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La dette publique dans l’histoire

1 mars 2012

La dette publique dans l’histoire[1]

À propos de la dette publique (ou dette souveraine), les commentaires ne manquent pas. Une foule de détails concernant la situation immédiate sont donnés, de multiples “solutions” proposées, mais sans que l’on sache toujours quel est le problème posé. Pour mieux saisir sa nature, il est utile de le situer en perspective historique. C’est l’objet de cette note de lecture de la Dette publique dans l’histoire, dont on ne retiendra que quelques données générales.

Quels sont les critères pour que l’on puisse parler de Dette publique ?

La dette publique n’est pas une dette personnelle (par exemple celle du roi), mais de la collectivité dans son ensemble.

Pour qu’on puisse parler de dette publique, il faut qu’existe une continuité de l’État et une pérennité “morale”, c’est-à-dire que les engagements de l’État comme emprunteur soient susceptibles d’être tenus (respect de la parole de l’État), ceci quel que soit le détenteur du pouvoir. Ce critère est lié à la question de la souveraineté de l’État. L’État doit être considéré comme un “être éternel”, capable donc de remplir ses engagements, respecter la parole donnée. Les prêteurs ne prêtent à un État que s’ils jugent celui-ci solide, capable de durer et donc d’honorer le service de la dette.

Toutefois, la question de la perpétuité de l’État, et donc de sa capacité à honorer ses engagements, peut se révéler un vœu pieu. Beaucoup d’État disparaissent ou ne sont plus capables de remplir leurs engagements.

Pour qu’un État puisse assumer les dettes qu’il contracte, il faut une connaissance de toutes les données de la dette : identification, contrôle, prévision, notamment connaître la proportion entre revenus et dépenses, actuelles et envisagées. Cela est nécessaire pour maintenir la confiance publique, plus spécialement celle des prêteurs. Dans son compte-rendu au roi en 1781, Necker regrettait « qu’en France on fasse constamment mystère de l’état des finances », ce qui conduit à mettre en doute la parole de l’Etat, « à laquelle les hommes d’expérience ne croient plus ». Selon lui, la confiance publique est indispensable aux finances d’un Etat moderne.

Enfin, il existe un autre critère qu’on pourrait nommer de légitimité de la dette. À quoi est-elle consacrée ? Dès le XVIe siècle, on associe en France la question de la dette, même quand il ne s’agit encore que de la dette royale, au fait qu’elle soit au service de la res publica, du bien public. Le souverain, même s’il a commis des erreurs, est censé avoir agi pour le bien du royaume et de ses sujets. La dette est considérée comme légitime si elle sert à financer des dépenses productives, mais aussi si la capacité de remboursement est effective. Un économiste français du début du XIXe siècle, défend l’idée que les emprunts publics sont une bonne chose à condition que l’État soit solide et l’économie en essor.

La question de la légitimité de la dette est ainsi liée à l’idée de dépenses en faveur du développement du pays. Au XVIIIe siècle, dans l’Esprit des Lois, Montesquieu (chapitre « Des dettes publiques »), indiquait à propos des dépenses improductives de l’État : La dette publique a ce gros défaut qu’elle « ôte les revenus véritables de l’État à ceux qui ont de l’activité et de l’industrie, pour le transporter aux gens oisifs, c’est-à-dire qu’on donne des facilités pour travailler à ceux qui ne travaillent point, et des difficultés pour travailler à ceux qui travaillent ».

Toujours à propos de la dette, le philosophe économiste écossais David Hume s’inquiétait pour sa part des effets de désintégration du corps social, lié au fait que la dette profite d’abord aux prêteurs : une trop grande partie de la richesse produite est appropriée par ceux-ci, « classe d’individus oisifs, détachés de l’État et de la nation ».

D’autres théoriciens ont défendu au XVIIIe siècle le recours à la dette publique, en négligeant ses effets néfastes. Ils posaient que la dette publique était bénéfique car elle stimulait la circulation monétaire, contre les thésauriseurs. Toutefois, ils précisaient que l’endettement ne devait pas être illimité, au-delà de la quantité de la production nécessaire.

Évolution de la nature des dépenses de l’État requérant le recours à la dette publique.

La nature des dépenses qui entraînent pour un État la nécessité de recourir à la dette en complément des impôts, a évolué dans l’histoire.

Dans l’Ancien régime, la nécessité de recourir à la dette, se développait surtout à l’occasion des opérations de guerre. Il s’agissait donc de dépenses extraordinaires, et non ordinaires. La question qui se posait alors était : ces guerres peuvent-elles “rapporter” quelque chose au pays. Comme jusqu’à une certaine époque, il s’agissait pour une nation de se constituer et d’exister, se défendre, on peut considérer que le recours à la dette avait une légitimité relative pour l’ensemble de la société.

Mais une fois la nation constituée, les dettes encourues en raison des guerres ont pu être considérées comme inutiles, et improductives. Tel était l’avis d’Adam Smith à la fin du XVIIe siècle à propos de l’Angleterre.

En France, dans le courant du XIXe siècle, le recours à la dette n’est pas systématique. L’État s’endette surtout pour des investissements productifs : grands travaux, chemins de fer, etc. Les travaux publics et les investissements industriels sont considérés comme des investissements susceptibles d’être rentabilisés et amortis par la hausse de l’activité économique. La légitimité de la dette est liée à l’idée d’assurer le développement de la production et le positionnement dans la concurrence mondiale. L’économiste Jean-Baptiste Say défend ainsi l’utilité d’emprunts publics modérés, profitables si le gouvernement les emploie en « établissements utiles », car ils offrent un emploi à de petits capitaux détenus dans des « mains peu industrieuses ». La question est cependant posée de la rentabilité effective des investissements.

Commentant le budget de 1877, Isaac Pereire livre un point de vue plus large, selon lui les emprunts liés aux dépenses productives doivent financer le développement économique mais aussi le développement social (amélioration des conditions de travail et des capacités des producteurs).

Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale, et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, après les efforts de reconstruction, que le recours à la dette est surtout sollicité pour le fonctionnement ordinaire de l’État et les transferts sociaux : sécurité sociale, retraites, chômage, réponses aux revendications de diverses catégories sociales, dont le secteur public (« État providence »), en partie au détriment de dépenses directement productives. De simple complément de l’impôt, ou recours extra-ordinaire, le recours à la dette devient un mécanisme de financement ordinaire, « normal » de l’État. La légitimité ici tient au souci d’assurer la paix sociale.

Du fait que la part des investissements productifs tend à décroître relativement par rapport au fonctionnement de l’État et aux transferts sociaux, l’amortissement de la dette devient alors problématique, surtout en période de crise et de récession. Le déficit public s’alourdit d’année en année, sauf rares périodes de réduction des dépenses internes de l’État. L’économiste américain James Buchanan remarque à ce propos que la propension déficitaire des gouvernements est devenu « le plus important problème économique auquel doivent faire face les démocraties occidentales ».

Quelques données sur l’histoire de la dette publique

La notion de dette publique se développe à la fin du Moyen âge dans plusieurs pays européens, en relation avec le développement de l’économie marchande et la monétarisation de l’économie, et, on l’a vu, le développement d’un État relativement stable. La notion de dette pour le bien public s’affirme dans le même temps, même si elle se confond encore avec les obligations de la personne royale envers le royaume.

Dans les Cités grecques, il semble avoir existé, sinon des dettes publiques, du moins des endettements temporaires pour la collectivité (notamment guerre). Les dettes étaient assumées par diverses collectivités au sein de la Cité. À Rome, il n’existait pas à proprement parler de dette publique, les dépenses courantes, et même la guerre, étaient couvertes par des contributions, plus ou moins volontaires, ou des avances sans intérêts par des riches maîtres de domaines ou des institutions religieuses. Le sort des prêteurs était lié à l’expansion de Rome, aux tributs associés à la conquête et à la prospérité romaine.

Ce que l’on peut assimiler à une dette publique, liée à des dépenses exceptionnelles, se développe le plus précocement au Moyen âge dans certaines villes italiennes.

En France, lorsque le recours à l’impôt se révèle insuffisant, pour les dépenses extra ordinaires (guerres le plus souvent), c’est entre le XVe siècle et le XVIe siècle que l’idée de dette personnelle du roi est associée à celle de dette publique. On n’entrera pas dans le détail des modalités d’emprunts : auprès des villes et corporations bourgeoises, auprès des financiers (souvent contrôlés par une partie de la noblesse), par des ressources tirées de la vénalité des offices, de la vente d’actifs publics, ou par des réformes des finances (celles de Law notamment qui étaient loin de se limiter à la création de papier monnaie[2]).

La banqueroute de l’État monarchique à la fin du XVIIIe siècle se prolonge par la banqueroute révolutionnaire, avec un relatif redressement sous l’Empire. Le XIXe siècle peut être considéré comme le « siècle des rentiers », une alliance de classe se réalise entre les détenteurs passifs de petits capitaux et l’industrie en expansion, auxquels ils prêtent à intérêt, avec la garantie d’un État en développement, et celle du franc or, donc sans dévaluation.

Après la fin de la Première Guerre mondiale, la période du régime du franc or et de la stabilité monétaire est terminée. Les dépenses de l’État sont en hausse et avec elles la dette publique. La dette à court terme qui était à 1 milliard de francs en 1913 monte à 110 milliards en 1920. Quant à la dette publique dans son ensemble, elle se situait autour de 90% du PIB. Avec la fin du franc or et les dévaluations de la monnaie, les petits rentiers d’État perdent la valeur des sommes prêtées, certains sont ruinés, on parle d’une « euthanasie des rentiers ». Ceux qui ne sont pas ruinés ont perdu la confiance dans la garantie de l’État et préfèrent investir dans des valeurs plus sûres. Le placement des rentes et valeurs publiques devient difficile. Les rentiers d’État tendent alors à être remplacés, dans le placement des obligations du Trésor ou les avances de trésorerie, par le système bancaire, le marché des capitaux (Crédit Lyonnais, CIC, Société Générale). Par la suite, les emprunts d’État, seront plus ou moins imposés aux banques, notamment après la Deuxième Guerre mondiale, ce qui conduira à absorber la part des emprunts productifs privés.

La crise de 1929 entraîne une nouvelle progression des dépenses publiques, tandis qu’il y a baisse du revenu national, et donc des revenus fiscaux. La dette publique devient de plus en plus difficile à financer, elle représente de 60 à 75% du PIB. Le coût de la guerre, les dépenses d’occupation, augmentent encore la dette. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, elle monte aux alentours de 140% du PIB. Les dépenses sociales contribuent à l’alourdir. Toutefois, les dévaluations successives allègent le poids de la dette, mais une fois de plus au détriment des petits prêteurs, on assiste à une nouvelle “euthanasie des rentiers”.

De 1950 jusque dans les années 80 toutefois, on est en période de croissance, de sorte que le ratio dette publique / PIB est relativement modéré. Des années 50 aux années 70, il passe de 50- 60% du PIB à 30- 40%. La courbe du ratio dette/ PIB remonte à la fin des années 70, avec une accélération notable après 1980. La crise de 2008 ne fait qu’accentuer encore un peu plus la courbe ascendante.

Il faut noter toutefois que jusqu’en 2011, la croissance avait moins souffert que lors de la crise des années 30, mais ses conséquences sur la dette publique semblent plus graves, ceci du fait que les taux d’endettement avant la crise étaient déjà de beaucoup supérieurs à ceux enregistrés dans les années qui précèdent 1929. La baisse brutale des recettes due à l’effondrement des activités économiques et des profits du secteur financier, ainsi que le coût de la relance et du soutien au secteur financier, ont eu des effets plus sensibles sur le ratio d’endettement que lors de la crise de l’entre deux guerres.

ANNEXE

Quelques Définitions

Dette souveraine : dette souscrite ou garantie par un émetteur souverain (État ou Banque centrale).

Dette publique : dette de l’État et des autres administrations publiques, ou, ensemble des obligations que l’État a contracté envers ses créanciers.

La dette publique se rapporte aux crédits auxquels doit recourir un État pour financer son fonctionnement (puis le service de la dette), au delà de ses ressources propres (impositions directes et indirectes). À noter que certains engagements à long terme de l’État (retraites notamment) jouent un rôle durable dans le développement de l’endettement (surtout lorsque la production nationale ne suit pas).

Ce qui introduit les notions de dette “explicite” et dette “implicite”. La dette publique ne retient que l’ensemble des engagements financiers que l’État s’est engagé explicitement à payer. Elle ne concerne pas les engagements implicites, par exemple la question des retraites dans l’avenir (plus spécialement celle des fonctionnaires directement financée par des fonds publics). La prise en compte des seuls engagements explicites conduit à sous-estimer le montant de la dette publique.

Si l’on excepte la période de l’après guerre où l’endettement était important mais lié à la reconstruction du pays, le pourcentage de la dette publique par rapport au Produit Intérieur Brut ( PIB) reste modéré jusque dans les années 70 (de 20/ 25%). La forte montée de la dette débute au début de la décennie 80 (le pourcentage de la dette publique par rapport au PIB est actuellement entre 86 et 90%).

Le recours massif d’un État à la dette (au crédit), ne fait pas partie de son fonctionnement normal. Il est supportable tant qu’il y a croissance de la richesse nationale.

Dette brute et dette nette : la dette publique brute, au sens de Maastricht, se calcule par rapport au PIB. La dette publique nette est calculée par rapport au PIB et aux actifs de l’État, actifs financiers (actions, etc.) et physiques (terrains, etc.). Il y a deux modes de calcul, selon que l’on inclut ou non le domaine public.

On remarque que les endettements des différents États diffèrent, selon que l’on prend en compte la dette nette ou la dette brute. Pour 2006 :

Dette brute de l’Allemagne :67,6% du PIB

— Dette nette : 48,1%

Dette brute de la France : 63,6% du PIB

— Dette nette : 37,5%

Dette flottante : les dettes à court terme, non assorties de ressources correspondantes.

Déficit public : mesure l’accroissement de la dette publique pendant une année.

Principal de la dette : montant de la dette moins les intérêts.

Amortissement : procédure de remboursement du principal de la dette.

Service de la dette : tout paiement effectué pour le remboursement du principal ou des intérêts de la dette. Le service de la dette, pour la première fois dans l’histoire économique de la France, est devenu en 2011 le premier poste du budget ( 46 milliards), dépassant celui de l’Éducation Nationale ( 44,5 milliards) et celui de la Défense ( 30 milliards). Le service de la dette est d’un montant supérieur à l’impôt sur le revenu.

Écart de crédit (ou spread) : c’est l’estimation du risque de défaut de paiement de la dette par l’emprunteur (ce qui conduit les prêteurs à augmenter le taux d’intérêt).

Soutenabilité de la dette : la dette est considérée comme soutenable lorsque l’État est en mesure de remplir les obligations actuelles et futures du service de la dette (principal et intérêts), sans allégement ni rééchelonnement.

La soutenabilité de la dette dépend donc de plusieurs facteurs : les ressources actuelles et futures de l’État (lien avec le PIB, la croissance, mais aussi le système fiscal), les dépenses envisagées (productives ou non de ressources nouvelles), le taux d’intérêt. Par exemple un pays dont la dette représente 100% de son PIB, à un taux de 3%, n’est pas en difficulté si ses ressources progressent, même légèrement. L’État doit payer l’équivalent de 3% de son PIB (le taux allemand au début de la crise grecque), ce qui n’est pas préoccupant, tant que l’économie progresse. Le problème est en revanche très préoccupant en période de récession et d’augmentation des taux d’intérêt, surtout s’il y a augmentation des dépenses.

Rapport entre revenus fiscaux, recours à la dette et dépenses de l’État.

Normalement, dans un État bien géré, en dehors des périodes exceptionnelles (guerre, reconstruction), il ne devrait pas y avoir besoin de recourir à la dette publique, les recettes venant des impôts devant suffire pour l’essentiel à équilibrer les dépenses.

Parts de l’endettement en France, entre l’État, les entreprises, les ménages.

Dans des pays tels que l’Angleterre ou les États-Unis, les ménages pour satisfaire leurs divers besoins, sont très endettés, épargnent peu, et l’État est comparativement moins endetté. Dans le modèle de type français, où l’État assure plus de fonctions sociales, l’État est plus endetté et les ménages beaucoup moins. En 2008, la part dans l’endettement intérieur de la France des administrations publiques était de 33,5% ; celle des entreprises de 41,5% ; celle des ménages de 25% (en Angleterre 100%). L’endettement total de la France par rapport au PIB est de 190%.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. Ouvrage publié par le Comité d’histoire du Ministère des Finances (dir. Andréau J., Béaur G., Grenier J.-Y.)
  2. . En particulier, système de transfert de la dette aux Compagnies mondiales contre le monopole de l’aristocratie terrienne

Représentations communes de la situation de la France et des orientations des candidats aux élections de 2012

1 mars 2012

De novembre 2011 à janvier 2012, Germinal a mené une enquête[1] portant sur les problèmes économiques et politiques qui se posent dans la conjoncture actuelle. Parmi ceux qui sont jugés les plus importants par les personnes interrogées, quelles sont les causes qu’on leur assigne, et compte tenu de ces causes, quels sont les courants politiques estimés capables, ou non, de résoudre de tels problèmes. Ces interrogations ont bien sûr à voir avec les échéances électorales (présidentielles et législatives) de 2012, mais on n’a pas souhaité centrer le questionnement sur des Partis ou des personnes (pour ou contre Sarkozy, Hollande, Marine Le Pen, etc.), préférant rester sur un terrain plus objectif, quelle relation établir entre l’analyse de la situation et les orientations proposées par les divers courants ou candidats.

Bien que chaque individu dispose d’un rapport au monde et d’un mode de pensée propres, et qu’il ne puisse “représenter” le point de vue d’un autre simplement en raison de la position qu’il occupe dans la société, on observe qu’il existe des façons distinctes de se représenter les problèmes, selon que l’on est employé dans le secteur public ou dans les secteurs liés à la production marchande (ouvriers, employés du privé, artisans, agriculteurs, commerçants…). Il ne s’agit là que de tendances générales, forcément schématiques. On observe cependant que les personnes liées à la production marchande ont davantage tendance à se préoccuper des manifestations de la contradiction fondamentale du capitalisme (anarchie sociale de la production et ses effets dans la concurrence et les crises de surproduction), tandis que celles du secteur public se préoccupent plus de la question de la redistribution des richesses, sans forcément se soucier de savoir quelle est la source nécessaire de leur production (le travail productif). Ces deux sous-ensembles se retrouvent cependant d’accord pour exprimer leur manque de confiance dans les divers courants et partis politiques, la capacité de ceux-ci à maîtriser les problèmes qui se posent dans la conjoncture actuelle.

Les problèmes les plus importants viennent de l’état de l’économie, plus que des choix politiques.

Ce sont les problèmes qui se posent dans le champ de l’économie qui sont estimés les plus importants : 85% contre 15% pour ceux qui se posent dans le domaine des choix politiques . Les premiers mentionnés sont ceux qui touchent directement la population du secteur lié à la production marchande : chômage (50%) désindustrialisation, délocalisations (24%) perte de croissance (évoqués plus fréquemment par les ouvriers et employés, les commerçants et artisans).

Il n’y a plus d’industrie (technicien).

Plus assez d’embauche (agent de maîtrise).

Les entreprises sont menacées dans leur survie (ouvrier).

Le chômage, la perte de croissance, les délocalisations, peuvent être associés au développement de la pauvreté, à la stagnation des salaires, des retraites, l’affaiblissement de la protection sociale, et finalement la baisse du pouvoir d’achat (28%).

Pouvoir d’achat en berne (employé).

La vie est dure, les salaires n’augmentent pas (ouvrier).

Hausse des loyers (employé).

Quand on a tout payé à la fin du mois, il ne reste pas grand chose (agriculteur).

Pour les commerçants et artisans, la baisse du pouvoir d’achat peut être mise en relation avec l’augmentation des charges. Dans le sous-groupe des ouvriers, l’instauration de la monnaie unique, jouerait dans le même sens.

Le passage à l’euro, on s’est mis dedans, tout un tas de choses qui fait qu’on a perdu le pouvoir d’achat (ouvrier).

Posés dans le cadre national, ces problèmes sont mis en relation avec le contexte mondial : économie globalisée, mondialisation, crise mondiale, parfois réduite à la crise financière. De façon secondaire, on peut parler de la surévaluation de l’euro défavorable à la défense du secteur productif national.

L’euro est surévalué, ce qui cause des problèmes pour l’exportation et donc pousse les entreprises à fabriquer dans d’autres pays (ouvrier).

La question de l’endettement des États est jugée préoccupante ( 20%), la Grèce servant d’emblème, bien que certains estiment que la France ne sera pas épargnée.

Le problème de la Grèce fait énormément de tort à l’économie européenne (technicien).

L’endettement dans beaucoup de pays qui provoque le chômage (ouvrier).

Le poids prépondérant de la finance et des marchés sur la production ( 24%) est mis en cause.

Le problème est que le monde économique est plus contrôlé par le monde de la finance que par le monde de la production (cadre secteur privé).

Le problème est que tout est basé sur les marchés financiers (agriculteur).

La domination de la finance se limite pour quelques-uns au poids des actionnaires qui veulent « faire du fric » et non produire, ou au développement d’une économie virtuelle prenant le pas sur la production réelle.

Il n’y a plus que le CAC 40 qui compte (ouvrier).

Les spéculateurs font du fric pour du fric, avec le CAC 40, les actionnaires (ouvrier).

Un système tronqué, faussement dopé, de l’argent qui n’existe pas [qui n’a plus de base] et qui circule (technicien).

L’immatérialité de l’argent virtuel qui ne repose sur aucune marchandise (enseignant public).

Plus particulièrement dans le sous-groupe des agriculteurs, on signale le tort fait par la spéculation qui règle arbitrairement le cours des matières premières.

Enfin sont évoqués des problèmes généraux valables pour toute une époque, mais que la conjoncture fait apparaître plus nettement : inégalités et mauvaise répartition des richesses ( 25%).

Les riches sont toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres (agriculteur).

Il n’y a pas de répartition des richesses, avec la crise, on tape sur les petits, les ouvriers trinquent (ouvrier).

Pour une minorité ( 10%), c’est l’ensemble du régime économique qui se trouve directement mis en cause, au moyen de formulations telles que le système actuel, le capitalisme, sans qu’il y ait le plus souvent d’autre caractérisation.

Une faible partie des problèmes semble résulter des choix politiques des gouvernements. Il s’agit plutôt de déplorer la perte générale de maîtrise de la situation par la politique :

Du point de vue politique, pas de réelle solution » (agriculteur).

Que ce soit de gauche ou de droite, j’ai jamais vu de changement (ouvrier).

La soumission de la politique à l’économie, la finance, est réprouvée :

L’influence de l’économie et de ses représentants (banques, entreprises, etc.) dans les débats, les projets de lois, dans les institutions, le gouvernement en général (étudiant).

Mais ce qui paraît constituer le problème principal, c’est l’évolution des partis que l’on estime incapables, ou devenus incapables d’affronter les problèmes du pays, toutes tendances confondues.

Les hommes ou les partis politiques ne sont plus de vrais politiques (technicien).

Les responsables politiques des grands partis ne donnent pas l’impression de vouloir administrer les Français et la France, mais simplement d’arriver au sommet (enseignant public).

Le désengagement des politiques dans la gestion du pays (cadre secteur privé).

Les critiques concernant en propre l’État ou le gouvernement actuel sont finalement peu présentes.

Mauvaise gestion des affaires publiques (enseignant public).

Le problème de la circulation de l’argent et des banques que l’État n’arrive plus à contrôler (enseignant public).

On ne trouve qu’une seule mise en cause directe de Sarkozy par un ouvrier, qui tout de suite ajoute « que ce soit lui ou un autre, il y aura les mêmes problèmes ». Plusieurs évoquent la nécessité d’une union des différents courants politiques pour affronter les difficultés de la situation :

Incompatibilité des différents partis et dispersion [des efforts] (ouvrier).

Il faudrait mélanger les idées des différents partis, à l’heure actuelle, on ne peut plus rester sur une seule idéologie politique (agriculteur).

La difficulté de saisir les causes des problèmes et l’incapacité des politiques à les maîtriser

Lorsqu’il s’agit de se représenter les causes des problèmes les plus importants qui se posent, un grand nombre de personnes interrogées semblent avoir des difficultés à saisir leurs déterminations. Ils se bornent à mentionner une nouvelle fois les problèmes eux-mêmes.

Cependant alors que près de 85% des problèmes évoqués dans la première question semblaient découler du mouvement propre de l’économie, les causes qu’on leur assigne sont cette fois-ci posées pour la moitié comme relevant de la politique, ou plutôt de ce qui est considéré comme un défaut de politique, d’esprit politique. On met en cause le système politique, les Partis, les syndicats, et plus généralement “les politiques”, que l’on juge incapables de maîtriser la situation, étant coupés de la réalité du monde, centrés sur eux-mêmes, sans capacité de recul :

Notre système politique […] n’est plus représentatif des inquiétudes, des problématiques du peuple français (cadre secteur privé).

Le désengagement des politiques dans la gestion du pays (cadre secteur privé).

Les politiques ne font pas leur boulot, ne représentent pas la totalité des individus et sont déconnectés du terrain de la réalité (employé).

Les politiciens n’ont eux-mêmes plus de recul et de distance pour proposer des programmes clairs et applicables (employé).

Les politiciens ne se préoccupent que d’eux mêmes, non de la bonne marche du pays :

Les politiciens qui ne songent qu’à cumuler des mandats pour toucher le maximum d’indemnités (artisan).

Les politiciens jouent beaucoup plus la partie « perso » que collectif (enseignant public).

La distance est trop grande entre le mode de vie des dirigeants politiques et le peuple (enseignant public).

L’envie de pouvoir, les gens veulent le pouvoir pour avoir l’argent […] ils veulent tirer chacun de leur côté (agent de maîtrise).

L’incapacité de l’État, des divers gouvernements, ou ici encore des “politiques”, à imposer des règles à l’économie, à protéger la production nationale, est particulièrement mise en cause.

Les gouvernements successifs ont laissé partir les entreprises et il n’y a pas eu de mesure de protection nationale (technicien).

Le gouvernement est trop laxiste, il a laissé les entreprises se délocaliser (ouvrier).

Le gouvernement donne tout pouvoir aux actionnaires, il les laisse tout faire, délocaliser, licencier, fermer les usines (ouvrier).

Rien n’a été fait en longue durée par les dirigeants politiques, les représentants ne vont pas au bout d’un projet (employé).

L’imputation au politique des problèmes qui se posent, concerne les partis, qui sont réputés défendre leurs propres intérêts plutôt que le bien commun :

Les partis ne sont plus des partis qui défendent des idées de fond, mais leurs propres chapelles (technicien).

Les partis actuels servent des intérêts particuliers et non communs, ils ne peuvent proposer de solutions qui serviraient l’intérêt général, de plus ils ne règlent pas les problèmes de fond (cadre secteur privé).

Pour la moitié des locuteurs cependant, on impute les problèmes qui se posent au mouvement immanent de l’économie plus qu’aux choix politiques. Les causes des difficultés peuvent être d’ordre général ou relever de problèmes concrets plus immédiats. Ainsi la concurrence, les coûts de la production en France, le défaut de rentabilité, sont considérés comme facteurs essentiels des délocalisations, ceci presque exclusivement pour les personnes du secteur lié à la production marchande.

La France est beaucoup trop chère dans sa production, donc délocalisations (employé).

Les pays émergents qui s’industrialisent, le coût est plus bas, on ne peut rivaliser avec eux, on met en concurrence un ouvrier français et un ouvrier chinois, l’écart économique est trop grand entre les deux (ouvrier).

Le coût de l’emploi trop élevé en France, cause la désindustrialisation, les 35 heures payées 40» (artisan).

Le capital ne trouve plus son compte dans la valeur du travail (technicien).

Ces “causes” sont mises en relation avec la situation mondiale (crise, dette publique, développement d’une économie virtuelle, concurrence des pays émergents, etc.). Les catégories directement liées à l’économie marchande capitaliste (artisans, commerçants, ouvriers, employés, cadres du privé, agriculteurs) sont plus centrés sur ces questions concrètes. Les questions liées à la spéculation, la difficulté d’emprunter, sont aussi signalées.

Les intérêts financiers conditionnent tout, il y a spéculation sur les matières premières, des traders qui font la pluie et le beau temps à la Bourse de Chicago, les prix du blé, du maïs (agriculteur).

L’augmentation du prix des matières premières (agriculteur).

La dette et le déficit, les banques qui ne prêtent plus aux petits (commerçant).

S’agissant des problèmes très généraux, l’accent peut être porté sur l’emprise de la “mondialisation”, l’interdépendance des économies, qui enlève aux États ou à l’activité économique toute liberté de manœuvre :

La mondialisation, on dépend trop de l’un et de l’autre, on n’est pas libre de faire ce qu’on veut, on est prisonnier des conventions, des quotas (agent de maîtrise).

Les contraintes de ce que l’on peut nommer “système” au niveau mondial sont également désignées comme facteurs de trouble : économie de marché, concurrence déloyale, libéralisme, modèle libéral :

La prise de pouvoir par des grandes structures mondiales économiques (agriculteur).

La concurrence économique internationale (agent de maîtrise).

Pour le chômage, il s’agit du commerce inégal avec l’Europe (agent de maîtrise).

Mauvaise organisation en France, des pays font une concurrence déloyale (ouvrier).

Le rôle de l’actionnariat au détriment de l’emploi et des salaires est une nouvelle fois souligné :

La rentabilité, flexibilité, une diminution du pouvoir d’achat, l’actionnariat nous flingue (ouvrier).

On paie moins les salariés pour donner plus aux actionnaires (employé).

Dans les sous-groupes ouvrier, (surtout militants syndicaux), et parmi les cadres (privé et public), le thème d’ensemble du capitalisme, comme cause de tous les maux, est présent, parfois seulement dans ce qui peut être considéré comme relevant de ses “excès”.

Le système capitaliste poussé à l’extrême (enseignant public).

Le capitalisme arrivé actuellement à son stade critique (cadre secteur privé).

Le système économique capitaliste et ses excès (cadre secteur public).

Sous cette forme très générale, le thème est peu prégnant chez les petits producteurs indépendants, les commerçants. Parmi les cadres du public, outre l’imputation au système capitaliste en général, on trouve assez fréquemment une critique du capitalisme moins lié à son caractère “anarchique” (tel que le révèlent les crises), qu’à la “déshumanisation” qu’il engendre, le déploiement de « l’égoïsme », du « profit », des « riches », ce qui curieusement est moins présent dans le sous-groupe ouvriers, employés et techniciens du privé, qui subissent pourtant plus directement les effets du “système”.

Le libéralisme et l’économie de marché, il n’y a plus de place pour l’humain (cadre secteur public).

Déshumanisation des échanges (cadre secteur public).

Un modèle économique qui a tout misé sur le profit et l’argent (enseignant public).

Surmonter les problèmes dans le cadre de la nation et rester les pieds sur terre

Après s’être efforcés de dégager les principaux problèmes qui se posent dans la situation actuelle, il était demandé d’envisager quelles solutions semblaient pouvoir être apportées. Dans le groupe de référence, une personne sur cinq ne voit aucune solution. Quelques cadres (secteurs public et privé) envisagent des réponses dans un cadre plus large, notamment européen. Pour les autres, les réponses apportées se situent pour l’essentiel dans le cadre de la France. [Il y a perception plus ou moins claire que la nation est la forme et le lieu historique adapté pour poser et s’efforcer de résoudre les problèmes, l’Europe et le monde demeurant historiquement et politiquement “informes”.]

Il faudrait d’abord régler les problèmes en France, pour le reste du monde je en sais pas (ouvrier).

S’occuper déjà du territoire avant de regarder au-delà, même si c’est enrichissant (agriculteur).

Remettre la France au travail (commerçant).

On propose en général des modes de résolution d’ordre politique, d’un côté mesures des contrainte, d’imposition de règles, de l’autre projection d’une transformation radicale (autre modèle de société, socialisme), estimée cependant difficile, voire utopique par la plupart. Dans le sous-groupe des ouvriers, techniciens, employés et cadres du secteur privé, les réponses se focalisent autour de la production : lutter contre les délocalisations, produire en France, réindustrialiser

Préserver nos emplois et notre économie, ne pas délocaliser (ouvrier).

Il faut maintenir les activités en France, répartir le travail, ne pas supprimer les postes (ouvrier).

Tout d’abord conserver nos outils de travail en France en empêchant les entreprises de s’exporter et de fermer, surtout quand elles ne sont pas en difficultés financières (ouvrier).

Garder nos propres industries, éviter de délocaliser (employé public) .

Il faudrait utiliser plus nos productions (agriculteur)

Relocaliser les industries dans notre pays (ouvrier) .

Faire une relance économique (cadre secteur privé).

Cela peut inclure une aide aux entreprises (ce thème est présent chez les ouvriers, techniciens, employés du privé), leur ouvrir des crédits, voire diminuer leurs charges, pratiquer un certain protectionnisme :

Continuer à aider les entreprises de production (ouvrier).

Les petites et moyennes entreprises devraient être davantage aidées parce que c’est elles qui emploient le plus (technicien).

En aidant les sociétés industrielles pour qu’elles restent en France et donnent du travail à tous (employé).

Diminuer les charges des petites entreprises (artisan).

Baisse des charges et du taux de TVA (commerçant).

Certains insistent aussi sur la nécessité de favoriser la production industrielle plutôt que les services, et plus encore que la finance ou que l’économie dite virtuelle.

La finance devrait retourner à ce qu’elle devrait être, c’est-à-dire un outil d’aide à la production (cadre secteur privé).

Le thème de l’opposition aux délocalisations par l’incitation à acheter français est particulièrement développé par les catégories liées au secteur privé, qui l’associent à la protection de la production nationale et au maintien de l’emploi :

Acheter français (ouvrier).

Acheter aux producteurs locaux plutôt que d’importer (commerçant).

Décourager les délocalisations en fuyant les produits étrangers (employé).

Le marché pour les productions françaises, devrait être protégé, notamment au moyen de l’instauration des taxes à l’importation :

Il faut instituer des taxes pour les produits qui viennent surtout de Chine (employé). Favoriser l’industrie, par un jeu de taxes à l’importation (technicien).

Acheter français se présente comme moyen de protéger la production nationale, plus que comme une relance par le pouvoir d’achat, insuffisamment discriminante par rapport à la production étrangère. Le thème de la relance par l’augmentation des salaires et du pouvoir d’achat, se présente ainsi le plus souvent de façon distincte par rapport à « acheter français ». Il est finalement assez peu présent, si ce n’est auprès de responsables syndicaux et dans le sous-groupe des fonctionnaires :

Augmenter les salaires pour relancer l’économie (ouvrier).

Relancer l’économie par le pouvoir d’achat (employé public).

La nécessité pour résoudre les problèmes de relancer l’économie et la production peut être prolongé au sein d’une thématique plus globale, centrée sur la question de la reprise en mains de l’économie par la politique.

Il faut des solutions par la volonté politique (employé).

Reprise en mains par le gouvernement des rênes de l’économie, principalement dans les grandes entreprises (enseignant public).

L’État [doit être] garant des règles économiques (cadre secteur public).

Il faudrait que les politiques […] reprennent en main sur les décisions économiques, les marchés ne doivent pas tout gérer (cadre secteur privé).

Cette reprise en mains supposerait l’imposition de règles, de contrôles, d’encadrement des mécanismes spontanés du marché, du profits, de la spéculation, au niveau national et si possible mondial :

Contrôler les échanges financiers (employé).

Assainir, encadrer, réglementer les profits (technicien).

Interdire les spéculations sur les matières premières, avoir des prix stables dans le monde (agriculteur).

Encadrer la mondialisation (cadre secteur public).

Mais aussi une discipline budgétaire, la résolution de l’endettement public :

Une politique de rigueur économique et sociale encadrée (agriculteur).

Gérer le budget en bon père de famille et non augmenter sans cesse les frais de fonctionnement (administration etc.) (enseignant public).

Une discipline budgétaire, éviter les déficits publics (commerçant).

Exposés par une minorité, les moyens de surmonter les problèmes peuvent aussi être liés à une remise en question du cadre européen. Soit qu’il s’agisse de reconquérir une certaine part de souveraineté :

Faut-il casser l’Europe, redevenir individualistes ? [ou] repenser à la possibilité ou l’impossibilité de restaurer la souveraineté de chaque pays (enseignant public).

Soit qu’il s’agisse au contraire de renforcer l’Europe, notamment dans une perspective fédérale :

Faire l’Europe unie, uniformiser l’Europe (employé public).

Il faudrait un gouvernement fédéral qui soit au-dessus des États pour pouvoir décider des orientations à prendre (cadre secteur privé).

S’agissant du problème de la dette, on ne constate pas, même auprès de militants engagés dans une perspective européaniste, d’excès de solidarité envers d’autres pays de l’Union Européenne :

Arrêter de prêter de l’argent à des pays où on ne voit pas le retour comme en Grèce, l’Espagne l’Italie, ce n’est pas de l’égoïsme, mais chacun sa merde (ouvrier).

Contrôler les fonds mis à la disposition de la Grèce (étudiant).

Les réponses à apporter aux problèmes qui se posent peuvent aussi sembler devoir résulter d’une meilleure répartition de la richesse. Pour mieux répartir, il faudrait prendre aux riches :

Il faut répartir les fortunes, prendre plus aux riches et puis voilà quoi, il n’y a pas cinquante solutions (ouvrier).

Dans les catégories liées au secteur public, l’accent est souvent porté sur ce thème de la redistribution des ressources plus que sur leur production. Il est surtout question de répartir ce que l’on prendrait aux riches, au capital, aux profits.

Remettre à plat, redistribuer le travail et les richesses (enseignant public).

Réduire les gros salaires et revaloriser les métiers manuels (enseignant public).

Pratiquer une politique redistributive plus égalitaire entre le capital et le travail (cadre secteur public).

Cela peut aller jusqu’à vouloir identifier la position de fonctionnaire à celle du travail contre le capital :

Empêcher les politiques et les financiers de nous obliger à vivre pour leur profit à eux (enseignant public).

Il est aussi question de mieux répartir les richesses en réduisant la part impartie aux “politiques”, aux membres du gouvernement et aux élus :

Réduire les salaires des ministres, députés, sénateurs et Président de la république (employé public).

Réduire le train de vie et les privilèges des élus (enseignant public).

La solution pourrait aussi venir de la défense des services publics, ce thème est peu développé si ce n’est dans le sous-groupe des enseignants :

Arrêter de saccager les services publics au profit du privé ou du rien du tout (enseignant public).

Création d’emplois dans le secteur social, l’éducation, l’environnement, mise en chantiers de grands travaux (enseignant public).

Parmi les militants, plus spécialement ouvriers, on compte sur des mobilisations capables de faire réagir les “politiques”, sans toujours être sûr de leur efficacité :

Se mobiliser, faire réagir les politiques (ouvrier).

Il faut manifester et montrer son mécontentement à tous les niveaux (ouvrier).

On va se mobiliser et jouer aux indignés pour faire réagir le monde politique et financier pour que cela change (ouvrier).

Quelques-uns, ici aussi avec plus ou moins de conviction, tablent sur une transformation socialiste, dont les contours et les conditions sont mal délimités :

Venir dans un système socialiste, le droit de vivres égaux et libres (ouvrier).

Changer de mode de production, changer de système, passer au socialisme (cadre secteur privé).

Le changement de modèle envisagé peut présenter des traits plus imprécis encore :

Instaurer un autre modèle de société (ouvrier).

Trouver un autre modèle économique, évolutif, se basant sur des valeurs humanistes de partage et de solidarité (cadre secteur privé).

D’autres se contenteraient de la restauration d’un modèle politique proposant de véritables orientations, si possible vers le bien commun :

Proposer d’abord des programmes politiques, puis des personnes pour les appliquer (cadre secteur privé).

Créer un nouveau parti orienté sur l’intérêt commun (cadre secteur privé).

Une telle restauration de la politique ne semble pas être à l’ordre du jour. À cet égard les différents courants, de droite ou de gauche, sont renvoyés dos à dos, soit qu’ils spéculent sur les désirs au lieu de présenter des orientations réalistes, soit qu’ils ne tiennent pas leurs promesses :

Déjà ouvrir les différents points de vue et voir ceux qui sont réalisables, abandonner l’idéal et revenir au réalisme (agriculteur).

Les gens aiment être représentés par des personnes qui défendent en apparence ce qu’ils aimeraient obtenir […] préférer être représentés par des politiques qui critiquent plutôt que de proposer des idées, je parle de ces personnes qui soutiennent les candidats du PS (technicien).

Si le gouvernement change, peut-être il y aura du mieux, car les promesses ne sont pas tenues (artisan).

Enfin pour quelques-uns, les solutions ressortiraient d’une modification des visions du monde, dont on ne saisit pas ici aussi, quelles pourraient être leurs conditions de réalisation :

Repenser la vision du monde, tout revoir (technicien).

Sensibiliser les gens à une concentration sur soi, l’humain, […], afin que l’individu comprenne que la richesse est avant tout intérieure, mentale, psychique (enseignant public).

Défiance à l’égard des Partis politiques, trop centrés sur leurs propres intérêts

À la question, quel courant ou organisation politiques vous paraîtraient à même de résoudre ou surmonter les principaux problèmes, une très grande majorité (63%) donne pour réponse « aucun », « je ne vois pas ».

Je ne vois aucun courant ou parti capable (ouvrier).

Il n’y en a pas, on se débrouille comme on peut, et voilà (agriculteur).

J’en vois aucun, on est dans la merde et on y reste (agriculteur).

Je ne connais personne qui aille dans ce sens [résoudre les problèmes] (ouvrier).

Le pourcentage de ceux qui n’imaginent pas qu’un courant politique soit à même de résoudre les problèmes est plus importante dans les sous-groupes agriculteurs, commerçants, artisans, cadres du privé, mais dans toutes les catégories cette incapacité des courants ou Partis est mentionnée. Une minorité importante ( 17%) souhaiterait une politique d’union entre les différents courants et partis afin de mieux affronter les difficultés communes. Dans le groupe de référence, ce sont parmi les ouvriers, les techniciens, du privé, les agriculteurs, les employés, que l’on trouve le plus de personnes souhaitant une union des forces, on n’en trouve pas mention parmi les enseignants et cadres du secteur public.

Aucun [courant], il faudrait un mélange de tous (agriculteur).

Il faut un rassemblement de tous les courants (agent de maîtrise).

Qu’ils fassent quelque chose ensemble, tous les courants politiques (ouvrier).

Faire un gouvernement d’union (employé).

Il faudrait peut-être prendre un peu de tous les courants et en constituer un neuf, qui ne veut pas dire utopique (employé).

Plusieurs rejettent l’idée de Parti, qui leur semble signifier un engagement dans des querelles au détriment d’une recherche de solutions concernant l’ensemble du pays.

Des personnes capables qui gouvernent sans parti politique et ne pas passer son temps à critiquer (employé).

Certains, notamment dans le secteur privé, souhaitent d’abord que la lucidité, le réalisme s’imposent, on insiste sur la nécessité de « garder les pieds sur terre », rester dans le domaine du possible.

Toute organisation politique doit garder les pieds sur terre, voir ce qu’il est possible de faire et non dire je ferais (commerçant).

Plus de lucidité (agriculteur).

Plus de réalisme, du concret (agriculteur).

Aucun courant politique, mais plutôt le bon sens qui limitera la casse (technicien).

Une telle prise de position peut coïncider avec une critique du Parti socialiste ou de François Hollande, que certains taxent « d’illusionniste », ou auquel on reproche de faire du « baratin », sans qu’il s’agisse pour autant de se prononcer en faveur de la droite. L’idée plus générale d’une désintégration des partis politiques est signalée. On parle de l’absence d’orientations capables de répondre aux problèmes concrets ou du fait que les partis ne représentent plus les préoccupations de la population :

Il y a quelques années peut-être, mais aujourd’hui, personne ne parle ni ne s’intéresse [aux problèmes qui nous concernent] (agriculteur).

Les organisations politiques sont trop loin des préoccupations des Français (employé public).

Les partis ne représentent plus la majorité des travailleurs, quelles que soient les tendances, la majorité n’est pas représentée (ouvrier).

Il peut être déploré que le Parti communiste ait perdu sa place, ne joue plus le rôle qui était le sien :

Il y en a eu et ça a échoué (employé).

Il y avait un PC , il y a longtemps (ouvrier).

Ne représentant plus les intérêts de la population, les différentes organisations, syndicales ou politiques, sont suspectées n’avoir d’autre souci que de défendre leurs propres intérêts, travailler d’abord pour eux-mêmes, leur chapelle :

Les syndicats sont tous au travail pour leurs propres postes, leurs gamelles, ils ne représentent plus personne (agriculteur).

Aucun courant, chacun des partis travaille pour lui même (technicien).

Que ce soit la gauche ou la droite, ils ne pensent qu’à se gaver et terminé ! ça n’a jamais changé (ouvrier).

Parmi ceux qui estiment que les différents courants ou Partis ne peuvent pas résoudre les problèmes, on mentionne le fait qu’ils sont tous soumis aux mêmes impératifs, aux contraintes de l’économie mondiale, de la recherche du profit et de la finance :

ça se joue maintenant au niveau international (employé).

Pas de projet politique à long terme, les banques détiennent trop de pouvoir (employé).

La France et les autres pays européens ne sont plus souverains et sont soumis à la finance (employé public).

Je ne pense pas qu’un quelconque courant politique puisse influencer la dictature économique du profit à court terme (enseignant public).

Les divers courants politiques, quelle que soit leur couleur, seraient de ce fait tous soumis à une même logique, à un même système :

Les organisations politiques actuelles et leurs dirigeants sont trop impliqués dans le système actuel (cadre secteur privé).

Les dirigeants politiques, tous partis confondus, sont sous l’emprise de la finance (technicien).

Des difficultés économiques objectives, notamment la crise, s’imposent quel que soit le courant politique :

La crise serait la même si notre gouvernement actuel était de gauche (employé public).

Le problème actuel est que l’économie française [va mal] depuis plusieurs décennies, et quel que soit le parti politique, il est confronté aux mêmes difficultés (commerçant).

Toute organisation politique aura une lourde charge avec l’économie actuelle (commerçant).

Je ne sais pas qui pourrait tenir les promesses qu’il fait (artisan).

“Choisir le moins pire, vu la situation”

Seulement 25% des personnes interrogées se prononce pour un ou plusieurs courants ou Partis, quelque fois avec l’idée de choisir “le moins pire” par rapport à la situation, ou celui qui ne fait pas trop de promesses impossibles à tenir :

Choisir le moins pire, vu la situation (artisan).

Il y en a qui sont pires que d’autres, je ne crois pas à ceux qui promettent la lune (ouvrier).

Parmi ceux qui citent un courant ou un Parti, plusieurs options sont le plus souvent exprimées par un même individu, le plus souvent sans enthousiasme excessif. Les choix sont assez bien répartis entre la gauche et la droite, bien que plusieurs personnes les renvoient dos à dos.

Pour la gauche, sont cités les différents Partis qui s’en réclament, avec un accent spécial porté sur l’extrême gauche, le Front de gauche (ou Mélenchon), « certains courants du Parti socialiste », le Parti communiste, mais aussi le Parti socialiste, la social-démocratie. On note aussi de rares mentions des Indignés et d’Attac.

Pour la droite, on cite « les courants de droite », l’ UMP, « les orientations du gouvernement [actuel] », le Front National, Marine Le Pen. Enfin, il faut noter que le “tabou” concernant l’affirmation ouverte d’une préférence pour Sarkozy est plus importante que celle concernant Marine Le Pen (on préfère parler du souhait de maintenir « les orientations actuelles », ou déplorer l’excès de ceux qui font de “l’anti sarko”, encouragés par « la presse qui fait que l’on entend que ceux qui sont contre »).

Le choix d’une couleur politique peut être posé négativement, que ce soit pour la droite ou la gauche.

Pas la droite :

Pas le gouvernement actuel, pas la droite (ouvrier).

Une période d’austérité est peut-être nécessaire pour remettre la France à flot, mais si on passe à droite, ce sont les travailleurs qui vont payer l’addition, alors pas la droite (ouvrier).

Pas la gauche :

Pas la gauche, les autres courants [hors UMP] ont toute liberté de promettre monts et merveilles (technicien).

Que la gauche ne passe pas (artisan).

Quelques-uns cependant affichent ouvertement une préférence. La préférence pour la droite, l’ UMP ou les « orientations actuelles » [du gouvernement] est plus fréquemment exposée par les employés, techniciens, agents de maîtrise, cadres, du privé, les commerçants et artisans. Elle est loin cependant d’être exclusive au sein de ces catégories.

La droite semble mieux armée, les personnes qui la composent […] sont les plus aptes à conduire le pays (artisan).

Le plus cohérent, le plus réaliste, le moins illusionniste serait l’UMP, sachant qu’il ne sera pas une solution à la crise (technicien).

Aujourd’hui, il y aurait l’UMP qui en partie s’attache à juguler la crise et s’intéresse à la relance de l’industrie (cadre secteur privé).

La préférence pour le président de la République actuel, Nicolas Sarkozy, n’est presque jamais directement affirmée, elle peut être associée aux orientations de l’UMP :

C’est l’UMP, par rapport à ce que j’ai entendu du dernier discours de Sarko, on peut être des gens de la base qui ont encore des idées réellement sociales, qui font moins d’anti Sarko (technicien).

On peut ne pas vouloir marquer ouvertement une préférence pour la droite ou le gouvernement actuel, et se contenter de suggérer qu’il vaudrait mieux « garder les mêmes »

Je ne vois pas d’autre courant pouvant mieux gérer cette crise (employé).

Je pense que le gouvernement en place actuellement devrait aboutir à une amélioration (employé).

Il y a les déficits énormes à résoudre, il faudrait plusieurs mandats pour arriver à éponger les dettes, pas de changements trop fréquents, ça empêche de résoudre (employé public).

La préférence déclarée pour le Front national ou Marine Le Pen, dont on ne sait s’il convient de les situer sur l’échiquier de droite, peut être proposée, sans véritable exposé des motifs, ou en relation avec le thème de la protection de l’emploi contre les étrangers.

Marine Le Pen pour serrer la ceinture aux autres pays, avec les problème des frontières et des étrangers qui ne trouvent pas de travail (ouvrier).

Même si l’on pense que Marine Le Pen propose des orientations valables, il est déploré que le Front National ne dispose pas d’une structuration politique suffisante pour prendre en mains les affaires du pays :

Le Front national, mais ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir diriger le pays (ouvrier).

La préférence pour la gauche ou pour un Parti de gauche est souvent peu argumentée, contrairement à ce qu’exposent les partisans déclarés de l’UMP. Elle est plus fréquemment exposée dans les rangs des cadres A de la fonction publique (moins parmi les employés), avec une option particulière pour le Front de gauche. La gauche, les partis de gauche, le vote socialiste, sont mentionnés, sans grand enthousiasme et sans penser qu’il en adviendra un changement fondamental :

Je vote socialiste aux prochaines élections, mais est-ce que réellement ils arriveront à faire quelque chose ? (ouvrier).

Je pense que les socialistes en parlent [de trouver des solutions], mais ils ne sont pas assez solides, ce n’est que des paroles (employé public).

Le choix de la gauche, sans autre précision, peut aussi révéler une certaine ambiguïté, puisqu’on lui attribue, contre les options gouvernementales, une capacité à restreindre l’apport d’étrangers.

On se portera sur la gauche, le gouvernement actuel est trop ouvert aux étrangers, on pense à la France, je pense à mon fils, on peut s’en sortir seul, on a assez de richesses (ouvrier).

Les ouvriers qui se prononcent pour un Parti, penchent soit pour les Partis de gauche, dont le PCF, soit pour Marine Le Pen. Toutefois, une majorité d’ouvriers, y compris militants syndicaux, n’attend pas plus de la gauche que de la droite. Il en est de même pour les agriculteurs qui estiment que les différents courants ne peuvent résoudre les problèmes qui se posent, sauf à unir leurs efforts. Quelques ouvriers pensent qu’il y a quelques années ou décennies, un parti tel que le PCF aurait pu jouer ou pourrait encore jouer un rôle positif.

Le PC, [pour] un gouvernement qui sache dire non au patronat, aux délocalisations, interdire les licenciements, qui aide les salariés à augmenter leur pouvoir d’achat (ouvrier).

Des ouvriers militants et des enseignants et cadres du public adhèrent semble-t-il avec un peu plus d’entrain, ou faute de mieux, aux orientations portées par les groupements d’extrême gauche, Front de gauche, Mélenchon, sans qu’ici aussi l’argumentation soit très développée, et qu’on en attende vraiment une transformation de la situation.

Plutôt une organisation politique de gauche, d’extrême gauche (enseignant public).

Le Parti de gauche qui pourrait éventuellement renverser la vapeur (ouvrier).

Le Front de gauche, mais les citoyens ne sont pas prêts (enseignant public).

Par défaut, le Front de gauche qui pourrait éventuellement pratiquer une politique redistributive (cadre secteur public).

Un courant plus structuré que les Indignés, avec des meneurs type Mélenchon (employé).

Un étudiant mentionne le « mouvement des indignés [qui] semble vouloir faire bouger et changer le système ». Un ouvrier syndicaliste évoque un “ailleurs” où pourraient être résolus une grande partie des problèmes :

ça existe mais pas en France, en Amérique du Sud Cuba, Venezuela, Chavez avec le pétrole, Fidel avec son peuple et l’embargo (ouvrier).

Lucidité et inquiétude à l’égard de l’avenir Une dernière question portait sur la relation entre perception des problèmes économiques et politiques, possibilité ou non de les surmonter par les propositions des divers courants politiques, et, projection dans l’avenir : « que peut-on dans ces conditions espérer pour l’avenir ? ». On ne développera pas l’analyse de cette question.

On peut toutefois remarquer, que compte tenu de la situation et du peu de confiance faite aux capacités des “politiques” de pouvoir résoudre les problèmes actuels, l’avenir ne se présente pas sous les meilleures couleurs.

ça va pas être brillant (technicien).

ça se dégradera, l’avenir n’est pas rose, un enfant qui naît, naît chômeur (agriculteur).

L’avenir proche très sombre, mais optimiste pour l’avenir plus lointain (enseignant public).

L’avenir n’est pas beau (ouvrier).

Parmi les réponses, plus de 10% estiment qu’on ne peut « rien espérer » pour l’avenir, ou « pas grand chose ». Pour un tiers il est envisagé une dégradation de la situation plutôt qu’un espoir de la voir s’améliorer. Le restant formule des vœux, des souhaits, pour la plupart très généraux et sans lien avec la situation concrète. Une minorité se centre sur de petites améliorations que l’on peut estimer entrer dans l’ordre du possible immédiat. Ceux qui espèrent de petites améliorations concrètes sont mieux représentés dans les sous-groupes agriculteurs, commerçants, artisans, techniciens. Les fonctionnaires sont les plus enclins à porter des espérances très générales et à ne pas envisager l’avenir sous des couleurs trop sombres.

Un fort sentiment d’inquiétude est exprimé par une importante minorité du groupe de référence : peur du chômage, du développement de la pauvreté, de la difficulté à se faire une place dans la société, surtout pour les jeunes. Selon certains, le pays pourrait dans un futur proche se trouver dans la même situation que d’autres pays européens particulièrement affectés par la crise et l’endettement. Il pourrait résulter de ces différents facteurs un climat d’insécurité, ou plus préoccupant encore, un chaos social, des guerres civiles, plus ou moins associées pour certains à la révolution, voire des guerres tout court. Ceux qui ont une vision très pessimiste de l’avenir peuvent en même temps formuler des vœux, sans grand rapport avec les conditions qu’ils viennent de décrire, l’espoir que ça s’arrange, qu’on puisse « avoir le meilleur ».

Parmi les sous-groupes qui envisagent l’avenir le moins radieux, on note les ouvriers et employés du privé, les militants (ouvriers notamment) étant aussi les plus nombreux à formuler dans le même temps des espoirs très généraux sur le changement de la situation.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. 83 personnes ont été consultées : 7 agriculteurs, 7 commerçants et artisans, 11 employés du privé, 21 ouvriers, 7 techniciens et agents de maîtrise, 6 cadres du privé, 8 employés du secteur public, 7 enseignants, 5 cadres secteur public, 4 étudiants.

Dans quelle situation se trouve la France ? Quels dangers pour l’avenir ? Pour les classes populaires, que proposent les différents partis ?

1 mars 2012

L’année 2012, année d’échéances électorales, offre aux citoyens une occasion privilégiée pour s’interroger sur l’état de la France et sur les orientations que les différents courants politiques envisagent pour la nation dans les années à venir. Une telle interrogation ne doit pas perdre de sa valeur une fois les élections passées. C’est pourquoi nous présentons dans ce numéro, les propositions des divers Partis, en s’efforçant de voir si celles-ci sont en cohérence tant avec les données de la situation présente du pays, qu’avec les attentes et prises de conscience des diverses classes de la population.


Nous avons préparé cette analyse, avant qu’ait été élu le nouveau Président de la république, François Hollande. Nous estimons cependant qu’il est indispensable d’examiner les orientations qu’il préconise lui-même ainsi que celles des autres candidats et Partis. On ne peut en effet porter un jugement clair sur les politiques en présence en fonction du seul résultat des présidentielles, sans se préoccuper de savoir si elles sont ou non cohérentes au regard des conditions concrètes, de la France et du monde.

Une nécessité politique : déterminer ce qui est possible dans chaque situation historique

Depuis sa création, Germinal s’est attaché à souligner l’importance de l’analyse concrète des situations concrètes. Il ne s’agit pas là d’une marotte tout juste bonne à occuper quelques intellos en manque de réalité, mais d’une nécessité absolue si l’on veut être à même de dégager des orientations justes pour la lutte des classes populaires. On ne peut développer un programme ou des orientations conformes aux intérêts des classes populaires, à court et à long terme, si l’analyse de la situation est fausse, ou si l’on ne prend même pas la peine de faire cette analyse, qu’on se contente d’émettre de simples souhaits ou de dénoncer tel ou tel courant concurrent.

Quels que puissent être les besoins, les attentes, des différentes catégories sociales dont se compose une nation, les classes populaires ne peuvent lutter de la même façon lors des périodes de recul, de revers historique, et lors des périodes favorables à l’essor, à l’offensive, à la transformation du monde. La relation entre l’analyse objective de la réalité et l’action, entre la politique et la détermination du possible, s’impose à chaque moment de l’histoire. « En politique, regarder la vérité en face, la meilleure méthode et la seule juste », « [ne pas] déterminer la politique uniquement d’après les désirs et les opinions »[1].

Allant dans le même sens que ces citations, plusieurs personnes rencontrées lors de l’enquête publiée dans ce numéro, insistent sur la nécessité de « garder les pieds sur terre », de toujours s’attacher à « voir ce qu’il est possible de faire ».

Avant de dérouler tout un catalogue de propositions, censées résoudre tous les problèmes, satisfaire tous les désirs, légitimes ou non, il importe ainsi de situer les caractères principaux de la situation historique dans laquelle et des conditions au sein desquelles se déroule la lutte des classes populaires. Quelle que soit la conjoncture, il convient de dresser des perspectives pour toute une époque, mais il faut aussi, dans chaque situation, être à même de délimiter les tâches qui correspondent aux conditions objectives. On proposera dans les prochaines parutions de Germinal un ensemble de données sur de telles conditions en France, et sur leur évolution depuis trois ou quatre décennies, en se bornant ici à porter l’attention sur le renversement des conjonctures qui s’est opéré depuis la période d’après-guerre.

Dégager les traits essentiels de la situation historique

Dans le monde régi par le capitalisme, le cours des choses n’est pas un long fleuve tranquille. Il existe des périodes relativement calmes, prospères même, qui peuvent succéder à des périodes d’exacerbation des antagonismes de ce régime et aux destructions qu’ils entraînent. Au cours des périodes de reconstruction de la vie économique et sociale, toutes les classes sociales peuvent plus ou moins faire profit des miettes de cette prospérité, du moins dans certaines parties du monde : plein emploi relatif, augmentation des revenus, capacité de redistribution sociale, etc. C’est ce qui s’est passé en France au cours des décennies qui ont succédé à la Seconde Guerre mondiale, lors de la période dite des Trente Glorieuses.

Cependant, compte tenu de la contradiction fondamentale qui anime le mode de production marchand capitaliste, ces périodes bénies préparent les conditions de la régression et du chaos. Cela ne ressort pas d’une méchanceté particulière des capitalistes, mais de l’irrationnelle “logique” qui règle le mouvement immanent de ce mode de production. Lors des périodes d’essor, la production des marchandises se déploie à une échelle démesurée, sans rapport avec la possibilité de réaliser la valeur des marchandises produites, c’est-à-dire la possibilité de les vendre, face à un marché où tous les capitalistes en concurrence ont eux aussi étendu toujours plus leurs capacités de production (ou surcapacités de production par rapport au marché). Depuis le xixe siècle se manifestent ainsi périodiquement de telles crises de surproduction, qui peuvent prendre des formes diverses. De crise en crise, on aboutit, une à deux fois par siècle, à une grande crise généralisée du capitalisme, comme celles qui se sont développées à partir de  1929 ou de 2008.

Avec la concurrence accrue pour les débouchés, le développement inégal des différentes puissances mondiales, la disparité des coûts de production, et lorsque le marché “boude”, on assiste à une fuite en avant du capital hors de la production, dans la finance, le pur spéculatif, le virtuel. De sorte que, de crise mineure en crise mineure, on parvient à la dernière phase du processus, un dérèglement généralisé de l’économie, qui semble survenir comme l’orage dans un ciel clair. On peut dès lors s’imaginer qu’il s’agit d’un problème lié seulement à la “finance”, sans saisir que ce désordre universel résulte d’un processus amorcé bien des années auparavant (pour la crise actuelle depuis les années 70).

Dans ce contexte, les difficultés que connaît un pays comme la France (qui est loin d’être le plus touché en Europe), bien qu’elles aient préexisté aux formes financières de la crise, se manifestent alors au grand jour : désindustrialisation, délocalisations, aggravation du chômage (surtout ouvriers et employés), stagnation ou baisse du produit intérieur brut, surendettement, difficulté à maintenir les dépenses sociales de l’État, atteintes portées aux catégories jusque là épargnées de la fonction publique (sans commune mesure cependant avec celles portées aux salariés du secteur privé ou aux producteurs indépendants).

Les choix des gouvernements sont pour peu de choses dans l’évolution et l’aboutissement de ce processus. Tout au plus peut-on leur reprocher, qu’ils soient de droite ou de gauche, de ne pas avoir anticipé son inévitable issue, ou encore peut-on désapprouver les choix faits par les différents courants, qui ont pu viser, tour à tour, à satisfaire ou préserver les uns plutôt les catégories de population dépendant du secteur privé, les autres plutôt ceux du secteur public. Bien qu’ils ne soient pas dans leur nature très différents, on peut aussi critiquer les choix opérés en faveur de l’Europe par tel ou tel gouvernement de droite ou de gauche. Mais ces choix eux-mêmes participent d’un semblable mouvement de fuite en avant, consistant à élargir à un ensemble de pays en concurrence, un problème déjà difficile à surmonter dans le cadre de la nation, ce qui loin de permettre de le résoudre contribue à l’exacerber.

Avec le retour de manivelle provoqué par la généralisation de la crise, les supposées vertus de la construction européenne (prospérité, protection, pacification) ont révélé toute leur facticité. Un retournement apparent de position a paru alors s’imposer au sein des différents courants, chacun essayant de reprendre ses billes, tout en sachant que dans le cadre du régime capitaliste il n’est plus vraiment possible de faire machine arrière. Plusieurs partis, notamment à l’occasion des échéances électorales, ont ainsi mis en sourdine leurs hymnes à l’Europe, les plus critiques à l’égard de l’Europe n’étant pas d’ailleurs les moins “européistes”. Il en est de même de plusieurs de ceux, qui, le coeur sur la main, semblent redécouvrir la France, les uns pour défendre la production française, d’autres le protectionnisme et la souveraineté de la nation, tout en prêchant en sous-main un essor de la production européenne, un protectionnisme européen ou une souveraineté de façade assujettie à une Europe encore plus européenne.

Au cours des trente dernières années, la régression ne s’est pas manifestée seulement dans le domaine économique et social, mais aussi dans le domaine politique. Le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme notamment, a affecté l’ensemble de la vie politique. Une telle désagrégation n’est pas à considérer comme un problème principalement quantitatif, mais d’abord qualitatif, puisqu’il a marqué l’abandon de toute perspective historique tracée devant l’ensemble de la société. Seule la classe prolétarienne en effet est à même de réaliser l’unité de lutte des différentes catégories de travailleurs en fonction d’un objectif historique commun, même si celui-ci ne peut se réaliser dans l’immédiat. En l’absence d’une telle orientation, les repères se sont perdus, la conscience s’est abaissée, de multiples entreprises de désagrégation de l’organisation de classe et de l’unité républicaine ont eu le champ libre (regroupements catégoriels, identitaires), favorisant la lutte de tous contre tous et les innombrables duperies et manipulations.

La place des différentes classes dans la société et la diversité de leurs intérêts immédiats

On ne présentera pas une analyse de classe développée, correspondant aux données contemporaines d’une société telle que la France. Cette analyse est encore à faire. On s’intéressera seulement aux évolutions qui se sont produites depuis quelques décennies à propos de l’orientation d’ensemble des luttes, en se centrant sur deux grands secteurs de la vie sociale.

Dans le paysage politique dévasté qui est aujourd’hui le nôtre, le mot d’ordre du « tous ensemble » s’est fait entendre, certains y ayant même ajouté, pour faire bonne mesure « tous ensemble et en même temps », comme si la lutte de classes, au sens historique du terme, se réduisait à un rapport de forces instantané, à un bras de fer ou un match de boxe, sans que l’on ait à se préoccuper des conditions générales de lutte des classes populaires et des difficultés à affronter. L’unité effective ne peut résulter de la seule magie d’un slogan, sans prise en compte des conditions effectives qui doivent être saisies en fonction d’une analyse, ici encore concrète, des intérêts et visées spécifiques des différentes classes, des alliances à privilégier ou à nouer avec prudence.

Pour peu que l’on observe les programmes des divers partis, et qu’on se préoccupe des points de vue émanant des diverses catégories de travailleurs, on constate que si les intérêts des uns et des autres peuvent coïncider en fonction des conditions concrètes sur des questions plus ou moins essentielles, les priorités se révèlent différentes selon que l’on se situe dans les secteurs liés directement au aléas du monde marchand capitaliste, ou dans des secteurs encore partiellement protégés, et que ces intérêts varient en fonction des conditions concrètes.

La question n’est pas ici de contester l’apport à la société que représentent telles ou telles classes ou catégories sociales. Différentes catégories de travailleurs jouent dans la vie sociale des rôles distincts dont on ne peut contester a priori l’utilité : soit parce qu’ils participent directement ou indirectement à la production matérielle de cette vie sociale (ouvriers, employés, techniciens, artisans, agriculteurs, etc.), soit parce qu’ils assument des fonctions sociales générales : éducation, santé, sécurité intérieure et extérieure (police, justice, armée), prélèvements fiscaux sur la richesse produite (pour récolter ce qui est nécessaire à l’accomplissement des fonctions sociales de l’État), etc.

Si l’on excepte les individus et catégories qui se développent, comme le dit Marx comme des parasites obstruant les pores de la société, ces différentes classes de travailleurs peuvent donc être utiles à la vie sociale. Les distinctions entre elles ne résident donc pas dans le critère de l’utilité sociale, elles sont à mettre en relation avec la position qu’elles occupent dans la société, mais aussi l’ordre des nécessités, soit que ces travailleurs soient associés plus ou moins directement à la production matérielle des richesses, soit qu’ils en dépendent pour exister.

Ce positionnement des différentes classes se pose en relation avec la question du rapport entre production et répartition de la richesse sociale. Quelle que soit la société, on ne peut en effet répartir de richesses que si celles-ci sont produites, la production nécessairement première, permet, en fonction de son propre développement, le développement plus ou moins large de fonctions sociales générales et de divers types de redistribution. Dans toute société, et cela est vrai depuis l’Antiquité, certaines fonctions ne peuvent être remplies que s’il existe des “surplus” [2] permettant d’assurer l’existence des catégories non productives, que leur fonction soit utile ou parasitaire.

La capacité d’entretenir des catégories non productives s’est développée largement dans des pays tels que le nôtre, et plus généralement dans les sociétés bourgeoises. Mais ce développement, dans le cadre du capitalisme, est loin de s’effectuer de façon continue et uniforme. Lorsque la base productive se rétracte, et que par contrecoup les besoins en transferts sociaux s’étendent, le seul moyen pour un État de répondre aux revendications, légitimes ou non, des diverses catégories dont l’existence dépend de fonds publics, est de recourir à la dette. Un tel recours ne peut durablement être soutenu, la dette s’alourdissant d’année en année si la production stagne ou continue de décroître, jusqu’à faire craindre une défaillance de l’État (et avec elle l’impossibilité d’emprunter pour assurer les différents transferts) [3].

Les points de vue de différentes catégories de travailleurs sur la réalité du monde

Sans opposer les catégories de travailleurs, on peut constater qu’ils sont affectés de façon différente par les effets de la crise selon la place qu’ils occupent dans la société. De façon plus générale, les premiers à souffrir des aléas qui affectent la production capitaliste sont les ouvriers et les employés, il n’est qu’à comparer les taux de chômage pour en être convaincu. Puis viennent les cadres du privé et les petits producteurs indépendants (artisanat, agriculture), mais aussi les commerçants, contraints de fermer boutique, et tous ceux dont le pouvoir d’achat régresse. La fonction publique, sans être totalement épargnée, n’est pas affectée au même titre, si l’on excepte les travailleurs précaires (sans statut) dont le nombre augmente. Emplois, salaires, retraites, demeurent jusqu’à un certain point, garantis. Des atteintes sont cependant portées dans ce secteur aussi : baisse des effectifs et de certains avantages, tendance à importer les modes de gestion du monde marchand, à imposer des règles se rapprochant de celles qui valent pour le secteur privé, impression d’une perte de légitimité, etc.

Du fait de leur positionnement distinct par rapport à la violence qui règne dans le secteur dépendant directement du capital, chacune de ces grandes catégories sociales a tendance à saisir différemment la réalité du monde. Celles qui sont liées directement ou indirectement à la production, lorsque celle-ci menace de ne plus assurer leur survie, ont tendance à mettre en avant tout ce qui permettrait de maintenir et développer la production, plus spécialement dans le cadre national, leur intérêt immédiat coïncidant ainsi avec celui de toute la société. Les catégories qui sont encore relativement protégées par un statut (secteur public et assimilé), ont tendance à mettre en avant leurs problèmes spécifiques, parfois en les faisant passer comme étant ceux de la société tout entière, et plus généralement à privilégier la question de la répartition (sans toujours se préoccuper de ses conditions, sans même bien voir ce que cela implique pour les producteurs de la richesse qu’il y a à répartir[4]).

On peut, dès lors comprendre que si l’on veut réellement réaliser une unité de lutte des classes populaires, il importe non seulement d’analyser la situation dans son ensemble, mais aussi de caractériser les dispositions (dans tous les sens du terme) des différentes catégories de travailleurs.

Quelles classes peuvent orienter le mouvement de la société dans son ensemble ?

Deux classes principales dans l’histoire sont ou ont été capables, à des époques différentes, de promouvoir un intérêt d’ensemble de la société, ou, comme l’indiquait Marx de « prendre en charge » la nation : il s’agit de la bourgeoisie révolutionnaire et du prolétariat révolutionnaire.

Dans la situation actuelle, la bourgeoisie a achevé son rôle révolutionnaire et le prolétariat, désorienté, désorganisé, n’est pas en mesure d’assumer son rôle historique, à peine parvient-il à défendre ses propres intérêts immédiats. Quant aux catégories intermédiaires, dites aussi « classes moyennes », qu’il s’agisse de la petite bourgeoise productrice ou de la petite bourgeoisie d’État, leur positionnement dans la société ne leur permet pas de prendre en charge l’ensemble de la nation. L’historien François Simiand indiquait à ce propos qu’au cours de l’histoire les classes occupant une position intermédiaire, ne disposent pas de ce fait d’une réelle indépendance d’action. Elles se développent et agissent dans tel ou tel sens, en fonction de cadres généraux délimités par les classes principales de la société, non en fonction de perspectives propres. Évoquant l’effervescence sporadique de ces classes dans l’entre-deux guerres, le sociologue Maurice Halbwachs soulignait pour sa part l’oscillation de la “classe moyenne” entre les deux pôles : bourgeoisie et classe ouvrière, en fonction de l’initiative prise par ces deux classes dans différentes situations historiques :

« D’où une alternance d’attitudes : tantôt résignée à des conditions et mouvements qu’elle ne comprend pas, dont elle n’aperçoit ni les raisons ni les conséquences, et tantôt dressée dans un mouvement de révolte violente et aveugle contre son évolution qu’elle pense pouvoir arrêter et détourner de son cours, […] elle ne prend jamais une conscience bien nette des motifs de sa conduite, qui ne sont chez elle que les aspirations qui se font jour dans la bourgeoisie ou la classe ouvrière. »

Maurice Halbwachs sans doute s’intéressait alors davantage à la petite bourgeoisie du secteur privé qu’à la petite bourgeoisie d’État, mais ses réflexions ne sont pas sans intérêt à l’égard de cette dernière aussi, dont les prises de conscience se révèlent parfois irréalistes par rapport à la situation, plus encore que la petite bourgeoisie indépendante, surtout lorsque n’existe pas de point de vue prolétarien s’exprimant face à toute la société.

Jusque dans les années 70, les différentes luttes sociales s’orientaient d’une façon ou d’une autre en fonction du pôle constitué par la classe ouvrière et le mouvement communiste. Depuis plusieurs décennies, il n’existe plus de perspectives historiques dressées par les organisations de la classe ouvrière, ces organisations d’ailleurs n’existent plus si ce n’est en effigie. Quant aux luttes immédiates des ouvriers, elles se déroulent dans un certain isolement et rencontrent peu d’écho. Les ouvriers, en tant qu’individus et non en tant que classe, sont pour la plupart pris dans l’étau de la survie, du chômage, de la peur de perdre leur emploi, et ne peuvent pas faire prévaloir leurs revendications propres, et moins encore, faute d’une organisation indépendante, proposer des visées pour l’ensemble de la société. Dans ce contexte, d’autres catégories sociales, sur lesquelles cet étau ne s’impose pas avec la même implacabilité (secteurs moins menacés de la fonction publique et des entreprises à statut), ont pris l’ascendant sur le mouvement d’ensemble. Sans remettre en cause la légitimité des revendications que ces catégories mettent au premier plan (et qui quelquefois peuvent coïncider avec celles de catégories de travailleurs soumis directement aux contraintes de la logique capitaliste), il est nécessaire de comprendre que l’unité de lutte de tous les travailleurs ne peut se réaliser sur la base de leurs doléances spécifiques. Simplement du fait que ces doléances, pour être satisfaites, supposent d’abord la reconstitution d’une production nationale cohérente. On ne peut traire une vache qui n’a plus de lait (encore moins si c’est un boeuf ou un bouc !).

Dans la situation actuelle, faute de pôle prolétarien organisé, les citoyens se trouvent ainsi contraints, quelle que soit leur classe d’appartenance, d’opérer des choix entre deux orientations relevant toutes deux de politiques bourgeoises, de consistance plus ou moins forte en fonction de la fraction bourgeoise qui les pose et des priorités qu’elle met en oeuvre. Il ne s’agit plus de choisir entre une gauche qui serait pour les pauvres, pour les travailleurs et contre le capital, et une droite qui serait pour les riches, les patrons, les financiers, mais plutôt d’opter pour les orientations mises en avant par une bourgeoisie, à part entière, davantage centrée sur le maintien de conditions favorables à la production (en y incluant bien entendu la défense de profits pour le capital), et, un ensemble de forces de moyenne et petite bourgeoisie (qui comprend aussi des riches), dont une partie dépend du secteur public, et qui ont de ce fait tendance à privilégier des revendications centrées sur la répartition, la plus favorable possible à leurs exigences propres.

Face à ce dilemme, les voix des électeurs ont été contraintes de se porter sur l’une ou l’autre de ces politiques, l’une et l’autre bourgeoises dans leur nature, sinon dans les forces qui les soutiennent (les courants les plus extrêmes n’échappant pas à cette même logique, leur talent particulier consistant à flatter avec plus d’habileté et moins de scrupules telles ou telles catégories). Il n’est pas sûr cependant que chacun ait disposé de tous les éléments pour guider son choix.

Quoi qu’il en soit, les lendemains ne seront sans doute pas radieux. Ce qui incite à s’attacher à la tâche essentielle qui consiste à travailler à reconstituer les conditions d’une organisation historique du prolétariat, de la classe ouvrière, du peuple, afin d’être à même de ressaisir l’initiative historique.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Citations du dirigeant révolutionnaire Lénine, qui se révéla capable de diriger la lutte du peuple russe, depuis les premiers balbutiements de l’organisation ouvrière, jusqu’à la révolution socialiste, sans omettre les périodes de réaction.
  2.  2. Il y a “surplus” dès lors que les producteurs immédiats produisent plus que ce qui est nécessaire à leur propre existence et à la répétition du cycle de production à la même échelle
  3. 3.Voir dans ce numéro le compte rendu de lecture La dette publique dans l’histoire.
  4. 4. On abordera dans le prochain numéro la question théorique du rapport entre production et répartition, en analysant plus spécialement les thèses de ceux qui imaginent que le problème posé se résout magiquement par l’augmentation de la productivité (sans qu’ils se préoccupent de ce que cela signifie pratiquement pour les producteurs).

conférence débat : présentation de Germinal numéro 6

18 janvier 2012

Présentation de « GERMINAL » n°6 (nouvelle série)

Soirée organisée par la société populaire d’éducation

Le 23 janvier 2012 à 20h

1 avenue de la Commune de Paris

GIVORS.


Le numéro 6 est sorti. Nous continuons notre analyse de la situation en rapport à la crise générale de surproduction du capitalisme. La dimension internationale de cette crise est à mettre en avant pour bien en comprendre le mécanisme. Il ne faut pas perdre de vue les conditions concrètes de la période pour ne pas lutter dans un sens qui pourrait aller contre les intérêts des classes populaires ou se laisser emmener dans un processus de fascisation.
Lors de cette présentation, nous nous attacherons à présenter les idées essentielles que nous développons dans ce numéro et nous insisterons sur le fait que nous sommes plus que jamais dans le « stade de développement supérieur du capitalisme : l’impérialisme ».

Déroulement de la soirée

  • Accueil
  • Présentation des idées essentielles de l’Edito
  • Présentation des idées essentielles de « l’impérialisme stade suprême du capitalisme » Lénine
  • Débat
  • Verre de l’amitié

S. TEISSIER

Comment se préparer ?

1 novembre 2011

Après la défaite subie par les ouvriers et artisans parisiens, lors de l’écrasement de la Commune en 1871, la réorganisation du mouvement populaire ne s’opéra pas du jour au lendemain. Le découragement, la confusion des idées, la concurrence entre courants, paraissaient rendre impossible toute reprise de l’initiative.

C’est au sein de petits « cercles d’études sociales » que les premières ébauches d’une réorganisation d’ensemble se constituèrent. On y étudiait des questions politiques, s’efforçant de comprendre la situation générale et de populariser les luttes menées par les différentes classes de la société. C’est sur la base de ce travail que put se reconstituer une organisation solide, le Parti Ouvrier Français sous la direction de Jules Guesde. En unifiant les différentes luttes autour de perspectives communes, la formation de cette organisation eut un grand retentissement historique, au-delà même du cadre français.

Dans une situation nouvelle, et pour reconstruire l’organisation des classes populaires, on doit développer un travail du même type. Des cercles de formation politique autour de Germinal existent déjà, d’autres seront constitués. Contactez la Société populaire d’éducation pour y participer.

Pour contribuer à une formation politique générale, Germinal propose les rubriques suivantes

Articles d’analyse de la situation en France et dans le monde : données sur l’économie, la politique, les idées, les conditions de la lutte des classes, les rivalités entre puissances.

Pages d’histoire : ces pages proposeront des données permettant de se faire une opinion sur divers événements historiques, par exemple sur la révolution de 1848, la Révolution française.

Notions politiques : études sur des notions telles que la république, la nation, la souveraineté, l’internationalisme, les classes sociales, le capitalisme, l’impérialisme, le fascisme, les crises, le chômage, le socialisme…
études de textes de Marx, Rousseau, Jules Guesde, Blanqui, Robespierre, Bodin, etc., et des Biographies politiques de ces divers auteurs.

Petits Atlas politiques pour comprendre l’histoire et les conditions sociales de tel ou tel pays du monde.

Enquêtes et Témoignages sur les mouvements des diverses classes sociales (France et autres pays).

Forums de discussion pour comprendre les enjeux de tel ou tel débat : par exemple sur la place de la religion dans la société  : le débat citoyenneté nationalité  : lutte de classes ou guerre des “races”  : la révolution est-elle à l’ordre du jour ?

Bien entendu, il n’y aura pas dans chaque numéro toutes les rubriques. La participation des lecteurs aux cercles de formation politique permettra d’enrichir le contenu de Germinal. Transmettez-nous aussi vos demandes d’articles sur un sujet qui vous préoccupe.

Les suites de la crise de 1929 et la question du repartage du monde

1 novembre 2011

On a présenté dans le numéro 5 de Germinal, des données concernant les répercussions de la crise mondiale du capitalisme sur la situation intérieure de la France. Dans l’article intitulé « De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale) », on a abordé un certains nombres de questions : celle de la nature de la crise et du “terrain” antérieur sur lequel elle agissait, des conséquences qui en découlaient pour la situation objective des différentes classes et leurs positions subjectives[1]. En présence de quelles forces et contradictions de classes se trouvait-t-on[2], que pouvait-on en conclure au niveau des alliances possibles ? Comment caractériser la situation, était-elle révolutionnaire comme le prétendaient certains courants politiques (dont certains par la suite collaboreront avec l’occupant nazi), quels étaient les critères d’appréciation pour analyser cette situation, au sein de quels rapports d’hégémonie entre puissances ces courants se trouvaient-ils insérés à l’échelon mondial ?[3]

Dans ce numéro, on se propose de poursuivre la collecte des données en s’intéressant plus particulièrement à la situation mondiale et aux enjeux impérialistes de repartage des zones d’influence. Toutes les puissances, comme aujourd’hui, étaient affectées par la crise (question du marché, des débouchés) qui aggravait la concurrence entre elles et donnait les conditions d’une guerre généralisée pour “purger” leurs conflits, en tant que forme d’expression des contradictions inconciliables que développe périodiquement le capitalisme. Par rapport à la situation d’aujourd’hui, l’existence du pôle soviétique modifiait cependant la donne et le mode d’affrontement entre ces puissances. Chacune d’entre elles avait des visées propres, des formes de lutte distinctes, des systèmes d’alliances en évolution[4], avec constitution de “camps”, plus ou moins stables, et des moments de basculement, jusqu’à la remise en cause du statu quo issu de la Première Guerre mondiale.

Les effets de la crise

L’interdépendance contradictoire et destructrice du monde capitaliste se manifeste après le krach boursier de 1929, qui n’est lui-même que l’aboutissement d’une crise générale de surproduction capitaliste. La crise touche tous les pays à l’exception du monde socialiste, alors en voie d’édification en Union Soviétique. La crise est globale, elle affecte le système monétaire (crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations), le crédit, la production, industrielle et agricole, elle aggrave la lutte pour les marchés, pour les débouchés, les capitalistes cherchent à abaisser les coûts de production. Elle entraîne aussi des faillites, le chômage. Le capital, comme à chaque crise, s’efforce “d’alléger” sa situation au détriment des travailleurs, ouvriers et agriculteurs, des différents pays. Au plan politique, la crise se répercute, par la mise en cause des formes républicaines et la désorientation des organisations politiques. Au niveau international, d’autres effets se manifestent : exacerbation des contradictions entre puissances, crise de la Société des Nations, remise en cause des traités internationaux, troubles dans les métropoles et les colonies, en prélude à l’affrontement ouvert de la Seconde Guerre mondiale pour le repartage des zones d’influence.

La France est plus tardivement touchée, de par l’importance de son marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit. La crise affecte cependant gravement l’industrie, et l’agriculture, les échanges, en contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de “bulles” spéculatives). Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants, sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers des grandes banques et entreprises sont davantage protégés (baisse des charges fiscales sur les profits, aide directe de l’État aux grandes banques). De petits et moyens industriels sont cependant eux aussi menacés, voire ruinés. La réponse gouvernementale vise à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et d’aggravation de la concurrence entre puissances mondiales.

Les enjeux impérialistes

À l’issue de la Première Guerre mondiale qui a vu la défaite de l’Allemagne, est instauré ce que l’on a nommé “le système de Versailles”, construction politique voulue par la France de Clemenceau, en l’absence de l’allié russe et de l’associé américain. Ce système de consolidation des rapports entre puissances est toutefois fragile, seule l’alliance franco-anglo-russe, qui n’a pas survécu à la guerre, aurait pu en donner les garanties.

Or la Russie, après la révolution soviétique, est exclue du concert international, et l’Angleterre craint une prépondérance française sur le continent, en l’absence de la Russie et de l’Allemagne. Les États-Unis pour leur part refusent de garantir l’équilibre issu de la Première Guerre mondiale souhaitant mener leurs alliances au gré de leurs intérêts. La France tentera toutefois de maintenir le statu quo par des mesures diplomatiques et cherche l’appui de la SDN pour garantir ce statu quo. Les puissances vaincues ou exclues de ce système se ligueront contre le dispositif qui entrave leurs ambitions, jusqu’au nouveau repartage mondial global de la Seconde Guerre mondiale.

La période si bien nommée a posteriori “d’entre-deux-guerres” est ainsi marquée dès le début par les remises en causes, plus ou moins pacifiques, puis ouvertement violentes, de l’équilibre issu des résultats de la Première Guerre mondiale. Dès 1920, les puissances vaincues, et au premier chef l’Allemagne, réclament une révision des traités et une redistribution des zones d’influence. Elles se posent en “nations prolétaires” opprimées par les puissances victorieuses, avec à leur tête la France, alternant, pratiques de négociation et coups de force politique du fait accompli, jouant des contradictions entre la France et la Grande-Bretagne, et recourant aussi à l’occasion aux USA et à l’URSS, jusqu’à ce que les alliés cèdent progressivement à leurs revendications.
— Jusqu’en 1925, c’est la phase dite de “collaboration” qui s’impose, tandis que l’Allemagne tente de reconstituer ses forces. Elle réclame la levée des sanctions, le rejet de sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre, la restitution de mandats coloniaux et un siège permanent à la SDN.
— Entre les, années 1925 et 1929, le “système de Versailles” commence à se désagréger avec l’appui de l’ Angleterre notamment. L’Allemagne part “à l’assaut” des traités et réclame une révision globale sous forme encore “pacifique”.
— Entre 1929 et 1935, avec le développement de la crise économique et la montée des tensions et rivalités entre grandes puissances, on passe à la “révision en actes”, tandis que la politique de sécurité collective et la SDN entrent en crise. La France cherche des contrepoids face à la politique de révision, avec l’URSS, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie. L’URSS prône une politique de sécurité collective : pactes de non-agression et non-ingérence, renonciation à la guerre. Mais c’est la révision des traités qui s’impose, avec l’appui tacite des autres puissances. Les ambitions se redéploient ouvertement.

Dès 1932, avant l’instauration du nazisme, l’Allemagne protestant contre la politique “d’inégalité” des droits dont elle serait victime, réclame l’égalité en matière d’armement, avec l’accord des cinq puissances. À l’Est, elle pratique une politique de rapprochement économique et politique, préparant sa future expansion et les coups de force. En 1933, Daladier propose un pacte d’assistance mutuelle à l’Allemagne nazie. En 1935, unilatéralement l’Angleterre autorise un développement des forces navales allemandes, en contradiction avec les traités issus de la Première Guerre mondiale. La phase de “révision pacifique” a fait long feu. Crises, troubles locaux, agressions se multiplient : crises coloniales notamment dans les colonies et mandats français (Indochine, Syrie 1930, Maroc, Algérie, Tunisie 1934, 1937, 1938), crise dans les Balkans où la crainte du révisionnisme allemand est à son comble. En 1931 avait aussi commencé l’agression japonaise en Chine, en 1935 l’agression italienne en Éthiopie avec l’accord secret de l’Angleterre.
— De 1935 à 1939, les coalitions de guerre achèvent de se reconstituer. Deux blocs vont se trouver face à face. Le bloc des puissances “révisionnistes” (qui remettent en cause l’équilibre issu de la Seconde Guerre mondiale), et, celui des États partisans du statu quo, qui toutefois manifestent une grande indulgence à l’égard de la poussée allemande à l’Est et cèdent à ses revendications. Il s’agit d’exclure l’URSS socialiste et d’utiliser l’Allemagne comme vecteur du combat mondial contre le communisme. En dépit des traités, l’Allemagne récupère la Sarre en 1935. Les Conférences pour la paix et le désarmement aboutissent en fait au réarmement de l’Allemagne, au rétablissement du service militaire, en violation des clauses du “système de Versailles”.

En mars 1936, à six semaines des élections qui verront la victoire du Front populaire, l’Allemagne réoccupe illégalement la zone rhénane démilitarisée, dénonçant les accords de Locarno. En dépit de quelques protestations verbales, les puissances alliées préconisent une politique “d’apaisement” à l’égard de l’Allemagne nazie, aussi bien dans cette zone, que dans la Mitteleuropa et dans les colonies. Au moment même où l’Allemagne viole les traités, elle propose un “Plan de paix” pour “l’égalité des droits”, un pacte de non agression, le statu quo à l’Ouest, allant jusqu’à présenter un plan d’éducation pacifique de la jeunesse.
À l’Est, l’Allemagne procède par étapes, “acceptables” pour les autres puissances, dans son expansion. Elle se présente, ou présente les populations sur lesquelles elle veut reconquérir sa domination comme des “victimes” d’oppressions de la part des États qu’il s’agit de déstabiliser. Ainsi si l’Allemagne reconnaît en 1936, la souveraineté de l’Autriche, elle affirme en même temps son caractère « allemand ». En 1938, sur la base de la reconnaissance de ce caractère, c’est l’Anschluss et la fin de la souveraineté autrichienne.

Dans les Sudètes, même tactique. Dans un premier temps, en 1935, l’Allemagne avait demandé que la région des Sudètes, qui fait partie de l’État Tchèque, soit reconnue comme « nation allemande ». En 1938, c’est la constitution d’un gouvernement allemand autonome des Sudètes. Puis c’est le soulèvement provoqué des Sudètes et le chef du parti allemand de cette région tchèque, Heinlein, demande l’annexion à l’Allemagne. Au mépris des traités, l’Angleterre et la France cèdent (la Tchécoslovaquie se voit imposer une modification des frontières et la cession des Sudètes à l’Allemagne) tout en proposant cyniquement une garantie des frontières tchèques, dont ils ont eux-mêmes entériné l’amputation. En octobre 1938, les troupes allemandes entrent en Tchécoslovaquie. En novembre 1938, Prague ratifie la loi d’autonomie slovaque et ruthène. En mars 1939 l’Allemagne exige la reconnaissance de l’indépendance slovaque.

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne[5] sans déclaration de guerre, point de départ en Europe de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Un des problèmes posés est celui de l’attitude des différentes classes dans une métropole capitaliste lors d’une crise générale, survenant après une phase de prospérité relative, qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux.
  2. 2. Ceci au sein des métropoles capitalistes, mais aussi dans les colonies et pays semi-dépendants.
  3. 3. Si l’on considère la nature des alliances effectives au moment de la Seconde Guerre mondiale, il est clair que, bien que la contradiction fondamentale de classe, ne soit pas modifiée, la forme prise par cette contradiction, confère le rôle principal aux contradictions entre puissances.
  4. 4. Peut-être faut-il considérer que la rupture définitive à cet égard date de l’acceptation par l’Angleterre et la France de la dislocation de la Tchécoslovaquie en 1938.
  5. 5. Concernant l’agression de la Pologne et la controverse autour du Pacte germano-soviétique, Germinal proposera prochainement un article spécial.

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

1 novembre 2011

Pourquoi étudier aujourd’hui l’ouvrage de Lénine L’impérialisme stade suprême du capitaliste ?

Ce livre a été écrit en 1916 durant la Première Guerre mondiale[1]. Cela peut paraître bien loin. Pourtant, ce n’est pas le fait que l’auteur soit un communiste marxiste notoire qui nous pousse à reprendre l’étude de l’ouvrage, mais parce que cela nous éclaire sur des problèmes contemporains, notamment au plan des rapports entre puissances mondiales, qui découlent de la “logique” du régime capitaliste, parvenu au stade impérialiste, dont l’essence, selon Lénine, est la lutte entre plusieurs impérialistes pour l’hégémonie mondiale.

Le titre nous indique d’emblée sur le contenu de l’impérialisme est posé comme étant le stade suprême du capitalisme, ce qui signifie que, étant toujours dans le capitalisme, les lois de ce régime s’appliquent toujours, mais à une échelle plus grande et sous des formes spécifiques.

On développera les points suivants : l’impérialisme stade des monopoles, la domination du capital financier et de l’oligarchie financière, où l’on mettra en avant l’importance du rôle des banques, l’exportation de capitaux, le partage et le repartage du monde.

L’impérialisme et la formation des monopoles

Lénine analyse des séries de chiffres concernant plusieurs pays en pleine expansion comme l’Allemagne, la France, l’Angleterre et les États-Unis de la fin du XIXe au début du XXe siècles. Il établit que le déploiement de la libre concurrence implique un développement intense de l’industrie, entraînant la concentration de la production et la formation de grands groupes monopolistes.

Le développement des monopoles, conséquence de la concentration de la production, est une loi essentielle du stade impérialiste du capitalisme.

Mais qu’est-ce que les monopoles ?

Ce sont quelques entreprises géantes qui s’entendent pour le contrôle d’une branche de production dans sa totalité, et qui présentent,
« une particularité extrêmement importante du capitalisme arrivé au stade suprême de son développement est ce qu’on appelle la combinaison, c’est-à-dire la réunion, dans une seule entreprise, de diverses branches d’industrie qui peuvent constituer les étapes successives du traitement de la matière première… »

Les étapes principales du développement des monopoles peuvent se résumer comme suit :

1/ Années 1860-1880 : point culminant du développement de la libre concurrence. Les monopoles ne sont que sous forme embryonnaire, à peine perceptible

2/ Après la crise de 1873 : période de large développement des cartels, ils ne constituent cependant que des exceptions. Ils manquent encore de stabilité. Ils ont encore un caractère passager.

3/ Essor de la fin du XIXe siècle et crise de 1900-1903 : les cartels deviennent une des bases de la vie économique tout entière. Le capitalisme s’est transformé en impérialisme.

Les cartels constituant des monopoles sont les maîtres du marché.
« Les cartels s’entendent sur les conditions de vente, les échéances, etc. Ils se répartissent les débouchés. Ils déterminent la quantité des produits à fabriquer. Ils fixent les prix. Ils répartissent les bénéfices entre les diverses entreprises, etc. »

Ils gèrent et contrôlent l’ensemble de la vie économique, ce qui conduit à une socialisation de la production à une échelle jamais atteinte jusque là, entraînant dans le sillage de cette expansion tous les capitalistes.

« La concurrence se transforme en monopole. Il en résulte un progrès immense de la socialisation de la production. Et, notamment, dans le domaine des perfectionnements et des inventions techniques.

« Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières (tels les gisements de minerai de fer) d’un pays et même, ainsi que nous le verrons, de plusieurs pays, voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. On évalue approximativement la capacité d’absorption des marchés que ces groupements “se partagent” par contrat. Le monopole accapare la main-d’œuvre spécialisée, les meilleurs ingénieurs  : il met la main sur les voies et moyens de communication, les chemins de fer en Amérique, les sociétés de navigation en Europe et en Amérique. Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production  : il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l’entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale ».

Dans toutes les branches d’industrie se forment des cartels qui deviennent des monopoles.

« Là où il est possible de s’emparer de la totalité ou de la majeure partie des sources de matières premières, il est particulièrement facile de former des cartels et de constituer des monopoles. Mais on aurait tort de penser que les monopoles ne surgissent pas également dans les autres branches industrielles, où il est impossible d’accaparer les sources de matières premières. »

À l’encontre de ce que peuvent vouloir nous faire croire des économistes bourgeois, l’impérialisme stade des monopoles ne change pas le mode d’exploitation des travailleurs bien au contraire, il l’accentue.

« Les moyens de production sociaux restent la propriété privée d’un petit nombre d’individus. Le cadre général de la libre concurrence subsiste, et le joug exercé par une poignée de monopolistes sur le reste de la population devient cent fois plus lourd, plus tangible, plus intolérable… »

De plus, la domination des monopoles ne diminue en rien les crises inhérentes au régime.

« Au contraire, le monopole créé dans certaines industries augmente et aggrave le chaos inhérent à l’ensemble de la production capitaliste. »

Domination du capital financier et de l’oligarchie financière

L’interpénétration du capital bancaire et du capital industriel marque la naissance du capital financier et de sa domination.

En effet, le développement des monopoles ne pouvait s’effectuer sans la transformation du rôle des banques. La banque dans le capitalisme sert d’intermédiaire dans les paiements, elle transforme le capital passif (l’argent) en capital actif (qui génère des profits). De par leur développement et le processus de concentration, les banques deviennent de grands monopoles.

« Au fur et à mesure que les banques se développent et se concentrent dans un petit nombre d’établissements, elles cessent d’être de modestes intermédiaires pour devenir de tout-puissants monopoles disposant de la presque totalité du capital-argent de l’ensemble des capitalistes et des petits patrons, ainsi que de la plupart des moyens de production et de sources de matières premières d’un pays donné, ou de toute une série de pays. »

Lénine donne des exemples significatifs de ce processus de concentration sans précédent :

« À la fin de 1913, Schulze-Gaevernitz évaluait les dépôts des neuf grandes banques berlinoises à 5,1 milliards de marks sur un total d’environ 10 milliards. »

« À la grande banque parisienne du Crédit Lyonnais, le nombre des comptes courants est passé de 28 535 en 1875 à 633 539 en 1912. »

Les petites banques disparaissent ou sont absorbées par les grandes.

« Les grandes entreprises, les banques surtout, n’absorbent pas seulement les petites, elles se les “rattachent” et se les subordonnent, elles les incorporent dans “leur” groupement, dans leur “consortium”… »

Ces différents exemples montrent de manière concrète que :

« la concentration des capitaux et l’accroissement des opérations bancaires modifient radicalement le rôle joué par les banques. Les capitalistes épars finissent par ne former qu’un seul capitaliste collectif. »

Dans le cours de ce développement et par la concentration,

« une poignée de monopolistes se subordonne les opérations commerciales et industrielles de la société capitaliste tout entière. »

Ils peuvent ainsi contrôler tout ou presque des mouvements de capitaux de la plupart des entreprises.

« grâce aux liaisons bancaires, grâce aux comptes courants et à d’autres opérations financières, les banques peuvent connaître tout d’abord exactement la situation de tels ou tels capitalistes, puis les contrôler, agir sur eux en élargissant ou en restreignant, en facilitant ou en entravant le crédit, et enfin déterminer entièrement leur sort, déterminer les revenus de leurs entreprises, les priver de capitaux, ou leur permettre d’accroître rapidement les leurs dans d’énormes proportions, etc. »

Les entreprises sont ainsi sous le contrôle des grands groupes bancaires avec lesquels elles travaillent.

« Si la banque “réunit” entre ses mains d’énormes capitaux, si la tenue des comptes courants d’une entreprise permet à la banque de connaître avec toujours plus d’ampleur et de précision la situation économique du client, il en résulte une dépendance de plus en plus complète du capitaliste industriel à l’égard de la banque. »

Dans le même temps,

« se développe, pour ainsi dire, l’union personnelle des banques et des grosses entreprises industrielles et commerciales, la fusion des unes et des autres par l’acquisition d’actions, par l’entrée des directeurs de banque dans les conseils de surveillance (ou d’administration) des entreprises industrielles et commerciales, et inversement. »

Ainsi, les six plus grandes banques berlinoises étaient représentées par leurs directeurs dans 344 sociétés industrielles et, par les membres de leur conseil d’administration, encore dans 407, soit un total de 751 sociétés.

Cette dépendance du capital industriel envers le capital bancaire, ou leur interpénétration, se traduit par la formation du capital financier et sa domination.

« Il en résulte, d’une part, une fusion de plus en plus complète ou, suivant l’heureuse formule de N. Boukharine, une interpénétration du capital bancaire et du capital industriel, et, d’autre part, la transformation des banques en établissements présentant au sens le plus exact du terme un “caractère universel”. »

Le règne du capital financier

« Ainsi, le XXe siècle marque le tournant où l’ancien capitalisme fait place au nouveau, où la domination du capital financier se substitue à la domination du capital en général ».

« Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles  : fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie, voilà l’histoire de la formation du capital financier et le contenu de cette notion. »

L’oligarchie financière domine parce qu’elle règne sur le capital financier. L’émission de valeur est d’une rentabilité exceptionnelle, c’est la principale opération du capital financier. Elle joue un rôle très important dans le développement et l’affermissement de l’oligarchie financière. Le monopole pénètre dans tous les domaines de la vie sociale et y affirme sa prépondérance.

« La suprématie du capital financier sur toutes les autres formes du capital signifie l’hégémonie du rentier et de l’oligarchie financière ».

Il existe par ailleurs un petit nombre d’États financièrement puissants par rapport à tous les autres : Angleterre, États-Unis, France, Allemagne.

« Ensemble, ces quatre pays possèdent 479 milliards de francs, soit près de 80% du capital financier mondial. Presque tout le reste du globe est, d’une manière ou d’une autre, débiteur et tributaire de ces pays, véritables banquiers internationaux qui sont les quatre “piliers” du capital financier mondial. »

Exportation de capitaux

Le capitalisme se caractérisait par l’exportation de marchandises, dans son stade impérialiste, c’est l’exportation de capitaux qui devient principale.

Au cours de ce développement des grands monopoles, les échanges prennent une autre dimension. Il y a extension des échanges nationaux autant qu’internationaux, mais le développement entre les différents pays est inégal.

Les pays développés peuvent exporter des capitaux en grandes quantités, car ils détiennent des excédents importants de capitaux, qui n’ont pas pour objectif le développement de toute la société, mais d’en retirer du profit.

« Certes, si le capitalisme pouvait développer l’agriculture qui, aujourd’hui, retarde partout terriblement sur l’industrie, s’il pouvait élever le niveau de vie des masses populaires qui, en dépit d’un progrès technique vertigineux, demeurent partout grevées par la sous-alimentation et l’indigence, il ne saurait être question d’un excédent de capitaux. »

En outre,

«  les possibilités d’exportation de capitaux proviennent de ce qu’un certain nombre de pays attardés sont d’ores et déjà entraînés dans l’engrenage du capitalisme mondial, que de grandes lignes de chemins de fer y ont été construites ou sont en voie de construction, que les conditions élémentaires du développement industriel s’y trouvent réunies, etc. »

L’exportation des capitaux est aussi fonction des possessions coloniales des pays industrialisés. L’exemple de l’Angleterre est significatif à cet égard.

« Pour l’Angleterre, ce sont en premier lieu ses possessions coloniales, très grandes en Amérique également (le Canada, par exemple), sans parler de l’Asie, etc. Les immenses exportations de capitaux sont étroitement liées ici, avant tout, aux immenses colonies… »

D’une autre façon la France exporte des capitaux pour des prêts ou des emprunts d’État.
« À la différence de l’impérialisme anglais, colonialiste, l’impérialisme français peut être qualifié d’usuraire. »

Le capital financier agit ainsi dans tous les pays du monde.

« Les exportations de capitaux influent, en l’accélérant puissamment, sur le développement du capitalisme dans les pays vers lesquels elles sont dirigées. Si donc ces exportations sont susceptibles, jusqu’à un certain point, d’amener un ralentissement dans l’évolution des pays exportateurs, ce ne peut être qu’en développant en profondeur et en étendue le capitalisme dans le monde entier. »

En plus de retirer des profits de ses placements le pays investisseur tire bien d’autres avantages.

« Le capital financier a engendré les monopoles. Or, les monopoles introduisent partout leurs méthodes : l’utilisation des “relations” pour des transactions avantageuses se substitue, sur le marché public, à la concurrence. Rien de plus ordinaire que d’exiger, avant d’accorder un emprunt, qu’il soit affecté en partie à des achats de produits dans le pays prêteur, surtout à des commandes d’armements, de bateaux, etc. »

Un lien presque incontournable se tisse entre investissements de capitaux dans un pays et la maîtrise de son marché.

« L’exportation des capitaux devient ainsi un moyen d’encourager l’exportation des marchandises. Les transactions entre des entreprises particulièrement importantes revêtent, dans ces circonstances, un caractère tel que pour employer cet “euphémisme” de Schilder, “elles confinent à la corruption”. »

Le rôle des banques est central.

« Le capital financier jette ainsi ses filets au sens littéral du mot, pourrait-on dire, sur tous les pays du monde. Les banques qui se fondent dans les colonies et leurs succursales, jouent en l’occurrence un rôle important. »

Pour conclure sur ce point et annoncer le suivant, on peut ainsi se référer à cette citation :

« Les pays exportateurs de capitaux se sont, au sens figuré du mot, partagé le monde. Mais le capital financier a conduit aussi au partage direct du globe. »

Partage et repartage du monde

Le partage du monde entre les puissances exportatrices de capitaux implique ainsi le partage effectif des différentes zones du globe, et lorsque ce partage est arrivé à son terme, la nécessité d’un “repartage”.

Le partage se caractérise par le fait que “les super monopoles” peuvent être seuls à contrôler une branche d’industrie et à maîtriser les marchés. Ils peuvent dans ce cas s’entendre sur les champs d’actions de chacun.

Pour exemple, l’industrie électrique :

« la concentration progressa à pas de géant. Jusqu’en 1900, il y avait eu dans l’industrie électrique sept ou huit “groupes” formés chacun de plusieurs sociétés (au total 28), et dont chacun était soutenu par des banques au nombre de deux à onze. Vers 1908-1912, tous ces groupes avaient fusionné pour n’en former que deux, voire un. »

« Ainsi se sont constituées deux “puissances” de l’industrie électrique. “Il n’existe pas au monde d’autres sociétés d’électricité qui en soient entièrement indépendantes”, écrit Heinig dans son article La voie du trust de l’électricité. »

En fonction de cette logique, les groupes peuvent parvenir à se mettre d’accord pour occuper le monde de façon à ce que chacun puisse en tirer le maximum.

« Des accords spéciaux, naturellement secrets, règlent l’activité des filiales, qui pénètrent dans de nouvelles branches de l’industrie et dans les pays “nouveaux” qui ne sont pas encore formellement inclus dans le partage. Il s’institue un échange d’expérience et d’inventions. »

Sur cette base, certains économistes bourgeois ont pu imaginer que la direction de l’économie par “les super monopoles” conduirait à la paix ou se révélerait favorable à l’intérêt des consommateurs. Lénine dénonce cette illusion :

« les monopoles n’ont jamais eu pour but ni pour résultat d’avantager les consommateurs, ou même de laisser à l’État une partie des bénéfices de l’entreprise, mais [ils] ont toujours servi à assainir, aux frais de l’État, l’industrie privée dont la faillite est imminente. »

De fait les monopoles participent de la lutte pour le partage (et repartage) du monde par les différentes puissances.

« les monopoles privés et les monopoles d’État s’interpénètrent à l’époque du Capital financier, les uns et les autres n’étant que des chaînons de la lutte impérialiste entre les plus grands monopoles pour le partage du monde. »

S’ils travaillent à se partager le monde,
« ce n’est pas en raison de leur scélératesse particulière, mais parce que le degré de concentration déjà atteint les oblige à s’engager dans cette voie afin de réaliser des bénéfices. »

Le partage se fait :

« “proportionnellement aux capitaux”, “selon les forces de chacun”, car il ne saurait y avoir d’autre mode de partage en régime de production marchande et de capitalisme. »

En définitive, partage économique et partage territorial sont en relation : partage économique entre monopoles et partage territorial entre États.

« L’époque du capitalisme moderne nous montre qu’il s’établit entre les groupements capitalistes certains rapports basés sur le partage économique du monde et que, parallèlement et conséquemment, il s’établit entre les groupements politiques, entre les États, des rapports basés sur le partage territorial du monde, sur la lutte pour les colonies, la “lutte pour les territoires économiques ”. »

Dès le début du XXe siècle, le monde est entièrement partagé entre les grandes puissances.

« la politique coloniale des pays capitalistes en a terminé avec la conquête des territoires inoccupés de notre planète. »

Cela signifie que les différents monopoles et les différentes puissances visent dès lors de nouveaux partages à leur profit.

« le monde se trouve entièrement partagé, si bien qu’à l’avenir il pourra uniquement être question de nouveaux partages, c’est-à-dire du passage d’un “possesseur” à un autre, et non de la prise de possession de territoires sans maîtres. »

Le stade suprême du capitalisme, l’impérialisme, indique Lénine, se caractérise ainsi par les points suivants :

« 1/ Concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique,

2/ fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce “capital financier”, d’une oligarchie financière,

3/ l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière,

4/ formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde,

5/ fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. »

Le premier point à retenir c’est que nous sommes toujours dans le régime capitaliste, dont l’objectif n’est pas la satisfaction des besoins sociaux, mais la recherche du profit maximum. La phase impérialiste du capitalisme exacerbe les contradictions de classes, la concurrence entre capitaux, la rivalité entre puissances mondiales.

Comme le monde est entièrement partagé depuis le début du XXe siècle, la lutte pour les marchés et le contrôle des différentes zones du monde, se révèle plus aiguisée que jamais. On n’est plus dans la période du partage mais bien dans celle du repartage (la Première Guerre mondiale fut la première grande guerre de repartage du monde entre grandes puissances, la seconde aussi, bien que l’existence de l’Union Soviétique en ait modifié les formes). Aujourd’hui de nouveaux prétendants à un repartage se manifestent sur la scène mondiale.

Partout les grands groupes impérialistes sont obligés de « défendre leurs propres marchés », mais aussi se battre pour en gagner contre leurs concurrents. Le combat est devenu permanent.

Tant que les peuples seront dans le régime capitaliste, les lois de ce régime s’imposeront en dehors de la volonté des hommes, en sachant bien que le capitalisme à son stade suprême, celui de l’impérialisme, n’est pas incarné par une seule puissance (qui serait “l’ennemi principal”, les États-Unis par exemple), l’impérialisme en effet, indique Lénine, a pour essence « la lutte ou la rivalité de plusieurs puissances entre elles pour l’hégémonie mondiale ».

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Lénine appuie son analyse sur des études et des données objectives déjà mises au jour par des économistes bourgeois ou socialistes de l’époque (Hobson, Kautsky, Hilferding, Heymann, Kestner).

À la recherche d’une organisation politique élevant la conscience

1 novembre 2011

Je pense que les premières images ou les premières idées que l’on se fait de son entourage ou du monde qui nous entoure ont une influence sur notre devenir d’homme. Je suis le petit dernier d’une famille de sept enfants. Mon père était laitier et ma mère femme au foyer. Je me souviens d’une enfance plutôt heureuse mais avec un agacement récurent procuré par mes frères qui piaillaient à tour de rôle « où sont mes affaires ? », je trouvais que les grands garçons comme ça, ça devait se débrouiller seul, prendre un peu d’indépendance. Nous habitions une maison de ville, louée par l’employeur de mon père, à coté de la laiterie et aussi à quelques mètres de la maison très cossue du patron. J’étais bien copain avec la petite fille du patron, mais interdiction de rentrer dans la maison, cela ne m’étonnait guère car chez certains copains d’école le jardin m’était autorisé mais pas l’accès à ces grandes maisons (aujourd’hui je dirai maisons bourgeoises). Je tirais de ceci deux conclusions, pas forcément de manière précise, l’une, il faut apprendre à se débrouiller tout seul, ne pas être dépendant, où c’est possible, l’autre, il y a deux mondes, celui des personnes « importantes » et les autres…

La première des conclusions se traduisit directement en actes. Je me débrouillais tout seul où cela était possible vu mon jeune âge et dès mes douze ans, je me mis à travailler pendant les vacances (fromager, monteur de rayons de roues de vélos, ramasseur de fruits).

Ma scolarité, un peu galère ! Je m’ennuyais un peu, ce qui n’a pas donné de bon résultats. Je vais sûrement vous surprendre mais j’ai eu la chance de faire une sixième et une cinquième de transition. Classes où étaient dirigés les élèves ne pouvant suivre la scolarité normale, en attendant d’avoir l’âge de rentrer dans un collège d’enseignement technique et d’intégrer des classes pour passer un CAP. Le prof nous faisait travailler sur des sujets divers que l’on pouvait choisir, avec recherche par les élèves et exposés devant toute la classe. Si j’ai dit chance, c’est parce que ça m’a donné le goût de rechercher, d’apprendre, et de comprendre, ou l’inverse, c’est peut-être parce que j’avais envie de comprendre et que la méthode me convenait, que ça m’a plu. De plus, comme il fallait des délégués de classe, j’ai souvent occupé cette fonction. Je pense que ça a été une étape très importante.

Par la suite, j’ai passé mon CAP de mécanicien en mécanique générale sans difficulté particulière. Quelques mois après ma scolarité, je suis rentré à la SNCF. La première année a été un peu un round d’observation, aussi bien sur le travail en lui-même que sur les syndicats et partis politiques, très présents, et puis je suis parti à l’armée pendant un an.

Très vite à mon retour de l’armée, je me syndique car je pense qu’il faut être organisé, revendication oblige, me semble t-il. Je prends l’initiative d’adhérer à la CGT alors que sont présents aussi FO et la CFDT. Ce choix est motivé par le fait qu’à l’époque la CGT se présente comme syndicat de lutte des classes, c’est ce qui a fait la différence, dans la mesure ou “les personnes importantes”, les patrons, et ceux qui travaillent pour eux, ne peuvent avoir les mêmes intérêts.

Et puis comme le cadre de l’entreprise n’est pas toute la société, je décide de m’impliquer politiquement. Peut-être de manière intuitive, mais aussi parce qu’il n y a pas grand chose d’autre dans mon entourage, c’est moi là aussi qui fait la démarche d’adhérer au PCF. J’ai dit “intuitive”, car mes idées sur le communisme ne sont que de l’ordre que du partage des richesses. Me voilà adhérent d’un parti, et au fil des années, les interrogations et questions que j’ai pu me poser demeuraient.

Les premières questions que je me suis posé et que j’ai posées ont été « qu’est ce que le communisme ? » ou « quelles différences y a t-il avec les autres partis ? ». La seule réponse que j’ai obtenue a été « lis l’Humanité ». Petit à petit, mon enthousiasme s’est évaporé. J’ai milité un peu, une des principales activités était la signature de pétitions, souvent d’ordre économique (je dirais aujourd’hui que ça faisait un peu syndicat bis). Je n’ai jamais pris de responsabilités car pour être responsable, il faut comprendre, et pour moi il était hors de question de répéter sans comprendre. En réunion de cellule, il n y avait pas d’études, et savoir de quoi on discutait, je n’en ai plus le moindre souvenir ?

Je suis resté de longues années insatisfait sans pour autant quitter le PCF. Dans la ville où j’habitais, j’avais une activité au sein de la Maison des Jeunes. À l’approche du bicentenaire de la Révolution française, on m’a proposé une étude sur cet événement. Je ne sais pas si c’était une activité politique proprement dite, toujours est-il que j’ai trouvé cela très intéressant. Par la suite, en relation avec Germinal, on m’a proposé d’étudier le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels. Je dois bien reconnaître que cela n’a pas été simple mais au bout du compte, quelle satisfaction d’avoir quelques réponses et surtout beaucoup de nouvelles questions.

J’allais donc poursuivre d’autres études et affiner la méthode. Au bout de quelques temps, il m’a paru évident que le PCF ne pouvait être le porteur de mes aspirations communistes et j’ai donc quitté cette organisation. Depuis, j’ai étudié bon nombre de textes, lu des livres et milité sur cette base. Sans doute, on peut militer, faire d’une certaine façon de la politique sans un arrière fond théorique, mais je crois que pour faire de la politique en toute conscience, il faut s’instruire. En conclusion, je cite une phrase qui n’est pas de moi mais que je m’approprie « la théorie sans la pratique (sociale) est inefficace mais la pratique sans la théorie est aveugle ».

La notion de Révolution

1 novembre 2011

Aujourd’hui, le terme de révolution est utilisé à tort et à travers. On l’utilise pour parler de simple mobilisation, d’émeute, d’insurrection[1], voire même pour définir des événements qui se seraient appelés il y a quelque temps contre-révolution (comme les événements survenus en 1989 en Union soviétique). Le mot, rappelons-le, fut aussi utilisé par Pétain et le régime de Vichy, sous occupation allemande, sous l’appellation « révolution nationale », et les fascistes eux-mêmes se présentaient volontiers comme “révolutionnaires”. Une multiplicité d’usages, ou de contre-emplois du mot se sont développés. On nomme aussi révolution un coup d’État, une rébellion, fut-elle réactionnaire, voire la contre-révolution, sans compter des usages publicitaires dérisoires, comme lorsqu’on parle de « lessive révolutionnaire ».

La notion de révolution a ainsi perdu le sens clair qu’elle pouvait receler, plus spécialement à l’époque de la Révolution française ou de la révolution soviétique. Pour rétablir un peu de clarté, on va s’intéresser à l’évolution des significations du mot.

Le mot révolution vient de la racine latine volvere : rouler, le préfixe re (revolvere) y ajoute l’idée de rouler en arrière, ou de retour au point de départ, à l’image de la révolution des planètes. L’étymologie peut aussi contenir l’idée d’un mouvement en sens contraire ou de changement brusque [tourner (en autre chose), ou (se) retourner (contre quelque chose)]. De même racine, le mot révolte (d’origine italienne) signifie se retourner, puis par extension : se soulever.

Jusqu’au XVIIe siècle, le mot révolution semble surtout lié à l’idée du mouvement cyclique des astres, à la géométrie ou à l’histoire naturelle, puis il commence à s’appliquer au domaine politique, à la substitution d’un régime à un autre. On trouve des références aux révolutions de l’Antiquité (révolutions des empires ou au sein de la république romaine)[2]. Les révolutions anglaise et américaine des XVIIe et XVIIIe siècles, conduisent à ce que le mot s’applique désormais couramment à l’histoire politique, avec un sens proche du sens moderne : mutation, renversement de l’ordre ancien et avènement d’un ordre politique et social nouveau[3]. À la fin du XVIIIe siècle, et plus encore avec la Révolution française, s’opère une modification décisive des significations attachées au mot. L’idée de révolution est désormais associée principalement à celle de bouleversement affectant des affaires humaines, et sociales. Le mot change de sens, entre dans la durée et la temporalité historique, il ne s’agit plus d’indiquer par révolution de simples substitutions de gouvernements, mais des transformations profondes intervenues dans l’histoire humaine.

Au XIXe siècle, le mot révolution, fortement valorisé, s’enrichit de valeurs nouvelles, associées à l’idée de progrès : progrès social, progrès scientifique, révolution industrielle, etc. Au XXe siècle, avec la révolution soviétique, qui se positionne pour partie dans le sillage de la Révolution française, de nouvelles valeurs se surajoutent. Le même mot désigne toute mutation sociale profonde, affectant les fondements du régime économique. Comme cela avait été le cas après le retournement de la période d’essor de la Révolution française, les phénomènes qui accompagnent la dissolution de l’Union soviétique, conduisent à une subversion du contenu sémantique essentiel du mot révolution, jusqu’à l’usage d’expressions telles que « révolution dans la révolution » qui, appliquées au régime socialiste, masquent le processus effectif de restauration du capitalisme en cours, c’est-à-dire la contre-révolution.

Le tournant historique de la Révolution française

Au XVIIIe siècle se produit une « immense littérature sur les révolutions »[4] (révolutions de la République romaine, de Suède, d’Espagne d’Angleterre…). Il semble alors que l’histoire des révolutions particulières devienne « l’histoire tout court ». Tantôt se développe l’idée que les révolutions marquent des changements irréversibles dans l’histoire humaine, tantôt que celles-ci se déploient de façon cyclique, enchaînées à la fatalité. Bien que le mot de révolution puisse encore être attaché à des acceptions anciennes, sa signification générale évolue. Ainsi en 1750, dans les Droits et devoirs du citoyen, Mably associe la notion de révolution à l’idée de « secouer la fatalité historique » et de faire valoir la volonté et le droit des citoyens. Dans le même ordre d’idées, la révolution américaine se présente comme manifestant le rôle important que peut jouer dans l’histoire la volonté humaine. Il en sera de même, à une échelle beaucoup plus large, de la Révolution française, en tant qu’expression de la volonté des hommes contre le déterminisme absolu de la force des choses.

Dans le même temps, la révolution peut aussi se présenter comme résultant d’une nécessité historique, liée à cette même force des choses, et, plus spécialement pour la France, comme conséquence de l’état général de crise qui affecte la société d’Ancien Régime. Ainsi, Mably met en relation l’histoire des révolutions particulières à une histoire plus générale, où les passions « préparent pendant longtemps une Révolution pour qu’il arrive enfin un moment propre pour l’exécuter ». Voltaire pour sa part distingue les « révolutions des trônes », qui ne sont impressionnantes qu’en apparence, des grandes révolutions dans une nation, lentes, profondes, irrésistibles[5] ». Et Rousseau écrit en 1762, dans l’Émile « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions ». La révolution on le voit ne signifie plus dès lors retour à un état antérieur, mais surgissement d’un changement extraordinaire intervenant dans la vie d’une nation, et porteur de sens pour toute l’humanité.

La Révolution française a en effet frappé tous les contemporains de stupeur, manifestation de l’écroulement du monde ancien, quelque chose d’inédit, capable d’avoir dressé tout un peuple vers un objectif commun, avec l’idée de nouveau fondement pour l’ensemble de la société. Si la révolution américaine ne visait qu’à se débarrasser du joug de l’aristocratie anglaise, la Révolution française se présente comme visant à transformer, refondre, la base même de la société[6]. Cet événement unique affirme la nécessité de briser toutes les chaînes, non de se contenter de substituer un pouvoir politique à un autre. De sorte que désormais, on ne peut nommer un événement révolution que si les hommes, le peuple, qui se sont mobilisés prétendent résoudre tout à la fois les problèmes politiques, sociaux, moraux de l’ensemble de la société.

Si l’existence de désordres, de violences, d’excessive radicalité, peuvent être déplorées par une partie des protagonistes, cela ne modifie pas le sens général de ce bouleversement. Un Saint-Just, un Robespierre peuvent ainsi déplorer certains “débordements” de la foule, ce dernier n’en proclame pas moins, à l’intention de ceux qui les réprouvent pour mieux condamner la révolution elle-même : « Vouliez-vous une révolution sans révolution ?[7] » Kant, qui n’est pas favorable à la violence révolutionnaire, s’insurgera de la même façon contre les « politiques moralisateurs » qui critiquent la révolution en raison de ses “excès”, et qui, en même temps, n’hésiteraient pas à « sacrifier le peuple et si possible l’univers entier », par respect pour les « puissances du moment ». Selon lui, les révolutionnaires, bien qu’ayant pu agir de façon despotique, n’ont pas perdu de vue la « politique morale », universelle.

Après la chute de Robespierre, et tout au long du XIXe siècle, la notion de révolution, bien que changeant de sens, demeure valorisée, y compris par ses adversaires, qui pourront se servir du mot pour légitimer leurs usurpations de pouvoir ou pour prôner une « révolution contraire », comme le préconisait Joseph de Maistre, contre-révolutionnaire notoire.

L’usage du terme révolution chez Marx et pour les marxistes

L’usage du mot révolution chez Marx est fortement déterminé par la référence historique à la Révolution française, qui contient en elle l’annonce d’une autre révolution : « Le mouvement révolutionnaire qui commença en 1789 au Cercle Social […] et qui finit par succomber avec la conspiration de Babeuf, avait fait éclore l’idée communiste. […] Cette idée, développée dans toutes ses conséquences, constitue le principe du monde moderne. »

La révolution marque pour Marx la dissolution d’un régime social et politique ancien, et par suite, son remplacement par un autre : « Toute révolution dissout l’ancienne société  : en ce sens elle est sociale. Toute révolution dissout l’ancien pouvoir  : en ce sens elle est politique. »
Il existe chez Marx une corrélation entre le rôle historique des révolutions (« locomotives de l’histoire »), et leur fondement dans la base économique de la société, comme marquant l’aboutissement d’un processus nécessaire, s’inscrivant dans la longue durée, et qui peut résoudre les contradictions fondamentales de l’ancienne société :

« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou encore, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elle s’était développée jusqu’alors. Des formes de développement qu’avaient prise les forces productives, ces rapports deviennent des entraves à ce développement. S’ouvre alors une période de révolutions sociales. »

C’est ce schéma tout à la fois économique et social qui est mis en œuvre dans l’application de la notion de révolution à la lutte de classe : lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme à l’époque de la Révolution française, puis lutte de la classe prolétarienne contre la classe bourgeoise depuis lors. L’expression révolution prolétarienne devient alors dominante, mais on peut aussi rencontrer les expressions révolution communiste ou révolution socialiste.

Marx peut par ailleurs employer de façon conjointe ou séparée, les termes de révolution politique et de révolution sociale. Utilisée isolément, la notion de révolution politique peut avoir le sens de révolution se limitant à l’instance politique, simple changement des tenants du pouvoir au sein de la même classe, ce qui ne constituerait qu’une révolution incomplète : « une révolution partielle, seulement politique ». La notion de révolution sociale se construit en tant que s’opposant, ou devant compléter, la révolution seulement politique : « la constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour le triomphe de la révolution sociale et de son but ultime : la suppression des classes. » Le plus souvent cependant, le terme révolution utilisé seul sert à désigner un grand bouleversement de la base économique et sociale de la société.

Par la suite, l’idée marxiste de révolution s’applique aux transformations globales, de l’ordre économique et social, à la substitution de la domination d’une classe par une autre.

La notion de révolution inclut aussi la conscience d’une tâche nécessaire à accomplir, non la simple représentation d’un idéal plus ou moins irréaliste. La révolution suppose une rupture avec l’ordre social ancien, le capitalisme, et vise à l’instauration, dans les faits, d’un nouveau mode de production, le socialisme. Et même si tout ne peut pas changer dans l’immédiat, la transformation est envisagée comme devant être générale et radicale, dans la mesure où elle s’attache à résoudre dans leur fondement les antagonismes du régime capitaliste.

La révolution est en ce sens distinguée de la simple évolution, ou de la réforme. Mais elle se distingue aussi de la rébellion aveugle, de la révolte sans perspectives (économiques et sociales), ou d’un simple coup de force politique. Pour que la transformation de la base économique puisse se réaliser, il faut une révolution politique, c’est-à-dire une prise du pouvoir, en tant que levier indispensable pour mener à bien la transformation socialiste, éradiquer les conditions de reproduction du mode capitaliste de production. La prise du pouvoir est un moyen, mais n’est pas l’objectif, qui est la réalisation de la société socialiste. De sorte que la question de la violence, souvent associée à l’idée de révolution, n’est pas un but en soi, elle ne peut être considérée comme centrale, c’est une nécessité imposée par ceux qui combattent les forces révolutionnaires pour mieux conserver l’ordre social ancien.

*

Pour conclure, on perçoit que, depuis le XVIIIe siècle en France, et plus encore depuis la Révolution française et la révolution soviétique, le mot révolution ne peut s’appliquer à n’importe quelle mobilisation, encore moins à un coup d’État, même assorti de manifestations présumées populaires. Révolution désigne de grands événements d’ordre historique, un bouleversement des fondements économiques de la société, la substitution d’un pouvoir de classe à un autre, dans le sens du progrès historique. Toute autre usage masque une volonté de faire marcher l’histoire à rebours et de subvertir le sens des mouvements populaires.

Références :

— LES CAHIERS DE FONTENAY, l’Idée de Révolution, n°63-64, septembre 1991, notamment article de JACQUELINE PICOCHE, « Essai de définition linguistique du mot Révolution », FRANÇOIS HINARD, « Histoire romaine et Révolution », ALAIN MICHEL, « L’idée antique de Révolution dans la tradition médiévale », BERNARD ROUSSET, « L’idée de révolution pour un marxiste aujourd’hui ».
— Dictionnaire critique de la révolution française (FRANÇOIS FURET, MONA OZOUF), Flammarion, 1988.
— Dictionnaire critique du marxisme, GEORGES LABICA, GÉRARD BENSUSSAN, 2ème édition, PUF, 1985.
— ALAIN REY, « Révolution », Histoire d’un mot, Gallimard, 1989.
— ANDRÉ TOSEL, Kant révolutionnaire, PUF, 1988.
— Et les Dictionnaires et Glossaires français disponibles du XVIIe et XVIIIe siècles.

ANNEXE

Révolution, insurrection, coup d’État, révolte, mutinerie…

Dans un article publié en 1991, Jacqueline Picoche, linguiste, analyse les significations différentes de mots qui ont pu être associés aux événements de 1968, en se centrant sur l’opposition entre ceux qui défendent et ceux qui contestent ou veulent renverser l’ordre établi. Ses observations ne sont pas sans intérêt lorsqu’il s’agit de caractériser le sens de tel ou tel épisode historique.

Selon son analyse, émeute se rapporterait à une situation ou des individus qui ne détiennent pas le pouvoir politique se rassemblent dans la rue, de façon ponctuelle, à propos d’une décision particulière, de façon spontanée et inorganisée. Ils peuvent ou non commettre des actions violentes.

Le mot insurrection pour sa part, se rapporte toujours à des individus ou groupes ne détenant pas le pouvoir, mais ils sont plus ou moins organisés, pour mener une action violente avec une certaine continuité contre le pouvoir en place.
S’agissant du coup d’État, un petit groupe de personnes prémédite un projet précis pour se substituer au pouvoir en place, en contradiction avec la légalité. Ce groupe met son projet à exécution, par surprise et rapidement, il réussit et prend la place du pouvoir.

La rébellion n’est pas forcément d’ordre politique. Les noms rebelle et rébellion ont pour complément et contrepartie les verbes mater, réprimer. Lorsque un pouvoir se sent attaqué, il a tendance à traiter de rebelles (sans cause) ceux qui s’opposent à lui. Rebelle, rébellion, se rebeller sont des mots à tendance péjorative, qui ne semblent pas obéir à des motivations claires.

La révolte prend davantage en compte les motivations de ceux qui s’insurgent contre une autorité en place, éventuellement leur bon droit. Le sentiment de révolte peut s’extérioriser par la violence, mais pas nécessairement.
Le soulèvement évoque un mouvement de bas en haut, faisant appel à la métaphore du passage de l’homme couché, passif, en sommeil, à l’homme debout, en pleine force, en pleine action. Cela évoque le passage d’une position de soumission à une position volontaire, de décision.

La révolution est davantage associée à l’idée de bouleversement, retournement des choses, ou mise des choses “sens dessus dessous”. Il y a la notion de retournement complet, subi ou volontairement produit, plus spécialement par la société, et depuis la Révolution française, sans retour au point de départ (l’idée qu’on ne peut “retourner en arrière”). Avec le mot révolution, rien cependant n’impliquerait spécifiquement la violence.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Il serait utile à cet égard de se poser la question de la nature effective des “révolutions” dites “arabes”.
  2. 2. À propos du mot révolution, le Dictionnaire royal de 1671 (du jésuite François Parey) évoque un changement dans les affaires d’État (publicae rei commutatio ou conversio). Les mêmes références sont données dans le Dictionnaire universel de 1743 (TREVOUX), qui y ajoute : calamitas, infortunius, imperii occasus).
  3. 3. Dans le Dictionnaire Universel (Trevoux) paru en 1743, le mot révolution peut être associé à l’idée de « changements extraordinaires qui arrivent dans le monde », de révolution du bien au mal, ou du mal au bien. Citations : « Il n’y a point d’États qui n’aient été sujets à de grandes révolutions », « Tous les esprits étaient inquiets à la veille d’une si grande révolution qui se préparait ».
  4. 4. MONA OZOUF, article Révolution, dans le Dictionnaire critique de la révolution française (François Furet, Mona Ozouf), Flammarion, 1988.
  5. 5. Montesquieu met bien en évidence la nature transformatrice des révolutions et leur insertion dans un processus historique : « Il faut parfois bien des siècles pour préparer les changements, les événements mûrissent et voilà les révolutions. »
  6. 6. Chateaubriand indique : « la Révolution de 1789 fut un combat entre le passé et l’avenir ». Le Dictionnaire de l’Académie française (édition 1814), bien que n’évoquant pas directement la Révolution française, parle à propos du mot révolution de « changement qui arrive dans les affaires publiques », « changement mémorable et violent », « qui amène un autre ordre ».
  7. 7. Kant critique l’opinion de ceux qui jugeaient prématurée la lutte révolutionnaire, au prétexte que le peuple n’était pas prêt : « Dans une hypothèse de ce genre (un peuple n’est pas mûr pour la liberté), la liberté ne se produira jamais  : comme on ne peut mûrir pour la liberté si on n’a pas été au préalable mis en liberté. » (La religion dans les limites de la simple raison)

Note de lecture critique : Stéphane Hessel, Indignez-vous ?

1 novembre 2011

Indignez-vous, la mince brochure (13 pages de contenu) de Stéphane Hessel a connu un grand succès de librairie (aux dernières nouvelles, près d’un million d’exemplaires). Pour l’éditeur, Indigène, qui prétend « rompre avec les logiques mercantiles », c’est tout de même un bon filon [1].

Mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on lit attentivement la brochure, on demeure perplexe, le contenu n’est pas loin du vide abyssal, et l’on se demande ce qui a pu susciter un tel engouement, du moins dans les medias, car il n’est pas certain que tous les acheteurs aient été aussi des lecteurs.

Dans une période difficile, trouble, le slogan “indignez-vous ?” peut certes se faire l’écho des mécontentements et exaspérations ressentis par divers groupes et classes, et de ce fait retenir l’intérêt. En aucun cas cependant, ce slogan ne permet d’ouvrir des perspectives pour les peuples, et rendre compte de leurs véritables exigences historiques. L’auteur d’ailleurs, et les courants dont il n’est sans doute qu’un porte-parole [2], ne semblent nullement avoir envie de proposer des objectifs favorisant une unification des lutte populaires.

Surfant sur la vague porteuse des récriminations du moment, Stéphane Hessel semble surtout préoccupé par le souci de “souffler sur les braises”, en vue de coaliser des intérêts contradictoires, ceci non pour ébranler le régime social (le capitalisme), mais pour dénoncer tel ou tel gouvernement dans un pays ou un autre, leur enjoignant de “dégager la place” au profit d’on ne sait quel nouveau pouvoir.

Il n’est nulle question pour lui d’analyser la situation de proposer des orientations. Stéphane Hessel, en faisant état de son engagement dans la résistance, de son opposition au fascisme [3], de son adhésion aux valeurs du programme du Conseil National de la Résistance, dont il se présente comme héritier, ne vise qu’à légitimer ses prises de position du moment, sans se soucier d’ailleurs des dissimilitudes entre les conditions d’alors est celle d’aujourd’hui. Il se targue aussi du privilège de l’âge (93 ans) pour cautionner ses indignations sélectives : le sort fait aux sans-papiers, aux immigrés, etc. Et, pour ne pas manquer le coche, il vise à rallier à sa cause toute protestation au goût du jour : prétendant défendre les acquis sociaux, les retraites, la sécurité sociale, en y associant, de façon paradoxale, la lutte contre le “productivisme” (on se demande alors qui va payer ?). Il s’insurge contre la société fondée sur l’argent, sans mettre pour autant en question le fondement même du régime capitaliste. De ce fait, son indignation ne s’applique pas à la situation que ce régime en crise fait peser sur les travailleurs : désindustrialisation, licenciement, chômage…

Après ces hors d’œuvre, le motif principal pour lequel Stéphane nous enjoint à nous indigner, concerne la Palestine persécutée par Israël et les juifs. Un quart des pages s’y trouve consacré et l’ensemble nous incite à épouser le motif unique de cette dénonciation, unilatérale, d’un État et d’un peuple (ici encore sans aucune analyse des différents facteurs et causes du conflit). Certes, l’auteur regrette les actes terroristes du Hamas, ou plutôt il déplore que « le Hamas n’ait pu éviter que des rockets soient envoyés sur les villes israéliennes ». Ce qu’il présente comme actes d’exaspération, bien qu’estimés « inacceptables », ne doit pas selon lui être condamné pour autant. Il nous incite plutôt à « comprendre » les terroristes, tout en jugeant utile de les conduire, par souci d’efficacité, à modifier leur tactique :

« Se dire “la violence n’est pas efficace”, c’est bien plus important que de savoir si on doit condamner ou pas ceux qui s’y livrent. Le terrorisme n’est pas efficace. »

Au nom de l’efficacité, Stéphane Hessel prône en ce sens « l’espérance non-violente », ce qui, au plan de la tactique, correspond à « l’insurrection pacifique » (leçon, semble-t-il, retenue par les “indignés” de Tunisie et d’Égypte, du moins jusqu’à un certain point). Le message envoyé tient pour l’essentiel à promouvoir un tel retournement de la ligne de conduite des combattants, dans la mesure où il lui semble que l’on peut ainsi mieux capter la sympathie de tous les “indignés”.

Sans nullement dénier à Stéphane Hessel la liberté de ses opinions et du choix de son camp dans le cadre des luttes et rivalités entre puissances du monde (grandes et petites), cette note de lecture vise ainsi à mettre au jour, plus clairement qu’il ne le fait, l’enjeu des choix qu’il opère sous l’étendard d’une vertueuse indignation qu’il nous enjoint à partager.

Pour les classes populaires, il faut cependant affirmer que leur lutte ne peut prendre appui sur la seule indignation. Dans le passé, des mouvements fascistes ont largement usé de ce registre, pour tenter de coaliser les emportements aveugles et contradictoires de fractions sociales désorientées, au détriment de la lutte d’ensemble des classes populaires, et pour une cause contraire, productrice de chaos. L’unité de lutte du peuple ne peut se construire sur le seul principe de la dénonciation, elle requiert l’élaboration de perspectives communes, et celles-ci ne peuvent se construire qu’en fonction d’une analyse de la situation historique, donnant à voir ce qu’il est possible de viser et de réaliser.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. À trois euros pièce, cela fait tout de même trois millions d’euros (vingt millions de francs), soit un million d’euros en admettant que seulement un tiers revienne à l’éditeur.
  2. 2. Stéphane Hessel semble en relation avec des organisations telles que Europe Écologie, Attac, Amnesty International, il se réclame, comme elles, de l’efficacité de l’action en réseau et de l’utilisation des grands moyens de communication.
  3. 3. Selon Stéphane Hessel, la cause du fascisme semble être due, comme dans les thèses révisionnistes de l’idéologue allemand Ernst Nolte, à la peur des possédants à l’égard de la révolution bolchevique. S’agissant de l’Union Soviétique et du communisme, il indique que s’il a pu, en son temps, accorder un satisfecit au communisme, « pour contrebalancer le capitalisme américain », il n’en demeure pas moins qu’un des importants progrès réalisé depuis 1948 fut pour lui « la destruction de l’empire soviétique ».

Les puissances impérialistes en rivalité et les tentatives d’enrôlement des luttes populaires à leur profit

1 novembre 2011

Au cours de l’année, des mouvements politiques se sont produits en Tunisie, en Egypte, en Libye, dans plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient, avec un mot d’ordre qui semblait essentiel, adressé aux chefs d’État, ou aux gouvernements : « dégage ». Pour certains de ces mouvements, les commentateurs ont parlé de “révolution”. Pour connaître leur nature effective (savoir s’il s’est agi effectivement de révolutions), il faut, d’une part, s’interroger sur la signification du mot révolution (voir l’article sur la notion de révolution), d’autre part, se demander à l’avantage de quelle classes, ou quelles puissances, ces mouvements ont pu être incités ou encouragés.

Ces événements ne sont pas tous de même nature, ni au regard des objectifs poursuivis, ni à celui des soutiens ou appuis qu’ils ont pu recueillir. En l’absence d’analyses précises, on ne peut se prononcer sur leur sens historique, on ne peut préjuger de ce qui en découlera pour les différents peuples. On peut juste énoncer que, dans l’état actuel des choses, il ne s’agit pas de révolutions, au sens d’une transformation économique et sociale des fondements de la société.

Dans le même intervalle de temps, dans d’autres pays plus proches, notamment en Espagne, d’importantes mobilisations se sont produites avec cette fois-ci pour mot d’ordre principal « indignez-vous ». On peut de la même façon s’interroger sur leur signification dans le contexte actuel de crise du capitalisme, se demander au sein de quelles stratégie ou tactique de classe, de fractions de classe ou de puissances, elles sont susceptibles de s’intégrer.

Faute de données suffisantes, on ne propose pas dans le cadre de cet article, une analyse de ces mobilisations ou de ces pseudo “révolutions”, on vise seulement à donner quelques exemples de leurs possibles instrumentations par des forces de classes ou des puissances qui ne visent pas l’émancipation des peuples. Dans le cadre du capitalisme, parvenu au stade impérialiste, le bien-fondé de revendications populaires dans un pays ou dans un autre, peut se trouver détourné au profit des visées illégitimes poursuivies par les différentes puissances du monde en rivalité[1].

De telles tentatives de subordination des mécontentements populaires à de telles visées se multiplient tout particulièrement lors des périodes de crise générale du capitalisme. Pour les différentes puissances en rivalité, il s’agit d’un enjeu crucial, les unes pour rester dans la course, maintenir leurs zones d’influence, défendre leur place hégémonique, les autres, pour conquérir ou reconquérir ces zones, ravir le rôle hégémonique (mondial ou régional) à leurs rivaux. Cela concerne toutes les puissances, mondiales, petites ou grandes, “installées” ou “émergentes”, mais il est clair que celles qui visent un repartage du monde à leur profit sont plus volontiers à l’initiative, les autres ayant au contraire intérêt à maintenir l’état des choses (le statu quo).

Certains soulèvements populaires se révèlent en effet favorables à une redistribution des sphères de domination des différentes puissances. Et, dans le cadre de ce combat, tous les moyens sont bons, les “grands moyens”, l’économie, la guerre, mais aussi l’incitation à la mobilisation de masses qui subissent dans un contexte historique de crise, la dégradation de leurs conditions de vie et qui sont politiquement désorientées. Si telle ou telle puissance, ou tel ou tel clan au pouvoir, est jugé par ses rivaux, trop indépendant ou ne répondant pas à leurs attentes, il est relativement aisé de spéculer sur les mécontentements populaires (comme on spécule à la bourse), pour qu’ils se dressent contre un homme ou un gouvernement, qu’on leur présente comme la cause de tous leurs maux.

Ce qui est projeté, à l’extérieur, par les différentes puissances en lice, peut aussi se dérouler au sein de chacune d’elles, l’objectif étant de désarmer, désorganiser, désorienter les classes populaires en faisant miroiter de fausses solutions aux problèmes qui se posent (et ce ne sont pas toujours les gouvernements en place qui sont les plus désorganisateurs à cet égard). Des forces d’opposition peuvent très bien viser à affaiblir un gouvernement, non pour l’intérêt des classes populaires, mais pour leurs intérêts propres, parfois au profit de puissances rivales[2]. De telles manœuvres ont été particulièrement mises en œuvre après la crise générale du capitalisme de 1929. Et parfois, comme aujourd’hui, on pouvait mettre en avant des mots tels que révolution, anticapitalisme, ou encore socialisme[3]. Avec de tels mots, les classes réactionnaires s’efforçaient de présenter la réaction ou le fascisme comme des régimes favorables aux peuples.

Il existe certaines similitudes aujourd’hui avec la situation de l’entre-deux guerres. Mais on doit aussi prendre conscience que la désorganisation et la désorientation politiques des divers peuples du monde est plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’était à cette époque. Spéculant sur les difficultés et le mécontentement des catégories sociales touchées par la crise, on assiste aujourd’hui à une remise au goût du jour de ce type de pseudo solution, toujours au moyen de mots dont on a retourné le sens. Ceci d’autant plus que les perspectives socialistes sont présentées par les classes exploiteuses comme utopiques, néfastes ou impossibles.

Dans la période actuelle, marquée par une extension de la crise du capitalisme, les contenus et les formes de la lutte de classe ont perdu de leur netteté, les visées de la lutte des classes populaires se brouillent, la désorientation politique est à son comble, ce qui rend plus aisé l’enrôlement par les diverses puissances impérialistes des luttes populaires pour leur propre combat, contre leurs adversaires.

Quelques exemples historiques de tentatives d’instrumentation de mobilisations populaires

Karl Kautsky[4] dans Comment s’est déclenchée la guerre mondiale (1921), expliquait ainsi, documents à l’appui, que Guillaume II (Empereur du Reich allemand de 1888 à 1918), lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale,
« envisageait une insurrection chez les Musulmans et aux Indes, sinon pour sauver l’Allemagne, du moins pour ruiner l’Angleterre ».

Et de Moltke, chef de l’État-major allemand, y ajoutait l’insurrection de la Pologne. Kautsky affirmait encore, toujours documents à l’appui, que la politique allemande,
« cherchait un appui chez les rebelles irlandais, les anarchistes d’Italie, les dynamiteurs d’Amérique et, finalement, chez les bolcheviks de Russie qui, tous, furent aidés, dans la mesure du possible, par l’État-major allemand ».
Qu’ils aient fait là un mauvais calcul, et aient sous-estimé l’intelligence politique des bolcheviks, Kautsky le soulignait aussi.

Georgy Lukacs[5], à la suite de Lénine, évoquait ces mêmes mécanismes d’instrumentation au sein des pays coloniaux ou dépendants. Il soulignait ainsi que la rivalité entre puissances avait des incidences sur le caractère des luttes de libération nationale, qui n’étaient plus automatiquement “progressistes”, c’est-à-dire menées dans l’objectif de l’émancipation des peuples.

Au cours de l’entre-deux-guerres, de telles tentatives de dévoiement se sont multipliées dans tous les pays, et de façon plus affirmée au sein des puissances qui s’estimaient lésées par le partage issu de la Première Guerre mondiale. Après la crise de 1929, l’impérialisme allemand notamment, tout à ses visées de reconquête et d’expansion, travailla à manipuler certains courants politiques chez les impérialistes rivaux, et à faire adhérer à ses visées le peuple allemand, spéculant sur ses difficultés dont il rendait les autres puissances responsables (notamment les États-Unis et la France). À cet égard, l’instauration d’un régime fasciste en 1933 devait permettre d’avoir les coudées franches.

Une tentative historique de dévoiement des luttes populaires : le fascisme

Le fascisme n’apparaît et ne s’impose pas n’importe quand dans l’histoire. Il se manifeste au cœur d’un nœud spécifique de contradictions socio-historiques relevant de l’univers capitaliste moderne : contradictions de classes et contradictions entre puissances, processus de régression historique affectant tout spécialement l’organisation politique des classes populaires. Dans les conditions de la crise générale du capitalisme, l’instauration de régimes fascistes rencontre moins d’obstacles que lors des périodes de prospérité relative. Encore s’agit-il de comprendre que des processus plus ou moins diffus de fascisation précèdent l’instauration du fascisme[6]. Ces processus sont favorisés par la désorganisation, la division, la désorientation des classes populaires.

Au cours des processus de fascisation, on constate que se développe un ensemble de procédures qui conduisent à la désorganisation politique des classes populaires. Aux modes de regroupement républicains, et aux formes d’organisation unitaire des classes populaires se substituent d’autres formes de regroupement : communautaristes, chacun selon sa “culture”, formes corporatives, formes éclatées en fonction des lieux, des âges, des “genres”, des “origines”, des races. Pour imposer de tels modes de regroupement, on essaie de “flatter” les différentes catégories, les séduire, les opposer les unes aux autres. On vise tout particulièrement les catégories les moins conscientes, afin de mobiliser, comme l’écrivait Hitler, « les ressorts fanatiques », souvent en favorisant la dénonciation et la désignation d’un ennemi unique. Le retournement du vocabulaire est mis à contribution pour tenter de convaincre le peuple : les visées fascistes se sont ainsi présentées dans l’histoire comme “révolutionnaires”, “anti-capitalistes”, voire même ”démocratiques”. Dimitrov[7] a mis en évidence ce côté séducteur du fascisme comme des processus de fascisation :

« Le fascisme vise à l’exploitation la plus effrénée des masses, mais il aborde celles-ci avec une habile démagogie anticapitaliste, en exploitant la haine profonde des travailleurs pour la bourgeoisie rapace, les banques, les trusts et les magnats financiers, et en formulant les mots d’ordre les plus tentants au moment donné pour les masses politiquement frustes. Le fascisme adapte sa démagogie aux particularités nationales de chaque pays et même aux particularités des différentes couches sociales dans un seul et même pays. [Il] arrive au pouvoir comme le parti de choc contre le mouvement révolutionnaire du prolétariat, contre les masses populaires en fermentation, mais il présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie. »

Et aujourd’hui ?

Durant l’entre deux guerres, la situation présentait des particularités par rapport à aujourd’hui. Les puissances capitalistes étaient comme aujourd’hui en concurrence, mais le monde était alors divisé en deux régimes sociaux opposés (capitalisme et socialisme). De ce fait, les classes au pouvoir, craignant que les classes exploitées et dominées puissent s’inspirer de l’exemple soviétique, mettaient en sourdine, jusqu’à un certain point, leur rivalité. Mais les rivalités n’étaient nullement éteintes, et la crise devait les mettre au premier plan (plus spécialement du côté des puissances vaincues ou de celles qui s’estimaient lésées dans le partage des zones d’influence). Le fascisme, qui arborait dans les premiers temps une figure séduisante, n’était qu’un moyen, adapté au temps de crise, pour tenter de sauver la mise de telle ou telle puissance capitaliste ou favoriser la conquête de son “espace vital”.

Il est bien évident cependant que si un processus de fascisation se développait aujourd’hui, il ne se présenterait plus sous le nom de fascisme. L’histoire en effet a permis de mettre au jour les objectifs réels qui étaient poursuivis par les soi-disant “révolutionnaires”, ou anticapitalistes, qui ne visaient nullement à détruire le régime capitaliste. De sorte, que si les processus de fascisation ne se présente plus sous la bannière du mot fascisme, cela ne revient pas à dire que, compte tenu de la situation, ils ne puissent se manifester sous d’autres formes, avec d’autres mots. Si des processus de fascisation sont aujourd’hui en cours, ils avancent nécessairement à visage masqué.

On doit, d’ores et déjà, constater que des tentatives de désorientation et de division des classes populaires sont à l’œuvre dans la période actuelle, de même que les manœuvres de séduction. Au plan du vocabulaire, les retournements du sens des mots sont aujourd’hui légion. Certaines notions (communisme notamment) ont disparu du vocabulaire ou sont réputées criminelles, ou bien on change leur signification[8]. La dénonciation se substitue au projet politique (On parle d’anti-capitalisme et non d’instauration d’un régime socialiste, seul à même de résoudre les antagonismes destructeurs du mode de production capitaliste).

D’autres courants politiques “surfent sur la vague”, et détournent eux aussi le sens du terme “révolution”. Ainsi, une revue de droite, plutôt extrême, Rebellion[9] use à outrance, comme le fait une partie de l’extrême gauche, de mots liés à la révolution et à l’anti-capitalisme. Au fil des articles, plus qu’un projet politique, on retrouve une fois de plus la désignation d’un ennemi unique : au plan international les États-Unis, au plan de la politique intérieure, le gouvernement actuel et le Président de la République.
En signalant les dangers que suscite la crise générale du capitalisme pour la lutte des classes populaires, on vise à lutter contre la désorientation, la dislocation des forces. Reconstituons nos repères, nos orientations historiques, afin de ne pas être, comme cela a été le cas dans le passé, à la merci de pêcheurs en eau trouble, même s’ils se présentent encore sous un visage avenant.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Ce qui se manifeste de façon plus évidente que jamais depuis que n’existe plus au plan mondial de “pôle” du socialisme, capable de contrecarrer les visées des puissances capitalistes en rivalité, voire de les contraindre à mettre une sourdine à leurs affrontements internes, pour affronter leur adversaire commun.
  2. 2. Ce fut le cas à la fin des années 60 dans le but de “virer” de Gaulle et la politique de relative souveraineté de la nation qu’il pouvait incarner.
  3. 3. Voir les mots de « révolution nationale » (Pétain), ou en Allemagne de « national-socialisme » (ce que signifiait le mot nazi).
  4. 4. Il a été reproché à Kautsky de ne pas avoir soutenu la révolution soviétique et surtout les formes politiques qu’elle a institué. On pourra revenir dans un autre article sur le sens de ce débat. Notons pour l’instant que son analyse des facteurs de déclenchement de la Première Guerre mondiale est instructive et toujours fondée sur des sources historiques. Malgré les critiques que Lénine profère à son égard, on ne peut lui faire le reproche d’avoir soutenu son propre impérialisme.
  5. 5. GEORG LUKACS, « L’impérialisme : guerre mondiale et guerre civile », in Lénine (1924), réédition EDI, 1965.
  6. 6. Le processus de fascisation témoigne donc d’une faiblesse historique des deux classes de la société moderne. Les contradictions de classes arrivent à un tel niveau que, d’une part, les classes dirigeantes ne parviennent plus à maintenir démocratiquement leurs alliances avec les classes populaires et que, d’autre part, le peuple n’est pas suffisamment organisé pour résister aux procédés de séduction que met en œuvre le fascisme, en parallèle avec la répression.
  7. 7. DIMITROV, « L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale Communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme » (1935), in Œuvres choisies, 1952.
  8. 8. Exemple récent révélateur, plusieurs courants réputés de “gauche”, voire de gauche extrême, au lieu de parler de rivalités entre puissances impérialistes, désignaient à vindicte un seul “ennemi”, les États-Unis, et, selon les cas, son complice ou son inspirateur : Israël. Depuis Obama toutefois, cette désignation exclusive s’atténue pour ce qui concerne les États-Unis, mais non pour Israël (voir notamment à cet égard le best seller de Stéphane Essel, Indignez-vous ?).
  9. 9. n°35, mars-avril 2009.

La situation internationale, la situation en France, et la montée des inquiétudes

1 novembre 2011

Le point de vue des gens ordinaires

Dans les numéros précédents, Germinal a présenté comment était perçu le phénomène de la crise par différentes catégories de travailleurs. Cette fois-ci, nous avons interrogé une trentaine de personnes entre mars et juin 2011 [1], employés, cadres et artisans, ouvriers, enseignants [2], en leur demandant comment ils voyaient l’évolution de la situation internationale [3] et celle de la France, et quels étaient selon eux les risques et les dangers de la situation.

Une fois de plus, les constats ne sont pas optimistes. La situation internationale est perçue comme particulièrement « instable », voire explosive. Le développement des conflits en plusieurs lieux du monde, et les recompositions du champ international, font peser la menace d’un élargissement des théâtres de guerre. Dans ce contexte, la France « subit » la situation internationale, elle en est « le reflet ». En état de régression, elle semble particulièrement « vulnérable ». « L’aggravation de la pauvreté » et les conséquences qui en découlent pourrait l’entraîner dans des conflits mondiaux où elle encourrait de grands risques, menaçant sa « démocratie » et sa « souveraineté ». En l’absence de perspectives politiques, alors que les classes populaires sont désorganisées, on se demande comment faire face à la situation, où trouver protection, alors que le cadre national paraît se déliter.

Inquiétudes à l’égard de l’évolution de la situation internationale

Que ce soit sous forme lapidaire ou avec commentaires, les personnes interrogées caractérisent de façon pessimiste la situation. « Il y a toujours autant de problèmes », l’évolution n’est « pas très bonne ». Cela va « de mal en pis » et « cela fait peur ? ». On se déclare « très pessimiste pour les années à venir », la situation est « turbulente », « conflictuelle », « plutôt instable et pouvant conduire au chaos », « inquiétante pour ne pas dire explosive ».

Des crises de différente nature, se succèdent (climatiques, alimentaires, sociales), et au total se traduisent par une crise générale : « la situation financière est à zéro, il y a des problèmes économiques », « l’augmentation démographique, l’appauvrissement des ressources naturelles, des matières premières font craindre la continuité des crises », « économiques, sociales, alimentaires, climatiques », « on va vers une crise économique aggravée et générale », « la crise s’amplifie de plus en plus, ça s’enflamme dans tous les pays, même si on nous ment ». Le constat est fait d’une « aggravation de la pauvreté » dans le monde et par contrecoup d’une « augmentation des inégalités », « des écarts entre les pays riches et les pays pauvres ».

L’ordre international est bouleversé, surtout du fait de la montée en puissance de certains pays dits “émergents ”, en particulier la Chine : « l’émergence des pays d’Afrique et d’Asie devrait bouleverser l’ordre actuel », « hausse de l’importance des pays émergents et surtout de la Chine », « la Chine sera leader sur le marché », et il va y avoir « redistribution des cartes entre les pays ».

Cette redistribution affecte selon certains l’Europe, qui recule, la puissance des États-Unis ne semblant pas nécessairement affectée, « montée en puissance de la Chine puis de l’Inde avec recul de l’Europe, les US restant la première puissance mondiale ». Pour un autre, au contraire, on assistera à la présence renforcée d’une Europe consolidée et d’une Amérique en stagnation, tandis que globalement « le monde occidental [resterait] toujours influent ».

La montée des tensions, conflits susceptibles d’évoluer en conflit généralisé, « cela fait peur ». « Le monde est sujet de rivalités, d’oppositions de conflits limités ». Le lien avec la menace terroriste peut être évoqué : « de plus en plus de conflits et de tensions, peut-être en raison des menaces terroristes ».

Référence est faite aux mouvements en Tunisie, en Égypte et au Moyen-Orient. Pour certains, il y a l’idée qu’il s’agit de « soulèvements démocratiques » qui vont se multiplier, d’autres dénoncent à propos des mêmes événements un possible « embrigadement des peuples ».

Le plus souvent il est fait référence à la guerre économique et à la rivalité entre pays impérialistes anciens et nouveaux pour la domination du monde, « guerre pour les ressources, la domination des marchés », en relation avec la crise économique. Les partages et repartages du monde semblent à l’ordre du jour, d’aujourd’hui comme demain : « d’abord multiplication des conflits par petits pays interposés puis affrontements entre pays des blocs impérialistes ».

Aussi l’élargissement du conflit est perçu comme inévitable : « les relations internationales vont se tendre jusqu’à un point de non retour, c’est à dire jusqu’à ce qu’une nouvelle guerre mondiale explose de manière déclarée, visible par tous », « les luttes entre impérialistes pour le partage du monde nous conduisent à la guerre ».

En marge de ces constats, certains caressent l’espoir que « la bonne volonté et l’intelligence des hommes pourraient avoir raison sur l’avidité et la cupidité » et mettre fin à tout cela. Alors, « faire cesser la guerre serait un grand bonheur ».

Liée à la situation internationale, l’évolution en France est préoccupante

Les personnes interrogées usent des mêmes qualificatifs pour décrire la situation en France que ceux qu’ils utilisent à propos de la situation mondiale. Lucides, les travailleurs estiment que la crise, loin d’être terminée, se manifeste encore dans tous ses effets quoi qu’on en puisse dire ou penser : « la France régresse », « l’évolution des années à venir n’est pas si bien qu’on pourrait penser », « la situation se dégrade d’années en années », « la situation intérieure ne peut que se dégrader et ça commencé il y a longtemps », « la situation va se dégrader et l’économie chuter ».

Les évolutions internes dépendent de l’évolution de la situation dans le monde : « ça va dépendre de l’évolution du niveau économique mondial », « la France suit le même avenir que la situation mondiale : crises diverses, chômage, problèmes de logement, de services publics, de climat ».

Les effets de la crise n’ont pas cessé de se faire sentir et ne sont pas près de le faire. En relation avec le chômage, on assiste toujours et de plus en plus à une baisse du pouvoir d’achat, à une dégradation des conditions de vie des travailleurs : « ça ne peut que se dégrader, il y a toujours plus de chômage », « il est toujours plus difficile de trouver du travail », « les conditions de vie des salariés vont se durcir, recul de l’âge de la retraite, allongement du temps de travail, etc. », « les travailleurs deviennent corvéables à merci ».

Dans le même temps, à l’échelle de l’ensemble de la société, le manque de moyens est toujours plus important, entraînant une diminution des prises en charge et des services assurés jusque là par l’État : « manque de moyens financiers, diminution des retraites, services publics réduits au minimum », « diminution de la protection sociale dans son ensemble, santé, retraite, chômage ».

Le développement du secteur privé au détriment du secteur public utile à tous, est dénoncé. Il en résulte des états de misère qui tiennent aux situations de chômage mais aussi à la défaillance des services publics : « le développement du secteur privé au détriment du service public partout : éducation, santé, énergie, transports », « la baisse de la protection sociale et des services publics augmente encore la précarité et les inégalités », « tout notre système de protection sociale va foutre le camp et il y aura appauvrissement de plus en plus de ceux qui n’ont pas les moyens ».

L’aggravation de la pauvreté va de pair avec le développement des inégalités et l’accroissement des écarts entre riches et pauvres. L’élargissement du fossé entre pays riches et pays pauvres se reproduit à l’intérieur du pays. On s’attend à encore davantage de pauvreté et au creusement des écarts, en raison de la dégradation de la situation économique et l’augmentation du chômage : « l’augmentation du chômage entraîne l’augmentation de la pauvreté, l’augmentation du nombre d’individus ayant besoin d’aides pour vivre, et cela donne des écarts dans l’économie du pays », « l’aggravation de la situation économique entraîne plus de chômage, les fossés se creusent, il y a plus de riches et de pauvres et disparition des classes moyennes », « la scission est toujours plus accentuée entre l’oligarchie et le peuple ».

Il est accordé peu de confiance aux partis politiques existants pour améliorer la situation des classes populaires. Ces partis sont inaptes à résoudre les problèmes et empêtrés dans leurs conflits internes et leurs intérêts électoralistes à court terme. On peut les accuser de faire le lit des mouvements d’extrême droite et du Front National : « on va avoir de plus en plus de conflits politiques mais la Gauche et la Droite c’est tous les mêmes », « les partis connus font un pont d’or au Front National ».

Plusieurs des personnes rencontrées s’attendent à la montée de « révoltes catégorielles », à une « hausse du racisme ». Quelques-uns s’inquiètent de la place prise par le phénomène religieux, surtout musulman : « développement des religions autres que catholiques », « la religion prend une place importante dans la vie des français, surtout la religion musulmane ».

Quelques remarques lapidaires, ici ou là, se prononcent pour une évolution nécessaire de la situation, jusqu’à tabler sur « une bonne révolution ». L’un des individus interrogés attribue l’essentiel de la situation au « je m’en foutisme devenu un mode de vie », et estime « qu’il faut faire des efforts au travail et dans la vie courante pour retrouver la France des bâtisseurs ». Un autre pense que « l’arrêt de l’expatriation des entreprises françaises pourrait être une solution », et plusieurs voudraient croire qu’un peu de « bonne volonté » pourrait aider à dessiner un avenir meilleur et qu’il faudrait « promouvoir des idéaux forts comme les Droits de l’Homme ».

La France, de plus en plus dépendante

L’évolution de la France est en général posée comme dépendant de la situation économique mondiale. Elle ne « pourra pas se défendre face à d’autres puissances » : plus même, elle « devient une région de l’Europe », elle « sera instrumentée par l’Allemagne et l’Europe ». On assiste pour certains « à la fin de la France comme puissance », à sa fragilisation. Elle serait exposée à l’extérieur et « sur son propre territoire [et] elle n’a pas toutes les cartes ».

Le lien entre la situation internationale et l’évolution de la situation en France est étroit : non seulement la France reflète la situation internationale mais elle la subit et en éprouve les effets négatifs. Certains affirment que nous subissons la situation internationale, pour d’autres il ne s’agit cependant pas d’une fatalité. S’interrogent sur la nature du lien, évoquant les symptômes les plus évidents de ce qui se profile, la plupart essaient d’en comprendre le pourquoi, les phénomènes évoqués comme symptomatiques de la dépendance entre la situation extérieure et intérieure, sont d’ordre économique et politique.

L’exode de la misère du monde et les transferts de population inquiètent. Les populations des pays pauvres se déplacent pour fuir la pauvreté et l’insécurité qui règnent dans leurs pays, leur arrivée en France accroît les problèmes existant déjà. Les capacités d’accueil n’existent pas face à cet accroissement massif et l’intégration paraît difficile, et susceptible de renforcer la pauvreté ici : « les immigrés des pays pauvres choisissent les pays libres et tolérants […], les contribuables payent la facture, le pays s’appauvrit, la France ne peut pas subvenir à toutes les misères du monde », « les déplacements massifs des populations quittant leur patrie et pensant trouver l’Eldorado vont entraîner une intégration difficile, les capacités d’accueil sont limitées ».

La « mondialisation capitaliste », dont on ne sait toujours ce qu’elle représente, est présentée comme capable de rendre compte des phénomènes : « de fait, la mondialisation s’est imposée », « la montée du capitalisme et du pouvoir de l’argent au niveau mondial (se généralise) partout », « l’évolution de la situation nationale est plus ou moins liée à la situation internationale puisque c’est de cette dernière que va dépendre notre capacité à relancer la production et le travail ».

Les menaces pesant sur la nation face à la “mondialisation”

La situation mondiale, la « mondialisation » menacent les nations (ou plutôt la nation) : « la mondialisation capitaliste entraîne l’abandon et le refoulement de l’idée de nation chez les oligarques », la « carte mondiale se redessine » au détriment des puissances anciennes et sans respect des nations, « nous subissons la situation internationale » alors qu’« une nation ne peut se sentir épanouie sans un contexte international apaisé dans son ensemble ».

De ce fait, la question de la défense des intérêts des nations et de la souveraineté peut venir au premier plan. Soit que l’on déplore que « chacun [voie] midi à sa porte et se moque des autres nations », et qu’en conséquence « les relations ne puissent jamais être au beau fixe ». Soit parce que l’on déplore que la souveraineté et le principe constituant des nations, ait perdu tout sens : « il n’y a jamais eu autant d’États dans le monde et pourtant on ne peut pas dire qu’ils sont autant de nations souveraines et les construisant réellement ». « On a abdiqué au profit du “multipolaire”, du rattachement à des ensembles comme l’Europe. Mais sous ce couvert, des puissances mènent leur propre politique… soit volontairement, soit autant que leur permet leurs capacités. »

La question de la souveraineté nationale ressort ainsi, du fait même de la « mondialisation capitaliste » qui « crée une gouvernance mondiale grâce aux multinationales et elle tend au dépassement du cadre national ». « Il semble que les États Nations vont disparaître pour laisser place à un ordre mondial. »

Le devenir de la France dans ce contexte inquiète. Plusieurs craignent une perte de souveraineté, synonyme de perte de pouvoir de décision des citoyens sur leur devenir, et une inféodation à d’autres puissances : « si on part du principe où la France n’a pas les moyens de jouer un rôle de premier ordre (elle ne fait pas le poids face à la Chine, aux États-Unis, à l’Allemagne…), elle devra se soumettre à une autre puissance. On peut donc penser que la France perdra toute indépendance et que la nation se délitera », « la France sera instrumentée par l’Allemagne et l’Union Européenne ».

En tant que nation, la France est plusieurs fois implicitement mise en relation avec les conditions de sa puissance économique : « la France n’est plus une puissance économique, elle perd son crédit », « sa place (change) dans l’échiquier mondial capitaliste », elle « n’a plus de compétitivité par rapport aux pays émergents dont la concurrence est insoutenable ». Les relations entre la situation internationale et celle de la nation sont alors perçues comme des « relations étroites dans le sens où la France est prise en tenaille entre la plus grande puissance mondiale (USA) et la montée des pays émergents (Chine, Inde) qui sembleront dicter, dessiner le sort, l’avenir de la nation qui ne peut qu’être dans une situation de suivre, de subir ».

De fait, les pays émergents, d’Asie particulièrement, se présentent comme devant bouleverser l’ordre mondial, dans la mesure où ils participent activement au repartage du monde, « la carte mondiale se redessine grâce aux pays du Tigre : Asie essentiellement ». Ce qui apparaît déterminant, c’est « l’évolution exponentielle de la Chine, (qui) va contraindre le reste du monde à changer : économie, façon de penser, de concevoir la gestion globale de toute nation ». Chine et USA sont quelquefois associés : « l’évolution internationale dépendra de la Chine et des USA qui sont des grandes puissances monétaires… Si la Chine et les USA vont mal, ça va engendrer sur les cours boursiers une situation défavorable pour notre nation. Ca peut engendrer des répercussions monétaires ».

Les dangers, nombreux, inévitables (soulèvements, guerres), vont grandissant

Le premier danger évoqué concerne l’évolution (jugée régressive) des conditions de vie, voire même des possibilités de survie. Il est question tout à la fois de « misère », de « maladie », « d’épidémies », de « catastrophes “naturelles” [mais] liées à l’intervention de l’homme », de « l’écart grandissant entre les plus aisés et les plus démunis ». « L’aggravation de la pauvreté sous toutes ses formes » qui concerne à la fois les hommes et les pays, constitue du monde une poudrière : « les besoins alimentaires créeront des tensions dans les pays à forte croissance démographique », « les pays pauvres sont de plus en plus isolés ». L’Afrique apparaît comme la principale victime : « je tremble pour l’Afrique, toujours en proie à la faim et au manque de structures pouvant améliorer la vie de ses habitants », « les pays pauvres d’Afrique sont de véritables volcans ». Pour certains, cette situation génère au-delà de leurs lieux d’élection « des sentiments d’insécurité dans les pays occidentaux », le risque d’attentats terroristes. Les sentiments des populations sont manipulés, « les rancœurs attisées, faisant rejaillir les vieux démons connus (xénophobie, antisémitisme, etc.) ».

Il est supposé que les pays les plus défavorisés ne peuvent que se révolter face à la misère subie : « ils se révolteront forcément un jour, l’Afrique et certains pays d’Asie qui sont malheureusement des pays sans richesses et sous développés », « les émeutes de la faim se développent ».

Pour toutes les personnes interrogées, la guerre semble bien être la menace principale, elle paraît inévitable. Partout les conflits se développent et iront se développant, le danger se manifestant « principalement dans les pays du Sud ». Une grande variété de lieux est citée : (Amérique du Sud, Chine, Inde, Pakistan, Afghanistan, Corée, Afrique, Proche et Moyen-Orient, Pays arabes : Syrie, Iran/Irak, Libye, Égypte, Maghreb), mais plusieurs insistent sur le conflit entre pays du Maghreb et des pays européens : « ce serait un conflit entre pays du Maghreb et des pays européens, pays qui ont aidé militairement pour rétablir la sécurité ». Le pétrole constitue un des enjeux : « danger d’un blocus niveau pétrole, pays du Maghreb qui engendrerait inflation importante à la pompe ».

Tant que le problème de la faim, combiné à celui de la surproduction ne trouve pas de solution, les guerres pourraient se renouveler constamment, en de nombreux lieux, « c’est le problème de la faim qui va tout déclencher. On produit de plus en plus sans pouvoir acheter, ça va péter ». Les guerres seraient liées à la compétition et aux rivalités entre puissances capitalistes, dont le seul souci est d’écouler les produits. On considère en premier lieu « la guerre économique », et la Chine est souvent mentionnée et « elle offrira certainement des produits moins chers au détriment du marché français ».

Les guerres pourraient aussi se développer en relation avec les révoltes politiques : « révoltes dans les pays soumis aux régimes totalitaires Maghreb, Afrique, Chine », « manifestations dans les pays comme la Tunisie, l’Égypte ».

De manière générale, on considère que cela va pourrait aller vers « la guerre pour tout », que les conflits peuvent survenir « partout […] on est dans la mondialisation ». « pas de lieu prédéfini, ça peut être n’importe où, ça va bouger et personne n’est à l’abri ». Contrairement à ce qui ressortait dans les précédente enquêtes où l’on situait principalement les guerres ailleurs dans le monde, la conscience de leur extension possible aux vieux pays impérialistes peut être exprimée : « les conflits et la guerre ne pourront pas éternellement se dérouler loin des pays occidentaux », « l’Europe sera touchée un jour ou l’autre. Cette guerre ne sera sans doute pas comparable aux précédentes dans sa forme, peut-être que les actes de terrorisme, de manipulation des populations seront les armes les plus utilisées », « une guerre au plus gros niveau, pas n’importe quelle guerre, et ensuite la régression ».

Des risques plus précis pour la France

Les principaux risques encourus, là encore, sont posés en relation avec l’aggravation de la pauvreté et de la précarité, elles mêmes dépendantes du chômage : « problème de chômage de plus en plus important », « une accentuation du chômage et de la pauvreté ». S’agissant de la France, chômage et pauvreté sont étroitement associés (alors qu’au niveau international la pauvreté semble endémique, quelquefois associée au pillage). Ils sont souvent eux-mêmes présentés comme indissociables du régime qui les génère, le capitalisme : « le capitalisme ? ? ? », « chômage, pauvreté, montée du capitalisme ». La « dégradation du climat social » en est la conséquence prévisible et « les tensions sociales s’exacerbent ».

Deux phénomènes d’importance sont signalés : l’impact de la paupérisation tout à la fois sur les classes moyennes et sur la classe ouvrière. D’un côté, « l’augmentation des écarts entre riches et pauvres a des répercussions sur la classe moyenne qui se verra dans l’obligation de payer plus de taxes dans divers domaines, impôts, charges ». De l’autre, ce poids se fait sentir sur l’ensemble des ouvriers, affectant les possibilités d’organisation de la classe ouvrière, ou de manifestation, « la masse ouvrière est submergée de cas sociaux, de chômeurs, de gens qu’il faut aider, comment peut-on se manifester dans cette situation ? »

Une autre difficulté sera de faire face à un double exode de population : « fuite des cerveaux et perte de main d’œuvre qualifiée pour les employeurs, arrivées massives d’immigrés et difficultés d’intégration de certaines populations migrantes ».

Dans ces conditions, le risque de « repliement sur soi » paraît très important, entraînant « la haine raciale, la stigmatisation des étrangers ». Quelqu’un craint « une chasse aux sorcières à l’image de ce qu’ont subi les juifs, les musulmans sont les prochains ». Un autre envisage les « risques de la bêtise humaine, haine, intolérance », « les risques de guerres de religion ». Enfin, quelqu’un évoque la possibilité d’une révolution, présentée comme pouvant conduire au chaos : « en poussant les gens à la pauvreté, une révolution pourrait survenir, ce qui mettrait le chaos en France ».

Des risques pus généraux, concernant la France en tant que nation, face à d’autres pays. Il est question de « l’affaiblissement économique de la France », « à force de se dégrader, la France va devenir un pays sous développé ». En concurrence avec d’autres pays, « elle a perdu sa compétitivité face aux autres pays en Europe et dans le monde ». Elle a aussi perdu sa souveraineté : « du fait de l’Europe, il y a aussi des interférences, la France a perdu sa souveraineté », de sorte qu’elle peut se retrouver entraînée dans des conflits où elle n’a pas l’initiative et la maîtrise : « dans des situations exposées, en Afrique, le gouvernement français n’a pas tous les atouts ».

S’agissant des risques qui concernent l’évolution de la situation, ceux-ci sont plusieurs fois imputés aux dirigeants politiques, et pas nécessairement au seul gouvernement : « aux responsables de partis politiques, de régions, de communautés de commune et de syndicats (qui) sont beaucoup trop occupés à se créer un empire personnel et n’ont que faire de la bonne marche du pays ». On redoute la mainmise « d’une oligarchie toujours plus influente et avide », la mise en place de « lois liberticides ». On craint d’aller vers « une démocratie fortement menacée, une république sous haute surveillance ». Quelqu’un parle de « risques politiques, liés à l’orientation et à la manipulation de masses populaires ».

La nation, cadre historique protecteur, dépassé, ou en voie de délitement

Parmi les personnes interrogées, la nation, souvent assimilée à la nation française, est perçue comme une construction historique, qui renvoie pour beaucoup au fait « d’être français » jusqu’à la profession de foi de certains : « je suis français et fier de l’être ».

La nation c’est un pays, « le pays où l’on vit », « mon pays », « pays dans lequel on doit pouvoir vivre, produire et travailler de droit », « ça représente l’égalité, liberté, fraternité et à cela on peut rajouter la solidarité ? ». La nation est associée à une population, un territoire, « une entité géographique », « où vivent des citoyens », délimitée par des « frontières ». La comparaison peut être faite avec la maison où on met des portes, « ça représente ma maison et chez moi, il y a des portes avec serrures ». La caractérisation géographique peut signaler la conscience d’un sens affaibli de la notion : « la nation ne se trouve avoir plus qu’un sens géographique de population vivant dans un même périmètre délimité géographiquement » (le sens moderne de nation étant éclipsé par la globalisation).

À ce « territoire, à l’endroit où l’on vit ou où on a vécu » est lié une histoire commune, « un sentiment d’appartenance à une histoire commune ». Dans cette optique, la nation est à la fois une « entité géographique, historique et linguistique ».

De nombreuses formulations insistent sur le fait que la nation constitue un cadre de vie et de développement commun, cadre protecteur et qui permet de poser un devenir commun. C’est « le cadre d’une société », sans lequel « la société n’a plus aucun moyen de se développer de manière ordonnée et juste ». Cadre historique d’organisation pour une société, au plan économique, social, politique, la nation donnerait les conditions de la maîtrise d’une existence et d’un devenir commun. C’est « un cadre historique, moderne, où les hommes peuvent s’organiser en société et maîtriser leur vie économique, politique », « un cadre de référence pour vivre ensemble et bâtir un avenir, définir des cadres de vie, des institutions politiques ». Ce cadre régulateur fixe des repères communs, contre le jeu des forces particulières, intérieures ou extérieures, livrées à leur propre mouvement : « sans ce cadre […], c’est la loi du plus fort, […] qui peut venir de l’intérieur ou de l’extérieur de la société », « quand la nation quitte la cité, que reste-t-il ? les divisions, les haines, à chacun son territoire, ses affaires ». La nation se présente ainsi comme cadre unificateur, ce qui suppose certains principes égalitaires : « l’unification qui permettait un accès à l’égalité (services sociaux, éducatifs, de santé) ».

La nation, en tant que cadre d’unification, favoriserait le développement d’un “échange” entre les individus, d’une certaine solidarité, ne prenant pas en compte les distinctions de conditions ou d’origines : « la nation représente l’ensemble d’un peuple, la même communauté partageant la même histoire, les mêmes valeurs sur un même territoire », « ce serait des personnes solidaires les unes envers les autres quelles que soient leurs origine », « un havre de réflexions, d’esprits lucides et réalistes, prenant des décisions adéquates, fondées sur le bien-être et le respect de chacun ». Dans le même ordre d’idées, la nation peut être posée comme reposant sur le peuple et les citoyens, en tant que sujets politiques : « avant tout un peuple doté d’une volonté de faire avancer les choses », « un espace politique où le citoyen peut exister contre l’oligarchie ».

La question de la souveraineté est évoquée au regard du contexte international, formulée en termes d’indépendance et d’autonomie nécessaire « la nation renferme les notions de frontières, d’autogestion et autonomie même si on vit dans un contexte européen et même mondial ».

La prise en compte de la nation comme cadre historique plus ou moins protecteur, face aux contradictions intérieures et aux menaces extérieures est prégnante.

Cependant, plus de la moitié du groupe de référence s’entend pour dire que la nation (française) tend à disparaître, « n’existe plus », « n’est plus réellement actuelle », « est dépassée ». Ils peuvent attribuer cet effacement à un processus de décomposition interne sans autre précision : « c’est un gâteau en décomposition », ou mettre en cause le phénomène d’englobement supranational mondial : « la nation qui représente une communauté ayant des territoires, langage et histoire commune n’est plus réellement actuelle avec l’ouverture des frontières », « la nation, c’est des trucs de clocher, c’est dépassé », « maintenant, il n’y a plus de différence entre la nation et le monde ».

Certains indiquent, que, pour ce qui les concernent, ils ne se reconnaissent pas ou plus dans la nation, car le mot ne correspond plus à ses principes fondateurs, à l’idée de solidarité qu’il recelait [4] : « les principes fondamentaux sont bafoués à tous les niveaux », « un mot qui perd tout son sens car il n’y a plus de solidarité, chacun pour soi », « la nation semble dépassée pour défendre les acquis sociaux des salariés ».

La perte de sens qui affecte la nation peut aussi être associée au déficit de souveraineté, du fait de son rattachement à l’Europe, « la nation n’existe plus à cause de l’Europe », « le destin de la nation disparaît des mains des Français sur les plans économiques et politiques à cause de l’Europe », « la nation française devient une province de l’Europe ».

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. La question des dettes souveraines des États n’était pas alors au premier plan dans la presse (écrite et audio-visuelle).
  2. 2. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un « échantillon », présumé « représentatif » de l’ensemble de la population, mais d’un groupe de référence, l’importance de chaque catégorie sociale ne permettant pas de distinguer les points de vue de chacun des sous-groupes.
  3. 3. Les représentations concernant l’évolution de la situation dans le pays où l’on vit et travaille, peuvent se former en relation avec une perception directe des réalités (économiques, sociales) immédiates. En revanche, pour la majorité des citoyens, l’appréhension de la situation internationale ne peut être qu’indirecte, et dans la dépendance de ce que diffusent les grands moyens de communication (dans une faible mesure, elle peut aussi dépendre des points de vue des organisations politiques). On note cependant qu’en raison de l’aggravation de la situation au plan mondial, une appréhension propre semble se développer, en raison des effets des contradictions extérieures sur la situation intérieure qui se font sentir sur les conditions de vie de peuple.
  4. 4. Selon d’autres, la nation présente un caractère impérialiste « c’est une nation impérialiste, colonialiste dirigée par la bourgeoisie ».

La situation dans le monde, ses répercussions en France. La montée de l’inquiétude au sein des classes populaires

1 novembre 2011

« Nous naviguons au milieu des rochers,
La terre est loin —, le ciel est gros d’orages »
Louis Festeau, La république en danger (1848)

« Un temps d’arrêt suspend la destinée :
Qu’est devenu le mot d’ordre En avant ?
Nous naviguons la poupe retournée. »
Pierre Dupont, La chanson du Banquet (1848)


Ce numéro traite principalement de la crise générale du capitalisme et de ses répercussions politiques, au plan international comme à celui de la nation.

Comme nous l’avions indiqué fin 2009 [1], et contrairement à ce que pouvaient affirmer alors nombre de spécialistes, la crise actuelle n’a pas fini de faire sentir ses effets. D’ampleur inégalée, affectant tous les secteurs de la société, cette crise inhérente au mode de production capitaliste, et son affirmation ultime en 2008, est l’aboutissement d’une succession de crises de moindre ampleur, amorcée dès les années 70.

Lié à la contradiction centrale sur laquelle repose le capitalisme, l’anarchie de la production qu’il génère, les crises se manifestent périodiquement, et ceci depuis le début du XIXe siècle (crises dites de “surproduction”), d’abord de faible et moyenne durée, tous les dix ou quinze ans. Avec le capitalisme parvenu à son stade ultime, l’impérialisme, le processus aboutit, par un mécanisme de “fuite en avant” aux crises généralisées, affectant l’ensemble du monde, à une échelle toujours plus large. Ces crises générales conduisent à une exacerbation de la concurrence et de la rivalité entre puissances capitalistes, comme ce fut le cas avant la Première Guerre mondiale, avec la crise de 1929, enfin avec celle que nous subissons aujourd’hui. Tous ces facteurs sont générateurs de guerres.

Les crises ont des effets destructeurs pour les classes populaires et pour l’ensemble de la société, au plan économique (régression de la production, désindustrialisation, chômage, appauvrissement, insécurité à l’égard de l’avenir), et aussi au plan politique, notamment sur les formes que revêtent les luttes de classe, faisant peser la menace d’un dévoiement de leur sens historique et la montée de processus de fascisation.

La perception de la gravité de la situation par les classes populaires

Dans l’enquête présentée dans ce numéro, portant sur l’appréciation de la situation internationale et nationale par des travailleurs de différentes catégories sociales, la plupart perçoivent ces facteurs d’aggravation en matière économique et politique. Ils redoutent qu’on ne puisse « en sortir » par un coup de baguette magique, quelles que soient les promesses que prodiguent les divers partis. Pour beaucoup, il y a prise de conscience que les désordres résultent de causes profondes liées au régime capitaliste, et qu’il ne suffit pas d’imputer tout le mal à un gouvernement ou à un ennemi désigné (les états-Unis, l’Europe, ou la Chine…) pour résoudre toutes les difficultés.

Plusieurs perçoivent aussi que la lutte se déroule dans des conditions défavorables (« difficile de riposter »), que les classes populaires sont désorganisées, et que, dans cette conjoncture, l’engagement dans des mouvements dont elles ne maîtrisent pas le cours, pourrait se faire à leur détriment.

Plusieurs s’interrogent à ce propos sur la signification de ce que l’on appelé “les révolutions arabes”. Certains redoutent des « manipulations de sentiments », le risque de prise en mains des mobilisations par des fanatismes, prenant ou non la religion pour prétexte. Ils perçoivent aussi que ces mobilisations peuvent participer d’une remise en cause d’équilibres mondiaux, déjà compromis, qu’ils peuvent masquer des tentatives de redistribution des marchés, des ressources, des zones d’influence.

La montée des puissances dites “émergentes” qui cherchent à se faire une plus large place au détriment des autres, font aussi redouter un ébranlement des rapports entre puissances, avec la crainte qu’en résulte une période de chaos incontrôlable, et que, de guerre locale en guerre locale, on finisse à ce que la guerre devienne mondiale, se déclenchant « à partir de n’importe quel pays du monde ».

La perte du cadre protecteur de la nation

De façon plus nette qu’au début de son déclenchement, des constats sont faits sur les répercussions de la crise mondiale sur le cadre national. La nation ne se présente plus, mais ceci ne date pas d’hier, comme cadre tutélaire. On estime qu’elle est « vulnérable », qu’elle « se délite », qu’elle « subit », sans aucune capacité de maîtriser la situation. De sorte qu’on n’imagine plus que la nation puisse encore se révéler capable de « défendre » si peu que ce soit le peuple. On ne « s’y reconnaît plus », dans la mesure où elle a cessé de correspondre à ce qu’elle devrait être : un cadre historique où l’on peut exister, se projeter dans l’avenir, parce que l’on s’y sent « chez soi » (quelle que soit d’ailleurs son “origine”), un lieu où l’on pouvait jusqu’à un certain point se trouver protégé, tant contre des menaces extérieures que les menaces de désagrégation interne.

En perte de souveraineté, la France semble « prise en tenailles » dans le jeu des puissances. Et l’on reconnaît que l’Europe ne présente pas à cet égard une protection, chaque puissance luttant pour son propre intérêt, sa survie ou sa prépondérance.

De plus, l’état de désorganisation des classes populaires ne semble plus permettre d’envisager une amélioration des conditions de vie et de travail. On estime que les organisations (politiques et/ou syndicales) ne sont « pas à la hauteur de la situation », ou trop occupées à « se disputer des empires » sans se « préoccuper de la bonne marche du pays ».

Ces organisations qui avaient pu porter, il y a trente ou quarante ans, les aspirations des catégories les plus soumises aux aléas du capitalisme (ouvriers et employés du privé, petits producteurs), ne remplissent plus leur rôle en effet. Dans le meilleur des cas, elles se bornent à relayer, en priorité, la défense des avantages (relatifs) de classes disposant de statuts, de ce fait encore plus ou moins “protégées” des effets les plus néfastes qu’engendre le capitalisme [2].

Le stade impérialiste du capitalisme accentue les rivalités entre puissances

Au plan mondial, la situation actuelle, présente quelques analogies avec celle qui succède à la crise générale du capitalisme survenue dans l’entre-deux-guerres. (Voir l’article Les suites de la crise de 1929 et la question du repartage du monde.)

Les contradictions de classes et les contradictions entre puissances se trouvaient, comme aujourd’hui, exacerbées, avec des répercussions au plan politique  : régression sociale induisant une montée des mécontentements que des mouvements fascistes ou fascisants s’efforçaient de capter à leur profit. Une différence de taille cependant, il existait alors, au plan mondial, un mode de production socialiste en Union Soviétique qui n’était pas atteint par la crise du capitalisme. L’existence de ce pôle mondial du socialisme avait, jusqu’à un certain point, retardé l’expression “libre” des rivalités entre camps capitalistes. Il fallait en effet, face à un adversaire historique commun, s’entendre sur un minimum de coordination, de crainte que les classes populaires ne profitent de leurs dissensions pour suivre l’exemple soviétique.

La crise générale de 1929 devait conduire à faire “sauter le couvercle” et déchaîner les antagonismes, jusqu’à ce que les différentes puissances en lice, ne puissent plus trouver d’autres moyens, pour les surmonter, que d’en découdre par la guerre généralisée.

A noter qu’avant ce déferlement général (comme avant la Première Guerre mondiale et aujourd’hui d’ailleurs), de nombreux troubles avaient éclaté dans les pays de la périphérie, champs d’affrontement des différentes puissances (notamment Balkans, Moyen Orient, pays du Maghreb). Les puissances qui récusaient l’équilibre relatif issu de la Première Guerre mondiale, étaient alors les plus actives à tenter de dresser les populations contre leurs concurrents. Les puissances menacées ne se privaient d’ailleurs pas de tenter d’y faire obstacle, avec les mêmes moyens [3].

Le capitalisme, dans ses périodes d’essor relatif, parvient à régler plus ou moins pacifiquement les conflits qui opposent chaque puissance à ses concurrents. Parvenu à son stade impérialiste, qui conduit immanquablement à l’extension de sa propre anarchie, il implique une extension et un approfondissement de l’affrontement entre puissances aspirant à l’hégémonie. C’est ce que Lénine établit dans son analyse de l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, dont une étude est proposée dans ce numéro. écrit à l’époque de la Première Guerre mondiale, ce texte est toujours d’actualité et permet d’éclairer quelques-uns de nos problèmes contemporains. Pour Lénine, la notion d’impérialisme ne valait pas pour désigner une puissance particulière comme on le fait le plus souvent aujourd’hui, mais bien le stade ultime du développement capitaliste lui-même. L’essence de l’impérialisme, précisait-t-il, c’est « la lutte entre puissances pour l’hégémonie mondiale ». Une telle lutte se manifeste sous forme de rivalité économique, pour les marchés, les ressources, sous forme de conquête d’espaces stratégiques, de territoires, de zones d’influence (incluant des alliances plus ou moins mouvantes entre rivaux et avec les puissances locales), mais aussi sous forme de guerre ouverte pour le partage et le repartage du monde.

Rivalité entre puissances impérialistes et tentatives d’enrôlement des luttes populaires

La crise générale du capitalisme potentialise les effets de la rivalité entre puissances impérialistes. Dans son sillage des dangers politiques de divers ordres se développent, ils se manifestent avec une acuité particulière lorsque les classes populaires sont politiquement désorganisées et désorientées. La lutte de tous contre tous (entre catégories, “communautés”, “origines”, “religions”) se donne alors libre cours, d’autant qu’elle est “stimulée” par toutes les puissances en rivalité (que celles-ci relèvent de structures capitalistes ou féodales). Chacune de ces puissances tente d’enrôler les populations pour sa propre cause, contre ses rivaux, et à l’occasion contre ses alliés de fortune. Les formes que revêt la lutte de classes en sont affectées.

Dans ces conjonctures de crise, les pêcheurs en eau trouble ont la partie belle, ils cherchent à souffler sur les braises, non pour s’attaquer aux causes des difficultés que subissent les populations, ou tenter d’atténuer les effets de la crise, mais pour faire, dans un pays donné, le jeu d’un clan contre un autre, ou, au plan mondial, le jeu d’un camp contre un autre. Détournant le sens des mots, ces pêcheurs en eau trouble peuvent aller jusqu’à affubler du mot de révolution, leurs entreprises de subversion et de désorganisation accrue des classes populaires.

Dans l’article Rivalités entre puissances impérialistes et tentatives d’enrôlement des luttes populaires, plusieurs illustrations sont données de telles tentatives de subversion des luttes populaires. Ainsi l’utilisation par l’impérialisme allemand, au cours de la Première Guerre mondiale, d’insurrections dites “musulmanes”, la manipulation de mouvements anarchistes en Italie, ou de rebelles irlandais contre le rival britannique. Avant la Seconde Guerre mondiale, le dirigeant communiste Dimitrov a pour sa part dénoncé les manœuvres de désorganisation mises en œuvre par les idéologues de l’Allemagne nazie, cherchant à mobiliser des mots d’ordre du mouvement ouvrier, en en retournant le sens, ou usant d’une « habile démagogie anticapitaliste » (alors qu’ils défendaient en fait les fondements de ce régime), ou encore spéculant sur des ressorts racistes — on dirait aujourd’hui “ethniques” ou “communautaires” — pour tromper et diviser les peuples.

Pour ne pas se laisser berner par des mots d’ordre mystificateurs, on comprend la nécessité de bien saisir la signification historique des mots, ainsi un mot tel que révolution, que des forces et classes réactionnaires ont tenté d’utiliser dans l’histoire, en en falsifiant la signification, pour tenter d’abuser des peuples à leur profit. (Voir dans ce numéro la Notion de Révolution).

La révolution en effet, contrairement à ce qu’on tend à nous inculquer depuis quelques décennies, n’est pas une simple insurrection, un coup d’état, une rébellion aveugle, pas plus qu’un simple changement d’institutions ou de gouvernement. Ce n’est pas un mouvement “spontané”, ou présenté comme tel, c’est l’ensemble d’un processus, orienté en fonction de perspectives historiques, qui comme tel suppose une prise en mains du devenir de la société par des classes effectivement révolutionnaires, capables d’orienter et unifier le mouvement général.

Depuis la Révolution française et la révolution soviétique, le terme de révolution vaut ainsi pour désigner un processus de transformation fondamentale de la base économique de la société et le remplacement du pouvoir politique d’une classe par une autre. Au moment de la Révolution française, il s’agissait d’éradiquer les vestiges encore subsistants du régime féodal et de congédier les classes qui voulaient maintenir leurs principes d’asservissement. Pour notre époque, plus particulièrement dans les métropoles capitalistes, il s’agit du remplacement du mode de production capitaliste par le mode de production socialiste, et de la substitution de la domination de la classe bourgeoise par celle du prolétariat, en alliance avec les autres classes populaires. Les autres usages du mot révolution servent à dissimuler des agissements contraires à l’intérêt des peuples.

La question de la disposition des forces de classes

Pour qu’un véritable processus révolutionnaire puisse aboutir, c’est-à-dire édifier une société réellement “sociale” ou socialiste, il ne suffit pas qu’existe ce que Lénine nommait une « situation révolutionnaire » [4], une condition nécessaire primordiale est requise : il faut que, dans une nation donnée, existent des classes effectivement révolutionnaires, qui « n’aient rien à perdre » et tout à gagner d’une transformation d’ensemble de la société.

S’il ne s’agit pas ici de proposer une analyse des classes et de leur disposition en France, dans la période contemporaine, on peut déjà préciser que seules aujourd’hui les classes soumises de plein fouet à l’insécurité du monde marchand capitaliste, ont un intérêt vital à cette transformation, et peuvent de ce fait, développer la conscience de la nécessité de cette transformation [5].

Les catégories sociales mieux protégées, même si cette protection tend à ne plus être garantie, n’ont pas pour l’instant ce même intérêt vital, elles aspirent plutôt à faire retour aux situations plus avantageuses qui leur avaient été assurées dans le passé, que cela se révèle ou non illusoire. Le principe du désir prime ici sur celui de réalité.

Il n’est pas question pourtant de jeter l’opprobre sur ces catégories de populations, moins soumises à l’anarchie capitaliste, de les opposer aux catégories prolétariennes, mais de considérer que les intérêts des unes et des autres ne convergent pas naturellement, qu’ils peuvent se révéler pour partie contradictoires [6].

Aujourd’hui, les principales organisations qui se réclament plus spécialement de la gauche, privilégient les intérêts à court terme de ces catégories. S’il ne faut pas négliger leur poids actuel dans le mouvement revendicatif, cela n’équivaut pas à admettre à tout jamais l’exercice d’un ascendant sur l’ensemble du mouvement, ascendant qui peut aller jusqu’à revendiquer un certain monopole de la “bonne conscience politique”.

Même si des contrecoups heureux peuvent parfois résulter des manifestations de protestation de catégories sociales qui n’ont pas encore le couteau sous la gorge, la classe ouvrière, et les catégories prolétarisées, ne peuvent rester seulement à la remorque de leur mouvement. C’est au contraire à la classe ouvrière, et aux autres catégories soumises aux effets les plus destructeurs des antagonismes capitalistes, de travailler à reconquérir l’orientation du mouvement, dans l’intérêt de toute la société. Il s’agit en ce sens de faire prendre conscience aux groupes sociaux les moins immédiatement menacés, qu’à long terme, la seule issue se trouve dans la transformation de la base économique de la société. Et que, pour ce qui touche au court ou moyen terme, ces groupes risquent de (presque) tout perdre en voulant que tout soit préservé, et pour eux seuls. Seule l’unification des luttes sur la base commune des atteintes et des dangers essentiels qui pèsent sur l’ensemble des classes populaires, pourra freiner la réaction.

La reconquête de cette capacité d’orientation et d’unification pour la classe ouvrière se heurte cependant à des difficultés. Ainsi la question du poids respectif des différentes catégories de population n’est pas sans faire problème. La proportion des ouvriers a baissé par rapport à celle de catégories disposant d’un statut stable. Toutefois, cette question joue particulièrement lors des échéances électorales, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de dresser des perspectives historiques générales et de s’orienter sur cette base (d’autant, que même au plan de la quantité, le nombre d’individus directement affectés par les effets des contradictions capitalistes, restent majoritaires).

Un autre problème tient à la difficulté de s’organiser et se mobiliser lorsqu’on est menacé chaque jour de perdre son emploi, ses conditions d’existence, qu’on est soumis à la « discipline de la faim », que l’on est dans une situation où tout mène au découragement. Toutefois, si le rôle des mobilisations immédiates (faire grève, manifester) pour maintenir le plus possible les conditions de travail et de vie, n’est pas à négliger, l’essentiel de l’effort est à porter dans un autre domaine  : la reconquête d’une capacité organisatrice. Cela suppose le rétablissement de la conscience du rôle historique que peuvent et doivent jouer les classes prolétariennes, qui implique un travail d’organisation ou de réorganisation de l’ampleur de celui qui fut réalisé en France, après la défaite de la Commune, ou en Russie, à la fin du XIXe siècle.

Un de nos lecteurs, dans un témoignage publié dans ce numéro, indique à ce propos comment les activités auxquelles il participe en relation avec Germinal, lui ont permis, à l’échelle individuelle, de militer en toute conscience, avec l’idée, que non seulement cela le fait personnellement progresser, mais contribue aussi à la progression de la société tout entière.

Reconstituer un lieu politique donnant à voir les perspectives historiques

S’engager dans ce parcours dans la durée ne revient pas à abandonner les activités militantes, lorsqu’on en a. Cela ne revient pas non plus à clamer à tous vents : “la révolution est pour ce soir”, car dans les conditions d’impréparation actuelles, cette prétendue révolution tournerait en son contraire. Il ne s’agit pas non plus de se contenter de bramer “il nous faut un parti”, bien sûr qu’il en faut un, mais un véritable parti ne peut se reconstituer que si l’on a travaillé à en créer ou recréer les conditions. C’est pourquoi ce qui se présente aujourd’hui comme indispensable, c’est de travailler à orienter le sens des luttes, en saisissant ce qui est nécessaire et possible à chaque moment de l’histoire concrète. C’est pour contribuer à l’avancement de ces tâches que l’Union de lutte des classes populaires s’est constituée. Toute force qui s’associe à ces tâches fait progresser l’ensemble.

Les périodes de reflux historique de l’initiative historique des classes populaires ne sont pas éternelles, pour peu que l’on s’attelle aux tâches que la reconquête de cette initiative requiert. Des atouts existent, la conscience politique des classes populaires n’est pas annihilée, on peut prendre appui sur cette capacité, sur la volonté de comprendre la nature des phénomènes et leurs causes, de saisir ce qui est effectivement possible dans une situation concrète donnée.

Participer aux tâches historiques que requiert la situation est ainsi accessible à tous, ouvriers ou non, à ceux qui, selon la formule de Marx, veulent faire l’effort de « se hausser à la compréhension de l’ensemble du mouvement historique », à ceux qui veulent mettre en avant le bien commun de la société.

Dans un temps d’adversité, seuls quelques-uns sans doute peuvent pleinement s’atteler à ces tâches, reconstruire, en relation continue avec les préoccupations des classes populaires, un lieu politique d’orientation, indépendant. En se souvenant, que, plusieurs fois dans le passé, c’est à partir de la constitution de ces lieux forts que la marche ascendante de l’histoire a pu reprendre son cours [7].

« [Peuple, on] craignait ta puissance,
[On] est venu te désarmer,
Conserves-en la souvenance. »
d’après Peuple, réveille-toi ?, auteur anonyme (1849)

« Frères, l’idée est invincible ?
[…] On la croit morte et son tombeau redevient sa couche natale. »
Victor Rabineau, La république sociale (1849)

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir le numéro 4 de Germinal : Les dangers portés par la crise générale du capitalisme.
  2. 2. Dans ses phases de prospérité, ce régime avait pu leur rétrocéder quelques miettes de ses profits. De sorte qu’aujourd’hui ces organisations entrent en rébellion, moins pour lutter contre la logique destructrice du capitalisme, ou mettre au premier plan les intérêts des catégories les plus menacées, que pour exiger un retour en arrière, à ce moment béni des “Trente Glorieuses”, au cours duquel ces miettes leur avaient été concédées.
  3. 3. À noter qu’aujourd’hui, ce ne sont vraisemblablement pas les mêmes “camps” qui ont “encouragé”, d’un côté, les soulèvements en Tunisie et en égypte, de l’autre, les “rebelles” en Libye. Dans le cas de la Libye, il peut sembler, que du point de vue des puissances en lice, il s’agisse d’une réponse du berger à la bergère. Ainsi, sur des sites qui se faisaient les porte-paroles du “camp” des puissances favorables à la déstabilisation des pouvoirs en place, en Tunisie et en égypte, on pouvait dès février-mars, se féliciter des modifications du champ stratégique qui en résulteraient. « Les rapports de force vont changer dans cette région », indiquait en ce sens un commentateur, Mohamed Hassan, dénonçant la place indue qu’y occupaient jusqu’alors les puissances d’un autre “camp” (Angleterre, France, États-Unis). En revanche, sur ces mêmes sites, lors du déclenchement des événements en Libye, la dénonciation changeait de sens  : on imputait à ces mêmes puissances, non de vouloir, comme en Tunisie, maintenir le pouvoir en place (celui de Kadhafi), mais viser à le déstabiliser (sans doute pour rétablir une partie de la donne stratégique à leur profit).
  4. 4. Selon Lénine, une situation révolutionnaire se caractérise par plusieurs facteurs : l’impossibilité pour la classe dominante de maintenir sa domination sans en changer la forme, l’aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées, l’accentuation de l’activité des masses vers une activité historique indépendante, et bien sûr l’existence d’une classe révolutionnaire et sa capacité à orienter le mouvement de larges masses. Encore Lénine tient à préciser que toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à une révolution. Voir Lénine, La faillite de la deuxième Internationale.
  5. 5. Cet aspect de la disposition concrète des forces de classes a déjà été abordé dans de précédents numéros de Germinal. Il semble maintenant que par une sorte de “transmission de pensée”, plusieurs groupements politiques, qui auparavant, n’avaient pas vraiment mis au cœur de leur argumentation cette question, s’en préoccupent désormais.
  6. 6. L’intérêt commun ne résulte pas de l’addition des intérêts particuliers des différents groupes sociaux.
  7. 7. Les cercles d’études sociales constitués par Jules Guesde, quelques années après la défaite de la Commune, regroupaient peu de monde, ils contribuèrent cependant à la reconstitution de puissantes organisations ouvrières en France à la fin du XIXe siècle. Il en était de même en Russie pour l’Union de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, qui, en 1895, ne regroupait avec Lénine qu’un nombre restreint de militants. Cette Union joua pourtant un rôle pionnier pour l’organisation ultérieure des ouvriers et paysans qui devait conduire à la révolution de 1917.

Conférence débat : présentation de Germinal numéro 5

6 janvier 2011

Devant la situation qui continue à se dégrader pour une grande partie de la société, il est plus que jamais important de rappeler qu’il n’y a que la classe ouvrière qui peut défendre les intérêts de l’ensemble de la société.


La reprise de l’initiative par celle-ci est donc indispensable pour atteindre le but historique : l’instauration d’un régime vraiment social.


Lors de la présentation du journal GERMINAL n°5, nous aborderons cette question et plus particulièrement l’importance de la disposition des forces de classes pour continuer à mener ce combat sans se laisser entraîner sur le terrain d’autres classes.


De plus nous présenterons la publication que nous avons sortie avec les éditions inclinaison sur « Jules GUESDE, éducateur et organisateur du peuple».


Le mercredi 26 janvier 2011 à 20h à notre siège social

1 avenue de la Commune de Paris

69700 GIVORS.


Bien cordialement


S. TEISSIER

Actualité du socialisme français au XIXème siècle

1 décembre 2010
La Société Populaire d’Education et les éditions inclinaison vous invitent à une présentation suivie d’un débat :

Actualité du socialisme français du XIXème siècle – Louis Blanc – François Vidal – Jules Guesde

Lundi 13 décembre à 19h30
Maison des passages
44 rue Saint Georges à LYON (quartier du vieux Lyon)


Nous vous présenterons aussi l’ensemble de nos travaux et publications et nous serons heureux de vous offrir le verre de l’amitié.

Retraites. Les différents régimes. Données historiques

1 novembre 2010

Pour se donner les conditions de maîtriser l’avenir, et de transformer les conditions du monde existant, il est nécessaire, quels que puissent être nos souhaits, de voir d’abord la réalité pour ce qu’elle est, qu’il s’agisse de la question des retraites ou de toute autre question. A cet égard, ni le gouvernement, ni les Partis de gauche et les organisations syndicales n’ont vraiment donné aux travailleurs les moyens d’analyser toutes les facettes du problème posé, bien qu’ils en connaissent parfaitement toutes les données. Pour y voir clair, il est nécessaire d’en disposer.

Les éléments que nous avons regroupés ici dans cet objectif ne sont cependant pas basés sur une recherche propre des rédacteurs de Germinal. On s’est borné à ordonner un certain nombre de documents disponibles, notamment ceux des organisations syndicales. Certaines erreurs de détail peuvent de la sorte être relevées, sans que cela porte cependant tort à l’analyse d’ensemble.

I–Connaître la diversité des régimes actuels de retraite

Si l’on se basait sur l’un des mots d’ordre lancés lors des manifestations contre la réforme des retraites, « Tous ensemble »,    on pourrait s’imaginer que le système des retraites français est uniforme. Il n’en est rien. Il existe une multitude de régimes (plus d’une soixantaine), dont certains sont en voie d’extinction. Ces régimes sont différents tant dans leurs origines historiques que par leurs caractères fondamentaux et les avantages qu’ils prodiguent ou non.

Ces différences recoupent plus ou moins la division de la société en classes. Une première grande distinction existe entre régime général [1] (pour l’essentiel les salariés ouvriers et employés du privé), et, des régimes plus favorables hors du droit commun, pour les personnels qui sont régis par un statut ou des règles particulières: fonction publique et régimes spéciaux (notamment SNCF, RATP, industries électriques et gazières et autres sources d’énergie – dont raffineries –, aéronautique, radio télévision publiques, etc.). La fonction publique elle-même se différencie selon que les salariés dépendent directement de l’état, de la fonction hospitalière ou de la fonction territoriale, qui ne bénéficient pas exactement des mêmes avantages. Il faut en outre considérer qu’il existe de plus en plus de personnels non statutaires dans le secteur public.

D’autres catégories sociales ont leurs régimes propres, notamment les producteurs indépendants (agriculteurs, artisans, commerçants). Ceux-ci ont longtemps été extérieurs au régime général, ils y sont pour l’essentiel intégrés, mais les modalités de règlement de leur retraite restent plus défavorables [2]. Les cadres du privé, affiliés au régime général, bénéficient pour leur part d’une caisse de retraite complémentaire spéciale. Enfin, les professions libérales (médecins, dentistes, avocats…) ont leur propre caisse.
Ainsi tous les travailleurs ne sont pas « égaux » face à la retraite, selon que celle-ci relèvent du régime général, de régimes spéciaux, ou de caisses particulières (âge de départ de l’emploi, âge d’entrée et donc nombre d’annuités qu’il est possible d’acquérir, salaire qui sert de référence pour le calcul de la pension, mais aussi longévité après la retraite : celle des ouvriers est de cinq ans inférieure à celle des cadres et des professions intellectuelles).

En revanche, quel que soit le régime de retraite dont bénéficient les différentes catégories sociales, les valeurs des prestations reçues sont prélevées à une seule et unique source. La “répartition” ne peut être faite que sur la base de la richesse sociale effectivement produite dans un pays donné. Qu’il s’agisse des cotisations des salariés ou du patronat, ou de l’apport du budget de l’état, on ne peut “répartir” que la richesse créée par le travail vivant des producteurs (ouvriers, techniciens, artisans, agriculteurs, seuls créateurs de valeur). Quels que soient les projets alternatifs proposés pour résoudre le problème pour assurer la pérennité des différents régimes de retraites, il faut d’abord partir de cette donnée [3].

Modes de financement

Le régime commun des retraites comporte en France trois étages : les régimes de base obligatoires, les régimes de retraite complémentaire obligatoires, et l’épargne retraite collective et individuelle. Trois principes différents régissent ce régime : capitalisation, répartition, et le cas particulier de la fonction publique. Le régime général obligatoire est pour l’essentiel basé sur le principe de la répartition, ceci depuis 1941 et 1945.
–Selon le principe de la retraite par capitalisation, devenu secondaire en France, les employeurs et les travailleurs versent des cotisations à une caisse qui les place sur le marché financier et distribue les résultats sous forme de pension. Pour l’épargne non obligatoire, chacun peut payer la cotisation qui lui convient, si elle est élevée, elle donne des droits à une pension plus élevée. Le problème posé par le principe de capitalisation touche à la rentabilité et la sécurité des placements, financiers notamment, effectués par les Caisses ou les institutions d’assurance.
–Dans le cas de la retraite par répartition du régime général, les caisses de retraite sont alimentées par les cotisations versées par les travailleurs et les employeurs. C’est un principe de mutualisation entre générations : les cotisations des travailleurs actifs et des employeurs financent les pensions des retraités. Ce système pose le problème suivant : les ressources des caisses, le taux de cotisation, et surtout le nombre actuel de travailleurs actifs, suppose un rapport satisfaisant avec le nombre de retraités. Il n’y a pas en effet dans ce cas de tirelire dans laquelle chacun conserverait ses cotisations dans l’attente de ses vieux jours. Théoriquement, l’état ne devrait pas avoir à intervenir dans le financement du système par répartition, mais depuis plusieurs décennies il est contraint de combler les déficits des Caisses, comme celles des régimes spéciaux, le comblement de ce déficit représente une part croissante de la dette du pays.
– Bien que les fonctionnaires versent des cotisations, leur régime ne relève pas vraiment du principe de répartition. Il s’agit, contrairement au privé, d’un régime unique (commun aux fonctionnaires et aux militaires). Les fonctionnaires n’ont pas de caisses de retraite (le cas est différent pour les fonction hospitalière et territoriale qui ont des caisses propres). A l’égard de la fonction publique, il y a engagement de l’état de payer une pension aux anciens fonctionnaires, engagement inscrit chaque année sur le Grand Livre de la Dette publique. Le montant des prestations accordées aux retraités n’est pas déterminé par celui des retenues acquittées pendant leur activité. L’état couvre la plus grande partie du financement. Les crédits nécessaires sont votés chaque année dans la loi de finances et inscrits aux budgets des ministères. Aucun budget cependant n’est identifié en tant que tel pour l’ensemble des retraites de la fonction publique de l’état [4]. Le Code des pensions de la fonction publique a été plusieurs fois modifié et complété depuis 1945, suite aux actions revendicatives. Une loi de 1948 fixe que l’augmentation de la pension est automatique à chaque revalorisation générale des traitements.

S’agissant des régimes spéciaux, ceux-ci prévoient en général un départ en retraite plus précoce que dans le régime général, ce qui pouvait répondre à des conditions spécifiques de travail (spécificité qui souvent peut avoir disparu). Mais il est vrai que les conditions de travail pénibles sont aussi le lot des travailleurs du régime général. D’autres problèmes se posent pour ces régimes, notamment l’évolution démographique, dans certains cas, le nombre de retraités y dépasse déjà ou dépassera bientôt le nombre de cotisants. Ce qui contraint ici aussi l’état à combler le déficit.
–L’ensemble du système peine à équilibrer ses comptes depuis les années 1980 et le budget de l’état est sollicité pour combler les “trous” [5]. En outre, une autre difficulté tient à ce que l’on peut assez facilement prévoir les besoins (ce qu’il faudra verser chaque année), tandis qu’on ne peut prévoir vraiment les ressources assurées par la répartition, qui dépendent de l’activité économique [6]. La retraite par capitalisation dépend aussi pour partie de cette activité, en outre, on doit tenir compte dans ce système des taux d’intérêt et des risques encourus par les placements hasardeux.

Ainsi, pour les différents régimes et caisses, le volume global disponible année après année pour le paiement des retraites dépend de l’activité économique du moment et non des cotisations passées. Le fait pour l’état de combler chaque année le déficit ne résout pas le problème, il augmente la dette de la nation (des contribuables, et donc en fin de compte des producteurs), reportant la difficulté sur les générations à venir, qui devront payer le remboursement de la dette. Sans compter que lorsque la dette devient trop importante et que l’activité économique d’un pays s’effondre, l’état peut faire « faillite » (voir le cas de la Grèce), et alors on ne peut plus assurer le paiement des retraites, que celles-ci soient adossées principalement aux cotisations des salariés ou du capital, ou au budget de l’état.

II–Régime général et régimes spéciaux: deux historiques distincts

Contrairement à ce que la formulation «régime général» laisse entendre, il n’existe pas vraiment de régime général des retraites, mais au moins deux régimes distincts, le régime dit général (pour l’essentiel salariés du privé), et les régimes qui se placent hors du droit commun (fonction publique, régimes spéciaux). Ces deux régimes n’ont pas la même logique et ne procèdent pas d’une même origine. Ils se développent séparément, bien que depuis 1953 les divers gouvernements aient tenté d’engager un processus d’alignement des différents régimes sur le régime général (tentatives qui pour l’essentiel ont échoué, face aux protestations des fonctionnaires et salariés des régimes spéciaux, qui plusieurs fois ont su entraîner dans leur mouvement les salariés du privé, lorsque ceux-ci se trouvaient menacés en même temps).

Fonction publique et assimilée

Les droits particuliers acquis par les fonctionnaires sont précocement liés à la place spéciale qu’ils occupent dans la société, en relation avec les fonctions de souveraineté de l’état, armée, marine, fiscalité. Sur cette base, la fonction publique s’est constituée en “corps social” particulier, avec sa mentalité, ses règles propres.

Dès 1673 un édit royal fait bénéficier les officiers de la marine royale d’une pension de vieillesse. En 1775, ce sera au tour du personnel de la Ferme générale (perception des impôts).

Lors de la Révolution française, une loi de 1790 propose que soit instaurée une pension pour les fonctionnaires de l’état sur la base de trente ans de services effectifs, ceci dès l’âge de cinquante ans (la durée de vie moyenne est alors plus courte). Cette loi n’est pas réellement appliquée, mais elle pose les principes des régimes spéciaux qui seront progressivement proposés dans la première moitié du XIXe siècle. Les grandes idées autour desquelles s’ordonne la fonction publique contemporaine seront en effet progressivement formulées au cours de ce siècle et du suivant.

Sous l’Empire, un appareil administratif plus efficace et uniformisé se met en place, les corps sont divisés en grades successifs, assortis d’une rémunération croissant avec l’avancement. En 1802, est créé un fonds de retenue sur les salaires pour les professeurs qui leur permet de bénéficier d’une faible pension. En 1808, des caisses particulières sont créées pour les personnels de la Comédie française et de la Banque de France.

En 1831, des lois fixent le régime de retraite des militaires. Le droit à pension est acquis après trente ans de service effectif dans l’armée de terre et vingt-cinq ans dans la marine.

En 1850, une loi crée la Caisse des retraites pour la vieillesse (future Caisse nationale des retraites – lois de 1884 et 1886). Cette Caisse fédère une vingtaine de caisses pour fonctionnaires et personnels de grandes branches stratégiques (mines, chemin de fer, forges).
En 1853, les différents régimes de retraite des fonctionnaires sont fusionnés. Une loi unifie l’ensemble des pensions civiles et militaires des fonctionnaires d’administration centrale. Le Trésor est désormais en charge du versement de l’ensemble des pensions des agents publics. C’est la base de l’actuel code des pensions. Mais la pension de retraite est alors très faible.

En 1876, les instituteurs sont versés dans le service actif, qui autorise un départ à la retraite plus précoce.
En 1894, une loi institue une Caisse de retraite obligatoire pour les mineurs, en 1897, pour les travailleurs des Arsenaux et de l’armement, en 1909 une caisse pour les cheminots du réseau ferré de l’ état.

En 1924, une loi prévoit des améliorations pour l’accès des fonctionnaires à la retraite.

La question du statut particulier des fonctionnaires

Dès le XIXe siècle, se précise ainsi le principe d’un statut spécial des fonctionnaires par rapport au reste de la population active. Ce sont les militaires qui sont les premiers à introduire la notion de statut, dès 1834. Par la suite divers corps de fonctionnaires civils (enseignants, ingénieurs) seront régis par des textes particuliers. L’idée se développe que les agents de la puissance publique ne se trouvent pas, vis-à-vis de l’état, dans une situation contractuelle, mais dans une situation statutaire.

Après des règlements encore partiels régissant la fonction publique, de nouveaux statuts particuliers seront progressivement mis en place dans des établissements assumant des fonctions d’utilité publique et des secteurs stratégiques de production. S’agissant du statut général de la fonction publique, des projets sont déposés, sans succès, en 1909 et en 1920, la plupart des syndicats étant alors opposés à une systématisation des différents régimes dans un statut unique. Dans la vague des réformes portées par la Libération une loi du 19 octobre 1946 promulgue le statut général des fonctionnaires, loi complétée par celles du 13 juillet 1983 et du 11 janvier 1984.

La situation statutaire des fonctionnaires présente certains traits comparables avec ceux des “états” et “corps” d’Ancien Régime, dans la mesure où ils se positionnent pour partie hors du droit commun, et surtout hors des règles marchandes de l’achat et de la vente de force de travail. Comme l’indique le terme même de “titulaire”, les fonctionnaires d’état disposent de quelque chose qui s’apparente à un “titre de propriété” les autorisant à percevoir leur vie durant un prélèvement garanti sur la richesse publique. Affectés à un “corps”, ils sont “propriétaires” de leur grade, puis, lors de leur cessation d’activité, “propriétaires” d’un “titre” de pension.

Les régimes « vieillesse » des travailleurs ordinaires

Les systèmes de retraite pour les salariés ordinaires et les producteurs indépendants du privé relèvent d’une autre origine historique.
Pour la grande majorité des travailleurs de l’industrie, le principe d’une ressource pour les “vieux jours” s’impose tardivement [7].
Du Moyen âge jusqu’à la fin du XIXe siècle en France, il n’existe pratiquement rien de prévu pour assurer la vieillesse des paysans et ouvriers ordinaires. Pour beaucoup d’entre eux, le problème ne se pose même pas, l’espérance de vie moyenne (sans même tenir compte des enfants morts à la naissance) ne dépassant pas l’âge moyen de la retraite actuelle. Pour ceux qui survivent, certains continuent de travailler, les autres ne peuvent compter que sur la solidarité familiale, l’entraide corporative ou la charité. (Il en est ainsi dans de nombreux pays du monde aujourd’hui encore.)

Certains ouvriers, notamment les compagnons des corporations bénéficient parfois cependant de sociétés de secours mutuel.
Lors de la Révolution française, l’idée de développer un système de secours à assurer aux vieillards se fait jour, sans grande possibilité de réalisation pratique à un large échelon. Il s’agit encore de concevoir ces secours sous l’angle de la «bienveillance » publique, se substituant à la charité chrétienne.

En 1804, de premières associations de secours mutuel ouvrier, héritières de l’entraide corporative, se constituent. Elles seront reconnues par l’état sous la monarchie de Juillet, sans que celui-ci n’y apporte le moindre concours. En 1833, pour les instituteurs, qui ne sont pas encore intégrés à la fonction publique, une loi pose les fondements d’une Caisse d’épargne et de prévoyance par capitalisation, avec retenue de 1/20e du salaire, ce qui assure une maigre pension.

En 1850, la loi du 2 juin crée une Caisse nationale de retraite, non obligatoire, qui recueille les versements de cotisants volontaires, sur la base de cette capitalisation une rente peut leur être allouée à partir de 50 ans. Elle est garantie par L’état, mais celui-ci ne participe pas à son financement. Cette caisse intéresse surtout la petite bourgeoisie, les travailleurs ordinaires n’ont pas les moyens de cotiser. A la fin du siècle elle ne concernera que moins de 10% des plus de soixante ans.

Quelques patrons paternalistes enfin organisent un système de prise en charge de la vieillesse, essentiellement pour leur personnel qualifié. A partir de la fin du XIXe siècle, dans certains secteurs : mines, chemins de fer, armement notamment (futurs régimes spéciaux) des caisses de retraites par capitalisation se mettent en place.

La loi de 1910

–L’Allemagne de Bismarck avait créé en 1883 le premier système obligatoire de retraites pour les salariés du privé, financé par la capitalisation de cotisations ouvrières et patronales. Dans un contexte historique et social différent, le principe d’une cotisation obligatoire des salariés et des patrons est introduit en France par la loi de 1910, portant sur les « Retraites ouvrières et
 paysannes » (ROP). Elle est prônée par des membres du Parti Radical. En fonction de cette loi, chaque assuré détenait un compte individuel sur lequel étaient portées ses cotisations et les rentes qu’elles produisaient.

Ce projet fut combattu par le patronat, qui dénon-çait des charges inacceptables. Mais il fut aussi combattu par le principal syndicat d’alors, la CGT, et par des sociétés de secours mutuels, qui ne voulaient pas voir l’état s’immiscer dans leurs affaires. L’obligation de cotisation sera annulée en 1911. Le système finira cependant par toucher trois millions de personnes (sur huit millions de salariés et une population de quarante millions de personnes). La Première Guerre mondiale portera un coup définitif à ce système, en raison de l’afflux d’anciens combattants et des dépréciations monétaires (mobilisés en 1914, les cotisants, ne purent assurer leurs versements, les caisses firent faillite, et les cotisants perdirent l’ensemble des sommes versées).
– Entre 1928 et 1930, un ensemble de lois généralisent jusqu’à un certain point les assurances sociales pour les salariés de l’industrie et du commerce, toujours par capitalisation (donc sans apport théorique de l’état). Un régime spécial est aussi créé pour les agriculteurs.
–La coalition du Front Populaire qui accède au pouvoir en 1936 avait un projet de retraite pour les « vieux travailleurs », mais compte tenu des difficultés économiques de l’époque (crise, récession), cette réforme ne put être mise en place.
–C’est en fait en 1941, sous le Régime de Vichy que se formalise le premier régime de retraite obligatoire par répartition, qui modifie le système de retraite français jusque-là fondé sur la capitalisation. L’état français, aidé par d’anciens dirigeants de la CGT, y affecte les fonds de retraite capitalisés depuis 1930. Ce choix du principe de répartition aurait résulté d’un calcul à court terme de l’état qui, ayant des difficultés à collecter les impôts, aurait décidé de confisquer les sommes gérées par les systèmes obligatoires de retraite par capitalisation.

Création de la Sécurité sociale à la Libération

Après la Libération, le Conseil National de la Résistance (CNR) présente un programme ambitieux de réforme. Sous l’égide du général de Gaulle, l’Ordonnance du 4 octobre 1945 crée la Sécurité Sociale. Selon les préconisations de son concepteur Pierre Laroque, celle-ci se trouve financée par les cotisations patronales et cogérée par les instances syndicales et patronales. Le principe de répartition est conservé. La branche vieillesse de la Sécurité Sociale assure alors une pension, de 20% du salaire si la retraite est prise dès 60 ans, ou de 40% à 65 ans, âge légal de la retraite. La faiblesse de cette retraite du régime général amènera la création en 1956 d’un fonds spécial, alimenté par la vignette automobile et d’un “minimum vieillesse” en 1959, de l’ordre du tiers du SMIG.

L’ordonnance de 1945 et la loi de 1946 prévoyaient un système de retraite universel, mais le régime des fonctionnaires et les autres régimes spéciaux (agents de l’état et assimilés) qui se sont multipliés entre temps sont d’abord maintenus à titre provisoire (ordonnance du 4 octobre 1945), puis définitivement, face au souci de maintenir les prérogatives des intéressés. D’autres régimes spéciaux de retraite se mettent en place: SNCF, RATP, EDF GDF, etc. Par un décret du 10 septembre 1952, les pensions de retraite pour les fonctionnaires d’outre-mer sont en outre majorées.

Des régimes professionnels d’assurance vieillesse sont aussi créés pour les travailleurs non salariés, les indépendants : artisans, commerçants et industriels, ainsi que pour les professions libérales. Ils se voient accorder en 1948 le droit de créer et gérer des caisses autonomes. Le régime des exploitants agricoles, géré par la mutualité sociale agricole, est consacré par la loi du 10 juillet 1952.

III–évolution du régime général et tentatives d’alignement des régimes spéciaux sur celui-ci

Selon l’Ordonnance d’octobre 1945, rappelons-le, les régimes spéciaux devaient être maintenus à titre provisoire. Mais leur spécificité tendra à devenir permanente.

En 1953, sous le gouvernement Laniel, une proposition vise à rapprocher du régime général les divers régimes spéciaux, services publics et entreprises nationalisées, jugés trop généreux. Dans le même temps, on envisage de reculer l’âge de départ de la retraite en raison de l’accroissement de l’espérance de vie. Cette proposition de réforme déclenche (déjà à l’époque) un puissant mouvement de grève (4 millions de grévistes) qui, partant du “public” et des régimes spéciaux, entraîne les travailleurs du “privé”, paralysant la France en plein milieu des vacances. Cette proposition est aussitôt retirée. Pierre Mendès-France, qui succède à Laniel, indiquera que plus que la proposition de réforme elle-même, ce mouvement signalait une grande inquiétude et un découragement du pays.

En 1962, Pierre Laroque, considéré comme le « père fondateur » de la Sécurité Sociale, publie un rapport où il fait état des dangers encourus par les régimes de retraite, en raison de l’évolution démographique. Ce texte sera oublié et les choses suivront leur cours.
La loi Boulin promulguée en 1971 fait toutefois passer de 120 à 150 le nombre de trimestres à prendre en compte pour faire valoir ses droits à la retraite dans le régime général.

En 1972, il est procédé à la généralisation obligatoire des cotisations aux Caisses complémentaires couvrant tous les salariés du secteur privé, augmentant ainsi notablement le montant prévisible de leurs retraites.

En 1974, les salariés de l’agriculture, secteur en fort déclin (où se développe le déficit des cotisations par rapport aux retraités) sont intégrés à l’ARCCO (Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés).

En 1983, sous la présidence de François Mitterrand, l’âge de départ en retraite est abaissé à 60 ans, si le nombre d’années de cotisation requis est atteint à cet âge, l’âge légal demeurant toutefois fixé à 65 ans. De nombreux départs en pré-retraite, notamment dans le secteur des mines et de la métallurgie, étaient censés permettre de résorber le chômage, ce qui ne se révélera pas réaliste.

les questions économiques et démographiques. le rapport cotisants/retraités

Les dispositifs d’amélioration relative du montant des retraites pour le régime général et assimilé, ont pu se développer sous les « trente Glorieuses ». Le salariat s’était alors répandu plus largement sous la forme d’emplois stables, parfois à vie, même dans le privé.
Depuis les années 70 toutefois, des modifica-tions sont intervenues tant dans le secteur productif que dans le régime salarial et la démographie. La relative croissance économique, l’emploi stable sur lequel s’était fondé le système n’est plus qu’un souvenir, les travailleurs connaissent des périodes d’alternance entre activité et chômage, des changements d’entreprise, de profession ou de spécialité.
Par ailleurs le “baby boom” d’après guerre (850 000 naissances en 1945 contre 550 000 avant la guerre) n’est pas sans incidence sur le nombre prévisible de retraités par rapport aux cotisants. Dans le même temps, l’espérance de vie a augmenté, malgré de grandes différences entre catégories sociales (à 60 ans, environ 22 ans d’espérance de vie pour un ingénieur, 17 ans pour un manœuvre).

Il faut donc verser une retraite à un plus grand nombre de personnes, pendant plus d’années, le rapport des retraités au nombre de cotisants tendant à augmenter dans des proportions importantes [8]. Qui plus est, du fait de la croissance économique passée, le montant des pensions de retraite, à verser est calculé sur la base des cotisations des années fastes.

L’ensemble du système (régime général et régimes spéciaux) ne peut plus dès lors reposer vraiment sur le principe de la répartition stricte. Depuis les années 1980, le budget de l’état est sollicité pour combler le déficit des caisses [9]. Dans le même temps le paiement des pensions des fonctionnaires tend aussi à accroître le montant de la dette publique.

Dès lors, après le cri d’alarme précocement poussé en 1962 par Pierre Laroque, une dizaine de Livres blancs posant la question de la pérennité du régime des retraites se multiplient émanant de divers courants politiques, dont celui de Michel Rocard en 1991. Ces Livres blancs ne donnent pas lieu immédiatement à des réformes.

En 1991, pour aider à combler le déficit, est instaurée la Contribution Sociale Généralisée (CSG) à laquelle seront assujettis les retraités, la Contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS), sera par la suite retenue sur le revenu des retraités.

En 1993, Edouard Balladur, fait publier en plein mois d’août une Ordonnance qui fait passer la durée de cotisation de 37,5 ans à 40 ans pour les salariés du privé. Une décote de 10% est instaurée par année manquante et les pensions sont indexées sur les prix et non plus sur les salaires. La fonction publique et les régimes spéciaux ne sont pas directement touchés et il n’y aura pratiquement pas de réactions à ce coup de force. Faut-il rappeler que venant de ces catégories, le “tous ensemble” se révèle alors plus que timide.

En 1995, la réforme engagée par le gouvernement d’Alain Juppé prétend rapprocher le régime général et les régimes spéciaux (notamment ceux des cheminots). Cette réforme échoue face au grand mouvement de protestation de l’automne, qui entraîne à la suite des cheminots une partie importante de la population.

La gauche, au pouvoir à partir de 1997 n’entreprend pas de vraie réforme en raison du répit accordé par la croissance économique. Une loi de 1999 portant sur le financement de la Sécurité Sociale crée néanmoins un fonds d’investissement, dénommé Fonds de réserve pour les retraites (FRR).

Lors du Conseil européen de Barcelone, en mars 2002, injonction est faite aux Etats membres de fixer l’âge moyen de départ en retraite à soixante-trois ans à l’échéance de 2012, et d’encourager sans délai, les “plans d’épargne professionnels” (hors principe de répartition).
En 2003, la loi Fillon, introduit pour les fonctionnaires l’alignement progressif de la durée de cotisation requise pour bénéficier d’une pension à taux plein sur celle du régime général. Elle instaure une transition progressive de la durée de cotisation de tous les régimes vers 42 ans, sauf les régimes spéciaux. Cette réforme prévoit un régime particulier pour ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans. En 2008, la Commission de garantie des retraites préconise le principe d’un allongement de la durée de cotisation en fonction de l’allongement de l’espérance de vie.

la réforme de 2010

Dans la lignée des précédents projets, cette réforme, vise, du moins dans le texte, à maintenir le principe du régime par répartition en tenant compte de l’évolution démographique. Il s’agit dans cet objectif de reculer l’âge légal de départ à la retraite et à aligner jusqu’à un certain point les régimes spéciaux sur le régime général.

Il est prévu pour le régime général, l’ouverture des droits à la retraite à 62 ans pour ceux qui partent aujourd’hui à 60 ans (67 ans pour un taux plein), ceci à l’horizon 2018. Ce recul de l’âge légal s’applique aussi aux fonctionnaires, et pour ceux qui relèvent de la “catégorie active”, le passage est à 52 ans lorsque l’âge d’ouverture des droits est actuellement à 50 ans, et à 57 ans lorsque l’âge actuel est à 55 ans. Pour le public il y a aussi alignement de l’ouverture des droits à la retraite sur celle du privé. Pour les travailleurs relevant des régimes spéciaux (beaucoup aujourd’hui partent entre 50 et 55 ans), il y a également relèvement de l’âge à l’ouverture des droits. Si l’on se souvient de la difficile histoire des réformes concernant ces régimes particuliers, on saisit que de telles “atteintes” à des droits qu’ils estimaient acquis, couplées avec celles portant sur le régime général, devaient nécessairement conduire à mettre le feu aux poudres.

A noter que dans ce projet de réforme, des mesures sont prévues pour moduler l’âge d’ouverture des droits, mais pour un nombre limité de salariés en situation d’usure professionnelle. Il est aussi envisagé de prévenir la “pénibilité” du travail. Pour les seniors des mesures d’aide à l’embauche sont prévues pour le recrutement des demandeurs d’emploi des plus de 55 ans. Des pistes imprécises sont esquissées pour l’amélioration de la couverture des chômeurs non indemnisés, pour l’insertion des jeunes sur le marché du travail, pour l’amélioration des retraites des femmes, des agriculteurs, etc.

Outre le rééquilibrage comptable qui pourrait résulter du recul de l’âge légal de liquidation des droits à la retraite, des propositions de financement supplémentaires sont envisagées : prélèvement de 1% sur la dernière tranche d’impôt sur le revenu, augmentation de un point sur les plus-values de cessions mobilières et immobilières, augmentation des prélèvements sur les stock options et les retraites chapeaux, suppressions de deux “niches fiscales”, etc.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Les travailleurs assujettis au régime général sont régis par un droit contractuel, de type “marchand” (vente et achat de la force de travail), sans garantie d’emploi
  2. 2. Le problème pour ces catégories était le taux de cotisation, elles devaient acquitter une part salariale plus une part patronale. Ce qui fait qu’elles ont adhéré tardivement aux organismes de retraite. Les droits à pension modestes qu’elles ont acquis les poussent encore aujourd’hui à retarder leur départ en retraite, d‘autant que s’ajoute pour elles la question de transmission du capital que représente l’installation ou l’exploitation.
  3. 3. On ne peut ici développer les bases théoriques de ce problème. On peut se procurer un texte établissant ces bases en écrivant à la rédaction de Germinal (envoyer deux timbres pour participation aux frais d’expédition).
  4. 4. Les dépenses induites par la fonction publique (salaires, cotisations et prestations sociales, pensions) représenteraient 43% du budget de l’état.
  5. 5. En outre, compte tenu de l’évolution différente du nombre de cotisants par rapport aux retraités, selon les secteurs et les caisses, un mécanisme complexe de compensation démographique existe, tenant compte du fait que le nombre de nouveaux cotisants peut être inférieur au nombre de retraités, alors que d’autres branches ont gagné des cotisants sans avoir encore beaucoup de pensions à payer.
  6. 6. L’ensemble des prestations vieillesse s’élevait à 228,6 milliards d’euros en 2007, dont 83,6 pour le régime général soit 36,6% de la valeur pour 52,5% du nombre de pensions. Cela correspond à 12,1% du PIB et à 23,4% des rémunérations des salariés cette même année.
  7. 7. Et même lors de la création de la branche vieillesse de la Sécurité Sociale, beaucoup de producteurs indépendants restent longtemps à l’écart de ce régime, compte tenu du montant des cotisations qui leur sont demandées.
  8. 8. Les projections montreraient un déséquilibre croissant entre les nombres des actifs et des retraités: 121 retraités prévus pour 100 cotisants en 2050 (chiffres donnés sous toute réserve puisqu’il est impossible de prévoir les données de l’économie à cette échéance).
  9. 9. Les comptes à court terme de la branche vieillesse de la Sécurité sociale, en particulier ceux du régime général, faisaient état d’un déficit de 4,6 milliards d’euros en 2007 et de 5,7 milliards d’euros en 2008.

De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale)

1 novembre 2010

Sans penser que les situations sont en tous points identiques, il existe entre les conditions actuelles et celles qui ont suivi la crise de 1929, des points communs, mais aussi des points différents, qui rendent la comparaison riche d’enseignements.
Dans les deux situations, celle liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, la nature capitaliste de la crise est la même, dans les deux cas elle survient après une phase de prospérité relative qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux. Dans les deux situations, il y a imbrication entre les contextes nationaux et internationaux, qui conduisent à un aiguisement des contradictions sociales, de classes, et des contradictions entre puissances impérialistes. Toutefois, entre la situation liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, de grandes différences existent, on le verra, notamment dans ce que l’on pourrait nommer « la disposition des forces de classes» et leur organisation, tant au plan mondial qu’au plan national.

Analogies et différences entre les suites de la crise de 1929 et la situation actuelle.
Données d’ensemble

On va essayer de marquer les points communs et les différences qui peuvent se faire jour entre les deux situations.
Au plan intérieur, après la crise de 1929, dans tous les pays, de régime démocratique ou non, les travailleurs sont confrontés à une crise générale de longue durée du régime capitaliste, se traduisant par le marasme de l’activité industrielle, le développement du chômage, la baisse du temps travaillé et du salaire effectif, des mesures à l’encontre de la main-d’œuvre étrangère. Comme dans la situation actuelle, le débat entre protection de la production et du marché national, et, libre-échange mondial est à l’ordre du jour. Face à la crise, après 1929 comme actuellement, il est question de trouver des moyens de réduire le déficit de l’État, de rétablir l’équilibre financier, et donc de réduire des dépenses sociales, de limiter le nombre des fonctionnaires. La France, comme les autres pays, est travaillée par des scandales financiers, des affaires de corruption, la déconsidération des appareils politiques, l’agitation aux extrêmes, des tentatives de recomposition des forces politiques. Après 1929, comme aujourd’hui les mouvements sociaux sont en partie défensifs. Dans le cas français, dans la situation de crise après 1929, avec le Front Populaire, ces mouvements sociaux permettront cependant d’opposer une digue, malheureusement peu durable, au mouvement général de régression économique, sociale et politique.

Le contexte international de la crise de 1929 est, par certains aspects, comparable au contexte actuel. La crise de surproduction capitaliste, dont les premières manifestations datent des années d’après la Première Guerre mondiale, a abouti comme aujourd’hui à une crise financière. La concurrence entre puissances capitalistes s’est aggravée. Au plan politique, la question des alliances entre puissances se pose, en cette période autour de 1929, dans des termes plus ou moins comparables à ceux d’aujourd’hui, ce qui n’empêche pas comme aujourd’hui, la concurrence et la lutte entre les puissances supposées “amies”. La “nécessité” de construction d’une Union européenne, qui allait de pair avec le rapprochement franco-allemand, était déjà à l’ordre du jour. En dépit des divergences entre puissances européennes, cette volonté de construire l’Europe signifiait d’abord volonté de contrer la concurrence américaine.

En relation avec la rivalité économique, les puissances vaincues de la Première Guerre mondiale, au premier chef l’Allemagne, avant même la prise du pouvoir par les nazis, alternent manœuvres diplomatiques, conflits locaux et coups de force en vue de reconquérir et gagner de nouvelles zones d’influence dans le monde. D’abord sous le couvert de « l’amitié » entre les peuples, puis de l’agression plus ou moins ouverte, à partir de 1933.

La volonté hégémonique de l’Allemagne pour son “expansion vitale” et le repartage des zones d’influence dans le monde trouvera son aboutissement avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Par rapport à la situation actuelle, de profondes différences existent cependant entre les conditions liées à la crise de 1929 et celles d’aujourd’hui.

Au plan international au cours des années 30, les manœuvres de repartage du monde se faisaient plus ouvertement qu’aujourd’hui. La menace d’une nouvelle guerre mondiale était davantage visible, ce qui d’une certaine façon facilitait une contre-offensive populaire (la plupart des courants politiques cependant tendaient à masquer ou minimiser ce danger). En outre, il existait alors une alternative au capitalisme, l’existence d’une puissance socialiste (Union Soviétique), ouvrant aux peuples une perspective concrète, et donnant les conditions d’une organisation politique unificatrice.

La réaction politique s’affirmait elle aussi plus ouvertement qu’aujourd’hui, notamment avec l’instauration du fascisme en Allemagne et de régimes autoritaires dans de nombreux pays, en particulier dans une partie de l’Europe centrale. A noter cependant que la réaction ne se présentait pas le plus souvent comme “de droite”, mais spéculait sur les mécontentements, jusqu’à arborer un masque « révolutionnaire », voire « socialiste » (le mot nazi ne signifiait-il pas en effet National-Socialisme, et le régime de Pétain ne se posait-il pas comme « révolution nationale »).

D’une certaine façon cependant, face à une menace ouverte, une certaine unification des classes populaires pût tardivement se réaliser, plus particulièrement en France. Le danger du nazisme en Allemagne et les menaces d’agression que cette puissance faisait peser permirent une mobilisation politique assez large (sans que pourtant l’unité ne parvienne à se maintenir durablement). L’objet central de la lutte se présentait alors clairement : résister à la réaction, au fascisme et à la guerre.

Autre différence importante à observer : dans la période autour de la crise de 1929 l’organisation de classe et la disposition des forces de classes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. La classe ouvrière, alors organisée, jouait dans les luttes un rôle prééminent [1], ce qui eût un grand rôle dans la constitution d’un Front Populaire.

Le processus de mobilisation du Front populaire, qui s’est étendu sur quatre ans, comportait un aspect électoral et gouvernemental, mais il allait bien au-delà. Il y avait les conditions de réalisation d’un processus d’unification du peuple sur la base des orientations de la classe ouvrière. En effet, c’était principalement les travailleurs du secteur privé, et au premier chef les ouvriers, qui étaient le mieux organisés, et à même d’entraîner une partie de la paysannerie et des petits producteurs indépendants. La masse des fonctionnaires, menacés par les mesures gouvernementales, devait finir par s’agréger à cette mobilisation, mais ce n’est pas eux qui donnaient alors l’orientation et les mots d’ordre principaux. Le mouvement social de Juin 1936, à la différence de ceux d’aujourd’hui, était ainsi incarné par les travailleurs prolétaires, qui seuls peuvent prétendre à la direction historique de la lutte des classes, pour la transformation en profondeur du régime social. Aujourd’hui, ce sont plutôt les fonctionnaires qui donnent le ton dans les mobilisations [2]. Mais quelles que soient leurs qualités et la légitimité de leurs revendications, ils ne peuvent, en tant que groupe social, diriger le mouvement d’ensemble, au-delà de la défense de leurs intérêts immédiats.

Les conquêtes du Front Populaire, quoique vite remises en question, étaient tangibles : nationalisation des chemins de fer, des industries de guerre, du matériel aéronautique, secteurs aujourd’hui précisément plus qu’en voie de privatisation (et cela n’a pas commencé avec la droite). Il y eut aussi les mesures les plus emblématiques: congés payés, quarante heures. La «retraite des vieux travailleurs» toutefois fut ajournée compte tenu de la situation économique d’ensemble et des effets de la crise qui ne cessaient de se faire sentir. Compte tenu des conditions économiques défavorables, le gouvernement socialiste de Léon Blum, dut par la suite décréter une « pause sociale ». Dès 1938, malgré un essai de remobilisation des forces, les conquêtes du Front Populaire furent compromises, compte tenu du contexte d’une crise dont on ne parvenait pas vraiment à sortir. Les menaces de guerre devenaient par ailleurs centrales.

Données sur l’économie et les classes

Le krach boursier de 1929 succède à une série de « petites » crises, liée au problème récurrent de la surproduction capitaliste. Une période de spéculation financière, voie choisie pour tenter de surmonter ce problème structurant, précipite le krach de Wall Street. L’interdépendance du monde capitaliste se manifeste alors pleinement, la crise affectant tous les pays (sauf, faut-il le rappeler l’économie socialiste en URSS). Cette crise générale affecte la production industrielle et agricole, le crédit, le système monétaire : crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations. Il en résulte une aggravation de la lutte pour les marchés, de la course aux débouchés, conduisant à des manœuvres de dumping, d’abaissement des coûts de production, des faillites, le chômage. Comme lors de chaque crise, les travailleurs, ouvriers et agriculteurs, les producteurs indépendants, des différents pays, sont particulièrement touchés, ce qui n’exclut pas que des capitalistes, notamment de petits et moyens industriels, puissent « trinquer » eux aussi.

La France est, on le sait, plus tardivement touchée, l’importance du marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit, ont retardé les effets de la crise. Mais celle-ci, comme dans les autres pays capitalistes finit par toucher gravement l’industrie, l’agriculture, les échanges marchands, ce qui contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de « bulles » spéculatives). La réponse gouvernementale à la crise vise alors essentiellement à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et de l’aggravation de la concurrence mondiale. Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers de grandes banques et entreprises purent être relativement préservés, du moins à moyen terme et pour une partie d’entre elles (baisse des charges fiscales sur les profits, soutien de l’état aux grandes banques).

Au plan politique, sans aller jusqu’au fascisme, les suites de la crise de 1929 conduisent en France à une remise en cause des institutions démocratiques.

Économie : indications chiffrées

–Au niveau des échanges commerciaux mondiaux, on assiste à un effondrement de la demande et des prix, et à une diminution importante du commerce extérieur. Hors des échanges en numéraire, les importations de l’étranger et des colonies passent d’environ 60 millions de francs en 1929 à 42 millions en 1931, et 25 millions en 1936 (on constate une remontée en 1938, avec 46 millions). Pour les exportations, une semblable tendance est observée, forte baisse : en 1929, environ 52 millions ; en 1931 : 30 ; en 1936, au plus bas de la courbe, 15 millions (avec une remontée en 1938 : 31 millions).

–La production industrielle accuse un affaissement sensible, succédant à l’essor enregistré entre les années 1920 et 1930 (passant de 62 à 140 en valeur indicielle). Par rapport à 1928 (base 100), l’indice est en 1931 de 94; de 79 en 1935; de 85 en 1936; de 83 en 1938 [3]. Les reculs de production enregistrés diffèrent selon les branches (recul de 51% dans le bâtiment, de 22% dans le textile). La dépression touche la production de houille, d’acier, la fabrication des moyens de production. Il en résulte un taux de chômage important (selon des estimations récentes au moins 10% de la population active), auquel s’ajoute le chômage partiel qui touche près de la moitié des salariés. (Comme l’indiquera Léon Blum, au moment de l’application de la loi sur les 40 heures en 1936, une grande partie des ouvriers travaillaient déjà moins de 40 heures par semaine).

– Pour la production agricole, la tendance essentielle est comme aujourd’hui à la baisse des prix pour les producteurs. Par rapport à 1930 (base 100), le prix du blé est à l’indice 51 en 1935, le vin à l’indice 75. Cette baisse des prix des produits agricoles va de pair avec un renchérissement des instruments de production. Le franc étant surévalué, les agriculteurs français se trouvent en outre pénalisés dans la concurrence pour l’exportation. La baisse des revenus est beaucoup plus importante que dans les autres secteurs. Par rapport à 1930 (base 100), l’indice est de 75 en 1932, de 41 en 1935. Les petits et moyens propriétaires exploitants sont les plus touchés, leurs revenus baissent d’environ 54%. Endettés, perdant leurs débouchés, de nombreux agriculteurs sont ruinés. De gros propriétaires fonciers acquièrent à vil prix les productions agricoles, et rachètent les terres, dépossédant les exploitants. La différenciation au sein de la paysannerie s’accentue. A noter qu’un tiers des actifs ruraux sont des ouvriers agricoles.

–Entre 1931 et 1936, le chômage augmente de façon importante, la population active globale connaît une baisse importante. La diminution touche de plein fouet la population non agricole (baisse d’un million). Tandis que les actifs ouvriers enregistrent une baisse de 1,4 million entre 1931 et 1936 (passant de 9,14 à 7,72 millions), les employés subissent une baisse d’effectifs moins importante (1931, 2,6 ; 1936, 2,47 millions). Quant à la population agricole active, elle passe de 7,7 à 7,2 millions.

Le chômage ordinaire, le chômage partiel, la crainte de la perte d’emploi, ne favorisent pas la revendication salariale. Les conditions de travail se détériorent, flexibilité des horaires, augmentation des cadences, de l’intensité du travail. On tend à imputer le chômage, moins à la crise capitaliste, qu’aux étrangers, qui représentent, il est vrai, à l’époque une proportion importante des actifs (on en compte près de trois millions en 1931, ils représentent 6,7% des actifs). Des mesures d’expulsion sont prises (500 000 en 1932). On observe aussi une tendance à exclure les femmes du monde du travail.

Les salaires horaires sont cependant en légère progression de 1930 à 1936, et plus encore de 1936 à 1938, mais il faut tenir compte que le nombre d’heures travaillées diminue, ce qui se traduit par une diminution moyenne des revenus salariaux d’environ 12,5%.

–La situation de la petite industrie et du commerce est désastreuse. La moyenne mensuelle des faillites et liquidations judiciaires est de 1 254 en 1934, (près du double de celle enregistrée en 1929). Un nombre important de petites entreprises et de commerces disparaissent entre 1930 et 1934 (1934: 160 000 faillites). Face à la crise des débouchés, la concurrence, l’endettement, les petites entreprises se trouvent à la merci des banques et du capital financier. Nombre de petits patrons perdent leurs biens et leurs moyens de subsistance, des couches entières des « classes moyennes » disparaissent.

– Les fonctionnaires sont relativement peu touchés. Toutefois la politique de réduction des déficits budgétaires et de défense du franc ont conduit à une baisse de leur pouvoir d’achat dès 1932. Ils sont désignés à la vindicte comme étant « budgétivores ». La crise affecte moins, semble-t-il, les valeurs mobilières, les revenus fonciers et des propriétés bâties. Les cadres, les ingénieurs, enregistrent une sensible amélioration de leur pouvoir d’achat. Les revenus des anciens combattants sont touchés par les mesures gouvernementales.

La disposition des forces de classes avant et pendant le front populaire

Quoique grossières, et toujours discutables, ces données donnent un aperçu de la situation des différentes classes, ouvriers, agriculteurs, petits entrepreneurs et commerçants. Objectivement, il faut prendre en compte la dégradation des conditions de travail et de vie affectant la majorité des travailleurs, dégradation susceptible d’entraîner une radicalisation de leurs comportements. Au plan subjectif, il faut aussi avoir à l’esprit que cette dégradation intervient après une phase de prospérité relative, ce qui ne peut manquer d’infléchir les contenus de la radicalisation ou les imputations retenues. C’est par rapport à de telles données, dans l’ordre objectif et subjectif, que se trouve posée, du côté des organisations qui se réclament de la classe ouvrière, la question des alliances stratégiques et tactiques, et leur contenu possible. Il est clair en effet qu’aucune classe ne peut espérer réaliser dans l’isolement social une visée de réforme ou de révolution, et il n’est pas certain que mûrisse alors une visée révolutionnaire au sein des couches moyennes [4], et même au sein de l’ensemble prolétarien de l’époque en France, compte tenu des caractères spécifiques de la situation que l’on vient de mentionner. Les forces de classe organisées cherchent plutôt à limiter les dégâts.

Du point de vue des possibilités d’union des différentes catégories populaires, la situation est difficile, les petits producteurs indépendants notamment, mais aussi les fonctionnaires, oscillent entre deux orientations: se positionner du côté de la classe ouvrière ce qui revient à se situer en fonction de perspectives historiques d’ensemble, ou viser d’abord à sauver leur mise, leurs intérêts propres, dans l’immédiat quitte à requérir pour leur cause l’appui prolétarien. A noter que les organisations ouvrières sont elles-mêmes divisées entre une tendance “révolutionnariste” (du moins en paroles), ou anarcho-syndicaliste, et une tendance réformiste, majoritaire, favorable à une planification dans le cadre capitaliste, un projet qui se révèle inadapté dans les conditions de la crise.

Avant le rassemblement du Front populaire, des grèves importantes avaient eu lieu, dans les charbonnages, la métallurgie, le textile, dans de grandes fermes par les ouvriers agricoles. Il s’agissait, le plus souvent, d’essayer de préserver ce qui pouvait l’être, compte-tenu de la crise. La classe ouvrière et ses organisations (la CGT, la CGTU, le Parti communiste et pour une part des fractions du Parti socialiste) jouèrent un rôle important, mais pas nécessairement dirigeant à l’égard des mouvements des classes moyennes et de la petite bourgeoisie productrice et de la paysannerie. A gauche, c’était encore le Parti radical, qui, bien qu’en perte de vitesse, demeurait un pivot pour l’organisation politique de la petite bourgeoisie. Lors des importantes manifestations paysannes, notamment en 1933, où 15 000 agriculteurs manifestent à Paris, ce sont essentiellement les petits commerçants, les classes moyennes qui s’associent à leur agitation.

Avec le discrédit de la droite traditionnelle, les scandales, l’extrême droite radicalisée était en essor et recrutait dans les classes moyennes traditionnelles, auprès des ingénieurs et techniciens, des anciens combattants. Contre l’impuissance des gouvernements et des organisations politiques à résoudre les problèmes posés par la crise, et contre les menaces supposées du communisme contre la propriété, ces organisations se tournaient vers les régimes forts, voire le modèle fasciste. Les Croix de feu, la Solidarité française, l’Action française, les Jeunesses patriotes, dispensaient un discours tout à la fois anticapitaliste et anticommuniste. Ce discours se trouve parfois en résonance avec celui de fractions d’extrême gauche qui prétendaient aussi lutter contre la “finance internationale”, les forces occultes, les étrangers, et aussi l’Union soviétique (que la gauche, trotskyste notamment, dénonçait aussi).

Face à cette recomposition des forces de classe, l’accès du national-socialisme au pouvoir en Allemagne, donna cependant les conditions d’un mouvement d’unification populaire, qui parvint à rassembler, au-delà du prolétariat industriel, des salariés de diverses catégories et une partie du monde rural. Ce mouvement se concrétisa au plan organisationnel par la conclusion d’un pacte entre SFIO, Parti communiste et Parti radical. Rompant avec la tactique de relatif isolement du prolétariat, le Parti communiste se prononça alors pour une tactique adaptée à la situation, mettant en avant une nécessité première : barrer la route à la réaction et au fascisme qui menaçait l’ensemble des travailleurs et la nation. Il n’abandonnait pas pour autant les revendications économiques. Cette tactique supposait la réalisation d’alliances sociales et politiques, incluant le pacte avec la SFIO et le Parti radical. (C’est ce pacte avec le Parti radical que Trotski remettait en cause dans sa condamnation du Front populaire).

Aux élections de 1936, le pacte d’unité d’action permit un ralliement à la coalition de Front populaire d’une part importante de la paysannerie et des classes moyennes (le rôle des instituteurs syndiqués en direction de la paysannerie fut notable). L’alliance entre ouvriers, employés et producteurs indépendants devait toutefois tendre à se rompre après 1936. La déception dominait chez les petits patrons, les agriculteurs, les commerçants qui s’étaient ralliés à la politique du Front populaire, ils estimaient n’avoir rien obtenu de tangible, dans la mesure où seuls les salariés semblaient avoir bénéficié d’avantages sociaux (à la suite du mouvement de grève et d’occupation d’usines) [5]. De plus, les lois sociales en faveur des ouvriers touchaient les intérêts des petits entrepreneurs et des rentiers. Et, pour beaucoup de membres des classes moyennes, le Front populaire finit par signifier émeutes, déficit accru, vie chère, mettant en péril leur activité et l’ordre commun de la nation. Cet état d’esprit, fortement encouragé par les gouvernements qui succèdent à celui du Front Populaire, facilitera l’instauration, dans les années 1938-1939, d’un climat de guerre civile larvée contre la classe ouvrière (répression, licenciements, mesures de police, coups de main). Par des campagnes de presse, encouragées par des formations de droite, mais aussi une partie des radicaux et quelques fractions de gauche, le Parti communiste se trouva ainsi désigné comme l’ennemi à abattre, on l’accusait d’utiliser l’antifascisme pour pousser le pays à la guerre et réaliser ses ambitions révolutionnaire [6]. La campagne idéologique de stigmatisation préparait sa prochaine mise hors la loi.

***

On traitera dans le prochain numéro des problèmes internationaux, rivalités entre puissances capitalistes en tant que prodromes de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On doit aussi considérer un point secondaire. Dans la situation d’alors, en France, avant 1936, la gauche n’avait pas accédé au pouvoir, contrairement à ce qu’il en est aujourd’hui. On pouvait donc espérer que sa venue au gouvernement serait capable de changer les choses. La situation est maintenant différente, les gouvernements, de droite ou de gauche, se sont succédé, avec plus d’une décennie de pouvoir socialiste, et les gouvernements socialistes n’ont pas été les derniers à contribuer à privatiser les services publics et à désorganiser les forces populaires.
  2. 2. Si l’on compare ce qui était posé comme essentiel dans les revendications, les slogans propres aux deux périodes sont révélateurs. Les mots d’ordre du Front Populaire, axés sur les nécessités de l’heure et les besoins de l’ensemble des travailleurs, étaient clairs : « la liberté, le travail et la paix », et comme la classe ouvrière jouait un rôle directeur, beaucoup avaient le socialisme pour horizon plus ou moins lointain de leurs luttes. Dans la période récente, au « tous ensemble », sans contenu de classe, de l’année 1995, qui ne désignait nullement ni ce pour quoi ni contre quoi il faut lutter, ont succédé les « anti-Sarkozy», qui ne désignent plus du tout la nature des maux essentiels qu’il s’agit de combattre, et qui n’ouvrent aucune perspective historique.
  3. 3. Si l’on considère l’évolution des prix mondiaux des matières premières (base 100 en 1928), l’indice est de 52,4 en 1931 passe à 38,6 en 1935 ; puis 41,1 en 1938. Quant à l’indice des prix de détail (base 100 en 1930), il baisse dans un premier temps (1936 : 79,8), pour remonter ensuite (en 1938 : 113,4).
  4. 4. Dans cet objectif, de nombreuses organisations politiques tendaient comme aujourd’hui à désigner des «coupables » (gouvernement, responsables politiques), censés être seuls responsables de la dégradation de la situation.
  5. 5. La politique du gouvernement de Front populaire a donné lieu à de multiples interprétations : certains (dont Pétain) lui imputent la cause de l’abaissement économique du pays, et de la défaite de 1940. D’autres (notamment parmi les trotskistes) y ont vu une « manœuvre stalinienne » ou une « révolution trahie ». La majorité des classes travailleuses ont cependant retenu de ce mouvement les acquis sociaux et l’unité populaire. Pour des analystes attentifs à la réalité, il s’agissait d’un mouvement défensif, où ne s’exprimait pas de vraie volonté révolutionnaire. Des commentateurs d’extrême gauche, sans véritablement s’appuyer sur des données concrètes, mettaient pourtant en avant dès avant la formation du Front populaire, la thématique de « l’agonie du monde capitaliste », capable de dissiper d’un coup les « illusions de la classe ouvrière ». Ils projetaient l’imminence de l’éclatement de «l’antagonisme entre dictature bourgeoisie et dictature prolétarienne », affirmant que se développait une « situation révolutionnaire » (sans en donner les critères de reconnaissance). Il a pu encore être affirmé en juin 1936 que «tous les possibles étaient ouverts» ou que, outre l’antienne d’une révolution manquée ou trahie, les «lois sociales » étaient venues empêcher le dénouement décisif.
  6. 6. Ce thème est encore présent parmi les contempteurs du communisme, y compris à gauche et à l’extrême gauche. Dans un ailleurs, dont il n’est pas toujours aisé de situer les contours, le Front populaire a pu être considéré comme un instrument bourgeois, et un produit de la politique de Staline (par les trotskistes notamment). Le Front populaire s’est aussi trouvé condamné par un Emmanuel Mounier, en tant qu’instrument du Parti communiste. On peut de nos jours repérer encore cette composante anti-communiste de la critique du Front populaire. Ainsi, Stéphane Courtois présente l’antifascisme, comme un “mythe” inventé et porté par les communistes à seule fin de servir les intérêts de l’Union soviétique, et comme une manipulation utilisant le danger nazi comme instrument de chantage, manœuvre stalinienne, qui avait pour but de neutraliser la critique de gauche à l’égard de l’URSS.

Une figure du mouvement ouvrier et socialiste : Louis Blanc (1811-1882)

1 novembre 2010

Louis Blanc est un organisateur aujourd’hui méconnu du mouvement ouvrier et socialiste français. Il fut un des premiers théoriciens à avoir posé quelles sont les conditions de la transformation effective de la société, dans sa base économique et ses institutions politiques.

Louis Blanc envisageait la constitution de grands ateliers socialisés de production (socialisation de moyens de production), pour mettre fin à l’anarchie du régime capitaliste, à sa logique privée concurrentielle qui conduit périodiquement à de grandes crises générales affectant toute la société. Ses idées maîtresses ont été notamment formulées dans L’organisation du travail, dont une édition parut à la veille de la révolution de 1848, mais dont les premières ébauches remontaient à 1839. Son plan de réorganisation de la société se fondait sur l’organisation de la production des secteurs clés par les ouvriers associés. Dans ce cadre, l’Etat assumait un rôle de réglementation raisonné de l’ensemble de la production, afin d’assurer pour une nation une économie cohérente.

La tradition socialiste, mais aussi communiste, tant théorique que pratique, a contracté une dette non reconnue avec Louis Blanc, qui fut un des organisateurs parmi les plus populaires de son temps. Son apport à l’émancipation des classes populaires, qu’il formula avant Marx lui-même, demeure essentiel et encore d’actualité.

Organiser le travail à l’échelle de la société

C’est au moment de la révolution de juillet 1830 que Louis Blanc, âgé de dix-neuf ans, monte à Paris chercher fortune. Après avoir exercé plusieurs métiers pour subvenir aux besoins de sa famille, il devient précepteur du fils d’un industriel d’Arras, qui dirige une fonderie employant six cents ouvriers. C’est là qu’il observe l’organisation du travail dans l’industrie capitaliste moderne, et fait ses premières armes comme journaliste d’opposition à la Monarchie de Louis-Philippe, qui représente le triomphe de la bourgeoisie.

Revenu à Paris en 1834, il développe un intense travail de journaliste, d’historien, de théoricien du socialisme, d’éducateur et d’organisateur du peuple. À cette époque, la grande industrie et le chemin de fer se développent ; le marché intérieur français se consolide. Les ouvriers affluent vers les villes et vivent dans des conditions innommables. En 1846, c’est la crise, crise agricole et de surproduction industrielle qui affecte de nombreux pays européens. Louis Blanc cherche un remède à l’injustice sociale et à l’anarchie capitaliste de la production et des échanges.

Dans l’Organisation du travail Louis Blanc développe le projet d’ateliers sociaux de production, qui n’ont strictement rien à voir avec les Ateliers nationaux mis en place le 26 février 1848, qui n’étaient que des ateliers de charité [1]. Dans ce texte, Louis Blanc ne propose pas de projets utopiques, il part des conditions existantes de la production moderne pour projeter un régime économique cohérent. Il escompte même prendre à son propre piège le principe de la concurrence, pour faire triompher le principe de ses ateliers sociaux et en finir avec la « concurrence illimitée », cause de crises de surproduction périodique, de misère pour les travailleurs, de guerres permanentes entre individus, groupes et puissances : « Cette tâche consisterait à se servir de l’arme même de la concurrence [que ferait la production socialisée], pour faire disparaître la concurrence [de type capitaliste, qui découle la production à des fins privées] ». On comprend bien pourquoi Louis Blanc fut honni par les opposants modérés à la Monarchie qui étaient des tenants du libre-échange et du laisser faire.

Louis Blanc et la Révolution de 1848

Louis Blanc a joué un rôle dans la Révolution de 1848 jusqu’aux journées de Juin, qui consacrèrent une défaite de la classe ouvrière et la reprise en main de la situation par les partisans du régime capitaliste et leurs alliés. Tout au début de la révolution, Louis Blanc demanda la création d’un Ministère du Travail et du Progrès qui aurait pour rôle d’organiser la production dans l’ensemble de la société. Sa demande ne fut pas satisfaite. A la place, en guise de succédané, fut créée la Commission du gouvernement pour les travailleurs (dite “du Luxembourg”), dont il était président. La commission n’a pas de grands pouvoirs, mais elle favorise la création d’associations générales de producteurs. Elle posait aussi la nécessité du « Droit au travail », droit qui à terme conduit à remettre en cause le fondement capitaliste de l’économie [2]. De façon plus immédiate, cette commission posait la nécessité de la réduction de la journée de travail à dix heures et supprima le marchandage et le livret qui permettait au patron de suivre les antécédents des ouvriers.

Contrairement à ce que ses détracteurs ont soutenu, et même si ses projets généraux ne purent être appliqués dans les conditions sociales et politiques de l’époque, Louis Blanc n’était pas un utopiste. Dès que ce fut possible, il commença à appliquer concrètement son projet d’ateliers sociaux : en avril 1848, une commande de plus de cent mille uniformes pour la garde nationale en fut l’occasion. Le succès auprès de ouvriers fut immédiat et l’entreprise fut efficace.

L’Assemblée constituante ayant ignoré le projet de loi créant un Ministère du Travail et du Progrès, Louis Blanc démissionna de la présidence de la Commission du Luxembourg, qui disparut quelques jours plus tard, en mai 1848, sous la pression de forces réactionnaires.

Après l’insurrection parisienne de Juin 1848 et la défaite des forces ouvrières, Louis Blanc dût s’exiler en Angleterre. Fidèle à ses principes, il refusa de revenir en France sous le second Empire. À son retour en 1870, il assista à la défaite française et à l’invasion allemande, s’insurgea contre la cession de l’Alsace et de la Lorraine.

Il n’approuvait pas les orientations politiques de la Commune de Paris, ceci en raison des tendances fédéralistes qui s’y manifestaient, et qui menaçaient de briser l’unité de la nation. Mais après la défaite des Communards, il ne cessa de lutter pour leur amnistie.

En tant que député de Paris, il milita pour la laïcité et la séparation des Églises et de l’État, mais ses idées sociales n’étaient plus à l’ordre du jour. Une part de l’histoire de notre nation en a cependant longtemps été imprégnée.

Il en fut de même pour ses idées concernant la forme politique de la nation. Dans Doctrine de l’État, La République une et indivisible et Plus de Girondins !, Louis Blanc a en effet défendu le principe d’une république unitaire, contre les éléments qui la dissolvent, à savoir tout spécialement le fédéralisme de Proudhon. Il a aussi établi une corrélation entre le laisser faire économique et le règne des autonomies propre au fédéralisme.

Il y a encore de multiples enseignements à tirer de son œuvre.

Lire L’organisation du travail, à paraître Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 66-67.

Louis Blanc, Doctrine de l’État Plus de Girondins; La République une et indivisible, Uzès, Inclinaison, 2008, 15 euros.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Louis Blanc n’a jamais voulu ce type d’ateliers, caricature de ce qu’il projetait, mais dans les livres d’histoire, on lui impute encore aujourd’hui de les avoir préconisés.
  2. 2. « Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation [sociale] du travail ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société », François Vidal, 1848.

Témoignage : Comment je suis venu à la politique

1 novembre 2010

Sur une mer d’huile

Pour expliquer comment je suis venu à la politique, il faut que je remonte loin, c’est à dire à mes premiers souvenirs d’enfance. Et la meilleure image qui me vienne à l’esprit est celle d’un voilier, naviguant sur une mer calme. Mes parents en étaient les pilotes, ma sœur et moi, les passagers, insouciants et confiants, tant dans l’embarcation que dans ceux qui la dirigeaient. Une enfance heureuse donc. Mon père était ouvrier dans une grande entreprise, qui devait dans les années 80 employer 300 personnes. Ma mère était secrétaire médicale. Tous les deux sont issus de familles paysannes. Très tôt, j’ai été élevé dans la religion chrétienne. Je ne parle pas d’une simple tradition qu’on traîne de génération en génération sans vraiment savoir pourquoi. Ma mère, ma sœur et moi priions tous les soirs devant le portrait de la Sainte vierge. Nous allions tous les dimanches à la messe et le mercredi au catéchisme. La première communion et profession de foi étaient de rigueur. Mon père restait en dehors de tout ça, il était plus critique sur tout ce qui se rapportait au « bon Dieu ».

J’ai donc “naturellement” commencé le catéchisme vers l’âge de six ans. Un prêtre nous enseignait la parole du seigneur, aidé par des bénévoles de la paroisse, dont ma mère. Même si mon jeune âge ne me permettait pas de tout comprendre, des idées simples se fixaient rapidement dans mon esprit : celle de « bien » et de « mal », de « bon » et de « mauvais ». Un chemin mène l’homme vers Dieu et la vie éternelle, l’autre vers le diable et les enfers. Un jour nous devions faire un jeu. Sur un grand drap blanc qui devait servir à une célébration, nous devions coller des images découpées dans différents magazines. D’un côté, ce qui est « bien » sur terre et conforme à la volonté du seigneur, de l’autre ce qui est « mal » et qu’il faudrait changer. J’ai donc ouvert les magazines et découpé des images qui m’interrogeaient : un enfant affamé dans les bras de sa mère, une vieille dame les mains au ciel dans un décor de guerre, une jeune femme rouée de coups par un mari alcoolique… En fait ces images m’ont plus qu’interrogé, leur violence m’a frappé en pleine poitrine. Et se trouver sans explication devant ces scènes horrible m’a troublé profondément. Tout a commencé ici.

Prémisses d’une tempête

Ma scolarité a toujours été lamentable, je “nageais” au fond de la classe. Je devais tricher tous les troisièmes trimestres pour passer péniblement en classe supérieure. Ça créait beaucoup de tension avec mes parents qui n’imaginaient pas une orientation vers un BEP. Au même moment chez moi, le cadre se relâchait. L’usine où travaillait mon père allait peut-être fermer. L’incertitude et la peur ont assailli le navire. Le licenciement a fait embarquer avec lui l’alcool puis la dépression. Ma mère faisait comme elle pouvait pour soutenir mon père. Elle suivait de moins en moins ma scolarité et j’en profitais pour commencer à mener ma propre barque. Je voulais gagner ma vie et fuir rapidement les cours. Je détestais les profs, les premiers de la classe, tout ce qui se rapportait à la culture et ceux qui travaillaient dans des bureaux avec leurs ongles bien propres. Je voulais travailler dans l’industrie comme mon père.

J’ai commencé un apprentissage en alternance dans une petite usine de cinq employés. Les tâches que j’effectuais étaient simples et rébarbatives. Je gagnais un cinquième du SMIC, alors même que mon patron touchait des aides et que je fournissais le même travail que les autres. Tous les midis, je mangeais dans le vestiaire avec Maurice, quarante cinq ans. J’aimais bien Maurice, il me parlait de son jardin, des études de sa fille et de ce boulot qui le « gonflait ». Il avait des mains énormes et le dos voûté. Après avoir mangé, il s’allongeait péniblement sur son banc. Le verre de rouge et la fatigue faisaient le reste. Je me posais beaucoup de questions en le regardant : est-ce que je vais finir comme lui ? Pourquoi le travail abîme-t-il autant ? Pourquoi faut-il travailler si dur pour avoir à peine de quoi vivre ? Mais surtout je me demandais si un ouvrier et un patron étaient égaux ?

Dans le christianisme, la question de l’égalité est importante et ça l’était également pour moi. Plus jeune, j’avais demandé comment un ouvrier et un patron pouvaient être égaux puisque l’un travaillait pour l’autre ? On m’a répondu que c’était parce que le patron « donnait du travail à l’ouvrier », et que l’ouvrier, en échange, acceptait de donner une partie de son travail au patron. Cette réponse m’a convaincu quelques années, tant que sa naïveté ne m’était pas révélée. Maurice ne disposait que de son salaire, une part du produit de son travail. Mon patron disposait de tout le reste. Je ne voyais pas quelle égalité trouver là dedans. Encore moins comment l’accepter sans broncher.

En pleine tempête

L’année se terminait mal. Je suis parti dans une autre entreprise mais ça ne se passait pas mieux : des conditions de travail toujours plus dures, un métier que je n’apprenais toujours pas. Mais surtout des “Maurice” dans cette boîte, il y en avait un paquet. Ils rentraient dans l’usine comme ils en sortaient, le visage fatigué et les membres las. Alors je les regardais et ça me donnait envie d’exploser. J’aurais aimé les secouer, leur ouvrir les yeux, trouver les mots justes pour qu’ils comprennent. Mais comprendre quoi ? En fait, je ne savais pas trop, je n’étais pas sûr moi même. Pourquoi doit-on mener cette vie là ?

En fin de contrat je suis parti. De toute façon je n’étais pas accepté en BAC pro. J’ai arrêté les études, essoufflé avec un point de côté. Je ne voyais que deux options, soit je m’engageais dans l’armée, soit je partais loin de la France avec un ami d’enfance pour vivre de « pêche » et de « repos ». En fait, j’étais complètement paumé et j’allais m’enfoncer pour quelques années dans la drogue et l’alcool, « ma brume et ma houle ». Dans le même temps, je décidais de travailler quelques mois dans l’usine de mon père, elle venait d’être rachetée, histoire de voir dans quelle direction le vent allait tourner. Celui-ci ne changea pas de direction. Je n’ai pas été pris dans mon régiment et mon ami, n’attendant plus après moi, s’est acheté son camion et “vit” toujours dedans. Je me retrouvais à dix-huit ans, là où je m’étais juré de ne plus mettre les pieds, à l’usine.

A l’horizon, la lumière d’un phare

Le travail en 3×8 était épuisant, abrutissant. On y rentrait comme des hommes, on en sortait comme des bêtes. Je passais mon temps libre à dormir ou traîner dehors avec les potes. Dans l’atelier, c’était comme à l’extérieur : les mêmes moyens pour tenter de “s’évader”, les mêmes discussions sur les femmes, le foot, de ce qu’on fera lorsqu’on aura gagné au loto. Tout ça, ne sentait pas l’épanouissement. Il fallait que je me trouve une occupation ou je ne ferais pas long feu. Un pote qui savait que je faisais un peu de rap dans mon coin, m’a dit qu’il y avait une activité à la MJC du coin. J’y suis allé. Ce jour-là, en ouvrant cette porte, c’est un gouvernail que j’ai trouvé.

J’ai rencontré l’animateur de l’association. Il avait cinq ans de plus que moi et il avait un air posé. Je lui ai dit que je voulais apprendre à faire de la musique. Il m’a répondu :

— Ok, pas de problème ! Mais en échange il va falloir que tu écrives !

— Ah bon ? J’ai rien d’exceptionnel à raconter moi !

— Tu travailles en usine, non ?

— Ouais…

— Et bien j’suis sûr qu’il y a plein de truc à écrire !

J’étais venu pour me défouler, vider mes tripes. Il allait m’encourager à me remplir la tête. Tous les vendredis, après le rap, nous rentrions donc dans de longues discussions sur le travail, la famille, la religion… et surtout la politique. Ce gars était un « remueur d’idées ». C’était même agaçant. Vous pensiez avoir une juste idée des choses, longuement pesée, méditée et lui en une soirée venait ébranler vos certitudes. Je me doutais que toutes ces idées ne lui étaient pas tombées du ciel. Doucement mais sûrement, il me passait des livres. Il me fallait des mois pour les lire. D’une part, parce que j’étais réticent à l’idée de lire un bouquin et d’autre part parce qu’au bout de vingt pages, j’étais complètement épuisé et n’arrivais plus à me concentrer. J’aimais pourtant ces bouquins parce qu’ils parlaient de gens comme moi, des ouvriers, ceux d’en bas et je ne pensais pas qu’un intellectuel pouvait se soucier de ce que je vivais et encore moins qu’il était capable d’en parler plus justement que je ne l’aurais fait.

Un beau jour, l’animateur m’a filé Germinal. C’était compliqué mais je me forçais à le lire, à chercher les mots dans les dictionnaires et le sens dans nos discussions. Je prenais plaisir à comprendre les choses, surtout parce qu’elles demandaient un effort. Je traînais de moins en moins, j’avais maintenant des petits projets d’albums avec le collectif. Je me suis aussi impliqué (un peu poussé) dans la vie associative de la MJC. J’ai essayé de rendre la relation avec ma copine plus sérieuse, et puis j’ai commencé à participer à des petits groupes constitués pour étudier les articles de ce journal : on y travaillait des questions politiques, philosophiques…. Toutes ces choses se nourrissaient les unes des autres, elles me rendaient sérieux. Pourtant rien n’était gagné, chaque minute attaché à ma machine, à ma « brume et ma houle », à mes anciennes relations risquaient de tout faire sauter. Et puis j’avais un autre souci : Dieu.

J’étais toujours aussi croyant, sauf qu’au fil des années j’avais dû interpréter sa parole dans mon intérêt. Un soir, à vingt-trois ans, pris dans mes pensées je me suis dit « et si Dieu n’existait pas ! ». Ça été comme si le sol avait disparu sous mes pieds, happé par le néant. J’essayais de chasser cette question de ma tête mais elle restait là, ce n’était pas par hasard : toutes mes études, lectures, discussions depuis quelques années avaient changé ma perception des choses. Si l’homme a une histoire, alors ses idées, ses représentations du monde ont-elles aussi une histoire ? Est-ce que la religion n’est pas à comprendre dans cette histoire plutôt qu’en dehors ? Je ne pouvais pas régler cette question en une soirée. On ne s’arrache pas à vingt-trois ans de foi aussi facilement. J’ai donc décidé de mettre tout ça de côté quelques temps pour me concentrer sur mon engagement politique. Et sans me rendre vraiment compte, l’idée de Dieu m’a quitté.

Ces études ont eu une énorme importance pour moi. Elles m’ont d’abord apporté des réponses à beaucoup de choses que je ne pouvais comprendre, des questions sociales ou de ma vie d’ouvrier. Une escale avant de chercher à comprendre le pourquoi général des choses. Elles ont été le phare qui m’a mené sur la terre ferme et elles révèlent aujourd’hui le chemin que je suis.

Réorganiser les classes populaires pour faire face à « ce qui nous attend demain ». Le point de vue des gens ordinaires

1 novembre 2010

Dans son numéro précédent, Germinal avait présenté comment était perçu le phénomène de la crise par différentes catégories de travailleurs. Cette fois-ci, nous avons à nouveau mené une enquête auprès d’une cinquantaine de personnes en leur posant la question « comment envisagez-vous l’avenir, les années à venir, compte tenu de la crise ? ». Malgré les aspirations légitimes de tout un chacun à une amélioration de sa situation, les personnes interrogées sont conscientes qu’on traverse « une mauvaise passe » plus ou moins durable. L’avenir paraît réserver un quotidien encore plus sombre dont « on ne voit pas les moyens d’en sortir », et de grands dangers sociaux et politiques (explosion, fausse révolution, guerre). On éprouve de la crainte à cet égard, et ceci d’autant plus que l’on perçoit l’absence de perspectives politiques et la désorganisation des classes populaires.

Ainsi, les constats que font les travailleurs que nous avons interrogés ne sont pas optimistes. Mais à terme, la lucidité dont ils font preuve est un préalable nécessaire pour que le peuple puisse, à plus ou moins long terme, se ressaisir de l’initiative historique, sans se laisser abuser par les orientations politiques trompeuses qui se multiplient dans les conditions de la crise.

L’avenir est sombre

Tout d’abord, dès qu’on évoque l’avenir, les années à venir, ce qui apparaît en premier et ressort de tous les discours, c’est le côté sombre qu’on anticipe et un sentiment général d’inquiétude face à ce qu’il réserve :

« l’évolution est mauvaise », « il n’y a pas d’avenir », « l’avenir est sombre », « l’avenir est noir », « le futur est peu envisageable pour les 80% de la masse », « ce qui nous attend, c’est pas rassurant », « ça fait peur quand on y pense ».

L’inquiétude, la crainte sont plus grandes encore, lorsqu’il s’agit de penser aux enfants et aux générations à venir, quand on imagine ce qui les attend :

« la nouvelle génération a du souci à se faire », « c’est pas rassurant pour nos enfants qui mangent leur pain blanc avant leur pain noir », « pour les générations futures, l’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices, même les surdiplômés se retrouvent au chômage ».

La crise, de nature capitaliste, n’est pas finie et n’est pas en passe de l’être

Plusieurs insistent sur le fait que la crise ressort de la logique même du capitalisme :

« c’est la dernière crise en date du système capitaliste et financier », « cette crise confirme la logique implacable du capitalisme visant l’enrichissement d’un petit nombre ».

Il est aussi perçu qu’il ne s’agit pas d’une crise passagère, ou seulement financière, mais d’un processus qui s’est développé, jusqu’à aboutir à une crise générale du régime :

« la crise n’est pas née d’aujourd’hui », « la crise était là depuis longtemps et elle va durer », « la crise est durable, profonde, mondialisée et il n’y a pas d’infléchissement possible », « elle est devenue une crise générale ».

Contrairement à ce qu’ont pu dire certains experts, repris par les média et la majorité des hommes politiques, le gros de la crise n’est pas derrière nous :

« la crise ne fait que commencer », « la situation économique s’aggrave », « c’est l’incertitude sur le plan économique », « la situation va encore s’aggraver », « la crise perdure et nous plonge dans une situation inextricable », « la crise va empirer ».

Même si certaines manifestations de la crise peuvent être momentanément atténuées, ses effets seront durables :

« la crise va être récurrente tout le temps pour les salariés qui vont devoir accepter des boulots intermittents » et, « même si la situation économique peut se stabiliser, l’emploi va diminuer ».

Ce qui nous attend, c’est une aggravation de la situation sociale et des conditions de vie des travailleurs

« la situation sociale ne va pas s’améliorer ; pas d’avenir, instabilité, chômage », « il y a de plus en plus de personnes en situation précaire, surendettement, expulsions ».

La précarisation va augmenter et toucher de plus en plus de monde, du fait de la détérioration continue des conditions de l’emploi, du développement du temps partiel et des contrats précaires ou saisonniers :

« cela ne peut être pire…bien que cela peut empirer, ça peut toucher tout le monde », « à cause des licenciements, la précarité augmente », « hausse du chômage et baisse du pouvoir d’achat, de plus en plus de gens en difficulté », « ça va continuer à se dégrader avec les contrats par intermittence, les contrats saisonniers », « ça va en s’aggravant car on augmente le travail à temps partiel et on emploie moins de personnes ».

Pour beaucoup la perte de la protection sociale, s’aggrave avec la crise :

« la situation sociale va être de plus en plus difficile à cause de la perte des acquis sociaux », « ça s’aggrave car il y a réduction des avantages sociaux et avancées jadis acquises », « abandon de toutes les conquêtes sociales [qu’on attribue] au Front Populaire :

retraites, 35 heures, SMIC, Sécurité sociale », « on perd tous les acquis et on n’a pas les moyens de les reconquérir ».

Ce qui se traduit aussi par la dégradation des services publics, l’abandon du principe du bien commun au service de tous :

« les services publics sont de plus en plus réduits », « on rogne tout, la protection sociale, l’accès aux soins, la gratuité de l’éducation».

De plus en plus de personnes seront touchées, y compris ceux qui se croyaient encore à l’abri :

« avec la perte des avantages sociaux, la vie quotidienne est de plus en plus précaire pour beaucoup de monde», la précarité générale pour tous les salariés ».

Le fossé entre les plus démunis et les autres va s’agrandir avec l’aggravation de « la situation des populations les plus fragiles » :

« ça a déjà touché les plus faibles », « le fossé se creuse, surtout pour les sans emplois », « fossé entre la masse et les autres », « les plus démunis sont de plus en plus malheureux alors que les riches font des profits de plus en plus scandaleux ».

La possibilité d’une riposte populaire efficace est mise en doute

La situation est inquiétante. Les personnes interrogées constatent d’ores et déjà le développement de positions de repli, la montée de l’individualisme, du chacun pour soi, la concurrence et la lutte de tous contre tous :

« le malaise s’installe, d’aucuns manifestent leur mécontentement et d’autres, désabusés, se taisent », « repli sur le local et sauve qui peut », « l’aggravation de la situation au niveau social entraîne des comportements individualistes :

« chacun défendra sa propre peau », « la jungle, la stigmatisation entre catégories de salariés ».

En corollaire, peut se développer un phénomène d’explosion sociale incontrôlée, voire un état de chaos :

« la montée de l’individualisme, ça risque d’aller jusqu’à l’explosion sociale », « il risque d’y avoir une explosion sociale », « exaspération et violence grandissante ; ça risque d’être le chaos social, la débâcle totale ».

Au plan politique, la situation semble devoir menacer la démocratie (cela est mentionné plusieurs fois par des cadres moyens, sans autre précision) :

« on va vers la fin de la démocratie », « fin de la démocratie et risque de dictatures dans plusieurs endroits dans le monde ».

Le risque d’une montée du fascisme est aussi évoqué, surtout par les ouvriers, qui craignent que la crise fasse le lit d’une radicalité qui ne serait pas favorable aux travailleurs :

« sous couvert de changement radical, voire de “révolution”, il y a des opportunismes de tous poils », « même [le risque] de la fascisation », « ça risque, la montée du fascisme ».

Tous s’inquiètent de la montée en puissance des guerres, qui leur semble inévitable :

« il va y avoir de plus en plus de guerres et de racisme », « développement de guerres », « de plus en plus de conflits et de guerres », « les conflits entre puissances vont devenir plus violents qu’ils ne le sont maintenant ».

Cette montée des risques suscite un sentiment de peur, d’autant que les guerres paraissent incontournables à la lumière de l’expérience historique:

« ce que je pense fait peur et me fait peur. Par le passé, les grandes crises ont mené à la guerre, je crains pour l’avenir ».

Le danger de l’extension des champs favorables à la guerre est posée comme suite inévitable de la crise générale du capitalisme. On en attribue la cause à la concurrence internationale, à la recherche croissante de nouveaux marchés pour les capitalistes, à la lutte pour le repartage de ces marchés et des sphères d’influence entre puissances impérialistes :

« l’aggravation de la crise en crise souveraine va aller jusqu’au conflit mondial », « je n’exclus pas des conflits armés dans les quatre à cinq ans pour l’accès aux ressources énergétiques, à la terre pour nourrir la population ».

La montée en puissance de pays émergents, notamment en Asie, constitue un élément de plus aggravant la rivalité entre les différentes puissances :

« il va y avoir des changements radicaux dans les années à venir: les pays du Sud vont émerger et cela va entraîner de nouveaux conflits », « au niveau international, c’est et ce sera de plus en plus la concurrence et la guerre: les pays émergents raflent les marchés, les états Unis veulent garder leur position dominante et l’Europe ne paraît pas en position de lutter ».

On pense cependant, ou on espère, que les guerres inévitables vont advenir ailleurs, sur d’autres continents.

Peut-on lutter dans les conditions actuelles contre toutes ces menaces ?

Dans l’état actuel d’inorganisation des classes populaires, et notamment de la classe ouvrière, il semble difficile pour la majorité de ceux que nous avons consulté d’envisager une alternative réaliste. Le changement de gouvernement, une victoire électorale (de la gauche semble-t-il) est presque toujours considéré comme étant incapable de changer le cours des choses :

« il n’y a pas d’attente à avoir, même s’il y avait des élections », « le changement de gouvernement serait peut-être une solution mais c’est pas sûr ! », « il n’y a pas d’issue à attendre de là (les élections), il n’y a pas de mouvement dans les hautes sphères ».

En dépit des critiques que l’on adresse au Président de la république ou au gouvernement (faute de pouvoir agir sur les causes effectives de la situation), la majorité des personnes interrogées perçoit que le problème est plus général, qu’il affecte l’ensemble du régime capitaliste :

« parce que la crise est internationale », « le pouvoir politique est surestimé :on engueule Sarko mais on ne sait pas si quelqu’un aurait pu faire mieux ».

Dans ces conditions, un sursaut social efficace de défense ne semble pas pouvoir porter ses fruits. Les travailleurs sont divisés, n’ont plus de ressort:

« il faudrait de la solidarité contre les projets politiques », « les intérêts communs devraient primer sur les intérêts de groupe mais cela suppose beaucoup d’honnêteté » , « il faudrait réagir mais les ouvriers sont laminés ».

On envisage seulement des gardes fous contre la dégradation, le rôle de l’état étant à cet égard considéré comme très important, on espère encore qu’il puisse intervenir :

« l’état, c’est quand même le garant ultime de la protection de tous », « l’ état, le pouvoir politique devrait quand même contrôler les choses (les banques) fermement, c’est une volonté politique aussi ».

Mais les missions qui incombent à l’état, aux services publics, ne sont plus remplies :

« si les états luttaient contre les propriétaires privés, nationalisaient les banques et les entreprises, il n’y aurait plus de crise », «on assiste à la faillite des états et au risque d’une crise souveraine qui se traduirait par la privatisation des services publics, des salaires de plus en plus bas et de moins en moins de protection sociale ».

En désespoir de cause, certains, surtout parmi les employés, voudraient pouvoir compter sur « de nouvelles solidarités » pour aider à supporter la situation :

« il faudrait plus de solidarité », « il va y avoir de nouvelles solidarités intergénérationnelles par nécessité à la place des avantages sociaux, des échanges de services », « la solidarité impose de changer radicalement de mode de vie et de consommation pour réduire les inégalités ».

Les uns et les autres sentent néanmoins qu’il n’y a pas vraiment d’issue si on ne transforme pas le système qui produit cette situation et que la seule issue serait un changement radical :

« le système capitaliste est nuisible pour gérer la société, hostile à l’intérêt général », « tout ça ne pourra nous mener qu’à un changement radical de société où l’égalité, la justice et le partage reprendront leurs droits ».

Tout en étant conscients qu’il y a un long chemin à parcourir, « que le grand soir n’est pas pour demain », que les forces sont appauvries et inorganisées « les ouvriers d’aujourd’hui sont laminés alors on n’est pas près de faire la révolution ».

Au travers du pessimisme engendré par la perception de la situation, se fait jour le sentiment diffus qu’il faudrait se préparer pour affronter ces temps difficiles, parvenir à s’unir. Sans bien imaginer comment faire.

***

Dans l’ensemble, les perceptions que ces travailleurs se font de la situation actuelle sont pessimistes. Les perspectives d’avenir semblent sombres, l’inquiétude est grande. Les solutions immédiates envisageables sont considérées comme inefficaces ou difficiles à mettre en œuvre dans les conditions du moment. Face aux dangers qui se manifestent tant dans le cadre national qu’international, le peuple se perçoit comme démuni. Toutefois, la compréhension que beaucoup de travailleurs ont de la situation atteste de la survivance d’une conscience politique et historique, qui peut être mobilisée. On peut par là supposer que s’exprime “en creux” le besoin d’une reconstitution historique de l’unité de lutte, d’une réorganisation politique capable de rendre l’initiative au peuple, et au premier chef à la classe ouvrière, qui supporte toute la société. Il y a aussi claire compréhension que la lutte de classe ne se limite pas aux combats immédiats contre les patrons et le gouvernement, qu’elle a pour enjeu la transformation du régime social, à l’échelle de la société et de l’histoire. Le mouvement populaire a connu de grandes victoires et de grandes défaites historiques, à la suite desquelles il s’est toujours reconstitué. Pour faire face aux dangers de la conjoncture immédiate, pour que les classes populaires cessent d’être réduites à subir ou à agir de façon défensive à des situations sur lesquelles elles n’ont aucune prise, il est ainsi nécessaire de s’inscrire dans une perspective historique. Pour cela le développement de la conscience, la lucidité sur la réalité du monde et sur le but historique, constituent de premiers pas à accomplir sur le chemin qui mène à la reconquête de l’initiative.

Face à la peur de l’avenir, que peuvent faire les classes populaires ?

1 novembre 2010

Dans le numéro de Germinal de janvier 2007, avant que ne se manifeste au grand jour les effets de la crise générale du capitalisme, dont le processus se développait depuis les années 70, nous avions proposé ce titre: Pour les classes populaires, l’espérance est-elle possible ?

Il nous semblait, et il nous semble encore, que cette espérance pouvait et devait être recouvrée, moyennant la reconquête par ces classes de l’initiative historique. On essaiera d’en poser les conditions.

Dans ce numéro, nous faisions aussi état des difficultés de la situation actuelle pour les classes populaires en France et dans le monde. Les perspectives et les visées d’un “monde meilleur”, qui existaient encore il y a une trentaine d’années, semblaient s’être évanouies. L’unité de classe des travailleurs semblait s’être dissoute, remplacée par la concurrence catégorielle et par des formes de combat barbare, clan contre clan, race contre race, religion contre religion, origine contre origine, au grand profit de la survie du régime capitaliste et de tous les régimes d’oppression sociale: les féodalismes, les théocraties, les formations tribales et communautaristes.

Un facteur de recul historique : l’effacement du rôle dirigeant de la classe ouvrière

Si l’on interroge aujourd’hui différentes catégories de travailleurs (voir l’article Réorganiser les classes populaires pour faire face à “ce qui nous attend”), beaucoup font état de leur sentiment d’inquiétude, de crainte, face aux “dangers” de la situation historique. Ils prévoient qu’à terme, même les catégories relativement protégées verront leur situation se détériorer. Ils disent que l’on traverse une “mauvaise passe”, que l’on ne voit pas comment on pourrait changer les choses, “comment en sortir”, que ce soit par les élections, ou même par de grandes mobilisations, dont ils craignent qu’elles puissent “tourner mal”, au détriment des travailleurs. La plupart n’imputent pas à un gouvernement particulier les maux essentiels qu’ils subissent, ils l’imputent pour l’essentiel au régime capitaliste lui-même. Ceci au contraire des organisations qui se font porte-parole privilégiées de catégories sociales moins directement soumises aux fléaux ordinaires du capitalisme [1], qui, en dépit de phrases vengeresses sur le libéralisme ou la finance, agissent comme si tout dépendait d’un gouvernement, d’une couleur politique, voire d’un homme. Parmi ceux que nous avons interrogés, plusieurs perçoivent à cet égard qu’en dépit des mouvements de protestation apparemment unitaires, il peut exister des distorsions entre intérêts immédiats des différentes catégories de travailleurs. Chacun, disent-ils, se replie sur ses propres intérêts, chaque individu ou catégorie prétend d’abord “sauver sa peau” (quitte à requérir pour sa cause l’appui des autres). Ils perçoivent surtout qu’il manque un fil directeur pour que l’intérêt commun soit vraiment pris en compte.

De façon plus imprécise, certains saisissent que seule la réorganisation de la classe ouvrière, la première et la plus durement visée par les effets des contradictions du régime capitaliste, rendrait possible l’unification réelle de la lutte immédiate et de la lutte d’ensemble pour son objectif historique: l’édification d’un régime vraiment « social », mettant fin aux crises périodiques et leur cortège de faillites, chômage, licenciements, misère, peur de l’avenir. Mais disent-ils aussi, aujourd’hui « les ouvriers sont laminés». La condition ouvrière elle même, qui toujours fut dure, ne se présente plus que sous cet angle, comme une souffrance, un abêtissement, un bannissement hors de la société. La fierté ouvrière de se trouver à l’origine de la production de la richesse des sociétés, mais aussi d’orienter le sens de leur histoire, semble avoir disparu.

Pourtant les fondements de cette fierté existent toujours, simplement ils n’ont plus de moyen d’expression politique indépendant. La plupart des organisations, des syndicats et des partis, y compris la CGT et le Parti communiste, tendent aujourd’hui à représenter d’abord les revendications de catégories sociales moins soumises aux aléas de l’anarchie capitaliste de la production (fonctionnaires et autres régimes spéciaux). Ces catégories certes ont le droit de faire valoir leurs revendications, qui peuvent dans certains cas coïncider avec celles de l’ensemble des travailleurs. Mais, au regard de l’expérience historique, on constate que ces catégories tendent à se mobiliser pour des objectifs immédiats qui les concernent en propre [2], sans perspectives à long terme correspondant à l’intérêt commun de tous les travailleurs. De ce fait, à la différence de la classe ouvrière, et plus généralement des classes qui se trouvent dans la situation de prolétaires, elles ne peuvent orienter l’ensemble de la lutte, encore moins le mouvement historique.

Il ne s’agit pas par là d’opposer les travailleurs entre eux, mais de voir comment la lutte de classes peut prendre un tour différent en fonction de la classe qui « donne » les orientations. A titre d’exemple, si la classe ouvrière disposait d’une expression politique indépendante, elle mettrait en avant la nécessité d’une mobilisation populaire massive (et non parcellaire), si possible dans un ensemble de nations, contre ce qui résulte directement de la « logique » pour partie destructrice du régime capitaliste: la question de l’emploi, du chômage, des licenciements, de la désindustrialisation, de la destruction d’une économie nationale cohérente. Sur cette base, elle pourrait s’assurer l’appui d’une grande partie de la société, les diverses catégories sociales menacées par cette même « logique » : les employés, les agriculteurs, les artisans, et même quelques petits entrepreneurs, ainsi que les catégories moins menacées qui pourraient apporter leur soutien, dans la mesure où beaucoup finiront elles aussi par subir le sort commun.

L’importance de la disposition des forces de classes pour transformer réellement l’ordre des choses

Face aux périls qui menacent l’ensemble de la société, périls exacerbés par l’entrée dans la crise générale du capitalisme, seule la classe ouvrière, politiquement organisée, peut parvenir à transformer fondamentalement l’ordre des choses pour toute notre époque historique. La classe ouvrière et les catégories les plus directement soumises aux effets de l’anarchie capitaliste doivent se préparer à remplir ce rôle.

Dans cet objectif, tous les efforts sont à faire pour modifier la disposition actuelle des forces de classe, modification qui conduit à situer les luttes immédiates et les subordonner à l’objectif historique de la classe ouvrière: la transformation de la base économique de la société (Voir l’article Stratégie et tactique de la lutte des classes). Différentes configurations des forces de classes se sont présentées dans l’histoire. La première chose à considérer en la matière est celle-ci : quelle est la force de classe fondamentale effectivement capable d’orienter le mouvement d’ensemble de la société à une époque donnée de l’histoire. C’est seulement ensuite que l’on peut déterminer de quels appuis et réserves cette classe dispose, et pour quels objectifs.

–Avant la Révolution française, cette force fondamentale était la bourgeoisie, même si d’autres catégories du peuple étaient révolutionnaires. En alliance avec une grande partie du peuple travailleur, elle put donner le coup de grâce aux vestiges des forces féodales et des classes privilégiées d’Ancien Régime. Une fois ces forces vaincues, ou du moins très affaiblies, la bourgeoisie mit en avant ses seuls intérêts, de sorte qu’elle n’était plus capable de représenter l’ensemble du mouvement de la société vers le progrès. Ce qui n’empêchait pas les différentes fractions de cette classe de requérir à l’occasion l’appui populaire pour régler leurs propres conflits internes. Ainsi, lors de la révolution de 1830, la bourgeoisie industrielle et financière capta à son profit la force ouvrière contre les forces composites qui s’étaient développées lors de la période de la Restauration.

–Entre 1830 et 1848, les premières organisations ouvrières en tirèrent des enseignements et parvinrent à élaborer une orientation indépendante, encore faible et divisée, mais dont les perspectives et les mots d’ordre posaient déjà des perspectives historiques et politiques, beaucoup plus ambitieuses qu’aujourd’hui : Organisation sociale et non capitaliste du travail, Fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, Droit au travail, par la transformation de la base économique de la société. (Voir dans ce numéro l’article sur Louis Blanc, un des premiers théoriciens du mouvement ouvrier socialiste).

Du point de vue quantitatif, la classe ouvrière était faible, elle ne représentait qu’une petite partie des citadins, qui eux-mêmes ne représentaient que 25% de la population. Mais la question quantitative n’est pas, en tant que telle, la question décisive en ce qui concerne la disposition des forces de classe. Les ouvriers organisés représentaient bien la force fondamentale pour la transformation de la société, et ils dressaient des perspectives pour l’ensemble de la société. Le problème était que la majorité de la population était alors paysanne et ne constituait pas alors un appui solide pour la classe ouvrière, étant pour partie sous la coupe de forces d’Ancien Régime, et pour partie tributaire de la bourgeoisie qui l’avait émancipée lors de la Révolution. Une petite fraction du monde rural, notamment des artisans, se rallia cependant aux forces ouvrières. Mais les ouvriers finirent par être battus (en partie à l’occasion d’une provocation du pouvoir – fermeture des ateliers nationaux– qui les poussa à une insurrection, dont ils ne maîtrisaient pas les conditions).

–Au cours des années suivantes, les progrès de l’organisation ouvrière, son élargissement en fonction de perspectives socialistes (en partie du moins) furent notoires. Au moment de la guerre franco-allemande de 1870-71, l’insurrection populaire (dont un des motifs de départ était la défense de la patrie) aboutit à la constitution de la Commune de Paris et d’autres Communes dans plusieurs villes de province. Mais la disposition des forces de classe avait peu évolué, une partie du pays était sous occupation allemande, plusieurs objectifs contraires coexistaient, et le soutien de la paysannerie ne pouvait être que sporadique. Les Communards furent donc eux aussi vaincus. Et comme après 1848, l’organisation de classe se reconstitua cependant, à un échelon plus large encore, acquérant en outre une dimension internationale (entre les nations) plus marquée.

–Après l’échec de la révolution russe de 1905, c’est à partir de l’année 1917, dans l’Empire russe archaïque, pour partie féodal, que devait parvenir à s’affirmer réellement les perspectives historiques que les ouvriers lyonnais et parisiens notamment, avaient projetées dès les années 1830. Cette fois-ci, bien que la proportion des ouvriers dans la population russe ait été faible, le prolétariat organisé parvint à entraîner les masses paysannes dans la révolution, puis à accomplir les tâches de la révolution bourgeoise et de la révolution socialiste. En dépit des attaques de toutes les puissances capitalistes coalisées, en dépit de conditions économiques défavorables, la révolution soviétique, révolution ouvrière et paysanne, parvint ainsi à résoudre les contradictions portées par le capitalisme (suppression des crises et du chômage, développement cohérent de la production, de l’éducation, de la culture).

Elle parvint à « tenir » pendant près de soixante-dix ans et exerça une influence sur la disposition des forces de classes dans le monde entier. (Il ne faut pas dissimuler il est vrai que tout ne fut pas “rose” et que certaines classes furent réprimées ou durent subir des atteintes à leur statut antérieur).

– Les premiers affaissements dans les années 70, puis la fin de l’Union Soviétique, en 1990, contribuèrent au développement du processus de réaction sociale et politique que les classes populaires subissent depuis plusieurs décennies, et qui finit par affecter aussi les catégories mieux protégées.

–En France, le rassemblement du Front Populaire, qui se concrétisa par une victoire électorale en 1936, fut redevable pour partie à l’existence de la perspective socialiste enfin réalisée en Union Soviétique. Pour une autre part, la réussite relative du mouvement d’unification tenait aussi au fait que l’adversaire de classe se présentait sous son visage le plus hideux, avec la venue au pouvoir en 1933 du fascisme nazi en Allemagne. Il faut aussi considérer, du point de vue des forces de classes, que les ouvriers représentaient alors la force fondamentale, non pour une raison de nombre mais par leur orientation et leur organisation. Sur cette base, la classe ouvrière put orienter la lutte des autres salariés, des petits producteurs et d’une partie des fonctionnaires, alors peu “revendicants ”, leur statut étant moins protégé qu’aujourd’hui. (Voir l’article De la crise de 1929 à 1939)

–C’est à une toute autre disposition des forces que l’on a affaire en 1968. Le mouvement est à l’initiative, plus ou moins “spontanée” des étudiants. La classe ouvrière, encore organisée ne joue pas alors le rôle dirigeant, mais parvient cependant à tirer le meilleur possible pour les travailleurs. Un rôle important est aussi joué par des catégories sociales, dans la dépendance directe de l’état, elles n’ont pas vraiment pour adversaire réel le capitalisme, mais la politique du Président de la République d’alors (De Gaulle), dont plusieurs puissances impérialistes rivales souhaitaient l’éviction (ne serait-ce qu’en raison du fait qu’il tentait de maintenir une certaine indépendance de la nation dans les domaines économique, politique et monétaire).

– Aujourd’hui, la disposition des forces de classes est encore plus défavorable à la classe ouvrière, désorganisée et sans capacité d’expression politique propre. Ceci bien que les ouvriers représentent encore environ 20% des actifs et que les catégories sociales soumises directement aux aléas de la production capitaliste (employés, artisans, petits commerçants, agriculteurs, petits entrepreneurs) en représentent environ 50%, soit au total plus des deux tiers de la population. Pour mémoire, les fonctionnaires d’état (hors intérimaires et fonctions hospitalière et territoriale dont la situation est un peu différente) ne représentent que de 10 à 12% de la population active (les plus contestataires faisaient partie des cadres A de la fonction publique, enseignants notamment, et ne représentent que 6 à 7% de l’ensemble).

Il n’est pas question ici encore d’opposer les fonctionnaires, et autres statuts spéciaux, aux travailleurs ordinaires, ni de dire qu’ils n’ont pas d’utilité sociale, mais de constater simplement que ce ne sont pas les plus soumis aux aléas du régime de production capitaliste, qui tendent aujourd’hui à orienter la lutte d’ensemble [3], compte tenu des marges de manœuvre dont ils disposent. Et que, malgré quelques résultats immédiats, cela a une incidence sur le processus historique d’émancipation de toute la société. A propos d’un même problème, par exemple les retraites, ces catégories tendent à orienter les thèmes revendicatifs autrement que la classe ouvrière ne le ferait, ils ne mettent pas les mêmes enjeux au centre, ne posent pas la question de “l’injustice” de la même façon (Voir l’article sur L’historique de la question des retraites).

Rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière

Dans la situation actuelle, il peut sembler que le rôle historique joué par la classe ouvrière ne puisse plus être tenu. On allègue que les ouvriers, qui représentaient 30% des actifs en 1936, ne représentent plus que 20% aujourd’hui, alors que les catégories intermédiaires, notamment dans le secteur public, se sont développées, jusqu’à sembler représenter les intérêts de tous les salariés (“par procuration” a-t-on dit en 1995, mais la classe ouvrière leur a-t elle vraiment donné “procuration” ?). L’argument du nombre toutefois n’est pas valable, c’est la place assurée dans la société qui est déterminante, et les ouvriers, et autres producteurs, sont toujours « le sel de la terre », sans lesquels aucune production matérielle de richesse ne se réalise, et par conséquent sans lesquels aucune société ne peut survivre.

Un autre argument est énoncé pour dénier à la classe ouvrière son rôle de force fondamentale pour la transformation sociale. Du fait de son absence d’expression politique propre, elle n’existerait tout simplement plus. En réalité la classe ouvrière existe toujours dans son “être”, bien que privée d’expression. Mais comme l’indique une des personnes que nous avons interrogées, elle « est laminée », subissant de plein fouet les effets de la crise capitaliste. Ce sont les ouvriers, qui, avec les employés sont les plus touchés par les licenciements et le chômage, et ils ont peu de moyens de riposte. Beaucoup d’ouvriers ont aussi l’impression de la perte de leur monde, l’impression de “s’enfoncer” dans un abîme sans fond.

Plus que les autres soumis à l’insécurité sociale, à la peur de l’avenir, comment pourraient-ils assumer un rôle dirigeant ? A cela, il faut répondre que si la classe ouvrière ne ressaisit pas ce rôle, aucune autre classe ne pourra le faire et le processus de réaction se poursuivra, ceci quelle que soit la “couleur” du gouvernement. L’unité, la prévalence de l’intérêt commun, ne peuvent se réaliser que sur la base d’un regroupement qui permette de faire front aux effets des contradictions centrales du régime capitaliste qui affectent la grande majorité de la population. Faute de quoi, l’ensemble de la société ira à vau-l’eau, et les catégories jusque là protégées seront elles aussi entraînées dans cette « débâcle ».

Plus préoccupant encore, la situation de crise pourrait conduire, comme le craignent plusieurs des personnes que nous avons interrogées à « l’exaspération et la violence grandissante », à « une explosion », à « la montée d’opportunismes de tous poils », qui risquent de conduire « au chaos social », voire « même à la fascisation ». Et en effet les mouvements de fascisation ont toujours spéculé sur les mécontentements, non pour y porter remède, mais pour se hisser au pouvoir. Si l’on observe la démagogie aujourd’hui professée par les syndicats, par les Partis de gauche et d’extrême gauche, qui prétendent juxtaposer des mécontentements hétéroclites et contradictoires, sans élever la conscience sur le fond des problèmes posés, sur les conditions effectives d’une unification, on ne peut qu’être inquiet sur leur capacité à orienter le mouvement d’ensemble de la société.

Malgré les difficultés de la situation et le fait que la classe ouvrière soit désorganisée, il n’y a pas négation de sa potentielle capacité historique, seulement privation de ses conditions d’expression propres. Sa capacité directrice se donne cependant à voir dans le surcroît de lucidité des individus de cette classe, comme aussi des autres classes soumises sans rempart aux effets de la “logique” marchande capitaliste. Moins sensibles aux rêveries utopiques, fausses promesses, et davantage centrées sur le possible dans une situation donnée, la lucidité, le réalisme de ces classes les rend aptes à apprécier les conditions effectives de la lutte, et à terme, à ressaisir le fil directeur du mouvement de la société. à condition bien sûr que cette potentialité s’actualise dans un processus de réorganisation indépendante, orienté en fonction du but stratégique.

Il s’agit en effet de voir la situation en perspective historique.

Au plan mondial, la dernière défaite de la classe ouvrière, dans sa phase ultime, date d’un peu plus de vingt ans. C’est finalement peu au regard de l’histoire, les périodes de reconstitution se sont jusqu’ici étendues sur deux, trois ou quatre décennies. De plus la dernière défaite est différente des précédentes. En effet, les objectifs posées dès les années 1830 par les ouvriers et théoriciens socialistes français, ont été réalisées dans la longue durée par la révolution soviétique, pendant près de soixante-dix ans, montrant ainsi dans les faits que la substitution d’un régime socialiste au capitalisme n’était pas une utopie. Et ceci, on l’a dit, dans des conditions défavorables (arriération économique et politique de la Russie pré révolutionnaire, attaques incessantes, militaires et idéologiques par le “camp” capitaliste, soutien insuffisant, voire condamnation, de la part des forces organisées des pays développés).

Comme avant la Première Guerre mondiale, les effets destructeurs du capitalisme se donnent de nouveau libre cours dans le monde entier, à une échelle toujours plus large, affectant des catégories sociales de plus en plus étendues, tandis que les catégories ouvrières et prolétariennes se sont développées à la même échelle dans l’ensemble du monde capitaliste (mais aussi semi féodal). Les conditions objectives d’une reconstitution du rôle dirigeant de la classe ouvrière sont ainsi réunies, l’effort reste à porter sur les conditions “subjectives”, c’est-à-dire sur les sujets humains que nous sommes. Cette tâche historique de reconstitution des orientations et de l’organisation est à entreprendre, que l’on soit ouvrier ou non, en se plaçant du point de vue des intérêts fondamentaux de la classe ouvrière et des travailleurs soumis aux aléas destructeurs du capitalisme, intérêts qui coïncident avec les intérêts de l’ensemble de la société.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Notamment fonction publique
  2. 2. Faut-il rappeler que lorsque le régime général des retraites a été « réformé » sous le gouvernement Balladur en 1993, on n’a pas enregistré de la part des organisations représentant ces catégories de travailleurs (fonction publique, régimes spéciaux) de soutien actif contre cette réforme qui touchait les seuls travailleurs du privé, pourtant majoritaires (les cheminots notamment ne se mirent en mouvement qu’en 1995 quand leur propre statut fut menacé). Ce qui n’empêche pas qu’au sein de ces couches sociales, on puisse déborder de bons sentiments à l’égard de la « misère du monde », à l’égard de populations marginales, de déclassés et sous-prolétaires, plus sans doute qu’à l’égard des travailleurs et des chômeurs ordinaires. Leur bonne conscience est à ce prix.
  3. 3. On constate à cet égard que les revendications qui émanent des organisations qui représentent ces catégories visent essentiellement le gouvernement et plus encore le Président de la République, beaucoup moins le régime économique. On peut même se demander, sans approuver pour autant la politique actuelle, si les tentatives du Président de la République pour la réindustrialisation du pays et les essais de prendre distance avec les diktats européens, même si ces tentatives n’ont pas été couronnées de succès, n’en font pas aussi une cible pour les puissances capitalistes rivales. Ce qui s’est manifesté au grand jour lors de l’affaire des Roms.

Eugène Pottier : La crise (1884)

27 mai 2010

Un poème d’Eugène Pottier

Eugène Pottier (1816-1887), l’auteur de l’Internationale, a écrit ce poème en 1884, en pleine crise du capitalisme, à l’époque où renaissait le mouvement ouvrier, après la période de repli de 1871-1879, au cours de laquelle la réaction s’était déchaînée.


CRISE (1884)

Toi que les employeurs avares
Accusent d’être trop payé,
De boire et fumer des cigares,
Parle à ton tour, pauvre employé.
Bien haut, ta maigreur, ton oeil cave,
Réfutent le patron hâbleur.
Donnons la parole à l’esclave,
Écoutons le souffre-douleur :

( … )
Je suis l’embauché de l’usine
Et j’y vends mes jours en détail ;
Triste servant de la machine,
Je suis la chose du travail,
J’appartiens même à la courroie
Qui nous accroche même dans ses tours,
Sous l’arbre de couche nous broie ;
L’espiègle fait ça tous les jours.

Cet écrasement, c’est l’histoire
Des camps comme des ateliers.
De l’industrie et de la gloire
Je fournis les sanglants charniers.
On chiffre bien ceux qu’extermine
Sous l’uniforme, le brutal ;
Compte-t-on les morts de la mine,
Les mutilés du Capital ?

Dans la poigne capitaliste,
Je me sens serré par le cou ;
Si trop étranglé, je résiste,
Le tarif revisse l’écrou.
L’étiage de nos salaires
Descend plus bas que nos besoins,
Nous laissons dormir nos colères
Et nous vivons de moins en moins.

( … )
Quoi ! n’avoir pas le nécessaire
En trimant plus que du bétail !
Quoi ! la mort de faim, la misère,
Voilà les fruits de son travail !
Et l’imbécillité ventrue
Ose émettre un doute insolent.
Mais ceux qui crèvent dans la rue,
Triples bourgeois, font-ils semblant ?

Aussi j’ai faim dans les entrailles,
Dans le coeur et dans le cerveau ;
J’ai vu mes propres funérailles,
J’ai faim d’un avenir nouveau.
Comme un roulement d’avalanche,
Mon chant réveillera les sourds,
Quand le clairon de la revanche
Sonnera dans nos vieux faubourgs.

Fouché (1759 – 1820)

26 mai 2010

La Révolution Française a porté en son sein des hommes d’un rare opportunisme, qui ont défendu le conservatisme bourgeois et se sont au passage enrichis considérablement. Il paraît intéressant d’examiner les positions mouvantes et l’itinéraire de l’un d’entre eux.

Quand Fouché naît en 1759 près de Nantes, son père est capitaine au long cours et, possède des plantations à Saint-Domingue. On lui fait suivre des études chez les Oratoriens. Il restera professeur dans les collèges de cet ordre religieux et terminera principal à Nantes.

Au moment de la Révolution, il est proche des conservateurs et opposé à l’abolition de l’esclavage. Élu à la Convention Nationale, il est Girondin et vote la mort du roi. Il passe à la Montagne puis se rallie au parti d’Hébert (gauchiste).

Nommé proconsul, il part en mission à Nantes, Nevers, Moulins pour recruter des volontaires. Il a une autorité sans limite et exerce une politique de terreur contre les riches et les prêtres. En octobre 1793, il arrive à Lyon où comme dans la Nièvre il fait vider les églises de leurs objets précieux, et insulte la religion. Pour punir la rébellion de la ville, 2 000 lyonnais sont condamnés à mort. La guillotine n’allant pas assez vite, la mitraillade est adoptée.

Revenu à Paris en avril 1794, il s’oppose à Robespierre, et est exclu des Jacobins. Il est l’un des artisans de la chute de Robespierre le 27 juillet 1794.

En février 1794, Robespierre avait combattu « le faux révolutionnaire » qui utilise « l’attaque violente contre les préjugés religieux », qui œuvre à « rendre odieuses » les opérations du culte et qui est « toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu qu’elles aient beaucoup d’inconvénients ».

Il échappe au sort des anciens terroristes (le bagne) et vit à Paris. Amnistié, il est employé par Barras dans sa police secrète et dans diverses missions à l’étranger et aux années.

Le Directoire le nomme en 1799 Ministre de la police. Il mène une politique antijacobine et antimonarchique, réorganise avec succès la police, exerce la censure : le nombre des journaux passe de 73 à 13. Il amnistie personnellement les émigrés. Après le 18 Brumaire, il conserve son ministère mais Bonaparte le renvoie le 15 septembre 1802. Après le plébiscite de 1804, Napoléon le rappelle dans sa fonction. Mais Fouché défend sa politique, il veut la paix, des alliances avec Rome, l’Autriche et la Russie. Il dispose toujours de pouvoirs très étendus. Pendant la guerre contre l’Autriche, Fouché prend l’initiative de la lutte contre un débarquement anglais. Napoléon le nomme le 15 août 1809 Duc d’Otrante, mais le 3 juin 1810 le renvoie et l’éloigne de France. Pendant la première Restauration, Fouché prend contact avec des royalistes. Revenu de l’île d’Elbe, Napoléon le nomme de nouveau Ministre de la Police. Après la défaite de Waterloo, c’et Fouché qui rédige l’acte d’abdication. Puis il participe pendant deux mois à la commission de gouvernement.

La deuxième restauration lui accorde son dernier portefeuille de ministre de la police, pour quelques semaines, mais il doit quitter Paris sous un déguisement le 4 octobre 1815. Fouché se réfugie à Prague puis à Trieste où il meurt le 26 décembre 1820.

Condorcet (1743 – 1794)

26 mai 2010

C’est par l’intermédiaire de Turgot, alors Contrôleur Général des Finances dont il est le disciple, que Condorcet est nommé Inspecteur des Monnaies où il travaille à unifier les poids et mesures. Mathématicien, il s’intéresse aux questions économiques et politiques. Selon lui, le libéralisme est une condition nécessaire pour que le peuple devienne assez fort pour imposer le respect de ses intérêts. Avant que n’éclate la Révolution française, il propose, à la stupéfaction générale, un plan d’abolition de l’ensemble des droits féodaux. Dès 1785, et après Rousseau, il se prononce pour la République, mais limite l’exercice de la citoyenneté à « tout homme » propriétaire « qui habite un pays ». Par cette citation: « Un homme peut avoir le droit d’en forcer un autre à travailler pour lui mais non de le forcer à lui obéir », il dénonce l’esclavage.

En 1789, il propose avant la Constitution de 1791, une France monarchique, la séparation des pouvoirs, le législatif appartenant à une assemblée de représentants du peuple contrôlant l’action des ministres nommés par le roi. Plus tard, il ajoute un Conseil national de notables, puis s’oppose au veto royal, au choix des ministres par le roi et à la direction des finances laissée au monarque.

Nommé au Comité d’Instruction publique, c’est entre fin 1791 et avril 1792 qu’il se consacre à un projet scolaire, d’ailleurs resté sans suite et dont les grandes lignes, notamment la laïcité, seront reprises sous la Troisième République.

Il est à l’origine d’un projet de constitution que lui a demandé l’Assemblée pour avril 1793. Dans ce projet, lui aussi resté sans suite, Condorcet avance l’unité et l’indivisibilité de la République, la centralisation politique aux mains de l’Assemblée, la dépendance des ministres, le droit à l’assistance sociale et le maintien de la liberté de propriété.

La désapprobation qu’il exprime devant la constitution montagnarde l’écarte du processus révolutionnaire.

Conférence débat : approche matérialiste du mode de production capitaiste

11 mai 2010

Cher lecteur,

Nous vous informons que dans le cadre de ses soirées formations la Société Populaire d’Education organise le mardi 25 mai 2010 à 20h à son siège social, 1 avenue de la commune de Paris 69700 GIVORS, une conférence débat intitulée :

« Approche matérialiste du mode de production capitaliste »

Cette présentation sera tirée de l’étude d’articles de notre journal de formation politique Germinal…
Bien cordialement

S. TEISSIER

Conférence débat : présentation de Germinal numéro 4

7 février 2010

Cher lecteur,

Notre but de comprendre pour lutter nous semble plus que jamais primordial dans une situation de désorganisation générale, afin de réellement pouvoir participer à l’union de lutte des classes populaires et ne pas se laisser entraîner sur le terrain d’autres classes.

C’est pourquoi nous avons pris plus de temps pour étoffer le numéro 4 de la nouvelle série de Germinal dont la sortie a eu lieu début décembre. Ce numéro en plus de notre travail d’analyse comprend des enquêtes sur la crise. Les résultats montrent que cette crise structurelle de surproduction est perçue comme telle par ceux qui en subissent directement les conséquences.

Dans le cadre de nos soirées de formation, nous présenterons ce nouveau numéro le mercredi 27 janvier 2010 à 20h à notre siège social 1 avenue de la Commune de Paris 69700 GIVORS.

Bien cordialement

S. TEISSIER

Correspondance : Il ne suffit pas de parler de lutte des classes pour être du côté des travailleurs

1 novembre 2009

J’ai déniché par hasard un vieux livre, paru en 1938, et réédité en 1993, Au-delà du nationalisme, de Thierry Maulnier. Le titre ne m’inspirait pas particulièrement, mais en feuilletant les pages, j’ai constaté qu’il était souvent question de « lutte des classes ».

Bon, me suis-je dit, cela peut être intéressant. Déjà le titre du premier chapitre annonçait la tonalité du livre «  Le fait de la lutte des classes ». Pour l’auteur, la lutte des classes se présente comme un fait, et sa cause désignée est le régime « libéral-capitaliste ».

« Ainsi, par un étrange renversement de l’ordre naturel des choses, on attribue à la doctrine dont le prolétariat s’est armé pour faire front dans la lutte économique, la responsabilité même de cette lutte, et les défenseurs du régime libéral-capitaliste en sont venus à reprocher au socialisme la lutte des classes, comme si c’était le socialisme et non le régime libéral-capitaliste, qui l’avait créé. »

Tout cela n’est pas mal vu, pouvait-on penser. L’auteur poursuivait en ces termes : ceux qui opposent à la lutte des classes la réconciliation des classes se livrent à un « pur bavardage ». C’est le « néant ». La seule façon de mettre fin à la lutte des classes passe par la nécessaire transformation de la structure sociale. Et d’enfoncer le clou : « Toute négation idéaliste, toute solution sentimentale des antagonismes de classe sont hypocrisie, ou aveuglement ».

La force des idées marxistes, me suis-je dit devait alors être importante pour obliger des auteurs, rien moins que progressistes comme Thierry Maulnier, à s’en inspirer, au moins par les mots.

Dans le deuxième chapitre, intitulé « La lutte des classes, cas particulier des antagonismes sociaux ». Thierry Maulnier indiquait que « l’inégalité et la lutte des classes ne peuvent naître que de l’inégalité des conditions de travail ».

Quelques pages plus loin, il évoquait en ces termes le régime « libéral-capitaliste » : « La concurrence capitaliste, les batailles pour la conquête des marchés, la lutte entre l’organisation capitaliste du profit et le mouvement des revendications ouvrières […], la guerre économique des classes s’est déchaînée et persiste avec une intensité extraordinaire; la concentration capitaliste a eu lieu et n’est peut-être pas achevée ».

Bon, je savais que les fascistes avaient à l’époque utilisé le thème anti-capitaliste, pour tenter de tromper les ouvriers, mais là tout de même, cela sonnait juste, l’auteur finalement s’était peut-être converti au communisme !
Bien d’autres extraits étaient tout aussi engageants.

Le but toutefois, en choisissant ces quelques citations, n’est pas de donner à voir le contenu complet du livre, mais de signaler un piège : tous ceux qui parlent de « lutte des classes » ne visent pas forcément à défendre les intérêts populaires.

Et tel n’était pas d’ailleurs l’objectif de l’auteur, Thierry Maulnier, édité dans la collection « Les grands classiques de l’homme de Droite », dirigée par Alain de Benoist. Dans une préface, Paul Sérant nous apprend d’ailleurs que Thierry Maulnier (1909-1988) a joué un rôle très actif en 1930 au sein du journal L’étudiant français, journal qui se situait dans la mouvance de l’Action française, mouvement d’extrême droite, dirigé par Maurras. Maulnier était alors militant d’extrême-droite. Il a écrit en 1938, Au-delà du nationalisme, plaidoyer pour la dissolution de la souveraineté des nations.

Dans ce texte, Thierry Maulnier use aussi du mot « révolution », et Maurras ira jusqu’à lui reprocher un « anticapitalisme » trop virulent. Toujours dans sa préface, Paul Sérant rappelle que « l’anticapitalisme » le plus déterminé ne constitue pas un phénomène nouveau dans les mouvances de droite, il était déjà professé au xixe siècle, notamment par le marquis de la Tour du Pin.

Révolution, lutte des classes, anticapitalisme, à l’aide de formules qui de prime abord peuvent sembler “très à gauche”, des militants de l’extrême droite française (comme d’ailleurs des mouvements fascistes dans d’autres pays), ont tenté de rallier à leur cause des fractions de classes populaires, menacées dans leur existence. L’histoire a montré que ce n’était pas pour défendre vraiment les intérêts des travailleurs.

Ne dénions pas pour autant la valeur des notions de « lutte des classes », de « révolution », mais apprenons à démasquer les faussaires, en restituant leur véritable sens.

Gabriel Péri : Comprendre la situation pour pouvoir agir pour le bien du peuple

1 novembre 2009

Éléments de biographie politique

Gabriel Péri est né le 9 février 1902 à Toulon. Son père était directeur des services techniques de Marseille et sa mère était « mère au foyer ». Il adhère à l’organisation des Jeunes socialistes de Marseille à quinze ans. Après la Révolution d’Octobre 1917 en Russie, Gabriel Péri prend parti avec son groupe des Jeunesses socialistes pour l’adhésion du Parti socialiste à l’Internationale communiste, à l’appel du Parti Bolchevique en d’août 1918.

A partir de là, il devient communiste et commence à écrire des articles dans le journal Clarté d’Henri Barbusse. Puis, au cours des deux décennies suivantes, il intègre l’Humanité en 1924, devient membre du Comité central, puis député en 1932, et enfin président de la commission des affaires étrangères de la Chambre des Députés, avant la dissolution du Parti communiste français en août 1939.

Arrêté et condamné à cinq ans de prison, cinq mille francs d’amende et cinq ans de privation de droits civiques par le Troisième tribunal militaire de Paris, le 3 avril 1940 « pour avoir participé à la constitution du Groupe ouvrier et paysan Français et avoir propagé des mots d’ordre de la Troisième Internationale », Gabriel Péri est interné à la prison de la Santé, puis transféré à la prison du Cherche Midi, placé sous contrôle allemand. Considéré comme otage par les Allemands qui entendent répondre aux attentats individuels que mène le PCF depuis l’entrée en guerre de l’URSS, il fait partie des quatre-vingt-douze otages fusillés le 15 Décembre 1941 au Mont Valérien.

Après ce rapide tour d’horizon des événements qui ont jalonné sa vie, l’attention sera portée sur ce qu’il a écrit, plutôt que sur ce qu’on a pu dire de lui ou écrire sur lui. Parce qu’il semble important de consulter directement les sources plutôt que les interprétations qui ont été faites de ses conceptions. De plus, comme il s’agit d’un homme politique, il a paru important de s’intéresser au contenu de sa politique. On se limitera ici à quelques écrits, en relevant ce qui paraît important, à savoir, l’intérêt qu’il porte à son pays, la France, cadre de son activité politique, sa ligne politique : comment il analyse la situation, plus spécialement dans la période où se préparent les conditions de la Deuxième Guerre mondiale, et comment, malgré les difficultés, les obstacles, il pose un avenir historiquement possible.

Défense de la patrie et du peuple

Après la crise de 1929, l’instauration du fascisme nazi en Allemagne en 1933, puis « l’embellie » que représente le Front Populaire en France, Gabriel Péri porte un intérêt particulier aux questions internationales. En 1936, malgré le succès populaire, il perçoit qu’existe toujours le danger d’instauration du fascisme dans des pays comme la France, et de façon plus préoccupante en Espagne. Il se déclare inquiet notamment de la façon dont le gouvernement français traite la question de l’Espagne, et, à la Chambre des députés dont il est un des élus, il critique la politique de « non-intervention ». L’attitude de la France face à la rébellion de Franco contre le gouvernement républicain légitime, lui semble devoir décider du sort de la paix ou de la guerre en Europe. « Elle signifiera qu’elle est prête ou non à se soumettre aux entreprises de domination, d’expansion et de guerre » ou alors elle imposera la paix. La rébellion de Franco se présente selon lui comme « un épisode de la grande offensive hitlérienne ». Le gouvernement français ne peut selon Gabriel Péri se détourner de cette affaire. D’une part pour des raisons de principe : la défense des institutions démocratiques contre l’agression fasciste, d’autre part, pour garantir le maintien de la paix en Europe et la sécurité de la France. La politique dite de « non intervention » , loin d’être neutre, permet en effet la fourniture d’armes aux franquistes par l’Allemagne et l’Italie, modifiant « donc le rapport des forces sur le champ de bataille [1] ». Franco bénéficie alors du soutien militaire mais aussi financier de l’Allemagne via la banque de Hambourg, indique-t-il. L’analyse de Gabriel Péri visait à montrer que la volonté d’expansion de l’Allemagne ne s’arrêtera pas à l’Espagne. Aussi, les justifications de la politique de non intervention au prétexte du maintien de la paix en France, ne le convainquaient nullement. « En cédant au chantage de la guerre on affaiblit les chances de la paix. On incite les maîtres chanteurs à menacer plus souvent et à exiger d’avantage. » Du point de vue stratégique, la victoire de Franco pourrait en outre rompre les communications de la France avec l’Afrique du Nord.

Son analyse de la situation devait malheureusement se révéler exacte.

Après la « livraison » de la Tchécoslovaquie aux nazis, par les anglo-français en septembre 1938, (accords de Munich), et l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne (Anschluss), Gabriel Péri dénonce la cinquième colonne hitlérienne qui selon lui sévit en France. Lors du procès fait à Lucien Sampaix, journaliste à l’Humanité, il dévoile les agissements d’organismes divers, de ministres, espions et valets de l’impérialisme allemand en France. Il s’agit pour lui de « bien servir la défense nationale », de pratiquer une « vigilance patriotique », pour le bien de la France et du peuple français, contre la trahison, la propagande nazie et ses représentants. Le soutien populaire aidant, Lucien Sampaix est acquitté. Cela ne met pas fin à la réaction et aux attaques contre le Parti communiste. Après la signature du Pacte germano-soviétique de non agression [2] le 23 août 1939, les journaux communistes sont saisis et interdits [3].

Le 1er septembre 1939, Hitler envahit la Pologne. Après le rejet par l’Allemagne de l’ultimatum anglo-français demandant le retrait des troupes, se produit la déclaration de guerre des anglo-français le 3 septembre. En mai, c’est le début de l’invasion allemande en France. Le 16 juin, Pétain devient président du conseil et dès le lendemain appelle les Français à cesser le combat, puis à collaborer avec l’envahisseur.

Une grande clairvoyance pour démasquer les fascistes déguisés en révolutionnaires

En avril 1941 quelques mois avant son exécution, Gabriel Péri rédige une brochure, intitulée Non, le nazisme n’est pas le socialisme. L’objet du texte est contenu dans le titre, il s’agit de mettre en garde les classes populaires contre ceux qui se servent des mots de socialisme et de révolution pour tenter de les tromper. Il s’agit de faire face à la propagande nazie en France, qui visait en effet (on l’a oublié) à présenter le fascisme allemand comme « révolutionnaire » et favorable aux intérêts du peuple. Sa critique s’étend aux partisans français de cette même propagande, les « charlatans de la Révolution Nationale », telle que la prônent les pétainistes et leurs affidés (y compris dans certaines franges d’extrême gauche). Ceux-ci, s’appuyant sur l’expérience allemande, s’activent pour faire passer le socialisme pour ce qu’il n’est pas. Il met en garde le peuple face à ceux qui crient que « l’ère des grands bouleversements a commencé », indiquant que cela peut « être un moyen de dissimuler les efforts souterrains que l’on tente pour conserver sous un nom nouveau le vieil ordre des choses ». Il ajoute : « Tu ne les croirais pas, tu refuserais de les entendre s’ils parlaient leur langage et s’ils se présentaient à toi tels qu’ils sont. Alors ils se maquillent et choisissent pour te parler les mots que tu as si souvent employés toi-même, les grands mots de socialisme, de révolution qui expriment tes aspirations et ton effort vers une vie meilleure et un monde plus juste ». Gabriel Péri fait référence ici au discours que pouvait tenir, entre autres, le Rassemblement National Populaire [4].

Dire que le capitalisme est malade est une chose, vouloir substituer à sa forme ordinaire, parfois au nom d’un présumé anti-capitalisme, une forme plus abominable est une autre chose. C’est ce que Gabriel Péri démontre en expliquant comment, en usant de rhétorique, de duperie, en s’appuyant sur des personnalités représentatives (« syndicalistes mercenaires, socialistes de contrebande, ou néo socialistes marrons ayant condamné comme d’inutiles et encombrants accessoires les enseignements les moins discutables du socialisme et des révolutions ouvrières »), les valets d’Hitler, espéraient parvenir à leurs fins : faire croire que le nazisme est le socialisme, ce qui constitue la plus horrible des duperies.

Il propose une analyse de la montée du fascisme en Allemagne. Il dévoile tour à tour le jeu des puissances industrielles du pays pour soutenir les entreprises d’Hitler et la manière dont elles s’y sont prises pour défaire l’organisation politique du mouvement ouvrier allemand. « Les procédés qu’employèrent les nazis allemands méritent d’être étudiés de très près. Ils seront peut-être expérimentés par les nazillons français. Il est bon que nous ne soyons pas pris au dépourvu. »

Gabriel Péri écrit : ce qu’ils nomment socialisme, « c’est tout ce contre quoi le socialisme s’inscrit en irréductible ennemi, c’est ce que le socialisme se propose d’abattre ».

Afin de pouvoir poser les différences de fond qui opposent indubitablement le nazisme et le socialisme, il propose un portrait des traits caractéristiques de chacun des termes :

« Le socialisme a un contenu précis. […] Le socialisme nous révèle la contradiction qui creuse le tombeau du capitalisme . » « [Il] révèle aux exploités le secret de leur exploitation et le moyen de briser cette exploitation […]. Le socialisme repose sur deux assises fondamentales : la propriété sociale des moyens de production, dans le cadre du respect de la petite propriété individuelle, fruit du travail personnel ; la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme. »

« La Société Socialiste, c’est celle où les moyens de production appartiennent soit à la société toute entière, soit à la collectivité des producteurs qui les gère. La Société Socialiste, c’est celle où les moyens de production qui permettaient l’exploitation du travail d’autrui, étant devenus propriété sociale, la classe exploiteuse n’existe plus. La Société Socialiste est celle où la classe travailleuse (ouvriers et paysans) a cessé d’être exploitée par les possesseurs des grands moyens de production, pour devenir la propriétaire collective de ces moyens de production, affranchie de toute exploitation. »

Ainsi, pour lui, « être socialiste c’est se rendre à cette vérité d’évidence : il n’est qu’un moyen de résoudre la contradiction qui mine la société, c’est la substitution à l’ancien régime (capitaliste) d’un régime où l’état social s’harmonisera avec les forces de production (sociales) […]. C’est lutter pour une société qui mette fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. »

Le nazisme n’est rien de tout cela : « Est-ce cette société [le socialisme] que se proposent de construire les démagogues ivres du Rassemblement anti-national et impopulaire? Ce qui est certain, c’est que leurs maîtres de Berlin ne l’ont pas construite. Ils lui ont tourné le dos. » Le nazisme, malgré ses prétentions révolutionnaires [et sa démagogie qui peut parfois prendre pour cible le « capital international »], « est le contraire du socialisme. […] Le nazisme est né de l’effort du capitalisme décadent pour imposer son pouvoir par la terreur […] Le nazisme est la tentative tout à la fois sournoise et violente des couches réactionnaires de la bourgeoisie pour détourner les exploités de la voie de leur affranchissement. »

Le nazisme est pour lui l’expression de l’impérialisme allemand, de la volonté hégémonique de l’Allemagne, de son programme d’expansion impérialiste. L’Allemagne prétend créer « l’ordre nouveau », contre l’ordre ancien [la vieille Europe]. La victoire de cet « ordre nouveau » a pour but d’assurer « la paix définitive dans la construction de l’Europe ». On sait par quels moyens ! La duperie des peuples et la guerre à outrance s’ils ne se soumettent pas.

S’inspirer de l’apport de Gabriel Péri

Antifasciste clairvoyant, défenseur de la démocratie, patriote, communiste, partisan de la paix et de l’entente entre les peuples, Gabriel Péri n’imagine pas que les crises du capitalisme, avec la réaction politique et les guerres impérialistes qu’elles suscitent, puissent se résoudre sans que l’on change le régime de production, sans que l’on instaure le socialisme. « Le socialisme nous révèle la contradiction qui creuse le tombeau du capitalisme. Le socialisme révèle aux exploités le secret de leur exploitation. » Gabriel Péri a donné sa vie pour cette cause, et avec d’autres qui poursuivaient les mêmes objectifs, il fut fusillé par les Allemands en décembre 1941, avant de pouvoir connaître l’issue de la lutte de la Seconde Guerre mondiale : la victoire des forces antifascistes et le renforcement du camp socialiste.

Pendant cette période de crise aiguë pour le peuple, il s’agissait pour lui, en analysant de façon pénétrante la situation concrète, de contribuer à tracer une juste ligne de conduite, à percer au jour les leurres et les mensonges « que la grande presse internationale relayait ». On connaît aujourd’hui la fin de cette histoire, mais le déroulement de l’Histoire n’est pas fini. Les écrits de Gabriel Péri demeurent d’actualité. Une nouvelle crise générale du capitalisme est en cours, et des charlatans de nouveaux rassemblements pseudo révolutionnaires n’ont fait que changer de nom.

Hommage doit être rendu à Gabriel Péri pour avoir contribué à éclairer la situation d’alors, ce qui peut nous aider à comprendre la situation d’aujourd’hui. A nous de nous en emparer et d’en faire bon usage. Pour ne pas être dupés par des mystificateurs et pouvoir agir réellement pour le bien du peuple. A notre tour de préparer, dans une situation difficile, les conditions de « lendemains qui chantent [5] ».

Ainsi Gabriel Péri ne sera plus pour nous le simple nom de la rue d’en face.

Sources :

Gabriel Péri, un grand Français vous parle. Une vie de combat pour la paix et la sécurité de la France. éditions du Parti Communiste Français, 1946.

Non, le nazisme n’est pas le socialisme, brochure, 1942.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. L’URSS, qui avait conclu une alliance d’ordre stratégique avec la France, critiquait son fléchissement face à l’Allemagne, sans prétendre pour autant brider ses initiatives en tant que nation souveraine.
  2. 2. Un article sera consacré à cette question dans un prochain numéro, en s’efforçant de replacer le Pacte germano-soviétique dans le cadre des stratégies mondiales des différents camps, dans la situation de 1939.
  3. 3. Le 26 septembre 1939, le gouvernement décide par décret la dissolution du Parti Communiste Français. En octobre des députés communistes sont arrêtés. Le 20 janvier 1940 leur déchéance est décrétée.
  4. 4. Le Rassemblement National Populaire fut fondé par Marcel Déat (ancien député SFIO), en dissidence avec son Parti. Le nom « Rassemblement national populaire » avait été choisi en référence au « Rassemblement populaire », nom initial du Front populaire. Le RNP se voulait « Section française de l’Internationale européenne » ou SFIE, par analogie avec la SFIO. Les uniformes du RNP étaient calqués sur ceux des Jeunes gardes socialistes (chemise bleue, cravate rouge). Sur le plan idéologique, le RNP était favorable à un régime « fasciste socialiste et totalitaire.
  5. 5. Titre de la biographie qui lui est consacrée : Les lendemains qui chantent, éditions Sociales 1947.

Fascisme et communisme. Deux conceptions antagoniques de la propagande

1 novembre 2009

Pour protéger le régime capitaliste du possible développement des aspirations populaires à une transformation socialiste de la société, les idéologues à la mode s’efforcent de faire du communisme un repoussoir. Dans ce but, ils ont tenté et tentent encore de poser une équivalence entre communisme et fascisme (ou nazisme).

Pourtant, dans la réalité historique, fascisme et communisme poursuivaient des buts antagoniques. Au plan économique, une des cibles essentielle du fascisme était le régime socialiste de production qui avait mis fin à l’anarchie capitaliste et à son régime de crises. Au plan politique, l’organisation communiste, en tant que maître d’œuvre de ce processus de transformation sociale, devait en conséquence être considérée comme l’ennemi à abattre par les tenants de l’ordre capitaliste.

Dans cet article, on ne se propose pas d’analyser quelles sont les oppositions fondamentales qui existent entre fascisme et communisme. On voudrait juste, sur la base des textes, montrer en quoi les conceptions de la propagande du fascisme et du communisme sont en tous points opposées.

La conception communiste de la propagande

Pour les dirigeants marxistes révolutionnaires, tels Marx, Plekhanov ou Lénine, la propagande est conçue comme un moyen d’élever la conscience des masses sur les contradictions objectives de la société, sur les buts à atteindre, la stratégie politique, la tactique, etc. La propagande selon eux doit s’appuyer sur le travail théorique et d’analyse. Elle ne vise pas à manipuler les masses, faire miroiter des chimères. Il ne s’agit pas non plus de se contenter de fustiger l’adversaire, mais de donner à voir au peuple les conditions générales de ses luttes et les moyens de progresser.

Marx indiquait en ce sens :

« Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité, à genoux devant elle! Nous apportons au monde les principes que le monde a lui-même développés dans son sein. [Nous ne disons pas] nous allons te crier le vrai mot d’ordre du combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat exactement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir. »

S’intéressant aux distinctions et liens entre propagande et agitation, Lénine précisait à cet égard :

« […] Un propagandiste, s’il traite par exemple le problème du chômage, doit expliquer la nature capitaliste des crises, montrer ce qui les rend inévitables dans la société moderne, montrer la nécessité de la transformation de cette société en société socialiste, etc. En un mot, il doit donner « beaucoup d’idées » [même si] du premier coup, toutes ces idées prises dans leur ensemble ne pourront être assimilées que par un nombre (relativement) restreint de personnes. »

Lénine établissait le lien entre propagande communiste et travail théorique. Il critiquait ceux qui imaginent qu’on peut développer la conscience sur la base des formes les plus étroites de l’action pratique, ainsi que le faisaient les opportunistes. Selon lui, tout rapetissement ou éloignement de l’idéologie socialiste [marxiste], devait conduire au renforcement des divers courants de l’idéologie bourgeoise. Le développement purement « spontané » du mouvement ouvrier conduisant en effet à se mouler dans les cadres de pensée « spontanés » de la société capitaliste.

Lénine précisait encore sa conception :

« Quiconque attire l’attention, l’esprit d’observation et la conscience de la classe ouvrière uniquement ou même principalement sur elle-même, n’est pas un social-démocrate [dénomination des révolutionnaires à l’époque] ; car pour bien se connaître elle-même, la classe ouvrière doit avoir une connaissance précise des rapports réciproques de toutes les classes de la société contemporaine . »

Développer la conscience de soi de la classe ouvrière et celle de la réalité du monde, comprendre, connaître les conditions de sa transformation, les perspectives possibles, les conditions générales de la lutte, tels étaient et devraient encore être les maîtres mots d’une propagande communiste effective.

La conception fasciste de la propagande

Des idéologues fascistes, tels Mussolini, Goebbels ou Hitler, ont bien posé les objectifs et les moyens de la propagande fasciste, qui diffèrent du tout au tout de la conception communiste. On en donnera un aperçu sur la base de textes publiés par Hitler.

La propagande, telle que l’envisagent les nazis, vise selon Hitler à propager les idées fascistes au sein d’un « matériel humain à malaxer ». Elle doit trouver une forme adaptée à cet objectif. Il ne s’agit pas ici de proposer une « analyse objective de la réalité », de viser à éclairer les consciences, ou « l’équité doctrinaire », à « doser le bon droit des différents partis ». La propagande fasciste ne recherche pas objectivement la vérité si celle-ci est favorable aux autres, elle souligne « exclusivement le bon droit du parti que l’on représente ».

Pour les fascistes, qu’ils se nomment ainsi ou non, les opinions, les points de vue ne se forgent pas en fonction de l’expérience et des connaissances des individus, elle sont suscitées par le martèlement des idées fascistes, pourvu que celui-ci soit persévérant et persuasif. La propagande, toujours selon Hitler, doit s’adresser à la masse la moins éduquée politiquement, aux mécontents, aux diverses classes menacées, même si leurs intérêts sont incompatibles. Elle doit revêtir une forme « psychologiquement appropriée à la mentalité des masses », qui selon lui ont une « capacité d’assimilation restreinte », les masses étant peu accessibles « aux idées et raisonnements abstraits ». Les masses sont pour les nazis « comme les femmes », présumées dominées par les sentiments, l’instinct, la paresse intellectuelle et la présomption. User d’objectivité avec la masse serait faiblesse, car celle-ci ne reconnaît que la force.

On voit par là le mépris des fascistes à l’égard de la capacité de conscience du peuple (et notamment des femmes !).

L’âme de la masse est considérée comme une « partie de la nature », ne concevant que la victoire du plus fort, admettant « l’assujettissement et l’anéantissement du plus faible ». La propagande fasciste, on peut le constater, ne se propose nullement d’élever les consciences, les facultés rationnelles des classes populaires. Elle prétend au contraire s’appuyer sur « les ressorts des passions fanatiques ». Il ne faut pas « instruire scientifiquement » l’individu isolé, indique toujours Hitler, mais « empoigner la masse dans le domaine des sentiments », faire appel à des « forces mystérieuses ». L’art de la « réclame politique » n’a rien à voir ici avec l’explication scientifique. Plus la teneur scientifique est modeste, plus elle s’adressera exclusivement aux sens de la foule, plus son succès sera décisif.

Ne se fondant pas sur la conscience, la raison, la propagande procède par formules concises, concentrées, capables de faire pénétrer des formules stéréotypées, sur des points peu nombreux, constamment repris sans modification, des idées forces répétées avec opiniâtreté. L’exact opposé de la conception de Marx ou de Lénine, appuyée sur un travail théorique et d’analyse, donnant « beaucoup » d’idées » afin de développer la connaissance des situation historique et des conditions de la lutte.

Pour ne pas éparpiller les forces combatives sur des ennemis multiples, l’attention doit au contraire selon la conception fasciste être concentrée sur une seule idée force, un seul ennemi, amalgamant en lui tous les ennemis, « mettant dans le même tas une pluralité d’adversaires les plus variés pour qu’il semble à la masse de nos propres partisans que la lutte est menée contre un seul ennemi ».

***

Si l’on se réfère aux points de vue ici rapidement évoqués, l’opposition entre la conception fasciste et la conception communiste de la propagande ressort clairement. On peut déplorer qu’une partie du discours de la gauche, plutôt que de travailler à élever la conscience et la connaissance de la réalité du monde, se soit laissé entraîner à imiter certaines des recettes de la propagande fasciste. Lors des périodes de désorientation politique, au cours desquels les mots sont détournés de leur sens, il est ainsi plus nécessaire que jamais de se demander à quelle conception de la propagande on a vraiment affaire de la part des différents courants qui s’agitent sur la scène politique.

Le Code du Travail et la protection des salariés aujourd’hui

1 novembre 2009

Le point de vue d’un inspecteur du travail

Une des principales fonction du Code du Travail est d’assurer un minimum de protection au salarié contre une subordination trop grande à l’employeur. C’est un moyen de réguler l’activité salariée – sinon c’est la concurrence sauvage qui s’instaure et les salariés ne sont plus protégés, étant seuls dans des négociations de gré à gré. Le Code du travail expose l’évolution de cent trente ans de luttes sociales. Toutefois, le rapport de force entre patronat et salariés ne dépend pas seulement de la volonté de lutte des travailleurs, il s’inscrit dans un contexte historique général, qui voit alterner des périodes de flux et de reflux de l’initiative des classes populaires, ceci en relation avec les données de la lutte des classes au plan mondial. Aujourd’hui, nous sommes loin des Trente glorieuses (1945-1970) et depuis cette période relativement favorable aux couches populaires, le contexte politique et social d’ensemble n’a cessé de se dégrader. Même lorsqu’il existe une loi pour protéger le salarié, bien souvent elle est rendue inopérante en étant ignorée, contournée ou tout simplement pas respectée.

Voici le point de vue d’un inspecteur du travail

La recodification du Code du Travail, lancée par le ministre du Travail, Jean-Louis Borloo, au début de l’année 2005 et entrée en application le 1er mai 2008, a simplifié certains aspects en supprimant un bon nombre de variétés d’application inutiles, mais elle a également oublié sciemment certaines choses – comme la possibilité de dresser un P.V. à un employeur ne payant pas les salaires, par exemple. Mais le plus gros problème, c’est la priorité donnée aux accords d’entreprise contre la loi depuis les mesures d’août 2009. Avant ces mesures, quand les inspecteurs du travail s’inquiétaient des formes proposées pour le « dialogue social », on leur répondait : la loi c’est le socle. Maintenant, ce qui doit l’emporter ce sont les accords d’entreprise. Cela développe la concurrence entre les entreprises, notamment les PME, et c’est le plus agressif qui gagne. C’est la situation d’aujourd’hui, mais c’est ce qu’on craignait depuis une quinzaine d’années et qui s’est mis en place petit à petit. Le gouvernement actuel l’a acté.

Plus que le code du Travail lui-même, ce sont les tendances que les syndicats ont fini par accepter de mettre en oeuvre, notamment l’individualisation. C’est-à-dire le traitement des problèmes individu par individu, plutôt que par catégorie de salariés, traiter entreprise par entreprise plutôt que par branche. Sur les trente dernières années, il y avait plutôt eu une amélioration constante du droit des salariés tant en matière collective que sur le plan individuel. Tout ce qui s’est passé alors en matière de droit du travail, c’était l’amélioration des dispositions légales : en effet, il y a dix ans encore, les conventions collectives et les accords d’entreprise ne pouvaient qu’améliorer la loi. En 1986, avec les dispositions sur l’aménagement du temps de travail, Delebarre (ministre socialiste) a introduit la possibilité de déroger à la loi par des accords de branche et des accords d’entreprise pour assouplir les contraintes des entreprises.

En 1998, la loi a imposé les 35 heures comme durée légale du travail pour les entreprises de plus de 20 salariés ; en 2002, pour les plus petites. Par négociation, il était possible d’aménager le temps de travail par un accord, mais pas la durée légale.

Remise en cause des principes du Code du travail

Aujourd’hui, cette réécriture remet en cause des pans entiers du Code du Travail. En fait, elle remet tout en cause en introduisant la possibilité de négocier partout, et en supprimant la protection que constituait la loi pour les salariés. C’est très net sur la question de la durée du travail, sur la question des retraites et sur l’emploi âgés. Le gouvernement affirme en substance : « on est un des plus mauvais employeur des plus par rapport à la moyenne de l’Europe, et donc il faut faire que les anciens travaillent », alors même qu’il est incapable de faire embaucher les jeunes et impuissant face aux licenciements des seniors.

En général, le gouvernement pousse à la négociation, mais lorsqu’il s’agit de prendre des mesures contraignantes pour les salariés, il prend des décisions, légifère, sanctionne ; mais quand il s’agit des mesure contraignantes pour le patronat, il ne prend aucune décision ni aucune sanction. Par exemple, en 2003, la CFDT avait accepté de discuter de l’allongement global de la durée du travail à condition que l’on envisage dans le même temps, l’abaissement de cette durée du travail pour certaines catégories de salariés, comme ceux ayant des emplois pénibles. Ils ont négocié et il n’y a eu ni sanction ni ratification de la part du gouvernement. Résultat : la durée du travail a augmenté, y compris pour les emplois pénibles.

Le gouvernement impose des délais courts pour les négociations entre patronat et syndicats, et annonce que si elles n’aboutissent pas à un accord, il prendra une décision. Résultat : il ne prend de décision que dans le sens du patronat ; sinon, il laisse faire. C’est ainsi qu’à la demande répétée du MEDEF et sans qu’il y ait accord des syndicats, le « forfait jours de travail » pour les cadres, défini par la loi, a augmenté et est passé de 218 à 235 jours par décret gouvernemental.

Depuis dix ans environ, la question de la négociation se retourne systématiquement contre les organisations syndicales des salariés qui sont piégées à chaque fois. Tous les praticiens du droit constatent que les négociations n’amènent que du négatif pour les salariés. La situation est en effet différente de ce qu’elle était précédemment. Avant, il n’y avait pas les mêmes pressions, ni du gouvernement, ni du patronat qui menace en permanence de « fermer la boutique » si les ses conditions ne sont pas acceptées. On assiste à un affaiblissement général de la compétence des représentants des salariés, aggravé par le fait qu’ils ont été acculés petit à petit à négocier à l’échelle locale. Auparavant, il fallait des accords de branche pour avoir des accords d’entreprise. La hiérarchie des accords faisait qu’un accord d’entreprise ne pouvait pas déroger à un accord de niveau supérieur. Maintenant l’accord d’entreprise peut se substituer à l’accord de branche.

On a fait éclater le collectif au détriment des plus faibles. C’est la possibilité de négocier partout qui a créé cette situation. L’individualisation est une conséquence de la négociation. Avant, les entreprises tentaient déjà de passer des accords à leur niveau. Elles pouvaient le faire, mais c’était sujet à conflit. Permettre des accords avec possibilité d’applications particulières, sans critères objectifs, c’est donner l’autorisation de faire n’importe quoi ; c’est rendre cela normal alors qu’avant cela apparaissait comme l’expression du pouvoir patronal et pouvait être contesté, refusé avec des soutiens (y compris de la part de l’inspection du travail), en lien avec des critères objectifs : ceux de la loi et des accords de branche.

Dans le contexte actuel, dès qu’une négociation est engagée, c’est sur du négatif pour les salariés et pas sur autre chose. Les syndicats sont en position de faiblesse et signent des accords entérinant le négatif. Et comme si ce n’était pas assez d’avoir des délégués syndicaux en position de faiblesse dans les négociations, le patronat conteste de plus leur représentativité. Il affirme qu’il n’est pas normal qu’il y ait des délégués syndicaux là où il n’y a pas de syndicat présent dans l’entreprise, alors que la loi le prévoit explicitement!

Il s’ensuit que si le syndicat n’obtient pas un certain pourcentage des voix et devient non représentatif, il n’y a plus de délégué syndical dans l’entreprise. Et dans les petites entreprises les pressions sur le vote sont importantes, et on se retrouve dans la situation où, au comité d’entreprise, le patron n’a plus que des ouvriers à sa botte, ou trop menacés pour s’opposer à la fois au chantage à l’emploi et aux menaces disciplinaires. Il arrive ensuite que les délégués syndicaux ou des ouvriers viennent trouver l’inspecteur du travail pour lui demander d’intervenir : « que peut-on faire ? – il faut que vous nous aidiez », alors qu’ils sont pieds et poings liés par les accords qu’ils ont signé sans en connaître les conséquences ou bien sans pouvoir se battre pour rester dans le cadre général. Alors, dans les entreprises où des accords qui dérogent aux règles légales ont été signés, l’inspecteur du travail a tendance à ne plus intervenir. Il leur dit : « allez voir ceux pour qui vous avez voté. Ils sont là pour appliquer les décisions de ces accords que vous avez votés ».

***

Durant des années – celles des Trente glorieuses en particulier – on a pu croire à un capitalisme « assagi », attentif aux différents maux du monde du travail et de ce point de vue, presque progressiste. Dans une certaine mesure, les inspecteurs du travail ont pu alors imaginer pouvoir concilier par leurs actions, exploitation capitaliste des ouvriers et amélioration de leurs conditions d’existence. C’était « avant ».

Aujourd’hui, force est de constater une rétrogression, l’exploitation sans frein du travail, la recherche constante du profit maximum là seulement où il peut être accessible, avec son lot inévitable de licenciements et son contingent grossissant de chômeurs. L’aggravation de la concurrence entre capitalistes à l’échelon mondial ne favorise pas non plus la mansuétude patronale à l’égard des salariés.

Concrètement dans le domaine du droit du travail, cette réaction se traduit d’abord par la déconstruction du cadre général applicable à tous, confirmant ainsi la fin du principe d’égalité. L’enjeu des luttes s’obscurcit avec l’émergence du local, du parcellaire, de l’individuel, qui systématiquement, visent la destruction du collectif, de l’expression des intérêts communs, de la réalisation des intérêts de classe. La conscience générale de ces intérêts de classe s’en trouve abaissée et ce mouvement à reculons est amplifié par l’affaiblissement organisé de la représentation syndicale. De leur côté, le pouvoir d’action des inspecteurs du travail s’amenuise, leur domaine d’intervention se rétrécit, leur champ de compétence se réduit. Tout cela marque le retour progressif à un état de nature, à une concurrence capitaliste débridée, sauvage, brutale, avec pour conséquence possible, la radicalisation dangereuse des luttes et de leur forme, éloignant toujours plus les classes populaires de la réalisation de leurs intérêts historiques et les mettant à la merci des plus basses manipulations.


Qu’est-ce que le Code du Travail ?

Le code du Travail expose les lois et dispositions réglementaires concernant le travail :

– les conditions de travail, l’hygiène et la sécurité, la durée du travail, la formation, la protection contre le chômage, la maladie, la vieillesse, les congés payés, le logement, le transport ;

– les rapports entre les employeurs et les salariés : le droit de grève, les institutions représentatives du personnel, les droits syndicaux, l’inspection du travail, les prud’hommes ;

– les salaires bruts et nets (contribue à les fixer).

Historique

A l’origine, le Code du Travail est né pour faire respecter la diminution de la durée du travail pour les enfants de cinq à huit ans qui travaillaient quatorze heures par jour. La première loi sur la durée du travail, le 22 mars 1841, interdit le travail des enfants de moins de huit ans et limite à huit heures, le travail des enfants entre huit et douze ans.

Ensuite, le Code du Travail s’est attaché à la santé et à la sécurité au travail. C’est pour faire respecter les lois que le corps des inspecteurs du travail a été créé : une première tentative en 1875 a vu la nomination de quinze inspecteurs du travail à la charge des conseils régionaux – mesure qui s’est révélée inefficace.

Sous la pression populaire et l’action du Parti Ouvrier, la loi du mai 1892 a créé un corps d’inspecteurs fonctionnaires d’État. Plus tard, en 1906, le ministère du Travail verra le jour.

Stratégie et tactique dans la lutte des classes

1 novembre 2009

Certaines organisations politiques imaginent que la lutte des classes populaires peut se mener au jour le jour, sans fixer un but à long terme (d’ordre historique), et sans analyser l’évolution des situations concrètes qui rapprochent ou éloignent de ce but. Il suffirait de crier : « luttons, luttons », (« tous ensemble » si possible et « en même temps ») pour remporter des victoires, ou pour cesser de reculer. Ou encore, il suffirait de dire « à bas le capitalisme », « vive la révolution », pour que l’horizon des classes populaires s’éclaircisse. Malheureusement, si on observe l’état des luttes réelles depuis plusieurs dizaines d’années, on s’aperçoit bien évidemment que cela ne suffit pas.

D’une part, parce que les classes qui veulent maintenir le régime capitaliste (ou pire encore celles qui veulent faire survivre partout dans le monde moderne des régimes féodaux ou même tribaux), ces classes réactionnaires élaborent en effet des tactiques face à la lutte des classes populaires, et en outre disposent d’un minimum d’orientations stratégiques. D’autre part, parce que si l’on veut atteindre un but, il faut bien connaître en quoi consiste ce but et les conditions qui permettent sa réalisation effective. Une condition essentielle pour ce faire est que l’ensemble de la lutte soit orientée au plan historique par les classes qui sont au cœur des contradictions du capitalisme, au premier chef par la classe ouvrière.

Pour orienter la lutte de classe vers son but historique, il faut ainsi disposer d’une visée stratégique capable d’orienter la succession des tactiques à mettre en œuvre, ceci en fonction des conditions réelles et selon les moments historiques. Pour cela, il faut analyser de façon claire ces conditions : de quelles forces de classes dispose-t-on, comment doivent-elles et peuvent-elles être mobilisées pour atteindre les objectif, à court terme et à long terme.

Aujourd’hui, on doit ainsi considérer que la situation est loin de ressembler aux périodes d’action offensives du prolétariat, comme c’était le cas par exemple en 1917. Les classes populaires se trouvent dans une situation de recul au plan de l’histoire. A certains égards, la situation actuelle présente quelques traits qui l’apparente aux périodes où se regroupaient des mouvements fascistes (qui rappelons-le ne se présentaient pas comme “de droite”). De plus, l’orientation générale des luttes populaires est prise en main par des classes relativement “protégées” et non par la classe ouvrière, comme c’était encore le cas il y a une quarantaine d’années. Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de lutter, bien au contraire, mais cela contraint plus que jamais à avoir une orientation stratégique qui guide la succession des tactiques en tenant pleinement compte des conditions historiques réelles.

Si l’on compare la stratégie politique à la stratégie militaire, on peut ainsi percevoir que dans certaines conditions historiques, dans le cadre d’un recul ou d’une défaite de la classe ouvrière, la meilleure tactique pour ne pas perdre de vue le but stratégique c’est d’organiser la retraite en bon ordre, afin de récupérer des forces pour reprendre l’offensive quand les conditions seront réunies. La retraite en bon ordre est préférable à la débandade, la capitulation, mais aussi à l’assaut héroïque hors de ses conditions de possibilité, qui conduit immanquablement à détruire les forces populaires. (Toute l’histoire du mouvement ouvrier montre que les classes réactionnaires n’hésitent pas à inciter les classes populaires à des combats suicidaires quand elles savent que par ce moyen elles sapent toute possibilité de reconstitution de leurs forces [1].

Voilà pourquoi il est essentiel pour l’organisation politique de comprendre la question de la stratégie dans sa relation avec la succession des tactiques les mieux adaptées à chaque situation concrète.

Stratégie et tactique (définitions)

— La statégie s’inscrit dans le long terme, en posant un but historique, et en déterminant au besoin les étapes nécessaires pour atteindre ce but. Elle se préoccupe de la disposition des forces de classes, forces fondamentales et leurs réserves. La stratégie change chaque fois que la lutte des classes passe d’une étape à l’autre, restant elle-même inchangée, pour l’essentiel, tout au long d’une étape donnée. Elle a pour objet de fixer la direction de l’effort principal, en se basant sur une étape donnée de cette lutte, et d’élaborer, en tenant compte du but poursuivi, un plan approprié de la disposition des forces (force directrice fondamentale, réserves principales et secondaires). L’orientation stratégique permet de lutter pour la réalisation de ce plan tout au long de l’étape envisagée de la lutte ou de la révolution.

L’objet de la direction stratégique consiste à organiser ou réorganiser la force fondamentale pour pouvoir sur cette base utiliser judicieusement toutes les réserves afin d’atteindre le but de la lutte historique, à chaque étape donnée de son développement (ainsi il convient sans oublier le but, de savoir si l’on est dans une période d’avancée ou de recul du mouvement).

— La tactique est une partie de la stratégie, subordonnée à celle-ci et destinée à la servir. Elle s’inscrit dans le court terme, au sein des étapes déterminées par la stratégie. La tactique a pour objet de fixer la ligne de conduite des classes populaires pendant une période relativement courte, de flux ou de reflux du mouvement, de l’essor ou du déclin de la lutte, de travailler à l’application de cette ligne, en remplaçant quand il le faut les anciennes formes de lutte et d’organisation par de nouvelles.

Si la stratégie a pour but de remporter à terme la victoire historique pour les classes populaires, la tactique s’assigne des objectifs moins importants, car elle s’efforce de gagner non une victoire définitive, mais telle ou telle bataille, ou de permettre un repli en bon ordre pour préparer la une réorganisation des forces, une reprise de l’initiative.

La tactique change selon les flux et les reflux, tandis que le plan stratégique pour toute une période historique reste sans changement.

La direction tactique est une partie de la direction stratégique, subordonnée aux tâches et aux exigences de cette dernière. Son objet est d’assimiler toutes les formes de lutte et d’organisation et d’assurer leur utilisation judicieuse, afin d’obtenir, dans des conditions données, le maximum de résultats, nécessaires à la préparation du succès stratégique, permettant aussi de ne pas le perdre de vue même quand les obstacles et les difficultés s’accumulent. Pour l’utilisation judicieuse des formes de lutte et d’organisation des classes populaires, certaines conditions doivent être considérées comme principales :

— Il faut en tout premier lieu que la force fondamentale (la classe ouvrière à notre époque) soit organisée, de telle sorte qu’elle puisse effectivement orienter le mouvement d’ensemble de la société.

— Dans la mesure où cette classe a conquis, ou travaille à reconquérir l’initiative historique, il faut mettre au premier plan les formes de lutte et d’organisation correspondant au flux ou au reflux du mouvement d’ensemble.

— Il faut trouver à chaque moment, dans la chaîne des processus, le maillon particulier qui permet, si l’on s’en saisit, de tenir toute la chaîne et de maintenir coûte que coûte la visée stratégique.

— Il faut dégager la tâche immédiate dont la solution constitue le point central et dont l’accomplissement assurera la meilleure solution des problèmes à affronter.

La tactique s’occupe ainsi des formes de lutte et des formes d’organisation des classes populaires, de leur succession et de leur combinaison. La tactique peut varier à plusieurs reprises, selon les flux ou les reflux, selon l’essor ou le déclin de la lutte.

L’exemple du processus révolutionnaire en Russie (1903-1917) : étapes de la stratégie

Il est important de comprendre que le processus de la lutte de classe, au sens historique du terme, ne va pas toujours dans le sens révolutionnaire. On prendra cependant pour illustrer la relation entre stratégie et tactique, et bien que les conditions historiques dans lesquelles nous nous trouvons ne soient pas identiques, l’exemple d’une stratégie victorieuse : le processus révolutionnaire qui a conduit à l’instauration du régime socialiste soviétique en URSS.

Plusieurs étapes stratégiques peuvent être distinguées au cours de ce processus : quand une étape était franchie la stratégie changeait.

Lors de la première étape (de 1903 à février 1917), le but était de renverser l’autocratie tsariste dans l’Empire russe, et de liquider complètement les survivances moyennâgeuses (pré-capitalistes). La force fondamentale de la révolution était le prolétariat, la réserve immédiate, la paysannerie. L’effort principal tendait alors à isoler la bourgeoisie monarchiste libérale, qui cherchait à s’assurer l’appui de la paysannerie et à s’entendre avec le tsarisme. Le plan de disposition des forces consistait en une alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie, qui, dans le contexte russe de l’époque étaient des classes effectivement révolutionnaires.

Une fois les objectifs de la première étape atteints, le but stratégique n’était plus le même. On entrait dans la deuxième étape (de mars à octobre 1917). Il s’agissait dans ce nouveau contexte, de viser à abattre l’impérialisme en Russie et de sortir de la guerre impérialiste. La force fondamentale était toujours le prolétariat. La réserve immédiate était cette fois la paysannerie pauvre. Le plan de disposition des forces consistait donc en une alliance du prolétariat avec la paysannerie pauvre. Le prolétariat des pays voisins constituait une réserve potentielle. La guerre qui traînait en longueur et la crise générale qui affectait le capitalisme impérialiste, constituaient jusqu’à un certain point des conditions favorables (dans la mesure où le prolétariat était alors organisé). La direction de l’effort principal était d’isoler la démocratie petite bourgeoise qui cherchait à gagner la masse des paysans travailleurs et à interrompre le processus révolutionnaire par un compromis avec l’impérialisme.

La troisième étape commença après la révolution d’Octobre. Le but cette fois-ci était de consolider le pouvoir socialiste dans un seul pays, et de s’en servir comme point d’appui pour combattre le capitalisme dans tous les pays. La force fondamentale de la révolution était le pouvoir prolétarien en Union Soviétique et le mouvement révolutionnaire du prolétariat dans tous les pays. Les principales réserves étaient les masses de semi-prolétaires et les petits paysans dans les pays développés, le mouvement de libération dans les colonies et les pays dépendants. La direction de l’effort principal, consistait à isoler la démocratie petite-bourgeoise et ses organisations, qui constituaient le principal appui de la politique d’entente avec le régime capitaliste impérialiste. Le plan de disposition des forces consistait en une alliance de la révolution prolétarienne avec le mouvement de libération des colonies et des pays dépendants.

Les flux et les reflux du mouvement tactique

Tandis que durant la première étape de la révolution (de 1903 à février 1917), le plan stratégique est resté sans changement, la tactique s’est modifiée à plusieurs reprises.

Au cours de la période 1903-1905, la tactique du parti communiste (bolchevik) était offensive, car c’était le flux de la révolution, le mouvement révolutionnaire suivait une ligne ascendante, et c’est sur ce fait que la tactique devait se baser. En conséquence, les formes de lutte, elles aussi, étaient révolutionnaires et répondaient aux exigences du flux de la révolution : grèves politiques locales, manifestations politiques, grève politique générale. Les formes d’organisation, elles aussi, changeaient en rapport avec les formes de lutte : comités d’usine, comités de paysans révolutionnaires, comités de grève, Soviets de députés ouvriers.

Dans la période suivante de reflux (1907-1912), le Parti fut contraint de passer à une tactique de retraite, il y avait alors un déclin du mouvement révolutionnaire, et la tactique devait tenir compte de ce fait. En conséquence, les formes de lutte changèrent, de même que les formes d’organisation : au lieu du boycottage de la Douma (l’Assemblée), participation à celle-ci ; au lieu d’actions révolutionnaires extra-parlementaires déclarées, intervention et travail à l’Assemblée ; au lieu des grèves politiques générales, des grèves économiques partielles. Durant cette période, le Parti dût passer dans la clandestinité et les organisations révolutionnaires de masse furent remplacées par des organisations culturelles et d’éducation.

Au cours de la deuxième et troisième étapes de la révolution, la tactique changea des dizaines de fois, cependant que les plans stratégiques demeuraient inchangés.

Disposition des forces de classes et réserves directes et indirectes de la révolution

Pour ne pas se tromper de situation historique, il est utile de considérer quelles étaient les forces de classes effective dans ce processus révolutionnaire. La force fondamentale était alors le prolétariat, celui-ci était politiquement organisé, ce qui lui permettait de diriger l’ensemble du mouvement. Ce n’est que lorsque cette force fondamentale est dans les conditions de diriger le mouvement général, en relation avec le but stratégique, que l’on peut considérer la question des réserves de la révolution. Celles-ci peuvent être directes ou indirectes.

Les réserves directes étaient dans le cas de la révolution soviétique : la paysannerie et les couches intermédiaires, le prolétariat des pays voisins, le mouvement révolutionnaire dans les colonies et pays dépendants, les conquêtes et acquisitions de la dictature du prolétariat.

Toujours dans le cas de la révolution soviétique, les réserves indirectes étaient les contradictions entre classes bourgeoises du pays et les contradictions entre impérialistes, qui s’exposaient par les conflits et les guerres.

Pour utiliser judicieusement les réserves, et garantir une juste direction stratégique, il fallait remplir certaines conditions indispensables :

— S’assurer qu’existaient les forces fondamentales de classe (organisées) d’une révolution effective, visant l’instauration d’un régime socialiste, qu’elles étaient politiquement organisées et capables d’orienter le mouvement d’ensemble. Pour la période historique qui est la nôtre, cette force fondamentale est toujours la classe ouvrière, ou si l’on veut les classes prolétariennes, mais elle n’est pas actuellement organisée de façon à assumer vraiment le rôle directeur.

— Dans le cas de la révolution soviétique, cette force fondamentale organisée existait. Il fallait sur cette base concentrer les principales forces de la révolution au moment décisif sur le point le plus vulnérable de l’adversaire — par exemple, en octobre 1917, la guerre était ce point faible. Mais ceci parce que la révolution était déjà mûre, que l’offensive marchait “à toute vapeur”, que l’insurrection frappait à la porte et que le ralliement des réserves à l’avant-garde se présentait comme la condition décisive du succès.

— Il fallait en outre, bien choisir le moment pour porter le coup décisif, (ou déclencher un grand mouvement ou une insurrection). Ce moment était alors celui où la crise avait atteint son point culminant, et parce qu’une condition était remplie : l’avant-garde était prête à se battre jusqu’au bout, les réserves étaient prêtes à soutenir l’avant-garde, le désarroi était le plus fort dans les rangs de l’adversaire. Ne pas observer ces conditions aurait mené à une faute dangereuse qu’on appelle la « perte de cadence ». Il en est ainsi lorsque l’organisation retarde sur la marche du mouvement, ou au contraire le devance de trop loin, ce qui crée le danger d’un échec.

— La direction une fois adoptée devait être suivie sans défaillance au travers des difficultés et des complications de tout genre et de tout ordre sur le chemin conduisant au but, afin que l’avant-garde ne perde pas de vue le but essentiel de la lutte, et que les masses ne s’égarent pas en marchant vers ce but.

— Il fallait aussi avoir en tête, la nécessité de manœuvrer avec les réserves de façon à se replier en bon ordre (ceci lorsque les adversaires sont forts ou reprennent des forces), lorsque la retraite est inévitable, et qu’il serait désavantageux d’accepter la bataille que l’adversaire veut imposer. La retraite en bon ordre devenant dans ce cas l’unique moyen de soustraire l’avant-garde au coup qui la menace et de lui conserver ses réserves. Le but d’une telle stratégie étant de gagner du temps, de démoraliser l’adversaire et d’accumuler des forces pour ensuite repasser à l’offensive.

***

Sur la base de cet exemple, on peut comprendre que la question de la disposition effective des forces de classe dans un moment historique donné, en relation avec celle de la direction stratégique, et la succession et la combinaison des tactiques, sont des questions importantes. Faute d’une juste direction stratégique et tactique, les classes populaires ne peuvent remporter des victoires, ni même mettre un frein à l’aggravation de leur situation.

On peut aussi saisir la nécessité d’établir et rétablir une direction stratégique, et sur cette base de rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière. Il ne faut pas pour autant reproduire des schémas tout faits qui correspondaient à d’autres conditions historiques. Ainsi, si l’on prétend lutter contre le capitalisme et pour la révolution, il convient de bien travailler à préciser quel est le but visé (quel régime social), quelles forces effectivement révolutionnaires existent aujourd’hui par rapport à ce but, de quelles réserves directes et indirectes dispose-t-on, enfin, et c’est essentiel quelles sont les conditions objectives réelles de la lutte.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Profitant de l’absence de l’absence d’orientation stratégique, il peut même arriver dans une situation de crise, lorsque le mécontentement des classes populaires grandit, que des groupements politiques (agissant quant au fond dans l’intérêt de la bourgeoisie ou des classes réactionnaires du monde ancien), puissent, comme le fit le fascisme dans l’entre-deux guerres, se présenter comme étant les champions de l’anticapitalisme » et de la phrase révolutionnaire. La situation actuelle de crise peut certes amener à parler de la nécessité d’en finir avec le régime capitaliste, de révolutionner la société. Mais si l’on ne veut pas aller dans le mur, on doit alors se demander : existe-t-il aujourd’hui des conditions favorables à une véritable révolution de la base économique de la société, et les éléments d’une situation révolutionnaire (notamment du point de vue de la disposition des forces de classes). Faute de quoi, le « désir de révolution » risque fort de se retourner en son contraire, le fascisme.

L’analyse soviétique de la crise générale du capitalisme (1934)

1 novembre 2009

En janvier 1934, le rapport de politique générale présenté au XVIIe Congrès du Parti communiste de l’URSS [1] prend en compte les conséquences de la crise générale de 1929, tant au plan des rapports de classe que des relations entre puissances. La crise est évoquée en ces termes : « crise continue du capitalisme mondial ». Un diagnostic est posé : accélération des préparatifs de guerre impérialiste pour un nouveau partage du monde et des sphères d’influence, au profit des états forts. « Les choses s’orientent vers une nouvelle guerre impérialiste comme issue à la situation actuelle. »

Caractères généraux de la crise

Plutôt que de se centrer sur les motifs immédiats de déclenchement de la crise de 1929 (krach boursier), le rapport met l’accent sur l’entrée dans une la « crise continue de l’économie mondiale », qui touche l’industrie, l’agriculture, le commerce, la circulation monétaire et le crédit. Il en résulte une aggravation de la lutte pour les marchés extérieurs, la guerre commerciale, le dumping, et donc aussi aggravation des conflits entre pays capitalistes et des contradictions de classes. La crise industrielle qui succède à 1929 n’est pas considérée comme comparable aux habituelles « crises de transition », qui passent de la dépression ordinaire à un nouvel essor. La sous-production chronique des entreprises, le chômage massif persistent, il y a interpénétration des différentes crises, et « l’absence de cette tendance vers un renouvellement du capital fixe, annonçant le début d’un essor ». Pourtant, si la dépression ne s’ouvre pas sur un essor nouveau, elle ne semble pas non plus conduire à une rétrogradation vers le point le plus bas.

La chute des prix a touché surtout dans un premier temps les marchandises des producteurs inorganisés : paysans, artisans, petits capitalistes ; ce n’est que graduellement qu’ont été aussi frappées les marchandises des gros producteurs organisés, les capitalistes groupés en cartels.

Le caractère durable de la crise industrielle s’explique par le fait que celle-ci « s’est étendue à tous les pays capitalistes sans exception, rendant difficiles les manœuvres des uns aux dépens des autres ». Cela serait dû au fait que la crise industrielle s’est trouvée mêlée à la crise agraire qui s’est emparée de tous les pays agraires sans exception, ce qui ne pouvait que compliquer et approfondir la crise industrielle. Ce caractère durable s’explique aussi par le fait que la dépression industrielle qui succède à 1929, s’est « déchaînée dans le cadre de la crise générale du capitalisme, au moment où celui-ci n’a déjà plus et ne peut plus avoir, ni dans les principaux états, ni dans les colonies et pays dépendants, la force et la solidité qu’il avait avant la guerre et avant la révolution d’Octobre. »

Les effets de la crise en matière internationale

Le rapport souligne les dangers politiques qui peuvent être associés à cette crise générale.

« Cette crise économique prolongée a eu pour résultat d’aggraver comme jamais la situation politique des pays capitalistes, tant sur le plan intérieur qu’à l’échelle internationale ».

« L’accentuation de la lutte pour les marchés extérieurs », la guerre commerciale « ont aggravé à l’extrême les rapports entre pays, créé un terrain propice aux conflits militaires et mis la guerre à l’ordre du jour, comme moyen d’un nouveau partage du monde ». Différents plans de guerre et de repartage s’élaborent au sein des différentes puissances. « Les uns pensent que la guerre doit être organisée contre l’une des grandes puissances. Ils pensent lui infliger une défaite écrasante et rétablir leurs affaires à leurs dépens. » « D’autres pensent que l’on doit organiser la guerre contre des pays faibles au point de vue militaire, mais étendus quant aux débouchés ». « D’autres encore pensent que la guerre doit être organisée par une “race supérieure”, par exemple la “race germanique” ». « D’autres enfin pensent qu’il faut organiser la guerre contre l’URSS, partager son territoire et s’enrichir à ses dépens ».

Les conséquences de la crise au plan politique

La crise économique a placé dans une situation difficile les différentes classes productrices, ouvriers, paysans, mais aussi artisans et petits entrepreneurs. « Quatre années de crise industrielle ont épuisé et poussé au désespoir la classe ouvrière. Quatre années de crise agricole ont ruiné à fond les couches déshéritées de la paysannerie, non seulement dans les principaux pays capitalistes, mais encore et surtout dans les pays dépendants et coloniaux ».

Il en résulte de profonds mécontentements et « l’idée d’un assaut » contre le régime capitaliste qui en est la cause, mûrit dans la conscience des masses. Toutefois « les masses populaires n’en sont pas encore au point de livrer assaut au capitalisme », notamment du fait de carences [2] quant à leur organisation politique. Les classes dominantes craignent cependant que l’organisation et l’union des classes populaires se développent. En conséquence, elles travaillent à réduire les vestiges de la démocratie bourgeoise, voire à les détruire en recourant au fascisme.

« [Que l’idée de l’assaut contre le capitalisme] mûrisse dans la conscience des masses », c’est ce qui explique « que les classes dominantes des pays capitalistes s’appliquent à détruire ou ramènent à zéro les derniers vestiges du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, vestiges pouvant être utilisés par la classe ouvrière dans la lutte contre les oppresseurs ». Cette crainte explique aussi « qu’elles jettent les partis communistes dans l’illégalité ».

Ainsi, « la victoire du fascisme en Allemagne, il ne faut pas la considérer simplement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière [ou comme le résultat des trahisons perpétrées par la social-démocratie], mais aussi comme un signe de faiblesse montrant que la bourgeoisie n’est plus en mesure d’exercer le pouvoir par les vieilles méthodes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise ». Cela contraint (plus spécialement l’impérialisme allemand), à recourir en politique intérieure aux méthodes terroristes de gouvernement et à l’extérieur à une politique de guerre. Il est important de voir que cette « faiblesse » de la bourgeoisie est de nature historique, et qu’elle ne conduit pas nécessairement à la révolution, mais qu’elle peut, à moyen terme, conduire à la régression politique, la fascisation et la guerre.

Une mise en garde est formulée à l’égard de ceux qui, imaginent que la situation de crise économique conduit nécessairement à une révolution. « Certains camarades pensent que dès l’instant où il y a crise révolutionnaire, la bourgeoisie doit se trouver inévitablement dans une crise sans issue […] qu’il ne leur reste donc qu’à attendre la chute de la bourgeoisie et à rédiger des résolutions triomphales ». Or, il est des moments, où même en cas de véritable « situation révolutionnaire », « où le pouvoir de la bourgeoisie est ébranlé jusque dans ses fondements », mais, « où pourtant la victoire de la révolution n’arrive pas, parce qu’il n’y a pas de parti révolutionnaire du prolétariat […] ayant assez de force et d’autorité pour entraîner à sa suite les masses et prendre le pouvoir. Il serait déraisonnable de croire que des « cas » pareils ne puissent se produire ».

La suite de l’histoire devait malheureusement vérifier le bien fondé de telles analyses.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir à ce propos le Dossier sur le Front populaire et son contexte, publié dans le supplément au n° 7 de la Vérité en contrebande.
  2. 2. Carences relative à l’époque toutefois, si on les compare à l’état de désorganisation et de désorientation actuelles

Quelques données sur les déterminations générales de la crise de 1929

1 novembre 2009

La crise qui sévit actuellement est une manifestation de la contradictions fondamentale du régime capitaliste. Comme en 1929, il s’agit d’une crise générale qui succède aux crises, « banales », « classiques » qui, cycliquement, secouent ce régime. Tous les pays sont touchés plus ou moins durement, et les « recettes » habituelles qui permettaient de surmonter, sinon de résoudre, ces inévitables soubresauts, ne sont plus de mise.

La crise a été révélée au monde par une crise financière, notamment la crise qui a affecté un système de crédit aux états-Unis (« subprimes »), mais ses causes sont beaucoup plus lointaines et remontent aux années 70. Elles sont aussi plus générales, inhérentes au principe qui régit le capitalisme.

Dans le précédent numéro, on a mis au jour le fondement d’une telle crise, toujours liée, comme au XIXe siècle, à l’engrenage de la « surproduction capitaliste », qui se manifeste par l’arrêt de la production de richesses sociales, la destruction de forces productives, matérielles et humaines : fermetures d’usines, licenciements, chômage, ruine d’exploitations agricoles etc. Les classes populaires étant les premières touchées, mais à terme toute la société se trouve affectée.

Les observateurs n’ont pas manqué de comparer la crise actuelle à la crise de 1929, notamment dans ses aspects financiers. Ils sont restés plus discrets tant sur ses déterminations économiques fondamentales que sur ses implications politiques. C’est sur ce dernier aspect que nous allons insister, car le sujet nous touche directement, et plus encore dans un avenir proche. Il est important à cet égard de poser la relation existant entre les conditions matérielles défavorables pour les classes populaires, suscitées par la crise, et les dangers politiques qu’elle implique.

Sans vouloir établir une équivalence exacte avec la crise de 1929, des enseignements historiques méritent d’être rappelés. C’est dans la foulée de cette crise générale, que, spéculant sur la situation insoutenable des peuples, les régimes fascistes les plus destructeurs se sont instaurés. Les facteurs déclencheurs de la Seconde Guerre mondiale sont aussi à mettre en relation avec cette crise, avec les dévastations des richesses matérielles et humaines que cette guerre a engendré.

Face aux atteintes à leurs conditions d’existence, les classes populaires de différents pays ont tenté, comme elles le font aujourd’hui, de faire barrage au processus de dégradation. Face au danger de fascisation et de guerre, elles ont su parfois réaliser leur union, notamment dans le cas de la France par la tactique du Front populaire contre le fascisme et la guerre. Mais en dépit de leur engagement résolu, elles n’ont pas réussi à juguler ces fléaux. Pourtant alors, les classes populaires n’étaient pas dans une situation de désorganisation et de désorientation politiques. Il existait aussi face au camp capitaliste (lui-même divisé), un camp et un forum mondial du socialisme.

Les dangers politiques sont donc grands pour l’avenir, bien qu’ils puissent se présenter de façon moins visible et plus insidieuse, ce qui paradoxalement peut rendre plus difficile le travail de réorganisation et d’unification des forces populaires contre de tels dangers.

L’exposé qui va suivre est d’ambition modeste. Il se borne à fournir quelques données sur des faits politiques associés à la crise de 1929, afin d’en dégager quelques enseignements. Il n’est pas inutile à ce propos de proposer tout d’abord quelques éléments sur le contexte qui a précédé ou accompagné cette crise.

Bref aperçu du contexte après la Première Guerre mondiale

La crise générale de 1929 se manifeste dans le contexte de l’après Première Guerre mondiale, période au cours de la quelle plusieurs crises d’ampleur plus réduite se sont succédé. Si la principale puissance vaincue (l’Allemagne) prépare très tôt sa revanche, la victoire de la révolution soviétique met pour un temps en sommeil les conflits trop apparents au sein du monde capitaliste et leurs ambitions rivales de repartage du monde. Ceci, du fait que l’existence d’un camp mondial du socialisme se présente comme une menace pour le régime capitaliste, qui conduit les différents camps, au-delà de leurs divisions, à faire front contre le danger commun.

En Italie, l’après guerre est marquée par une crise économique mal jugulée, avec désorganisation de l’industrie, baisse de la lire et difficultés de ravitaillement. En outre, la montée du communisme effraie la bourgeoisie et pousse ses représentants à beaucoup d’indulgence à l’égard des visées fascistes, qui quand au fond se propose de sauver le régime capitaliste, tout en usant d’une phraséologie révolutionnaire, pour tenter de subjuguer les masses. Les représentants de l’impérialisme italien estiment aussi que l’effort fourni aux côtés des puissances victorieuses lors de la seconde partie de la guerre a été mal récompensé dans les traités de repartage. Le fascisme italien se présente ainsi comme répondant aux attentes contradictoires de diverses catégories sociales : bourgeois qui rêvent de reconstituer la puissance à l’Italie, paysans et ouvriers menacés par la crise, intellectuels, propriétaires fonciers, financiers qui craignent la contagion soviétique.

A des degrés divers, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, subissent aussi des crises. Pour l’Allemagne, l’établissement de la République se fait au prix ce l’écrasement de la révolution spartakiste, pour partie influencée par la révolution russe. Au plan économique, on assiste à une baisse vertigineuse du mark de 1918 à 1923, à l’écroulement des petites et moyennes entreprises, à la prolétarisation de la classe moyenne. Le retour à un relatif équilibre ne se produit qu’en 1924-1928. Mais le mécontentement de nombreuses catégories de la population servira à alimenter les visées fascistes et la volonté agressive de la puissance allemande.

L’Angleterre connaît les difficultés les plus graves entre 1919 et 1924, avec recul de la prospérité anglaise du XIXe siècle, perte de son hégémonie économique, instabilité politique. Le malaise économique persiste au cours des années 1925-1929, notamment du fait que les produits anglais ne sont plus compétitifs sur le marché mondial.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les états-Unis deviennent la première puissance mondiale, entrant en concurrence avec les capitaux et les puissances européennes, faisant grandir les sentiments d’hostilité à son égard. Les étatsUnis n’en connaissent pas moins aussi des difficultés d’ordre économique et social : grandes grèves en 1919 dans l’acier et les charbonnages qui se terminent par une défaite ouvrière, courte crise en 1920-1921 suivie de grèves dont les patrons sortent victorieux. Durant cette période, l’industrie américaine se modernise, avec la standardisation, le développement du machinisme, la concentration des entreprises. Les profits s’accroissent et aux crises succède une période de prospérité de 1922 à 1929. Cette période de prospérité et de relative surproduction au regard du marché mondial contribue à préparer les conditions de la grande crise de 1929.

Brèves données sur le développement des rivalités impérialistes dans la périphérie

Dans l’entre-deux-guerres, les divers lieux qui sont aujourd’hui encore en état de guerre étaient déjà la proie des rivalités entre puissances impérialistes. On se contentera d’en donner quelques illustrations.

Dans la périphérie du monde capitaliste, des revendications anti-colonialistes se développent, principalement contre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, la France et l’Angleterre. Les vaincus (Allemagne, Turquie) qui ont perdu leurs colonies ou zones d’influence peuvent évidemment trouver intérêt à attiser les revendications anti-colonialistes contre les puissances rivales. Au Moyen Orient, la Turquie a perdu les pays sur lesquels s’étendait son empire : Syrie, Mésopotamie, Palestine, sur lesquels la SDN a conféré des mandats à l’Angleterre et à la France. La France détient aussi un mandat sur le Liban et la Syrie. Des rivalités pour le pétrole se font jour entre les pays vainqueurs, France et Angleterre notamment. L’ Angleterre détient un mandat sur la Palestine, la Mésopotamie, mais le district pétrolier a été dévolu à la France. Les britanniques finissent par obtenir des droits sur son exploitation, en échange d’une participation de la France à la production. La concurrence nouvelle des états-Unis n’est pas à négliger, et vraisemblablement aussi celle, moins visible, des puissances vaincues, dont l’Allemagne.

Face aux revendications et mouvements anti-impérialistes, la puissance britannique privilégie le profit commercial. Elle vise à constituer un vaste empire arabe sous le sceptre des Hachemites (dont le chef Hussein, est roi de La Mecque). Les britanniques voudraient se poser en tuteurs de cette fédération qui irait de la Méditerranée à la Perse, réservoir de pétrole et qui constitue un bouclier pour protéger les Indes (alors sous tutelle anglaise).

En 1927, l’Iran devient un état indépendant. Son nouveau chef, Reza Chah Pahlevi, obtient une part des bénéfices réalisés sur le pétrole du pays. Il se rapproche de la Turquie et de l’URSS mais maintient de bons rapports avec l’Angleterre. En 1936, une commission royale anglaise décide d’un partage de la Palestine en deux états : un tiers est réservé aux juifs, c’est « le Foyer national pour le peuple juif », les deux tiers aux arabes, un couloir unit Jérusalem à la mer. Cela provoque des mécontentements de part et d’autre.

En Inde, l’Angleterre qui avait joué sur les rivalités entre Hindous et Musulmans pour maintenir sa domination. La guerre change un peu sa donne. Après la guerre, le pays est bouleversé politiquement et économiquement (la grande firme Tata Iron and Steel Company, créée en 1907 démarre avec la guerre). Il y a accélération de l’industrialisation, développement de l’extraction charbonnière, croissance de l’industrie textile, avec émergence d’un prolétariat sous payé. La demande d’importation de produits en provenance de Grande Bretagne décroît. Dès 1916, l’agitation commence, un premier syndicat du textile est constitué en 1918. De grandes grèves se multiplient, l’influence des communistes grandit. C’est un levier pour la lutte des travailleurs, et aussi un outil pour contrer l’impérialisme anglais.

Crise du capitalisme et sens des luttes menées par les travailleurs

1 novembre 2009

L’exemple du Nord : décembre 2008 mai 2009

Fermetures d’entreprises, chômage partiel, licenciements, luttes sociales, ces faits recensés dans la Voix du Nord de décembre 2008 à fin avril 2009, confirment l’existence d’un mouvement de régression généralisée. Au-delà de ce constat, on est conduit à s’interroger sur les raisons de l’évolution de la situation depuis quelques décennies, avec le point culminant de la crise actuelle. Si le régime capitaliste connaît depuis le début de son existence des crises périodiques, celle-ci se présente, un peu comme celle de1929, comme une crise d’ensemble du régime capitaliste.

Causes capitalistes de la crise

Dans la Voix du Nord, les manifestations de la crise sont évoquées à propos d’une fromagerie du bocage à Maroilles, celle-ci est rapportée à un « manque de trésorerie » qui rendrait nécessaire une « restructuration », façon de dire qu’il faut procéder à des licenciements. Pour éviter le dépôt de bilan, on y fait appel à de l’argent privé et intercommunal. Plus généralement, dans la plupart des faits recensés, on admet que la crise résulte d’une « surcapacité » productive, autrement dit qu’il s’agit d’une crise de surproduction capitaliste. Journalistes, dirigeants d’entreprise, syndicalistes ou salariés interviewés parlent de « baisse d’activités », « forte baisse d’activité ». Au regard de la « production », on parle aussi de « baisse des volumes de production ». Enfin, avec la formulation « baisse des ventes », c’est l’impossibilité de réaliser la valeur des marchandises (et donc aussi la plus-value) qui est signalée. On parle aussi de « baisse des commandes », « baisse du carnet de commandes », ou, exposant le caractère imprévisible, inattendu et profond de la crise, de « chute vertigineuse des commandes ».

La concurrence mondiale, inhérente au régime capitaliste, se présente comme une autre facette de cette crise générale de surproduction. La société Cabanon à Dunkerque, fabricant de tentes, « confrontée à une forte concurrence asiatique », a « déposé le bilan », elle attend un repreneur. Les rapports de concurrence dans la course à un marché qui se rétrécit peuvent opérer au sein d’un même groupe, comme dans le cas de Continental. L’unité de production de Clairoix (1120 salariés) étant présumée avoir des « coûts » de production « plus élevés ». Un porte-parole de la division pneus évoque le problème ainsi : « C’est dommage, tout le monde a fait ce qu’il pouvait […] mais de facto, au regard de la concurrence entre les sites, ce n’était pas assez ». Il est vraisemblable cependant que d’autres facteurs jouent aussi, et que les sites français aient à assumer plus lourdement que d’autres sites les effets de la crise de cette entreprise allemande.

Dans cette situation de crise généralisée, le marché est « engorgé » (comme on le disait au XIXe siècle), en conséquence le capital, seul possesseur des grands moyens de production sociaux, « chôme ». Par suite les travailleurs, qui ne disposent pas des moyens de production, doivent chômer eux aussi. Le régime marchand capitaliste en crise, révèle ainsi la contradiction fondamentale qui le mine. Dans la mesure où la production des richesses doit passer par « le détour du capital », le caractère social de la production, ne peut être reconnu. Les forces productives matérielles et humaines qui coopèrent en vue de produire des biens utiles à tous, sont inutilisées ou détruites.

L’industrie automobile, secteur exemplaire d’une surproduction considérable tente de recomposer ses facteurs constitutifs. Les producteurs subissent les effets de cette recomposition. « A Sevelnord, 350 salariés sont conviés à quitter l’usine » titre la Voix du Nord du 27 janvier 2009. Selon le directeur du site : « il faudrait faire partir le double de salariés pour compenser la baisse [des commandes]. On veut préparer l’avenir, mais il nous est difficile d’imaginer le marché dans trois mois ». Aveu révélateur, les lois du régime de production et d’échange ou « les lois du marché » agissent sans que puisse véritablement s’exercer un contrôle politique.

Bien entendu, les productions annexes sont elles aussi affectées. A la Française de mécanique de Douvrin, c’est un projet de 180 départs « volontaires » qui est entériné. Au site de Gondecourt, Visteon pourrait licencier 101 salariés, sans compter celui de Flins (32 salariés concernés) et celui de Châtillon-sur-Seiche en Ile de France, où pourraient être supprimés 18 emplois. Entre 300 à 400 intérimaires ont déjà dû quitter l’unité de production. Deux ans après un plan social de 118 suppression de postes, Valéo à Abbeville, autre équipementier automobile, prévoit pour sa part la suppression de 104 emplois. Wagon automotive à Douai a annoncé 90 licenciements sur l’ensemble de ses unités de production. A Calais, Schaeffer, spécialisé dans la fabrication de chaînes de distribution, compte licencier 115 personnes. IGA à HéninBeaumont, prévoit le licenciement de 33 personnes, Westaflex à Roubaix doit supprimer 74 emplois. Le site d’Annezin de Bosal, en cessation de paiement, est menacé de fermeture indique.

Touchée par la crise, l’industrie automobile répercute les difficultés sur toute une chaîne de productions, ainsi la fabrication des résines phénoliques à Brebières chez Dynéa, où « 53 emplois [sont] sur la sellette. » Dans la société Provost située à Halluin, qui fabrique des matériels de rayonnage et de manutention, 60 contrats d’intérimaires ne seront pas renouvelés, 9 salariés vont être licenciés. La production d’acier, en amont de la production automobile, connaît le même sort. La forge industrielle MSI France basée à Hénin-Beaumont licencie 57 personnes et se sépare de ses intérimaires.

Les lois du régime marchand capitaliste n’agissent pas seulement dans le secteur automobile, d’autres branches productives sont affectées dans le Nord. L’industrie du textile déjà lourdement touchée depuis des décennies, en fait aussi les frais : licenciements à Intissel (8 licenciements), Roquette Textile (40 à 50), Staf (27), Artex (16), Confection de l’Alloeu (95), les Dentelles Brunet (52).

On peut poursuivre la liste. 41 licenciements prévus chez Sepieter, spécialiste de la fabrication et de l’impression d’enveloppes. L’industrie ferroviaire est touchée, notamment A.F.R., placé en redressement judiciaire, et qui prévoit un plan social, 60 salariés sont concernés sur les 310 que compte cette entreprise. La fabrication de meubles en kit pour le camping et les caravanes, sous la marque Techwood, connaît une baisse d’activité de 30 %, 9 licenciements sont programmés. La corderie est également concernée, l’entreprise Cousin-Trestec à Wervicq-Sud applique « un plan de restructuration », 14 emplois vont être supprimés. Chez Industrial Scientific, spécalisé dans la fabrication et la commercialisation d’appareils de détection de gaz, un plan de suppressions de 40 postes est envisagé. Chez Europerf à Wormhout où l’on fabrique et conditionne du parfum 21 licenciements sont programmés.

Des industries jusqu’alors relativement florissantes sont aussi affectées. Total annonçait une restructuration en France et la suppression de 555 postes dans le raffinage et la pétrochimie. Le groupe pharmaceutique, Glaxosmithkline compte supprimer quelque 850 emplois en France. Aux établissements Roquette à Lestrem, spécialisé dans la transformation de l’amidon, 143 emplois en CDD « seraient sur la sellette ». Et encore 240 postes supprimés à Marly et Saultain, qui fabriquent des peintures et revêtements anticorrosion, le groupe américain PPG, n’échappant pas à la règle.

La liste est déjà suffisamment longue, mais n’oublions pas le secteur tertiaire comportant la grande distribution, notamment la vente à distance. Pour les Trois Suisses et la Redoute 674 emplois supprimés. Chez EDA, grossiste alimentaire, en redressement judiciaire pour une période de quatre mois, les 770 employés en France ont de quoi s’inquiéter. La crise, on le sait, touche également les transactions immobilières. Soleil Immobilier a ainsi subi « une baisse de 50 % », 25 de ses 50 salariés ont été licenciés. Idem pour les agences d’intérim, un plan social prévoit 500 suppressions au niveau national, dont 40 à 60 dans le Nord-Pas-de-Calais.

Indicateur des transactions marchandes, le transport, dans la région Nord-Pas-de-Calais, selon la Voix du Nord (14 janvier 2009), a perdu « dix mille emplois en 2008 ».

Tous ces licenciements et fermetures d’entreprises bien que non exhaustifs et couvrant une période relativement récente, témoignent de l’ampleur de la crise qui bien sûr ne se limite pas à la seule région Nord-Pas-de-Calais.

L’essor du chômage partiel

Le recours au chômage partiel est assez évocateur. Ce dispositif est mis en œuvre dans la plupart des secteurs d’activités. Les salariés qui ne sont pas licenciés, chôment sans perdre leur emploi, du moins dans l’immédiat. Mais leur salaire diminue en fonction du nombre de jours chômés. Là aussi, comme à propos des licenciements, il est fait état de la « baisse des commandes », de la nécessité de baisser la production, « s’adapter aux besoins du marché ». Dans le secteur automobile, un mois d’arrêt de travail chez Sevelnord en décembre 2008, 3 jours en janvier, 7 en février et 6 en mars. Chez Valéo, trois semaines d’arrêt de travail, 41 chez Bridgestone. Dans l’emballage de luxe, chez Uniflockage le mois de février a été chômé, un mois également dans un site de fabrication de machines agricoles. La prise de douze jours de congé sur le premier trimestre a conduit à ArcelorMittal à une grande manifestation.

Le chômage partiel ne préserve pas forcément de la fermeture d’unités de production. Le cas de CBS en atteste. L’usine de profilages, bardages et couvertures située à Louvroil, dont la production est passée de mille tonnes par semaine à deux cent cinquante, a été dans un premier temps touchée par des mesures de chômage partiel, une semaine plus tard on apprenait « la fermeture confirmée du site sambrien ».

Licenciements et chômage partiel conduisent à faire diminuer les revenus des travailleurs, potentiellement consommateurs. Ce qui conduit à un cercle vicieux pour l’écoulement des marchandises de consommation immédiate, et par suite, pour les industries qui les fabriquent. C’est ce qu’énonce un délégué CGT de chez Visteon : « si on nous enlève nos salaires, il n’y aura personne pour consommer… »

Luttes sociales, tenter d’atténuer les effets de la crise

La plupart des luttes sociales recensées dans la Voix du Nord, s’assignent des objectifs qui se rejoignent sur un point : tenter d’atténuer les effets de la crise. Des salariés de Valéo, de Toyota, par exemple, s’engagent dans une grève de sept jours afin d’obtenir des primes pour compenser « les pertes de salaires consécutives aux mesures de chômage partiel », ou « l’indemnisation à 100 % du chômage partiel et des heures de grève ». Chez Wagon automotive, l’annonce d’une prolongation du chômage technique déclenche le « blocage de l’usine ». La crise génère également des réorganisations de la production qui provoquent à leur tour des réactions des salariés. A Tourcoing, chez Diramode, « les salariés en colère » débraient durant deux heures. Chez Faurecia, c’est notamment « la dégradation des conditions de travail en général et surtout la mise en place […] d’une organisation du travail en heures de jour [et non plus en ] heures postées » qui déclenche « le blocus » du site de production.

Pour les salariés affectés par des mesures de licenciement (IGA, Confection de l’Alloeu), les revendications portent essentiellement sur l’obtention d’une « indemnité supralégale ». Chez Scaeffer, en bloquant les grilles de l’usine, ils veulent obtenir ne serait-ce qu’une prime de départ de 6 500 euros. A Eurostyle Valenplast, plusieurs semaines de conflits ont permis le maintien pendant un an de la mutuelle pour les 61 licenciés et le paiement des jours de grève. Piquet de grève de plusieurs semaines chez Intissel pour obtenir « l’assurance de conditions de départ […], âprement négociées lors des dernières suppressions d’emplois, [et qui] seraient garanties aux salariés en cas de nouveaux licenciements ». L’avenir à tous se présente comme incertain. Certains mouvements visent aussi à « sauvegarder » les emplois, sans se leurrer sur une efficacité durable. Les conflits à La Redoute, aux Trois Suisses ainsi que chez Visteon sont révélateurs à cet égard.

Les mécontentements s’expriment dans une moindre mesure, au sujet des « délocalisations ». Cela a été le cas chez Visteon, on prévoit la délocalisation de huit postes du service comptabilité en Hongrie. La direction des Trois Suisses envisage « une externalisation des services informatiques, logistiques et maintenance ». Chez Graphic-Pack le transfert de certaines activités dans le Nord a mobilisé les salariés grenoblois qui ont bloqué le site de Masnière. L’INSEE, à son tour, connaît des « mobilisations » de ses salariés « qui s’inquiètent quant au projet de délocalisation à Metz d’une partie de la statistique publique…».

Du côté des agriculteurs et marins-pêcheurs, le désarroi s’exprime face à la baisse des prix à la production (lait, viande et volaille), pour d’autres au sujet des quotas pour la pêche du cabillaud.

On constate que la plupart des luttes menées sont de caractère défensif. Il s’agit de limiter les effets de la crise sur les salariés. Pour quelques unes, moins nombreuses, des salariés s’efforcent de maintenir des positions, en lançant au moment opportun des actions pondérées de courte durée, pour les revendications salariales, à l’occasion de négociations annuelles. Ce fut le cas chez Bombardier, Carambar et Finimétal.

***

Quel sens donner à tous ces faits ? En premier lieu que s’expose à travers eux la contradiction destructrice du régime marchand capitaliste, qui avec la crise s’impose avec violence et ne laisse présager aucune issue favorable. Mais aussi que les luttes poursuivent un objectif commun, la nécessité d’inverser la tendance régressive. A terme, cette tendance ne peut être inversée qu’en travaillant à transformer la base économique d’un régime qui périodiquement la reproduit. Ces diverses luttes sont éparpillées, mais leur signification historique générale est celle-ci : la lutte pour un régime qui soit vraiment « social ». Comme l’indiquait Marx, il ne s’agit pas de dire : « Abandonnez vos luttes ce ne sont que des sottises », mais de montrer aux hommes « pourquoi ils luttent véritablement », vers quel type de société ils veulent aller.

Interrogations sur la crise. Le point de vue d’ouvriers et autres travailleurs

1 novembre 2009

On a mené une enquête auprès d’une soixantaine de personnes : pour la moitié des ouvriers, mais aussi des employés, enseignants , étudiants, retraités. Les principales questions étaient : Comment vous représentez-vous la crise ? Quelles sont les causes de la crise ? Quelles conséquences politiques peut-elle engendrer ?

Comment est posé le phénomène de la crise actuelle

Comme pour les spécialistes, il y a une difficulté pour les personnes interrogées à saisir toutes les données de la crise actuelle. Ce qui ressort en premier lieu, c’est l’inquiétude. Un bon tiers l’exprime clairement : « c’est catastrophique », « c’est un monstre », « c’est ne plus vivre normalement », « c’est un mal être profond ». L’inquiétude grandit quand on se projette au-delà du présent : « une inquiétude des ouvriers pour leur travail et l’avenir », « la crise, ça fait peur car c’est l’avenir des enfants ».

Pour une bonne moitié des personnes interrogées, la crise est appréhendée au niveau de ses effets sur les travailleurs, les forces productives humaines : les licenciements, le chômage : les fermetures d’usines : « ça c’est réel », « c’est le chômage, les gens qui n’ont pas de travail, les entreprises ferment », « la crise, c’est quand on met les gens en retraite et en préretraite de force, quand on fait arrêter de travailler les ouvriers, que tous les travailleurs de toutes les branches vont subir le chômage », ou encore, « des salariés pauvres parce qu’ils ne travaillent pas beaucoup d’heures ».

La crise actuelle est perçue au regard de la persistance des effets des différentes crises depuis plusieurs décennies. Sans que l’on analyse précisément ses causes, elle se présente comme relevant de la longue durée, une crise générale qui succède à une série de crises larvées : « depuis les années 70, c’est la crise, sauf que maintenant cela s’est aggravé », « elle existe depuis longtemps », « on en parle aujourd’hui par ce que de crises en crises, elle est montée à un niveau supérieur ».

La crise est ainsi saisie comme le résultat du fonctionnement du régime capitaliste : « c’est simplement une conséquence du système capitaliste contre lequel nous luttons depuis des décennies ». La question du phénomène de la surproduction capitaliste peut se trouver évoquée : « Le système économique ne fonctionne pas, les entreprises n’ont pas besoin de produire car il n’y a pas d’achats, elles doivent baisser le niveau de production », « c’est de la surproduction capitaliste ».

En relation avec la surproduction, il est fait état de la concurrence pour les marchés entre capitaux : « la crise du système capitaliste, les capitaux qui voyagent de continents en continents, qui font gagner des sommes à certains au détriment des autres », « accentuation de la concurrence entre impérialistes ».

La fuite dans la sphère financière non productive est mise en cause : « le capital a pris une forme financière et entraîne la liquidation d’entreprises », « ça découle de la spéculation à outrance, de la bourse et de cette économie virtuelle ».

Quelles sont les causes de la crise ?

Bien que nombre de personnes aient signalé à propos de cette crise, des déterminations capitalistes (surproduction en relation avec la rivalité sur les marchés, fuite en avant dans la sphère financière), la plupart des personnes rencontrées pensent qu’elles ne connaissent pas les causes effectives de la crise : « je ne sais pas », « je ne vois pas ». Une distinction peut cependant être établie entre ce qui est considéré comme un déclencheur conjoncturel (maintes fois ressassé par les media, la crise boursière), et, les « causes » profondes. Celles-ci sont souvent mise en relation avec des déterminations générales, « la recherche effrénée du profit comme but en soi », et plus généralement la « logique » absurde du capitalisme qui se manifeste au travers du phénomène de la surproduction : « c’est une conséquence du système capitaliste », « parce que les profits ne peuvent plus être dégagés dans la production de richesses », « le capital ne pouvant plus se développer dans la production, tout se produit dans la spéculation ». On souligne que « les patrons ne peuvent pas vendre suffisamment aux autres pays et ça reste en stock chez eux », « ils ne vendent pas et ils ont cru qu’ils allaient vendre, trop de production ».

La concurrence entre les différents pays capitalistes et la montée en puissance de nouveaux venus est considérée comme ayant décuplé les causes capitalistes de la crise, cela principalement chez les ouvriers : « la montée en puissance de la Chine et de l’Inde qui déstabilisent les pays développés », « les désaccords entre Europe, USA et Japon », et le fait que « même en Europe, on ne s’entend pas… ».

La mondialisation et les délocalisations sont venues aggraver l’anarchie de la production, inhérente au capitalisme, donnant plus d’ampleur à la crise. Plusieurs affirment que le capitalisme « est au bout du rouleau », que la mondialisation « manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions », a elle-même conduit à un échec.

Deux personnes (un ouvrier et un enseignant) font référence à la crise de 1929 comme grande crise typique du capitalisme, en train de se reproduire avec quelques variantes.

Les conséquences politiques que peut engendrer la crise

Ici encore, la question concernant les conséquences politiques de la crise semble difficile à appréhender : « je ne vois pas », « je ne sais pas », « je ne vois pas bien ». Il y a aussi l’idée que les conséquences, vraisemblablement néfastes, sont pour l’heure imprévisibles : « je vois mal l’avenir, cela ne peut pas s’arranger » ; « il est difficile de voir l’ampleur de la crise, elle n’est pas arrivée à son terme ».

Certains portent leur espoir sur une mobilisation populaire : « cela dépend de la force de mobilisation nationale et internationale ». Mais l’inquiétude demeure, face à un problème qui, compte tenu des données politiques actuelles, se présente comme insoluble : « aucun parti n’est capable de penser une solution, un programme lié à la réalité économique », « il est vrai qu’en termes de perspectives politiques, en France, il n’y en a pas ». « Quel que soit le politicien, représentant n’importe quel parti politique, ce sera toujours la même chose… ils ne règleront pas le problème de la société de profit ».

Par conséquent, « cela ne peut pas s’arranger », il y aurait possible menace d’une « désintégration de la société dans tous ses aspects ».

Même si les perspectives d’avenir semblent sombres, la nécessité de changements est évoquée par un nombre important de personnes, souvent sous la forme « il faut », « il faudrait ».

Pour quelques-uns, le mécontentement de la population pourrait conduire à un changement politique, par le biais du vote. D’autres envisagent des changements plus radicaux : « le peuple doit arrêter de tomber dans le panneau [de l’impuissance des partis politiques] », il y a « nécessité de ne pas s’attaquer à la surface des choses mais au capitalisme », « une rupture nécessaire pour instaurer le socialisme », « à terme, il faut un nouveau monde, une politique qui change ».

Le doute cependant s’expose pour ce qui touche aux résultats : « il faut que ça pète, il faut que les travailleurs et le peuple se révoltent mais d’ailleurs, ça donnerait quoi ? ». Compte tenu des données politiques actuelles, une préoccupation se manifeste à l’égard d’une « explosion sociale » non maîtrisée, qui pourrait conduire à une « aggravation de la situation ».

Et même parmi ceux qui évoquent avec faveur la possibilité d’une explosion ou d’une révolution, on se préoccupe des conditions dans laquelle elle se ferait : « on va à une explosion sociale qui, si elle n’est pas canalisée, peut être dangereuse », « je crains le débordement qui n’aille pas dans le bon sens », « si ça explose, ça peut être très risqué pour le pays », « cela va mal se terminer ».

Des risques politiques majeurs sont évoqués, la fascisation et la guerre. De telles situations de crise dans l’histoire y ont déjà conduit : « parce qu’on a vu souvent des révoltes, des révolutions qui, à un moment donné, au lieu de donner des révolutions ouvrières, ont mis en place le fascisme, et ça, j’en voudrais pas », « trop de frustrations qui peuvent alimenter un électorat d’extrême droite et des troubles sociaux non contrôlés », « j’ai peur qu’on arrive à des situations graves, à la guerre, ou que le peuple soit opprimé encore plus par le fascisme », « la guerre pour sauver le capitalisme », « on peut avoir des guerres », « les conflits vont s’accentuer », « une troisième guerre mondiale ».

Un ouvrier, âgé de 65 ans établit un rapprochement avec la crise de 1929 et la montée du fascisme : « cette crise économique est pour l’ensemble de la société, dans le domaine politique, la fascisation du régime ».

Plusieurs locuteurs prévoient sinon un guerre généralisée, du moins des bouleversements des équilibres internationaux : « cette crise va bouleverser les équilibres mondiaux », « des tensions entre le Nord et le Sud : Inde, Chine, Maghreb vont s’imposer, cela va bouleverser les équilibres mondiaux ». Avec des tensions accrues au sein des pays pauvres et entre ces derniers et les autres : « ça va bouger aussi là-bas ». Le bouleversement des équilibres dans le monde pourrait conduire « à une redistribution des pouvoirs dans le monde ».

Le repartage du monde n’est envisagé qu’à travers l’émergence de nouvelles puissances. Bien que les tensions entre les états-Unis et l’Europe, et au sein même de l’Europe soient signalées, les locuteurs n’envisagent pas la possibilité de luttes entre les « vieux » impérialismes dans ce processus de repartage. La question est principalement posée en termes de redistribution entre le Nord et le Sud, et repartage entre les états-Unis et la Chine. Toutefois la situation de la France peut être présentée comme particulièrement vulnérable dans le cadre des données actuelles : « il y a un risque pour la France de perdre son autonomie politique au profit d’un ordre qui englobe d’autres pays (Europe), au profit d’une autre nation ayant des visées stratégiques de puissance internationale ». Un locuteur désigne « la mainmise de l’impérialisme allemand » de manière lapidaire et incidente.

Quelques-uns envisagent idéalement (toujours sous la forme « il faut », « ce qu’il faudrait », « ils devront ») une entente possible entre grandes puissances et capitaux pour sortir de la crise : « ce qu’il faudrait, c’est plus de concertation entre grandes puissances et petits états », « les capitalistes vont se serrer les coudes face aux peuples qui manifestent. Eux, ils n’ont peut-être pas intérêt à la guerre, donc ils collaborent ».

***

Se présentant comme la dernière en date d’une succession de crises larvées, la crise actuelle génère malaise, inquiétude et colère. Elle apparaît à travers les effets concrets qui en résultent : l’accroissement des difficultés des conditions d’existence. Pour la moitié des personnes interrogées, elle apparaît pour ce qu’elle est : une crise d’ensemble du capitalisme, et non une défaillance conjoncturelle, l’aboutissement d’un processus amorcé depuis des décennies qui peut révéler que le capitalisme est à bout de course.

Sans doute sous l’influence du point de vue abondamment développé par les médias, ce sont cependant les motifs immédiats de la crise qui sont d’abord signalés : la « crise financière » que certains rapportent au fonctionnement du capital. Pour tous, il s’agit du pouvoir de l’argent qui s’exerce au détriment du bien général. Une cause peut être plus précisément désignée : la recherche effrénée du profit, compris comme le moteur même du capitalisme. Sans que cela soit nettement formulé, la « mondialisation », ressentie concrètement avec les délocalisations, est perçue comme ayant été une manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions, à court terme du moins.

La matrice essentielle qui gouverne ces divers phénomènes et la succession des crises n’est toutefois pas toujours mise au jour. Dans l’ensemble pourtant, plus clairement que chez beaucoup de spécialistes, il apparaît qu’après une embellie d’un quart de siècle, les vieux démons du capitalisme re deviennent visibles à la grande majorité (exploitation sans retenue et mise au chômage dès que le profit ne peut plus être réalisé, abandon complet de branches de production utiles dans une nation donnée, fuite en avant dans la sphère financière si, dans les conditions d’une concurrence exacerbée, les profits estimés suffisants ne semblent plus pouvoir être dégagés dans la production des richesses réelles).

Les effets de la crise au plan politique sont difficile à appréhender. Pour beaucoup ils sont évoqués en termes d’alternative électorale ou d’explosion sociale, l’une et l’autre semblant vouées à l’échec tant au regard de l’amélioration des conditions d’existence des classes populaires que de la résolution de la crise. Certains posent nettement la nécessité d’une rupture d’avec le capitalisme comme seule issue réelle , mais tout en évoquant cette rupture nécessaire, la crainte s’expose d’une « explosion sociale » qui ne serait pas orientée vers le bien commun, ou de débordements s’apparentant au fascisme ou qui conduiraient à la guerre.

Ainsi, nombre des personnes interrogées, plus spécialement les ouvriers, ont conscience que la crise actuelle, dont tous souffrent, ne pourra se résoudre que par des changements importants, y compris par la transformation du régime social. Ces propositions, souvent mal formulées, influencées par le discours dominant sur la crise, mais aussi par des slogans trompeurs sur « l’anticapitalisme » et l’exaltation de révoltes sauvages, témoignent tout à la fois de la survivance d’une conscience politique (de classe) liée à l’histoire et de l’absance cruciale d’une organisation politique indépendante, capable de dresser des perspectives historiques.

Les dangers politiques portés par la crise générale du capitalisme

1 novembre 2009

La nécessité d’une unification des luttes populaires
Comment faire ?
Quel maillon saisir ?

Dans le précédent numéro de Germinal « Ce que révèle la crise », l’accent avait été porté sur les déterminations capitalistes de la crise, sur ses effets destructeurs, mais aussi sur le seul mode historique de résolution de ses contradictions par l’instauration d’un régime réellement « social ». Comme la crise actuelle du capitalisme n’est pas, comme les précédentes une crise conjoncturelle « ordinaire », mais l’aboutissement d’un processus amorcé depuis plusieurs décennies, elle n’a pas fini de faire sentir ses effets. Aussi bien, les analyses qui étaient proposées n’ont rien perdu de leur actualité, on les prolongera ici, en insistant davantage sur les dangers politiques potentiels qui, dans le sillage de cette crise, ne peuvent manquer de se développer.

Les convulsions périodiques qui affectent le régime capitalisme font certes grandir l’idée que celui-ci a fait son temps, qu’il faudrait transformer profondément la base économique pour édifier une société vivable. Mais dans l’immédiat, compte tenu des facteurs de désorientation qui affectent les classes populaires, il n’est pas certain que les bouleversements suscités par cette crise générale puissent nécessairement aller « dans le bon sens ». La situation actuelle est tout à la fois porteuse d’opportunités et de périls. Dans le passé, des situations comparables ont conduit, non à de véritables révolutions, mais à des issues funestes : l’instauration de régimes fascistes, la guerre mondiale, aggravant les conditions de vie du peuple. Or, on doit admettre que plus que par le passé, les classes populaires sont aujourd’hui divisées, désorganisées, que la carence des organisations politiques censées défendre leurs intérêts est patente. Dans ces conditions, même si, du fait de l’antagonisme qui le mine, le capitalisme est son propre ennemi, la faiblesse historique de la classe ouvrière est préoccupante.

Cela ne signifie pas que les ouvriers, les travailleurs, le peuple, ne puissent jamais parvenir à améliorer leur situation et transformer les conditions d’ensemble de la société. Cela signifie que l’on traverse « une mauvaise passe » plus ou moins durable. Cela n’est pas propre au mouvement des classes populaires. Avant de parvenir à imposer son régime social contre l’ordre féodal, la classe bourgeoise avait vu alterner périodes d’avancées et de reculs. Toute lutte de classes en effet, même si elle se situe aussi au quotidien, se déroule dans la durée historique. On ne peut la limiter à une victoire ou à une défaite à un moment donné, pas plus qu’à un aspect isolé, par exemple la lutte contre un patron ou un gouvernement particuliers. La lutte des classes se situe au niveau de l’ensemble de la société et à l’échelle de l’histoire. Par là, on peut comprendre qu’une défaite, un recul subis, ne peuvent suffire à barrer définitivement l’avenir, qu’il est toujours possible de travailler à une reprise de l’initiative historique.

Pour autant, il ne faut pas refuser de voir l’impréparation politique actuelle des classes populaires. Il est vital au contraire pour l’issue de la lutte de prendre conscience de l’absolue nécessité de se préparer et être préparés, tant à affronter les dangers de la situation, qu’à se donner les moyens de progresser vers le but historique. Les difficultés, les obstacles sont à prendre en compte. Il convient à cet égard de prêter une attention particulière au développement de tentatives multiples, venant de tous les bords politiques, qui œuvrent à dévoyer le sens des luttes populaires. Les défenseurs du capitalisme, qu’ils se déclarent ou non comme tels, ont une longue expérience en la matière. Ils ont appris à désorganiser, désorienter les classes qui s’opposent à leurs intérêts. Pour ce faire, ils peuvent aller jusqu’à recourir, tout en en détournant le sens, à des thèmes et mots révolutionnaires en apparence, comme le fit le fascisme en son temps.

Perceptions populaires de la crise et apports de la théorie marxiste

Par un premier article Interrogations sur la crise, on a cherché dans ce numéro à préciser comment le phénomène de cette crise est perçu par différentes catégories de travailleurs. On constate ainsi, que bien que la désorientation politique soit importante, la conscience politique des classes populaires n’est pas annihilée. S’il y a difficulté à dégager les causes de la crise et prévoir ses possibles effets, on note que ses déterminations fondamentales sont assez bien saisies, ne serait-ce qu’au travers de l’inquiétude durable qu’elle suscite, et par les effets subis depuis plusieurs décennies. Parfois avec plus de clairvoyance que maints experts en économie. On note aussi qu’il existe un fort besoin de comprendre le pourquoi et le comment, et plus encore les « moyens d’en sortir ». S’il y a compréhension de la nécessité de changer fondamentalement la base de la société, il y a aussi conscience de la gravité de la situation, crainte que dans les conditions politiques du moment, une « explosion » ou une fausse « révolution » puissent « tourner mal », au détriment du peuple. On redoute que les actions pratiques menées à l’aveuglette puissent se trouver fourvoyées. De façon plus ou moins directe, s’exprime aussi une aspiration profonde à sortir de l’opacité actuelle, disposer de repères, d’une orientation politique, répondant aux intérêts populaires, et qui soit aussi en prise avec la réalité.

L’article Crise du capitalisme et sens des luttes menées par les travailleurs, écho des luttes menées dans le département du Nord, atteste de la même façon, que les déterminations essentielles de la crise sont perçues par les travailleurs. Des caractères généraux sont mis au jour, en relation avec ses effets, la destruction des forces productives matérielles et humaines, les fermetures d’usines, les licenciements, le chômage. On observe qu’en dépit des difficultés de la situation, l’éparpillement et le cloisonnement des luttes, les travailleurs s’efforcent partout où cela est possible de tenir bon sur quelques positions, de combattre pour atténuer les effets dévastateurs de la crise. Un sens commun des luttes se dégage ainsi, il pose à terme la nécessité de parvenir à un mode de résolution qui touche aux racines du mal.

De telles perceptions cernent de façon encore confuse les déterminations capitalistes de la crise, posant par là en creux qu’elle peut être leur mode historique de résolution. D’une certaine façon, elles entrent en résonance avec les analyses des socialistes français du XIXe siècle, comme avec celles de Marx [voir l’encadré en bas de page]. Les premiers théoriciens du socialisme et du communisme en effet, confrontés aux premières grandes crises d’envergure du capitalisme, en avaient fait ressortir l’absurdité : le fait que des besoins sociaux ne puissent être satisfaits alors que les travailleurs sont empêchés de produire des richesses sociales, empêchés de vivre de leur travail. Ils avaient montré l’irrationalité que recèle le régime capitaliste, irrationalité d’apprenti sorcier qui déclenche périodiquement des puissances infernales, suscite un chaos social généralisé, qui finit par menacer les classes dominantes elles-mêmes. Ces théoriciens avaient aussi montré que les tentatives pour surmonter ces convulsions, de conquérir de nouveaux marchés, ne faisaient que rendre la crise plus générale encore.

Les dangers politiques qui peuvent accompagner les crises générales du capitalisme

Ce numéro porte particulièrement l’accent sur les dangers politiques que recèle toute crise générale du capitalisme, dangers liés notamment aux tentatives visant à tromper le peuple sur le sens de son combat. On peut à cet égard tirer des enseignements de l’histoire, en s’intéressant à la grande crise de 1929, qui présente des caractères communs avec la crise actuelle. Voir Quelques données sur les suites politiques de la crise de 1929.

Pour parvenir à s’orienter, surmonter les dangers de la situation, d’importants efforts d’analyse étaient alors entrepris par les organisations communistes, afin de cerner les conditions d’ensemble au sein desquelles se déroulaient la lutte des classes et les combats entre puissances impérialistes. On en propose une première illustration en se référant à un document qui présente une Analyse soviétique de la crise générale du capitalisme, telle qu’elle fut diffusée par le Parti communiste d’URSS en 1934. Certains caractères de cette crise, pour partie similaires à celle d’aujourd’hui, y étaient mis en évidence : ses déterminations de fond, son caractère durable, les atteintes aux diverses classes productives, y compris dans l’agriculture, l’aggravation de la lutte entre capitaux pour les marchés extérieurs. Il était signalé que les contradictions essentielles du capitalisme, exacerbées par la crise, nourrissaient les offensives et séductions fascistes et incitaient les puissances impérialistes à la guerre pour résoudre leurs différends.

A noter cependant que les deux situations ne peuvent être comparées terme à terme. Les contextes sont différents, du fait notamment de l’existence de la puissance soviétique, de l’attrait qu’elles exerçait sur les classes exploitées de tous les pays du monde, de la projection sur cette base de perspectives d’ensemble pour les différents peuples.

Une autre illustration de l’importance de la théorie et de l’analyse, servant à guider la pratique, s’expose au travers d’un portrait politique, celui de Gabriel Péri [1] : Comprendre la situation afin de pouvoir agir pour le bien du peuple. Sur la base des textes eux-mêmes, on ne peut manquer d’être frappé par la clairvoyance de Gabriel Péri pour ce qui touche aux données de la situation historique d’alors, aux enjeux internationaux, dans leur relation à la lutte des classes. Il mettait en garde contre ceux qui visaient à tromper le peuple en prétendant mobiliser à leur profit les divers mécontentements. Sur cette base, Gabriel Péri alertait sur les risques de contagion fasciste, comme sur les menaces d’une guerre généralisée, dans la foulée de la crise. On perçoit aussi qu’il cherchait ainsi à élever la conscience du peuple, et non à l’abaisser comme le faisaient les fascistes. Voir à ce propos Fascisme et communisme. Deux conceptions antagoniques de la propagande.

Pour une réunification des classes populaires
Comment faire pour progresser ?

Bien que les contextes soient différents, on peut tirer des enseignements des analyses et faits du passé. Il en ressort que, plus encore que lors de périodes moins troublées de l’histoire, le développement de la conscience politique constitue un atout essentiel pour le peuple. Afin de démasquer les faux prophètes, et plus encore afin de créer les conditions de l’unification des classes populaires. Ce maillon : le développement de la conscience et des connaissances (celles touchant aux données de la réalité du monde et au but historique à atteindre), nul ne peut les enlever au peuple.

Il ne s’agit pas pour autant d’abandonner les luttes pratiques, mais de les éclairer afin de donner les conditions de leur progression. S’il demeure indispensable aujourd’hui de combattre pour tenir les positions là où elles peuvent être tenues, de chercher à limiter les atteintes aux conditions de vie et de travail, ces actions immédiates ne peuvent suffire à inverser les tendances régressives. La théorie, la connaissance des conditions de la lutte, de ses objectifs, ne sont pas des ennemies de la pratique. Tout au contraire, elles en constituent des conditions indispensables. Pour que les classes populaires cessent d’être réduites à réagir, de façon défensive, à des situations sur lesquelles elles n’ont aucune prise, les luttes immédiates ont besoin de s’inscrire dans une perspective historique, de bien connaître les conditions au sein desquelles elles se déroulent.

Tout petit pas en avant des connaissances et de la conscience, ne serait-ce dans un premier temps que pour quelques individus, fait progresser la conscience commune. Et tous ces petits pas vers l’avant concourent à l’unification des forces populaires et à la possibilité d’une reprise de l’initiative.


Les crises du capitalisme. Karl Marx, 1847.

« Les conditions bourgeoises de production et d’échange,le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées[…]. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, l’épidémie de la surproduction.
La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; […] Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose […] sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise.
Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? à préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. »

Karl Marx, le Manifeste du parti communiste

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Gabriel Péri, dirigeant du Parti communiste français, fut fusillé par les occupants allemands en 1941.

Conférence débat : Idéalisme et matérialisme

6 juin 2009

Cher lecteur,
Nous vous informons que dans le cadre de ses soirées formations la Société Populaire d’Education organise le mardi 16 juin 2009 à 20h à son siège social, 1 avenue de la commune de Paris 69700 GIVORS, une conférence débat sur le thème :
Idéalisme et matérialisme.
Une présentation sera faîte à partir d’un extrait du livre de l’histoire du PCB : matérialisme dialectique et matérialisme historique.
Désormais, nous vous tiendrons au courant de toutes les actions que nous conduirons soit au siège social soit dans votre département.
De plus, nous voulions vous informer que le journal « Germinal » nouvelle série n°4 est en cours de réalisation et qu’il vous sera envoyé dès sa parution.
Bien cordialement

S. TEISSIER

Commentaires sur les notions Nation et patrie dans le Manifeste communiste

8 avril 2009

1/ « En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité ».
Dans cette proposition, patrie se présente comme réalité objective, nationalité comme réalité subjective : état de ce qui est national dans le sujet ou état de ce qui fait le sujet national.

2/ « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ».
Ici, soit patrie est plus ou moins équivalent à nation, national, etc. , c‘est alors le flou dans les notions. Dans ce cas, le texte donne nation comme catégorie forte et efficace (c’est elle qui a un contenu explicite). Mais alors se pose un problème. Pourquoi ce rapport entre nation et prolétariat si nation est plus ou moins équivalent à patrie, c’est-à-dire à ce que le prolétariat n’a pas. L’équivalence entre nation et patrie se présente donc comme improbable.
En allemand, Marx et Engels usent du mot Vaterland
« Den Kommunisten ist ferner vorgeworfen worden, sie wollten das Vaterland, die Nationalität abschaffen. Die Arbeiter haben kein Vaterland ».
Le sens de patrie est terre des pères (sens très courant à l’époque), ce qui est différent de nation, dont le paragraphe montre la réalité politique, ou plutôt la réalité d’un état politique de classe.

Les prolétaires, ou ouvriers, n’ont pas de terre des pères, car :

a/ ils n’ont rien, sauf une force de travail
b/ ils sont par définition séparés de la “terre” au sens immédiat bien sur, et surtout au sens de l’archétype de la petite production

On ne peut donc leur ôter ce qu’ils n’ont pas.
Question que l’on peut en inférer : les ouvriers n’ont-ils jamais de patrie ?
Si on demeure dans le même champ de définition (terre des pères), on peut comprendre que les ouvriers acquièrent  une patrie dès lors, non pas qu’ils reviennent à la terre (!), mais que l’ensemble des moyens de production jouant dans les époques modernes le même rôle fondamental pour la création des moyens d’existence que la terre (qui peut en demeurer un symbole, comme le “pain”) sera devenu propriété effective de la société (ou de la nation — voir alors “prolétariat-nation”). On pourrait dire alors : Patrie = pays / dont la société ou le prolétariat / possède / les moyens de production. D’où la pertinence de la notion de “patrie socialiste”
Cette acception de patrie est “loin” et “proche” de celle de Robespierre : « Et qu’est-ce que la patrie, si ce n’est le pays où l’on est citoyen et membre du souverain ».
Elle est “loin”, en ce sens que Robespierre confère à patrie une valeur directement et proprement politique, elle est “proche”, en ce sens que la souveraineté effective du prolétariat, que le prolétaire souverain effectivement, ne peut être dans le régime social de son existence même de prolétaire. La “non terre des pères” est aussi la “non souveraineté”, ou plutôt la non effectivité de la souveraineté. On a donc ici deux figures d’une même chose, de la même position du prolétariat (en tant bien sûr qu’intérêt de classe des opprimés).
On peut enfin dire que la patrie sera la « terre des pères » (dans l’acception vue plus haut) et la “terre de la souveraineté des opprimés”, lorsque le prolétariat sera devenu effectivement la nation.
En ce qui concerne la nation, si l’on prend au sérieux ce paragraphe. D’abord user du commentaire de Pierre Vilar :
« a/ la nation existe, b/ c’est un fait politique, c/ toute classe dominante s’érige en classe nationale, d/ toute classe nationale s’identifie avec la nation, e/ la bourgeoisie l’a fait, le prolétariat a vocation pour le faire, f/ le fait national, suivant la classe qui l’assure, peut changer de sens. »
Ensuite considérer (sans s’enfermer dans des “formules”)

Nation :
— forme d’une collectivité sociale, de classes, en lutte
— liée à cette réalité historique (de très longue durée)
— pleinement réalisée dans et par la consommation des classes et des luttes de classes (dans l’histoire et dans leur totalité)
C’est bien parce que le prolétariat est un “sujet” particulier dans l’histoire des sociétés de classe, parce qu’il est amené à résoudre l’existence des classes, qu’il est “national”, et pas « au sens bourgeois ». [Le pendant bourgeois est précisément que la nation, les classes, etc. en tant que telles, apparaissent pleinement avec le régime bourgeois].
Dans le régime marchand capitaliste (l’impérialisme ne nous intéresse pas puisqu’il s’agit du Manifeste), les con­tradictions dérivent toutes des contradictions de classes, contradiction oppresseurs/opprimés, exploiteurs/exploités et contradictions au sein du capital, c’est-à-dire contradictions entre bourgeoisies capitalistes. Là sont les « antagonismes ».
Ceux-ci prennent la forme, pas seulement “formelle”, et “idéelle” d’oppositions entre nations. Pourquoi ? Parce que le prolétariat (sens générique) n’est pas devenu soi-même toute la nation, autrement dit parce que la nation n’est pas entrée dans la phase de sa résolution (ou de sa consommation), en d’autres termes encore parce que la classe capitaliste « domine la nation ».
On ne peut donc pas évoquer sans autre forme de procès « l’antagonisme entre nations ». Marx et Engels d’ailleurs ne le font pas : les deux évocations de contradictions entre nations sont très clairement conditionnées par « l’exploitation de l’homme par l’homme », par « antagonisme de classes ». Dans une forme paradoxale, on peut donc dire qu’il n’y a pas à “abolir” l’antagonisme entre nations, parce que celui-ci n’existe pas es qualité, pour ainsi dire, en tant que tel.

3/ Il est vrai que d’autres questions peuvent se poser.
« Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial… »
« Démarcations nationales » ne fait pas problème, sauf peut-être en ce qui concerne le sens du mot “national”.
« Antagonisme entre les peuples » est peut-être problématique. Il s’agit, me semble-t-il, des contradictions opposant des formations humaines anté-capitalistes ou même anté-marchandes, puisqu’ils disparaissent avec le développement du régime marchand-capitaliste. Et effectivement le monde anté-marchand (et anté-capitaliste) voit l’affrontement de groupements peuples, communautés, etc., de producteurs autarciques et pré (ou anté) marchands, aux forces productives faibles, peu mobiles et pour qui l’enrichissement (le mieux vivre et même le survivre) ne sont qu’en proportion de l’appauvrissement relatif des autres (et réciproquement). Évidemment le régime marchand  et surtout capitaliste vont donner une forme objective au développement de la richesse, forme qui suppose que l’enrichissement du plus petit nombre se fasse par l’appauvrissement du plus grand nombre. Mais alors on passe des affrontements entre “peuples” à des affrontements entre “classes”, au sein de la nation en tant que telle.
Si donc, le mot “national” dans les « démarcations nationales » ne porte pas sur la “nation” moderne (de classe) mais sur des époques anté-marchandes, il désigne alors les nations “nationalitaires”, en fait “pré-nation”, dont la dissolution est la condition d’apparition de la nation catégorie historique. Mais  rien ici n’interdit à « national” de se rapporter aux “vraies” nations, aux nations modernes. Il peut y avoir juxtaposition de cela avec évocation d’états anté-capitalistes, car au regard de ce qui est principal dans le paragraphe, le rôle du régime bourgeois, c’est tout un (vu de Sirius évidemment, mais nous sommes dans un Manifeste, pas dans une analyse théorique concrète).
Ce qui est sûr, c’est que dans tous les cas, il n’y a pas de contradiction entre cette proposition (ce paragraphe) et celles concernant les contradictions entre nations dérivées des contradictions de classes. Du moins, c’est ce que j’ai essayé d’indiquer.

NB. Tous ces “commentaires” créditent Marx et Engels d’une parfaite “conscience” du sens de leurs observations, ce qui n’est pas certain. On peut discuter à l’infini de cela. Ce qui importe dans une pensée, outre ce qu’elle pense elle-même, en toute connaissance d’elle-même, c’est ce qu’elle permet de penser légitimement, pour qui veut bien le faire évidemment. Ainsi, quel que soit le degré d’auto-conscience d’elle-même, la pensée à l’œuvre ici importe aussi, et peut-être surtout, par ce qu’elle nous permet de penser, fût-ce en lui prêtant une connaissance qu’elle ne recèle qu’en virtualité, mais qui est bien pourtant sa chose en propre, comme en atteste le fait que nous devions nous “l’approprier”.

Qu’est-ce que la nation ?

8 avril 2009

La nation, c’est avant tout une communauté, une communauté déterminée d’individus.

Cette communauté n’est pas de race, ni de tribu. L’actuelle nation italienne a été formée de Romains, de Germains. d’Etrusques, de Grecs, d’Arabes, etc. La nation française s’est constituée de Gaulois, de Romains, de Bretons, de Germains, etc. Il faut en dire autant des Anglais, des Allemands et des autres, constitués en nations avec des hommes appartenant à des races et à des tribus diverses.Ainsi, la nation n’est pas une communauté de race ni de tribu, mais une communauté d’hommes historiquement constituée.

D’autre part, il est hors de doute que les grands Etats de Cyrus ou d’Alexandre ne pouvaient pas être appelés nations, bien que formés historiquement, formés de tribus et de races diverses. Ce n’étaient pas des nations, mais des conglomérats de groupes accidentels et peu liés entre eux, qui se désagrégeaient et s’unissaient, suivant les succès ou les défaites de tel ou tel conquérant.
Ainsi, une nation n’est pas un conglomérat accidentel ni éphémère, mais une communauté stable d’hommes.

Mais toute communauté stable ne crée pas la nation. L’Autriche et la Russie sont aussi des communautés stables, pourtant personne ne les dénomme nations. Qu’est-ce qui distingue la communauté nationale de la communauté d’Etat? Entre autres, le fait que la communauté nationale ne saurait se concevoir sans une langue commune, tandis que pour l’Etat la langue commune n’est pas obligatoire. La nation tchèque en Autriche et la polonaise en Russie seraient impossibles sans une langue commune pour chacune d’elles ; cependant que l’existence de toute une série de langues à l’intérieur de la Russie et de l’Autriche n’empêche pas l’intégrité de ces Etats. Il s’agit évidemment des langues populaires parlées et non des langues officielles des bureaux.

Ainsi, communauté de langue, comme l’un des traits caractéristiques de la nation.
Cela ne veut évidemment pas dire que les diverses nations parlent toujours et partout des langues différentes, ou que tous ceux qui parlent la même langue constituent forcément une seule nation. Une langue commune pour chaque nation, mais pas nécessairement des langues différentes pour les diverses nations ! Il n’est pas de nation qui parle à la fois plusieurs langues, mais cela ne signifie pas encore qu’il ne puisse y avoir deux nations parlant la même langue ! Les Anglais et les Nord-Américains parlent la même langue et cependant ne constituent pas une même nation. Il faut en dire autant des Norvégiens et des Danois, des Anglais et, des Irlandais.

Mais pourquoi, par exemple, les Anglais et les Nord-Américains ne constituent-ils pas une seule nation, malgré la langue qui leur est commune ?

Tout d’abord parce qu’ils ne vivent pas côte à côte, mais sur des territoires différents. Une nation ne se constitue que comme le résultat de relations durables et régulières, comme le résultat de la vie commune des hommes, de génération en génération. Or, une longue vie en commun est impossible sans un territoire commun. Les Anglais et les Américains peuplaient autrefois un seul territoire, l’Angleterre, et formaient une seule nation. Puis, une partie des Anglais émigra d’Angleterre vers un nouveau territoire, en Amérique, et c’est là, sur ce nouveau territoire, qu’elle a formé, avec le temps, une nouvelle nation, la nord-américaine. La diversité des territoires a amené la formation de nations diverses.
Ainsi, communauté de territoire, comme l’un des traits caractéristiques de la nation.

Mais ce n’est pas encore tout. La communauté du territoire en elle-même ne fait pas encore une nation. Pour cela, il faut qu’il y ait en outre une liaison économique interne, soudant les diverses parties de la nation en un tout unique. Une telle liaison n’existe pas entre l’Angleterre et l’Amérique du Nord, et c’est pourquoi elles forment deux nations différentes Mais les Nord-Américains eux-mêmes ne mériteraient pas d’être appelés nation, si les différents points de l’Amérique du Nord n’étaient liés entre eux en un tout économique, grâce à la division du travail entre eux, au développement des voies de communication, etc.

Prenons, par exemple, les Géorgiens. Les Géorgiens d’avant la réforme 1 vivaient sur un territoire commun et parlaient une seule langue ; et pourtant ils ne formaient pas, à parler strictement, une seule nation, car, divisés en une série de principautés détachées les unes des autres, ils ne pouvaient vivre une vie économique commune, se faisaient la guerre durant des siècles et se ruinaient mutuellement, en excitant les uns contre les autres les Persans et les Turcs. La réunion éphémère et accidentelle des principautés, que réussissait parfois à réaliser un tsar chanceux, n’englobait dans le meilleur des cas que la sphère administrative superficielle, pour se briser rapidement aux caprices des princes et à l’indifférence des paysans. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement, en présence du morcellement économique de la Géorgie… Celle-ci, en tant que nation, n’apparut que dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la fin du servage et le progrès de la vie économique du pays, le développement des voies de communication et la naissance du capitalisme, eurent  établi la division du travail entre les régions de la Géorgie, et définitivement ébranlé l’isolement économique des principautés pour les réunir en un tout unique.

Il faut en dire autant des autres nations qui ont franchi le stade du féodalisme et développé chez elles le capitalisme.
Ainsi, communauté de la vie économique, cohésion économique, comme l’une des particularités caractéristiques de la nation.
Mais cela non plus n’est pas tout. Outre ce qui a été dit, il faut encore tenir compte des particularités de la psychologie des hommes réunis en nation. Les nations se distinguent les unes des autres non seulement par les conditions de leur vie, mais aussi par leur mentalité qui s’exprime dans les particularités de la culture nationale. Si l’Angleterre, l’Amérique du Nord et l’Irlande qui parlent une seule langue forment néanmoins trois nations différentes, un rôle assez important est joué en l’occurrence par cette formation psychique originale qui s’est élaborée, chez elles, de génération en génération, par suite de conditions d’existence différentes.

Evidemment, la formation psychique en elle-même, ou, comme on l’appelle autrement, le « caractère national », apparaît pour l’observateur comme quelque chose d’insaisissable ; mais pour autant qu’elle s’exprime dans l’originalité de la culture commune à la nation, elle est saisissable et ne saurait être méconnue.
Inutile de dire que le « caractère national » n’est pas une chose établie une fois pour toutes, qu’il se modifie en même temps que les conditions de vie ; mais, pour autant qu’il existe à chaque moment donné, il laisse son empreinte sur la physionomie de la nation.

Ainsi, communauté de la formation psychique qui se traduit dans la communauté de la culture, comme l’un des traits caractéristiques de la nation.

De cette façon, nous avons épuisé tous les indices caractéristiques de la nation.

La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture.

Et il va de soi que la nation, comme tout phénomène historique, est soumise aux lois de l’évolution, a son histoire, un commencement et une fin.

Il est nécessaire de souligner qu’aucun des indices mentionnés, pris isolément, ne suffit à définir la nation. Bien plus : l’absence même d’un seul de ces indices suffit pour que la nation cesse d’être nation.

On peut se représenter des hommes ayant un « caractère national » commun, sans que l’on puisse dire toutefois qu’ils forment une seule nation, s’ils sont économiquement dissociés, s’ils vivent sur des territoires différents, s’ils parlent des langues différentes, etc. Tels sont, par exemple, les Juifs russes, galiciens, américains, géorgiens, ceux des montagnes du Caucase qui, à notre avis, ne forment pas une nation unique.

On peut se représenter des hommes dont la vie économique et le territoire sont communs, et qui cependant ne forment pas une nation, s’ils n’ont pas la communauté de langue et de « caractère national ».  Tels, par exemple, les Allemands et les Lettons dans la Province balte.

Enfin les Norvégiens et les Danois parlent une seule langue, sans pour cela former une seule nation, vu l’absence des autres indices.

Seule, la réunion de tous les indices pris ensemble nous donne la nation.

Il peut sembler que le « caractère national » ne soit pas un des indices, mais l’unique indice essentiel de la nation, et que tous les autres indices constituent à proprement parler les conditions du développement de la nation, et non ses indices. Ce point de vue est partagé, par exemple, par les théoriciens social-démocrates de la question nationale, connus en Autriche, R. Springer et surtout O. Bauer.

Examinons leur théorie de la nation.
D’après Springer,

la nation est une association de personnes pensant et parlant de la même manière… la communauté culturelle d’hommes contemporains, qui ne sont plus liés au « sol »  2(souligné par nous).

Ainsi, « association » d’hommes pensant et parlant de la même manière, quelque dissociés qu’ils soient entre eux et où qu ils vivent.
Bauer va encore plus loin :

Qu’est-ce que la nation ? interroge-t-il. Est-ce la communauté de langue qui réunit les hommes en nation? Mais les Anglais et les Irlandais… parlent une seule langue, sans toutefois former un seul peuple. Les Juifs n’ont pas du tout de langue commune et forment, néanmoins, une nation. 3

Mais alors qu’est-ce qu’une nation ?

La nation est une communauté de caractère relative 4.

Mais qu’est-ce que le caractère, en l’espèce le caractère national ?
Le caractère national, c’est

la somme des indices distinguant les hommes d’une nationalité de ceux d’une autre, un complexe de qualités physiques et morales qui distingue une nation de l’autre 5.

Certes, Bauer sait que le caractère national ne tombe pas du ciel, aussi ajoute-t-il :

Le caractère des hommes n’est déterminé par rien d’autre que leur sort… La nation n’est autre chose qu’une communauté du sort, déterminée à son tour par les conditions dans lesquelles les hommes produisent leurs moyens d’existence et répartissent les produits de leur travail 6.

Ainsi nous en arrivons à la définition la plus « complète » de la nation, comme s’exprime Bauer.

La nation est tout l’ensemble des hommes réunis dans une communauté de caractère sur le terrain de la communauté du sort 7.

Donc, communauté du caractère national sur le terrain de la communauté du sort, prise en dehors du lien obligatoire avec la communauté du territoire, de la langue et de la vie économique.
Mais que reste-t-il, en ce cas, de la nation? De quelle communauté nationale peut-il être question chez des hommes dissociés économiquement les uns des autres, vivant sur des territoires différents et parlant, de génération en génération, des langues différentes ?
Bauer parle des Juifs comme d’une nation, bien qu’ « ils n’aient pas du tout de langue commune » 8 ; mais de quelle « communauté du sort » et de quelle cohésion nationale peut-il être question, par exemple, chez les Juifs géorgiens, daghestanais, russes ou américains, complètement détachés les uns des autres, vivant sur des territoires différents et parlant des langues différentes ?
Les Juifs en question vivent, sans nul doute, une vie économique et politique commune avec les Géorgiens, les Daghestanais, les Russes et les Américains, dans une atmosphère culturelle commune avec chacun de ces peuples ; cela ne peut manquer de laisser une empreinte sur leur caractère national ; et s’il leur est resté quelque chose de commun, c’est la religion, leur origine commune et certains vestiges de leur caractère national. Tout cela est indéniable. Mais comment peut-on affirmer sérieusement que les rites religieux ossifiés et les vestiges psychologiques qui s’évanouissent, influent sur le « sort » des Juifs mentionnés, avec plus de force que le milieu vivant social, économique et culturel qui les entoure ? Or, ce n’est qu’en partant de cette hypothèse que l’on peut parler des Juifs en général comme d’une nation unique.
Qu’est-ce qui distingue alors la nation de Bauer, de l’ « esprit national » mystique et se suffisant à lui-même des spiritualistes ?
Bauer trace une limite infranchissable entre le « trait distinctif » d’une nation (caractère national) et les « conditions » de sa vie, en dissociant l’un des autres. Mais qu’est-ce que le caractère national, sinon le reflet des conditions de vie, sinon un concentré des impressions reçues du milieu environnant ? Comment peut-on se borner uniquement au caractère national, en l’isolant et le dissociant du terrain qui l’a engendré ?
Et puis, qu’est-ce qui distinguait, à proprement parler, la nation anglaise de la nord-américaine, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, alors que l’Amérique du Nord se dénommait encore la « Nouvelle-Angleterre » ?
Ce n’est évidemment pas le caractère national : car les Nord-Américains étaient originaires de l’Angleterre ; ils avaient emporté avec eux, en Amérique, outre la langue anglaise, le caractère national anglais, dont ils ne pouvaient évidemment pas se départir si vite, quoique, sous l’influence des conditions nouvelles, un caractère particulier se formât vraisemblablement chez eux. Et cependant, malgré la communauté plus ou moins grande du caractère, ils constituaient déjà à cette époque une nation distincte de l’Angleterre! Il est évident que la « Nouvelle-Angleterre », en tant que nation, se distinguait alors de l’Angleterre, en tant que nation, non par son caractère national particulier, ou moins par le caractère national que par le milieu distinct de l’Angleterre, par les conditions de vie.
De cette façon, il est clair qu’il n’existe pas en réalité d’indice distinctif unique de la nation. Il existe seulement une somme d’indices parmi lesquels, lorsqu’on compare les nations, se détache avec plus de relief tantôt un indice (caractère national), tantôt un autre (langue), tantôt un troisième (territoire, conditions économiques). La nation est une combinaison de tous les indices pris ensemble.
Le point de vue de Bauer identifiant la nation avec le caractère national, détache la nation du sol et en fait une sorte de force invisible, se suffisant à elle-même. Dès lors, ce n’est plus une nation, vivante et agissante, mais quelque chose de mystique, d’insaisissable et d’outre- tombe. Car, je le répète, qu’est-ce, par exemple, que cette nation juive, constituée par des Juifs, géorgiens, daghestanais, russes, américains et autres, dont les membres ne se comprennent pas les uns les autres (parlent des langues différentes), vivent dans différentes parties du globe, ne se verront jamais, n’agiront jamais en commun, ni en temps de paix, ni en temps de guerre ? ! Non, ce n’est pas pour de telles « nations » n’existant que sur le papier, que la social-démocratie établit son programme national. Elle ne peut tenir compte que des nations réelles, qui agissent, qui se meuvent et qui, pour cette raison, obligent les autres à compter avec elles.
Bauer confond évidemment la nation, catégorie historique, avec la tribu, catégorie ethnographique.
Au reste, Bauer lui-même sent apparemment la faiblesse de sa position. Proclamant résolument, au début de son livre, les Juifs comme une nation 9, Bauer se corrige à la fin de son livre, affirmant, que la « société capitaliste en général ne leur permet pas [aux Juifs] de se conserver en tant que nation » 10 et les assimile aux autres nations. La raison en est, paraît-il, que « les Juifs n’ont pas de région délimitée de colonisation » 11, alors qu’une telle région existe, par exemple, chez les Tchèques qui, d’après Bauer, doivent se conserver comme nation. Bref, la cause en est dans l’absence de territoire.
Raisonnant ainsi, Bauer voulait démontrer que l’autonomie nationale ne peut pas être la revendication des ouvriers juifs 12, mais il a, de ce fait, renversé, sans le faire exprès, sa propre théorie, qui nie la communauté du territoire comme l’un des indices de la nation.
Mais Bauer va plus loin. Au début de son livre, il déclare résolument que « les Juifs n’ont pas du tout de langue commune et n’en forment pas moins une nation » 13. Mais à peine arrivé à la page 130, il change de front en déclarant avec non moins de résolution :

Il n’est pas douteux qu’aucune nation n’est possible sans une langue commune. 14

[souligné par nous] .
Bauer voulait démontrer ici que la langue est l’instrument le plus important des relations entre les hommes 15, mais, en même temps, il a démontré aussi, sans le faire exprès, ce qu’il ne se proposait pas de démontrer, à savoir : la carence de sa propre théorie de la nation qui nie l’importance de la communauté de la langue.
C’est ainsi que se dément elle-même cette théorie cousue de fil idéaliste.

Pourquoi le prolétariat a intérêt au maintien de la nation ?

8 avril 2009

Est-ce parce que c’est le cadre de son existence ? Est-ce parce qu’il y fait communauté humaine ? Est-ce parce qu’il y a ses “habitudes”, ses commodités ? Sans doute, et d’autres choses encore.
Je proposerai ici, non de discuter de cela même, mais de poser quelques repères de ce qui en fait raison.

Pour des motifs dont je vous épargne l’exposé, c’est à la nation que nous demanderons ici la nature de son rapport avec l’intérêt et le rôle historiques du prolétariat qui est d’émanciper toute la société par sa propre émancipation de classe. C’est pourquoi il sera surtout question ici de la nation.

La nation, en tant que telle, est réalité historique, elle se forme avec la formation et le développement du régime économique et social capitaliste. Considérée dans les procès de son développement concret elle commence à se former avec ce qui forme ledit régime, c’est-à-dire avec le développement de la production marchande, dont le régime capitaliste est le plus grand stade de développement.

Le régime économique et social marchand, puis capitaliste
— division sociale du travail productif
— échanges entre les producteurs
— diversifie productions, élargit échelle de la production,
etc.

Ce régime marchand et capitaliste suppose donc pour produire et “réaliser” le produit social, l’établissement de rapports et de conditions cohérents, stables, unifiés, uniformisés, réglés, ceci dans un espace donné.
L’espace en question étant lui-même déterminé (en théorie) par la cohérence de l’ensemble, dans un état de développement donné. (à un degré de développement, par exemple, la cohérence de l’ensemble supposera qu’une production manufacturière trouve sur place la production de ses matières premières, à un autre degré de développement leur importation ne sera pas nécessairement un facteur d’incohérence.)

Ainsi, par un double mouvement, — mouvement de différenciation, de multiplication, de division, — mouvement d’unification, d’uniformisation, le premier déterminant le second, les régimes marchand et capitaliste, font du groupement humain une totalité complexe, cohérente, et viable, c’est-à-dire pouvant se reproduire par elle-même en tant que totalité.

Il s’agit d’une totalité de production et d’hommes
— Les choses et les hommes sont respectivement en unité, interdépendants, parce qu’ils sont respectivement divisés, singularisés.
— Chaque être singularisé est dans les conditions d’avoir une conscience de soi, non égoïste, mais comme figure singulière de la totalité, avec et en vis-à-vis des autres comme tels.

Il ressort de cela que le développement des régimes de production marchande et capitaliste crée les conditions pour que le groupement humain s’affranchisse de l’état de nature, il crée les conditions d’existence d’un corps civil et d’un corps politique. (Un corps suppose la cohérence et l’unité de ses éléments différenciés.)

La totalité cohérente envisagée ici est la nation en tant que telle.
C’est la nation vue en raison d’un seul ensemble de caractères du régime marchand et capitaliste.
Voyons un autre ensemble de caractères de ces régimes qui contribuent à l’existence empirique de la nation en ces dits régimes.

Ce sont des modes de production, anarchiques, de concurrence, et pour le capitalisme en outre d’appropriation privée du produit du travail social sous forme de capital, voué à la réalisation du produit et du surproduit comme capital, etc.

Il s’ensuit que la différenciation, la division qui sous-tendent l’unification, se réalisent comme contradiction, comme opposition.
La totalité cohérente est en butte à la privation de cohérence, c’est-à-dire à l’incohérence.
On peut en évoquer trois manifestations :
Si la réalisation du produit social peut être accomplie dans le cadre de la totalité nationale, dès qu’elle est réalisation du produit en tant que capital, ce cadre ne lui suffit plus, le marché extérieur apparaît comme nécessaire.
étant confiés à la réalisation de la Valeur, à la réalisation du capital, l’équilibre et l’harmonie entre les secteurs, les branches de productions, sont impossibles, ou ne se trouve que comme résultat hasardeux.
La différenciation du travail manuel et du travail intellectuel, par exemple, est un facteur historique de puissanciation du travail social, mais le capital la réalise comme leur opposition, pour opposer le second au premier, il les réunit contre eux, comme ses qualités, ses puissances propres, comme sa propriété (sa chose et sa qualité).

Il y a donc affrontement continu entre ce qui permet la cohérence de la nation et la dissolution de cette cohérence.
Toutes les parties de la totalité sont touchées, dans leurs unifications respectives mêmes.
Les capitaux, les producteurs marchands, les capitalistes sont en concurrence.
Les ouvriers sont mis en concurrence par le capital. Le capitalisme déforme aussi inévitablement le prolétariat, en tant que classe, qu’il ne le forme.
Etc.

Il y a par conséquent tendance à corruption, à dissolution du corps civil et du corps politique national, tendance à détruire les conditions des consciences de soi des parties de la totalité, des classes sociales notamment. Cette tendance n’étant elle-même qu’une expression en actes de l’impossibilité du régime marchand et capitaliste de se maintenir par lui-même en corps cohérent.

Ainsi, si les régimes économiques et sociaux marchand et capitaliste font de la nation la forme du dépassement de l’état de nature, tant pour ce qui est des rapports entre les hommes, que pour ce qui a trait aux rapports entre groupements humains, leurs contradictions y entretiennent des manifestations de l’état de nature et ils recèlent une tendance à refouler l’ensemble de la formation nationale en état de nature, pour ne rien dire de l’état de guerre.

Dans les périodes historiques de formation du régime marchand-capitaliste, bien que, par exemple, la réalisation du produit comme capital suscite un “débordement” du cadre national, c’est la tendance à la formation d’une totalité cohérente, à l’affermissement du cadre national, qui prévaut sur la tendance à l’incohérence.

Il peut sembler juste d’imputer une valeur positive au fait que pour se mettre en Valeur, pour se réaliser le capital ait besoin du marché extérieur, et tende donc à universaliser son action.
Il briserait alors toutes les vieilles formes préhistoriques et antiques. Il universaliserait son action historiquement positive dans la formation des nations. L’unité et l’uniformisation serait alors universelle.
On peut comprendre cela dans certaines observations de Marx. Et ce n’est pas erroné, si l’on n’omet pas d’y ajouter ce qu’implique le mouvement contraire : l’action dissolvante du régime marchand et capitaliste à l’encontre de ses propres créatures positives.
De ces qualités conférées unilatéralement au capital, il peut sembler juste d’inférer, ce que Marx ne fait pas, que de l’universalisation de l’action du capital, le monde entier ressortira comme formation cohérente, analogue à la nation, une nation monde en quelque sorte. Dans une version plus “réaliste”, on représentera la constitution d’unions “continentales” comme des étapes de cette universalisation.
On pourrait donc estimer fondé de poser que le “dépassement” de la nation par le capitalisme, dans des formations continentales préfigurant la formation mondiale, est un progrès historique poursuivant celui qu’a été la formation des groupes humains en nations. Par conséquent l’émancipation humaine de jadis dans les conditions des nations procèderait désormais de l’effacement de celles-ci au profit d’une formation monde, ou du moins de formations continentales.
Le parti des classes aspirant à l’émancipation, le parti des progressistes, des révolutionnaires, serait alors bien marqué : anti-national et continentaliste, voire mondialiste. (On peut aussi bien soutenir de façon sophistique cette conception avec des truismes tel que celui posant qu’il est préférable que le progrès historique, voire la révolution, saisisse plusieurs pays qu’un seul.)

Les vues de ce type sont des produits de l’esprit en proie à lui-même, ce n’est plus un “clavecin” mais une caisse vide “en folie”. Elles n’ont de radical que leur mépris de la réalité.
J’ai rappelé en quoi consistait le rôle historique progressif du régime marchand et capitaliste, développement quantitatif et qualitatif des forces productives sociales, création des conditions de l’affranchissement de l’état de nature, de constitution des corps sociaux et politiques dans les formes nation et État. J’ai également rappelé l’existence d’une autre tendance de ce régime, refoulement des formations nationales dans l’état de nature, qui pour être liée à sa tendance progressive ne s’y oppose pas moins.
L’universalisation de l’action du capital ne supprime pas sa seconde tendance. (Étendrait-on l’anarchie, par exemple, du régime capitaliste à des galaxies encore inconnues qu’on n’aurait pas résolu l’anarchie, on aurait à l’inverse diminué les moyens de la résoudre.) On ne peut pas par conséquent présupposer que l’universalisation de l’action du capital n’aurait pour effet que de généraliser son action historique progressive, telle qu’il la développa dans la constitution des formations nationales.
De même que les “débordements” constants des cadres nationaux par le capital, ainsi ses “dépassements” des nations par la constitution de formations plus larges, plus étendues, continentales par exemple, répondent à des nécessités de sa mise en Valeur et de sa réalisation.
Mais “débordements” et “dépassement” sont dans un rapport comparable à celui de la scène de manage et du meurtre, contrairement aux “débordements”, les “dépassements” en question se posent comme actes de décès des nations.
Ils expriment le fait que le capital est parvenu en un état où les nécessités de sa mise en Valeur et de sa réalisation font prévaloir ses dispositions à s’opposer à ce qui fait cohérence des formations humaines, à dissoudre les corps sociaux et politiques existant, à corrompre les formes nation et État y correspondant, et par conséquent sa disposition à l’involution en état de nature.
Et comme l’apologie de l’universalisme capitaliste elle-même le suppose, cette disposition ne prévaut pas seulement à l’encontre des nations, mais en général, de façon universelle pour ainsi dire, son opposition aux nations est une expression concrète immédiate, presque contingente, de son jeu universel.
Loin donc d’exprimer une tendance à former des cadres de cohérence élargie, étendue, généralisée, etc., le “dépassement” des formations nationales par le capital exprime la tendance à dé-former ce qui est cadre cohérent, fût-il virtuel, en lieux informes par eux-mêmes où déployer l’incohérence, et tenir les êtres en état de nature.

Le prétendu “dépassement” de la nation en raison des exigences de la mise en Valeur et de la réalisation du capital, qui est la négation de la nation, suppose l’involution de toute la formation sociale, et partant prive les classes laborieuses des conditions progressives de leur émancipation, repousse en des états en deçà de ces conditions les formations qui y avaient accédé tout en interdisant aux autres groupements humains d’y accéder.

Voilà, selon moi, la raison principale du fait que les classes laborieuses, et plus généralement les formations sociales, n’ont pas intérêt à ces “dépassements” de la nation1, sous la notion de nation il s’agit des conditions générales, ou universelles, d’émancipation.

On peut se demander si ces éléments de problématique procèdent de la conception, dite marxiste, de la nation, telle, par exemple, que Staline en donne la version la plus systématique (pour ne pas dire la seule qui soit systématique).
Staline pose que la nation est :
« Avant tout une communauté, une communauté déterminée d’individus ». “Avant tout” nous dit que la nation a pour pré-requis “une communauté”. Cette “communauté” est essentiellement “quelque chose de commun” et non pas une communauté “communautaire”, car c’est une communauté “d’individus”, c’est-à-dire d’êtres singularisables et singularisés. On pourrait dire “la nation est avant tout un groupement d’individus ayant quelque chose en commun”.
Cette communauté n’est « pas de race ni de tribu ». Cela signifie qu’elle n’est pas de nature naturelle (race), et qu’elle n’est pas un groupement d’hommes en état de nature (tribu). Ceci est en cohérence avec la proposition « communauté d’individus ». Ceci permet également de dire que le “commun” de la communauté en question n’est pas un commun de nécessité naturelle, indifférencié, mais un commun construit par l’activité proprement humaine.
Ces deux propositions (qu’on lit souvent trop rapidement) posent à elles seules que la nation « communauté déterminée » a des déterminations propres aux états humains et non pas naturels, propres aux hommes à proprement parler c’est-à-dire évolués et formés au-delà de l’état de nature. Elles positionnent donc d’entrée de jeu la nation comme fait au-delà des états de nature. La nation est donc positionnée non comme fait de la vie humaine en général pour ainsi dire, indéterminée, vie d’humanoïdes, mais dans la vie historique des hommes, car l’histoire à proprement parler commence quand les hommes produisent les conditions de dépasser leurs états de nature, de se poser en extériorité à ceux-ci. La nation est donc posée comme produit humain historique.
C’est pourquoi Staline écrit ensuite « la nation est une communauté stable, historiquement constituée ».
Considérant que, en français, “stable” et “constituée” ont le même radical latin “stare”, soit être debout, ou se tenir debout, on peut dire (sur la foi de la traduction française) que cette proposition pose :
— avec “stable”, que la nation est une communauté qui tient debout, qui est debout, ce qui implique une structure, un ordonnancement cohérent, c’est le caractère de son état ;
— avec “constituée”, qu’elle est ordonnée de telle sorte qu’elle tienne debout par l’activité humaine dans l’histoire, ou qu’elle est faite avec (con-) cette qualité (statuere) dans l’histoire par l’activité humaine, c’est le caractère de sa formation. Et l’activité humaine englobe la conscience, la volonté délibérée des hommes. (Directement issu du latin le verbe français “statuer” renvoie toujours dans le temps à la volonté humaine ; en ancien français statuer veut dire “décider, ordonner” en fonction d’une “autorité soumise à la loi et conférée par elle”, le français moderne y a ajouté “prendre une décision”.)
Staline précise que cette communauté « stable » est « non accidentelle ». Cela signifie a) qu’elle n’est pas de courte durée, pas « éphémère », b) qu’elle n’est pas contingente, ou due au hasard, mais correspond à des déterminations.
Les « traits caractéristiques » de la formation “nation” que pose Staline sont les critères de ce que les individus de la nation ont historiquement constitué comme commun et stable : la nation est une communauté « de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture ».
Communauté « de langue », faute de quoi leur humanité même ne pourrait se manifester en commun.
Communauté « de territoire », faute de quoi la communauté humaine serait idéelle, et même fantasmagorique, elle n’aurait pas de pré-requis physique à la stabilité, la vie pratique commune étant impossible.
Communauté de « vie économique », qui est communauté de production et d’échange nécessaire à la vie pratique, matérielle, à la constitution à la reproduction de la communauté d’hommes, c’est le critère le plus complexe. Staline double « vie économique » avec « cohésion économique », et précise que la nation suppose une « liaison économique interne, soudant les diverses parties de la nation en un tout unique ». La notion de « cohésion » renvoie à celle de « tout unique » résultant de l’unité « des diverses parties », unité réalisée par exemple « grâce à la division du travail ». Comme quoi la nation n’est pas un bloc indifférencié, mais un corps. Or un corps ne peut vivre en tant que tel sans liens internes entre ses parties différenciées et sans cohérence interne. Cette notion de « cohérence économique » implique donc au moins trois choses : a) que la communauté nation se constitue historiquement lorsque le mode de production permet une certaine différenciation des activités humaines, leur liaison unitaire, ou la cohérence objective de la formation humaine considérée, ce qui exclu les modes du production pré-marchands et plus encore pré-capitalistes, b) qu’une nation ne peut se constituer de façon viable et stable comme assemblage hétéroclite de modes de production différents, c) que la décadence en incohérence d’un mode de production cohérent s’oppose à l’unité des parties, à la cohérence du corps, à la communauté des hommes en nation.
Communauté de « formation psychique », il s’agit de la façon, et des moyens, formés et non innés, selon et avec lesquels un groupe humain national regarde, se représente, le monde extérieur et ses propres rapports internes et extérieurs. Dans cette formation des facteurs non nationaux jouent, mais le plus souvent de façon nationalement différenciée (par exemple le christianisme a joué dans la formation psychique nationale des Italiens, des Français, des Espagnols, des Anglais, des Américains, et même un peu des Allemands, etc., mais de façons différentes en raison notamment des différences de conditions objectives de leurs développements respectifs, ce n’est qu’un exemple bien sûr). On notera qu’en raison des configurations des facteurs objectifs de leur constitution et de leur développement, différentes nations à des niveaux analogues de développement des leurs conditions matérielles d’existence conservent des formations psychiques différentes. (Une représentation rationnelle (rationaliste) de la production industrielle ne sécrète pas nécessairement une représentation rationnelle de l’homme, de la société, on peut construire et mettre en œuvre d’excellentes mécaniques et adorer Wotan.)
Tout cela se traduisant dans la « communauté de culture ». Imaginons une nation construisant communément de puissantes mécaniques et adorant Wotan, elle fera communauté de culture autour de leur synthèse, autour des opéras de Wagner. En l’occurrence Staline met à sa place, en conséquence, ce que les “austro-marxistes” (les ostrogoths Springer (Renner), Bauer) mettent au premier, et en fait au seul, plan (voir article Cahiers), contre lesquels notamment Staline formalise ses considérations sur la nation.

Les questions de l’unité, de la stabilité, de la cohérence, etc., notamment, que l’on peut trouver dans les réflexions de Staline, ou que l’on peut légitimement inférer desdites réflexions, attestent, je pense, quelque congruence de nos propres observations avec l’enseignement marxiste donné par Staline.

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7 avril 2009

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5 novembre 2008

1846-1848 : pendant la crise la spéculation continue! ou « la triomphante anarchie bourgeoise »

1 novembre 2008

Tandis que la crise économique des années 1846-47 frappait la production, la spéculation – alors sur les projets de construction de ligne de chemins de fer – battait son plein, l’anarchie du régime capitaliste donnait toute sa mesure.

Un critique écrivit plus tard : une « fièvre spéculative, un grand vertige saisit le public […] Par bonds les actions s’appréciaient, montaient toujours, arrivaient à des cours sensationnels. L’Orléans* de 500 francs grimpait vers 800, 900, dépassait mille, arrivait à près de treize cents francs. Le Rouen* s’élevait à 1 180, le Saint-Germain* atteignait 1 177. On s’arrachait les titres […] Députés et industriels intriguaient à qui entrerait dans un conseil d’administration, à qui obtiendrait une commande […] Pas une puissance d’argent qui ne se mît sur les rangs, pas un banquier qui ne s’offrît à financer une exploitation […] Financiers, généraux, grands seigneurs, industriels, commerçants […] Il en venait de l’étranger […] Cela ressemblait à une ruée. […] Les acheteurs étaient plus nombreux que les titres […] Le délire toucha à son apogée quand, en 1848, la grande ligne du Nord* […] fut adjugée […] Alors on vit […] un pays en proie à la convulsion du jeu, la France entière transformée en une arène d’agioteurs. Des coins les plus reculés du royaume, on se mettait en marche pour venir spéculer à Paris, acheter des titres et les vendre avec bénéfice. » « Sur cette triomphante anarchie bourgeoise, où toute conception d’une ligne politique générale disparaît, où tout devient instrument d’agiotage pour les banquiers, moyen de trafic électoral pour les éligibles, les nuages commençaient à s’accumuler.» Avec la crise générale «à la Bourse toutes les valeurs dégringolaient, et les actions de chemin de fer plus que les autres. Le Nord* cotait 282 francs contre plus de 562 quelques mois auparavant. Le Saint-Germain*, de 800, s’était écroulé à 340 francs. » (Marcel Cheminade, La monarchie et les puissances d’argent (1814-1848.)

Le grand Balzac qui, bien qu’observateur critique des mœurs de l’aristocratie financière, ne se privait pas de boursicoter fébrilement, écrivait, à Madame Hanska, à propos de ses spéculations ruinées sur les chemins de fer: « Je suis le grand joueur sans cartes, Napoléon sans troupes. Je combine sans fonds. » « Ainsi voilà les chemins de fer volés, pris, on va nous rembourser une feuille de choux. » « Si l’on nous rembourse les chemins de fer, j’aurais 3 000 francs de rente ; mais il faudrait payer 35 000 francs à Rostchild et au prêteur Gossart. »

Marc Caussidière, témoin révolutionnaire de cette fièvre et de cet effondrement, notait dans ses Mémoires que “les maîtres de la finance”, l’aristocratie financière, prospéraient dans la ruine : « À la suite des jeux effrénés sur les actions de chemin de fer, qui avaient renouvelé les folies de la rue Quincampoix au temps de Law, si quelques maîtres de la finance avaient entassé des millions, presque toute la banque, les agents de change et tous les aveugles qui s’étaient imprudemment égarés dans cette forêt de Bondy, se trouvèrent finalement culbutés les uns sur les autres. »

*Noms des lignes et des compagnies de chemin de fer.

Deux poèmes autour de 1848

1 novembre 2008

Charles GUERRE (*)

Le droit au travail

Fort de Vanves, 17 décembre 1848

Las de longs jours oisifs marqués par la souffrance,
Je vais reprendre enfin, dis-je, le tablier:
Mais un ordre nouveau trompe mon espérance,
Et m’offrant des secours me ferme l’atelier;
L’aumône m’humilie, il me faut un salaire
Chèrement acheté par le plus dur labeur.
Oui, pour de ma famille écarter la misère,
C’est le droit au travail que réclame mon cœur !

Des maux de l’ouvrier la paresse est la source,
Répète l’optimiste cuirassé d’argent;
Avare, vous mentez! si je suis sans ressource,
Le manque de travail en est l’unique agent ;
Ce n’est pas à plaisir qu’en repos je m’engraisse.
Quand j’ai gagné mon pain, il a plus de saveur,
Et je réponds, quand vous m’accusez de paresse,
Par le droit au travail que réclame mon cœur !

D’où vient que cette femme, et si jeune et si belle,
Vend par les carrefours ses appas tarifés ?
Pourquoi cet homme a-t-il une âme au bien rebelle,
Où tous les sentiments se trouvent étouffés ?
Affreuse vérité, tous deux doivent leur vice
Rien moins à leur penchant qu’au dégoût du malheur ?
Et vous pouvez du mal fermer le précipice,
Par le droit au travail que réclame mon cœur !

Vous dites la famille est dans le mariage.
Je le crois, mais combien, parmi nos jeunes gens,
N’osent pas contracter, redoutant le chômage
Qui rend trop incertain l’avenir des enfants;
Pour l’époux ouvrier, si peu de jours prospères
S’écoulent, qu’on ne voit son sort qu’avec terreur.
Otez donc à mes fils la crainte d’être père,
Par le droit au travail que réclame mon cœur !

Faute de débouchés, répétez-vous sans cesse,
Nos magasins remplis vont tour à tour fermer;
Si le capital fuit, que l’échange se dresse,
Pour nous faire produire il fera consommer;
Mes enfants sont nu-pieds, ma femme est peu vêtue,
Videz vos magasins payés de ma sueur.
Des vêtements plus chauds couvriront leur chair nue,
Et j’aurai le travail que réclame mon cœur !

(*) Charles Guerre était un ouvrier apprêteur pour dorures. Il participa à l’insurrection de juin 1848, passa le 10 mars 1849 en conseil de guerre et fut condamné à cinq ans de détention.

Pierre LACHAMBEAUDIE

Ne criez plus : à bas les communistes !

écrit après la défaite de l’insurrection de juin 1848

Quoi! désormais tout penseur est suspect !
Pourquoi ces cris et cette rage impie ?
N’avons-nous pas chacun notre utopie
Qui de chacun mérite le respect ?
Ah ! combattez vos penchants égoïstes
Par les élans de la fraternité ;
Au nom de l’ordre et de la liberté,
Ne criez plus : à bas les communistes !

Pour qui ces mots seraient-ils odieux :
égalité, Communisme, Espérance,
Quand chaque jour de l’horizon s’élance
Pour tout vivant un soleil radieux !
Ah ! croyez-moi, les cruels anarchistes
Ne sont pas ceux que vous persécutez ;
Ô vous surtout, pauvres déshérités,
Ne criez plus : à bas les communistes !

Quand des chrétiens réunis au saint lieu,
S’agenouillait la famille pressée,
Communiant dans la même pensée,
Grands et petits s’écriaient : Gloire à Dieu !
Frères, le ciel ouvre aux socialistes
Sa nef d’azur pour les rites nouveaux.
Pas d’intérêts, pas de cultes rivaux :
Ne criez plus : à bas les communistes !

Amis, la terre a-t-elle pour les uns
Des fruits, des fleurs; des ronces pour les autres !
D’un saint travail devenons les apôtres :
Tous les produits à tous seront communs.
Rassurez-vous, esprits sombres et tristes :
La nuit s’envole, espérons un beau jour ;
Si vous brûlez d’un fraternel amour,
Ne criez plus : à bas les communistes !

(*) Pierre Lachambeaudie a été employé au chemin de fer, puis ouvrier. Il fut d’abord lié à des courants utopistes, il rejoignit en 1848 le club révolutionnaire d’Auguste Blanqui. Arrêté après les journées de juin 1848, il fut élargi, puis de nouveau arrêté après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte (futur Napoléon III), et exilé à Bruxelles.

Sur le chantier L’unité de classe, contre la division selon les “origines »

1 novembre 2008

J’ai travaillé sur un chantier pendant quatre mois, pour la construction d’un bâtiment municipal dans une grande ville. À une époque où l’on nous bassine avec nos identités, nos racines culturelles, il m’a paru intéressant de vous décrire la “composition ethnique” (hum hum) des différentes équipes nécessaires au bon déroulement du chantier.

D’abord, les maçons: il y avait deux équipes. La première était portugaise et Cap Verdienne (Cap Vert, ancienne colonie du Portugal). Sur dix maçons, cinq parlaient français. Les autres, on n’y comprenait rien ! Ils s’occupaient des banches (procédé par lequel on met face à face des grandes plaques en acier à une certaine distance et où on y coule du béton pour fabriquer des murs). Ils faisaient des grandes journées et se vantaient de bien gagner leur vie (environ de 2 500 à 3 000 euros pour 50 heures par semaine). Ils travaillaient vite, car ils avaient d’autres chantiers prévus en France. Ils travaillaient six mois à un an et retournaient vivre au Portugal. « On prend argent et on se casse » me disait l’un d’eux.

La seconde équipe était française, exclusivement d’origine maghrébine. Ils faisaient 35 heures par semaine. Le chef m’a dit qu’ils ne faisaient pas d’heures supplémentaires « car la boîte ne les paie pas et mes gars ne peuvent pas récupérer les heures en heures de congé. Mais des fois, pour que le chantier avance, ils bossent quand même, mais c’est rare ». Ensuite, les plaquistes qui étaient français (d’origine marocaine), les plombiers et les électriciens, c’était assez mélangé, les menuisiers étaient apparemment “Français de souche”, et là je crois avoir fait le tour (les peintres n’étaient pas encore arrivés).

Déjà, lorsque on pose la question pour connaître l’origine de chacun, c’est souvent vécu comme quelque chose de privé et qu’il n’y a pas lieu de « s’afficher comme ça sur la voie publique », me dit un plaquiste. Ensuite, pour ceux qui vivent en France depuis longtemps, ils se disent d’abord Français, avant d’être origine x. ou y. Des fois, il y a vraiment de quoi devenir fou!

Bref, finalement tout ça, c’était disons, très mélangé et très coloré, mais ça n’a posé vraiment aucun problème. Tout le monde s’entraidait, tous avaient conscience d’être des ouvriers, d’être « tous dans le même bateau, sauf les chefs qui gagnent mieux et qui font de la lèche aux patrons ! », m’a dit le plus ancien des maçons en rigolant. Alors, pour tous ceux qui rêvent de division du peuple, d’attiser des haines de race ou de religion, rengainez vos plumes et vos idées réactionnaires, la réalité sociale et matérielle nous montre tous les jours combien vos idées sont fausses et qu’elles ne pourront s’appliquer tant que le peuple aura encore cette étincelle de lucidité. Vive la lutte unie des classes populaires, à bas la lutte des races !

Une forme d’exploitation du travail : Quand la dépendance personnelle se joint à l’exploitation

1 novembre 2008

Comme beaucoup d’autres, je suis resté de longs mois au chômage ce qui fait que je n’étais pas trop difficile dans mes recherches d’emploi. Lors d’une mission intérim, j’ai travaillé pendant six semaines en tant que manutentionnaire pour le compte d’une micro-entreprise. Son activité consiste au montage et démontage de chapiteaux en aluminium, bâché et/ou bardé en tôle de fer.

Avec l’agence intérim, il était question de travailler 32 heures par semaine, réparties sur quatre jours du lundi au jeudi. Le taux horaire était de 10€ nets de l’heure, nourri et logé, car c’était « du déplacement ». Pas mal pour de la manutention.

Départ lundi matin, 4h30. Dans la cabine du camion, il y a deux places, nous sommes quatre, serrés. Après onze heures de route, en faisant deux pauses d’une demi-heure, nous arrivons sur place et commençons à déballer le matériel sur un parking d’hypermarché, où la structure une fois montée servira de stockage pour les soldes d’été. Alors et seulement à partir de cet instant, nous commençons à faire nos heures. Minuit, c’est la fin de la journée. Le lendemain à 7heures c’était reparti. Et nous avons eu une semaine avec beaucoup d’heures d’un travail physique et intensif. Le jeudi soir, à 19 heures nous avons repris la route, épuisés et sommes rentrés le vendredi matin.

En additionnant les heures travaillées en quatre jours, sans compter le déplacement de 22 heures aller-retour, je suis arrivé au total de 44 heures. J’ai demandé aux autres ouvriers :

– Comment ça va se passer ?

– T’inquiètes pas, il paye toujours une partie au black, me dirent-ils.

Pendant six semaines, j’ai eu ma paye déclarée de 32 heures par semaine et une partie du reste dans une enveloppe. Je dis une partie du reste, car bien évidemment il ne paie pas tout. Pour lui, comme il s’en vante, c’est «la carotte pour tenir les ouvriers». Comme le boulot est difficile et finalement mal payé, les ouvriers ont vite fait de s’en aller. Il s’agit là de sa première façon pour tenir sa main-d’œuvre.

La seconde façon consiste à avoir une mainmise sur la vie privée des ouvriers. D’abord à l’aide de la religion. En fait, notre patron a recruté son équipe, faute de volontaires, autour de lui, voire des amis très proches. Aussi, à part son travail très prenant, il fréquente assidûment la mosquée du quartier. Et il y est très impliqué. Il donne régulièrement des dons et est très ami avec l’imam. C’est ici qu’il a recruté les autres ouvriers.

Lors des déplacements, le patron avant et après les heures de travail, devient guide spirituel auprès de ses ouvriers: prière dans le camion sur les aires d’autoroute, viande hallal, discussions religieuses pendant les longs trajets, espèce de surveillance de la conduite morale… Mais tolérance de certaines choses comme, aller voir une prostituée, car « ils sont trop loin de leurs femmes », dit le patron, et se droguer pour s’anesthésier, car « on est obligé de fumer (haschisch), ça nous aide à tenir », « la religion nous aide aussi, c’est un truc un peu plus humain que ce boulot de merde » disent les ouvriers.

Ouvrier n°1 : « Moi, en fait je me plains, mais en fait, si je ne fais pas ça, qu’est-ce que tu veux que je fasse? J’ai pas de diplômes et je ne sais rien faire d’autre. La situation est merdique, mais elle me permet quand même de vivre. Et puis on rigole bien quand même, on se connaît bien, on est comme des frères. »

Enfin, le patron rend les ouvriers redevables, en leur rendant quelques petits services, surtout quand les fins de mois sont dures.

Ouvrier n°2 : « Je fais ce boulot parce que j’ai rien d’autre, et puis c’est aussi pour lui rendre service, pour lui rendre la pareille. Un jour, j’avais trois loyers en retard et il me les a payés sans que j’ai à les lui rendre. Mais bon, il ne me paie pas toujours ce qu’il me doit. »

Et oui, nous sommes bien en 2008. Il s’agit bien d’une condition d’exploitation au sein du capitalisme moderne, une parmi d’autres, qui peuvent être encore plus féroces que celle-ci.

Pourquoi le chômage ne peut pas être résolu dans le capitalisme ?

1 novembre 2008

Une analyse de 1848, toujours d’actualité

Le droit au Travail pour tous n’est pas une préoccupation récente. Déjà, dans le contexte de la révolution de 1848, où le peuple réclamait à la nouvelle République, du travail pour tous les citoyens, François Vidal [1] envisageait la réalisation concrète du Droit au Travail par la transformation de la base économique de la société. En partant de constats objectifs sur la réalité économique, politique et sociale, il proposait une explication du chômage, comme effet inévitable des contradictions du régime capitaliste.

On se propose dans cet article de restituer son raisonnement sur les causes du chômage et, par là même sur les conditions de sa suppression, en se basant sur son livre Vivre en travaillant.

Lorsque Vidal écrit son ouvrage, les droits sociaux et politiques des ouvriers sont pratiquement inexistants. Les conditions de travail avaient régressé: augmentation de la durée et de l’intensité du travail, compression des salaires, chômage et insécurité de l’emploi. Les entrepreneurs avaient la liberté de débaucher sans réglementation. En outre, le capital spéculatif se développait au détriment du capital industriel.

En 1846-47, se produisit une crise de “surproduction capitaliste” qui toucha plus durement encore les ouvriers de France comme de tous les pays d’Europe. Ils ne trouvaient plus à vendre leur force de travail. Le capital “chômait”, les travailleurs devaient chômer aussi. C’est dans ces conditions que se produisit la révolution de 1848, révolution opérée par le peuple, en alliance avec la bourgeoisie républicaine d’alors.

Régime capitaliste et chômage

François Vidal indique d’abord que dans les conditions de la production capitaliste, où l’ouvrier ne possède plus les instruments de production, la liberté du capital l’emporte sur le droit au travail. Pour pouvoir travailler, comme l’indiquera Marx, il faut passer par le « détour du capital ».

« Dans l’industrie, l’ouvrier qui ne possède point d’instruments de production est réduit à travailler pour le compte et au profit d’autrui comme salarié. Or les instruments dont on se sert aujourd’hui coûtent des sommes immenses, si bien que pour disposer des outils indispensables, il faut préalablement être capitaliste. Partout le capital domine la production, dicte la loi d’une manière à peu près absolue ».

La société capitaliste, explique François Vidal, basée sur l’appropriation privée des moyens de production, permet l’exploitation de l’homme par l’homme au moyen du salariat, au profit d’autrui, des industriels et des financiers. Tandis que les travailleurs n’ont que leur force de travail à vendre. S’ils ne peuvent la vendre, ils sont obligés de chômer. Il en conclut que les causes du chômage sont bien le résultat de l’organisation (ou de la désorganisation) de la société capitaliste. Pour lui, le Droit au travail est relié à l’appropriation sociale des instruments de production. Des réformes temporaires ne peuvent résoudre le problème. « Ils ont cru réaliser le droit au travail en établissant, le lendemain de la Révolution, des ateliers de charité, des ateliers temporaires ! »… « il fallait se hâter de convertir les ateliers nationaux en véritables ateliers de production, de mettre fin à ce gaspillage des deniers de l’état et des forces vives des travailleurs […] de faire vivre les ouvriers du fruit de leur travail et non pas de les assister momentanément aux dépens de la République ! »

Régime socialiste et suppression des causes du chômage

Pour François Vidal les facteurs du chômage remettent en cause de manière générale le régime social et politique capitaliste.

« Il est bien évident que les travailleurs ne seront définitivement affranchis que le jour où ils auront la libre disposition des instruments qu’ils mettent en œuvre, des outils sans lesquels ils ne peuvent travailler. »

Le seul moyen durable d’assurer le droit au travail est de révolutionner la société.

« L’antagonisme, la concurrence, l’hostilité flagrante de tous les intérêts, le désordre systématique, le salariat et l’exploitation sous toutes les formes, ont porté leurs fruits. Voyez, la vieille société s’affaisse sur elle-même: partout des débris et des ruines. Il faut constituer un ordre nouveau. »

L’exploitation des travailleurs au profit du privé ne serait abolie qu’à partir du moment où la propriété des instruments de production serait sociale, ce qui n’est possible que si l’on  transforme la base économique (le régime marchand capitaliste).

« Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation du travail; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables. »

Afin de supprimer le chômage, François Vidal envisage une société basée sur d’autres principes: un autre régime social, qu’on pourrait nommer socialisme (au sens que ce mot avait alors). Ce qui est visé est une socialisation des diverses branches de la production et de l’échange. Il estime cependant qu’une phase de transition est nécessaire pour passer d’un mode de production (capitaliste) à un autre (socialiste). Il s’agirait, dans un premier temps de faire dépérir le secteur capitaliste privé au profit d’un secteur public, ou social. Il propose pour ce faire de dispenser aux ouvriers associés des crédits publics et avances productives, au détriment du secteur capitaliste. Proposant une alliance entre la paysannerie et les ouvriers, il prend cependant en compte les particularités concrètes et les inquiétudes des paysans, dans l’objectif de leur faire comprendre les avantages qu’ils  pourraient retirer d’une agriculture socialisée.

Le « droit au travail » aujourd’hui

Si l’on tient compte que l’analyse des déterminations capitalistes du chômage, et de leur mode de résolution, telles que les pose François Vidal, sont vieilles de 160 ans, on est surpris qu’elles puissent encore s’appliquer à l’actualité, celle que beaucoup de travailleurs subissent.

En effet, depuis 1848, rien n’a changé, ni dans le fond, ni dans le détail. Le régime capitaliste est toujours en place, et périodiquement il retourne à sa logique “normale”: loi du capital s’imposant contre le travail, anarchie de la production, crises périodiques. Quant aux « ateliers de charité » et autres « ateliers temporaires », ce ne sont que les ancêtres des contrats précaires et sous-payés : les T.U.C., les C.E.S., les S.I.V.P., les contrats de qualification et de conversion, les contrats A.I.D.E., les stages et formations parfois “bidons”, qui ne font que baisser le taux de chômage par intermittence, trompant les chiffres actuels et réels de ce fléau capitaliste. Il suffit de travailler dix heures par semaine pour ne plus être comptabilisé comme chômeur dans le calcul officiel du chômage. Toutes les réformes contre le chômage ne servent qu’à « cacher une partie de la forêt », momentanément.

Quant au « partage du travail », il a atteint son apogée allant jusqu’à l’acceptation, pour un homme ou une femme ayant charge de famille, de travailler de 15 à 25 heures par semaine, rémunéré au S.M.I.C. horaire, moyennant «un petit complément financier» des Assedic, et pas pour tout le monde (ce que devrait faire demain le R.S.A.), qui leur permet de subsister. Pour certains chômeurs, un dilemme se pose: je travaille durement pour un maigre salaire ou je ne travaille pas mais je reçois la même somme de la part de l’état. Même si ce n’est pas “moral”, c’est un choix qui peut se présenter comme légitime. Ne déplaçons pas le problème cependant, la réalité est autre. En effet, la majorité préfère travailler pour un maigre salaire, parce qu’ils ont déjà connu ou ont peur de connaître les conséquences économiques, sociales et psychologiques du chômage, parce qu’ils veulent se sentir utiles à la société.

Comme l’observait François Vidal, il faut « mettre fin à ce gaspillage des deniers de l’état et des forces vives des travailleurs », et « faire vivre les ouvriers du fruit de leur travail, et non pas de les assister momentanément aux dépens de la République ». Le peuple demande à « vivre en travaillant », de pouvoir subvenir à ses besoins, plutôt que de quémander assistance à l’État, à la République, donc indirectement aux travailleurs qui sont les seuls à produire la richesse sociale.

Parfois, c’est mon cas, le travailleur a trois ou quatre employeurs différents afin de totaliser une vingtaine d’heures de labeur par semaine, ou d’atteindre, dans le meilleurs des cas, un temps complet (35 heures) payé au S.M.I.C. Tous ces travailleurs pauvres ou «chômeurs à mi-temps» et les autres chômeurs qui souhaiteraient travailler davantage, pour vivre décemment, sont dans la même situation que les journaliers de 1848, constamment à la recherche de travail, qui sans cesse devaient vendre leur force productive, acceptant n’importe quel travail, même mal payé, pourvu qu’il puisse leur permettre de survivre.

Comme l’analysait François Vidal, le Droit au Travail, réclamé par le peuple en 1848 dans la nouvelle République, ne pouvait être qu’une vaine revendication dans le régime capitaliste. Même la période dite des “Trente Glorieuses”, n’a pas permis de résoudre définitivement la question du chômage. Dès la crise de 1973, le chômage devait reprendre une courbe ascendante, jusqu’à ce que la majorité des classes laborieuses (chômeurs, précaires ou ayant encore un travail) se retrouvent dans le même état d’insécurité permanente, de crainte de l’avenir, qu’au XIXe siècle.

Contraints à “chômer”, les travailleurs ne pourront pas obtenir le droit au travail dans le cadre du capitalisme. Mais ils peuvent prendre conscience que le seul mode de résolution durable de ce problème, consiste à révolutionner la base économique de la société. Et que, même si cette transformation ne peut s’opérer dans l’immédiat, ils ont à maintenir dans l’histoire une telle perspective, non la faire tomber aux oubliettes, comme ont pu le faire diverses organisations se réclamant du mouvement ouvrier. Très en retard, un siècle et demi après, sur François Vidal et les socialistes et communistes de 1848.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. François Vidal fut entre février et avril 1848, secrétaire de la Commission de gouvernement pour les travailleurs (appelée aussi Commission du Luxembourg), qui comprenait Louis Blanc et Constantin Pecqueur. Il rédigea avec ce dernier le rapport de cette commission, ou Plan général de réformes. Il fut élu député de la Montagne en 1850. C’était un représentant notoire des théoriciens de l’économie «sociale» ou socialiste.

Notions théoriques: Les crises dans le régime marchand capitaliste

1 novembre 2008

La crise financière qui touche l’ensemble du régime capitaliste est partout à la Une aujourd’hui. Sans que l’on perçoive le plus souvent que cette crise n’est qu’un rebondissement prévisible d’un processus de fond qui affecte périodiquement ce régime, qu’il est la suite logique du développement de ses contradictions internes, qui se sont répandues dans le monde depuis les années 70.

Les crises sont inévitables en régime capitaliste

Parmi les analyses qui ont été proposées, on a pu mettre au premier plan la crise dite des “subprimes”, l’immoralité du capital spéculatif, ou encore la “culpabilité” exclusive imputée aux États-Unis. Ces données immédiates ne permettent pas de saisir les déterminations essentielles d’un mouvement qui touche le mouvement général du capital (et pas le seul capital financier), et l’ensemble du monde marchand capitaliste. Avec plus de discernement, l’attention a été portée par plusieurs spécialistes sur un processus de plus grande ampleur et durée: l’existence de phases alternées au sein de « cycles » [1] propres au régime capitaliste. Dans la majorité des cas cependant, le pourquoi de ces mouvements cycliques n’est pas restitué, pas plus que la seule voie permettant d’y mettre fin.

Si l’on met pour l’instant de côté le caractère particulier de la crise actuelle, sa vitrine boursière et financière, on doit considérer que dès ses premiers développements, le capitalisme ne peut échapper à la réitération de crises plus ou moins graves, plus ou moins généralisées, qui s’achèvent comme aujourd’hui de façon spectaculaire, succédant à une phase de fuite en avant dans la finance.

Dès 1825, et tous les dix ans environ, le système capitaliste a été plongé dans la crise: en 1847-48 notamment, en 1870, en 1898, en 1905-1908 [2]. Au début du XXe siècle, le capitalisme en est arrivé à son dernier stade de développement, l’impérialisme, conduisant à aggraver les effets des antagonismes qui minent ce régime social. Les crises vont dès lors devenir plus importantes et plus larges, touchant progressivement l’ensemble du monde.

La crise de 1929 donne une idée de la gravité de ces crises. Aux États-Unis, la production d’acier y était retombée au niveau de 1909, celle du charbon avaient baissé de 80%. Dans l’industrie de transformation, l’emploi ouvrier avait diminué de près de 40%, deux millions de fermiers se retrouvaient ruinés, leurs fermes vendues pour dettes. Le chômage était alors terrible. En Grande-Bretagne, 72 hauts fourneaux furent détruits, la production de fonte descendit au niveau de 1857 ! En Allemagne, la production industrielle diminua de 40% faisant 6 millions de chômeurs. Au Brésil, 22 millions de sacs de café furent brûlées dans les locomotives. En France, les effets de la crise s’imposèrent avec retard, mais elle ne put y échapper, entraînant le chômage, la politique de déflation et la baisse des revenus.

Les mesures de destruction de produits et de moyens de production, le développement d’un chômage massif et d’une exploitation renforcée des travailleurs, ne firent que préparer une crise plus forte, celle de 1936-1938, à l’issue de laquelle les classes bourgeoises cherchèrent une échappatoire à la crise, dans la soumission à des régimes fascistes et, comme elle l’avait fait en 1914, dans la guerre impérialiste mondiale.

La crise classique de « surproduction capitaliste » et ses causes

Dans le début de son développement, le capitalisme a créé des forces de production formidables, et jamais l’humanité n’avait soupçonné que le travail humain puisse être capable de créer autant de richesses. Le capitalisme s’est aussi développé sur la base de la production marchande, dont il a conservé les formes d’échange, tout en développant de façon gigantesque la masse des marchandises produites. Il a par la même décuplé les contradictions de cette logique marchande [3].

Auparavant, les petits producteurs, artisans, paysans, travaillaient isolément, avec des moyens limités. Ils produisaient en petite quantité des produits peu variés. La productivité du travail était faible, les perfectionnements lents et limités. Les producteurs individuels, dispersés, possédaient leurs outils et donc leurs produits. Ils échangeaient ceux-ci par la vente et l’achat, en les mettant sur le marché. La production de la société ne se faisait pas en connaissance des besoins à satisfaire, mais en fonction du gain que chacun espérait réaliser sur le marché. Les producteurs, déjà en concurrence, n’étaient pas assurés de pouvoir vendre leurs marchandises, réaliser la valeur de celles-ci. Ainsi, une certaine “anarchie” de la production au niveau social existait déjà. En raison de la contradiction entre le besoin qu’avait le petit producteur marchand de porter au marché sa production, (de la “socialiser” ainsi en quelque sorte), et le caractère privé de son activité de production. Mais cette anarchie n’existait qu’à une petite échelle.

Avec le développement de la production marchande capitaliste, la production s’est élargie et est devenue d’une certaine façon “sociale”: le produit fabriqué est le fruit du travail collectif, de la coopération, de nombreux individus, et non d’un seul ou quelques-uns. Le machinisme s’étant développé, les producteurs mettent en oeuvre des instruments de production, utilisables seulement par un ensemble d’hommes. Les forces productives deviennent ainsi sociales et se développent prodigieusement. Mais l’anarchie marchande subsistant, celle-ci est également devenue sociale (à l’échelle de toute la société). Si les forces productives et la production sont devenues sociales, la propriété des moyens de production (machines, usines), reste privée, dans les mains des capitalistes. C’est une contradiction propre au capitalisme qui recouvre une contradiction de classe [4], et qui engendre inévitablement l’anarchie et les crises dans la société capitaliste [5].

En effet, pour cette raison, la production ne peut être réglée suivant un plan, qui correspondrait aux besoins à satisfaire au niveau de la société, ceci sur plusieurs années. La production des marchandises se règle (ou se dérègle) en fonction des intérêts propres de chaque capitaliste (réalisation de profits). Et chacun se trouve en concurrence avec les autres. Chaque capitaliste travaille à développer la production dans le but d’accroître son capital. Pour cela il doit agrandir l’échelle de la production, chercher à produire un plus grand nombre de produits, à moindres frais, et dans les plus brefs délais, afin d’imposer sa marchandise sur le marché. Aucun ne peut savoir si les marchandises pourront trouver à se vendre, à un prix concurrentiel.

Comme le machinisme et la production socialisée permettent de produire une masse considérable de produits, la production s’est considérablement accrue, en même temps que la concurrence pour les débouchés. Les capitalistes jettent des masses de marchandises sur les marchés, accroissent leur capital et s’en servent pour élargir encore la production, élargir leur capital, augmenter encore leur profit. Mais il arrive un moment où les marchandises ne se vendent plus ou qu’il n’y a plus d’acheteurs solvables [6]. Le marché est saturé, encombré, et arrivent encore d’autres marchandises, invendables. Ne pouvant vendre, les capitalistes ne récupèrent pas leur capital, augmenté de la plus-value, ils ne peuvent alors investir pour de nouvelles productions. La production s’arrête, le capital chôme, tout, les travailleurs et les moyens de production, doivent chômer avec lui. C’est la crise ordinaire de surproduction capitaliste.

Les crises mettent au jour le caractère anarchique et absurde du régime capitaliste

L’humanité connaissait des crises dues à l’insuffisance de la production. Le capitalisme, lui, crée cette absurdité, la crise due à la surproduction, à la surabondance de produits [7]. Le problème n’est pas la surabondance des richesses, mais le fait que celles-ci ne puissent être socialement appropriées et produites en fonction des besoins sociaux.

Que les produits fabriqués aient une utilité sociale, qui satisfasse les besoins, cela n’intéresse le capital que pour une raison: parce qu’il ne peut vendre que des produits répondant un minimum à des usages, des utilités, des besoins. Comme c’est la loi du profit qui règle la production, si un secteur n’est plus, ou pas assez rentable, du point de vue capitaliste, il est délaissé au profit d’autres secteurs rentables immédiatement, ou qu’on imagine tels. Ainsi, des secteurs d’investissement capitaliste, vitaux pour une société donnée (par exemple le textile ou la sidérurgie), peuvent être bel et bien abandonnés, ou, le capital dans un pays donné, peut chercher à les “délocaliser” dans des lieux où un meilleur taux de profit semble pouvoir être dégagé. Ce qui ne résout pas la question de la réalisation des valeurs produites, et, à terme, élargit et renforce les facteurs de généralisation de la crise.

Et si la lutte sur les différents secteurs industriels les plus rentables, devient elle-même trop problématique, si la lutte pour les marchés se fait plus âpre, notamment face à l’émergence de nouveaux concurrents féroces, capables de produire à moindre coût, en exploitant avec moins de “scrupules” la force de travail, une partie des capitaux délaissent même l’ensemble des productions socialement utiles (ce que l’on appelle aujourd’hui « l’économie réelle »), pour se réfugier dans la spéculation financière, où de “gros coups” immédiatement profitables peuvent se réaliser, mais qui ne produisent aucune richesse sociale utile [8]. Fuite en avant gigantesque qui ne peut qu’aboutir à puissancier les effets des crises capitalistes. C’est à l’aboutissement de ce processus, activé depuis plusieurs décennies, que nous assistons aujourd’hui.

À SUIVRE

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Notamment Cycles dits de Kondratiev
  2. 2. Cela est dans la nature du régime marchand et marchand-capitaliste, et a été à maintes reprises observé et critiqué. En 1848-49, un économiste nullement socialiste, Adolphe Blanqui, écrivait: « Déjà l’Europe s’était accoutumée à assister tous les cinq ans, sur un point ou sur un autre, à des liquidations désastreuses qui détruisent des capitaux péniblement accumulés, et qui infligeaient aux écarts de la production des châtiments périodiques […] L’appât trompeur de […] bénéfice a fait croître sans cesse le nombre des usines qui se nuisent par leur concurrence même, et qui, plus tard demandaient au salaire [aux ouvriers] les sacrifices devenus nécessaires pour assurer quelque profit au capital. » Au début du XVIIe siècle, en France, alors que le capitalisme apparaissait déjà comme régime de production, Montchrétien, grand économiste de l’époque, critiquait l’anarchie du monde capitaliste naissant, il écrivait, en s’adressant au Roi : « Le plus royal exercice que peuvent prendre vos Majestés, c’est de ramener à l’ordre ce qui s’est détraqué, de régler et distinguer les arts [les industries, les productions] tombés en une monstrueuse confusion, de rétablir les négoces et commerces discontinués et troublés depuis longtemps. Si vous pouvez tirer ces trois points du Chaos où ils sont mélangés pêle-mêle et leur donner une forme convenable, vantez-vous alors d’avoir fait un grand œuvre. »
  3. 3. Dans le premier chapitre du Capital, Marx a montré quel était le “noyau” d’une telle “logique” marchande, notamment en analysant « le double caractère du travail présenté par la marchandise ». Il établit que le travail dans la production marchande, engendre dans un même mouvement, un produit utile et une valeur pour l’échange. Pour que cette valeur marchande se réalise, elle a besoin d’un support utile, correspondant à un besoin. Mais pour qu’elle se réalise du point de vue marchand et capitaliste, il lui faut aussi être vendue (trouver un équivalent dans l’échange: autre marchandise ou argent). Si l’échange ne s’actualise pas, la valeur produite par le travail (et la plus-value qu’elle contient) ne peut non plus être réalisée. De cette possible dissociation entre valeur d’usage et réalisation de la valeur d’échange, gît la possibilité des crises. Le crédit montre bien cette dissociation dans le temps: à une richesse déjà produite (un logement par exemple), peut correspondre le paiement différé (au niveau d’un particulier) d’un équivalent argent. En sens inverse, on peut escompter une production ultérieure de valeurs au moyen de “crédits” aux entrepreneurs. Il y a déjà possibilité que le “parcours” complet ne parvienne pas à son terme, et puisse ainsi aboutir à un “désordre” d’une ampleur plus ou moins grande. Dans la pure spéculation boursière, la dissociation peut atteindre sa limite, dans la mesure où il peut arriver qu’il n’y ait plus aucun support utile, et aucune production effective de valeur d’échange, dans l’accroissement d’un capital donné (plus aucune création de valeur réelle, en tant que produit du travail). Le mouvement ordinaire de la production et de l’échange marchand simple est M-A-M (Marchandise-Argent-Marchandise), le mouvement marchand capitaliste est A-M-A’ (Argent-Marchandise-plus d’Argent. L’accroissement d’argent final reflète l’accroissement de Valeur crée par le travail humain, c’est la plus-value). Mais comme l’indique Marx, le rêve du capitaliste serait d’avoir directement A-A’, sans qu’il y ait besoin de créer de réelle valeur nouvelle, il rêve de tirer directement un accroissement d’argent de l’argent lui-même. Or, si l’accroissement du capital argent n’a plus aucun rapport avec la production de richesses réelles, le monde imaginaire qu’il projette se fracasse un jour ou l’autre contre la réalité. Une économie qui en vient à chevaucher de telles chimères aboutit nécessairement à des carambolages, carambouillages, et, à terme, à la faillite généralisée.
  4. 4. Le régime capitaliste qui repose sur l’exploitation des travailleurs par le capital, s’est approprié de façon privée les grands moyens de production (machines, usines, moyens de transport, etc.). D’un côté, les capitalistes se servent de ces moyens pour exploiter le travail et élargir leur capital (du fait que la force de travail de l’ouvrier coûte moins de valeur qu’elle n’en produit; la différence entre la valeur créée par l’ouvrier en une journée par exemple et la valeur de sa force de travail que le capitaliste paie en salaire, c’est du travail non payé que le capitaliste s’approprie gratuitement). De l’autre côté, en raison de l’appropriation privée des grands moyens de production et d’échange, les travailleurs ne possèdent aucun moyen de production correspondant aux conditions de la production moderne. Ils n’ont qu’une seule marchandise à vendre pour pouvoir subsister: leur force de travail, et ils doivent la vendre à celui qui détient les moyens de production, le capitaliste. Ils reçoivent en échange un salaire qui leur permet juste de s’entretenir ainsi que leur famille, pour être à même de représenter leur force. Ils ne peuvent ainsi véritablement s’enrichir et doivent sans cesse en renouveler la vente. Toutefois, si aucun capitaliste n’achète cette force, ou ne peut l’acheter, l’ouvrier perd son unique moyen de vivre, il devient chômeur, il s’appauvrit. Que les crises soient aiguës ou rampantes, c’est lui qui paie les pots cassés.
  5. 5. Cette contradiction est une reproduction par le régime marchand capitaliste de la contradiction entre le caractère privé de la production du petit producteur marchand et la nécessité qu’il éprouve de “socialiser” sa production, de la porter au marché.
  6. 6. Surproduction et surabondance se comprennent, en l’occurrence, non pas dans l’absolu, mais en raison des moyens d’achat dont disposent les acheteurs.
  7. 7. Le perfectionnement illimité du machinisme permet d’accroître la quantité des richesses, mais compte tenu de la forme marchande de l’échange, la capacité d’absorption des marchés ne peut se développer aussi vite que la production. Notamment parce que le mode capitaliste de production se heurte à une autre de ses contradictions, les masses ne peuvent acheter les marchandises produites, puisque l’accroissement du capital suppose la limitation de leur revenus à ce qui est nécessaire à leur reproduction (dans le meilleur des cas).
  8. 8. Contrairement à l’idée que veulent répandre certains thuriféraires de la spéculation financière, celle-ci ne “nourrit” pas la production de la richesse réelle, elle la stérilise.

Témoignage : À propos de la grève à la SNCF

1 novembre 2008

J’ai interrogé deux collègues cheminots travaillant dans une petite équipe de maintenance, lors de la grève contre les atteintes au régime des retraites en décembre 2007. L’un était non-gréviste, l’autre gréviste. Mon but n’est pas de juger l’un ou l’autre, mais de montrer que deux personnes dans une situation analogue peuvent avoir des points de vue distincts, qui conduisent à des comportements différents. Le premier de mes interlocuteurs s’est soumis au jeu des questions, le deuxième s’est exprimé par écrit.

Cheminot non-gréviste

Je n’ai pas fait grève pour une raison personnelle, financière, mais cela n’est pas forcément une excuse. De toute façon, il n’est pas possible de garder les 37 ans et demi de cotisations pour la retraite. Le gouvernement a décidé 40 ans, il ne reviendra pas dessus et nous n’avons pas les Français avec nous. De plus, il n’y a plus assez de cheminots pour financer nos retraites. Ceux qui vont se faire avoir au final, ce sont les patrons de la SNCF, car si on ne peut plus mettre les gens à la retraite d’office, la boîte aura du mal à tenir ses objectifs au niveau des diminutions de l’effectif des équipes.

– D’un point de vue plus général, comment vois-tu la remise en cause des régimes spéciaux et leur alignement sur le régime général?

– Déjà les Français ne voulaient plus les régimes spéciaux, preuve en est, ils ont voté majoritairement Sarkozy qui avait un programme clair à ce sujet, et le but était de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité. Enfin égalité si on veut, pour moi il n’y aura jamais d’égalité.

– Selon toi qu’est-ce que l’égalité ?

– (Temps de réflexion) c’est compliqué, je ne sais pas trop répondre. Dans le privé, je n’ai jamais entendu protester sur la durée des cotisations, c’est mon avis qu’ils sont d’accord (ou obligés) pour cotiser 40 ans, voire plus dans l’avenir.

– En règle générale, comment vois-tu l’avenir des ouvriers, des prolétaires ?

– Noir ! Trop de choses à payer, pouvoir d’achat en baisse, trop d’impôts, la vie trop chère. Merci l’euro, car depuis tout est devenu plus cher. Ce n’est pas une Europe sociale, c’est une Europe industrielle.

Cheminot gréviste

J’ai fait grève. En premier lieu je dirais que je suis une personne convaincue, dans le sens que la grève prend tout son sens dès lors qu’il n’y a plus d’alternative de discussion avec le patronat et que le blocage s’impose. Qui dit «discussion» dit «concession» et les concessions durant les décennies passées ont été très nombreuses. La masse salariale du pays en a payé les frais (hausses des salaire minimum, emplois délocalisés, chômage, précarité, stagnation des pensions de retraite, alors que le coût de la vie ne cesse d’augmenter et de creuser l’écart croissant entre les plus fortunés et le prolétariat que nous représentons). Je suis une personne convaincue car la grève est un droit, un acquis, une expression démocratique, libre, forte et fortement représentative et néanmoins juste. Souvenons-nous de 36, des premiers congés payés, fruit de la bataille des ouvriers pour réclamer des droits. Sur la terre du pays de la Déclaration des droits de l’homme, qu’en est-il pour l’homme français d’aujourd’hui ? À subir et tenter de survivre. La cause de notre grève est juste car dès notre entrée à la SNCF, après avoir effectué des tests de connaissance, des tests psycho-techniques en rapport avec la sécurité (importante à la SNCF […] été comme hiver, 24 heures sur 24 et disponibles 365 jours par an, c’est cela le service public). Nous effectuons notre travail pendant un an avant titularisation dans la profession afin de valider l’expérience, le statut. Les statuts sont au cœur du problème. À notre entrée, on a signé un contrat d’accord entreprise–salariés. Revenir sur le droit à la retraite à 55 ans, c’est déchirer ce contrat et en cela, la tolérance zéro ne peut voir le jour. À ce compte-là, pourquoi ne pas réduire les congés payés? etc. La liste pourrait être longue. La grève est une lutte, les médias ne sont pas avec nous, mais nous possédons une réelle identité syndicale qui gêne nos pouvoirs politiques et s’attaquer à notre régime spécial (150 000 agents ce qui représente si peu au regard du nombre total de salariés en France), c’est s’attaquer à un des derniers grands bastions de résistance syndicale. C’est démontré qu’en nous brisant, on brise un peu plus les ouvriers en général. C’est la loi du plus fort et la stratégie paye: aux infos on n’entend parler que des nuisances, les plaintes des usagers, de dégâts, de pertes financières, etc. mais a-t-on entendu la voix revendicative des cheminots qui veulent préserver leur statut ? Les cheminots ne veulent pas de gros gains, juste préserver leurs droits et leurs acquis.

Mon propre point de vue

Au-delà des raisons personnelles invoquées, le premier cheminot pose que le combat est perdu d’avance. En même temps, il prend en compte la dégradation générale de la situation et la difficulté à entraîner le soutien de l’ensemble de la population, surtout quand on ne pose pas une revendication égalitaire valable pour tous les travailleurs. Le deuxième cheminot prend aussi en compte la dégradation de la situation, mais il la pose en rapport avec les concessions auxquelles des syndicats auraient consenti, sans vraiment s’interroger sur la situation d’ensemble des travailleurs dans la période actuelle. En conséquence, il estime que la lutte de classes se réduit un peu à un jeu de “bras de fer”, que le rapport de forces peut être inversé, même sans le soutien d’autres travailleurs. La lutte pour préserver des droits et des acquis particuliers lui paraît bénéfique pour la cause générale des ouvriers.

Pour ma part, j’ai d’abord fait grève un peu par “devoir”, sans forcément maîtriser toutes les données de la situation. Et bien que l’espoir ait été mince, voire inexistant, de faire aboutir la revendication principale des cheminots: maintien du régime de retraite. Quand je dis mince et inexistant, c’est en prenant en considération le contexte historique. La SNCF n’est pas un îlot à part dans la société, il en est de même pour les autres entreprises publiques. Elle subit une série de mesures visant la privatisation, le régime de retraite n’est qu’un aspect de ces mesures. Bien sûr, le privé n’a pas eu à passer par la privatisation, c’est une évidence. Mais les travailleurs du privé ont subi d’autres mesures directes depuis plusieurs années (productivité maximum, salaire au plus bas, chômage, et allongement de la durée de cotisation pour les retraites, sans que le public les soutienne vraiment).

Pour les cheminots, la difficulté c’est que leurs revendications ne dépassaient pas leur cadre particulier, celui de couches particulières, qui ne font pas partie des plus démunies (on a encore les moyens). J’ai fait grève cependant, ne serait-ce que pour dire: non je ne suis pas d’accord avec ces mesures, qui généralisent la dégradation des conditions d’existence des ouvriers et des couches populaires en général. Mais dans ce cadre catégoriel, sans illusion sur son issue, mon implication n’a eu qu’un but (et pour moi aussi il s’agit d’un rapport de forces): peser dans les négociations pour obtenir des mesures qui accompagnent la fin de notre régime de retraite. Il est clair que ce qui est donné aujourd’hui peut être repris demain, tout dépendra de l’évolution de la situation et aussi des «rapports de force» entre capitalistes. Ceux-ci s’affrontent pour se partager le gâteau, non pas parce qu’ils se disent : « quels mauvais coups peut-on jouer au prolétariat », mais parce qu’ils sont engagés eux-mêmes dans une lutte sans merci, au niveau national et international. Parce que, chacun doit faire du profit sur le dos des travailleurs et trouver à évincer le concurrent, sinon il sera éliminé. Ce que l’on nomme « mondialisation », n’est que la généralisation de la concurrence entre capitaux, et de la rivalité entre puissances, la France n’en est pas exclue.

Face à cela, il y a le besoin d’organisation, ou de réorganisation, pour les classes populaires, en essayant de dégager quels peuvent être les buts communs à poser en priorité, car eux seuls peuvent unir.