècles, des Varègues (suédois) font quelques incursions puis s’intègrent progressivement. Sokoloff évoque le « dualisme slave/ vikings, les uns apportant de nouvelles techniques agricoles, les autres le désir d’aventures. Les territoires occupés s’étendent, alors une meilleure exploitation des axes fluviaux est réalisée. Un certain Kïî, personnage légendaire éponyme de Kiev et Oleg le Varègue auraient initié et constitué une fédération tribale, donnant naissance à une « Russie primitive ».

La Rus’kiévienne

L’expansion territoriale accroît les possibilités marchandes par la navigation et le portage, couvrant l’axe du Golfe de Finlande jusqu’à la Mer noire proche de Byzance, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux, et de nouvelles sources d’enrichissement spirituel et culturel. Les Varègues, dont l’ethnonyme est « Rûs », poursuivent à l’initiative d’Oleg et de ses successeurs la conquête et la soumission d’autres peuplades slaves, posant la question de l’unité administrative et politique de cette « Rus’kiévienne ». Dès 945, une ébauche administrative se met en place afin de percevoir les impôts, l’unité se construit aussi pour faire face aux convoitises extérieures.

Avec l’alliance avec Byzance, l’élargissement du commerce extérieur, une monnaie, la grivna s’impose progressivement. L’unité économique et administrative consolide l’ensemble, et se trouve renforcée par la conversion au christianisme. Une langue commune se forme avec la création et l’apprentissage de l’alphabet cyrillique composé par les disciples de Cyrille et de Méthode dès la fin du IXe siècle.

Lors de cette période, la formation russe semble suivre un progrès linéaire en dépit de quelques obstacles. Les dispositions prises par les princes kiéviens se heurtent cependant à des résistances. En 1068, une assemblée populaire prétend prendre les armes contre les nomades Polovtses. En 1113 les Kiéviens mécontents exigent un autre prince. Des révoltes religieuses et politiques ont lieu à Novgorod en 1131 et 1207. En dépit de ces dissensions internes, la Rus’kiévienne se construit contre les forces centrifuges.

Rupture du processus. Les invasions mongoles

L’unité en cours de formation, se trouve rompue pour une longue période par les invasions mongoles dès le début du XIIIIe siècle. La Rus ‘kiévienne ne peut tenir devant ces vagues destructrices. Son unité était fragile, elle avait connu un éclatement en une variété de « principautés » (au nombre de cinquante au début du XIIIe et près de deux cent cinquante au XIVe siècle). En outre les dissensions sociales internes ne manquaient pas : révoltes urbaines, rivalités au sein de la dynastie, complots. La fragile unité, « réduite à sa propre impuissance » cède face aux invasions tatares qui préfigurent la constitution d’une sorte “d’État mongol”, la future “Horde d’Or”, qui reposait sur « une collectivité humaine entièrement vouée à la conquête armée ».

La terreur mongole toutefois calme les séditions internes. La Horde d’Or délègue le pouvoir à des princes russes en matière d’administration et de fiscalité. Les tributs imposés sont fixés en fonction d’un recensement de la population soumise, il s’y ajoute des contributions exceptionnelles en faveur du Khan, des droits sur les marchandises et les charges d’entretien des forces d’occupation (ce qui correspondait à quatorze formes de prélèvement). 

La Moscovie, le processus peut reprendre…

Alors que la Rus’Kiévienne tend à se décomposer, un autre centre historique de la Russie est en formation, du nom de Moskva, ville située plus au nord. Celle-ci se fortifie sur la base d’activités commerciales. En 1326, elle devient la capitale religieuse de la Russie. Ivan III, prince de Moscou, souverain en 1462, dirige non plus une ville, mais un pays : la Moscovie. Celle-ci va à son tour connaître des déboires, plus spécialement face aux Mongols. En 1481, c’est cependant la principauté de Moscou (et non plus Kiev, épuisée), qui délivre la Russie des Mongols et réunit l’ensemble des territoires. Malgré les difficultés, la population a connu un fort développement au cours de ces cinq siècles (de quatre à douze millions d’habitants). 

Libéré du poids mongol, une politique étrangère se met en place, la Moscovie s’agrandit avec l’intégration de Novgorod, Pskov et Smolensk. Le rouble de Novgorod devient monnaie nationale. Le marché intérieur commence à se constituer. Une sorte d’osmose, de « juxtaposition » pour reprendre le terme de Sokoloff, s’opère entre les « frontières territoriales » et les « frontières religieuses ».

Ivan IV, dit le Terrible est couronné Tsar en janvier 1547. Il s’empare du titre de César, et défend l’orthodoxie, tout à la fois contre le christianisme papiste et contre l’islam. Il commence la conquête des khanats proches et instaure un régime autocratique afin de mettre un terme aux intrigues des boyards de la cour. Sous son règne et les suivants, la Moscovie, connaît de grands fléaux : famines, épidémies, migrations de population. En 1571, les Mongols que l’on croyait affaiblis, incendient Moscou. Mieux armées, les troupes russes leur infligent une sévère défaite aidées par les cosaques. La porte du gigantesque territoire sibérien s’ouvre aux riches marchands, les activités marchandes s’élargissent davantage. Sous le règne du successeur d’Yvan, Boris Godounov [1551-1605] les conditions de vie restent cependant déplorables. Le servage est instauré officiellement en Russie alors qu’en Europe il a perdu de sa réalité. De grandes révoltes, des guerres paysannes se produisent. La dynastie des Romanov [1613 – 1645] accède au trône et cherche à mettre un terme à ce « capharnaüm », mais d’autres révoltes éclatent : révolte du cuivre, deuxième guerre paysanne avec pour mot d’ordre « Secouons le joug des nobles ! » Au cours du XVIIe siècle, la conquête du vieux cœur de la Rus ’kiévienne est entreprise.

La Moscovie voit son industrialisation progresser. La croissance démographique et économique s’accélère au cours des XVIIe et XIXe siècles. Des manufactures s’installent, le commerce et les échanges extérieurs se développent. Des mesures protectionnistes sont prises afin de contrer la concurrence étrangère. Presque toutes ces nouvelles activités sont prises en mains par la noblesse. La féodalité se modernise sur le plan économique, mais demeure un frein au développement, en maintenant un système politique et social rétrograde.

L’empire russe

Lors des XVIIe, XVIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, un empire russe se déploie et va s’ouvrir sur la Baltique, en outre, une partie du Caucase, la Crimée et le littoral Nord de la Mer noire, sont conquis sur les Turcs. Le territoire de l’Empire s’élargit encore avec la conquête de la Lituanie, la Biélorussie et une partie occidentale de l’Ukraine, la Russie acquiert le statut de superpuissance. Sous Nicolas Ier, l’empire s’agrandit de territoires supplémentaires qui font du Caucase une « frontière naturelle ».

Le servage s’étend. Alexandre Ier interdit certaines « pratiques les plus monstrueuses [fomentées] par des propriétaires », mais il n’est pas répondu aux aspirations paysannes. Des émeutes et insurrections paysannes se multiplient. Des vagues de réaction accompagnent ou suivent les phases de modernisation économique. La crainte de la contagion des mouvements révolutionnaires, notamment venant de France, et les révoltes locales, nourrissent la réaction politique.

L’auteur souligne le poids féodal sur la structure du régime politique. Le tsar s’appuie sur les services civils et militaires de la noblesse, laquelle en contrepartie est rétribuée par l’octroi de terres et de paysans, voire d’usines et d’ouvriers réduits au servage. La prégnance de la noblesse s’appuie aussi sur un droit de police et de justice.

La révolution russe

L’auteur inscrit le processus révolutionnaire dans le cadre de cette histoire de longue durée, en relation avec les spécificités économiques et sociales de la formation de la Russie. La relation avec le développement général des mouvements ouvriers et socialistes qui se développent au cours du XIXe siècle dans les pays de l’Europe occidentale, n’est pas analysée en tant que telle. 

Au cours de la période qui couvre la seconde moitié du XIXe siècle, l’empire s’engage dans une série de réformes visant les infrastructures et les institutions. Alexandre II envisage d’abolir le servage, en dédommageant la noblesse terrienne au frais des paysans. Le développement du chemin de fer joue un rôle indéniable dans la transformation du pays, en stimulant activités et échanges économiques (textile, agriculture et charbonnage). Le territoire, suite à la « guerre ruineuse » contre les Turcs, s’agrandit du Turkestan et des Balkans et par l’annexion d’une partie du Caucase.

Le développement économique progresse encore avec la mise en chantier du transsibérien, la convertibilité du rouble et la modernisation de plusieurs secteurs industriels, engagés par Piotr Stolypine et Sergueï Witte, alors ministres des finances. Le marché russe devient attractif aux yeux des épargnants et investisseurs des États européens. Le régime de production marchande capitaliste prend de l’ampleur. Une « amélioration des conditions d’existence » fait chuter la mortalité, la population russe aurait « plus que doublé » au cours de cette période.

Au plan politique, la période est marquée par l’apparition d’un courant politique, le populisme. Ce courant s’oppose à la politique tsariste plus spécialement pour ce qui touche au développement de l’économie capitaliste. Pour l’auteur, ce populisme se présente comme garant d’une partie des intérêts féodaux. Il se radicalise. L’assassinat d’Alexandre II, conduit à ce que le pouvoir tsariste opère un revirement « réactionnaire ». 

En dépit de l’essor économique, le mécontentement populaire s’accroît : grèves ouvrières, émeutes paysannes, mutineries dans l’armée. De plus, la guerre contre le Japon (1904-1905) se solde par un échec, aggravant la situation. Cette défaite joue un rôle dans le déclenchement de la première révolution russe de 1905-1906. Le mouvement est réprimé, mais pour calmer le peuple, le régime met en place une « Chambre des députés », ou Douma d’État, qui ne permet pas de réaliser « l’indispensable réforme agraire ». 

L’auteur ne se focalise pas sur les deux révolutions russes, ce n’est pas son objet. Il admet cependant, au bénéfice de la révolution de 1905, « une prise de conscience », qui pouvait ouvrir à « des perspectives politiques positives ». C’est au regard de la question de “l’Idée russe” qu’il s’intéresse aussi à la révolution de 1917, à « l’URSS », au « socialisme soviétique ». Il s’agit surtout d’évaluer leur « performance », somme tout selon lui « assez médiocre » Toutefois, selon lui, les « bouleversements » que le socialisme soviétique a engendré « ne suffisent pas à saisir les tenants et aboutissants du retard pris par la Russie ». Sokoloff reste prudent et reconnaît que « l’ère soviétique a bien amené un progrès, notamment sensible dans l’investissement et dans les consommations collectives, dépenses militaires comprises. » Il souligne aussi certaines difficultés que « l’URSS » a rencontré au cours de l’édification du socialisme, la disparité des différentes républiques, notamment celles d’Asie centrale dont la pauvreté persistante, indique-t-il, a pesé sur sa performance générale.

I — Karl KAUTSKY, Ancienne et nouvelle Révolution

1 octobre 2017

(Le Socialiste – 9 décembre 1905)

Karl Kautsky[1], dirigeant de la Social-Démocratie allemande, grand connaisseur de l’œuvre de Marx, théoricien du mouvement socialiste international, salue dès le départ la première révolution russe de 1905. Il dégage les caractères de cette révolution et sa portée universelle. Toutefois la première phase de cette révolution, dont il espérait le succès proche, ne parvient pas à triompher. Les objectifs qu’elle poursuivait ne se réaliseront que lors de la seconde phase du processus révolutionnaire, qui débute en Octobre 1917.

 

Karl Kautsky situe le processus révolutionnaire russe dans la continuité d’un mouvement historique d’ensemble, celui des révolutions des classes modernes: la révolution anglaise du XVIIe siècle, la Révolution française. Il présente les points communs et les spécificités de chacune d’elles, en fonction des caractéristiques des différentes époques et des formations historiques, s’intéressant plus spécialement à la disposition des forces de classes et à la capacité hégémonique de chacune d’elles. Selon lui, le retentissement mondial de la révolution qui s’engage alors en Russie peut être mis sur le même plan que celui qu’inaugura la Révolution française.

 

Dans la conjoncture de 1905 toutefois, Kautsky ne mesure pas le risque de réaction et de guerre généralisée qui surviendra quelques années plus tard, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste. Il ne mesure pas davantage le risque d’intervention étrangère qui se produira contre la révolution bolchevique lorsque celle-ci triomphe en Octobre 2017.

 

Le texte de Kautsky:

« Ce dont plus d’un, dans nos rangs mêmes, pouvait encore douter il y a un an, est aujourd’hui de la dernière évidence : la Russie est à l’heure qu’il est dans une Révolution qui peut être mise en parallèle, pour la force et pour l’importance, avec les deux plus grandes révolutions que l’histoire ait vues jusqu’à présent, celle d’Angleterre au XVIIe et celle de France au XVIIIe siècle.

Il est naturel de chercher entre elles les points de comparaison et leur ressemblance superficielle est frappante. Dans chacune de ces deux révolutions il s’agissait d’une lutte contre l’absolutisme, contre lequel la masse de la nation se levait parce que son joug était devenu insupportable, parce qu’il apportait au pays misère, souffrance et honte.

Mais la ressemblance ne va pas beaucoup plus loin. Nous arrivons à des différences profondes, dès que nous passons sous la surface politique et recherchons les oppositions de classes qui agissent comme ressorts du mouvement. 

Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante.

L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience.

À la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789.

Dans chacune de ces révolutions, la classe finalement victorieuse fut la classe capitaliste. Or celle-ci vit, politiquement comme économiquement, de l’exploitation des forces d’autrui. Jamais elle n’a fait une révolution : toujours elle l’a seulement exploitée. La besogne de la révolution, la lutte et ses dangers, elle les a toujours laissés à la masse populaire. Mais de celle-ci, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce n’était pas les prolétaires qui étaient le ressort le plus actif ; c’était les petits bourgeois ; les prolétaires en formaient toujours un appendice inconscient. Ce fut la petite bourgeoisie, valeureuse et consciente, des villes géantes Londres et Paris, qui osa assumer le combat d’avant-garde contre l’absolutisme et qui réussit à l’abattre.

La petite bourgeoisie de Russie n’a jamais eu ni valeur ni conscience, du moins pas dans les derniers siècles, depuis qu’il existe un tsarisme russe. Elle se recrutait presque exclusivement parmi les paysans déracinés, qui, il y a quelques dizaines d’années, étaient encore des serfs. De plus, il n’y a pas en Russie de ville géante capable de dominer tout l’empire. En outre, même en France et en Angleterre, les capitales ont perdu leur domination absolue, qu’elles ont dû partager avec les centres industriels ; aussi, même dans l’Europe occidentale, le petit bourgeois a-t-il cessé d’être révolutionnaire et est-il devenu, chez nous aussi, un soutien de la réaction et de la puissance gouvernementale.

Il n’est pas étonnant que les petits bourgeois de Russie soient intervenus, avec la voyoucratie (Lumpenproletariat), comme des éléments contre-révolutionnaires, se mettant à la disposition de la police pour écraser la Révolution. Mais comme cette petite bourgeoisie n’a pas de programme, pas de but politique, elle ne peut être poussée dans la lutte contre la Révolution que par la promesse d’avantages individuels ou sous l’excitation de ses rancunes individuelles.

Or, il y a point d’avantages, il n’y a que des coups et des dangers de mort à recueillir dans la bataille contre le prolétariat sans propriété, puisqu’il est armé, et le petit bourgeois réactionnaire se montre toujours, dès qu’il n’a plus d’idéal politique, aussi lâche que brutal : il n’exerce sa rage que sur les plus faibles. C’est le plus volontiers, comme exploiteur, sur les femmes et les enfants, dans la lutte actuelle contre la Révolution, sur des juifs et des étudiants isolés, non sur les ouvriers dont le bras est robuste. Ainsi la contre-révolution russe devient exclusivement un pillage et un massacre ; ainsi le prolétariat révolutionnaire, dans sa lutte contre la réaction, se montre politiquement dès aujourd’hui l’élément indispensable du progrès social, de même qu’économiquement il en est devenu, depuis longtemps, la condition la plus importante. D’autre part, la petite bourgeoisie elle-même, en tant qu’elle ne se rattache pas au prolétariat, se révèle politiquement comme une couche de la population qui ne peut plus que causer du dommage et troubler l’ordre de la société, de même qu’économiquement, dans sa majorité, elle est devenue aujourd’hui un parasite du corps social, ne pouvant prolonger son existence qu’aux dépens de celui-ci.

À côté de la petite bourgeoisie, la plus importante des couches révolutionnaires des révolutions précédentes était celle des paysans. Elle avait bien déjà montré, au temps de la Réforme, dans les guerres de paysans, qu’elle n’était en état que d’ébranler l’État, mais non pas de fonder dans cet État une nouvelle domination politique indépendante. Les paysans ne sont plus à considérer comme un parti proprement dit, une armée politique particulière, mais seulement comme une troupe auxiliaire d’autres armées ou partis politiques, troupe qui cependant n’est nullement dénuée d’importance, et qui, selon qu’elle se met d’un côté ou de l’autre, peut décider de la victoire ou de la défaite. Elle mit en France, en 1848, le sceau à la défaite de la Révolution aussi bien qu’elle l’avait mis à son triomphe en 1789 et années suivantes.

Le rôle joué par les paysans dans la grande Révolution française, fut toutefois tout autre que dans la Révolution d’Angleterre. En France, la propriété foncière de la noblesse et du clergé existait encore sous des formes féodales ; elle vivait de l’exploitation des paysans serfs, qu’elle avait abaissés à un degré incroyable de misère et à qui, noblesse et clergé de cour qu’elle était devenue, elle ne rendait plus aucun service en échange. La destruction de cette propriété foncière était une des tâches les plus pressantes de la Révolution et fut le lien qui attacha à elle le plus solidement le paysan.

En Angleterre, la vieille noblesse féodale avait été anéantie à l’époque de la guerre des Deux Roses et remplacée par une noblesse nouvelle qui comprenait très bien les besoins capitalistes. La Réforme avait en outre donné à cette noblesse les biens d’Église au dix-septième siècle. La vieille société féodale avait complètement disparu. Là où il y avait encore des paysans, ils étaient libres, maîtres sur leur terre. La grande propriété foncière n’était pas alimentée par des corvées mais par des fermiers capitalistes employant des ouvriers salariés. La noblesse propriétaire elle-même n’était d’ailleurs devenue noblesse de cour que pour une parte minime, passait encore l’année tout entière sur ses domaines, où elle agissait pour la juridiction et pour l’administration de la communauté.

C’est pourquoi la Révolution anglaise n’amena pas un bouleversement général de la propriété foncière. Elle accomplit bien de nombreuses confiscations, mais à titre de mesure politique et non sociale. Quelque irritation que puissent avoir paysans et fermiers contre la grande propriété foncière, aucune nécessité ne les contraignait à la morceler ; au contraire, la crainte du prolétariat salarié, nombreux dans les campagnes, les poussait à s’abstenir de commencer une pareille œuvre, qui pouvait finir par devenir dangereuse pour eux-mêmes. Non seulement la grande propriété foncière anglaise résista à la Révolution, mais elle y mit fin par un compromis avec la bourgeoisie, fatiguée de son côté de la domination de la petite bourgeoisie, et assura ainsi tellement son règne, qu’il n’y a pas, encore aujourd’hui, d’aristocratie terrienne, pas même dans la Prusse orientale et en Hongrie, qui soit plus sûrement assise que celle d’Angleterre.

C’est tout autrement que les choses vont se passer en Russie, dont les paysans sont dans une situation qui, malgré toutes les différences de détail, correspond en gros à celle des paysans de France avant la Révolution. Sur ce point aussi, ces deux révolutions auront dans leurs résultats cette similitude que l’on peut s’attendre à la ruine de la grande propriété foncière actuelle dans tout l’empire russe et à son passage dans la possession des paysans. En dehors du tsarisme, c’est la grande propriété foncière qui devra payer les frais de la Révolution.

Il est impossible de prévoir de quel genre sera le mode de production agricole qui se développera sur cette base nouvelle, mais une chose est certaine : en ceci encore les Révolutions russe et française se ressembleront, que le morcellement de la grande propriété foncière individuelle sera un lien qui attachera indissolublement le paysan à la Révolution. Nous ne savons pas encore quelles luttes de classes la nouvelle Révolution cache en elle; peut-être bien qu’il produira à ce propos des conflits entre paysans et prolétariat urbain. Mais les premiers défendront des poings et des dents la Révolution contre quiconque voudrait tenter de rétablir le vieux régime nobiliaire, fût ce même une intervention étrangère.

Nous arrivons ainsi au troisième facteur qui serait à considérer dans cette comparaison entre les trois Révolutions : la situation extérieure qu’elles créent.

Au XVIIe siècle, les relations internationales étaient encore si peu de chose que la Révolution anglaise resta un événement tout local, qui ne trouva pas le moindre écho dans le reste de l’Europe. Ce ne furent pas des guerres extérieures, mais la fastidieuse guerre civile, conséquence de la grande force de résistance de la noblesse foncière, qui produisit la domination révolutionnaire militaire et finalement la dictature d’un général victorieux, Cromwell.

La fin du XVIIIe siècle connaissait déjà des relations plus développées entre les États européens. La Révolution française ébranla toute l’Europe, mais ses efforts libérateurs ne trouvèrent qu’un écho affaibli. L’ébranlement résulta de la guerre menée par les monarques coalisés d’Europe contre une République, et c’est de cette guerre que provint en France le régime du sabre et l’empire du général victorieux, Napoléon.

Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie.

Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne.

Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme.

Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Karl Kautsky est souvent présenté comme un adversaire inconditionnel de Lénine. Leurs divergences toutefois se sont surtout manifestées après la révolution d’Octobre 1917. Au cours des premières phases du processus révolutionnaire, Kautsky a joué un rôle éminent de théoricien et de praticien, dont Lénine et les bolcheviks eux-mêmes se sont réclamés.

Une organisation d’artisans et petits entrepreneurs.

1 octobre 2017

¶Cet article présente des données concernant l’historique de l’organisation de l’Union Professionnelle des Artisans (UPA). Depuis octobre 2016, l’UPA, en association avec l’UNAPL, est devenue l’U2P (Union des Entreprises de proximité), qui regroupe 2,5 millions de petites entreprises.

 

La publicité « L’artisanat, première entreprise de France », puis les affiches « sacrifié » en lettres blanches sur fond noir, ont fait connaître en 2013, les revendications de ce secteur, souvent mal considéré par une partie de l’opinion éclairée, sous l’étiquette réductrice de « poujadiste » qui le disqualifie d’emblée. Dans une société régie par le marché, les artisans (et petits entrepreneurs) veulent une compensation pour les inégalités résultant de la taille des entreprises, des statuts égaux, qui ne sortent pas de la loi commune. Nous avons voulu en savoir plus sur ceux qui n’ont guère de relais médiatique, ne recourent pas à des actions coup de poing ni ne possèdent de symbole bien reconnaissable, comme les Bonnets Rouges.
Selon Henri Rouilleault,

L’union professionnelle des artisans (UPA) est créée en 1975 par trois organisations du bâtiment, des services et de l’alimentation, avec la volonté de faire entendre les préoccupations de ces entreprises, de devenir l’un des partenaires sociaux, tout en refusant une démarche de type poujadiste comme celle du CID-UNATI. L’UPA sera reconnu comme représentatif, après une enquête de représentativité menée par le ministère du Travail, avec l’aide de Martine Aubry, conseillère de Jean Auroux, en 1983. Elle finira par accéder pleinement à la négociation interprofessionnelle, comme troisième organisation interprofessionnelle d’employeurs, avec l’appui de Philippe Séguin en 1988 qui constatera que le CNPF et la CGPME n’ont pas fait la preuve de leur représentativité dans l’artisanat, et de Jean-Pierre Soisson qui débloquera l’extension de l’accord interprofessionnel sur la formation professionnelle continue signé en mars 1985 par l’UPA et les confédérations syndicales [1].

Nous avons consulté la prose de cette Union Professionnelle Artisanale, instigatrice du mouvement « Sacrifiés mais pas résignés » de novembre 2013, notamment son livre blanc Penser autrement. Les propositions des représentants de l’artisanat et du commerce de proximité, publié en janvier de la même année, plan d’ensemble sur la base de données d’enquêtes régulières, qui dépasse une prise de position catégorielle bornée.

Cette classe intermédiaire liée à la production marchande (artisans-commerçants) non seulement exprime à travers ses porte-parole une conscience claire d’elle-même, mais aussi propose une vision d’ensemble de la société et de la manière dont elle souhaite la voir gouvernée. Alors que chez les Bonnets Rouges les revendications sociales avaient été vite détournées sur le terrain de la “culture bretonne”, les artisans et commerçants, demandent un cadre national à même de garantir l’égalité de traitement et de les protéger de la concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur de la France.

On peut se poser des questions sur la représentativité d’une telle association. Le vote n’étant pas le seul critère, il faut examiner dans quelle mesure ils expriment les préoccupations de ceux au nom desquels ils se prononcent. Dans leur livre blanc, ils écrivent au nom « des 1 200 000 artisans et commerçants », « des indépendants », et dans des secteurs concrets, « des petites entreprises du secteur industriel », notamment des sous-traitants, à la Conférence Nationale de l’Industrie. Fédérer est un autre mot essentiel : « en fédérant 300 métiers pratiqués par des indépendants, nous nous adaptons en permanence, et cherchons des solutions viables et acceptables par tous ». Il ne suffit pas de se proclamer porte-parole, mais leur texte offre un écho significatif aux plaintes répétés des artisans et commerçants que nous fréquentons tous les jours.

Dans les Cahiers de doléances d’avant la Révolution française, les artisans ou commerçants libres des faubourgs, donc hors des jurandes, pouvaient faire part de ce genre de demandes, dans le sens d’une adéquation entre l’imposition et la contribution à la richesse sociale :

Qu’il soit soumis à la rigueur de l’impôt toutes les maisons qui procurent un revenu effectif ou de pur agrément, et que les autres, occupées par les laboureurs, artisans et marchands des campagnes, se voient exemptes ou du moins très ménagées [2].

Deux révolutions plus tard, le socialiste non utopiste François Vidal, accorde dans Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), plan d’économie socialisée, une place importante à la petite paysannerie et aux artisans. Aux associations volontaires d’artisans, l’État devrait réserver par préférence toutes les fournitures pour services publics, et faire au besoin des avances de fonds [3].

Les révolutions profondes de 1789 et 1848 ont laissé la place à d’autres plus superficielles, mais la crise de surproduction actuelle est bien un fait : depuis 2008, faute d’acheteurs solvables, 60 000 entreprises artisanales ferment chaque année – certes, des dizaines de milliers d’autres se créent, mais pour combien de temps ; par ailleurs, la taxation est lourde et multiple ; on déplore une « régression », une « stagnation », la « faible croissance », en deux mots une « dépression légère mais permanente ». Au nom de l’égalité, l’UPA demande que les entreprises artisanales puissent bénéficier des mesures de relances applicables aux plus grandes entreprises. Fait remarquable de leur discours, la crise n’apparaît ni comme imprévisible, ni comme passagère, mais comme liée au mode de production ; au contraire, elle « a mis en lumière », « est venue révéler […] les dysfonctionnements de notre économie », « des déséquilibres structurels et des inégalités ».

L’UPA revendiquait un rôle social central de l’artisanat, avec pour arguments : le nombre de 1,2 millions d’entreprises, de 3 millions de salariés soit 1/5 des effectifs du secteur marchand, de 4 millions d’actifs ; la part de la création de richesse nationale (environ 20 %), la proportion des exportateurs (30 %) ; par ailleurs, ils mettent en avant la proximité, le lien social humain, les circuits courts, en accord avec les préoccupations actuelles.

Concurrence généralisée oblige, ils pensent plus à échelle nationale qu’européenne, car la nation est un cadre à même de protéger leurs intérêts, alors que l’Europe a le marché libre et sauvage pour seule raison d’être. En effet, selon un sondage commandé par leurs soins, 66 % des artisans et commerçants « pensent que les réponses aux difficultés économiques doivent plutôt venir du cadre national » [4]. Leurs demandes sont en conséquence : « Nous cherchons à créer un cadre juridique, social, économique et administratif adapté » aux « indépendants » « et propice à leur développement », « un cadre social cohérent, attractif et protecteur des chefs d’entreprise ».

L’État a un rôle à jouer, à redéfinir dans l’action publique; la redistribution des compétences (État, région) doit être achevée une fois pour toutes, ainsi « la puissance publique pourra être encore présente sur les terrains avec quelque efficacité ». Les dispositions étatiques ne sauraient rester lettre morte : droits du conjoint travailleur, Régime Simplifié d’Imposition, décentralisation.

Ce cadre national étatique doit garantir une égalité, rendre à nouveau efficace l’administration publique, débloquer le crédit productif tout en limitant la dette publique. En ce sens, ils sont attentifs à la réforme du statut des entreprises ; à l’accès au crédit et sa pérennité ; l’aide pour la création et l’innovation ; la modification de la répartition des prélèvements ; l’harmonisation des régimes de retraite public-privé ; la simplification administrative ; l’amélioration d’un service public d’orientation des élèves ; l’obligation pour Pôle Emploi à répondre à l’offre de travail de manière adéquate ; il est souhaité « que le pays se fixe rapidement des règles strictes d’équilibre budgétaire et que le recours à l’emprunt soit réservé aux dépenses d’investissement ». Pendant longtemps, en France, et plus en Allemagne [5], le recours à la dette n’était justifié que par ce motif : c’est la perspective d’une création de richesse qui en garantissait le remboursement. Si la majeure partie de l’emprunt est destinée à financer soit le fonctionnement de l’État soit le remboursement de la dette, le pays court un risque. La croissance étant quasi nulle, la politique que menait Calonne avant la Révolution [6], comme celle de nombre de gouvernements contemporains, ne nuit pas aux seuls intérêts des artisans mais de toute la nation.

Le cadre national, l’intervention étatique, permettent d’une part, c’est évident, la défense de leurs intérêts de classe (baisse du coût du travail, fourniture de main d’œuvre par l’école et l’ANPE, modification du taux d’imposition, des cotisations, etc.). Selon eux, les sources de financement en vue de la reprise sont nombreuses. On prend d’abord à l’ensemble, à la nation, à travers un fonds pour la création, la reprise et la modernisation des entreprises ; à travers le renforcement d’une différenciation entre les dépenses qui relèvent de la solidarité nationale – et donc financées par l’impôt – et celles qui relèvent du travail, financées par les cotisations sociales. Les cotisations des allocations familiales, par exemple, ne devaient pas, selon l’UPA, être prélevées sur les salaires. Quand ils réclament plus d’équité fiscale, c’est pour pérenniser les régimes de retraite dans leur ensemble, dans le sens d’une harmonisation progressive des règles entre les secteurs public et privé, et, plus concrètement, d’une validation systématique de quatre trimestres par année travaillée, évidente pour certaines catégories mais pas pour celle des artisans. On prend ensuite aux « tricheurs », à ceux qui emploient au noir ; aux gros entrepreneurs, désignés sous la périphrase « autres acteurs de grande taille ». Enfin, les régimes exorbitants du droit commun, comme ceux des intermittents du spectacle ou auto entrepreneurs, apparaissent comme injustes à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes prestations ou exemptions. Le fait que les salariés et entreprises du privé assument financièrement, via les charges sociales, les politiques de soutien au monde de la culture ou aux régimes spécifiques comme ceux des auto entrepreneurs pose problème, comme le dit ce texte, écho des propos de nombreux indépendants.

Le corollaire de toutes ces remontrances est le rejet de toutes les formes de concurrence déloyale, qui induit une « distorsion de concurrence ». La sous-traitance aggrave une asymétrie déjà existante entre grandes et petites entreprises. S’y ajoute l’exclusion de l’artisanat des plans de relance applicables aux entreprises majeures, ce qui semble injuste si on considère la part des indépendants dans l’économie. Dans le même sens, on réclame une compensation des inégalités de taille entre les entreprises pour l’accès aux marchés publics, à l’administration et à la gestion, pour le taux d’imposition, à échelonner en fonction du ratio chiffre d’affaire/effectifs (une petite entreprise est proportionnellement bien plus taxée qu’une grande).

De telles positions ont bien entendu leurs limites. On ne trouvera pas ici d’explication des causes du chômage. Cependant, l’avantage de ce genre de positions est qu’il met en lumière certaines contradictions et impasses liées à la concurrence effrénée. Les solutions proposées demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste, moyennant une puissance publique protectrice de leurs intérêts, lésés par la concurrence de plus gros qu’eux. Sur une telle base, deux sorties peuvent apparaître : le corporatisme ou l’association.

On peut considérer qu’il existe de nombreux points communs entre les revendications des associations patronales, petites et grandes (MEDEF, CGPME, UPA). Tous souhaitent une baisse des coûts salariaux, une plus grande souplesse pour embaucher et licencier (fluctuations du marché), une formation plus professionnalisante, ce qui leur vaut la critique de nombreux syndicats. Ceci étant posé, tous les “entrepreneurs” ne sont pas placés de la même façon dans la concurrence internationale, et tous ne bénéficient pas du même appui gouvernemental. La création de l’UPA est venue remplir un vide laissé par le MEDEF et la CGPME, et des contradictions apparaissent entre eux.

L’UPA insiste sur son rôle de lien social, car la plupart des artisans ont un marché de proximité. On voit le lien entre économie marchande et mise en relation des membres de la nation. Tout en revendiquant un statut local, l’Union voit parfaitement les problèmes liés aux marchés mondiaux. Elle demande donc la protection de l’État, de la puissance publique, contre les plus grosses entreprises françaises et étrangères, avantagées selon elle pour l’accès aux marchés publics.

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Henri Rouilleault, Où va la démocratie sociale, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2010.
  2. 2. “Cahier de doléances de Montrouge”, 13 avril 1789, article 12, in Archives parlementaires de 1787 à 1860, Paris, Librairie Administrative Paul Dupont, 1879, p. 737.
  3. 3. François Vidal, Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), Centre de Sociologie Historique, 1997.
  4. 4. « Enquête sur les élections européennes. Le message des chefs d’entreprise de proximité aux eurodéputés », communiqué de presse du 18 mai 2014 consultable sur le site de l’UPA
  5. 5. Jacques Grosclaude, « La dette publique en R.F.A. », in Robert Hertzog (dir.), La dette publique en France, Economica, 1990.
  6. 6. Calonne, contrôleur des finances de Louis XVI, avait choisi en 1783 de recourir à l’emprunt pour continuer de verser les prébendes royales et sauver ainsi sa clientèle politique, avant de se voir rattrapé par la banqueroute de l’État.

Le processus révolutionnaire en Russie – Lectures (I)

1 octobre 2017

Pour la première fois dans l’histoire, une révolution, la révolution russe d’Octobre 1917, a ouvert la voie à un processus général de transformation sociale, en rupture avec les fondements économiques du mode capitaliste de production. Ce processus ne doit pas être considéré seulement comme un commencement, il est l’aboutissement d’un mouvement révolutionnaire de près d’un demi-siècle en Russie, et ce mouvement s’est lui-même inscrit dans le sillage de la Révolution française, des révolutions populaires du XIXe siècle, de l’essor du mouvement ouvrier et socialiste dans divers pays du continent européen. 

Comme la Révolution française l’avait été en son temps, la révolution russe a donc revêtu une importance mondiale. Que l’on porte un jugement positif ou négatif sur les différents moments de cette révolution, on ne peut ainsi, au plan de l’histoire, la passer aux oubliettes. La révolution russe, comme le signalait déjà Kautsky en 1905, participe des grandes révolutions des classes modernes qui se sont succédé au cours de deux siècles et demi, en tant que mouvements d’ébranlement du monde ancien [Voir Texte I — Karl KAUTSKY, Ancienne et nouvelle révolution]. 

La portée de la révolution russe, comme celle de la Révolution française, est d’ordre universel. Elle a exercé une influence sur le cours de l’histoire mondiale, sur le sort des classes populaires, sur les mouvements de libération des peuples. Pour peu que l’on se place dans la durée historique, il est difficile de faire silence sur son contenu, sa portée, en termes de bouleversement des rapports sociaux et des rapports de classes, mais aussi de digues opposées au libre déploiement du capitalisme et des rivalités impérialistes. Ceci, en dépit du retournement de la phase historique ascendante qui s’est opéré depuis près d’un demi siècle dans une grande partie du monde, retournement qui s’est manifesté par les revers subis par le processus révolutionnaire et populaire, en Russie et dans le monde.

On peut s’étonner qu’en France, le centenaire de la révolution d’Octobre 1917 n’ait pas donné lieu à des commémorations d’envergure, seulement à quelques colloques, émissions radio, ouvrages et numéros spéciaux de revues, expositions, événementsplus ou moins confidentiels, alors que dans d’autres pays du monde il n’en a pas été ainsi. Il semble que dans notre pays, on ait plutôt choisi de faire le black out, comme si l’on craignait de réveiller un spectre. Au sein des divers courants politiques, qui communient sur le terrain d’un certain anti-soviétisme plus ou moins raisonné, les dénonciations ne se sont pas même manifestées avec vigueur, comme lors des décennies précédentes. Quant aux rares célébrations, celles-ci se sont le plus souvent limitées à 1917, sans situer l’événement au sein d’un processus historique d’ensemble, en relation avec le développement du mouvement socialiste du XIXe siècle dans une grande partie des nations d’Europe. Comme si la révolution russe était « tombée du ciel », ou surgie d’un mouvement tellurique immanent, dans l’un et l’autre cas, simple épisode plus ou moins éphémère, qu’on pourrait en conséquence effacer désormais de l’histoire du monde.

En quelque sorte, le caractère universel de la révolution russe se trouve paradoxalement attesté par la réaction universelle de condamnation et de rejet qui tend à dominer dans la majorité des puissances capitalistes [Voir Texte III – Pierre COURTADE, Essai sur l’antisoviétisme]. Ce caractère universel de la révolution russe peut au contraire se trouver contesté, ou traité par la bande, en le rapportant à un simple avatar de l’histoire de la Russie dans son “originalité” [Voir Texte II – Georges SOKOLOFF, Le retard russe (882-2014)] 

Beaucoup d’entre nous aujourd’hui, et cela n’est pas propre aux jeunes générations, ont une connaissance limitée du déroulement et des caractères du processus révolutionnaire et de la révolution russe, de son contenu économique et social, de la place qu’ils ont occupé tant dans l’histoire russe que dans l’histoire du monde, de leur signification au regard de la lutte historique de longue durée qui oppose les régimes économiques et les classes sociales du monde ancien comme du monde moderne.

Lorsque dans les discours politiques, dans la presse, on évoque cette révolution, il ne s’agit pas en général de fournir la moindre information sur cette signification et cette portée. Il est question, dans le meilleur des cas, de parler de son « échec », et de faire silence sur la portée des processus de transformation, survenus après 1917, qui visaient à fonder la société sur une autre base économique que le capitalisme. Il s’agit surtout de condamner tout court ce régime social, en se gardant d’en mentionner les enjeux historiques. On se borne le plus souvent à dresser une liste des excès, débordements, errements, crimes, avérés ou non, imputés de façon exclusive aux dirigeants politiques de ce pays, tout en masquant généralement la portée de ce [difficile] processus d’édification d’un mode de production socialiste dans un environnement capitaliste hostile.

Pour condamner par amalgame ces divers forfaits, on a “forgé”, parmi d’autres, des locutions qui font aujourd’hui office de récapitulatif : bolchevisme d’abord, puis totalitarisme et stalinisme. Depuis le processus de déconstitution de l’Union soviétique, cette anathémisation fait consensus, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il faut cependant savoir que les condamnations de la révolution russe et de l’édification d’un nouveau régime de production, socialiste, ont été diffusées, avant que les mots mêmes de bolchevisme (ou de Staline) n’aient été portés à la connaissance du monde. Les condamnations des prétentions socialistes et communistes sont d’ailleurs bien antérieures, elles se déploient dès la première moitié du XIXe siècle.

Sans dénier que le processus révolutionnaire russe se soit déroulé de façon plus âpre que l’on aurait pu idéalement le souhaiter, il faut se demander pourquoi l’opprobre se trouve maintenant porté, de façon aussi unanime, sur la première édification d’un mode de production socialiste ? Cela ne vaut-il pas pour intimer aux classes populaires que toute prétention visant à résoudre les contradictions destructrices du capitalisme, doit se trouver nécessairement prohibée, ou reléguée aux oubliettes ? Et ceci, lors même qu’une telle prétention n’est encore qu’en gestation, comme ce fut le cas lors de la révolution de 1848, ou de la première révolution russe de 1905. Et, remontant plus avant, ne doit-on pas aussi condamner la Révolution française [sans oublier la personne de Robespierre], comme toute une mode intellectuelle contemporaine nous y enjoint aujourd’hui ? 

Quelles que soient les déplorations ou critiques, légitimes ou non, portées, sur le processus révolutionnaire en Russie, il est nécessaire de comprendre que l’on ne peut analyser un grand bouleversement de l’histoire sur un terrain strictement “judiciaire”. Avant la révolution russe, la Révolution française fut condamnée pendant plus d’un siècle par les classes qui avaient perdu leurs assises dans la société, mais aussi par celles qui craignaient que cette révolution puisse aller au-delà de son contenu bourgeois. Ces condamnations ont repris vigueur aujourd’hui.

À propos de la Révolution française, le philosophe Kant, qui n’acquiesçait pas à toutes les mesures qui s’étaient imposées au cours du processus révolutionnaire, en soulignait cependant le caractère historique universel, en tant que «concernant l’humanité dans le tout de son union». Son estimation de la portée universelle de la Révolution française, peut, plus d’un siècle plus tard, être appliquée à la révolution russe. En 1798, après la défaite des courants qui représentaient le plus fidèlement les intérêts du peuple, Kant écrivait ceci :

Un tel phénomène dans l’histoire de l’humanité ne s’oublie plus, parce qu’il a révélé […] une faculté de progresser telle qu’aucune politique n’aurait pu […] la dégager du cours antérieur des choses.

Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie politique n’en perd pourtant rien de sa force. — Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde, pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de circonstances favorables, et rappelé lors de la reprise de tentatives de ce genre […]

Les mondes agricoles en politique (2010). De la fin des paysans au retour de la question agricole

1 octobre 2017

De par le nombre de sujets abordés et le nombre de contributeurs, le livre peut, au premier abord, sembler manquer de cohérence. Il n’en est rien. On s’attachera à reprendre chronologiquement les périodes qui jalonnent l’agriculture, les agriculteurs français et leur positionnement en politique, du XIXe siècle à nos jours (2010 dans l’ouvrage), tout en essayant d’en dégager les enjeux principaux.

Les auteurs proposent une première période qui s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle [noter, la création du ministère de l’agriculture en 1881] à la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de la période “républicaine” de la IIIe République. En ce qui concerne l’agriculture, l’enjeu politique majeur est « la mise en place du modèle républicain ». Dans les campagnes françaises, on assiste à la lutte entre, d’un côté, « les élites agrariennes » (principalement les gros propriétaires fonciers) favorables à l’Ancien régime (monarchie, privilèges) et, de l’autre, « les élites républicaines » (principalement la bourgeoisie républicaine), ces dernières ayant pour objectif « d’arrimer la paysannerie à la République ». Il est indiqué qu’un des principaux moyens utilisés sera la diffusion de l’instruction publique dans tout le pays (lois Jules Ferry). Cette lutte politique traversera tous les villages de France. Il est pointé trois types de villages :

— le village « bien-pensant » dominé par le curé et le hobereau local ;

— le village « laïc et républicain » ;

— le village de « grandes cultures » dans lequel « la classe des gros exploitants » et le prolétariat agricole s’opposent.

Leur répartition n’est pas immuable. Elle varie selon les régions mais aussi selon les époques.
La parenthèse pétainiste de la Seconde Guerre mondiale est simplement caractérisée comme « apologie » et « âge d’or » du monde paysan. Créée en 1940, la Corporation paysanne est un élément central de la Révolution nationale prônée par le Régime de Vichy, la France et sa population étant alors une nation essentiellement paysanne.

Après la guerre, s’ouvre une nouvelle période marquée par la promotion et la diffusion massive du “progrès agricole”. Ce modernisme (machinisme, engrais, etc.) marque un essor de l’action du capital dans l’agriculture. Une contradiction majeure va alors opposer, d’un côté, le modèle d’agriculture traditionnelle (petites et moyennes fermes paysannes) et, de l’autre, les « transformations modernistes » du secteur.

D’autant, qu’en France, « la classe politique dans son ensemble, l’Église catholique, les notables ruraux », refusent la disparition de l’agriculture traditionnelle, refusent l’exode rural (à la différence notable du processus observé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne). Pour cette période — 1945/1957 — la paysannerie française reste « nombreuse, diverse et mécontente ».

Puis, s’ouvre une nouvelle période qui correspond à l’arrivée à la direction du pays du gaullisme et auquel la majorité des agriculteurs français se rallie. La modernisation de l’agriculture va être menée de façon plus cohérente et maîtrisée avec son corollaire, l’exode rural. L’industrie a, dans le même temps, besoin de main d’oeuvre. On assiste alors au déclin en nombre de la population active agricole. L’action du ministre de l’agriculture (Edgar Pisani) se résume en deux mots : « modernisation et européanisation » et ce, dans le cadre de la nation. L’agriculture reste un élément majeur de l’économie nationale.

À partir des années 1980, les politiques agricoles et rurales vont perdre progressivement le niveau national comme référent principal. L’Europe et les négociations internationales s’imposent comme perspectives majeures. Le « modèle agricole français », remis en cause, est « sur la défensive ». Cette tendance lourde va s’accentuer dans les années 2000.

Les auteurs notent un paradoxe en ce début du xxie siècle. D’une part, en nombre, les agriculteurs ne représentent plus que 3 % de la population active française (moins de 500 000 exploitations), mais, face à cette relative faiblesse numérique, on peut observer qu’elle n’a jamais été aussi puissante économiquement. Il est noté quatre caractéristiques sur la place des mondes agricoles dans la société française :

— un processus accru de concentration des exploitations ;

— des mécanismes de délocalisation et de relocalisation des productions agricoles ;

— l’accent mis sur la question environnementale et le regard porté sur les espaces agricoles comme “des espaces publics” ;

— l’émergence de la notion de “territoire” comme espace local de régulation politique.

Une notion s’impose : « l’agriculture de firme », en même temps que le paradigme de l’entreprise. Les auteurs l’affirment : « on est définitivement passé d’un monde agricole à des mondes agricoles ». De plus, d’affaire nationale, l’agriculture est devenue « affaire européenne » et même, « affaire mondiale » (libéralisation des échanges). Cette évolution économique et sociale se réfracte dans les thèmes défendus par les organisations agricoles françaises, en particulier dans le syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) fondée en 1946 et qui a récolté 54,9 % des voix aux élections aux chambres d’agriculture en 2007). Voici les thèmes centraux de ses congrès.

— 1983 : Exploitation familiale à taille humaine

— 1989 : Entreprise à taille humaine

— 1995 : Pluralité des formes d’exploitation

— 2001 : L’entreprise agricole dans la compétition internationale

— 2007 : Une structure répondant à des marchés ouverts, multiples, fluctuants.

Les auteurs insistent sur le recul important du public au bénéfice du privé. Ainsi les standards publics reculent face aux standards privés. Il est fait état des cas du “bio” et du “commerce équitable” récupérés par la grande distribution et les multinationales de l’agro-alimentaire, ainsi que de la “privatisation” progressive des politiques agricoles et alimentaires. Les régulations se font de plus en plus en dehors des « acteurs classiques” » (États, syndicats, organismes professionnels). Elles sont de plus en plus le fait des grandes firmes industrielles multinationales, des ONG, des banques, des grands distributeurs et certificateurs. Progressivement, le modèle politico-administratif français est remis en cause profondément. Avec la décentralisation, on assiste à une montée en puissance de la « régionalisation des politiques ». Le “local”, le “territoire”, la “Région”, l’Europe, et même le Monde contre le “national”.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les auteurs observent une transformation profonde de l’économie agricole française, son « absorption dans le mode de production capitaliste ». Si le travail agricole reste largement « familial », le mode de production capitaliste engendre un processus de « maintien dissolution » de ces formes familiales. La dissolution (disparition) touche principalement les plus petites exploitations. Les auteurs soulignent que cette petite production marchande résiste — plus ou moins bien, plus ou moins longtemps — grâce à la « mobilité de la force de travail familiale ». En l’occurrence, le terme “mobilité” signifie heures de travail non comptées et salaires aléatoires voire même à certaines périodes, nuls (phénomènes d’endettement). Donc, diminution en nombre et précarisation accrue des plus “petits” (petites et moyennes exploitations). Leur espoir de rejoindre les rangs des plus “grands” (en surface et moyens de production), bref, devenir de véritables chefs d’entreprise est pour le moins minime. Notons ici que les auteurs du livre ne traitent pas la question du prolétariat agricole.

Autre aspect souligné par les auteurs, l’attachement historique de la majorité des agriculteurs à la nation, à l’État (un sous-titre du livre indique « Malgré le Monde, malgré l’Europe : une affaire d’État »). Cet attachement à la nation ne tombe pas du ciel, il est un legs de l’histoire. En effet, trois raisons font que l’agriculture et le monde paysan participent « aux origines de la naissance de l’État » et à « son renforcement » :

— assurer l’alimentation d’un groupe humain implique avoir un territoire — la France — et le défendre ;

— décider qui a droit à la terre, bref qui a droit d’être paysan (soumission et prélèvement pour nourrir les autres), création des structures des pouvoirs et des premières administrations ;

— la production agricole étant par nature irrégulière alors que la demande est constante, nécessité de stocker, ce qui ne peut être qu’une affaire d’État.

Ainsi, production agricole, agriculteurs, et nation sont historiquement associées. Les fruits du travail agricole sont ressentis par ses producteurs comme étant fondamentalement utiles au pays, à l’ensemble de la population. Les agriculteurs assurent la « souveraineté alimentaire » de la France. Leur attachement à la nation en découle de fait (d’où leur adhésion aux politiques agricoles qui affirment la prééminence nationale, comme par exemple le gaullisme).

Depuis le XIXe siècle, le mode de production capitaliste a investi, par étapes successives, le champ de l’agriculture en France. Son action a été marquée par un processus de modernisation, développement des forces productives, mais aussi, par un double processus de décomposition – différentiation. L’agriculture dite traditionnelle a vécu — « la fin des paysans ». Ont pris place une agriculture de type capitaliste — chefs d’entreprise et prolétariat agricole — et une agriculture différenciée de type “familial”. Globalement leur nombre a considérablement diminué mais leur importance économique a augmenté. Le cadre national auquel “les mondes agricoles” étaient et restent historiquement attachés est battu en brèche par la mise en avant du “territoire” mais aussi des niveaux supranationaux, Europe et Monde, qui dictent leurs lois. De façon concomitante, les intérêts publics sont écrasés par les intérêts privés. La firme multinationale prédomine. La nation, l’État semblent s’estomper et, au mieux, réduits au rôle de « rustine » (en cas de crises). Mais si la commercialisation des produits devient de plus en plus aléatoire et incontrôlable par l’agriculteur, celui-ci reste avant tout un producteur qui cherche à vivre des fruits de son travail.

 

NOTE : L’ouvrage a été publié en 2010, sous la direction de Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (Presses de la Fondation Nationales des Sciences Politiques). On pourrait y adjoindre des données plus récentes concernant l’évolution économique du monde agricole. Bien que ces données fassent défaut, l’intérêt de l’ouvrage, centré sur les grandes tendances de l’évolution historique et politique du monde (ou des mondes) agricoles, n’en demeure pas moins entier.

Une organisation d’artisans et petits entrepreneurs

1 octobre 2017

Cet article présente des données concernant l’historique de l’organisation de l’Union Professionnelle des Artisans (UPA). Depuis octobre 2016, l’UPA, en association avec l’UNAPL, est devenue l’U2P (Union des Entreprises de proximité), qui regroupe 2,5 millions de petites entreprises.

 

La publicité « L’artisanat, première entreprise de France », puis les affiches « SACRIFIÉ » en lettres blanches sur fond noir, ont fait connaître en 2013, les revendications de ce secteur, souvent mal considéré par une partie de l’opinion éclairée, sous l’étiquette réductrice de « poujadiste » qui le disqualifie d’emblée. Dans une société régie par le marché, les artisans (et petits entrepreneurs) veulent une compensation pour les inégalités résultant de la taille des entreprises, des statuts égaux, qui ne sortent pas de la loi commune. Nous avons voulu en savoir plus sur ceux qui n’ont guère de relais médiatique, ne recourent pas à des actions coup de poing ni ne possèdent de symbole bien reconnaissable, comme les Bonnets Rouges. 

 

Selon Henri Rouilleault,

 

L’union professionnelle des artisans (UPA) est créée en 1975 par trois organisations du bâtiment, des services et de l’alimentation, avec la volonté de faire entendre les préoccupations de ces entreprises, de devenir l’un des partenaires sociaux, tout en refusant une démarche de type poujadiste comme celle du CID-UNATI. L’UPA sera reconnu comme représentatif, après une enquête de représentativité menée par le ministère du Travail, avec l’aide de Martine Aubry, conseillère de Jean Auroux, en 1983. Elle finira par accéder pleinement à la négociation interprofessionnelle, comme troisième organisation interprofessionnelle d’employeurs, avec l’appui de Philippe Séguin en 1988 qui constatera que le CNPF et la CGPME n’ont pas fait la preuve de leur représentativité dans l’artisanat, et de Jean-Pierre Soisson qui débloquera l’extension de l’accord interprofessionnel sur la formation professionnelle continue signé en mars 1985 par l’UPA et les confédérations syndicales  [1]. 

Nous avons consulté la prose de cette Union Professionnelle Artisanale, instigatrice du mouvement « Sacrifiés mais pas résignés » de novembre 2013, notamment son livre blanc Penser autrement. Les propositions des représentants de l’artisanat et du commerce de proximité, publié en janvier de la même année, plan d’ensemble sur la base de données d’enquêtes régulières, qui dépasse une prise de position catégorielle bornée.

Cette classe intermédiaire liée à la production marchande (artisans-commerçants) non seulement exprime à travers ses porte-parole une conscience claire d’elle-même, mais aussi propose une vision d’ensemble de la société et de la manière dont elle souhaite la voir gouvernée. Alors que chez les Bonnets Rouges les revendications sociales avaient été vite détournées sur le terrain de la “culture bretonne”, les artisans et commerçants, demandent un cadre national à même de garantir l’égalité de traitement et de les protéger de la concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur de la France.

On peut se poser des questions sur la représentativité d’une telle association. Le vote n’étant pas le seul critère, il faut examiner dans quelle mesure ils expriment les préoccupations de ceux au nom desquels ils se prononcent. Dans leur livre blanc, ils écrivent au nom « des 1 200 000 artisans et commerçants », « des indépendants », et dans des secteurs concrets, « des petites entreprises du secteur industriel », notamment des sous-traitants, à la Conférence Nationale de l’Industrie. Fédérer est un autre mot essentiel : « en fédérant 300 métiers pratiqués par des indépendants, nous nous adaptons en permanence, et cherchons des solutions viables et acceptables par tous ». Il ne suffit pas de se proclamer porte-parole, mais leur texte offre un écho significatif aux plaintes répétés des artisans et commerçants que nous fréquentons tous les jours.

Dans les Cahiers de doléances d’avant la Révolution française, les artisans ou commerçants libres des faubourgs, donc hors des jurandes, pouvaient faire part de ce genre de demandes, dans le sens d’une adéquation entre l’imposition et la contribution à la richesse sociale :

Qu’il soit soumis à la rigueur de l’impôt toutes les maisons qui procurent un revenu effectif ou de pur agrément, et que les autres, occupées par les laboureurs, artisans et marchands des campagnes, se voient exemptes ou du moins très ménagées [2]. 

Deux révolutions plus tard, le socialiste non utopiste François Vidal, accorde dans Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), plan d’économie socialisée, une place importante à la petite paysannerie et aux artisans. Aux associations volontaires d’artisans, l’État devrait réserver par préférence toutes les fournitures pour services publics, et faire au besoin des avances de fonds [3].

Les révolutions profondes de 1789 et 1848 ont laissé la place à d’autres plus superficielles, mais la crise de surproduction actuelle est bien un fait : depuis 2008, faute d’acheteurs solvables, 60 000 entreprises artisanales ferment chaque année – certes, des dizaines de milliers d’autres se créent, mais pour combien de temps ; par ailleurs, la taxation est lourde et multiple ; on déplore une « régression », une « stagnation », la « faible croissance », en deux mots une « dépression légère mais permanente ». Au nom de l’égalité, l’UPA demande que les entreprises artisanales puissent bénéficier des mesures de relances applicables aux plus grandes entreprises. Fait remarquable de leur discours, la crise n’apparaît ni comme imprévisible, ni comme passagère, mais comme liée au mode de production ; au contraire, elle « a mis en lumière », « est venue révéler […] les dysfonctionnements de notre économie », « des déséquilibres structurels et des inégalités ». 

L’UPA revendiquait un rôle social central de l’artisanat, avec pour arguments : le nombre de 1,2 millions d’entreprises, de 3 millions de salariés soit 1/5 des effectifs du secteur marchand, de 4 millions d’actifs ; la part de la création de richesse nationale (environ 20 %), la proportion des exportateurs (30 %) ; par ailleurs, ils mettent en avant la proximité, le lien social humain, les circuits courts, en accord avec les préoccupations actuelles.

Concurrence généralisée oblige, ils pensent plus à échelle nationale qu’européenne, car la nation est un cadre à même de protéger leurs intérêts, alors que l’Europe a le marché libre et sauvage pour seule raison d’être. En effet, selon un sondage commandé par leurs soins, 66 % des artisans et commerçants « pensent que les réponses aux difficultés économiques doivent plutôt venir du cadre national » [4]. Leurs demandes sont en conséquence : « Nous cherchons à créer un cadre juridique, social, économique et administratif adapté » aux « indépendants » « et propice à leur développement », « un cadre social cohérent, attractif et protecteur des chefs d’entreprise ». 

L’État a un rôle à jouer, à redéfinir dans l’action publique; la redistribution des compétences (État, région) doit être achevée une fois pour toutes, ainsi « la puissance publique pourra être encore présente sur les terrains avec quelque efficacité ». Les dispositions étatiques ne sauraient rester lettre morte : droits du conjoint travailleur, Régime Simplifié d’Imposition, décentralisation.

Ce cadre national étatique doit garantir une égalité, rendre à nouveau efficace l’administration publique, débloquer le crédit productif tout en limitant la dette publique. En ce sens, ils sont attentifs à la réforme du statut des entreprises ; à l’accès au crédit et sa pérennité ; l’aide pour la création et l’innovation ; la modification de la répartition des prélèvements ; l’harmonisation des régimes de retraite public-privé ; la simplification administrative ; l’amélioration d’un service public d’orientation des élèves ; l’obligation pour Pôle Emploi à répondre à l’offre de travail de manière adéquate ; il est souhaité « que le pays se fixe rapidement des règles strictes d’équilibre budgétaire et que le recours à l’emprunt soit réservé aux dépenses d’investissement ». Pendant longtemps, en France, et plus en Allemagne [5], le recours à la dette n’était justifié que par ce motif : c’est la perspective d’une création de richesse qui en garantissait le remboursement. Si la majeure partie de l’emprunt est destinée à financer soit le fonctionnement de l’État soit le remboursement de la dette, le pays court un risque. La croissance étant quasi nulle, la politique que menait Calonne avant la Révolution[6], comme celle de nombre de gouvernements contemporains, ne nuit pas aux seuls intérêts des artisans mais de toute la nation. 

Le cadre national, l’intervention étatique, permettent d’une part, c’est évident, la défense de leurs intérêts de classe (baisse du coût du travail, fourniture de main d’œuvre par l’école et l’ANPE, modification du taux d’imposition, des cotisations, etc.). Selon eux, les sources de financement en vue de la reprise sont nombreuses. On prend d’abord à l’ensemble, à la nation, à travers un fonds pour la création, la reprise et la modernisation des entreprises ; à travers le renforcement d’une différenciation entre les dépenses qui relèvent de la solidarité nationale – et donc financées par l’impôt – et celles qui relèvent du travail, financées par les cotisations sociales. Les cotisations des allocations familiales, par exemple, ne devaient pas, selon l’UPA, être prélevées sur les salaires. Quand ils réclament plus d’équité fiscale, c’est pour pérenniser les régimes de retraite dans leur ensemble, dans le sens d’une harmonisation progressive des règles entre les secteurs public et privé, et, plus concrètement, d’une validation systématique de quatre trimestres par année travaillée, évidente pour certaines catégories mais pas pour celle des artisans. On prend ensuite aux « tricheurs », à ceux qui emploient au noir ; aux gros entrepreneurs, désignés sous la périphrase « autres acteurs de grande taille ». Enfin, les régimes exorbitants du droit commun, comme ceux des intermittents du spectacle ou auto entrepreneurs, apparaissent comme injustes à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes prestations ou exemptions. Le fait que les salariés et entreprises du privé assument financièrement, via les charges sociales, les politiques de soutien au monde de la culture ou aux régimes spécifiques comme ceux des auto entrepreneurs pose problème, comme le dit ce texte, écho des propos de nombreux indépendants.

Le corollaire de toutes ces remontrances est le rejet de toutes les formes de concurrence déloyale, qui induit une « distorsion de concurrence ». La sous-traitance aggrave une asymétrie déjà existante entre grandes et petites entreprises. S’y ajoute l’exclusion de l’artisanat des plans de relance applicables aux entreprises majeures, ce qui semble injuste si on considère la part des indépendants dans l’économie. Dans le même sens, on réclame une compensation des inégalités de taille entre les entreprises pour l’accès aux marchés publics, à l’administration et à la gestion, pour le taux d’imposition, à échelonner en fonction du ratio chiffre d’affaire/effectifs (une petite entreprise est proportionnellement bien plus taxée qu’une grande).

De telles positions ont bien entendu leurs limites. On ne trouvera pas ici d’explication des causes du chômage. Cependant, l’avantage de ce genre de positions est qu’il met en lumière certaines contradictions et impasses liées à la concurrence effrénée. Les solutions proposées demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste, moyennant une puissance publique protectrice de leurs intérêts, lésés par la concurrence de plus gros qu’eux. Sur une telle base, deux sorties peuvent apparaître : le corporatisme ou l’association.

On peut considérer qu’il existe de nombreux points communs entre les revendications des associations patronales, petites et grandes (MEDEF, CGPME, UPA). Tous souhaitent une baisse des coûts salariaux, une plus grande souplesse pour embaucher et licencier (fluctuations du marché), une formation plus professionnalisante, ce qui leur vaut la critique de nombreux syndicats. Ceci étant posé, tous les “entrepreneurs” ne sont pas placés de la même façon dans la concurrence internationale, et tous ne bénéficient pas du même appui gouvernemental. La création de l’UPA est venue remplir un vide laissé par le MEDEF et la CGPME, et des contradictions apparaissent entre eux.

L’UPA insiste sur son rôle de lien social, car la plupart des artisans ont un marché de proximité. On voit le lien entre économie marchande et mise en relation des membres de la nation. Tout en revendiquant un statut local, l’Union voit parfaitement les problèmes liés aux marchés mondiaux. Elle demande donc la protection de l’État, de la puissance publique, contre les plus grosses entreprises françaises et étrangères, avantagées selon elle pour l’accès aux marchés publics.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Henri ROUILLEAULT, Où va la démocratie sociale, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2010.
  2. 2. “Cahier de doléances de Montrouge”, 13 avril 1789, article 12, in Archives parlementaires de 1787 à 1860, Paris, Librairie Administrative Paul Dupont, 1879, p. 737.
  3. 3. François VIDAL, Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), Centre de Sociologie Historique, 1997.
  4. 4. « Enquête sur les élections européennes. Le message des chefs d’entreprise de proximité aux eurodéputés », communiqué de presse du 18 mai 2014 consultable sur le site de l’UPA
  5. 5. Jacques GROSCLAUDE, « La dette publique en R.F.A. », in Robert HERTZOG (dir.), La dette publique en France, Economica, 1990.
  6. 6. Calonne, contrôleur des finances de Louis XVI, avait choisi en 1783 de recourir à l’emprunt pour continuer de verser les prébendes royales et sauver ainsi sa clientèle politique, avant de se voir rattrapé par la banqueroute de l’État.

Les préoccupations des différentes classes

1 octobre 2017

Lectures, Enquêtes

Dans l’article sur la notion de Conscience de classe, on a posé, avec Lénine, qu’une conscience de classe pleinement développée se rapporte à la vie politique de l’ensemble de la société. Une telle conscience requiert ainsi une vision d’ensemble des conditions générales qui régissent cette société, des luttes sociales qui y sont menées.

En fonction de ce principe, Lénine insistait sur la nécessité de faire, dans la presse ouvrière, des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique des luttes, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels. Cette recommandation sera à l’œuvre dans le cadre de cette nouvelle rubrique.

Les préoccupations des différentes classes

1 octobre 2017

NOUVELLE RUBRIQUE

Lectures, Enquêtes

Dans l’article sur la notion de Conscience de classe, on a posé, avec Lénine, qu’une conscience de classe pleinement développée se rapporte à la vie politique de l’ensemble de la société. Une telle conscience requiert ainsi une vision d’ensemble des conditions générales qui régissent cette société, des luttes sociales qui y sont menées. 

En fonction de ce principe, Lénine insistait sur la nécessité de faire, dans la presse ouvrière, des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique des luttes, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels. Cette recommandation sera à l’œuvre dans le cadre de cette nouvelle rubrique.

Les mondes agricoles en politique (2010). De la fin des paysans au retour de la question agricole

De par le nombre de sujets abordés et le nombre de contributeurs, le livre peut, au premier abord, sembler manquer de cohérence. Il n’en est rien. On s’attachera à reprendre chronologiquement les périodes qui jalonnent l’agriculture, les agriculteurs français et leur positionnement en politique, du XIXe siècle à nos jours (2010 dans l’ouvrage), tout en essayant d’en dégager les enjeux principaux.

Les auteurs proposent une première période qui s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle [noter, la création du ministère de l’agriculture en 1881] à la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de la période “républicaine” de la IIIe République. En ce qui concerne l’agriculture, l’enjeu politique majeur est « la mise en place du modèle républicain ». Dans les campagnes françaises, on assiste à la lutte entre, d’un côté, « les élites agrariennes » (principalement les gros propriétaires fonciers) favorables à l’Ancien régime (monarchie, privilèges) et, de l’autre, « les élites républicaines » (principalement la bourgeoisie républicaine), ces dernières ayant pour objectif « d’arrimer la paysannerie à la République ». Il est indiqué qu’un des principaux moyens utilisés sera la diffusion de l’instruction publique dans tout le pays (lois Jules Ferry). Cette lutte politique traversera tous les villages de France. Il est pointé trois types de villages :

 

— le village « bien-pensant » dominé par le curé et le hobereau local ;

— le village « laïc et républicain » ;

— le village de « grandes cultures » dans lequel « la classe des gros exploitants » et le prolétariat agricole s’opposent.

 

Leur répartition n’est pas immuable. Elle varie selon les régions mais aussi selon les époques.

La parenthèse pétainiste de la Seconde Guerre mondiale est simplement caractérisée comme « apologie » et « âge d’or » du monde paysan. Créée en 1940, la Corporation paysanne est un élément central de la Révolution nationale prônée par le Régime de Vichy, la France et sa population étant alors une nation essentiellement paysanne.

Après la guerre, s’ouvre une nouvelle période marquée par la promotion et la diffusion massive du “progrès agricole”. Ce modernisme (machinisme, engrais, etc.) marque un essor de l’action du capital dans l’agriculture. Une contradiction majeure va alors opposer, d’un côté, le modèle d’agriculture traditionnelle (petites et moyennes fermes paysannes) et, de l’autre, les « transformations modernistes » du secteur. D’autant, qu’en France, « la classe politique dans son ensemble, l’Église catholique, les notables ruraux », refusent la disparition de l’agriculture traditionnelle, refusent l’exode rural (à la différence notable du processus observé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne). Pour cette période — 1945/1957 — la paysannerie française reste « nombreuse, diverse et mécontente ».

Puis, s’ouvre une nouvelle période qui correspond à l’arrivée à la direction du pays du gaullisme et auquel la majorité des agriculteurs français se rallie. La modernisation de l’agriculture va être menée de façon plus cohérente et maîtrisée avec son corollaire, l’exode rural. L’industrie a, dans le même temps, besoin de main d’oeuvre. On assiste alors au déclin en nombre de la population active agricole. L’action du ministre de l’agriculture (Edgar Pisani) se résume en deux mots : « modernisation et européanisation » et ce, dans le cadre de la nation. L’agriculture reste un élément majeur de l’économie nationale.

À partir des années 1980, les politiques agricoles et rurales vont perdre progressivement le niveau national comme référent principal. L’Europe et les négociations internationales s’imposent comme perspectives majeures. Le « modèle agricole français », remis en cause, est « sur la défensive ». Cette tendance lourde va s’accentuer dans les années 2000.

Les auteurs notent un paradoxe en ce début du XXIe siècle. D’une part, en nombre, les agriculteurs ne représentent plus que 3  % de la population active française (moins de 500 000 exploitations), mais, face à cette relative faiblesse numérique, on peut observer qu’elle n’a jamais été aussi puissante économiquement. Il est noté quatre caractéristiques sur la place des mondes agricoles dans la société française :

 

— un processus accru de concentration des exploitations ;

— des mécanismes de délocalisation et de relocalisation des productions agricoles ;

— l’accent mis sur la question environnementale et le regard porté sur les espaces agricoles comme “des espaces publics” ;

— l’émergence de la notion de “territoire” comme espace local de régulation politique.

 

Une notion s’impose : « l’agriculture de firme », en même temps que le paradigme de l’entreprise. Les auteurs l’affirment : « on est définitivement passé d’un monde agricole à des mondes agricoles ». De plus, d’affaire nationale, l’agriculture est devenue « affaire européenne » et même, « affaire mondiale » (libéralisation des échanges). Cette évolution économique et sociale se réfracte dans les thèmes défendus par les organisations agricoles françaises, en particulier dans le syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) fondée en 1946 et qui a récolté 54,9  % des voix aux élections aux chambres d’agriculture en 2007). Voici les thèmes centraux de ses congrès.

 

— 1983 : Exploitation familiale à taille humaine

— 1989 : Entreprise à taille humaine

— 1995 : Pluralité des formes d’exploitation

— 2001 : L’entreprise agricole dans la compétition internationale

— 2007 : Une structure répondant à des marchés ouverts, multiples, fluctuants.

 

Les auteurs insistent sur le recul important du public au bénéfice du privé. Ainsi les standards publics reculent face aux standards privés. Il est fait état des cas du “bio” et du “commerce équitable” récupérés par la grande distribution et les multinationales de l’agro-alimentaire, ainsi que de la “privatisation” progressive des politiques agricoles et alimentaires. Les régulations se font de plus en plus en dehors des « acteurs classiques” » (États, syndicats, organismes professionnels). Elles sont de plus en plus le fait des grandes firmes industrielles multinationales, des ONG, des banques, des grands distributeurs et certificateurs. Progressivement, le modèle politico-administratif français est remis en cause profondément. Avec la décentralisation, on assiste à une montée en puissance de la « régionalisation des politiques ». Le “local”, le “territoire”, la “Région”, l’Europe, et même le Monde contre le “national”. 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les auteurs observent une transformation profonde de l’économie agricole française, son « absorption dans le mode de production capitaliste ». Si le travail agricole reste largement « familial », le mode de production capitaliste engendre un processus de « maintien dissolution » de ces formes familiales. La dissolution (disparition) touche principalement les plus petites exploitations. Les auteurs soulignent que cette petite production marchande résiste — plus ou moins bien, plus ou moins longtemps — grâce à la « mobilité de la force de travail familiale ». En l’occurrence, le terme “mobilité” signifie heures de travail non comptées et salaires aléatoires voire même à certaines périodes, nuls (phénomènes d’endettement). Donc, diminution en nombre et précarisation accrue des plus “petits” (petites et moyennes exploitations). Leur espoir de rejoindre les rangs des plus “grands” (en surface et moyens de production), bref, devenir de véritables chefs d’entreprise est pour le moins minime. Notons ici que les auteurs du livre ne traitent pas la question du prolétariat agricole.

Autre aspect souligné par les auteurs, l’attachement historique de la majorité des agriculteurs à la nation, à l’État (un sous-titre du livre indique « Malgré le Monde, malgré l’Europe : une affaire d’État »). Cet attachement à la nation ne tombe pas du ciel, il est un legs de l’histoire. En effet, trois raisons font que l’agriculture et le monde paysan participent « aux origines de la naissance de l’État » et à « son renforcement » :

 

— assurer l’alimentation d’un groupe humain implique avoir un territoire — la France — et le défendre ;

— décider qui a droit à la terre, bref qui a droit d’être paysan (soumission et prélèvement pour nourrir les autres), création des structures des pouvoirs et des premières administrations ;

— la production agricole étant par nature irrégulière alors que la demande est constante, nécessité de stocker, ce qui ne peut être qu’une affaire d’État.

 

Ainsi, production agricole, agriculteurs, et nation sont historiquement associées. Les fruits du travail agricole sont ressentis par ses producteurs comme étant fondamentalement utiles au pays, à l’ensemble de la population. Les agriculteurs assurent la « souveraineté alimentaire » de la France. Leur attachement à la nation en découle de fait (d’où leur adhésion aux politiques agricoles qui affirment la prééminence nationale, comme par exemple le gaullisme).

Depuis le XIXe siècle, le mode de production capitaliste a investi, par étapes successives, le champ de l’agriculture en France. Son action a été marquée par un processus de modernisation, développement des forces productives, mais aussi, par un double processus de décomposition – différentiation. L’agriculture dite traditionnelle a vécu — « la fin des paysans ». Ont pris place une agriculture de type capitaliste — chefs d’entreprise et prolétariat agricole — et une agriculture différenciée de type “familial”. Globalement leur nombre a considérablement diminué mais leur importance économique a augmenté. Le cadre national auquel “les mondes agricoles” étaient et restent historiquement attachés est battu en brèche par la mise en avant du “territoire” mais aussi des niveaux supranationaux, Europe et Monde, qui dictent leurs lois. De façon concomitante, les intérêts publics sont écrasés par les intérêts privés. La firme multinationale prédomine. La nation, l’État semblent s’estomper et, au mieux, réduits au rôle de « rustine » (en cas de crises). Mais si la commercialisation des produits devient de plus en plus aléatoire et incontrôlable par l’agriculteur, celui-ci reste avant tout un producteur qui cherche à vivre des fruits de son travail.

 

NOTE : L’ouvrage a été publié en 2010, sous la direction de Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (Presses de la Fondation Nationales des Sciences Politiques). On pourrait y adjoindre des données plus récentes concernant l’évolution économique du monde agricole. Bien que ces données fassent défaut, l’intérêt de l’ouvrage, centré sur les grandes tendances de l’évolution historique et politique du monde (ou des mondes) agricoles, n’en demeure pas moins entier. 

Notions Théoriques : Qu’est-ce que la conscience de classe ?

1 octobre 2017

Qu’est-ce que la conscience de classe ? On peut prendre la question à plusieurs niveaux : conscience individuelle des individus qui composent une classe sociale, ou conscience générale d’une classe donnée, en s’interrogeant sur les distinctions et les interactions entre ces niveaux.

Pour qu’il y ait conscience, il faut un sujet, individuel ou “collectif”, unitaire, c’est-à-dire que la conscience de ce sujet, sa volonté, son action, soient unifiées.

Pour les sujets humains individuels, la question ne comporte pas de difficultés insurmontables (même si, comme on dit, on ne « sait pas toujours qui on est ni ce que l’on veut »). Pour les sujets collectifs — classe, nation, ou autres groupements politiques —, c’est plus difficile. On ne pourra pas ici approfondir la question de ce que peut signifier la notion de sujet collectif, et comment de tels sujets peuvent se former dans l’histoire.

Pour les “sujets collectifs” qui se forment dans l’histoire, il n’est pas facile de se comporter comme un seul être, capable de penser et d’agir sur le monde en fonction d’une volonté Une (unitaire) et d’objectifs unifiés. Pour construire une volonté Une, en vue d’un objectif principal, il faut que ces “sujets”, historiques, composés de multiples sujets humains individuels, aient été organisés, “formés” en un seul sujet. [Ce que Rousseau, à propos du peuple nommait “l’institution du peuple”.] Ce n’est donc que sous forme d’idées que cette conscience peut être exposée, en “extériorité” relative par rapport à la diversité des sujets individuels.

S’agissant des classes sociales, pour qu’il y ait conscience de constituer une classe occupant une place spécifique dans la société, il faut déjà disposer d’un minimum de connaissance de ce qu’est une classe dans un régime social donné, ceci dans ses rapports avec les autres classes.

— Pour le sujet individuel, la « conscience de classe », ne peut consister en une perception isolée de lui-même, d’une supposée position indépendante vis-à-vis des rapports sociaux. Même si on se limite à un premier niveau de la conscience de classe : l’idée de “faire partie” d’une classe suppose qu’on ait déjà une représentation d’ordre général, de ce qu’est la classe à laquelle on pense “appartenir”, qu’on ne se limite pas à sa « position » particulière « dans la production ». Il faut donc une connaissance au moins intuitive, de ce qu’est cette classe au plan général, au sein des rapports sociaux de production. C’est sur cette base intuitive que peut se développer une conscience de classe plus “théorique”.

Cette connaissance suppose que l’on puisse concevoir les rapports entre cette classe, la classe ouvrière par exemple, et les autres classes de la société. Les classes sociales, comme l’adjectif social l’indique, se définissent en fonction d’un classement d’ordre social, qui fait référence à l’ensemble des rapports sociaux qui structurent la société, pour nous aujourd’hui, le capitalisme. Le positionnement individuel qu’on occupe dans la société ne donne pas directement la compréhension de l’ensemble de ces rapports. La connaissance des rapports sociaux fondamentaux qui déterminent les rapports de classes ne tombent pas du ciel et ne “montent” pas de la classe en nous. C’est par la connaissance qu’on en prend conscience. Et l’existence d’une représentation générale, en idée, de l’ensemble des rapports sociaux, permet aux individus de développer cette conscience.

— Si on considère maintenant la « conscience de classe », telle qu’elle pourrait se trouver posée par un sujet “collectif” — la bourgeoisie ou le prolétariat par exemple — cette “conscience de classe” proprement dite, implique d’une part “l’institution” de ce sujet collectif, d’autre part une connaissance développée des rapports entre toutes les classes, par conséquent une compréhension des rapports fondamentaux qui structurent l’ensemble de la société [dans un régime social donné, à une époque donnée, dans une formation historique donnée]. On est là à un niveau théorique, du domaine des idées, telles que celles-ci procurent une vue synthétique de la réalité. À partir de cette compréhension, on peut développer une pleine conscience de classe, et saisir ce qu’elle implique quant au rôle que cette classe peut jouer dans l’histoire, dans le processus de transformation de la société. Ce que Marx, selon Boukharine [théoricien russe se réclamant du marxisme], appelait le « rôle social » de cette classe, qu’il faudrait aussi désigner comme « rôle historique ».

La conscience de classe pleinement formée ne se limite pas ainsi à l’idée de se révolter pour ses intérêts exclusifs, contre toutes les autres classes, elle suppose que l’on saisisse comment un autre régime de production peut se constituer sur la base de l’ancien (pour nous le capitalisme), sous quelles conditions, et quelle classe peut diriger ce processus de transformation. Cette conscience, au sens de connaissance, ne tombe pas non plus du ciel et ne vient pas en nous spontanément, même par « l’expérience de la lutte », comme le postulait ce même Boukharine.

Certes, si l’on se situe au niveau des sujets individuels, les luttes pratiques, et même les révolutions, ne résultent pas directement de cette connaissance générale. Pour que les classes se mettent en mouvement, il faut tenir compte des conditions historiques qui ont rendu possible ce mouvement, et des mobiles qui “poussent” telles ou telles classes à lutter pour une transformation sociale, et telles autres à lutter pour la conservation du monde ancien. Pour un sujet “collectif” (classe sociale), il n’en demeure pas moins nécessaire qu’une théorie, une organisation, aient porté ou portent au plus haut point, cette conscience générale historique. Pour que la classe se constitue en véritable sujet, cette conscience générale doit être constituée (ou reconstituée), rendue visible, posée devant, face à tous les individus qui la composent, mais aussi face à la société dans son ensemble.

Lénine. Le caractère politique général de la conscience de classe

Comment se forme la conscience de classe au niveau individuel ou à celui de la classe elle-même ?

Certains, tels Boukharine, s’imaginent qu’elle « découle » spontanément de la « position de classe » « dans la production », plus spécialement au cours de « l’expérience de la lutte ». Et qu’elle risque d’être bloquée, non par les conditions matérielles économiques, mais par des systèmes d’idées fallacieux, c’est-à-dire par « l’inculcation » de « l’idéologie de la classe dominante », ainsi que l’affirmait le philosophe Louis Althusser. Pour lutter contre cette “idéologie”, il professait que les ouvriers ne disposeraient que de « réflexes de classe ».

Au contraire Lénine, distinguait à ce sujet deux plans : celui du “mouvement spontané”, “forme embryonnaire de la conscience”, tel qu’il peut dépendre de la « lutte » immédiate, ou de la « position dans la production », et, celui d’une conscience politique pleinement développée.

La conscience de classe, au sens plein, ne pouvait naître selon Lénine de l’intérieur du mouvement spontané, à partir des revendications économiques immédiates, nécessairement morcelées. Selon lui, la conscience ne pouvait venir que de l’extérieur du mouvement spontané.

Comment comprendre cette idée ? De l’extérieur ne signifie pas pour Lénine qu’il faut inculquer aux ouvriers (ou aux classes populaires) des principes étrangers à leur lutte, mais que seule une vision générale, théorique, peut permettre de poser et donner à voir à tous, de façon générale les raisons du mouvement d’ensemble et de son évolution. Selon lui, la lutte spontanée, et les premiers éléments qu’elle permet de se représenter, ne sont que « la forme embryonnaire du conscient ». Le sens général de la lutte doit être rendu visible, se poser devant tous, dans une certaine extériorité par rapport aux individus, aux groupes partiels, face au mouvement spontané et à l’ensemble de la société 6.

La conscience de classe dans son plein développement se constitue en fonction d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société et rendent compte des buts communs et de l’objectif historique à poursuivre et des moyens d’y parvenir. Cette connaissance ne peut s’exposer que sur un terrain général, commun à toute la société, le terrain politique, et non dans chaque lutte parcellaire sur le terrain de l’économie. C’est sur le terrain politique que les conditions générales de la lutte, le but commun poursuivi, peuvent être vus par l’ensemble de la classe et de la société. C’est aussi sur le terrain politique que la lutte pour la transformation d’ensemble de la société peut être dirigée, et non sur le terrain de la lutte économique immédiate dans telle ou telle entreprise ou pour telle ou telle catégorie sociale, contre telle ou telle mesure des gouvernements. C’est pourquoi il importe que les organisations qui veulent dresser une orientation générale pour la lutte des classes populaires se positionnent, d’une façon ou d’une autre, en ce lieu général d’expression, le lieu politique.

Cela n’exclut pas de conduire des luttes parcellaires sur le terrain revendicatif, mais cela n’est pas l’objet premier de la lutte politique et de l’organisation politique. Les luttes économiques, dit Lénine, doivent être subordonnées aux objectifs politiques généraux.

L’organisation politique a pour rôle principal de travailler à élever d’emblée (et non par degrés) la conscience des classes populaires au niveau le plus général, le niveau politique, et non de « rabaisser la lutte au niveau des seuls résultats tangibles » comme le revendiquait le courant des “économistes” en Russie (fin xixe siècle – début du xxe). Les “économistes” indiquait Lénine craignent de « s’éloigner d’un seul pas de ce qui est accessible à la masse des ouvriers », ils veulent se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », plus exactement à « la portée des ouvriers les plus arriérés ». Ils affirmaient qu’on doit s’abstenir d’exposer aux masses ouvrières des « questions théoriques et politiques générales », ce qui signifiait qu’ils abandonnaient la direction d’ordre théorique et politique à la classe bourgeoise.

La lutte sur le terrain économique immédiat (contre le patronat et le gouvernement) indiquait encore Lénine peut se révéler nécessaire, mais elle n’est pas « le meilleur moyen pour entraîner les masses à la lutte politique », c’est-à-dire pour une action générale sur l’ensemble de la société. Pour Lénine, il ne s’agissait pas non plus de faire passer « graduellement de la lutte économique à la lutte politique » ou de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique ».

Pour lui, la conscience de classe pleinement développée se définit comme conscience politique, et celle-ci suppose une vision d’ensemble des conditions générales de la lutte sociale, vision qui structure l’organisation et guide l’action pratique. C’est pourquoi, il posait comme indispensable dans la propagande de faire des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique de la lutte, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, isolés dans le temps, ou de combats locaux et catégoriels.

Facteurs et conditions de formation de la conscience de classe

Si l’on résume des différents points abordés, on peut poser :

1/ Que pour qu’il y ait conscience de classe, il faut qu’existent des classes sociales, donc un mode de production et des rapports sociaux déterminant l’existence de ces classes et leurs positions réciproques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La conscience de classe ne résulte pas directement du fait que tel ou tel groupe social ou catégorie, occupe telle ou telle “place” au sein des rapports sociaux de production.

2/ La conscience de l’existence des classes, de leur nature, de leurs rapports, suppose que des représentations générales, des connaissances en aient été forgées, de façon individuelle ou collective. Les représentations de classe ne sont pas nécessairement forgées par les représentants d’une classe particulière. Ainsi, les théoriciens bourgeois du xviiie siècle français (économistes ou politiques) ont une représentation générale de l’ensemble des rapports de classes dans la société de leur temps.

3/ Pour que des individus particuliers aient conscience de participer de l’existence de telle ou telle classe et de viser les objectifs historiques de cette classe, ils peuvent prendre appui sur leur situation propre, leurs luttes, etc., mais il est nécessaire que, d’une part, se constitue une représentation de leur position commune, et que, d’autre part, une représentation générale des rapports de classe aient été forgée, par des individus de leur classe, voire d’une autre classe, peu importe, si la théorie est conforme à la réalité d’ensemble et son évolution.

4/ Il est nécessaire que cette représentation générale ait acquis une certaine visibilité dans la société. Cette visibilité suppose l’existence d’un corps de représentations qui se construise et s’expose dans la sphère des idées, en tant qu’elles participent de la vie politique d’une société. Les représentations générales se donnent à voir à l’ensemble de la société, d’autant mieux qu’existe un lieu politique commun, historiquement constitué (un État unitaire).

5/ Du fait qu’on postule l’existence d’une lutte entre classes, l’exposé public de cette représentation générale requiert un sujet “collectif” construit, une organisation politique de classe (lieu politique unitaire), donnant à voir le rôle et la place de cette classe et son rôle historique, sa vocation hégémonique (rôle directeur d’orientation). Dans un État démocratique, les représentations générales de classe peuvent, en principe, être publiquement exposées, de façon légale. Mais bien que légalement autorisés, elles sont parfois absentes. Voir notre situation actuelle. Dans un État non démocratique (autocratie, fascisme), cette représentation générale ne peut être exposée et diffusée que dans l’illégalité.
Dans tous les cas, une conscience de classe développée, politique et historique, requiert l’existence d’un « sujet collectif », capable de se présenter comme « instance politique » organisatrice, et d’exposer de façon unitaire et cohérente les conditions, les buts, et moyens de la lutte, en fonction des différentes périodes, phases et situations historiques.

Qu’est-ce que la conscience de classe ?

1 octobre 2017

Qu’est-ce que la conscience de classe ? On peut prendre la question à plusieurs niveaux : conscience individuelle des individus qui composent une classe sociale, ou conscience générale d’une classe donnée, en s’interrogeant sur les distinctions et les interactions entre ces niveaux.

Pour qu’il y ait conscience, il faut un sujet, individuel ou “collectif”, unitaire, c’est-à-dire que la conscience de ce sujet, sa volonté, son action, soient unifiées.

Pour les sujets humains individuels, la question ne comporte pas de difficultés insurmontables (même si, comme on dit, on ne « sait pas toujours qui on est ni ce que l’on veut »). Pour les sujets collectifs — classe, nation, ou autres groupements politiques —, c’est plus difficile. On ne pourra pas ici approfondir la question de ce que peut signifier la notion de sujet collectif, et comment de tels sujets peuvent se former dans l’histoire.

Pour les “sujets collectifs” qui se forment dans l’histoire, il n’est pas facile de se comporter comme un seul être, capable de penser et d’agir sur le monde en fonction d’une volonté Une (unitaire) et d’objectifs unifiés. Pour construire une volonté Une, en vue d’un objectif principal, il faut que ces “sujets”, historiques, composés de multiples sujets humains individuels, aient été organisés, “formés” en un seul sujet. [Ce que Rousseau, à propos du peuple nommait “l’institution du peuple”.] Ce n’est donc que sous forme d’idées que cette conscience peut être exposée, en “extériorité” relative par rapport à la diversité des sujets individuels.

S’agissant des classes sociales, pour qu’il y ait conscience de constituer une classe occupant une place spécifique dans la société, il faut déjà disposer d’un minimum de connaissance de ce qu’est une classe dans un régime social donné, ceci dans ses rapports avec les autres classes.

— Pour le sujet individuel, la « conscience de classe », ne peut consister en une perception isolée de lui-même, d’une supposée position indépendante vis-à-vis des rapports sociaux. Même si on se limite à un premier niveau de la conscience de classe : l’idée de “faire partie” d’une classe suppose qu’on ait déjà une représentation d’ordre général, de ce qu’est la classe à laquelle on pense “appartenir”, qu’on ne se limite pas à sa « position » particulière « dans la production ». Il faut donc une connaissance au moins intuitive, de ce qu’est cette classe au plan général, au sein des rapports sociaux de production. C’est sur cette base intuitive que peut se développer une conscience de classe plus “théorique”.

Cette connaissance suppose que l’on puisse concevoir les rapports entre cette classe, la classe ouvrière par exemple, et les autres classes de la société. Les classes sociales, comme l’adjectif social l’indique, se définissent en fonction d’un classement d’ordre social, qui fait référence à l’ensemble des rapports sociaux qui structurent la société, pour nous aujourd’hui, le capitalisme. Le positionnement individuel qu’on occupe dans la société ne donne pas directement la compréhension de l’ensemble de ces rapports. La connaissance des rapports sociaux fondamentaux qui déterminent les rapports de classes ne tombent pas du ciel et ne “montent” pas de la classe en nous. C’est par la connaissance qu’on en prend conscience. Et l’existence d’une représentation générale, en idée, de l’ensemble des rapports sociaux, permet aux individus de développer cette conscience.

— Si on considère maintenant la « conscience de classe », telle qu’elle pourrait se trouver posée par un sujet “collectif” — la bourgeoisie ou le prolétariat par exemple — cette “conscience de classe” proprement dite, implique d’une part “l’institution” de ce sujet collectif, d’autre part une connaissance développée des rapports entre toutes les classes, par conséquent une compréhension des rapports fondamentaux qui structurent l’ensemble de la société [dans un régime social donné, à une époque donnée, dans une formation historique donnée]. On est là à un niveau théorique, du domaine des idées, telles que celles-ci procurent une vue synthétique de la réalité. À partir de cette compréhension, on peut développer une pleine conscience de classe, et saisir ce qu’elle implique quant au rôle que cette classe peut jouer dans l’histoire, dans le processus de transformation de la société. Ce que Marx, selon Boukharine [théoricien russe se réclamant du marxisme], appelait le « rôle social » de cette classe, qu’il faudrait aussi désigner comme « rôle historique ».

La conscience de classe pleinement formée ne se limite pas ainsi à l’idée de se révolter pour ses intérêts exclusifs, contre toutes les autres classes, elle suppose que l’on saisisse comment un autre régime de production peut se constituer sur la base de l’ancien (pour nous le capitalisme), sous quelles conditions, et quelle classe peut diriger ce processus de transformation. Cette conscience, au sens de connaissance, ne tombe pas non plus du ciel et ne vient pas en nous spontanément, même par « l’expérience de la lutte », comme le postulait ce même Boukharine.

Certes, si l’on se situe au niveau des sujets individuels, les luttes pratiques, et même les révolutions, ne résultent pas directement de cette connaissance générale. Pour que les classes se mettent en mouvement, il faut tenir compte des conditions historiques qui ont rendu possible ce mouvement, et des mobiles qui “poussent” telles ou telles classes à lutter pour une transformation sociale, et telles autres à lutter pour la conservation du monde ancien. Pour un sujet “collectif” (classe sociale), il n’en demeure pas moins nécessaire qu’une théorie, une organisation, aient porté ou portent au plus haut point, cette conscience générale historique. Pour que la classe se constitue en véritable sujet, cette conscience générale doit être constituée (ou reconstituée), rendue visible, posée devant, face à tous les individus qui la composent, mais aussi face à la société dans son ensemble.

Lénine. Le caractère politique général de la conscience de classe

Comment se forme la conscience de classe au niveau individuel ou à celui de la classe elle-même ? Certains, tels Boukharine, s’imaginent qu’elle « découle » spontanément de la « position de classe » « dans la production », plus spécialement au cours de « l’expérience de la lutte ». Et qu’elle risque d’être bloquée, non par les conditions matérielles économiques, mais par des systèmes d’idées fallacieux, c’est-à-dire par « l’inculcation » de « l’idéologie de la classe dominante », ainsi que l’affirmait le philosophe Louis Althusser. Pour lutter contre cette “idéologie”, il professait que les ouvriers ne disposeraient que de « réflexes de classe ».

Au contraire Lénine, distinguait à ce sujet deux plans : celui du “mouvement spontané”, “forme embryonnaire de la conscience”, tel qu’il peut dépendre de la « lutte » immédiate, ou de la « position dans la production », et, celui d’une conscience politique pleinement développée.

La conscience de classe, au sens plein, ne pouvait naître selon Lénine de l’intérieur du mouvement spontané, à partir des revendications économiques immédiates, nécessairement morcelées. Selon lui, la conscience ne pouvait venir que de l’extérieur du mouvement spontané.

Comment comprendre cette idée ? De l’extérieur ne signifie pas pour Lénine qu’il faut inculquer aux ouvriers (ou aux classes populaires) des principes étrangers à leur lutte, mais que seule une vision générale, théorique, peut permettre de poser et donner à voir à tous, de façon générale les raisons du mouvement d’ensemble et de son évolution. Selon lui, la lutte spontanée, et les premiers éléments qu’elle permet de se représenter, ne sont que « la forme embryonnaire du conscient ». Le sens général de la lutte doit être rendu visible, se poser devant tous, dans une certaine extériorité par rapport aux individus, aux groupes partiels, face au mouvement spontané et à l’ensemble de la société 6. 

La conscience de classe dans son plein développement se constitue en fonction d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société et rendent compte des buts communs et de l’objectif historique à poursuivre et des moyens d’y parvenir. Cette connaissance ne peut s’exposer que sur un terrain général, commun à toute la société, le terrain politique, et non dans chaque lutte parcellaire sur le terrain de l’économie. C’est sur le terrain politique que les conditions générales de la lutte, le but commun poursuivi, peuvent être vus par l’ensemble de la classe et de la société. C’est aussi sur le terrain politique que la lutte pour la transformation d’ensemble de la société peut être dirigée, et non sur le terrain de la lutte économique immédiate dans telle ou telle entreprise ou pour telle ou telle catégorie sociale, contre telle ou telle mesure des gouvernements. C’est pourquoi il importe que les organisations qui veulent dresser une orientation générale pour la lutte des classes populaires se positionnent, d’une façon ou d’une autre, en ce lieu général d’expression, le lieu politique.

Cela n’exclut pas de conduire des luttes parcellaires sur le terrain revendicatif, mais cela n’est pas l’objet premier de la lutte politique et de l’organisation politique. Les luttes économiques, dit Lénine, doivent être subordonnées aux objectifs politiques généraux.

L’organisation politique a pour rôle principal de travailler à élever d’emblée (et non par degrés) la conscience des classes populaires au niveau le plus général, le niveau politique, et non de « rabaisser la lutte au niveau des seuls résultats tangibles » comme le revendiquait le courant des “économistes” en Russie (fin XIXe siècle – début du XXe). Les “économistes” indiquait Lénine craignent de « s’éloigner d’un seul pas de ce qui est accessible à la masse des ouvriers », ils veulent se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », plus exactement à « la portée des ouvriers les plus arriérés ». Ils affirmaient qu’on doit s’abstenir d’exposer aux masses ouvrières des « questions théoriques et politiques générales », ce qui signifiait qu’ils abandonnaient la direction d’ordre théorique et politique à la classe bourgeoise. 

La lutte sur le terrain économique immédiat (contre le patronat et le gouvernement) indiquait encore Lénine peut se révéler nécessaire, mais elle n’est pas « le meilleur moyen pour entraîner les masses à la lutte politique », c’est-à-dire pour une action générale sur l’ensemble de la société. Pour Lénine, il ne s’agissait pas non plus de faire passer « graduellement de la lutte économique à la lutte politique » ou de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique ».

Pour lui, la conscience de classe pleinement développée se définit comme conscience politique, et celle-ci suppose une vision d’ensemble des conditions générales de la lutte sociale, vision qui structure l’organisation et guide l’action pratique. C’est pourquoi, il posait comme indispensable dans la propagande de faire des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique de la lutte, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, isolés dans le temps, ou de combats locaux et catégoriels.

Facteurs et conditions de formation de la conscience de classe

Si l’on résume des différents points abordés, on peut poser :

1/ Que pour qu’il y ait conscience de classe, il faut qu’existent des classes sociales, donc un mode de production et des rapports sociaux déterminant l’existence de ces classes et leurs positions réciproques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La conscience de classe ne résulte pas directement du fait que tel ou tel groupe social ou catégorie, occupe telle ou telle “place” au sein des rapports sociaux de production.

2/ La conscience de l’existence des classes, de leur nature, de leurs rapports, suppose que des représentations générales, des connaissances en aient été forgées, de façon individuelle ou collective. Les représentations de classe ne sont pas nécessairement forgées par les représentants d’une classe particulière. Ainsi, les théoriciens bourgeois du XVIIIe siècle français (économistes ou politiques) ont une représentation générale de l’ensemble des rapports de classes dans la société de leur temps.

3/ Pour que des individus particuliers aient conscience de participer de l’existence de telle ou telle classe et de viser les objectifs historiques de cette classe, ils peuvent prendre appui sur leur situation propre, leurs luttes, etc., mais il est nécessaire que, d’une part, se constitue une représentation de leur position commune, et que, d’autre part, une représentation générale des rapports de classe aient été forgée, par des individus de leur classe, voire d’une autre classe, peu importe, si la théorie est conforme à la réalité d’ensemble et son évolution.

4/ Il est nécessaire que cette représentation générale ait acquis une certaine visibilité dans la société. Cette visibilité suppose l’existence d’un corps de représentations qui se construise et s’expose dans la sphère des idées, en tant qu’elles participent de la vie politique d’une société. Les représentations générales se donnent à voir à l’ensemble de la société, d’autant mieux qu’existe un lieu politique commun, historiquement constitué (un État unitaire).

5/ Du fait qu’on postule l’existence d’une lutte entre classes, l’exposé public de cette représentation générale requiert un sujet “collectif” construit, une organisation politique de classe (lieu politique unitaire), donnant à voir le rôle et la place de cette classe et son rôle historique, sa vocation hégémonique (rôle directeur d’orientation). Dans un État démocratique, les représentations générales de classe peuvent, en principe, être publiquement exposées, de façon légale. Mais bien que légalement autorisés, elles sont parfois absentes. Voir notre situation actuelle. Dans un État non démocratique (autocratie, fascisme), cette représentation générale ne peut être exposée et diffusée que dans l’illégalité.

Dans tous les cas, une conscience de classe développée, politique et historique, requiert l’existence d’un « sujet collectif », capable de se présenter comme « instance politique » organisatrice, et d’exposer de façon unitaire et cohérente les conditions, les buts, et moyens de la lutte, en fonction des différentes périodes, phases et situations historiques.

1. Jean-Jacques Rousseau :« De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. […] Il faut lui faire voir [à la volonté générale] les objets tels qu’ils sont […] lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir des séductions des volontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, balancer les avantages présents et sensibles par le danger des maux éloignés et cachés. » Marx : « Nous ne disons pas au monde, abandonne tes luttes, ce ne sont que des sottises,  […] nous lui montrons seulement pourquoi il lutte véritablement. »

Témoignage

1 octobre 2017

Un éveil à la conscience politique

 

Mon enfance, ma jeunesse. Petite dernière d’une famille de cinq enfants, j’ai vécu une enfance paisible et modeste dans un quartier du Havre. Nous habitions un petit appartement accolé à la boucherie, où les clients « faisaient partie des meubles » !

Avant de prendre son commerce, mon père était salarié avec de longues journées de travail, et des conditions difficiles, alors à la quarantaine, il décide de se mettre à son compte.

Elève à l’école privée du quartier, je reçois une éducation catholique. La politique, je la découvre en écoutant le Général de Gaule devant le poste de télévision. Chez nous on avait du respect pour ce « grand homme ». Aussi, pendant les manifestations de mai 68, je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens lui en voulaient alors qu’il avait libéré la France ! Il faut dire que toute mon enfance était bercée par les récits familiaux sur la Seconde Guerre mondiale.

Un couple de cousins venait souvent nous rendre visite, je les aimais bien. Lui était docker, sa femme, fille de docker. Elle me racontait souvent sa jeunesse difficile, où les repas étaient servis le plus souvent sans viande, contrairement à ma mère, fille de cadre, qui avait eu une enfance plus heureuse. Eux étaient de gauche, mes parents de droite, ils se disputaient donc tout le temps quand ils parlaient politique. Mon père disait qu’à cause du Front populaire et des communistes, il y avait eu la guerre. Je compris quand même que selon nos conditions, on n’était pas tous logés à la même enseigne! Je finis par prendre peur du communisme, mais cela n’alla pas plus loin concernant la politique…

Elève moyenne, mes études sont courtes, à dix-huit ans je deviens auxiliaire de puériculture et trouve mon premier emploi dans une pouponnière.

Mai 1981, aux élections présidentielles, je vote Giscard, comme mes parents. Mitterrand est élu !
Août 1981, arrivée dans la petite ville de G., je me cherche, je m’interroge. Je fais de nouvelles rencontres issues du milieu ouvrier, de l’immigration, et je reçois de nombreux témoignages aussi prenants les uns que les autres. Mes nouveaux amis ont tous voté Mitterrand (je me sens un peu seule!). Alors, me vient l’envie de connaître et de comprendre “le monde de gauche” ! Par le biais de mon travail, (je viens de rentrer dans la fonction publique), je rencontre le syndicalisme, la CGT, avec laquelle je fais quelques manifs, je ne me sens pas très à l’aise ! Puis viennent les cohabitations, avec les dégradations politiques, le début des replis communautaires, la chute du mur en 1991. J’essaie de comprendre, en posant des questions autour de moi, en suivant les débats télévisés, mais toujours pas de réponses. Je vois bien que l’on régresse et pourtant, il y a Mitterrand. Arrivent les grèves de 1995, je viens juste d’adhérer à la CFDT, alors je suis confrontée aux contradictions dans un même camp ! Quelle expérience difficile car pas assez de connaissances pour affronter “l’ennemi” (la CGT) ; et les élus locaux (les communistes) me demandant si je suis progressiste, je ne comprends pas ce que ça veut dire.

Cette première expérience avec la politique m’éclairera plus tard !

1998, je rejoins la troupe de théâtre de la MJC, le début des réponses… Je découvre le théâtre populaire, l’éducation populaire, le milieu associatif. Tout s’enchaîne au fil des pièces de théâtre qui me semblent très engagées et cela réveille ma peur du communisme, remet en question ma religion, mes croyances, mon éducation ! C’est confus dans ma tête, mais chaque pièce, chaque personnage interprété m’apporte des connaissances sur la vie des peuples à travers l’histoire, m’ouvre sur le monde et ses contradictions, me montre que l’oppression est universelle. Les mots commencent à prendre un sens. Maintenant pour moi, la peur change de camp, c’est celle du Capitalisme !

11 septembre 2001, éveil de la conscience politique. Comme tout le monde je suis terrifiée, est-ce un acte de guerre ? Quelques jours après, je participe à une réunion avec des amis de Germinal ou nous débattons de cet événement dramatique. Je repars avec un article qui fait l’analyse de ces attentats. Il est un peu compliqué, mais peu importe, il est très réaliste, il propose une vraie analyse sur la situation mondiale, il est porteur d’idée nouvelles, alors je m’y accroche à ce journal ! Puis j’en relis un autre, et encore un autre, et petit à petit, tout s’éclaire pour moi, puis je comprends enfin et définitivement qu’il faut étudier pour comprendre ce qui est bien pour nous, les gens du peuple, pour que notre vie soit meilleure. Vient alors comme une cerise sur un gâteau, le rôle de « La Mère » adaptée du roman de Maxime Gorki , pièce qui va révéler définitivement ma conscience politique !

Je conclurais ce témoignage, par le chant Éloge de l’instruction de Bertolt Brecht, interprété avec ma troupe de théâtre en 1998.

 

Apprends ce qui est simple,
Il n’est jamais trop tard
Il faut apprendre, le temps est venu !
Apprends ton ABC, ça ne suffit pas
Pourtant apprends le.
Sans perdre ton courage
Commence, tu dois tout connaître !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
Apprends homme au chômage !
Apprends homme en prison !
Apprends femme en ta cuisine !
Apprends femme de soixante ans !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
Va à l’école toi sans abri
pour le savoir toi qui a faim,
Toi qui n’a pas saisi le livre,
Prends le, c’est une arme !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
N’aie pas peur des questions camarade,
Ne te fie à rien de ce qu’on dit
Car il te faut tout voir par toi même
Vérifie la somme c’est toi qui la paie,
Pose le doigt sur chaque somme
Demande : que vient-elle faire ici ?
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !

Un éveil à la conscience politique

1 octobre 2017

Mon enfance, ma jeunesse. Petite dernière d’une famille de cinq enfants, j’ai vécu une enfance paisible et modeste dans un quartier du Havre. Nous habitions un petit appartement accolé à la boucherie, où les clients « faisaient partie des meubles » !

 Avant de prendre son commerce, mon père était salarié avec de longues journées de travail, et des conditions difficiles, alors à la quarantaine, il décide de se mettre à son compte. 

Elève à l’école privée du quartier, je reçois une éducation catholique. La politique, je la découvre en écoutant le Général de Gaule devant le poste de télévision. Chez nous on avait du respect pour ce « grand homme ». Aussi, pendant les manifestations de mai 68, je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens lui en voulaient alors qu’il avait libéré la France ! Il faut dire que toute mon enfance était bercée par les récits familiaux sur la Seconde Guerre mondiale.

Un couple de cousins venait souvent nous rendre visite, je les aimais bien. Lui était docker, sa femme, fille de docker. Elle me racontait souvent sa jeunesse difficile, où les repas étaient servis le plus souvent sans viande, contrairement à ma mère, fille de cadre, qui avait eu une enfance plus heureuse. Eux étaient de gauche, mes parents de droite, ils se disputaient donc tout le temps quand ils parlaient politique. Mon père disait qu’à cause du Front populaire et des communistes, il y avait eu la guerre. Je compris quand même que selon nos conditions, on n’était pas tous logés à la même enseigne! Je finis par prendre peur du communisme, mais cela n’alla pas plus loin concernant la politique…

Elève moyenne, mes études sont courtes, à dix-huit ans je deviens auxiliaire de puériculture et trouve mon premier emploi dans une pouponnière.

Mai 1981, aux élections présidentielles, je vote Giscard, comme mes parents. Mitterrand est élu !

Août 1981, arrivée dans la petite ville de G., je me cherche, je m’interroge. Je fais de nouvelles rencontres issues du milieu ouvrier, de l’immigration, et je reçois de nombreux témoignages aussi prenants les uns que les autres. Mes nouveaux amis ont tous voté Mitterrand (je me sens un peu seule!). Alors, me vient l’envie de connaître et de comprendre “le monde de gauche” ! Par le biais de mon travail, (je viens de rentrer dans la fonction publique), je rencontre le syndicalisme, la CGT, avec laquelle je fais quelques manifs, je ne me sens pas très à l’aise ! Puis viennent les cohabitations, avec les dégradations politiques, le début des replis communautaires, la chute du mur en 1991. J’essaie de comprendre, en posant des questions autour de moi, en suivant les débats télévisés, mais toujours pas de réponses. Je vois bien que l’on régresse et pourtant, il y a Mitterrand. Arrivent les grèves de 1995, je viens juste d’adhérer à la CFDT, alors je suis confrontée aux contradictions dans un même camp ! Quelle expérience difficile car pas assez de connaissances pour affronter “l’ennemi” (la CGT) ; et les élus locaux (les communistes) me demandant si je suis progressiste, je ne comprends pas ce que ça veut dire. 

Cette première expérience avec la politique m’éclairera plus tard !

1998, je rejoins la troupe de théâtre de la MJC, le début des réponses... Je découvre le théâtre populaire, l’éducation populaire, le milieu associatif. Tout s’enchaîne au fil des pièces de théâtre qui me semblent très engagées et cela réveille ma peur du communisme, remet en question ma religion, mes croyances, mon éducation ! C’est confus dans ma tête, mais chaque pièce, chaque personnage interprété m’apporte des connaissances sur la vie des peuples à travers l’histoire, m’ouvre sur le monde et ses contradictions, me montre que l’oppression est universelle. Les mots commencent à prendre un sens. Maintenant pour moi, la peur change de camp, c’est celle du Capitalisme !

11 septembre 2001, éveil de la conscience politique. Comme tout le monde je suis terrifiée, est-ce un acte de guerre ? Quelques jours après, je participe à une réunion avec des amis de Germinal ou nous débattons de cet événement dramatique. Je repars avec un article qui fait l’analyse de ces attentats. Il est un peu compliqué, mais peu importe, il est très réaliste, il propose une vraie analyse sur la situation mondiale, il est porteur d’idée nouvelles, alors je m’y accroche à ce journal ! Puis j’en relis un autre, et encore un autre, et petit à petit, tout s’éclaire pour moi, puis je comprends enfin et définitivement qu’il faut étudier pour comprendre ce qui est bien pour nous, les gens du peuple, pour que notre vie soit meilleure. Vient alors comme une cerise sur un gâteau, le rôle de « La Mère » adaptée du roman de Maxime Gorki , pièce qui va révéler définitivement ma conscience politique !

 

Je conclurais ce témoignage, par le chant Éloge de l’instruction de Bertolt Brecht, interprété avec ma troupe de théâtre en 1998.

 

Apprends ce qui est simple,

Il n’est jamais trop tard

Il faut apprendre, le temps est venu !

Apprends ton ABC, ça ne suffit pas

Pourtant apprends le.

Sans perdre ton courage

Commence, tu dois tout connaître !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

Apprends homme au chômage !

Apprends homme en prison !

Apprends femme en ta cuisine !

Apprends femme de soixante ans !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

Va à l’école toi sans abri

pour le savoir toi qui a faim,

Toi qui n’a pas saisi le livre,

Prends le, c’est une arme !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

N’aie pas peur des questions camarade,

Ne te fie à rien de ce qu’on dit

Car il te faut tout voir par toi même

Vérifie la somme c’est toi qui la paie,

Pose le doigt sur chaque somme

Demande : que vient-elle faire ici ?

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde ! 

L’incertitude des classes populaires Que nous réserve l’avenir proche ? Le peuple peut-il reconquérir l’initiative historique ?

1 octobre 2017

« Ouvriers, paysans, nous sommes

Le grand parti des travailleurs […]

La terre va changer de base,

Nous ne sommes rien, soyons tout. »

Eugène POTTIER (1871)

L’année 2017 en France a été marquée par les élections présidentielles et législatives et la campagne qui les a précédées. Pour beaucoup, ces élections ont fait vaciller les repères qu balisaient la vie politique habituelle et ébranlé des certitudes. Que l’on approuve ou que l’on désapprouve l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la république, qui quelques mois auparavant paraissait improbable, cette élection n’a pas mis fin à l’inquiétude et à l’incertitude. Sans qu’il s’agisse nécessairement de critiquer ce vote de la nation, on entend parmi les électeurs comme parmi les abstentionnistes, ce genre de réflexions [1] : 

« je suis perdu, paumé », « je me pose des questions », « je suis dans le doute »

Les mêmes ou d’autres s’interrogent sur l’avenir proche, que nous réserve-t-il ?

« c’est pas stable la situation », « je ne sais pas où ça va », «  on n’est plus sûr de rien »

Une employée de commerce, abstentionniste, exprime son inquiétude :

« J’étais contre tous, droite, gauche, mais maintenant je suis inquiète, avec tous ces bouleversements, plus de gauche, plus de droite, on a l’impression d’être dans une lessiveuse, ça tourne dans tous les sens, je suis inquiète quand même, qu’est-ce qui va se passer ? »

Ce n’est pas que l’on regrette le paysage politique ancien, les repères droite / gauche depuis longtemps obscurcis. Ce que l’on désapprouve c’est la perte de consistance des projets des uns et des autres, en relation avec le délabrement de la situation du pays. 

« ça n’allait pas pour l’économie, pas plus pour la politique » ; « aucune résolution du fond des problèmes » ; « il n’y avait plus de projets politiques », « très peu de réflexion », « qu’est-ce qu’ils voulaient tous, où voulaient-ils aller ? »

En outre, la rupture entre la population, les hommes politiques, les partis, se présentait comme déjà consommée bien avant la campagne électorale.

— Rupture, du côté des politiques :

« Ils n’ont aucune idée de nos problèmes », « ils n’écoutent pas », « il n’y a plus de personnel politique qui soit près des réalités » ; « c’est entre eux [que ça se passe], le copinage, ils se cooptent pour les places ».

— Rupture aussi, du côté de la population :

« Les discours des hommes politiques, j’arrive plus à les écouter » ; « on ne savait pas pour qui voter » ; « blablas, promesses qu’on ne tient pas » ; « aucun de valable, plus [personne comme] de Gaulle »

Finalement, que le nouveau Président de la République [ou le mouvement En marche], soit ou non apprécié, plusieurs estiment qu’il était temps de donner « un coup de pied dans la fourmilière ».

« Les gens ont eu raison de voter comme ils l’ont fait. Ils ont rejeté les partis traditionnels, ça fait combien de temps que ça s’aggrave [et ils n’ont rien fait] » ; « il y en avait marre des autres, quel que soit celui qui est élu, il faut que ça change » ; « beaucoup devraient rendre des comptes, et au revoir. »

Compte tenu des difficultés de la situation du pays, la partie ne semblait pas gagnée d’avance, quelle que soit la personne qui parvienne à s’imposer à l’issue des présidentielles. 

« La France est difficile à gouverner, quel que soit le vainqueur » ; « celui qui passera, ce sera très dur, pour nous c’est déjà pas facile » ; « de toute façon celui qui sera élu, ça sera [difficile] »

Certaines des personnes rencontrées souhaitaient la victoire d’Emmanuel Macron, simplement pour ne plus avoir affaire aux politiciens en place ou dans l’espoir d’une amélioration de la situation. 

« j’ai voté Macron, je ne voulais plus des politiciens magouilleurs et corrompus » ; « on peut peut-être arrêter la dégringolade » ; « on verra bien la suite, j’espère que ce sera mieux qu’avant ».

Pour d’autres, ce choix se présentait sans que trop d’illusions soient nourries.

« Macron va-t-il y arriver ? » ; « j’attends pas des merveilles, mais ça peut pas être pire qu’avec les autres » ; « je vote Macron sans illusion »

Le contexte historique des élections

Les élections se sont déroulées dans le cadre d’une période historique de régression économique, politique, et dans le domaine des idées, de désorganisation des classes populaires. Ces données sont perçues par des citoyens réputés “ordinaires” :

« La France ces derniers temps s’enfonce de plus en plus » ; « tout va mal ; « dans tous les domaines ça va mal » ; « le pays est au fond d’une impasse », « on a tout bradé, l’industrie, nos grands chantiers », « et la dette, on est dépendant des créanciers, on n’est plus maître de rien » ; « la situation n’est pas bonne, c’est difficile, le chômage, les guerres dans le monde, le terrorisme » 

Ce qui est le plus souvent déploré, pour certains avant même de s’intéresser à leur propre sort, c’est la dégradation de la situation générale du pays, des conditions de vie de la population dans son ensemble.

« [De toute façon] personne ne parle des ouvriers, des travailleurs, mon espoir c’est plutôt au niveau du pays »

Parmi ceux qui sont moins exposés aux effets de cette dégradation, l’accent peut au contraire se trouver mis sur la détérioration des conditions de leur sphère particulière d’activité, ce qui vaut souvent pour légitimer des revendications catégorielles. Il semble alors qu’il suffirait pour chacune de ces catégories de disposer de davantage de moyens, surtout financiers, sans toujours se préoccuper de l’ensemble de la société ni des moyens de résoudre leurs problèmes spécifiques, comme si l’argent “tombait du ciel” :

« On n’a pas les moyens pour remplir notre mission [enseignement] » ; « l’argent il y en a mais on rogne sur tout » ; « comment voulez-vous que la justice fonctionne, on ponctionne nos moyens » ; « la culture est sacrifiée » ; « c’est une logique comptable, pas pour le bon fonctionnement des services publics »

Une idée se trouve fréquemment exposée, surtout au sein des classes populaires : celle d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente. On aurait changé de période, c’en serait fini de la période de relative prospérité [stabilisation relative du capitalisme], qui avait permis un certain confort économique, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude [2].

« On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans » ; « la régression pour nous [classe ouvrière], ça remonte à Mitterrand » ; « On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain » ; « On parlait de partage du progrès, il n’y a plus de progrès, et alors le partage ! ».

Désormais, sans que le résultat des élections soit en cause, le problème est bien antérieur, l’incertitude, la crainte pour l’avenir, dominent.

« on a beaucoup perdu, est-ce qu’on va encore perdre plus » ; « tout régresse, tout semble perdu, qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Certains perçoivent aussi que la période de régression, en gestation depuis plusieurs décennies, est à mettre en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.

« c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise » ; « les processus de régression […], les guerres, se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste »

La phase actuelle de régression, qui remonte à plusieurs décennies, a été aggravée par la survenue de la crise générale du capitalisme en 2008. Celle-ci a dévoilé une nouvelle fois l’anarchie fondamentale de ce mode de production, sa faiblesse historique. Quelques-uns perçoivent que le capitalisme, qui avait permis le développement de richesses et l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, se trouve maintenant et depuis la fin du XIXe et le XXe siècle, en proie à des convulsions périodiques, qui conduisent à la destruction les sociétés, les peuples, la civilisation.

L’achèvement d’une longue phase historique de décomposition des cadres politiques

C’est dans le cadre de ce contexte troublé que s’est déroulé la consultation électorale. Celui-ci a marqué la fin d’un cycle de décomposition politique du cadre républicain et de l’organisation des forces de classes, plus spécialement des classes populaires.

Dans les discours des candidats, la question des classes sociales n’a pas été abordée et nul n’a contesté le fondement du régime capitaliste[3]. Parmi ceux qui avaient à la bouche le mot peuple ou le mot révolution, nul n’a visé à renouer avec les visées historiques des classes populaires. Presque tous, il est vrai, ont remis en cause « le système » [4] dont ils faisaient eux-mêmes partie. Pour certains, ce mot visait en premier lieu à faire « dégager » les politiciens en place, il est vrai à bout de souffle, nullement le mode capitaliste de production. Quant aux postures “anticapitalistes”, celles-ci ne remettaient pas en cause ce fondement, elles se coulaient dans la logique de l’anti-système, logique qui substitue à la lutte de classes, le combat pour occuper quelques places dans les sommets politiques.

Avec plus ou moins de succès, les candidatures de Jean-Luc Melenchon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, se sont inscrites dans le cadre de ce processus de décomposition, à son aboutissement. Il en a été pleinement pris acte aujourd’hui, même si le besoin de se déchirer en rond demeure pratiqué par les différentes fractions bourgeoises. Ce qui est déploré :

« chacun son bout de gras » ; « ils ne veulent pas travailler ensemble [pour le pays] » ; « il faudrait qu’ils s’entendent » ; « les gens n’ont pas besoin de s’entretuer ».

L’incapacité des candidats à restituer la signification d’ensemble de la situation, de dresser des perspectives, ne pouvait que susciter l’indécision (ou l’abstention) dans une majorité du corps électoral.

« Plus rien à quoi se raccrocher » ; « je ne crois plus en rien ni en personne » ; « comment faire un choix si rien ne nous permettait de choisir » ; « on ne savait pas quoi décider, ou alors juste pour le moins pire ».

Assiste-t-on à un retournement de tendance au sein du mouvement historique ?

Dans l’histoire moderne des pays capitalistes, on peut repérer une succession de phases tour à tour ascendantes ou descendantes, phase de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Au cours de l’entre-deux-guerres, Antonio Gramsci, théoricien et dirigeant du mouvement révolutionnaire socialiste, avait mis en lumière l’alternance de ces différentes phases, et de ses conséquences pour le mouvement des classes populaires. Il préconisait de se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation.

Si aujourd’hui, au regard des données de la situation dans la moyenne durée, la période peut sans nul doute être caractérisée comme régressive, cela ne signifie pas qu’on ne puisse envisager, à plus ou moins long terme, un retournement de tendance, en raison même de la crise générale qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, et des difficultés auxquels sont confrontés se trouvent nombre de pays du monde. À cet égard, ce même Antonio Gramsci signalait que « les crises profondes et durables » du capitalisme peuvent signaler le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre. Ce qui, compte tenu des données actuelles de la situation n’annonce pas forcément un mieux pour le court terme, ceci tant que les classes populaires ne sont pas dans les conditions d’une reconquête de l’initiative historique.

Comme il en avait été le cas lors des précédentes crises générales (début du XXe siècle et crise de 1929), la grande crise qui s’est manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées : contradictions entre classes, contradictions entre puissances du monde, et que celles-ci mènent le monde à un surcroît d’effets destructeurs. Ce qui enjoint aux classes populaires de travailler à unir leurs forces en vue d’y faire face, à édifier des digues contre la réaction, la barbarie, ceci dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Pour ce faire, on doit se soucier de chercher les voies d’une réorganisation en fonction d’un but historique commun.

— Sur le plan intérieur, les contradictions entre classes se sont aggravées. Les ruptures entre les dirigeants politiques et la population, et de celle-ci avec ceux là, en constituent des symptômes. Depuis les années 70 du siècle dernier, l’ancien dispositif des forces de classes s’est déplacé. Contrairement à ce qu’il en était il y a une quarantaine d’années, les classes populaires, désorganisées, ne sont plus en mesure d’orienter l’ensemble des mouvements sociaux. Les revendications populaires ont cessé d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique, le monopole de l’expression politique est maintenant dévolu aux divers échelons et fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) qui, d’une manière ou d’une autre, ont des motifs et des intérêts liés au régime économique actuel [5].

En outre, l’état de crise que traverse ce régime conduit des organisations ou fractions de classes, à se trouver sur la brèche ou aux abois. Faute d’orientation unitaire (que seules les classes populaires peuvent donner), elles pratiquent la surenchère dans le domaine de la lutte sociale ou se présentent abusivement en défenseurs du peuple. Cette prétention peut être récusée, plus spécialement parmi les travailleurs du privé :

« Ils disent qu’ils sont pour le peuple, mais qui ils défendent vraiment ? » ; « les ouvriers, ce n’est pas leur problème » ; « on n’a pas les mêmes préoccupations ni les mêmes risques, dans le public, pour le moindre truc, ils gueulent, [mais] dans le privé c’est pas ça, un moment arrive où on paye » ; « c’est comme le Code du travail, c’est bien pour ceux qui en ont, garanti [du travail] ».

On constate aussi que les revendications particulières, souvent avec des objectifs contradictoires, sont celles qui occupent le devant de la scène (et le haut du pavé).

«  ils défilent mais chacun pour sa pomme » ; « chacun pense à soi, pas au voisin, c’est normal, mais alors il faut pas faire du prêchi-prêcha seulement pour ceux qui ne sont pas au plus bas » ; « les cheminots ils critiquent les situations des enseignants, et inversement, mais pour chacun pas question de toucher à leurs avantages » ; « où est l’intérêt public, l’intérêt individuel, sera-t-il désormais la règle ?  » 

— Au plan international, la situation présente quelques analogies avec celle d’il y a un siècle. Les contradictions alors à l’œuvre entre forces de classes et entre forces impérialistes, ont conduit au premier grand conflit mondial. Les rivalités entre grandes et petites puissances se déchaînaient, parfois dans les mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui. Aucune force extérieure aux logiques capitalistes, ne limitait la frénésie de leurs combats économiques et guerriers, pour les marchés, les territoires, la suprématie mondiale ou régionale. Ces mêmes contradictions ont cependant nourri en Russie les conditions de réalisation d’une révolution populaire à rayonnement mondial.

— Si l’on compare la situation d’aujourd’hui à celle qui prévalait il y a un peu plus d’un siècle, on doit cependant noter quelques différences. Le mouvement ouvrier et populaire était lors organisé ou en voie d’organisation dans de grands pays du continent européen (France, Allemagne, Russie, notamment) et visait ouvertement à mettre fin au régime capitaliste de production. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe en effet, y compris auprès de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présentait comme devant aller vers le progrès social. L’idée se répandait de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du XXe siècle avait une nouvelle fois révélés. On pouvait projeter pour l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les perspectives historiques des classes populaires étaient clairement dressées. Malgré la guerre leur initiative ne fut pas suspendue. La révolution soviétique d’Octobre 1917, en dépit d’un environnement mondial hostile, s’inscrivit au sein de cette grande phase ascendante dont elle constituait un prolongement.

Peut-on renouer avec le mouvement ascendant des classes populaires ?

Au plan des rivalités entre puissances, la situation actuelle présente quelques analogies avec celle de l’avant Première Guerre mondiale, mais ainsi qu’il a été signalé, de nombreuses différences se font jour pour ce qui touche à l’organisation des classes populaires et leurs perspectives historiques. Si les mêmes contradictions recelées par le mode de production capitaliste se sont exacerbées, ont élargi leur échelle d’expansion, la désorientation politique domine maintenant. Tout semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. En ce sens, plusieurs soulignent la difficulté qu’il y a pour agir, réagir.

« Tout régresse, tout semble perdu » ; « on ne voit pas comment en sortir » ; « on est bien faibles pour pouvoir changer les choses » ; « la société à changer est un problème tellement gigantesque ».

Du fait qu’aucune perspective n’est dressée, publiquement, face à toute la société, qu’aucune alternative ne paraît exister ou être crédible face au capitalisme, on peut en arriver à penser qu’il « ne reste plus qu’à continuer à subir »

Sans contester la nécessité des luttes centrées sur l’immédiat (parfois sur l’espoir d’en revenir à un passé plus faste), il faut admettre que ces luttes, sans perspective commune, ne peuvent parvenir à freiner le processus de réaction, encore moins à projeter le mouvement populaire vers un avenir d’émancipation. Il est maintenant vital de saisir l’ensemble du mouvement historique dans la durée. Dans l’histoire, le peuple s’est plusieurs fois trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, ou tout simplement de parvenir, face à toute la société, à formuler ce qu’il voulait, sa volonté. Et pourtant la capacité d’initiative du peuple s’est toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, puis dans son sillage, plus tard avec l’organisation du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du XIXe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917.

Aujourd’hui, même si elles sont encore inapparentes, enfouies, les bases d’une réorientation, du mouvement populaire n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés. 

— Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître [80 % des Français émettent d’ailleurs un jugement négatif à l’égard du capitalisme]. Et de fait, de siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices de ce mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent avec leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont aujourd’hui encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Face à la reviviscence dévastatrice de périls dont cette crise est porteuse, il ne faut pas imaginer que le capitalisme et son mouvement anarchique, puisse miraculeusement et durablement être “moralisé”, faute d’y être contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples :

« Les processus de régression [et les guerres] se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste » ; « le conflit […] loin de s’éteindre s’est étendu » ; « de toute façon le capitalisme ne peut pas durer, il faut qu’il soit remplacé » ; « même en votant pour le meilleur des candidats, c’est pas ça qui nous sortira du capitalisme » ; « [il faut que] la lutte des classes populaires [reprenne] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire »

Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Si on ne parle plus de socialisme, on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire toujours à « pouvoir vivre » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs que comporte la vie en société, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire peut se reconstruire, s’unifier, affronter la situation actuelle de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

— De ce fait, les bases subjectives (dépendant des sujets humains) pour une réorganisation des classes populaires ne peuvent durablement disparaître. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour l’expression des besoins populaires, pour le développement de leur capacité à faire front à l’encontre de la réaction historique, pour qu’un écho favorable puisse être accordé aux idées qui posent les perspectives historiques des classes populaires. Afin que « la lutte des classes populaires [puisse reprendre] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire », comme cela était projeté dans une citation déjà mentionnée.

Après chaque défaite ou phase de recul, le travail est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. En sachant que ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un “enterrement définitif, et prématuré”, des ambitions historiques des classes populaires. Avant la défaite, il y a une trentaine d’années, de ce que l’on nommait le “camp socialiste”, d’autres enterrements des ambitions ouvrières et socialistes ont déjà été solennellement notifiés. Après la révolution de 1848 en France, les libéraux, les partisans du capitalisme, avaient prononcé « l’oraison funèbre du socialisme », que l’on estimait, comme aujourd’hui, définitivement vaincu, comme son jumeau communiste, et comme le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri [disait-on] de la conscience publique ». Les idées d’une possible émancipation des classes populaires n’en ont pas moins continué de faire leur chemin, et plusieurs fois trouvé à s’actualiser.

Il convient, comme l’indiquait Gramsci, travailler à identifier les « éléments fondamentaux et permanents » du mouvement général de l’histoire, dans la durée, ou comme l’indique plus modestement une étudiante, « se centrer sur l’histoire, pas sur l’actualité ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances, toujours selon Gramsci, est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la conscience, la volonté, l’organisation, la pratique, la lutte. Il faut donc chercher ce qui peut se trouver en germe, ce qui peut annoncer « un nouvel équilibre des forces de classes ».

Dans ce processus, qui pourrait correspondre à un possible retournement de tendance historique, la principale activité humaine organisatrice ne peut revenir qu’aux classes populaires, et à elles seules. Elles seules, de par la situation qui leur est faite dans le capitalisme, peuvent jouer un rôle d’orientation et prendre en charge le devenir commun de la société. Si rien, dans la situation présente, ne laisse supposer la perspective d’une transformation de la société par l’action de ces classes, il serait hâtif d’en conclure que les conditions de reconstitution de cette perspective sont à tout jamais annihilées.

Il ne s’agit pas pour autant de rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale, mettant fin aux antagonismes du capitalisme. Les révolutions effectives, celles qui se révèlent à même de mettre à bas les fondements du capitalisme, ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie ou du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées. Et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation, contre tous les courants et forces sociales qui se sont acharnés à les “déconstituer”.

Cette tâche peut sembler ingrate, les résultats à en attendre dans l’immédiat peuvent paraître dérisoires. Cette tâche est cependant nécessaire. Elle conditionne la reprise de l’initiative par les classes populaires.

Moyennant de grandes différences pour ce qui touche aux conditions historiques, on peut à certains égards comparer cette tâche au travail accompli par quelques “avant-coureurs” dans les décennies qui ont précédé les grands processus de transformation du monde. Un quart de siècle avant la Révolution française, Rousseau et plusieurs de ses contemporains accomplirent cette tâche, en luttant contre les courants philosophiques et politiques qui niaient le devenir historique possible, et la capacité du peuple à y jouer un rôle majeur. Ils furent capables de déceler, dans les conditions de l’inégalité sociale et de l’oppression, les signes d’une transformation à venir, et de donner à voir à l’ensemble de la société ses conditions de réalisation. Il en fut de même pour les socialistes français du XIXe siècle, et de Marx bien sûr, par leur contribution au travail d’organisation d’un mouvement ouvrier influent et conscient des finalités à poursuivre. Ou encore, plus de trente ans avant la révolution russe, dans les conditions de l’arriération sociale et politique de l’Empire tsariste, par le travail d’orientation effectué par Plekhanov et l’organisation Libération du Travail. Par leurs analyses et leur pratique, ils se révélèrent à même de dégager la nécessité et la possibilité d’une transformation à venir des bases du monde ancien, contre la confusion ambiante et les courants de déconstiution dans le domaine des idées.

C’est à ce type de tâches, d’ordre historique, que s’est “attelé” Germinal. Tous ceux qui en comprennent la nécessité peuvent s’y associer, en nous faisant part de leurs préoccupations, en se joignant aux activités de formation, d’analyse, de diffusion, menées dans le cadre de l’Union de lutte des classes populaires.

[4]] 4. À cet égard, il ne faut pas ignorer que la thématique « anti système », comme celle de « l’anti-capitalisme », est un recyclage de slogans ayant irrigué des courants d’extrême droite, anti-parlementaires, anti-républicains et/ou fascisants, dans l’entre-deux-guerres et l’après-guerre.[[4]]



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La plupart des citations retenues n’émanent pas de militants ou de personnes engagées dans la campagne des différents partis.
  2. 2. On a développé dans un précédent numéro l’évolution de cette séquence historique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Divers courants politiques ou syndicaux, au nom des catégories dont ils visaient à exposer les intérêts, prétendaient chacun tirer la couverture à soi. Seuls les courants gaullistes et communistes proposaient des orientations, ayant une visée commune, face au “marais” des divers courants en rivalité. La Constitution de la Ve République conduisit à structurer et pérenniser quelque temps cette polarité communisme /gaullisme, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation : d’un côté projet d’indépendance et de modernisation de la nation, de l’autre lutte pour les intérêts, immédiats et historiques de la classe ouvrière, et perspective de mettre fin au capitalisme. Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (qui devaient aboutir à l’éviction de De Gaulle et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité gaullisme/communisme ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, cette polarité devait perdre de sa cohérence. Même si en apparence, le paysage électoral présentait peu ou prou les mêmes contours, cette opposition s’est affadie en opposition “molle”, entre une “droite” et une “gauche”, ayant abandonné les repères qui faisaient leur cohérence. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, et la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui avait perdu, avec son partenaire-adversaire, le communisme, tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait plus que se décomposer à son tour. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). Pour la période récente, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, ont semblé s’inscrire encore au regard de la polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne (qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution,  comme si d’elle venait tout le mal : Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité, le « système », tout en le complétant (Marine Le Pen, et d’une certaine façon aussi Mélenchon).
  3. 3. Si les références aux classes et à leur lutte sont le plus souvent absentes du côté des politiques ayant voix au chapitre, il n’en est pas de même au sein de la population. Le sentiment “d’appartenance de classe” qui avait un peu reculé dans les décennies récentes, se manifeste de nouveau depuis quelques années. En outre, 64% des Français (chiffres de 2013)  estiment  que la « lutte de classes est une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60. Quant au jugement à l’égard du capitalisme, 80% estimaient qu’il « fonctionne mal », pour ne pas dire plus.
  4. 5. Ce sont les individus des classes populaires (et les plus âgés) qui sont les plus pessimistes à l’égard de la situation, toutefois les plus jeunes ne sont pas non plus vraiment optimistes au sein de ces catégories. Ce sont en fait les catégories les plus directement confrontées à la régression sociale, aux effets de la crise générale du capitalisme, qui sont le plus affectées par le chômage, le sous emploi, la  précarité, la baisse du niveau de vie. À l’inverse les cadres, les professions intermédiaires, se révèlent moins touchées par les effets de cette crise générale, même s’ils sont dans les conditions d’exprimer plus massivement leurs mécontentements. Les préoccupation d’ordre social qu’ils formulent se résument souvent à : « plus de moyens », sans toujours se préoccuper de la situation d’ensemble, du bien commun et de celui des autres catégories. Il s’agit moins, semble-t-il, de contester le fondement du régime capitaliste que d’escompter rétablir des situations ébranlées, reconquérir une alliance historique avec ce régime. Pour ce faire des postures anti-riches, anti-finances, peuvent être adoptées (masquant le fait que l’on participe, d’une façon ou d’une autre, d’une commune rétrocession de plus-value). Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, certaines belles âmes peuvent alors prétendre orienter l’ensemble des mouvements sociaux, s’autoriser à mener la critique contre toute fraction du mouvement populaire, suspecté de dérive “populiste” ou nationaliste, et de toute autre “dérive” jugée “nauséabonde”.

L’incertitude des classes populaires Que nous réserve l’avenir proche ? Le peuple peut-il reconquérir l’initiative historique ?

1 octobre 2017

« Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs […]
La terre va changer de base,
Nous ne sommes rien, soyons tout. »
Eugène Pottier (1871)

 

L’année 2017 en France a été marquée par les élections présidentielles et législatives et la campagne qui les a précédées. Pour beaucoup, ces élections ont fait vaciller les repères qu balisaient la vie politique habituelle et ébranlé des certitudes. Que l’on approuve ou que l’on désapprouve l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la république, qui quelques mois auparavant paraissait improbable, cette élection n’a pas mis fin à l’inquiétude et à l’incertitude. Sans qu’il s’agisse nécessairement de critiquer ce vote de la nation, on entend parmi les électeurs comme parmi les abstentionnistes, ce genre de réflexions [1] :

« je suis perdu, paumé », « je me pose des questions », « je suis dans le doute »

Les mêmes ou d’autres s’interrogent sur l’avenir proche, que nous réserve-t-il ?

« c’est pas stable la situation », « je ne sais pas où ça va », « on n’est plus sûr de rien »

Une employée de commerce, abstentionniste, exprime son inquiétude :

« J’étais contre tous, droite, gauche, mais maintenant je suis inquiète, avec tous ces bouleversements, plus de gauche, plus de droite, on a l’impression d’être dans une lessiveuse, ça tourne dans tous les sens, je suis inquiète quand même, qu’est-ce qui va se passer ? »

Ce n’est pas que l’on regrette le paysage politique ancien, les repères droite / gauche depuis longtemps obscurcis. Ce que l’on désapprouve c’est la perte de consistance des projets des uns et des autres, en relation avec le délabrement de la situation du pays.

« ça n’allait pas pour l’économie, pas plus pour la politique » ; « aucune résolution du fond des problèmes » ; « il n’y avait plus de projets politiques », « très peu de réflexion », « qu’est-ce qu’ils voulaient tous, où voulaient-ils aller ? »

En outre, la rupture entre la population, les hommes politiques, les partis, se présentait comme déjà consommée bien avant la campagne électorale.

— Rupture, du côté des politiques :

« Ils n’ont aucune idée de nos problèmes », « ils n’écoutent pas », « il n’y a plus de personnel politique qui soit près des réalités » ; « c’est entre eux [que ça se passe], le copinage, ils se cooptent pour les places ».

— Rupture aussi, du côté de la population :

« Les discours des hommes politiques, j’arrive plus à les écouter » ; « on ne savait pas pour qui voter » ; « blablas, promesses qu’on ne tient pas » ; « aucun de valable, plus [personne comme] de Gaulle »

Finalement, que le nouveau Président de la République [ou le mouvement En marche], soit ou non apprécié, plusieurs estiment qu’il était temps de donner « un coup de pied dans la fourmilière ».

« Les gens ont eu raison de voter comme ils l’ont fait. Ils ont rejeté les partis traditionnels, ça fait combien de temps que ça s’aggrave [et ils n’ont rien fait] » ; « il y en avait marre des autres, quel que soit celui qui est élu, il faut que ça change » ; « beaucoup devraient rendre des comptes, et au revoir. »

Compte tenu des difficultés de la situation du pays, la partie ne semblait pas gagnée d’avance, quelle que soit la personne qui parvienne à s’imposer à l’issue des présidentielles.

« La France est difficile à gouverner, quel que soit le vainqueur » ; « celui qui passera, ce sera très dur, pour nous c’est déjà pas facile » ; « de toute façon celui qui sera élu, ça sera [difficile] »

Certaines des personnes rencontrées souhaitaient la victoire d’Emmanuel Macron, simplement pour ne plus avoir affaire aux politiciens en place ou dans l’espoir d’une amélioration de la situation.

« j’ai voté Macron, je ne voulais plus des politiciens magouilleurs et corrompus » ; « on peut peut-être arrêter la dégringolade » ; « on verra bien la suite, j’espère que ce sera mieux qu’avant ».
Pour d’autres, ce choix se présentait sans que trop d’illusions soient nourries.

« Macron va-t-il y arriver ? » ; « j’attends pas des merveilles, mais ça peut pas être pire qu’avec les autres » ; « je vote Macron sans illusion »

Le contexte historique des élections

Les élections se sont déroulées dans le cadre d’une période historique de régression économique, politique, et dans le domaine des idées, de désorganisation des classes populaires. Ces données sont perçues par des citoyens réputés “ordinaires” :

« La France ces derniers temps s’enfonce de plus en plus » ; « tout va mal ; « dans tous les domaines ça va mal » ; « le pays est au fond d’une impasse », « on a tout bradé, l’industrie, nos grands chantiers », « et la dette, on est dépendant des créanciers, on n’est plus maître de rien » ; « la situation n’est pas bonne, c’est difficile, le chômage, les guerres dans le monde, le terrorisme »

Ce qui est le plus souvent déploré, pour certains avant même de s’intéresser à leur propre sort, c’est la dégradation de la situation générale du pays, des conditions de vie de la population dans son ensemble.

« [De toute façon] personne ne parle des ouvriers, des travailleurs, mon espoir c’est plutôt au niveau du pays »

Parmi ceux qui sont moins exposés aux effets de cette dégradation, l’accent peut au contraire se trouver mis sur la détérioration des conditions de leur sphère particulière d’activité, ce qui vaut souvent pour légitimer des revendications catégorielles. Il semble alors qu’il suffirait pour chacune de ces catégories de disposer de davantage de moyens, surtout financiers, sans toujours se préoccuper de l’ensemble de la société ni des moyens de résoudre leurs problèmes spécifiques, comme si l’argent “tombait du ciel” :

« On n’a pas les moyens pour remplir notre mission [enseignement] » ; « l’argent il y en a mais on rogne sur tout » ; « comment voulez-vous que la justice fonctionne, on ponctionne nos moyens » ; « la culture est sacrifiée » ; « c’est une logique comptable, pas pour le bon fonctionnement des services publics »

Une idée se trouve fréquemment exposée, surtout au sein des classes populaires : celle d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente. On aurait changé de période, c’en serait fini de la période de relative prospérité [stabilisation relative du capitalisme], qui avait permis un certain confort économique, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude [2].

« On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans » ; « la régression pour nous [classe ouvrière], ça remonte à Mitterrand » ; « On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain » ; « On parlait de partage du progrès, il n’y a plus de progrès, et alors le partage ! ».

Désormais, sans que le résultat des élections soit en cause, le problème est bien antérieur, l’incertitude, la crainte pour l’avenir, dominent.

« on a beaucoup perdu, est-ce qu’on va encore perdre plus » ; « tout régresse, tout semble perdu, qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Certains perçoivent aussi que la période de régression, en gestation depuis plusieurs décennies, est à mettre en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.
« c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise » ; « les processus de régression […], les guerres, se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste »

La phase actuelle de régression, qui remonte à plusieurs décennies, a été aggravée par la survenue de la crise générale du capitalisme en 2008. Celle-ci a dévoilé une nouvelle fois l’anarchie fondamentale de ce mode de production, sa faiblesse historique. Quelques-uns perçoivent que le capitalisme, qui avait permis le développement de richesses et l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, se trouve maintenant et depuis la fin du xixe et le xxe siècle, en proie à des convulsions périodiques, qui conduisent à la destruction les sociétés, les peuples, la civilisation.

L’achèvement d’une longue phase historique de décomposition des cadres politiques

C’est dans le cadre de ce contexte troublé que s’est déroulé la consultation électorale. Celui-ci a marqué la fin d’un cycle de décomposition politique du cadre républicain et de l’organisation des forces de classes, plus spécialement des classes populaires.

Dans les discours des candidats, la question des classes sociales n’a pas été abordée et nul n’a contesté le fondement du régime capitaliste [3]. Parmi ceux qui avaient à la bouche le mot peuple ou le mot révolution, nul n’a visé à renouer avec les visées historiques des classes populaires. Presque tous, il est vrai, ont remis en cause « le système » [4] dont ils faisaient eux-mêmes partie. Pour certains, ce mot visait en premier lieu à faire « dégager » les politiciens en place, il est vrai à bout de souffle, nullement le mode capitaliste de production. Quant aux postures “anticapitalistes”, celles-ci ne remettaient pas en cause ce fondement, elles se coulaient dans la logique de l’anti-système, logique qui substitue à la lutte de classes, le combat pour occuper quelques places dans les sommets politiques.

Avec plus ou moins de succès, les candidatures de Jean-Luc Melenchon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, se sont inscrites dans le cadre de ce processus de décomposition, à son aboutissement. Il en a été pleinement pris acte aujourd’hui, même si le besoin de se déchirer en rond demeure pratiqué par les différentes fractions bourgeoises. Ce qui est déploré :

« chacun son bout de gras » ; « ils ne veulent pas travailler ensemble [pour le pays] » ; « il faudrait qu’ils s’entendent » ; « les gens n’ont pas besoin de s’entretuer ».

L’incapacité des candidats à restituer la signification d’ensemble de la situation, de dresser des perspectives, ne pouvait que susciter l’indécision (ou l’abstention) dans une majorité du corps électoral.

« Plus rien à quoi se raccrocher » ; « je ne crois plus en rien ni en personne » ; « comment faire un choix si rien ne nous permettait de choisir » ; « on ne savait pas quoi décider, ou alors juste pour le moins pire ».

Assiste-t-on à un retournement de tendance au sein du mouvement historique ?

Dans l’histoire moderne des pays capitalistes, on peut repérer une succession de phases tour à tour ascendantes ou descendantes, phase de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Au cours de l’entre-deux-guerres, Antonio Gramsci, théoricien et dirigeant du mouvement révolutionnaire socialiste, avait mis en lumière l’alternance de ces différentes phases, et de ses conséquences pour le mouvement des classes populaires. Il préconisait de se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation.

Si aujourd’hui, au regard des données de la situation dans la moyenne durée, la période peut sans nul doute être caractérisée comme régressive, cela ne signifie pas qu’on ne puisse envisager, à plus ou moins long terme, un retournement de tendance, en raison même de la crise générale qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, et des difficultés auxquels sont confrontés se trouvent nombre de pays du monde. À cet égard, ce même Antonio Gramsci signalait que « les crises profondes et durables » du capitalisme peuvent signaler le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre. Ce qui, compte tenu des données actuelles de la situation n’annonce pas forcément un mieux pour le court terme, ceci tant que les classes populaires ne sont pas dans les conditions d’une reconquête de l’initiative historique.

Comme il en avait été le cas lors des précédentes crises générales (début du xxe siècle et crise de 1929), la grande crise qui s’est manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées : contradictions entre classes, contradictions entre puissances du monde, et que celles-ci mènent le monde à un surcroît d’effets destructeurs. Ce qui enjoint aux classes populaires de travailler à unir leurs forces en vue d’y faire face, à édifier des digues contre la réaction, la barbarie, ceci dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Pour ce faire, on doit se soucier de chercher les voies d’une réorganisation en fonction d’un but historique commun.

— Sur le plan intérieur, les contradictions entre classes se sont aggravées. Les ruptures entre les dirigeants politiques et la population, et de celle-ci avec ceux là, en constituent des symptômes. Depuis les années 70 du siècle dernier, l’ancien dispositif des forces de classes s’est déplacé. Contrairement à ce qu’il en était il y a une quarantaine d’années, les classes populaires, désorganisées, ne sont plus en mesure d’orienter l’ensemble des mouvements sociaux. Les revendications populaires ont cessé d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique, le monopole de l’expression politique est maintenant dévolu aux divers échelons et fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) qui, d’une manière ou d’une autre, ont des motifs et des intérêts liés au régime économique actuel [5].

En outre, l’état de crise que traverse ce régime conduit des organisations ou fractions de classes, à se trouver sur la brèche ou aux abois. Faute d’orientation unitaire (que seules les classes populaires peuvent donner), elles pratiquent la surenchère dans le domaine de la lutte sociale ou se présentent abusivement en défenseurs du peuple. Cette prétention peut être récusée, plus spécialement parmi les travailleurs du privé :

« Ils disent qu’ils sont pour le peuple, mais qui ils défendent vraiment ? » ; « les ouvriers, ce n’est pas leur problème » ; « on n’a pas les mêmes préoccupations ni les mêmes risques, dans le public, pour le moindre truc, ils gueulent, [mais] dans le privé c’est pas ça, un moment arrive où on paye » ; « c’est comme le Code du travail, c’est bien pour ceux qui en ont, garanti [du travail] ».

On constate aussi que les revendications particulières, souvent avec des objectifs contradictoires, sont celles qui occupent le devant de la scène (et le haut du pavé).

« ils défilent mais chacun pour sa pomme » ; « chacun pense à soi, pas au voisin, c’est normal, mais alors il faut pas faire du prêchi-prêcha seulement pour ceux qui ne sont pas au plus bas » ; « les cheminots ils critiquent les situations des enseignants, et inversement, mais pour chacun pas question de toucher à leurs avantages » ; « où est l’intérêt public, l’intérêt individuel, sera-t-il désormais la règle ? »

— Au plan international, la situation présente quelques analogies avec celle d’il y a un siècle. Les contradictions alors à l’œuvre entre forces de classes et entre forces impérialistes, ont conduit au premier grand conflit mondial. Les rivalités entre grandes et petites puissances se déchaînaient, parfois dans les mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui. Aucune force extérieure aux logiques capitalistes, ne limitait la frénésie de leurs combats économiques et guerriers, pour les marchés, les territoires, la suprématie mondiale ou régionale. Ces mêmes contradictions ont cependant nourri en Russie les conditions de réalisation d’une révolution populaire à rayonnement mondial.

— Si l’on compare la situation d’aujourd’hui à celle qui prévalait il y a un peu plus d’un siècle, on doit cependant noter quelques différences. Le mouvement ouvrier et populaire était lors organisé ou en voie d’organisation dans de grands pays du continent européen (France, Allemagne, Russie, notamment) et visait ouvertement à mettre fin au régime capitaliste de production. Jusqu’à la fin du xixe siècle, et au début du xxe en effet, y compris auprès de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présentait comme devant aller vers le progrès social. L’idée se répandait de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du xxe siècle avait une nouvelle fois révélés. On pouvait projeter pour l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les perspectives historiques des classes populaires étaient clairement dressées. Malgré la guerre leur initiative ne fut pas suspendue. La révolution soviétique d’Octobre 1917, en dépit d’un environnement mondial hostile, s’inscrivit au sein de cette grande phase ascendante dont elle constituait un prolongement.

Peut-on renouer avec le mouvement ascendant des classes populaires ?

Au plan des rivalités entre puissances, la situation actuelle présente quelques analogies avec celle de l’avant Première Guerre mondiale, mais ainsi qu’il a été signalé, de nombreuses différences se font jour pour ce qui touche à l’organisation des classes populaires et leurs perspectives historiques. Si les mêmes contradictions recelées par le mode de production capitaliste se sont exacerbées, ont élargi leur échelle d’expansion, la désorientation politique domine maintenant. Tout semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. En ce sens, plusieurs soulignent la difficulté qu’il y a pour agir, réagir.

« Tout régresse, tout semble perdu » ; « on ne voit pas comment en sortir » ; « on est bien faibles pour pouvoir changer les choses » ; « la société à changer est un problème tellement gigantesque ».
Du fait qu’aucune perspective n’est dressée, publiquement, face à toute la société, qu’aucune alternative ne paraît exister ou être crédible face au capitalisme, on peut en arriver à penser qu’il « ne reste plus qu’à continuer à subir »

Sans contester la nécessité des luttes centrées sur l’immédiat (parfois sur l’espoir d’en revenir à un passé plus faste), il faut admettre que ces luttes, sans perspective commune, ne peuvent parvenir à freiner le processus de réaction, encore moins à projeter le mouvement populaire vers un avenir d’émancipation. Il est maintenant vital de saisir l’ensemble du mouvement historique dans la durée. Dans l’histoire, le peuple s’est plusieurs fois trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, ou tout simplement de parvenir, face à toute la société, à formuler ce qu’il voulait, sa volonté. Et pourtant la capacité d’initiative du peuple s’est toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, puis dans son sillage, plus tard avec l’organisation du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du xixe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917.

Aujourd’hui, même si elles sont encore inapparentes, enfouies, les bases d’une réorientation, du mouvement populaire n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés.

— Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître [80 % des Français émettent d’ailleurs un jugement négatif à l’égard du capitalisme]. Et de fait, de siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices de ce mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent avec leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont aujourd’hui encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Face à la reviviscence dévastatrice de périls dont cette crise est porteuse, il ne faut pas imaginer que le capitalisme et son mouvement anarchique, puisse miraculeusement et durablement être “moralisé”, faute d’y être contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples :

« Les processus de régression [et les guerres] se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste » ; « le conflit […] loin de s’éteindre s’est étendu » ; « de toute façon le capitalisme ne peut pas durer, il faut qu’il soit remplacé » ; « même en votant pour le meilleur des candidats, c’est pas ça qui nous sortira du capitalisme » ; « [il faut que] la lutte des classes populaires [reprenne] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire »

Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Si on ne parle plus de socialisme, on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire toujours à « pouvoir vivre » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs que comporte la vie en société, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire peut se reconstruire, s’unifier, affronter la situation actuelle de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

— De ce fait, les bases subjectives (dépendant des sujets humains) pour une réorganisation des classes populaires ne peuvent durablement disparaître. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour l’expression des besoins populaires, pour le développement de leur capacité à faire front à l’encontre de la réaction historique, pour qu’un écho favorable puisse être accordé aux idées qui posent les perspectives historiques des classes populaires. Afin que « la lutte des classes populaires [puisse reprendre] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire », comme cela était projeté dans une citation déjà mentionnée.

Après chaque défaite ou phase de recul, le travail est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. En sachant que ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un “enterrement définitif, et prématuré”, des ambitions historiques des classes populaires. Avant la défaite, il y a une trentaine d’années, de ce que l’on nommait le “camp socialiste”, d’autres enterrements des ambitions ouvrières et socialistes ont déjà été solennellement notifiés. Après la révolution de 1848 en France, les libéraux, les partisans du capitalisme, avaient prononcé « l’oraison funèbre du socialisme », que l’on estimait, comme aujourd’hui, définitivement vaincu, comme son jumeau communiste, et comme le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri [disait-on] de la conscience publique ». Les idées d’une possible émancipation des classes populaires n’en ont pas moins continué de faire leur chemin, et plusieurs fois trouvé à s’actualiser.

Il convient, comme l’indiquait Gramsci, travailler à identifier les « éléments fondamentaux et permanents » du mouvement général de l’histoire, dans la durée, ou comme l’indique plus modestement une étudiante, « se centrer sur l’histoire, pas sur l’actualité ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances, toujours selon Gramsci, est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la conscience, la volonté, l’organisation, la pratique, la lutte. Il faut donc chercher ce qui peut se trouver en germe, ce qui peut annoncer « un nouvel équilibre des forces de classes ».

Dans ce processus, qui pourrait correspondre à un possible retournement de tendance historique, la principale activité humaine organisatrice ne peut revenir qu’aux classes populaires, et à elles seules. Elles seules, de par la situation qui leur est faite dans le capitalisme, peuvent jouer un rôle d’orientation et prendre en charge le devenir commun de la société. Si rien, dans la situation présente, ne laisse supposer la perspective d’une transformation de la société par l’action de ces classes, il serait hâtif d’en conclure que les conditions de reconstitution de cette perspective sont à tout jamais annihilées.

Il ne s’agit pas pour autant de rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale, mettant fin aux antagonismes du capitalisme. Les révolutions effectives, celles qui se révèlent à même de mettre à bas les fondements du capitalisme, ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie ou du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées. Et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation, contre tous les courants et forces sociales qui se sont acharnés à les “déconstituer”.

Cette tâche peut sembler ingrate, les résultats à en attendre dans l’immédiat peuvent paraître dérisoires. Cette tâche est cependant nécessaire. Elle conditionne la reprise de l’initiative par les classes populaires.
Moyennant de grandes différences pour ce qui touche aux conditions historiques, on peut à certains égards comparer cette tâche au travail accompli par quelques “avant-coureurs” dans les décennies qui ont précédé les grands processus de transformation du monde. Un quart de siècle avant la Révolution française, Rousseau et plusieurs de ses contemporains accomplirent cette tâche, en luttant contre les courants philosophiques et politiques qui niaient le devenir historique possible, et la capacité du peuple à y jouer un rôle majeur. Ils furent capables de déceler, dans les conditions de l’inégalité sociale et de l’oppression, les signes d’une transformation à venir, et de donner à voir à l’ensemble de la société ses conditions de réalisation. Il en fut de même pour les socialistes français du xixe siècle, et de Marx bien sûr, par leur contribution au travail d’organisation d’un mouvement ouvrier influent et conscient des finalités à poursuivre. Ou encore, plus de trente ans avant la révolution russe, dans les conditions de l’arriération sociale et politique de l’Empire tsariste, par le travail d’orientation effectué par Plekhanov et l’organisation Libération du Travail. Par leurs analyses et leur pratique, ils se révélèrent à même de dégager la nécessité et la possibilité d’une transformation à venir des bases du monde ancien, contre la confusion ambiante et les courants de déconstiution dans le domaine des idées.

C’est à ce type de tâches, d’ordre historique, que s’est “attelé” Germinal. Tous ceux qui en comprennent la nécessité peuvent s’y associer, en nous faisant part de leurs préoccupations, en se joignant aux activités de formation, d’analyse, de diffusion, menées dans le cadre de l’Union de lutte des classes populaires.

 

 

 

 

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. La plupart des citations retenues n’émanent pas de militants ou de personnes engagées dans la campagne des différents partis.
  2. 2. On a développé dans un précédent numéro l’évolution de cette séquence historique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Divers courants politiques ou syndicaux, au nom des catégories dont ils visaient à exposer les intérêts, prétendaient chacun tirer la couverture à soi. Seuls les courants gaullistes et communistes proposaient des orientations, ayant une visée commune, face au “marais” des divers courants en rivalité. La Constitution de la Ve République conduisit à structurer et pérenniser quelque temps cette polarité communisme /gaullisme, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation : d’un côté projet d’indépendance et de modernisation de la nation, de l’autre lutte pour les intérêts, immédiats et historiques de la classe ouvrière, et perspective de mettre fin au capitalisme. Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (qui devaient aboutir à l’éviction de De Gaulle et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité gaullisme/communisme ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, cette polarité devait perdre de sa cohérence. Même si en apparence, le paysage électoral présentait peu ou prou les mêmes contours, cette opposition s’est affadie en opposition “molle”, entre une “droite” et une “gauche”, ayant abandonné les repères qui faisaient leur cohérence. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, et la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui avait perdu, avec son partenaire-adversaire, le communisme, tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait plus que se décomposer à son tour. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). Pour la période récente, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, ont semblé s’inscrire encore au regard de la polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne (qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution, comme si d’elle venait tout le mal : Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité, le « système », tout en le complétant (Marine Le Pen, et d’une certaine façon aussi Mélenchon).
  3. 3. Si les références aux classes et à leur lutte sont le plus souvent absentes du côté des politiques ayant voix au chapitre, il n’en est pas de même au sein de la population. Le sentiment “d’appartenance de classe” qui avait un peu reculé dans les décennies récentes, se manifeste de nouveau depuis quelques années. En outre, 64% des Français (chiffres de 2013) estiment que la « lutte de classes est une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60. Quant au jugement à l’égard du capitalisme, 80% estimaient qu’il « fonctionne mal », pour ne pas dire plus.
  4. 4. À cet égard, il ne faut pas ignorer que la thématique « anti système », comme celle de « l’anti-capitalisme », est un recyclage de slogans ayant irrigué des courants d’extrême droite, anti-parlementaires, anti-républicains et/ou fascisants, dans l’entre-deux-guerres et l’après-guerre.
  5. 5. Ce sont les individus des classes populaires (et les plus âgés) qui sont les plus pessimistes à l’égard de la situation, toutefois les plus jeunes ne sont pas non plus vraiment optimistes au sein de ces catégories. Ce sont en fait les catégories les plus directement confrontées à la régression sociale, aux effets de la crise générale du capitalisme, qui sont le plus affectées par le chômage, le sous emploi, la précarité, la baisse du niveau de vie. À l’inverse les cadres, les professions intermédiaires, se révèlent moins touchées par les effets de cette crise générale, même s’ils sont dans les conditions d’exprimer plus massivement leurs mécontentements. Les préoccupation d’ordre social qu’ils formulent se résument souvent à : « plus de moyens », sans toujours se préoccuper de la situation d’ensemble, du bien commun et de celui des autres catégories. Il s’agit moins, semble-t-il, de contester le fondement du régime capitaliste que d’escompter rétablir des situations ébranlées, reconquérir une alliance historique avec ce régime. Pour ce faire des postures anti-riches, anti-finances, peuvent être adoptées (masquant le fait que l’on participe, d’une façon ou d’une autre, d’une commune rétrocession de plus-value). Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, certaines belles âmes peuvent alors prétendre orienter l’ensemble des mouvements sociaux, s’autoriser à mener la critique contre toute fraction du mouvement populaire, suspecté de dérive “populiste” ou nationaliste, et de toute autre “dérive” jugée “nauséabonde”.

Elections présidentielles — France 2017

4 avril 2017

Elections présidentielles — France 2017

Contribution de la Société Populaire d’Education

Supplément du numéro Spécial avril 2017 — journalgerminal.fr

Du fait de la désignation tardive des principaux candidats à la Présidence de la république, le journal Germinal [www.journalgerminal.fr] n’a pu entreprendre que tardivement l’analyse de leurs orientations. On a centré l’attention sur les ouvrages que ces candidats ont fait paraître, plutôt que sur les programmes-catalogues, ceux-ci ne pouvant restituer la ligne directrice des différents projets. S’agissant de Marine le Pen, qui n’a pas publié d’ouvrage récent, on a pris appui sur deux discours récents, pour Benoît Hamon, son livre, Pour la génération qui vient, qui n’est paru qu’en mars 2017, a été consulté. De la sorte, l’analyse des orientations de ces deux derniers candidats ne pourra être que des plus succinctes.

Il était envisagé (sans que les rédacteurs de Germinal aient pu dans tous les cas y parvenir) de centrer l’analyse des différents projets sur la base des questions suivantes :

1/ Le candidat fait-il ou non une analyse de la situation (immédiate, historique) ?

— en termes de situation économique et politique d’ensemble

— en termes de classes et de rapports de classes (associés ou non à des courants politiques)

— en termes de vision stratégique mondiale (contradictions entre puissances)

— en isolant les différents problèmes ou les posant dans leurs relations

— en s’efforçant de dégager les différents appuis ou cibles (puissances, classes, courants) privilégiés

2/ Les propositions des candidats sont-elles en relation (cohérente) avec les analyses

— qu’il y ait ou non analyse, grandes lignes des propositions (économie, politique, relations internationales). S’agit-il d’un simple catalogue ou y a-t-il une unité de l’ensemble ?

— Vision à court ou long terme

— Clientèles privilégiées.

On trouvera le résultat de ce questionnement, que l’on déplore d’avoir dû mener à la va-vite.

Soit, en respectant l’ordre alphabétique :

François Fillon, Faire (2015), ou « Petits arrangements avec la République » (page 3).

Benoît Hamon, Pour la génération qui vient (2017), ou « Comment traire la vache Lolotte qui n’a plus de pis » (page 7).

Emmanuel Macron, Révolution, (2016), ou « Dans ce monde “qui nous inquiète”, nous (la France) devons positiver » (page 8).

Marine Le Pen, Discours (2017) ou « Comment tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables de la politique du pays » (page 13).

Jean-Luc Melenchon, l’Ere du peuple (2016), ou « Déconstruire les repères sociaux de classe » (page 16).

Cet ensemble sera introduit par une lecture qui nous semble illustrer la façon selon laquelle une majorité de candidats usent dans leurs campagnes de procédés langagiers, qui expriment un certain mépris à l’égard de l’intelligence du peuple.

*****

Pour introduire l’analyse des programmes des principaux candidats

Le littératron de Robert Escarpit. Un ouvrage toujours d’actualité

Quand on écoute les discours ou que l’on lit toute la littérature sur les élections présidentielles de 2017, on peut se demander si la machine que Robert Escarpit avait décrit dans les années 60, dans son livre « Le littératron », n’aurait pas finalement été inventée et utilisée depuis un certain temps.

Ce livre raconte l’histoire d’un linguiste, spécialiste du discours politique qui va tout faire pour obtenir des financements (quitte à employer les plus basses astuces pour convaincre ses interlocuteurs) afin de créer une machine pour créer le discours politique parfait et plus si cela fonctionne.

Qu’en est-il de cette machine « En somme, il s’agit d’un simple ordinateur capable de trier et de combiner très rapidement un grand nombre de données qu’on a préalablement placées dans sa mémoire à celles qu’il a recueillies au cours de ses expériences successives.

On peut demander à une telle machine d’identifier un texte quelconque, d’analyser, de la juger et même de le corriger. On peut aussi, en inversant l’ordre des opérations, lui demander d’associer elle-même les mots, les idées, les structures grammaticales, c’est à dire d’écrire et de composer des textes littéraires ».

Pour cela, il va appuyer son travail de linguiste en référence aussi « au livre de Quintilien, Romain qui traite l’art de persuader : les gestes, les grimaces, les plaisanteries, les arguments … Celui qui assimilerait tout ça serait capable de faire croire à n’importe qui, qu’une vessie est une lanterne et réciproquement. »

Mais comme nous dit l’auteur « ce n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut toute une pratique ». C’est pourquoi il veut « une machine qui fasse automatiquement et en série ce qu’un homme muni de ce livre fait en quelque sorte artisanalement ».

Pour créer cette machine, il part de l’hypothèse de travail que « l’image qu’il se fait de lui-même est pour chaque homme l’étalon de toute valeur. Il s’en suit que consciemment ou inconsciemment, on n’aime d’autres œuvres que celles où l’on ne se laisse persuader par des paroles que si l’on y retrouve l’écho de ce qu’on pense avoir dit. »

Il va donc créer cette machine et l’essayer dans une élection cantonale. Il réussira à faire élire un candidat qui n’aura fait que répéter les mots que la machine aura sortie des données compulsées à partir d’enregistrements, de discussions recueillis dans les bars, les lieux publics…

Ce succès est du pour l’auteur au fait que « l’on assiste dans la lecture des arguments pour l’élection de l’effet narcisse. C’est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu’il s’agit d’un phénomène de résonance comparable à l’effet Larsen en électro-acoustique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclanchement d’oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu’on lit ou ce que l’on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique. »

Il voudra aussi créer cette machine pour produire le best seller de l’année. Pour cela il propose que « chaque année, le secrétaire du syndicat des jurys de Prix Littéraires fasse le relevé des cents ouvrages ayant obtenu le plus de succès auprès des lecteurs. Des spécialistes en analyseraient les éléments stylistiques, narratifs, descriptifs, idéologiques et affectifs. On nourrirait de ces données la mémoire du littératron qui aussitôt intégrerait le tout pour en faire une œuvre qui serait en quelque sorte la quintessence du succès, le best seller robot ».

Dans son imagination débordante (peut être pas tant que cela) l’auteur, fort de son succès dans le domaine politique, ira jusqu’à proposer des colloques à l’UNESCO sur des questions multiples ayant besoin d’un littératron : « littératronique et persuasion, littératronique et culture et littératronique et défense et pourquoi pas prévoir littératronique et décolonisation ».

Et pour en finir de la manipulation pourquoi ne pas proposer un moyen de diffuser les idées gouvernementales. Il l’appellera, Le projet 500. Projet dont le but est de « délimiter un vocabulaire basique de cinq cents mots assortis de quelques règles de grammaire simples, qui constituerait désormais le seul langage autorisé dans la presse, à la radio ou à la télévision pour l’expression des idées. Mots et règles de grammaires seraient choisis de façon à ne pouvoir se combiner que selon un certain nombre de schémas bien déterminés et conformes en tout état de cause aux idées gouvernementales. »

Voilà bien une machine qui peut sembler délirante pour toute personne qui croit en la capacité humaine de faire des choix sensées et réfléchis. Cependant même si au regard de l’ancienneté de cet ouvrage, on peut penser que beaucoup d’hommes politiques n’en connaissent pas l’existence, on peut se demander comment il se fait que beaucoup d’entre eux pratiquent quand même des méthodes identiques afin de convaincre des citoyens de voter pour eux. Parce que finalement, n’estiment-ils pas que ces électeurs ne sont capables d’entendre que ce qu’ils ont envie d’entendre et qu’on ne peut les convaincre qu’avec des arguments adaptés à chaque catégorie, voir à chaque type de personnes.

De la même façon, comment ne pas penser que la plupart de nos responsables politiques n’ont que l’envie d’avoir la meilleure place, et donc ne s’intéressent absolument pas à la situation concrète des français, ni à l’état de déconstruction de notre pays. Car soyons clair, qui veut réellement prendre en compte l’inquiétude des classes populaires concernant l’économie, la politique, et plus largement à l’avenir de la société française ?

 

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Petits arrangements avec la république

François Fillon, Faire, Albin Michel, 2015

Dédicacé « à Pénélope », le livre de François Fillon porte en exergue : « La liberté est une rupture ». Il s’agit de considérer avec quoi s’agit-il de rompre et quelle liberté il s’agit d’instaurer. On se centrera à cet effet sur ce qui nous semble l’orientation générale du propos, sans faire mention des “affaires” survenues après la parution du livre. On peut noter cependant que les « petits arrangements » du candidat avec la République ont quelque peu fait vaciller la statue de celui qui se présentait comme le sauveur d’une France en faillite. Ne se présente-t-il pas aujourd’hui comme un « rebelle que le système n’arrêtera pas » ? Ne s’identifie-il pas à ces « combattants balafrés qui n’ont pas appris la vie dans les livres » ? Sans se demander si cet “encanaillement” sera à même de véritablement s’accorder aux bienséances affichées de ses clientèles habituelles.

François Fillon, contrairement à d’autres candidats, s’essaie à quelques éléments d’analyse sur la situation mondiale et nationale analyse qui ne s’attarde pas sur la question des rapports de production et des rapports de classes. S’agissant de la France, un diagnostic de faillite est prononcé. Pour y remédier, François Fillon opte pour un mode de résolution “libéral” de “redressement” du pays. A le lire, on a souvent l’impression que celui-ci se présente un peu comme une grande entreprise à gérer de façon “rationnelle”, par un management à la dure, qui ne tient pas trop compte des “facteurs humains” qui y seront soumis.

Un monde en état de chaos

François Fillon fait le constat d’un monde en chaos, susceptible de déboucher sur une troisième guerre mondiale. Les raisons de ce chaos tiennent au jeu des grandes puissances depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui se manifesterait pour l’essentiel autour de la lutte pour le contrôle de la sphère musulmane, accessoirement pour les ressources pétrolières. Les rivalités entre puissances qui y sont reconduites ont été facteurs de déstabilisations. En prétendant libérer les peuples, au nom de la démocratie occidentale et des droits de l’homme, nous avons « semé le chaos », après l’effondrement de l’URSS, plus spécialement au Moyen-Orient. « Nous avons fabriqué des Etats qui ne sont pas viables pour reproduire nos propres rivalités, nous avons aveuglément organisé le retour des mollahs en Iran, nous avons armé les moudjahidin pour déstabiliser l’Union Soviétique. »

La politique russe, estime-t-il, n’a pas été plus clairvoyante. Toutefois l’effondrement de l’URSS a conduit à ce que la politique mondiale soit dominée par les Etats-Unis, son « idéalisme casqué », semant partout le chaos. « Depuis plus de vingt ans, depuis l’époque qui a suivi la chute de l’empire soviétique, la diplomatie mondiale est dominée par l’échec tragique de l’instauration universelle de la démocratie sur le modèle occidental. »

François Fillon analyse dans ce contexte la question du terrorisme, « conséquence de la montée en puissance du totalitarisme islamique », effet de la déstabilisation de l’espace étatique moyen-oriental. C’est un fléau global qui frappe au cœur l’Afrique et le Moyen-Orient. Après les attentats de janvier à Paris, il est plus que jamais nécessaire «  de procéder à un aggiornamento diplomatique », c’est-à-dire l’élargissement [voire un certain retournement] de nos alliances, ayant principalement pour enjeu le contrôle de la sphère musulmane. Il s’agit d’allumer des contre-feux. La puissance retrouvée de la France et la mise en place de nouvelles alliances (Russie, large coalition de pays arabo-musulmans) en donnerait les conditions.

L’outil militaire devra faire respecter notre diplomatie. Or cet outil est insuffisant et en continuelle dégradation. Il convient d’accomplir « un effort de défense accru, et coordonné avec nos voisins britanniques et allemands, avec lesquels nous devons construire un noyau dur de la défense européenne ». De façon quelque peu contradictoire, il propose dans le même temps de laisser les peuples « définir leurs aspirations » et les moyens pour les réaliser, de ne pas s’immiscer, s’ingérer dans leurs affaires.

Redresser la France dans une Europe indépendante de la puissance américaine

Quant au fond, l’objectif du projet du candidat Fillon paraît moins centré sur une France souveraine que sur une Europe souveraine. Il se propose de faire de la France la première puissance d’une « Europe souveraine ». Une « France puissante » dans une Europe-puissance, une “Europe européenne”, indépendante des USA.

Selon lui, en effet la puissance américaine constitue un obstacle pour l’Europe. « [Il faut] mobiliser les Européens autour d’un « objectif presque nationaliste », « l’indépendance du vieux continent après des décennies de soumission au dollar ». Il reproche aux Américains leur intrusion dans les affaires des gouvernements européens (services, secrets, pression pour conserver des bases américaines, notamment en Grèce), leur manque de clairvoyance en matière de politique étrangère (facteur de chaos au Proche-Orient). Il blâme l’attitude américaine à l’égard de la Russie, soumise à des sanctions contre-productives. Ignorée comme partenaire au Moyen-Orient,  exclue de l’Europe, celle-ci se trouve repoussée vers la Chine.

Les USA ont depuis les années 50 accumulé des graves erreurs dont nous payons les conséquences. « Nous ne pouvons plus accepter leur domination monétaire, économique, diplomatique, au prétexte qu’ils assurent notre sécurité », ce qui n’est pas selon Fillon tout à fait exact. Il s’agit notamment de briser le monopole et la domination des USA sur le numérique.

La critique adressée à l’Allemagne tient au fait que selon lui, elle reste encore vassale des USA, jouant en Europe son propre jeu, contre la France. Il reproche à l’actuelle puissance allemande de ne pas s’opposer suffisamment aux USA, de ne pas intervenir aux côtés de la France dans la guerre internationale contre les islamistes, mais aussi de faire cavalier seul en Europe pour la politique énergétique et d’accroître sur ce point la dépendance à la Russie.

Le problème à résoudre : « Comment construire cette indépendance européenne ? » pour neutraliser la puissance américaine, ramener l’Allemagne dans une Europe orientée par la France ? »

Il s’agit de déterminer une politique indépendante de sécurité intérieure et extérieure. « Il ne saurait y avoir d’indépendance européenne sans une politique de sécurité intérieure et extérieure. » « A l’intérieur, la question est celle des frontières. L’Europe doit définir ses frontières et les faire respecter. A l’extérieur, c’est d’une politique de défense commune dont nous avons besoin. » On doit obliger les Allemands à s’engager militairement aux côtés des Français pour partager les dépenses et les efforts.

Sur le Moyen-Orient, François Fillon reconnaît une erreur d’appréciation de la politique française au sujet de la Syrie. « Nous refusions de voir que la crise syrienne avait pris un autre tour : celui d’une lutte à mort entre l’Iran et l’Arabie saoudite, entre les chiites et les sunnites, pour le contrôle du Proche et du Moyen-Orient. » « Nous n’avons fait qu’attiser l’incendie qui est en train de devenir une troisième guerre mondiale, pour le contrôle de la sphère musulmane et des ressources pétrolières ». Face au chaos qui nous menace, à la nécessité de résoudre la question syrienne, la Russie doit être réintégrée en Europe. « L’avenir de l’Europe ne peut se dessiner sans la Russie », il faut jeter les bases d’un projet européen allant « de l’Atlantique à l’Oural ».

François Fillon, on le constate, n’est nullement un adversaire d’une “Europe européenne”. Il préconise de prendre appui sur l’euro comme monnaie de règlement imposée, avec harmonisation fiscale pour les nations choisissant l’euro, ce qui suppose un gouvernement économique de la zone euro, organisé autour des chefs d’Etat et de gouvernement. Il veut aussi une stratégie énergétique durable, indépendante, sécurisée, contre les choix unilatéraux, notamment ceux de l’Allemagne qui a choisi d’abandonner le nucléaire.

[Il s’agit ainsi pour le candidat Fillon de remettre indirectement en question les alliances stratégiques nouées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ceci au nom de « l’indépendance » d’une Europe “européenne”. On ne doit pas ignorer que de telles remises en question du statuquo stratégique, en période de crise générale du capitalisme et de rivalité exacerbée entre puissances mondiales, ne conduisent pas nécessairement à conforter la paix, elles peuvent au contraire potentialiser et étendre le risque de guerre mondiale, surtout lorsqu’elles ne se font pas au nom d’une nation souveraine, mais à celui d’une présumée puissance “européenne”.]

France. Le diagnostic de “faillite”

En matière de politique intérieure, le programme du candidat Fillon peut se résumer ainsi : « assainir nos comptes publics en deux ans, relancer notre économie en cinq ans, devenir la première puissance européenne en dix ans. »

Ce programme de « redressement » repose sur les constats suivants :

Les déficits publics se développent depuis 35 ans : dette souverains abyssale [1], qui conduit à une dépendance à l’égard de la finance internationale, menaçant notre indépendance. Une des raisons de ces déficits tient à une « hypertrophie de la fonction publique », et au « modèle social » français devenu trop coûteux (coût des retraites, de l’assurance maladie, chômage…). « Nous ne produisons plus assez de richesses pour supporter le poids de ce modèle » financé par la dette. En contrepoint, il existe trop de pression fiscale pesant sur les entreprises, qui perdent de ce fait en compétitivité, sont éliminées dans la compétition européenne et mondiale. La capacité compétitive est encore affectée par le temps de travail estimé insuffisant du côté des salariés. L’âge légal de départ à la retraite est pour sa part trop précoce par rapport à nos concurrents directs.

On constate de ce fait un affaissement de l’appareil productif (désindustrialisation, chômage massif). La dernière année de plein emploi, avec moins de 5% de taux de chômage, remonte à 1979. Depuis le chômage est massif (autour de 10 %). On assiste dans le même temps à un étouffement de l’initiative économique. « La France étouffe sous les réglementations, les interdictions, les injonctions et les prélèvements obligatoires. Les Français ne parviennent plus à supporter le poids d’un Etat et d’un secteur public hypertrophiés. »

« Le moment est venu de libérer le pays et […] de restaurer sa souveraineté en le sevrant de sa dépendance aux marchés financiers. » Il faut remobiliser les forces de travail sous-utilisées, redévelopper un tissu économique à forte valeur ajoutée, redonner des marges aux entreprises afin regagner en compétitivité. Sur cette base, on pourra entrer dans une phase de croissance, d’exportations performantes, de plein emploi.

Après le diagnostic, des remèdes doux-amers et bien ciblés

Pour résoudre la question de l’endettement, du déficit public, se trouver à même de développer le secteur productif et la compétitivité des entreprises, François Fillon propose : — d’un côté, la diminution des dépenses publiques — de l’autre, de favoriser les entreprises du secteur marchand, d’alléger fortement la pression fiscale qui pèse sur elles — et, pour les salariés, de travailler plus, et plus tard, de réserver la formation professionnelle aux besoins réels, afin produire plus de richesses. Ce qui s’énonce par un certain nombre de propositions :

— Garantir l’équilibre des comptes sociaux. Les dépenses sociales représentent plus de la moitié des dépenses publiques, et parmi elles les retraites sont le poste le plus important – presque 14% du PIB, contre 10 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. La fuite en avant de l’endettement fait peser une grande menace sur l’avenir de notre modèle social. Rien ne peut justifier de payer à crédit l’assurance maladie, les retraites, « alors que nous pourrions les financer par nos propres efforts, en travaillant plus longtemps. » Pour sauver le système par répartition il faut donc reporter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans.

— Réduire le poids du secteur public. 22% de la force de travail en France est employée par le secteur public contre 11 % en Allemagne (nos voisins ne sont pas moins bien administrés que nous !). Le nombre d’emplois publics a atteint 5,6 millions en 2013. Il faut rééquilibrer notre force de travail en direction du secteur productif. » Pour cela passer il faut passer de 35h à 39 h par semaine dans la Fonction publique, soit un gain de 12%, qui devrait “économiser” 600 000 emplois.

— Mener une politique fiscale cohérente avec le « redressement des finances publiques et la compétitivité de l’économie. » Les prélèvements obligatoires sont trop élevés, l’objectif est de les diminuer. Toutefois, compte tenu de la situation budgétaire dégradée, une baisse importante à court terme serait irréaliste. Il faut commencer par relancer la compétitivité, dont découlerait la croissance et l’emploi. La priorité sera donnée aux baisses de charges et de prélèvements sur les entreprises pour une « politique d’offre » efficace.

— Réorienter l’épargne vers l’économie productive et refondre la fiscalité du capital pour faciliter l’investissement direct dans les PME. Baisser en priorité, les taxes qui pèsent sur les marges de compétitivité et d’investissement et sur l’emploi, supprimer les impôts et taxes inutiles : réduire l’IS et supprimer quinze milliards d’euros de taxes ; abolir l’ISF — impôt anti-investissement — qui s’est soldé par le détournement de milliards d’investissements au profit de la Grande-Bretagne, de la Belgique, de la Suisse ou des Etats-Unis. La perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne s’explique par les hausses de charges mais aussi par des hausses de salaires miraculeuses.

Au pôle du travail salarié

— Abandonner l’utopie des 35 heures et fixer par la loi une durée maximum de 48 heures hebdomadaires.

— Simplifier le Code du travail et introduire le motif de réorganisation/restructuration des entreprises pour régler la question des licenciements, développer la flexi-sécurité en renforçant l’efficacité de la formation pour les demandeurs d’emploi et l’orientation vers les secteurs demandeurs.

— L’indemnisation du chômage, système actuellement très coûteux avec un taux de remplacement de l’ordre de 90%, est peu incitatif pour un retour à l’emploi. Ce taux ne doit pas excéder 75 %, avec une dose de dégressivité. Engager une réforme profonde de la formation professionnelle qui coûte 30 milliards d’€/an, afin d’aider les chômeurs à se tourner vers les secteurs porteurs.

— Redynamiser et redéployer le dialogue social et la représentation syndicale. Mettre fin à la politique salariale et d’achat de la paix sociale (ce qui dégrade les marges des entreprises et leurs capacités d’investissement). Relever les seuils sociaux de 10 à 50 salariés et de 50 à 100, fusionner les CE et CHSCT, de limiter à 50 % du temps le mandat de représentation des élus.

— Développer la formation en alternance et l’apprentissage : près de deux millions de jeunes entre 15 et 29 ans ne suivent aucune formation scolaire ou professionnelle et restent sans emploi (100 000 élèves sortent du système scolaire sans diplôme). Redévelopper l’apprentissage du CAP aux études supérieures, adapter aux besoins des entreprises, des territoires.

Et les classes dans tout ça ?

Si l’on excepte les contradictions affirmées entre deux secteurs de la vie sociale (secteur public et secteur marchand), François Fillon, comme les autres candidats, ne propose pas une analyse en termes de classes. Sa conception se présente comme relevant d’un schéma plus “technique” de management social. Comment redresser “l’entreprise France”, sans trop tenir compte des facteurs proprement sociaux humains, surtout du côté des salariés, qui risqueraient de perturber la bonne gestion de l’ensemble du projet. On notera cependant quelques références à la question des classes, la plupart ayant déjà été signalées.

— Les facilités que le candidat accorde au secteur productif marchand (et aux classes qui le régissent) sont posées, il faut le signaler, en relation avec la question de l’emploi pour les classes (ouvriers, employés) qui dépendent du développement de ce secteur. On doit reconnaître à cet égard avec le candidat qu’aucune société ne peut se passer de production, les catégories qui dépendent du secteur public pas plus que d’autres (toute la question est de savoir au profit principal de qui).

— Pour les salariés ordinaires du secteur non public, ce sera la portion congrue. La potion se décline sous son versant amer. Le programme pose, entre autres, la nécessité d’une augmentation de la durée légale du travail, la prolongation de l’âge de départ à la retraite, la réduction du système d’indemnisation du chômage, la facilitation des licenciements.

— Pour les classes qui dépendent de la fonction publique, surtout territoriale, surtout à la base, la potion n’est guère plus douce. La part qu’ils prennent dans le processus d’endettement est jugée trop importante. Ils devront se mettre au régime. Même chose pour ce qui touche aux divers subsides des syndicalistes et syndicats, et autres réseaux de bureaucratie. François Fillon estime toutefois nécessaire de mieux payer les fonctionnaires, en contrepartie de l’allégement de leur nombre. Pas de mise à la diète, semble-t-il, pour les parlementaires, ministres et autres grands personnages de l’Etat.

— François Fillon est cependant partisan de maintenir à certaines catégories sociales une protection minimale : les six millions de Français au chômage, les travailleurs pauvres, les retraités, les deux millions de jeunes Françaisqui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni au travail, les artisans, les agriculteurs. Les zones rurales, les agriculteurs en détresse devraient bénéficier de mesures de soutien.

— A signaler pour conclure, qu’à propos des retraites, François Fillon met en question les « égoïsmes de classes ». « Les études montraient que les professions exposées aux intempéries, les agriculteurs, les couvreurs, les maçons, vivent en moyenne moins longtemps que les autres, tandis que les curés et les enseignants ont les plus longues perspectives. » Le groupe social des enseignants et les socialistes qui les défendent à l’Assemblée sont sur la base de ce constat montrés du doigt. Ne refusent-ils pas de faire des efforts sur l’âge de départ à la retraite au profit des agriculteurs, maçons, couvreurs, qui subissent des conditions de travail plus dures. La mise en question des “égoïsmes de classes” ne semble toutefois pas, ici encore, devoir s’appliquer aux députés, ministres et haut personnel politique.

 

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Continuer à traire la vache Lolotte qui n’a plus de pis

Benoît Hamon, Pour la génération qui vient, Equateurs, 2017

L’ouvrage de Benoît Hamon est paru tardivement en mars 2017, bien après sa désignation à la primaire de la « belle alliance populaire ». Le livre comprend quelques 120 petites pages en gros caractères, ce qui représente à peu près 45 pages pour une brochure normale. Le contenu n’est pas lui-même très consistant. Si on s’efforce d’en disséquer le contenu, selon le plan de questionnement appliqué à tous les candidats, un premier constat s’impose : à peu près rien sur les contradictions mondiales, ni dans l’immédiat, ni en perspective historique, pas davantage sur les contradictions sociales, de classe. Et même sur ce que peut représenter pour lui le socialisme, pas grand chose à se mettre sous la dent. Bien que l’ouvrage entier ait été consulté, on se bornera ici à présenter l’introduction, qui donne un aperçu de la tonalité de l’ensemble. On indiquera à la suite quelques-unes des propositions du candidat.

« Quelque chose a changé », mais on ne sait pas encore très bien où on va aller

On apprend dès le début de l’ouvrage que « quelque chose a changé ». La « génération qui a fait irruption au cours de la campagne », « la seule clairvoyante » [« la jeunesse »] est consciente que « notre pays » « se trouve à la croisée des chemins ». Il y a le vieux chemin, et le nouveau dont on ne sait pas vraiment s’il est tracé et vers quoi il se dirige. « Le vieux monde s’apprête à disparaître, le nouveau se cherche encore ».

Quoiqu’il en soit, « la jeunesse », dont Benoît Hamon se fait le porte-parole, aurait « décidé » d’imaginer un avenir « autre », fait de « progrès et de justice sociale ». Ces « citoyens neufs », plein de force et d’audace, veulent « en plein jour, éveillés […] accomplir leur rêve ».

Sur le vieux chemin arpenté par Benoît Hamon, dans le vieux monde, il n’a connu avec sa génération, que des décennies de crise, d’essoufflement de la croissance, de chômage, et bien sûr de « dérèglement climatique ». Depuis des lustres, tous les candidats à l’élection présidentielle ont cherché à conjurer « la crise », sans y parvenir. Ce qui leur a fait défaut, c’est peut-être de ne pas s’être interrogé sur le double sens du mot crise : « maladie grave » et « moment charnière ». On n’a pas tiré les leçons qui relèvent de ce second sens, qui sont celles-ci : « c’est le moment ou jamais d’agir ». Encore, l’auteur le reconnaît, s’agit-il de savoir « dans quelle direction ».

Si la crise s’éternise, et ici l’analyse de Benoît Hamon atteint des sommets de clairvoyance, « ne faut-il pas lui trouver un nouveau nom ? ». Et, allant avec le nouveau nom, « de nouveaux remèdes ». Le propos ici se fait plus précis : puisque les remèdes habituels (politique d’austérité, flexibilité du travail, accroissement de la concurrence), ne fonctionnent plus, conduisent à la régression, « les forces progressives » peuvent sauver le pays du pire, avec un remède radical, « [s’engager] dès aujourd’hui dans une transition sans précédent ».

Une « transition sans précédent » afin de « réenchanter la réalité »

La jeunesse relèvera le défi. Elle laissera à l’ancien monde « les vieilles rengaines, les vieilles recettes, la vieille politique », tout ce qui a le regard tourné vers le passé : enfermement dans un pays imaginaire, nation assiégée, France en déclin. En termes plus précis, il faudra en priorité rejeter les forces nationalistes, ceux qui veulent mettre au pas les fonctionnaires, les magistrats, les médias, ceux qui défendent l’arbitraire, ceux qui « accablent l’Islam au nom de la laïcité tout en frayant avec les intégristes catholiques ».

Benoît Hamon comprend certes que, face au quotidien difficile, des sentiments de détresse, d’amertume, de rage et de révolte, puissent naître de cet ancien monde, que plus spécialement le Front National en tire profit. Il imagine toutefois que si, bannissant le passé, nous avons « le regard tourné vers l’avenir », ces « pulsions » pourront être neutralisées. A cet effet, « les forces de gauche doivent porter un imaginaire puissant, capable de dessiner les contours d’une autre société », faisant appel, non « à la part nocturne, présente en chacun de nous », mais à « notre intelligence ». Il n’y a pas cependant d’homme providentiel, dit notre candidat non providentiel, qui ne saurait prétendre détenir « la vérité absolue ». En toute modestie, il tient à proclamer : « Je rejette le costume de sauveur qu’on m’enjoint d’endosser » !

Quel est le contenu de cet « espoir collectif » que le candidat se propose cependant d’énoncer ?

Il s’agit tout uniment de « réenchanter la réalité ». Ce qui peut en tout premier lieu s’exposer par « l’urgence du progrès social et écologique », le déploiement de « nos valeurs fraternelles et humanistes ». Ainsi nous pourrons entrer dans une « nouvelle ère », où des « termes » [à défaut des réalités] « comme diesel, carbone, perturbateurs endocriniens n’ont plus de cours », où l’on pourra modifier « notre vision du travail » [sinon sa réalité], où l’on éradiquera la grande précarité tout en libérant notre créativité. Enfin, on assistera à l’avènement d’une nouvelle république qui rendra « le pouvoir aux citoyens ». Un paradis sur terre.

Redistribuer les richesses que l’on a cessé de produire

En termes prosaïques, bien que le candidat ait intégré dans son programme certaines propositions pour un « redressement productif » de la France, telles que le préconisait Arnaud Montebourg, Benoît Hamon semble imaginer que l’on puisse répartir ce qui n’a pas été produit, par le recours de la « taxation” d’un secteur productif déjà défaillant (en schant que les banques elles-mêmes ne peuvent prospérer sans aucune base productive).

L’orientation générale : ne pas se préoccuper de diminuer la dette (plutôt compter sur une improbable « solidarité européenne »), travailler moins, dépenser plus. On n’en donnera ici que quelques exemples, parmi les plus généreux : mettre en place une loi pour la réduction du temps de travail, un revenu universel d’existence (dont la définition varie), recruter de 40 000 enseignants et créer 7500 emplois dans les universités et laboratoires, créer 500 000 emplois dans l’économie sociale et solidaire. Pour financer l’ensemble, il suffira de taxer les superprofits des banques, d’instituer une « contribution sociale sur les robots ». (Notons qu’il existe d’autres mesures dont on ne peut condamner le principe, mais dont il s’agira de trouver le financement).

Les propositions relatives à la « transition écologique » ne présentent pas d’originalité particulière : la sortie du nucléaire sous vingt-cinq ans, porter la part des énergies renouvelables à 50 % d’ici 2025, mêmes délais pour l’arrêt du diesel pour les voitures neuves, enfin interdiction des perturbateurs endocriniens. Dans le cadre d’une conception “écologique” un peu élargie, on note aussi la légalisation du cannabis et la garantie d’un droit à mourir dans la dignité (euthanasie).

Pour que « le vieux monde » puisse plus vite disparaître au profit de la “jeunesse”, et pour que le nouveau monde qui « se cherche » puisse advenir, et rende le pouvoir aux citoyens, Benoît Hamon propose en outre des transformations institutionnelles : Conférence pour une Sixième république avec introduction d’une dose de proportionnelle, septennat non renouvelable ; référendum sur la reconnaissance du vote blanc et l’extension du droit de vote aux étrangers pour les élections locales, mise en place d’un 49.3 “citoyen”.

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Dans ce monde « qui nous inquiète », nous (la France) devons “optimiser”

Emmanuel Macron, Révolution, XO, 2016

Dans son livre, Révolution, Emmanuel Macron fait usage de procédés rhétoriques, parfois plus affinés que ceux de ses concurrents. Il s’efforce de capter la bienveillance des lecteurs par un jeu d’identification, entre lui-même [2] (je), nous, la France. Ce jeu s’énonce par les intitulés des différents chapitres : « Ce que je suis », « Ce que je crois », « Ce que nous sommes », « Ce que nous voulons », « La France que nous voulons », « Vouloir la France ». On trouve aussi les formulations d’appropriation : « mon pays », « notre pays », « allégeance à mon pays », « dette à notre pays ». Conformément à la logique de la Présidentielle dans la Cinquième république, cela vaut pour établir une “rencontre” directe entre le candidat et la nation, le candidat et les Français.

Rompant parfois avec l’identification entre le je et le nous, le candidat Macron s’adressant aux Français, à leur intelligence, se dit à l’écoute de « leurs colères, leurs attentes », leurs inquiétudes face au bouleversement du monde, tout en tablant sur leur capacité à “positiver” dans cette « nouvelle ère », marquée par des phénomènes de crise et de rupture.

La position stratégique de la France dans le monde : ne pas bouleverser le statu quo des alliances stratégiques structurantes, refonder sur une base réaliste nos relations avec la Russie

L’essentiel des orientations proposées par le candidat Macron touche à la nécessité pour la France de saisir les opportunités économiques que la nouvelle marche du monde peut offrir. Dans un chapitre du livre, il porte cependant attention aux questions stratégiques et au maintien d’une ambition politique pour la France sur l’arène mondiale. Le contenu de ce chapitre, qui par certains aspects paraît proche des positions d’Hubert Védrine, n’est pas présenté dans le programme du candidat. Il y est proposé de faire œuvre de réalisme. Il ne s’agit pas pour la France de « se désintéresser du monde », plutôt d’y faire entendre ce qui est conforme à sa « vocation universelle », en tenant compte de « la réalité de nos moyens ».

Plutôt que d’intervenir militairement aux différents azimuts, la France, en tant que puissance internationale (Conseil de Sécurité notamment), doit conserver « sa position particulière et indépendante qui lui permet d’engager un dialogue constructif avec tous », ce qui suppose un « devoir d’exemplarité » : respect du cadre de l’ONU, ne pas s’engager dans un « interventionnisme irréfléchi » contraire au droit international. Le bilan de vingt ans d’interventions extérieures devrait à cet égard être conduit. Pour l’avenir Il est préconisé pour l’avenir de maintenir une diplomatie influente, un réseau actif sur le terrain, de toujours s’efforcer, avant toute intervention, de voir si une option politique existe pour résoudre les conflits.

Le principe de souveraineté, défini comme « libre exercice pour une population de ses choix collectifs sur son territoire » se trouve affirmé. Bien que le propos ne soit pas toujours limpide, il semble que ce qui menace cette souveraineté, ou indépendance, en matière stratégique ne tient pas au processus d’intégration au sein de l’Europe, du moins l’Europe dans ses contours actuels. Ce qui menace ou limite cette indépendance stratégique aux orientations et décisions prises par les puissances qui, toujours sur le plan stratégique, se partageraient aujourd’hui l’hégémonie mondiale, [à savoir Etats-Unis et Russie]. Pour ce qui touche à la sécurité de la France, il convient ainsi de « mettre en oeuvre notre sécurité collective de façon plus indépendante », plus spécialement, est-il indiqué, à l’égard « des choix stratégiques américains et russes ». En outre, la dissuasion nucléaire, ulttime rempart pour l’indépendance stratégique, doit être maintenue « quel qu’en soit le coût ».

Toutefois, au contraire de la plupart des candidats, le statu quo des alliances stratégiques issues de la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’est pas remis en cause. L’axe transatlantique doit demeurer « structurant », bien qu’il soit nécessaire de rééquilibrer notre relation avec les Etats-Unis, faire prévaloir des positions indépendantes. Le Royaume Uni doit rester un partenaire stratégique, et ce qui est peut-être un peu différent, il faut un dialogue stratégique avec l’Allemagne. Sans remettre en cause l’axe transatlantique, il faut exclure d’en revenir à la guerre froide. Les relations avec la Russie doivent être refondées : envisager la levée des sanctions, trouver un terrain d’entente au Proche et Moyen Orient, stabiliser les relations avec Ukraine, ce qui ne signifie pas de renoncer à toute vigilance à l’égard de la Russie. Plus généralement il s’agit, sans sacrifier nos “valeurs”, de parler avec ceux avec qui nous sommes en désaccord.

La « politique arabe et méditerranéenne doit en outre être placée au cœur de notre diplomatie », ce qui suppose des relations continues et exigeantes avec les acteurs de cette région (plus spécialement avec l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Iran, etc.). La France doit jouer son rôle pour promouvoir un schéma de sécurité afin de stabiliser cette région. [Des notations particulières concernent la Turquie, la Palestine, le Liban, il est aussi fait état de la nécessité de faire le bilan des conflits (ou révolutions) en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie.]

La marche du monde et la France dans le monde tel qu’il marche

La prise en compte de la situation mondiale et celle de la situation française sont étroitement liées. C’est sur la base de cette prise en compte, parfois succincte, qu’Emmanuel Macron définit ses orientations pour la France.

Il constate que le monde est en plein « bouleversement ». Il serait entré dans une « nouvelle ère », caractérisée au moyen de notions vagues : « la mondialisation », « le numérique », « le péril climatique », « les conflits géopolitiques », « le terrorisme », « l’effritement de l’Europe ». Ce bouleversement se manifeste par « des inégalités croissantes », une « crise démocratique des sociétés occidentales ». L’évolution économique est plus rapide, marquée de « ruptures technologiques ». Un tel « monde […] nous inquiète », il suscite « le doute » le désespoir, la peur ». « L’Idée de crise permanente s’est installée durablement dans les esprits. » [On ne sait pas s’il s’agit pour le candidat d’une simple idée fermentant dans les esprits, ou de la réalité des choses].

Nous serions même [et l’auteur soutient lui-même le propos] « en train de vivre un stade final du capitalisme mondial ». Le capitalisme international « ne se régule plus lui-même », et, « par ses excès manifeste son incapacité à durer véritablement ». Je ne sais pas d’ailleurs, précise-il « si ce capitalisme n’est pas en train de vivre ses dernières étapes, en raison même de ses excès »

« Notre monde a donc, au fil des décennies, vu les logiques marchandes et financières prendre le dessus. » Ainsi la « civilisation dans laquelle nous entrons » « est faite de flux de marchandises, d’hommes, d’argent, partout en permanence à travers la planète. » C’est une « civilisation du risque » (risques environnementaux, géopolitiques, terrorisme, guerres religieuses). Elle est celle d’une « société dont les contours ne sont plus un seul pays, mais le monde. » Elle vient donc « bousculer une organisation qui reposait avant tout sur des Etats et nations qui réglaient l’essentiel de nos vies, aussi longtemps que la plus grande part des échanges se faisait à l’intérieur du pays » [ce qui ne date pas d’hier]. Les Etats sont devenus des « bureaucraties » qui « tentent de résister ou d’accompagner cette réalité économique sans en avoir la pleine maîtrise ».

Quoi que l’on puisse penser des périls portés par ce monde capitaliste, et ses excès, et la « civilisation dans laquelle nous entrons ». Nous ne pouvons guère faire autre chose que de prendre ce monde tel qu’il est. Emmanuel Macron n’imagine pas que puisse exister au plan historique d’autre issue.

S’adapter à la marche capitaliste du monde. En saisir les « nouvelles opportunités »

Que faire alors ? La réponse d’Emmanuel Macron est celle-ci : Nous devons prendre acte sur cet état de fait et tirer le mieux possible (je, nous, la France) notre épingle du jeu, saisir les « nouvelles opportunités économiques » que le bouleversement du monde peut nous offrir. « Peut-on remplacer le monde tel qu’il va ? Je ne le crois pas. »Quoi qu’on en ait, il faut « s’adapter à la marche du monde », puisqu’il n’est pas possible d’en sortir pour vivre mieux. La France devra se confronter à ce monde, par « volontarisme lucide ».

« Refuser les changements du monde en nous contentant de rafistoler le modèle créé pour avant-hier, ce n’est pas la France. » Cela fait trente ans que nos naviguons à vue dans la mondialisation et « nous n’avons pas pu trouver la place qui devrait être la notre » : une économie de l’excellence, de l’entrepreneuriat, de l’innovation. On ne peut « soustraire la France au cours du monde », il n’y a « pas de solutions qui ne fonctionneraient qu’en France », c’est « une chimère » d’imaginer pouvoir résoudre les problèmes en fermant les frontières.

« Nous devons aujourd’hui faire entrer la France dans le XXIe siècle ». Cela exige de savoir réconcilier « ce que nous sommes profondément », par un « effort collectif pour nous rendre libres ». « Les Français [selon Macron] sont prêts à réinventer le pays. » La « bataille doit être menée au niveau européen et mondial », essentiellement sur le terrain économique. Il estime que tout n’est pas condamnable dans la mondialisation, dans la mesure où elle crée une interdépendance entre les nations, les entreprises, les centres de recherche. Tout n’est pas condamnable non plus dans la finance, s’il s’agit d’une finance ayant une finalité productive.

Moyennant la reconquête de « la place qui devrait être la notre », Emmanuel Macron, sans se faire trop d’illusions il est vrai, voudrait tout de même un « monde moins inacceptable et moins injuste ». Il faudrait pour cela parvenir à anticiper, prévenir, modifier les règles internationales les plus néfastes, voire « humaniser le capitalisme contemporain ». Il précise cependant : « Je ne sais pas si nous y parviendrons ».

Que peut-on vraiment faire avec l’Europe, « rêve d’empire et d’union par la guerre » ?

Selon Emmanuel Macron, se référant à Mendès France comme à de Gaulle, l’avenir de la France se joue sur le continent européen. Pour « maîtriser notre destin », la France a « besoin d’Europe », celle-ci n’est pas responsable de tous nos maux. Ce « besoin d’Europe » se fait plus spécialement sentir au plan économique, si nous voulons avoir la chance de peser face aux USA et à la Chine, notamment dans les grandes négociations commerciales.

L’Europe toutefois « paraît déjà épuisée ». Son édification a pu faire croire à la disparition des conflits, mais il ne faut pas oublier, dit Macron, que les conflits constituent « l’histoire réelle de ce continent ». Le « rêve européen » dans l’histoire est un « rêve d’empire et d’union par la guerre », dans le passé et peut-être dans le futur. « Ne perdons jamais de vue que la guerre est notre passé sur le continent et qu’elle pourrait être notre avenir si nous ne construisons pas une Europe libre ». L’Europe a pris la forme d’une « construction non hégémonique », pour autant les promesses de paix sont aujourd’hui fragilisées. « Le fil de l’histoire n’est pas rompu. La guerre et les conflits ne sont pas derrière nous ».

A près la promesse de paix nourrie par l’Europe, la promesse de prospérité est trahie. Face à la crise au chômage, quelle adhésion peut susciter l’Europe auprès des jeunes générations. Sur le terrain économique, l’euro pose problème en raison des différences grandissantes entre les économies, avec la crise de la dette, l’absence de politique coordonnée.

On constate un épuisement des idées et des méthodes : prolifération de règles, confusion des procédures, objectifs contradictoires. Depuis 2005, l’Europe est devenue trop libérale. Le Brexit est un symptôme de cet épuisement, et non pas unacte égoïste, il exprime un besoin de protection, le rejet d’un modèle de société marqué par les destructions industrielles, économiques, sociales. La promesse de liberté est elle-même affaiblie.

Après un tel constat, on pourrait imaginer qu’il n’y ait plus qu’à tirer l’échelle. Tel n’est pas le cas. Emmanuel Macron se refuse à faire de l’Europe le bouc émissaire de tous les maux qui nous affligent. On pourrait « renouer avec le désir d’Europe », reprendre depuis le début avec un projet politique véritable.

L’Union Européenne demeure en ce sens pertinente comme espace de marché unique et de progrès social (liberté d’entreprendre, justice sociale), mais aussi pour faire face aux flux migratoires, pour la défense commune des frontières, les intérêts des diverses nations étant liés sur ce point. On ne peut pas « tout refaire à l’échelon national ». Il préconise un budget de la zone euro pour les investissements communs, un plan de baisse des dépenses, une politique coordonnée en matière d’accords commerciaux (Chine, USA, Canada). Ce projet d’une Union Européenne réformée devrait être mis en route et validé par chaque Etat « selon sa tradition démocratique ».

L’ambition du candidat Macron va même au-delà. En dépit de ses appréciations liminaires sur l’Europe comme « rêve d’empire et d’union par la guerre », il avance que celle-ci n’en pourrait pas moins constituer « notre chance pour retrouver notre pleine souveraineté ». A minima, l’Union Européenne peut, ou pourrait, assurer un « bon niveau de protection » de cette souveraineté.

Abandonner nos « passions tristes »

Faire entrer la France dans la marche du monde [« stade final du capitalisme mondial »]

Emmanuel Macron fait état du désarroi qui semble affecter de la population française (“nous”).

L’opinion est désorientée. « La France est malheureuse de ce qu’elle est devenue ». Elle a le « sentiment qu’elle glisse vers l’inconnu, qu’elle ne maîtrise plus son destin, perd son identité ». « Nous sommes recroquevillés sur nos passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion ».

Sans doute ne s’agit-il pas seulement de « sentiment”, mais aussi de réalités. « Notre pays est rongé par le doute, le chômage, les divisions matérielles mais aussi morales ». Le rapport au travail a été bouleversé, de nouvelles inégalités se sont développées, nous sommes confrontés à une société ouverte sur un monde de risques, tandis que le système de lois et de règlements date du XIXe siècle, que les recettes du siècle dernier ne fonctionnent plus, que la règle envahit tout, et que le pays vit pour l’administration. L’endettement du pays s’accroît, la structure territoriale est inadaptée, l’éducation nationale est dépassée. Le “modèle français” ne marche plus, c’est devenu un système organisé pour protéger l’ordre existant, les situations acquises, injustes, qui de plus alourdissent la dépense publique. dans cette situation, le divorce entre le peuple et les gouvernants s’approfondit. Nous sommes immobiles, à l’arrêt. Bref, « notre situation n’est ni acceptable, ni tenable ».

Que nous reste-t-il à faire ici encore :

Si l’on suit le propos d’Emmanuel Macron, il semble bien que n’existe pas d’alternative, nous devons donc nous adapter aux « nouvelles exigences du temps ». Dans le cadre du monde tel qu’il marche, il s’agit de « construire une prospérité du XXIe siècle », ce qui serait faire retour à la « voie française », revenir à excellence. Ce devoir est englobant : vous et moi, nous, la France. « La solution est en nous », « il faut agir », « nous devons  agir», « nous devons faire ce qui doit être fait »

Il faut pour cela, se « ressaisir », ne pas se « laisser aller », engager une « rupture délibérée avec l’espèce de fatigue accumulée depuis trop longtemps ».

La France n’est pas un château de cartes, elle a traversé d’autres épreuves. Son patrimoine culturel est riche, sa démographie dynamique, elle est capable de réussir en renouant avec le fil de son histoire (une économie forte, une culture riche), afin de reprendre dans le concert des nations sa place incomparable. Le pays a le peuple et l’Histoire pour avancer. Il faut « simplement reconstituer nos forces ». Cela « ne dépend que d’une chose : notre unité, notre courage, notre volonté commune ».

Comment faire ?

Pour « répondre aux défis du monde et de notre pays », nous devons nous libérer de ce qui nous entrave, « sortir de nos habitudes ». « Nous ne pouvons plus répondre avec les mêmes hommes, les mêmes idées ». Des centaines de structures dépassées » sont à faire « disparaître », des personnels politiques, des institutions dépassées, des schémas anciens qui ne laissent pas place à initiative, des clivages anciens. Il faut permettre à la société de prendre des initiatives, d’expérimenter, de trouver des solutions appropriées « concrètes et efficaces. Les termes efficacité, responsabilité, initiative, action, innovation, ponctuent l’ensemble du discours.

Cette mise à plat des structures qui ont fait leur temps, laisseront place à un sentiment libérateur, l’idée « que tout est possible ». Il s’agit d’une« révolution démocratique profonde », le mot révolution est ici lâché. Chacun pourra y jouer un rôle et reprendre du pouvoir. « La multitude reprend forme car chacun peut avoir sa place ».

Plus concrètement, cette grande libération des énergies s’articule autour de quelques grands axes : produire en France, pouvoir vivre de son travail, refondre la protection sociale et les institutions. Dans le livre, les divers points sont peu développés. On en propose ici une vue sommaire, pour plus de détails se reporter au programme sur le Site en-marche.fr[3].

Produire en France. Pour lutter contre la désindustrialisation, Emmanuel Macron, invoquant Colbert, propose de renouer avec « le rêve productif » de la France, construire une « nouvelle prospérité ». Il signale au passage, ce qui est parfois oublié par d’autres candidats, qu’un impératif social contraint à produire avant de répartir. L’impératif de croissance économique devra ainsi prévaloir sur la dépense publique. Hors du schéma dualiste entre relance et rigueur, l’investissement [planifié] devra privilégier les dépenses productives (L’impôt visant surtout le capital non productif). Pour la conquête de nouveaux marchés, dans un contexte difficile, les marges des entreprises doivent pouvoir se reconstituer, ce qui implique de réduire les le coût du travail (par une baisse des cotisations et non en diminuant les revenus des salariés).

Outre l’investissement dans l’éducation, la formation, la recherche, la transition écologique, le numérique, certains secteurs ne devront pas être abandonnés « au seul jeu du marché » : la défense, la l’énergie, tout ce qui touche à la souveraineté militaire et à l’indépendance énergétique (nécessité de restructurer la filière nucléaire et de ne pas dépendre d’une seule technologie).

Pouvoir vivre de son travail. Emmanuel Macron ne prend pas à son compte le discours sur fin du travail. Le travail est selon lui facteur d’intégration essentiel et de mobilité sociales. On ne peut envisager de répondre au chômage de masse et à la précarité qui touche aussi ceux qui ont un emploi, par des solutions type revenu universel, ce serait un renoncement au principe d’égalité. La priorité devra être donnée à la lutte contre le chômage, à la possibilité pour chacun de pouvoir « vivre de son travail ». La question n’est pas d’assurer seulement un filet de sécurité, mais d’assurer une vraie place à chacun dans la société, pour ceux qui sont sans emploi de chercher les moyens d’un retour au travail. Le marché du travail « malade » a besoin d’être réformé.

Il s’agit de construire un cadre permettant « à chacun de trouver sa voie, de pouvoir choisir sa vie », de mettre en œuvre des règles qui ne favorisent pas seulement les “insiders”. Il faut ouvrir la voie à des possibilités d’évolution, à des réponses personnalisées (notamment en matière de formation). S’il est nécessaire de maintenir une protection contre le chômage, la garantie de sécurité de l’emploi ne peut être assurée. Les droits de l’assurance chômage (sans dégressivité) devraient être étendus aux non salariés.

Une réorganisation du droit du travail est nécessaire : tout en maintenant quelques grands principes non dérogatoires, il faut plus de flexibilité, : adaptation des 35 heures selon les entreprises, négociation par branches et entreprises. La difficulté de cette réorganisation viendra des syndicats, dont il conviendrait de renforcer leur légitimité, dans le cadre de leur pouvoir de négociation au niveau des entreprises.

Refonte du modèle social : Les bouleversements en cours ont fait naître de nouvelles inégalités. Or, les règles de protection sociale qui prévalent ne signifient pas plus d’égalité sociale. Il y a d’un côté des personnes sans aucune protection et, de l’autre, des régimes spéciaux et une multitude des statuts et situations. L’accès à l’emploi, les salaires sont inégaux, entre hommes et femmes et selon les origines et les lieux. Avec le chômage de masse, les règles de protection sociale (santé, chômage, retraite) gagées sur le travail ne fonctionnent plus, ce système accroissant les inégalités n’est plus tenable. Il faut sortir de cette approche, établir des principes qui favorisent effectivement l’égalité, notamment en faisant plus pour ceux sont dans des situations les moins favorisées.

Au régime fondé, sur les cotisations sociales ceux qui ont un travail, il faut substituer une régime fondé sur l’impôt. Ainsi, les règles de protection ne dépendront plus de la situation des personnes à un moment donné. De la même façon le régime universel de retraites, tout en maintenant le principe de la répartition, sera conçu indépendamment du statut des travailleurs. L’Etat, en tant que financeur des dépenses sociales, doit reprendre en mains les décisions stratégiques concernant la santé, le chômage, qui relèvent aujourd’hui de la gestion des partenaires sociaux. S’il s’agit de leur donner moins de place dans l’orientation générale du système, une plus grande place devrait leur être accordée dans la négociation et la régulation au sein des entreprises, dans l’accompagnement des actifs. Le candidat suppose qu’il s’agira là d’un « rude combat », susceptible de fâcher les partenaires sociaux qui vivent du système.

En matière d’institutions, Emmanuel Macron se prononce pour un renoncement au « rêve d’une France uniforme ». S’il propose quelques modifications mineures de la structure administrative pour une partie des départements, il veillerait à éviter l’enlisement de la « France périphérique », par des équipements publics de base, des moyens de transports, la rénovation urbaine, une reconstruction industrielle et commerciale, l’économie productive des campagnes, la réorganisation des filières agricoles.

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Tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables politiques du pays

Marine Le Pen, Discours (2017)

 

La candidate du Front National, Marine Le Pen, n’a pas publié d’ouvrage récent. Ses 144 engagements pour la présidentielle ne sont disponibles que depuis le 4 février 2017. Elle a par ailleurs exposé ses orientations dans un discours général, le 5 février, puis sa façon de concevoir les enjeux au plan mondial, dans un second discours le 23 février. On se centrera sur quelques éléments de ces discours, sans en épuiser le contenu, en portant attention au thème moins rebattu de ses prises de positions sur l’échiquier international.

En portant attention au contenu des discours de Marine Le Pen, plus spécialement ceux qui touchent à la stratégie mondiale, on peut éprouver un certain trouble, comme s’il existait deux “niveaux” possibles de lecture, selon que l’on est un destinataire ordinaire ou “initié”. Selon que l’on est l’un ou l’autre, certains mots cibles, tels que peuple, nation, patrie, voire même Europe, peuvent être compris dans des sens différents : le lecteur-électeur français ordinaire prendra ces mots dans la signification commune qu’ils revêtaient historiquement dans la langue française, le lecteur moins innocent y retrouvera, sous forme codée, des notions référées à tout un courant de pensée, dont l’expression n’a plus vraiment droit de cité dans la conjoncture intellectuelle du moment. Les ambiguïtés des procédés langagiers mis en œuvre réfractent sans doute l’existence de positions contrastées au sein du Parti de la candidate.

L’abaissement de la France. Les effets de la “mondialisation

Marine Le Pen met en évidence des tendances et traits négatifs affectant la situation de la France, de leurs effets sur de grandes sections de la population. Bien que la mise en relation de ces différents traits présente une cohérence formelle indéniable, ces différents constats ne sont pas intégrés au sein d’une conception véritablement historique. Les déterminations des choses, les causes, les conséquences semblent souvent dépendre d’un cadre d’interprétation préposé.

Au premier degré, pour ses destinataires ordinaires, les prises de position de Marine Le Pen se présentent comme presque exclusivement centrées sur la France, la nation, son indépendance, contre tout ce qui la menace. Les doléances, désarrois, exaspérations, aspirations, de larges catégories de la population française, s’y trouvent exprimées sous une forme générale. La France a perdu de sa puissance, de sa souveraineté, de son crédit moral, mais aussi de ses capacités redistributives ; “le peuple” est de moins en moins pris en compte par les “élites”.

En conformité avec les ressentis de larges pans de la population, de leur rejet des politiques conduites jusqu’alors, la candidate dresse une opposition diamétrale entre deux entités : nation et/ou peuple, et, mondialisation, élites mondialisées. Contre la “nation”, le “peuple”, leur “liberté”, se dresse « la mondialisation », plus précisément une « mondialisation dérégulée », qui « procède de la recherche de l’hyper profit ». Le libre cours laissé à la mondialisation menace « la continuité de la France en tant que nation libre », et « notre existence en tant que peuple ». Pour mettre fin à cette subordination, la candidate appelle à restaurer le peuple, à restaurer l’État. Comme « tout procède du peuple », il faut « rétablir le peuple comme sujet politique », « prendre comme fil rouge l’intérêt national ». La réponse n’est pas technique mais « régalienne ».

Une polarisation est établie entre, d’un côté, la nation, le peuple, les “élites”, “nous”, [« nous sommes chez nous »], et, de l’autre, toujours en relation avec la “mondialisation” (et les migrations qu’elle suscite), « la caste » [nouveau vocable novlangue], les « élites » mondialisées, « nos dirigeants », ceux qui font le « choix mondialiste », “tous mes concurrents”, sans que soient clairement distingués leurs méfaits respectifs.

« Ils cherchent à détruire nos grands équilibres et sociaux, veulent abolir les frontières, toujours plus d’immigration et moins de cohésion ».La « politique fiscale et sociale enrichit les multinationales et dilapide l’argent public via une immigration totalement incontrôlée ». « Contre la droite du fric et la gauche du fric, la France du peuple », « je veux rendre leur argent aux Français ».

La « remise en ordre » de la France. Contre l’Union Européenne une « autre Europe »

Une fois effectué le constat de ces polarisations irréductibles, se pose la question de la « mise en ordre » de la France. Marine Le Pen prétend la mettre en œuvre « en cinq ans », par la grâce d’une « révolution », ou plutôt de plusieurs : « révolution du patriotisme », « révolution de la proximité », « révolution de la liberté ». Les 144 engagements, pris « au nom du peuple », sont censés permettre une telle remise en ordre.

Ces 144 engagements sont groupés par thèmes qui se succèdent dans un ordre déterminé impeccable : une France libre, une France sûre, une France prospère, une France juste, une France fière, une France puissante, une France durable. Un objectif général est visé, plus spécialement à l’encontre de l’Union Européenne : « Retrouver notre liberté et la maîtrise de notre destin en restituant au peuple français sa souveraineté (monétaire, législative, territoriale, économique). » [4] Il s’agira « d’engager une négociation avec nos partenaires européens, suivie d’un referendum sur notre appartenance à l’Union européenne ».

L’Union Européenne se présente ainsi comme la cible, ce qui laisserait à penser que Marine Le Pen s’insurge contre l’Europe. Cela n’est pas évident. Dans son discours de politique internationale, elle se déclare en fait contre l’Union Européenne, mais non contre l’Europe. Elle semble nourrir le projet d’une « autre Europe », indépendante des puissances de la mondialisation, une Europe véritablement européenne, un projet européen respectueux des intérêts des peuples européens.

Pour dessiner les contours de son projet, Marine Le Pen l’expose en négatif : rejet du « mondialisme économique », qui, au nom de la liberté du commerce et de circuler, réduit « l’homme au consommateur et au producteur », et les peuples, les nations, « à des populations […], à des espaces de marchandisation généralisés, limités au “vivre ensemble” ».

Cette mondialisation, telle qu’elle est, opposée au monde, à l’Europe, à La France, tels qu’ils devraient être, est présentée à un double niveau : « mondialisation d’en haut » (ou « financiarisation de l’économie »), et mondialisation d’en bas (ou « immigration massive et incontrôlée »). Ces deux niveaux, ces deux tendances, ne seraient que les deux faces d’une même réalité.

En outre, la mondialisation, qui « était un fait », est devenue une « idéologie ». Elle a le soutien de « la finance », de « l’essentiel de la classe politique », et, à défaut de l’Europe des peuples, de « l’Union européenne », soumise à la mondialisation.

Encouragée par la mondialisation, l’immigration massive, est elle-même « cause directe » du « fondamentalisme islamiste », que soutiennent « des idiots utiles » et des « complices plus ou moins conscients ». La cause des maux qui accablent la France et les Français, relèverait in fine, de deux « idéologies » en « alliance puissante », deux « totalitarismes », deux « fondamentalismes » : « l’individualisme » de l’un, le « communautarisme » de l’autre. Tous deux s’attaquent à « l’indivisibilité de la république ».

Si l’on s’efforce de connaître les fauteurs de trouble, responsables de la mondialisation, et de son idéologie, des cibles plus précises sont désignées : les organisations supranationales, les Etats-Unis et leur « aventurisme stratégique ». L’Union Européenne fait partie de même camp, étant trop dépendante des Etats-Unis. Il en de même pour L’Allemagne de Madame Merkel. L’Union européenne n’est en ce sens qu’une « construction idéologique », au contraire d’une Europe fidèle à sa réalité “européenne”. L’Union Européenne sera désertée par les peuples, au profit d’une « Europe des nations indépendantes ».

« La problématique géopolitique majeure »

Dans l’analyse de la situation internationale que propose la candidate, on discerne les éléments d’un second degré du discours, qui n’est peut-être pas intelligible pour les électeurs français ordinaires. Marine Le Pen affirme la nécessité de renouer avec la réalité du « monde tel qu’il est », contre les dénis qu’oppose à cette réalité « la classe politique ». Mais de quelle réalité du monde s’agit-il. Il peut sembler que le devenir projeté, en fonction « du monde tel qu’il est », se présente pour partie comme un “devoir être” intemporel de la France, sans véritable prise en compte des données historiques concrètes. Il peut s’agir alors moins d’une analyse de la réalité d’ensemble que d’un vœu inconditionnel, assorti d’un “serment”.

« [je parlerai du] monde tel qu’il est, et pas tel que je voudrais qu’il soit ; [de] la France telle qu’elle est et pas telle que je voudrais qu’elle soit, voilà le point de départ de tout. »

« [je parlerai] du rôle qui a été le sien, et du rôle que je lui rendrai ».

Si l’on passe à l’analyse du « monde tel qu’il est » et au constat d’un « affaiblissement de la France », d’un « recul de ses positions dans le monde », il semble que cet affaiblissement n’aurait pour « origine » que le « refus d’admettre la réalité ». Quelles sont donc ces réalités du monde avec lesquelles nous devons renouer ?

Selon Marine Le Pen, la « problématique géopolitique majeure », qui a été déniée, ne concerne pas, du moins en apparence, les enjeux stratégiques de la France et des différentes puissances, mais les migrations, les « grands mouvements de population », dont on ne saisit pas vraiment les déterminations, mais qui peuvent se révéler « une menace pour l’équilibre et la paix du monde ».

Une fois posé ce « problème géopolitique majeur », que la population peut effectivement reconnaître comme tel, mais auquel la candidate se fait fort de faire face, la question des choix stratégiques effectifs est abordée.

Les « forces de l’histoire » : idées, idéologies, religions, origines

Le discours centré sur la décomposition de la situation économique et politique, sur la perte de toute ambition nationale, est facteur d’attraction pour tous ceux qui subissent les effets de cette décomposition. Cela ne signifie pas qu’ils veuillent troquer la réalité historique et politique de la formation nationale de la France, contre une conception immatérielle, évanescente. C’est pourtant ce qui leur est proposé dans le discours sur la situation internationale. Un je ne sais quoi : l’identité, la culture, une âme éternelle indicible, y sont mises au premier plan : une « âme des peuples », « le lien indéfinissable qui lie les Français », au contraire de populations « sans appartenance ».

Il s’agit ici encore, de revenir au « principe de réalité », contre les fautes et erreurs qui ont été perpétrées. « Ces fautes et ces erreurs ont une origine commune ; la négation des forces réelles à l’œuvre, qui sont les forces de l’histoire ». Ces supposées « forces de l’histoire » ne relèvent pas de déterminations matérielles, de processus de formation historique, mais « des idées, des idéologies, des religions et des origines ».

Le respect des réalités du monde consiste ainsi à le voir « dans sa diversité », et plus précisément de ne pas le voir avec « le prisme d’un occidentalo-centrisme », ou au regard de la « marchandisation du monde ».

L’occidentalo-centrisme n’est pas clairement défini, mais on peut en saisir les principes, au regard des réalités qu’il nie : « l’âme des peuples », originelle, intemporelle. Cette thématique est proche de celle développée en son temps par le Club de l’Horloge.

« […] une analyse mesurée de l’histoire démontre la constance de l’âme des peuples. […] les peuples poursuivent les mêmes buts à travers les siècles. […] Sous des titres et noms qui changent, à travers des régimes politiques différents, l’âme des peuples renaît toujours. In variablement, elle se confronte aux mêmes données physiques ; les peuples expriment toujours leur passion à demeurer ce qu’ils sont ».

Il s’agit de considérer non les peuples (ou les nations) comme constructions politiques, formations historiques, mais en tant que peuples et nations, fruits d’une “géopolitique”.

Conception « multiculturelle » du monde et droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle »

C’est le droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle », quelle que soit il est vrai, l’origine de ceux qui la composent, que Marine Le Pen, réclame pour la France, ce qui la conduit à défendre une « conception multiculturelle du monde », capable de se conjuguer avec une « stratégie nationale de paix, d’influence et de puissance ».

Il convient cependant de voir que cette « politique d’indépendance » suppose une « vision claire de ce que nous défendons et de ce contre quoi nous luttons », c’est-à-dire l’ennemi. « Nous saurons reconnaître et désigner l’ennemi principal [non explicitement désigné dans ce discours], celui qui porte atteinte à l’intégrité de notre territoire, à l’identité de la Nation, à l’unité du peuple français, celui qui entend nous soumettre à ses lois, ses mœurs, ses intérêts. »

Contre cet “ennemi” multiforme, ne doit-on pas être prêt à payer le prix de la guerre ?

« […] nous nous devons à nous-mêmes, et nous devons au monde de rappeler qu’il y a pire de la guerre [l’humiliation nationale], « la submersion de son territoire », « la soumission d’un peuple à des lois, à des principes, à des combats qui ne sont pas les siens. »

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Déconstruire les repères sociaux de classes

Jean-Luc Melenchon, L’Ere du peuple, février 2016

Jean-Luc Melenchon, vieux routier de la politique, est souvent d’un abord sympathique en dépit de ses foucades. Ses interventions dans le débat public se révèlent souvent réjouissantes, n’aident-elles pas les auditeurs à soutenir leur attention lorsque la discussion s’éternise et s’enlise. Sa conception du monde et les orientations qu’il propose dans L’ère du peuple (février 2016 [5]),ne s’en présentent pas moins de façon quelque peu nébuleuse. On en donnera ici quelques aperçus.

Remise en cause du statu quo mondial

La partie consacrée aux relations internationales est relativement claire. Jean-Luc Melenchon remet en cause l’ordre mondial, tel que celui-ci lui semble s’être trouvé fixé au profit des Etats-unis après le repartage de 1945. Il veut un renversement des alliances de la France (et de l’Europe), principalement à l’encontre de la puissance américaine. Il préconise un recentrement sur les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et autres pays d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie.

La France a selon lui intérêt à une nouvelle alliance mondiale au moyen d’institutions “universalistes”, au demeurant mal définies. « Nous devons retrouver notre défense souveraine contre l’impérialisme nord-américain et son outil militaire. »

La France lui paraît en effet intégrée servilement aux politiques de « l’empire nord-américain », celui-ci est présumé dénoncer périodiquement d’abominables ennemis, à fin de conforter sa puissance militaire, sous les auspices doctrinales de la théorie du « choc des civilisations » (Samuel Huntington). Selon Jean-Luc Melenchon, nous n’avons rien à faire dans l’OTAN, l’Europe non plus. Il se prononce clairement pour un partenariat avec la Russie (Il reproche à Hollande d’avoir donné son accord à Chicago pour l’installation en Europe du bouclier antimissile, bouclier visant 75% des installations de défense russes).

La nouvelle politique d’alliances pour la France vaut pour l’ensemble européen. Les Etats-Unis selon lui auraient vu d’un mauvais œil l’émergence de l’euro. La crise grecque, qui a failli emporter la monnaie unique européenne, se serait déclenchée à l’instigation d’un consortium de banques nord-américaines. Il préconise la constitution d’une nouvelle alliance « universaliste, pour un monde ordonné, facteur de paix, différent du monde multipolaire. La nouvelle alliance devrait reposer sur des alliances naturelles avec les puissances qui mettent en cause tout ce qui fait la suprématie des Etats-Unis, celles qui desserrent l’étau nord-américain, dont une Europe délivrée du poids de la puissance américaine. Ce qui, pour « nous Français » serait appréciable pour récupérer notre indépendance. Quand les Etats-Unis perdront la première place, estime-t-il, cela restructurera radicalement d’un coup l’ensemble de l’ordre géopolitique.

La France devrait en outre se rallier à la proposition chinoise de créer une « monnaie commune mondiale ».

Le nombre des êtres humains ou le « mystère de l’accélération de l’histoire »

Si l’on ne centre plus l’attention sur les propositions qui touchent au nouvel ordre international projeté, le propos ne se présente pas comme aussi limpide, c’est un euphémisme. Seuls ceux qui sont capables de donner sens à la phraséologie ésotérique d’un Edgar Morin ou d’un Alain Badiou, pourront en faire leur miel. Comme l’indique l’auteur, les pages qu’il propose reprennent nombre d’arguments et points de vue, qu’il a “collectés” au fil de ses lectures, ses combats et rencontres. Il procède à « la mise en cohérence de [ces] données éparpillées, pour en faire une vision globale ».

Selon Jean-Luc Melenchon, qui parfois recourt à quelques à quelques références marxistes, le « moteur de l’histoire » n’est plus la « lutte des classes », mais le nombre d’êtres humains, ou plus précisément de « consommateurs ». « L’histoire des sociétés humaines dépend directement de cette donnée, le nombre ». « Le nombre des êtres humains est l’explication du mystère de ce qu’on appelle l’accélération de l’histoire ». Ce nombre n’est pas seulement une quantité, c’est « le facteur décisif de la « façon de vivre [des êtres humains] et d’être en relation entre eux avec leur écosystème ». « Le nombre des consommateurs et la raréfaction des ressources qui en résulte, sont bien le « moteur de l’histoire ». D’où cette formule lapidaire : « voir les pulsations du nombre des humains comme le sujet de l’histoire ».

De 2009 à 2014, la population mondiale a augmenté d’un milliard d’individus.Nous sommes entrés, indique Jean-Luc Melenchon, dans l’ère de l’anthropocène et de l’homo urbanus (80 % de la population vit en ville en Europe et sur le continent américain). Les activités humaines, liées à cette donnée du nombre, entraînent des dégâts irréversibles sur le climat et la biodiversité. Et dans le « mode néolibéral productiviste » qui domine notre temps, c’est la cupidité sui commande et le pillage, détruisant les forces de vie.

Le nombre toutefois contraint aussi à faire de la politique, « c’est-à-dire à se préoccuper de la façon de vivre tous ensemble ». Il enjoint à entrer dans une « autre manière de produire et de consommer », « parti pris pour l’intelligence et le dévouement de chacun au bien commun ». La république dès lors entre dans « l’ère écologique »,  étendant « les droits de l’homme et du citoyen aux questions écologiques », en fonction d’un « intérêt général humain écologique ».

Une « insurrection morale permanente » contre le « productivisme »

Jean-Luc Melenchon fait état de l’incroyable défi écologique et géopolitique qui, bien davantage que n’importe quel terrorisme, menace d’anéantir la civilisation humaine. Ce diagnostic le conduit à concentrer la critique moins sur le régime capitaliste en tant que tel que sur le “productivisme”, en fin de compte danger essentiel rongeant la civilisation humaine actuelle.

Le chaos qui s’avance est selon lui la « conséquence directe de ce productivisme », et celui-ci tient à la domination du mode « néolibéral », vecteur de cupidité, de violence sociale, d’irresponsabilité écologique. Le productivisme n’est pas seulement un modèle économique, c’est un modèle culturel. Le « moins cher », qui s’obtient au prix du sang et des larmes, est un argument de vente, une motivation d’achat. « Moins cher » est le nom des délocalisations, baisses des salaires, abandons des normes sanitaires et environnementales, privatisations des services publics » L’individualisme égotique des consommateurs fonctionne comme un envoûtement, l’intérêt général n’y a pas de place, il est rendu invisible. De ce fait, « le productivisme » ne peut être considéré seulement « comme modèle économique, c’est un modèle culturel », qui nous enjoint au choix d’un « insurrection morale permanente. »

Bien que le candidat Melenchon puisse prendre en compte les crises périodiques qui traversent le mode de production capitaliste depuis le XIXe siècle, il n’établit pas que les diverses crises qui se succèdent depuis les années 70 résultent d’un seul et même processus, d’une seule et même crise générale de ce mode de production (de même nature que celles advenues lors les décennies qui ont précédé les Guerres mondiales). Bien qu’il puisse évoquer « la loi du marché », « la dictature de la marchandise », il attribue cette succession de crises, et la dernière celle de 2008, à la seule finance, à la « caste toute puissante », l’oligarchie, née de la « globalisation financière » et qui gouverne tout. De ce fait, il ne peut porter intérêt aux déterminations de la nouvelle grande crise qui affecte l’ensemble du monde depuis près d’un demi siècle. Pourquoi, dit-il, devrait-on parler de crise « comme on le fait depuis trente ans », « il n’y a pas de crise, mais trois bifurcations du monde » : une civilisation humaine confrontée à l’explosion du nombre de ses membres, un changement climatique irréversible, un retournement de l’ordre géopolitique.

Transformer le capitalisme par la “règle verte” et la « propriété sociale du temps »

L’enjeu “écologiste” est central dans la problématique de Jean-Luc Melenchon. Pour combattre le productivisme néo-libéral, il propose de mettre en œuvre « la règle verte », c’est-à-dire de ne pas prélever davantage à la nature que ce qu’elle peut reconstituer. Il s’agit d’instituer « une autre manière de produire et de consommer ». La règle verte permettra de réguler la production d’objets obsolescents, de ceux qui creusent « la dette écologique », selon lui « autrement plus inquiétante que la dette publique ».

« La règle verte est un parti pris pour l’intelligence et le dévouement de chacun au bien commun […] elle fait rentrer la République dans l’âge écologiste, elle étend « les droits de l’homme et du citoyen aux questions écologiques, en fonction de l’intérêt général humain écologique… ».

L’imposition de la “règle verte” implique de substituer au pouvoir actuel un autre pouvoir, de nouveaux droits, « écologiques » : lanceurs d’alerte, institution de délégués environnementaux, tribuns du peuple en charge du respect de la règle verte, défenseurs attitrés, qui auront un droit de veto suspensif sur les projets écologiquement insoutenables [6].

Le temps de l’écologie est toutefois un temps long. Or, selon Jean-Luc Melenchon, nous sommes dans un temps court, contraint, celui de la production capitaliste des marchandises (l’esclave ramène sa chaîne à la maison avec son ordinateur et son téléphone portable…). Ce sont « les droits de la propriété du capital qui fixent ses exigences de profit dans le temps court ». « Le temps court est une dictature ». Il faut instaurer la « propriété sociale du temps », alternative exemplaire à la propriété capitaliste, « idée radicalement neuve ».  Dès lors les temps sociaux seront harmonisés à partir des personnes plutôt que des marchandises. Par la gestion écologique de la société, c’est la reconquête du droit au temps long, le début du « bien vivre ».

La révolution citoyenne et « l’écosocialisme » enjeux d’une révolution non socialiste

Selon Edgar Morin, « l’écosocialisme est une politique de civilisation ». Jean-Luc Melenchon s’est emparé du thème. L’écosocialisme est une alternative pour sortir de la crise, imposer « l’intérêt général humain ». On pourra partager les richesses « sans attendre » [qu’elles soient produites ?], fonder une nouvelle économie des besoins et de la sobriété, préserver le climat, l’écosystème et sa biodiversité. « L’intérêt général humain » unit « l’écologie politique » et le projet de « République sociale et universelle ». L’écosocialisme n’est pas selon Jean-Luc Melenchon une utopie, il constitue la synthèse d’une écologie nécessairement “anticapitaliste” et d’un socialisme débarrassé des logiques du productivisme. Pour le candidat à l’élection présidentielle, l’écosocialisme a peu à voir avec « l’ancienne révolution socialiste », bien qu’il puisse inclure nombre de tâches que celle-ci devait prendre en charge : la lutte pour l’égalité du bien-être, le contrôle collectif des biens communs, l’éducation de tous. La “révolution citoyenne” vise des objectifs plus amples que l’ancienne révolution socialiste, ceux de « l’intérêt général humain ». Dans la continuité du programme anti productiviste, elle part de l’évaluation des « rapports de l’humanité avec l’écosystème et des tâches qui en découlent ».

Pour instaurer cet écosocialisme, le chemin de la « révolution citoyenne » se met en mouvement, contre un capitalisme limité au “productivisme néo-libéral”, dans la dépendance de « l’oligarchie financière mondialisée ». Cette oligarchie [davantage que le régime de production capitaliste, dont elle n’est qu’une émanation] se présente comme l’essence commune des « vrais coupables » : les gouvernements soumis aux lobbies des multinationales, les idéologues de la concurrence).

Trois piliers de l’ordre de la société sont visés par la « révolution citoyenne » (et/ou « l’écosocialisme »). A la place de la concurrence libre et non faussée doivent se retrouver la solidarité, la production coopérative et la « règle verte ». S’agissant de la propriété, il s’agit de faire prévaloir un droit d’usage, plus spécialement pour les biens communs : l’eau, l’air, la terre, le savoir. Ensuite, remettre en cause l’ordre juridique et institutionnel en place, la hiérarchie des normes et des pouvoirs. La nouvelle république devra décider si elle est parlementaire ou présidentielle, avancer dans les nouvelles directions que l’expérience a permis de dégager (tels le pouvoir électoral au Venezuela, la reconnaissance de la nature comme sujet de droit en Equateur et Bolivie, la liberté de choix du genre en Argentine, ou de disposer de soi dans la fécondité comme devant la mort, le droit d’insurrection contre les autorités en place par référendum révocatoire, etc.).

Contre la dictature des oligarchies financières ou du prolétariat.Conférer la souveraineté aux « multitudes citadines »

Jean-Luc Melenchon ne fait pas silence sur les classes sociales, ce qui le distingue de la plupart des autres (grands) candidats. Pour lui, l’accès à la visibilité des différentes classes constitue un enjeu. Les classes qui ont été rendues invisibles aux yeux des autres le sont également à leurs propres yeux. A l’inverse, les catégories « hypervisibles » peuvent faire croire que la représentation d’elles-mêmes est la seule réalité sociale effective. Reprenant les analyses de Christophe Guilluy, il signale que les ouvriers et les employés, qui forment la classe sociale la plus nombreuse en France, ne représentent que 2% des personnages visibles à la télévision, les pauvres et les précaires y existant encore moins. Les cadres en revanche occupent 60% des rôles visibles dans le discours publics et les représentations, les pauvres sont tout simplement inexistants, bien qu’ils représentent près de 16% de la population.

S’agissant de la classe moyenne, dont il n’est pas possible de dresser les contours, trop de statuts sociaux différent entrant dans sa composition. Cette présumée « classe moyenne », indique Jean-Luc Melenchon, oscille entre le conservatisme de ses positions acquises et la rage civique, la peur du déclassement pouvant la pousser à des solutions radicales de toute nature. C’est cependant au sein de ce conglomérat, surtout auprès des milieux bien éduqués et qualifiés qu’il semble devoir trouver le point d’appui pour sa « révolution citoyenne », qui se substitue à la révolution prolétarienne et au rôle directeur de la classe ouvrière.

Certes, les « multitudes urbanisées » qui sont au cœur du projet se présentent, du fait de la « ségrégation spatiale » qui les isole, comme inaptes à exister comme « acteur collectif ». Cette inertie et cette dissociation peuvent cependant se retourner en « conscience collective ». Melenchon s’appuie ici sur le schéma de Sartre sur la formation de rassemblements inertes en groupes. La multitude citadine devrait constituer un levier décisif pour le déclenchement du « changement radical » auquel il aspire. On ne peut en effet proposer comme idéal à cette “classe” de s’identifier à un improbable prolétariat [et à la révolution socialiste], on pourra en revanche la conduire à s’identifier à un « peuple » dont il s’agit de modifier la définition.

La « multitude citadine » se forme en peuple sous l’effet de « la température politique »

Le peuple, pour Jean-Luc Melenchon, c’est la « multitude urbanisée » prenant conscience d’elle-même au travers de revendications communes qui s’enracinent dans « les soucis quotidiens de l’existence concrète ». Cette multitude, substrat de la « révolution citoyenne », deviendrait peuple [politique] par son action collective, par sa mise en réseau, sous l’effet des événements et des actions politiques. « Ce n’est pas le réseau qui crée le peuple en action mais l’inverse. Le peuple existe quand il se met en réseau […] les relations urbaines unifient. » [7] Pour faire bref, la multitude citadine « se transforme en peuple sous l’action de la chaleur ». « Quand la multitude cesse d’être l’agitation individuelle des citadins vaquant à leurs affaires personnelles, quand elle prend en charge des revendications communes, alors elle change de nature […], elle passe à un autre état sous l’effet de la température politique que l’action réchauffe […] c’est alors qu’apparaît l’acteur politique de notre temps : le peuple ».

Indépendamment de ses positionnements au sein des rapports sociaux, la multitude citadine se transformerait en peuple, en se donnant « dans l’action » des buts communs. Dans le schéma de Jean-Luc Melenchon, le peuple se constitue dans l’immédiateté, non en fonction de visées historiques générales. La multitude devient le peuple en cherchant à « assurer sa souveraineté sur l’espace qu’elle occupe ». Il s’agit davantage ici d’un processus plus ou moins spontané, acte fondateur constituant, selon Melenchon, de la conquête de la souveraineté par le peuple. Il ne s’agit ici ni d’une véritable pratique politique, ni de souveraineté effective. Le concept de souveraineté est dévoyé, puisque la souveraineté suppose une maîtrise effective sur son devenir, maîtrise qui ne peut découler de la seule “expérimentation” citoyenne, mais qui requiert une vue générale de la finalité à atteindre et des moyens pour y parvenir, en fonction d’une claire saisie des données socio-historiques. Quant à la pratique politique, celle-ci suppose, comme toute pratique, une vue générale de la finalité à atteindre et des moyens pour y parvenir, en fonction de conditions historiques déterminées.

A quoi s’oppose la multitude citadine constituée en nouveau peuple ? Que désire-t-elle ?

Le nouveau peuple [au contraire du prolétariat qui visait « l’ancienne révolution socialiste] ne semble pas avoir pour objectif de toucher au fondement du régime capitaliste pour émanciper l’ensemble de la société, et non seulement lui-même : la multitude citadine des pays développés. Ce nouveau peuple semble se borner à disputer le pouvoir à « l’oligarchie financière », « directement et physiquement » « avec un programme spontané » qui porte la négation de « l’ordre établi ». « Ce programme c’est le bien vivre ensemble tel que la ville le fait désirer » […] un « collectivisme spontané. »

Il s’agit ainsi pour la « révolution citoyenne » de la multitude citadine de changer en quelque sorte les tenants du pouvoir (“dégagisme”). Un nouvel organe d’action se constitue comme « pouvoir concurrent » à celui de l’autorité légale. « L’assemblée citoyenne se substitue aux autorités défaillantes et instaure de fait la loi que des citoyens réunis en nombre décident d’appliquer. » La Constituante projetée, qui donnerait naissance à une VIe République, n’est pas un arrangement technique pour peaufiner les rouages. C’est une révolution de l’ordre “politique” pour instaurer le « pouvoir du peuple », un pseudo peuple qui semble devoir exclure les “anciennes” classes populaires sous la nouvelle domination qu’il prétend instaurer.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1Dette insoutenable, déficit chronique des Finances Publiques : hypertrophie du budget de l’Etat, risque pour le service de la dette (premier poste budgétaire). Notre indépendance financière, notre activité économique, notre protection sociale sont menacées, la faillite est un risque énorme malgré le déni des politiques.
  2. 2.Il use plutôt du je (sujet) plutôt que du moi solipsiste nombril du monde” (de François Hollande).
  3. 3.Parmi les priorités : réduction des déficits, choix de dépenses prioritaires, baisses d’impôts favorisant l’activité économique et l’emploi, investissements productifs, renouer avec l’excellence des services publics.
  4. 4.Les cibles principales dont on sollicite les suffrages par ces engagements, semblent être :

    – pour les TPE-PME, (apprentissage, guichet unique, RSI revu, baisse des charges, des impôts, protection à l’égard de la mondialisation menaçante, de la finance, etc.

    – travailleurs : heures sup défiscalisées et majorées, retraite à 60 ans et 40 annuités, maintien renégocié des 35 heures, abrogation de la Loi travail.

    – “Modèle français des exploitations familiales agricoles ” ; circuits courts locaux,

    continuité du service public.

    – pour les fonctionnaires des basses catégories : statuts et point d’indice.

    – pour les services publics : EDF, entreprise stratégique reste sous contrôle de l’Etat, La Poste et la SNCF aussi.

    Les mesures sont généreuses. Ce qui interroge sur leur faisabilité. Le simple chiffrage des dépenses, indépendamment de toute question de retrait de l’UE, parviennent à des montants dont on cherche comment ils peuvent être abondés.

  5. 5.Intitulés des chapitres : La loi du nombre, L’ère de l’anthropocène, Le retournement politique du monde, Le nouvel ordre du temps, Homo urbanus , Le peuple et sa révolution, Rompre l’envoûtement, Fin des vieux programmes.
  6. 6.Ce qui implique une nouvelle bureaucratie non élue, non mandatée, pour le nouvel ordre écologique, la police des “bonnes mœurs écologiques”, codifiées par qui ? pour qui ?
  7. 7.Ainsi, ce n’est pas la place des différentes catégories sociales au regard des rapports sociaux de production qui détermine leur qualité de peuple, mais la mise en réseau, les relations urbaines. Appliqué au peuple, le postulat idéaliste d’Althusser, selon lequel c’est la lutte de classes qui fait les classes, est ici reconduit.»

La révolution de 1917 n’est pas tombée du ciel

1 mars 2017

La révolution de 1917 n’est pas tombée du ciel

En dépit des grandes difficultés que la révolution russe (soviétique) dut affronter, elle parvint à maintenir des objectifs socialistes dans la durée, en dépit de l’immaturité économique du pays et de la coalition de toutes les puissances capitalistes, contre ce processus d’édification. On peut estimer que tous les espoirs qui avaient pu être mis dans cette révolution ne purent se réaliser comme on pouvait le projeter dans un monde idéal. On doit cependant retenir que, comme il en avait été le cas pour la Révolution française, le rôle historique de cette révolution fut considérable, tant pour la lutte des classes populaires des pays capitalistes, l’amélioration de leur situation, que pour l’émancipation des nations et classes des pays de la périphérie impérialiste, colonisés ou non. Sans supprimer les antagonismes sociaux de classes et de puissances qui minaient le régime capitaliste, l’existence, face à celui-ci, d’un pôle socialiste mondial joua un rôle décisif pour l’orientation des peuples. Et ceci même lorsque ces antagonismes eurent atteint leur comble, lors de la période dans l’entre-deux-guerres, marquée par une nouvelle crise générale du capitalisme, par la montée des fascismes, et enfin la Seconde Guerre mondiale.

Ce pôle socialiste mondial aujourd’hui n’existe plus, on n’en analysera pas ici les causes dans leur complexité, seulement les conséquences qui en ont résulté pour les classes populaires, et plus généralement pour les sociétés. Les grandes organisations politiques, qui, depuis la fin du XIXe siècle et pour toute une partie du XXe siècle, portaient l’espérance historique des classes populaires, se sont elles aussi effondrées. Plus préoccupant encore l’idée même de pouvoir à l’avenir mettre fin au mode capitaliste de production, et à ses effets destructeurs, paraît ensevelie sous l’opprobre. Partout le règne du capitalisme s’est réinstauré, et partout avec lui des formes archaïques de groupement humain, féodales, tribales et barbares, ont fait retour. Un mouvement de fond porteur de régression politique globale s’abat sur l’ensemble du monde Doit-on penser pour autant qu’il s’agit là d’une fatalité historique ? Non. La crise générale du capitalisme met plus que jamais à nu les facteurs destructeurs que recèle ce régime social, facteurs qui se manifestent par une aggravation des rivalités entre puissances et les menaces de guerre généralisée qu’elles déchaînent. La prise de conscience de cet état des choses pousse à la renaissance et la réorganisation des forces sociales capables de diriger le mouvement d’ensemble de la société, pour une finalité émancipatrice.

« Les hommes ne vivent pas seulement de pain » (ou de smartphones).

Ils ont besoin de perspectives

C’est dans ce contexte mondial troublé que se déroulent en France les élections présidentielles de 2017. On note à cet égard qu’aucun des principaux candidats et courants en lice ne se préoccupe de renouer avec les visées historiques des classes populaires, pas plus dans l’immédiat qu’en perspective historique. Les termes mêmes de classes ou de socialisme (en tant que régime social) sont rarement évoqués. Pour ne pas sembler fermés à toute ambition pour l’avenir, ils peuvent mettre en avant des objectifs de substitution, l’un se réfère à la « révolution numérique », un autre à « l’écologie », au « changement climatique » (voire à “l’écosocialisme”), d’autres encore prétendent remplacer la lutte de classes, par la lutte entre “cultures” ou religions. Au mieux, chacun s’efforce de mettre en cause « le système », vieux thème de la droite réactionnaire (souvent anti-gaulliste), qui ne vise que les tenants du régime politique en place (il est vrai à bout de souffle), et non le mode capitaliste de production lui-même, dans son fondement antagonique. Les postures “anticapitalistes” elles-mêmes entrent dans la logique de l’anti-système, celle-là même que déclinaient en leur temps les différents fascismes.

Confrontés à cette absence de perspectives, les électeurs, bien que toujours intéressés par la politique, ne savent plus s’ils vont voter, et, s’ils parviennent à se décider, ils se demandent pour qui, quels objectifs, ou s’il leur reste seulement à voter “par défaut” pour le « moins pire ». Comme certains le signalent : « on n’a plus rien à quoi se raccrocher », « c’est lamentable », « c’est triste », « on est au bout du bout ».

Ce qui fait défaut ne tient pas aux aspirations des classes populaires, ni aux rejets qu’elles peuvent exprimer à l’égard de “l’offre politique”, mais à l’incapacité des instances politiques à restituer la signification d’ensemble de la situation historique.

Si, dans ce qui tient lieu de sommet politique de la société, les références aux classes et à leur lutte sont absentes, il n’en est pas de même au sein de la population dite ordinaire, une certaine continuité de leurs cadres de pensée peut y être observée. En 2013, un sondage (IFOP) indiquait que le sentiment d’appartenance de classe avait un peu reculé (56%), mais qu’il était cependant peu différent de celui enregistré dans les années 60 (61%). Toujours en 2013, 64% des Français estimaient en outre que la « lutte de classes était une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60 (44%). Quant au jugement à l’égard du capitalisme, cette même année 2013, 80% estimaient qu’il fonctionnait mal, pour ne pas dire plus. Compte tenu de l’occlusion des perspectives historiques, plus de la moitié de la population estimait cependant qu’aucune alternative ne se dessinait pour mettre fin à ce régime, qu’il ne restait donc plus qu’à continuer à le subir.

Les présidentielles de 2017. Achèvement d’une longue phase historique de régression

Pour comprendre le point où nous en sommes arrivés, on peut essayer d’observer l’évolution des données socio-politiques en France, et, pour partie, dans le monde, depuis la Libération, ou depuis la constitution de la Cinquième République. La majorité des candidats en effet, si ce n’est tous, ne s’inscrivent plus dans le cadre de la conception relativement cohérente de la politique qui avait prévalu jusque dans les dernières décennies. Comme si nous étions parvenus à la fin d’un cycle de décomposition, ayant peu de chances de repartir en sens inverse.

Après guerre, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Au plan politique, sous la Quatrième République, une fois de Gaulle “remercié” (en janvier 1946), on ne pouvait cependant parler d’unité au sein des différentes forces politiques. Chaque parti, chaque catégorie sociale, prétendaient tirer la couverture à soi. Seules alors, les orientations communistes (au plan mondial celles de l’URSS, au plan national celles du Parti Communiste), présentaient alors une orientation, des perspectives, ayant quelque consistance, face au « marais » des divers courants en rivalité. La perspective socialiste ne se présentait pas pour autant pour le capital comme un danger imminent en France. Beaucoup de catégories sociales, y compris populaires, pouvaient imaginer une possible amélioration de leur situation dans le cadre même du régime capitaliste, un mieux être, une ascension sociale. L’existence d’un pôle socialiste dans le monde contribuait d’ailleurs à ce relatif « partage du progrès », ne fallait-il pas assurer à la population des raisons de ne pas changer le régime social. Dans ce contexte, le changement des institutions politiques ne pouvait être réalisé “à froid”. C’est sous la pression d’une crise, d’un problème grave, que les institutions cahoteuses de la Quatrième République, purent, sous l’impulsion du Général de Gaulle, être dissoutes et remplacées par celles de la Cinquième République.

La crise, le problème grave, était celui-ci. Une partie du monde, notamment dans les territoires de l’Empire français, n’avait sans doute pas aussi largement bénéficié du même “partage du progrès”. Là, le virus émancipateur pouvait plus facilement se trouver mobilisé, parfois aussi se trouver “suscité”, manipulé de l’extérieur, par des puissances qui n’avaient pas bénéficié d’une repartage du monde en leur faveur. Les crises coloniales, plus spécialement la crise algérienne, contraignirent à la modification du régime politique, ce qui permit de mettre fin à l’état chronique d’instabilité politique. Dès lors, deux forces principales, canalisées par les nouvelles institutions, purent se constituer en deux pôles clairement définis : communisme et gaullisme. Sur la durée, chacun d’eux était à même de proposer des orientations et perspectives pour l’ensemble de la nation, principe d’orientation commun, qui, sur certains points, pouvait conduire à une certaine unité de vues. La Constitution gaulliste a conduit à structurer et pérenniser quelque temps cette double polarité, en même temps que la relative cohérence des projets en présence, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation.

Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (crise qui devait aboutir à l’éviction du Général et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu des exigences du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, l’affaiblissement de la perspective socialiste, la forme polarique gaullisme/communisme, devait perdre de sa cohérence politique. L’alternative gaullisme / communisme — indépendance, modernisation de la nation contre perspective de mettre fin au capitalisme — s’est affadie en opposition “molle”, plus ou moins factice dans les faits : une droite / gauche qui avait abandonné les repères qui faisaient sa cohérence. Les références des deux camps ne se maintenaient que dans la lettre, non dans l’esprit. En apparence, le paysage électoral semblait présenter les mêmes contours.

Avec la désagrégation interne du pôle communiste (mondial et national), puis la fin de l’URSS, et les perspectives à laquelle ils avaient donné corps, c’est l’ensemble de la structuration politique qui devait finir par se trouver désagrégée. On peut y ajouter la progressive entrée, avec de moins en moins de réticences, des différents partis, dans le processus de “construction européenne”, pour partie destiné à contrer la puissance soviétique. Le processus “ européen” ne révélait lui-même qu’une fuite en avant, face à des contradictions sociales non maîtrisées. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, avec la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui, avec son partenaire-adversaire, le communisme, avait perdu tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait que se décomposer. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). La dernière manifestation, à droite, d’un projet pour la nation, fut-il englué dans le magma européen, fut sans doute pour partie maintenu au cours du quinquennat de Sarkozy. À gauche, les projets de ce type n’avaient plus de raison d’être, il ne demeurait plus que des quêtes purement clientélistes.

La mise en place de primaires en 2011-2012 du côté socialiste, a constitué un symptôme de cette décomposition de la structuration politique. La nécessité de se conformer aux institutions de la Cinquième République avait jusque là maintenu l’apparence d’une polarité droite/gauche. C’est à gauche que l’on renonça le plus vite à ces dernières apparences : abandon de tout programme unitaire s’inscrivant dans la durée, mise en place de primaires manifestant cet abandon, rivalité entre programmes de clans pour leurs clients respectifs, programmes-catalogues bouclés dans les six mois (au mieux), donnant libre cours aux multiples divisions internes (comme sous la Quatrième République). Et, par suite, coupure totale avec les besoins de la nation et les volontés de la population. S’il y eut une brève tentative à droite de reconstruire une certaine unité au sein du Parti (Les Républicains), cette tentative prit fin avec les primaires de la droite en 2016. Ce nouveau symptôme de décomposition politique s’est manifesté par l’incapacité à proposer des orientations ou des programmes unitaires.

Au regard de ce processus, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, semblent encore s’inscrire au regard d’une polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne, mais qui n’a plus de consistance réelle, qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution, comme si d’elle venait tout le mal (une Sixième République pour Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité (Marine Le Pen). La candidature de Macron s’inscrit sans doute aussi dans ce processus de décomposition, à son aboutissement, dont il est pleinement pris acte, sans retour. La partie est jouée, on ne peut plus revenir à l’époque bénie où l’on pouvait imaginer pouvoir se déchirer en rond, sous la protection tutélaire d’une République bienveillante, sinon toujours prospère.

Dans un tel contexte, l’abstentionnisme, le rejet par la population des personnels et partis politiques, la difficulté à se prononcer pour l’un ou l’autre des candidats, ne résulte pas d’un apolitisme de la population, mais de l’absence de tout repère et de toute orientation cohérente [1]. On se trouve réduit à se déterminer par des on-dits, des rognes, ou quelque espoir fallacieux si ce n’est en un « sauveur », du moins d’un personnage solide, si possible intègre, qui permettrait au pays de surnager encore un peu dans le maelström qui nous submerge. « Encore un petit moment Monsieur le bourreau. »

Se dégager de l’enlisement.

Renouer avec les perspectives historiques de l’émancipation sociale

De siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices du mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent dans leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Pour faire face à la reviviscence dévastatrice de périls (déjà survenus dans l’histoire), il ne faut pas imaginer un capitalisme miraculeusement “humanisé” (sans qu’il y soit contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples). On ne peut pas davantage rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale. Les révolutions ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie, du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées, et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation. C’est à cette tâche que s’est attaché Germinal.

Pour contribuer à reconstruire l’unité de lutte des classes populaires, soutenez, rejoignez Germinal.

 

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Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On se trouve dans une situation, où les repères anciens n’ont plus d’expression publique, même plus de “canada dry”, et plus de repères nouveaux publiquement exposés, ne serait-ce qu’en gestation. La question des générations (au sens historique) joue ici un rôle.. Ainsi, pour les moins de quarante ans, l’idée d’une perspective socialiste (quel qu’en soit le terme), n’a plus de consistance, ni même le souvenir d’une consistance. Pour les plus âgés, certains se sont toujours accommodés du capitalisme, ils espèrent encore pouvoir en tirer quelques profits, une perspective socialiste, même publiquement posée, susciterait chez eux une attitude de rejet.

Revendications nationalistes arabes et fondamentalisme islamique. Ne pas confondre les deux questions

1 novembre 2016

Dans un entretien publié dans Marianne (19-25 juin 2015), Georges Korm, ancien ministre des finances du Liban, ne met pas sur le même plan la question nationale dans les pays arabes et celle de la religion. Il faut considérer que dans l’histoire ces deux questions n’ont pas toujours été liées, contrairement à ce que laisse entendre le qualificatif “arabo-musulman”. Ainsi, la culture arabe a été très riche même avant l’Islam. Elle a connu selon Georges Korm des hauts et des bas, s’appauvrissant depuis le xve siècle, jusqu’à l’arrivée de Bonaparte en Egypte en 1798, qui a sonné pour elle « le réveil ».

Pour une époque moins lointaine l’auteur distingue trois phases dans l’évolution des mouvements nationalistes arabes.

— Le réveil qui suit l’arrivée de Bonaparte correspond à un désir de modernité, il va du xixe siècle jusqu’au milieu du xxe siècle. Des intellectuels participent de cette modernisation, ils préconisent une éducation moderne pour combler le retard scientifique, ils veulent aussi adapter à la modernité les pratiques figées de la religion, améliorer le statut de la femme. Lors de cette période de renaissance, les cheiks religieux, plus spécialement en Egypte, vont jouer un grand rôle. Des traductions d’ouvrages, français notamment, introduisent les notions de citoyenneté et de patriotisme. La lecture des textes sacrés est renouvelée. Ali Abderraziq conteste pour sa part que le Califat soit une exigence religieuse, le Coran selon lui est silencieux sur les système de pouvoir dans les sociétés musulmanes. Le ministre égyptien de l’éducation (années 1950), Thaha Hussein propose une analyse critique de l’histoire islamique et cherche à développer l’enseignement scolaire et universitaire gratuit.

— De 1920 à 1980, c’est une période d’épanouissement du nationalisme, en relation avec la désintégration de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, et les réactions au colonialisme britannique. Des précurseurs en posent les fondations dès avant la Seconde Guerre mondiale. Puis après, de nouveaux problèmes se font jour : la création de l’État d’Israël et la concentration de richesses pétrolières dans la Péninsule arabique, gouvernée par des rois et princes conservateurs. Ceux-ci vont s’opposer aux mouvements nationalistes laïcs et aux mouvements révolutionnaires, et vont devenir des soutiens pour les courants panislamistes.

Le courant nationaliste connaît son apogée avec les mouvements anti-impérialistes qui traversent les sociétés arabes, plus spécialement après 1956 (attaque franco-britannique contre l’Egypte, en réaction à la nationalisation du canal de Suez). Dans le sillage de cette montée du nationalisme, la République Arabe Unie (Egypte-Syrie) est créée en 1958. Éphémère, elle achève de se défaire avec la guerre israélo-arabe de 1967 (guerre dite des “Six Jours”). La mort de Nasser en 1970 facilite la montée de forces contre-révolutionnaires et le développement de l’Islam fondamental.

— La phase de développement d’un islam fondamentaliste s’impose ainsi contre les nationalismes arabes. Des mouvements nationalistes radicaux et anti-impérialistes, y compris marxistes, peuvent cependant coexister avec cette montée du fondamentalisme antimoderniste et antinationaliste. Dans le même temps, lors de la dernière étape de la guerre froide, et afin d’accélérer la chute de l’Union Soviétique, des dirigeants américains ont travaillé à instrumentaliser les différentes religions (juive, chrétienne, musulmane), en alliance avec des puissances régionales (Arabie Saoudite, Pakistan). C’est au cours de cette période que se constitue l’organisation Al-Quaida et le régime des Talibans.

Grâce au quadruplement du cours du pétrole, l’Arabie saoudite devient de plus en plus influente dans tous les pays musulmans, avec la création de l’Organisation des États islamiques, et l’exportation de la doctrine Wahhabite. D’autres régimes arabes prennent conscience de l’intérêt d’une telle instrumentalisation de l’islam fondamentaliste qui facilite le contrôle sur la population. L’Islam radical politique se diffuse aussi largement avec la confiscation par une partie du clergé de la révolution iranienne, révolution qui, au départ, était le fait de fractions nationalistes (marxistes et libérales). Le Moyen Orient bascule dans une surenchère religieuse. Puis c’est le tour de la Turquie, dirigée depuis l’année 2000, par l’AKP, une branche des Frères musulmans.

Toutefois, tient à préciser l’auteur, nous ne sommes pas à l’ère d’un « retour du religieux », mais dans « l’ère d’un recours au religieux poursuivant des buts de puissance profane ».