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Frédéric Lordon. Une conception réactionnaire du peuple et de la politique

1 novembre 2018

Au sein de la lignée idéologico-politique qui vise à déconstruire les repères historiques et politiques des classes populaires, il existe toute une arborescence de branchettes, broutures et ramilles. Parmi celles-ci, il faut faire place aux spéculations d’un Frédéric Lordon, devenu “mode” depuis les rassemblements nocturnes de 2016, Place de la République à Paris (Nuit debout). On a présenté Frédéric Lordon comme «  maître à penser  » et «  moteur insurrectionnel  » de ce rassemblement. Son discours irrigue aussi une partie du courant des Insoumis. Les propos de cet auteur, une fois déchiffrés, présentent, au regard de leur visée politique d’ensemble, des points de convergence avec ceux de Chantal Mouffe, le tour “savantasse” de son discours se révélant cependant beaucoup plus obscur que celui de sa consœur.

Frédéric Lordon oppose de façon plus absolue qu’elle-même les affects, les émotions, les passions, à la raison. Bien qu’il fasse mine de dénoncer le capital, il n’analyse pas celui-ci du point de vue de sa forme et de ses contradictions spécifiques, comme dans la théorie de Marx, mais presque comme un “être”, comme tel régi par des affects et une volonté de puissance. Quant à la figure du peuple qu’il dresse (“multitude” ou “dominés du capitalisme”), celle-ci s’apparente fort à celle répandue depuis des millénaires par les classes “dominantes” des sociétés antiques, médiévales, d’Ancien régime, et par des contre révolutionnaires, tels Bonald ou Maistre. La multitude, qui tient lieu de peuple, se présente pour lui comme mue par ses seuls affects ou passions, ne vivant que dans l’instant, ne consultant jamais la raison, bref agissant de façon irresponsable, à la façon des enfants ou des fous.

 

«  Fol peuple  », disait déjà le noble chevalier dans le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier (1422). refrain mille fois réitéré  : «  Rien de plus déréglé que les peuples, tout dépend pour lui des instants.  » (Cardinal de Retz) «  Quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte, la voix de la raison jamais ne se consulte.  » (Corneille)

 

Cette imputation d’une irrationalité consubstantielle du peuple va de pair avec la remise au goût du jour de vieilles antiennes contre-révolutionnaires, celles de «  l’anti-humanisme théorique  » ou de la «  fin du Sujet  », répandues au tournant des années 60 par le courant des “déconstructeurs”. Au demeurant, Lordon n’en propose pas la moindre démonstration, il se contente d’affirmer l’impossibilité pour les êtres humains de se constituer en sujets politiques, davantage encore s’agissant de la multitude.

 

«  [La multitude] n’est pas tant la collection particulière de telles et telles singularités individuelles qu’elle n’est le collectif elle-même.  »

 

Le ciment de la multitude n’est pas la raison mais «  quelque affect commun  », qui s’apparente presque à une persévérance d’ordre biologique. Le déni de la potentielle formation du peuple en sujet politique va de pair avec une falsification du concept de politique, à la façon de Carl Schmitt. La politique ne serait pour Lordon qu’un ensemble de passions ne laissant nulle place à la liberté humaine [1] comme aux principes de la raison.

 

«  Le politique n’échappe en rien à l’universalité de la condition passionnelle, mais il en est même la manifestation la plus haute.  »

 

Face aux passions en effervescence, Lordon nie le principe de la raison (ce que les êtres humains ont en commun), du moins pour le vulgaire, c’est-à-dire les malheureux individus dépourvus «  d’imagination intellectuelle  ». Un déterminisme radical, universel des passions est opposé au déterminisme présumé “métaphysique” de la raison, jusqu’à nier la possibilité de penser la réalité du monde et ses déterminations. Cela s’applique à la possibilité pour les hommes ordinaires de se représenter les causes susceptibles de rendre compte du désordre du monde, les moyens de sa transformation, l’impossibilité pour eux de projeter une finalité d’ordre historique.

 

«  On ne pense jamais qu’à partir de ses affects.  » «  Il n’y a pas lieu de penser la structure du monde ni le principe de ses lois.  »

 

Que faire dans cette obscurité au sein de laquelle la multitude, les “dominés du capital”, ne peuvent rien savoir de la structure du monde, ni être simplement sensibles à l’exploitation qu’ils subissent.

Lordon envisage une sortie de l’impasse. Bénédiction d’ordre terrestre ou divin, il existe selon lui deux catégories d’individus  : ceux qui disposent d’une imagination intellectuelle suffisante pour être sensibles à l’exploitation (êtres supérieurs à la façon de Nietzsche), et, ceux qui sont dépourvus de cette imagination intellectuelle (la multitude, les dominés du capital, les petits intellectuels). Il suffit d’éduquer les seconds selon les vues des premiers, éducation qui ne devra pas se faire par l’intellect, la raison. Les affects du peuple devront être “conduits” au moyen “d’images” se substituant «  aux idées  ». Les images, en effet, porteuses d’affects, ne sont-elles pas à même d’abaisser «  les seuils d’indignation  »  ? Les images sont par là “motrices”, leur «  déversement continuel  » étant apte à exercer un énorme pouvoir sur les masses qu’il s’agit de mettre en mouvement. 

Commentant l’auteur, Jérôme Lamy précise qu’il convient ainsi de «  rechercher «  des points d’inflexion potentiels pour une orientation séditieuse des affects […] les ressorts d’une révolte à venir  » [2].

Une telle révolte s’élabore au prix de la destruction de la raison, de la destruction des sujets, des peuples politiquement institués. Il s’agit de faire se lever tous les “indignés” du monde, dans l’objectif de favoriser «  le moment insurrectionnel  ». Dans quel but  ?

Frédéric Lordon, comme Chantal Mouffe, est peu disert sur ce point. Sans doute faut-il se rapporter à l’histoire, notamment celle de l’entre-deux- guerres, pour saisir la signification politique de cette injonction. Si l’on s’efforce de décrypter la citation qui suit, on peut déjà comprendre que ceux qui visent à «  dominer  » le mouvement de la multitude, pour des visées obscures, ne le feront pas au profit de «  la masse  » de «  ceux d’en bas  ».

 

«  C’est bien de la masse liquide, du bas donc, que se forme la vague qui s’élève au-dessus de la masse, et vient, par passage du point de déferlement, la dominer d’en haut. Et telle est bien la singulière figure que dessine la transcendance du social, émergée “d’en bas” mais s’élevant au-dessus du substrat qui leur a donné naissance pour le dominer comme un “en haut”.  »

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Comme le signale Annie Coll (Ars industrialis), Frédéric Lordon regrette à cet égard que Pierre Bourdieu se soit laissé aller à accorder «  quelques marges à la liberté humaine  ».
  2. 2. Jérôme Lamy, «  Frédéric Lordon, Les affects de la politique  », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 138/2018.

Chantal Mouffe. Dissidence de transfuges de la classe bourgeoise contre le “privilège ontologique” de la classe ouvrière

1 novembre 2018

Chantal Mouffe est une éminente représentante du courant d’idées, qui, depuis une cinquantaine d’années, vise à “déconstruire” les repères du mouvement ouvrier et populaire. Son projet politique déjà ancien s’énonce dans l’un de ses ouvrages, Hégémonie et stratégie socialiste (1985), co-écrit avec le citoyen argentin, Ernesto Laclau. Ce courant d’idées a plus ou moins profondément “imprégné” de nombreuses organisations et idéologies se réclamant de la “gauche”, en Amérique latine notamment, mais aussi en Europe par exemple Podemos en Espagne, Les Insoumis en France.

L’auteur ne vise pas à résoudre les contradictions inhérents au mode de production capitaliste, elle propose seulement une «  alternative à la société néo-libérale  », alternative qu’elle pourrait nommer socialisme, à condition que ce “socialisme” se construise d’abord, dans une perspective “post-marxiste”, tout à la fois contre le projet communiste et le projet social-démocrate, au profit des «  luttes nouvelles  » montées en puissance depuis 1968. Le propos est clair. Le projet alternatif s’oppose à toute prééminence du mouvement des classes prolétariennes et, par conséquent, au rôle que le marxisme leur confère dans la résolution des antagonismes du capitalisme. Ainsi selon l’auteur,

 

«  [Les] luttes nouvelles ne pouvaient pas être interprétées en termes de lutte classes.  »

 

Chantal Mouffe ne prétend pas mettre ouvertement en question l’existence d’antagonismes liés à l’économie et aux rapports de production, ceux-ci se présentent seulement comme accessoires. Ils ne sont pas considérés comme à même de définir le substrat social des différentes classes. Admettre que les classes relèvent de rapports sociaux objectivement définis reviendrait à poser un “essentialisme” de classe.

 

«  Ce que nous avons remis en question avec Laclau […] c’est la métaphysique marxiste du progrès et du privilège [sic] ontologique de la classe ouvrière.  »

 

Dans l’immédiat, Chantal Mouffe se garde toutefois de remettre frontalement en cause ce “privilège ontologique”. Tout en subvertissant le sens des mots, elle s’efforce de maintenir quelques repères du vocabulaire “marxiste”, et des “anciens mouvements sociaux”. Ainsi, les mots peuple, gauche, socialisme, égalité, justice, démocratie, peuvent continuer à servir d’étendard, pour peu qu’on en épure le contenu social. On reste dans le flou ou bien on transforme la signification des mots.

Pour «  construire  » un nouveau peuple, un nouveau “nous” hors des intérêts de classe, les critères de regroupement doivent demeurer imprécis. Le nouveau peuple, “nous” informe, est une “construction” sans fondations, il ressort du seul vouloir de ses commanditaires, en vue de finalités indéfinies.

 

«  Le “nous” en politique n’existe pas avant sa construction.  » «  Dans tous les cas le “nous” et le “eux” ne sont jamais la représentation d’intérêts qui existent déjà.  »

 

L’unité du nouveau peuple ne peut ainsi se constituer en fonction d’intérêts et de perspectives communes (économiques, sociales). Du fait qu’on s’efforce d’amalgamer les intérêts et visées contradictoires qui le traversent, il ne peut pas être effectivement uni. On imagine seulement pouvoir «  fédérer  » des souffrances et des frustrations, indépendamment des intérêts sociaux en jeu.

 

«  Toutes les luttes qui existent ne convergent pas naturellement.  » «  Il est important de fédérer un ensemble de demandes hétérogènes qui peuvent entrer en conflit les unes avec les autres, pour créer une volonté collective.  » «  [Mais] dans la mesure où «  le peuple” est hétérogène”, il faut un principe articulateur pour les fédérer.  »

 

Qui va définir ce principe  ? Comment faire pour fédérer ce cartel de mécontents, non socialement situés, et sans «  privilège ontologique  »  ? Par la remise au goût du jour de très vieilles recettes  : en premier lieu ne pas miser sur la raison (seule réellement capable de “fédérer” en vue de dégager un bien commun). Chantal Mouffe mise sur les émotions, les passions, les “affects”. Et pour conférer une apparence d’unité à ces passions, ces affects, nécessairement discordants, elle travaille à dénicher la perle rare  : un “leader charismatique” qui condenserait ces émotions en exaltation irrationnelle.

 

«  La dimension affective est très forte car les affects ont un rôle central dans la création d’un “nous”.  » «  Dans la plupart des cas, la personne d’un leader joue un rôle important. Elle permet au “nous” de se cristalliser autour d’affects communs, de s’identifier à un signifiant hégémonique.  »

 

On conçoit que pour parvenir à cette “identification”, il faut rejeter toute conception de la démocratie se fondant sur la capacité politique du peuple. Comme le signalait Rousseau, la capacité à se prononcer sur le contenu de la volonté générale, ne peut en effet se construire qu’en donnant toute sa place à un développement de la conscience, elle suppose un peuple institué en sujet, ayant accédé à sa majorité politique. Chantal Mouffe oppose à cette conception de la démocratie (pouvoir effectif du peuple) l’idée d’une démocratie radicale, non délibérative. La délibération n’a-t-elle pas pour vice essentiel de faire appel à la raison. Radicale, cette démocratie sera transversale, fondant la pseudo unité du “nous” sur des revendications “sociétales”, aptes à faire communier bourgeois et prolétaires, en dépit du fait que ces classes s’opposent dans leur “essence” sociale. 

Quel est le but de cette démocratie transversale  ? Ici le discours est peu explicite. On apprend qu’il est question de changer «  les rapports de pouvoir  ». S’agirait-il de substituer au pouvoir en place un «  leader charismatique  » avec ses vieilles et jeunes gardes  ? Cela est plus que suggéré. Il n’est pas question de s’attaquer à la racine des rapports sociaux capitalistes, plutôt de viser une prise de pouvoir pour “occuper la place” sans mettre fin aux rapports capitalistes. Ce que l’on peut traduire de façon lapidaire par la formule «  Dégage  !  ».

II – Le bouleversement des repères historiques et politiques

1 novembre 2018

Dans une situation troublée se multiplient les pêcheurs en eau trouble

Depuis une cinquantaine d’années, on parle de Nouveaux Mouvements Sociaux. Cela vaut-il pour dire qu’auparavant existaient “d’anciens mouvements sociaux”  ? De quoi s’agit-il exactement  ?

Il semble que les “anciens mouvements sociaux” désignent ce qu’on appelait mouvement social tout court, plus simplement mouvement ouvrier, voire lutte de classes. Si l’on se rapporte à la formulation nouveaux mouvements, doit-on en déduire que la lutte de classes se rapporterait désormais à d’anciens enjeux sociaux, désormais résolus  ? Les références aux mots mouvement ouvrier, classe sociale, lutte de classe — au sens historique du terme — devraient dès lors être considérés comme obsolètes, périmées.

La formulation Nouveaux Mouvements Sociaux en effet ne se réfère pas à des enjeux de classe. Elle s’applique à des protestations et manifestations diverses, légitimes ou non, dont on ignore les contenus sociaux, les forces de classes qu’ils mobilisent (ceci, même lorsqu’on évoque le mouvement de «  catégories sociales nouvelles  » ou de «  nouveaux salariés  », pour “faire comme si” on était “marxiste”). L’inventaire de ces nouveaux mouvements sociaux est inépuisable  : féminisme plus ou moins radicalisé, fondamentalisme écologiste, revendications LGBT, antiracistes et antispecistes, ligues Vegan  ; révolte “des banlieues”, dissidence des Indigènes de la République, appels pour la défense de multiples “droits” segmentaires, du “mariage homosexuel”, à l’euthanasie ou à la PMA, etc., rassemblements catégoriels prétendant à l’universalité, etc.

On assiste à la mise en branle, en continu, de diverses catégories “d’Indignés” et “d’Insoumis”, de “discriminés”, sortis de leurs gonds, aux intérêts et visées contradictoires. La réalité sociale ne s’ordonne plus en fonction d’antagonismes liée à des substrats sociaux, c’est une peu «  la lutte de tous contre tous  », et dans le cadre de cette lutte, la constitution de niches selon les espèces, les genres, les communautés, les “origines”, se combattant les unes les autres, hors tout critère de classe. On peut sur cette base faire “communier” —  ce ne sont là que des exemples  — de grandes bourgeoises et les ouvrières qu’elles exploitent, des bobos férus d’écologie et des agriculteurs en difficulté, à l’affût d’un marché de niche qui les préserverait de la ruine.

Dans le contexte d’une désorganisation du mouvement populaire, chaque fraction de la population tend alors, parfois au nom de la “convergence des luttes” ou de l’intérêt public, à se constituer en factions, défendant becs et ongles leur propre cause, au détriment d’autres catégories, au premier chef de la “désuète” classe ouvrière, pourtant toujours à la source de la production des richesses sociales. Finalement, chaque individu, chaque catégorie, chaque “communauté” revendique le droit de “voir midi à sa porte” et d’imposer sa vision aux autres. Chacun, chacune, réclame «  le droit de choisir sa vie  », fût-ce au prix de l’écrasement des plus vulnérables économiquement et socialement. On est dans le capitalisme, et on le sait, le capitalisme c’est «  la loi de la jungle  », avec des renards libres de «  choisir leur vie  » dans le poulailler “libre”.

De façon périodique il est vrai, des “anciens mouvements sociaux” s’efforcent de regagner du terrain, par des mobilisations et grèves, s’inscrivant encore peu ou prou dans la lignée de ce que l’on appelait le “mouvement ouvrier”, au sens historique du terme. Des mouvements d’agriculteurs ou de petits producteurs surviennent aussi, dont on saisit aisément les enjeux sociaux. Ces mobilisations, quand elles parviennent à créer un écho, ne concernent pas en général la classe ouvrière (ouvriers et employés ordinaires), non par ce que cette classe aurait cessé d’exister (elle demeure majoritaire), mais parce que ses membres, soumis de plein fouet à l’incertitude des lendemains, ne peuvent s’accorder ce luxe dans la conjoncture actuelle.

Lorsque le régime capitalisme entre dans une crise généralisée, l’efflorescence de mécontentements et de mécontents de tous ordres est certes compréhensible. La question demeure toutefois de saisir la signification sociale de ce bouillonnement et les buts visés par les divers protagonistes. On doit aussi se demander pourquoi des organisations censées se situer “à gauche” privilégient des protestations et modes de groupement hors des tout critère de classe, plutôt que d’organiser et relayer les luttes de ceux qui subissent au premier chef les effets du régime capitaliste. Les mobilisations dites “sociétales” ou “transversales” (transversales en termes de classes) semblent se présenter comme les seules légitimes. Au sein d’une telle fusion entre intérêts de classes antagoniques, nul doute que la classe la plus forte l’emportera nécessairement. 

Si l’on s’efforce de penser historiquement, en se reportant 80 ans en arrière, on assiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à un “retournement” de phases s’amorçant dans la conjoncture des années 70 du siècle dernier. Ce retournement tient aux transformations des conditions économiques et à une relative modification de la composition des classes. Cette modification toutefois ne concerne que la part relative des différentes catégories sociales, elle n’affecte pas la structure des classes. Nous sommes toujours dans le capitalisme. Il y a toujours une classe exploiteuse et des classes exploitées, toutes les catégories intermédiaires vivent toujours, d’une façon ou d’une autre, des valeurs créées dans la base économique par les classes populaires. Ce qui a changé dans son principe, c’est la place accordée à ces classes dans le domaine politique.

Il y a une cinquantaine d’années, les organisations politiques censées agir pour la défense des intérêts immédiats et historiques de la classe ouvrière, et plus largement du peuple, ne mettaient pas au premier plan les nouveaux mouvements sociaux. La place prééminente de la classe ouvrière pour orienter la lutte d’ensemble, bien que déjà combattue, prévalait encore. Non par choix, non par “égoïsme” ou “privilège” de classe, mais pour des motifs qui tiennent à la nécessaire disposition des forces de classes dans le mode capitaliste de production et d’échange. Seule l’union de lutte, politiquement et historiquement “orientée” par la classe ouvrière (ici au sens large) se révèle en effet capable de conduire jusqu’à son terme la lutte d’ensemble pour la transformation de toute la société, son émancipation à l’égard des effets destructeurs sans cesse reconduits au sein de ce mode de production.

Les nouveaux mouvements sociaux, portés par les “nouveaux” courants de gauche, et de droite, occupent aujourd’hui la scène politique. Il est plus que jamais question «  d’écarter  » le “privilège” [sic] que constituait la «  centralité ouvrière  », au profit des fameux nouveaux mouvements sociaux  : féminisme, lutte contre les discriminations et l’homophobie, antiracisme, mouvement écologiste, etc. On peut ainsi faire convivialement communier des classes aux intérêts et visées sociales contradictoires. Diverses fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) y font leur beurre, imaginant sauver leurs mises, avec l’aide si possible —  on n’est pas sectaire  — d’un ralliement de forces ouvrières. À ce titre, comme l’indique Chantal Mouffe, les “nouveaux mouvements” «  doivent tenir compte des luttes ouvrières  ».

Les limites de “l’embellie” dans le domaine économique

1 novembre 2018

Dans un récent numéro d’Alternatives économiques (L’état de l’économie 2018), plusieurs articles faisaient état d’un léger mieux en France et en Europe, détaillant les points forts et les points faibles de la “reprise économique”. Les données regroupées signalaient que le dynamisme économique restait fragile et que, pour l’essentiel, il ne coïncidait pas avec une amélioration des conditions de vie des classes et personnes les plus soumises à ce que l’on pourrait appeler «  la vie à l’incertain  ». «  L’embellie  » actuelle, soulignait l’éditorialiste, posait la nécessité d’accélérer les réformes structurelles déjà engagées pour que l’Europe puisse rendre durable cette relative amélioration.

Reconquête d’un dynamisme économique ou menace d’un nouveau plongeon”  ?

Selon l’éditorial, l’année 2018 avait démarré avec de bonnes nouvelles  : «  la croissance mondiale s’est accélérée l’an dernier  : elle est passée de 3,2% en 2016 à 3,6% en 2017 et 2018 pourrait être encore meilleure […]. La zone euro en profite cette fois avec une croissance calée autour de 2%. Un mouvement que rejoint désormais la France  ». Les statistiques de l’INSEE montraient que le chômage était en baisse. De 10,3% de la population active en 2013 au point le plus fort de la crise, le chômage est passé à 9% en 2018. C’est relativement mieux. Des analyses établissent un redémarrage de la demande intérieure  : «  elle a retrouvé son niveau d’avant crise de 2008  ». Les spécialistes étaient aussi très optimistes sur la reprise de la consommation des ménages, notant la croissance du PIB.

Mais pour combien de temps  ?

Le mensuel explique que pour le maintien de cette embellie dans la durée, le gouvernement français a engagé des mesures  : «  les entreprises sont soutenues par la poursuite de la baisse de la fiscalité avec 8 milliards d’allégements en 2018  », ainsi que par le versement exceptionnel de 5 milliards cette année, en prévision des baisses de prélèvements obligatoires, dépenses financées par des économies sur les dépenses publiques. En prévision, ou déjà en cours de réalisation, des mesures devaient être prises pour la réduction de la taxation du capital, un contrôle accru des dépenses de santé, etc. 

On note à cet égard que les effets redistributifs des mesures fiscales mises en place par les gouvernements actuels et précédents (réforme de l’ISF, Prélèvement forfaitaire unique) «  favorisent les 2% des ménages les plus riches, 42% de l’ensemble des gains fiscaux seront captés par les 5% des ménages les plus aisés  ». Pour les ménages les plus modestes, «  la revalorisation des minima sociaux ne compensera pas la fiscalité indirecte  » (CSG, taxation du tabac, des énergies). La répartition des gains fiscaux entre les différents groupes sociaux paraît donc inégalitaire.

Toutefois, selon Xavier Ragot, président de l’OFCE, «  l’économie respire car nous avons arrêté d’appuyer sur le frein  ». S’il ne fallait qu’appuyer sur l’accélérateur, ou aller en roue libre, pour que l’on évite une crise, tout irait au mieux dans le meilleur des mondes  ! et sans rien changer à la “logique” anarchique du capitalisme  ! Le président de l’OFCE fait cependant part de «  divergences importantes au sein de la zone euro [qui] pourraient éclater au grand jour à l’occasion de la prochaine crise économique ou politique  ». La perspective d’un nouvel épisode de la crise ne semble pas se poser en tant que simple hypothèse, elle paraît relever de l’évidence. L’économie aurait donc seulement pris une inspiration avant de replonger, en espérant ne pas aller au fond.

L’Europe  : Diversité heureuse ou développement des antagonismes  ?

Comme ça va mieux pour l’instant, il faut faire durer le plaisir. Les auteurs admettent que la question de la pérennité de “l’embellie” économique se pose cependant. Il faudrait «  engager des réformes pour consolider son avenir  » déclare Jérôme Creel directeur du département des études de l’OFCE et professeur à l’ESCP Europe. «  Des réformes  : battre le fer pendant qu’il fait beau  » titre encore un des articles. Car outre les réformes qu’a entrepris la France, des négociations avec les 27 autres pays membres de la zone sont engagées. On voudrait que la planète Europe scrutée par les économistes soit Une. Mais les désaccords entre pays membres de la zone euro remettent ce désir de stabilité en cause  : «  Les vingt-huit sont divisés sur la marche à suivre  ». Les intérêts économiques et politiques divergents des puissances concurrentes s’affrontent. 

De plus, le suivi strict des quatre règles budgétaires de l’UE reste difficile à respecter et les risques financiers qui menacent la cohésion entre les États membres impossibles à dompter, même si des vœux pieux sont formulés par la Commission  : la répartition des risques économiques entre chaque pays, une meilleure gestion économique des crises par le biais d’un Fond Monétaire Européen, constituerait «  une capacité budgétaire pour une croissance durable, la compétitivité, la cohésion et la sécurité, un soutien à l’investissement public en cas de crise  ».

Pourtant, la volonté de disposer d’un parfait alignement des planètes ne peut stopper les lois destructrices dans le chaos du mode de production capitaliste, tel qu’il s’impose au sein des différents pays. Nos spécialistes, subventionnés par l’UE, souhaiteraient voir l’Europe unie. Elle ne l’est pas et elle ne peut pas l’être. 

Que faire alors  ? Les spécialistes aspirent à une «  prise de conscience  », à une volonté de cohérence économique. «  Les États membres ont assoupli la législation anticartel qui les fragilisait  », ils ont permis un regroupement entre firmes européennes pour faire face à la concurrence mondiale. Il faut des «  champions européens pour tenir bon  ». Des rapprochements de firmes ont permis «  un découpage du secteur des transports  : le ferroviaire aux Allemands, le naval aux Italiens, l’aéronautique aux Français  ». Tout cela sans nul doute dans la communion enthousiaste de puissances en rivalité  !

Le songe et la réalité

«  Stabilisation économique  », «  croissance  », «  l’économie respire  », «  redresser notre potentiel productif  », voilà tout un champ lexical qui laisserait n’importe quel demandeur d’emploi, disons, dubitatif. On apprend que le chômage reste endémique, que les emplois mal payés se multiplient ainsi que les temps partiels subis, et que les inégalités sociales et la pauvreté se sont accrues.

En France, le taux de chômeurs au sens du BIT s’élevait à 9,2% à la mi 2017. Pour rendre comparable le taux de chômage avec les autres pays, les instituts statistiques appliquent la définition du BIT  : «  est considérée comme chômeuse, une personne sans travail, disponible dans les deux semaines (ce qui exclut les indisponibilités temporaires pour maladie par exemple) et recherchant activement un emploi  ». Un chômeur de longue durée (plus d’un an) n’effectuant plus de démarche active n’est plus considéré comme chômeur. Il entre dans ce qui est appelé «  halo du chômage  » (5,1%). De même la définition stricte du chômage exclut les personnes qui travaillent à temps partiel subi. Une personne à mi-temps par exemple qui n’a pas trouvé un temps plein est aussi une personne au chômage à mi-temps non comptabilisée dans les statistiques, mais représentant 5,2% de la population active. Si l’on considère les chômeurs, les désinscrits et les personnes au chômage partiel, on arrive à un total de sous-emploi de 19,5%.

Le niveau de vie est aussi à prendre en considération. Pour la première fois depuis 50 ans qu’il est mesuré, on constate sa diminution (à peu près pour tout le monde), mais de manière inégale au cours de sept années consécutives (2008-2015). Le dixième le plus pauvre de la population a, quant à lui, subi la plus forte baisse. Pour les 6,2 millions de personnes qu’il représente, le revenu moyen a reculé de 4,4% passant de 720€ mensuel à 690€ (alors que 1015€/mois est la somme considérée comme le seuil de pauvreté). Toujours dans la période 2008-2015 la proportion de personnes en dessous de ce seuil est passé de 13% à 14,2%. Pour l’essentiel de cette progression, 750 000 personnes sont en situation de grande pauvreté (niveau de vie inférieur à 846€/mois). Non seulement le nombre de pauvres a augmenté, mais ils sont de plus en plus pauvres. Depuis 2008 on en comptabilise un million de plus, ce qui fait un total de près de 9 millions de pauvres (dont près de 3 millions de moins de 18 ans). 

Le dynamisme économique serait-il porteur de stabilité pour nous, pauvres terriens  ? Selon Denis Clerc, économiste, fondateur d’Alternatives économiques, au cours de la période considérée, l’emploi s’est rétracté face à une démographie en augmentation. De 2014 à 2015 le chômage avait légèrement baissé, mais il a augmenté sur la période 2008-2015, avec «  une dégradation de la qualité moyenne de l’emploi  ». Les contrats à durée indéterminée (CDI) ont diminués (-560 000), ils sont remplacés par des contrats à durée déterminée (CDD), des emplois non-salariés et des emplois à temps partiels.

Les diplômes pour obtenir un emploi «  sont toujours nécessaires mais de moins en moins suffisants  ». La qualification des emplois ne s’élève pas au même rythme que celle du nombre des travailleurs. Il y a une intensification de la concurrence scolaire. Le niveau de diplôme ne cesse de s’élever et pour certains, la fréquentation de l’université ne leur a pas permis d’éviter l’usine voire le chômage, nourrissant un sentiment de déclassement. 21,7% de personnes âgées de 30 à 59 ans ont connu une mobilité sociale descendante contre 23,9% qui ont connu une mobilité ascendante par rapport à leurs pères.

***

Depuis les années 70 du siècle dernier, on a vu se succéder des crises de plus en plus rapprochées, jusqu’à la crise générale du capitalisme amorcée en 2008, dont les effets ne se sont pas résorbés. Dans ce contexte, les classes qui n’ont à vendre que leur force de travail, et qui peinent maintenant à lui trouver preneur, ne peuvent bénéficier d’une amélioration de leurs conditions de vie sur le long terme. Une embellie, faut-il le rappeler, n’est qu’une éclaircie dans un ciel d’orage.

Au sein du tumulte, des technocrates épaulés de spécialistes, réunis sous forme de conseil d’administration, font et défont en idée les rouages de l’économie, pour tenter de maîtriser l’anarchie du mode de production capitaliste. En vain, car ils ne peuvent pas, dans le cadre de ce régime, «  prendre le mal à la racine  ».

Le mouvement “Nuit debout” (2016). Un phénomène de “déclassement”  au sein de catégories sociales supérieures

1 novembre 2018

Cette contribution prend appui sur un article de la Revue française de science politique (n°4 – 2017), «  Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout, Place de la République.  »

Dans la foulée des manifestations du printemps 2016, contre la réforme du code du travail, le mouvement connu sous le nom de Nuit debout a consisté, en un rassemblement durable de population, Place de la République à Paris, à partir du 31 mai. Des Assemblées générales, des concerts, des commissions de travail sur des sujets nombreux et disparates y furent organisés, propices ou non à la “convergence des luttes”. Un des mots d’ordre était le refus de la “précarité’”.

Des observateurs plus ou moins bienveillants, ont évoqué le contenu “social” de ces rassemblements  : phénomènes de “déclassement social”, ou “d’entre soi de privilégiés qui ignorent le vrai prolétariat”, ou encore “d’attroupements de marginaux”. 

L’article de la Revue française de science politique met au premier plan la notion de déclassement comme clé de compréhension de Nuit debout, et une tendance de fond  : les difficultés d’insertion professionnelle de nombre de catégories de diplômés, phénomène au demeurant sectoriel à Nuit debout, les présents étant issus de secteurs d’emploi en crise, on comptait beaucoup de “créatifs culturels”, au recrutement concentré en Ile-de-France, ce qui rend compte des limites d’extension du mouvement et le type de “sociabilité” spécifique du rassemblement.

Analyse sociale des participants à Nuit debout

Sur la base d’une enquête sur le lieu même, les auteurs proposent une ‘“sociographie” des participants. Ils notent que les classes populaires sont peu représentées (on compte cependant des employés). Les classes supérieures et diverses catégories en voie de déclassement sont surreprésentées. On observe aussi la présence de quelques SDF. Le “déclassement” se présente ici sous forme d’un décalage entre le diplôme (obtenu ou visé) et la situation sur le marché du travail, décalage qui s’est amorcé dans les années 80, avec l’expansion du nombre d’accédants aux études supérieures [80% d’une génération au niveau bac], décalage qui s’est aggravé avec l’extension des périodes de récession et de crise (1993-2008).

À Nuit debout, bien que peu présent dans les débats, l’aspect sectoriel du phénomène de déclassement est particulièrement notable, il concerne plus spécialement les secteurs de la culture, des sciences humaines, des médias, un peu moins ceux de l’informatique et de l’associatif. Ce facteur peut éclairer la forme spécifique de la mobilisation, présumée “conviviale”, sur la base de sociabilités amicales et professionnelles, plutôt que par la grève ou la manifestation de masse.

Si on compare la composition de Nuit debout avec celle de la population française, on constate une surreprésentation des catégorie diplômées (2/3 de post-bac contre 1/3 pour l’ensemble de la population). Les cadres et fils de cadres sont surreprésentés. Il s’agit d’une population majoritairement issue de catégories sociales supérieures (avec faible représentation des cadres commerciaux). Les ouvriers, employés de commerce et de la fonction publique, sont peu présents. 

On note cependant la vulnérabilité sociale de cette population, avec des taux importants de diplômés chômeurs et de chômeurs diplômés. Contrairement à l’idée que l’on se fait parfois de la difficulté qu’ont les chômeurs à se mobiliser, on a affaire ici à des chômeurs enclins à se mobiliser.

Les fins de mois difficiles touchent 40% de l’échantillon, soit autant que dans la population française, pourtant beaucoup moins diplômée, surtout faute d’insertion professionnelle stable pour ces catégories. Malgré les diplômes et l’origine sociale, les “deboutistes” ne sont donc pas tous favorisés ou privilégiés. 

La grande pauvreté était aussi présente à Nuit debout, mais très minoritaire (7,5%)  : SDF, squatteurs, migrants et sans-papiers, plutôt attentifs à la commission “nomades” et au stand de Droit au Logement (DAL), une des organisations à l’initiative du mouvement. À noter que cette “grande pauvreté” était aussi présente aux États-Unis en 2011, lors du mouvement Occupy Wall street. 

Un phénomène de “déclassement” au sein des catégories sociales supérieures

Selon les auteurs, le mouvement Nuit debout est à considérer sous le prisme du déclassement, la propension à la contestation qui en découle ressort de la précarisation du marché du travail, qui touche non seulement les catégories populaires, mais aussi les cadres et diplômés de certains secteurs professionnels. Ce processus de précarisation et la contestation qu’elle suscite est commune aux pays au sein desquels la scolarisation se prolonge, dans un contexte de récession (Jaurès en faisait déjà état à la fin du XIXe siècle). La multiplication des diplômés par rapport aux débouchés crée un sentiment de frustration et d’injustice. La situation sociale de ces diplômés n’est pas conforme à leurs espérances, leurs diplômes sont dévalués. Les récessions de 1993 et 2008 n’ont eu qu’un effet accélérateur. 

Les auteurs établissent une distinction entre trois catégories de déclassés au sein du mouvement  : 

— Ceux qui font partie des professions intermédiaires du secteur public, de la santé et du travail social (dont animateurs, éducateurs, infirmiers, enseignants au collège). Ils sont largement syndiqués et militants, souvent leurs parents l’étaient aussi [continuation de Mai 68, Parti communiste, réseaux associatifs]. Ils étaient surtout présents à la commission “Éducation debout”. Cette catégorie était déjà bien présente dans les mouvements alter mondialistes. 

— La catégorie des diplômés chômeurs surreprésentée. L’enquête distingue entre ceux qui sont en reprise d’étude, ceux qui les ont interrompues, ceux qui en sortent juste et cherchent un premier emploi, ceux qui font des petits boulots, ceux qui aspirent aux arts ou au journalisme, et les immigrés à diplôme étranger. Cette catégorie est peu syndiquée, elle a peu manifesté contre la loi travail, elle participe beaucoup à des associations, comme à Nuit debout, avec présence souvent quotidienne, notamment à des “commissions”. Ils disposent d’une relative disponibilité, et d’une certaine proximité avec les questions politiques, du fait d’études et de diplômes presque tous en sciences humaines.

— La catégorie des “petites mains” du monde artistique et des medias (techniciens, assistants photographes, traducteurs, correcteurs, ouvreuses…). Ils sont en chômage intermittent, ils ont reçu une formation artistique ou en sciences humaines. Comme la catégorie précédente, ils sont non syndiqués, mais engagés dans le monde associatif. Ce sont des intermittents, des indépendants, et surtout salariés. Leur “déclassement” est de type sectoriel.

La dimension sectorielle de Nuit debout est flagrante si l’on prend en considération les appartenances des présents. La moitié est issue du monde de l’art, de l’enseignement notamment supérieur, puis des médias, de l’associatif et du numérique. Cette composition ressemble d’ailleurs à celle du contre sommet du G8 en 2001, en moins militant et moins international. 

On doit à cet égard considérer que ces secteurs sont en crise depuis deux décennies, face à des mutations de fond (réforme de statuts et de financement), et face à l’expansion scolaire qui, dans le contexte économique et social, crée les conditions d’une concurrence à l’université et pour l’emploi. Le vivier de mobilisation est d’autant plus important que ces secteurs dépendent surtout de fonds publics, qui se sont asséchés. Il en résulte un sentiment d’abandon à l’égard des représentants politiques de tout bord. Ces secteurs portent sur la place publique leurs luttes sectorielles et leurs réseaux militants.

On retrouve aussi à Nuit debout, une partie des milieux qui protestaient contre l’affront de la “Manif pour tous”, dont les valeurs se présentent comme radicalement opposées. Le besoin de mobilisation pourrait aussi, selon les auteurs, résulter des chocs politiques associés aux attentats de novembre 2015.

Si l’on s’intéresse maintenant aux milieux de recrutement on constate que le réseau des initiateurs du mouvement correspond pour bonne partie à celui des noyaux organisateurs de ces secteurs, même si le sens donné à la mobilisation n’était pas déterminé d’avance par ces noyaux. Plus généralement, Nuit debout constitue un lieu de sociabilité professionnelle entre personnes du même secteur, qui n’ont pas toujours l’occasion de se croiser. L’intérêt et l’amplification qui ont été accordés à cette mobilisation relève sans doute de mobiles directement professionnels, s’agissant de journalistes ou universitaires spécialistes des mouvements sociaux. Le sujet était en outre “à portée de métro’” amplifiant le succès médiatique. La “sociabilité” mise en scène pouvait flatter divers milieux, tous ceux qui rêvent de faire “faire de la politique autrement”, de manière festive, avec ouverture d’un large “marché aux idées”. Pour autant, Nuit debout n’a pas bénéficié de l’audience espérée dans l’ensemble de la population. La difficulté d’extension du mouvement aux classes populaires de même que son essoufflement ne paraissent pas résulter d’un défaut d’organisation, mais de la spécificité de sa composition sociale et de sa concentration sectorielle et géographique (Paris et l’Ile-de-France), principal lieu de recrutement des participants.

Pour conclure, on peut savoir gré aux auteurs d’avoir analysé le mouvement Nuit debout au prisme du “déclassement”, en tenant compte de ses spécificités sectorielles. Cette analyse, nécessairement partielle, n’épuise pas bien évidemment la question plus générale du bouleversement des situations et repères de classes dans une période de déconstitution historique des sociétés capitalistes.

Retour généralisé aux conditions de vie “à l’incertain” Une régression historique

1 novembre 2018

L’ouvrage de Camille Peugny Le déclassement (Grasset, 2009) date déjà d’une dizaine d’années. Il n’en présente pas moins des données intéressantes concernant les processus de déclassement social, en cours en France depuis le “tournant” des années 70, et ses possibles répercussions sur les processus d’organisation et les luttes des classes sociales.

L’auteur propose une définition du déclassement en fonction du rapport entre profession des parents et profession des enfants  : «  Est déclassé tout individu qui ne parvient pas à maintenir la position sociale de ses parents  ». Ce processus de déclassement, qui affecte les enfants de cadres et cadres supérieurs, s’inscrit dans la durée historique, marquant un “retournement de situation”, par rapport à la période précédente, dite des Trente Glorieuses. Au cours de cette période, se manifestait une tendance à la mobilité sociale ascendante pour un certain nombre d’enfants des classes populaires. Et jusque dans les années 80, les cas d’ascension sociale étaient encore nombreux [1].

Pendant la période de reconstruction d’après-guerre en effet, il avait fallu reconstruire, il y avait nécessité forte de main d’œuvre qualifiée. Dans ce contexte, l’école semblait à même de contribuer à la formation de cette main d’œuvre, conduisant à réduire la barrière entre l’origine sociale des individus et la possibilité d’ascension sociale. La “société méritocratique” se développe alors, la réussite comme l’échec s’individualisent et ne paraissent plus liés à un «  destin de classe”. Le niveau d’éducation général s’élève, le marché de l’emploi absorbe sans peine les diplômés. Jusque dans les années 60, cet essor des catégories employés et professions intermédiaires, se traduit par l’émergence d’une vaste “classe moyenne”, qui atténue le clivage entre la classe ouvrière et les classes supérieures. L’auteur parle d’une “moyennisation de la société”, d’une relative uniformisation des pratiques et des modes de vie. Bien que la base et les rapports sociaux ne se soient pas modifiés, les analyses sociales de type marxiste ne paraissent plus dès lors adaptées pour rendre compte de la structuration de la société.

La première crise de l’après-guerre vient rompre cette “moyennisation heureuse”. Un hiatus commence à se manifester entre “origine sociale” niveau d’éducation, diplômes, et possibilité de se faire une place sur la marché du travail. L’élévation sensible du niveau d’éducation s’accompagne d’une dégradation des perspectives sociales. Les enfants, même plus diplômés que leurs parents, n’ont plus de débouchés, et se retrouvent à des postes d’exécutants. Dans la France des années 2000 déjà, un fils de cadre sur quatre, et une fille sur trois, occupent une position professionnelle inférieure à celle de leur père. La fréquence de telles trajectoires ne cesse d’augmenter. En contrepoint, “l’ascenseur social” pour les enfants d’ouvriers et d’employés s’est mis “en panne”. Les perspectives de promotion sociale vers le salariat d’encadrement se referment. 

Le phénomène de déclassement et ses effets sur les attitudes politiques

Les processus de “déclassement” sont à mettre en relation avec la situation économique des années 1970. Celle-ci se présente en effet comme première grande crise depuis la guerre, et premier symptôme annonçant l’entrée du capitalisme dans une phase de crise plus générale.

Dans ce contexte historique, les trajectoires de “déclassement” ne sont pas sans répercussions pour les personnes qui y sont confrontées. Alors que dans la situation d’après-guerre, la mobilité sociale ascendante s’était accrue, on assiste au phénomène inverse, une mobilité sociale “descendante”. Les générations nées depuis les années 1960 plus diplômées que leurs aînés, ont des perspectives de stabilité et de mobilité sociale dégradées, avec des attentes plus grandes, faisant naître pour beaucoup un état de “souffrance”. Selon l’auteur, cet état est susceptible, au plan collectif, d’affecter la cohésion sociale, dans la mesure où la quantité de personnes “souffrantes” augmente. L’ouverture large de l’enseignement secondaire et supérieur et les attentes qu’il a suscitée (en contradiction avec l’état du marché de l’emploi), rendent en outre plus sensibles les effets du “déclassement”. À une «  forte aspiration sociale à la réussite, une participation honorable à la compétition scolaire  » s’oppose «  l’absence de mobilité sociale  ».

L’expérience est douloureuse, dévalorisante, elle suscite chez les individus un sentiment de frustration  : «  Les effets du sentiment de frustration sur les déclassés sont visibles dans le domaine politique  : il modèle des attitudes, des représentations, des comportements politiques  ». Au plan collectif, pour une partie des “déclassés”, un sentiment fort se fait jour  : celui d’appartenir à une génération sacrifiée. Ce sentiment influe sur les attitudes politiques. La perception d’une injustice peut déboucher sur un discours violent à l’encontre du système scolaire, accusé d’être totalement inadapté aux besoins réels de la société, mais aussi à l’encontre du système social, estimé in capable de donner à chacun “la place qu’il mérite”.

Le processus de déclassement contribue aussi à rendre les groupes sociaux plus disparates. Les déclassés alimentent des groupes sociaux dont ils ne faisaient pas partie de par leurs origines sociales. Dans le groupe ouvriers et employés, il y a des fils de cadres. Le vote de classe perd de sa signification, il n’est plus le meilleur indicateur des attitudes et opinions politiques des différentes classes et groupes sociaux. Aux votes de type “structurel” se substituent des votes “conjoncturels”, avec des “électeurs conjoncturels”. Selon l’auteur depuis les années 2000, le clivage droite/gauche associé à des enjeux de classe, a perdu de sa signification. D’un axe socio-économique, on serait passé à l’expression d’un clivage de l’espace social «  ouvert/fermé  ». 

Pour une partie de ceux qui sont dans la situation de “déclassés”, un comportement spécifique se ferait jour. Il en dégage quelques traits  : hostilité au libéralisme économique, en même temps que faible degré de préoccupation sociale, conscience aigue de la précarité de leur situation professionnelle  ; attente d’une certaine protection de la part de l’État et d’un contrôle de l’activité économique. En même temps, peu d’attachement à la fonction redistributive de l’État, s’accompagnant d’une critique de ceux qui en bénéficient, estimés responsables de leur situation. Ce discours contradictoire révélerait un mécanisme capable de rendre acceptable le sens de leur trajectoire “descendante”. La défiance à l’égard de la politique, qui constitue selon l’auteur un levier important du FN, n’aurait cependant pas spécialement d’attrait pour ces “déclassés”.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. L’auteur prend en considération deux générations d’hommes âgés de 40 ans  : ceux nés entre 1944 et 1948, et ceux nés entre 1964 et 1968. Pour la première génération, la chance d’avoir une situation professionnelle supérieure à celle des parents, le rapport était de 2,4, pour la seconde génération de 1,4.

I – Le bouleversement des conditions économiques et sociales

1 novembre 2018

On ne développera pas dans ce numéro une analyse d’ensemble des bouleversements des conditions économiques et sociales survenues depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. On en propose seulement deux aspects  : l’un concerne la déstabilisation de la situation économique depuis les années 70 et les sentiments d’insécurité qui en ont résulté, l’autre, l’ébranlement des conditions d’existence et les phénomènes de déclassement qui ont affecté nombre de catégories sociales.

Retour généralisé aux conditions de vie “à l’incertain”

Une régression historique

Robert Castel a publié en 2003 L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé  ? (éditions du Seuil). Ce livre pose la question de “l’insécurité”, sociale et civique, dans une perspective historique. Bien que l’ouvrage date d’une quinzaine d’années, il met au jour des tendances, qui, depuis, se sont largement développées.

Robert Castel constate que le sentiment généralisé d’insécurité qui se développe depuis plusieurs décennies et tend à s’amplifier, prend appui sur différentes sources d’inquiétude et menaces dont la population ne se sent pas protégée, en France comme dans la plupart des pays d’Europe occidentale. 

Ce sentiment d’insécurité peut sembler paradoxal à notre époque, dans le cadre de sociétés modernes préservées des périls vitaux les plus graves, si on les compare à ceux qui affectent la majorité des populations du monde. Si l’on se tourne vers l’histoire passée, on constate que les hommes ont été soumis à des situations d’insécurité et violence quasi continuelles, bien plus considérables qu’aujourd’hui.

Ainsi, selon Robert Castel, «  le sentiment d’insécurité n’équivaut pas à une absence de protection  ». «  Le sentiment d’insécurité est une construction historique  ». Il existerait, au cours de la période récente, un décalage entre les perceptions développées au cours de phases contrastées de l’histoire, le sentiment qu’on a bénéficié de protections, mais que s’il en existe encore, celles-ci ont été fragilisées, qu’on craint de ne plus être assuré de rien à l’avenir.

Dans d’autres conditions historiques, une grande partie de la population pouvait se trouver satisfaite d’avoir la sécurité de trouver à manger, «  le risque de la famine a été longtemps un risque réel  ». Il n’a pas totalement disparu, même si dans des pays semblables à la France ce risque a été amoindri. (À noter cependant que la peur de manger certains produits réputés cancérigènes a pu remplacer la peur de ne pas avoir à manger, surtout pour certaines catégories sociales, parmi les moins soumises à la peur de manquer.) 

L’auteur distingue dans la situation contemporaine trois principaux facteurs d’insécurisation, qui peuvent s’amalgamer «  pour entretenir cette sorte d’inflation du souci sécuritaire  »  : – l’insécurité civile – l’insécurité sociale – les «  nouveaux risques  », tels que les catastrophes nucléaires, le changement climatique, la chimie nutritionnelle, etc.

L’insécurité civile

L’insécurité civile concerne les menaces qui portent sur l’intégrité des biens et des personnes, affirmation des droits inaliénables de l’individu, tels qu’ils sont mis en cause par toute forme de violence, vols, délinquance, criminalité… L’État est chargé de combattre ce type d’insécurité avec la police et la justice. La protection de l’individu et de ses biens va de pair avec le droit de propriété, y compris la propriété de soi-même. Ce droit figure dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

«  Le premier support, surtout pour l’individu moderne, a été la propriété privée. C’est la raison pour laquelle il y a eu valorisation de la propriété, et donc une sorte de priorité donnée à sa sauvegarde.  »

Ce n’est pas la garantie de cette “sécurité civile” en tant que telle qui est à rejeter. On ne peut pas vivre en société «  si l’on vit sous la menace permanente de l’agression, du vol, du viol, de la violence physique ou de toute autre violence  ». L’application du principe peut cependant se révéler difficile. Au XVIIe siècle, Thomas Hobbes posait la nécessité d’assurer la sécurité des biens et des personnes pour éviter «  la guerre de tous contre tous  » dans un monde régi par les intérêts particuliers. Mais la réalisation par l’État d’une sécurité totale se heurte à son tour aux libertés de l’individu, problème «  présent dans toute société démocratique  ». 

“L’insécurité sociale”

L’insécurité sociale est de nature différente, vivre chaque jour “à l’incertain”, «  être à la merci du moindre aléa de l’existence  », par la maladie, un accident, le chômage, sans aucune assise sociale ou “réserve” permettant d’y faire face, de pouvoir envisager les moyens de vivre à l’avenir. «  En ce sens, on peut dire que l’insécurité sociale a été une donnée permanente de l’existence de cette partie la plus nombreuse de la population que l’on appelait autrefois le peuple  », en particulier dans le prolétariat du XIXe siècle, et sans doute bien au-delà.

La lutte contre l’insécurité sociale relève d’une autre fonction de l’État, que l’on a rapporté à partir du XXe siècle à “l’État providence” ou “État social”, plus particulièrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce type d’État se propose de réduire les risques sociaux  : assurances sociales contre la maladie, le chômage, la vieillesse «  ce risque dramatique qu’était pour le travailleur devenu vieux de ne plus pouvoir travailler alors qu’il ne disposait pas d’autres ressources  ». Le droit et la possibilité de bénéficier d’une pension de retraite ont constitué un moyen de lutte contre l’insécurité sociale, contre «  la peur, si répandue autrefois parmi le peuple, de mourir à l’hospice dans la misère  ».

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des phases historiques contrastées se sont succédé. Jusque dans les années 1960-1970, une grande part de la population a ainsi été “couverte” contre les principaux risques sociaux, «  la sécurité sociale au sens fort du mot a remplacé l’insécurité sociale pour la plupart des citoyens  ».

Robert Castel insiste sur le fait que cette “société assurancielle” n’a pas pour autant signifié société d’égalité. Elle n’a pas supprimé les grandes inégalités et disparités sociales, mais a permis de vivre dans «  une société de protection  », concernant, à quelques exceptions près, l’ensemble des citoyens. Jusqu’à la crise du milieu des années 1970, cette protection a prévalu, mais l’auteur estime que l’on peut maintenant parler d’une «  remontée de l’insécurité sociale  », un nombre croissant de gens perdent «  la sécurité qui leur donnait une assurance sur la vie, ou ne parviennent pas à l’acquérir  ». La menace constante de ne plus être certain pouvoir «  vivre de son travail  » accentue cette insécurité.

Cette nouvelle insécurité sociale en effet a commencé à concerner des gens qui travaillaient, mais aussi des gens qui ne travaillaient pas, en raison du chômage de masse et de la précarisation des situations de travail. Un chômeur de longue durée perd ses droits essentiellement rattachés à sa condition de travailleur. L’insécurité sociale au regard de l’activité professionnelle touche aussi les jeunes en quête d’emploi. Cette “galère” correspond à la version moderne de «  la vie au jour le jour  » dont abondent les récits populaires au XIXe siècle. Subsister «  de petits boulots, d’un peu d’aides sociales, d’un peu d’aides familiales – lorsqu’il y en a – et aussi parfois vivre d’un peu de délinquance  ».

L’insécurité sociale commence ainsi à toucher des gens en activité  : travailleurs pauvres, travailleurs qui ne parviennent pas à assurer les conditions d’une vie décente, travail intermittent, à temps partiel, etc, situation qui touche davantage les femmes.

L’affaiblissement des protections sociales est un aspect du phénomène de l’insécurité sociale, mais il ressort aussi des conditions générales de la vie économique. Il a une dimension sociale collective, et non pas seulement individuelle. Des groupes sociaux entiers «  décrochent  », plus spécialement les ouvriers et employés qui avaient été bien intégrés dans la société industrielle, lors des trois décennies de l’après-guerre, et dont l’avenir est maintenant compromis. 

Une première modernisation de la société française – planification, développement économique – s’était imposée après la Seconde Guerre mondiale, profitant aux catégories salariées. Des groupes sociaux, tels que petits commerçants, petits paysans, artisans, en avaient cependant été exclus. Confrontés à ce phénomène de «  dépossession sociale  », un ressentiment collectif s’était alors politiquement manifesté par le poujadisme. Dans la conjoncture de 2003, l’auteur interprète pour partie le lepénisme comme variante actualisée de ce poujadisme, en relation avec une deuxième phase de modernisation de la société française, l’européanisation, la mondialisation. Ce sont maintenant les catégories qui constituaient au sens large la classe ouvrière qui se perçoivent de la même façon “dépossédées”. Dans ce contexte, un ressentiment collectif plus général se développe, Robert Castel estime que le “racisme” peut pour partie, relever de ce sentiment.

Insécurité civile et insécurité sociale, quoique différentes, peuvent se conjuguer, si l’on considère par exemple «  le problème des banlieues  », «  des quartiers sensibles  », où peuvent coexister ces deux types d’insécurité. En règle générale en effet, les taux de délinquance (insécurité civile) y sont plus élevés, les taux de chômage aussi, de même qu’un habitat souvent dégradé, des discriminations. Mais l’État ne peut combattre avec les mêmes moyens l’insécurité civile, la délinquance et l’insécurité sociale, le chômage. Ce que l’auteur pourrait dénoncer dans les politiques des gouvernements  :

«  Ce n’est pas tant de lutter contre l’insécurité civile, à condition de garder les règles de l’État de droit, mais c’est de faire, consciemment ou inconsciemment, comme si cette lutte contre la délinquance, la recherche de la tolérance zéro, équivalait à une lutte pour l’insécurité en général  ». 

Les «  nouveaux risques  »

De “nouveaux risques” et le développement de “nouveaux” sentiments d’insécurité sont apparus au tournant du siècle, liés au développement de technologies censées menacer l’homme et la nature. Par exemple, les méfaits de l’agriculture intensive, le réchauffement climatique, les catastrophes nucléaires, etc. Ces “nouveaux risques”, se surajoutant aux précédents, aboutissent à une «  vision catastrophique de l’avenir de l’humanité  », «  assiégée  » de toute part par toutes sortes de dangers.

«  Nous sommes sur cette planète  », dit Ulrich Beck, «  comme sur un siège éjectable  ». L’avenir doit maintenant se lire «  sous le signe de la menace et du danger  », comme si nous étions réduits à l’impuissance et par là même impossibles à protéger. Il n’est pas certain que la perception de ces “nouveaux risques” affecte de façon principale les mêmes catégories sociales.

Il faut pourtant, dit Robert Castel, «  comprendre qu’on ne peut pas contrôler tous les dangers pour une raison simple qui est que la vie –  qu’il s’agisse de la vie individuelle ou de la vie sociale  – comporte toujours de l’imprévisible, et qu’aucune société ne peut se donner comme programme de sécuriser totalement l’existence humaine  ». N’adhérant pas à ce rêve d’une sécurisation totale, il ne rejette pas pour autant la volonté d’assurer à la population les protections civiles et sociales nécessaires, protection que les individus ne peuvent assurer par eux-mêmes, du seul fait que ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, sont vulnérables, étant en concurrence et mus par des intérêts particuliers. La «  compétition de tous contre tous […] ne constitue pas une société  ». Si cette compétition prédomine, on n’est plus vraiment “en société”, mais, en “état de nature”. L’état de nature comme chez Hobbes et le Rousseau du Contrat social, est sans droit et sans loi, il ressemble à une jungle. Robert Castel défend pour sa part l’État de droit (et un minimum “d’État social”), seul garde-fou contre les violences quotidiennes qui défont le lien social. C’est cela, selon lui, être protégé. (À noter que de nouvelles menaces se sont depuis développées, en relation avec le contexte international).

La propriété protège jusqu’à un certain point contre l’insécurité sociale, c’est une protection relative. Au début de l’industrialisation, et aujourd’hui encore dans certaines régions du monde, les prolétaires en proie aux lois du marché, étaient sans aucune protection, dans un état d’insécurité sociale totale. L’établissement de protections et droits sociaux, rattachés à la condition salariale, avait permis de sortir de cette situation, créant «  le socle nécessaire de la citoyenneté sociale et l’arme de la lutte contre l’insécurité sociale  ».

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes … et de s’en sortir  !

1 novembre 2018

À la fin des années 60, mon père et ma mère et leurs cinq enfants ont quitté les rivages d’une petite ville touristique pour se retrouver dans une énorme métropole ouvrière – les pieds dans le sable le matin, au pied des usines le soir. L’appel du boulot a été plus fort que celui du large. Forcément.

Je suis né dans cette métropole ouvrière, sixième et dernier de la fratrie. J’ai grandi dans cet environnement dans lequel on pouvait toujours trouver du travail dans l’usine située juste en face de celle qui vous avait viré la veille. J’ai été scolarisé avec des enfants dont seul le nom traduisait les origines (Italie, Portugal, Pologne, Maghreb) et tous assurément issus des milieux populaires. J’ai moi-même longtemps cru être fils d’ouvrier. 

Avec le recul j’ai pu constater que mon père avait pu, avec un seul salaire, assurer l’entretien d’une famille de six enfants dans une maison assez grande, posséder une voiture “familiale” pour nous emmener l’été vers la mer que nous avions quittée. Pour l’essentiel, nous n’avons jamais manqué de rien – même s’il fallait parfois revêtir les vêtements des grands frères ou manger le dimanche les bouchées à la reine confectionnées avec le reste des abats de la semaine. 

Touche-à-tout dans le domaine du bâtiment, mon père avait fini par monter et gérer une petite SARL avec deux de ses collègues. C’était bien un ouvrier. Mais socialement et économiquement il se rattachait désormais davantage à la petite bourgeoisie qu’au prolétariat. Qu’importe  ! Dans son esprit et à la maison, c’est bien les valeurs ouvrières qui prévalaient  : patience, persévérance, courage, vertus du travail, critique des patrons, haine de la fainéantise et de l’oisiveté. Mais aussi moralité, honnêteté, respect de la patrie et de la république.

Un bain politique…

«  J’ai eu six enfants, et j’en ferai six communistes  !  » avait-il dit un jour lors de l’une de ses envolées politiques ponctuant le repas dominical. Et, effectivement, tout dans notre environnement familial devait contribuer à ce noble dessein. En voici la liste  : culte des valeurs ouvrières, haine du patron, des bourgeois et plus généralement des gens “qui ont de l’argent”, abonnement à l’Humanité et à Pif gadget[1], buste de Lénine sur le buffet, disques de Jean Ferrat, des chœurs de l’Armée Rouge et des Quilapayun [2], présence dans la bibliothèque de la collection complète des Rougon-Macquart de Zola, reprise de la petite chanson se moquant du programme commun (mettant en scène «  Marchais, Mitt’rand et le p’tit Fabre [3]  » sur l’air de «  l’Empereur, sa femme et le p’tit prince  »), accueil dans notre maison d’un repas du comité de rapprochement France-RDA, passage en revue de tous (j’ai bien dit  : tous) les spectacles de danseuses folkloriques des pays de l’Est venues égayer les fêtes de Liberté et d’AvantGarde[4], écoute religieuse des émissions politiques de Georges Marchais ou du secrétaire général de la CGT, etc. Bref, tout ce qui peut expliquer qu’un petit garçon de 9 ans puisse chanter à tue-tête dans la cours de l’école un refrain se demandant «  À quoi peut bien servir en notre temps / Un jeune Républicain Indépendant  » [5], sans en comprendre un traître mot. J’ai appris bien plus tard que la crèche que nous prenions soin de mettre en place tous les ans à Noël n’a pas sa place dans la liste des «  attributs  » communistes que je viens de vous dresser…

… duquel il fallait sortir

C’est dans ce contexte que la politique est venue à moi. C’était donc à mon tour d’aller vers elle  ! En effet, être baigné dans un tel environnement (très marqué PCF) n’était pas forcément l’idéal pour y parvenir. Est-ce qu’on fait de la politique parce qu’on a vu Higelin à la fête de l’Huma  ? Ou parce qu’on s’est noté deux-trois répliques de Marchais (ou de Herzog [6], ou de Hue) entendues à la télé  ? Il m’a bien fallu admettre que non.

Admettre aussi que mon environnement politique familial m’avait plutôt enferré dans une sorte de “posture communiste”, de “catéchisme” dans lequel celui qui a raison est systématiquement celui qui est bien “encarté”, au PCF ou à la CGT en l’occurrence. Alors bien évidemment qu’il ne faut pas tout renier. J’ai au moins grandi dans la conscience que le sort des classes populaires était indigne et qu’il est légitime de vouloir changer les choses, et surtout que «  quelque chose ne tournait pas bien rond  » dans la société.

Une rencontre décisive

La vie est faite de rencontres qui peuvent changer les choses et c’est précisément l’une d’entre elles qui m’a fait ré-entrer, en quelque sorte, en politique. Elle s’est faite autour d’un atelier théâtre. On nous proposait de réfléchir au contexte politique et historique dans lequel la pièce que nous devions jouer avait été écrite. La démarche était pour le moins nouvelle pour moi  : réfléchir, étudier et analyser le contexte pour mieux comprendre ce qu’on allait jouer, comment on allait le jouer, pourquoi la pièce avait été écrite de cette façon.

Très vite ce type de travail de réflexion est sorti du seul cadre théâtral. Il est vrai que chercher à “refaire le monde” m’intéressait davantage que de savoir comment jouer un personnage de Brecht  ! En marge de ces groupes de travail, les discussions politiques allaient bon train –  nous étions alors en pleine campagne de la présidentielle de 1981. Lors de l’une de ces discussions, un hurluberlu (comment pouvais-je le qualifier autrement au moment des faits  !) m’a annoncé que l’élection éventuelle de Mitterrand ne changerait rien au sort de la France ou à celui des ouvriers. Dans le contexte d’espoir que suscitait la perspective de voir un socialiste à la tête de l’État, un tel propos ne pouvait que me sidérer. «  C’est un gauchiste  !  », avait dit Thérèse du groupe théâtre… Peut-être. 

Mais n’empêche  ! Le propos s’appuyait (d’après son auteur) sur une analyse de la situation générale qui concluait invariablement que le résultat de cette élection ne changerait rien fondamentalement.

Je n’ai pas attendu de savoir si mon hurluberlu avait raison – qui pourrait en douter aujourd’hui  ? – pour vouloir creuser d’autres questions  : comment arriver à une telle conclusion, comment savoir, comment anticiper, comment prévoir, que faut-il souhaiter de mieux pour la société, comment s’en donner les moyens. Pour résumer, comment faire de la politique vraiment  ? “Comment  ?” Puisque j’ai toujours eu l’impression d’avoir la réponse au “pourquoi  ?” Simplement «  parce que quelque chose ne tourne pas rond  » dans la société. C’est un bon début. 

Une jeunesse arrogante

Mais les débuts sont souvent chaotiques. Cette rencontre décisive m’a amené vers une activité de réflexion militante clairement communiste. La découverte de textes d’auteurs comme Marx ou ceux issus d’analyses plus contemporaines comme celles de Germinal – véritables “révélations” [7] pour moi – a eu un double effet. D’abord positif, celui de nourrir ma curiosité. Mais aussi catastrophique, celui d’accroître mon empressement teinté d’arrogance. Je me revois prompt à prêcher la bonne parole en brandissant des ouvrages (dont j’avais à peine compris le titre) au nez de camarades bien plus âgés et expérimentés que moi en politique, mais qui étaient restés dans le giron du PCF… Ça m’est passé très vite heureusement. Il est parfaitement inutile de passer d’un “catéchisme” à un autre en croyant détenir une vérité. Rien n’est simple dès qu’il s’agit de changer vraiment les choses. Et c’est pourtant bien ce qu’il faut essayer de faire, avec humilité. Pas à pas. En sachant que rien ne se fera tout seul et que, malgré nos efforts, il faudra s’armer de patience.

J’ai alors compris que les personnes que je côtoyais autour de la publication Germinal me permettaient de faire de la politique autrement. À savoir constater d’abord et avant tout que les choses sont complexes, en matière historique, sociale ou politique. Qu’elles exigent méthode et travail pour leur compréhension. Qu’un travail de militant uniquement tourné vers les revendications immédiates ne peut suffire. Que les phénomènes du monde sont connaissables à condition d’en analyser les conditions et les causes. Que cette connaissance doit être diffusée dans les classes populaires pour que chacun comprenne que le sort fait au peuple n’est pas une fatalité. Sans comprendre cela, difficile d’avoir une action militante efficace ou de ne pas tomber dans la désillusion quand la période devient moins propice au militantisme politique.

Une illusion perdue

Est-ce ce qui est arrivé à mon père  ? Je ne sais pas. Mais je sais qu’à la fin de sa vie il ne voulait plus parler de politique ou même en entendre parler. «  Ce n’est pas pour nous. Ce n’est pas nous qui décidons. Ça nous passe au-dessus. Ça nous dépasse.  » En l’espace de 30 ans le militant communiste qu’il était ne croyait même plus en la possibilité d’avoir une prise quelconque sur les choses.

C’est bien compréhensible. Combien avant lui sont morts désespérés de ne pas avoir vu les choses changer, au point de douter de leurs convictions  ? Combien avant lui ont pu regretter que les changements de périodes (et a fortiori d’époques) ne se mesurent pas à l’échelle de leur propre vie  ? Combien, avec lui, ont connu le déclin effarant des organisations de représentation de la classe ouvrière et la non moins effarante propagande qui vise à décrédibiliser la perspective communiste  ?

Un peuple aux oubliettes  ?

De nos jours on pourrait conclure comme le faisait mon père à la fin de sa vie que la politique «  nous passe au-dessus  ». Que le peuple «  ne décide pas  ». Le constat n’est pas faux. D’autres vont même plus loin que ce triste constat et semblent s’en réjouir en avançant l’idée que le peuple n’est pas capable de décider ou qu’il fait les mauvais choix les rares fois où on le sollicite [8]. Le peuple «  qui vote mal  » serait ainsi responsable de tout  : Hitler en 1933, et aujourd’hui Trump, le Brexit, Marine Le Pen, la montée du “populisme” en Europe, le racisme, etc. Bientôt on reprochera au peuple de manger de la viande et de se déplacer en voiture au lieu de préserver la vie animale et de faire du vélo. Comme les aristocrates qui moquaient les “gueux” sous l’Ancien Régime, les classes dirigeantes et moyennes actuelles semblent vouloir cacher ces nouveaux “gueux”, ce peuple – particulièrement ses couches les plus populaires – qui leur fait honte.

Une conviction.

Pourtant, si je fais de la politique c’est parce je ne suis pas d’accord avec ce constat et que j’ai la conviction que c’est précisément à ces “gueux” qu’il faut redonner de la visibilité et de la crédibilité historiques. Que c’est bien pour le peuple et par le peuple que la société doit changer, dans l’intérêt de l’ensemble de la société.

Si je fais de la politique autrement, c’est parce que Germinal, mes camarades et toutes les activités qui gravitent autour de ce journal – publications d’analyses, atelier d’écriture, conférences – m’aident depuis plus de 25 ans à essayer de comprendre comment on peut s’y prendre. Comment, dans l’histoire, des changements durables ou non ont pu s’opérer dans le sens d’une amélioration du sort des classes populaires et si ces expériences peuvent nourrir nos espoirs d’aujourd’hui. Mais aussi, malheureusement, à savoir analyser les périodes de nets reculs de ces espoirs populaires (période dans laquelle nous sommes aujourd’hui) et qui pourrait bien nous conduire à préparer des «  replis en ordre serré  » pour mieux repartir de l’avant. 

Cette aide m’est précieuse. Et même si je continue à faire le constat, comme à mes tout débuts, que «  quelque chose ne tourne pas bien rond  » dans la société, je crois commencer à comprendre pourquoi.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Hebdomadaire pour enfants mettant notamment en scène Pif le chien, création de José Cabrero Arnal (1909-1982), apparu pour la première fois en 1948 dans l’Humanité. Réfugié espagnol et ancien de Mathausen.
  2. 2. Groupe musical chilien opposé à Pinochet, exilé après 1973.
  3. 3. Robert Fabre, président du mouvement des radicaux de gauche, l’un des signataires du programme commun de l’Union de la gauche avec Georges Marchais et François Mitterrand.
  4. 4. Liberté, journal lié au PCF du Nord et fondé à la libération. Avant-garde, journal du Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF).
  5. 5. Tiré de «  un jeune  », chanson de Jean Ferrat se moquant du parti des républicains indépendants de Giscard.
  6. 6. Philippe Herzog, tête de liste du PCF aux élections européennes de 1989.
  7. 7. “Révélation” non pas au sens religieux du terme mais au sens de  : «  ce qui apparaît brusquement comme une connaissance nouvelle, un principe d’explication.  » 
  8. 8. Outre les nombreux cas de désaveux de consultations référendaires (sur l’Europe, Notre-Dame-des-Landes, bientôt celle du Brexit  ?), certains, comme Aymeric Caron, journaliste, auteur et créateur du Rassemblement des écologistes pour le vivant (REV), proposent un «  permis de vote  » (à l’instar du permis de conduire) qui permettrait de vérifier les connaissances du votant au moment du vote par un petit QCM. Dans un autre registre assez proche, voilà ce qu’on pouvait lire dans Télérama à la suite de la décision du président Macron d’abandonner le projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes  : «  les opposants ont su élargir la résistance, mettre en avant une expertise citoyenne capable de convaincre à la fois le gouvernement et une majorité de Français. […] La montée des périls environnementaux remue les sociétés. Elle n’affaiblit pas la démocratie, et la rend plus riche, plus complexe, contraignant la majorité à écouter les minorités qui ne se satisfont pas d’un simple devoir électoral.  » Autrement dit, une démocratie «  riche et complexe  » serait celle qui «  contraint la majorité  » à se plier à “l’expertise” des minorités. Minorité savante contre majorité présumée ignorante.

Le phénomène « gilets jaunes » dans son contexte. La dissolution des repères historiques et politiques des classes populaires depuis un demi siècle

1 novembre 2018

Pour saisir la signification socio-politique du phénomène “gilets jaunes”, il est nécessaire de situer cette mobilisation dans une perspective historique, plus spécialement au regard de la structuration (ou déstructuration) de l’ensemble de la société politique et des mouvements populaires.

Si l’on considère les mouvements populaires dans la durée historique en France, on constate que depuis la Révolution française et les révolutions du XIXe siècle, ce mouvement s’était constitué en fonction de repères et d’une orientation historique générale, qui depuis une cinquantaine d’années, semblent s’être évanouis, ou avoir été activement déconstitués.

Quels étaient ces orientations, ces repères  ? En schématisant, on pourrait dire qu’ils reposaient sur le postulat d’une histoire orientée vers le progrès, en dépit des vicissitudes et inévitables reflux de luttes sociales de longue durée. Ce progrès se posait comme bénéfique tant pour les classes populaires que pour la société dans son ensemble. En fonction de cette orientation historique, il ne se concevait pas de façon utopique comme susceptible de prévaloir au sein du capitalisme lui-même, mais sur la base de la résolution des contradictions internes de ce régime économique, seule à même de mettre fin à son fonctionnement anarchique, à ses effets destructeurs, sur la société en général, sur les classes laborieuses en particulier. Une finalité historique se trouvait posée  : l’instauration d’un autre régime économique, se constituant sur un nouveau fondement économique, un mode socialiste (vraiment social) de production et d’échange.

La réalisation d’un telle transformation se concevait comme achèvement d’une lutte historique de longue durée entre classes aux intérêts historiques antagoniques  :

 

— entre celles qui, principales productrices des richesses sociales, subissaient de plein fouet les effets des antagonismes du régime capitaliste  : le prolétariat orientant et entraînant d’autres catégories populaires,

— et, celles qui en tiraient peu ou prou avantage lors des périodes fastes  : la classe bourgeoise, grande ou moyenne, en ses diverses fractions.

 

Selon la formulation marxiste, dans le cours de cette transformation générale, le “rôle historique” du prolétariat [classe la plus continûment soumise aux effets ravageurs du capitalisme] se fondait sur une analyse des contradictions économiques fondamentales que recèle ce régime de production. La classe ouvrière (à comprendre au sens large), en vertu de la place qu’elle occupait au sein des rapports sociaux, se révélait seule capable de jouer un rôle d’orientation générale pour la réalisation, jusqu’à son terme, d’une finalité d’ordre historique  : mettre effectivement fin au régime capitaliste, instaurer le socialisme, ceci, non pas pour son seul bien propre, mais pour celui de toute la société. 

LA DISSOLUTION DES REPÈRES DE CLASSES [1]

Bien évidemment, les différents courants et catégories de population, y compris au sein de la classe ouvrière, ne partageaient pas tous, avec opiniâtreté, la visée d’un tel objectif. Les perspectives générales de la lutte ne s’en posaient pas moins en toute visibilité face à l’ensemble de la société. Et, depuis plus d’un siècle, la classe ouvrière avait conquis plein droit de cité dans la sphère politique.

En dépit de l’adversité, de reculs, flottements périodiques, de telles perspectives et repères se sont maintenus jusque dans les années 60 du siècle dernier, dans le cadre de la formation historique de la France. Certes des courants politiques contraires se sont manifestés dans le même temps dans l’ensemble de la société. Ces courants pouvaient exposer les intérêts et visées particulières de catégories sociales, dites “moyennes” (petite et moyenne bourgeoisie, ancienne et “nouvelle”). Séparés d’une orientation historique générale, de tels intérêts ne peuvent cependant exposer que des objectifs catégoriels immédiats en concurrence  : conserver, ou reconquérir la place qui la classe bourgeoise avait pu leur accorder pour préserver son régime économique. Pendant longtemps ces courants se sont positionnés, ou ont feint de se positionner, sur le terrain du socialisme, de la classe ouvrière, du moins tant que celle-ci disposait encore d’une position semi-hégémonique.

L’effacement de la position centrale de la classe ouvrière et des perspectives qu’elle offrait à toute la société, ont conduit à effacer ou disloquer les repères historiques du mouvement social dans son ensemble. Pour autant, les classes et courants qui expriment les attentes de catégories “intermédiaires” (entre bourgeoisie et prolétariat), ne peuvent parvenir à exercer un rôle dirigeant sur la scène politique, et viser à terme le bien de toute la société.

Les événements de Mai 68, survenus au cours d’une période au cours de laquelle se sont manifestés les prodromes d’une nouvelle grande crise du régime capitaliste, de troubles internationaux, économiques, financiers et monétaires, marquèrent à cet égard un “tournant” quant à l’orientation générale du mouvement social. Si le “moment 68” a pu être considéré comme “révolutionnaire”, notamment par un certain nombre de catégories petites bourgeoises “nouvelles”, on doit s’interroger sur la signification sociale effective de ce “moment” dans l’histoire, sur son “caractère de classe”, pour partie double, sur le sens de la succession d’événements et de tendances à la régression économique, politique, sociale, idéologique, qui sont survenues depuis.

Peut-on parler de révolution au sens plein du terme à propos de 1968, si l’on tient compte du contexte et du contenu des revendications  ? Ce mouvement a-t-il mis fin au régime capitaliste, aux désordres périodiques qu’il porte en lui (à l’échelle mondiale)  ? Non. A-t-il été suivi, ceci à l’échelle du monde, d’une amélioration de la situation, économique, politique, pour la société dans son ensemble, pour les classes populaires en particulier  ? Non. S’est-il ouvert sur des perspectives claires pour l’avenir  ? A-t-il permis la construction de repères pour comprendre les données de la situation, orienter la pratique politique, «  savoir où on en est  » «  où on va  », ce qu’il est possible d’envisager pour l’avenir  ? Non.

Si l’on mène l’enquête [2] auprès de citoyens ordinaires (pour la plupart non militants ou idéologues), il ne semble pas que le “moment 68” se présente comme véritablement révolutionnaire. On constate que même parmi ceux qui, estimaient que ses effets devaient s’être révélés bénéfiques, l’insistance est plutôt portée sur l’aggravation de la situation économique et politique à partir des années 70-80  : fermetures d’entreprises, licenciements, chômage, perte de possibilités de se projeter dans l’avenir, etc. Et, si l’on compare les conditions générales du mouvement des classes populaires, entre les années qui précèdent 1968 et aujourd’hui, on constate que les orientations historiques et politiques, les repères qui animaient ce mouvement —  et par suite celui de l’ensemble de la société  — ont été anéantis, laissant place à une incertitude généralisée sur le présent et l’avenir, à des mobilisations non structurées au regard de visées historiques.

Disqualification de la classe ouvrière et de toute perspective historique 

La dissolution des orientations et repères de classe ne s’est pas opérée ouvertement, du moins dans un premier temps. En France, André Gorz, fut un des premiers, en 1980, à en formuler de façon explicite une théorisation, dans son ouvrage Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme. Selon lui, et le mouvement de 68 l’aurait attesté, le prolétariat se trouvait désormais disqualifié en tant que classe révolutionnaire. Ceci du fait de la passivité qui s’impose aux ouvriers dans le procès immédiat de production face à la logique du capitalisme. Ainsi, pour cet auteur, le prolétariat, les ouvriers ordinaires, ne pouvaient pas «  participer à des luttes sociales tenant en échec la classe dominante et la domination de l’appareil d’État  ». Il convenait ainsi de substituer à cette “ancienne” classe révolutionnaire les revendications d’une nouvelle “non classe”, se positionnant hors de la contradiction bourgeoisie/prolétariat. À l’analyse de classes au regard de la place occupée au sein des rapports de production et d’échange, se trouvait substituée une analyse en termes de domination, où, de fait, se trouvait mise au premier plan la prééminence des catégories petite et moyennes bourgeoises de type “nouveau”.

La lutte devait donc maintenant, selon André Gorz, se mener dans le cadre de “nouveaux rapports sociaux”, se focalisant sur des critères de domination et non plus d’exploitation ou de changement de régime économique. Elle devait être menée de façon transversale, recevant son orientation de la «  non classe  » [3] des «  non travailleurs  ». Le non travail lui-même [le chômage] devait se trouver valorisé, étant par nature “anticapitaliste”, alors que la «  revendication du plein emploi  » était au contraire présumée relever de la “logique capitaliste”. La “non classe” rebelle au travail, incarnait ainsi «  la dissolution de la société  », et visait en outre à clore toute possibilité d’un développement historique tourné au progrès.

«  Il ne s’agit donc plus de savoir où nous allons, ni d’épouser les lois immanentes du mouvement historique. Nous n’allons nulle part, l’histoire n’a pas de sens.  »

Les “Nouveaux Mouvements Sociaux” contre le “privilège” historique de la classe ouvrière

Dans un premier temps, l’effacement des visées historiques de la classe ouvrière incluant ses alliances avec des catégories petites bourgeoises du secteur productif et marchand, put bénéficier aux classes moyennes “nouvelles” cherchant à affermir leur places, statuts et avantages spécifiques au sein du régime capitaliste. Dans le cadre des “nouveaux” rapports sociaux, André Gorz fut un des premiers à mettre sur le devant de la scène les thèmes “transclasses” (dont la lutte écologiste), ceci contre la prévalence des luttes effectivement sociales. Les thèses de cet auteur furent par la suite largement reprises et développées. Quand cela s’avérait nécessaire, la disqualification politique du prolétariat (ou classe ouvrière) mais aussi de la petite bourgeoisie traditionnelle du secteur productif et marchand put se présenter sous des travestis, au moyen de quelques vocables de substitution  : «  nouvelle classe ouvrière  », «  nouveaux salariés  », «  prolétariat non traditionnel  », etc. Il s’agissait bien pourtant pour l’auteur de prendre la relève du «  mouvement ouvrier déclinant  », du «  vieux mouvement social de la révolution prolétarienne  » au profit de ces “nouvelles classes”.

Le flambeau des nouveaux rapports sociaux et des nouveaux mouvements sociaux fut repris et développé, indépendamment de tout substrat social (base de toute véritable analyse de classes), ceci bien que le terme de «  lutte de classes  » puisse continuer à être mobilisé. N’ayant plus de support concret au sein des rapports capitalistes, ces nouveaux mouvements étaient supposés «  se construire de par leur mouvement même  », sans base matérielle capable de leur conférer la qualité de véritables sujets. Constitués en fonction de visées transversales, et non plus en fonction de substrats sociaux, au moyen du critère indéfiniment extensible celui de domination, ces nouveaux modes de mobilisation, tel que, Michel Foucault parmi les premiers les spécifia, peuvent ainsi concerner, hors critère de classe, le combat des femmes contre la domination masculine, des enfants contre la domination des parents, la lutte contre la domination de l’administration étatique sur les genres de vie (plus spécialement au regard des préférences sexuelles), contre la domination de la politique carcérale sur les prisonniers, etc. Par la suite, la liste sera étendue à l’infini, tendant à poser les luttes à fondement social, comme secondaires ou illégitimes. Les luttes proprement ouvrières, mais aussi celles de nombre de catégories sociales productives et marchandes se sont ainsi trouvées dépossédées de toute initiative, au profit d’un conglomérat de catégories sociales “moyennes” (petite et moyenne bourgeoisie de type nouveau).

Ces thèses, élaborées entre les années 60 et 70, se répandirent et furent développées, de conserve avec celles portant sur les nouveaux mouvements sociaux. Elles furent progressivement intégrées dans les programmes des différents partis, en premier lieu par les partis de gauche. Les mots, ouvriers, classe ouvrière, pouvaient continuer à être requis, à titre d’antiques fétiches, lorsque les protagonistes des nouveaux mouvements sociaux se trouvaient contraints de chercher leur appui. Plus récemment, Chantal Mouffe, inspiratrice de Podemos ou du Parti des Insoumis (Mélenchon) apporta sa contribution. À l’instar d’André Gorz, elle s’indigne de la prééminence politique autrefois accordée à la classe ouvrière dans l’orientation des luttes sociales, prééminence qualifiée de “privilège”. 

Caractère de classe des “Nouveaux Mouvement Sociaux”.

Selon leurs théoriciens, les nouveaux rapports sociaux, comme les nouveaux mouvements sociaux, les classes elles-mêmes et leurs rapports d’opposition, tels qu’ils relèvent de la base économique du capitalisme, n’en sont pas moins toujours à l’œuvre, les rapports économiques fondamentaux du capitalisme ordonnent toujours, de façon essentielle, les sociétés où règne ce mode de production et d’échange.

On pourrait dire des Nouveaux Mouvements Sociaux qu’ils sont “transclasses”. Ce serait abusif. De fait, ils s’adressent prioritairement à des populations qui ne peuvent ressortir de la «  classe ouvrière  », ni de la petite bourgeoisie du secteur productif et marchand. Pour caractériser la nature sociale de ces nouveaux mouvements, il serait sans doute excessif de prétendre que ce qui ne relève pas de la «  classe ouvrière  » relève nécessairement des “nouvelles classes bourgeoises” (grande et moyenne et petite) en ses diverses factions. Sans aller jusque là, on doit reconnaître que ce n’est pas seulement le repère “classe ouvrière” qu’on tend à effacer, mais aussi tout repère se référant aux intérêts objectifs des diverses classes et catégories sociales, à la structure de classe et aux finalités historiques que chacune d’elle est susceptible de viser.

 

UN PRÉSENT SANS DEVENIR LISIBLE

 

S’associant aux troubles, à l’état de chaos, qui règnent dans le monde, la perte des repères comme des perspectives historiques qui guidaient le mouvement populaire, ont contribué à rendre toujours plus opaques le présent et l’avenir, ceci pour l’ensemble de la société et les classes qui la composent. Aussi bien, depuis plusieurs décennies, s’exprime un sentiment de désarroi, d’incertitude, qui gagne toute la société. Après la crise de 2008, la séquence des élections de 2017 au dénouement imprévu, ont encore renforcé ce sentiment. 

«  Où on va, on ne sait pas  »  ; «  on n’est jamais sur de rien, ce qui va se passer  »  ; «  j’ai l’impression de ne rien comprendre de la situation, déjà maintenant et après…  ».

Pour les catégories sociales dites “moyennes” ou “intermédiaires” du secteur marchand, anciennes et nouvelles, cette opacité s’avère totale. Les deux classes à capacité hégémonique des sociétés modernes, la bourgeoisie, et le prolétariat ne disposant plus, ni l’une ni l’autre, d’une capacité de maîtrise du devenir de la société dans son ensemble et par conséquent d’orientations générales à faire prévaloir face aux autres classes. Ceci à l’échelle de l’ensemble du monde.

Ainsi, Christine Lagarde, directrice du FMI (Fonds Monétaire International), a parlé, lors de la réunion annuelle de cette institution (octobre 2018) d’un «  niveau d’incertitude jamais vu  » s’agissant de l’économie mondiale. Elle a dans le même temps déploré qu’au regard du passé [grande crise du capitalisme], beaucoup de responsables politiques aient été saisis «  d’amnésie collective  ». Les représentants des classes au pouvoir, ceux qui disposent de données générales sur l’économie et la politique du monde, qui détiennent certains des ressorts qui autorisent à agir sur sa marche, se révèlent eux-mêmes incertains quand à son devenir. Comment alors les citoyens ordinaires, ceux dont la vue peut difficilement s’élever au-dessus de leurs conditions immédiates d’existence, pourraient-ils y voir plus clair, avancer avec certitude.

Doit-on se limiter à condamner la myopie, l’aveuglement de ceux qui se trouvent dans des conditions favorables pour voir de plus haut et donc plus loin que nous-mêmes. Jusqu’à un certain point sans doute, mais on doit aussi considérer qu’ils sont eux-mêmes, du moins s’agissant de leur capacité d’anticipation du futur, livrés à l’incertitude, dans l’incapacité de maîtriser le devenir. On ne peut toutefois imputer à des individus ou à un “système” politique, tous les maux qui ressortent des contradictions inhérentes à un régime social, le capitalisme. Bien qu’il existe des périodes “d’accalmie”, l’absence de toute certitude quand au présent et l’avenir, se trouve en effet au fondement même de la “logique” qui régit ce régime, de son caractère “absurde”, tel que les premiers socialistes non utopiques du XIXe siècle français l’avaient dévoilée. 

 

Le capitalisme et la vie à l’incertain

 

L’incertitude quant au présent et à l’avenir qui régit aujourd’hui la population de l’ensemble du monde et ceux qui sont censés le gouverner, s’expose de façon diversifiée au niveau des individus, des groupes sociaux, avec plus ou moins d’intensité selon les conjonctures. Les repères de classe, tels que rapportés aux rapports sociaux fondamentaux du capitalisme, n’en conservent pas moins toute leur importance. 

On peut dire à cet égard que “l’incertain” régit de façon constante ceux que l’on appelait les prolétaires (ouvriers, employés, sans statuts protecteurs), ceux qui ne disposent pour toute propriété que de leur force de travail, et qui ne peuvent toujours trouver à la “vendre”.

Le sort était un peu moins fluctuant, précaire, pour ceux qui disposaient de quelque propriété, quelques moyens privés leur permettant de mettre en œuvre leur travail, sans toutefois pouvoir vivre de leurs agios ou rentes (artisans, agriculteurs, petits commerçants). Périodiquement cependant ces catégories se trouvent elles aussi dépossédées et ne parviennent plus à pouvoir «  vivre dignement  », «  vivre de leur travail  », comme ils le disent eux-mêmes. D’autres encore, parmi les nouvelles catégories qui avaient investi le secteur marchand, ont vu leurs espoirs anéantis, comme leur souhaits d’accéder à un certain statut social, une certain niveau d’aisance, avec les effets de la crise de 2008, dont ils n’avaient nullement pressenti l’inéluctabilité.

Ceux qui disposent d’un titre de propriété lié à leur fonction dans la dépendance de l’État [service public, “nouveaux salariés”] ont été longtemps plus assurés du lendemain dans la durée, se souciant principalement de défendre leur mis, sans toujours se soucier du bien de l’ensemble de la société. Leur sort n’en est pas moins lié à la “bonne santé” de leur État, donc à une création suffisante de valeur dans la base économique de la société. Si cette richesse se tarit, si l’endettement public ne parvient plus à être asséché, ils peuvent eux aussi, avec la faillite de leur protecteur, et de la base matérielle qui l’alimente, se trouver livrés à l’incertain.

Les conditions de vie à l’incertain sont vraies pour toute une époque dans les sociétés où domine le mode de production capitaliste. Elles sont plus ou moins affirmées selon les catégories sociales, les régions du monde, les périodes historiques. Toutefois, les classes bourgeoises des diverses formations nationales, quelles que puissent être leur propres souhaits ou vouloirs propres, sont elles-mêmes soumises à la “logique” anarchique de ce régime économique et à la crainte d’une révolte des peuples. Pour toute l’époque où s’impose le capitalisme, on doit cependant distinguer des périodes et des phases. D’où l’importance de toujours situer historiquement les orientations politiques à faire prévaloir, savoir que faire et ce qu’il est possible de faire, aussi bien dans l’immédiat qu’en perspective historique.

 

PENSER HISTORIQUEMENT

 

Penser historiquement, c’est s’efforcer de penser tout à la fois la continuité du mouvement historique d’ensemble, et dans ce cadre, la succession chaotique (ou cahoteuse) de différentes périodes et phases  : définir les traits structurels permanents, qui, pour toute une époque, déterminent le mouvement historique général, et analyser de façon concrète les traits particuliers, fluctuants, qui spécifient ces différentes périodes, phases, conjonctures.

Les époques peuvent être caractérisées par les caractères généraux des rapports économiques qui tendent à prévaloir dans un pays donné et plus largement dans le monde, en termes de rapports sociaux et de contradictions sociales, de classes, antagoniques ou non. En schématisant, l’époque contemporaine, qui, à partir du XIXe siècle, tend à s’imposer dans une partie du monde, s’affirme comme époque du capitalisme. Bien avant Marx, les socialistes non utopiques avaient mis au jour l’anarchie sociale, “l’absurdité”, que recèle ce régime économique et la nécessité de son dépassement par un autre régime économique, vraiment social. L’époque contemporaine est marquée sur le long terme par cette contradiction, qui sur le plan social et politique, ne se manifeste par seulement par une lutte d’ordre historique entre prolétariat et bourgeoisie, mais aussi par de multiples luttes immédiates entre diverses catégories, chacune d’entre elles tendant à faire prévaloir ce qu’elle considèrent comme ses “droits”.

La lutte de classes toutefois en tant que lutte de nature historique, ne peut être conçue comme simple rapport de forces, bras de fer immédiat entre ouvriers et patronat, entre les diverses catégories intermédiaires” en concurrence, ou entre les salariés et l’État. 

Nous n’avons pas changé d’époque, nous sommes toujours dans le capitalisme, sans avoir modifié les rapports sociaux fondamentaux du capitalisme et la structure de classes qui y correspond. Or, les contradictions du capitalisme ne peuvent se trouver effectivement résorbées tant que sa base économique se maintient. Du point de vue de l’histoire générale, cela signifie que la résolution de ces contradictions passe par la suppression de ce qui est au fondement de sa “logique” anarchique. Toutefois, dans la conjoncture présente, la prééminence de l’orientation des luttes populaires par la classe ouvrière n’est plus. Privés d’orientation générale, les nouveaux mouvements sociaux comme les mobilisations de diverses catégories intermédiaires des secteurs privés et marchands, n’ont pas pour vocation de mettre fin aux contradictions fondamentales du capitalisme. Ils sont le plus souvent tournés vers le retour illusoire à un passé idéalisé  : celui d’une classe bourgeoise disposant encore de moyens aptes à satisfaire successivement les différentes “classes moyennes”, (ce qui pouvait se manifester dans une alternance droite/gauche).

Rétablir le possible historique sans l’identifier au possible immédiat

Dire que nous n’avons pas changé d’époque ni de rapports sociaux, ne signifie pas qu’on puisse et qu’il faille à chaque moment en appeler à la révolution, sans tenir compte de ce qui est historiquement possible, des conditions réelles de chaque époque, phase, conjoncture particulières. Et surtout en s’imaginant que tout combat contre le pouvoir en place est une lutte effectivement révolutionnaire, capable de mettre à bas le régime économique. Et lors même que serait visée une révolution véritable, on ne peut pas poser la fin du capitalisme, sans que ces conditions à court et moyen terme soient pour autant réunies.

L’orientation politique ne consiste pas à se prononcer sur le seul désirable. On ne peut pas refaire la Révolution française ou la révolution russe hors de ses conditions, quand bien même on le souhaite vivement. On ne peut pas prôner une réédition du Programme de la résistance indépendamment des conditions qui en avaient rendu la réalisation possible. Plus généralement, on ne peut pas confondre la disposition des forces de classe lors des périodes de relatif progrès social et lors de périodes d’indéniable régression. 

Au sein d’une même époque, différentes périodes et phases se succèdent en effet, faisant varier les conditions au sein desquelles se déroulent les mouvements sociaux et si l’on veut la lutte des classes. Il faut, ainsi que le préconisait Gramsci, se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation. Dans l’histoire moderne du capitalisme, on peut repérer de telles successions  : phases de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Il y a une cinquantaine d’années, les données de la situation n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Après la Libération et la période de reconstruction, l’économie reprenait vigueur, bénéficiant à des degrés divers à l’ensemble de la société. La classe ouvrière détenait une partie de l’initiative en matière politique, elle disposait d’une capacité d’orientation sur le mouvement des classes populaires. Il y avait encore la perception d’un devenir de transformation possible pour l’ensemble de la société. Il n’en est plus de même aujourd’hui, ce que chacun peut percevoir. L’idée d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente est d’ailleurs fréquemment exposée, notamment au sein des classes populaires. On aurait «  changé de période  », c’en serait fini de la relative prospérité de l’après-guerre, qui avait permis l’accession à un certain confort, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude.

Le constat de l’entrée dans une phase de régression, en gestation depuis plusieurs décennies se fait jour, pour certains en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.

«  On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans  »  ; «  On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain  »  ; «  c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise  ».

Les «  crises profondes et durables  » du capitalisme peuvent signaler, selon Gramsci, le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre, passage qui n’annonce pas un mieux pour le court terme. En raison de la crise profonde qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, on ne peut exclure un tel retournement de tendance, à plus ou moins long terme. Il ne pourra se révéler favorable aux classes populaires, et plus généralement à la société, que si les orientations historiques et repères politiques ont été reconstruits. 

Tout, dans la conjoncture présente semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple.

Le fait que le capitalisme ait perdu de sa légitimité historique ne se présente pas pour l’heure comme favorable à une “revanche” de la classe ouvrière et des catégories sociales dépossédées de leurs ambitions ou de leurs statuts. La classe bourgeoise, en ses diverses fractions, se trouve pour sa part incapable de maîtriser la situation. Elle ne parvient plus à maîtriser le devenir des sociétés en France et ailleurs dans le monde. Ce qui, comme lors de l’entre-deux-guerres, peut déboucher, sur des menées politiques aventureuses, plus destructrices encore. Ceci d’autant plus que le prolétariat et les classes populaires, les organisations censées conduire leur mouvement, ne sont plus dans la capacité d’assurer un rôle d’orientation générale. Le danger de captation des mécontentements par des courants politiques séditieux, sous un vocabulaire anti-capitaliste, révolutionnaire, pseudo populaire, pseudo souverainiste, est au plus haut. On ne peut dans ces conditions exclure la possibilité de processus de fascisation, de droite et de gauche, qui comme dans l’entre-deux-guerres, n’arboreront pas nécessairement dans un premier temps une figure repoussante.

«  Tout régresse, tout semble perdu  »  ; «  on est bien faibles pour pouvoir changer les choses  »  ; «  la société à changer est un problème tellement gigantesque.  »

Faisant suite aux précédentes crises générales (début du XXe siècle et crise de 1929), la grande crise, manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées  : contradictions entre classes, contradictions entre puissances capitalistes, celles-ci menant une nouvelle fois le monde à un surcroît d’effets destructeurs. On ne peut plus dès lors parler, du moins pour le court et moyen terme, d’une période historique allant dans le sens du progrès en général et populaire en particulier.

C’est en fonction de ces données structurantes que l’on peut sans doute analyser et caractériser le phénomène “gilets jaunes” et les raisons de la mobilisation d’une partie des catégories sociales “intermédiaires”, de type ancien et moderne, parmi celles qui se jugent dépossédées de leurs droits particuliers.

Une réorientation des luttes populaires est-elle possible  ?

Ces considérations, que l’on peut juger pessimistes, sont autant d’appels à la réorientation historique, sans laquelle il ne peut y avoir de réorganisation politique. Dans l’histoire, la classe ouvrière, le peuple, se sont plusieurs fois trouvés dans l’impossibilité de remplir leur rôle historique. Leur capacité d’initiative s’est pourtant toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. En dépit de l’anarchie qui s’expose dans la plupart des mobilisations contemporaines, les bases d’une réorganisation du mouvement populaire, aujourd’hui inapparentes, enfouies, n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés. Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître. Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes. Ce n’est que sur la base de ces aspirations que peuvent prendre sens les revendications d’égalité sociale, d’égalité politique, l’exigence de «  pouvoir vivre  » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs de tout citoyen, de pouvoir «  vivre de son travail  », de ne plus être soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. 

C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement ouvrier et populaire peut se reconstruire, se réorganiser, s’unifier, pour affronter la situation actuelle de régression, de barbarie, de guerre. Toutefois, pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative historique, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique, marqué tant par la prééminence des nouveaux mouvements sociaux que par celle de mobilisations anarchiques de catégories dépossédées de leurs statuts. Nous devons travailler à reconstruire les repères sociaux et politiques, restituant le moment présent dans le droit fil du mouvement socialiste historique, tel qu’il fut précocement formalisé dans le sillage de la Révolution française.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Dans Germinal, les mots de classes populaires, classe ouvrière, prolétariat, peuple, sont fréquemment utilisés. Des lecteurs attentifs souhaiteraient que leurs significations respectives soient plus précisément distinguées. En outre, pour certains, seuls les termes de « classe ouvrière » ou « prolétariat » leur paraissent conformes à la théorie de Marx. On notera d’abord qu’au sein de l’œuvre de Marx, ces mots (comme d’ailleurs ceux de bourgeoisie ou de capitaliste) ne sont pas véritablement “conceptualisés” le plus souvent, mais rapportés à leur sens commun, leur portée théorique se saisissant en fonction de leurs valeurs d’emploi respectives et au regard de la structure d’ensemble des rapports sociaux au sein de laquelle ils s’insèrent. Dans un prochain numéro, Germinal proposera quelques précisions sur l’usage de ces différents termes, en fonction de semblables principes.
  2. 2. Voir les données de cette enquête dans les Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 62-63, 2008.
  3. 3. Cette “non classe”, extérieure au prolétariat, ne s’en inscrit pas moins en tant que classe au sein des rapports capitalistes, en tant que consommatrice de valeurs crées dans la production. De sorte qu’il s’agit bien pour Gorz, de maintenir « une sphère de la nécessité », c’est-à-dire des « activités qui sont matériellement nécessaires au fonctionnement de la société en tant que système matériel », maintenir les hommes qui font fonctionner la matérialité de la société, c’est-à-dire des ouvriers, leur position devant cependant rester subalterne dans le champ politique. Par ailleurs, la nouvelle “non classe” du “non-travail” pourvue de “non repères” n’en vise pas moins à conquérir l’hégémonie. De façon implicite, Gorz tend ainsi à la situer en tant que fraction de la classe bourgeoise, se préoccupant de conquérir pour elle-même la domination : « le pouvoir ne peut être pris que par une classe déjà dominante dans les faits. »

Révolution Russe

25 mars 2018


Que faire en politique ? Voir, Vouloir, Pouvoir…

6 janvier 2018

Il faut travailler à reconstruire les repères pour s’orienter et redonner des perspectives générales afin de se prendre en main.
Comment sortir de ce marasme dans lequel nous sommes et ainsi renouer avec l’espoir d’un monde meilleur ?

LECTURES – Alice Gérard, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

1 octobre 2017

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution.

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques.

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au xixe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

La IIIe République, ou la Révolution française devenue institution du pouvoir bourgeois

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.
L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).
On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes.

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État.

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans.

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis.

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment.

Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor.

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée.

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers.

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard.

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945)

Première guerre mondiale et ses répercussions.

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne).

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du xixe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques.

On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

Feuilleton (à suivre) – I – Aux commencements du processus révolutionnaire russe

1 octobre 2017

ocessus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées.

Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne [1], en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble.

Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste.

La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.
La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impliquait

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. ocessus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

    Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées.

    Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne {{1}}, en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

    La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

    De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble.

    Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

    Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste.

    La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.
    La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impli

Alice GÉRARD, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

1 octobre 2017

Collection Questions d’Histoire, 1970. Flammarion

 

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution. 

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques. 

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au XIXe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

 

LA IIIe RÉPUBLIQUE, OU LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DEVENUE INSTITUTION DU POUVOIR BOURGEOIS 

 

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.

L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).

On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes. 

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État. 

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans. 

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis. 

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment. Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor. 

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée. 

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers. 

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard. 

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945). Première guerre mondiale et ses répercussions. 

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne). 

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du XIXe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques. On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

Feuilleton (à suivre) – I – Aux commencements du processus révolutionnaire russe

1 octobre 2017

Le processus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées. 

Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne [1], en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble. Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste. 

La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.

La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impliquait.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 1875, est fondée à Odessa l’Union des ouvriers de la Russie méridionale, vite détruite par le gouvernement tsariste. En 1878, à Saint Petersbourg, se constitue l’Union des ouvriers russes du Nord, comptant environ deux cent membres et autant de sympathisants. Par ses objectifs et son programme, cette Union s’apparentait déjà au mouvement socialiste marxiste des autres pays européens. Son initiateur, Obnorski, avait vécu à l’étranger et s’était familiarisé avec l’activité des organisations socialistes. Le but final était la révolution socialiste, et le but moins lointain « le renversement du régime politique et économique de l’État [tsariste] ». L’organisation fut elle aussi détruite.

Jacques Saoul – Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste.

1 octobre 2017

Tome I, Éditions Charlot, (1946)

Témoin de la révolution russe, participant actif aux côtés des bolcheviks lors de cette révolution et de la guerre civile, puis au sein de l’Internationale communiste, Jacques Sadoul a proposé plusieurs ouvrages sur la révolution russe, où il salue cet évènement historique fondateur : Notes sur la révolution bolchevique (1919), Quarante lettres de Jacques Sadoul (1922) traitant de la guerre civile et enfin Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste (Tome 1, 1946).

Cet ouvrage vise à restituer la longue histoire de la Russie, de ses révolutions et de la construction socialiste en URSS. L’analyse du processus d’édification s’arrête en 1928, le Tome 2, L’URSS, premier État socialiste, qui aborde la période des succès économiques (plans quinquennaux) et militaires (victoire sur l’Allemagne du IIIe Reich au prix des plus grands sacrifices, reconstruction de l’économie), ne sera pas publié.

Par son exposé général, l’auteur établit que le processus révolutionnaire russe est à comprendre dans la durée, produit de tout un développement historique dans des conditions spécifiques propres à la Russie. La révolution de 1917 ne peut ainsi être analysée comme un simple coup d’État, à l’instigation d’une poignée de terroristes enragés.

L’exposé de Jaques Sadoul se présente comme une suite de paragraphes disposés dans un ordre chronologique. Les grands moments de basculement du processus de formation historique de la Russie, sont rappelés, sur la base de l’historiographie classique de la Russie, sans négliger les relations que cette puissance a pu entretenir avec de grandes tendances et mouvements de l’histoire mondiale. L’ouvrage présente ainsi un intérêt propre. Beaucoup d’ouvrages consacrés à la révolution russe ne considèrent en effet que la séquence qui s’ouvre après Octobre 1917. D’autres, au contraire, ne portent attention qu’à l’histoire spécifique de la Russie, la phase révolutionnaire n’en constituant qu’un appendice, examiné sous le seul angle de cette histoire 1. Dans l’un et l’autre cas, le processus révolutionnaire et sa signification historique propre, son caractère universel, ne se présentent que comme un épiphénomène, une simple parenthèse dans l’histoire.

1. C’est sous cet angle que Georges Sokoloff considère le processus révolutionnaire, dans son Retard russe [voir fiche de lecture].

Jacques SADOUL Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste

1 octobre 2017

Tome I, Éditions Charlot, (1946)

 

Témoin de la révolution russe, participant actif aux côtés des bolcheviks lors de cette révolution et de la guerre civile, puis au sein de l’Internationale communiste, Jacques Sadoul a proposé plusieurs ouvrages sur la révolution russe, où il salue cet évènement historique fondateur : Notes sur la révolution bolchevique (1919), Quarante lettres de Jacques Sadoul (1922) traitant de la guerre civile et enfin Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste (Tome 1, 1946).

Cet ouvrage vise à restituer la longue histoire de la Russie, de ses révolutions et de la construction socialiste en URSS. L’analyse du processus d’édification s’arrête en 1928, le Tome 2, L’URSS, premier État socialiste, qui aborde la période des succès économiques (plans quinquennaux) et militaires (victoire sur l’Allemagne du IIIe Reich au prix des plus grands sacrifices, reconstruction de l’économie), ne sera pas publié. 

Par son exposé général, l’auteur établit que le processus révolutionnaire russe est à comprendre dans la durée, produit de tout un développement historique dans des conditions spécifiques propres à la Russie. La révolution de 1917 ne peut ainsi être analysée comme un simple coup d’État, à l’instigation d’une poignée de terroristes enragés.

L’exposé de Jaques Sadoul se présente comme une suite de paragraphes disposés dans un ordre chronologique. Les grands moments de basculement du processus de formation historique de la Russie, sont rappelés, sur la base de l’historiographie classique de la Russie, sans négliger les relations que cette puissance a pu entretenir avec de grandes tendances et mouvements de l’histoire mondiale. L’ouvrage présente ainsi un intérêt propre. Beaucoup d’ouvrages consacrés à la révolution russe ne considèrent en effet que la séquence qui s’ouvre après Octobre 1917. D’autres, au contraire, ne portent attention qu’à l’histoire spécifique de la Russie, la phase révolutionnaire n’en constituant qu’un appendice, examiné sous le seul angle de cette histoire [1]. Dans l’un et l’autre cas, le processus révolutionnaire et sa signification historique propre, son caractère universel, ne se présentent que comme un épiphénomène, une simple parenthèse dans l’histoire.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. C’est sous cet angle que Georges Sokoloff considère le processus révolutionnaire, dans son Retard russe [voir fiche de lecture].

II — Georges Sokoloff, Le retard russe (2014)

1 octobre 2017

L’ouvrage de Georges Sokoloff n’est pas centré sur la révolution russe qu’il se borne à inscrire dans le cadre de la formation historique spécifique de la Russie et de ce qu’il nomme “l’Idée russe. Dans le cadre de cette formation de longue durée, la révolution aurait pour une part perpétué l’héritage de “l’Idée russe » et le retard qu’elle véhicule. Pour illustrer son propos, l’auteur prend en compte et synthétise des données factuelles de l’historiographie russe. Il s’agit de déceler dans l’histoire de la formation historique de la Russie ce qui a pu conforter l’idée d’un retard, russe, puis soviétique, notamment dans le domaine économique, par rapport à d’autres pays développés.

« L’idée russe »

« L’Idée russe » se présente en tant que tremplin pour la formation historique de la Russie, qui, en même temps en freine le processus. Dans son introduction, Georges Sokoloff s’interroge : « L’Idée russe » traduit-elle un retard ou exprime-t-elle une réponse, à la fois singulière et obligée, aux « défis de l’histoire. »
« L’Idée russe » prégnante au xixe siècle se présente comme une sorte de « système de valeurs » reposant sur « la vie spirituelle, l’esprit collectif, la vraie justice, l’élan de la foi », s’opposant à un autre système vantant « les satisfactions matérielles, la place de l’individu, les droits formels, le pragmatisme. » Pour l’auteur, il s’agit d’une « idéologie » que l’on retrouve dans la devise du comte Ouvarov, ministre sous Nicolas Ier : « Autocratie, orthodoxie, idée nationale », ou encore chez Alexeï Khomiakov : « Orthodoxie, idée slave, patrie ». Ce système idéologique « qu’on dirait fait sur mesure pour le Russe et personne d’autre… » assurerait « une supériorité morale de par le monde entier ». Les populistes du xixe siècle s’en étaient emparés pour lutter contre le tsarisme, qui, selon eux trahissait l’idée russe, en adhérant aux valeurs du capitalisme industriel étranger.

La période historique du passage d’une société féodale à une société bourgeoise aurait ainsi été marquée par une « résistance culturelle » favorisant une relative unité. Cette « force intérieure » appelée starina se rattache à “l’ancien” dont la respectabilité ne saurait être remise en cause. L’idée d’immuabilité qui lui est associée, cette starina constituerait une sorte de trésor, comprenant la langue et la puissance maternelles, la religion chrétienne, les coutumes et les terres russes. Ce trésor ou « réserve morale » aurait permis d’affronter les crises et malheurs de l’histoire russe. Sans cette « réserve » pourrait-on expliquer les victoires sur les Mongols à partir de 1380 ou l’unité politique reconstruite autour de Moscou ? L’ « Idée russe » reste une référence absolue pour l’Église orthodoxe, Église qui selon l’auteur aurait protégé les puissants intérêts du féodalisme russe.

« L’Idée russe » exprimerait la résistance féodale face à la montée d’une société bourgeoise. Pour Sokoloff cette « Idée » fut en effet érigée par les penseurs du xixe siècle en un vertueux rempart patriotique contre les valeurs bourgeoises. Elle imprégnerait plus généralement l’histoire russe, ayant permis une certaine capacité d’adaptation historique, y compris pour les tenants de l’édification socialiste. Ainsi « les sociaux-démocrates : ceux-là affirment qu’on peut à la fois être socialiste, aimer la Russie au point de vouloir en faire l’épicentre d’une révolution mondiale, et vouer un véritable culte à l’industrie, berceau du prolétariat ouvrier. » Et, encore aujourd’hui, cette « Idée russe » demeurerait prégnante, sous la forme d’une morale diffuse.

 

***

 

À propos de la formation historique de la Russie et de sa relative unification, Sokoloff fait état de quelques-unes des “étapes” de cette formation, pour l’essentiel connues, en y adjoignant des données comparatives sur les évolutions économiques et démographiques, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues. Il concentre aussi son attention sur les raisons qui rendent compte tout à la fois de “l’Idée russe” et de sa signification au regard de la disposition des forces sociales russes, plus spécialement au xixe siècle.

 

Aux origines de la Russie, les migrations

 

Le centre historique de la Russie se trouve dans la partie centrale de l’Europe en tant que lieu de passage d’importantes migrations. De “proto slaves” s’y seraient fixés. Du ixe au milieu du xie siècles, des Varègues (suédois) font quelques incursions puis s’intègrent progressivement. Sokoloff évoque le « dualisme slave/ vikings, les uns apportant de nouvelles techniques agricoles, les autres le désir d’aventures. Les territoires occupés s’étendent, alors une meilleure exploitation des axes fluviaux est réalisée. Un certain Kïî, personnage légendaire éponyme de Kiev et Oleg le Varègue auraient initié et constitué une fédération tribale, donnant naissance à une « Russie primitive ».

 

La Rus’kiévienne

 

L’expansion territoriale accroît les possibilités marchandes par la navigation et le portage, couvrant l’axe du Golfe de Finlande jusqu’à la Mer noire proche de Byzance, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux, et de nouvelles sources d’enrichissement spirituel et culturel. Les Varègues, dont l’ethnonyme est « Rûs », poursuivent à l’initiative d’Oleg et de ses successeurs la conquête et la soumission d’autres peuplades slaves, posant la question de l’unité administrative et politique de cette « Rus’kiévienne ». Dès 945, une ébauche administrative se met en place afin de percevoir les impôts, l’unité se construit aussi pour faire face aux convoitises extérieures.

Avec l’alliance avec Byzance, l’élargissement du commerce extérieur, une monnaie, la grivna s’impose progressivement. L’unité économique et administrative consolide l’ensemble, et se trouve renforcée par la conversion au christianisme. Une langue commune se forme avec la création et l’apprentissage de l’alphabet cyrillique composé par les disciples de Cyrille et de Méthode dès la fin du ixe siècle.
Lors de cette période, la formation russe semble suivre un progrès linéaire en dépit de quelques obstacles. Les dispositions prises par les princes kiéviens se heurtent cependant à des résistances. En 1068, une assemblée populaire prétend prendre les armes contre les nomades Polovtses. En 1113 les Kiéviens mécontents exigent un autre prince. Des révoltes religieuses et politiques ont lieu à Novgorod en 1131 et 1207. En dépit de ces dissensions internes, la Rus’kiévienne se construit contre les forces centrifuges.

 

Rupture du processus. Les invasions mongoles

 

L’unité en cours de formation, se trouve rompue pour une longue période par les invasions mongoles dès le début du XIVe siècle. La Rus ‘kiévienne ne peut tenir devant ces vagues destructrices. Son unité était fragile, elle avait connu un éclatement en une variété de « principautés » (au nombre de cinquante au début du XIIIe et près de deux cent cinquante au xive siècle). En outre les dissensions sociales internes ne manquaient pas : révoltes urbaines, rivalités au sein de la dynastie, complots. La fragile unité, « réduite à sa propre impuissance » cède face aux invasions tatares qui préfigurent la constitution d’une sorte “d’État mongol”, la future “Horde d’Or”, qui reposait sur « une collectivité humaine entièrement vouée à la conquête armée ».

La terreur mongole toutefois calme les séditions internes. La Horde d’Or délègue le pouvoir à des princes russes en matière d’administration et de fiscalité. Les tributs imposés sont fixés en fonction d’un recensement de la population soumise, il s’y ajoute des contributions exceptionnelles en faveur du Khan, des droits sur les marchandises et les charges d’entretien des forces d’occupation (ce qui correspondait à quatorze formes de prélèvement).

 

La Moscovie, le processus peut reprendre…

 

Alors que la Rus’Kiévienne tend à se décomposer, un autre centre historique de la Russie est en formation, du nom de Moskva, ville située plus au nord. Celle-ci se fortifie sur la base d’activités commerciales. En 1326, elle devient la capitale religieuse de la Russie. Ivan III, prince de Moscou, souverain en 1462, dirige non plus une ville, mais un pays : la Moscovie. Celle-ci va à son tour connaître des déboires, plus spécialement face aux Mongols. En 1481, c’est cependant la principauté de Moscou (et non plus Kiev, épuisée), qui délivre la Russie des Mongols et réunit l’ensemble des territoires. Malgré les difficultés, la population a connu un fort développement au cours de ces cinq siècles (de quatre à douze millions d’habitants).

Libéré du poids mongol, une politique étrangère se met en place, la Moscovie s’agrandit avec l’intégration de Novgorod, Pskov et Smolensk. Le rouble de Novgorod devient monnaie nationale. Le marché intérieur commence à se constituer. Une sorte d’osmose, de « juxtaposition » pour reprendre le terme de Sokoloff, s’opère entre les « frontières territoriales » et les « frontières religieuses ».

Ivan IV, dit le Terrible est couronné Tsar en janvier 1547. Il s’empare du titre de César, et défend l’orthodoxie, tout à la fois contre le christianisme papiste et contre l’islam. Il commence la conquête des khanats proches et instaure un régime autocratique afin de mettre un terme aux intrigues des boyards de la cour. Sous son règne et les suivants, la Moscovie, connaît de grands fléaux : famines, épidémies, migrations de population. En 1571, les Mongols que l’on croyait affaiblis, incendient Moscou. Mieux armées, les troupes russes leur infligent une sévère défaite aidées par les cosaques. La porte du gigantesque territoire sibérien s’ouvre aux riches marchands, les activités marchandes s’élargissent davantage. Sous le règne du successeur d’Yvan, Boris Godounov [1551-1605] les conditions de vie restent cependant déplorables. Le servage est instauré officiellement en Russie alors qu’en Europe il a perdu de sa réalité. De grandes révoltes, des guerres paysannes se produisent. La dynastie des Romanov [1613 – 1645] accède au trône et cherche à mettre un terme à ce « capharnaüm », mais d’autres révoltes éclatent : révolte du cuivre, deuxième guerre paysanne avec pour mot d’ordre « Secouons le joug des nobles ! » Au cours du xviie siècle, la conquête du vieux cœur de la Rus ’kiévienne est entreprise.

La Moscovie voit son industrialisation progresser. La croissance démographique et économique s’accélère au cours des xviie et xixe siècles. Des manufactures s’installent, le commerce et les échanges extérieurs se développent. Des mesures protectionnistes sont prises afin de contrer la concurrence étrangère. Presque toutes ces nouvelles activités sont prises en mains par la noblesse. La féodalité se modernise sur le plan économique, mais demeure un frein au développement, en maintenant un système politique et social rétrograde.

 

L’empire russe

 

Lors des XVIIe, XVIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, un empire russe se déploie et va s’ouvrir sur la Baltique, en outre, une partie du Caucase, la Crimée et le littoral Nord de la Mer noire, sont conquis sur les Turcs. Le territoire de l’Empire s’élargit encore avec la conquête de la Lituanie, la Biélorussie et une partie occidentale de l’Ukraine, la Russie acquiert le statut de superpuissance. Sous Nicolas Ier, l’empire s’agrandit de territoires supplémentaires qui font du Caucase une « frontière naturelle ».

Le servage s’étend. Alexandre Ier interdit certaines « pratiques les plus monstrueuses [fomentées] par des propriétaires », mais il n’est pas répondu aux aspirations paysannes. Des émeutes et insurrections paysannes se multiplient. Des vagues de réaction accompagnent ou suivent les phases de modernisation économique. La crainte de la contagion des mouvements révolutionnaires, notamment venant de France, et les révoltes locales, nourrissent la réaction politique.

L’auteur souligne le poids féodal sur la structure du régime politique. Le tsar s’appuie sur les services civils et militaires de la noblesse, laquelle en contrepartie est rétribuée par l’octroi de terres et de paysans, voire d’usines et d’ouvriers réduits au servage. La prégnance de la noblesse s’appuie aussi sur un droit de police et de justice.

 

La révolution russe

 

L’auteur inscrit le processus révolutionnaire dans le cadre de cette histoire de longue durée, en relation avec les spécificités économiques et sociales de la formation de la Russie. La relation avec le développement général des mouvements ouvriers et socialistes qui se développent au cours du xixe siècle dans les pays de l’Europe occidentale, n’est pas analysée en tant que telle.

Au cours de la période qui couvre la seconde moitié du XXe siècle, l’empire s’engage dans une série de réformes visant les infrastructures et les institutions. Alexandre II envisage d’abolir le servage, en dédommageant la noblesse terrienne au frais des paysans. Le développement du chemin de fer joue un rôle indéniable dans la transformation du pays, en stimulant activités et échanges économiques (textile, agriculture et charbonnage). Le territoire, suite à la « guerre ruineuse » contre les Turcs, s’agrandit du Turkestan et des Balkans et par l’annexion d’une partie du Caucase.

Le développement économique progresse encore avec la mise en chantier du transsibérien, la convertibilité du rouble et la modernisation de plusieurs secteurs industriels, engagés par Piotr Stolypine et Sergueï Witte, alors ministres des finances. Le marché russe devient attractif aux yeux des épargnants et investisseurs des États européens. Le régime de production marchande capitaliste prend de l’ampleur. Une « amélioration des conditions d’existence » fait chuter la mortalité, la population russe aurait « plus que doublé » au cours de cette période.

Au plan politique, la période est marquée par l’apparition d’un courant politique, le populisme. Ce courant s’oppose à la politique tsariste plus spécialement pour ce qui touche au développement de l’économie capitaliste. Pour l’auteur, ce populisme se présente comme garant d’une partie des intérêts féodaux. Il se radicalise. L’assassinat d’Alexandre II, conduit à ce que le pouvoir tsariste opère un revirement « réactionnaire ».

En dépit de l’essor économique, le mécontentement populaire s’accroît : grèves ouvrières, émeutes paysannes, mutineries dans l’armée. De plus, la guerre contre le Japon (1904-1905) se solde par un échec, aggravant la situation. Cette défaite joue un rôle dans le déclenchement de la première révolution russe de 1905-906. Le mouvement est réprimé, mais pour calmer le peuple, le régime met en place une « Chambre des députés », ou Douma d’État, qui ne permet pas de réaliser « l’indispensable réforme agraire ».

L’auteur ne se focalise pas sur les deux révolutions russes, ce n’est pas son objet. Il admet cependant, au bénéfice de la révolution de 1905, « une prise de conscience », qui pouvait ouvrir à « des perspectives politiques positives ». C’est au regard de la question de “l’Idée russe” qu’il s’intéresse aussi à la révolution de 1917, à « l’URSS », au « socialisme soviétique ». Il s’agit surtout d’évaluer leur « performance », somme tout selon lui « assez médiocre » Toutefois, selon lui, les « bouleversements » que le socialisme soviétique a engendré « ne suffisent pas à saisir les tenants et aboutissants du retard pris par la Russie ». Sokoloff reste prudent et reconnaît que « l’ère soviétique a bien amené un progrès, notamment sensible dans l’investissement et dans les consommations collectives, dépenses militaires comprises. » Il souligne aussi certaines difficultés que « l’URSS » a rencontré au cours de l’édification du socialisme, la disparité des différentes républiques, notamment celles d’Asie centrale dont la pauvreté persistante, indique-t-il, a pesé sur sa performance générale.

 

Pierre COURTADE, Essai sur l’antisoviétisme (1946)

1 octobre 2017

Au caractère universel de la révolution russe, comme première forme d’édification d’un mode de production ne reposant plus sur un fondement capitaliste, a répondu une réaction généralisée de la part des puissances capitalistes. L’essai de Pierre Courtade établit que dès la naissance de la révolution bolchevique, les puissances capitalistes ont visé à abattre le nouveau régime en Russie. Ces tentatives se sont poursuivies, sous d’autres formes moins ouvertement bellicistes, jusqu’à la fin de l’Union Soviétique (et même au-delà !!). L’analyse est menée jusqu’en 1946, date de parution de l’ouvrage. Selon Pierre Courtade, le caractère universel de la révolution russe se vérifie en quelque sorte au regard de l’opposition continue des puissances du monde capitaliste à son égard dans les relations internationales, de 1917 à 1946, qu’il s’agisse d’interventions armées, de soutien aux forces intérieures ou extérieures, ou de la massive diffusion d’une idéologie antisoviétique.

Depuis la révolution d’octobre 1917, l’antisoviétisme a toujours existé, les interventions militaires, les campagnes idéologiques, les faits diplomatiques, en attestent. De par les principes économiques qu’elle instaure, et l’édification d’un mode de production socialiste, la révolution bolchevique, s’oppose en effet frontalement au capitalisme. La révolution, puis l’édification d’un mode de production socialiste ont bouleversé la donne mondiale, déstabilisant le fondement même du capitalisme, lui fermant des marchés, ouvrant des perspectives révolutionnaires pour tous les peuples. 

Une approche chronologique de cet affrontement est proposée en trois parties. 

 

— Fin de la Première Guerre mondiale et l’entre-deux-guerres : 1917-1939

— Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

— L’après Seconde Guerre mondiale.

 

L’auteur se focalise sur le camp dit “anglo-saxon” qu’il présente comme l’impérialisme le plus agressif. On ne retiendra ici que quelques épisodes saillants, qui marquent la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes de 1917 à 1946, cet antisoviétisme n’ayant pas cédé même après la défaite de l’Union Soviétique.

Fin de la Première Guerre mondiale et entre-deux-guerres : 1917-1939

Dès la prise du pouvoir par les bolcheviks, les puissances alliées interviennent dans la guerre civile russe (1918 à 1921). Le premier ministre britannique, Lord Robert Cecil, justifie la guerre contre le bolchevisme par les arguments suivants : désengagement de la Russie bolchevique de la guerre mondiale impérialiste, ce qui constitue une trahison envers les alliés en fermant le second front de l’Est. L’ambassadeur anglais en Russie souligne cependant que la Russie n’était plus à même de mener cette guerre en raison de la décomposition de son armée. Le Foreign office ne suit pas cette position et prétend discréditer le nouveau régime auprès des masses populaires. On dissimule le fait que le retrait russe de la guerre avait été posé en fonction du principe d’une paix généralisée. Afin de désavouer le chef des bolcheviks auprès de la social-démocratie des pays capitalistes, on ne met au devant de la scène que les tractations secrètes entre les Bolcheviks et Allemands. Lénine est présenté comme un agent de Guillaume II.

La politique interventionniste des puissances anglaise et française consiste à soutenir les forces contre-révolutionnaires, “les Blancs” [contre “les rouges”]. Le peuple russe (ouvriers et paysans) n’en prend pas moins prend les armes contre “les Blancs” de Koltchak et contre les puissances étrangères. En pleine Première Guerre mondiale Churchill aurait proposé à “l’ennemi” allemand d’envahir l’Ouest de la Russie, « Payez-vous à l’Est ! ». Tout en accusant Lénine de collusion avec la puissance allemande, les britanniques vont jusqu’à utiliser dans les Pays Baltes des troupes allemandes pour alimenter les troupes des Blancs. La Russie bolchevique est devenue l’ennemi n° 1.

Ce qui préserve la Russie bolchevique de la destruction et de la contre-révolution, ce sont les contradictions internes des puissances impérialistes qui limitent l’efficacité des attaques contre « le pays des Soviets ». Du fait de leurs rivalités, les Anglais, Américains et Français ne parviennent pas à coordonner leurs actions. La guerre civile russe en 1922 se conclut au profit des bolcheviques de par l’action de la jeune armée rouge. Les puissances impérialistes ont perdu cette première bataille. 

L’antisoviétisme va prendre une forme non interventionniste. Cette nouvelle forme est défendue notamment le président des États-unis Wilson. Celui-ci indique : « le communisme est un danger social et politique », mais on ne peut pas le défaire par les armes, les peuples sont las de la guerre (des troupes canadiennes ont refusé l’engagement dans une nouvelle guerre et se sont mutinés). Pour sa part, Lloyd George, ministre britannique de la guerre, craint une contagion révolutionnaire en Angleterre. À la conférence de Paris (novembre 1919), il s’oppose à Clemenceau qui continue à défendre la position interventionniste. La jeune république socialiste n’obtient-elle pas le ralliement des masses, les paysans eux-mêmes deviennent bolcheviques souligne, ébahi, Lloyd George. Au sein des diverses puissances capitalistes, le dessein de relever l’Allemagne, ennemi d’hier, se fait jour, dans le but de contrer la puissance plus ou moins fantasmée de “l’impérialisme russe”.

De 1922 à 1925, l’URSS cependant sort progressivement de son isolement international, la révolution est consolidée. Dès 1924 le réalisme des puissances capitalistes conduit à un accord pour intégrer la Russie dans le concert des nations. Un mouvement général pour la reconnaissance des soviets est enclenché.

Dès le milieu des années 20, le bloc des puissances capitalistes se reconstitue toutefois contre l’URSS. Le chancelier allemand Stresemann devient un grand européen “fréquentable” et l’Angleterre se pose en arbitre du conflit franco-allemand. À la veille du pacte de Locarno (1925), un mémorandum britannique soutient que l’instabilité de l’Europe a pour origine la Russie soviétique et qu’une politique de sécurité enjoint à son encerclement. Ce Pacte reconstitue un bloc occidental contre les Bolcheviks. Le général Smuts, n’est pas sans clairvoyance lorsqu’il affirme qu’une « nouvelle sainte Alliance des quatre puissances se met en place sous les oripeaux du pacifisme. » La mise en place de cette seconde croisade obtient le soutien moral et matériel des États-unis. On imagine détourner l’orage allemand vers les plaines de l’Est. Une rupture des relations diplomatiques anglo-soviétiques survient dans la foulée, bien que des relations commerciales soient maintenues : « business is business. »

La politique des soviétiques pendant les années SDN est de prendre les nations capitalistes « au pied de la lettre ». Bien que Litvinov représentant de l’URSS à la SDN, ait scandalisé par ses propos : « le régime capitaliste est la cause profonde des conflits armés », un plan de désarmement total est proposé par la puissance soviétique. Et malgré son exclusion de la SDN, l’URSS adhèrera au Pacte de Locarno (Briand-Kellog) qui lui permet de désigner l’agresseur si elle est attaquée. 

Les enjeux de la période peuvent être compris selon l’auteur, si l’on met en relation l’antisoviétisme et la question de la résurgence du pangermanisme. Après l’échec de la première croisade contre le bolchevisme dans la guerre civile russe, une partie du camp “anglo-saxon” envisageait ainsi que l’Allemagne puisse jouer un rôle dans une « seconde croisade ». C’était un jeu plus dangereux que la participation directe des forces impérialistes “anglo-saxonnes” en Russie. La diplomatie soviétique avait très tôt compris le sens de cette stratégie d’encerclement et cherché une entente avec l’Allemagne, qu’elle obtient dès le Traité de Rapallo (1922). Ce traité alimenta la hargne des anticommunistes de l’entre-deux-guerres, comme le fera plus tard le Pacte germano-russe de non agression de 1941 (Molotov Ribbentrop). Les apprentis sorciers avaient joué la carte du “nationalisme” expansionniste allemand, plutôt que la carte russe, se tirant ainsi eux-mêmes une balle dans le pied.

La France avait adopté une attitude plus modérée, moins dangereuse pour l’URSS, elle craignait en effet une Allemagne forte à ses frontières. Ce fut le retour de la traditionnelle alliance franco-russe. La France pratique toutefois un difficile jeu d’équilibriste : encourager l’Allemagne dans ses ambitions nationales, tout en la freinant, pour éloigner tout danger pour la France. Le ministre Daladier se prendra lui aussi les pieds dans ce jeu subtil, perdant la partie par les accords de Munich (1938). Sans oublier que cette “tactique” ne relevait pas du seul Daladier. Après le Front populaire, une partie de la bourgeoisie française ne défendait-elle pas la position : « plutôt Hitler que Staline ! ». 

La Seconde Guerre mondiale

La grande alliance qui se noue au cours de la Seconde Guerre mondiale, entre l’URSS, les États-Unis, le Royaume britannique, “la France libre”, ne met pas fin à l’antisoviétisme. En 1946, Elliott Roosevelt, fils du président, qui a assisté à toutes les conférences avec son père, révèle dans son livre best-seller (Mon père m’a dit) le fond de la politique de Churchill qui escomptait un effondrement de l’URSS. Dès la signature de la Charte de l’Atlantique en août 1941, indique-t-il « les Anglais voulaient nous convaincre d’envoyer de plus en plus de matériel vers le Royaume-uni et de moins en moins vers l’URSS. » Comme si les Anglais visaient « à voir s’épuiser les Nazis et les Russes pendant qu’eux-mêmes devenaient les plus forts ». La poursuite de la politique antisoviétique après 1939 se voit d’ailleurs dans les aides accordées par la France, l’Angleterre et les États-unis, à la Finlande alliée à Hitler, et en guerre contre l’URSS. Ou par les soutiens aux Polonais favorables à l’Angleterre. 

Les milieux diplomatiques et gouvernementaux occidentaux savent que la Russie soviétique n’a pas fait cause commune avec Hitler en 1939, seulement gagné du temps face aux manœuvres des britanniques. En dénonçant le Pacte germano-russe de non-agression de 1939, les puissances occidentales visaient avant tout à disqualifier et détruire le courant communiste sur leurs propres territoires. Curieusement on n’accusa pas symétriquement Hitler de son alliance avec les Soviets, l’accusation ne visait que la politique soviétique, révélant le caractère unilatéral de la condamnation, qui, au demeurant masquait des préparatifs d’intervention militaire contre la Russie, par le Nord, en Finlande, et par le Sud par les troupes du général Weygand.

Devant l’incroyable défaite du front de l’Ouest, en partie liée à la visée antisoviétique, l’Allemagne nazie se révéla capable de gagner en moins de trois semaines la bataille de France. L’antisoviétisme dût alors reculer, la priorité devenant pour les “Français libres” la défaite de l’Allemagne nazie. On assista, indique Pierre Courtade, à une certaine « mise en veille de l’antisoviétisme […] plus tard on verra ». Et en effet, après la chute de l’Allemagne nazie, l’antisoviétisme reprit de plus belle.

Fin de la Seconde Guerre mondiale et la préparation de l’après-guerre

À la conférence de Yalta les alliés reconnaissent les zones d’influence soviétique sur l’Europe orientale. Dès la fin de la guerre cependant, les “anglo-saxons” opposent deux concepts : d’un côté, la « démocratie politique » occidentale [des puissances capitalistes], de l’autre la « démocratie économique », telle que l’illustre « le totalitarisme soviétique ». 

La Grande-Bretagne visait à étendre la sphère des pays de « démocratie politique », concept qui n’était pas vraiment opérant pour les pays de l’Europe centrale et orientale, ceux-ci n’ayant pas de classes moyennes s’exprimant dans le cadre du régime parlementaire. Le concept de démocratie politique masquait selon Courtade la défense d’intérêts économiques et financiers occidentaux, dans la mesure où la « démocratie économique » (ou « totalitarisme soviétique »), menaçait les intérêts des trusts internationaux à l’Est du continent européen, en Hongrie, Bulgarie et Yougoslavie libérés. 

Le cas de la Hongrie est exemplaire. En 1946 la situation économique de la Hongrie est catastrophique, en fonction de quoi l’URSS lui restitue les usines déplacées pendant la guerre. L’armée rouge ne remet pas alors en cause le régime de la propriété privée. Cette politique conciliatrice est même reconnue par le journal conservateur The Times. En août, un traité commercial hungaro-soviétique est signé pour seize mois, pour 30 millions de dollars de marchandises, sans protestation de la part des anciens alliés. En octobre cependant, une note du département d’État proteste contre ce traité commercial hungaro soviétique, ainsi qu’à propos d’un traité similaire avec la Bulgarie.

La presse occidentale se met à parler « d’impérialisme soviétique ». Le gouvernement des États-unis et la Confédération des patrons américains, prétendent participer, pas toujours de façon désintéressée, à la reconstruction des États de l’Europe centrale, faute de quoi ils menacent de supprimer tout crédit à l’URSS. Ils ont besoin rapidement des parts de marché de l’Europe de l’Est, afin de relancer leur économie. La reconversion de l’économie de guerre en économie de paix posait en effet problème aux États-Unis. Au Royaume Uni, la situation économique était difficile aussi, le déficit commercial étant passé de 194 millions de livres en 1938 à 461 millions de livres en 1945. Dans les milieux d’affaires, l’URSS se présentait ainsi comme puissance maléfique, les dépossédant de leurs marchés. Une reconstitution du « bloc occidental » visant à isoler l’URSS se posait comme une nécessité pour le camp capitaliste, comme hier à Locarno ou lors du Pacte à quatre de 1934.

Aux États-Unis, des courants bellicistes projetaient une guerre préventive contre l’URSS momentanément affaiblie. Ils savaient que les Soviétiques pouvaient rapidement disposer de l’arme atomique et que sa reconstruction économique était en bonne voie. Ces courants accusent alors le pouvoir soviétique de disposer partout d’espions. Ils déploient la rhétorique du danger de la « pax communista ». Le parti de la guerre contre la Russie regroupe le milieu des affaires et son aile droite, certains syndicats, des socialistes “antistaliniens”, des minorités ethno-nationales. Les discours complotistes ont un impact sur la population américaine, préparant la campagne maccarthyste et sa “chasse aux sorcières”. 

Il existe un autre courant qui défend un principe de conciliation avec l’URSS. Il regroupe des intellectuels qui estiment qu’il n’existe pas de rivalité impérialiste entre l’URSS et les États-unis, que ces deux pays sont complémentaires : des pays continents avec beaucoup de ressources. Il n’est donc pas exclu de “faire des affaires” avec les soviétiques. Comme le font certains penseurs actuels de la “mondialisation”, certains de ces intellectuels peuvent aussi défendre la thèse néo-pacifiste de l’abandon de la fin des cadres nationaux au profit d’un super État. Parmi ces “conciliateurs”, certains estiment d’ailleurs que le peuple américain peut adhérer plus aisément à la rhétorique d’une croisade “idéaliste” (plutôt qu’à une croisade militaire), dans la continuité de la croisade antitotalitaire contre l’Allemagne nazie. Dans le camp des puissances capitalistes, tel qu’il s’exprime à l’ONU, l’ennemi toutefois n’est plus la puissance allemande et le fascisme international, mais l’URSS. Il s’agit de préserver l’Europe du bouillonnement révolutionnaire.

À la veille de la “guerre froide” qui va marquer des décennies de relations internationales, Pierre Courtade met en évidence la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes, sous ses diverses formes. Il espère, que dans le cadre d’une France de « démocratie sociale », devenant un fait social (à l’instauration de laquelle Parti communiste devait jouer un rôle déterminant), se trouvera à même de revivifier l’alliance franco-russe, la politique d’amitié avec les pays des Balkans et des “slaves du Sud”. Il tend à croire que cette « démocratie sociale » sera acceptée par les puissances impérialistes occidentales comme le fait soviétique le fut en 1924. 

Pierre COURTADE, (1915-1963), Essai sur l’antisoviétisme, Paris, Editions Raisons d’être, 1946. Élève de Jean Guéhenno. Pierre Courtade commence sa carrière de journaliste au Progrès de Lyon. Il rencontre des hommes qui compteront pour lui, comme Louis Aragon, Roger Vaillant ou René Tavernier. Il adhère au PCF pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il participe à la Résistance. À la Libération, il entre à la rédaction de l’hebdomadaire Action. En 1946, Maurice Thorez lui propose de tenir la rubrique internationale de l’Humanité, il l’animera jusqu’à son décès.

I — Karl Kautsky, Ancienne et nouvelle Révolution

1 octobre 2017

(Le Socialiste – 9 décembre 1905)
Karl Kautsky[1], dirigeant de la Social-Démocratie allemande, grand connaisseur de l’œuvre de Marx, théoricien du mouvement socialiste international, salue dès le départ la première révolution russe de 1905. Il dégage les caractères de cette révolution et sa portée universelle. Toutefois la première phase de cette révolution, dont il espérait le succès proche, ne parvient pas à triompher. Les objectifs qu’elle poursuivait ne se réaliseront que lors de la seconde phase du processus révolutionnaire, qui débute en Octobre 1917.
Karl Kautsky situe le processus révolutionnaire russe dans la continuité d’un mouvement historique d’ensemble, celui des révolutions des classes modernes : la révolution anglaise du xviie siècle, la Révolution française. Il présente les points communs et les spécificités de chacune d’elles, en fonction des caractéristiques des différentes époques et des formations historiques, s’intéressant plus spécialement à la disposition des forces de classes et à la capacité hégémonique de chacune d’elles. Selon lui, le retentissement mondial de la révolution qui s’engage alors en Russie peut être mis sur le même plan que celui qu’inaugura la Révolution française.
Dans la conjoncture de 1905 toutefois, Kautsky ne mesure pas le risque de réaction et de guerre généralisée qui surviendra quelques années plus tard, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste. Il ne mesure pas davantage le risque d’intervention étrangère qui se produira contre la révolution bolchevique lorsque celle-ci triomphe en Octobre 2017.

 

Le texte de Kautsky :

 

« Ce dont plus d’un, dans nos rangs mêmes, pouvait encore douter il y a un an, est aujourd’hui de la dernière évidence : la Russie est à l’heure qu’il est dans une Révolution qui peut être mise en parallèle, pour la force et pour l’importance, avec les deux plus grandes révolutions que l’histoire ait vues jusqu’à présent, celle d’Angleterre au xviie et celle de France au xviiie siècle.

Il est naturel de chercher entre elles les points de comparaison et leur ressemblance superficielle est frappante. Dans chacune de ces deux révolutions il s’agissait d’une lutte contre l’absolutisme, contre lequel la masse de la nation se levait parce que son joug était devenu insupportable, parce qu’il apportait au pays misère, souffrance et honte.

Mais la ressemblance ne va pas beaucoup plus loin. Nous arrivons à des différences profondes, dès que nous passons sous la surface politique et recherchons les oppositions de classes qui agissent comme ressorts du mouvement.

Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante.

L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience.

À la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789.

Dans chacune de ces révolutions, la classe finalement victorieuse fut la classe capitaliste. Or celle-ci vit, politiquement comme économiquement, de l’exploitation des forces d’autrui. Jamais elle n’a fait une révolution : toujours elle l’a seulement exploitée. La besogne de la révolution, la lutte et ses dangers, elle les a toujours laissés à la masse populaire. Mais de celle-ci, aux xviie et xviiie siècles, ce n’était pas les prolétaires qui étaient le ressort le plus actif ; c’était les petits bourgeois ; les prolétaires en formaient toujours un appendice inconscient. Ce fut la petite bourgeoisie, valeureuse et consciente, des villes géantes Londres et Paris, qui osa assumer le combat d’avant-garde contre l’absolutisme et qui réussit à l’abattre.

La petite bourgeoisie de Russie n’a jamais eu ni valeur ni conscience, du moins pas dans les derniers siècles, depuis qu’il existe un tsarisme russe. Elle se recrutait presque exclusivement parmi les paysans déracinés, qui, il y a quelques dizaines d’années, étaient encore des serfs. De plus, il n’y a pas en Russie de ville géante capable de dominer tout l’empire. En outre, même en France et en Angleterre, les capitales ont perdu leur domination absolue, qu’elles ont dû partager avec les centres industriels ; aussi, même dans l’Europe occidentale, le petit bourgeois a-t-il cessé d’être révolutionnaire et est-il devenu, chez nous aussi, un soutien de la réaction et de la puissance gouvernementale.

Il n’est pas étonnant que les petits bourgeois de Russie soient intervenus, avec la voyoucratie (Lumpenproletariat), comme des éléments contre-révolutionnaires, se mettant à la disposition de la police pour écraser la Révolution. Mais comme cette petite bourgeoisie n’a pas de programme, pas de but politique, elle ne peut être poussée dans la lutte contre la Révolution que par la promesse d’avantages individuels ou sous l’excitation de ses rancunes individuelles.

Or, il y a point d’avantages, il n’y a que des coups et des dangers de mort à recueillir dans la bataille contre le prolétariat sans propriété, puisqu’il est armé, et le petit bourgeois réactionnaire se montre toujours, dès qu’il n’a plus d’idéal politique, aussi lâche que brutal : il n’exerce sa rage que sur les plus faibles. C’est le plus volontiers, comme exploiteur, sur les femmes et les enfants, dans la lutte actuelle contre la Révolution, sur des juifs et des étudiants isolés, non sur les ouvriers dont le bras est robuste. Ainsi la contre-révolution russe devient exclusivement un pillage et un massacre ; ainsi le prolétariat révolutionnaire, dans sa lutte contre la réaction, se montre politiquement dès aujourd’hui l’élément indispensable du progrès social, de même qu’économiquement il en est devenu, depuis longtemps, la condition la plus importante. D’autre part, la petite bourgeoisie elle-même, en tant qu’elle ne se rattache pas au prolétariat, se révèle politiquement comme une couche de la population qui ne peut plus que causer du dommage et troubler l’ordre de la société, de même qu’économiquement, dans sa majorité, elle est devenue aujourd’hui un parasite du corps social, ne pouvant prolonger son existence qu’aux dépens de celui-ci.

À côté de la petite bourgeoisie, la plus importante des couches révolutionnaires des révolutions précédentes était celle des paysans. Elle avait bien déjà montré, au temps de la Réforme, dans les guerres de paysans, qu’elle n’était en état que d’ébranler l’État, mais non pas de fonder dans cet État une nouvelle domination politique indépendante. Les paysans ne sont plus à considérer comme un parti proprement dit, une armée politique particulière, mais seulement comme une troupe auxiliaire d’autres armées ou partis politiques, troupe qui cependant n’est nullement dénuée d’importance, et qui, selon qu’elle se met d’un côté ou de l’autre, peut décider de la victoire ou de la défaite. Elle mit en France, en 1848, le sceau à la défaite de la Révolution aussi bien qu’elle l’avait mis à son triomphe en 1789 et années suivantes.

Le rôle joué par les paysans dans la grande Révolution française, fut toutefois tout autre que dans la Révolution d’Angleterre. En France, la propriété foncière de la noblesse et du clergé existait encore sous des formes féodales ; elle vivait de l’exploitation des paysans serfs, qu’elle avait abaissés à un degré incroyable de misère et à qui, noblesse et clergé de cour qu’elle était devenue, elle ne rendait plus aucun service en échange. La destruction de cette propriété foncière était une des tâches les plus pressantes de la Révolution et fut le lien qui attacha à elle le plus solidement le paysan.

En Angleterre, la vieille noblesse féodale avait été anéantie à l’époque de la guerre des Deux Roses et remplacée par une noblesse nouvelle qui comprenait très bien les besoins capitalistes. La Réforme avait en outre donné à cette noblesse les biens d’Église au dix-septième siècle. La vieille société féodale avait complètement disparu. Là où il y avait encore des paysans, ils étaient libres, maîtres sur leur terre. La grande propriété foncière n’était pas alimentée par des corvées mais par des fermiers capitalistes employant des ouvriers salariés. La noblesse propriétaire elle-même n’était d’ailleurs devenue noblesse de cour que pour une parte minime, passait encore l’année tout entière sur ses domaines, où elle agissait pour la juridiction et pour l’administration de la communauté.

C’est pourquoi la Révolution anglaise n’amena pas un bouleversement général de la propriété foncière. Elle accomplit bien de nombreuses confiscations, mais à titre de mesure politique et non sociale. Quelque irritation que puissent avoir paysans et fermiers contre la grande propriété foncière, aucune nécessité ne les contraignait à la morceler ; au contraire, la crainte du prolétariat salarié, nombreux dans les campagnes, les poussait à s’abstenir de commencer une pareille œuvre, qui pouvait finir par devenir dangereuse pour eux-mêmes. Non seulement la grande propriété foncière anglaise résista à la Révolution, mais elle y mit fin par un compromis avec la bourgeoisie, fatiguée de son côté de la domination de la petite bourgeoisie, et assura ainsi tellement son règne, qu’il n’y a pas, encore aujourd’hui, d’aristocratie terrienne, pas même dans la Prusse orientale et en Hongrie, qui soit plus sûrement assise que celle d’Angleterre.

C’est tout autrement que les choses vont se passer en Russie, dont les paysans sont dans une situation qui, malgré toutes les différences de détail, correspond en gros à celle des paysans de France avant la Révolution. Sur ce point aussi, ces deux révolutions auront dans leurs résultats cette similitude que l’on peut s’attendre à la ruine de la grande propriété foncière actuelle dans tout l’empire russe et à son passage dans la possession des paysans. En dehors du tsarisme, c’est la grande propriété foncière qui devra payer les frais de la Révolution.

Il est impossible de prévoir de quel genre sera le mode de production agricole qui se développera sur cette base nouvelle, mais une chose est certaine : en ceci encore les Révolutions russe et française se ressembleront, que le morcellement de la grande propriété foncière individuelle sera un lien qui attachera indissolublement le paysan à la Révolution. Nous ne savons pas encore quelles luttes de races la nouvelle Révolution cache en son sein ; peut-être bien qu’il produira à ce propos des conflits entre paysans et prolétariat urbain. Mais les premiers défendront des poings et des dents la Révolution contre quiconque voudrait tenter de rétablir le vieux régime nobiliaire, fût ce même une intervention étrangère.

Nous arrivons ainsi au troisième facteur qui serait à considérer dans cette comparaison entre les trois Révolutions : la situation extérieure qu’elles créent.

Au XVIIe siècle, les relations internationales étaient encore si peu de chose que la Révolution anglaise resta un événement tout local, qui ne trouva pas le moindre écho dans le reste de l’Europe. Ce ne furent pas des guerres extérieures, mais la fastidieuse guerre civile, conséquence de la grande force de résistance de la noblesse foncière, qui produisit la domination révolutionnaire militaire et finalement la dictature d’un général victorieux, Cromwell.

La fin du XVIIIe siècle connaissait déjà des relations plus développées entre les États européens. La Révolution française ébranla toute l’Europe, mais ses efforts libérateurs ne trouvèrent qu’un écho affaibli.

L’ébranlement résulta de la guerre menée par les monarques coalisés d’Europe contre une République, et c’est de cette guerre que provint en France le régime du sabre et l’empire du général victorieux, Napoléon.

Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie.

Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne.

Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme.

Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »

 

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Karl Kautsky est souvent présenté comme un adversaire inconditionnel de Lénine. Leurs divergences toutefois se sont surtout manifestées après la révolution d’Octobre 1917. Au cours des premières phases du processus révolutionnaire, Kautsky a joué un rôle éminent de théoricien et de praticien, dont Lénine et les bolcheviks eux-mêmes se sont réclamés.

II — Georges SOKOLOFF, Le retard russe (2014)

1 octobre 2017

L’ouvrage de Georges Sokoloff n’est pas centré sur la révolution russe qu’il se borne à inscrire dans le cadre de la formation historique spécifique de la Russie et de ce qu’il nomme “l’Idée russe. Dans le cadre de cette formation de longue durée, la révolution aurait pour une part perpétué l’héritage de “l’Idée russe » et le retard qu’elle véhicule. Pour illustrer son propos, l’auteur prend en compte et synthétise des données factuelles de l’historiographie russe. Il s’agit de déceler dans l’histoire de la formation historique de la Russie ce qui a pu conforter l’idée d’un retard, russe, puis soviétique, notamment dans le domaine économique, par rapport à d’autres pays développés.

«L’idée russe»

« L’Idée russe » se présente en tant que tremplin pour la formation historique de la Russie, qui, en même temps en freine le processus. Dans son introduction, Georges Sokoloff s’interroge : « L’Idée russe » traduit-elle un retard ou exprime-t-elle une réponse, à la fois singulière et obligée, aux « défis de l’histoire. » 

« L’Idée russe » prégnante au XIXe siècle se présente comme une sorte de « système de valeurs » reposant sur « la vie spirituelle, l’esprit collectif, la vraie justice, l’élan de la foi », s’opposant à un autre système vantant « les satisfactions matérielles, la place de l’individu, les droits formels, le pragmatisme. » Pour l’auteur, il s’agit d’une « idéologie » que l’on retrouve dans la devise du comte Ouvarov, ministre sous Nicolas Ier : « Autocratie, orthodoxie, idée nationale », ou encore chez Alexeï Khomiakov : « Orthodoxie, idée slave, patrie ». Ce système idéologique « qu’on dirait fait sur mesure pour le Russe et personne d’autre… » assurerait « une supériorité morale de par le monde entier ». Les populistes du XIXe siècle s’en étaient emparés pour lutter contre le tsarisme, qui, selon eux trahissait l’idée russe, en adhérant aux valeurs du capitalisme industriel étranger.

La période historique du passage d’une société féodale à une société bourgeoise aurait ainsi été marquée par une « résistance culturelle » favorisant une relative unité. Cette « force intérieure » appelée starina se rattache à “l’ancien” dont la respectabilité ne saurait être remise en cause. L’idée d’immuabilité qui lui est associée, cette starina constituerait une sorte de trésor, comprenant la langue et la puissance maternelles, la religion chrétienne, les coutumes et les terres russes. Ce trésor ou « réserve morale » aurait permis d’affronter les crises et malheurs de l’histoire russe. Sans cette « réserve » pourrait-on expliquer les victoires sur les Mongols à partir de 1380 ou l’unité politique reconstruite autour de Moscou ? L’ « Idée russe » reste une référence absolue pour l’Église orthodoxe, Église qui selon l’auteur aurait protégé les puissants intérêts du féodalisme russe.

« L’Idée russe » exprimerait la résistance féodale face à la montée d’une société bourgeoise. Pour Sokoloff cette « Idée » fut en effet érigée par les penseurs du XIXe siècle en un vertueux rempart patriotique contre les valeurs bourgeoises. Elle imprégnerait plus généralement l’histoire russe, ayant permis une certaine capacité d’adaptation historique, y compris pour les tenants de l’édification socialiste. Ainsi « les sociaux-démocrates : ceux-là affirment qu’on peut à la fois être socialiste, aimer la Russie au point de vouloir en faire l’épicentre d’une révolution mondiale, et vouer un véritable culte à l’industrie, berceau du prolétariat ouvrier. » Et, encore aujourd’hui, cette « Idée russe » demeurerait prégnante, sous la forme d’une morale diffuse.

***

À propos de la formation historique de la Russie et de sa relative unification, Sokoloff fait état de quelques-unes des “étapes” de cette formation, pour l’essentiel connues, en y adjoignant des données comparatives sur les évolutions économiques et démographiques, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues. Il concentre aussi son attention sur les raisons qui rendent compte tout à la fois de “l’Idée russe” et de sa signification au regard de la disposition des forces sociales russes, plus spécialement au XIXe siècle.

Aux origines de la Russie, les migrations

Le centre historique de la Russie se trouve dans la partie centrale de l’Europe en tant que lieu de passage d’importantes migrations. De “proto slaves” s’y seraient fixés. Du IXe au milieu du XIe siècles, des Varègues (suédois) font quelques incursions puis s’intègrent progressivement. Sokoloff évoque le « dualisme slave/ vikings, les uns apportant de nouvelles techniques agricoles, les autres le désir d’aventures. Les territoires occupés s’étendent, alors une meilleure exploitation des axes fluviaux est réalisée. Un certain Kïî, personnage légendaire éponyme de Kiev et Oleg le Varègue auraient initié et constitué une fédération tribale, donnant naissance à une « Russie primitive ».

La Rus’kiévienne

L’expansion territoriale accroît les possibilités marchandes par la navigation et le portage, couvrant l’axe du Golfe de Finlande jusqu’à la Mer noire proche de Byzance, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux, et de nouvelles sources d’enrichissement spirituel et culturel. Les Varègues, dont l’ethnonyme est « Rûs », poursuivent à l’initiative d’Oleg et de ses successeurs la conquête et la soumission d’autres peuplades slaves, posant la question de l’unité administrative et politique de cette « Rus’kiévienne ». Dès 945, une ébauche administrative se met en place afin de percevoir les impôts, l’unité se construit aussi pour faire face aux convoitises extérieures.

Avec l’alliance avec Byzance, l’élargissement du commerce extérieur, une monnaie, la grivna s’impose progressivement. L’unité économique et administrative consolide l’ensemble, et se trouve renforcée par la conversion au christianisme. Une langue commune se forme avec la création et l’apprentissage de l’alphabet cyrillique composé par les disciples de Cyrille et de Méthode dès la fin du IXe siècle.

Lors de cette période, la formation russe semble suivre un progrès linéaire en dépit de quelques obstacles. Les dispositions prises par les princes kiéviens se heurtent cependant à des résistances. En 1068, une assemblée populaire prétend prendre les armes contre les nomades Polovtses. En 1113 les Kiéviens mécontents exigent un autre prince. Des révoltes religieuses et politiques ont lieu à Novgorod en 1131 et 1207. En dépit de ces dissensions internes, la Rus’kiévienne se construit contre les forces centrifuges.

Rupture du processus. Les invasions mongoles

L’unité en cours de formation, se trouve rompue pour une longue période par les invasions mongoles dès le début du XIIIIe siècle. La Rus ‘kiévienne ne peut tenir devant ces vagues destructrices. Son unité était fragile, elle avait connu un éclatement en une variété de « principautés » (au nombre de cinquante au début du XIIIe et près de deux cent cinquante au XIVe siècle). En outre les dissensions sociales internes ne manquaient pas : révoltes urbaines, rivalités au sein de la dynastie, complots. La fragile unité, « réduite à sa propre impuissance » cède face aux invasions tatares qui préfigurent la constitution d’une sorte “d’État mongol”, la future “Horde d’Or”, qui reposait sur « une collectivité humaine entièrement vouée à la conquête armée ».

La terreur mongole toutefois calme les séditions internes. La Horde d’Or délègue le pouvoir à des princes russes en matière d’administration et de fiscalité. Les tributs imposés sont fixés en fonction d’un recensement de la population soumise, il s’y ajoute des contributions exceptionnelles en faveur du Khan, des droits sur les marchandises et les charges d’entretien des forces d’occupation (ce qui correspondait à quatorze formes de prélèvement). 

La Moscovie, le processus peut reprendre…

Alors que la Rus’Kiévienne tend à se décomposer, un autre centre historique de la Russie est en formation, du nom de Moskva, ville située plus au nord. Celle-ci se fortifie sur la base d’activités commerciales. En 1326, elle devient la capitale religieuse de la Russie. Ivan III, prince de Moscou, souverain en 1462, dirige non plus une ville, mais un pays : la Moscovie. Celle-ci va à son tour connaître des déboires, plus spécialement face aux Mongols. En 1481, c’est cependant la principauté de Moscou (et non plus Kiev, épuisée), qui délivre la Russie des Mongols et réunit l’ensemble des territoires. Malgré les difficultés, la population a connu un fort développement au cours de ces cinq siècles (de quatre à douze millions d’habitants). 

Libéré du poids mongol, une politique étrangère se met en place, la Moscovie s’agrandit avec l’intégration de Novgorod, Pskov et Smolensk. Le rouble de Novgorod devient monnaie nationale. Le marché intérieur commence à se constituer. Une sorte d’osmose, de « juxtaposition » pour reprendre le terme de Sokoloff, s’opère entre les « frontières territoriales » et les « frontières religieuses ».

Ivan IV, dit le Terrible est couronné Tsar en janvier 1547. Il s’empare du titre de César, et défend l’orthodoxie, tout à la fois contre le christianisme papiste et contre l’islam. Il commence la conquête des khanats proches et instaure un régime autocratique afin de mettre un terme aux intrigues des boyards de la cour. Sous son règne et les suivants, la Moscovie, connaît de grands fléaux : famines, épidémies, migrations de population. En 1571, les Mongols que l’on croyait affaiblis, incendient Moscou. Mieux armées, les troupes russes leur infligent une sévère défaite aidées par les cosaques. La porte du gigantesque territoire sibérien s’ouvre aux riches marchands, les activités marchandes s’élargissent davantage. Sous le règne du successeur d’Yvan, Boris Godounov [1551-1605] les conditions de vie restent cependant déplorables. Le servage est instauré officiellement en Russie alors qu’en Europe il a perdu de sa réalité. De grandes révoltes, des guerres paysannes se produisent. La dynastie des Romanov [1613 – 1645] accède au trône et cherche à mettre un terme à ce « capharnaüm », mais d’autres révoltes éclatent : révolte du cuivre, deuxième guerre paysanne avec pour mot d’ordre « Secouons le joug des nobles ! » Au cours du XVIIe siècle, la conquête du vieux cœur de la Rus ’kiévienne est entreprise.

La Moscovie voit son industrialisation progresser. La croissance démographique et économique s’accélère au cours des XVIIe et XIXe siècles. Des manufactures s’installent, le commerce et les échanges extérieurs se développent. Des mesures protectionnistes sont prises afin de contrer la concurrence étrangère. Presque toutes ces nouvelles activités sont prises en mains par la noblesse. La féodalité se modernise sur le plan économique, mais demeure un frein au développement, en maintenant un système politique et social rétrograde.

L’empire russe

Lors des XVIIe, XVIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, un empire russe se déploie et va s’ouvrir sur la Baltique, en outre, une partie du Caucase, la Crimée et le littoral Nord de la Mer noire, sont conquis sur les Turcs. Le territoire de l’Empire s’élargit encore avec la conquête de la Lituanie, la Biélorussie et une partie occidentale de l’Ukraine, la Russie acquiert le statut de superpuissance. Sous Nicolas Ier, l’empire s’agrandit de territoires supplémentaires qui font du Caucase une « frontière naturelle ».

Le servage s’étend. Alexandre Ier interdit certaines « pratiques les plus monstrueuses [fomentées] par des propriétaires », mais il n’est pas répondu aux aspirations paysannes. Des émeutes et insurrections paysannes se multiplient. Des vagues de réaction accompagnent ou suivent les phases de modernisation économique. La crainte de la contagion des mouvements révolutionnaires, notamment venant de France, et les révoltes locales, nourrissent la réaction politique.

L’auteur souligne le poids féodal sur la structure du régime politique. Le tsar s’appuie sur les services civils et militaires de la noblesse, laquelle en contrepartie est rétribuée par l’octroi de terres et de paysans, voire d’usines et d’ouvriers réduits au servage. La prégnance de la noblesse s’appuie aussi sur un droit de police et de justice.

La révolution russe

L’auteur inscrit le processus révolutionnaire dans le cadre de cette histoire de longue durée, en relation avec les spécificités économiques et sociales de la formation de la Russie. La relation avec le développement général des mouvements ouvriers et socialistes qui se développent au cours du XIXe siècle dans les pays de l’Europe occidentale, n’est pas analysée en tant que telle. 

Au cours de la période qui couvre la seconde moitié du XIXe siècle, l’empire s’engage dans une série de réformes visant les infrastructures et les institutions. Alexandre II envisage d’abolir le servage, en dédommageant la noblesse terrienne au frais des paysans. Le développement du chemin de fer joue un rôle indéniable dans la transformation du pays, en stimulant activités et échanges économiques (textile, agriculture et charbonnage). Le territoire, suite à la « guerre ruineuse » contre les Turcs, s’agrandit du Turkestan et des Balkans et par l’annexion d’une partie du Caucase.

Le développement économique progresse encore avec la mise en chantier du transsibérien, la convertibilité du rouble et la modernisation de plusieurs secteurs industriels, engagés par Piotr Stolypine et Sergueï Witte, alors ministres des finances. Le marché russe devient attractif aux yeux des épargnants et investisseurs des États européens. Le régime de production marchande capitaliste prend de l’ampleur. Une « amélioration des conditions d’existence » fait chuter la mortalité, la population russe aurait « plus que doublé » au cours de cette période.

Au plan politique, la période est marquée par l’apparition d’un courant politique, le populisme. Ce courant s’oppose à la politique tsariste plus spécialement pour ce qui touche au développement de l’économie capitaliste. Pour l’auteur, ce populisme se présente comme garant d’une partie des intérêts féodaux. Il se radicalise. L’assassinat d’Alexandre II, conduit à ce que le pouvoir tsariste opère un revirement « réactionnaire ». 

En dépit de l’essor économique, le mécontentement populaire s’accroît : grèves ouvrières, émeutes paysannes, mutineries dans l’armée. De plus, la guerre contre le Japon (1904-1905) se solde par un échec, aggravant la situation. Cette défaite joue un rôle dans le déclenchement de la première révolution russe de 1905-1906. Le mouvement est réprimé, mais pour calmer le peuple, le régime met en place une « Chambre des députés », ou Douma d’État, qui ne permet pas de réaliser « l’indispensable réforme agraire ». 

L’auteur ne se focalise pas sur les deux révolutions russes, ce n’est pas son objet. Il admet cependant, au bénéfice de la révolution de 1905, « une prise de conscience », qui pouvait ouvrir à « des perspectives politiques positives ». C’est au regard de la question de “l’Idée russe” qu’il s’intéresse aussi à la révolution de 1917, à « l’URSS », au « socialisme soviétique ». Il s’agit surtout d’évaluer leur « performance », somme tout selon lui « assez médiocre » Toutefois, selon lui, les « bouleversements » que le socialisme soviétique a engendré « ne suffisent pas à saisir les tenants et aboutissants du retard pris par la Russie ». Sokoloff reste prudent et reconnaît que « l’ère soviétique a bien amené un progrès, notamment sensible dans l’investissement et dans les consommations collectives, dépenses militaires comprises. » Il souligne aussi certaines difficultés que « l’URSS » a rencontré au cours de l’édification du socialisme, la disparité des différentes républiques, notamment celles d’Asie centrale dont la pauvreté persistante, indique-t-il, a pesé sur sa performance générale.

I — Karl KAUTSKY, Ancienne et nouvelle Révolution

1 octobre 2017

(Le Socialiste – 9 décembre 1905)

Karl Kautsky[1], dirigeant de la Social-Démocratie allemande, grand connaisseur de l’œuvre de Marx, théoricien du mouvement socialiste international, salue dès le départ la première révolution russe de 1905. Il dégage les caractères de cette révolution et sa portée universelle. Toutefois la première phase de cette révolution, dont il espérait le succès proche, ne parvient pas à triompher. Les objectifs qu’elle poursuivait ne se réaliseront que lors de la seconde phase du processus révolutionnaire, qui débute en Octobre 1917.

 

Karl Kautsky situe le processus révolutionnaire russe dans la continuité d’un mouvement historique d’ensemble, celui des révolutions des classes modernes: la révolution anglaise du XVIIe siècle, la Révolution française. Il présente les points communs et les spécificités de chacune d’elles, en fonction des caractéristiques des différentes époques et des formations historiques, s’intéressant plus spécialement à la disposition des forces de classes et à la capacité hégémonique de chacune d’elles. Selon lui, le retentissement mondial de la révolution qui s’engage alors en Russie peut être mis sur le même plan que celui qu’inaugura la Révolution française.

 

Dans la conjoncture de 1905 toutefois, Kautsky ne mesure pas le risque de réaction et de guerre généralisée qui surviendra quelques années plus tard, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste. Il ne mesure pas davantage le risque d’intervention étrangère qui se produira contre la révolution bolchevique lorsque celle-ci triomphe en Octobre 2017.

 

Le texte de Kautsky:

« Ce dont plus d’un, dans nos rangs mêmes, pouvait encore douter il y a un an, est aujourd’hui de la dernière évidence : la Russie est à l’heure qu’il est dans une Révolution qui peut être mise en parallèle, pour la force et pour l’importance, avec les deux plus grandes révolutions que l’histoire ait vues jusqu’à présent, celle d’Angleterre au XVIIe et celle de France au XVIIIe siècle.

Il est naturel de chercher entre elles les points de comparaison et leur ressemblance superficielle est frappante. Dans chacune de ces deux révolutions il s’agissait d’une lutte contre l’absolutisme, contre lequel la masse de la nation se levait parce que son joug était devenu insupportable, parce qu’il apportait au pays misère, souffrance et honte.

Mais la ressemblance ne va pas beaucoup plus loin. Nous arrivons à des différences profondes, dès que nous passons sous la surface politique et recherchons les oppositions de classes qui agissent comme ressorts du mouvement. 

Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante.

L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience.

À la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789.

Dans chacune de ces révolutions, la classe finalement victorieuse fut la classe capitaliste. Or celle-ci vit, politiquement comme économiquement, de l’exploitation des forces d’autrui. Jamais elle n’a fait une révolution : toujours elle l’a seulement exploitée. La besogne de la révolution, la lutte et ses dangers, elle les a toujours laissés à la masse populaire. Mais de celle-ci, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce n’était pas les prolétaires qui étaient le ressort le plus actif ; c’était les petits bourgeois ; les prolétaires en formaient toujours un appendice inconscient. Ce fut la petite bourgeoisie, valeureuse et consciente, des villes géantes Londres et Paris, qui osa assumer le combat d’avant-garde contre l’absolutisme et qui réussit à l’abattre.

La petite bourgeoisie de Russie n’a jamais eu ni valeur ni conscience, du moins pas dans les derniers siècles, depuis qu’il existe un tsarisme russe. Elle se recrutait presque exclusivement parmi les paysans déracinés, qui, il y a quelques dizaines d’années, étaient encore des serfs. De plus, il n’y a pas en Russie de ville géante capable de dominer tout l’empire. En outre, même en France et en Angleterre, les capitales ont perdu leur domination absolue, qu’elles ont dû partager avec les centres industriels ; aussi, même dans l’Europe occidentale, le petit bourgeois a-t-il cessé d’être révolutionnaire et est-il devenu, chez nous aussi, un soutien de la réaction et de la puissance gouvernementale.

Il n’est pas étonnant que les petits bourgeois de Russie soient intervenus, avec la voyoucratie (Lumpenproletariat), comme des éléments contre-révolutionnaires, se mettant à la disposition de la police pour écraser la Révolution. Mais comme cette petite bourgeoisie n’a pas de programme, pas de but politique, elle ne peut être poussée dans la lutte contre la Révolution que par la promesse d’avantages individuels ou sous l’excitation de ses rancunes individuelles.

Or, il y a point d’avantages, il n’y a que des coups et des dangers de mort à recueillir dans la bataille contre le prolétariat sans propriété, puisqu’il est armé, et le petit bourgeois réactionnaire se montre toujours, dès qu’il n’a plus d’idéal politique, aussi lâche que brutal : il n’exerce sa rage que sur les plus faibles. C’est le plus volontiers, comme exploiteur, sur les femmes et les enfants, dans la lutte actuelle contre la Révolution, sur des juifs et des étudiants isolés, non sur les ouvriers dont le bras est robuste. Ainsi la contre-révolution russe devient exclusivement un pillage et un massacre ; ainsi le prolétariat révolutionnaire, dans sa lutte contre la réaction, se montre politiquement dès aujourd’hui l’élément indispensable du progrès social, de même qu’économiquement il en est devenu, depuis longtemps, la condition la plus importante. D’autre part, la petite bourgeoisie elle-même, en tant qu’elle ne se rattache pas au prolétariat, se révèle politiquement comme une couche de la population qui ne peut plus que causer du dommage et troubler l’ordre de la société, de même qu’économiquement, dans sa majorité, elle est devenue aujourd’hui un parasite du corps social, ne pouvant prolonger son existence qu’aux dépens de celui-ci.

À côté de la petite bourgeoisie, la plus importante des couches révolutionnaires des révolutions précédentes était celle des paysans. Elle avait bien déjà montré, au temps de la Réforme, dans les guerres de paysans, qu’elle n’était en état que d’ébranler l’État, mais non pas de fonder dans cet État une nouvelle domination politique indépendante. Les paysans ne sont plus à considérer comme un parti proprement dit, une armée politique particulière, mais seulement comme une troupe auxiliaire d’autres armées ou partis politiques, troupe qui cependant n’est nullement dénuée d’importance, et qui, selon qu’elle se met d’un côté ou de l’autre, peut décider de la victoire ou de la défaite. Elle mit en France, en 1848, le sceau à la défaite de la Révolution aussi bien qu’elle l’avait mis à son triomphe en 1789 et années suivantes.

Le rôle joué par les paysans dans la grande Révolution française, fut toutefois tout autre que dans la Révolution d’Angleterre. En France, la propriété foncière de la noblesse et du clergé existait encore sous des formes féodales ; elle vivait de l’exploitation des paysans serfs, qu’elle avait abaissés à un degré incroyable de misère et à qui, noblesse et clergé de cour qu’elle était devenue, elle ne rendait plus aucun service en échange. La destruction de cette propriété foncière était une des tâches les plus pressantes de la Révolution et fut le lien qui attacha à elle le plus solidement le paysan.

En Angleterre, la vieille noblesse féodale avait été anéantie à l’époque de la guerre des Deux Roses et remplacée par une noblesse nouvelle qui comprenait très bien les besoins capitalistes. La Réforme avait en outre donné à cette noblesse les biens d’Église au dix-septième siècle. La vieille société féodale avait complètement disparu. Là où il y avait encore des paysans, ils étaient libres, maîtres sur leur terre. La grande propriété foncière n’était pas alimentée par des corvées mais par des fermiers capitalistes employant des ouvriers salariés. La noblesse propriétaire elle-même n’était d’ailleurs devenue noblesse de cour que pour une parte minime, passait encore l’année tout entière sur ses domaines, où elle agissait pour la juridiction et pour l’administration de la communauté.

C’est pourquoi la Révolution anglaise n’amena pas un bouleversement général de la propriété foncière. Elle accomplit bien de nombreuses confiscations, mais à titre de mesure politique et non sociale. Quelque irritation que puissent avoir paysans et fermiers contre la grande propriété foncière, aucune nécessité ne les contraignait à la morceler ; au contraire, la crainte du prolétariat salarié, nombreux dans les campagnes, les poussait à s’abstenir de commencer une pareille œuvre, qui pouvait finir par devenir dangereuse pour eux-mêmes. Non seulement la grande propriété foncière anglaise résista à la Révolution, mais elle y mit fin par un compromis avec la bourgeoisie, fatiguée de son côté de la domination de la petite bourgeoisie, et assura ainsi tellement son règne, qu’il n’y a pas, encore aujourd’hui, d’aristocratie terrienne, pas même dans la Prusse orientale et en Hongrie, qui soit plus sûrement assise que celle d’Angleterre.

C’est tout autrement que les choses vont se passer en Russie, dont les paysans sont dans une situation qui, malgré toutes les différences de détail, correspond en gros à celle des paysans de France avant la Révolution. Sur ce point aussi, ces deux révolutions auront dans leurs résultats cette similitude que l’on peut s’attendre à la ruine de la grande propriété foncière actuelle dans tout l’empire russe et à son passage dans la possession des paysans. En dehors du tsarisme, c’est la grande propriété foncière qui devra payer les frais de la Révolution.

Il est impossible de prévoir de quel genre sera le mode de production agricole qui se développera sur cette base nouvelle, mais une chose est certaine : en ceci encore les Révolutions russe et française se ressembleront, que le morcellement de la grande propriété foncière individuelle sera un lien qui attachera indissolublement le paysan à la Révolution. Nous ne savons pas encore quelles luttes de classes la nouvelle Révolution cache en elle; peut-être bien qu’il produira à ce propos des conflits entre paysans et prolétariat urbain. Mais les premiers défendront des poings et des dents la Révolution contre quiconque voudrait tenter de rétablir le vieux régime nobiliaire, fût ce même une intervention étrangère.

Nous arrivons ainsi au troisième facteur qui serait à considérer dans cette comparaison entre les trois Révolutions : la situation extérieure qu’elles créent.

Au XVIIe siècle, les relations internationales étaient encore si peu de chose que la Révolution anglaise resta un événement tout local, qui ne trouva pas le moindre écho dans le reste de l’Europe. Ce ne furent pas des guerres extérieures, mais la fastidieuse guerre civile, conséquence de la grande force de résistance de la noblesse foncière, qui produisit la domination révolutionnaire militaire et finalement la dictature d’un général victorieux, Cromwell.

La fin du XVIIIe siècle connaissait déjà des relations plus développées entre les États européens. La Révolution française ébranla toute l’Europe, mais ses efforts libérateurs ne trouvèrent qu’un écho affaibli. L’ébranlement résulta de la guerre menée par les monarques coalisés d’Europe contre une République, et c’est de cette guerre que provint en France le régime du sabre et l’empire du général victorieux, Napoléon.

Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie.

Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne.

Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme.

Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Karl Kautsky est souvent présenté comme un adversaire inconditionnel de Lénine. Leurs divergences toutefois se sont surtout manifestées après la révolution d’Octobre 1917. Au cours des premières phases du processus révolutionnaire, Kautsky a joué un rôle éminent de théoricien et de praticien, dont Lénine et les bolcheviks eux-mêmes se sont réclamés.

Une organisation d’artisans et petits entrepreneurs.

1 octobre 2017

¶Cet article présente des données concernant l’historique de l’organisation de l’Union Professionnelle des Artisans (UPA). Depuis octobre 2016, l’UPA, en association avec l’UNAPL, est devenue l’U2P (Union des Entreprises de proximité), qui regroupe 2,5 millions de petites entreprises.

 

La publicité « L’artisanat, première entreprise de France », puis les affiches « sacrifié » en lettres blanches sur fond noir, ont fait connaître en 2013, les revendications de ce secteur, souvent mal considéré par une partie de l’opinion éclairée, sous l’étiquette réductrice de « poujadiste » qui le disqualifie d’emblée. Dans une société régie par le marché, les artisans (et petits entrepreneurs) veulent une compensation pour les inégalités résultant de la taille des entreprises, des statuts égaux, qui ne sortent pas de la loi commune. Nous avons voulu en savoir plus sur ceux qui n’ont guère de relais médiatique, ne recourent pas à des actions coup de poing ni ne possèdent de symbole bien reconnaissable, comme les Bonnets Rouges.
Selon Henri Rouilleault,

L’union professionnelle des artisans (UPA) est créée en 1975 par trois organisations du bâtiment, des services et de l’alimentation, avec la volonté de faire entendre les préoccupations de ces entreprises, de devenir l’un des partenaires sociaux, tout en refusant une démarche de type poujadiste comme celle du CID-UNATI. L’UPA sera reconnu comme représentatif, après une enquête de représentativité menée par le ministère du Travail, avec l’aide de Martine Aubry, conseillère de Jean Auroux, en 1983. Elle finira par accéder pleinement à la négociation interprofessionnelle, comme troisième organisation interprofessionnelle d’employeurs, avec l’appui de Philippe Séguin en 1988 qui constatera que le CNPF et la CGPME n’ont pas fait la preuve de leur représentativité dans l’artisanat, et de Jean-Pierre Soisson qui débloquera l’extension de l’accord interprofessionnel sur la formation professionnelle continue signé en mars 1985 par l’UPA et les confédérations syndicales [1].

Nous avons consulté la prose de cette Union Professionnelle Artisanale, instigatrice du mouvement « Sacrifiés mais pas résignés » de novembre 2013, notamment son livre blanc Penser autrement. Les propositions des représentants de l’artisanat et du commerce de proximité, publié en janvier de la même année, plan d’ensemble sur la base de données d’enquêtes régulières, qui dépasse une prise de position catégorielle bornée.

Cette classe intermédiaire liée à la production marchande (artisans-commerçants) non seulement exprime à travers ses porte-parole une conscience claire d’elle-même, mais aussi propose une vision d’ensemble de la société et de la manière dont elle souhaite la voir gouvernée. Alors que chez les Bonnets Rouges les revendications sociales avaient été vite détournées sur le terrain de la “culture bretonne”, les artisans et commerçants, demandent un cadre national à même de garantir l’égalité de traitement et de les protéger de la concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur de la France.

On peut se poser des questions sur la représentativité d’une telle association. Le vote n’étant pas le seul critère, il faut examiner dans quelle mesure ils expriment les préoccupations de ceux au nom desquels ils se prononcent. Dans leur livre blanc, ils écrivent au nom « des 1 200 000 artisans et commerçants », « des indépendants », et dans des secteurs concrets, « des petites entreprises du secteur industriel », notamment des sous-traitants, à la Conférence Nationale de l’Industrie. Fédérer est un autre mot essentiel : « en fédérant 300 métiers pratiqués par des indépendants, nous nous adaptons en permanence, et cherchons des solutions viables et acceptables par tous ». Il ne suffit pas de se proclamer porte-parole, mais leur texte offre un écho significatif aux plaintes répétés des artisans et commerçants que nous fréquentons tous les jours.

Dans les Cahiers de doléances d’avant la Révolution française, les artisans ou commerçants libres des faubourgs, donc hors des jurandes, pouvaient faire part de ce genre de demandes, dans le sens d’une adéquation entre l’imposition et la contribution à la richesse sociale :

Qu’il soit soumis à la rigueur de l’impôt toutes les maisons qui procurent un revenu effectif ou de pur agrément, et que les autres, occupées par les laboureurs, artisans et marchands des campagnes, se voient exemptes ou du moins très ménagées [2].

Deux révolutions plus tard, le socialiste non utopiste François Vidal, accorde dans Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), plan d’économie socialisée, une place importante à la petite paysannerie et aux artisans. Aux associations volontaires d’artisans, l’État devrait réserver par préférence toutes les fournitures pour services publics, et faire au besoin des avances de fonds [3].

Les révolutions profondes de 1789 et 1848 ont laissé la place à d’autres plus superficielles, mais la crise de surproduction actuelle est bien un fait : depuis 2008, faute d’acheteurs solvables, 60 000 entreprises artisanales ferment chaque année – certes, des dizaines de milliers d’autres se créent, mais pour combien de temps ; par ailleurs, la taxation est lourde et multiple ; on déplore une « régression », une « stagnation », la « faible croissance », en deux mots une « dépression légère mais permanente ». Au nom de l’égalité, l’UPA demande que les entreprises artisanales puissent bénéficier des mesures de relances applicables aux plus grandes entreprises. Fait remarquable de leur discours, la crise n’apparaît ni comme imprévisible, ni comme passagère, mais comme liée au mode de production ; au contraire, elle « a mis en lumière », « est venue révéler […] les dysfonctionnements de notre économie », « des déséquilibres structurels et des inégalités ».

L’UPA revendiquait un rôle social central de l’artisanat, avec pour arguments : le nombre de 1,2 millions d’entreprises, de 3 millions de salariés soit 1/5 des effectifs du secteur marchand, de 4 millions d’actifs ; la part de la création de richesse nationale (environ 20 %), la proportion des exportateurs (30 %) ; par ailleurs, ils mettent en avant la proximité, le lien social humain, les circuits courts, en accord avec les préoccupations actuelles.

Concurrence généralisée oblige, ils pensent plus à échelle nationale qu’européenne, car la nation est un cadre à même de protéger leurs intérêts, alors que l’Europe a le marché libre et sauvage pour seule raison d’être. En effet, selon un sondage commandé par leurs soins, 66 % des artisans et commerçants « pensent que les réponses aux difficultés économiques doivent plutôt venir du cadre national » [4]. Leurs demandes sont en conséquence : « Nous cherchons à créer un cadre juridique, social, économique et administratif adapté » aux « indépendants » « et propice à leur développement », « un cadre social cohérent, attractif et protecteur des chefs d’entreprise ».

L’État a un rôle à jouer, à redéfinir dans l’action publique; la redistribution des compétences (État, région) doit être achevée une fois pour toutes, ainsi « la puissance publique pourra être encore présente sur les terrains avec quelque efficacité ». Les dispositions étatiques ne sauraient rester lettre morte : droits du conjoint travailleur, Régime Simplifié d’Imposition, décentralisation.

Ce cadre national étatique doit garantir une égalité, rendre à nouveau efficace l’administration publique, débloquer le crédit productif tout en limitant la dette publique. En ce sens, ils sont attentifs à la réforme du statut des entreprises ; à l’accès au crédit et sa pérennité ; l’aide pour la création et l’innovation ; la modification de la répartition des prélèvements ; l’harmonisation des régimes de retraite public-privé ; la simplification administrative ; l’amélioration d’un service public d’orientation des élèves ; l’obligation pour Pôle Emploi à répondre à l’offre de travail de manière adéquate ; il est souhaité « que le pays se fixe rapidement des règles strictes d’équilibre budgétaire et que le recours à l’emprunt soit réservé aux dépenses d’investissement ». Pendant longtemps, en France, et plus en Allemagne [5], le recours à la dette n’était justifié que par ce motif : c’est la perspective d’une création de richesse qui en garantissait le remboursement. Si la majeure partie de l’emprunt est destinée à financer soit le fonctionnement de l’État soit le remboursement de la dette, le pays court un risque. La croissance étant quasi nulle, la politique que menait Calonne avant la Révolution [6], comme celle de nombre de gouvernements contemporains, ne nuit pas aux seuls intérêts des artisans mais de toute la nation.

Le cadre national, l’intervention étatique, permettent d’une part, c’est évident, la défense de leurs intérêts de classe (baisse du coût du travail, fourniture de main d’œuvre par l’école et l’ANPE, modification du taux d’imposition, des cotisations, etc.). Selon eux, les sources de financement en vue de la reprise sont nombreuses. On prend d’abord à l’ensemble, à la nation, à travers un fonds pour la création, la reprise et la modernisation des entreprises ; à travers le renforcement d’une différenciation entre les dépenses qui relèvent de la solidarité nationale – et donc financées par l’impôt – et celles qui relèvent du travail, financées par les cotisations sociales. Les cotisations des allocations familiales, par exemple, ne devaient pas, selon l’UPA, être prélevées sur les salaires. Quand ils réclament plus d’équité fiscale, c’est pour pérenniser les régimes de retraite dans leur ensemble, dans le sens d’une harmonisation progressive des règles entre les secteurs public et privé, et, plus concrètement, d’une validation systématique de quatre trimestres par année travaillée, évidente pour certaines catégories mais pas pour celle des artisans. On prend ensuite aux « tricheurs », à ceux qui emploient au noir ; aux gros entrepreneurs, désignés sous la périphrase « autres acteurs de grande taille ». Enfin, les régimes exorbitants du droit commun, comme ceux des intermittents du spectacle ou auto entrepreneurs, apparaissent comme injustes à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes prestations ou exemptions. Le fait que les salariés et entreprises du privé assument financièrement, via les charges sociales, les politiques de soutien au monde de la culture ou aux régimes spécifiques comme ceux des auto entrepreneurs pose problème, comme le dit ce texte, écho des propos de nombreux indépendants.

Le corollaire de toutes ces remontrances est le rejet de toutes les formes de concurrence déloyale, qui induit une « distorsion de concurrence ». La sous-traitance aggrave une asymétrie déjà existante entre grandes et petites entreprises. S’y ajoute l’exclusion de l’artisanat des plans de relance applicables aux entreprises majeures, ce qui semble injuste si on considère la part des indépendants dans l’économie. Dans le même sens, on réclame une compensation des inégalités de taille entre les entreprises pour l’accès aux marchés publics, à l’administration et à la gestion, pour le taux d’imposition, à échelonner en fonction du ratio chiffre d’affaire/effectifs (une petite entreprise est proportionnellement bien plus taxée qu’une grande).

De telles positions ont bien entendu leurs limites. On ne trouvera pas ici d’explication des causes du chômage. Cependant, l’avantage de ce genre de positions est qu’il met en lumière certaines contradictions et impasses liées à la concurrence effrénée. Les solutions proposées demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste, moyennant une puissance publique protectrice de leurs intérêts, lésés par la concurrence de plus gros qu’eux. Sur une telle base, deux sorties peuvent apparaître : le corporatisme ou l’association.

On peut considérer qu’il existe de nombreux points communs entre les revendications des associations patronales, petites et grandes (MEDEF, CGPME, UPA). Tous souhaitent une baisse des coûts salariaux, une plus grande souplesse pour embaucher et licencier (fluctuations du marché), une formation plus professionnalisante, ce qui leur vaut la critique de nombreux syndicats. Ceci étant posé, tous les “entrepreneurs” ne sont pas placés de la même façon dans la concurrence internationale, et tous ne bénéficient pas du même appui gouvernemental. La création de l’UPA est venue remplir un vide laissé par le MEDEF et la CGPME, et des contradictions apparaissent entre eux.

L’UPA insiste sur son rôle de lien social, car la plupart des artisans ont un marché de proximité. On voit le lien entre économie marchande et mise en relation des membres de la nation. Tout en revendiquant un statut local, l’Union voit parfaitement les problèmes liés aux marchés mondiaux. Elle demande donc la protection de l’État, de la puissance publique, contre les plus grosses entreprises françaises et étrangères, avantagées selon elle pour l’accès aux marchés publics.

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Henri Rouilleault, Où va la démocratie sociale, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2010.
  2. 2. “Cahier de doléances de Montrouge”, 13 avril 1789, article 12, in Archives parlementaires de 1787 à 1860, Paris, Librairie Administrative Paul Dupont, 1879, p. 737.
  3. 3. François Vidal, Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), Centre de Sociologie Historique, 1997.
  4. 4. « Enquête sur les élections européennes. Le message des chefs d’entreprise de proximité aux eurodéputés », communiqué de presse du 18 mai 2014 consultable sur le site de l’UPA
  5. 5. Jacques Grosclaude, « La dette publique en R.F.A. », in Robert Hertzog (dir.), La dette publique en France, Economica, 1990.
  6. 6. Calonne, contrôleur des finances de Louis XVI, avait choisi en 1783 de recourir à l’emprunt pour continuer de verser les prébendes royales et sauver ainsi sa clientèle politique, avant de se voir rattrapé par la banqueroute de l’État.

Le processus révolutionnaire en Russie – Lectures (I)

1 octobre 2017

Pour la première fois dans l’histoire, une révolution, la révolution russe d’Octobre 1917, a ouvert la voie à un processus général de transformation sociale, en rupture avec les fondements économiques du mode capitaliste de production. Ce processus ne doit pas être considéré seulement comme un commencement, il est l’aboutissement d’un mouvement révolutionnaire de près d’un demi-siècle en Russie, et ce mouvement s’est lui-même inscrit dans le sillage de la Révolution française, des révolutions populaires du XIXe siècle, de l’essor du mouvement ouvrier et socialiste dans divers pays du continent européen. 

Comme la Révolution française l’avait été en son temps, la révolution russe a donc revêtu une importance mondiale. Que l’on porte un jugement positif ou négatif sur les différents moments de cette révolution, on ne peut ainsi, au plan de l’histoire, la passer aux oubliettes. La révolution russe, comme le signalait déjà Kautsky en 1905, participe des grandes révolutions des classes modernes qui se sont succédé au cours de deux siècles et demi, en tant que mouvements d’ébranlement du monde ancien [Voir Texte I — Karl KAUTSKY, Ancienne et nouvelle révolution]. 

La portée de la révolution russe, comme celle de la Révolution française, est d’ordre universel. Elle a exercé une influence sur le cours de l’histoire mondiale, sur le sort des classes populaires, sur les mouvements de libération des peuples. Pour peu que l’on se place dans la durée historique, il est difficile de faire silence sur son contenu, sa portée, en termes de bouleversement des rapports sociaux et des rapports de classes, mais aussi de digues opposées au libre déploiement du capitalisme et des rivalités impérialistes. Ceci, en dépit du retournement de la phase historique ascendante qui s’est opéré depuis près d’un demi siècle dans une grande partie du monde, retournement qui s’est manifesté par les revers subis par le processus révolutionnaire et populaire, en Russie et dans le monde.

On peut s’étonner qu’en France, le centenaire de la révolution d’Octobre 1917 n’ait pas donné lieu à des commémorations d’envergure, seulement à quelques colloques, émissions radio, ouvrages et numéros spéciaux de revues, expositions, événementsplus ou moins confidentiels, alors que dans d’autres pays du monde il n’en a pas été ainsi. Il semble que dans notre pays, on ait plutôt choisi de faire le black out, comme si l’on craignait de réveiller un spectre. Au sein des divers courants politiques, qui communient sur le terrain d’un certain anti-soviétisme plus ou moins raisonné, les dénonciations ne se sont pas même manifestées avec vigueur, comme lors des décennies précédentes. Quant aux rares célébrations, celles-ci se sont le plus souvent limitées à 1917, sans situer l’événement au sein d’un processus historique d’ensemble, en relation avec le développement du mouvement socialiste du XIXe siècle dans une grande partie des nations d’Europe. Comme si la révolution russe était « tombée du ciel », ou surgie d’un mouvement tellurique immanent, dans l’un et l’autre cas, simple épisode plus ou moins éphémère, qu’on pourrait en conséquence effacer désormais de l’histoire du monde.

En quelque sorte, le caractère universel de la révolution russe se trouve paradoxalement attesté par la réaction universelle de condamnation et de rejet qui tend à dominer dans la majorité des puissances capitalistes [Voir Texte III – Pierre COURTADE, Essai sur l’antisoviétisme]. Ce caractère universel de la révolution russe peut au contraire se trouver contesté, ou traité par la bande, en le rapportant à un simple avatar de l’histoire de la Russie dans son “originalité” [Voir Texte II – Georges SOKOLOFF, Le retard russe (882-2014)] 

Beaucoup d’entre nous aujourd’hui, et cela n’est pas propre aux jeunes générations, ont une connaissance limitée du déroulement et des caractères du processus révolutionnaire et de la révolution russe, de son contenu économique et social, de la place qu’ils ont occupé tant dans l’histoire russe que dans l’histoire du monde, de leur signification au regard de la lutte historique de longue durée qui oppose les régimes économiques et les classes sociales du monde ancien comme du monde moderne.

Lorsque dans les discours politiques, dans la presse, on évoque cette révolution, il ne s’agit pas en général de fournir la moindre information sur cette signification et cette portée. Il est question, dans le meilleur des cas, de parler de son « échec », et de faire silence sur la portée des processus de transformation, survenus après 1917, qui visaient à fonder la société sur une autre base économique que le capitalisme. Il s’agit surtout de condamner tout court ce régime social, en se gardant d’en mentionner les enjeux historiques. On se borne le plus souvent à dresser une liste des excès, débordements, errements, crimes, avérés ou non, imputés de façon exclusive aux dirigeants politiques de ce pays, tout en masquant généralement la portée de ce [difficile] processus d’édification d’un mode de production socialiste dans un environnement capitaliste hostile.

Pour condamner par amalgame ces divers forfaits, on a “forgé”, parmi d’autres, des locutions qui font aujourd’hui office de récapitulatif : bolchevisme d’abord, puis totalitarisme et stalinisme. Depuis le processus de déconstitution de l’Union soviétique, cette anathémisation fait consensus, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il faut cependant savoir que les condamnations de la révolution russe et de l’édification d’un nouveau régime de production, socialiste, ont été diffusées, avant que les mots mêmes de bolchevisme (ou de Staline) n’aient été portés à la connaissance du monde. Les condamnations des prétentions socialistes et communistes sont d’ailleurs bien antérieures, elles se déploient dès la première moitié du XIXe siècle.

Sans dénier que le processus révolutionnaire russe se soit déroulé de façon plus âpre que l’on aurait pu idéalement le souhaiter, il faut se demander pourquoi l’opprobre se trouve maintenant porté, de façon aussi unanime, sur la première édification d’un mode de production socialiste ? Cela ne vaut-il pas pour intimer aux classes populaires que toute prétention visant à résoudre les contradictions destructrices du capitalisme, doit se trouver nécessairement prohibée, ou reléguée aux oubliettes ? Et ceci, lors même qu’une telle prétention n’est encore qu’en gestation, comme ce fut le cas lors de la révolution de 1848, ou de la première révolution russe de 1905. Et, remontant plus avant, ne doit-on pas aussi condamner la Révolution française [sans oublier la personne de Robespierre], comme toute une mode intellectuelle contemporaine nous y enjoint aujourd’hui ? 

Quelles que soient les déplorations ou critiques, légitimes ou non, portées, sur le processus révolutionnaire en Russie, il est nécessaire de comprendre que l’on ne peut analyser un grand bouleversement de l’histoire sur un terrain strictement “judiciaire”. Avant la révolution russe, la Révolution française fut condamnée pendant plus d’un siècle par les classes qui avaient perdu leurs assises dans la société, mais aussi par celles qui craignaient que cette révolution puisse aller au-delà de son contenu bourgeois. Ces condamnations ont repris vigueur aujourd’hui.

À propos de la Révolution française, le philosophe Kant, qui n’acquiesçait pas à toutes les mesures qui s’étaient imposées au cours du processus révolutionnaire, en soulignait cependant le caractère historique universel, en tant que «concernant l’humanité dans le tout de son union». Son estimation de la portée universelle de la Révolution française, peut, plus d’un siècle plus tard, être appliquée à la révolution russe. En 1798, après la défaite des courants qui représentaient le plus fidèlement les intérêts du peuple, Kant écrivait ceci :

Un tel phénomène dans l’histoire de l’humanité ne s’oublie plus, parce qu’il a révélé […] une faculté de progresser telle qu’aucune politique n’aurait pu […] la dégager du cours antérieur des choses.

Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie politique n’en perd pourtant rien de sa force. — Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde, pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de circonstances favorables, et rappelé lors de la reprise de tentatives de ce genre […]

Les mondes agricoles en politique (2010). De la fin des paysans au retour de la question agricole

1 octobre 2017

De par le nombre de sujets abordés et le nombre de contributeurs, le livre peut, au premier abord, sembler manquer de cohérence. Il n’en est rien. On s’attachera à reprendre chronologiquement les périodes qui jalonnent l’agriculture, les agriculteurs français et leur positionnement en politique, du XIXe siècle à nos jours (2010 dans l’ouvrage), tout en essayant d’en dégager les enjeux principaux.

Les auteurs proposent une première période qui s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle [noter, la création du ministère de l’agriculture en 1881] à la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de la période “républicaine” de la IIIe République. En ce qui concerne l’agriculture, l’enjeu politique majeur est « la mise en place du modèle républicain ». Dans les campagnes françaises, on assiste à la lutte entre, d’un côté, « les élites agrariennes » (principalement les gros propriétaires fonciers) favorables à l’Ancien régime (monarchie, privilèges) et, de l’autre, « les élites républicaines » (principalement la bourgeoisie républicaine), ces dernières ayant pour objectif « d’arrimer la paysannerie à la République ». Il est indiqué qu’un des principaux moyens utilisés sera la diffusion de l’instruction publique dans tout le pays (lois Jules Ferry). Cette lutte politique traversera tous les villages de France. Il est pointé trois types de villages :

— le village « bien-pensant » dominé par le curé et le hobereau local ;

— le village « laïc et républicain » ;

— le village de « grandes cultures » dans lequel « la classe des gros exploitants » et le prolétariat agricole s’opposent.

Leur répartition n’est pas immuable. Elle varie selon les régions mais aussi selon les époques.
La parenthèse pétainiste de la Seconde Guerre mondiale est simplement caractérisée comme « apologie » et « âge d’or » du monde paysan. Créée en 1940, la Corporation paysanne est un élément central de la Révolution nationale prônée par le Régime de Vichy, la France et sa population étant alors une nation essentiellement paysanne.

Après la guerre, s’ouvre une nouvelle période marquée par la promotion et la diffusion massive du “progrès agricole”. Ce modernisme (machinisme, engrais, etc.) marque un essor de l’action du capital dans l’agriculture. Une contradiction majeure va alors opposer, d’un côté, le modèle d’agriculture traditionnelle (petites et moyennes fermes paysannes) et, de l’autre, les « transformations modernistes » du secteur.

D’autant, qu’en France, « la classe politique dans son ensemble, l’Église catholique, les notables ruraux », refusent la disparition de l’agriculture traditionnelle, refusent l’exode rural (à la différence notable du processus observé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne). Pour cette période — 1945/1957 — la paysannerie française reste « nombreuse, diverse et mécontente ».

Puis, s’ouvre une nouvelle période qui correspond à l’arrivée à la direction du pays du gaullisme et auquel la majorité des agriculteurs français se rallie. La modernisation de l’agriculture va être menée de façon plus cohérente et maîtrisée avec son corollaire, l’exode rural. L’industrie a, dans le même temps, besoin de main d’oeuvre. On assiste alors au déclin en nombre de la population active agricole. L’action du ministre de l’agriculture (Edgar Pisani) se résume en deux mots : « modernisation et européanisation » et ce, dans le cadre de la nation. L’agriculture reste un élément majeur de l’économie nationale.

À partir des années 1980, les politiques agricoles et rurales vont perdre progressivement le niveau national comme référent principal. L’Europe et les négociations internationales s’imposent comme perspectives majeures. Le « modèle agricole français », remis en cause, est « sur la défensive ». Cette tendance lourde va s’accentuer dans les années 2000.

Les auteurs notent un paradoxe en ce début du xxie siècle. D’une part, en nombre, les agriculteurs ne représentent plus que 3 % de la population active française (moins de 500 000 exploitations), mais, face à cette relative faiblesse numérique, on peut observer qu’elle n’a jamais été aussi puissante économiquement. Il est noté quatre caractéristiques sur la place des mondes agricoles dans la société française :

— un processus accru de concentration des exploitations ;

— des mécanismes de délocalisation et de relocalisation des productions agricoles ;

— l’accent mis sur la question environnementale et le regard porté sur les espaces agricoles comme “des espaces publics” ;

— l’émergence de la notion de “territoire” comme espace local de régulation politique.

Une notion s’impose : « l’agriculture de firme », en même temps que le paradigme de l’entreprise. Les auteurs l’affirment : « on est définitivement passé d’un monde agricole à des mondes agricoles ». De plus, d’affaire nationale, l’agriculture est devenue « affaire européenne » et même, « affaire mondiale » (libéralisation des échanges). Cette évolution économique et sociale se réfracte dans les thèmes défendus par les organisations agricoles françaises, en particulier dans le syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) fondée en 1946 et qui a récolté 54,9 % des voix aux élections aux chambres d’agriculture en 2007). Voici les thèmes centraux de ses congrès.

— 1983 : Exploitation familiale à taille humaine

— 1989 : Entreprise à taille humaine

— 1995 : Pluralité des formes d’exploitation

— 2001 : L’entreprise agricole dans la compétition internationale

— 2007 : Une structure répondant à des marchés ouverts, multiples, fluctuants.

Les auteurs insistent sur le recul important du public au bénéfice du privé. Ainsi les standards publics reculent face aux standards privés. Il est fait état des cas du “bio” et du “commerce équitable” récupérés par la grande distribution et les multinationales de l’agro-alimentaire, ainsi que de la “privatisation” progressive des politiques agricoles et alimentaires. Les régulations se font de plus en plus en dehors des « acteurs classiques” » (États, syndicats, organismes professionnels). Elles sont de plus en plus le fait des grandes firmes industrielles multinationales, des ONG, des banques, des grands distributeurs et certificateurs. Progressivement, le modèle politico-administratif français est remis en cause profondément. Avec la décentralisation, on assiste à une montée en puissance de la « régionalisation des politiques ». Le “local”, le “territoire”, la “Région”, l’Europe, et même le Monde contre le “national”.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les auteurs observent une transformation profonde de l’économie agricole française, son « absorption dans le mode de production capitaliste ». Si le travail agricole reste largement « familial », le mode de production capitaliste engendre un processus de « maintien dissolution » de ces formes familiales. La dissolution (disparition) touche principalement les plus petites exploitations. Les auteurs soulignent que cette petite production marchande résiste — plus ou moins bien, plus ou moins longtemps — grâce à la « mobilité de la force de travail familiale ». En l’occurrence, le terme “mobilité” signifie heures de travail non comptées et salaires aléatoires voire même à certaines périodes, nuls (phénomènes d’endettement). Donc, diminution en nombre et précarisation accrue des plus “petits” (petites et moyennes exploitations). Leur espoir de rejoindre les rangs des plus “grands” (en surface et moyens de production), bref, devenir de véritables chefs d’entreprise est pour le moins minime. Notons ici que les auteurs du livre ne traitent pas la question du prolétariat agricole.

Autre aspect souligné par les auteurs, l’attachement historique de la majorité des agriculteurs à la nation, à l’État (un sous-titre du livre indique « Malgré le Monde, malgré l’Europe : une affaire d’État »). Cet attachement à la nation ne tombe pas du ciel, il est un legs de l’histoire. En effet, trois raisons font que l’agriculture et le monde paysan participent « aux origines de la naissance de l’État » et à « son renforcement » :

— assurer l’alimentation d’un groupe humain implique avoir un territoire — la France — et le défendre ;

— décider qui a droit à la terre, bref qui a droit d’être paysan (soumission et prélèvement pour nourrir les autres), création des structures des pouvoirs et des premières administrations ;

— la production agricole étant par nature irrégulière alors que la demande est constante, nécessité de stocker, ce qui ne peut être qu’une affaire d’État.

Ainsi, production agricole, agriculteurs, et nation sont historiquement associées. Les fruits du travail agricole sont ressentis par ses producteurs comme étant fondamentalement utiles au pays, à l’ensemble de la population. Les agriculteurs assurent la « souveraineté alimentaire » de la France. Leur attachement à la nation en découle de fait (d’où leur adhésion aux politiques agricoles qui affirment la prééminence nationale, comme par exemple le gaullisme).

Depuis le XIXe siècle, le mode de production capitaliste a investi, par étapes successives, le champ de l’agriculture en France. Son action a été marquée par un processus de modernisation, développement des forces productives, mais aussi, par un double processus de décomposition – différentiation. L’agriculture dite traditionnelle a vécu — « la fin des paysans ». Ont pris place une agriculture de type capitaliste — chefs d’entreprise et prolétariat agricole — et une agriculture différenciée de type “familial”. Globalement leur nombre a considérablement diminué mais leur importance économique a augmenté. Le cadre national auquel “les mondes agricoles” étaient et restent historiquement attachés est battu en brèche par la mise en avant du “territoire” mais aussi des niveaux supranationaux, Europe et Monde, qui dictent leurs lois. De façon concomitante, les intérêts publics sont écrasés par les intérêts privés. La firme multinationale prédomine. La nation, l’État semblent s’estomper et, au mieux, réduits au rôle de « rustine » (en cas de crises). Mais si la commercialisation des produits devient de plus en plus aléatoire et incontrôlable par l’agriculteur, celui-ci reste avant tout un producteur qui cherche à vivre des fruits de son travail.

 

NOTE : L’ouvrage a été publié en 2010, sous la direction de Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (Presses de la Fondation Nationales des Sciences Politiques). On pourrait y adjoindre des données plus récentes concernant l’évolution économique du monde agricole. Bien que ces données fassent défaut, l’intérêt de l’ouvrage, centré sur les grandes tendances de l’évolution historique et politique du monde (ou des mondes) agricoles, n’en demeure pas moins entier.

Une organisation d’artisans et petits entrepreneurs

1 octobre 2017

Cet article présente des données concernant l’historique de l’organisation de l’Union Professionnelle des Artisans (UPA). Depuis octobre 2016, l’UPA, en association avec l’UNAPL, est devenue l’U2P (Union des Entreprises de proximité), qui regroupe 2,5 millions de petites entreprises.

 

La publicité « L’artisanat, première entreprise de France », puis les affiches « SACRIFIÉ » en lettres blanches sur fond noir, ont fait connaître en 2013, les revendications de ce secteur, souvent mal considéré par une partie de l’opinion éclairée, sous l’étiquette réductrice de « poujadiste » qui le disqualifie d’emblée. Dans une société régie par le marché, les artisans (et petits entrepreneurs) veulent une compensation pour les inégalités résultant de la taille des entreprises, des statuts égaux, qui ne sortent pas de la loi commune. Nous avons voulu en savoir plus sur ceux qui n’ont guère de relais médiatique, ne recourent pas à des actions coup de poing ni ne possèdent de symbole bien reconnaissable, comme les Bonnets Rouges. 

 

Selon Henri Rouilleault,

 

L’union professionnelle des artisans (UPA) est créée en 1975 par trois organisations du bâtiment, des services et de l’alimentation, avec la volonté de faire entendre les préoccupations de ces entreprises, de devenir l’un des partenaires sociaux, tout en refusant une démarche de type poujadiste comme celle du CID-UNATI. L’UPA sera reconnu comme représentatif, après une enquête de représentativité menée par le ministère du Travail, avec l’aide de Martine Aubry, conseillère de Jean Auroux, en 1983. Elle finira par accéder pleinement à la négociation interprofessionnelle, comme troisième organisation interprofessionnelle d’employeurs, avec l’appui de Philippe Séguin en 1988 qui constatera que le CNPF et la CGPME n’ont pas fait la preuve de leur représentativité dans l’artisanat, et de Jean-Pierre Soisson qui débloquera l’extension de l’accord interprofessionnel sur la formation professionnelle continue signé en mars 1985 par l’UPA et les confédérations syndicales  [1]. 

Nous avons consulté la prose de cette Union Professionnelle Artisanale, instigatrice du mouvement « Sacrifiés mais pas résignés » de novembre 2013, notamment son livre blanc Penser autrement. Les propositions des représentants de l’artisanat et du commerce de proximité, publié en janvier de la même année, plan d’ensemble sur la base de données d’enquêtes régulières, qui dépasse une prise de position catégorielle bornée.

Cette classe intermédiaire liée à la production marchande (artisans-commerçants) non seulement exprime à travers ses porte-parole une conscience claire d’elle-même, mais aussi propose une vision d’ensemble de la société et de la manière dont elle souhaite la voir gouvernée. Alors que chez les Bonnets Rouges les revendications sociales avaient été vite détournées sur le terrain de la “culture bretonne”, les artisans et commerçants, demandent un cadre national à même de garantir l’égalité de traitement et de les protéger de la concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur de la France.

On peut se poser des questions sur la représentativité d’une telle association. Le vote n’étant pas le seul critère, il faut examiner dans quelle mesure ils expriment les préoccupations de ceux au nom desquels ils se prononcent. Dans leur livre blanc, ils écrivent au nom « des 1 200 000 artisans et commerçants », « des indépendants », et dans des secteurs concrets, « des petites entreprises du secteur industriel », notamment des sous-traitants, à la Conférence Nationale de l’Industrie. Fédérer est un autre mot essentiel : « en fédérant 300 métiers pratiqués par des indépendants, nous nous adaptons en permanence, et cherchons des solutions viables et acceptables par tous ». Il ne suffit pas de se proclamer porte-parole, mais leur texte offre un écho significatif aux plaintes répétés des artisans et commerçants que nous fréquentons tous les jours.

Dans les Cahiers de doléances d’avant la Révolution française, les artisans ou commerçants libres des faubourgs, donc hors des jurandes, pouvaient faire part de ce genre de demandes, dans le sens d’une adéquation entre l’imposition et la contribution à la richesse sociale :

Qu’il soit soumis à la rigueur de l’impôt toutes les maisons qui procurent un revenu effectif ou de pur agrément, et que les autres, occupées par les laboureurs, artisans et marchands des campagnes, se voient exemptes ou du moins très ménagées [2]. 

Deux révolutions plus tard, le socialiste non utopiste François Vidal, accorde dans Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), plan d’économie socialisée, une place importante à la petite paysannerie et aux artisans. Aux associations volontaires d’artisans, l’État devrait réserver par préférence toutes les fournitures pour services publics, et faire au besoin des avances de fonds [3].

Les révolutions profondes de 1789 et 1848 ont laissé la place à d’autres plus superficielles, mais la crise de surproduction actuelle est bien un fait : depuis 2008, faute d’acheteurs solvables, 60 000 entreprises artisanales ferment chaque année – certes, des dizaines de milliers d’autres se créent, mais pour combien de temps ; par ailleurs, la taxation est lourde et multiple ; on déplore une « régression », une « stagnation », la « faible croissance », en deux mots une « dépression légère mais permanente ». Au nom de l’égalité, l’UPA demande que les entreprises artisanales puissent bénéficier des mesures de relances applicables aux plus grandes entreprises. Fait remarquable de leur discours, la crise n’apparaît ni comme imprévisible, ni comme passagère, mais comme liée au mode de production ; au contraire, elle « a mis en lumière », « est venue révéler […] les dysfonctionnements de notre économie », « des déséquilibres structurels et des inégalités ». 

L’UPA revendiquait un rôle social central de l’artisanat, avec pour arguments : le nombre de 1,2 millions d’entreprises, de 3 millions de salariés soit 1/5 des effectifs du secteur marchand, de 4 millions d’actifs ; la part de la création de richesse nationale (environ 20 %), la proportion des exportateurs (30 %) ; par ailleurs, ils mettent en avant la proximité, le lien social humain, les circuits courts, en accord avec les préoccupations actuelles.

Concurrence généralisée oblige, ils pensent plus à échelle nationale qu’européenne, car la nation est un cadre à même de protéger leurs intérêts, alors que l’Europe a le marché libre et sauvage pour seule raison d’être. En effet, selon un sondage commandé par leurs soins, 66 % des artisans et commerçants « pensent que les réponses aux difficultés économiques doivent plutôt venir du cadre national » [4]. Leurs demandes sont en conséquence : « Nous cherchons à créer un cadre juridique, social, économique et administratif adapté » aux « indépendants » « et propice à leur développement », « un cadre social cohérent, attractif et protecteur des chefs d’entreprise ». 

L’État a un rôle à jouer, à redéfinir dans l’action publique; la redistribution des compétences (État, région) doit être achevée une fois pour toutes, ainsi « la puissance publique pourra être encore présente sur les terrains avec quelque efficacité ». Les dispositions étatiques ne sauraient rester lettre morte : droits du conjoint travailleur, Régime Simplifié d’Imposition, décentralisation.

Ce cadre national étatique doit garantir une égalité, rendre à nouveau efficace l’administration publique, débloquer le crédit productif tout en limitant la dette publique. En ce sens, ils sont attentifs à la réforme du statut des entreprises ; à l’accès au crédit et sa pérennité ; l’aide pour la création et l’innovation ; la modification de la répartition des prélèvements ; l’harmonisation des régimes de retraite public-privé ; la simplification administrative ; l’amélioration d’un service public d’orientation des élèves ; l’obligation pour Pôle Emploi à répondre à l’offre de travail de manière adéquate ; il est souhaité « que le pays se fixe rapidement des règles strictes d’équilibre budgétaire et que le recours à l’emprunt soit réservé aux dépenses d’investissement ». Pendant longtemps, en France, et plus en Allemagne [5], le recours à la dette n’était justifié que par ce motif : c’est la perspective d’une création de richesse qui en garantissait le remboursement. Si la majeure partie de l’emprunt est destinée à financer soit le fonctionnement de l’État soit le remboursement de la dette, le pays court un risque. La croissance étant quasi nulle, la politique que menait Calonne avant la Révolution[6], comme celle de nombre de gouvernements contemporains, ne nuit pas aux seuls intérêts des artisans mais de toute la nation. 

Le cadre national, l’intervention étatique, permettent d’une part, c’est évident, la défense de leurs intérêts de classe (baisse du coût du travail, fourniture de main d’œuvre par l’école et l’ANPE, modification du taux d’imposition, des cotisations, etc.). Selon eux, les sources de financement en vue de la reprise sont nombreuses. On prend d’abord à l’ensemble, à la nation, à travers un fonds pour la création, la reprise et la modernisation des entreprises ; à travers le renforcement d’une différenciation entre les dépenses qui relèvent de la solidarité nationale – et donc financées par l’impôt – et celles qui relèvent du travail, financées par les cotisations sociales. Les cotisations des allocations familiales, par exemple, ne devaient pas, selon l’UPA, être prélevées sur les salaires. Quand ils réclament plus d’équité fiscale, c’est pour pérenniser les régimes de retraite dans leur ensemble, dans le sens d’une harmonisation progressive des règles entre les secteurs public et privé, et, plus concrètement, d’une validation systématique de quatre trimestres par année travaillée, évidente pour certaines catégories mais pas pour celle des artisans. On prend ensuite aux « tricheurs », à ceux qui emploient au noir ; aux gros entrepreneurs, désignés sous la périphrase « autres acteurs de grande taille ». Enfin, les régimes exorbitants du droit commun, comme ceux des intermittents du spectacle ou auto entrepreneurs, apparaissent comme injustes à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes prestations ou exemptions. Le fait que les salariés et entreprises du privé assument financièrement, via les charges sociales, les politiques de soutien au monde de la culture ou aux régimes spécifiques comme ceux des auto entrepreneurs pose problème, comme le dit ce texte, écho des propos de nombreux indépendants.

Le corollaire de toutes ces remontrances est le rejet de toutes les formes de concurrence déloyale, qui induit une « distorsion de concurrence ». La sous-traitance aggrave une asymétrie déjà existante entre grandes et petites entreprises. S’y ajoute l’exclusion de l’artisanat des plans de relance applicables aux entreprises majeures, ce qui semble injuste si on considère la part des indépendants dans l’économie. Dans le même sens, on réclame une compensation des inégalités de taille entre les entreprises pour l’accès aux marchés publics, à l’administration et à la gestion, pour le taux d’imposition, à échelonner en fonction du ratio chiffre d’affaire/effectifs (une petite entreprise est proportionnellement bien plus taxée qu’une grande).

De telles positions ont bien entendu leurs limites. On ne trouvera pas ici d’explication des causes du chômage. Cependant, l’avantage de ce genre de positions est qu’il met en lumière certaines contradictions et impasses liées à la concurrence effrénée. Les solutions proposées demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste, moyennant une puissance publique protectrice de leurs intérêts, lésés par la concurrence de plus gros qu’eux. Sur une telle base, deux sorties peuvent apparaître : le corporatisme ou l’association.

On peut considérer qu’il existe de nombreux points communs entre les revendications des associations patronales, petites et grandes (MEDEF, CGPME, UPA). Tous souhaitent une baisse des coûts salariaux, une plus grande souplesse pour embaucher et licencier (fluctuations du marché), une formation plus professionnalisante, ce qui leur vaut la critique de nombreux syndicats. Ceci étant posé, tous les “entrepreneurs” ne sont pas placés de la même façon dans la concurrence internationale, et tous ne bénéficient pas du même appui gouvernemental. La création de l’UPA est venue remplir un vide laissé par le MEDEF et la CGPME, et des contradictions apparaissent entre eux.

L’UPA insiste sur son rôle de lien social, car la plupart des artisans ont un marché de proximité. On voit le lien entre économie marchande et mise en relation des membres de la nation. Tout en revendiquant un statut local, l’Union voit parfaitement les problèmes liés aux marchés mondiaux. Elle demande donc la protection de l’État, de la puissance publique, contre les plus grosses entreprises françaises et étrangères, avantagées selon elle pour l’accès aux marchés publics.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Henri ROUILLEAULT, Où va la démocratie sociale, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2010.
  2. 2. “Cahier de doléances de Montrouge”, 13 avril 1789, article 12, in Archives parlementaires de 1787 à 1860, Paris, Librairie Administrative Paul Dupont, 1879, p. 737.
  3. 3. François VIDAL, Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), Centre de Sociologie Historique, 1997.
  4. 4. « Enquête sur les élections européennes. Le message des chefs d’entreprise de proximité aux eurodéputés », communiqué de presse du 18 mai 2014 consultable sur le site de l’UPA
  5. 5. Jacques GROSCLAUDE, « La dette publique en R.F.A. », in Robert HERTZOG (dir.), La dette publique en France, Economica, 1990.
  6. 6. Calonne, contrôleur des finances de Louis XVI, avait choisi en 1783 de recourir à l’emprunt pour continuer de verser les prébendes royales et sauver ainsi sa clientèle politique, avant de se voir rattrapé par la banqueroute de l’État.

Les préoccupations des différentes classes

1 octobre 2017

Lectures, Enquêtes

Dans l’article sur la notion de Conscience de classe, on a posé, avec Lénine, qu’une conscience de classe pleinement développée se rapporte à la vie politique de l’ensemble de la société. Une telle conscience requiert ainsi une vision d’ensemble des conditions générales qui régissent cette société, des luttes sociales qui y sont menées.

En fonction de ce principe, Lénine insistait sur la nécessité de faire, dans la presse ouvrière, des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique des luttes, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels. Cette recommandation sera à l’œuvre dans le cadre de cette nouvelle rubrique.

Les préoccupations des différentes classes

1 octobre 2017

NOUVELLE RUBRIQUE

Lectures, Enquêtes

Dans l’article sur la notion de Conscience de classe, on a posé, avec Lénine, qu’une conscience de classe pleinement développée se rapporte à la vie politique de l’ensemble de la société. Une telle conscience requiert ainsi une vision d’ensemble des conditions générales qui régissent cette société, des luttes sociales qui y sont menées. 

En fonction de ce principe, Lénine insistait sur la nécessité de faire, dans la presse ouvrière, des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique des luttes, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels. Cette recommandation sera à l’œuvre dans le cadre de cette nouvelle rubrique.

Les mondes agricoles en politique (2010). De la fin des paysans au retour de la question agricole

De par le nombre de sujets abordés et le nombre de contributeurs, le livre peut, au premier abord, sembler manquer de cohérence. Il n’en est rien. On s’attachera à reprendre chronologiquement les périodes qui jalonnent l’agriculture, les agriculteurs français et leur positionnement en politique, du XIXe siècle à nos jours (2010 dans l’ouvrage), tout en essayant d’en dégager les enjeux principaux.

Les auteurs proposent une première période qui s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle [noter, la création du ministère de l’agriculture en 1881] à la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de la période “républicaine” de la IIIe République. En ce qui concerne l’agriculture, l’enjeu politique majeur est « la mise en place du modèle républicain ». Dans les campagnes françaises, on assiste à la lutte entre, d’un côté, « les élites agrariennes » (principalement les gros propriétaires fonciers) favorables à l’Ancien régime (monarchie, privilèges) et, de l’autre, « les élites républicaines » (principalement la bourgeoisie républicaine), ces dernières ayant pour objectif « d’arrimer la paysannerie à la République ». Il est indiqué qu’un des principaux moyens utilisés sera la diffusion de l’instruction publique dans tout le pays (lois Jules Ferry). Cette lutte politique traversera tous les villages de France. Il est pointé trois types de villages :

 

— le village « bien-pensant » dominé par le curé et le hobereau local ;

— le village « laïc et républicain » ;

— le village de « grandes cultures » dans lequel « la classe des gros exploitants » et le prolétariat agricole s’opposent.

 

Leur répartition n’est pas immuable. Elle varie selon les régions mais aussi selon les époques.

La parenthèse pétainiste de la Seconde Guerre mondiale est simplement caractérisée comme « apologie » et « âge d’or » du monde paysan. Créée en 1940, la Corporation paysanne est un élément central de la Révolution nationale prônée par le Régime de Vichy, la France et sa population étant alors une nation essentiellement paysanne.

Après la guerre, s’ouvre une nouvelle période marquée par la promotion et la diffusion massive du “progrès agricole”. Ce modernisme (machinisme, engrais, etc.) marque un essor de l’action du capital dans l’agriculture. Une contradiction majeure va alors opposer, d’un côté, le modèle d’agriculture traditionnelle (petites et moyennes fermes paysannes) et, de l’autre, les « transformations modernistes » du secteur. D’autant, qu’en France, « la classe politique dans son ensemble, l’Église catholique, les notables ruraux », refusent la disparition de l’agriculture traditionnelle, refusent l’exode rural (à la différence notable du processus observé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne). Pour cette période — 1945/1957 — la paysannerie française reste « nombreuse, diverse et mécontente ».

Puis, s’ouvre une nouvelle période qui correspond à l’arrivée à la direction du pays du gaullisme et auquel la majorité des agriculteurs français se rallie. La modernisation de l’agriculture va être menée de façon plus cohérente et maîtrisée avec son corollaire, l’exode rural. L’industrie a, dans le même temps, besoin de main d’oeuvre. On assiste alors au déclin en nombre de la population active agricole. L’action du ministre de l’agriculture (Edgar Pisani) se résume en deux mots : « modernisation et européanisation » et ce, dans le cadre de la nation. L’agriculture reste un élément majeur de l’économie nationale.

À partir des années 1980, les politiques agricoles et rurales vont perdre progressivement le niveau national comme référent principal. L’Europe et les négociations internationales s’imposent comme perspectives majeures. Le « modèle agricole français », remis en cause, est « sur la défensive ». Cette tendance lourde va s’accentuer dans les années 2000.

Les auteurs notent un paradoxe en ce début du XXIe siècle. D’une part, en nombre, les agriculteurs ne représentent plus que 3  % de la population active française (moins de 500 000 exploitations), mais, face à cette relative faiblesse numérique, on peut observer qu’elle n’a jamais été aussi puissante économiquement. Il est noté quatre caractéristiques sur la place des mondes agricoles dans la société française :

 

— un processus accru de concentration des exploitations ;

— des mécanismes de délocalisation et de relocalisation des productions agricoles ;

— l’accent mis sur la question environnementale et le regard porté sur les espaces agricoles comme “des espaces publics” ;

— l’émergence de la notion de “territoire” comme espace local de régulation politique.

 

Une notion s’impose : « l’agriculture de firme », en même temps que le paradigme de l’entreprise. Les auteurs l’affirment : « on est définitivement passé d’un monde agricole à des mondes agricoles ». De plus, d’affaire nationale, l’agriculture est devenue « affaire européenne » et même, « affaire mondiale » (libéralisation des échanges). Cette évolution économique et sociale se réfracte dans les thèmes défendus par les organisations agricoles françaises, en particulier dans le syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) fondée en 1946 et qui a récolté 54,9  % des voix aux élections aux chambres d’agriculture en 2007). Voici les thèmes centraux de ses congrès.

 

— 1983 : Exploitation familiale à taille humaine

— 1989 : Entreprise à taille humaine

— 1995 : Pluralité des formes d’exploitation

— 2001 : L’entreprise agricole dans la compétition internationale

— 2007 : Une structure répondant à des marchés ouverts, multiples, fluctuants.

 

Les auteurs insistent sur le recul important du public au bénéfice du privé. Ainsi les standards publics reculent face aux standards privés. Il est fait état des cas du “bio” et du “commerce équitable” récupérés par la grande distribution et les multinationales de l’agro-alimentaire, ainsi que de la “privatisation” progressive des politiques agricoles et alimentaires. Les régulations se font de plus en plus en dehors des « acteurs classiques” » (États, syndicats, organismes professionnels). Elles sont de plus en plus le fait des grandes firmes industrielles multinationales, des ONG, des banques, des grands distributeurs et certificateurs. Progressivement, le modèle politico-administratif français est remis en cause profondément. Avec la décentralisation, on assiste à une montée en puissance de la « régionalisation des politiques ». Le “local”, le “territoire”, la “Région”, l’Europe, et même le Monde contre le “national”. 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les auteurs observent une transformation profonde de l’économie agricole française, son « absorption dans le mode de production capitaliste ». Si le travail agricole reste largement « familial », le mode de production capitaliste engendre un processus de « maintien dissolution » de ces formes familiales. La dissolution (disparition) touche principalement les plus petites exploitations. Les auteurs soulignent que cette petite production marchande résiste — plus ou moins bien, plus ou moins longtemps — grâce à la « mobilité de la force de travail familiale ». En l’occurrence, le terme “mobilité” signifie heures de travail non comptées et salaires aléatoires voire même à certaines périodes, nuls (phénomènes d’endettement). Donc, diminution en nombre et précarisation accrue des plus “petits” (petites et moyennes exploitations). Leur espoir de rejoindre les rangs des plus “grands” (en surface et moyens de production), bref, devenir de véritables chefs d’entreprise est pour le moins minime. Notons ici que les auteurs du livre ne traitent pas la question du prolétariat agricole.

Autre aspect souligné par les auteurs, l’attachement historique de la majorité des agriculteurs à la nation, à l’État (un sous-titre du livre indique « Malgré le Monde, malgré l’Europe : une affaire d’État »). Cet attachement à la nation ne tombe pas du ciel, il est un legs de l’histoire. En effet, trois raisons font que l’agriculture et le monde paysan participent « aux origines de la naissance de l’État » et à « son renforcement » :

 

— assurer l’alimentation d’un groupe humain implique avoir un territoire — la France — et le défendre ;

— décider qui a droit à la terre, bref qui a droit d’être paysan (soumission et prélèvement pour nourrir les autres), création des structures des pouvoirs et des premières administrations ;

— la production agricole étant par nature irrégulière alors que la demande est constante, nécessité de stocker, ce qui ne peut être qu’une affaire d’État.

 

Ainsi, production agricole, agriculteurs, et nation sont historiquement associées. Les fruits du travail agricole sont ressentis par ses producteurs comme étant fondamentalement utiles au pays, à l’ensemble de la population. Les agriculteurs assurent la « souveraineté alimentaire » de la France. Leur attachement à la nation en découle de fait (d’où leur adhésion aux politiques agricoles qui affirment la prééminence nationale, comme par exemple le gaullisme).

Depuis le XIXe siècle, le mode de production capitaliste a investi, par étapes successives, le champ de l’agriculture en France. Son action a été marquée par un processus de modernisation, développement des forces productives, mais aussi, par un double processus de décomposition – différentiation. L’agriculture dite traditionnelle a vécu — « la fin des paysans ». Ont pris place une agriculture de type capitaliste — chefs d’entreprise et prolétariat agricole — et une agriculture différenciée de type “familial”. Globalement leur nombre a considérablement diminué mais leur importance économique a augmenté. Le cadre national auquel “les mondes agricoles” étaient et restent historiquement attachés est battu en brèche par la mise en avant du “territoire” mais aussi des niveaux supranationaux, Europe et Monde, qui dictent leurs lois. De façon concomitante, les intérêts publics sont écrasés par les intérêts privés. La firme multinationale prédomine. La nation, l’État semblent s’estomper et, au mieux, réduits au rôle de « rustine » (en cas de crises). Mais si la commercialisation des produits devient de plus en plus aléatoire et incontrôlable par l’agriculteur, celui-ci reste avant tout un producteur qui cherche à vivre des fruits de son travail.

 

NOTE : L’ouvrage a été publié en 2010, sous la direction de Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (Presses de la Fondation Nationales des Sciences Politiques). On pourrait y adjoindre des données plus récentes concernant l’évolution économique du monde agricole. Bien que ces données fassent défaut, l’intérêt de l’ouvrage, centré sur les grandes tendances de l’évolution historique et politique du monde (ou des mondes) agricoles, n’en demeure pas moins entier. 

Notions Théoriques : Qu’est-ce que la conscience de classe ?

1 octobre 2017

Qu’est-ce que la conscience de classe ? On peut prendre la question à plusieurs niveaux : conscience individuelle des individus qui composent une classe sociale, ou conscience générale d’une classe donnée, en s’interrogeant sur les distinctions et les interactions entre ces niveaux.

Pour qu’il y ait conscience, il faut un sujet, individuel ou “collectif”, unitaire, c’est-à-dire que la conscience de ce sujet, sa volonté, son action, soient unifiées.

Pour les sujets humains individuels, la question ne comporte pas de difficultés insurmontables (même si, comme on dit, on ne « sait pas toujours qui on est ni ce que l’on veut »). Pour les sujets collectifs — classe, nation, ou autres groupements politiques —, c’est plus difficile. On ne pourra pas ici approfondir la question de ce que peut signifier la notion de sujet collectif, et comment de tels sujets peuvent se former dans l’histoire.

Pour les “sujets collectifs” qui se forment dans l’histoire, il n’est pas facile de se comporter comme un seul être, capable de penser et d’agir sur le monde en fonction d’une volonté Une (unitaire) et d’objectifs unifiés. Pour construire une volonté Une, en vue d’un objectif principal, il faut que ces “sujets”, historiques, composés de multiples sujets humains individuels, aient été organisés, “formés” en un seul sujet. [Ce que Rousseau, à propos du peuple nommait “l’institution du peuple”.] Ce n’est donc que sous forme d’idées que cette conscience peut être exposée, en “extériorité” relative par rapport à la diversité des sujets individuels.

S’agissant des classes sociales, pour qu’il y ait conscience de constituer une classe occupant une place spécifique dans la société, il faut déjà disposer d’un minimum de connaissance de ce qu’est une classe dans un régime social donné, ceci dans ses rapports avec les autres classes.

— Pour le sujet individuel, la « conscience de classe », ne peut consister en une perception isolée de lui-même, d’une supposée position indépendante vis-à-vis des rapports sociaux. Même si on se limite à un premier niveau de la conscience de classe : l’idée de “faire partie” d’une classe suppose qu’on ait déjà une représentation d’ordre général, de ce qu’est la classe à laquelle on pense “appartenir”, qu’on ne se limite pas à sa « position » particulière « dans la production ». Il faut donc une connaissance au moins intuitive, de ce qu’est cette classe au plan général, au sein des rapports sociaux de production. C’est sur cette base intuitive que peut se développer une conscience de classe plus “théorique”.

Cette connaissance suppose que l’on puisse concevoir les rapports entre cette classe, la classe ouvrière par exemple, et les autres classes de la société. Les classes sociales, comme l’adjectif social l’indique, se définissent en fonction d’un classement d’ordre social, qui fait référence à l’ensemble des rapports sociaux qui structurent la société, pour nous aujourd’hui, le capitalisme. Le positionnement individuel qu’on occupe dans la société ne donne pas directement la compréhension de l’ensemble de ces rapports. La connaissance des rapports sociaux fondamentaux qui déterminent les rapports de classes ne tombent pas du ciel et ne “montent” pas de la classe en nous. C’est par la connaissance qu’on en prend conscience. Et l’existence d’une représentation générale, en idée, de l’ensemble des rapports sociaux, permet aux individus de développer cette conscience.

— Si on considère maintenant la « conscience de classe », telle qu’elle pourrait se trouver posée par un sujet “collectif” — la bourgeoisie ou le prolétariat par exemple — cette “conscience de classe” proprement dite, implique d’une part “l’institution” de ce sujet collectif, d’autre part une connaissance développée des rapports entre toutes les classes, par conséquent une compréhension des rapports fondamentaux qui structurent l’ensemble de la société [dans un régime social donné, à une époque donnée, dans une formation historique donnée]. On est là à un niveau théorique, du domaine des idées, telles que celles-ci procurent une vue synthétique de la réalité. À partir de cette compréhension, on peut développer une pleine conscience de classe, et saisir ce qu’elle implique quant au rôle que cette classe peut jouer dans l’histoire, dans le processus de transformation de la société. Ce que Marx, selon Boukharine [théoricien russe se réclamant du marxisme], appelait le « rôle social » de cette classe, qu’il faudrait aussi désigner comme « rôle historique ».

La conscience de classe pleinement formée ne se limite pas ainsi à l’idée de se révolter pour ses intérêts exclusifs, contre toutes les autres classes, elle suppose que l’on saisisse comment un autre régime de production peut se constituer sur la base de l’ancien (pour nous le capitalisme), sous quelles conditions, et quelle classe peut diriger ce processus de transformation. Cette conscience, au sens de connaissance, ne tombe pas non plus du ciel et ne vient pas en nous spontanément, même par « l’expérience de la lutte », comme le postulait ce même Boukharine.

Certes, si l’on se situe au niveau des sujets individuels, les luttes pratiques, et même les révolutions, ne résultent pas directement de cette connaissance générale. Pour que les classes se mettent en mouvement, il faut tenir compte des conditions historiques qui ont rendu possible ce mouvement, et des mobiles qui “poussent” telles ou telles classes à lutter pour une transformation sociale, et telles autres à lutter pour la conservation du monde ancien. Pour un sujet “collectif” (classe sociale), il n’en demeure pas moins nécessaire qu’une théorie, une organisation, aient porté ou portent au plus haut point, cette conscience générale historique. Pour que la classe se constitue en véritable sujet, cette conscience générale doit être constituée (ou reconstituée), rendue visible, posée devant, face à tous les individus qui la composent, mais aussi face à la société dans son ensemble.

Lénine. Le caractère politique général de la conscience de classe

Comment se forme la conscience de classe au niveau individuel ou à celui de la classe elle-même ?

Certains, tels Boukharine, s’imaginent qu’elle « découle » spontanément de la « position de classe » « dans la production », plus spécialement au cours de « l’expérience de la lutte ». Et qu’elle risque d’être bloquée, non par les conditions matérielles économiques, mais par des systèmes d’idées fallacieux, c’est-à-dire par « l’inculcation » de « l’idéologie de la classe dominante », ainsi que l’affirmait le philosophe Louis Althusser. Pour lutter contre cette “idéologie”, il professait que les ouvriers ne disposeraient que de « réflexes de classe ».

Au contraire Lénine, distinguait à ce sujet deux plans : celui du “mouvement spontané”, “forme embryonnaire de la conscience”, tel qu’il peut dépendre de la « lutte » immédiate, ou de la « position dans la production », et, celui d’une conscience politique pleinement développée.

La conscience de classe, au sens plein, ne pouvait naître selon Lénine de l’intérieur du mouvement spontané, à partir des revendications économiques immédiates, nécessairement morcelées. Selon lui, la conscience ne pouvait venir que de l’extérieur du mouvement spontané.

Comment comprendre cette idée ? De l’extérieur ne signifie pas pour Lénine qu’il faut inculquer aux ouvriers (ou aux classes populaires) des principes étrangers à leur lutte, mais que seule une vision générale, théorique, peut permettre de poser et donner à voir à tous, de façon générale les raisons du mouvement d’ensemble et de son évolution. Selon lui, la lutte spontanée, et les premiers éléments qu’elle permet de se représenter, ne sont que « la forme embryonnaire du conscient ». Le sens général de la lutte doit être rendu visible, se poser devant tous, dans une certaine extériorité par rapport aux individus, aux groupes partiels, face au mouvement spontané et à l’ensemble de la société 6.

La conscience de classe dans son plein développement se constitue en fonction d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société et rendent compte des buts communs et de l’objectif historique à poursuivre et des moyens d’y parvenir. Cette connaissance ne peut s’exposer que sur un terrain général, commun à toute la société, le terrain politique, et non dans chaque lutte parcellaire sur le terrain de l’économie. C’est sur le terrain politique que les conditions générales de la lutte, le but commun poursuivi, peuvent être vus par l’ensemble de la classe et de la société. C’est aussi sur le terrain politique que la lutte pour la transformation d’ensemble de la société peut être dirigée, et non sur le terrain de la lutte économique immédiate dans telle ou telle entreprise ou pour telle ou telle catégorie sociale, contre telle ou telle mesure des gouvernements. C’est pourquoi il importe que les organisations qui veulent dresser une orientation générale pour la lutte des classes populaires se positionnent, d’une façon ou d’une autre, en ce lieu général d’expression, le lieu politique.

Cela n’exclut pas de conduire des luttes parcellaires sur le terrain revendicatif, mais cela n’est pas l’objet premier de la lutte politique et de l’organisation politique. Les luttes économiques, dit Lénine, doivent être subordonnées aux objectifs politiques généraux.

L’organisation politique a pour rôle principal de travailler à élever d’emblée (et non par degrés) la conscience des classes populaires au niveau le plus général, le niveau politique, et non de « rabaisser la lutte au niveau des seuls résultats tangibles » comme le revendiquait le courant des “économistes” en Russie (fin xixe siècle – début du xxe). Les “économistes” indiquait Lénine craignent de « s’éloigner d’un seul pas de ce qui est accessible à la masse des ouvriers », ils veulent se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », plus exactement à « la portée des ouvriers les plus arriérés ». Ils affirmaient qu’on doit s’abstenir d’exposer aux masses ouvrières des « questions théoriques et politiques générales », ce qui signifiait qu’ils abandonnaient la direction d’ordre théorique et politique à la classe bourgeoise.

La lutte sur le terrain économique immédiat (contre le patronat et le gouvernement) indiquait encore Lénine peut se révéler nécessaire, mais elle n’est pas « le meilleur moyen pour entraîner les masses à la lutte politique », c’est-à-dire pour une action générale sur l’ensemble de la société. Pour Lénine, il ne s’agissait pas non plus de faire passer « graduellement de la lutte économique à la lutte politique » ou de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique ».

Pour lui, la conscience de classe pleinement développée se définit comme conscience politique, et celle-ci suppose une vision d’ensemble des conditions générales de la lutte sociale, vision qui structure l’organisation et guide l’action pratique. C’est pourquoi, il posait comme indispensable dans la propagande de faire des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique de la lutte, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, isolés dans le temps, ou de combats locaux et catégoriels.

Facteurs et conditions de formation de la conscience de classe

Si l’on résume des différents points abordés, on peut poser :

1/ Que pour qu’il y ait conscience de classe, il faut qu’existent des classes sociales, donc un mode de production et des rapports sociaux déterminant l’existence de ces classes et leurs positions réciproques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La conscience de classe ne résulte pas directement du fait que tel ou tel groupe social ou catégorie, occupe telle ou telle “place” au sein des rapports sociaux de production.

2/ La conscience de l’existence des classes, de leur nature, de leurs rapports, suppose que des représentations générales, des connaissances en aient été forgées, de façon individuelle ou collective. Les représentations de classe ne sont pas nécessairement forgées par les représentants d’une classe particulière. Ainsi, les théoriciens bourgeois du xviiie siècle français (économistes ou politiques) ont une représentation générale de l’ensemble des rapports de classes dans la société de leur temps.

3/ Pour que des individus particuliers aient conscience de participer de l’existence de telle ou telle classe et de viser les objectifs historiques de cette classe, ils peuvent prendre appui sur leur situation propre, leurs luttes, etc., mais il est nécessaire que, d’une part, se constitue une représentation de leur position commune, et que, d’autre part, une représentation générale des rapports de classe aient été forgée, par des individus de leur classe, voire d’une autre classe, peu importe, si la théorie est conforme à la réalité d’ensemble et son évolution.

4/ Il est nécessaire que cette représentation générale ait acquis une certaine visibilité dans la société. Cette visibilité suppose l’existence d’un corps de représentations qui se construise et s’expose dans la sphère des idées, en tant qu’elles participent de la vie politique d’une société. Les représentations générales se donnent à voir à l’ensemble de la société, d’autant mieux qu’existe un lieu politique commun, historiquement constitué (un État unitaire).

5/ Du fait qu’on postule l’existence d’une lutte entre classes, l’exposé public de cette représentation générale requiert un sujet “collectif” construit, une organisation politique de classe (lieu politique unitaire), donnant à voir le rôle et la place de cette classe et son rôle historique, sa vocation hégémonique (rôle directeur d’orientation). Dans un État démocratique, les représentations générales de classe peuvent, en principe, être publiquement exposées, de façon légale. Mais bien que légalement autorisés, elles sont parfois absentes. Voir notre situation actuelle. Dans un État non démocratique (autocratie, fascisme), cette représentation générale ne peut être exposée et diffusée que dans l’illégalité.
Dans tous les cas, une conscience de classe développée, politique et historique, requiert l’existence d’un « sujet collectif », capable de se présenter comme « instance politique » organisatrice, et d’exposer de façon unitaire et cohérente les conditions, les buts, et moyens de la lutte, en fonction des différentes périodes, phases et situations historiques.

Qu’est-ce que la conscience de classe ?

1 octobre 2017

Qu’est-ce que la conscience de classe ? On peut prendre la question à plusieurs niveaux : conscience individuelle des individus qui composent une classe sociale, ou conscience générale d’une classe donnée, en s’interrogeant sur les distinctions et les interactions entre ces niveaux.

Pour qu’il y ait conscience, il faut un sujet, individuel ou “collectif”, unitaire, c’est-à-dire que la conscience de ce sujet, sa volonté, son action, soient unifiées.

Pour les sujets humains individuels, la question ne comporte pas de difficultés insurmontables (même si, comme on dit, on ne « sait pas toujours qui on est ni ce que l’on veut »). Pour les sujets collectifs — classe, nation, ou autres groupements politiques —, c’est plus difficile. On ne pourra pas ici approfondir la question de ce que peut signifier la notion de sujet collectif, et comment de tels sujets peuvent se former dans l’histoire.

Pour les “sujets collectifs” qui se forment dans l’histoire, il n’est pas facile de se comporter comme un seul être, capable de penser et d’agir sur le monde en fonction d’une volonté Une (unitaire) et d’objectifs unifiés. Pour construire une volonté Une, en vue d’un objectif principal, il faut que ces “sujets”, historiques, composés de multiples sujets humains individuels, aient été organisés, “formés” en un seul sujet. [Ce que Rousseau, à propos du peuple nommait “l’institution du peuple”.] Ce n’est donc que sous forme d’idées que cette conscience peut être exposée, en “extériorité” relative par rapport à la diversité des sujets individuels.

S’agissant des classes sociales, pour qu’il y ait conscience de constituer une classe occupant une place spécifique dans la société, il faut déjà disposer d’un minimum de connaissance de ce qu’est une classe dans un régime social donné, ceci dans ses rapports avec les autres classes.

— Pour le sujet individuel, la « conscience de classe », ne peut consister en une perception isolée de lui-même, d’une supposée position indépendante vis-à-vis des rapports sociaux. Même si on se limite à un premier niveau de la conscience de classe : l’idée de “faire partie” d’une classe suppose qu’on ait déjà une représentation d’ordre général, de ce qu’est la classe à laquelle on pense “appartenir”, qu’on ne se limite pas à sa « position » particulière « dans la production ». Il faut donc une connaissance au moins intuitive, de ce qu’est cette classe au plan général, au sein des rapports sociaux de production. C’est sur cette base intuitive que peut se développer une conscience de classe plus “théorique”.

Cette connaissance suppose que l’on puisse concevoir les rapports entre cette classe, la classe ouvrière par exemple, et les autres classes de la société. Les classes sociales, comme l’adjectif social l’indique, se définissent en fonction d’un classement d’ordre social, qui fait référence à l’ensemble des rapports sociaux qui structurent la société, pour nous aujourd’hui, le capitalisme. Le positionnement individuel qu’on occupe dans la société ne donne pas directement la compréhension de l’ensemble de ces rapports. La connaissance des rapports sociaux fondamentaux qui déterminent les rapports de classes ne tombent pas du ciel et ne “montent” pas de la classe en nous. C’est par la connaissance qu’on en prend conscience. Et l’existence d’une représentation générale, en idée, de l’ensemble des rapports sociaux, permet aux individus de développer cette conscience.

— Si on considère maintenant la « conscience de classe », telle qu’elle pourrait se trouver posée par un sujet “collectif” — la bourgeoisie ou le prolétariat par exemple — cette “conscience de classe” proprement dite, implique d’une part “l’institution” de ce sujet collectif, d’autre part une connaissance développée des rapports entre toutes les classes, par conséquent une compréhension des rapports fondamentaux qui structurent l’ensemble de la société [dans un régime social donné, à une époque donnée, dans une formation historique donnée]. On est là à un niveau théorique, du domaine des idées, telles que celles-ci procurent une vue synthétique de la réalité. À partir de cette compréhension, on peut développer une pleine conscience de classe, et saisir ce qu’elle implique quant au rôle que cette classe peut jouer dans l’histoire, dans le processus de transformation de la société. Ce que Marx, selon Boukharine [théoricien russe se réclamant du marxisme], appelait le « rôle social » de cette classe, qu’il faudrait aussi désigner comme « rôle historique ».

La conscience de classe pleinement formée ne se limite pas ainsi à l’idée de se révolter pour ses intérêts exclusifs, contre toutes les autres classes, elle suppose que l’on saisisse comment un autre régime de production peut se constituer sur la base de l’ancien (pour nous le capitalisme), sous quelles conditions, et quelle classe peut diriger ce processus de transformation. Cette conscience, au sens de connaissance, ne tombe pas non plus du ciel et ne vient pas en nous spontanément, même par « l’expérience de la lutte », comme le postulait ce même Boukharine.

Certes, si l’on se situe au niveau des sujets individuels, les luttes pratiques, et même les révolutions, ne résultent pas directement de cette connaissance générale. Pour que les classes se mettent en mouvement, il faut tenir compte des conditions historiques qui ont rendu possible ce mouvement, et des mobiles qui “poussent” telles ou telles classes à lutter pour une transformation sociale, et telles autres à lutter pour la conservation du monde ancien. Pour un sujet “collectif” (classe sociale), il n’en demeure pas moins nécessaire qu’une théorie, une organisation, aient porté ou portent au plus haut point, cette conscience générale historique. Pour que la classe se constitue en véritable sujet, cette conscience générale doit être constituée (ou reconstituée), rendue visible, posée devant, face à tous les individus qui la composent, mais aussi face à la société dans son ensemble.

Lénine. Le caractère politique général de la conscience de classe

Comment se forme la conscience de classe au niveau individuel ou à celui de la classe elle-même ? Certains, tels Boukharine, s’imaginent qu’elle « découle » spontanément de la « position de classe » « dans la production », plus spécialement au cours de « l’expérience de la lutte ». Et qu’elle risque d’être bloquée, non par les conditions matérielles économiques, mais par des systèmes d’idées fallacieux, c’est-à-dire par « l’inculcation » de « l’idéologie de la classe dominante », ainsi que l’affirmait le philosophe Louis Althusser. Pour lutter contre cette “idéologie”, il professait que les ouvriers ne disposeraient que de « réflexes de classe ».

Au contraire Lénine, distinguait à ce sujet deux plans : celui du “mouvement spontané”, “forme embryonnaire de la conscience”, tel qu’il peut dépendre de la « lutte » immédiate, ou de la « position dans la production », et, celui d’une conscience politique pleinement développée.

La conscience de classe, au sens plein, ne pouvait naître selon Lénine de l’intérieur du mouvement spontané, à partir des revendications économiques immédiates, nécessairement morcelées. Selon lui, la conscience ne pouvait venir que de l’extérieur du mouvement spontané.

Comment comprendre cette idée ? De l’extérieur ne signifie pas pour Lénine qu’il faut inculquer aux ouvriers (ou aux classes populaires) des principes étrangers à leur lutte, mais que seule une vision générale, théorique, peut permettre de poser et donner à voir à tous, de façon générale les raisons du mouvement d’ensemble et de son évolution. Selon lui, la lutte spontanée, et les premiers éléments qu’elle permet de se représenter, ne sont que « la forme embryonnaire du conscient ». Le sens général de la lutte doit être rendu visible, se poser devant tous, dans une certaine extériorité par rapport aux individus, aux groupes partiels, face au mouvement spontané et à l’ensemble de la société 6. 

La conscience de classe dans son plein développement se constitue en fonction d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société et rendent compte des buts communs et de l’objectif historique à poursuivre et des moyens d’y parvenir. Cette connaissance ne peut s’exposer que sur un terrain général, commun à toute la société, le terrain politique, et non dans chaque lutte parcellaire sur le terrain de l’économie. C’est sur le terrain politique que les conditions générales de la lutte, le but commun poursuivi, peuvent être vus par l’ensemble de la classe et de la société. C’est aussi sur le terrain politique que la lutte pour la transformation d’ensemble de la société peut être dirigée, et non sur le terrain de la lutte économique immédiate dans telle ou telle entreprise ou pour telle ou telle catégorie sociale, contre telle ou telle mesure des gouvernements. C’est pourquoi il importe que les organisations qui veulent dresser une orientation générale pour la lutte des classes populaires se positionnent, d’une façon ou d’une autre, en ce lieu général d’expression, le lieu politique.

Cela n’exclut pas de conduire des luttes parcellaires sur le terrain revendicatif, mais cela n’est pas l’objet premier de la lutte politique et de l’organisation politique. Les luttes économiques, dit Lénine, doivent être subordonnées aux objectifs politiques généraux.

L’organisation politique a pour rôle principal de travailler à élever d’emblée (et non par degrés) la conscience des classes populaires au niveau le plus général, le niveau politique, et non de « rabaisser la lutte au niveau des seuls résultats tangibles » comme le revendiquait le courant des “économistes” en Russie (fin XIXe siècle – début du XXe). Les “économistes” indiquait Lénine craignent de « s’éloigner d’un seul pas de ce qui est accessible à la masse des ouvriers », ils veulent se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », plus exactement à « la portée des ouvriers les plus arriérés ». Ils affirmaient qu’on doit s’abstenir d’exposer aux masses ouvrières des « questions théoriques et politiques générales », ce qui signifiait qu’ils abandonnaient la direction d’ordre théorique et politique à la classe bourgeoise. 

La lutte sur le terrain économique immédiat (contre le patronat et le gouvernement) indiquait encore Lénine peut se révéler nécessaire, mais elle n’est pas « le meilleur moyen pour entraîner les masses à la lutte politique », c’est-à-dire pour une action générale sur l’ensemble de la société. Pour Lénine, il ne s’agissait pas non plus de faire passer « graduellement de la lutte économique à la lutte politique » ou de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique ».

Pour lui, la conscience de classe pleinement développée se définit comme conscience politique, et celle-ci suppose une vision d’ensemble des conditions générales de la lutte sociale, vision qui structure l’organisation et guide l’action pratique. C’est pourquoi, il posait comme indispensable dans la propagande de faire des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique de la lutte, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, isolés dans le temps, ou de combats locaux et catégoriels.

Facteurs et conditions de formation de la conscience de classe

Si l’on résume des différents points abordés, on peut poser :

1/ Que pour qu’il y ait conscience de classe, il faut qu’existent des classes sociales, donc un mode de production et des rapports sociaux déterminant l’existence de ces classes et leurs positions réciproques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La conscience de classe ne résulte pas directement du fait que tel ou tel groupe social ou catégorie, occupe telle ou telle “place” au sein des rapports sociaux de production.

2/ La conscience de l’existence des classes, de leur nature, de leurs rapports, suppose que des représentations générales, des connaissances en aient été forgées, de façon individuelle ou collective. Les représentations de classe ne sont pas nécessairement forgées par les représentants d’une classe particulière. Ainsi, les théoriciens bourgeois du XVIIIe siècle français (économistes ou politiques) ont une représentation générale de l’ensemble des rapports de classes dans la société de leur temps.

3/ Pour que des individus particuliers aient conscience de participer de l’existence de telle ou telle classe et de viser les objectifs historiques de cette classe, ils peuvent prendre appui sur leur situation propre, leurs luttes, etc., mais il est nécessaire que, d’une part, se constitue une représentation de leur position commune, et que, d’autre part, une représentation générale des rapports de classe aient été forgée, par des individus de leur classe, voire d’une autre classe, peu importe, si la théorie est conforme à la réalité d’ensemble et son évolution.

4/ Il est nécessaire que cette représentation générale ait acquis une certaine visibilité dans la société. Cette visibilité suppose l’existence d’un corps de représentations qui se construise et s’expose dans la sphère des idées, en tant qu’elles participent de la vie politique d’une société. Les représentations générales se donnent à voir à l’ensemble de la société, d’autant mieux qu’existe un lieu politique commun, historiquement constitué (un État unitaire).

5/ Du fait qu’on postule l’existence d’une lutte entre classes, l’exposé public de cette représentation générale requiert un sujet “collectif” construit, une organisation politique de classe (lieu politique unitaire), donnant à voir le rôle et la place de cette classe et son rôle historique, sa vocation hégémonique (rôle directeur d’orientation). Dans un État démocratique, les représentations générales de classe peuvent, en principe, être publiquement exposées, de façon légale. Mais bien que légalement autorisés, elles sont parfois absentes. Voir notre situation actuelle. Dans un État non démocratique (autocratie, fascisme), cette représentation générale ne peut être exposée et diffusée que dans l’illégalité.

Dans tous les cas, une conscience de classe développée, politique et historique, requiert l’existence d’un « sujet collectif », capable de se présenter comme « instance politique » organisatrice, et d’exposer de façon unitaire et cohérente les conditions, les buts, et moyens de la lutte, en fonction des différentes périodes, phases et situations historiques.

1. Jean-Jacques Rousseau :« De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. […] Il faut lui faire voir [à la volonté générale] les objets tels qu’ils sont […] lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir des séductions des volontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, balancer les avantages présents et sensibles par le danger des maux éloignés et cachés. » Marx : « Nous ne disons pas au monde, abandonne tes luttes, ce ne sont que des sottises,  […] nous lui montrons seulement pourquoi il lutte véritablement. »

Témoignage

1 octobre 2017

Un éveil à la conscience politique

 

Mon enfance, ma jeunesse. Petite dernière d’une famille de cinq enfants, j’ai vécu une enfance paisible et modeste dans un quartier du Havre. Nous habitions un petit appartement accolé à la boucherie, où les clients « faisaient partie des meubles » !

Avant de prendre son commerce, mon père était salarié avec de longues journées de travail, et des conditions difficiles, alors à la quarantaine, il décide de se mettre à son compte.

Elève à l’école privée du quartier, je reçois une éducation catholique. La politique, je la découvre en écoutant le Général de Gaule devant le poste de télévision. Chez nous on avait du respect pour ce « grand homme ». Aussi, pendant les manifestations de mai 68, je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens lui en voulaient alors qu’il avait libéré la France ! Il faut dire que toute mon enfance était bercée par les récits familiaux sur la Seconde Guerre mondiale.

Un couple de cousins venait souvent nous rendre visite, je les aimais bien. Lui était docker, sa femme, fille de docker. Elle me racontait souvent sa jeunesse difficile, où les repas étaient servis le plus souvent sans viande, contrairement à ma mère, fille de cadre, qui avait eu une enfance plus heureuse. Eux étaient de gauche, mes parents de droite, ils se disputaient donc tout le temps quand ils parlaient politique. Mon père disait qu’à cause du Front populaire et des communistes, il y avait eu la guerre. Je compris quand même que selon nos conditions, on n’était pas tous logés à la même enseigne! Je finis par prendre peur du communisme, mais cela n’alla pas plus loin concernant la politique…

Elève moyenne, mes études sont courtes, à dix-huit ans je deviens auxiliaire de puériculture et trouve mon premier emploi dans une pouponnière.

Mai 1981, aux élections présidentielles, je vote Giscard, comme mes parents. Mitterrand est élu !
Août 1981, arrivée dans la petite ville de G., je me cherche, je m’interroge. Je fais de nouvelles rencontres issues du milieu ouvrier, de l’immigration, et je reçois de nombreux témoignages aussi prenants les uns que les autres. Mes nouveaux amis ont tous voté Mitterrand (je me sens un peu seule!). Alors, me vient l’envie de connaître et de comprendre “le monde de gauche” ! Par le biais de mon travail, (je viens de rentrer dans la fonction publique), je rencontre le syndicalisme, la CGT, avec laquelle je fais quelques manifs, je ne me sens pas très à l’aise ! Puis viennent les cohabitations, avec les dégradations politiques, le début des replis communautaires, la chute du mur en 1991. J’essaie de comprendre, en posant des questions autour de moi, en suivant les débats télévisés, mais toujours pas de réponses. Je vois bien que l’on régresse et pourtant, il y a Mitterrand. Arrivent les grèves de 1995, je viens juste d’adhérer à la CFDT, alors je suis confrontée aux contradictions dans un même camp ! Quelle expérience difficile car pas assez de connaissances pour affronter “l’ennemi” (la CGT) ; et les élus locaux (les communistes) me demandant si je suis progressiste, je ne comprends pas ce que ça veut dire.

Cette première expérience avec la politique m’éclairera plus tard !

1998, je rejoins la troupe de théâtre de la MJC, le début des réponses… Je découvre le théâtre populaire, l’éducation populaire, le milieu associatif. Tout s’enchaîne au fil des pièces de théâtre qui me semblent très engagées et cela réveille ma peur du communisme, remet en question ma religion, mes croyances, mon éducation ! C’est confus dans ma tête, mais chaque pièce, chaque personnage interprété m’apporte des connaissances sur la vie des peuples à travers l’histoire, m’ouvre sur le monde et ses contradictions, me montre que l’oppression est universelle. Les mots commencent à prendre un sens. Maintenant pour moi, la peur change de camp, c’est celle du Capitalisme !

11 septembre 2001, éveil de la conscience politique. Comme tout le monde je suis terrifiée, est-ce un acte de guerre ? Quelques jours après, je participe à une réunion avec des amis de Germinal ou nous débattons de cet événement dramatique. Je repars avec un article qui fait l’analyse de ces attentats. Il est un peu compliqué, mais peu importe, il est très réaliste, il propose une vraie analyse sur la situation mondiale, il est porteur d’idée nouvelles, alors je m’y accroche à ce journal ! Puis j’en relis un autre, et encore un autre, et petit à petit, tout s’éclaire pour moi, puis je comprends enfin et définitivement qu’il faut étudier pour comprendre ce qui est bien pour nous, les gens du peuple, pour que notre vie soit meilleure. Vient alors comme une cerise sur un gâteau, le rôle de « La Mère » adaptée du roman de Maxime Gorki , pièce qui va révéler définitivement ma conscience politique !

Je conclurais ce témoignage, par le chant Éloge de l’instruction de Bertolt Brecht, interprété avec ma troupe de théâtre en 1998.

 

Apprends ce qui est simple,
Il n’est jamais trop tard
Il faut apprendre, le temps est venu !
Apprends ton ABC, ça ne suffit pas
Pourtant apprends le.
Sans perdre ton courage
Commence, tu dois tout connaître !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
Apprends homme au chômage !
Apprends homme en prison !
Apprends femme en ta cuisine !
Apprends femme de soixante ans !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
Va à l’école toi sans abri
pour le savoir toi qui a faim,
Toi qui n’a pas saisi le livre,
Prends le, c’est une arme !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
N’aie pas peur des questions camarade,
Ne te fie à rien de ce qu’on dit
Car il te faut tout voir par toi même
Vérifie la somme c’est toi qui la paie,
Pose le doigt sur chaque somme
Demande : que vient-elle faire ici ?
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !

Un éveil à la conscience politique

1 octobre 2017

Mon enfance, ma jeunesse. Petite dernière d’une famille de cinq enfants, j’ai vécu une enfance paisible et modeste dans un quartier du Havre. Nous habitions un petit appartement accolé à la boucherie, où les clients « faisaient partie des meubles » !

 Avant de prendre son commerce, mon père était salarié avec de longues journées de travail, et des conditions difficiles, alors à la quarantaine, il décide de se mettre à son compte. 

Elève à l’école privée du quartier, je reçois une éducation catholique. La politique, je la découvre en écoutant le Général de Gaule devant le poste de télévision. Chez nous on avait du respect pour ce « grand homme ». Aussi, pendant les manifestations de mai 68, je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens lui en voulaient alors qu’il avait libéré la France ! Il faut dire que toute mon enfance était bercée par les récits familiaux sur la Seconde Guerre mondiale.

Un couple de cousins venait souvent nous rendre visite, je les aimais bien. Lui était docker, sa femme, fille de docker. Elle me racontait souvent sa jeunesse difficile, où les repas étaient servis le plus souvent sans viande, contrairement à ma mère, fille de cadre, qui avait eu une enfance plus heureuse. Eux étaient de gauche, mes parents de droite, ils se disputaient donc tout le temps quand ils parlaient politique. Mon père disait qu’à cause du Front populaire et des communistes, il y avait eu la guerre. Je compris quand même que selon nos conditions, on n’était pas tous logés à la même enseigne! Je finis par prendre peur du communisme, mais cela n’alla pas plus loin concernant la politique…

Elève moyenne, mes études sont courtes, à dix-huit ans je deviens auxiliaire de puériculture et trouve mon premier emploi dans une pouponnière.

Mai 1981, aux élections présidentielles, je vote Giscard, comme mes parents. Mitterrand est élu !

Août 1981, arrivée dans la petite ville de G., je me cherche, je m’interroge. Je fais de nouvelles rencontres issues du milieu ouvrier, de l’immigration, et je reçois de nombreux témoignages aussi prenants les uns que les autres. Mes nouveaux amis ont tous voté Mitterrand (je me sens un peu seule!). Alors, me vient l’envie de connaître et de comprendre “le monde de gauche” ! Par le biais de mon travail, (je viens de rentrer dans la fonction publique), je rencontre le syndicalisme, la CGT, avec laquelle je fais quelques manifs, je ne me sens pas très à l’aise ! Puis viennent les cohabitations, avec les dégradations politiques, le début des replis communautaires, la chute du mur en 1991. J’essaie de comprendre, en posant des questions autour de moi, en suivant les débats télévisés, mais toujours pas de réponses. Je vois bien que l’on régresse et pourtant, il y a Mitterrand. Arrivent les grèves de 1995, je viens juste d’adhérer à la CFDT, alors je suis confrontée aux contradictions dans un même camp ! Quelle expérience difficile car pas assez de connaissances pour affronter “l’ennemi” (la CGT) ; et les élus locaux (les communistes) me demandant si je suis progressiste, je ne comprends pas ce que ça veut dire. 

Cette première expérience avec la politique m’éclairera plus tard !

1998, je rejoins la troupe de théâtre de la MJC, le début des réponses... Je découvre le théâtre populaire, l’éducation populaire, le milieu associatif. Tout s’enchaîne au fil des pièces de théâtre qui me semblent très engagées et cela réveille ma peur du communisme, remet en question ma religion, mes croyances, mon éducation ! C’est confus dans ma tête, mais chaque pièce, chaque personnage interprété m’apporte des connaissances sur la vie des peuples à travers l’histoire, m’ouvre sur le monde et ses contradictions, me montre que l’oppression est universelle. Les mots commencent à prendre un sens. Maintenant pour moi, la peur change de camp, c’est celle du Capitalisme !

11 septembre 2001, éveil de la conscience politique. Comme tout le monde je suis terrifiée, est-ce un acte de guerre ? Quelques jours après, je participe à une réunion avec des amis de Germinal ou nous débattons de cet événement dramatique. Je repars avec un article qui fait l’analyse de ces attentats. Il est un peu compliqué, mais peu importe, il est très réaliste, il propose une vraie analyse sur la situation mondiale, il est porteur d’idée nouvelles, alors je m’y accroche à ce journal ! Puis j’en relis un autre, et encore un autre, et petit à petit, tout s’éclaire pour moi, puis je comprends enfin et définitivement qu’il faut étudier pour comprendre ce qui est bien pour nous, les gens du peuple, pour que notre vie soit meilleure. Vient alors comme une cerise sur un gâteau, le rôle de « La Mère » adaptée du roman de Maxime Gorki , pièce qui va révéler définitivement ma conscience politique !

 

Je conclurais ce témoignage, par le chant Éloge de l’instruction de Bertolt Brecht, interprété avec ma troupe de théâtre en 1998.

 

Apprends ce qui est simple,

Il n’est jamais trop tard

Il faut apprendre, le temps est venu !

Apprends ton ABC, ça ne suffit pas

Pourtant apprends le.

Sans perdre ton courage

Commence, tu dois tout connaître !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

Apprends homme au chômage !

Apprends homme en prison !

Apprends femme en ta cuisine !

Apprends femme de soixante ans !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

Va à l’école toi sans abri

pour le savoir toi qui a faim,

Toi qui n’a pas saisi le livre,

Prends le, c’est une arme !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

N’aie pas peur des questions camarade,

Ne te fie à rien de ce qu’on dit

Car il te faut tout voir par toi même

Vérifie la somme c’est toi qui la paie,

Pose le doigt sur chaque somme

Demande : que vient-elle faire ici ?

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde ! 

L’incertitude des classes populaires Que nous réserve l’avenir proche ? Le peuple peut-il reconquérir l’initiative historique ?

1 octobre 2017

« Ouvriers, paysans, nous sommes

Le grand parti des travailleurs […]

La terre va changer de base,

Nous ne sommes rien, soyons tout. »

Eugène POTTIER (1871)

L’année 2017 en France a été marquée par les élections présidentielles et législatives et la campagne qui les a précédées. Pour beaucoup, ces élections ont fait vaciller les repères qu balisaient la vie politique habituelle et ébranlé des certitudes. Que l’on approuve ou que l’on désapprouve l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la république, qui quelques mois auparavant paraissait improbable, cette élection n’a pas mis fin à l’inquiétude et à l’incertitude. Sans qu’il s’agisse nécessairement de critiquer ce vote de la nation, on entend parmi les électeurs comme parmi les abstentionnistes, ce genre de réflexions [1] : 

« je suis perdu, paumé », « je me pose des questions », « je suis dans le doute »

Les mêmes ou d’autres s’interrogent sur l’avenir proche, que nous réserve-t-il ?

« c’est pas stable la situation », « je ne sais pas où ça va », «  on n’est plus sûr de rien »

Une employée de commerce, abstentionniste, exprime son inquiétude :

« J’étais contre tous, droite, gauche, mais maintenant je suis inquiète, avec tous ces bouleversements, plus de gauche, plus de droite, on a l’impression d’être dans une lessiveuse, ça tourne dans tous les sens, je suis inquiète quand même, qu’est-ce qui va se passer ? »

Ce n’est pas que l’on regrette le paysage politique ancien, les repères droite / gauche depuis longtemps obscurcis. Ce que l’on désapprouve c’est la perte de consistance des projets des uns et des autres, en relation avec le délabrement de la situation du pays. 

« ça n’allait pas pour l’économie, pas plus pour la politique » ; « aucune résolution du fond des problèmes » ; « il n’y avait plus de projets politiques », « très peu de réflexion », « qu’est-ce qu’ils voulaient tous, où voulaient-ils aller ? »

En outre, la rupture entre la population, les hommes politiques, les partis, se présentait comme déjà consommée bien avant la campagne électorale.

— Rupture, du côté des politiques :

« Ils n’ont aucune idée de nos problèmes », « ils n’écoutent pas », « il n’y a plus de personnel politique qui soit près des réalités » ; « c’est entre eux [que ça se passe], le copinage, ils se cooptent pour les places ».

— Rupture aussi, du côté de la population :

« Les discours des hommes politiques, j’arrive plus à les écouter » ; « on ne savait pas pour qui voter » ; « blablas, promesses qu’on ne tient pas » ; « aucun de valable, plus [personne comme] de Gaulle »

Finalement, que le nouveau Président de la République [ou le mouvement En marche], soit ou non apprécié, plusieurs estiment qu’il était temps de donner « un coup de pied dans la fourmilière ».

« Les gens ont eu raison de voter comme ils l’ont fait. Ils ont rejeté les partis traditionnels, ça fait combien de temps que ça s’aggrave [et ils n’ont rien fait] » ; « il y en avait marre des autres, quel que soit celui qui est élu, il faut que ça change » ; « beaucoup devraient rendre des comptes, et au revoir. »

Compte tenu des difficultés de la situation du pays, la partie ne semblait pas gagnée d’avance, quelle que soit la personne qui parvienne à s’imposer à l’issue des présidentielles. 

« La France est difficile à gouverner, quel que soit le vainqueur » ; « celui qui passera, ce sera très dur, pour nous c’est déjà pas facile » ; « de toute façon celui qui sera élu, ça sera [difficile] »

Certaines des personnes rencontrées souhaitaient la victoire d’Emmanuel Macron, simplement pour ne plus avoir affaire aux politiciens en place ou dans l’espoir d’une amélioration de la situation. 

« j’ai voté Macron, je ne voulais plus des politiciens magouilleurs et corrompus » ; « on peut peut-être arrêter la dégringolade » ; « on verra bien la suite, j’espère que ce sera mieux qu’avant ».

Pour d’autres, ce choix se présentait sans que trop d’illusions soient nourries.

« Macron va-t-il y arriver ? » ; « j’attends pas des merveilles, mais ça peut pas être pire qu’avec les autres » ; « je vote Macron sans illusion »

Le contexte historique des élections

Les élections se sont déroulées dans le cadre d’une période historique de régression économique, politique, et dans le domaine des idées, de désorganisation des classes populaires. Ces données sont perçues par des citoyens réputés “ordinaires” :

« La France ces derniers temps s’enfonce de plus en plus » ; « tout va mal ; « dans tous les domaines ça va mal » ; « le pays est au fond d’une impasse », « on a tout bradé, l’industrie, nos grands chantiers », « et la dette, on est dépendant des créanciers, on n’est plus maître de rien » ; « la situation n’est pas bonne, c’est difficile, le chômage, les guerres dans le monde, le terrorisme » 

Ce qui est le plus souvent déploré, pour certains avant même de s’intéresser à leur propre sort, c’est la dégradation de la situation générale du pays, des conditions de vie de la population dans son ensemble.

« [De toute façon] personne ne parle des ouvriers, des travailleurs, mon espoir c’est plutôt au niveau du pays »

Parmi ceux qui sont moins exposés aux effets de cette dégradation, l’accent peut au contraire se trouver mis sur la détérioration des conditions de leur sphère particulière d’activité, ce qui vaut souvent pour légitimer des revendications catégorielles. Il semble alors qu’il suffirait pour chacune de ces catégories de disposer de davantage de moyens, surtout financiers, sans toujours se préoccuper de l’ensemble de la société ni des moyens de résoudre leurs problèmes spécifiques, comme si l’argent “tombait du ciel” :

« On n’a pas les moyens pour remplir notre mission [enseignement] » ; « l’argent il y en a mais on rogne sur tout » ; « comment voulez-vous que la justice fonctionne, on ponctionne nos moyens » ; « la culture est sacrifiée » ; « c’est une logique comptable, pas pour le bon fonctionnement des services publics »

Une idée se trouve fréquemment exposée, surtout au sein des classes populaires : celle d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente. On aurait changé de période, c’en serait fini de la période de relative prospérité [stabilisation relative du capitalisme], qui avait permis un certain confort économique, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude [2].

« On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans » ; « la régression pour nous [classe ouvrière], ça remonte à Mitterrand » ; « On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain » ; « On parlait de partage du progrès, il n’y a plus de progrès, et alors le partage ! ».

Désormais, sans que le résultat des élections soit en cause, le problème est bien antérieur, l’incertitude, la crainte pour l’avenir, dominent.

« on a beaucoup perdu, est-ce qu’on va encore perdre plus » ; « tout régresse, tout semble perdu, qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Certains perçoivent aussi que la période de régression, en gestation depuis plusieurs décennies, est à mettre en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.

« c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise » ; « les processus de régression […], les guerres, se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste »

La phase actuelle de régression, qui remonte à plusieurs décennies, a été aggravée par la survenue de la crise générale du capitalisme en 2008. Celle-ci a dévoilé une nouvelle fois l’anarchie fondamentale de ce mode de production, sa faiblesse historique. Quelques-uns perçoivent que le capitalisme, qui avait permis le développement de richesses et l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, se trouve maintenant et depuis la fin du XIXe et le XXe siècle, en proie à des convulsions périodiques, qui conduisent à la destruction les sociétés, les peuples, la civilisation.

L’achèvement d’une longue phase historique de décomposition des cadres politiques

C’est dans le cadre de ce contexte troublé que s’est déroulé la consultation électorale. Celui-ci a marqué la fin d’un cycle de décomposition politique du cadre républicain et de l’organisation des forces de classes, plus spécialement des classes populaires.

Dans les discours des candidats, la question des classes sociales n’a pas été abordée et nul n’a contesté le fondement du régime capitaliste[3]. Parmi ceux qui avaient à la bouche le mot peuple ou le mot révolution, nul n’a visé à renouer avec les visées historiques des classes populaires. Presque tous, il est vrai, ont remis en cause « le système » [4] dont ils faisaient eux-mêmes partie. Pour certains, ce mot visait en premier lieu à faire « dégager » les politiciens en place, il est vrai à bout de souffle, nullement le mode capitaliste de production. Quant aux postures “anticapitalistes”, celles-ci ne remettaient pas en cause ce fondement, elles se coulaient dans la logique de l’anti-système, logique qui substitue à la lutte de classes, le combat pour occuper quelques places dans les sommets politiques.

Avec plus ou moins de succès, les candidatures de Jean-Luc Melenchon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, se sont inscrites dans le cadre de ce processus de décomposition, à son aboutissement. Il en a été pleinement pris acte aujourd’hui, même si le besoin de se déchirer en rond demeure pratiqué par les différentes fractions bourgeoises. Ce qui est déploré :

« chacun son bout de gras » ; « ils ne veulent pas travailler ensemble [pour le pays] » ; « il faudrait qu’ils s’entendent » ; « les gens n’ont pas besoin de s’entretuer ».

L’incapacité des candidats à restituer la signification d’ensemble de la situation, de dresser des perspectives, ne pouvait que susciter l’indécision (ou l’abstention) dans une majorité du corps électoral.

« Plus rien à quoi se raccrocher » ; « je ne crois plus en rien ni en personne » ; « comment faire un choix si rien ne nous permettait de choisir » ; « on ne savait pas quoi décider, ou alors juste pour le moins pire ».

Assiste-t-on à un retournement de tendance au sein du mouvement historique ?

Dans l’histoire moderne des pays capitalistes, on peut repérer une succession de phases tour à tour ascendantes ou descendantes, phase de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Au cours de l’entre-deux-guerres, Antonio Gramsci, théoricien et dirigeant du mouvement révolutionnaire socialiste, avait mis en lumière l’alternance de ces différentes phases, et de ses conséquences pour le mouvement des classes populaires. Il préconisait de se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation.

Si aujourd’hui, au regard des données de la situation dans la moyenne durée, la période peut sans nul doute être caractérisée comme régressive, cela ne signifie pas qu’on ne puisse envisager, à plus ou moins long terme, un retournement de tendance, en raison même de la crise générale qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, et des difficultés auxquels sont confrontés se trouvent nombre de pays du monde. À cet égard, ce même Antonio Gramsci signalait que « les crises profondes et durables » du capitalisme peuvent signaler le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre. Ce qui, compte tenu des données actuelles de la situation n’annonce pas forcément un mieux pour le court terme, ceci tant que les classes populaires ne sont pas dans les conditions d’une reconquête de l’initiative historique.

Comme il en avait été le cas lors des précédentes crises générales (début du XXe siècle et crise de 1929), la grande crise qui s’est manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées : contradictions entre classes, contradictions entre puissances du monde, et que celles-ci mènent le monde à un surcroît d’effets destructeurs. Ce qui enjoint aux classes populaires de travailler à unir leurs forces en vue d’y faire face, à édifier des digues contre la réaction, la barbarie, ceci dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Pour ce faire, on doit se soucier de chercher les voies d’une réorganisation en fonction d’un but historique commun.

— Sur le plan intérieur, les contradictions entre classes se sont aggravées. Les ruptures entre les dirigeants politiques et la population, et de celle-ci avec ceux là, en constituent des symptômes. Depuis les années 70 du siècle dernier, l’ancien dispositif des forces de classes s’est déplacé. Contrairement à ce qu’il en était il y a une quarantaine d’années, les classes populaires, désorganisées, ne sont plus en mesure d’orienter l’ensemble des mouvements sociaux. Les revendications populaires ont cessé d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique, le monopole de l’expression politique est maintenant dévolu aux divers échelons et fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) qui, d’une manière ou d’une autre, ont des motifs et des intérêts liés au régime économique actuel [5].

En outre, l’état de crise que traverse ce régime conduit des organisations ou fractions de classes, à se trouver sur la brèche ou aux abois. Faute d’orientation unitaire (que seules les classes populaires peuvent donner), elles pratiquent la surenchère dans le domaine de la lutte sociale ou se présentent abusivement en défenseurs du peuple. Cette prétention peut être récusée, plus spécialement parmi les travailleurs du privé :

« Ils disent qu’ils sont pour le peuple, mais qui ils défendent vraiment ? » ; « les ouvriers, ce n’est pas leur problème » ; « on n’a pas les mêmes préoccupations ni les mêmes risques, dans le public, pour le moindre truc, ils gueulent, [mais] dans le privé c’est pas ça, un moment arrive où on paye » ; « c’est comme le Code du travail, c’est bien pour ceux qui en ont, garanti [du travail] ».

On constate aussi que les revendications particulières, souvent avec des objectifs contradictoires, sont celles qui occupent le devant de la scène (et le haut du pavé).

«  ils défilent mais chacun pour sa pomme » ; « chacun pense à soi, pas au voisin, c’est normal, mais alors il faut pas faire du prêchi-prêcha seulement pour ceux qui ne sont pas au plus bas » ; « les cheminots ils critiquent les situations des enseignants, et inversement, mais pour chacun pas question de toucher à leurs avantages » ; « où est l’intérêt public, l’intérêt individuel, sera-t-il désormais la règle ?  » 

— Au plan international, la situation présente quelques analogies avec celle d’il y a un siècle. Les contradictions alors à l’œuvre entre forces de classes et entre forces impérialistes, ont conduit au premier grand conflit mondial. Les rivalités entre grandes et petites puissances se déchaînaient, parfois dans les mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui. Aucune force extérieure aux logiques capitalistes, ne limitait la frénésie de leurs combats économiques et guerriers, pour les marchés, les territoires, la suprématie mondiale ou régionale. Ces mêmes contradictions ont cependant nourri en Russie les conditions de réalisation d’une révolution populaire à rayonnement mondial.

— Si l’on compare la situation d’aujourd’hui à celle qui prévalait il y a un peu plus d’un siècle, on doit cependant noter quelques différences. Le mouvement ouvrier et populaire était lors organisé ou en voie d’organisation dans de grands pays du continent européen (France, Allemagne, Russie, notamment) et visait ouvertement à mettre fin au régime capitaliste de production. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe en effet, y compris auprès de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présentait comme devant aller vers le progrès social. L’idée se répandait de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du XXe siècle avait une nouvelle fois révélés. On pouvait projeter pour l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les perspectives historiques des classes populaires étaient clairement dressées. Malgré la guerre leur initiative ne fut pas suspendue. La révolution soviétique d’Octobre 1917, en dépit d’un environnement mondial hostile, s’inscrivit au sein de cette grande phase ascendante dont elle constituait un prolongement.

Peut-on renouer avec le mouvement ascendant des classes populaires ?

Au plan des rivalités entre puissances, la situation actuelle présente quelques analogies avec celle de l’avant Première Guerre mondiale, mais ainsi qu’il a été signalé, de nombreuses différences se font jour pour ce qui touche à l’organisation des classes populaires et leurs perspectives historiques. Si les mêmes contradictions recelées par le mode de production capitaliste se sont exacerbées, ont élargi leur échelle d’expansion, la désorientation politique domine maintenant. Tout semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. En ce sens, plusieurs soulignent la difficulté qu’il y a pour agir, réagir.

« Tout régresse, tout semble perdu » ; « on ne voit pas comment en sortir » ; « on est bien faibles pour pouvoir changer les choses » ; « la société à changer est un problème tellement gigantesque ».

Du fait qu’aucune perspective n’est dressée, publiquement, face à toute la société, qu’aucune alternative ne paraît exister ou être crédible face au capitalisme, on peut en arriver à penser qu’il « ne reste plus qu’à continuer à subir »

Sans contester la nécessité des luttes centrées sur l’immédiat (parfois sur l’espoir d’en revenir à un passé plus faste), il faut admettre que ces luttes, sans perspective commune, ne peuvent parvenir à freiner le processus de réaction, encore moins à projeter le mouvement populaire vers un avenir d’émancipation. Il est maintenant vital de saisir l’ensemble du mouvement historique dans la durée. Dans l’histoire, le peuple s’est plusieurs fois trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, ou tout simplement de parvenir, face à toute la société, à formuler ce qu’il voulait, sa volonté. Et pourtant la capacité d’initiative du peuple s’est toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, puis dans son sillage, plus tard avec l’organisation du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du XIXe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917.

Aujourd’hui, même si elles sont encore inapparentes, enfouies, les bases d’une réorientation, du mouvement populaire n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés. 

— Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître [80 % des Français émettent d’ailleurs un jugement négatif à l’égard du capitalisme]. Et de fait, de siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices de ce mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent avec leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont aujourd’hui encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Face à la reviviscence dévastatrice de périls dont cette crise est porteuse, il ne faut pas imaginer que le capitalisme et son mouvement anarchique, puisse miraculeusement et durablement être “moralisé”, faute d’y être contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples :

« Les processus de régression [et les guerres] se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste » ; « le conflit […] loin de s’éteindre s’est étendu » ; « de toute façon le capitalisme ne peut pas durer, il faut qu’il soit remplacé » ; « même en votant pour le meilleur des candidats, c’est pas ça qui nous sortira du capitalisme » ; « [il faut que] la lutte des classes populaires [reprenne] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire »

Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Si on ne parle plus de socialisme, on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire toujours à « pouvoir vivre » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs que comporte la vie en société, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire peut se reconstruire, s’unifier, affronter la situation actuelle de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

— De ce fait, les bases subjectives (dépendant des sujets humains) pour une réorganisation des classes populaires ne peuvent durablement disparaître. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour l’expression des besoins populaires, pour le développement de leur capacité à faire front à l’encontre de la réaction historique, pour qu’un écho favorable puisse être accordé aux idées qui posent les perspectives historiques des classes populaires. Afin que « la lutte des classes populaires [puisse reprendre] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire », comme cela était projeté dans une citation déjà mentionnée.

Après chaque défaite ou phase de recul, le travail est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. En sachant que ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un “enterrement définitif, et prématuré”, des ambitions historiques des classes populaires. Avant la défaite, il y a une trentaine d’années, de ce que l’on nommait le “camp socialiste”, d’autres enterrements des ambitions ouvrières et socialistes ont déjà été solennellement notifiés. Après la révolution de 1848 en France, les libéraux, les partisans du capitalisme, avaient prononcé « l’oraison funèbre du socialisme », que l’on estimait, comme aujourd’hui, définitivement vaincu, comme son jumeau communiste, et comme le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri [disait-on] de la conscience publique ». Les idées d’une possible émancipation des classes populaires n’en ont pas moins continué de faire leur chemin, et plusieurs fois trouvé à s’actualiser.

Il convient, comme l’indiquait Gramsci, travailler à identifier les « éléments fondamentaux et permanents » du mouvement général de l’histoire, dans la durée, ou comme l’indique plus modestement une étudiante, « se centrer sur l’histoire, pas sur l’actualité ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances, toujours selon Gramsci, est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la conscience, la volonté, l’organisation, la pratique, la lutte. Il faut donc chercher ce qui peut se trouver en germe, ce qui peut annoncer « un nouvel équilibre des forces de classes ».

Dans ce processus, qui pourrait correspondre à un possible retournement de tendance historique, la principale activité humaine organisatrice ne peut revenir qu’aux classes populaires, et à elles seules. Elles seules, de par la situation qui leur est faite dans le capitalisme, peuvent jouer un rôle d’orientation et prendre en charge le devenir commun de la société. Si rien, dans la situation présente, ne laisse supposer la perspective d’une transformation de la société par l’action de ces classes, il serait hâtif d’en conclure que les conditions de reconstitution de cette perspective sont à tout jamais annihilées.

Il ne s’agit pas pour autant de rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale, mettant fin aux antagonismes du capitalisme. Les révolutions effectives, celles qui se révèlent à même de mettre à bas les fondements du capitalisme, ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie ou du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées. Et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation, contre tous les courants et forces sociales qui se sont acharnés à les “déconstituer”.

Cette tâche peut sembler ingrate, les résultats à en attendre dans l’immédiat peuvent paraître dérisoires. Cette tâche est cependant nécessaire. Elle conditionne la reprise de l’initiative par les classes populaires.

Moyennant de grandes différences pour ce qui touche aux conditions historiques, on peut à certains égards comparer cette tâche au travail accompli par quelques “avant-coureurs” dans les décennies qui ont précédé les grands processus de transformation du monde. Un quart de siècle avant la Révolution française, Rousseau et plusieurs de ses contemporains accomplirent cette tâche, en luttant contre les courants philosophiques et politiques qui niaient le devenir historique possible, et la capacité du peuple à y jouer un rôle majeur. Ils furent capables de déceler, dans les conditions de l’inégalité sociale et de l’oppression, les signes d’une transformation à venir, et de donner à voir à l’ensemble de la société ses conditions de réalisation. Il en fut de même pour les socialistes français du XIXe siècle, et de Marx bien sûr, par leur contribution au travail d’organisation d’un mouvement ouvrier influent et conscient des finalités à poursuivre. Ou encore, plus de trente ans avant la révolution russe, dans les conditions de l’arriération sociale et politique de l’Empire tsariste, par le travail d’orientation effectué par Plekhanov et l’organisation Libération du Travail. Par leurs analyses et leur pratique, ils se révélèrent à même de dégager la nécessité et la possibilité d’une transformation à venir des bases du monde ancien, contre la confusion ambiante et les courants de déconstiution dans le domaine des idées.

C’est à ce type de tâches, d’ordre historique, que s’est “attelé” Germinal. Tous ceux qui en comprennent la nécessité peuvent s’y associer, en nous faisant part de leurs préoccupations, en se joignant aux activités de formation, d’analyse, de diffusion, menées dans le cadre de l’Union de lutte des classes populaires.

[4]] 4. À cet égard, il ne faut pas ignorer que la thématique « anti système », comme celle de « l’anti-capitalisme », est un recyclage de slogans ayant irrigué des courants d’extrême droite, anti-parlementaires, anti-républicains et/ou fascisants, dans l’entre-deux-guerres et l’après-guerre.[[4]]



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La plupart des citations retenues n’émanent pas de militants ou de personnes engagées dans la campagne des différents partis.
  2. 2. On a développé dans un précédent numéro l’évolution de cette séquence historique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Divers courants politiques ou syndicaux, au nom des catégories dont ils visaient à exposer les intérêts, prétendaient chacun tirer la couverture à soi. Seuls les courants gaullistes et communistes proposaient des orientations, ayant une visée commune, face au “marais” des divers courants en rivalité. La Constitution de la Ve République conduisit à structurer et pérenniser quelque temps cette polarité communisme /gaullisme, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation : d’un côté projet d’indépendance et de modernisation de la nation, de l’autre lutte pour les intérêts, immédiats et historiques de la classe ouvrière, et perspective de mettre fin au capitalisme. Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (qui devaient aboutir à l’éviction de De Gaulle et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité gaullisme/communisme ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, cette polarité devait perdre de sa cohérence. Même si en apparence, le paysage électoral présentait peu ou prou les mêmes contours, cette opposition s’est affadie en opposition “molle”, entre une “droite” et une “gauche”, ayant abandonné les repères qui faisaient leur cohérence. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, et la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui avait perdu, avec son partenaire-adversaire, le communisme, tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait plus que se décomposer à son tour. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). Pour la période récente, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, ont semblé s’inscrire encore au regard de la polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne (qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution,  comme si d’elle venait tout le mal : Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité, le « système », tout en le complétant (Marine Le Pen, et d’une certaine façon aussi Mélenchon).
  3. 3. Si les références aux classes et à leur lutte sont le plus souvent absentes du côté des politiques ayant voix au chapitre, il n’en est pas de même au sein de la population. Le sentiment “d’appartenance de classe” qui avait un peu reculé dans les décennies récentes, se manifeste de nouveau depuis quelques années. En outre, 64% des Français (chiffres de 2013)  estiment  que la « lutte de classes est une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60. Quant au jugement à l’égard du capitalisme, 80% estimaient qu’il « fonctionne mal », pour ne pas dire plus.
  4. 5. Ce sont les individus des classes populaires (et les plus âgés) qui sont les plus pessimistes à l’égard de la situation, toutefois les plus jeunes ne sont pas non plus vraiment optimistes au sein de ces catégories. Ce sont en fait les catégories les plus directement confrontées à la régression sociale, aux effets de la crise générale du capitalisme, qui sont le plus affectées par le chômage, le sous emploi, la  précarité, la baisse du niveau de vie. À l’inverse les cadres, les professions intermédiaires, se révèlent moins touchées par les effets de cette crise générale, même s’ils sont dans les conditions d’exprimer plus massivement leurs mécontentements. Les préoccupation d’ordre social qu’ils formulent se résument souvent à : « plus de moyens », sans toujours se préoccuper de la situation d’ensemble, du bien commun et de celui des autres catégories. Il s’agit moins, semble-t-il, de contester le fondement du régime capitaliste que d’escompter rétablir des situations ébranlées, reconquérir une alliance historique avec ce régime. Pour ce faire des postures anti-riches, anti-finances, peuvent être adoptées (masquant le fait que l’on participe, d’une façon ou d’une autre, d’une commune rétrocession de plus-value). Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, certaines belles âmes peuvent alors prétendre orienter l’ensemble des mouvements sociaux, s’autoriser à mener la critique contre toute fraction du mouvement populaire, suspecté de dérive “populiste” ou nationaliste, et de toute autre “dérive” jugée “nauséabonde”.

L’incertitude des classes populaires Que nous réserve l’avenir proche ? Le peuple peut-il reconquérir l’initiative historique ?

1 octobre 2017

« Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs […]
La terre va changer de base,
Nous ne sommes rien, soyons tout. »
Eugène Pottier (1871)

 

L’année 2017 en France a été marquée par les élections présidentielles et législatives et la campagne qui les a précédées. Pour beaucoup, ces élections ont fait vaciller les repères qu balisaient la vie politique habituelle et ébranlé des certitudes. Que l’on approuve ou que l’on désapprouve l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la république, qui quelques mois auparavant paraissait improbable, cette élection n’a pas mis fin à l’inquiétude et à l’incertitude. Sans qu’il s’agisse nécessairement de critiquer ce vote de la nation, on entend parmi les électeurs comme parmi les abstentionnistes, ce genre de réflexions [1] :

« je suis perdu, paumé », « je me pose des questions », « je suis dans le doute »

Les mêmes ou d’autres s’interrogent sur l’avenir proche, que nous réserve-t-il ?

« c’est pas stable la situation », « je ne sais pas où ça va », « on n’est plus sûr de rien »

Une employée de commerce, abstentionniste, exprime son inquiétude :

« J’étais contre tous, droite, gauche, mais maintenant je suis inquiète, avec tous ces bouleversements, plus de gauche, plus de droite, on a l’impression d’être dans une lessiveuse, ça tourne dans tous les sens, je suis inquiète quand même, qu’est-ce qui va se passer ? »

Ce n’est pas que l’on regrette le paysage politique ancien, les repères droite / gauche depuis longtemps obscurcis. Ce que l’on désapprouve c’est la perte de consistance des projets des uns et des autres, en relation avec le délabrement de la situation du pays.

« ça n’allait pas pour l’économie, pas plus pour la politique » ; « aucune résolution du fond des problèmes » ; « il n’y avait plus de projets politiques », « très peu de réflexion », « qu’est-ce qu’ils voulaient tous, où voulaient-ils aller ? »

En outre, la rupture entre la population, les hommes politiques, les partis, se présentait comme déjà consommée bien avant la campagne électorale.

— Rupture, du côté des politiques :

« Ils n’ont aucune idée de nos problèmes », « ils n’écoutent pas », « il n’y a plus de personnel politique qui soit près des réalités » ; « c’est entre eux [que ça se passe], le copinage, ils se cooptent pour les places ».

— Rupture aussi, du côté de la population :

« Les discours des hommes politiques, j’arrive plus à les écouter » ; « on ne savait pas pour qui voter » ; « blablas, promesses qu’on ne tient pas » ; « aucun de valable, plus [personne comme] de Gaulle »

Finalement, que le nouveau Président de la République [ou le mouvement En marche], soit ou non apprécié, plusieurs estiment qu’il était temps de donner « un coup de pied dans la fourmilière ».

« Les gens ont eu raison de voter comme ils l’ont fait. Ils ont rejeté les partis traditionnels, ça fait combien de temps que ça s’aggrave [et ils n’ont rien fait] » ; « il y en avait marre des autres, quel que soit celui qui est élu, il faut que ça change » ; « beaucoup devraient rendre des comptes, et au revoir. »

Compte tenu des difficultés de la situation du pays, la partie ne semblait pas gagnée d’avance, quelle que soit la personne qui parvienne à s’imposer à l’issue des présidentielles.

« La France est difficile à gouverner, quel que soit le vainqueur » ; « celui qui passera, ce sera très dur, pour nous c’est déjà pas facile » ; « de toute façon celui qui sera élu, ça sera [difficile] »

Certaines des personnes rencontrées souhaitaient la victoire d’Emmanuel Macron, simplement pour ne plus avoir affaire aux politiciens en place ou dans l’espoir d’une amélioration de la situation.

« j’ai voté Macron, je ne voulais plus des politiciens magouilleurs et corrompus » ; « on peut peut-être arrêter la dégringolade » ; « on verra bien la suite, j’espère que ce sera mieux qu’avant ».
Pour d’autres, ce choix se présentait sans que trop d’illusions soient nourries.

« Macron va-t-il y arriver ? » ; « j’attends pas des merveilles, mais ça peut pas être pire qu’avec les autres » ; « je vote Macron sans illusion »

Le contexte historique des élections

Les élections se sont déroulées dans le cadre d’une période historique de régression économique, politique, et dans le domaine des idées, de désorganisation des classes populaires. Ces données sont perçues par des citoyens réputés “ordinaires” :

« La France ces derniers temps s’enfonce de plus en plus » ; « tout va mal ; « dans tous les domaines ça va mal » ; « le pays est au fond d’une impasse », « on a tout bradé, l’industrie, nos grands chantiers », « et la dette, on est dépendant des créanciers, on n’est plus maître de rien » ; « la situation n’est pas bonne, c’est difficile, le chômage, les guerres dans le monde, le terrorisme »

Ce qui est le plus souvent déploré, pour certains avant même de s’intéresser à leur propre sort, c’est la dégradation de la situation générale du pays, des conditions de vie de la population dans son ensemble.

« [De toute façon] personne ne parle des ouvriers, des travailleurs, mon espoir c’est plutôt au niveau du pays »

Parmi ceux qui sont moins exposés aux effets de cette dégradation, l’accent peut au contraire se trouver mis sur la détérioration des conditions de leur sphère particulière d’activité, ce qui vaut souvent pour légitimer des revendications catégorielles. Il semble alors qu’il suffirait pour chacune de ces catégories de disposer de davantage de moyens, surtout financiers, sans toujours se préoccuper de l’ensemble de la société ni des moyens de résoudre leurs problèmes spécifiques, comme si l’argent “tombait du ciel” :

« On n’a pas les moyens pour remplir notre mission [enseignement] » ; « l’argent il y en a mais on rogne sur tout » ; « comment voulez-vous que la justice fonctionne, on ponctionne nos moyens » ; « la culture est sacrifiée » ; « c’est une logique comptable, pas pour le bon fonctionnement des services publics »

Une idée se trouve fréquemment exposée, surtout au sein des classes populaires : celle d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente. On aurait changé de période, c’en serait fini de la période de relative prospérité [stabilisation relative du capitalisme], qui avait permis un certain confort économique, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude [2].

« On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans » ; « la régression pour nous [classe ouvrière], ça remonte à Mitterrand » ; « On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain » ; « On parlait de partage du progrès, il n’y a plus de progrès, et alors le partage ! ».

Désormais, sans que le résultat des élections soit en cause, le problème est bien antérieur, l’incertitude, la crainte pour l’avenir, dominent.

« on a beaucoup perdu, est-ce qu’on va encore perdre plus » ; « tout régresse, tout semble perdu, qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Certains perçoivent aussi que la période de régression, en gestation depuis plusieurs décennies, est à mettre en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.
« c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise » ; « les processus de régression […], les guerres, se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste »

La phase actuelle de régression, qui remonte à plusieurs décennies, a été aggravée par la survenue de la crise générale du capitalisme en 2008. Celle-ci a dévoilé une nouvelle fois l’anarchie fondamentale de ce mode de production, sa faiblesse historique. Quelques-uns perçoivent que le capitalisme, qui avait permis le développement de richesses et l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, se trouve maintenant et depuis la fin du xixe et le xxe siècle, en proie à des convulsions périodiques, qui conduisent à la destruction les sociétés, les peuples, la civilisation.

L’achèvement d’une longue phase historique de décomposition des cadres politiques

C’est dans le cadre de ce contexte troublé que s’est déroulé la consultation électorale. Celui-ci a marqué la fin d’un cycle de décomposition politique du cadre républicain et de l’organisation des forces de classes, plus spécialement des classes populaires.

Dans les discours des candidats, la question des classes sociales n’a pas été abordée et nul n’a contesté le fondement du régime capitaliste [3]. Parmi ceux qui avaient à la bouche le mot peuple ou le mot révolution, nul n’a visé à renouer avec les visées historiques des classes populaires. Presque tous, il est vrai, ont remis en cause « le système » [4] dont ils faisaient eux-mêmes partie. Pour certains, ce mot visait en premier lieu à faire « dégager » les politiciens en place, il est vrai à bout de souffle, nullement le mode capitaliste de production. Quant aux postures “anticapitalistes”, celles-ci ne remettaient pas en cause ce fondement, elles se coulaient dans la logique de l’anti-système, logique qui substitue à la lutte de classes, le combat pour occuper quelques places dans les sommets politiques.

Avec plus ou moins de succès, les candidatures de Jean-Luc Melenchon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, se sont inscrites dans le cadre de ce processus de décomposition, à son aboutissement. Il en a été pleinement pris acte aujourd’hui, même si le besoin de se déchirer en rond demeure pratiqué par les différentes fractions bourgeoises. Ce qui est déploré :

« chacun son bout de gras » ; « ils ne veulent pas travailler ensemble [pour le pays] » ; « il faudrait qu’ils s’entendent » ; « les gens n’ont pas besoin de s’entretuer ».

L’incapacité des candidats à restituer la signification d’ensemble de la situation, de dresser des perspectives, ne pouvait que susciter l’indécision (ou l’abstention) dans une majorité du corps électoral.

« Plus rien à quoi se raccrocher » ; « je ne crois plus en rien ni en personne » ; « comment faire un choix si rien ne nous permettait de choisir » ; « on ne savait pas quoi décider, ou alors juste pour le moins pire ».

Assiste-t-on à un retournement de tendance au sein du mouvement historique ?

Dans l’histoire moderne des pays capitalistes, on peut repérer une succession de phases tour à tour ascendantes ou descendantes, phase de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Au cours de l’entre-deux-guerres, Antonio Gramsci, théoricien et dirigeant du mouvement révolutionnaire socialiste, avait mis en lumière l’alternance de ces différentes phases, et de ses conséquences pour le mouvement des classes populaires. Il préconisait de se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation.

Si aujourd’hui, au regard des données de la situation dans la moyenne durée, la période peut sans nul doute être caractérisée comme régressive, cela ne signifie pas qu’on ne puisse envisager, à plus ou moins long terme, un retournement de tendance, en raison même de la crise générale qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, et des difficultés auxquels sont confrontés se trouvent nombre de pays du monde. À cet égard, ce même Antonio Gramsci signalait que « les crises profondes et durables » du capitalisme peuvent signaler le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre. Ce qui, compte tenu des données actuelles de la situation n’annonce pas forcément un mieux pour le court terme, ceci tant que les classes populaires ne sont pas dans les conditions d’une reconquête de l’initiative historique.

Comme il en avait été le cas lors des précédentes crises générales (début du xxe siècle et crise de 1929), la grande crise qui s’est manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées : contradictions entre classes, contradictions entre puissances du monde, et que celles-ci mènent le monde à un surcroît d’effets destructeurs. Ce qui enjoint aux classes populaires de travailler à unir leurs forces en vue d’y faire face, à édifier des digues contre la réaction, la barbarie, ceci dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Pour ce faire, on doit se soucier de chercher les voies d’une réorganisation en fonction d’un but historique commun.

— Sur le plan intérieur, les contradictions entre classes se sont aggravées. Les ruptures entre les dirigeants politiques et la population, et de celle-ci avec ceux là, en constituent des symptômes. Depuis les années 70 du siècle dernier, l’ancien dispositif des forces de classes s’est déplacé. Contrairement à ce qu’il en était il y a une quarantaine d’années, les classes populaires, désorganisées, ne sont plus en mesure d’orienter l’ensemble des mouvements sociaux. Les revendications populaires ont cessé d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique, le monopole de l’expression politique est maintenant dévolu aux divers échelons et fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) qui, d’une manière ou d’une autre, ont des motifs et des intérêts liés au régime économique actuel [5].

En outre, l’état de crise que traverse ce régime conduit des organisations ou fractions de classes, à se trouver sur la brèche ou aux abois. Faute d’orientation unitaire (que seules les classes populaires peuvent donner), elles pratiquent la surenchère dans le domaine de la lutte sociale ou se présentent abusivement en défenseurs du peuple. Cette prétention peut être récusée, plus spécialement parmi les travailleurs du privé :

« Ils disent qu’ils sont pour le peuple, mais qui ils défendent vraiment ? » ; « les ouvriers, ce n’est pas leur problème » ; « on n’a pas les mêmes préoccupations ni les mêmes risques, dans le public, pour le moindre truc, ils gueulent, [mais] dans le privé c’est pas ça, un moment arrive où on paye » ; « c’est comme le Code du travail, c’est bien pour ceux qui en ont, garanti [du travail] ».

On constate aussi que les revendications particulières, souvent avec des objectifs contradictoires, sont celles qui occupent le devant de la scène (et le haut du pavé).

« ils défilent mais chacun pour sa pomme » ; « chacun pense à soi, pas au voisin, c’est normal, mais alors il faut pas faire du prêchi-prêcha seulement pour ceux qui ne sont pas au plus bas » ; « les cheminots ils critiquent les situations des enseignants, et inversement, mais pour chacun pas question de toucher à leurs avantages » ; « où est l’intérêt public, l’intérêt individuel, sera-t-il désormais la règle ? »

— Au plan international, la situation présente quelques analogies avec celle d’il y a un siècle. Les contradictions alors à l’œuvre entre forces de classes et entre forces impérialistes, ont conduit au premier grand conflit mondial. Les rivalités entre grandes et petites puissances se déchaînaient, parfois dans les mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui. Aucune force extérieure aux logiques capitalistes, ne limitait la frénésie de leurs combats économiques et guerriers, pour les marchés, les territoires, la suprématie mondiale ou régionale. Ces mêmes contradictions ont cependant nourri en Russie les conditions de réalisation d’une révolution populaire à rayonnement mondial.

— Si l’on compare la situation d’aujourd’hui à celle qui prévalait il y a un peu plus d’un siècle, on doit cependant noter quelques différences. Le mouvement ouvrier et populaire était lors organisé ou en voie d’organisation dans de grands pays du continent européen (France, Allemagne, Russie, notamment) et visait ouvertement à mettre fin au régime capitaliste de production. Jusqu’à la fin du xixe siècle, et au début du xxe en effet, y compris auprès de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présentait comme devant aller vers le progrès social. L’idée se répandait de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du xxe siècle avait une nouvelle fois révélés. On pouvait projeter pour l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les perspectives historiques des classes populaires étaient clairement dressées. Malgré la guerre leur initiative ne fut pas suspendue. La révolution soviétique d’Octobre 1917, en dépit d’un environnement mondial hostile, s’inscrivit au sein de cette grande phase ascendante dont elle constituait un prolongement.

Peut-on renouer avec le mouvement ascendant des classes populaires ?

Au plan des rivalités entre puissances, la situation actuelle présente quelques analogies avec celle de l’avant Première Guerre mondiale, mais ainsi qu’il a été signalé, de nombreuses différences se font jour pour ce qui touche à l’organisation des classes populaires et leurs perspectives historiques. Si les mêmes contradictions recelées par le mode de production capitaliste se sont exacerbées, ont élargi leur échelle d’expansion, la désorientation politique domine maintenant. Tout semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. En ce sens, plusieurs soulignent la difficulté qu’il y a pour agir, réagir.

« Tout régresse, tout semble perdu » ; « on ne voit pas comment en sortir » ; « on est bien faibles pour pouvoir changer les choses » ; « la société à changer est un problème tellement gigantesque ».
Du fait qu’aucune perspective n’est dressée, publiquement, face à toute la société, qu’aucune alternative ne paraît exister ou être crédible face au capitalisme, on peut en arriver à penser qu’il « ne reste plus qu’à continuer à subir »

Sans contester la nécessité des luttes centrées sur l’immédiat (parfois sur l’espoir d’en revenir à un passé plus faste), il faut admettre que ces luttes, sans perspective commune, ne peuvent parvenir à freiner le processus de réaction, encore moins à projeter le mouvement populaire vers un avenir d’émancipation. Il est maintenant vital de saisir l’ensemble du mouvement historique dans la durée. Dans l’histoire, le peuple s’est plusieurs fois trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, ou tout simplement de parvenir, face à toute la société, à formuler ce qu’il voulait, sa volonté. Et pourtant la capacité d’initiative du peuple s’est toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, puis dans son sillage, plus tard avec l’organisation du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du xixe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917.

Aujourd’hui, même si elles sont encore inapparentes, enfouies, les bases d’une réorientation, du mouvement populaire n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés.

— Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître [80 % des Français émettent d’ailleurs un jugement négatif à l’égard du capitalisme]. Et de fait, de siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices de ce mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent avec leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont aujourd’hui encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Face à la reviviscence dévastatrice de périls dont cette crise est porteuse, il ne faut pas imaginer que le capitalisme et son mouvement anarchique, puisse miraculeusement et durablement être “moralisé”, faute d’y être contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples :

« Les processus de régression [et les guerres] se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste » ; « le conflit […] loin de s’éteindre s’est étendu » ; « de toute façon le capitalisme ne peut pas durer, il faut qu’il soit remplacé » ; « même en votant pour le meilleur des candidats, c’est pas ça qui nous sortira du capitalisme » ; « [il faut que] la lutte des classes populaires [reprenne] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire »

Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Si on ne parle plus de socialisme, on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire toujours à « pouvoir vivre » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs que comporte la vie en société, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire peut se reconstruire, s’unifier, affronter la situation actuelle de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

— De ce fait, les bases subjectives (dépendant des sujets humains) pour une réorganisation des classes populaires ne peuvent durablement disparaître. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour l’expression des besoins populaires, pour le développement de leur capacité à faire front à l’encontre de la réaction historique, pour qu’un écho favorable puisse être accordé aux idées qui posent les perspectives historiques des classes populaires. Afin que « la lutte des classes populaires [puisse reprendre] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire », comme cela était projeté dans une citation déjà mentionnée.

Après chaque défaite ou phase de recul, le travail est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. En sachant que ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un “enterrement définitif, et prématuré”, des ambitions historiques des classes populaires. Avant la défaite, il y a une trentaine d’années, de ce que l’on nommait le “camp socialiste”, d’autres enterrements des ambitions ouvrières et socialistes ont déjà été solennellement notifiés. Après la révolution de 1848 en France, les libéraux, les partisans du capitalisme, avaient prononcé « l’oraison funèbre du socialisme », que l’on estimait, comme aujourd’hui, définitivement vaincu, comme son jumeau communiste, et comme le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri [disait-on] de la conscience publique ». Les idées d’une possible émancipation des classes populaires n’en ont pas moins continué de faire leur chemin, et plusieurs fois trouvé à s’actualiser.

Il convient, comme l’indiquait Gramsci, travailler à identifier les « éléments fondamentaux et permanents » du mouvement général de l’histoire, dans la durée, ou comme l’indique plus modestement une étudiante, « se centrer sur l’histoire, pas sur l’actualité ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances, toujours selon Gramsci, est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la conscience, la volonté, l’organisation, la pratique, la lutte. Il faut donc chercher ce qui peut se trouver en germe, ce qui peut annoncer « un nouvel équilibre des forces de classes ».

Dans ce processus, qui pourrait correspondre à un possible retournement de tendance historique, la principale activité humaine organisatrice ne peut revenir qu’aux classes populaires, et à elles seules. Elles seules, de par la situation qui leur est faite dans le capitalisme, peuvent jouer un rôle d’orientation et prendre en charge le devenir commun de la société. Si rien, dans la situation présente, ne laisse supposer la perspective d’une transformation de la société par l’action de ces classes, il serait hâtif d’en conclure que les conditions de reconstitution de cette perspective sont à tout jamais annihilées.

Il ne s’agit pas pour autant de rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale, mettant fin aux antagonismes du capitalisme. Les révolutions effectives, celles qui se révèlent à même de mettre à bas les fondements du capitalisme, ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie ou du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées. Et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation, contre tous les courants et forces sociales qui se sont acharnés à les “déconstituer”.

Cette tâche peut sembler ingrate, les résultats à en attendre dans l’immédiat peuvent paraître dérisoires. Cette tâche est cependant nécessaire. Elle conditionne la reprise de l’initiative par les classes populaires.
Moyennant de grandes différences pour ce qui touche aux conditions historiques, on peut à certains égards comparer cette tâche au travail accompli par quelques “avant-coureurs” dans les décennies qui ont précédé les grands processus de transformation du monde. Un quart de siècle avant la Révolution française, Rousseau et plusieurs de ses contemporains accomplirent cette tâche, en luttant contre les courants philosophiques et politiques qui niaient le devenir historique possible, et la capacité du peuple à y jouer un rôle majeur. Ils furent capables de déceler, dans les conditions de l’inégalité sociale et de l’oppression, les signes d’une transformation à venir, et de donner à voir à l’ensemble de la société ses conditions de réalisation. Il en fut de même pour les socialistes français du xixe siècle, et de Marx bien sûr, par leur contribution au travail d’organisation d’un mouvement ouvrier influent et conscient des finalités à poursuivre. Ou encore, plus de trente ans avant la révolution russe, dans les conditions de l’arriération sociale et politique de l’Empire tsariste, par le travail d’orientation effectué par Plekhanov et l’organisation Libération du Travail. Par leurs analyses et leur pratique, ils se révélèrent à même de dégager la nécessité et la possibilité d’une transformation à venir des bases du monde ancien, contre la confusion ambiante et les courants de déconstiution dans le domaine des idées.

C’est à ce type de tâches, d’ordre historique, que s’est “attelé” Germinal. Tous ceux qui en comprennent la nécessité peuvent s’y associer, en nous faisant part de leurs préoccupations, en se joignant aux activités de formation, d’analyse, de diffusion, menées dans le cadre de l’Union de lutte des classes populaires.

 

 

 

 

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. La plupart des citations retenues n’émanent pas de militants ou de personnes engagées dans la campagne des différents partis.
  2. 2. On a développé dans un précédent numéro l’évolution de cette séquence historique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Divers courants politiques ou syndicaux, au nom des catégories dont ils visaient à exposer les intérêts, prétendaient chacun tirer la couverture à soi. Seuls les courants gaullistes et communistes proposaient des orientations, ayant une visée commune, face au “marais” des divers courants en rivalité. La Constitution de la Ve République conduisit à structurer et pérenniser quelque temps cette polarité communisme /gaullisme, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation : d’un côté projet d’indépendance et de modernisation de la nation, de l’autre lutte pour les intérêts, immédiats et historiques de la classe ouvrière, et perspective de mettre fin au capitalisme. Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (qui devaient aboutir à l’éviction de De Gaulle et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité gaullisme/communisme ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, cette polarité devait perdre de sa cohérence. Même si en apparence, le paysage électoral présentait peu ou prou les mêmes contours, cette opposition s’est affadie en opposition “molle”, entre une “droite” et une “gauche”, ayant abandonné les repères qui faisaient leur cohérence. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, et la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui avait perdu, avec son partenaire-adversaire, le communisme, tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait plus que se décomposer à son tour. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). Pour la période récente, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, ont semblé s’inscrire encore au regard de la polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne (qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution, comme si d’elle venait tout le mal : Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité, le « système », tout en le complétant (Marine Le Pen, et d’une certaine façon aussi Mélenchon).
  3. 3. Si les références aux classes et à leur lutte sont le plus souvent absentes du côté des politiques ayant voix au chapitre, il n’en est pas de même au sein de la population. Le sentiment “d’appartenance de classe” qui avait un peu reculé dans les décennies récentes, se manifeste de nouveau depuis quelques années. En outre, 64% des Français (chiffres de 2013) estiment que la « lutte de classes est une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60. Quant au jugement à l’égard du capitalisme, 80% estimaient qu’il « fonctionne mal », pour ne pas dire plus.
  4. 4. À cet égard, il ne faut pas ignorer que la thématique « anti système », comme celle de « l’anti-capitalisme », est un recyclage de slogans ayant irrigué des courants d’extrême droite, anti-parlementaires, anti-républicains et/ou fascisants, dans l’entre-deux-guerres et l’après-guerre.
  5. 5. Ce sont les individus des classes populaires (et les plus âgés) qui sont les plus pessimistes à l’égard de la situation, toutefois les plus jeunes ne sont pas non plus vraiment optimistes au sein de ces catégories. Ce sont en fait les catégories les plus directement confrontées à la régression sociale, aux effets de la crise générale du capitalisme, qui sont le plus affectées par le chômage, le sous emploi, la précarité, la baisse du niveau de vie. À l’inverse les cadres, les professions intermédiaires, se révèlent moins touchées par les effets de cette crise générale, même s’ils sont dans les conditions d’exprimer plus massivement leurs mécontentements. Les préoccupation d’ordre social qu’ils formulent se résument souvent à : « plus de moyens », sans toujours se préoccuper de la situation d’ensemble, du bien commun et de celui des autres catégories. Il s’agit moins, semble-t-il, de contester le fondement du régime capitaliste que d’escompter rétablir des situations ébranlées, reconquérir une alliance historique avec ce régime. Pour ce faire des postures anti-riches, anti-finances, peuvent être adoptées (masquant le fait que l’on participe, d’une façon ou d’une autre, d’une commune rétrocession de plus-value). Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, certaines belles âmes peuvent alors prétendre orienter l’ensemble des mouvements sociaux, s’autoriser à mener la critique contre toute fraction du mouvement populaire, suspecté de dérive “populiste” ou nationaliste, et de toute autre “dérive” jugée “nauséabonde”.

Elections présidentielles — France 2017

4 avril 2017

Elections présidentielles — France 2017

Contribution de la Société Populaire d’Education

Supplément du numéro Spécial avril 2017 — journalgerminal.fr

Du fait de la désignation tardive des principaux candidats à la Présidence de la république, le journal Germinal [www.journalgerminal.fr] n’a pu entreprendre que tardivement l’analyse de leurs orientations. On a centré l’attention sur les ouvrages que ces candidats ont fait paraître, plutôt que sur les programmes-catalogues, ceux-ci ne pouvant restituer la ligne directrice des différents projets. S’agissant de Marine le Pen, qui n’a pas publié d’ouvrage récent, on a pris appui sur deux discours récents, pour Benoît Hamon, son livre, Pour la génération qui vient, qui n’est paru qu’en mars 2017, a été consulté. De la sorte, l’analyse des orientations de ces deux derniers candidats ne pourra être que des plus succinctes.

Il était envisagé (sans que les rédacteurs de Germinal aient pu dans tous les cas y parvenir) de centrer l’analyse des différents projets sur la base des questions suivantes :

1/ Le candidat fait-il ou non une analyse de la situation (immédiate, historique) ?

— en termes de situation économique et politique d’ensemble

— en termes de classes et de rapports de classes (associés ou non à des courants politiques)

— en termes de vision stratégique mondiale (contradictions entre puissances)

— en isolant les différents problèmes ou les posant dans leurs relations

— en s’efforçant de dégager les différents appuis ou cibles (puissances, classes, courants) privilégiés

2/ Les propositions des candidats sont-elles en relation (cohérente) avec les analyses

— qu’il y ait ou non analyse, grandes lignes des propositions (économie, politique, relations internationales). S’agit-il d’un simple catalogue ou y a-t-il une unité de l’ensemble ?

— Vision à court ou long terme

— Clientèles privilégiées.

On trouvera le résultat de ce questionnement, que l’on déplore d’avoir dû mener à la va-vite.

Soit, en respectant l’ordre alphabétique :

François Fillon, Faire (2015), ou « Petits arrangements avec la République » (page 3).

Benoît Hamon, Pour la génération qui vient (2017), ou « Comment traire la vache Lolotte qui n’a plus de pis » (page 7).

Emmanuel Macron, Révolution, (2016), ou « Dans ce monde “qui nous inquiète”, nous (la France) devons positiver » (page 8).

Marine Le Pen, Discours (2017) ou « Comment tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables de la politique du pays » (page 13).

Jean-Luc Melenchon, l’Ere du peuple (2016), ou « Déconstruire les repères sociaux de classe » (page 16).

Cet ensemble sera introduit par une lecture qui nous semble illustrer la façon selon laquelle une majorité de candidats usent dans leurs campagnes de procédés langagiers, qui expriment un certain mépris à l’égard de l’intelligence du peuple.

*****

Pour introduire l’analyse des programmes des principaux candidats

Le littératron de Robert Escarpit. Un ouvrage toujours d’actualité

Quand on écoute les discours ou que l’on lit toute la littérature sur les élections présidentielles de 2017, on peut se demander si la machine que Robert Escarpit avait décrit dans les années 60, dans son livre « Le littératron », n’aurait pas finalement été inventée et utilisée depuis un certain temps.

Ce livre raconte l’histoire d’un linguiste, spécialiste du discours politique qui va tout faire pour obtenir des financements (quitte à employer les plus basses astuces pour convaincre ses interlocuteurs) afin de créer une machine pour créer le discours politique parfait et plus si cela fonctionne.

Qu’en est-il de cette machine « En somme, il s’agit d’un simple ordinateur capable de trier et de combiner très rapidement un grand nombre de données qu’on a préalablement placées dans sa mémoire à celles qu’il a recueillies au cours de ses expériences successives.

On peut demander à une telle machine d’identifier un texte quelconque, d’analyser, de la juger et même de le corriger. On peut aussi, en inversant l’ordre des opérations, lui demander d’associer elle-même les mots, les idées, les structures grammaticales, c’est à dire d’écrire et de composer des textes littéraires ».

Pour cela, il va appuyer son travail de linguiste en référence aussi « au livre de Quintilien, Romain qui traite l’art de persuader : les gestes, les grimaces, les plaisanteries, les arguments … Celui qui assimilerait tout ça serait capable de faire croire à n’importe qui, qu’une vessie est une lanterne et réciproquement. »

Mais comme nous dit l’auteur « ce n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut toute une pratique ». C’est pourquoi il veut « une machine qui fasse automatiquement et en série ce qu’un homme muni de ce livre fait en quelque sorte artisanalement ».

Pour créer cette machine, il part de l’hypothèse de travail que « l’image qu’il se fait de lui-même est pour chaque homme l’étalon de toute valeur. Il s’en suit que consciemment ou inconsciemment, on n’aime d’autres œuvres que celles où l’on ne se laisse persuader par des paroles que si l’on y retrouve l’écho de ce qu’on pense avoir dit. »

Il va donc créer cette machine et l’essayer dans une élection cantonale. Il réussira à faire élire un candidat qui n’aura fait que répéter les mots que la machine aura sortie des données compulsées à partir d’enregistrements, de discussions recueillis dans les bars, les lieux publics…

Ce succès est du pour l’auteur au fait que « l’on assiste dans la lecture des arguments pour l’élection de l’effet narcisse. C’est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu’il s’agit d’un phénomène de résonance comparable à l’effet Larsen en électro-acoustique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclanchement d’oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu’on lit ou ce que l’on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique. »

Il voudra aussi créer cette machine pour produire le best seller de l’année. Pour cela il propose que « chaque année, le secrétaire du syndicat des jurys de Prix Littéraires fasse le relevé des cents ouvrages ayant obtenu le plus de succès auprès des lecteurs. Des spécialistes en analyseraient les éléments stylistiques, narratifs, descriptifs, idéologiques et affectifs. On nourrirait de ces données la mémoire du littératron qui aussitôt intégrerait le tout pour en faire une œuvre qui serait en quelque sorte la quintessence du succès, le best seller robot ».

Dans son imagination débordante (peut être pas tant que cela) l’auteur, fort de son succès dans le domaine politique, ira jusqu’à proposer des colloques à l’UNESCO sur des questions multiples ayant besoin d’un littératron : « littératronique et persuasion, littératronique et culture et littératronique et défense et pourquoi pas prévoir littératronique et décolonisation ».

Et pour en finir de la manipulation pourquoi ne pas proposer un moyen de diffuser les idées gouvernementales. Il l’appellera, Le projet 500. Projet dont le but est de « délimiter un vocabulaire basique de cinq cents mots assortis de quelques règles de grammaire simples, qui constituerait désormais le seul langage autorisé dans la presse, à la radio ou à la télévision pour l’expression des idées. Mots et règles de grammaires seraient choisis de façon à ne pouvoir se combiner que selon un certain nombre de schémas bien déterminés et conformes en tout état de cause aux idées gouvernementales. »

Voilà bien une machine qui peut sembler délirante pour toute personne qui croit en la capacité humaine de faire des choix sensées et réfléchis. Cependant même si au regard de l’ancienneté de cet ouvrage, on peut penser que beaucoup d’hommes politiques n’en connaissent pas l’existence, on peut se demander comment il se fait que beaucoup d’entre eux pratiquent quand même des méthodes identiques afin de convaincre des citoyens de voter pour eux. Parce que finalement, n’estiment-ils pas que ces électeurs ne sont capables d’entendre que ce qu’ils ont envie d’entendre et qu’on ne peut les convaincre qu’avec des arguments adaptés à chaque catégorie, voir à chaque type de personnes.

De la même façon, comment ne pas penser que la plupart de nos responsables politiques n’ont que l’envie d’avoir la meilleure place, et donc ne s’intéressent absolument pas à la situation concrète des français, ni à l’état de déconstruction de notre pays. Car soyons clair, qui veut réellement prendre en compte l’inquiétude des classes populaires concernant l’économie, la politique, et plus largement à l’avenir de la société française ?

 

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Petits arrangements avec la république

François Fillon, Faire, Albin Michel, 2015

Dédicacé « à Pénélope », le livre de François Fillon porte en exergue : « La liberté est une rupture ». Il s’agit de considérer avec quoi s’agit-il de rompre et quelle liberté il s’agit d’instaurer. On se centrera à cet effet sur ce qui nous semble l’orientation générale du propos, sans faire mention des “affaires” survenues après la parution du livre. On peut noter cependant que les « petits arrangements » du candidat avec la République ont quelque peu fait vaciller la statue de celui qui se présentait comme le sauveur d’une France en faillite. Ne se présente-t-il pas aujourd’hui comme un « rebelle que le système n’arrêtera pas » ? Ne s’identifie-il pas à ces « combattants balafrés qui n’ont pas appris la vie dans les livres » ? Sans se demander si cet “encanaillement” sera à même de véritablement s’accorder aux bienséances affichées de ses clientèles habituelles.

François Fillon, contrairement à d’autres candidats, s’essaie à quelques éléments d’analyse sur la situation mondiale et nationale analyse qui ne s’attarde pas sur la question des rapports de production et des rapports de classes. S’agissant de la France, un diagnostic de faillite est prononcé. Pour y remédier, François Fillon opte pour un mode de résolution “libéral” de “redressement” du pays. A le lire, on a souvent l’impression que celui-ci se présente un peu comme une grande entreprise à gérer de façon “rationnelle”, par un management à la dure, qui ne tient pas trop compte des “facteurs humains” qui y seront soumis.

Un monde en état de chaos

François Fillon fait le constat d’un monde en chaos, susceptible de déboucher sur une troisième guerre mondiale. Les raisons de ce chaos tiennent au jeu des grandes puissances depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui se manifesterait pour l’essentiel autour de la lutte pour le contrôle de la sphère musulmane, accessoirement pour les ressources pétrolières. Les rivalités entre puissances qui y sont reconduites ont été facteurs de déstabilisations. En prétendant libérer les peuples, au nom de la démocratie occidentale et des droits de l’homme, nous avons « semé le chaos », après l’effondrement de l’URSS, plus spécialement au Moyen-Orient. « Nous avons fabriqué des Etats qui ne sont pas viables pour reproduire nos propres rivalités, nous avons aveuglément organisé le retour des mollahs en Iran, nous avons armé les moudjahidin pour déstabiliser l’Union Soviétique. »

La politique russe, estime-t-il, n’a pas été plus clairvoyante. Toutefois l’effondrement de l’URSS a conduit à ce que la politique mondiale soit dominée par les Etats-Unis, son « idéalisme casqué », semant partout le chaos. « Depuis plus de vingt ans, depuis l’époque qui a suivi la chute de l’empire soviétique, la diplomatie mondiale est dominée par l’échec tragique de l’instauration universelle de la démocratie sur le modèle occidental. »

François Fillon analyse dans ce contexte la question du terrorisme, « conséquence de la montée en puissance du totalitarisme islamique », effet de la déstabilisation de l’espace étatique moyen-oriental. C’est un fléau global qui frappe au cœur l’Afrique et le Moyen-Orient. Après les attentats de janvier à Paris, il est plus que jamais nécessaire «  de procéder à un aggiornamento diplomatique », c’est-à-dire l’élargissement [voire un certain retournement] de nos alliances, ayant principalement pour enjeu le contrôle de la sphère musulmane. Il s’agit d’allumer des contre-feux. La puissance retrouvée de la France et la mise en place de nouvelles alliances (Russie, large coalition de pays arabo-musulmans) en donnerait les conditions.

L’outil militaire devra faire respecter notre diplomatie. Or cet outil est insuffisant et en continuelle dégradation. Il convient d’accomplir « un effort de défense accru, et coordonné avec nos voisins britanniques et allemands, avec lesquels nous devons construire un noyau dur de la défense européenne ». De façon quelque peu contradictoire, il propose dans le même temps de laisser les peuples « définir leurs aspirations » et les moyens pour les réaliser, de ne pas s’immiscer, s’ingérer dans leurs affaires.

Redresser la France dans une Europe indépendante de la puissance américaine

Quant au fond, l’objectif du projet du candidat Fillon paraît moins centré sur une France souveraine que sur une Europe souveraine. Il se propose de faire de la France la première puissance d’une « Europe souveraine ». Une « France puissante » dans une Europe-puissance, une “Europe européenne”, indépendante des USA.

Selon lui, en effet la puissance américaine constitue un obstacle pour l’Europe. « [Il faut] mobiliser les Européens autour d’un « objectif presque nationaliste », « l’indépendance du vieux continent après des décennies de soumission au dollar ». Il reproche aux Américains leur intrusion dans les affaires des gouvernements européens (services, secrets, pression pour conserver des bases américaines, notamment en Grèce), leur manque de clairvoyance en matière de politique étrangère (facteur de chaos au Proche-Orient). Il blâme l’attitude américaine à l’égard de la Russie, soumise à des sanctions contre-productives. Ignorée comme partenaire au Moyen-Orient,  exclue de l’Europe, celle-ci se trouve repoussée vers la Chine.

Les USA ont depuis les années 50 accumulé des graves erreurs dont nous payons les conséquences. « Nous ne pouvons plus accepter leur domination monétaire, économique, diplomatique, au prétexte qu’ils assurent notre sécurité », ce qui n’est pas selon Fillon tout à fait exact. Il s’agit notamment de briser le monopole et la domination des USA sur le numérique.

La critique adressée à l’Allemagne tient au fait que selon lui, elle reste encore vassale des USA, jouant en Europe son propre jeu, contre la France. Il reproche à l’actuelle puissance allemande de ne pas s’opposer suffisamment aux USA, de ne pas intervenir aux côtés de la France dans la guerre internationale contre les islamistes, mais aussi de faire cavalier seul en Europe pour la politique énergétique et d’accroître sur ce point la dépendance à la Russie.

Le problème à résoudre : « Comment construire cette indépendance européenne ? » pour neutraliser la puissance américaine, ramener l’Allemagne dans une Europe orientée par la France ? »

Il s’agit de déterminer une politique indépendante de sécurité intérieure et extérieure. « Il ne saurait y avoir d’indépendance européenne sans une politique de sécurité intérieure et extérieure. » « A l’intérieur, la question est celle des frontières. L’Europe doit définir ses frontières et les faire respecter. A l’extérieur, c’est d’une politique de défense commune dont nous avons besoin. » On doit obliger les Allemands à s’engager militairement aux côtés des Français pour partager les dépenses et les efforts.

Sur le Moyen-Orient, François Fillon reconnaît une erreur d’appréciation de la politique française au sujet de la Syrie. « Nous refusions de voir que la crise syrienne avait pris un autre tour : celui d’une lutte à mort entre l’Iran et l’Arabie saoudite, entre les chiites et les sunnites, pour le contrôle du Proche et du Moyen-Orient. » « Nous n’avons fait qu’attiser l’incendie qui est en train de devenir une troisième guerre mondiale, pour le contrôle de la sphère musulmane et des ressources pétrolières ». Face au chaos qui nous menace, à la nécessité de résoudre la question syrienne, la Russie doit être réintégrée en Europe. « L’avenir de l’Europe ne peut se dessiner sans la Russie », il faut jeter les bases d’un projet européen allant « de l’Atlantique à l’Oural ».

François Fillon, on le constate, n’est nullement un adversaire d’une “Europe européenne”. Il préconise de prendre appui sur l’euro comme monnaie de règlement imposée, avec harmonisation fiscale pour les nations choisissant l’euro, ce qui suppose un gouvernement économique de la zone euro, organisé autour des chefs d’Etat et de gouvernement. Il veut aussi une stratégie énergétique durable, indépendante, sécurisée, contre les choix unilatéraux, notamment ceux de l’Allemagne qui a choisi d’abandonner le nucléaire.

[Il s’agit ainsi pour le candidat Fillon de remettre indirectement en question les alliances stratégiques nouées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ceci au nom de « l’indépendance » d’une Europe “européenne”. On ne doit pas ignorer que de telles remises en question du statuquo stratégique, en période de crise générale du capitalisme et de rivalité exacerbée entre puissances mondiales, ne conduisent pas nécessairement à conforter la paix, elles peuvent au contraire potentialiser et étendre le risque de guerre mondiale, surtout lorsqu’elles ne se font pas au nom d’une nation souveraine, mais à celui d’une présumée puissance “européenne”.]

France. Le diagnostic de “faillite”

En matière de politique intérieure, le programme du candidat Fillon peut se résumer ainsi : « assainir nos comptes publics en deux ans, relancer notre économie en cinq ans, devenir la première puissance européenne en dix ans. »

Ce programme de « redressement » repose sur les constats suivants :

Les déficits publics se développent depuis 35 ans : dette souverains abyssale [1], qui conduit à une dépendance à l’égard de la finance internationale, menaçant notre indépendance. Une des raisons de ces déficits tient à une « hypertrophie de la fonction publique », et au « modèle social » français devenu trop coûteux (coût des retraites, de l’assurance maladie, chômage…). « Nous ne produisons plus assez de richesses pour supporter le poids de ce modèle » financé par la dette. En contrepoint, il existe trop de pression fiscale pesant sur les entreprises, qui perdent de ce fait en compétitivité, sont éliminées dans la compétition européenne et mondiale. La capacité compétitive est encore affectée par le temps de travail estimé insuffisant du côté des salariés. L’âge légal de départ à la retraite est pour sa part trop précoce par rapport à nos concurrents directs.

On constate de ce fait un affaissement de l’appareil productif (désindustrialisation, chômage massif). La dernière année de plein emploi, avec moins de 5% de taux de chômage, remonte à 1979. Depuis le chômage est massif (autour de 10 %). On assiste dans le même temps à un étouffement de l’initiative économique. « La France étouffe sous les réglementations, les interdictions, les injonctions et les prélèvements obligatoires. Les Français ne parviennent plus à supporter le poids d’un Etat et d’un secteur public hypertrophiés. »

« Le moment est venu de libérer le pays et […] de restaurer sa souveraineté en le sevrant de sa dépendance aux marchés financiers. » Il faut remobiliser les forces de travail sous-utilisées, redévelopper un tissu économique à forte valeur ajoutée, redonner des marges aux entreprises afin regagner en compétitivité. Sur cette base, on pourra entrer dans une phase de croissance, d’exportations performantes, de plein emploi.

Après le diagnostic, des remèdes doux-amers et bien ciblés

Pour résoudre la question de l’endettement, du déficit public, se trouver à même de développer le secteur productif et la compétitivité des entreprises, François Fillon propose : — d’un côté, la diminution des dépenses publiques — de l’autre, de favoriser les entreprises du secteur marchand, d’alléger fortement la pression fiscale qui pèse sur elles — et, pour les salariés, de travailler plus, et plus tard, de réserver la formation professionnelle aux besoins réels, afin produire plus de richesses. Ce qui s’énonce par un certain nombre de propositions :

— Garantir l’équilibre des comptes sociaux. Les dépenses sociales représentent plus de la moitié des dépenses publiques, et parmi elles les retraites sont le poste le plus important – presque 14% du PIB, contre 10 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. La fuite en avant de l’endettement fait peser une grande menace sur l’avenir de notre modèle social. Rien ne peut justifier de payer à crédit l’assurance maladie, les retraites, « alors que nous pourrions les financer par nos propres efforts, en travaillant plus longtemps. » Pour sauver le système par répartition il faut donc reporter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans.

— Réduire le poids du secteur public. 22% de la force de travail en France est employée par le secteur public contre 11 % en Allemagne (nos voisins ne sont pas moins bien administrés que nous !). Le nombre d’emplois publics a atteint 5,6 millions en 2013. Il faut rééquilibrer notre force de travail en direction du secteur productif. » Pour cela passer il faut passer de 35h à 39 h par semaine dans la Fonction publique, soit un gain de 12%, qui devrait “économiser” 600 000 emplois.

— Mener une politique fiscale cohérente avec le « redressement des finances publiques et la compétitivité de l’économie. » Les prélèvements obligatoires sont trop élevés, l’objectif est de les diminuer. Toutefois, compte tenu de la situation budgétaire dégradée, une baisse importante à court terme serait irréaliste. Il faut commencer par relancer la compétitivité, dont découlerait la croissance et l’emploi. La priorité sera donnée aux baisses de charges et de prélèvements sur les entreprises pour une « politique d’offre » efficace.

— Réorienter l’épargne vers l’économie productive et refondre la fiscalité du capital pour faciliter l’investissement direct dans les PME. Baisser en priorité, les taxes qui pèsent sur les marges de compétitivité et d’investissement et sur l’emploi, supprimer les impôts et taxes inutiles : réduire l’IS et supprimer quinze milliards d’euros de taxes ; abolir l’ISF — impôt anti-investissement — qui s’est soldé par le détournement de milliards d’investissements au profit de la Grande-Bretagne, de la Belgique, de la Suisse ou des Etats-Unis. La perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne s’explique par les hausses de charges mais aussi par des hausses de salaires miraculeuses.

Au pôle du travail salarié

— Abandonner l’utopie des 35 heures et fixer par la loi une durée maximum de 48 heures hebdomadaires.

— Simplifier le Code du travail et introduire le motif de réorganisation/restructuration des entreprises pour régler la question des licenciements, développer la flexi-sécurité en renforçant l’efficacité de la formation pour les demandeurs d’emploi et l’orientation vers les secteurs demandeurs.

— L’indemnisation du chômage, système actuellement très coûteux avec un taux de remplacement de l’ordre de 90%, est peu incitatif pour un retour à l’emploi. Ce taux ne doit pas excéder 75 %, avec une dose de dégressivité. Engager une réforme profonde de la formation professionnelle qui coûte 30 milliards d’€/an, afin d’aider les chômeurs à se tourner vers les secteurs porteurs.

— Redynamiser et redéployer le dialogue social et la représentation syndicale. Mettre fin à la politique salariale et d’achat de la paix sociale (ce qui dégrade les marges des entreprises et leurs capacités d’investissement). Relever les seuils sociaux de 10 à 50 salariés et de 50 à 100, fusionner les CE et CHSCT, de limiter à 50 % du temps le mandat de représentation des élus.

— Développer la formation en alternance et l’apprentissage : près de deux millions de jeunes entre 15 et 29 ans ne suivent aucune formation scolaire ou professionnelle et restent sans emploi (100 000 élèves sortent du système scolaire sans diplôme). Redévelopper l’apprentissage du CAP aux études supérieures, adapter aux besoins des entreprises, des territoires.

Et les classes dans tout ça ?

Si l’on excepte les contradictions affirmées entre deux secteurs de la vie sociale (secteur public et secteur marchand), François Fillon, comme les autres candidats, ne propose pas une analyse en termes de classes. Sa conception se présente comme relevant d’un schéma plus “technique” de management social. Comment redresser “l’entreprise France”, sans trop tenir compte des facteurs proprement sociaux humains, surtout du côté des salariés, qui risqueraient de perturber la bonne gestion de l’ensemble du projet. On notera cependant quelques références à la question des classes, la plupart ayant déjà été signalées.

— Les facilités que le candidat accorde au secteur productif marchand (et aux classes qui le régissent) sont posées, il faut le signaler, en relation avec la question de l’emploi pour les classes (ouvriers, employés) qui dépendent du développement de ce secteur. On doit reconnaître à cet égard avec le candidat qu’aucune société ne peut se passer de production, les catégories qui dépendent du secteur public pas plus que d’autres (toute la question est de savoir au profit principal de qui).

— Pour les salariés ordinaires du secteur non public, ce sera la portion congrue. La potion se décline sous son versant amer. Le programme pose, entre autres, la nécessité d’une augmentation de la durée légale du travail, la prolongation de l’âge de départ à la retraite, la réduction du système d’indemnisation du chômage, la facilitation des licenciements.

— Pour les classes qui dépendent de la fonction publique, surtout territoriale, surtout à la base, la potion n’est guère plus douce. La part qu’ils prennent dans le processus d’endettement est jugée trop importante. Ils devront se mettre au régime. Même chose pour ce qui touche aux divers subsides des syndicalistes et syndicats, et autres réseaux de bureaucratie. François Fillon estime toutefois nécessaire de mieux payer les fonctionnaires, en contrepartie de l’allégement de leur nombre. Pas de mise à la diète, semble-t-il, pour les parlementaires, ministres et autres grands personnages de l’Etat.

— François Fillon est cependant partisan de maintenir à certaines catégories sociales une protection minimale : les six millions de Français au chômage, les travailleurs pauvres, les retraités, les deux millions de jeunes Françaisqui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni au travail, les artisans, les agriculteurs. Les zones rurales, les agriculteurs en détresse devraient bénéficier de mesures de soutien.

— A signaler pour conclure, qu’à propos des retraites, François Fillon met en question les « égoïsmes de classes ». « Les études montraient que les professions exposées aux intempéries, les agriculteurs, les couvreurs, les maçons, vivent en moyenne moins longtemps que les autres, tandis que les curés et les enseignants ont les plus longues perspectives. » Le groupe social des enseignants et les socialistes qui les défendent à l’Assemblée sont sur la base de ce constat montrés du doigt. Ne refusent-ils pas de faire des efforts sur l’âge de départ à la retraite au profit des agriculteurs, maçons, couvreurs, qui subissent des conditions de travail plus dures. La mise en question des “égoïsmes de classes” ne semble toutefois pas, ici encore, devoir s’appliquer aux députés, ministres et haut personnel politique.

 

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Continuer à traire la vache Lolotte qui n’a plus de pis

Benoît Hamon, Pour la génération qui vient, Equateurs, 2017

L’ouvrage de Benoît Hamon est paru tardivement en mars 2017, bien après sa désignation à la primaire de la « belle alliance populaire ». Le livre comprend quelques 120 petites pages en gros caractères, ce qui représente à peu près 45 pages pour une brochure normale. Le contenu n’est pas lui-même très consistant. Si on s’efforce d’en disséquer le contenu, selon le plan de questionnement appliqué à tous les candidats, un premier constat s’impose : à peu près rien sur les contradictions mondiales, ni dans l’immédiat, ni en perspective historique, pas davantage sur les contradictions sociales, de classe. Et même sur ce que peut représenter pour lui le socialisme, pas grand chose à se mettre sous la dent. Bien que l’ouvrage entier ait été consulté, on se bornera ici à présenter l’introduction, qui donne un aperçu de la tonalité de l’ensemble. On indiquera à la suite quelques-unes des propositions du candidat.

« Quelque chose a changé », mais on ne sait pas encore très bien où on va aller

On apprend dès le début de l’ouvrage que « quelque chose a changé ». La « génération qui a fait irruption au cours de la campagne », « la seule clairvoyante » [« la jeunesse »] est consciente que « notre pays » « se trouve à la croisée des chemins ». Il y a le vieux chemin, et le nouveau dont on ne sait pas vraiment s’il est tracé et vers quoi il se dirige. « Le vieux monde s’apprête à disparaître, le nouveau se cherche encore ».

Quoiqu’il en soit, « la jeunesse », dont Benoît Hamon se fait le porte-parole, aurait « décidé » d’imaginer un avenir « autre », fait de « progrès et de justice sociale ». Ces « citoyens neufs », plein de force et d’audace, veulent « en plein jour, éveillés […] accomplir leur rêve ».

Sur le vieux chemin arpenté par Benoît Hamon, dans le vieux monde, il n’a connu avec sa génération, que des décennies de crise, d’essoufflement de la croissance, de chômage, et bien sûr de « dérèglement climatique ». Depuis des lustres, tous les candidats à l’élection présidentielle ont cherché à conjurer « la crise », sans y parvenir. Ce qui leur a fait défaut, c’est peut-être de ne pas s’être interrogé sur le double sens du mot crise : « maladie grave » et « moment charnière ». On n’a pas tiré les leçons qui relèvent de ce second sens, qui sont celles-ci : « c’est le moment ou jamais d’agir ». Encore, l’auteur le reconnaît, s’agit-il de savoir « dans quelle direction ».

Si la crise s’éternise, et ici l’analyse de Benoît Hamon atteint des sommets de clairvoyance, « ne faut-il pas lui trouver un nouveau nom ? ». Et, allant avec le nouveau nom, « de nouveaux remèdes ». Le propos ici se fait plus précis : puisque les remèdes habituels (politique d’austérité, flexibilité du travail, accroissement de la concurrence), ne fonctionnent plus, conduisent à la régression, « les forces progressives » peuvent sauver le pays du pire, avec un remède radical, « [s’engager] dès aujourd’hui dans une transition sans précédent ».

Une « transition sans précédent » afin de « réenchanter la réalité »

La jeunesse relèvera le défi. Elle laissera à l’ancien monde « les vieilles rengaines, les vieilles recettes, la vieille politique », tout ce qui a le regard tourné vers le passé : enfermement dans un pays imaginaire, nation assiégée, France en déclin. En termes plus précis, il faudra en priorité rejeter les forces nationalistes, ceux qui veulent mettre au pas les fonctionnaires, les magistrats, les médias, ceux qui défendent l’arbitraire, ceux qui « accablent l’Islam au nom de la laïcité tout en frayant avec les intégristes catholiques ».

Benoît Hamon comprend certes que, face au quotidien difficile, des sentiments de détresse, d’amertume, de rage et de révolte, puissent naître de cet ancien monde, que plus spécialement le Front National en tire profit. Il imagine toutefois que si, bannissant le passé, nous avons « le regard tourné vers l’avenir », ces « pulsions » pourront être neutralisées. A cet effet, « les forces de gauche doivent porter un imaginaire puissant, capable de dessiner les contours d’une autre société », faisant appel, non « à la part nocturne, présente en chacun de nous », mais à « notre intelligence ». Il n’y a pas cependant d’homme providentiel, dit notre candidat non providentiel, qui ne saurait prétendre détenir « la vérité absolue ». En toute modestie, il tient à proclamer : « Je rejette le costume de sauveur qu’on m’enjoint d’endosser » !

Quel est le contenu de cet « espoir collectif » que le candidat se propose cependant d’énoncer ?

Il s’agit tout uniment de « réenchanter la réalité ». Ce qui peut en tout premier lieu s’exposer par « l’urgence du progrès social et écologique », le déploiement de « nos valeurs fraternelles et humanistes ». Ainsi nous pourrons entrer dans une « nouvelle ère », où des « termes » [à défaut des réalités] « comme diesel, carbone, perturbateurs endocriniens n’ont plus de cours », où l’on pourra modifier « notre vision du travail » [sinon sa réalité], où l’on éradiquera la grande précarité tout en libérant notre créativité. Enfin, on assistera à l’avènement d’une nouvelle république qui rendra « le pouvoir aux citoyens ». Un paradis sur terre.

Redistribuer les richesses que l’on a cessé de produire

En termes prosaïques, bien que le candidat ait intégré dans son programme certaines propositions pour un « redressement productif » de la France, telles que le préconisait Arnaud Montebourg, Benoît Hamon semble imaginer que l’on puisse répartir ce qui n’a pas été produit, par le recours de la « taxation” d’un secteur productif déjà défaillant (en schant que les banques elles-mêmes ne peuvent prospérer sans aucune base productive).

L’orientation générale : ne pas se préoccuper de diminuer la dette (plutôt compter sur une improbable « solidarité européenne »), travailler moins, dépenser plus. On n’en donnera ici que quelques exemples, parmi les plus généreux : mettre en place une loi pour la réduction du temps de travail, un revenu universel d’existence (dont la définition varie), recruter de 40 000 enseignants et créer 7500 emplois dans les universités et laboratoires, créer 500 000 emplois dans l’économie sociale et solidaire. Pour financer l’ensemble, il suffira de taxer les superprofits des banques, d’instituer une « contribution sociale sur les robots ». (Notons qu’il existe d’autres mesures dont on ne peut condamner le principe, mais dont il s’agira de trouver le financement).

Les propositions relatives à la « transition écologique » ne présentent pas d’originalité particulière : la sortie du nucléaire sous vingt-cinq ans, porter la part des énergies renouvelables à 50 % d’ici 2025, mêmes délais pour l’arrêt du diesel pour les voitures neuves, enfin interdiction des perturbateurs endocriniens. Dans le cadre d’une conception “écologique” un peu élargie, on note aussi la légalisation du cannabis et la garantie d’un droit à mourir dans la dignité (euthanasie).

Pour que « le vieux monde » puisse plus vite disparaître au profit de la “jeunesse”, et pour que le nouveau monde qui « se cherche » puisse advenir, et rende le pouvoir aux citoyens, Benoît Hamon propose en outre des transformations institutionnelles : Conférence pour une Sixième république avec introduction d’une dose de proportionnelle, septennat non renouvelable ; référendum sur la reconnaissance du vote blanc et l’extension du droit de vote aux étrangers pour les élections locales, mise en place d’un 49.3 “citoyen”.

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Dans ce monde « qui nous inquiète », nous (la France) devons “optimiser”

Emmanuel Macron, Révolution, XO, 2016

Dans son livre, Révolution, Emmanuel Macron fait usage de procédés rhétoriques, parfois plus affinés que ceux de ses concurrents. Il s’efforce de capter la bienveillance des lecteurs par un jeu d’identification, entre lui-même [2] (je), nous, la France. Ce jeu s’énonce par les intitulés des différents chapitres : « Ce que je suis », « Ce que je crois », « Ce que nous sommes », « Ce que nous voulons », « La France que nous voulons », « Vouloir la France ». On trouve aussi les formulations d’appropriation : « mon pays », « notre pays », « allégeance à mon pays », « dette à notre pays ». Conformément à la logique de la Présidentielle dans la Cinquième république, cela vaut pour établir une “rencontre” directe entre le candidat et la nation, le candidat et les Français.

Rompant parfois avec l’identification entre le je et le nous, le candidat Macron s’adressant aux Français, à leur intelligence, se dit à l’écoute de « leurs colères, leurs attentes », leurs inquiétudes face au bouleversement du monde, tout en tablant sur leur capacité à “positiver” dans cette « nouvelle ère », marquée par des phénomènes de crise et de rupture.

La position stratégique de la France dans le monde : ne pas bouleverser le statu quo des alliances stratégiques structurantes, refonder sur une base réaliste nos relations avec la Russie

L’essentiel des orientations proposées par le candidat Macron touche à la nécessité pour la France de saisir les opportunités économiques que la nouvelle marche du monde peut offrir. Dans un chapitre du livre, il porte cependant attention aux questions stratégiques et au maintien d’une ambition politique pour la France sur l’arène mondiale. Le contenu de ce chapitre, qui par certains aspects paraît proche des positions d’Hubert Védrine, n’est pas présenté dans le programme du candidat. Il y est proposé de faire œuvre de réalisme. Il ne s’agit pas pour la France de « se désintéresser du monde », plutôt d’y faire entendre ce qui est conforme à sa « vocation universelle », en tenant compte de « la réalité de nos moyens ».

Plutôt que d’intervenir militairement aux différents azimuts, la France, en tant que puissance internationale (Conseil de Sécurité notamment), doit conserver « sa position particulière et indépendante qui lui permet d’engager un dialogue constructif avec tous », ce qui suppose un « devoir d’exemplarité » : respect du cadre de l’ONU, ne pas s’engager dans un « interventionnisme irréfléchi » contraire au droit international. Le bilan de vingt ans d’interventions extérieures devrait à cet égard être conduit. Pour l’avenir Il est préconisé pour l’avenir de maintenir une diplomatie influente, un réseau actif sur le terrain, de toujours s’efforcer, avant toute intervention, de voir si une option politique existe pour résoudre les conflits.

Le principe de souveraineté, défini comme « libre exercice pour une population de ses choix collectifs sur son territoire » se trouve affirmé. Bien que le propos ne soit pas toujours limpide, il semble que ce qui menace cette souveraineté, ou indépendance, en matière stratégique ne tient pas au processus d’intégration au sein de l’Europe, du moins l’Europe dans ses contours actuels. Ce qui menace ou limite cette indépendance stratégique aux orientations et décisions prises par les puissances qui, toujours sur le plan stratégique, se partageraient aujourd’hui l’hégémonie mondiale, [à savoir Etats-Unis et Russie]. Pour ce qui touche à la sécurité de la France, il convient ainsi de « mettre en oeuvre notre sécurité collective de façon plus indépendante », plus spécialement, est-il indiqué, à l’égard « des choix stratégiques américains et russes ». En outre, la dissuasion nucléaire, ulttime rempart pour l’indépendance stratégique, doit être maintenue « quel qu’en soit le coût ».

Toutefois, au contraire de la plupart des candidats, le statu quo des alliances stratégiques issues de la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’est pas remis en cause. L’axe transatlantique doit demeurer « structurant », bien qu’il soit nécessaire de rééquilibrer notre relation avec les Etats-Unis, faire prévaloir des positions indépendantes. Le Royaume Uni doit rester un partenaire stratégique, et ce qui est peut-être un peu différent, il faut un dialogue stratégique avec l’Allemagne. Sans remettre en cause l’axe transatlantique, il faut exclure d’en revenir à la guerre froide. Les relations avec la Russie doivent être refondées : envisager la levée des sanctions, trouver un terrain d’entente au Proche et Moyen Orient, stabiliser les relations avec Ukraine, ce qui ne signifie pas de renoncer à toute vigilance à l’égard de la Russie. Plus généralement il s’agit, sans sacrifier nos “valeurs”, de parler avec ceux avec qui nous sommes en désaccord.

La « politique arabe et méditerranéenne doit en outre être placée au cœur de notre diplomatie », ce qui suppose des relations continues et exigeantes avec les acteurs de cette région (plus spécialement avec l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Iran, etc.). La France doit jouer son rôle pour promouvoir un schéma de sécurité afin de stabiliser cette région. [Des notations particulières concernent la Turquie, la Palestine, le Liban, il est aussi fait état de la nécessité de faire le bilan des conflits (ou révolutions) en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie.]

La marche du monde et la France dans le monde tel qu’il marche

La prise en compte de la situation mondiale et celle de la situation française sont étroitement liées. C’est sur la base de cette prise en compte, parfois succincte, qu’Emmanuel Macron définit ses orientations pour la France.

Il constate que le monde est en plein « bouleversement ». Il serait entré dans une « nouvelle ère », caractérisée au moyen de notions vagues : « la mondialisation », « le numérique », « le péril climatique », « les conflits géopolitiques », « le terrorisme », « l’effritement de l’Europe ». Ce bouleversement se manifeste par « des inégalités croissantes », une « crise démocratique des sociétés occidentales ». L’évolution économique est plus rapide, marquée de « ruptures technologiques ». Un tel « monde […] nous inquiète », il suscite « le doute » le désespoir, la peur ». « L’Idée de crise permanente s’est installée durablement dans les esprits. » [On ne sait pas s’il s’agit pour le candidat d’une simple idée fermentant dans les esprits, ou de la réalité des choses].

Nous serions même [et l’auteur soutient lui-même le propos] « en train de vivre un stade final du capitalisme mondial ». Le capitalisme international « ne se régule plus lui-même », et, « par ses excès manifeste son incapacité à durer véritablement ». Je ne sais pas d’ailleurs, précise-il « si ce capitalisme n’est pas en train de vivre ses dernières étapes, en raison même de ses excès »

« Notre monde a donc, au fil des décennies, vu les logiques marchandes et financières prendre le dessus. » Ainsi la « civilisation dans laquelle nous entrons » « est faite de flux de marchandises, d’hommes, d’argent, partout en permanence à travers la planète. » C’est une « civilisation du risque » (risques environnementaux, géopolitiques, terrorisme, guerres religieuses). Elle est celle d’une « société dont les contours ne sont plus un seul pays, mais le monde. » Elle vient donc « bousculer une organisation qui reposait avant tout sur des Etats et nations qui réglaient l’essentiel de nos vies, aussi longtemps que la plus grande part des échanges se faisait à l’intérieur du pays » [ce qui ne date pas d’hier]. Les Etats sont devenus des « bureaucraties » qui « tentent de résister ou d’accompagner cette réalité économique sans en avoir la pleine maîtrise ».

Quoi que l’on puisse penser des périls portés par ce monde capitaliste, et ses excès, et la « civilisation dans laquelle nous entrons ». Nous ne pouvons guère faire autre chose que de prendre ce monde tel qu’il est. Emmanuel Macron n’imagine pas que puisse exister au plan historique d’autre issue.

S’adapter à la marche capitaliste du monde. En saisir les « nouvelles opportunités »

Que faire alors ? La réponse d’Emmanuel Macron est celle-ci : Nous devons prendre acte sur cet état de fait et tirer le mieux possible (je, nous, la France) notre épingle du jeu, saisir les « nouvelles opportunités économiques » que le bouleversement du monde peut nous offrir. « Peut-on remplacer le monde tel qu’il va ? Je ne le crois pas. »Quoi qu’on en ait, il faut « s’adapter à la marche du monde », puisqu’il n’est pas possible d’en sortir pour vivre mieux. La France devra se confronter à ce monde, par « volontarisme lucide ».

« Refuser les changements du monde en nous contentant de rafistoler le modèle créé pour avant-hier, ce n’est pas la France. » Cela fait trente ans que nos naviguons à vue dans la mondialisation et « nous n’avons pas pu trouver la place qui devrait être la notre » : une économie de l’excellence, de l’entrepreneuriat, de l’innovation. On ne peut « soustraire la France au cours du monde », il n’y a « pas de solutions qui ne fonctionneraient qu’en France », c’est « une chimère » d’imaginer pouvoir résoudre les problèmes en fermant les frontières.

« Nous devons aujourd’hui faire entrer la France dans le XXIe siècle ». Cela exige de savoir réconcilier « ce que nous sommes profondément », par un « effort collectif pour nous rendre libres ». « Les Français [selon Macron] sont prêts à réinventer le pays. » La « bataille doit être menée au niveau européen et mondial », essentiellement sur le terrain économique. Il estime que tout n’est pas condamnable dans la mondialisation, dans la mesure où elle crée une interdépendance entre les nations, les entreprises, les centres de recherche. Tout n’est pas condamnable non plus dans la finance, s’il s’agit d’une finance ayant une finalité productive.

Moyennant la reconquête de « la place qui devrait être la notre », Emmanuel Macron, sans se faire trop d’illusions il est vrai, voudrait tout de même un « monde moins inacceptable et moins injuste ». Il faudrait pour cela parvenir à anticiper, prévenir, modifier les règles internationales les plus néfastes, voire « humaniser le capitalisme contemporain ». Il précise cependant : « Je ne sais pas si nous y parviendrons ».

Que peut-on vraiment faire avec l’Europe, « rêve d’empire et d’union par la guerre » ?

Selon Emmanuel Macron, se référant à Mendès France comme à de Gaulle, l’avenir de la France se joue sur le continent européen. Pour « maîtriser notre destin », la France a « besoin d’Europe », celle-ci n’est pas responsable de tous nos maux. Ce « besoin d’Europe » se fait plus spécialement sentir au plan économique, si nous voulons avoir la chance de peser face aux USA et à la Chine, notamment dans les grandes négociations commerciales.

L’Europe toutefois « paraît déjà épuisée ». Son édification a pu faire croire à la disparition des conflits, mais il ne faut pas oublier, dit Macron, que les conflits constituent « l’histoire réelle de ce continent ». Le « rêve européen » dans l’histoire est un « rêve d’empire et d’union par la guerre », dans le passé et peut-être dans le futur. « Ne perdons jamais de vue que la guerre est notre passé sur le continent et qu’elle pourrait être notre avenir si nous ne construisons pas une Europe libre ». L’Europe a pris la forme d’une « construction non hégémonique », pour autant les promesses de paix sont aujourd’hui fragilisées. « Le fil de l’histoire n’est pas rompu. La guerre et les conflits ne sont pas derrière nous ».

A près la promesse de paix nourrie par l’Europe, la promesse de prospérité est trahie. Face à la crise au chômage, quelle adhésion peut susciter l’Europe auprès des jeunes générations. Sur le terrain économique, l’euro pose problème en raison des différences grandissantes entre les économies, avec la crise de la dette, l’absence de politique coordonnée.

On constate un épuisement des idées et des méthodes : prolifération de règles, confusion des procédures, objectifs contradictoires. Depuis 2005, l’Europe est devenue trop libérale. Le Brexit est un symptôme de cet épuisement, et non pas unacte égoïste, il exprime un besoin de protection, le rejet d’un modèle de société marqué par les destructions industrielles, économiques, sociales. La promesse de liberté est elle-même affaiblie.

Après un tel constat, on pourrait imaginer qu’il n’y ait plus qu’à tirer l’échelle. Tel n’est pas le cas. Emmanuel Macron se refuse à faire de l’Europe le bouc émissaire de tous les maux qui nous affligent. On pourrait « renouer avec le désir d’Europe », reprendre depuis le début avec un projet politique véritable.

L’Union Européenne demeure en ce sens pertinente comme espace de marché unique et de progrès social (liberté d’entreprendre, justice sociale), mais aussi pour faire face aux flux migratoires, pour la défense commune des frontières, les intérêts des diverses nations étant liés sur ce point. On ne peut pas « tout refaire à l’échelon national ». Il préconise un budget de la zone euro pour les investissements communs, un plan de baisse des dépenses, une politique coordonnée en matière d’accords commerciaux (Chine, USA, Canada). Ce projet d’une Union Européenne réformée devrait être mis en route et validé par chaque Etat « selon sa tradition démocratique ».

L’ambition du candidat Macron va même au-delà. En dépit de ses appréciations liminaires sur l’Europe comme « rêve d’empire et d’union par la guerre », il avance que celle-ci n’en pourrait pas moins constituer « notre chance pour retrouver notre pleine souveraineté ». A minima, l’Union Européenne peut, ou pourrait, assurer un « bon niveau de protection » de cette souveraineté.

Abandonner nos « passions tristes »

Faire entrer la France dans la marche du monde [« stade final du capitalisme mondial »]

Emmanuel Macron fait état du désarroi qui semble affecter de la population française (“nous”).

L’opinion est désorientée. « La France est malheureuse de ce qu’elle est devenue ». Elle a le « sentiment qu’elle glisse vers l’inconnu, qu’elle ne maîtrise plus son destin, perd son identité ». « Nous sommes recroquevillés sur nos passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion ».

Sans doute ne s’agit-il pas seulement de « sentiment”, mais aussi de réalités. « Notre pays est rongé par le doute, le chômage, les divisions matérielles mais aussi morales ». Le rapport au travail a été bouleversé, de nouvelles inégalités se sont développées, nous sommes confrontés à une société ouverte sur un monde de risques, tandis que le système de lois et de règlements date du XIXe siècle, que les recettes du siècle dernier ne fonctionnent plus, que la règle envahit tout, et que le pays vit pour l’administration. L’endettement du pays s’accroît, la structure territoriale est inadaptée, l’éducation nationale est dépassée. Le “modèle français” ne marche plus, c’est devenu un système organisé pour protéger l’ordre existant, les situations acquises, injustes, qui de plus alourdissent la dépense publique. dans cette situation, le divorce entre le peuple et les gouvernants s’approfondit. Nous sommes immobiles, à l’arrêt. Bref, « notre situation n’est ni acceptable, ni tenable ».

Que nous reste-t-il à faire ici encore :

Si l’on suit le propos d’Emmanuel Macron, il semble bien que n’existe pas d’alternative, nous devons donc nous adapter aux « nouvelles exigences du temps ». Dans le cadre du monde tel qu’il marche, il s’agit de « construire une prospérité du XXIe siècle », ce qui serait faire retour à la « voie française », revenir à excellence. Ce devoir est englobant : vous et moi, nous, la France. « La solution est en nous », « il faut agir », « nous devons  agir», « nous devons faire ce qui doit être fait »

Il faut pour cela, se « ressaisir », ne pas se « laisser aller », engager une « rupture délibérée avec l’espèce de fatigue accumulée depuis trop longtemps ».

La France n’est pas un château de cartes, elle a traversé d’autres épreuves. Son patrimoine culturel est riche, sa démographie dynamique, elle est capable de réussir en renouant avec le fil de son histoire (une économie forte, une culture riche), afin de reprendre dans le concert des nations sa place incomparable. Le pays a le peuple et l’Histoire pour avancer. Il faut « simplement reconstituer nos forces ». Cela « ne dépend que d’une chose : notre unité, notre courage, notre volonté commune ».

Comment faire ?

Pour « répondre aux défis du monde et de notre pays », nous devons nous libérer de ce qui nous entrave, « sortir de nos habitudes ». « Nous ne pouvons plus répondre avec les mêmes hommes, les mêmes idées ». Des centaines de structures dépassées » sont à faire « disparaître », des personnels politiques, des institutions dépassées, des schémas anciens qui ne laissent pas place à initiative, des clivages anciens. Il faut permettre à la société de prendre des initiatives, d’expérimenter, de trouver des solutions appropriées « concrètes et efficaces. Les termes efficacité, responsabilité, initiative, action, innovation, ponctuent l’ensemble du discours.

Cette mise à plat des structures qui ont fait leur temps, laisseront place à un sentiment libérateur, l’idée « que tout est possible ». Il s’agit d’une« révolution démocratique profonde », le mot révolution est ici lâché. Chacun pourra y jouer un rôle et reprendre du pouvoir. « La multitude reprend forme car chacun peut avoir sa place ».

Plus concrètement, cette grande libération des énergies s’articule autour de quelques grands axes : produire en France, pouvoir vivre de son travail, refondre la protection sociale et les institutions. Dans le livre, les divers points sont peu développés. On en propose ici une vue sommaire, pour plus de détails se reporter au programme sur le Site en-marche.fr[3].

Produire en France. Pour lutter contre la désindustrialisation, Emmanuel Macron, invoquant Colbert, propose de renouer avec « le rêve productif » de la France, construire une « nouvelle prospérité ». Il signale au passage, ce qui est parfois oublié par d’autres candidats, qu’un impératif social contraint à produire avant de répartir. L’impératif de croissance économique devra ainsi prévaloir sur la dépense publique. Hors du schéma dualiste entre relance et rigueur, l’investissement [planifié] devra privilégier les dépenses productives (L’impôt visant surtout le capital non productif). Pour la conquête de nouveaux marchés, dans un contexte difficile, les marges des entreprises doivent pouvoir se reconstituer, ce qui implique de réduire les le coût du travail (par une baisse des cotisations et non en diminuant les revenus des salariés).

Outre l’investissement dans l’éducation, la formation, la recherche, la transition écologique, le numérique, certains secteurs ne devront pas être abandonnés « au seul jeu du marché » : la défense, la l’énergie, tout ce qui touche à la souveraineté militaire et à l’indépendance énergétique (nécessité de restructurer la filière nucléaire et de ne pas dépendre d’une seule technologie).

Pouvoir vivre de son travail. Emmanuel Macron ne prend pas à son compte le discours sur fin du travail. Le travail est selon lui facteur d’intégration essentiel et de mobilité sociales. On ne peut envisager de répondre au chômage de masse et à la précarité qui touche aussi ceux qui ont un emploi, par des solutions type revenu universel, ce serait un renoncement au principe d’égalité. La priorité devra être donnée à la lutte contre le chômage, à la possibilité pour chacun de pouvoir « vivre de son travail ». La question n’est pas d’assurer seulement un filet de sécurité, mais d’assurer une vraie place à chacun dans la société, pour ceux qui sont sans emploi de chercher les moyens d’un retour au travail. Le marché du travail « malade » a besoin d’être réformé.

Il s’agit de construire un cadre permettant « à chacun de trouver sa voie, de pouvoir choisir sa vie », de mettre en œuvre des règles qui ne favorisent pas seulement les “insiders”. Il faut ouvrir la voie à des possibilités d’évolution, à des réponses personnalisées (notamment en matière de formation). S’il est nécessaire de maintenir une protection contre le chômage, la garantie de sécurité de l’emploi ne peut être assurée. Les droits de l’assurance chômage (sans dégressivité) devraient être étendus aux non salariés.

Une réorganisation du droit du travail est nécessaire : tout en maintenant quelques grands principes non dérogatoires, il faut plus de flexibilité, : adaptation des 35 heures selon les entreprises, négociation par branches et entreprises. La difficulté de cette réorganisation viendra des syndicats, dont il conviendrait de renforcer leur légitimité, dans le cadre de leur pouvoir de négociation au niveau des entreprises.

Refonte du modèle social : Les bouleversements en cours ont fait naître de nouvelles inégalités. Or, les règles de protection sociale qui prévalent ne signifient pas plus d’égalité sociale. Il y a d’un côté des personnes sans aucune protection et, de l’autre, des régimes spéciaux et une multitude des statuts et situations. L’accès à l’emploi, les salaires sont inégaux, entre hommes et femmes et selon les origines et les lieux. Avec le chômage de masse, les règles de protection sociale (santé, chômage, retraite) gagées sur le travail ne fonctionnent plus, ce système accroissant les inégalités n’est plus tenable. Il faut sortir de cette approche, établir des principes qui favorisent effectivement l’égalité, notamment en faisant plus pour ceux sont dans des situations les moins favorisées.

Au régime fondé, sur les cotisations sociales ceux qui ont un travail, il faut substituer une régime fondé sur l’impôt. Ainsi, les règles de protection ne dépendront plus de la situation des personnes à un moment donné. De la même façon le régime universel de retraites, tout en maintenant le principe de la répartition, sera conçu indépendamment du statut des travailleurs. L’Etat, en tant que financeur des dépenses sociales, doit reprendre en mains les décisions stratégiques concernant la santé, le chômage, qui relèvent aujourd’hui de la gestion des partenaires sociaux. S’il s’agit de leur donner moins de place dans l’orientation générale du système, une plus grande place devrait leur être accordée dans la négociation et la régulation au sein des entreprises, dans l’accompagnement des actifs. Le candidat suppose qu’il s’agira là d’un « rude combat », susceptible de fâcher les partenaires sociaux qui vivent du système.

En matière d’institutions, Emmanuel Macron se prononce pour un renoncement au « rêve d’une France uniforme ». S’il propose quelques modifications mineures de la structure administrative pour une partie des départements, il veillerait à éviter l’enlisement de la « France périphérique », par des équipements publics de base, des moyens de transports, la rénovation urbaine, une reconstruction industrielle et commerciale, l’économie productive des campagnes, la réorganisation des filières agricoles.

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Tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables politiques du pays

Marine Le Pen, Discours (2017)

 

La candidate du Front National, Marine Le Pen, n’a pas publié d’ouvrage récent. Ses 144 engagements pour la présidentielle ne sont disponibles que depuis le 4 février 2017. Elle a par ailleurs exposé ses orientations dans un discours général, le 5 février, puis sa façon de concevoir les enjeux au plan mondial, dans un second discours le 23 février. On se centrera sur quelques éléments de ces discours, sans en épuiser le contenu, en portant attention au thème moins rebattu de ses prises de positions sur l’échiquier international.

En portant attention au contenu des discours de Marine Le Pen, plus spécialement ceux qui touchent à la stratégie mondiale, on peut éprouver un certain trouble, comme s’il existait deux “niveaux” possibles de lecture, selon que l’on est un destinataire ordinaire ou “initié”. Selon que l’on est l’un ou l’autre, certains mots cibles, tels que peuple, nation, patrie, voire même Europe, peuvent être compris dans des sens différents : le lecteur-électeur français ordinaire prendra ces mots dans la signification commune qu’ils revêtaient historiquement dans la langue française, le lecteur moins innocent y retrouvera, sous forme codée, des notions référées à tout un courant de pensée, dont l’expression n’a plus vraiment droit de cité dans la conjoncture intellectuelle du moment. Les ambiguïtés des procédés langagiers mis en œuvre réfractent sans doute l’existence de positions contrastées au sein du Parti de la candidate.

L’abaissement de la France. Les effets de la “mondialisation

Marine Le Pen met en évidence des tendances et traits négatifs affectant la situation de la France, de leurs effets sur de grandes sections de la population. Bien que la mise en relation de ces différents traits présente une cohérence formelle indéniable, ces différents constats ne sont pas intégrés au sein d’une conception véritablement historique. Les déterminations des choses, les causes, les conséquences semblent souvent dépendre d’un cadre d’interprétation préposé.

Au premier degré, pour ses destinataires ordinaires, les prises de position de Marine Le Pen se présentent comme presque exclusivement centrées sur la France, la nation, son indépendance, contre tout ce qui la menace. Les doléances, désarrois, exaspérations, aspirations, de larges catégories de la population française, s’y trouvent exprimées sous une forme générale. La France a perdu de sa puissance, de sa souveraineté, de son crédit moral, mais aussi de ses capacités redistributives ; “le peuple” est de moins en moins pris en compte par les “élites”.

En conformité avec les ressentis de larges pans de la population, de leur rejet des politiques conduites jusqu’alors, la candidate dresse une opposition diamétrale entre deux entités : nation et/ou peuple, et, mondialisation, élites mondialisées. Contre la “nation”, le “peuple”, leur “liberté”, se dresse « la mondialisation », plus précisément une « mondialisation dérégulée », qui « procède de la recherche de l’hyper profit ». Le libre cours laissé à la mondialisation menace « la continuité de la France en tant que nation libre », et « notre existence en tant que peuple ». Pour mettre fin à cette subordination, la candidate appelle à restaurer le peuple, à restaurer l’État. Comme « tout procède du peuple », il faut « rétablir le peuple comme sujet politique », « prendre comme fil rouge l’intérêt national ». La réponse n’est pas technique mais « régalienne ».

Une polarisation est établie entre, d’un côté, la nation, le peuple, les “élites”, “nous”, [« nous sommes chez nous »], et, de l’autre, toujours en relation avec la “mondialisation” (et les migrations qu’elle suscite), « la caste » [nouveau vocable novlangue], les « élites » mondialisées, « nos dirigeants », ceux qui font le « choix mondialiste », “tous mes concurrents”, sans que soient clairement distingués leurs méfaits respectifs.

« Ils cherchent à détruire nos grands équilibres et sociaux, veulent abolir les frontières, toujours plus d’immigration et moins de cohésion ».La « politique fiscale et sociale enrichit les multinationales et dilapide l’argent public via une immigration totalement incontrôlée ». « Contre la droite du fric et la gauche du fric, la France du peuple », « je veux rendre leur argent aux Français ».

La « remise en ordre » de la France. Contre l’Union Européenne une « autre Europe »

Une fois effectué le constat de ces polarisations irréductibles, se pose la question de la « mise en ordre » de la France. Marine Le Pen prétend la mettre en œuvre « en cinq ans », par la grâce d’une « révolution », ou plutôt de plusieurs : « révolution du patriotisme », « révolution de la proximité », « révolution de la liberté ». Les 144 engagements, pris « au nom du peuple », sont censés permettre une telle remise en ordre.

Ces 144 engagements sont groupés par thèmes qui se succèdent dans un ordre déterminé impeccable : une France libre, une France sûre, une France prospère, une France juste, une France fière, une France puissante, une France durable. Un objectif général est visé, plus spécialement à l’encontre de l’Union Européenne : « Retrouver notre liberté et la maîtrise de notre destin en restituant au peuple français sa souveraineté (monétaire, législative, territoriale, économique). » [4] Il s’agira « d’engager une négociation avec nos partenaires européens, suivie d’un referendum sur notre appartenance à l’Union européenne ».

L’Union Européenne se présente ainsi comme la cible, ce qui laisserait à penser que Marine Le Pen s’insurge contre l’Europe. Cela n’est pas évident. Dans son discours de politique internationale, elle se déclare en fait contre l’Union Européenne, mais non contre l’Europe. Elle semble nourrir le projet d’une « autre Europe », indépendante des puissances de la mondialisation, une Europe véritablement européenne, un projet européen respectueux des intérêts des peuples européens.

Pour dessiner les contours de son projet, Marine Le Pen l’expose en négatif : rejet du « mondialisme économique », qui, au nom de la liberté du commerce et de circuler, réduit « l’homme au consommateur et au producteur », et les peuples, les nations, « à des populations […], à des espaces de marchandisation généralisés, limités au “vivre ensemble” ».

Cette mondialisation, telle qu’elle est, opposée au monde, à l’Europe, à La France, tels qu’ils devraient être, est présentée à un double niveau : « mondialisation d’en haut » (ou « financiarisation de l’économie »), et mondialisation d’en bas (ou « immigration massive et incontrôlée »). Ces deux niveaux, ces deux tendances, ne seraient que les deux faces d’une même réalité.

En outre, la mondialisation, qui « était un fait », est devenue une « idéologie ». Elle a le soutien de « la finance », de « l’essentiel de la classe politique », et, à défaut de l’Europe des peuples, de « l’Union européenne », soumise à la mondialisation.

Encouragée par la mondialisation, l’immigration massive, est elle-même « cause directe » du « fondamentalisme islamiste », que soutiennent « des idiots utiles » et des « complices plus ou moins conscients ». La cause des maux qui accablent la France et les Français, relèverait in fine, de deux « idéologies » en « alliance puissante », deux « totalitarismes », deux « fondamentalismes » : « l’individualisme » de l’un, le « communautarisme » de l’autre. Tous deux s’attaquent à « l’indivisibilité de la république ».

Si l’on s’efforce de connaître les fauteurs de trouble, responsables de la mondialisation, et de son idéologie, des cibles plus précises sont désignées : les organisations supranationales, les Etats-Unis et leur « aventurisme stratégique ». L’Union Européenne fait partie de même camp, étant trop dépendante des Etats-Unis. Il en de même pour L’Allemagne de Madame Merkel. L’Union européenne n’est en ce sens qu’une « construction idéologique », au contraire d’une Europe fidèle à sa réalité “européenne”. L’Union Européenne sera désertée par les peuples, au profit d’une « Europe des nations indépendantes ».

« La problématique géopolitique majeure »

Dans l’analyse de la situation internationale que propose la candidate, on discerne les éléments d’un second degré du discours, qui n’est peut-être pas intelligible pour les électeurs français ordinaires. Marine Le Pen affirme la nécessité de renouer avec la réalité du « monde tel qu’il est », contre les dénis qu’oppose à cette réalité « la classe politique ». Mais de quelle réalité du monde s’agit-il. Il peut sembler que le devenir projeté, en fonction « du monde tel qu’il est », se présente pour partie comme un “devoir être” intemporel de la France, sans véritable prise en compte des données historiques concrètes. Il peut s’agir alors moins d’une analyse de la réalité d’ensemble que d’un vœu inconditionnel, assorti d’un “serment”.

« [je parlerai du] monde tel qu’il est, et pas tel que je voudrais qu’il soit ; [de] la France telle qu’elle est et pas telle que je voudrais qu’elle soit, voilà le point de départ de tout. »

« [je parlerai] du rôle qui a été le sien, et du rôle que je lui rendrai ».

Si l’on passe à l’analyse du « monde tel qu’il est » et au constat d’un « affaiblissement de la France », d’un « recul de ses positions dans le monde », il semble que cet affaiblissement n’aurait pour « origine » que le « refus d’admettre la réalité ». Quelles sont donc ces réalités du monde avec lesquelles nous devons renouer ?

Selon Marine Le Pen, la « problématique géopolitique majeure », qui a été déniée, ne concerne pas, du moins en apparence, les enjeux stratégiques de la France et des différentes puissances, mais les migrations, les « grands mouvements de population », dont on ne saisit pas vraiment les déterminations, mais qui peuvent se révéler « une menace pour l’équilibre et la paix du monde ».

Une fois posé ce « problème géopolitique majeur », que la population peut effectivement reconnaître comme tel, mais auquel la candidate se fait fort de faire face, la question des choix stratégiques effectifs est abordée.

Les « forces de l’histoire » : idées, idéologies, religions, origines

Le discours centré sur la décomposition de la situation économique et politique, sur la perte de toute ambition nationale, est facteur d’attraction pour tous ceux qui subissent les effets de cette décomposition. Cela ne signifie pas qu’ils veuillent troquer la réalité historique et politique de la formation nationale de la France, contre une conception immatérielle, évanescente. C’est pourtant ce qui leur est proposé dans le discours sur la situation internationale. Un je ne sais quoi : l’identité, la culture, une âme éternelle indicible, y sont mises au premier plan : une « âme des peuples », « le lien indéfinissable qui lie les Français », au contraire de populations « sans appartenance ».

Il s’agit ici encore, de revenir au « principe de réalité », contre les fautes et erreurs qui ont été perpétrées. « Ces fautes et ces erreurs ont une origine commune ; la négation des forces réelles à l’œuvre, qui sont les forces de l’histoire ». Ces supposées « forces de l’histoire » ne relèvent pas de déterminations matérielles, de processus de formation historique, mais « des idées, des idéologies, des religions et des origines ».

Le respect des réalités du monde consiste ainsi à le voir « dans sa diversité », et plus précisément de ne pas le voir avec « le prisme d’un occidentalo-centrisme », ou au regard de la « marchandisation du monde ».

L’occidentalo-centrisme n’est pas clairement défini, mais on peut en saisir les principes, au regard des réalités qu’il nie : « l’âme des peuples », originelle, intemporelle. Cette thématique est proche de celle développée en son temps par le Club de l’Horloge.

« […] une analyse mesurée de l’histoire démontre la constance de l’âme des peuples. […] les peuples poursuivent les mêmes buts à travers les siècles. […] Sous des titres et noms qui changent, à travers des régimes politiques différents, l’âme des peuples renaît toujours. In variablement, elle se confronte aux mêmes données physiques ; les peuples expriment toujours leur passion à demeurer ce qu’ils sont ».

Il s’agit de considérer non les peuples (ou les nations) comme constructions politiques, formations historiques, mais en tant que peuples et nations, fruits d’une “géopolitique”.

Conception « multiculturelle » du monde et droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle »

C’est le droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle », quelle que soit il est vrai, l’origine de ceux qui la composent, que Marine Le Pen, réclame pour la France, ce qui la conduit à défendre une « conception multiculturelle du monde », capable de se conjuguer avec une « stratégie nationale de paix, d’influence et de puissance ».

Il convient cependant de voir que cette « politique d’indépendance » suppose une « vision claire de ce que nous défendons et de ce contre quoi nous luttons », c’est-à-dire l’ennemi. « Nous saurons reconnaître et désigner l’ennemi principal [non explicitement désigné dans ce discours], celui qui porte atteinte à l’intégrité de notre territoire, à l’identité de la Nation, à l’unité du peuple français, celui qui entend nous soumettre à ses lois, ses mœurs, ses intérêts. »

Contre cet “ennemi” multiforme, ne doit-on pas être prêt à payer le prix de la guerre ?

« […] nous nous devons à nous-mêmes, et nous devons au monde de rappeler qu’il y a pire de la guerre [l’humiliation nationale], « la submersion de son territoire », « la soumission d’un peuple à des lois, à des principes, à des combats qui ne sont pas les siens. »

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Déconstruire les repères sociaux de classes

Jean-Luc Melenchon, L’Ere du peuple, février 2016

Jean-Luc Melenchon, vieux routier de la politique, est souvent d’un abord sympathique en dépit de ses foucades. Ses interventions dans le débat public se révèlent souvent réjouissantes, n’aident-elles pas les auditeurs à soutenir leur attention lorsque la discussion s’éternise et s’enlise. Sa conception du monde et les orientations qu’il propose dans L’ère du peuple (février 2016 [5]),ne s’en présentent pas moins de façon quelque peu nébuleuse. On en donnera ici quelques aperçus.

Remise en cause du statu quo mondial

La partie consacrée aux relations internationales est relativement claire. Jean-Luc Melenchon remet en cause l’ordre mondial, tel que celui-ci lui semble s’être trouvé fixé au profit des Etats-unis après le repartage de 1945. Il veut un renversement des alliances de la France (et de l’Europe), principalement à l’encontre de la puissance américaine. Il préconise un recentrement sur les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et autres pays d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie.

La France a selon lui intérêt à une nouvelle alliance mondiale au moyen d’institutions “universalistes”, au demeurant mal définies. « Nous devons retrouver notre défense souveraine contre l’impérialisme nord-américain et son outil militaire. »

La France lui paraît en effet intégrée servilement aux politiques de « l’empire nord-américain », celui-ci est présumé dénoncer périodiquement d’abominables ennemis, à fin de conforter sa puissance militaire, sous les auspices doctrinales de la théorie du « choc des civilisations » (Samuel Huntington). Selon Jean-Luc Melenchon, nous n’avons rien à faire dans l’OTAN, l’Europe non plus. Il se prononce clairement pour un partenariat avec la Russie (Il reproche à Hollande d’avoir donné son accord à Chicago pour l’installation en Europe du bouclier antimissile, bouclier visant 75% des installations de défense russes).

La nouvelle politique d’alliances pour la France vaut pour l’ensemble européen. Les Etats-Unis selon lui auraient vu d’un mauvais œil l’émergence de l’euro. La crise grecque, qui a failli emporter la monnaie unique européenne, se serait déclenchée à l’instigation d’un consortium de banques nord-américaines. Il préconise la constitution d’une nouvelle alliance « universaliste, pour un monde ordonné, facteur de paix, différent du monde multipolaire. La nouvelle alliance devrait reposer sur des alliances naturelles avec les puissances qui mettent en cause tout ce qui fait la suprématie des Etats-Unis, celles qui desserrent l’étau nord-américain, dont une Europe délivrée du poids de la puissance américaine. Ce qui, pour « nous Français » serait appréciable pour récupérer notre indépendance. Quand les Etats-Unis perdront la première place, estime-t-il, cela restructurera radicalement d’un coup l’ensemble de l’ordre géopolitique.

La France devrait en outre se rallier à la proposition chinoise de créer une « monnaie commune mondiale ».

Le nombre des êtres humains ou le « mystère de l’accélération de l’histoire »

Si l’on ne centre plus l’attention sur les propositions qui touchent au nouvel ordre international projeté, le propos ne se présente pas comme aussi limpide, c’est un euphémisme. Seuls ceux qui sont capables de donner sens à la phraséologie ésotérique d’un Edgar Morin ou d’un Alain Badiou, pourront en faire leur miel. Comme l’indique l’auteur, les pages qu’il propose reprennent nombre d’arguments et points de vue, qu’il a “collectés” au fil de ses lectures, ses combats et rencontres. Il procède à « la mise en cohérence de [ces] données éparpillées, pour en faire une vision globale ».

Selon Jean-Luc Melenchon, qui parfois recourt à quelques à quelques références marxistes, le « moteur de l’histoire » n’est plus la « lutte des classes », mais le nombre d’êtres humains, ou plus précisément de « consommateurs ». « L’histoire des sociétés humaines dépend directement de cette donnée, le nombre ». « Le nombre des êtres humains est l’explication du mystère de ce qu’on appelle l’accélération de l’histoire ». Ce nombre n’est pas seulement une quantité, c’est « le facteur décisif de la « façon de vivre [des êtres humains] et d’être en relation entre eux avec leur écosystème ». « Le nombre des consommateurs et la raréfaction des ressources qui en résulte, sont bien le « moteur de l’histoire ». D’où cette formule lapidaire : « voir les pulsations du nombre des humains comme le sujet de l’histoire ».

De 2009 à 2014, la population mondiale a augmenté d’un milliard d’individus.Nous sommes entrés, indique Jean-Luc Melenchon, dans l’ère de l’anthropocène et de l’homo urbanus (80 % de la population vit en ville en Europe et sur le continent américain). Les activités humaines, liées à cette donnée du nombre, entraînent des dégâts irréversibles sur le climat et la biodiversité. Et dans le « mode néolibéral productiviste » qui domine notre temps, c’est la cupidité sui commande et le pillage, détruisant les forces de vie.

Le nombre toutefois contraint aussi à faire de la politique, « c’est-à-dire à se préoccuper de la façon de vivre tous ensemble ». Il enjoint à entrer dans une « autre manière de produire et de consommer », « parti pris pour l’intelligence et le dévouement de chacun au bien commun ». La république dès lors entre dans « l’ère écologique »,  étendant « les droits de l’homme et du citoyen aux questions écologiques », en fonction d’un « intérêt général humain écologique ».

Une « insurrection morale permanente » contre le « productivisme »

Jean-Luc Melenchon fait état de l’incroyable défi écologique et géopolitique qui, bien davantage que n’importe quel terrorisme, menace d’anéantir la civilisation humaine. Ce diagnostic le conduit à concentrer la critique moins sur le régime capitaliste en tant que tel que sur le “productivisme”, en fin de compte danger essentiel rongeant la civilisation humaine actuelle.

Le chaos qui s’avance est selon lui la « conséquence directe de ce productivisme », et celui-ci tient à la domination du mode « néolibéral », vecteur de cupidité, de violence sociale, d’irresponsabilité écologique. Le productivisme n’est pas seulement un modèle économique, c’est un modèle culturel. Le « moins cher », qui s’obtient au prix du sang et des larmes, est un argument de vente, une motivation d’achat. « Moins cher » est le nom des délocalisations, baisses des salaires, abandons des normes sanitaires et environnementales, privatisations des services publics » L’individualisme égotique des consommateurs fonctionne comme un envoûtement, l’intérêt général n’y a pas de place, il est rendu invisible. De ce fait, « le productivisme » ne peut être considéré seulement « comme modèle économique, c’est un modèle culturel », qui nous enjoint au choix d’un « insurrection morale permanente. »

Bien que le candidat Melenchon puisse prendre en compte les crises périodiques qui traversent le mode de production capitaliste depuis le XIXe siècle, il n’établit pas que les diverses crises qui se succèdent depuis les années 70 résultent d’un seul et même processus, d’une seule et même crise générale de ce mode de production (de même nature que celles advenues lors les décennies qui ont précédé les Guerres mondiales). Bien qu’il puisse évoquer « la loi du marché », « la dictature de la marchandise », il attribue cette succession de crises, et la dernière celle de 2008, à la seule finance, à la « caste toute puissante », l’oligarchie, née de la « globalisation financière » et qui gouverne tout. De ce fait, il ne peut porter intérêt aux déterminations de la nouvelle grande crise qui affecte l’ensemble du monde depuis près d’un demi siècle. Pourquoi, dit-il, devrait-on parler de crise « comme on le fait depuis trente ans », « il n’y a pas de crise, mais trois bifurcations du monde » : une civilisation humaine confrontée à l’explosion du nombre de ses membres, un changement climatique irréversible, un retournement de l’ordre géopolitique.

Transformer le capitalisme par la “règle verte” et la « propriété sociale du temps »

L’enjeu “écologiste” est central dans la problématique de Jean-Luc Melenchon. Pour combattre le productivisme néo-libéral, il propose de mettre en œuvre « la règle verte », c’est-à-dire de ne pas prélever davantage à la nature que ce qu’elle peut reconstituer. Il s’agit d’instituer « une autre manière de produire et de consommer ». La règle verte permettra de réguler la production d’objets obsolescents, de ceux qui creusent « la dette écologique », selon lui « autrement plus inquiétante que la dette publique ».

« La règle verte est un parti pris pour l’intelligence et le dévouement de chacun au bien commun […] elle fait rentrer la République dans l’âge écologiste, elle étend « les droits de l’homme et du citoyen aux questions écologiques, en fonction de l’intérêt général humain écologique… ».

L’imposition de la “règle verte” implique de substituer au pouvoir actuel un autre pouvoir, de nouveaux droits, « écologiques » : lanceurs d’alerte, institution de délégués environnementaux, tribuns du peuple en charge du respect de la règle verte, défenseurs attitrés, qui auront un droit de veto suspensif sur les projets écologiquement insoutenables [6].

Le temps de l’écologie est toutefois un temps long. Or, selon Jean-Luc Melenchon, nous sommes dans un temps court, contraint, celui de la production capitaliste des marchandises (l’esclave ramène sa chaîne à la maison avec son ordinateur et son téléphone portable…). Ce sont « les droits de la propriété du capital qui fixent ses exigences de profit dans le temps court ». « Le temps court est une dictature ». Il faut instaurer la « propriété sociale du temps », alternative exemplaire à la propriété capitaliste, « idée radicalement neuve ».  Dès lors les temps sociaux seront harmonisés à partir des personnes plutôt que des marchandises. Par la gestion écologique de la société, c’est la reconquête du droit au temps long, le début du « bien vivre ».

La révolution citoyenne et « l’écosocialisme » enjeux d’une révolution non socialiste

Selon Edgar Morin, « l’écosocialisme est une politique de civilisation ». Jean-Luc Melenchon s’est emparé du thème. L’écosocialisme est une alternative pour sortir de la crise, imposer « l’intérêt général humain ». On pourra partager les richesses « sans attendre » [qu’elles soient produites ?], fonder une nouvelle économie des besoins et de la sobriété, préserver le climat, l’écosystème et sa biodiversité. « L’intérêt général humain » unit « l’écologie politique » et le projet de « République sociale et universelle ». L’écosocialisme n’est pas selon Jean-Luc Melenchon une utopie, il constitue la synthèse d’une écologie nécessairement “anticapitaliste” et d’un socialisme débarrassé des logiques du productivisme. Pour le candidat à l’élection présidentielle, l’écosocialisme a peu à voir avec « l’ancienne révolution socialiste », bien qu’il puisse inclure nombre de tâches que celle-ci devait prendre en charge : la lutte pour l’égalité du bien-être, le contrôle collectif des biens communs, l’éducation de tous. La “révolution citoyenne” vise des objectifs plus amples que l’ancienne révolution socialiste, ceux de « l’intérêt général humain ». Dans la continuité du programme anti productiviste, elle part de l’évaluation des « rapports de l’humanité avec l’écosystème et des tâches qui en découlent ».

Pour instaurer cet écosocialisme, le chemin de la « révolution citoyenne » se met en mouvement, contre un capitalisme limité au “productivisme néo-libéral”, dans la dépendance de « l’oligarchie financière mondialisée ». Cette oligarchie [davantage que le régime de production capitaliste, dont elle n’est qu’une émanation] se présente comme l’essence commune des « vrais coupables » : les gouvernements soumis aux lobbies des multinationales, les idéologues de la concurrence).

Trois piliers de l’ordre de la société sont visés par la « révolution citoyenne » (et/ou « l’écosocialisme »). A la place de la concurrence libre et non faussée doivent se retrouver la solidarité, la production coopérative et la « règle verte ». S’agissant de la propriété, il s’agit de faire prévaloir un droit d’usage, plus spécialement pour les biens communs : l’eau, l’air, la terre, le savoir. Ensuite, remettre en cause l’ordre juridique et institutionnel en place, la hiérarchie des normes et des pouvoirs. La nouvelle république devra décider si elle est parlementaire ou présidentielle, avancer dans les nouvelles directions que l’expérience a permis de dégager (tels le pouvoir électoral au Venezuela, la reconnaissance de la nature comme sujet de droit en Equateur et Bolivie, la liberté de choix du genre en Argentine, ou de disposer de soi dans la fécondité comme devant la mort, le droit d’insurrection contre les autorités en place par référendum révocatoire, etc.).

Contre la dictature des oligarchies financières ou du prolétariat.Conférer la souveraineté aux « multitudes citadines »

Jean-Luc Melenchon ne fait pas silence sur les classes sociales, ce qui le distingue de la plupart des autres (grands) candidats. Pour lui, l’accès à la visibilité des différentes classes constitue un enjeu. Les classes qui ont été rendues invisibles aux yeux des autres le sont également à leurs propres yeux. A l’inverse, les catégories « hypervisibles » peuvent faire croire que la représentation d’elles-mêmes est la seule réalité sociale effective. Reprenant les analyses de Christophe Guilluy, il signale que les ouvriers et les employés, qui forment la classe sociale la plus nombreuse en France, ne représentent que 2% des personnages visibles à la télévision, les pauvres et les précaires y existant encore moins. Les cadres en revanche occupent 60% des rôles visibles dans le discours publics et les représentations, les pauvres sont tout simplement inexistants, bien qu’ils représentent près de 16% de la population.

S’agissant de la classe moyenne, dont il n’est pas possible de dresser les contours, trop de statuts sociaux différent entrant dans sa composition. Cette présumée « classe moyenne », indique Jean-Luc Melenchon, oscille entre le conservatisme de ses positions acquises et la rage civique, la peur du déclassement pouvant la pousser à des solutions radicales de toute nature. C’est cependant au sein de ce conglomérat, surtout auprès des milieux bien éduqués et qualifiés qu’il semble devoir trouver le point d’appui pour sa « révolution citoyenne », qui se substitue à la révolution prolétarienne et au rôle directeur de la classe ouvrière.

Certes, les « multitudes urbanisées » qui sont au cœur du projet se présentent, du fait de la « ségrégation spatiale » qui les isole, comme inaptes à exister comme « acteur collectif ». Cette inertie et cette dissociation peuvent cependant se retourner en « conscience collective ». Melenchon s’appuie ici sur le schéma de Sartre sur la formation de rassemblements inertes en groupes. La multitude citadine devrait constituer un levier décisif pour le déclenchement du « changement radical » auquel il aspire. On ne peut en effet proposer comme idéal à cette “classe” de s’identifier à un improbable prolétariat [et à la révolution socialiste], on pourra en revanche la conduire à s’identifier à un « peuple » dont il s’agit de modifier la définition.

La « multitude citadine » se forme en peuple sous l’effet de « la température politique »

Le peuple, pour Jean-Luc Melenchon, c’est la « multitude urbanisée » prenant conscience d’elle-même au travers de revendications communes qui s’enracinent dans « les soucis quotidiens de l’existence concrète ». Cette multitude, substrat de la « révolution citoyenne », deviendrait peuple [politique] par son action collective, par sa mise en réseau, sous l’effet des événements et des actions politiques. « Ce n’est pas le réseau qui crée le peuple en action mais l’inverse. Le peuple existe quand il se met en réseau […] les relations urbaines unifient. » [7] Pour faire bref, la multitude citadine « se transforme en peuple sous l’action de la chaleur ». « Quand la multitude cesse d’être l’agitation individuelle des citadins vaquant à leurs affaires personnelles, quand elle prend en charge des revendications communes, alors elle change de nature […], elle passe à un autre état sous l’effet de la température politique que l’action réchauffe […] c’est alors qu’apparaît l’acteur politique de notre temps : le peuple ».

Indépendamment de ses positionnements au sein des rapports sociaux, la multitude citadine se transformerait en peuple, en se donnant « dans l’action » des buts communs. Dans le schéma de Jean-Luc Melenchon, le peuple se constitue dans l’immédiateté, non en fonction de visées historiques générales. La multitude devient le peuple en cherchant à « assurer sa souveraineté sur l’espace qu’elle occupe ». Il s’agit davantage ici d’un processus plus ou moins spontané, acte fondateur constituant, selon Melenchon, de la conquête de la souveraineté par le peuple. Il ne s’agit ici ni d’une véritable pratique politique, ni de souveraineté effective. Le concept de souveraineté est dévoyé, puisque la souveraineté suppose une maîtrise effective sur son devenir, maîtrise qui ne peut découler de la seule “expérimentation” citoyenne, mais qui requiert une vue générale de la finalité à atteindre et des moyens pour y parvenir, en fonction d’une claire saisie des données socio-historiques. Quant à la pratique politique, celle-ci suppose, comme toute pratique, une vue générale de la finalité à atteindre et des moyens pour y parvenir, en fonction de conditions historiques déterminées.

A quoi s’oppose la multitude citadine constituée en nouveau peuple ? Que désire-t-elle ?

Le nouveau peuple [au contraire du prolétariat qui visait « l’ancienne révolution socialiste] ne semble pas avoir pour objectif de toucher au fondement du régime capitaliste pour émanciper l’ensemble de la société, et non seulement lui-même : la multitude citadine des pays développés. Ce nouveau peuple semble se borner à disputer le pouvoir à « l’oligarchie financière », « directement et physiquement » « avec un programme spontané » qui porte la négation de « l’ordre établi ». « Ce programme c’est le bien vivre ensemble tel que la ville le fait désirer » […] un « collectivisme spontané. »

Il s’agit ainsi pour la « révolution citoyenne » de la multitude citadine de changer en quelque sorte les tenants du pouvoir (“dégagisme”). Un nouvel organe d’action se constitue comme « pouvoir concurrent » à celui de l’autorité légale. « L’assemblée citoyenne se substitue aux autorités défaillantes et instaure de fait la loi que des citoyens réunis en nombre décident d’appliquer. » La Constituante projetée, qui donnerait naissance à une VIe République, n’est pas un arrangement technique pour peaufiner les rouages. C’est une révolution de l’ordre “politique” pour instaurer le « pouvoir du peuple », un pseudo peuple qui semble devoir exclure les “anciennes” classes populaires sous la nouvelle domination qu’il prétend instaurer.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1Dette insoutenable, déficit chronique des Finances Publiques : hypertrophie du budget de l’Etat, risque pour le service de la dette (premier poste budgétaire). Notre indépendance financière, notre activité économique, notre protection sociale sont menacées, la faillite est un risque énorme malgré le déni des politiques.
  2. 2.Il use plutôt du je (sujet) plutôt que du moi solipsiste nombril du monde” (de François Hollande).
  3. 3.Parmi les priorités : réduction des déficits, choix de dépenses prioritaires, baisses d’impôts favorisant l’activité économique et l’emploi, investissements productifs, renouer avec l’excellence des services publics.
  4. 4.Les cibles principales dont on sollicite les suffrages par ces engagements, semblent être :

    – pour les TPE-PME, (apprentissage, guichet unique, RSI revu, baisse des charges, des impôts, protection à l’égard de la mondialisation menaçante, de la finance, etc.

    – travailleurs : heures sup défiscalisées et majorées, retraite à 60 ans et 40 annuités, maintien renégocié des 35 heures, abrogation de la Loi travail.

    – “Modèle français des exploitations familiales agricoles ” ; circuits courts locaux,

    continuité du service public.

    – pour les fonctionnaires des basses catégories : statuts et point d’indice.

    – pour les services publics : EDF, entreprise stratégique reste sous contrôle de l’Etat, La Poste et la SNCF aussi.

    Les mesures sont généreuses. Ce qui interroge sur leur faisabilité. Le simple chiffrage des dépenses, indépendamment de toute question de retrait de l’UE, parviennent à des montants dont on cherche comment ils peuvent être abondés.

  5. 5.Intitulés des chapitres : La loi du nombre, L’ère de l’anthropocène, Le retournement politique du monde, Le nouvel ordre du temps, Homo urbanus , Le peuple et sa révolution, Rompre l’envoûtement, Fin des vieux programmes.
  6. 6.Ce qui implique une nouvelle bureaucratie non élue, non mandatée, pour le nouvel ordre écologique, la police des “bonnes mœurs écologiques”, codifiées par qui ? pour qui ?
  7. 7.Ainsi, ce n’est pas la place des différentes catégories sociales au regard des rapports sociaux de production qui détermine leur qualité de peuple, mais la mise en réseau, les relations urbaines. Appliqué au peuple, le postulat idéaliste d’Althusser, selon lequel c’est la lutte de classes qui fait les classes, est ici reconduit.»

La révolution de 1917 n’est pas tombée du ciel

1 mars 2017

La révolution de 1917 n’est pas tombée du ciel

En dépit des grandes difficultés que la révolution russe (soviétique) dut affronter, elle parvint à maintenir des objectifs socialistes dans la durée, en dépit de l’immaturité économique du pays et de la coalition de toutes les puissances capitalistes, contre ce processus d’édification. On peut estimer que tous les espoirs qui avaient pu être mis dans cette révolution ne purent se réaliser comme on pouvait le projeter dans un monde idéal. On doit cependant retenir que, comme il en avait été le cas pour la Révolution française, le rôle historique de cette révolution fut considérable, tant pour la lutte des classes populaires des pays capitalistes, l’amélioration de leur situation, que pour l’émancipation des nations et classes des pays de la périphérie impérialiste, colonisés ou non. Sans supprimer les antagonismes sociaux de classes et de puissances qui minaient le régime capitaliste, l’existence, face à celui-ci, d’un pôle socialiste mondial joua un rôle décisif pour l’orientation des peuples. Et ceci même lorsque ces antagonismes eurent atteint leur comble, lors de la période dans l’entre-deux-guerres, marquée par une nouvelle crise générale du capitalisme, par la montée des fascismes, et enfin la Seconde Guerre mondiale.

Ce pôle socialiste mondial aujourd’hui n’existe plus, on n’en analysera pas ici les causes dans leur complexité, seulement les conséquences qui en ont résulté pour les classes populaires, et plus généralement pour les sociétés. Les grandes organisations politiques, qui, depuis la fin du XIXe siècle et pour toute une partie du XXe siècle, portaient l’espérance historique des classes populaires, se sont elles aussi effondrées. Plus préoccupant encore l’idée même de pouvoir à l’avenir mettre fin au mode capitaliste de production, et à ses effets destructeurs, paraît ensevelie sous l’opprobre. Partout le règne du capitalisme s’est réinstauré, et partout avec lui des formes archaïques de groupement humain, féodales, tribales et barbares, ont fait retour. Un mouvement de fond porteur de régression politique globale s’abat sur l’ensemble du monde Doit-on penser pour autant qu’il s’agit là d’une fatalité historique ? Non. La crise générale du capitalisme met plus que jamais à nu les facteurs destructeurs que recèle ce régime social, facteurs qui se manifestent par une aggravation des rivalités entre puissances et les menaces de guerre généralisée qu’elles déchaînent. La prise de conscience de cet état des choses pousse à la renaissance et la réorganisation des forces sociales capables de diriger le mouvement d’ensemble de la société, pour une finalité émancipatrice.

« Les hommes ne vivent pas seulement de pain » (ou de smartphones).

Ils ont besoin de perspectives

C’est dans ce contexte mondial troublé que se déroulent en France les élections présidentielles de 2017. On note à cet égard qu’aucun des principaux candidats et courants en lice ne se préoccupe de renouer avec les visées historiques des classes populaires, pas plus dans l’immédiat qu’en perspective historique. Les termes mêmes de classes ou de socialisme (en tant que régime social) sont rarement évoqués. Pour ne pas sembler fermés à toute ambition pour l’avenir, ils peuvent mettre en avant des objectifs de substitution, l’un se réfère à la « révolution numérique », un autre à « l’écologie », au « changement climatique » (voire à “l’écosocialisme”), d’autres encore prétendent remplacer la lutte de classes, par la lutte entre “cultures” ou religions. Au mieux, chacun s’efforce de mettre en cause « le système », vieux thème de la droite réactionnaire (souvent anti-gaulliste), qui ne vise que les tenants du régime politique en place (il est vrai à bout de souffle), et non le mode capitaliste de production lui-même, dans son fondement antagonique. Les postures “anticapitalistes” elles-mêmes entrent dans la logique de l’anti-système, celle-là même que déclinaient en leur temps les différents fascismes.

Confrontés à cette absence de perspectives, les électeurs, bien que toujours intéressés par la politique, ne savent plus s’ils vont voter, et, s’ils parviennent à se décider, ils se demandent pour qui, quels objectifs, ou s’il leur reste seulement à voter “par défaut” pour le « moins pire ». Comme certains le signalent : « on n’a plus rien à quoi se raccrocher », « c’est lamentable », « c’est triste », « on est au bout du bout ».

Ce qui fait défaut ne tient pas aux aspirations des classes populaires, ni aux rejets qu’elles peuvent exprimer à l’égard de “l’offre politique”, mais à l’incapacité des instances politiques à restituer la signification d’ensemble de la situation historique.

Si, dans ce qui tient lieu de sommet politique de la société, les références aux classes et à leur lutte sont absentes, il n’en est pas de même au sein de la population dite ordinaire, une certaine continuité de leurs cadres de pensée peut y être observée. En 2013, un sondage (IFOP) indiquait que le sentiment d’appartenance de classe avait un peu reculé (56%), mais qu’il était cependant peu différent de celui enregistré dans les années 60 (61%). Toujours en 2013, 64% des Français estimaient en outre que la « lutte de classes était une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60 (44%). Quant au jugement à l’égard du capitalisme, cette même année 2013, 80% estimaient qu’il fonctionnait mal, pour ne pas dire plus. Compte tenu de l’occlusion des perspectives historiques, plus de la moitié de la population estimait cependant qu’aucune alternative ne se dessinait pour mettre fin à ce régime, qu’il ne restait donc plus qu’à continuer à le subir.

Les présidentielles de 2017. Achèvement d’une longue phase historique de régression

Pour comprendre le point où nous en sommes arrivés, on peut essayer d’observer l’évolution des données socio-politiques en France, et, pour partie, dans le monde, depuis la Libération, ou depuis la constitution de la Cinquième République. La majorité des candidats en effet, si ce n’est tous, ne s’inscrivent plus dans le cadre de la conception relativement cohérente de la politique qui avait prévalu jusque dans les dernières décennies. Comme si nous étions parvenus à la fin d’un cycle de décomposition, ayant peu de chances de repartir en sens inverse.

Après guerre, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Au plan politique, sous la Quatrième République, une fois de Gaulle “remercié” (en janvier 1946), on ne pouvait cependant parler d’unité au sein des différentes forces politiques. Chaque parti, chaque catégorie sociale, prétendaient tirer la couverture à soi. Seules alors, les orientations communistes (au plan mondial celles de l’URSS, au plan national celles du Parti Communiste), présentaient alors une orientation, des perspectives, ayant quelque consistance, face au « marais » des divers courants en rivalité. La perspective socialiste ne se présentait pas pour autant pour le capital comme un danger imminent en France. Beaucoup de catégories sociales, y compris populaires, pouvaient imaginer une possible amélioration de leur situation dans le cadre même du régime capitaliste, un mieux être, une ascension sociale. L’existence d’un pôle socialiste dans le monde contribuait d’ailleurs à ce relatif « partage du progrès », ne fallait-il pas assurer à la population des raisons de ne pas changer le régime social. Dans ce contexte, le changement des institutions politiques ne pouvait être réalisé “à froid”. C’est sous la pression d’une crise, d’un problème grave, que les institutions cahoteuses de la Quatrième République, purent, sous l’impulsion du Général de Gaulle, être dissoutes et remplacées par celles de la Cinquième République.

La crise, le problème grave, était celui-ci. Une partie du monde, notamment dans les territoires de l’Empire français, n’avait sans doute pas aussi largement bénéficié du même “partage du progrès”. Là, le virus émancipateur pouvait plus facilement se trouver mobilisé, parfois aussi se trouver “suscité”, manipulé de l’extérieur, par des puissances qui n’avaient pas bénéficié d’une repartage du monde en leur faveur. Les crises coloniales, plus spécialement la crise algérienne, contraignirent à la modification du régime politique, ce qui permit de mettre fin à l’état chronique d’instabilité politique. Dès lors, deux forces principales, canalisées par les nouvelles institutions, purent se constituer en deux pôles clairement définis : communisme et gaullisme. Sur la durée, chacun d’eux était à même de proposer des orientations et perspectives pour l’ensemble de la nation, principe d’orientation commun, qui, sur certains points, pouvait conduire à une certaine unité de vues. La Constitution gaulliste a conduit à structurer et pérenniser quelque temps cette double polarité, en même temps que la relative cohérence des projets en présence, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation.

Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (crise qui devait aboutir à l’éviction du Général et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu des exigences du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, l’affaiblissement de la perspective socialiste, la forme polarique gaullisme/communisme, devait perdre de sa cohérence politique. L’alternative gaullisme / communisme — indépendance, modernisation de la nation contre perspective de mettre fin au capitalisme — s’est affadie en opposition “molle”, plus ou moins factice dans les faits : une droite / gauche qui avait abandonné les repères qui faisaient sa cohérence. Les références des deux camps ne se maintenaient que dans la lettre, non dans l’esprit. En apparence, le paysage électoral semblait présenter les mêmes contours.

Avec la désagrégation interne du pôle communiste (mondial et national), puis la fin de l’URSS, et les perspectives à laquelle ils avaient donné corps, c’est l’ensemble de la structuration politique qui devait finir par se trouver désagrégée. On peut y ajouter la progressive entrée, avec de moins en moins de réticences, des différents partis, dans le processus de “construction européenne”, pour partie destiné à contrer la puissance soviétique. Le processus “ européen” ne révélait lui-même qu’une fuite en avant, face à des contradictions sociales non maîtrisées. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, avec la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui, avec son partenaire-adversaire, le communisme, avait perdu tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait que se décomposer. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). La dernière manifestation, à droite, d’un projet pour la nation, fut-il englué dans le magma européen, fut sans doute pour partie maintenu au cours du quinquennat de Sarkozy. À gauche, les projets de ce type n’avaient plus de raison d’être, il ne demeurait plus que des quêtes purement clientélistes.

La mise en place de primaires en 2011-2012 du côté socialiste, a constitué un symptôme de cette décomposition de la structuration politique. La nécessité de se conformer aux institutions de la Cinquième République avait jusque là maintenu l’apparence d’une polarité droite/gauche. C’est à gauche que l’on renonça le plus vite à ces dernières apparences : abandon de tout programme unitaire s’inscrivant dans la durée, mise en place de primaires manifestant cet abandon, rivalité entre programmes de clans pour leurs clients respectifs, programmes-catalogues bouclés dans les six mois (au mieux), donnant libre cours aux multiples divisions internes (comme sous la Quatrième République). Et, par suite, coupure totale avec les besoins de la nation et les volontés de la population. S’il y eut une brève tentative à droite de reconstruire une certaine unité au sein du Parti (Les Républicains), cette tentative prit fin avec les primaires de la droite en 2016. Ce nouveau symptôme de décomposition politique s’est manifesté par l’incapacité à proposer des orientations ou des programmes unitaires.

Au regard de ce processus, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, semblent encore s’inscrire au regard d’une polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne, mais qui n’a plus de consistance réelle, qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution, comme si d’elle venait tout le mal (une Sixième République pour Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité (Marine Le Pen). La candidature de Macron s’inscrit sans doute aussi dans ce processus de décomposition, à son aboutissement, dont il est pleinement pris acte, sans retour. La partie est jouée, on ne peut plus revenir à l’époque bénie où l’on pouvait imaginer pouvoir se déchirer en rond, sous la protection tutélaire d’une République bienveillante, sinon toujours prospère.

Dans un tel contexte, l’abstentionnisme, le rejet par la population des personnels et partis politiques, la difficulté à se prononcer pour l’un ou l’autre des candidats, ne résulte pas d’un apolitisme de la population, mais de l’absence de tout repère et de toute orientation cohérente [1]. On se trouve réduit à se déterminer par des on-dits, des rognes, ou quelque espoir fallacieux si ce n’est en un « sauveur », du moins d’un personnage solide, si possible intègre, qui permettrait au pays de surnager encore un peu dans le maelström qui nous submerge. « Encore un petit moment Monsieur le bourreau. »

Se dégager de l’enlisement.

Renouer avec les perspectives historiques de l’émancipation sociale

De siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices du mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent dans leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Pour faire face à la reviviscence dévastatrice de périls (déjà survenus dans l’histoire), il ne faut pas imaginer un capitalisme miraculeusement “humanisé” (sans qu’il y soit contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples). On ne peut pas davantage rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale. Les révolutions ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie, du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées, et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation. C’est à cette tâche que s’est attaché Germinal.

Pour contribuer à reconstruire l’unité de lutte des classes populaires, soutenez, rejoignez Germinal.

 

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Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On se trouve dans une situation, où les repères anciens n’ont plus d’expression publique, même plus de “canada dry”, et plus de repères nouveaux publiquement exposés, ne serait-ce qu’en gestation. La question des générations (au sens historique) joue ici un rôle.. Ainsi, pour les moins de quarante ans, l’idée d’une perspective socialiste (quel qu’en soit le terme), n’a plus de consistance, ni même le souvenir d’une consistance. Pour les plus âgés, certains se sont toujours accommodés du capitalisme, ils espèrent encore pouvoir en tirer quelques profits, une perspective socialiste, même publiquement posée, susciterait chez eux une attitude de rejet.

Revendications nationalistes arabes et fondamentalisme islamique. Ne pas confondre les deux questions

1 novembre 2016

Dans un entretien publié dans Marianne (19-25 juin 2015), Georges Korm, ancien ministre des finances du Liban, ne met pas sur le même plan la question nationale dans les pays arabes et celle de la religion. Il faut considérer que dans l’histoire ces deux questions n’ont pas toujours été liées, contrairement à ce que laisse entendre le qualificatif “arabo-musulman”. Ainsi, la culture arabe a été très riche même avant l’Islam. Elle a connu selon Georges Korm des hauts et des bas, s’appauvrissant depuis le xve siècle, jusqu’à l’arrivée de Bonaparte en Egypte en 1798, qui a sonné pour elle « le réveil ».

Pour une époque moins lointaine l’auteur distingue trois phases dans l’évolution des mouvements nationalistes arabes.

— Le réveil qui suit l’arrivée de Bonaparte correspond à un désir de modernité, il va du xixe siècle jusqu’au milieu du xxe siècle. Des intellectuels participent de cette modernisation, ils préconisent une éducation moderne pour combler le retard scientifique, ils veulent aussi adapter à la modernité les pratiques figées de la religion, améliorer le statut de la femme. Lors de cette période de renaissance, les cheiks religieux, plus spécialement en Egypte, vont jouer un grand rôle. Des traductions d’ouvrages, français notamment, introduisent les notions de citoyenneté et de patriotisme. La lecture des textes sacrés est renouvelée. Ali Abderraziq conteste pour sa part que le Califat soit une exigence religieuse, le Coran selon lui est silencieux sur les système de pouvoir dans les sociétés musulmanes. Le ministre égyptien de l’éducation (années 1950), Thaha Hussein propose une analyse critique de l’histoire islamique et cherche à développer l’enseignement scolaire et universitaire gratuit.

— De 1920 à 1980, c’est une période d’épanouissement du nationalisme, en relation avec la désintégration de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, et les réactions au colonialisme britannique. Des précurseurs en posent les fondations dès avant la Seconde Guerre mondiale. Puis après, de nouveaux problèmes se font jour : la création de l’État d’Israël et la concentration de richesses pétrolières dans la Péninsule arabique, gouvernée par des rois et princes conservateurs. Ceux-ci vont s’opposer aux mouvements nationalistes laïcs et aux mouvements révolutionnaires, et vont devenir des soutiens pour les courants panislamistes.

Le courant nationaliste connaît son apogée avec les mouvements anti-impérialistes qui traversent les sociétés arabes, plus spécialement après 1956 (attaque franco-britannique contre l’Egypte, en réaction à la nationalisation du canal de Suez). Dans le sillage de cette montée du nationalisme, la République Arabe Unie (Egypte-Syrie) est créée en 1958. Éphémère, elle achève de se défaire avec la guerre israélo-arabe de 1967 (guerre dite des “Six Jours”). La mort de Nasser en 1970 facilite la montée de forces contre-révolutionnaires et le développement de l’Islam fondamental.

— La phase de développement d’un islam fondamentaliste s’impose ainsi contre les nationalismes arabes. Des mouvements nationalistes radicaux et anti-impérialistes, y compris marxistes, peuvent cependant coexister avec cette montée du fondamentalisme antimoderniste et antinationaliste. Dans le même temps, lors de la dernière étape de la guerre froide, et afin d’accélérer la chute de l’Union Soviétique, des dirigeants américains ont travaillé à instrumentaliser les différentes religions (juive, chrétienne, musulmane), en alliance avec des puissances régionales (Arabie Saoudite, Pakistan). C’est au cours de cette période que se constitue l’organisation Al-Quaida et le régime des Talibans.

Grâce au quadruplement du cours du pétrole, l’Arabie saoudite devient de plus en plus influente dans tous les pays musulmans, avec la création de l’Organisation des États islamiques, et l’exportation de la doctrine Wahhabite. D’autres régimes arabes prennent conscience de l’intérêt d’une telle instrumentalisation de l’islam fondamentaliste qui facilite le contrôle sur la population. L’Islam radical politique se diffuse aussi largement avec la confiscation par une partie du clergé de la révolution iranienne, révolution qui, au départ, était le fait de fractions nationalistes (marxistes et libérales). Le Moyen Orient bascule dans une surenchère religieuse. Puis c’est le tour de la Turquie, dirigée depuis l’année 2000, par l’AKP, une branche des Frères musulmans.

Toutefois, tient à préciser l’auteur, nous ne sommes pas à l’ère d’un « retour du religieux », mais dans « l’ère d’un recours au religieux poursuivant des buts de puissance profane ».

Nation et classes sociales. Représentations communes

1 octobre 2016

On présente dans ce dossier quelques aperçus d’une analyse ancienne portant sur les représentations communes de la nation [1]. Cette analyse nous semble aller dans le sens des lectures proposées ci-dessus.
Si l’on s’efforce de dégager une conception générale de ce que représente la nation dans le cas de la formation nationale française, on relève que sont majoritairement affirmées tant des valeurs intégratrices, relevant du cadre commun et de l’histoire commune, que des valeurs différenciatrices liées aux luttes sociales et politiques qui ont participé de la construction de la nation. Les valeurs intégratrices ne valent pas pour négation des différenciations et contradictions de classes au sein de la nation.
Les conceptions de la nation sont d’abord rapportées à des valeurs associatives, agrégatives, globalisantes (tout, tous, toutes, ensemble), le plus souvent avec une valence positive.

« La nation c’est tout le monde »

« Tout le monde fait partie de la nation »

Ces valeurs associatives peuvent être rapportées à des notions telles que Français, citoyens, sans prise en considération de distinctions d’ordre social :

« La nation c’est tous les Français »

« Tous les citoyens, tous les Français forment la nation sans discrimination de classe »

« c’est toutes les catégories sociales sans exception ni réserve »

La valeur associative de la nation n’exclut pas l’existence d’oppositions sociales, entre classes, au sein de la nation. Elle peut aussi inclure des différenciations relevant de l’ordre politique, rarement d’un ordre “ethnico culturel”. Même si le mot communauté est utilisé, il s’agit en général d’exposer l’idée d’un tout, d’une « communauté historique » intégrant les luttes internes.

« C’est tout le monde, c’est une communauté de gens, tous les gens qui ont une histoire commun »
« Pour moi, la nation c’est une communauté d’individus qui s’est forgée une histoire propre… par des luttes, soit des luttes sociales, soit des luttes politiques »

Deux façons de concevoir l’histoire commune peuvent être distinguées, une forme passive et une forme active : avoir une histoire en commun, ou, se forger une histoire.

L’idée de communauté d’origine hors de l’histoire est énoncée de façon exceptionnelle.

« [la nation] l’ensemble d’une population de même origine en tant que race »

Les termes d’origine ou de race, rarement formulés, peuvent se présenter comme un simple doublet du terme de nationalité.

« la nation, c’est d’un pays, d’une race, d’une seule race, soit Français, soit Polonais… »

La nation se présente encore comme un être collectif, une association entre personnes et territoire, ou entre personnes liées à un même ensemble politiquement unifié.

« Une nation, enfin un ensemble de personnes vivant sur un territoire donné »

« L’ensemble des hommes qui vivent sous le même drapeau »

La nation peut encore se définir comme association humaine librement consentie, association économique et politique, de territoire et de ressources, impliquant un certain consensus et un but commun.

« Un ensemble d’hommes qui veulent s’allier pour avoir le maximum de ressources dans le territoire qu’ils occupent »

En tant qu’être collectif la nation se présente comme unité et unité structurée, en opposition aux facteurs extérieurs qui pourraient viser à la désorganiser ou la détruire.

« La nation c’est une unité structurée ».

« C’est quelque chose d’organisé qui lutte contre ce qui peut la détruire »

Les notions de pays, ou de patrie, notions dépourvue de contenu social ou politique spécifiques, sont parfois substituées ou identifiées à celle de nation.

« La nation c’est le pays avant tout »

« C’est mon pays, c’est ma patrie, c’est ça la nation »

Le terme de pays peut introduire des critères économiques et politiques, délimitant les conditions internes de l’existence de la nation, comme au regard de facteurs extérieurs.

« [La nation] c’est un pays qui sait se diriger par lui-même »

« La nation c’est un pays bien défini qui doit vivre sur ses rapports, sur ce qu’il produit, tout en faisant de l’échange alentours »

Les traits différenciateurs au sein de la nation relèvent principalement de facteurs d’ordre social, différenciations de classe, de richesses. De façon générale, ces traits différenciateurs ne valent pas pour dénier les valeurs associatives. Dans la conjoncture de réalisation de l’enquête, les divisions de race, de religion, de culture, sont rarement évoquées au sein de la nation. Celle-ci peut être associée à différentes classes et aux valeurs qu’elles peuvent promouvoir.

« Nation, c’est comme République et État, tout dépend de la classe qui pose et réalise ces notions »

Selon les cas, toutes les classes peuvent être englobées dans la nation, ou seulement les classes populaires, soit que l’on prenne en compte l’ensemble de la population ou les classes estimées à l’origine du développement économique.

« Plusieurs classes représentent la nation : la classe ouvrière, la classe des riches, la classe des moins riches. […] Sous son aspect économique, c’est le monde ouvrier, la nation c’est le peuple. »

« La nation c’est la classe ouvrière d’abord, ensuite les classes moyennes. Si on prend les capitalistes, les bourgeois, pas plus de dix pour cent. Pour eux l’argent n’a pas d’odeur, on le voit tous les jours »

Les valeurs négatives associées à la nation sont rares; du moins dans les catégories sociales populaires.

« Je la perçois maintenant comme quelque chose de très limité. Tout est international. Au niveau économique c’est très net »

« Au fur et à mesure qu’on avance, on se rend compte que la notion de nation est une notion dépassée »

« La nation, moi je suis internationaliste avant toute autre chose, donc ça compte peu pour moi, pour moi c’est le monde entier, c’est l’humanité, donc la nation ça représente peu de chose »

Cette valeur négative, ou limitative, peut se trouver mise en relation avec une conception de l’Europe comme agrégat de régions, prévalant sur les nations historiques.

« La nation, je dirais un genre de département dont le pays serait l’Europe, la nation c’est l’organisation de ce département »

On note des associations entre nation et État, nation et gouvernement qui ne sont ni agrégeantes ni différenciatrices. Elles introduisent un lien obligé entre nation et pouvoir politique, nation et régime politique, ce que l’on pourrait nommer le “pour soi” de la nation, ou la “nation-Etat”, ce qui va à l’encontre de la nation nation définie par sa seule “culture”, la “nation-culture”.

« La nation, c’est l’État, l’État c’est la nation. Aie ! c’est la confusion que je fais entre nation et État »

« C’est le gouvernement, la nation pour moi c’est la République, le pouvoir exécutif et tout ça »

On a vu que la nation pouvait se présenter comme entité historique et politique, intégrant toutes les classes, en fonction d’une histoire commune.

« Un bourgeois, un ouvrier, un paysan, un aristocrate ont une portion d’histoire commune, et donc ils se retrouvent dans la nation »

« C’est tout le monde, c’est une communauté de gens… qui ont une histoire commune. Un bourgeois, un ouvrier, un paysan, un aristocrate ont une portion d’histoire commune. »

Ces propositions ne valent pas pour nier l’hétérogénéité sociale de la nation.

« La nation c’est tous les Français, la nation n’est pas séparée des classes »

« Elle n’est pas au-dessus des classes »

Des spécifications restrictives à l’égard de la bourgeoisie, des classes riches, s’expriment.
La nation peut profiter aux classes riches, mais ce sont les classes populaires qui la soutiennent et la défendent.

« La nation peut se confondre… pas avec les classes les plus riches, mais en général avec les classes les plus pauvres »

« Quand on dit la nation ou la patrie sont en danger, qui forme le gros des troupes qui se bat ? Ce sont les paysans, ce sont les ouvriers et les petits-bourgeois. Toujours ! »

L’association entre Révolution française et nation se pose au regard de ceux qui l’on défendue, les classes populaires.

« Les soldats de l’An II disaient : nation »

« Je pense aussi à Valmy »

L’idée sous-jacente ou explicite de la Révolution française comme début d’une ère historique est présente, mais peut se présenter de façon différente. On peut porter l’accent sur le facteur de prise en charge active de la nation, pour elle-même, tout en admettant l’existence d’une nation antérieure à la révolution.

« La nation prend une importance politique avec la Révolution française »

On peut aussi nier la réalité objective de cette formation nationale antérieurement, subordonnant alors son existence aux manifestations historiques de son être politique.

« À mon sens, c’est la Révolution française qui a marqué le début de ce quelque chose [la nation]. Avant ça ne correspondait pas à une nation… Le tournant c’est la Révolution française »

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. . Extraits d’une analyse « Le vocabulaire des notions Nation, État, Patrie », partiellement publiée dans la Revue Française de Science Politique, puis dans l’ouvrage Le vocabulaire et les conceptions politiques du peuple.

    Enquêtes 1981-2011, Cahiers pour l’analyse concrète 68-69, Éditions Inclinaison, 2012.

Pour une souveraineté stratégique et opérationnelles de défense nationale

1 octobre 2016

Général Vincent Desportes, La dernière bataille de France*

Au sens large, la défense de la nation, c’est la défense de son indépendance, de sa souveraineté de décision, c’est aussi, dans un sens plus restreint la défense armée. Les deux sens sont étroitement liés. La défense armée ne peut pleinement jouer que si une stratégie militaire indépendante se trouve définie au plan politique. On doit considérer à cet égard qu’il n’existe pas toujours d’unité en la matière de la part des différents courants politiques et gouvernements successifs, ce qui peut indirectement renvoyer à la question des intérêts de classe ici en jeu. Qui a le plus intérêt à la défense et à l’indépendance de la nation ? Du point de vue social, l’armée ou du moins certains de ses représentants, pourrait se poser en quelque sorte comme “au-dessus des classes”, défendant le seul intérêt national, comme il a pu en être le cas avec De Gaulle. Il n’en demeure pas moins qu’une politique de défense, même sous son aspect purement militaire, ne peut être conduite sans le soutien de la nation, de la majorité, donc des classes populaires.

***

Nécessité de défendre et protéger la nation et la richesse nationale

 

Dans les conditions d’une lutte entre puissances, la nation, qu’elle repose sur un régime de propriété privée ou de propriété sociale, qu’elle soit prise en mains par la classe bourgeoise ou par la classe prolétarienne, ne saurait être durablement garantie sans une force armée unifiée, nationale. Ce constat fonde le propos du Général Desportes. La défense de la nation, pour pouvoir être menée, nécessite la socialisation d’une partie des richesses, afin de pouvoir disposer d’une force unifiée, capable de protéger les biens et les personnes contre l’extérieur et les factions. Déjà Adam Smith dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) posait en ce sens :

« Quand une nation civilisée ne peut compter pour sa défense que sur des milices, elle est en tout temps exposée à être conquise par toute nation barbare qui se trouve être dans son voisinage […]. C’est par le moyen d’une armée de troupes réglées seulement que la civilisation peut se perpétuer dans un pays, ou même s’y conserver longtemps. »

À terme, si cette fonction régalienne de défense n’est pas remplie, il n’est plus possible de produire de richesses, donc plus possible de donner les moyens d’existence pour les fonctions sociales de l’Etat. On redescend, comme le dit Vincent Desportes, en bas de la “pyramide de Maslow”, qui hiérarchise les besoins humains en cinq strates, selon cet ordre croissant : besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime, d’accomplissement.

Toujours selon l’auteur, en privilégiant les seules dépenses publiques et de redistribution, qui selon l’INSEE représentent 55% des dépenses de l’État, au détriment des dépenses régaliennes qui ne représentent que 2,5%, les gouvernants des dernières décennies ont nié la réalité d’un monde en guerre, notamment depuis la chute du bloc communiste entre 1989 et 1991. Signalons qu’en fait, si le budget global a eu tendance à augmenter en valeur absolue, il a diminué en proportion de la richesse nationale (pourcentage correspondant à la moyenne mondiale), comme le montre ce tableau réalisé à partir des données de l’institut international de recherche sur la paix de Stockholm, pour les derniers quinquennats.
* Paris, Gallimard, collection Le débat, 2015.

 

Année

Dépenses

millions d’euros

Année

Dépenses

millions d’euros

2007

44,2

2012

58,9

2008

67,7

2013

61,2

2009

63,9

2014

62,3

2010

65

2015

50,9

2011

62,5

2016

*

 

Vincent Desportes poursuit sa démonstration en affirmant que la baisse relative des investissements militaires évite la restructuration profonde des programmes d’aide sociale. Ce choix, raisonnable hier, ne l’est plus aujourd’hui : devant la montée des périls et de l’insécurité, la “redistribution” au profit des Français doit se faire aussi sous la forme d’une amélioration de la défense et de la sécurité.
« À l’extrémité de la péninsule Europe, les Français, à tort, ne se sentent pas menacés et, à la sécurité qu’ils pensent acquise, ils préfèrent les douceurs de l’État providence, cet opium des nations qui, par un processus d’enchaînements pervers, conduit à leur engourdissement ».

 

Pour une politique de défense nationale

 

La citation d’Adam Smith présentée au début de ce compte-rendu se poursuit ainsi :
« Les hommes attachés aux principes républicains ont vu d’un œil inquiet une armée de troupes réglées comme étant une institution dangereuse pour la liberté. Elle l’est, sans contredit, toutes les fois que l’intérêt général et celui des principaux officiers ne se trouvent pas nécessairement lié au soutien de la constitution de l’État. […] mais quand c’est le souverain lui-même qui est le général ; quand ce sont les grands et la noblesse du pays qui sont les principaux officiers de l’armée ; quand la force militaire est placée dans les mains de ceux qui ont le plus grand intérêt au soutien de l’autorité civile, parce qu’ils ont la plus grande part de cette autorité, alors une armée de troupes réglées ne peut jamais être dangereuse pour la liberté. Bien au contraire, elle peut, dans certains cas, être favorable à la liberté. ».

Vincent Desportes va dans ce sens en écrivant :

« Le citoyen n’admet la contrainte de l’État que si celui-ci remplit sa fonction première : la défense et la sécurité », « l’impôt doit se transformer en services attendus par les citoyens. Lorsque l’évolution du monde fait redescendre les hommes à la base de la pyramide de Maslow, c’est d’abord de la sécurité que l’État doit redistribuer ».

L’auteur met en avant un intérêt commun dont l’armée serait le rempart, dans une mission éminemment politique.

Le livre aborde une autre question, celle de la tentation d’intervention des militaires dans la vie politique. Mais selon l’auteur, depuis le coup d’état avorté des généraux contre de Gaulle en 1961, toute tentation prétorianiste a été écartée en France. Ce qui a conduit à un éloignement croissant à l’égard des décisions politiques au point de n’avoir plus leur mot à dire quant aux grandes décisions stratégiques, de plus en plus l’affaire des seuls civils.

« Le militaire, exécutant d’une décision politique sur laquelle il n’a guère de prise, glisse ainsi insidieusement sur la pente du déclassement institutionnel, apparaissant à la classe politique comme un simple technicien. »

Dès lors, « le militaire voit s’affaiblir son rôle, pourtant essentiel, de stratège ». Cette primauté de la technique sur la stratégie et la politique pose problème, dans un contexte de forte politisation des affrontements :

« Aujourd’hui, la guerre combattue, c’est le retour de la politique comme facteur premier, c’est la reconnexion du militaire et du politique : c’est donc la vanité croissante de l’exponentielle technologie dans un contexte de repolitisation des affrontements. »

Le monde “apolaire” d’après la chute du communisme

La chute de l’URSS en 1989 a laissé libre cours aux affrontements entre puissances du monde capitaliste, ce qui est loin de porter un avenir de paix.

« Avec le délitement de l’Union soviétique, le monde dangereux mais profondément stabilisé par la puissance magnétique exercée par ses deux pôles essentiels a disparu, remplacé par un univers aux champs magnétiques trop faibles pour organiser l’espace, un monde apolaire »

« L’achèvement de l’affrontement bipolaire n’était pas un facteur de paix. Bien au contraire ! La guerre froide avait contenu les rivalités, maîtrisé les appétits, rejeté les conflits aux confins du monde civilisé ; sa fin les réveillait, brutalement, multipliant les affrontements interétatiques et augmentant d’un quart, en une vingtaine d’années, le nombre des États ».

Il en est résulté des théories et des pratiques visant au développement d’un principe de « guerre hors limites », « qui pourrait envahir tous les champs qui s’offrent à elle », comme l’explique le Ministre Jean-Yves Le Drian dans Qui est l’ennemi ? (il fait état du livre des stratèges chinois La guerre hors limites).

 

Faire retour à une défense nationale. Être capable de faire face à une “surprise stratégique”

Pour le Général Desportes, une politique européenne de défense s’avère impossible de fait de l’hétérogénéité des pays, elle s’est soldée par un échec. A l’heure où l’on ne jure que par la disparition des nations, cet échec justifie un retour à la défense nationale :

« Faut-il, par simple esprit de responsabilité, reconstruire notre “défense sans l’Europe”, en préservant au moins, en attendant, ce qui reste de la nôtre ? La question n’est plus théorique. »

Contrairement à ce que peuvent penser nombre d’intellectuels, la France n’est pas une essence éternelle qui se maintiendrait par la seule force des idées :

« Parce que depuis des siècles nos valeurs se sont répandues dans le monde, nous pensons qu’elles sont naturelles et immortelles, qu’elles s’imposent parce qu’elles sont espérées, ailleurs, par les autres. Nous nous aveuglons. Les valeurs, quelles qu’elles soient, ne “valent” que par la puissance de l’épée qui les répand ou les défend. »

Dépassant la plainte d’un corps constitué, Vincent Desportes tire la sonnette d’alarme quant aux capacités de défense et d’adaptation de l’armée française face aux nouvelles situations de guerre. La diminution de ces capacités tient pour partie à la maigreur des crédits accordés depuis plusieurs décennies, mais aussi au choix d’un modèle fondé sur la technicité ou le rempart de la bombe H, et plus encore, si l’on prend en compte l’actuel chaos du monde, à l’absence de réflexion dialectique et stratégique à long terme, qui va de pair avec un déni de réalité qu’une longue période de paix en Europe avait favorisé. En outre, la dimension humaine de la défense paraît négligée aux yeux de l’auteur.

« La nature de l’Histoire s’oppose à la rationalité humaine. La première n’est forgée que de ruptures : déterminée par un faible nombre d’événements extrêmes, elle ne progresse pas de manière linéaire, mais de façon chaotique, de rupture imprévue en rupture imprévue. L’homme raisonne au contraire dans un esprit de continuité structuré par l’idée (fausse) du progrès permanent. Le problème est là : notre cécité face au hasard. »

La France doit ainsi veiller à préserver, à long terme, sa capacité de résilience et d’adaptation face à une surprise stratégique (« événement imprévu aux conséquences majeures » — comme l’Opération Barberousse) : « La notion de « surprise stratégique », et plus généralement celle de “surprise” est une réalité du monde trop méprisée. Le maintien d’une réserve stratégique, jugée inutile par les civils, est vital pour assurer une réponse à un événement imprévu de grande ampleur :

« Le coup physique et psychologique porté par la surprise stratégique sera mortel si, et seulement si, l’acteur n’est pas doté de la souplesse et de la réactivité suffisantes. Apparaît ici le concept d’épaisseur stratégique, avec ce qu’elle confère de capacité à survivre et à reprendre l’ascendant. En aval se réaffirme l’importance de la notion de “réserve stratégique”, élément essentiel de réponse à la surprise stratégique ».

 

***

 

Le général Desportes prône un retour à une stratégie nationale capable de répondre aussi bien à la guerre en cours qu’aux besoins à long terme. Il préconise une récupération de la « souveraineté opérationnelle nationale » et de la « capacité des armées françaises à s’engager comme elles l’entendent, c’est-à-dire en fonction de leur doctrine, issue de leur propre culture stratégique ». La question de la défense ne saurait selon lui être dissociée du politique, qui consiste à

« faire des choix clairs, déterminer des priorités, exprimer des orientations fortes, […], abandonner la politique désastreuse du “chien crevé au fil de l’eau” ».

On ne saurait se contenter de simples « valeurs » ni de réagir aux événements au coup par coup :

« La vérité sur la guerre se situe au croisement des idées et des réalités : la stratégie – ni science ni art – est une discipline qui suppose, à l’instar de la médecine, à la fois une solide connaissance théorique et un esprit pragmatique, expérimental, ouvert sur les changements. »

Au service de la défense et de l’indépendance nationale : un homme, un peuple, De Gaulle au présent.

1 octobre 2016

Textes choisis et présentés par Henri Guaino
Blanqui et Guesde portaient l’accent tout à la fois sur l’importance du maintien du cadre historique de la nation et sur l’existence de contradictions de classes au sein de ce cadre. Ils mettaient aussi au premier plan le rôle des classes populaires dans la défense progressiste de la nation. Pour Henri Guaino, il semble que le rapport classe/nation ainsi posé se présente comme inadéquat. Dans un entretien de 2012, avec Marc Cohen, il tenait à indiquer :

« Pourquoi faire des distinguos [entre classes]. »
« Je n’ai jamais aimé cette notion de classe […]. Cherchez la conscience de classe, vous ne la trouverez pas. Cherchez le sentiment national et vous le trouverez. » [1]

Dans son ouvrage, De Gaulle au présent, l’auteur semble de la même façon mettre entre parenthèses l’existence de contradictions sociales au sein de la nation. Il ne pose pas le lien entre classes populaires et défense de l’indépendance nationale, lui préférant l’idée de nation seule, en quelque sorte « au-dessus des classes », bien qu’identifiée à un peuple socialement mal défini. L’intérêt de l’ouvrage n’en est pas affecté. Il pourrait attester que si le capital n’est pas, par nature, national ou “patriote”, on doit reconnaître que des représentants de la classe bourgeoise, tels De Gaulle, peuvent dans certaines conditions historiques se révéler de fervents défenseurs de la nation et de son indépendance. Ce qui ne signifie pas que le maintien d’une telle indépendance puisse se réaliser sans le solide appui des classes populaires.

Le livre comprend un texte de présentation, une chronologie et un jeu de citations. D’entrée de jeu, l’auteur précise son intention et sa préoccupation :

« Comment la pensée d’un homme d’État né au xixe siècle pourrait-elle être utile à un Français vivant au début d’un xxie siècle dans l’obsession du présent ? »

Signalons d’abord que pour Henri Guaino, le gaullisme est à considérer comme « une histoire » que l’on peut diviser en cinq périodes :

1/ L’entre-deux-guerres : “De Gaulle milite, en vain, pour la modernisation des doctrines d’emploi de l’armée française”.

2/ La Seconde Guerre mondiale, la France libre, la Résistance.

3/ La Libération, la restauration de l’État et de la souveraineté de la France jusqu’en 1946.

4/ Le combat politique, le Rassemblement du Peuple Français, la traversée du désert.

5/ La Ve République qui s’achève en 1969 avec le référendum perdu.

On retiendra quelques points saillants de l’ouvrage.

En premier lieu, précise Henri Guaino « le gaullisme n’est pas une religion », la pensée qui l’anime lui semble étrangère à tout dogmatisme, « pensée vivante qui se nourrit de l’épreuve et de l’expérience ».

À propos du rôle joué par de Gaulle et la façon dont il le concevait, l’auteur insiste sur une idée, selon lui essentielle dans tout le cours de l’histoire de France, celle des « deux corps du roi : le corps humain périssable, transitoire, et le corps symbolique, qui ne meurt jamais parce qu’il incarne la continuité de l’État ».
« La France, vieux pays monarchique […] a besoin d’incarnation. Elle a besoin de se reconnaître dans des personnes ».

De Gaulle est pénétré de cette idée. La France

« est un grand corps dont la politique, luttant contre la nature, a réuni les membres et qui a toujours besoin d’un visage ».

De Gaulle

« s’inscrit dans la longue série de ces personnages de l’histoire qui ont donné à la France des visages, parfois imaginaires, dans lesquels elle a reconnu les traits de sa grandeur, [il incarne] cette continuité mythique de l’État ».

La “grandeur” est aussi un maître mot, « mot gaullien par excellence » qui le « maintiendra toujours au-dessus des petits arrangements de la politique politicienne, non qu’il répugne à la ruse, aux habiletés et aux manoœuvres, encore faut-il qu’ils soient au service d’une grande cause. »

Nourri de l’histoire des destins exceptionnels, qui personnifient le but à atteindre, de Gaulle incarne l’espérance,

« l’homme de caractère dont les vertus se révèlent dans les circonstances exceptionnelles et qui est mal à l’aise dans les temps ordinaires ».

Ce qui n’est pas sans évoquer l’Albatros de Baudelaire : « Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Garante de l’unité nationale, l’idée monarchique s’était construite sur

« l’alliance directe entre le peuple et le souverain contre les féodalités ».

L’État doit en effet dominer les féodalités. Celles-ci aujourd’hui

« ne sont plus dans les donjons, mais dans les syndicats, dans les partis, dans les médias, dans certaines institutions, dans des groupes de pression, des minorités agissantes. Ce sont ces corps intermédiaires, politique, militaire, économique, qui doivent donner l’exemple des plus grandes vertus »,

mais ils ont, au cours de l’entre-deux-guerres, failli à tous leurs devoirs.
De « ces naufrages », de Gaulle tirera des leçons institutionnelles et politiques : nécessité de l’élection du président de la république au suffrage universel, référendum populaire, parlementarisme rationalisé, nécessité d’un rapport direct avec le peuple, conviction que c’est dans le peuple seul que réside la souveraineté. Des leçons morales sont aussi dégagées : la conscience que l’histoire lui a donné une

« légitimité particulière pour incarner cette souveraineté et que cette légitimité ne lui crée que des devoirs et aucun droit ».

De Gaulle incarne ainsi la souveraineté française, comme « monarque républicain, sans couronne, sans droit divin, sans hérédité ». Et cette souveraineté doit périodiquement ressourcer sa légitimité dans la confiance du peuple. Toutefois cette confiance ne doit pas reposer sur la flatterie. Dans ses appels au peuple, il

« ne fait pas vibrer la corde de l’émotion. Tous ses appels au peuple sont des appels à la responsabilité de chacun. »

Henri Guaino formule un jugement d’ensemble sur de Gaulle. Homme de son temps, il « n’est pas à gauche, il n’est pas à droite », pour lui ce qu’il incarne, c’est la France, « c’est tous les Français ». Il n’est ni “réactionnaire” [refaire l’histoire à l’envers], ni “conservateur” [défense de l’ordre établi]. Il ne conçoit pas le mouvement sans ordre et réciproquement. Toujours il n’envisage d’agir qu’en « partant des réalités », sans confondre toutefois « la mode et la modernité ».

« La modernité gaullienne, c’est la conviction qu’il faut prendre le monde tel qu’il est, pour y jouer un rôle, rôle qui pour la France ne peut être que le plus éminent. »

De Gaulle s’inscrit pour Henri Guaino dans la grande tradition des “modernisateurs”, tel Napoléon (pour l’État), Lyautey (pour les colonies), Colbert (pour l’économie). Il s’affirme colbertiste, en ce sens il affirme « qu’à côté du marché et de l’intérêt personnel, l’État a un rôle à jouer ». Le colbertisme, c’est « l’État modernisateur et entrepreneur », l’État « qui complète l’initiative privée, qui prend son relais lorsqu’elle est défaillante ». L’économie n’est pas tenue à l’écart de la politique.

« Il cherche tout le temps à faire la part des choses entre ce sur quoi il peut agir et ce qui ne dépend pas de sa volonté ».

Si de Gaulle parle de « l’ardente obligation du Plan », c’est pour répondre aux exigences, aux défis de son époque.
Le gaullisme est un volontarisme qui s’inscrit dans « l’ordre du souhaitable et du possible ». La politique gaullienne

« regarde la politique comme l’irruption de la volonté humaine dans l’histoire, opposée à tous les déterminismes, à toutes les servitudes ».

L’État dans ce cadre a un rôle décisif à jouer, pour dépasser les contingences de la conjoncture, se fonder sur ce qui est inscrit dans l’histoire d’un peuple dans la très longue durée. Le jugement que de Gaulle porte sur le régime capitaliste se pose en relation avec le rôle qu’il assigne à la volonté politique. Pour lui,

« le capitalisme, avec sa puissance créatrice de richesses et de progrès de toutes sortes, n’a pas d’avenir si on le laisse sans frein et sans règle ».

D’où ses tentatives d’ouvrir « une troisième voie où se trouveraient corrigés les défauts du capitalisme et ses injustices, sans tomber dans les défauts du socialisme et du collectivisme ».

Enfin, selon Henri Guaino, quoi qu’on ait pu en dire, « le gaullisme est inséparable de la démocratie et de la République ».

Il s’agit d’exercer la souveraineté, non de la confisquer.
En guise de conclusion Guaino pose la question de « l’actualité du gaullisme ». Face aux « périls vertigineux qui menacent le monde en ce début du xxie siècle », le gaullisme ne serait-il pas ce qui manque le plus le plus à la politique aujourd’hui ?

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Henri Guaino, entretien avec Marc Cohen, Causeur, 15 février 2012.

Jules Guesde : Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

1 octobre 2016

Pour Jules Guesde (1845-1922), dirigeant du Parti Ouvrier de France, la nation est considérée comme une forme progressiste de l’évolution humaine, ce qui n’exclut pas l’existence en son sein d’une lutte entre classes sociales. Guesde n’en déduit pas pour autant que le cadre national, historiquement forgé, doive être détruit au prétexte d’un internationalisme mal compris. Pour lui, comme pour Blanqui, les réalités et les notions de classe et de nation ne s’opposent nullement, et la défense de la nation, le patriotisme, lui semblent se trouver davantage du côté des classes exploitées que des classes exploiteuses. Les quelques extraits de textes de Guesde proposés ci-dessous en font foi.

CONGRES NATIONAL DU PARTI OUVRIER LIMOGES 1906

L’internationalisme suppose la formation de nations constituées

« On a parlé ici de nations comme de quelque chose, soit de purement artificiel, soit de purement réactionnaire. Mais les nations sont quelque chose de considérable dans l’évolution de l’humanité ; elles sont une étape sur la grande route de la patrie humaine. Et le rôle quelles jouent aujourd’hui ne sera pas épuisé demain. Je salue les nations constituées qui me permettent de parler, d’ores et déjà, d’internation et de percevoir et d’entrevoir et de poursuivre la nation unique de l’avenir. »

CONSEIL NATIONAL DU PARTI OUVRIER « AUX TRAVAILLEURS DE FRANCE ! » JANVIER 1893


Le collectivisme ne se réalise pas aux dépens des nations, mais à leur bénéfice

« L’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie. Les patries, lorsqu’elles se sont constituées, ont été une première et nécessaire étape vers l’unité humaine à laquelle nous tendons et dont l’internationalisme, engendré par toute la civilisation moderne, représente une nouvelle étape […] »

 

Les internationalistes sont les seuls patriotes, non les classes exploiteuses

 

« Nos adversaires de classe ont recours à la seule arme qui leur reste : la calomnie. Ils sont en train de dénaturer notre internationalisme comme ils ont essayé de dénaturer notre socialisme. Et, bien que ceux qui affectent de nous présenter comme des sans patrie soient les mêmes hommes qui, depuis un siècle, n’ont su que faire envahir et démembrer la patrie livrée par leur classe au banditisme de la finance cosmopolite […], pas plus que nous ne leur avons permis de confondre la solution collectiviste avec l’anarchie, cette caricature de l’individualisme bourgeois, nous ne les laisserons traduire notre glorieux cri de : vive l’Internationale ! par l’inepte hoquet de : à bas la France !
« En criant Vive l’Internationale ! ils crient Vive la France du travail ! vive la mission historique du prolétariat français qui ne peut s’affranchir qu’en aidant à l’affranchissement du prolétariat universel ! »
« Nous voulons donc – et ne pouvons pas ne pas vouloir – une France grande et forte, capable de défendre sa République contre les monarchies coalisées et capable de protéger son prochain 89 ouvrier contre une coalition, au moins éventuelle, de l’Europe capitaliste. »

 

La formation historique de la France nourrit le patriotisme des socialistes français

 

« Les socialistes français sont encore patriotes à un autre point de vue et pour d’autres raisons : parce que la France a été dans le passé et est destinée à être dès maintenant un des facteurs les plus importants de l’évolution sociale de notre espèce. »
« C’est la France qui, après avoir déchaîné sur le monde la Révolution bourgeoise, préface indispensable de la Révolution prolétarienne, a été le grand champ de bataille de la lutte de classe, mettant sans compter au service de la rédemption du travail ses héroïques insurgés de Lyon 1832, et de Paris 1848 et 1871. »

 

CONGRES NATIONAL DU PARTI OUVRIER LIMOGES 1906

 

Le but de la classe ouvrière : un régime social contre l’exploitation et la guerre

 

La guerre étant un des effets du capitalisme, il n’y a lieu, ni moyen de la combattre à part, elle ne disparaîtra qu’avec lui.
« On peut phraser contre la guerre, on ne saurait la supprimer dans une société basée sur les classes et leur antagonisme. »
« Lorsque j’entends parler d’insurrection à opposer à une guerre déclarée, […] je dis que s’il y a un seul moment où elle est impossible, c’est […] lorsque le péril commun fait taire toutes les autres préoccupations. […] Et cette insurrection que le prolétariat ne fait pas pour la reprise des usines, des machines et autres moyens de production […] vous lui en feriez un devoir seulement pour mettre sa peau à l’abri le jour de l’ouverture des hostilités ? Ce jour-là, il pourra bien y avoir des francs-fileurs, il n’y aura pas de révolutionnaires. »
« Si vous dites aux prolétaires que c’est pour le défendre [le capital] qu’ils vont se faire tuer, vous leur mentez. » « Demandez donc aux patrons, aux propriétaires, aux rentiers de l’Alsace s’ils ont perdu un seul centime à l’annexion [guerre franco-allemande 1870-71]. »

 

Notre devoir national, c’est de faire la révolution sociale chez nous

 

« En proposant un autre but [que celui du socialisme] à la classe ouvrière, on la détourne du véritable but […]. Ce qu’il faut dire au prolétaire, c’est : prends le gouvernement, chasse les bourgeois du pouvoir, et la guerre aura vécu. »
« Depuis 1848, le prolétaire a une patrie. Les usines, les mines, les chemins de fer, tout lui appartient, mais il n’a pas fait encore l’effort nécessaire pour entrer en sa possession. »
« Chaque prolétariat est comptable devant le prolétariat de tous les pays de sa bourgeoisie à lui. Quand, sous prétexte d’horizons plus vastes et d’action plus décisive, vous faites oublier à la classe son champ national, sa dette envers la classe ouvrière des autres nations, vous faites encore œuvre antisocialiste et antirévolutionnaire. »

Blanqui : La légitimité de la nation revient aux classes populaires

1 octobre 2016

Dans un ouvrage récemment paru de Bernard Peloille, De la nation [1], le chapitre « Nation et socialisme » rend compte du rapport entre classes sociales, nation et révolution. Il s’intéresse plus spécialement dans ce chapitre à la pensée d’Auguste Blanqui [2]. On propose ici un aperçu succinct de son analyse.

Selon l’auteur, Blanqui porte un intérêt particulier au positionnement des classes sociales (bourgeoises et prolétariennes) dans la formation historique de la nation, sa défense ou son démembrement. Toutefois, bien que défenseur de la formation historique de la nation française, Blanqui pose que celle-ci est composée de classes qui se livrent une guerre inexpiable.

« Il ne faut pas se dissimuler qu’il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation. »

Si, selon Blanqui, la nation ne suspend pas les antagonismes sociaux, cela ne signifie pas que les classes populaires ne soient pas attachées au cadre qu’elles ont contribué à forger. Les classes au travers de leurs intérêts propres ont déterminé les caractères spécifiques de l’existence de la nation. Les luttes qui sont menées à l’interne, comme les combats pour la défense de cette nation, répartissent les diverses forces sociales en fonction de leurs intérêts immédiats et historiques. Il en ressort que toutes les classes en lutte ne sont pas également “nationales”. Une différenciation fondamentale s’opère entre classes laborieuses et classes oisives ou classe capitaliste, « seigneurs du sol et du capital ». Le choc de leurs intérêts respectifs interdit une communauté des intérêts de classes comme représentant de façon unitaire celui de la nation qui se rapporte principalement, du moins au cours de la période considérée, à l’intérêt d’une classe donnée, en l’occurrence de celle des travailleurs :

« La société française n’est pas la nation française. Ne confondons pas deux êtres distincts et ennemis. La société, c’est le capital, la nation c’est le travail. »

En raison de leur nature de classe, l’opposition des classes capitalistes, à la nation est irréductible. Les pratiques qui y correspondent – telle la quête de profits – illustrent cette opposition :

« Dans la classe moyenne [bourgeoisie], la grande majorité composée de ces hommes qui n’ont de patrie que leur comptoir ou leur caisse, qui se feraient de grand cœur Russes, Prussiens, Anglais, pour gagner deux liards sur une pièce de toile. »

Dans la guerre de 1870, Blanqui ne peut manquer de voir une illustration de la relation entre les intérêts des classes, les formes du pouvoir politique et les attitudes à l’égard de la nation et de sa défense. Les classes riches, selon lui, bradent la nation, le pays :

« Les gredins, ce sont les fuyards millionnaires qui se sauvent avec leurs écus, abandonnant Paris et la France aux Prussiens. »

Les classes fortunées sont enclines à se soumettre, négocier avec l’ennemi (alors la Prusse) :

« Qui donc oserait soutenir qu’il n’y a pas à Paris des partisans d’une paix à tout prix. Ils ne forment qu’une minorité, c’est vrai, mais cette minorité est puissante par la fortune et par l’influence. »

Selon Blanqui, les classes liées au régime du capital, la classe dominante « ne voudrait pas d’une grandeur nationale qui briserait ses privilèges et ouvrirait ses portes à l’Égalité ». Cette classe ne peut envisager l’éventualité d’un changement de régime social et politique que la guerre et la défense patriotique serait susceptible d’entraîner.

« On avait déjà vu à l’œuvre la souveraineté du capital, dans l’intérieur. On va l’expérimenter pour les questions étrangères. »

« Plutôt l’étranger ! Plutôt la France rayée de la carte de l’Europe et le peuple français de la liste des nations ! L’idée nouvelle [socialisme] elle n’en veut pas […]. Au fond de cette guerre extérieure, il y a surtout la guerre intérieure. C’est le dedans qui décide du dehors. Le capital préfère le roi de Prusse à la République. Avec lui, il aura, sinon le pouvoir politique, du moins le pouvoir social […] La tranquillité dans l’opulence par la servitude des masses tel est l’idéal de la caste dominante. C’est pour l’amour de cet idéal que la France va périr. »

« Il nous reste à contempler les dernières convulsions de notre nationalité expirante. La Bourse saluera d’une hausse de 15 francs l’heure fatale. Car la patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas. »

Ce sont les classes du peuple qui ont intérêt à s’opposer à l’invasion et à la soumission, et seules elles peuvent soutenir la défense patriotique :

« Un peuple ne peut compter que sur lui-même ».

« La Démagogie [les masses du peuple] fera tête et ne se laissera point égorger qu’on le sache bien […] En 1870, elle est la Patrie. Elle défendra la Patrie avec les ongles et les dents. »

Les contradictions entre la bourgeoisie et le peuple à propos de la nation, reproduisent l’opposition entre progression et rétrogression historique. La bourgeoisie ne veut pas de “l’idée nouvelle”, du socialisme. Pour elle,

« périsse le progrès plutôt que l’autocratie absolue du capital ».

Ce sont les masses qui ont intérêt au progrès dans le domaine social :

« Qu’est-ce que le socialisme sinon l’amélioration du sort des masses. »

Le peuple n’a pas intérêt au démembrement de la nation qui résulte de la soumission à une puissance étrangère et s’accompagne nécessairement d’une régression sociale pour le peuple. Il n’en est pas de même pour les classes riches, bourgeoises, ou dominantes, qui veulent avant tout maintenir leur régime de propriété. C’est pourquoi elles se révèlent paralysées face à une invasion étrangère, craignant que l’appel au peuple n’entraîne dans la foulée ses passions “socialistes”.

« La guerre […] c’est la banqueroute, la guerre c’est [l’instauration de] la République. On ne peut soutenir la guerre qu’avec le sang du peuple […]. Il faudrait donc faire appel à ses intérêts, à ses passions, au nom de la liberté, de l’indépendance de la patrie ! Il faudrait remettre dans ses mains le pays que lui seul pourrait sauver. Plutôt cent fois voir [un envahisseur] que de déchaîner les passions de la multitude. »

La guerre de 1870 rend palpable l’opposition entre intérêts des classes au regard de la question : défense ou de la liquidation de la nation. Et, pour le peuple, la possibilité de mener la lutte politique dépend du maintien de l’indépendance de la nation.

« La nation sous le coup des baïonnettes allemandes, ne s’appartient plus. Or, pour disposer d’elle et statuer sur son avenir, elle doit être libre. Elle a donc perdu ce droit avec sa liberté. »
Considérant que les classes populaires veulent une défense de la nation tandis que la bourgeoisie accepte la soumission, la légitimité nationale revient ainsi pour Blanqui aux classes populaires et réside tout entière dans leur volonté de faire advenir la République Sociale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Bernard Peloille, De la Nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.
  2. 2. Auguste Blanqui (1805-1881), théoricien et propagandiste du mouvemement ouvrier français, participa aux révolutions de 1830 et 1848. Du fait de ses activités révolutionnaires, il passa une grande partie de sa vie en prison.

DOSSIER — LECTURES – Nation et classes sociales

1 octobre 2016

Défense ou liquidation de la nation

 

Au cours des années récentes, de nombreux débats, enquêtes et sondages ont mis à l’avant scène la question de l’identité nationale. On s’est plus rarement intéressé à la nation elle-même, aux conceptions qui en sont faites au sein des différentes classes sociales, aux attitudes d’adhésion ou de rejet à l’égard tant de l’idée que de la réalité de la nation. Quelques enquêtes récentes toutefois signalent indirectement la tonalité positive du positionnement d’une grande partie de la population envers la nation, au travers de l’image que l’on se fait du lien entre nation et armée, défense nationale [1]. Dans leur majorité, les Français – sans distinction “d’origine” – ont par ailleurs manifesté un sentiment d’adhésion au cadre national, plus spécialement depuis les attentats de 2015 et 2016.
Dans ce dossier, on propose quelques lectures autour du thème de la nation, en s’intéressant plus particulièrement aux relations entre classes sociales, nation et défense nationale.
Il est important à cet égard de considérer le rôle historique joué par les classes populaires dans la constitution et la défense de la nation. Cela ne signifie pas que les classes “non populaires” aient été dans leur ensemble indifférentes au maintien du cadre national. On note cependant qu’au cours des dernières décennies, comme à d’autres périodes de l’histoire, une partie des catégories qui composent la bourgeoisie et plus spécialement la “nouvelle bourgeoisie” (petite, moyenne ou grande), s’est déclarée ouvertement hostile au cadre d’une nation, qui pourtant a “nourri” leur propre développement. Cette tendance se trouve attestée, plus spécialement “à gauche”, par les déclarations de nombre de représentants politiques, en contradiction avec la grande majorité des citoyens et habitants de ce pays [2].

 

Blanqui : La légitimité de la nation revient aux classes populaires

 

Jules Guesde : Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

 

Au service de la défense et de l’indépendance nationale : un homme, un peuple, De Gaulle au présent

 

Pour une souveraineté stratégique et opérationnelles de défense nationale

 

Nation et classes sociales. Représentations communes

 

Revendications nationalistes arabes et fondamentalisme islamique. Ne pas confondre les deux questions

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Des enseignements généraux peuvent être tirés d’enquêtes portant sur le rapport entre armée, nation et défense nationale. On apprend ainsi que 87% des Français ont une bonne image des armées, que 81% souhaitent que le budget de la Défense soit maintenu ou augmenté. En outre 88% estiment qu’il est primordial de commémorer les grands événements passés, et ceux de l’histoire nationale. Voir « Les chiffres des sondages de la Défense – juillet 2016 », Site du Ministère de la Défense.
  2. . En juin 2016, lors d’une rencontre avec le maire de Londres, Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris, a ainsi fait l’éloge des nouvelles alliances à établir entre les grandes métropoles capitalistes du monde, les “villes-monde”, contre les formations dépassées que seraient les nations : « Ensemble, nous pouvons être un contrepoids puissant face à la léthargie des États-Nations ». Emmanuelle Cosse, écologiste, se déclarait pour sa part favorable à la « dissolution de l’État-nation » au profit d’une Europe fédérale. « Il faut arrêter avec ce sentiment national ». (France 2, décembre 2013).

Briser le cercle

1 octobre 2016

Briser le cercle

Ici,
Le temps est vécu comme la réplique du passé
Du coup, l’avenir est coincé parce qu’identique au passé
Mouvement circulaire sans début ni fin, sans but
Où tout semble suspendu

 

Mais cette suspension est régressive, en spirale descendante
Tout est tiré vers le bas : hommes et sociétés
Vers un fond insoluble et ténébreux
Vers un puits sans fond, et s’en font, où s’enfoncent les laborieux

 

Pour eux s’enfuit leur vie à court terme, flux tendu
Se vit la vie au jour le jour, horizon occlus
Forme temporelle de la vie des êtres à l’incertain
Où l’instabilité devient la certitude de chacun

 

Le présent n’a pas de prise sur le futur
L’avenir n’a pas de perspective, c’est obscur
Les hommes sont privés de projection
Les moussaillons n’ont plus de capitaine ni de boussole d’inclinaison

 

Ce monde à court terme c’est le temps de l’entreprise privée
Plus de politique, la souveraineté est aliénée
Au capital, règne de l’involontaire, et grandit
La défiance du peuple face aux décisions arbitraires
Refrain

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désordonné, en clôture
On ne trace pas de route dans le cercle vicieux
Dans ces temps sombres et ténébreux

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désorienté en clôture
On proteste dans le cercle vicieux aveuglé et
Éperdu et perdu

 

Plus d’orientation, plus de souveraineté
Le capital soumet tout, même notre volonté
Son mouvement involontaire nous mène de crises en grèves,
De trêves en crises, en guerres, aux chrysanthèmes.

 

Des protestations face à la destruction de la société
De l’individu social, de l’individu privé
Face à la destruction ouverte de l’homme, du producteur
Car protester, c’est aussi résister !

 

Résistance à la destruction programmée
De l’avenir incertain généralisé
Résistance de l’individu social, de l’individu privé
Car résister, c’est aussi révéler !

 

Révéler l’état de la situation
Révéler une certaine illusion
Des grèves aux milles pattes sans tête
Résistances qui ne brisent toujours pas le cercle
Refrain

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désordonné, en clôture
On ne trace pas de route dans le cercle vicieux
Dans ces temps sombres et ténébreux

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désorienté en clôture
On proteste dans le cercle vicieux aveuglé et
Éperdu et perdu

 

Notre inertie est leur roue de la fortune
Le changement ne passera pas par les urnes
Pour sortir du cercle vicieux, de la clôture
Un changement doit être radical, ça c’est sûr !

 

Continuer dans ce sens pour nous c’est la sujétion
Nous maintenir dans cet état pour eux la solution
La violence évoquée comme moyen d’émancipation
Car toute évasion est violence à l’incarcération

 

Nous sommes des hommes nous avons besoin d’un but
Pour les classes populaires, union de la lutte
Pour inverser le sens du temps
Pour renverser le mouvement de la société, du monde décadent,

 

Faire face, renaissance de la lutte de classes
Faire face, conscience de la lutte des classes
Pour ne plus être considéré comme la misère du monde,
Mais comme le sel de la terre, il suffit d’ouvrir la ronde
Refrain

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désordonné, en clôture
On ne trace pas de route dans le cercle vicieux
Dans ces temps sombres et ténébreux

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désorienté en clôture
On proteste dans le cercle vicieux aveuglé et
Éperdu et perdu.

 

 

Altaroche, 2016

Le capitalisme ne peut pas répondre aux besoins de la société

1 octobre 2016

Le point de vue d’un socialiste : François Vidal (1846)

 

François Vidal (1812-1872), socialiste français non utopique, a participé à la révolution de 1848. Dans son ouvrage, De la répartition [1], paru en 1846, il opère une distinction entre les plans physiques et les plans “moraux” qui se combinent dans l’être humain, ce que faisaient beaucoup de philosophes et savants du xviie et du xxe siècles. De la même façon, il distingue les objets et les méthodes des sciences naturelles (la science physique par exemple), et, les sciences morales et politiques. Dans les sciences naturelles, on doit rechercher les déterminations, lois, pour l’essentiel indépendantes de la volonté humaine. Dans les sciences morales et politiques, il ne faut pas exclure les déterminations indépendantes de la volonté des hommes, mais on doit aussi rechercher tout ce qui dépend de la pratique humaine, la pensée, la volonté, l’action consciemment orientée vers une finalité.
À l’époque où écrit Vidal, la plupart des économistes considèrent, comme aujourd’hui, que la science économique est de même nature que les sciences physiques, déterminée par les seules lois du régime en place (le capitalisme), lois sur lesquelles les hommes ne peuvent avoir beaucoup de prise, si ce n’est à la marge. Pour Vidal et les théoriciens de la philosophie et de l’économie classiques, l’économie politique était au contraire conçue comme une science véritablement politique, se rapportant à la production de richesses socialement utiles pour la Cité (Polis). Elle devait se constituer pour répondre aux besoins des hommes réunis en société. Il s’agissait donc d’une science humaine particulière, non séparée des finalités politiques que s’assignent les hommes en société, donc faisant intervenir des principes moraux et de justice, la mise en avant d’un bien commun. Pour Vidal :

 

« L’erreur capitale des économistes, l’erreur mère et génératrice de toutes leurs erreurs [est] de toujours confondre l’économie, science morale avant tout avec les sciences physiques. »

 

Or,

 

« le monde moral diffère essentiellement du monde physique ».

 

Pour les économistes libéraux de l’époque — et c’est encore le cas aujourd’hui — l’économie est posée comme une science à part, qu’on doit séparer de tout ce qui touche aux lois qui régissent le monde proprement humain, le droit naturel, la morale, la politique. L’économie certes est bien une science de la richesse, mais elle ne doit s’intéresser qu’aux lois qui règlent spontanément la production et l’échange [marchand, capitaliste]. C’est pour eux une science « de pure observation », et les lois qu’on découvre sont posées comme des lois naturelles, comme dans les sciences naturelles. On doit ainsi laisser à leur mouvement involontaire les “lois” de l’économie [capitaliste] qui s’imposent à une époque donnée, comme si ce mouvement relevait de lois hors de l’histoire. Ils ne se préoccupent pas, comme le faisait Sismondi dès le début du xixe siècle, et comme le fera plus tard Marx, du caractère historiquement déterminé, non éternel, de la domination des “lois”, des contradictions structurelles qui sont à l’œuvre dans la base de l’économie capitaliste.
De ce fait, la pseudo science des libéraux, qui ne fait que refléter en idée les “lois” du capitalisme, se révèle incapable de comprendre la nécessité d’organiser l’économie sur une autre base. Elle ne peut, ni ne veut, développer une véritable connaissance de ce qui sous-tend ces “lois”, comprendre les causes de leurs effets néfastes (notamment les crises générales). On a pu constater, avec la nouvelle crise générale du capitalisme qui s’est révélée depuis 2008, du même type que celle de 1929, que la science des “économistes” avait été incapable d’en saisir l’ampleur et l’évolution.
Vidal reconnaît cependant qu’il existe des lois dans le monde humain, comme dans le monde physique. Toutefois,

 

« le mot loi a deux acceptions différentes […] il signifie tantôt les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses […] il désigne alors particulièrement les lois du monde physique et les lois naturelles ; et tantôt les règles établies par les hommes pour le gouvernement de leurs sociétés ».

 

Si toutes les lois étaient comme celles qui gouvernent la nature et le monde physique, les lois qui régissent le monde humain n’auraient pas plus bougé que la loi de la gravitation [sur la terre]. Il n’y aurait aucune différence entre les sociétés du passé et celles d’aujourd’hui.
Il faut ainsi distinguer entre deux catégories de lois :

 

« les lois nécessaires, générales, immuables, que nous ne pouvons modifier [et] et des faits contingents sur lesquels nous pouvons exercer une influence […], [c’est-à-dire] les lois particulières, que nous pouvons changer à notre gré, puisque ce sont des institutions humaines ».

 

Les économistes libéraux au contraire font comme si les lois actuelles de l’économie [capitalisme : salariat, libre concurrence] étaient des lois naturelles, sur lesquelles nous ne pourrions d’aucune façon agir.
On voit qu’entre la conception des économistes libéraux et celle de Vidal, il y a opposition au regard des buts assignés à l’économie. Selon Vidal une véritable science de l’économie (ou économie politique) doit d’abord se poser comme science de ce qui est socialement utile aux hommes. Elle doit en premier lieu étudier les besoins physiques des hommes, chercher les moyens d’en assurer la complète satisfaction, conformément aux « principes de l’utilité générale et de la justice distributive ». Il définit par là les principes de base d’une économie socialiste, capable de résoudre les contradictions de l’économie capitaliste.
Centrée sur les besoins physiques des hommes, l’économie ainsi conçue ne nie pas leurs besoins moraux et intellectuels. Il s’agit seulement de considérer que la satisfaction des besoins physiques est la condition nécessaire de tout développement intellectuel et moral.
La satisfaction des besoins humains et sociaux est le but premier, la production, l’échange et la répartition sont les moyens. La science de l’économie devrait être la science du développement des richesses utiles en vue de satisfaire les besoins humains. La science des économistes libéraux au contraire n’a pas pour objet premier la satisfaction des besoins humains et l’utilité sociale, elle ne se préoccupe pas davantage de la juste répartition des richesses produites par le travail humain. Ce qui l’intéresse en premier, c’est seulement la production de valeurs en vue de l’échange pour des profits privés, ce qui conduit au principe de “régulation” par la concurrence, le laisser faire, comme lois souveraines. Du point de vue des sciences de l’homme, des sciences des sociétés humaines, la science libérale de l’économie est ainsi pour Vidal une « science sans objet et sans but ».
Un régime social tel que le capitalisme, qui vise d’abord « le gain », ne permet pas que les hommes développent par leur travail des richesses capables de satisfaire leurs besoins et ceux de la société, besoins qui selon Vidal, évoluent selon les temps, les circonstances, les phases de civilisation, le développement des forces de la production.

 

Comment poser le rapport entre la production des richesses et leur répartition

 

Les moyens pour satisfaire les besoins physiques des hommes sont appelés richesses. Il existe des richesses naturelles (gratuites), qui n’ont pas été créées par le travail des hommes (l’air que l’on respire par exemple), mais la plupart des richesses ont été produites par le travail humain. La source principales de la richesse est donc le travail et l’industrie des hommes : le travail de la terre, de l’industrie, au moyen des instruments de production, qui eux aussi sont un produit de l’industrie humaine.

 

« Le travail devient directement ou indirectement la source de toute richesse. »

 

Les richesses, on l’a dit, sont d’abord être destinées à satisfaire les besoins physiques des hommes. Une partie des richesses produites est consommée directement, ou utilisée comme moyens pour produire et étendre la production, car celle-ci en effet doit se renouveler.

 

« Il faut donc qu’il y ait une production incessante pour renouveler constamment la provision de richesses consommables » (agriculture, industrie).

 

Il faut que tous les travailleurs puissent consommer les richesses qu’ils ont produites, ce qui suppose une répartition équitable : que chacun puisse échanger les produits de son travail contre les fruits d’un autre travail (tout en réservant une part pour la production de richesses futures) et pour les besoins sociaux généraux. Il faut donc « proportionner la production aux besoins généraux », trouver un principe d’équilibre général entre production et consommation (ce qui évite les crises de surproduction liées à la primauté de la recherche du profit et la concurrence des intérêts privés).
Si l’on cesse de subordonner l’économie au libre jeu de la concurrence et des intérêts privés en lutte, un équilibre peut être établi entre production et consommation. Dès lors la société ne se trouve plus périodiquement soumise aux crises. Cet équilibre toutefois ne peut résulter du laisser faire, du mouvement involontaire des “lois” de l’économie libérale [capitaliste].

 

« Il est évident que cet équilibre général ne saurait s’établir de lui-même et par la seule force des choses. »

 

De là la « nécessité d’une organisation et d’une direction » de l’ensemble de la production sociale, dans une nation, une société donnée. En subordonnant l’économie à une finalité sociale, François Vidal pose la possibilité de résoudre les contradictions du capitalisme, en imposant à l’économie une finalité d’abord sociale. Ce qui implique la nécessité de transformer la base économique de la société, d’instaurer un autre mode de production, un régime vraiment social (socialiste) de production.

 

« On ne peut violer les lois générales de l’économie », [mais] on peut changer le mode de production ».

 

Vidal développe ainsi, avant Marx et les marxistes, les principes d’une économie réellement socialiste et l’idée d’une organisation d’ensemble de la production (planification) se posant pour objet premier de satisfaire les besoins sociaux.

 

L’anarchie de la production dans le mode de production capitaliste

 

Pour Vidal, la fausse science des économistes, ne peut pas permettre de proportionner la production aux besoins, elle ne peut établir un juste rapport entre la production des richesses et leur répartition. Les lois de l’économie livrées à elles-mêmes (c’est-à-dire à “la force des choses” des intérêts en concurrence) provoquent des effets désastreux dont les crises constituent les symptômes les plus visibles. Ces “lois” condamnent aussi les hommes à ne même plus pouvoir « vivre de leur travail », les privant de leur dignité, des conditions d’une vie proprement humaine.

« Il n’y a ni dignité, ni moralité, ni indépendance, possibles, pour l’homme qui n’a pas d’existence garantie, qui n’est pas assuré de pouvoir toujours gagner par son travail de quoi suffire aux besoins de la vie. »

Les “lois” de la science des économistes, se résument ainsi à ce que Vidal nomme « les lois générales du désordre et de l’anarchie ». Leur science se résume à la devise : il faut laisser faire les mécanismes involontaires [ce que l’on nommerait aujourd’hui “le marché” ]. Cette fausse science n’a nul moyen d’orienter le cours de l’économie, d’établir un « équilibre général », « proportionner les moyens au but ». La concurrence rend tout équilibre impossible entre production et consommation, elle décuple l’anarchie générale.
La science des économistes est donc une science incapable de prévision à long terme, donc inutile. Cette science prend les intérêts individuels (privés), et la concurrence qu’ils engendrent, comme « régulateur suprême de toutes choses ». Or ce libre mouvement des intérêts n’est que la « lutte acharnée de tous les intérêts », la « concurrence impitoyable », qui conduisent au « désordre absolu », qui détruisent les fondements de la société, en tant que forme d’association entre les hommes.

« […] Dans chacun de nos semblables, au lieu de voir un membre de la société, un associé, nous ne voyons plus qu’un concurrent ou un ennemi, un consommateur auquel il faut vendre le plus cher possible, un producteur auquel il ne faut acheter qu’au rabais, et dans tous les cas un adversaire auquel il faut absolument dicter la loi pour ne pas être forcé de la subir, [toute la vie] n’est autre chose qu’un débat continu d’intérêts, une lutte continue, une guerre incessante, où toutes les mauvaises passions sont perpétuellement mises en jeu et surexcitées, où chacun est contraint de combattre sans pitié […] pour son existence même et pour l’existence de ses enfants. »

 

On ne peut violer les lois générales de la production, mais on peut modifier le mode de production et de répartition

 

François Vidal ne conteste pas le fait qu’il existe des lois très générales de l’économie, dans toutes les formations humaines. Celles-ci s’imposaient dans l’Antiquité comme elles s’imposent aujourd’hui. On ne peut violer ces lois générales, dit-il, mais les êtres humains peuvent instituer des lois particulières afin de changer le « mode de production ».
Quelles sont les lois générales de l’économie que l’on ne peut violer ? En tout premier lieu : pour qu’il y ait consommation, il faut d’abord qu’il y ait eu production.

 

« On ne peut consommer sans moyens de consommation, c’est-à-dire sans production préalable ».
« On ne peut consommer sans anéantir les richesses produites »

 

Il faut donc sans cesse renouveler la production, de façon simple ou élargie.
En second lieu, on ne peut pas répartir, redistribuer des richesses, si celles-ci n’ont pas été produites.

« Nous ne pouvons pas plus [que ne le pouvaient les Romains], produire [et reproduire] sans fonds de terre, sans capitaux, sans travail ; mais ce que nous pouvons très bien modifier et ce que nous avons modifié, ce sont les institutions humaines, c’est le mode de production et le mode de répartition, c’est l’organisation du travail, c’est enfin tout le système économique. »

 

En quoi consiste le changement à opérer dans le « mode de production » ?

 

« Concluons de tout ceci que, si l’homme ne peut faire que la production ne soit pas la production, la consommation la consommation, il peut du moins, à l’aide d’une combinaison mieux entendue des forces et des activités augmenter le richesse générale ».

Ceci, en fonction d’un but d’utilité sociale, par l’association des travailleurs, et non en fonction d’un but de profit privé.

« [L’homme] peut, à l’aide d’un système d’organisation et d’association, proportionner les produits aux besoins, et faire participer tout homme aux richesses produites : il n’y a rien d’impossible. Les travailleurs ont été esclaves, serfs, apprentis, compagnons, salariés ; ils pourraient bien devenir un jour associés. L’industrie a été monopolisée, réglementée ; elle est aujourd’hui en pleine anarchie ; elle pourrait bien être un jour organisée.
« En se conformant aux lois de la physique et de la mécanique, un mécanicien peut construire une machine tout à fait différente des machines connues. En se conformant aux lois générales de l’économie, on peut de même combiner [les éléments pour un autre régime économique]. Mais suffirait-il au mécanicien, pour inventer sa machine, d’observer, de recueillir des faits, puis de laisser faire les forces naturelles ? Eh ! non, sans doute : il faut encore qu’il trouve le moyen d’utiliser ces forces, qu’il invente sa machine. — Il ne peut dira-t-on, aller contre les lois de l’élasticité, de la pesanteur, de la dilatation, etc. — d’accord ; mais il s’agit de tirer parti de ces lois, et non de les violer ; et c’est précisément en cela que consiste l’art du mécanicien. »

 

***

 

Pourquoi alors les hommes n’adoptent-ils pas le principe d’une économie vraiment sociale, socialiste, comme le préconisait Vidal ? On doit considérer à cet égard que des intérêts humains particuliers (de classe) sont en jeu dans la société, que les hommes qui ne sont pas des choses inertes, ni toujours guidés par la raison, n’agissent pas tous pour le bien commun. Les classes qui sont bénéficiaires, directement ou indirectement, du régime économique en place, le capitalisme, ne veulent pas opérer un changement dans « le mode de production ». Ce changement du « mode de production et de répartition » ne peut se réaliser que par l’action des classes qui sont à la source de la production des richesses sociales, celles qui pâtissent aussi au premier chef des méfaits du régime capitaliste. C’est pourquoi les travailleurs doivent s’associer pour prendre en mains la direction de la société et faire advenir le nouveau mode de production et de répartition.
Au sens historique du terme, c’est cela la lutte des classes. Depuis deux siècles au moins elle est en cours, avec de grandes phases de progrès et de grandes phases de recul. Alors que le capitalisme montre aujourd’hui, par ses crises destructrices et ses guerres, qu’il est devenu historiquement illégitime, la relève est à l’ordre du jour.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Une réédition de l’ouvrage a été proposée en 2013 par les Éditions Inclinaison.

Enquête : Les dangers de la situation historique. Comment y faire face.

1 octobre 2016

L’enquête a été réalisée à l’automne 2016 auprès de 46 personnes (régions Nord, Rhône, Centre, Région Parisienne).

Le groupe de référence comprend des ouvriers, des employés, des artisans, des commerçants, des agriculteurs, des enseignants, des chômeurs, des retraités, des étudiants.

 

Les questions posées (réponses libres) étaient les suivantes :

Que pensez-vous le la situation historique ?

Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus dans cette situation ?

Comment pensez-vous qu’on puisse y faire face ?

 

Contrairement à l’actuel président de la République affirmant en avril 2016 « ça va mieux en France », les diagnostics des personnes interrogées se révèlent plus réservés — c’est un euphémisme. Il est vrai que la question portait sur la situation historique d’ensemble, pas seulement sur la France.

Ce qui est perçu de la situation révèle le plus souvent un sentiment général d’inquiétude, rapporté à l’ensemble d’une période historique : « ça ne va pas fort », « dégradation », « régression », ou, plus préoccupant : « la situation est très grave sur le plan historique », « ça va très mal », « c’est catastrophique », « le chaos ». L’insistance est portée sur les difficultés accrues pour la population et sur l’opacité de la situation : « aucune visibilité », « incapacité à maîtriser ce qui se passe », « on ne sait pas ce qui peut se passer ». Dans le groupe pris en référence, ce type d’appréciation concerne plus spécialement les individus liés de près ou de loin aux aléas du monde marchand capitaliste et ceux qui sont le plus soumis aux effets de la crise.

Des appréciations moins alarmistes peuvent être proposées, les caractérisations véritablement historiques de la période en cours y étant alors peu présentes. L’accent se trouve alors plutôt mis sur les « changements technologiques », les « nouveaux modes de communication », les « nouvelles solidarités », les « changements climatiques », les « modifications des modes de vie », etc. Dans le cadre restreint du groupe de référence, ce type de réponse est davantage porté par des individus de catégories sociales moins directement soumises aux effets du régime capitaliste, notamment des enseignants.

Si l’on se centre sur les perceptions du premier type, on observe que les manifestations principales de dégradation ou de régression historiques, portent sur l’économie (désindustrialisation, chômage), sur la montée ou l’aggravation des divisions au sein de la population (inégalités sociales, séparatisme communautaire), sur les risques de guerre qui dépassent le cadre national. Ceci va de pair avec la perception d’une instabilité globale à l’échelle du monde, cause d’incertitude pour le présent et l’avenir. Il en découle un sentiment d’impuissance, de perte de tout pouvoir d’agir sur l’évolution des choses. Dans ce cadre, l’absence de repères permettant de saisir les données de la situation est déplorée. Les classes dirigeantes sont suspectées ne pas avoir de vue plus claire sur les données de la situation, de capacité de s’orienter pour maîtriser la situation, ce qui renforce la défiance à leur égard.

Lorsqu’on demande aux personnes interrogées, comment elles envisagent pouvoir faire face à cette situation, la majorité déclare ne pas pouvoir y répondre. Quelques-uns signalent qu’on a atteint un point de non retour.

« [maintenant c’est] impossible », « plus d’échappatoire », « pas d’issue », « comment se redresser ? s’appuyer sur quoi, sur qui ? impossible d’être optimiste ».

Pour une minorité, des solutions radicales sont projetées, hors du cadre économique, social et politique actuel. Dans le cadre de la société “telle qu’elle est”, quelques-uns proposent cependant des solutions “cataplasme” : valoriser les actions locales, les solidarités, développer l’éducation, l’esprit critique.

 

I — Une période historique de régression

 

Il y a perception qu’on se trouve dans une phase “descendante” succédant à une phase de bien être relatif : « ça ne va pas dans le bon sens ». On parle de “rétrogradation”, de “régression”, affectant tous les domaines de la vie : « régression économique sociale, comportementale », les moins fortunés étant les premiers touchés, « c’est la cata pour les plus pauvres ».

On note aussi l’idée d’un avant et d’un après, marquée par un “recul” :

« déplorable, tout est pire qu’avant », « plus on va dans le temps plus ça se dégrade », « avant, même si on était oppressé, fallait travailler plus dur, mais on arrivait à vivre ».

Les perceptions peuvent se révéler catastrophistes :

« une véritable descente aux enfers », « nous sommes dans la pente à reculons », « on va dans le mur », « les digues sont rompues, le chaos se déverse partout inexorablement ».

Pour caractériser le passage d’une période historique relativement faste, à une nouvelle phase de dégradation, les datations peuvent varier :

« on a été dans une période montante (années 80) et on est sur la pente descendante, en économie, dans les rapports entre pays »

Pour les uns, « cela remonte aux années 68 » pour un autre « [c’est] depuis la fin de l’URSS ». Le 11 septembre 2001 est aussi mentionné :

« je pense que le 11 septembre 2001 est le début de la période dans laquelle on se trouve ».

La régression, le chaos, peuvent plus généralement être rapportés aux effets de la crise mondiale du capitalisme, telle qu’elle s’est révélée en 2008 :

« on arrive à une période de crise qui n’est pas sur sa fin », « la crise capitaliste cette fois plus forte dézingue tout, surtout en bas », « c’est l’emprise du capitalisme qui se manifeste à fond ».

On ne voit plus comment arrêter un processus qui semble être régi par des lois inaccessibles à la volonté politique :

« nous sommes dans un système capitaliste, je ne vois pas comment ça peut s’arrêter ».

La crise économique s’accompagne d’une crise politique, nationale, étatique :

« il n’y a plus de logique politique, de système politique durable »,

« on assiste à la crise et aussi à la fin de la Ve République, le déclin de l’engagement étatique »,

« déclin de la nation, de l’autorité de l’État », « France inexistante, plus crédible, démissionnaire ».

 

Dégradation économique, chômage, désindustrialisation

 

La dégradation se manifeste de façon évidente dans le domaine économique. Il semble qu’une société qui ne peut plus assurer de travail à ses membres ni de lendemains assurés, manque à sa vocation “sociale” :

« ne plus pouvoir vivre de son travail, le chômage, la précarité »,

« on a besoin de travailler pour vivre »,

« une société qui ne peut plus fournir de travail à ses membres, ce n’est plus une société »,

« [le gros problème] que toute la population ne puisse pas avoir de travail, beaucoup de personnes en marge de la société ».

Le chômage, la précarité, qui ont d’abord touché les classes les plus vulnérables, menaceraient maintenant l’ensemble de la population :

« la peur du lendemain, presque pour tous maintenant », « la précarité de tout le monde », « il n’y a plus de places pour les enfants, même si on fait des études », « même les fonctionnaires vont être touchés ».

Les causes du chômage peuvent être rapportées à la “logique” du mode de production capitaliste [concurrence, crises, surproduction, recherche du profit] :

« avec le système actuel, pas assez de travail pour tout le monde »,

« si ça ne leur apporte plus, les capitaux pour l’industrie, la production, font leur grève »,

« la concurrence mondiale, on produit tous et la clientèle n’est pas là pour chacun »,

« les personnes licenciées à cause du capitalisme, des familles entières sur la paille […] une forme de guerre très violente ».

La baisse de la capacité productive, plus spécialement en France, est évoquée :

« [même les fonctionnaires vont être touchés] s’il n’y a plus de production, on ne peut pas faire l’argent avec l’argent »,

« même si je pense être à l’abri du chômage, si on n’a plus d’économie, de production, le pays peut mourir ».

 

L’entrée dans une période de guerre

 

Presque à égalité avec la question de la dégradation de la production, le thème de la guerre est omniprésent. Pour plusieurs « la situation est confuse, inquiétante, dangereuse », « ça peut aller vers la catastrophe, l’explosion, la guerre ».

Le “risque de guerre” se présente le plus souvent comme global :

« les guerres, les guerres un peu partout », « le risque de guerre, que tout le monde s’entretue », « le risque de guerre [mondiale] est très fort », « l’avenir, le futur me préoccupe, les dangers de guerre », « ce qui me fait peur, c’est la guerre ! elle s’étend, se généralise, elle nous menace bien qu’on continue à vivre comme si de rien n’était », « le pays est menacé du dedans et du dehors ».

La situation de guerre généralisée, actuelle ou potentielle, est mise en relation avec le risque de guerre civile à l’intérieur du pays :

« la situation est dangereuse à l’intérieur et à l’extérieur du pays »,

« on est au bord de la guerre civile et la guerre mondiale est en place »

« c’est comme pour les migrants à Calais, on est au bord d’une guerre civile et j’ai très peur ».

Il peut être établi une relation entre la situation économique et les attentats :

« il y a aussi les histoires d’attentats qui font peur, on peut faire le lien avec [les difficultés économiques, le chômage], ceux qui sont sans boulot, sans vie sociale, sont aussi ceux qui se radicalisent ».

Les effets catastrophiques de la crise et de la guerre pourraient se conjuguer :

« les crises, les guerres vont laisser des décombres ».

 

L’aggravation des divisions sociales

 

L’aggravation des inégalités, des tensions sociales menacent l’unité de la société :

« tout se mélange et se divise », « les inégalités sociales de plus en plus fortes », « il y a presque deux mondes, et en haut on nous ignore complètement ».

Ce défaut, cette perte, concernent aussi l’unité institutionnelle et politique de la nation.

« La France construite sur une longue période historique, cette unité nationale construite est mise à mal, [avec l’Europe, la régionalisation]. »

« On n’est pas dans un pays uni, les gens ne sont pas patriotiques comme aux États-Unis, ça crée beaucoup de conflits entre les gens. »

Ceux qui président à l’organisation de la société [et à son “information”] participeraient de ce processus de désunion, renvoyant à la thématique de la guerre — civile et mondiale :

« les medias et les politiques montent les citoyens les uns contre les autres, j’ai peur qu’à la fin personne ne supporte plus l’autre dans sa différence, que ça finisse en guerre civile ou en guerre mondiale ».

Contre la visée d’un but commun, la division se manifeste à tous les niveaux : domination du chacun pour soi individuel, du chacun pour soi des politiques et de leur clientèles, du chacun pour soi de certains groupes sociaux :

« chacun pense et agit pour soi, plus aucun but d’ensemble pour la société, pour un monde meilleur »,

« chacun fait sa loi impunément, pire, il y en a qui veulent l’imposer à tous [mariage pour tous] »,

« la gauche, mes collègues [enseignants], ils ont sombré, ils me font honte ».

 

Risques de sécessions communautaristes

 

Se distinguant des divisions sociales, les menées séparatistes, le processus de communautarisation de la société, sont dénoncés. Elles remettent plus gravement en cause la poursuite d’un “bien commun” de la nation :

« la Corse et ceux qui veulent des droits communautaires contre le droit commun de tous »,

« on met en avant sa culture particulière, son ethnie, on leur voue un culte absolu qui prime sur le pays nourricier, ce n’était pas vrai avant »,

« la jeunesse actuelle, il y a de tout, des Turcs, des Africains, des…, moi ça me va, mais en France on est une nation, alors il faut se comporter comme une nation, sinon on fermera tout ».

En outre, la mise au premier plan des “différences” ou oppositions entre “communautés” s’est substituée à la mise au premier plan des contradictions sociales, de classes :

« autrefois on parlait du peuple, de la classe ouvrière, il y avait de l’espoir, aujourd’hui on parle religion, communautarisme ».

Le processus de communautarisation ne semble pas combattu par ceux qui président à la direction du pays, il serait même encouragé :

« c’est encouragé en haut, encore plus à gauche, ou alors on laisse faire ».

Face à la montée de revendications communautaires, une attention particulière est portée à l’islamisme, ou l’Islam radical :

« les attentats, la montée de l’islamisme »,

« l’Islam radical […] une religion guerrière à l’origine, cela constitue le grand danger ».

Il ne s’agit pas le plus souvent de rejeter par principe une religion ou une “origine”, mais le fait que ceux qui s’en réclament veuillent imposer leur loi propre contre la loi commune :

« l’islam radical qui veut faire la loi », « on subit le voile intégral, la violence pour les gosses »,

« ça ne me posait pas de problème […] mais la politique conquérante des mouvements islamiques, maintenant ça pose problème »,

« chez ma famille dans le Sud, les arabes sont gentils et te disent bonjour. À Roubaix certains ont pris le pouvoir contre leurs propres parents et sèment la terreur dans les quartiers ».

 

Instabilité, Incertitude, perte de repères

 

De la perception d’une dégradation de l’ensemble de la situation, nationale et mondiale, résulte un sentiment d’inquiétude plus ou moins diffus, d’autant qu’aucune perspective ne s’ouvre pour l’avenir :

« comment ça va tourner on en sait rien », « je suis perdu, on ne sait pas où on va, ce qui va se passer », « comme on ne sait plus où on va, tout peut arriver, le pire », « je suis désemparée, inquiète »,

« chaque jour [apporte] son lot de mauvaises nouvelles et rien à quoi se raccrocher de quelque côté qu’on se retourne », « on vit au jour le jour, tant qu’on peut travailler on tient ».

La confusion, l’absence de ligne directrice, de repères disponibles pour s’orienter, sont évoqués :

« les attentats, le Brexit, la Syrie, l’Ukraine, les réfugiés, le putsch en Turquie, les guerres, Alstom, tous les jours quelque chose, comment suivre, voir comment ça se relie, ça s’enchaîne »,

« tout est embrouillé, on ne sait pas où on en est », « c’est l’inconnu, rien de fixe », « c’est la confusion », « un trou noir », « tout est informe, c’est difficile de savoir où on va » , « tout se délite, on n’a plus nos repères ».

Du fait qu’il n’existe plus de conscience politique de classe, la période s’avère plus dangereuse :

« il n’y a plus de conscience de classe, d’organisation, de repères politiques ».

Impuissance, perte de maîtrise, perte de crédibilité des instances dirigeantes de la société

Faute de comprendre les données de la situation, de disposer de repères pour s’orienter, un sentiment d’impuissance domine :

« on se sent impuissant », « on n’a plus les manettes », « le peuple n’a plus aucun pouvoir »,

« impression de perdre la maîtrise et que ça s’impose à nous »,

« peur d’une impuissance, de manquer d’outils pour faire face à l’instabilité »,

« j’ai l’impression qu’on est submergé, incapable de réagir, comme tétanisé ».

Cette impuissance, cette perte de maîtrise relève aussi des responsables politiques :

« l’impuissance et l’incurie des dirigeants, des services de l’État »,

« c’est le bazar, les politiques ne savent plus où ils vont »,

« les gouvernements se succèdent comme un ping pong politique » [sans rien résoudre] », « ceux qui nous dirigent s’agitent en tous sens en espérant donner l’impression qu’ils maîtrisent quelque chose ».

 

L’incurie des politiques, la partialité des medias

 

Les politiques sont critiqués pour leur incurie, leur incapacité à dégager des politiques cohérentes pour le pays, la population dans son ensemble :

« pas de politique pour le pays »,

« pas de crédibilité pour les politiques », « les politiques ne font pas leur boulot ».

Le mépris de la réalité, la mise à l’écart du peuple, s’opère « au profit d’eux-mêmes » :

« le divorce entre le monde politique et la population »,

« les votes populaires, les États n’en ont pas tenu compte [Europe] »,

« des combats pour leur pomme [mais pas de politique pour le pays], ce sont des seigneurs pour leurs clans », « tout ce qui les intéresse c’est d’être aux présidentielles ».

La défiance à l’égard des politiques s’accompagne de suspicion envers les divers médias :

« le pouvoir, les medias, l’argent, le [même] mépris pour le peuple »,

« on dit qu’on est en démocratie, qu’on est pas en “démocrature” [ce qu’ils disent pour Poutine], chez nous pourtant ce n’est pas la démocratie, les politiques et les journalistes sont complètement coupés de la réalité »;

« la télé c’est de la propagande », « les medias ils tapent toujours sur le même côté »,

« on nous manipule, l’information est tronquée, truquée, pernicieuse ».

 

II — Comment faire face à la situation ?

 

On a noté pour la majorité des personnes interrogées que prévaut un sentiment d’impuissance, de perte de maîtrise de la situation. Peu imaginent ainsi pouvoir y faire face. De plus, certains estiment que le processus de dégradation n’a pas encore atteint son point le plus bas:

« ça sera pire », « malheureusement on n’est pas encore au fond de la piscine, il faut s’attendre à descendre toujours plus bas ».

D’autres peuvent formuler, à défaut de programme concret, des souhaits d’amélioration dans le cadre de la société telle qu’elle est, sans remise en cause de ses fondements :

« [il faut] se solidariser, ne pas penser qu’on est seul »,

« un développement associatif permanent, avec des plates-formes de communication »,

« permettre aux travailleurs et aux petites communautés concernées de proposer des idées pour améliorer la vie de tous, avec pouvoir de décision ».

Les vœux formulés peuvent concerner des enjeux sociaux plus concrets :

« il faut remettre les valeurs d’éducation et le travail au centre de la société »,

« trouver un accord essentiel, sur l’emploi, l’immigration »,

« répartir les richesses de façon plus égalitaire ».

 

Changer de régime social

 

Quelques propositions plus générales remettent en cause les fondements du régime économique, social, politique. En premier lieu rompre avec le capitalisme, même si l’on ne voit pas très bien la voie à suivre. Ou encore, ce qui revient au même, projeter l’actualisation d’un autre régime social :

« il faut sortir de ce processus capitaliste », « porter les perspectives pour une autre société »,

« processus de rupture sur une longue période avec le capitalisme »,

« quoi faire ? une révolution comme la Révolution française, tout reprendre à zéro, quitter le capitalisme, mais faire quoi, ce n’est pas clair dans ma tête ».

 

Rendre le pouvoir au peuple

 

Pour en finir avec la période de rétrogradation, le pouvoir devrait être rendu au peuple. Il s’agirait aussi que celui-ci le prenne :

« pour une intervention du peuple », « chercher l’intérêt du peuple et agir en conséquence »,

« il faut que le peuple se lève », « relever le peuple », « donner le pouvoir au peuple »,

« le peuple doit agir, réagir, être acteur non spectateur dans cette société ».

Pour que le peuple, puisse se relever, le développement de sa conscience, de son organisation se présentent comme nécessaires :

« réveil de la conscience pour pouvoir agir », « insuffler aux jeunes un système de référence »,

« discuter de nos préoccupations, nos interrogations, s’organiser », « qu’on soit éclairé ».

Pour certains, ces exigences impliquent que les politiques en charge de la direction du pays, de même que les relais médiatiques, soient suspendus de leurs fonctions :

« faudrait faire taire 90% des politiques et des medias »,

« donner un grand coup de balai, [et] prendre des hommes politiques avec beaucoup de morale ».

 

Se « relever”, “relever” la nation, le peuple, le pouvoir de décider

 

Du plus profond de l’ornière, une reconstitution globale de la société est envisagée, elle se présente comme une relève possible :

« les guerres, les crises vont laisser des décombres, il faudra alors se relever », « relever la nation, le peuple », « retrouver le sol sur lequel de nouveau prendre appui pour remonter », « comme en 40, trouver au fond de l’ornière, la volonté de s’unir, se redresser ».

La nécessité d’une centration de la politique sur le cadre national, le peuple, la souveraineté de la nation, est affirmée :

« abandonner l’UE, le club des grandes puissances, se consacrer à son pays, son peuple »,

« la France, il faut retrouver la souveraineté, qu’on puisse décider par nous-mêmes sans être tenus par d’autres ».

Les inquiétudes des classes populaires face à la situation historique

1 octobre 2016

Les inquiétudes des classes populaires

face à la situation historique

Reconstruire des repères, s’orienter

Se préparer à reprendre en mains le devenir de la société

Dans le numéro de 12 de Germinal, se trouvait posée la nécessité de « faire entendre la volonté des classes populaires », et « face au chaos du monde » de travailler à « rétablir les perspectives historiques d’émancipation du peuple » [Article “Le mouvement des classes populaires en perspective historique”]. En suivant ce fil directeur, on propose dans ce numéro de confronter cette vue générale aux perceptions plus immédiates que les différentes classes se font de la situation historique.

Selon les classes des perceptions différentes de la situation historique

Peu après son élection à la Présidence de la République, François Hollande assurait en 2012 que nous « étions sortis de la crise », que la “courbe du chômage” allait s’inverser. Le 14avril 2016, dans cette même veine optimiste, il déclarait : « ça va mieux en France ». On constate à cet égard comme un “léger décalage” avec l’opinion de la population ordinaire. Selon un sondage, une large majorité a exprimé son désaccord (83%) à l’égard de cette formulation.

Plus généralement, on note que pour une grande partie de nos concitoyens, la période historique que nous traversons ne présente pas un visage aussi souriant. Pour beaucoup elle est caractérisée comme « phase descendante » de régression, avec dégradation de la production, chômage massif, délitement de la politique, perte de toute maîtrise sur l’évolution de la société.

Une enquête de septembre 2016 (IFOP – Dimanche Ouest), fait état d’une forte détérioration de “l’état d’esprit” des Français. Quand on les interroge sur l’idée qu’ils se font de l’avenir et de celui de leurs enfants, un tiers à peine se dit optimiste. Le taux de “pessimisme” vis-à-vis de l’avenir (67%) est en forte hausse par rapport à l’année précédente (août 2015, 49%). Sur le long terme, on constate que depuis plus d’une vingtaine d’années, la proportion de francs “optimistes” décline. Elle dépasse rarement les 50%, si l’on excepte quelques relevés au cours des années 2002-2004, 2007, 2009-2012, qui peuvent correspondre en l’espoir d’un possible “mieux” à la veille d’échéances électorales.

Ceux qui ont le moral le plus “en berne” se recrutent majoritairement au sein des classes populaires (73% contre 59% pour les catégories sociales supérieures). Les plus âgés sont aussi les plus pessimistes, le taux n’en avoisine pas moins 60% chez les moins de 35 ans. Le critère social se présente comme dominant. On constate ainsi qu’en 2016, 62% des cadres estiment que le processus de mondialisation (capitaliste) se présente comme une opportunité favorable, contre 24% pour les employés, et 36 % pour les ouvriers (IPSOS avril 2016). Pour une partie des catégories sociales supérieures, notamment les populations urbaines des métropoles capitalistes, tout ne va donc pas trop mal, pour certains même « ça va mieux », comme l’affirmait le président de la République

Il n’en est pas de même pour les classes populaires, confrontées à la régression sociale, aux effets sur la vie quotidienne de la crise générale du capitalisme. Ne pouvant imaginer d’échappatoire, ces classes sont en outre plus sensibles à la montée des guerres et de menées barbares partout dans le monde et sur leur propre sol. Elles semblent ainsi à même d’apprécier avec plus d’objectivité les données générales de la situation, dans toutes leurs composantes : économiques, sociales, politiques.

Paradoxalement, les classes réputées les plus éclairées, celles qui se positionnent dans les hauteurs de la société — et cette hauteur commence à mi-pente — témoigneraient d’une moindre lucidité dans leur appréciation de la situation historique, voire d’une cécité à l’égard de la montée des contradictions sociales et entre puissances, d’une forme de « déni face à ce que l’on ne veut ni voir, ni savoir » pour reprendre une formulation de l’historien Marc Ferro. Ce sont pourtant ces “élites” politiques, intellectuelles, leurs relais médiatiques, qui tout à la fois monopolisent le débat politique et prétendent diriger et éclairer le mouvement social d’ensemble.

Masquer les contradictions sociales en se faisant les prédicateurs des “diversités”

Parmi les personnes qui se sont exprimées dans l’enquête de Germinal présentée dans ce numéro, plusieurs reconnaissent qu’en France la situation n’est pas aussi critique que dans de nombreux pays du monde, ceci malgré la dégradation de la situation économique et les attentats de 2015 et 2016. Une majorité cependant met l’accent sur l’aggravation des contradictions sociales et déplore que soient mises au premier plan les revendications communautaires, qui se posent en autant de facteurs de division de l’unité de la nation.

L’inquiétude se révèle plus globale quant à la situation de la France et du monde. On fait état de risques accrus de guerre, de guerre civile, et de guerre tout court. Un sentiment dominant semble se dégager : une période de relatif “confort” économique, politique et intellectuel s’est achevée. L’idée d’un avant et d’un après s’impose. Ce qu’exprime à sa façon un employé :

« On a mangé notre pain blanc, là c’est le pain sec, et encore on en a »

Pour d’autres au contraire, c’est comme si le monde était figé, qu’aucun changement notable ne méritait qu’on y prête attention, comme si l’on se situait hors du temps historique. S’ils évoquent des changements, ceux-ci se limitent à des questions d’ordre “technique” [par exemple « les nouveaux moyens de communication »], ou encore en relation avec la veine “écologique” [par exemple, « le changement climatique »]. Et même lorsque des préoccupations d’ordre social sont formulées, il s’agit surtout de revendiquer un retour aux conditions d’avant, celles qui convenaient aux catégories sociales les moins menacées. Cette façon de concevoir les données de la situation s’expose plus volontiers au sein de ceux qui disposent de situations sociales aisées ou relativement protégées.

On a l’impression de se trouver face à « deux mondes séparés », expression empruntée à Christophe Guilluy, en ce qui concerne les représentations qu’on se fait de la réalité. Ces deux mondes n’ont pas une égale possibilité d’exister et de se faire entendre dans la société, la négation de l’existence des classes populaires et de leur expression politique vont de pair. On assiste à un processus massif de relégation sociale des classes populaires. Ce que Christophe Guilluy [1] nomme “mondialisation”, a été selon lui la « mise en œuvre du plus grand plan social de l’histoire », celui des classes populaires, leur « licenciement massif ». Les données statistiques attestent que le chômage, le sous emploi, la précarité, la baisse du niveau de vie, touchent en effet ces classes massivement et de façon prioritaire [2]. On constate aussi que la majorité populaire est réduite à une “invisibilité” politique. À l’Assemblée nationale, les catégories ouvriers et employés ne sont représentées que par 1,9% de députés, contre 20% en 1946. Dans le monde médiatique, ce sont les classes supérieures qui s’expriment majoritairement (57% des personnes à qui l’on donne la parole à la télévision sont des cadres supérieurs, 2% seulement des ouvriers).

L’invisibilité des classes populaires va aussi de pair avec une surreprésentation de groupes de population non socialement définis, la question ethnoculturelle se substituant à la question sociale. Seules les populations issues de l’immigration sont censées représenter le peuple et c’est elles qu’on met sur le devant de la scène. Là, on leur impose de se définir d’abord en fonction de leurs “origines”, de mettre en bannière des « oripeaux ethno-culturels ». La priorité accordée à la représentation de la “diversité culturelle”, indique Guilluy, « vise à dissimuler l’essentiel : la non représentation des classes populaires, blanches, noires ou arabes, dans les lieux du pouvoir, économique, politique et culturel ».

Du côté des nouvelles classes bourgeoisies (petites, moyennes ou grandes), la primauté accordée à la “diversité” va de pair avec la relégation à l’arrière plan des classes populaires et de leur expression politique propre. En corollaire, la nature de classe des nouvelles classes bourgeoises tend elle aussi à devenir invisible. Ces nouvelles classes ne prennent-elles pas volontiers des postures antiriches, anticapital, antifinance [3]. Cette « posture doublement gagnante », dit Guilluy « permet à ces catégories sociales de capter richesse, patrimoine et emploi », tout en portant « l’étendard du rebelle, voire de l’exploité ». La domination morale des bourgeoisies “relookées” se trouve renforcée par un discours humanitaire et bienveillant à l’égard des phénomènes migratoires, des minorités culturelles ou ethniques. Elles portent la bannière des luttes contre les discriminations ou le racisme, de telles prises de positions ne remettant nullement en cause leurs positions de classes. Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, ces belles âmes prétendent en outre élever à la moralité l’ensemble du “mouvement social”. Ce qui les autorise à mener la critique contre les fractions du mouvement populaire que l’on suspecte de dérives “populistes” ou nationalistes, jugées “nauséabondes”.

Le divorce s’accomplit entre des « classes supérieures invisibles » ou déguisées, et une « France populaire invisible ». On constate cependant que ces postures ont cessé d’être légitimes auprès de la majorité de la population.

Masquer les enjeux des conflits et guerres en cours dans le monde

Les conflits et guerres en cours dans le monde, tels qu’ils sont mis en scène par les diverses élites politiques, médiatiques, intellectuelles, relèvent d’un même effet de brouillage. Les véritables enjeux économiques, sociaux, politiques, historiques, de ces conflits sont dissimulés sous des masques “ethniques” ou religieux”. Les enjeux des guerres sont ramenés à un combat entre le camp des gentils et des méchants, entre un camp de terroristes fanatiques et un autre composé de rebelles présumés “modérés”, entre des bombardements à but humanitaire et de monstrueux bombardements qui tuent.

Si l’on veut comprendre les données de la période historique, on ne peut se limiter à de telles réductions. Même sans être spécialiste, on peut percevoir que la situation historique d’ensemble recouvre des enjeux plus généraux. Cette situation n’est pas sans rappeler le désordre mondial qui se manifestait à la fin du xixe siècle et au début du xxe, lors de la première grande phase de “mondialisation”, qui précède le déclenchement Première Guerre mondiale. Ce qui a été mis en évidence par un personnage inattendu, le pape.

« Cela fait déjà un certain temps que le monde connaît une guerre par morceaux. Il y a eu la guerre de 1914, avec ses méthodes, puis celle de 1939, et maintenant cette guerre. Elle est organisée, elle n’est pas organique, mais c’est une guerre. » « Je ne suis pas en train de parler de guerre de religions ».

« Il y a une guerre des intérêts, pour l’argent, pour les ressources de la nature, il y a des guerres pour la domination des peuples ».

Même son de cloche pour l’éditorialiste de la revue Conflits (octobre-décembre 2016) :

« Pour l’essentiel nous reprenons le cours de l’histoire, là où il avait bifurqué au moment de la Première Guerre mondiale » [édification d’un nouveau régime social en Russie]. « Le xxie siècle ne sera pas la prolongation du xxe, mais un retour au xixe […] la mondialisation reprend son cours […]. La disparition de l’URSS a fait naître le xxie siècle revenir le xixe ».

Certes, comme l’auteur le remarque, les situations respectives des différentes puissances se sont modifiées, de nouvelles sont venues alimenter le désordre, mais de cette époque, il « reste l’essor du mondialisme et du libéralisme qui caractérise la fin du xixe comme le début du xxie ».

Des analogies se manifestent effectivement entre la situation mondiale d’aujourd’hui et celle d’il y a un siècle. Comme alors, rien ne limite plus aujourd’hui la frénésie des ambitions entre puissances, petites, moyennes et grandes, modernes ou non. Rien, ni l’existence d’un État socialiste, ni la puissance d’un mouvement ouvrier organisé, ne restreint les ambitions de repartage des zones du monde, pour les débouchés, les richesses, les territoires. La rivalité peut s’exprimer sans entrave, sous des formes comparables à celles qui se manifestaient cent ans plus tôt, souvent dans les mêmes lieux.

Phases ascendantes et descendantes du mouvement populaire dans la durée historique

Comme il en a été le cas lors d’autres périodes de l’histoire, la phase actuelle de régression, de chaos et de guerre ne pourra trouver d’issue favorable si le mouvement populaire ne parvient pas à se réorganiser, à reprendre force et initiative. Les données de la situation dans l’immédiat font toutefois douter de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. Comment pourrait-on envisager, dans un futur plus ou moins proche, qu’à la “phase descendante” puisse succéder une “phase ascendante” conforme au bien de la société,.

Dans le précédent numéro, on a parlé à ce propos de la nécessité de s’élever à la « compréhension de l’ensemble du mouvement historique ». Il faut sans doute se montrer plus précis. Si l’on ne peut déterminer l’avenir avec certitude, on peut considérer que la phase actuelle de régression ne vaut pas pour signifier l’impossibilité d’un retournement de phases dans l’histoire, en fonction du principe de causalité. Sur la longue ou moyenne durée, on peut s’efforcer de dégager la relative “logique” du mouvement historique, et la succession de grandes phases qui le traversent : phases ascendantes, descendantes, phases de transition. En fonction de cette “logique”, on doit se montrer particulièrement attentif aux signaux qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase donnée et qu’une autre phase peut être en gestation 4.

Selon cette optique, on peut se demander si la deuxième grande crise du capitalisme — après celle de 1929 — annonce une transition, un possible retournement de phase. La survenue de crises « profondes et durables » revêtait en effet selon Gramsci une importance particulière. Ces grandes crises pouvaient signaler le moment de passage d’une phase à une autre. Ces crises révèlent en effet que les « contradictions incurables » du capitalisme ont mûri, que les classes qui agissent pour maintenir ce régime ne peuvent plus les surmonter par les moyens ordinaires, qu’elles sont en « crise d’hégémonie », que par conséquent une réalité nouvelle s’annonce, déplaçant l’ancien dispositif des forces sociales, impliquant pour les classes populaires de repenser leurs orientations politiques.

La rupture de l’équilibre des forces que dévoilent les crises n’est pas seulement liée à des causes économiques immédiates, elles mettent à nu l’anarchie fondamentale du régime de production capitaliste, la faiblesse historique et politique des classes qui visent à son maintien. Il ne s’agit pas par là de nier qu’au cours de toute une période de l’histoire, le capitalisme a permis le développement de richesses et aussi l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, sans doute même un progrès de la civilisation. Il s’agit seulement de considérer le problème ici encore sous un angle historique, voir que depuis la fin du xixe et le xxe siècle, le capitalisme est périodiquement en proie à des contradictions de plus en plus destructrices, qui défont sa légitimité, et qui rendent — objectivement — nécessaire son dépassement. Il ne s’agit pas d’une utopie, ou d’un souhait, mais d’une nécessité pour que les sociétés, la civilisation n’aillent pas à leur destruction. Ce que formulent certaines des personnes interrogées dans l’enquête de Germinal.

« Le capitalisme n’est pas éternel », « les processus de régression, de barbarie, de guerre se sont développés en raison du régime capitaliste, par à-coups de plus en plus destructeurs », « le conflit qui oppose le peuple aux puissants et à leurs relais, loin de s’éteindre s’est étendu, il révèle la nécessité de poser la lutte des classes populaires dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire ».

Reprendre le cours ascendant du mouvement historique des classes populaires

Après chaque défaite ou phase de recul le travail de réorganisation est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour que puissent s’exprimer les besoins historiques des classes populaires. Elles seules, ont un rôle déterminant, directeur, à jouer pour la transformation de l’ensemble de la société, qu’il s’agisse du changement de régime social, ou plus immédiatement de la sortie d’une phase de réaction globale.

Dans la situation présente, il est vrai, rien ne laisse supposer la possibilité d’une transformation de la société par l’action de ces classes. Le peuple, exclu de l’histoire, semble en être venu à se convaincre de l’inanité de son espérance d’une “République sociale”, telle qu’elle était revendiquée par les ouvriers lors de la révolution de 1848. La perspective de l’émancipation historique du peuple se présente, y compris en son sein, comme impossible.

« c’est impossible », « c’est un trou noir », « on ne voit pas comment en sortir »

Tout semble aller à l’encontre du sens de la lutte historique pour un monde meilleur. Cette situation n’est pas nouvelle. Plusieurs fois dans l’histoire, le peuple s’est trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, voire simplement de pouvoir formuler ses aspirations. Sa capacité d’initiative s’est cependant toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite autour de cette conviction contre les désordres engendrés par les régimes sociaux devenus historiquement illégitimes. Il en a été ainsi avant la Révolution française, et dans son sillage, dans le cadre du mouvement ouvrier et socialiste et des révolutions du xixe siècle en France, puis des révolutions russes de 1905 et 1917.

Sans nier les données du moment, si l’on situe la lutte en fonction d’un devenir possible, il faut sortir pour partie « du cercle de la réalité immédiate » qui limite la vision. En prenant appui sur les tendances fondamentales du mouvement historique dans la durée, on doit dans la situation présente rechercher ce qui peut se trouver en germe, « un nouvel équilibre des forces de classes ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la volonté, la conscience, la pratique, la lutte.

Les causes profondes et durables de l’aspiration des peuples à édifier sur une nouvelle base la société, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître. De sorte que les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Même si elles ne s’expriment pas comme telles, elles ne peuvent que se développer. Comme on l’a indiqué dans le précédent numéro, il y a toujours au sein du peuple une aspiration à l’égalité des conditions, on aspire toujours à pouvoir vivre de façon décente, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. Les bases pour une réorganisation des classes populaires n’ont pas disparu, ainsi qu’un lecteur de Germinal a tenu à le souligner.

« les aspirations des classes populaires existent toujours »

De telles aspirations ont été à l’œuvre au cours de la Révolution française, elles ont nourri le mouvement ouvrier et socialiste depuis le xixe siècle. C’est en fonction de ces aspirations que ce mouvement peut se reconstruire, qu’on pourra affronter les dangers de la situation actuelle, le chaos, la régression, la barbarie, la guerre.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Sans être toujours en accord total avec les catégories d’analyse mises en œuvre dans le dernier ouvrage de Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016), on lui emprunte ici nombre de formulations et de données. A noter que ce livre mérite d’être lu et médité.
  2. 2. Les taux maximum peuvent être constatés dans les catégoires employés, ouvriers, et plus encore ouvriers non qualifiés.
  3. 3. Il est vrai que quand on se borne à dénoncer la finance ou les plus riches (les 1% plus riches), on masque plus aisément que l’on bénéficie soi-même d’une commune rétrocession de plus-value.