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Bilan du scrutin

9 décembre 2024

En continuité avec le scrutin européen (liste Bardella 31 % des suffrages), la progression des voix attribuées au premier tour au Rassemblement national a poursuivi sa progression (à comparer au score des Législatives de 2022  : 18,7 %.), une décrue relative est enregistrée au second tour. La progression est notable dans toutes les catégories socio-professionnelles et dans toutes les régions, plus spécialement dans les milieux ruraux et péri-urbains, les villes petites et moyennes [[1]]. Seules les principales métropoles et leurs banlieues sont à l’écart de ce raz-de-marée.

Les principaux chiffres (en nombre de voix et en sièges) du second tour confirment la tendance, bien que, suite au “tir de barrage” conjugué des organisations de gauche et du centre, les résultats soient inférieurs pour le Rassemblement national à ceux du premier tour, en chiffres absolus (élus déjà désignés au premier tour). Ce bloc obtient à l’Assemblée nationale 55 sièges de plus qu’en 2022.

Le nombre des électeurs ayant voté pour le Rassemblement national avait été au premier tour de 9 377 297 voix, soit 29,25 % des suffrages exprimés [[2]]. Il est au second tour de 8 744 414 voix, soit 32,05 % des suffrages. En nombre de voix le Rassemblement national est toujours en tête, mais ne disposera finalement que de 125 sièges à l’Assemblée.

Le nombre de voix obtenu pour le Nouveau front populaire est nettement inférieur à celui du Rassemblement national  : au premier tour il était 8 995 226 voix (28,06 % du corps électoral), au second tour de 7 005 344 voix, soit 25,68 %. Bien que le nombre de suffrages obtenus par le NFP soit inférieur celui du RN, le nombre de sièges obtenu est supérieur  : 178.

Un résultat inespéré est obtenu pour Ensemble (ex-majorité présidentielle). Ils obtiennent au premier tour 6 425 226 voix, soit 20,04 % des suffrages. Et au second tour  : 6 314 525 voix, soit 23,15 %. Le nombre de sièges s’élève à 150, derrière celui du Nouveau front populaire, mais loin devant celui du Rassemblement national, (bien que le nombre de suffrages exprimés en la faveur de ce parti, soit très supérieur en nombre de voix).

Le Rassemblement national, en tant que groupe parlementaire plus ou moins unifié, est le parti qui a le plus grand nombre d’élus à l’Assemblée nationale, bien qu’il ne dispose que du troisième bloc parlementaire, derrière l’alliance de gauche du Nouveau front populaire (NFP) et le bloc central macroniste [[3]]. Aucune majorité absolue ne se dégage (277 sièges). Il en manque une centaine pour le groupe disposant du plus grand nombre de sièges (NFP). Il ne peut ainsi revendiquer qu’une majorité très relative, et ne vient qu’au deuxième rang en termes de suffrages exprimés.

On pourrait arrêter là la tragi-comédie, mais la suite a contribué à révéler tout le contenu, cerise sur le gâteau, de ce que Macron visait à «  clarifier  ».

 


1. Voir Jérôme Fourquet, la France d’après. Tableau politique, Préface à l’édition de poche, Editions du Seuil, 2024.

2. Avec 33 % au premier tour (avec les “ciottistes”), le Rassemblement national et ses alliés s’étaient placés en tête le 30 juin devant le Nouveau front populaire (28,06 %) et Ensemble (20,04 %). 39 députés RN avaient été élus et leurs candidats s’étaient qualifiés pour le second tour dans 446 circonscriptions.

3. Aux Législatives, le vote se fait selon un scrutin uninominal à 2 tours  : les électeurs votent par circonscription pour un candidat et non une liste. Il n’y a de ce fait aucune proportionnalité entre le nombre de voix obtenues par un parti et le nombre de sièges qu’il obtient à l’Assemblée.

Après les législatives, quelle clarification  ?

9 décembre 2024

Gérard Larcher, président du Sénat (les Républicains) ne décolère pas  :


« Je croyais que le président devait clarifier le paysage politique… La situation à l’Assemblée nationale, composée de “trois minorités”, est plus confuse que jamais. Cette dissolution est un gâchis extraordinaire pour le pays. On ne joue pas avec la France. »

 

Du côté du Rassemblement national, on déplore les conséquences néfastes de la dissolution et les alliances électorales qui en ont résulté dans le but d’empêcher le Rassemblement national d’accéder au pouvoir, ceci au détriment du pays.

 

Jordan Bardella  :


« Ces alliances politiciennes contre-nature [sont destinées] à empêcher par tous les moyens [notre] arrivée au pouvoir. [Elles exposent] l’alliance du déshonneur et les arrangements électoraux dangereux passés entre Emmanuel Macron et Gabriel Attal avec les formations d’extrême gauche [qui] privent ce soir les Français d’une politique de redressement [[1]]. Je sais la frustration de millions de Français ce soir. »

 

Sébastien Chenu  :


« Les macronistes finissent par faire élire le Nouveau front populaire. On est bien dans un monde imaginé par Emmanuel Macron, dans un bourbier dans lequel il plonge la France. »

 

La victoire ne sera cependant que partie remise pour Jean-Philippe Tanguy  :


« Vous avez provoqué cette catastrophe. Notre pays est malheureusement paralysé. Mais le Rassemblement national incarne plus que jamais la seule alternance. »

 

Du côté du Nouveau front populaire, la tonalité générale se célèbre surtout sur le registre de la victoire et de la légitimation démocratique, dans le style  : «  on est les champions  », «  on a gagné  » (contre le FN et contre Macron). Par conséquent «  c’est à nous que revient le pouvoir  » .

 

Mélenchon  :


« Le NFP a conquis la place que le peuple lui a donné. Nous avons gagné contre le RN. C’est un vote de défiance populaire. C’est la défaite de Macron qui est confirmée, il doit s’incliner. Le président doit appeler le NFP à gouverner. Le NFP peut gouverner, c’est la gauche unie  : autour d’une œuvre écologique et sociale. »

 

Marine Tondelier  :


« Les résultats montrent une lutte victorieuse de la démocratie, nous allons réparer cette France. »

 

Manon Aubry  :


« Victoire inattendue et inédite du Nouveau front populaire. »

 

Bompart  :


« Le Nouveau front populaire est arrivé en tête des élections législatives. Le président doit nommer un gouvernement constitué par le Nouveau front populaire. « 


La désignation d’un Premier ministre et du gouvernement

Après les Législatives, on ne peut retenir que la vacuité  : pas de propositions posant des orientations politiques pour l’ensemble de la nation en fonction des données concrètes de la situation historique (économie, politique). Après la pantalonnade Ciotti, tout tourne pour l’essentiel autour de la question “à qui doit revenir le gouvernement nouveau  ?  : beaucoup de postulants, au moins un par courant, sans que les diverses fractions ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un nom, si ce n’est in extrémis (avec Lucie Castets), après avoir renvoyé dans leurs foyers tous les autres prétendants.

A propos du choix d’un gouvernement, Gérard Larcher, président du Sénat, conseille de temporiser  : «  Il y a un besoin de sérénité et de responsabilité, dans l’intérêt du pays  ». «  Donnons-nous du temps pour que la raison l’emporte sur les pulsions  ». Le temps ne manquera pas. Après maintes péripéties, Michel Barnier est désigné Premier ministre par le Président de la République.


Réactions à la nomination du gouvernement

Du côté du Nouveau front populaire, on condamne un «  hold-up électoral  », «  la trahison du vote  » la «  violence de ce détournement démocratique  », la «  violence faite au peuple français  », le «  déni démocratique  » [dont le responsable ne peut être que “Macron”]. Dans un tract diffusé par la France insoumise, avant et après la nomination, il est précisé  : «  Nous sommes la première force politique du pays. Le peuple a voté pour que notre programme soit appliqué dès maintenant, Macron tente de nier la volonté populaire exprimée dans les urnes et refuse de reconnaître la victoire du Nouveau front populaire  » [[2]]. On insiste sur les résultats du scrutin législatif, le nombre d’élus à l’Assemblée, non sur la capacité à concevoir et promouvoir quel peut être l’intérêt général pour le pays.

Du côté du Rassemblement national, on temporise, on pose ses conditions. Jordan Bardella  :


« Nous jugerons sur pièces son discours de politique générale, ses arbitrages budgétaires et son action. Nous plaiderons pour que les urgences majeures des Français, le pouvoir d’achat, la sécurité, l’immigration, soient enfin traitées, et nous nous réservons tout moyen politique d’action si ce n’était pas le cas dans les prochaines semaines.
Les onze millions d’électeurs du Rassemblement national méritent le respect, c’est notre exigence première. »


Du côté des citoyens

Parmi les électeurs ou affidés du Nouveau front populaire (Insoumis, gauche socialiste, Écologistes), certains entonnent le même refrain  :


« C’est un déni démocratique  ; c’est fouler aux pieds le résultat des élections  ; ne pas respecter le vote des Français  ; le changement politique n’a pas été pris en compte  ; le changement politique n’a pas été entendu  ; aucune légitimité à un gouvernement (non NFP). »


« Macron ne veut pas respecter le résultat des élections, confirmation de l’anti-démocratie de la macronie. »

 

D’autres, quoique plus ou moins électeurs de ces courants, s’expriment de façon moins stéréotypée  :


« Je vote écologiste, mais quand j’écoute les orateurs de LFI ou du NFP, je pense qu’ils discréditent la gauche, j’ai un peu honte. »


« J’ai voté NFP, mais maintenant, il y en a marre, parler d’illégitimité c’est pas le problème, il faut voir où on en est, ce qu’il y a à faire pour s’en sortir. »


« Je trouve qu’ils sont immatures. »

 

Indépendamment des choix partisans, on peut aussi estimer que les résultats des Législatives ne désignent pas spécifiquement le NFP et que compte tenu de la situation, il convient plutôt de chercher à construire en commun pour le bien du pays.


« (Les résultats) Un tiers, un tiers, un tiers, en élus et en voix, c’est le FN. Bon ce que ça veut dire, l’idée c’est de construire ensemble, pas se bloquer dans un extrême. Contester c’est nul, jamais construire mais ils ne veulent même pas discuter ensemble. »

 

Plusieurs critiquent la position de partis qui ne considèrent que leurs intérêts particuliers, de parti ou de clan, au détriment de l’intérêt général  :


« Ce qui fait la légitimité, c’est l’intérêt général, disait de Gaulle, […] Pour eux l’intérêt général, c’est dépassé. »


« Ils cherchent tous à se positionner avec des mots vides, la situation de la France ils s’en moquent. »


« Ils n’ont que des positions, pas de réflexion sur  : où on en est  ? et ce qu’il faut. »


« Darmanin  : avec moi pas d’impôts, Attal  : continuez avec moi, j’ai tout bon. »

 

Pour le bien de l’ensemble, ne faudrait-il pas coopérer, échanger, discuter, plutôt que de se «  tirer toujours dans les pattes  ».


« A part se tirer toujours dans les pattes, je ne sais pas s’ils savent faire autre chose. »


« Le service des Français est à voir en premier. »


« Il faut résoudre les difficultés (du pays). »


« Voir d’abord l’intérêt le meilleur pour notre pays, même si ce n’est pas son camp. »


« Tout faire pour que ça n’aille pas plus mal. »

 

C’est en fonction de tels critères que le gouvernement Barnier peut être positivement apprécié  :


« Barnier, il est à droite, il est pour l’Europe, c’est pas mon choix, mais au moins il fait de la politique, s’intéresse aux problèmes d’ensemble  ; pas moi d’abord, il a quand même la stature d’un homme d’État, on n’en a plus, c’est pas que je dis c’était mieux avant, mais oui quand même. »

 

Affaire non conclue. Encore à suivre  !

 


1. Jordan Bardella, indique le commentateur, use du verbe «  priver  » suggérant une sensation de vol dans les esprits des sympathisants.

2. Faut-il rappeler, puisqu’il est question de victoire, de peuple et de démocratie, que si l’on se réfère au nombre de suffrages exprimés, le Nouveau front populaire, qu’on le déplore ou non, ne peut pas être aussi catégoriquement proclamé “première force politique du pays”.

Apologue

9 décembre 2024

En conclusion, on peut dire que si la dissolution de l’Assemblée nationale a effectivement «  éclairci  » les données de la situation politique comme le requérait l’actuel président de la République, on constate qu’elle a surtout révélé celle-ci dans toute sa nudité ou plutôt son absolue “crudité”. Si l’on assiste bien à une décomposition au sein de la représentation nationale comme l’indique Jérôme Fourquet, celle-ci ne s’ouvre pas pour l’heure sur une recomposition. Le présent immédiat s’ouvre sur une «  Assemblée ingouvernable  », «  un corps social [et politique] dysfonctionnel, comme si les différents organes n’étaient plus faits pour travailler ensemble  » [[1]].

Le processus de déconstitution de la sphère politique qui s’est manifesté à l’occasion de la dissolution de l’Assemblée et des élections législatives de 2024 n’est pas un phénomène récent, la séquence actuelle a seulement conduit à le poser en perspective historique. La profonde dislocation de la sphère politique apparaît pour ce qu’elle est, elle donne à voir une disjonction, un divorce, disjonction entre les citoyens et les groupes (partis) censés les “représenter”, entre les attentes, aspirations, besoins, des différents éléments de la population et les orientations proposées, ou plutôt leur carence, réalité que mettent au jour plusieurs études et sondages, études qui viennent conforter le sens des quelques observations que nous avons recueillies auprès de citoyens locuteurs référents  [[2]].

Céline Bracq, directrice générale d’Odoxa, propose en ce sens une synthèse du sondage Odoxa/Blackbone Consulting  : l’affirmation selon laquelle les Français seraient “dépolitisés” lui paraît trop hâtive. Une majorité d’entre eux déclare en effet s’intéresser à la politique (56 %), ceci avec une certaine constance depuis plusieurs années. L’intérêt se révèle plus soutenu pour les plus âgés (66 %). Et aussi pour ceux qui affichent une proximité partisane avec un pic pour les sympathisants socialistes (76 %).

Cet intérêt pour la politique est toutefois généralement déconnecté de l’opinion qu’on porte sur les Partis politiques, 82 % des “sondés” en ont une mauvaise opinion. Parmi les reproches qui leur sont adressés  : manque d’honnêteté (90 %), de crédibilité (85 %). On leur reproche d’être éloignés des préoccupations des Français (85 %), pas capables de proposer des solutions efficaces (81 %).

La désaffiliation (et la désaffection) à l’égard des partis aurait, selon Céline Bracq, explosé en 2017 avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, conduisant de nombreux Français à la recherche de formes alternatives d’engagements. Il faut remarquer à cet égard que l’élection d’Emmanuel Macron réfractait déjà elle aussi un processus de désaffiliation à l’égard des partis en place  [[3]] (Parti socialiste, et hier Parti communiste, partis se réclamant du gaullisme). Concernant les élections, les électeurs manifesteraient une certaine lassitude à l’égard des convocations électorales, sans doute en relation avec le fait que leur voix ne paraît avoir aucune influence réelle sur les décisions politiques. Il est en conséquence reproché aux partis d’être trop centrés sur les élections (72 %), pour leur propre compte et sans doute au détriment des préoccupations de la population et des intérêts du pays.

Dans l’immédiat, on peut se poser des questions simples  : Qu’est-ce qui fait défaut aujourd’hui pour qu’une vie politique digne de ce nom puisse prévaloir ou se reconstituer  ? Faut-il imputer à la base de la société, aux citoyens, ou à ses sommets la “faute” de sa décomposition  ? La “faute” réside-t-elle dans le peuple, le populisme, la stupidité congénitale, ou l’absolue incompétence politique des citoyens électeurs  ? Non.

Si depuis quatre ou cinq décennies, la réalité économique et la disposition des forces de classes se sont trouvées profondément transformées, dans leur dépendance à un contexte international régi par le mouvement immanent du Capital, ce qui fait le plus défaut dans la situation actuelle ressort de l’absence de toute orientation politique générale, aucune orientation n’étant plus portée par les différents partis, ou organisations. L’essor vertigineux du Rassemblement national (et sans doute aussi des Insoumis) est aussi le fruit d’un tel abandon. Ce qui fait tragiquement défaut ce sont des orientations organisatrices, fondées sur une analyse des situations historiques toujours en mouvement, analyse qui seule permet de dresser des perspectives unificatrices pour toute la société – et non catégorie par catégorie, lieu partiel par lieu partiel.

Ou pour rester dans la langue de la marchandise, ce n’est pas la “demande” d’orientation politique générale qui fait défaut, ce qui fait défaut ce sont des “offres” politiques cohérentes se situant au regard du nécessaire et du possible.

 


1. Jérôme Fourquet, référence citée.

2. Voir le sondage Odoxa/Blackbone Consulting et le Rapport 2004 du Conseil Économique, Social et environnemental.

3. Dans de prochaines publications, Germinal s’efforcera de retracer ce processus de déconstitution de la “chose politique” et de ses déterminations, en s’interrogeant sur l’évolution des conjonctures socio-politiques concrètes, depuis la fin de la “Deuxième Guerre mondiale”, en France et dans le monde.

 

Un exemple de recomposition de l’ordre mondial dans le Caucase – Tentative de détourner les forces russes. Rivalité pour la maitrise des voies de circulation des richesses.

1 avril 2023

 

 

Quelques éléments pour la compréhension à partir des articles de la revue Orient XXI, notamment celui de Tigrane Yégavian intitulé «  Haut-Karabagh, de la guerre sans fin au conflit par procuration.  »

Le Caucase [1] est depuis des temps immémoriaux le lieu occupé par les empires (romain, ottoman, russe) et l’objet de leur rivalité car il ouvre la voie des routes commerciales. Il ne cesse donc d’être l’objet de conflits. Dans cette période de trouble, de chaos et d’opérations de repartage, la guerre de cet automne entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan nous montre comment un conflit local met en jeu, au- delà des questions locales apparentes, des rivalités essentielles entre puissances et participe de la recomposition de l’ordre mondial.


Les protagonistes

 

Le conflit au Haut-Karabagh a pour protagonistes l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Un premier conflit avait eu lieu au moment de l’éclatement de l’Union soviétique entre 1988 et 1994 dans l’enclave arménienne du Haut-Karabagh, en Azerbaïdjan du sud-ouest. Une deuxième guerre les avait opposés en 2020. Elle concernait le Haut-Karabagh, un territoire en discussion [2] entre les deux protagonistes. Enfin, le troisième conflit, la guerre de 2022 se situe, elle, sur le territoire de l’Arménie. Menée par l’Azerbaïdjan (avec le concours de la Turquie  ?), elle change la donne et le rapport de force.

Déjà au terme du cessez le feu tripartite de 2020, les Arméniens avaient dû renoncer aux 75 % du territoire qu’ils contrôlaient désormais sous surveillance de la force d’interposition russe environ 2000 casques bleus. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan a pris des positions stratégiques qui lui permettent de conquérir le Sud de l’Arménie en quelques heures. Fort de sa victoire militaire, il exige «  le principe de son intégrité territoriale  » (ce qui, selon lui, inclut le Haut-Karabagh) et demande un couloir extraterritorial dans le Sud de l’Arménie pour relier l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, lui-même relié à la Turquie par une étroite bande de terre de 15 km, ce qui revêt une importance stratégique essentielle.

 

 

Les puissances intéressées

 

Selon T. Yegavian, depuis 2020, au conflit initial se greffent deux conflits par procuration  : entre russes et turcs et entre israéliens et iraniens.


Israël

Israël et l’Azerbïdjan sont liés depuis le début des années 2000 par un partenariat stratégique et l’Azerbaïdjan est considéré par Israël comme une base israélienne contre l’Iran. Israël est le plus grand fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan. Les importations de défense de l’Azerbaïdjan proviennent à 70 % d’Israël, avec ajout de batteries de drones en 2022. Israël augmente parallèlement ses importations d’hydrocarbures en provenance de l’Azerbaïdjan et envisage de renforcer la coopération stratégique.


Iran

L’Iran avait soutenu l’Arménie pendant la première guerre de 1993-94 et avait averti l’Azerbaïdjan que sa frontière avec l’Arménie constituait une ligne rouge à ne pas franchir. Mais en 2020, il s’est rallié aux arguments azeris (Bakou évoquait la possibilité d’offrir son espace aérien aux jets israéliens pour entrer en Iran  !). L’Iran a des préoccupations à la fois économiques et géopolitiques. Le projet de corridor extraterritorial reliant Bakou à Ankara constitue pour lui une menace car il permettrait de remplacer les gazoducs iraniens par des gazoducs opérant depuis l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale, privant l’Iran de son rôle crucial dans le commerce et le transit énergétique. Si l’Iran perd sa frontière et ses liaisons de transport avec l’Arménie, «  son commerce avec l’Europe et l’Eurasie est à la merci des routes commerciales turques et azerbaïdjanaises  »

L’Iran a organisé des exercices militaires près de sa frontière avec les deux pays.


Russie

La Russie et l’Arménie sont liées par un traité d’assistance depuis 1997. La Russie est l’arbitre du conflit opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020. Elle contrôle désormais le Haut-Karabagh en tant que force d’interposition (1 960 hommes). Elle ne veut pas s’aliéner l’Azerbaïdjan avec lequel elle a une frontière terrestre commune et des projets de nouvelles voies de communication russes vers l’Europe. Plus même, un accord est signé en février 2022 [3] au terme duquel Bakou offre une voie alternative d’exportation du gaz. Depuis, les exportations de gaz de l’Azerbaïdjan ont augmenté de 50 % alors même que sa production a baissé.

Le plan Lavrov 2 inclut le corridor extraterritorial au Sud de l’Arménie, ce qui lui permettrait d’accéder à la Turquie et à la Méditerranée via l’Azerbaïdjan via ce corridor.


USA

Dès la fin des années 90, comme le rappelait le politologue américain Brzezinski, la région est devenue importante dans la stratégie américaine qui a besoin de faire sauter les verrous du continent eurasien que sont l’Azerbaïdjan et l’Ukraine. Dès lors, les États-Unis poursuivent leurs efforts pour contenir et affaiblir la Russie, l’administration Biden s’efforce de réduire la présence politique, économique et militaire russe dans le Caucase du Sud.

Ils tentent désormais de prendre pied (position) dans la région afin de contrôler le poids de la Russie en profitant de son état de faiblesse actuel. Ils voient aussi dans l’Arménie «  un balcon sur l’Iran  ». La visite historique à Erevan de la présidente de la chambre des représentants des États-Unis intervient au moment où les USA cherchent à profiter de la situation actuelle en incitant Erevan et Bakou à un accord de paix qui donnerait aux occidentaux un accès à la mer Caspienne via la Turquie. Ils veulent utiliser leur implication dans les négociations Arménie-Azerbaïdjan pour créer les conditions du retrait des casques bleus russes du Haut-Karabagh et pour faire avancer le retrait de la base militaire russe d’Arménie. Le vide serait alors comblé par la Turquie en tant que puissance régionale et alliée des USA.


Turquie

La recomposition géopolitique vers l’Est et le Caucase devient une zone importante pour la Turquie en termes économiques avec la question des couloirs de circulation. Cela renforcerait son influence économique et politique sur l’Iran et son hégémonie régionale (cf. panturquisme du XIXe siècle).

Là se pose en partie son pouvoir sur l’UE et l’Occident. Elle se pose là aussi comme médiateur le mieux placé pouvant se faire entendre de toutes les parties. Néanmoins, Erdogan dit que l’Azerbaïdjan et la Turquie «  c’est deux États, une seule et même nation  ».

Et, qu’en est-il de l’Arménie au bout du compte  ?

’Arménie, quant à elle, «  victime de la géopolitique des empires, n’est plus qu’une monnaie d’échange où Russes et Turcs tentent de maintenir à l’écart les occidentaux  » affirme T. Yégavian. Par ailleurs, elle ne peut rien attendre de l’Occident. C’est pourquoi selon T. Yégavian «  leur unique planche de salut repose sur la recherche de nouvelles alliances avec des pays qui partagent les mêmes intérêts géostratégiques, l’Inde, l’Iran, et dans une moindre mesure la Chine.  »

 


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Le Caucase est constitué de trois Pays : Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan.
  2. 2. Conflit opposant la République autoproclamée du Haut-Karabagh – aussi appelée Artsakh –, soutenue par l’Arménie, à l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, pour le contrôle du Haut-Karabagh, territoire originellement rattaché à l’Azerbaïdjan, un État non reconnu par la “communauté internationale” depuis sa déclaration d’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1991.
  3. 3. Signature aussi le 22 février d’une déclaration sur l’interaction d’alliance entre les deux pays qui concerne de nombreux domaines dont politique, militaire, commercial et industriel (notamment énergie, pétrole et gaz).

Autour de la guerre en Ukraine – Enjeux énergétiques et nucléaires – Marc Endeweld – Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien (juin 2022)

1 avril 2023

 

Marc Endeweld, journaliste d’investigation, se centre dans son ouvrage, Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien (juin 2022) sur les questions énergétiques dont les enjeux se trouvent souvent masqués par les différents protagonistes, les médias et dans des déclarations officielles. Selon l’auteur, les grands de ce monde, USA, Russie, Chine et accessoirement la France et l’Allemagne se retrouvent au centre ukrainien d’une lutte sans merci pour le contrôle et l’utilisation du pétrole, du gaz et du nucléaire (civil et militaire).


Les belligérants

Cette guerre, qui selon l’auteur marque la fin de la mondialisation, pose l’Ukraine comme terrain de l’affrontement des USA contre la Russie, le but stratégique des USA étant d’anéantir l’économie russe, en prélude à une centration sur le lieu du jeu futur, l’Asie, et plus spécialement la Chine. La Russie pour sa part vise de propres objectifs  : conserver l’Ukraine dans une dépendance géopolitique et énergétique. Quant à l’Ukraine, celle-ci revendique une liberté relative, géostratégique et énergétique par sa soumission aux USA. Dans ce conflit, la Russie et l’Europe ne se présentent plus que comme des pions des USA, l’Europe ne se positionne plus au centre de la stratégie mondiale, mais à sa périphérie du fait de sa faiblesse économique et politique. La France, isolée en Europe se révèle pour partie impuissante face à la politique russe.


Les objectifs ukrainiens et russes

Pour les dirigeants ukrainiens, la dépendance nucléaire de l’Ukraine à l’égard de la Russie doit prendre fin, ce qui se pose en contradiction avec le Mémorandum de Budapest signé en 1994 et au Traité de non-prolifération. Ils veulent sortir de ce Traité, adhérer à l’Union Européenne et à l’OTAN, l’UE dispose de l’arme atomique afin de se défendre contre la Russie, ce qui constitue pour la Russie un casus belli. La Russie prétend en effet maintenir la dépendance énergétique et le contrôle nucléaire de l’Ukraine à son égard, en référence au mémorandum de 1994.


L’arme du gaz

Les différentes puissances européennes étaient très dépendantes du gaz russe (importations de 155 Mds de m³ soit 40 % de la consommation), et plus spécialement l’Allemagne. La stratégie russe du gaz était claire  : contourner l’Ukraine pour servir les pays européens sans payer les taxes ukrainiennes (but de NS1 en 2011). Pour les Ukrainiens c’était économiquement catastrophique. Par la suite, les responsables russes s’étaient réjouis de l’abandon du nucléaire sous le mandat d’Angela Merkel, imaginant pouvoir tenir les Allemands par le gaz.

Aujourd’hui, en réponse à la politique des sanctions concernant l’exportation du gaz russe en direction de l’Europe, on constate que la Russie est parvenue à substituer à ses marchés européens d’autres destinations, notamment la Chine (avec à court terme deux gros gazoducs).

En 2018, le Président Trump était parti en guerre contre le gazoduc Nord Stream 2 qui devait desservir l’Allemagne et les pays européens, ceci afin de favoriser l’industrie gazière des USA et ses débouchés à l’export. L’administration du Président Biden ne poursuit pas d’autres objectifs  : réduire la dépendance de l’Europe au gaz russe, la guerre a permis de confirmer cet objectif. L’Allemagne se trouve contrainte d’abandonner Nord Stream2 et en 2022, la Russie cesse ses exportations de gaz vers l’Europe, ce qui engendre de graves difficultés pour l’industrie allemande. Les USA ont alors toute liberté pour inonder l’Europe de leur GNL (Gaz Naturel Liquéfié). Ils jouent aussi une autre carte celle du nucléaire.


L’arme du nucléaire civil et militaire

Après les années 2000 et l’effondrement de l’URSS, la Russie redevient une puissance nucléaire civile active, en exportant des centrales et enrichissant l’uranium, elle détient une position dominante (dans les pays de l’Est, la Turquie, l’Égypte, le Bangladesh, la Finlande, l’Inde etc.). Les Américains ont pris beaucoup de retard par rapport à ces avancées. De leur côté, depuis la «  révolution orange  » (2004) une orientation s’affirme en Ukraine, elle vise à s’affranchir de la dépendance ukrainienne au nucléaire russe, telle qu’elle était définie dans le Mémorandum de Budapest (1994), celui-ci donnant tout pouvoir à la Russie sur la filière de l’électricité nucléaire.

Du côté des États-Unis, surtout sous la présidence de Trump, l’objectif est de contrer cette situation de préséance russe, et aussi chinoise, sur la vente de centrales nucléaires dans le monde. L’industrie électronucléaire américaine est dans ce but redynamisée, avec comme objectif à dix ans de contrer le gaz russe par le nucléaire américain. Ce serait le retour des USA dans les géostratégies énergétiques, mais aussi une clé pour affaiblir la puissance russe. Il va de soi que la Russie ne peut considérer cette offensive géostratégique que comme une provocation et une menace.


La politique du Président Zelinski

On sait que le Président Zelinski, au pouvoir depuis 2019 aspire à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN. On sait moins qu’il aspire à disposer secrètement de l’arme nucléaire, ce qui rend le mémorandum de Budapest de 1994 caduc. La Russie craint que l’Ukraine dispose de quoi fabriquer des armes nucléaires, peut-être avec l’aide secrète des USA. L’Ukraine dispose pour ce faire des capacités techniques et humaines (des éléments anciennement soviétiques sont restés sur place depuis 30 ans) Pour la Russie, il s’agit d’un danger réel qui ne peut rester sans réponse.


Le découplage électrique Ukraine/Russie

De 2014 à 2022, L’Ukraine s’est petit à petit dégagée de ses liens avec la Russie sur le plan économique mais aussi énergétique. Ils ont procédé à la déconnexion progressive du réseau électrique sous contrôle russe pour se connecter au réseau européen. Dès 2019, un nouveau marché concurrentiel est créé préparant pour 2023 l’interconnexion européenne, c’est un exploit politique et économique. Pour la Russie, une telle stratégie contraire au Mémorandum de Budapest, est vécue comme hostile. Aussi bien, dès l’invasion, ils se positionnent militairement sur Tchernobyl et surtout Zaporijia, la plus grande centrale d’Europe, afin de continuer le contrôle sur le nucléaire ukrainien qu’ils considèrent comme leur propriété.


Les liens stratégiques énergétiques franco-russes remis en question par les USA

Les intérêts de la Russie et de la France étaient depuis environ trente ans intimement liés dans le domaine du nucléaire civil (Rosatom pour le nucléaire russe, Areva, EDF, Alstom pour les centrales, le combustible et les turbines françaises). Les turbines Arabelle d’Alstom (Belfort) équipaient plusieurs centrales nucléaires en Russie, ce qui faisait du russe Rosatom le principal client, entrant également pour 20 % dans une future filiale franco-russe (80 % pour EDF). Chaque réacteur russe rapportait 1 milliards de dollars à la sous-traitance française (Vinci, Bouygues, Dassault, Bureau Veritas etc.). En décembre 2021, un nouveau contrat et un nouvel accord stratégique sont en cours entre Framatome, CEA, EDF d’une part et Rosatom de l’autre. Mais les liens d’interdépendance franco-russe existaient aussi dans les secteurs gaz et pétrole  : Total était installé en Russie après avoir investi pour produire 17 % du gaz et du pétrole et posséder 24 % des réserves russes. Avec le russe Novatek et des capitaux chinois, Total a construit en Sibérie (Yamal) un complexe gigantesque de gaz naturel liquéfié (GNL) pour 27 milliards de dollars en 2013 pour contrer le GNL (de schiste) américain, ceci malgré les sanctions de 2014[1].


Le destin de l’Europe

Selon Marc Endeweld, qui cite T. Burkhard, le nouveau Chef des Opérations Terrestres, la guerre est revenue en Europe à portée de missiles et il faut se préparer à un affrontement de haute intensité. L’idée d’une Europe en paix depuis la chute du mur de Berlin est remise en question. Nous dépendons de tout  : dans le domaine alimentaire, les minerais, les produits de l’industrie lourde. Les USA pour leur part veulent devenir indépendants de la Chine pour la production. L’Europe est impuissante quoi qu’on en dise  ; le réarmement se fait pour la satisfaction des industriels américains et la fourniture de gaz se fait dans l’urgence, en ordre dispersé. Les Européens ont vécu depuis trente ans dans le court terme, sans stratégie commune dans l’énergie et le militaire, ce qui maintenant fonde leur dépendance à l’égard des États -Unis.


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En riposte à cette expansion, il faut rappeler que le pouvoir américain avait réussi à sanctionner Total pour ses implantations en Iran, le groupe français se trouvant dans la dépendance de financements américains (90 % des opérations de financement se font par les banques américaines, 30 % de l’actionnariat est américain et son principal actionnaire est la multinationale de gestion d’actif BlackRock).

Billet d’humeur – Trous de mémoire à courte vue

1 avril 2023

 

L’allocution du président de la République, Emmanuel Macron prononcée le 20 septembre 2022 à l’Assemblée Générale des Nations unies se présente comme la voix de la France au sein de cette instance internationale. C’est pourquoi la relation désinvolte du Président de la République à l’histoire me pose question.

Se refusant à faire “bégayer l’histoire”, il conjure son auditoire à condamner «  l’agression russe contre l’Ukraine  ». Il convoque en ce sens «  les principes de liberté des peuples, de l’intangibilité des frontières de tout État souverain contenus dans la Charte établie par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale  ». J’axerai mon propos sur ce point qui me semble essentiel, laissant de côté ce qui a trait au dérèglement climatique, la transition énergétique, ou l’éducation ou la prévention sanitaire dans le monde. Non que ces points soient accessoires ou anecdotiques mais la situation de l’heure commande de s’intéresser, comme le dit notre président, sans fioriture, à une alternative  : «  la guerre ou la paix  ».

Par une habile introduction, le président Macron évoque la «  dette  » dont sont redevables les 193 pays formant cette instance onusienne  : notre «  liberté  » et «  l’avenir du monde  » héritées des combattants des deux guerres mondiales du XXe siècle. Le 24 février 2022 «  la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, a rompu par un acte d’agression, d’invasion et d’annexion notre sécurité collective  ». Ne pas faire bégayer l’histoire, soit, mais ne pas taire non plus le processus qui a conduit à cette guerre. Et pour n’en rester qu’aux données les plus récentes, pourquoi n’a-t-on pas voulu entendre la Russie lorsqu’elle demandait l’application des accords de Minsk en 2014 et 2015 afin de régler le conflit interne à l’Ukraine dans la région du Donbass à majorité russophone. En ne respectant pas ces accords, on a donné à l’Ukraine un temps précieux pour se préparer, si l’on en croit Mme Merkel, ex-chancelière d’Allemagne (entrevue accordée au journal Die Zeit en décembre 2022). Ne doit-on pas aussi avoir en mémoire que depuis quelques temps des troupes militaires ukrainiennes (soutenues par des conseillers américains depuis l’Euro-Maïdan de 2014) s’étaient amassées non loin du Donbass précipitant le passage du Rubicon par la Russie.

Dire cela n’est pas prendre parti mais donner des faits. En portant toute la responsabilité du conflit sur la Russie, l’orateur en oublie le principal protagoniste  : les États-Unis d’Amérique qui n’ont eu de cesse de vouloir étendre l’OTAN (alliance militaire sous leur contrôle) vers l’Europe de l’Est jusqu’aux frontières de la Russie (ex-URSS). Certes pour le Président de la République, la France «  refuse le retour à l’âge des impérialismes et des colonies  » – il faut oser  ! – quand on sait que le monde est fracturé par des démocraties bottées au service d’un «  droit international  » du plus fort, détruisant des États et faisant des millions de morts. Ceci durant les trois dernières décennies après la fin de l’URSS, et plus spécialement en 1991  : Irak, Yougoslavie, Somalie, Syrie, Lybie, Yémen. Sans parler des opérations contre «  le terrorisme  » douteuses à tel point que la France se voit demander poliment de quitter les territoires par des responsables de pays africains (opérations Serval suivies de Barkane 2014/2022 – Centre Afrique, Mali, Burkina-Faso), lesquels font appel aux Russes, voire aux Chinois, pour contrebalancer l’influence française. Il est vrai que le sous-sol africain dispose de richesses considérables et aiguisent l’appétit de plus d’un.

Aux trous de mémoire sur le passé récent s’ajoutent ceux qui concernent le présent. On assiste à une reconfiguration du monde avec des puissances émergentes qui remettent en cause la perpétuation de tous les mécanismes édifiés par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, USA en tête. Mais le Président de la République semble ne pas le reconnaître ou ne pas pouvoir le dire. Ainsi, dans le cadre des zones d’influence de la France, les anciennes colonies font jouer la concurrence à plein. L’ancien pré-carré africain s’ouvre dans le grand large du commerce mondial aux dépens de la France. Et le Président de la République se borne à étaler un consensuel discours sur la nécessité de coopérer dans le cadre des institutions actuelles (FMI, Banque Mondiale) alors que d’autres grands ensembles voient le jour depuis quinze ans. Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud, 40 % de la population mondiale  ; d’autres pays se montrent candidats (Algérie, Égypte, Iran, pays arabes du Golfe, Turquie, Indonésie, Afghanistan) et l’Organisation de Coopération de Shanghai (ensemble géopolitique autour des pays d’Asie  : Chine, Russie, Inde) risquent de frapper les Occidentaux au cœur de ce qui fait leur solidité  : le poids de leurs économies dans le marché du capitalisme mondial. Peut-on imaginer que ces éléments d’un grand désordre à venir, source de tensions et de guerres à l’échelle du monde, échappent à la vue du responsable politique majeur de la nation  ?

Abes B

 

Voir aussi pour éviter d’avoir «  la mémoire qui flanche  » plusieurs articles de la revue en ligne Respublica, notamment Philippe Hervé, «  Lettre 1046  » (5 mars 2023).

 

Note de lecture

1 avril 2023

«  Il y a en Ukraine des intérêts impériaux, pas seulement de l’Empire russe, mais des empires des autres parties [du monde]. C’est le propre d’un empire de mettre les nations au second plan  ».
«  En un peu plus de cent ans, il y a eu trois guerres mondiales  : 1914-18, 1939-45, et celle-ci, qui est une guerre mondiale. Elle a commencé par bribes et maintenant personne ne peut dire que ce n’est pas une guerre mondiale  ».
«  Les grandes puissances sont toutes liées. Et le champ de bataille, c’est l’Ukraine. Tout le monde s’y bat  ».
Pape François (11 mars 2023)

 

Détacher l’Ukraine de la Russie, démanteler son espace stratégique
Pour les USA, un objectif vieux de plus de trente ans

 

 

I – Zbigniew Brzezinski – le Grand échiquier, (1997)

 

L’effondrement de l’URSS a créé dans l’espace post-soviétique un vide politique au cœur même de l’Eurasie. Ce trou noir «  doit être comblé  » estime Zbigniew Brzezinski en 1997.

Pour ce faire, un “pluralisme géopolitique” doit être instauré sur le continent eurasiatique, par une redistribution des zones d’influence, en partie celles de la Russie. Vis-à-vis de cet État, l’idéal serait de soustraire à son emprise, ses zones méridionales et surtout, à l’Ouest, l’Ukraine.

«  Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie.  »

«  La défaite et la chute  » de l’Union soviétique n’ont pas suffisamment amoindri la puissance russe. La Russie non communiste, même ayant perdu de sa superbe, se présente encore – davantage que ses “alliés” européens ou japonais – comme un adversaire potentiel, dont, dès maintenant, il convient de limiter les ambitions, ceci au moyen de repartages pluralistes, au profit de puissances comme l’Allemagne, la Turquie, voire même l’Iran et la Chine, sans pour autant refuser à la Russie une “sphère de déférence”.

La question de la libération, depuis la fin de l’Union soviétique des appétits des nouveaux-anciens compétiteurs globaux, ceux qui se préparent à être Califes à la place du Calife, n’a pas pu être prise en compte pour l’heure selon Brzezinski, en tant qu’éléments essentiels de la nouvelle donne. Une fois le péril commun conjuré, il n’ignore pas que la fin de la “bipolarisation du monde” [opposition entre capitalisme et socialisme, et pas seulement conflits entre puissance] a rouvert la voie à une reprise de la rivalité entre puissances à vocation mondiale situées dans le seul “camp” de l’économie capitaliste, comme il en était le cas avant la première guerre mondiale et l’édification d’un régime socialiste.


Remodelage pluraliste à l’Ouest de la Russie et dans les Balkans eurasiens

Après la défaite de l’URSS «  la Russie a cessé, en un temps record, de contrôler un vaste empire territorial  ». Elle a perdu son accès à la Mer baltique, à la Mer noire, ainsi que la maîtrise de la Mer Caspienne. Trois options géostratégiques sont alors apparues selon Brzezinski  : le partenariat (irréaliste) entre pairs avec l’Amérique pour le contrôle du monde, l’intégration des voisins proches avec développement des liens économiques, la recherche d’appuis en Eurasie, tendance anti-occidentaliste.

N’ayant plus les moyens de contrer l’hégémonie américaine, ni d’influencer l’Europe (par un jeu sur les cartes française ou allemande), la Russie, à condition de se démocratiser, devrait se rattacher à l’Europe, seule «  perspective géostratégique réaliste  ». Elle devrait en conséquence ne pas s’opposer à l’extension de la “communauté euro-atlantique” et reconnaître pleinement l’existence séparée de l’Ukraine (une «  Ukraine indépendante  » serait en outre appréciée par l’Allemagne et la Pologne).

 

«  Plus vite la Russie se tournera vers l’Europe, plus tôt le trou noir eurasien sera comblé par une société moderne et démocratique.  »

 

L’Amérique pourrait dans la foulée renforcer des liens de coopération, notamment militaires avec l’Ukraine, et profiter des opportunités de pénétration en Azerbaïdjan.

Une politique géostratégique raisonnable de la Russie aurait d’insignes avantages, pour ce qui touche à la région dénommée “Balkans eurasiens”, composés des pays qui s’étendent de la Géorgie au Nord-Ouest de la Chine, du Kazakhstan à l’Iran, riches en pétrole, gaz et or. Ils constituent des enjeux directs pour la Russie (vers le Sud), pour la Turquie (vers l’Est), pour l’Iran (vers le Nord). La Chine est aussi partie prenante dans ces enjeux, ce qui l’oppose à la Russie, mais peut l’amener à des formes d’alliances avec la Turquie et l’Iran.

 

«  L’intérêt géopolitique général de la Chine va donc à l’encontre de la position dominante que cherche à atteindre la Russie, mais s’accorde avec les aspirations de la Turquie et de l’Iran.  »

 

Par rapport aux divers prétendants au contrôle de la région,

 

«  le principal intérêt de l’Amérique, est donc de s’assurer qu’aucune puissance unique ne prenne le contrôle de cet espace géopolitique et que la communauté mondiale puisse y jouir d’un accès économique et financier illimité.  »

 

En ce sens il faut empêcher «  la Russie d’avoir la suprématie  ». Par contre, certains États de l’ancienne URSS «  méritent tout le soutien possible de la part des États-Unis  », le Kazakhstan devant toutefois bénéficier d’un «  soutien international prudent  ».

La Russie, puissance maintenant défaite, doit choisir une voie post-impériale, «  au lieu de déployer de vains efforts afin de recouvrer le statut de grande puissance  ». Cela doit la conduire à retirer ses troupes des frontières, démilitariser Kaliningrad et pleinement s’ancrer dans l’économie de marché. L’élite politique

 

«  devrait comprendre que la Russie doit avant tout se moderniser. Étant donné son étendue et sa diversité, un système politique décentralisé, fondé sur l’économie de marché, serait plus à même de libérer le potentiel créatif du peuple russe et de tirer profit des richesses naturelles du pays.  »

 

Décentralisée, la Russie aurait plus de mal à projeter ses «  visées impérialistes  ». Une confédération russe “ouverte”, développant des liens économiques étroits avec l’Europe, les nouveaux États de l’Asie centrale et l’Orient, pourrait comprendre une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême-orientale. Les États-Unis, en favorisant les investissements américains, les développements régionaux, en établissant une politique de relations avec l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan, saperaient la base des tentatives de reconstitution de l’ancienne entité soviétique.

Là semble aussi se situer le “trou noir” de la pensée de Brzezinski qui ne prend pas en compte les implications durables de ses premières constatations  : la “défaite et la chute” de la puissance soviétique constituent aussi le point de départ d’une trajectoire conduisant à l’instabilité mondiale généralisée, qui, en dernier ressort, menacera aussi la puissance américaine.


L’Europe, tête de pont sur le continent eurasien et les limites d’un espace européen autonome

Dans le souci de démanteler l’immense espace stratégique de la Russie, il faut tenir compte non seulement de ce qui se situe à l’Est de cet espace, mais aussi à l’Ouest, du côté de l’Europe. Les enjeux de l’unification européenne et du choix d’un leadership sur ce continent, ne concernent pas seulement l’Europe de l’Ouest mais aussi l’Est et l’espace central eurasiatique. L’objectif stratégique de l’Amérique en Europe consiste à la constituer en “tête de pont” de la puissance occidentale

 

«  consolider, grâce à un partenariat transatlantique plus équilibré, sa tête de pont sur le continent eurasien  ».

 

Les États-Unis doivent pouvoir continuer à maintenir leur contrôle sur cet espace, grâce à l’Europe, mais aussi contre des visées allemandes excessives, outrepassant les limites d’un leadership régional raisonnable. Les États-Unis en ce sens ont à définir clairement avec l’Allemagne les limites de l’Europe, ce qui renforce la nécessité de ne pas opérer de choix définitif entre la France et l’Allemagne, mais plutôt de jouer tour à tour sur l’une ou l’autre des “vues propres” qu’elles poursuivent.

 

«  Indépendamment l’une de l’autre, la France et l’Allemagne ne sont pas assez fortes ni pour construire l’Europe selon leurs vues propres, ni pour lever les ambiguïtés inhérentes à la définition des limites de l’Europe, cause de tensions avec la Russie. Cela exige une implication énergique et déterminée de l’Amérique pour aider à la définition de ces limites, en particulier avec les Allemands, et pour régler des problèmes sensibles, surtout pour la Russie, tels que le statut souhaitable dans le système européen des républiques Baltes et de l’Ukraine.  »

 

 

II – Russie/Ukraine/Allemagne
Un aspect des projets stratégiques américains. Georges Friedmann (2015)

 

Georges Friedman est le fondateur et PDG d’une société privée américaine, Stratfor, spécialisée dans le “renseignement”, conseillère de banques, de multinationales et surtout de l’Administration américaine. Le 4 février 2015, dans Cartes sur table, soit sept ans avant l’intervention de la Russie en Ukraine, voici ce qu’il déclarait devant le Chicago Council on Global Affairs[1], à propos de la stratégie américaine vis-à-vis de l’Europe, la Russie et l’Allemagne.

Ses déclarations exposent sans fards une constante concernant quelques-uns des intérêts stratégiques des États-Unis  : empêcher la constitution de toute puissance qui contredirait leur propre domination, et dans ce cadre isoler la puissance russe en dressant un «  cordon sanitaire entre celle-ci et le continent européen  », suscitant les conditions d’une rupture. Ainsi pourrait être “tenue en laisse” l’Union européenne et plus particulièrement l’Allemagne, la combinaison du capital allemand et des ressources russes étant susceptible de se révéler préoccupante pour la puissance américaine.

Si l’objectif déclaré de la stratégie américaine ne vise pas, du moins explicitement, l’existence même de la Russie, il s’agit bien cependant d’attenter à cette dernière en tant que puissance, lui “faire un peu mal”, ce qui va bien au-delà de la volonté de desserrer les liens économiques avec la puissance allemande.

 

«  Le fait est que les États-Unis sont prêts à créer un “cordon sanitaire” autour de la Russie. La Russie le sait. La Russie croit que l’intention des États-Unis est de faire éclater la Fédération de Russie. Je pense comme l’avait dit Pierre Lory  : nous ne voulons pas vous tuer, nous voulons juste vous faire un peu mal.  »

«  Nous n’avons pas la capacité d’aller partout, mais nous avons la capacité de, premièrement soutenir diverses puissances rivales afin qu’elles se concentrent sur elles-mêmes, en leur procurant le soutien politique, quelques soutiens économiques, militaires, conseillers, et en dernière option [employer] des mesures de désorganisation. L’objectif des mesures de désorganisation n’est pas de vaincre l’ennemi, mais de le déstabiliser.  »

 

Après avoir «  déstabilisé l’ennemi  », Georges Friedman recommande aux responsables américains de ne pas – sempiternelle erreur – changer de stratégie  : «  au lieu de nous dire “c’est bon, le travail est fait, rentrons chez nous”, nous nous disons “ce fut si facile  ! pourquoi ne pas y construire une démocratie  ?” Et c’est à ce moment-là que la démence nous frappe  ».

Il révèle sans fards des éléments de la mise en œuvre effective de cette stratégie américaine, et l’axe de celle-ci. Quelques jours auparavant un général américain avait annoncé aux Ukrainiens que les États-Unis allaient leur envoyer des formateurs militaires «  désormais officiellement et non plus officieusement  », et disposer des blindés et de l’artillerie, dans les pays baltes, en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie.

 

«  Ce soir bien sûr les États-Unis l’ont nié, mais les armes partiront bien. […] Les États-Unis ont agi en dehors du cadre de l’OTAN, parce que dans ce cadre n’importe quel pays peut imposer son veto sur n’importe quoi.  »

«  [Par ces actions les États-Unis préparent] l’“Intermarium” de la Mer noire à la Baltique dont rêvait Pilsudski. C’est la solution pour les États-Unis.  » «  Les États-Unis ont déjà joué cartes sur table. C’est la ligne de la Baltique à la Mer noire.  » «  Les États-Unis mettent en place le cordon sanitaire entre l’Europe et la Russie, pas en Ukraine, mais à l’Ouest.  »

 

Georges Friedman perçoit clairement que, dans le cadre de la mise en œuvre de ce cordon sanitaire, la Russie ne pourra admettre la rupture des liens historiquement noués avec l’Ukraine et quelle ne pourra pas “laisser faire”. Il apparaît qu’il a parfaitement anticipé la situation dans laquelle se trouvera la Russie sept ans plus tard – et donc les suites probables du processus.

 

«  Pour la Russie, le statut de l’Ukraine représente une menace pour sa survie, et les Russes ne peuvent pas laisser faire.  »

 

Faisant suite à la “révolution” ukrainienne de Maïdan de 2014, qui fut fortement “encouragée” par la puissance américaine, on pouvait déjà envisager que le processus engagé visant à séparer l’Ukraine de la Russie, puisse conduire celle-ci à la faute, et possiblement à l’engagement d’une guerre contre l’Ukraine. Une telle faute, par voie de conséquence, ne pouvait qu’appeler, au nom du droit et de la démocratie, à une riposte “occidentale”, entraînant une rupture obligée de liens entretenus par la Russie avec les puissances européennes, plus spécialement l’Allemagne.

 

«  L’intérêt primordial des États-Unis pour lequel nous avons fait des guerres pendant des siècles, lors de la première, de la deuxième, et la guerre froide, a été une relation entre l’Allemagne et la Russie, parce qu’unis, ils représentent la seule force qui pourrait nous menacer, et nous devons nous assurer que cela n’arrive pas.  » «  Pour les États-Unis, la peur primordiale est […] la technologie allemande avec les ressources naturelles russes et la main d’œuvre russe comme la seule combinaison qui a fait très peur aux États-Unis pendant des siècles.  » «  La meilleure façon de vaincre une flotte ennemie est de l’empêcher de se construire.  »

 

Dans la conjoncture de 2015, il subsistait des éléments de doute quant à la position de l’Allemagne face à la rupture des liens tissés avec la Russie.

 

«  La question pour laquelle nous n’avons pas de réponse est que va faire l’Allemagne  ?  » «  L’Allemagne est dans une position très particulière […] Les Allemands eux-mêmes ne savent pas quoi faire. Ils doivent exporter, les Russes peuvent acheter. D’autre part, s’ils perdent la zone de libre-échange, ils doivent construire quelque chose de différent.  »

 

 

III – Comment exploiter les vulnérabilités de la Russie
Rapport pour la Rand Corporation – Chicago (2019)[2]

 

La Rand (ResearchANdDevelopment) Corporation est un think tank sans but lucratif. À l’origine figurait le projet Rand durant la Seconde Guerre mondiale, visant à associer planification militaire avec la recherche et le développement, en lien avec la compagnie d’aviation Douglas. En 1948, ce projet devient indépendant de cette entreprise et son but déclaré est de viser la sécurité et la prospérité des États-Unis. Le développement de l’Union Soviétique avait obligé les Américains à changer de paradigme stratégique, comme on peut le voir dans le livre d’A. W. Marshall, Long-Term Competition with the Soviets  : A Framework for Analysis (1972). Peu après le démantèlement de l’URSS, en 1995, elle avait publié le rapport programmatique intitulé NATO expansion  : the next steps (Expansion de l’OTAN  : les prochaines étapes).

Ce rapport Extending Russia. Competing from Advantageous Ground (titre que l’on pourrait traduire par Écarteler la Russie pour rivaliser depuis un terrain avantageux), publié cinq ans après le Maidan ukrainien, analyse de manière systématique les différentes vulnérabilités de la Russie et leur exploitabilité par les USA, avec les avantages, les risques et leurs chances de succès. Puis propose une série de mesures, qui semblent appliquées à la lettre depuis le début de l’année 2022. Les auteurs ont le mérite d’être très direct dans leur propos qui, quant à sa logique, va dans le même sens qu’un Friedmann ou un Brzezinski, analysés dans ce numéro.

Les mots employés dans le titre ne sont pas anodins. Le verbe anglais «  to extend  » du titre, outre la traduction transparente de «  prolonger, étendre  », peut se traduire aussi par «  étirer au maximum, pousser à la limite de ses capacités  » (Robert & Collins). La préface précise cette idée, en indiquant qu’il s’agit de prendre des mesures «  susceptibles de conduire la Russie à entrer en compétition dans des domaines ou des régions où les États-Unis ont un avantage compétitif, conduisant la Russie à dépasser ses capacités militaires ou économiques ou causant la perte de prestige et d’influence intérieure et/ou extérieure du régime  ». Le but est de lui faire perdre son équilibre (dans l’original, «  unbalance the adversary  », d’agresser ses capacités militaires et économiques (comme verbe ou substantif, le vocable stress est appliqué 12 fois à la Russie, je choisis de le traduire par «  agresser  »).

Le rapport constate que malgré tous ses défauts et à la différence d’autres rivaux, la Russie, dont l’économie dépend de la rente énergétique, et la politique est soumise à l’autoritarisme de Poutine, «  parvient à être un concurrent à part entière (peer competitor) des États-Unis dans plusieurs domaines clés. Même si elle n’est pas la super-puissance qu’était l’URSS, la Russie a gagné en force économique et en poids international sous Poutine et affiche de bien plus grandes capacités militaires qu’aucun pays avec des dépenses de défenses similaires, de telle sorte qu’elle peut exercer son influence sur ses voisins frontaliers  ». La Russie a certes perdu en puissance, mais compte comme avantage «  sa population plus homogène, son territoire plus compact, son économie plus ouverte  ». Le concurrent numéro 1 est bien la Chine, ce qui justifie la neutralisation préalable de la Russie  : «  Certaines mesures pouvant déstabiliser la Russie à faible coût pour les USA risquent d’entraîner des réponses rapides des Chinois qui, en retour, peuvent déstabiliser les USA  ».

La faille principale de la Russie est sa source principale de richesse  : l’énergie. La mesure phare consiste donc, pour les USA, à augmenter leur production énergétique pour inonder le marché de pétrole et de gaz à bas prix, diminuant les revenus des Russes  : «  les USA peuvent adopter des politiques destinées à augmenter la fourniture de pétrole au monde, ce qui en ferait baisser le prix, donc limiterait les revenus russes  ». Développer la capacité des pays européens à importer du gaz d’autres fournisseurs est une mesure à plus long terme. Mais cela ne suffit pas. Les sanctions sont une autre mesure, risquées parce qu’elles dépendent du soutien des autres pays, mais elles sont actuellement à l’œuvre. Enfin, dans le chapitre consacré aux mesures économiques en ce sens, le rapport propose d’aller plus loin, d’«  entraver l’exportation de pétrole et de gaz  », d’ «  imposer des sanctions  » (notamment interdire tout commerce avec la Crimée et, pour les secteurs financier, d’armement et pétrolier, l’exportation de biens, technologie et services) et de «  favoriser la fuite des cerveaux  ».

Les autres vulnérabilités économiques de la Russie exploitables par les USA sont selon ce rapport  : la baisse des investissements directs étrangers, vérifiable depuis 2014  ; la fuite du capital humain utile aux besoins civils et de défense  ; la crise démographique (après une baisse de la population, l’accroissement de la population russe dépasse tout juste 0). Les vulnérabilités politiques, pour leur part, sont  : l’absence de réelle opposition politique  ; l’inertie du système  ; l’absence d’idéologie cohérente. Sur le plan stratégique, ils estiment que la Russie manque d’alliés utiles  ; s’est aliéné l’opinion mondiale  ; pâtit d’un faible cours des marchandises. Mais, remarque le rapport, l’exploitation du manque d’alliés et de l’inimitié mondiale peut se retourner contre eux, car la dégradation des relations avec la Russie peut influer sur leurs relations avec d’autres pays, comme on le voit dans ce tableau (traduction de l’auteur de l’article, p. 42)  :

 

Actuelles vulnérabilités de la Fédération de Russie en matière de politique extérieure

Vulnérabilité Exploitabilité stratégique par les USA Coût potentiel de la stratégie américaine d’expansion pour le Gouvernement russe Impact potentiel de la stratégie américaine d’expansion sur la population russe Potentiel retour de bâton contre les USA et leurs alliés de la stratégie américaine d’expansion
Manque d’alliés utiles Considérable Isolement diplomatique accru Réduction des contacts politiques et culturels avec les Occidentaux et difficultés accrues pour les voyages internationaux Dégradation des relations avec la Russie, tentatives d’intérférer dans la politique d’autres pays
Aliénation de l’opinion mondiale Considérable Isolement diplomatique et économique accru Détresse économique qui risque de toucher les citoyens ordinaires bien plus profondément que les élites Dégradation des relations avec la Russie, tentatives d’intérférer dans la politique d’autres pays
Baisse du prix des marchandises de base entraînant une faiblesse de la «  diplomatie des ressources  » Incertaine mais potentiellement considérable Perte de revenus pour l’État Détresse économique qui risque de toucher les citoyens ordinaires bien plus profondément que les élites La baisse du prix des marchandises de base peut toucher des partenaires stratégiques des USA

 

Le chapitre consacré aux «  mesures géopolitiques  » consiste à provoquer une réaction de la Russie, afin de l’affaiblir militairement. En ce sens, «  fournir plus d’équipement et de conseil militaires pourront la mener à augmenter son implication directe dans le conflit (au Donbass) et le prix payé. La Russie répondra peut-être en montant une nouvelle offensive et en s’emparant d’une plus grande partie du territoire de l’Ukraine  ». Plus précisément, le rapport propose de continuer à «  fournir des armes létales à l’Ukraine  » (depuis 2014, le Congrès américain vote l’aide militaire)  ; à «  augmenter le soutien aux rebelles syriens  » en guerre contre El Assad, allié de la Russie  ; à promouvoir un changement de régime en Biélorussie  ; à exploiter les tensions au Caucase du Sud, bref à réduire l’influence russe en Asie centrale  ; à défier sa présence en Moldavie. Ce plan semble marcher à merveille, à en regarder l’année 2022. Concernant l’Ukraine, il est dit que «  l’extension de l’assistance américaine à l’Ukraine, incluant la fourniture d’armes létales, a des chances d’augmenter pour la Russie les coûts, en sang et en argent, de la conservation de la région du Donbass. Il faudrait à la Russie plus d’aide aux séparatistes, plus de troupes sur le terrain, ce qui conduirait à de plus grandes dépenses, des pertes en équipement et en hommes. Au final, cela deviendrait objet de controverse chez elle, comme au moment de la guerre en Afghanistan  ». Fixer la Russie en Ukraine, la poussant à l’escalade, participe du projet de pousser la Russie au-delà de ses capacités («  Such escalation might extend Russia  ; Eastern Ukraine is already a drain  »). À cette fin, le rapport propose un renforcement des capacités militaires des trois armes, ainsi qu’une augmentation des effectifs américains et de l’OTAN en Europe  ; plus d’exercices militaires de l’OTAN sur ce continent  ; le retrait américain du traité de non-prolifération nucléaire (FNI signé en 1987). En complément, la propagande n’est pas absente des propositions  : on propose de jouer sur la légitimité du régime, l’environnement interne  ; de priver la Russie de ses soutiens intérieurs et extérieurs en jouant sur la corruption, les protestations non-violentes.

Comme ce rapport le montre, les USA ont une stratégie cohérente d’isolement et d’affaiblissement de la Russie, prélude à des affrontements plus consistants avec les principaux rivaux économiques et militaires.

 


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Le Chicago Council of Global Affairs joue un peu le rôle d’une CIA parallèle.
  2. 2. James Dobbins, Raphael S. Cohen, Nathan Chandler, Bryan Frederick, Edward Geist, Paul DeLuca, Forrest E. Morgan, Howard J. Shatz, Brent Williams, Extending Russia. Competing from Advantageous Ground, rapport pour la Rand Corporation, 2019.

    https  ://www.rand.org/pubs/research_reports/RR3063.html

DOSSIER – II – Enjeux stratégiques mondiaux et régionaux – Autour de la guerre en Ukraine

1 avril 2023

 

Il est difficile aujourd’hui de s’informer sur les enjeux stratégiques mondiaux et régionaux autour de la guerre en Ukraine si l’on ne dispose que des moyens d’information largement diffusés. Si l’on ne nous dissimule rien au sujet des péripéties liées à l’agression russe, rien ne nous permet de nous éclairer sur les raisons de cette agression et les enjeux qui y sont attachés. Nombre de données, qui remontent à plusieurs décennies sont pourtant disponibles à ce sujet. On propose dans ce dossier d’en restituer quelques illustrations, sur la base de textes émanant plus spécialement de responsables politiques américains ou d’officines de sécurité  :

— Ainsi, dès 1997, Zbigniew Brzezinski, dans un livre très largement diffusé, le Grand Échiquier, posait déjà la nécessité stratégique d’affaiblir la puissance russe, bien que celle-ci ne se présentât plus comme un adversaire économique. Pour ce faire, il préconisait de soustraire l’Ukraine à son emprise, ainsi que ses zones méridionales.

 

«  Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un Empire en Eurasie  »

 

— Plus récemment (2015) Georges Friedmann, fondateur d’une société américaine de conseil, Stratfor, exposait la nécessité pour les USA d’affaiblir la puissance russe, de l’isoler du continent européen, de lui «  faire un peu mal  », ceci en soutenant les puissances en rivalité avec elle, notamment aux alentours de l’Ukraine, de la Mer noire et de la Baltique. Il n’ignorait pas qu’un «  cordon sanitaire  » à l’encontre de la Russie ne pouvait qu’être mal acceptée par cette puissance, en vertu «  des liens historiques qui la lient à ce pays  », et qu’en conséquence «  les Russes ne peuvent pas laisser faire  », qu’ils risquaient de s’engager dans une guerre qui les affaiblirait.

— Des arguments semblables sont présentés en 2019 dans un rapport de la Rand Corporation, think tank associant renseignement et questions de stratégie militaire. Le rapport analyse les «  vulnérabilités de la Russie  » dans le but de la pousser «  à la limite de ses capacités  ». Il s’agit de lui «  faire perdre son équilibre  », plus spécialement en la provoquant à des réactions qui l’enliseraient dans un conflit insoluble.

 

«  Fixer la Russie en Ukraine, la poussant à l’escalade, participe du projet de pousser la Russie au-delà de ses capacités.  »

 

— On présente aussi dans ce dossier une note de lecture tirée de l’ouvrage de Marc Endeweld, Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien, révélant des enjeux énergétiques et nucléaires qui impliquent des puissances du monde  : USA, Chine, Russie, Allemagne, France, sachant que le cas échéant un développement du nucléaire civil et militaire peut être envisagé dans le cadre ukrainien.

— Enfin, à propos du conflit dans le Haut Karabagh, sont encore évoquées les visées stratégiques des États-Unis et de la Russie, mais aussi d’Israël, de l’Iran et de la Turquie.

 

Revue de presse : Trois articles à propos du processus de l’ébranlement de l’ordre mondial

1 avril 2023

 

Les trois articles présentés ci-après se présentent comme, trois projections, trois focales à propos d’un même objet  : le processus de transformation du statu quo mondial.
Pour Éric Pomès et Mathieu Grandpierron, la période est marquée par une transition de puissance, passant d’un ordre mondial selon les règles de la puissance américaine à un autre selon celles de la Chine. Une telle transition ne remet pas en cause le régime économique capitaliste, plutôt les règles qui gouvernent la mondialisation en fonction de celui qui détient la puissance. Sur le même thème, en relation avec la guerre en Ukraine, Xavier Guilhou, se préoccupe plus largement de l’accélération du phénomène global de déconstruction de l’ordre du monde, achèvement de la pluriséculaire “parenthèse” au cours de laquelle «  l’occident contrôlait  » cet ordre. Il aborde aussi dans ce contexte la question de la plus grande dépendance de l’Europe et de la faiblesse profonde des États-Unis eux-mêmes. André Laramé pour sa part considère la nouvelle configuration mondiale, comme expression d’un changement d’ère, au sein de laquelle une mondialisation éclatée en blocs plus ou moins solidaires, remet en cause la liberté mondiale des échanges, au profit de politiques protectionnistes.


«  Transition de puissance  »  ?

 

Le mensuel de géopolitique Conflits de novembre publie un article de deux chercheurs à l’ICE, Éric Pomès et Matthieu Grandpierron, «  La transition de puissance au XXIe siècle  ». Ils cherchent à établir les caractères généraux et particularités actuelles des processus qu’ils nomment «  transition de puissance  », c’est-à-dire des modes de remplacement de la suprématie d’une grande puissance dans “l’ordre international”, par la suprématie d’une autre puissance, ou par un autre type d’ordre.

Les auteurs veulent rendre compte de profonds changements qui affectent les relations internationales. Ils observent une contestation de la suprématie des États-Unis venant «  au grand jour  » en 2014, et qu’on suppose donc plus souterraine avant ce moment.

Le caractère essentiel de cette période de «  transition de puissance  » est, selon eux, la rivalité entre deux grandes puissances, les États-Unis et la Chine – celles-ci contestant la suprématie de celle-là. Quelle que soit la pertinence de cette projection, lorsqu’elle suppose probable une transition de la Chine sur le mode de “l’accommodement”, elle tient compte de sa situation “ambigue”, c’est-à-dire tout à la fois liée aux règles internationales dans les échanges, et les contestant comme contrariant sa propre expansion.

Les auteurs voient en outre comme transitoire un état de choses dans lequel la suprématie américaine serait remplacée par un “ordre” avec plusieurs centres de décisions, dans chacun desquels une puissance grouperait autour d’elle d’autres pays, s’imposerait dans une partie du monde où elle seule aurait la suprématie. Il reste à établir si cela serait l’assurance de la transition qu’ils supposent, ou rendrait compte plutôt de tendances en cours vers une situation d’absence “d’ordre”.

Il est un élément éclairant de leur analyse lorsqu’est évoquée la situation de la puissance américaine. Sa primauté d’hegemon était acceptée par d’autres puissances et pays qui en bénéficiaient  ; ceux-ci tendent maintenant à remettre en cause leur soumission aux règles internationales favorisant la suprématie américaine, et donc aux moyens de leur imposition au monde. Cependant que les États-Unis recherchent des moyens de conserver leur suprématie, en dépit des règles de droit mêmes qu’ils revendiquent.

Les auteurs mettent aussi utilement en lumière le rôle et l’évolution du contenu du droit international dans la survenue, l’imposition, ou la contestation de la suprématie d’une puissance. Le droit international sert «  d’instrument de régulation des relations internationales  », à même de contraindre les comportements des États. C’est ainsi que la puissance qui a la suprématie, avec le consentement suffisant de puissances secondaires bénéficiant tant soit peu de l’ordre existant, «  profite de son pouvoir pour façonner et remodeler le droit international dans son intérêt  ». Ce qui peut se présenter comme “droit” au nom de principes défendus comme universels, se révèle assez facilement être surtout adapté aux intérêts de la puissance dominante, et son contenu assez “plastique” pour s’adapter auxdits intérêts dans chaque période. C’est pourquoi le contenu du droit international, loin d’être une vérité absolue et intangible, a évolué selon les périodes historiques, et la disposition des forces des puissances en présence. Les auteurs en montrent les différentes séquences, depuis le XIXe siècle, son évolution incluant ou excluant les petits pays, les pays vaincus, l’Union soviétique, ou encore des “États voyous”, selon la situation internationale et les jeux de puissances. Il ressort de façon plus globale de leur bilan, que l’ordre international et le droit international ont été marqués depuis un long temps par l’influence et la domination “occidentale”. Les positions des puissances montantes sont alors le plus souvent données comme «  contraires à l’ordre international  » et combattues «  au nom de la communauté internationale  ».

L’exposé des auteurs, qui rend compte de la profondeur de changements dans les relations internationales ne débouche pas sur une interrogation quant à l’existence des causes mêmes de cet affaiblissement de la suprématie américaine, et au-delà “occidentale”, sur les possibilités des pays qui la contestent, ni sur la nature de la situation “ambiguë” de la Chine. La recherche de puissance, de maintien ou de contestation de la suprématie, la défense d’intérêts ou l’invocation de principes idéologiques, s’ils sont des mobiles, ne sont pas des causes.


«  Déconstruction du monde  »  ?

 

Xavier Guilhou, ancien responsable de la DGSE dans les années 1980, publie dans la revue Conflits d’avril 2022, l’article «  Que nous apprend la guerre en Ukraine  ? Que la déconstruction de “l’ordre du monde” s’accélère  !  »

Dans le but d’éclairer le public et les décideurs, et comme préalable nécessaire à toute définition d’une stratégie nationale, l’auteur s’efforce de caractériser les profonds changements en cours dans les relations internationales et les règles qui les encadraient.

 

«  Les marqueurs d’une accélération de la bascule de l’ordre mondial sont là.  »

 

“Accélération” qui suppose que ce processus de basculement est antérieur à la guerre en Ukraine qui introduit l’article (avril 2022). Cette “bascule” voit les relations internationales se détacher de celles établies avec le Traité de Versailles (1919) puis les accords de Yalta (1945).

X. Guilhou replace le conflit en Ukraine en perspective. Les États-Unis ont «  un but de guerre  » «  éliminer leur adversaire  », la Russie, puissance non soumise, selon le schéma du “regime change”. Cette «  posture belliqueuse  » des USA ne laisse «  aucune marge de manœuvre aux Européens  », les sanctions prises contre la Russie – fait valoir l’auteur dès le mois d’avril – sont un «  piège qui se referme sur les Européens  ». Ce constat n’indique donc pas seulement une faiblesse des pays européens et de l’Union européenne, mais aussi l’amoindrissement de la suprématie américaine et l’advenue d’autres velléités d’indépendance, voire d’accession à la puissance. Signe encore d’un changement de configuration, l’auteur remarque que les négociateurs entre Russie et Ukraine ne se sont nullement trouvés [dans les semaines qui suivirent] être des pays d’Europe, mais la Turquie, Israël, la Chine.

«  La moitié de la population mondiale n’est pas concernée  » par le conflit en Ukraine, et «  pour la première fois les USA n’ont pas obtenu une adhésion totale  ». Le «  reste du monde  », montre X. Guilhou, a compris que les actuelles règles dictées par les USA n’assurent plus un ordre stable et «  qu’il était temps de se protéger  ». La Chine, l’Inde, l’Arabie Saoudite engagent la «  dédollarisation  » de leurs échanges et cela constitue «  un tournant majeur  » dans les relations internationales, dans la situation mondiale. Les guerres en Irak et Syrie, la fin des accords de Yalta, et la fin du Pacte de Quincy (qui avait instauré une alliance stratégique sur l’énergie entre USA et Arabie Saoudite en 1945).

 

«  Toute cette construction qui a assis la prééminence des États-Unis sur l’ordre du monde est définitivement morte.  » «  Nous sommes juste face à un retour de l’Histoire et à la fermeture d’une parenthèse où l’Occident a contrôlé “l’ordre du monde”.  »


«  Changement d’ère  »  ?

 

André Larané, directeur du site d’histoire et de stratégie herodote.net, identifie lui aussi, dans son éditorial du 24 novembre 2022, un «  changement d’ère  ». D’autres analystes décrivent un changement profond dans les relations internationales sous l’angle politique stratégique, sans que le rôle de l’économie et des relations économiques n’apparaissent beaucoup dans ce processus. André Larané s’intéresse plus à ces dernières, à l’évolution des règles commerciales et aux situations liées. Ce «  changement d’ère  » voit «  la fin d’un cycle  » de «  mondialisation  » qui s’est poursuivi depuis le Kennedy Round après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la création de l’OMC en 1994. Observant il y a vingt ans les prémisses d’un tarissement de la liberté sans freins des échanges internationaux, il supposait alors

 

«  la fin prochaine de cette mondialisation en entrevoyant la constitution de blocs plus ou moins solidaires  : Amériques, Europe-Russie-Méditerranée, Asie du sud et pays de l’Océan Indien, Extrême-Orient.  »

 

Il veut reconnaître aujourd’hui que ce n’est cependant pas le schéma qu’il voit advenir.

 

«  Nous nous en éloignons dans les faits pour des raisons qui tiennent plus à l’idéologie et aux aléas géopolitiques qu’à la rationalité économique.  »

 

En d’autres termes, selon l’éditorialiste, ce n’est pas une ère nouvelle qui advient, ni une “mondialisation” en quelque sorte éclatée, dans laquelle la formation de blocs d’intérêts économiques et commerciaux de pays (plus ou moins par parties du monde) prendrait la suite de la liberté des échanges sans obstacles politiques à l’échelle mondiale. Il observe la Russie détachée de l’Europe, peu de perspectives sérieuses de développement dans les pays méditerranéens et du Moyen-Orient, et la Chine à la peine dans son projet des Nouvelles Routes de la Soie. En Europe, «  la rébellion  » des électeurs et les fragilités industrielles révélées par la crise du Covid «  refroidissent les ardeurs libre-échangistes  ». La guerre en Ukraine «  a fait tomber les masques  ». Elle révèle d’une part la fragilité des liens dans l’UE, chacun agit d’abord pour se protéger  ; d’autre part que ces Européens divisés sont «  en matière militaire et stratégique  » «  plus dépendants que jamais  » des États-Unis, qui «  forts de leur toute-puissance militaire, usent ouvertement de celle-ci pour briser ce qui reste de l’autonomie européenne  ».

 

Le Monde diplomatique n° 820, juillet 2022 Compte-rendu de l’article  : «  FMI. Les trois lettres les plus détestées du monde  » Sous-titre  : “Dans les coulisses d’une machine à punir”

1 avril 2023

 

Le Monde diplomatique  : «  Un voile de mystère entoure le Fond monétaire international, dont les règles semblent fluctuer en fonction des motivations politiques  : austérité draconienne pour les uns, générosité sans borne pour les autres  ».

Cet article rappelle la genèse de l’institution du FMI, créée en même temps que la Banque Mondiale à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Les objectifs affichés  : éviter que les désordres économiques internationaux [du régime capitaliste] ne déclenchent de nouveaux conflits, en «  coordonnant les politiques monétaires  » dans le cadre de la reconstruction, en venant en aide aux pays en manque de devises par l’intermédiaire d’une Banque commune à laquelle les membres abondent. Deux fonctions pour le FMI  : surveiller et assister les différents pays, ce qui revient à leur dicter leur conduite lors des difficultés qu’ils affrontent. Une fois par an, tous les pays membres reçoivent une mission du FMI pour «  discuter de leur situation économique dans le cadre de notre surveillance régulière  ».

Sans entrer dans le détail de la création et des crises qui ont affecté le FMI, signalons que la France est elle aussi assujettie à ces “surveillances” et “conseils”, les équipes sont directement reçues par les ministres des Finances et le gouverneur de la Banque centrale. [Ainsi le 22 janvier 2022, le gouvernement a été invité à mettre en œuvre la réforme des retraites, tout en notant «  l’opposition populaire  » à cette réforme]. Certains pays sont sous surveillance intensive, comme la Grèce en 2007.

Une partie de “l’assistance” consiste en «  conseils techniques”, qui ressemblent beaucoup à une tutelle pour certains pays  : aide informatique, écriture de rapports à la place des responsables. Elle consiste plus généralement en prêts assortis de conditions draconiennes  : le FMI ne prête que sur la base d’un programme d’ajustement imposé aux pays membres demandeurs. «  On n’est pas là pour faire de la charité  » (Strauss Kahn).

La conditionnalité des prêts peut concerner la réduction des fonctionnaires, la réforme des entreprises publiques, le système de sécurité sociale, les privatisations, à coup de mesures d’une extrême sévérité, sans anesthésie, «  une chirurgie de guerre  » (Michel Camdessus). Pour le FMI, la «  maladie financière ne s’attaque qu’à des sujets déjà malades qu’il convient d’opérer  ». Ainsi en 1998, le président indonésien Suharto s’est vu contraint d’abandonner la souveraineté économique de son pays en échange de l’aide du FMI. Les aides et les conditions auxquelles elles sont soumises se passent le plus souvent sans consultation des Parlements. Ceci avant même d’avoir reçu les fonds. Les décisions du Conseil d’administration évitent le passage au vote jusqu’à ce que l’unanimité soit garantie. Les oppositions ne peuvent être formulés qu’oralement, quitte à être sanctionnées par la «  capacité de nuisance des États-Unis  »[1].

Les États-Unis jouent un rôle prépondérant dans le conseil d’administration, en fonction des montants qu’ils versent au FMI. Ils sont les seuls à disposer d’un droit de veto. Et seuls quelques pays disposent d’une voix propre  : France, Royaume-Uni, Allemagne (1960), Japon (1970), Chine (1980). D’autres pays groupés sans cohérence géographique ne disposent que de porte-paroles via des directeurs exécutifs.

En 2008, Kiev avait sollicité l’aide du FMI moyennant une dose d’austérité insupportable, le Président Ianoukovitch avait refusé, le FMI avait alors supprimé ses versements. La Russie proposait alors un prêt de 3 milliards d’euros. À la suite de la “révolution” de Maidan, Ianoukovitch sera renversé en 2014, dès lors un prêt sera accordé à l’Ukraine par le FMI en 2015 (réduction de 20 % de la dette privée, échelonnement des remboursements). L’Ukraine est cependant déclarée en arriéré de paiements à un créditeur souverain (la Russie). Les règles du FMI dans ce cas devraient interdire la poursuite des versements du FMI. La règle se trouve modifiée, Kiev a fait défaut sur sa dette à l’égard de Moscou, mais le FMI continue à lui prêter assistance. (Il n’en a pas été de même pour la Grèce).

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 2000, Joseph Stiglitz qualifiait ainsi le FMI  : «  Si l’on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraissent contradictoires et intellectuellement incohérents  ».

    À noter qu’une pseudo réforme du FMI avait eu lieu en 2010, avec léger changement du rapport de forces dans les votes  : États-Unis de 16,7 % à 16,5 %  ; Chine de 3,8 à 6, Inde de 2,3 à 2,6. Il faudra six ans pour que le Congrès américain donne son feu vert. Dès lors, la Chine et plusieurs pays asiatiques et du Sud multiplient les initiatives visant à créer de nouvelles institutions monétaires. La moitié de la dette des pays pauvres est désormais due à la Chine.

    En 2020, la dette mondiale, publique et privée a bondi de 28 % pour atteindre 256 % du PIB global. «  C’est un peu comme si l’incendie s’était décuplé alors que le diamètre de la lance des pompiers n’avait pas changé  ».

Face à un ordre occidental discrédité – Propos de Xi Jinping, Modi, Poutine

1 avril 2023

 

Depuis la fin d’un monde ordonné autour de la polarité entre deux régimes économiques [capitalisme/socialisme], la mondialisation capitaliste a pu déployer librement les contradictions qui la traversent. Les rivalités entre puissances se sont exacerbées et de nouveaux prétendants à l’hégémonie ont pris leurs marques.

Le processus de remise en cause de l’ordre mondial dans l’orbe des USA s’est déployé dans la foulée, faisant l’objet de discours politiques de la part de prétendants potentiels. On a choisi de restituer de façon littérale quelques bribes de tels discours, prononcés à l’occasion de forums ou autres conférences par des dirigeants de puissances majeures, telles que la Chine, l’Inde et la Russie[1]. Il va de soi qu’il ne s’agit pas d’une analyse des positions stratégiques de ces divers protagonistes.


Chine  : Xi Jinping

 

Pour le président Chinois, Xi Jinping, «  le monde se trouve une fois de plus à la croisée des chemins  »,

 

«  … à un carrefour de l’histoire  » ce qui n’épargne aucun pays. Ce monde «  entre dans une nouvelle période de turbulences et de transformations.  »

 

Tout en déplorant cet état de fait, Xi Jinping constate les effets néfastes qui en découlent  :

 

«  les tensions géopolitiques et les changements dans l’échiquier économique exercent des impacts négatifs…  »

 

S’agit-il pour lui seulement d’une crise mondiale par successions et adjonctions de calamités (Covid-19, crises alimentaires et énergétiques, la dette, etc.) ou bien d’une détérioration plus profonde où «  des facteurs d’instabilité et d’incertitude se multiplient  »  ?

La situation mondiale est selon lui gravement affectée par «  l’unilatéralisme  », «  le protectionnisme  », «  l’hégémonisme  », «  la mentalité de la guerre froide… devenue archaïque…  » qui réapparaissent et s’étendent. Ces facteurs vont à l’encontre du développement de l’économie et du marché mondial.

 

«  Les chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales sont mises à mal  ».

 

La position de domination que se sont arrogées les puissances occidentales est remise en question  :

 

«  … la recherche d’une domination hégémonique, la volonté d’imposer la politique du plus fort et les tentatives d’intimidation au moyen de l’abus de puissance, de brutalités exercées sur les pays faibles, de l’accaparement de richesses, du pillage et du jeu à somme nulle ont de graves impacts…  »

 

La division nocive entre «  groupes  » ou «  blocs  » est facteur de division et d’entrave au progrès global  :

 

«  Le clivage idéologique, la politique des groupes et la confrontation des blocs ne font que diviser le monde et entraver le développement mondial et le progrès de l’humanité.  »

 

Il souligne «  le grave déficit de gouvernance mondiale  », plus spécialement dans les échanges économiques, ce qui rend nécessaire une réforme de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) avec la participation active de la Chine.

 

«  Nous devons participer pleinement et en profondeur à la réforme de l’Organisation Mondiale du Commerce…  »

 

Il devrait en être de même pour la “gouvernance mondiale”. Une forme de reconnaissance de la Puissance chinoise et une participation plus notable dans la «  gouvernance mondiale  », une évolution de «  l’ordre international  », sont aussi requis, pour un ordre plus juste  :

 

«  Nous devons prendre une part active dans la gouvernance mondiale pour faire évoluer l’ordre international dans un sens plus juste et plus rationnel et offrir une garantie à la paix et à la stabilité en Asie-Pacifique et dans le monde.  »

 

Le précarré chinois, «  l’Asie-Pacifique  », zone de libre-échange, constituera la base «  d’un nouveau système d’économie ouverte de niveau plus élevé…  » Le «  marché  » et «  les lois de l’économie  » [capitaliste] ne sont pas récusés, mais plutôt les obstacles qui empêchent le développement des échanges mondiaux et la place de la Chine dans ce cadre  :

 

«  Nous devons continuer de préserver le système commercial multilatéral centré sur l’OMC, de faire avancer activement la réforme de l’OMC, de promouvoir la libéralisation et la facilitation du commerce et de l’investissement et de construire une économie mondiale ouverte…  »

 

La réforme de l’OMC devra aller de pair avec celle du FMI, ce qui permettrait d’associer aux visées chinoises des «  pays à faible revenu  »  :

 

«  Le Fonds monétaire international doit accélérer la réallocation des droits de tirage spéciaux (D.T.S.) aux pays à faible revenu.  »


Inde  : Narendra Modi

 

Le premier ministre indien conteste comme Xi Jinping l’ordre mondial et l’incapacité des puissances et institutions mondiales à en résoudre les problèmes, outre le changement climatique et la pandémie, les ravages qui se manifestent dans le domaine économique  : chaînes d’approvisionnement globales en ruine, «  pénurie de biens essentiels à travers le monde  »  :

 

«  les institutions multilatérales telles que l’ONU ont échoué sur ces questions  » relatives aux dévastations mondiales.  »

 

Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères, S. Jaishankar, affirme plus nettement dans son livre The india Way, Strategies for an Uncertain World, son rejet de la domination occidentale, qui aurait selon lui «  trop durée  » et qui laisse présager une issue inéluctable et périlleuse. Une alternative doit être mise en place.

 

«  La clé de la longévité occidentale tient à l’ensemble des institutions et des pratiques qu’elle a établi durant sa période de domination […] Mettre en place des alternatives est un défi immense. Mais […] cela finira par arriver.  »

 

Selon le premier ministre, l’année 2047 se présente comme une échéance possible pour faire de l’Inde une «  puissance dominante  », d’où son slogan  : «  India First  ».

Dans le même sens, Narendra Modi préconise de «  créer un nouvel ordre mondial  » qui selon le ministre des Affaires étrangères pourrait se réaliser en suivant une pente “douce”. L’Inde devrait s’affirmer comme «  puissance douce  » grâce à ses traditions, à hindouisme, susceptibles de convaincre l’opinion publique mondiale. Ainsi pourraient se trouver résolus «  les conflits mondiaux et les dilemmes de notre temps.  » affirme Modi. L’Inde se présente comme porteuse des intérêts de l’humanité  :

 

«  Il est de notre responsabilité de développer les connaissances du monde avec l’intellectualisme issu de notre culture millénaire  ».

«  L’Inde se doit de considérer «  tous nos amis du Sud qui ont été les compagnons de route de l’Inde sur le chemin du développement  ».

 

Pour faire adhérer les “puissance du Sud” aux visées mondiales indiennes, C’est aussi au nom «  d’une société pillée pendant des siècles par les attaques étrangères et le colonialisme  » qu’il convient de porter cette revendication mondiale pour «  nous libérer d’une mentalité coloniale  ».

Jaishankar, le ministre des Affaires étrangères, envisage aussi l’alliance avec la Chine pour contrecarrer l’ordre occidental  :

 

«  L’Inde et la Chine gardent à l’esprit qu’elles contestent toutes les deux l’ordre établi par l’Occident  ». «  Les deux pays poursuivent le même effort de créer un monde plus équilibré.  »

 

Au sein de cet équilibre recherché, la Russie trouverait sa place. Il convient  :

 

«  de préserver la force et la stabilité de la Russie…  »


Russie  : Wladimir Poutine

 

Wladimir Poutine conteste lui aussi l’ordre mondial que les pays occidentaux et les USA imposent au monde. Selon lui, «  le monde moderne traverse une période de changements spectaculaires.  »

Ces «  changements  » rapides et de grande ampleur touchent les domaines suivants  : l’économie, la finance, les relations internationales. Ils ont conduit à des effets néfastes, résultat «  d’erreurs systémiques  » dont les protagonistes sont ciblés  :

 

«  [c’est le] résultat d’erreurs systémiques dans les politiques économiques de l’administration américaine actuelle et de la bureaucratie européenne.  »
«  Le monde a été poussé dans cette situation par de nombreuses années de politiques macroéconomiques irresponsables de la part des pays dit du G7, notamment des émissions incontrôlées de monnaie et l’accumulation de dettes non garanties. Et ces processus n’ont fait que s’accélérer, s’intensifiant avec le déclenchement de la pandémie du coronavirus en 2020 …  »

 

La responsabilité revient à l’Occident qui prétend maintenir un ordre «  à sens unique  ».

Selon Poutine, les «  instances internationales s’effondrent, elles sont défaillantes  ». «  L’ordre mondial unipolaire est terminé…  », «  de nouveau centres de force ont émergé sur la planète…  »

Les arguments de Poutine à l’encontre de cet ordre à sens unique, ne se positionnent pas exactement sur les mêmes thèmes que les dirigeants de l’Inde et de la Chine. S’agissant de la Russie, il met davantage l’accent sur une «  coopération internationale  » fondée sur la “souveraineté politique”, “l’indépendance économique”, et ce qu’il nomme la “justice historique”. Il s’agit selon lui de préalables pour parvenir à «  approfondir la coopération internationale  »  :

 

«  […] il est important pour nous non seulement de défendre notre souveraineté politique, notre identité nationale, mais aussi de renforcer tout ce qui détermine l’indépendance économique du pays, son autosuffisance et son indépendance financière personnelle et technologique.  »

 

Le président russe ne préconise pas pour autant pour la Russie «  l’auto-isolement  », «  l’autarcie  ». La coopération internationale se construit entre «  intérêts nationaux  » au moyen de «  projets communs  » qui n’excluent pas «  les entreprises occidentales [celles-ci continuant] à travailler avec succès sur le marché russe.  »

Il n’y a pas d’autre alternative

 

«  [Seuls], les États forts et souverains  » institueront «  les règles de fond du nouvel ordre mondial  » ou ils seront «  condamnés à devenir ou à rester une colonie impuissante.  »

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. - Discours de Xi Jinping, les 17 et 18 novembre 2022 à Bangkok et le 16 octobre 2022 lors du rapport du XXe Congrès du PCC.

    – Narendra Modi, citations extraites d’un article du Figaro du 27 novembre 2022 : «  G20, pourquoi l’Inde de Modi va-t-elle refonder l’ordre mondial  ».

    – Wladimir Poutine, Discours au Forum économique international de Saint-Pétersbourg du 18 juin 2022.

“Le monde à la dérive” – le point de vue d’un diplomate indien Shiv Shankar MENON «Personne ne veut l’ordre mondial actuel. Comment toutes les grandes puissances – même les États-Unis – le remettent en cause »*

1 avril 2023

 

Les manifestations d’un bouleversement en cours dans ce qui apparaissait comme un “ordre mondial” relativement stable sont aujourd’hui prises en compte par un certain nombre de commentateurs qui signalent que ce bouleversement va de pair avec un rejet du monde “occidental” par un nombre croissant de peuples et d’États, mais les spécialistes l’inscrivent au sein d’un processus historique. Il n’en est pas de même pour Shiv Shankar Menon, un diplomate indien, qui s’efforce d’appréhender de tels bouleversements en les mettant en rapport avec le cours général des événements. Ce que l’on appelle “l’ordre international” est selon lui en cours de désintégration  : le monde, quoi qu’il advienne, n’est plus susceptible d’exister sous ses formes antérieures.


L’ordre mondial “occidental” récusé

 

Après la Seconde Guerre mondiale, dans la partie du monde où régnait l’ordre capitaliste, s’était ouverte une période de suprématie des États-Unis “ordre” régi selon ses règles économiques, juridiques et politiques. Cet ordre se présentait comme «  ouvert  » et «  libéral  ». Toutefois, ce qu’on pourrait caractériser comme le régime capitalisme de l’après-guerre n’avait pu investir qu’une partie du monde, une autre s’efforçait d’édifier un autre régime économique [mode socialiste et production et d’échange]. L’existence de ce pôle non seulement limitait le processus de mondialisation capitaliste, mais créait des conditions de développement d’un type nouveau dans l’ensemble du monde.

La présence de ce pôle socialiste en voie d’édification dans le monde fut interrompue avec la chute de l’URSS en 1991, ouvrant la voie à une période historique marquée par de nouvelles contradictions [inhérentes au mode capitaliste de production], soumettant pour l’essentiel la quasi-totalité du monde à une domination américaine, qui se prévalait des «  valeurs de la démocratie  », et d’une «  primauté du droit  » auto-proclamée. De fait, précise, S. Menon, cette suprématie reposait «  sur la domination et les impératifs du pouvoir militaire, politique et économique des États-Unis  ». Il ne s’agissait pas pour autant de pure contrainte.

Toutes les puissances, y compris la Chine, se sont longtemps «  arrangées  » de cette suprématie américaine, qui allait de pair avec une expansion sans freins du mode dominant de production et d’échange.

 

«  Pendant la majeure partie de l’ère qui a suivi la fin de l’Union soviétique, la plupart des puissances, y compris la Chine montante, ont généralement suivi l’ordre des États-Unis.  »

 

Ces «  arrangements  » semblent désormais, «  être une chose du passé  » et remis en cause. Toutes les puissances souhaitent changer cet “ordre”.


Plus d’ordre global, chacun suit son chemin et prétend l’imposer au monde

 

Ce que l’on pourrait ici nommer la “glorieuse” expansion libre du règne du capital a en effet montré le peu de stabilité qu’on pouvait attendre d’un tel “ordre”. La “mondialisation” capitaliste, sans lisière, soumise à ses propres lois “anarchiques” ne pouvait qu’entrer en crise. La crise de 2008 l’a clairement rappelé au monde, poussant chaque État, petit ou grand, isolément ou en coalition, à défendre ses propres visées, au “chacun pour soi”, à la volonté de “réviser” les règles et le droit qui régissent les rapports entre puissances. Les États-Unis eux-mêmes, indique Menon, ont besoin de modifier “l’ordre du monde”, de déroger aux règles et institutions mêmes qu’ils ont instaurées et défendues, et aux principes qu’ils ont posés comme supérieurs  :

 

«  De moins en moins de pays, y compris ceux qui ont construit l’ordre international précédent, semblent déterminés à le maintenir. […] Beaucoup de pays sont mécontents du monde tel qu’ils le voient et cherchent à le changer à leur propre avantage.  »

 

Chaque puissance, observe Menon, entend désormais faire prévaloir ses propres fins, assurer la maîtrise de ses propres affaires, voire prétendre «  changer l’ordre  » du monde selon ses propres visées, avec l’invocation de ses propres “valeurs” ou de son ancestrale “sagesse”. Les prises de position de la Chine sont à cet égard particulièrement explicites. Elle «  cherche à changer l’ordre mondial  »  :

 

«  La Chine a été le plus grand bénéficiaire de l’ordre mondialisé mené par les États-Unis. Elle veut maintenant, pour reprendre les mots du président Xi Jinping, “prendre la scène”  ».

 

Une «  pléthore d’autres puissances  » affichent leur intention de jouer – ou jouer à nouveau – un plus grand rôle international et plus autonome. L’Allemagne voit la situation du monde à un tournant (Zeitenwende) et se demande comment ses intérêts vitaux pourront “naviguer” dans la nouvelle situation qui s’est créée, notamment depuis la guerre en Ukraine. Le Japon est dans une situation similaire. L’Inde entend également désormais peser de tout son poids au plan international, plus spécialement dans le domaine économique.

Le cas de la Russie est un peu différent.

 

«  Pour sa part, la Russie ne s’est jamais vraiment intégrée à l’ordre mondial dans lequel les puissances occidentales ont tenté de la comprimer dans les années qui ont suivi immédiatement la fin de la guerre froide.  »

 

Quant aux petites puissances, elles ont, selon Menon, elles aussi perdu confiance dans la légitimité des institutions mondiales gouvernées sous égide américaine car elles leur interdisent le développement d’une économie autonome et ne prévoient aucun allégement de la dette qui les prend littéralement à la gorge. En outre, une série d’interventions dans des affaires intérieures, de “régime change” – sans profit pour les populations concernées – nourrissent l’incertitude, discréditant les institutions mondiales dominantes et le droit taillé à leur mesure dont ils sont juges pour tous les autres.


«  Une sorte d’anarchie  »

 

Dès lors que l’ordre mondial gouverné par quelques puissances, et au premier chef les États-Unis, se trouve remis en cause par ceux mêmes qui l’ont mis en place, la question se pose  : un autre “ordre mondial” peut-il pour autant s’instaurer  ? Et quelle puissance pourrait en être promotrice  ? La puissance chinoise, au développement économique éclair, peut se présenter comme concurrente des États-Unis pour la première place. La période qui s’ouvre se demande Menon, pourrait-elle alors se structurer de la même façon que lors de la “guerre froide” qui opposait “deux blocs”, aux régimes économiques antagoniques, capitalisme et socialisme, l’un sous suprématie américaine, l’autre lié à l’Union soviétique  ? Il ne le pense pas. Il met en évidence le fait que la situation présente n’est pas comparable. Du fait du renforcement immédiat et versatile de certaines alliances, il n’y a ni régimes économiques, ni “blocs” géo-politiques, séparant le monde de cette façon.

Aucune puissance ne propose aujourd’hui, indique-t-il, une alternative semblable à «  l’appel du communisme et du socialisme aux pays en développement dans les années 1950 et 1960  » tel qu’il se présentait lorsque l’existence de l’Union soviétique proposait au monde entier une véritable alternative. Contrairement à la situation qui séparait alors socialisme soviétique et camp “occidental” [i.e. les pays capitalistes] –, il n’y a plus aujourd’hui de polarité antagonique entre régimes économiques. Chine et États-Unis sont aujourd’hui dans une «  interdépendance économique  » au sein du monde capitaliste  :

 

«  La Chine, n’offre pas une alternative idéologique ou systémique, mais attire d’autres pays avec des promesses et des projets financiers, technologiques et d’infrastructure, et non des principes.  »

 

En d’autres termes, c’est parce qu’elle était socialiste que l’Union soviétique et ses alliés avaient pu échapper aux “lois” qui gouvernent l’expansion démesurée du capitalisme. Sa réalité en tant que puissance avait aussi ouvert un forum politique pour les peuples et petites nations. Dans la situation présente en revanche, indique Menon, la Chine ne remet en cause que «  des aspects  » de l’ordre «  libéral occidental  », sans en changer les fondements. Sa perspective se borne à modifier ce régime dans le sens de son intérêt, de l’adapter à sa propre formation économique et politique.

Si l’on reprend les termes de Menon, dans la période actuelle, l’opposition entre ces puissances n’est au fond ni «  idéologique  », ni «  systémique  ». Le processus en cours ne va pas dans le sens de la constitution d’un “nouvel ordre”. Le monde au contraire «  se fragmente  »  :

 

«  L’économie mondialisée se fragmente en blocs commerciaux régionaux, avec des tentatives de découplage partiel dans les domaines de la haute technologie et de la finance, et des querelles toujours plus féroces entre les puissances pour la primauté économique et politique.  »

 

Ce mouvement ne touche pas que les grandes puissances, «  beaucoup de pays sont mécontents du monde tel qu’ils le voient et cherchent à le changer à leur propre avantage  ».

 

«  Cette tendance pourrait conduire à une géopolitique plus fâcheuse, plus litigieuse et à des perspectives économiques mondiales plus médiocres.  »


«  Un monde à la dérive  »

 

Il ne peut pas dans ces conditions advenir de nouvelle “guerre froide” semblable à celle des années 1945-1991, car il n’existe plus “deux blocs” aux régimes économiques antagoniques. Dès lors, si «  aucun pouvoir unique ne peut dicter les termes de l’ordre actuel, et [puisque] les grandes puissances ne souscrivent pas à un ensemble clair de principes et de normes  », quel monde et quelles relations internationales peuvent-ils advenir, s’interroge Menon  ?

 

«  La géopolitique devient plus fracturée et moins cohésive.  »

«  Nous nous trouvons dans un monde dans lequel chaque pays suit son chemin.  »

«  Une sorte d’anarchie s’insinue dans les relations internationales – non pas l’anarchie au sens strict du terme, mais plutôt l’absence d’un principe central d’organisation ou d’hégémonie.  » «  Dans ce processus, un monde beaucoup plus dangereux émerge.  »

 

On constate l’incapacité de chacune des puissances à instaurer un ordre mondial selon un quelconque principe et des règles acceptables par les autres. Chaque puissance tend à se replier sur ses intérêts propres, développe ses capacités militaires. Plutôt que de travailler à un ordre stable, les états forgent et forgeront des coalitions multiples et variables pour chaque problème particulier, aucune large entente acceptable n’étant susceptible d’émerger. En «  chevauchant les divisions  » entre grandes puissances, en rééquilibrant sans cesse leurs relations avec eux, les petits pays, comme ils tendent déjà à le faire, défendront leurs propres intérêts  :

 

«  les pouvoirs vont probablement s’embrouiller de crise en crise à mesure que leur insatisfaction à l’égard du système international et les uns avec les autres grandit, dans une forme de mouvement sans mouvement.  »

 

Cela expose plus largement, selon nous, l’impasse destructrice où conduit une économie fondée sur une finalité capitaliste [non d’abord de satisfaction des besoins sociaux humains] dans l’incapacité de réaliser les valeurs qu’elle affiche. Ce qui paraissait un “ordre” stable – et qui l’était relativement durant toute une période – s’avère déboucher sur un monde fragmenté, sans règles que l’on puisse communément admettre et respecter, un monde de danger, d’incertitude, de conflits, de désordre.

Le processus de transformation en cours n’est donc pas une avancée historique, porteuse d’une maîtrise de l’humanité de ses propres créations.

Sans cap ni gouverne, «  le monde est à la dérive  ».

 


 

* 3 août 2022, foreignaffairs.com

 

Fin du droit international et imposition d’un ordre mondial impérial *

1 avril 2023

 

Bien que le droit international soit toujours invoqué plus spécialement à propos du conflit russo-ukrainien, le processus de déconstitution du droit international est depuis longtemps engagé, au profit de ce qu’on pourrait nommer un droit mondial de forme impériale. Sans même évoquer ici la négation de ce droit au profit d’interventions armées du “monde libre” sur des États souverains, de «  droit d’ingérence  », de «  droits humanitaires  » supérieurs, ce processus s’est révélé au grand jour à l’occasion de l’intervention de l’OTAN en République de Yougoslavie en 1999. Comme si les grandes puissances “occidentales”, maîtresses du jeu mondial, semblaient toujours décider arbitrairement du contenu du droit qui leur convient, pour l’imposer au reste du monde, sans que le contenu d’un droit international effectif ne puisse leur être opposé (plus spécialement depuis la fin d’un pôle socialiste dans le monde).


De l’état de droit à l’état de fait

 

Historiquement, le droit international se présentait comme un droit élaboré entre puissances égales, mises sur le même plan, quelles que soient leurs puissances relatives. Les relations entre États devaient s’établir dans un cadre convenu, réglé, aux termes d’accords négociés, consentis protocolairement. Ce socle de relations réciproques constituait un élément de référence entre nations. Ce droit mettait fin, du moins formellement, au non droit marqué par l’oppression des États les plus forts sur les États les plus faibles. Il n’admettait pas le droit “d’ingérence” que s’attribuaient des puissances majeures sur des État tiers.

Balbutiant jusqu’au XVIe siècle, le droit international s’est élaboré lorsque des États nationaux se sont formés et ont pu affirmer institutionnellement leur souveraineté, leur indépendance, s’engageant à assurer la sécurité des personnes et des biens de leurs nationaux. Après la Première Guerre mondiale et la Révolution soviétique, l’institutionnalisation de ce droit au plan mondial trouva les conditions pour se mettre en place. Une instance de concertation internationale obligatoire fut instituée, médiation raisonnée en cas de conflits, ceci au sein de ce qui fut dénommé la Société des Nations (l’intitulé n’étant pas sans importance).

En 1941, au cours de la Seconde Guerre mondiale, un «  système de sécurité générale établi sur des bases les plus larges  » (que celles de la SDN) fut projeté, notamment à l’instigation de Roosevelt et Churchill. La dénomination retenue est ici encore significative, le terme de nation est mis en avant, dans la terminologie d’une Organisation des Nations Unies. La déclaration de cette organisation des Nations Unies fut affirmée en janvier 1942, suivie par la déclaration de Moscou en 1943, les conférences de Dumbarton-Oaks en 1944 et de Yalta en 1945, qui marquent les étapes préparatoires à la Conférence de San Francisco qui en 1945, aboutit à la signature de la Charte des Nations Unies. Les pays de l’ONU s’engagent à unir leurs forces pour maintenir la sécurité et la paix internationale. L’ONU institue aussi une structure de médiation entre États.

La Charte de l’ONU n’est pas une constitution cosmopolite, indique John Rosenthal[1]. C’est un traité, qui présuppose donc la liberté d’action – ou en d’autres termes la souveraineté des États qui en sont parties prenantes. Cette institution de droit international existe et pose formellement la question du droit, dans un contexte différent de celui de l’entre-deux-guerres, dans une situation historique où il n’est plus possible de concevoir les relations entre les nations, sans instances et sans droit international institué.

En 1999 pourtant, l’OTAN va déployer sa force de frappe sur le sol souverain de la République fédérale de Yougoslavie, au motif de mettre un terme à l’oppression que feraient peser les Serbes sur la minorité dite “albanaise” de la province du Kosovo. Bien que la Yougoslavie n’ait pas violé le droit international, qu’elle ait prétendu défendre «  son intégrité territoriale contre des mouvements sécessionnistes (Kosovar)  », l’opération se fait avec l’approbation de ce qui est nommé «  la communauté internationale  ».

L’attaque de l’OTAN se trouve justifiée par Vaclav Havel, alors dirigeant de la République tchèque  :

 

«  [Elle] n’est pas advenue comme un acte d’agression irresponsable ou comme un outrage au droit international. Elle procède au contraire du respect d’une loi qui se situe plus haut que celle qui protège la souveraineté des États. […] Tandis que l’État est une création humaine, les êtres humains sont la création de Dieu.  »

 

Mais qui décide du contenu de la volonté de Dieu  ? Il est intéressant de noter, comme le fait John Rosenthal, que le principe idéologique “spontané” selon lequel  : “contre la dictature tout est permis” était déjà énoncé avant l’attaque de l’OTAN et sous une forme plus sophistiquée par les deux philosophes politiques les plus célébrés d’Europe et des États-Unis, c’est-à-dire respectivement Jürgen Habermas et John Rawls. Rawls dans le Droit des gens (1993) [écrit]  :

 

«  Les sociétés respectueuses du droit existent dans l’état de nature vis-à-vis des régimes hors-la-loi  ».

 

Quant à Habermas il proclame, dans une veine similaire bien que plus contournée  :

 

«  Dans la mesure où des valeurs universalistes orientent une population accoutumée à de libres institutions, et définissent aussi la politique extérieure, une communauté politique républicaine n’agit pas plus pacifiquement en général, mais les guerres qu’elle mène ont un caractère différent. La politique étrangère de l’État change en accord avec la motivation de ses citoyens. Le déploiement de ses forces militaires n’est plus exclusivement déterminé par une raison d’État essentiellement particulariste mais aussi par le désir de promouvoir l’extension internationale d’États et de gouvernements non autoritaires.  »

 

[L’attaque de l’OTAN contre la Yougoslavie représente en ce sens] «  un bond en avant sur le chemin qui va du droit international des États […] jusqu’au droit cosmopolite de la société civile mondiale  ».


De l’état de fait au “nouveau” droit international

 

Le “nouveau” droit international s’établit ainsi par et sur le fait accompli, d’où découlent des “rapports inter étatiques”, c’est-à-dire d’États supposés jusqu’ici avoir existé entre eux à “l’état de nature”. Ces rapports s’imposent aux États, hors de tout cadre préalablement établi, promulgué et reconnu.

Les bases de ce “droit” nouveau s’établissent en fonction de formes elles aussi “nouvelles”, se posant selon les cas comme droit au territoire, droit religieux, droit humain, droit divin, droit humanitaire, “droits collectifs” des peuples ethniques, droit à l’identité, droit culturel, droit de mener une guerre au nom de la civilisation, droit de renverser un régime qualifié pour ce faire de dictature. Ce “nouveau” droit mondial balaie, ouvertement, et sur un large spectre, à grande échelle, le politique et les règles juridiques entre nations du monde. Il devient ainsi apparemment légitime, écrit John Rosenthal, que  :

 

«  les “communautés politiques républicaines” satisfassent leur “désir” par l’usage de la force contre les gouvernements autoritaires.  »

 

Dans ce cas de figure, ce “nouveau” droit mondial empiète sur la compétence des cours nationales. Il détruit l’ancien ordre international, c’est en cela qu’il est “nouveau”. Il isole les États, neutralise leur capacité de résistance, passe au-dessus des institutions internationales reconnues.

Établissant un parallèle qu’on peut récuser, avec une situation historique antérieure, John Rosenthal précise encore à ce propos  : c’est entre le milieu et la fin des années 30 que les théoriciens nazis du droit commencèrent à promouvoir une telle “rénovation” du droit international. Peu de temps après l’occupation allemande et le démembrement de la Tchécoslovaquie, Carl Schmitt célébrait la réussite de ses collègues (et de lui-même) à cet égard  :

 

«  La science allemande du droit international, écrivait-il, a lancé une initiative très significative au cours des dernières années, afin de transformer le droit international d’un simple ordre inter-étatique [zwischenstaatlichen Ordnung] en un droit authentique des peuples [Recht der Völker]  ».

 

En substituant les peuples (“ethno-culturels”) aux nations et États historiquement constitués, on sapait déjà les fondements des institutions souveraines. Il poursuit  :

 

«  La notion de droit international sans États souverains est aussi peu cohérente que celle de droit civil sans personnes libres. Si tant est que le droit existe, il faut qu’il y ait des sujets du droit, formellement autonomes les uns vis-à-vis des autres et dont les droits et obligations soient précisément codifiés par le droit. Si les sujets autonomes du droit international ne sont pas les États, qui sont-ils  ? S’ils sont supposés être des individus, comme dans le droit civil, alors nous ne parlons pas en fait de droit international mais plutôt d’un droit cosmopolite dans lequel se dissoudraient les droits nationaux particuliers.  »


Sous le “nouveau droit”, des repartages en cours  ?

 

En débordant un peu sur le propos de John Rosenthal, on peut inférer de ce qui précède que les puissances du “camp occidental” sont parvenues, durablement ou non, à faire régner un ordre “nouveau” sur le monde, ordre qui ne reconnaît plus les formations historiques en États et le principe d’égalité des nations. Dans ce contexte d’anarchie, l’universelle compétence de l’ONU «  fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres  » est escamotée, l’institution internationale, parce qu’elle peut mettre en œuvre des mécanismes de médiation, d’interposition, de recours et de surveillance, est neutralisée et en voie de coma annoncé. Les puissances de ce “camp” s’arrogent un droit d’ingérence qu’elles appliquent au cas par cas, en fonction de légitimations de divers ordres, prétendument éthiques, qui recouvrent des motifs factuels moins honorables, ne visant pas à faire triompher le droit commun de l’humanité, ni même à protéger réellement les “minorités”.

Comme par le passé, cette déconstitution du droit, va de pair avec les manœuvres d’intimidation, les ultimatums, les agressions, qui accompagnent les processus de repartage du monde. Depuis 1945, les États-Unis semblent avoir régné plus ou moins seuls sur le “monde libre”, maintenant ce que l’on a nommé une ère de “stabilité hégémonique”, sans trop s’embarrasser des droits souverains des nations. Ce qui est sinon nouveau, du moins marque un tournant historique, c’est le contexte mondial ouvert après l’achèvement de la dissolution du “camp” socialiste. Le ciment de l’unité (relative) des différentes puissances mondiales contre l’ennemi commun, l’Union soviétique, a disparu. Dès lors, les rivalités, sous-jacentes pendant toute une période, se donnent libre cours, en un jeu complexe d’alliances, de marchandages et de provocations. Ces rivalités, masquées par l’existence d’une coopération formelle au sein de l’OTAN et de divers organismes économiques et politiques, ne sont-elles pas maintenant devenues l’élément contradictoire principal qui permet de rendre compte des divers événements se déroulant de façon apparemment dispersée à la surface du globe  ?

 


 

* Cette contribution reprend pour partie un article paru dans les Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 49-50, 2003, «  Compte-rendu d’un article de John Rosenthal  ».

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. John Rosenthal, «  Nouveau droit international ou absence de droit international.  », Recherches internationales, mars-juin 2000, n° 60-61

Déploiement d’un déséquilibre mondial après la défaite du bloc soviétique – Note de lecture : E. J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes. Le court XXe Siècle 1914-1991

1 avril 2023

 

Dans le chapitre introductif, «  Le siècle à vol d’oiseau  », l’historien britannique établit une périodisation des années qui courent de la Première Guerre mondiale au démantèlement de l’Union soviétique, en trois phases  : les catastrophes, de 1914 à l’immédiate après-guerre de 1945-1946  ; un «  âge d’or  » de transformations et d’enrichissement sans précédent (1947-1970)  ; depuis 1970, une crise mondiale faite d’incertitude et de décomposition des cadres hérités de l’époque moderne, de l’humanisme, des Lumières du mouvement socialiste dans ses anticipations et réalisations historiques.

Contre la tendance contemporaine à se focaliser sur l’immédiat, éric Hobsbawm rappelle le rôle de l’historien, consistant à conserver un «  lien organique avec le passé public des temps dans lesquels ils vivent  », à «  comprendre et expliquer pourquoi les choses ont suivi ce cours et comment elles s’agencent  », il se pose la question des critères de classification des pays en blocs une fois le bloc communiste disparu. Car, écrit-il, «  le monde qui s’est morcelé à la fin des années quatre-vingt était un monde façonné par l’impact de la Révolution Russe de 1917  » – que l’on y fût favorable ou hostile. Une fois ce monde en déshérence, «  il n’est pas facile, même avec le recul, de concevoir des critères de classification plus réalistes que ceux qui plaçaient les États-Unis, le Japon, la Suède, le Brésil, la Corée du Sud sous une même catégorie  ; et les économies étatiques ou les systèmes en vigueur dans la zone d’influence soviétique dans le même ensemble que les économies asiatiques de l’Est et du Sud-Est qui, elles, ne se sont pas écroulées  ». Au moment de l’écriture de ce livre moins que maintenant, l’observateur, simple citoyen, a de plus en plus de mal à situer les blocs mouvants à l’œuvre dans le monde.

Pour l’historien, si la Révolution de 1917 a été si structurante, c’est d’abord que, profitant de l’effondrement du capitalisme lors de la Première Guerre mondiale et des effets de la crise de 1929, elle est apparue comme promotrice d’une solution de rechange pour des peuples entiers. Ensuite, par un paradoxe historique, c’est parce que durant la Seconde Guerre mondiale, elle a sauvé son antagoniste, le régime libéral bourgeois, des solutions autoritaires, puis l’a obligé à se réformer durant cet «  âge d’or  » des années 1947-1970. Dans cette même période, le monde communiste fut un accélérateur de décolonisation et de modernisation des pays sous-développés. On remarque que maintenant, la Russie s’implante en Afrique en jouant sur cet ancien ressort de l’indépendance et de la critique de la persistance de la mentalité coloniale, française en particulier. Le monde qui s’est effondré après 1991 avait été façonné par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, dont faisait partie la Russie soviétique, au détriment des perdants, rayés de la vie politique et intellectuelle. Il se trouve alors dans une crise universelle et mondiale, touchant tous les pays puisque «  l’âge d’or  » de 1947-1970 a pour la première fois créé une seule économie mondiale, pour laquelle les frontières des états et des idéologies, le droit international, les structures historiques héritées des sociétés marchandes, toutes les formes d’organisations des sociétés, représentent un obstacle majeur dont la destruction systématique est bien avancée.

Bien loin d’être un «  turfiste  », comme il le dit, Hobsbawm voit clairement le déséquilibre mondial induit par la chute du bloc soviétique, se traduisant par une perte de tous les cadres hérités soit de la société bourgeoise libérale soit du socialisme, y compris dans les états les plus stables comme le nôtre.

 

Une anticipation stratégique Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier (1997) – Reviviscence du désordre inhérent à l’espace capitaliste après le repliement d’un pôle socialiste dans le monde

1 avril 2023

 

C’est au cours des années 90 du siècle dernier qu’un des stratèges majeurs de la politique des États-Unis, Zbigniew Brzezinski, avait tracé par anticipation le devenir possible de l’ordre du monde capitaliste, son probable chaos, ses dérives, tel qu’il tend à se déployer après la défaite du régime économique adverse, le socialisme. La présence d’un pôle socialiste, et son incarnation centrale, la Russie soviétique, n’avait-elle pas, pendant près de 70 ans, battu en brèche la logique immanente de l’économie capitaliste et son extension mondiale. Que devient l’ordre d’un monde qui ne se conçoit plus qu’à partir d’un seul pôle  ?


Après la chute de l’Union soviétique, les incertitudes de la puissance américaine

 

On peut procéder à deux lectures du livre de Brzezinski, le Grand Échiquier, paru en 1997, qui posait les fondements de la stratégie américaine après la déconstitution de l’autre pôle mondial, en tant que contexture de toute une période historique. Une première lecture, largement répercutée, a surtout mis l’accent sur la volonté de puissance et de contrôle de la planète par l’unique superpuissance américaine après la fin de l’Union soviétique, ou plus généralement de ce que l’on nommait le “camp socialiste”. Selon l’auteur, la «  défaite et la chute  » de l’Union soviétique ont «  parachevé l’ascension rapide des États-Unis comme seule et, de fait, première puissance mondiale réelle  ». Cette lecture n’est pas fausse, mais réductrice, elle interdit de dégager une vision claire des transformations et leurs enjeux stratégiques comme de leurs effets mondiaux trois décennies plus tard, effets que Brzezinski, inscrivant son propos dans une temporalité longue hors de l’immédiateté des événements, énonçait déjà.

Une seconde lecture révèle en effet les incertitudes de la puissance américaine face au relatif chaos du monde qui s’instaure à l’issue de sa “victoire” sur le régime économique adverse. Le précédent ouvrage de l’auteur (1993), rendait déjà compte de cet état chaotique, sous le titre Out of Control. Global Turmoil on the Eve of the Twenty-first Century. La défaite de l’Union soviétique ne pouvait manquer de libérer un espace de rivalité, un état de désordre et de guerre dans l’ensemble du monde.

La destruction du pôle socialiste, la «  défaite et la chute  » de l’Union soviétique ne pouvaient manquer de libérer de fait les conditions d’une deuxième mondialisation capitaliste, après celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, et avec elle les rivalités exacerbées entre puissances – capitalistes ou non – et, à terme, l’anarchie mondiale inhérente à ce régime économique. La défaite et la chute de l’Union soviétique créaient de fait les conditions d’une deuxième mondialisation capitaliste.

Le régime d’un “droit international”, impliquant le respect des nations souveraines, avait pu être instauré à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, contribuant à un équilibre relatif du monde lorsque les deux régimes économiques, capitalisme et socialisme, réglaient encore ce droit. Cet équilibre devait être détruit, une fois le socialisme défait  ; dès lors, seuls les États-Unis – puissance phare du capitalisme – se présentaient, selon Brzezinski, comme capables d’imposer un minimum d’ordre. Pour un certain temps, et dans certaines limites, ce fut le cas. Toutefois,

 

«  le leadership mondial dont l’Amérique a hérité n’ira […] pas sans désordres et sans tensions, sans violences ne serait-ce que sporadiques.  »
«  Ni les nouveaux problèmes mondiaux qui vont au-delà des limites de l’État nation, ni les inquiétudes géopolitiques traditionnelles ne seront dissipés, ou même contenus, si la structure géopolitique du pouvoir mondial commençait à s’effriter.  »

 

Brzezinski, au contraire de beaucoup des partisans du régime capitaliste, n’imagine pas en effet qu’une fois rétablies les conditions de déploiement d’un capitalisme sans entrave, la “main invisible du marché” se révèle à même de faire régner l’harmonie. Parmi les causes possibles de perturbations, résultant de la nouvelle donne mondiale, unipolaire, figurait déjà la mise en place de coalitions “anti-hégémoniques” entre puissances, de l’Ouest à l’Est, coalitions susceptibles de remettre en cause tant l’ordre impérial “occidental” que la paix du monde. Chaque puissance, prise à part ou en coalition, pouvait prétendre détenir une hégémonie régionale ou à exercer une influence planétaire  :

 

«  tous les rivaux politiques et/ou économiques des États-Unis aussi.  »

«  Leur puissance cumulée dépasse de loin celle de l’Amérique. Heureusement pour cette dernière, le continent est trop vaste pour réaliser son unité politique.  »

 

Foyer depuis cinq cents ans de la puissance mondiale, ce que Brzezinski présentait comme l’Eurasie se posait comme lieu d’une potentielle rivalité avec l’Amérique et était susceptible de se développer  :

 

«  l’échiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale  », «  le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître  ».

«  Désormais, les États-Unis auront probablement à faire face à des coalitions régionales visant à bouter l’Amérique hors de l’Eurasie et menaçant ainsi son statut de puissance globale.  »

 

Dans ce contexte, pour s’efforcer de maîtriser les déséquilibres, et la possibilité d’un chaos global, susceptible de menacer tant la puissance américaine que l’ordre du monde, l’objectif était, pour Brzezinski, de «  formuler une politique géostratégique cohérente pour l’Amérique  ». Et pour cela identifier «  les États possédant un réel dynamique géostratégique et capable de susciter un bouleversement important de la distribution internationale du pouvoir  », les empêcher de développer (seuls ou en coalition) une politique d’hégémonie mondiale (des hégémonies régionales pouvant en revanche être favorisées)  :

 

«  Puisque la puissance sans précédent des États-Unis est vouée à décliner au fil des ans, la priorité géostratégique est donc de gérer l’émergence de nouvelles puissances mondiales, les responsables de la politique internationale américaine [devant] avoir plusieurs coups d’avance en tête, de manière à prévoir les contre-attaques possibles.  »

 

Face à un nombre accru de compétiteurs, à leur jeu propre, aux alliances “anti-hégémonistes” plus ou moins déclarées qu’ils peuvent nouer, le positionnement de Brzezinski en Grand Maître sur le Grand Échiquier du monde, relevait pour une part de l’attitude conjuratoire, on le constate aujourd’hui.


La fin d’un pôle socialiste dans le monde et l’affirmation d’une puissance impériale globale

 

La technique de réassurance de l’auteur consistait à positionner comme autant de pions ou de pièces maîtresses les différents États et puissances du monde. Déjà en voie de domination économique du monde depuis 1914, indiquait Brzezinski, détenant la maîtrise des deux océans, la puissance américaine a «  conquis en moins de cinquante ans l’hégémonie au plan mondial  », avec en contrepoint «  l’effacement de l’Europe  », en tant que protagoniste d’un équilibre stratégique global.

La Deuxième Guerre mondiale avait renforcé ce déclin de l’Europe, imposant en quelque sorte aux États-Unis son rôle de puissance hégémonique du “monde libre”, face au pôle communiste. La défaite allemande en 1945, ayant tenu pour l’essentiel «  au rôle joué par les États-Unis et l’URSS  », conduisant à une inévitable “bipolarité” du monde  : en deux régimes économiques et sociaux, capitalisme et socialisme. L’Amérique ne pouvait admettre le partage de l’hégémonie avec l’Union Soviétique. Par sa politique, cette puissance [et ses alliés du “monde libre”] était parvenue «  à limiter sa progression à Berlin, en Corée, en Afghanistan  ». Et c’est en fonction de «  l’organisation supérieure  » de la puissance impériale américaine que l’affrontement avait pu conduire, à terme, à la défaite de l’Union soviétique et du pôle socialiste, par la mise en œuvre de formes de lutte, économiques et “culturelles”, souvent préférées aux formes militaires  :

 

«  L’Amérique, en s’appuyant sur la stratégie dite du containment, [a empêché] le bloc communiste d’étendre son influence à l’ensemble du continent. Les critères militaires ne pouvant plus, à eux seuls, décider de l’issue de la confrontation, la vitalité politique, le dynamisme économique et le pouvoir d’attraction culturelle [ont revêtu] une importance décisive.  »

 

Forte des succès obtenus (“défaite et ruine” de son adversaire), la supériorité américaine est devenue véritablement globale, forme de puissance unique au regard de toutes les hégémonies passées. Sa position dominante a concerné les domaines économique, militaire, technologique et culturel  :

 

«  La puissance globale à laquelle se sont élevés les États-Unis est donc unique, par son envergure et son ubiquité.  »

 

Elle

 

«  a maintenu, et même renforcé, sa position dominante, en multipliant les applications militaires des innovations scientifiques les plus avancées. Ainsi, elle dispose d’un appareil militaire sans équivalent du point de vue technologique, le seul à avoir un rayon d’action global. Dans le domaine des technologies de l’information, elle continue à creuser l’écart.
En bref, aucune puissance ne peut prétendre rivaliser dans les quatre domaines clés – militaire, économique, technologique et culturel – qui font une puissance globale.  »


Un règne incontesté, des vassalités consenties  ?

 

Bien qu’il ait conscience du désordre mondial susceptible de se déployer à la suite de la défaite du “camp socialiste” il semble possible pour Brzezinski, du moins pour un certain temps, de maintenir sous contrôle les différentes pièces de l’échiquier. Le fait que certaines puissances prétendent devenir à leur tour maîtres du jeu, tisser des liens mondiaux, lever des armées de pions pour leur propre cause, au nom du combat contre le pouvoir global américain, ne constitue pas, à la fin du XXe siècle, une préoccupation immédiate. Dans les années 90, soit jusqu’aux années 2020, on peut escompter «  [qu’aucun] rival ne sera assez fort pour disputer seul aux États-Unis le statut de première puissance globale, et ce, pour encore au moins une génération  ».

Plusieurs puissances certes contestent l’hégémonie américaine, mais leur envergure d’ordre régional ne semble pas les autoriser à prétendre à la constitution de “Contre-Empires”.

Les États-Unis paraissent ainsi pour l’heure seuls capables encore d’imposer leurs valeurs au monde. Ils «  cooptent des partenaires  », autrefois l’Allemagne et le Japon, ils s’efforcent à cette époque d’appliquer cette stratégie à la Russie. Ils exercent aussi «  une influence indirecte sur les élites étrangères  », tandis que la culture économique et le constitutionnalisme américains se diffusent partout dans le monde. Ainsi, en Europe  :

 

«  Rompant avec le modèle usuel des empires du passé, structurés selon une hiérarchie pyramidale, ce système vaste et complexe s’appuie sur un maillage planétaire au centre duquel se tient l’Amérique. Son pouvoir s’exerce par le dialogue, la négociation permanente et la recherche d’un consensus formel, même si, en dernière analyse, la décision émane d’une source unique  : Washington, DC.  »

«  De plus en plus d’Européens admettent que s’ils veulent combler leur retard, ils doivent adopter la culture économique américaine, plus compétitive, plus dure.  »

 

La domination américaine sur l’ensemble du monde paraît se faire presque à la demande des divers États, vassaux ou tributaires. La suprématie américaine est devenue le fondement d’un nouvel ordre mondial, que Brzezinski dénomme encore “international”. C’est là un angle mort de son analyse. En effet le “nouvel” ordre mondial, une fois abattu le pôle socialiste qui en garantissait dans une certaine mesure la pérennité, se présente déjà comme droit mondial impérial  :

 

«  La suprématie américaine a engendré un nouvel ordre international qui reproduit et institutionnalise, à travers le monde, de nombreux aspects du système politique américain.  »

 

Le nouvel ordre mondial s’ordonne autour d’un système de sécurité collective doté de forces et d’un commandement intégré, d’organismes de coopération économique régionale et d’institutions de coopération mondiale, par une recherche supposée du consensus dans les décisions, «  même si les procédures sont dominées, de fait, par les États-Unis  », et par «  la préférence accordée aux démocraties dans les alliances importantes  ».

À première lecture, le règne américain ne paraît ainsi nulle part contesté, même lorsque il s’avère nécessaire de le maintenir par le recours à la force  :

 

«  Dans le golfe Persique, une série de traités de sécurité, conclus pour la plupart à l’issue de la courte expédition punitive contre l’Irak en 1991, ont transformé cette région, vitale pour l’économie mondiale, en chasse gardée de l’armée américaine  ».

 

Cette illustration de ce que l’on dénomme “l’arrogance américaine” s’expose dans une autre formule, qui, à bien la considérer, se présente comme technique de réassurance face à des risques dont on perçoit la gravité  :

 

«  Dans la terminologie abrupte des empires du passé, les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi  : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité  ; cultiver la docilité des sujets protégés  ; empêcher les barbares de former des alliances offensives.  »

 

Réfractée en miroir par ses “vassaux” (potentiels rivaux en hégémonie) et ses “tributaires”, la théorie de l’omnipotence américaine servira cependant à forger contre elle des armes idéologiques d’une certaine portée mondiale. L’auteur n’ignore pas d’ailleurs l’existence de divers protagonistes qui travaillent à une redistribution à leur profit de l’espace ex-soviétique. Il s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre pour «  prévenir l’émergence d’une puissance eurasienne dominante  » qui viendrait s’opposer aux États-Unis, mais l’essentiel est de contenir la redistribution, “pluraliste” qui pourrait survenir, moyennant quelques deals sous contrôle américain.


L’Europe protectorat américain. Un équilibre sous contrôle  ?

 

Pour que le repartage de l’espace soviétique demeure sous contrôle, il est nécessaire qu’à l’Ouest (Europe), comme à l’Est (Japon-Chine), les puissances régionales n’outrepassent pas leur rôle de pièces maîtresses (en prétendant assurer celui de maître du jeu). Sur le grand échiquier mondial, l’Europe, en déclin du point de vue de sa capacité hégémonique, n’en occupe pas moins une place privilégiée. C’est «  l’alliée naturelle de l’Amérique  ». Mais ce n’est pas en tant que force politique indépendante (et prétendant à l’hégémonie) que l’Europe se trouve positionnée sur le grand Échiquier. Par Europe, il entend «  l’ensemble géopolitique uni par le lien transatlantique  », et ce n’est que dans le cadre de cette conception, que les États-Unis se prononcent pour l’émergence d’une entité “Europe”. Toutefois,

 

«  on ne peut ignorer l’éventualité que l’Union européenne, en réalisant son unité, devienne un rival pour les États-Unis à l’échelle mondiale.  »

 

Si l’Europe parvenait à s’unifier politiquement, ne pourrait-elle pas jouer «  un rôle mondial comparable à celui des États-Unis  ?  » On doit considérer cependant que sans le lien transatlantique, le processus d’unification s’arrêterait, en raison des méfiances mutuelles entretenues entre les différents États. Au contraire de l’impérialisme américain, la particularité de “l’impérialisme européen” est d’être marqué par

 

«  une rivalité permanente entre États, non seulement pour la conquête coloniale, mais aussi pour l’acquisition d’une position dominante au sein de l’Europe.  »

 

Hors du cadre transatlantique, leurs rivalités internes se donneraient libre cours, interdisant à terme une unification effective et la capacité hégémonique. Or, sans stabilité interne, il n’est pas possible d’envisager une prééminence mondiale, comme en ont attesté les deux guerres mondiales, processus d’auto-destruction de l’Europe.

Pour s’opposer à l’émergence d’une Europe sous domination de l’une ou l’autre des puissances européennes, Brzezinski préconise une politique d’équilibre. Il faut éviter qu’un État européen puisse, à lui seul, détenir l’hégémonie. Il marque dans l’immédiat (1997) «  une préférence pour un leadership allemand  », plutôt que français, ceci à condition que l’Allemagne reste dans la dépendance américaine.

 

«  Si l’engagement européen ouvre [pour l’Allemagne] la voie de la rédemption nationale, seuls des liens étroits avec l’Amérique garantissent la sécurité. Elle pourrait alors exercer, avec le sauf conduit américain, un leadership régional à l’Est.  »

 

Toutefois, dans la mesure où l’Allemagne pourrait être tentée de jouer un jeu propre, la France pourrait être concernée par un leadership européen, conforme aux vœux américains. Le problème à son égard toutefois est qu’elle a toujours prétendu «  affirmer une identité propre et […] préserver sa liberté de manœuvre  » [notamment à propos de son intégration à l’OTAN]. Elle entretient l’illusion qu’elle demeure une puissance de rang mondial, de par la possession de l’arme atomique et vise à exercer la prépondérance en Europe, ce qui passerait par une «  réduction graduelle de la primauté américaine  »  :

Pas facile d’opérer un choix pour le stratège. On doit tenir compte du fait que l’économie française est plus faible que l’économie allemande, et que sa prétention à la prépondérance est par conséquent mal assurée. Quant à l’Allemagne, depuis sa réunification, elle se présente comme capable, de «  faire valoir sa propre vision pour l’avenir de l’Europe  », en partenariat avec la France, et non plus sous un statut de “protégé”.


L’Asie, le “volcan politique en sommeil”

 

Père gardez-vous à l’Est, père gardez-vous à l’Ouest, telle semble la devise qui doit gouverner le jeu du Grand Maître sur l’échiquier du monde.

Ayant défini une stratégie pour contenir d’éventuelles ambitions européennes, il s’agit de se préoccuper du continent asiatique «  en passe de devenir le centre de gravité de l’économie mondiale  », “volcan politique en sommeil”, traversé de multiples conflits territoriaux et ethniques, et de bouleversements géopolitiques. Tandis que la Russie a beaucoup perdu de son influence sur cette région, la Chine monte en puissance, le Japon se montre plus réservé à l’égard de la puissance américaine, etc. La Chine se présente comme la puissance en pleine ascension susceptible de devenir dominante  :

 

«  Aussi, en raison de ce qu’ils sont et de leur simple présence, les États-Unis deviennent involontairement l’adversaire de la Chine au lieu d’être leur allié naturel.  »

 

Dans ce contexte, le rôle des États-Unis devient de plus en plus dépendant de la coopération du Japon (les forces japonaises étant considérées comme un prolongement de la présence américaine dans la région).

Le Japon n’en cherche pas moins à jouer un rôle politique plus autonome. C’est «  un pays qui ne se satisfait pas du statu quo mondial  ». Cependant, «  contrairement à l’Allemagne, il se trouve isolé dans la région  ». Le Japon est devant un dilemme  : s’il devient une puissance régionale, il se heurte à la Chine  ; s’il devient une puissance mondiale, il remet en cause le soutien des États-Unis. Comme au sein d’autres puissances du monde, plusieurs tendances se font jour. Un groupe dominant a pris le parti des États-Unis  ; celui des «  mercantilistes mondialistes  », partisans d’une démilitarisation relative, et visant à une extension de la part commerciale du Japon. Une nouvelle génération affirme sous la formulation   : faire du Japon «  un pays normal  », sa volonté d’une politique indépendante. Il convient de lui accorder une part congruente dans le cadre des échanges mondiaux  :

 

«  Sur ce continent aussi, la politique américaine doit donc offrir aux puissances régionales, des participations au contrôle mondial global, pour satisfaire, tout en les limitant, leurs aspirations régionales ou internationales.  »

 

En bref, synthétisant les divers éléments de son analyse stratégique, Brzezinski indique comment devrait se présenter la succession des coups à jouer par l’Amérique sur le «  grand échiquier  » mondial. Le maintien de la suprématie américaine dépend de sa capacité à faire jouer correctement leurs rôles aux principaux acteurs géostratégiques, sur le continent européen, en Eurasie centrale et en Asie. Sinon, on en arrive au chaos global. Et de fait, de nombreuses inconnues demeurent quant aux stratégies propres mises en œuvre par les grands partenaires adverses.

À l’égard de la Chine, dans les conditions de la fin du XXe siècle,

 

«  un dialogue stratégique sino-américain s’impose […] concernant les zones que les deux pays souhaitent voir libérées de la domination d’États qui aspirent à exercer leur hégémonie.  »

 

Toutefois, même si l’Amérique parvient à maîtriser le jeu d’ensemble, Brzezinski n’ignore pas que l’avenir sera fait de «  désordres et de tensions  », et ceci sur les différents fronts  :

 

«  La longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur l’échiquier eurasien et dont ils parviendront à gérer les pivots géopolitiques clés de cette région.  »


Vers une paix globale ou vers le chaos global  ?

 

Bien que l’auteur ne puisse admettre que le fondement du désordre, depuis la “défaite” du pôle socialiste, résulte de la libération mondiale des “lois” qui gouvernent de façon immanente le régime capitaliste (“l’économie de marché”) dont il préconise l’extension mondiale, les difficultés d’un contrôle global américain sont clairement perçues  :

 

«  Malgré sa dimension planétaire, l’hégémonie américaine reste superficielle. Elle s’exerce par de multiples mécanismes d’influence, mais à la différence des empires du passé, pas par le contrôle direct.  »

 

Il souligne le fait qu’en Eurasie (Europe plus Asie), il existe encore des «  États politiquement dynamiques et historiquement ambitieux  » et que «  ce contexte exige une grande habileté géostratégique  ». Or, l’Amérique est «  trop démocratique chez elle pour se montrer autocratique à l’extérieur  », l’emploi «  de sa capacité d’intimidation militaire est limité, contraignant à user de moyens indirects  »  : «  les manœuvres, la diplomatie, la formation de coalitions, la cooptation et l’utilisation de tous les avantages politiques disponibles  », «  clés du succès dans l’exercice du pouvoir géostratégique  ». Le régime démocratique, à cet égard, entrave les interventions “pacificatrices” de l’empire global.

Pour maintenir la stabilité d’un inconcevable monde unipolaire[1], maintenant que se trouve défait l’adversaire global [Russie et pôle socialiste], l’Amérique est tenue de pratiquer une défense globale de “l’Occident”, en l’absence de l’adversaire lui aussi global qui en avait forgé l’unité relative. Pour rendre possible une telle défense, un renforcement sur le front intérieur et une bonne gouvernance au niveau extérieur seraient indispensables. Il n’est pas certain que leurs conditions soient réunies. L’Amérique doit donc s’engager plus nettement pour favoriser la stabilité géopolitique internationale et faire renaître en Occident un improbable “sentiment d’optimisme historique”. Pour ce faire, il convient de bien gérer à la fois les problèmes sociaux intérieurs et les défis géopolitiques extérieurs, sans méconnaître les obstacles et les difficultés d’une telle gestion. De fait, les États-Unis ont à faire face à une fragilité d’ordre intérieur, notamment celle de «  la diversité culturelle  », qui ne permet pas un consensus en politique étrangère.

La politique de paix de la puissance globale se heurte aussi à des obstacles au plan extérieur qui rendent de plus en plus difficile l’exercice d’un contrôle sur l’ensemble du monde, contre les nouvelles puissances qui ambitionnent de mettre en péril la suprématie américaine.

Si tout allait dans le bon sens, le maintien de la suprématie américaine par le recours aux manœuvres politiques pourrait consolider jusqu’à un certain point l’ordre dans les différentes régions, au moyen d’ententes avec les partenaires ou rivaux potentiels.

À court terme, «  la tâche la plus urgente est de veiller à ce qu’aucun État ou groupement d’États n’ait les moyens de chasser d’Eurasie les États-Unis ou d’affaiblir leur rôle d’arbitre  ».

À moyen terme, il conviendrait de développer de véritables partenariats avec une Europe plus unie et «  politiquement mieux définie  », avec une Chine à vocation régionale et une Russie “post-impériale”. Tout cela est dans l’ordre du possible, mais aussi de l’incertain.

À long terme Brzezinski pense que «  la politique globale  » des États-Unis est vouée à devenir de moins en moins propice à la concentration d’un pouvoir hégémonique dans les mains d’un seul État. L’Amérique n’est donc pas seulement «  la première superpuissance globale, ce sera probablement la dernière  ».

La décrue prévisible de la puissance américaine dans un monde que l’on prétend réduire à un seul pôle, pourrait sinon aller de pair avec un chaos global, engendrant, contre l’optimisme prôné, un sentiment d’inquiétude dans l’ensemble occidental. Comme l’exprimait l’historien Hans Kohn, cité par Brzezinski  :

 

«  ce qui ressemblait au passé a resurgi   : la foi fanatique, les dirigeants infaillibles, l’esclavage et les massacres, le déracinement de populations entières, la barbarie impitoyable.  »

 

La fin de la guerre froide a fait renaître de tels sentiments  :

 

«  La paix relative qui règne aujourd’hui dans le monde pourrait avoir la vie courte.  » «  Alors qu’on s’attendait à l’instauration d’un “nouvel ordre mondial” fondé sur le consensus et l’harmonie, “ce qui semblait appartenir au passé” appartient désormais à l’avenir.  »

 

Nous en sommes là.

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Quels que puissent être les avatars de sa résolution dans des conjonctures particulières, la contradiction entre capitalisme et socialisme marque toute notre époque historique. Elle n’est pas épuisée. Les tentatives de résolution de cette contradiction en une partie du monde, en un temps donné, ne peuvent être considérées comme de simples “accidents”, leur causalité reste à l’œuvre. Ces tentatives, quel qu’ait été leur devenir immédiat, découlent des contradictions économiques inconciliables inhérentes au mode de production et d’échange capitaliste, telles qu’elles s’étaient déjà manifestées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Elles s’exposent encore, d’un siècle à l’autre, au cours des grandes crises générales de ce régime économique. Le pôle socialiste est aujourd’hui défait, mais c’est toujours un spectre qui hante aujourd’hui l’ensemble du monde et plus seulement l’Europe, comme en 1848.

DOSSIER – I Le grand Désordre du monde Nouvelles éparses du Front

1 avril 2023

 

Le thème de la “déconstruction” de l’ordre du monde tel qu’il s’imposait depuis des décennies sous domination des puissances dites occidentales (West) et de l’hégémonie des états-Unis, se diffuse aujourd’hui dans la presse. Non qu’une telle “déconstruction” puisse être considérée comme un phénomène nouveau, elle résulte de fait d’un processus historique de moyenne durée que le déclenchement de la guerre en Ukraine a révélé au grand jour. Ce processus remonte aux années qui, pour l’ensemble du monde, ont accompagné le démantèlement d’un pôle socialiste autour de l’Union soviétique. On est passé d’un monde “polarisé”, structuré par le rapport entre deux régimes économiques antagoniques (capitalisme/socialisme) à un “monde unipolaire”. On est passé dans le même temps de la guerre encore “froide” à la multiplication de “guerres chaudes”, qui n’ont épargné que temporairement la plupart des pays du monde “occidental”. D’une certaine façon, comme le signalait, il y a plus de trente ans, le stratège américain Zbigniew Brzezinski, le monde est devenu hors de contrôle («  out of control  »). On peut dire, de façon pour partie paradoxale, que c’est l’existence d’un “autre monde”, socialiste, qui avait concouru au maintien d’un ordre capitaliste, pour la simple raison qu’il contraignait à juguler, jusqu’à un certain point le développement immanent des contradictions de ce régime sa “mondialisation” irrépressible, ses crises générales destructrices, ses rivalités internes, contradictions insolubles, celles-là même qui avaient abouti au déclenchement irrépressible de la Première Guerre mondiale, et dans la foulée à une révolution socialiste en Russie.

Après plus d’un demi-siècle de batailles ininterrompues, dans l’ordre économique, idéologique, parfois militaire, une défaite fut infligée dans les années 90 du siècle dernier à ce que l’on nommait le “camp socialiste”. Dès lors pour le “camp capitaliste” victorieux, les contradictions de ce régime devaient nécessairement se déployer à l’échelle de la planète entière, son extension sans frein. Zbigniew Brzezinski anticipait dès 1997 ce devenir probable. S’interrogeant sur les “incertitudes de la victoire”, il percevait que de celle-ci, à terme, pouvait s’ouvrir sur un grand désordre mondial. Certes, dans un premier temps, le démantèlement d’un pôle socialiste créait les conditions d’un renforcement du camp capitaliste, et de ses champs d’action. Aucune puissance rivale ne semblait alors capable de devoir contester la domination de cet ordre, et de la puissance qui la garantissait, les États-Unis. Brzezinski fixait le temps d’une génération. Et si l’Europe lui paraissait alors trop désunie vraisemblablement pour relever le défi afin de se substituer à la suprématie américaine, l’Asie, et plus spécialement la Chine, se présentait déjà comme le grand compétiteur à redouter. Quant à la Russie d’alors, devenue non socialiste [ou plus précisément l’ensemble des républiques réunies sous son égide], il lui semblait indispensable de lui ôter tous les moyens de sa puissance, notamment en la séparant de l’Ukraine. Qu’on désapprouve ou qu’on approuve les visées de ce grand stratège au service de la puissance américaine, ne peut-on parler de prescience à ce propos de cette question particulière comme de la vue cavalière d’ensemble qu’il proposait  ?


Voir dans ce dossier l’article  : «  Une anticipation stratégique. Zbigniew Brzezinski, Le Grand échiquier. Reviviscence du désordre inhérent à l’ordre capitaliste après le repliement d’un pôle socialiste dans le monde  ». Et dans le Dossier II  : «  Zbigniew Brzezinski, Détacher l’Ukraine de la Russie, démanteler son espace stratégique. Un objectif vieux de plus de trente ans  ».

 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le démantèlement d’une puissance socialiste dans le monde, devait conduire à déstabiliser le relatif équilibre entre puissances qui avaient permis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’institution d’un véritable droit international [entre nations], ceci au profit d’un droit de type impérial imposé par la puissance hégémonique américaine et ses “vassaux” [1]. Le grand historien britannique, éric. J. Hobsbawm, avait déjà perçu le déséquilibre mondial induit par la chute du bloc soviétique, qui se traduisait par la perte tant des cadres politiques hérités de la société libérale que du socialisme.


Voir «  Déconstitution du droit international et imposition d’un ordre mondial impérial  ».
Note de lecture  : «  E. J. Hobsbawm. L’âge des extrêmes. Le court XXe siècle 1914-1991  ».

 

Ce qui devait arriver tôt ou tard arriva. Face au pouvoir discrétionnaire du “camp” occidental, auquel beaucoup de puissances du monde avaient dans un premier temps consenti, du moins tant qu’elles en tiraient de relatifs bénéfices, le processus de contestation de l’ordre “occidental” ne pouvait que croître. Ce camp, subissant lui-même la poussée d’antinomies internes ne parvenant plus en effet à masquer la subordination de son ordre à ses intérêts et finalités propres. Les contradictions immanentes du régime capitaliste, de nouveau déployées avec la crise générale de 2008 marquèrent vraisemblablement le signal du regain de l’expression ouverte de telles contestations. On en propose dans ce dossier quelques illustrations. Ainsi Shiv Shankar Menon, diplomate indien dresse en ce sens le tableau d’un monde retourné à une anarchie globale, au sein duquel chaque puissance, petite ou grande, prétend suivre son propre chemin, et pour les plus grandes imposer les règles de leur propre ordonnancement politique et “culturel”.


Voir «  Le monde à la dérive. Personne ne veut de l’ordre mondial actuel  » Le point de vue d’un diplomate indien.

 

“L’ordre occidental”, discrédité, se trouve désormais ouvertement récusé par les dirigeants parmi les plus grandes puissances du monde  : Chine, Inde, qui ne se satisfont plus de la place qui leur est faite au sein de cet ordre, et par la Russie qui oppose une fin de non recevoir à ce qu’elle considère comme son propre anéantissement programmé par l’Occident [ainsi que le prévoyait déjà depuis des décennies nombre de stratèges américains]. Nombre de petits pays refusent aussi les principes des institutions mondiales qui les desservent au lieu de les servir.


Voir «  Face à un Occident discrédité. Propos de Xi Jinping, Modi, Poutine  ».
FMI. «  Les trois lettres les plus détestées du monde  » d’après le Monde diplomatique.
Trois articles de revues d’histoire ou de de stratégie  : «  Transition de puissance  »  ; «  Déconstruction du monde  »  ; «  Changement d’ère  ».


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Formulation empruntée à Brzezinski.

Face au grand désordre du monde, reconstruire l’unité historique des luttes populaires

1 avril 2023

 

Dans la société contemporaine «  la mémoire historique n’est plus vivante  », ainsi que l’observait le grand historien britannique, Éric. J. Hobsbawm[1]. C’est pourtant par la médiation de cette “mémoire”, ou plus précisément de cette connaissance, qu’il nous est possible de nous orienter afin de pouvoir faire face à ce qui se trouve en jeu dans notre présent, aussi bien qu’au regard de ce qui peut advenir dans le futur.

 


L’opacité du présent et du devenir

Lorsqu’autour de soi, on se préoccupe de l’état d’esprit de nos concitoyens, on remarque que le présent est porteur d’inquiétude, celle-ci s’exprimant souvent de façon imprécise  :

 

«  ça m’inquiète pas mal l’actualité  »  ; «  rien n’est stable  »  ; «  tout est sur le fil  »  ; «  depuis des années, on est sur la défensive  »  ; «  [on peut] juste voir un jour après l’autre  »  ; «  on avance sans but précis car on ne sait pas de quoi demain sera fait  »  ; «  où cela [la situation] peut nous mener  »  ; «  y a-t-il un avenir face à ce chaos  ?  »

 

Des craintes, des appréhensions s’expriment, elles portent sur des objets en relation avec les conditions immédiates de la vie  : salaires, coût de la vie, retraites, éducation, emploi  ; parfois sur des objets touchant à la situation d’ensemble du pays  a: crise économique, endettement, désindustrialisation, mauvaise gestion de l’énergie, etc. Ces appréhensions, concernent aussi maintenant la situation mondiale, révélant une source d’alarme mal définie  :

 

«  une situation catastrophique qui s’annonce [dans le monde]  »  ; «  une désorganisation générale  »  ; «  la guerre en Ukraine  »  ; «  la menace nucléaire  »  ; «  ça fait peur  »  ; «  le régime est à bout de souffle  ».

 

L’avenir se présente comme particulièrement opaque, inconnaissable, non maîtrisable.

 

«  tout ça c’est obscur  », «  on ne sait pas où on va  », «  on ne sait pas où tout ça va conduire  ».

 

Ne pas savoir “où on en est”, “où on va”, interdit toute possibilité d’orientation, toute perspective pour le futur, au plan personnel comme au plan politique. Cela ne s’applique pas seulement aux “individus ordinaires”, mais encore à ceux qui sont chargés “d’indiquer le chemin”  :

 

«  on ne sait pas quel chemin prendre  »  ; «  on est paumés  »  ; «  je crois que nos dirigeants ne savent pas non plus comment se diriger et nous diriger  ».

 


Assiste-t-on à une “dérive” de l’ordre du monde  ?

À propos du futur, proche ou lointain, les responsables politiques, les médias livrent peu de clés de compréhension. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine toutefois, plusieurs analystes font état d’une “déstabilisation”, d’un “désordre”, d’une “dérive” globale du monde, voire d’une situation “hors contrôle”. Ils évoquent la remise en cause de ce qui constitue et a constitué “notre” monde, l’ordre global que prescrivaient et prescrivent encore les puissances “occidentales” sous la houlette des États-Unis (puissances européennes et leurs annexes), ordre qu’ils imaginaient impérissable.

Pour nombre de pays et de peuples du monde, cet ordre depuis pas mal de décennies se trouve discrédité, et plus encore depuis la crise générale du capitalisme mondialisé qui s’est révélée en 2008. De grandes puissances et de plus petites, parmi celles qui regroupent la moitié de l’humanité, telles que la Chine, l’Inde, une partie de l’Amérique latine et de l’Afrique, rejettent ouvertement cet ordre, jugé tout à la fois unilatéral et inéquitable. Ici ou là, on évoque les risques d’un conflit général, comparable à celui de la Première Guerre mondiale, mais à une échelle démesurée.

On peut comprendre que dans le cadre d’une telle situation historique, il s’avère indispensable de travailler à dégager, construire, une vue large, dans l’espace et dans le temps, d’une telle situation, au-delà de ce que nos expériences individuelles ou collectives, nous permettent de pressentir. Ce n’est qu’à ce prix qu’il devient possible de réunir les conditions d’une relative maîtrise du devenir historique. C’est dans ce but, qu’on travaille dans ce numéro de Germinal, à percer, si peu que ce soit, l’opacité de la situation  : dans quel état se trouve le monde  ? Qu’est-ce qui peut survenir  ? et par suite être capable de se demander Que faire  ? ou plutôt Qu’est-il possible de faire  ? Comment, par quelles voies, le peuple, les peuples, peuvent-ils peser sur le processus historique, reconquérir l’initiative.


Lever l’opacité. Situer dans le temps long l’actuel désordre du monde

Dans la conjoncture politique et intellectuelle du moment, s’intéresser à l’histoire pour comprendre «  où on est  ?  », «  où ça va  ?  », le présent, le devenir probable se présente pour beaucoup comme inutile, superflu.

 

«  L’histoire, je ne vois pas comment ça pourrait nous aider, c’est compliqué, on ne voit pas où ça mène, moi ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on fait, ce qu’on construit, ce qu’on peut fabriquer  »  ; «  l’histoire ça ne dit pas comment faire, comment lutter, faire entendre là-haut, ce qu’on veut, nos idées.  » (Technicien bâtiment)

 

Dans la conjoncture actuelle, il semble difficile de donner “un sens” à la succession des événements historiques.

 

«  [Notre génération] on avait encore l’image de ceux d’avant et la politique et les luttes, ça avait un sens  ».

 

Comme le formule l’historien F.X. Fauvelle l’histoire «  s’apparente à un puzzle  », dont il est difficile de restituer le dessin originel. Comment savoir s’il recèle, une quelconque cohérence, le moindre sens  ?

Pourtant, si l’on parcourt d’anciens manuels scolaires, on perçoit que le mouvement de l’histoire humaine n’est pas dépourvu de raisons internes capables de rendre compte de la succession de ses phases. Si l’on parle de puzzle, cela signifie que l’on peut regrouper les pièces éparses, à fin de restituer des schèmes généraux qui aident à situer le présent dans un continuum, toutefois non linéaire, du passé au devenir possible. Travail que les historiens depuis l’Antiquité se sont efforcés de réaliser.

Pour répondre à la réticence exprimée à l’égard de l’histoire, par le technicien du bâtiment cité plus haut, qui disait se préoccuper de tout ce qui touche au “faire” humain, on découvre que l’histoire est une construction humaine, et qu’elle n’est pas aléatoire, qu’elle se trouve structurée en séquences, présentant chacune des aspects contradictoires, moteurs du mouvement historique, des configurations spécifiques de facteurs économiques, sociaux, politiques, culturels, idéologiques. On peut ainsi repérer une succession d’époques, et à l’intérieur de celles-ci, des périodes, des phases, des conjonctures, dont il est possible de définir les “logiques” internes. Au sein de chaque époque, l’ensemble des “lois” et conditions déterminent pour partie l’existence et la pratique des êtres humains, mais ceux-ci les ont pour partie construites, et peuvent en retour agir sur elles, dans le respect des principes qui ordonnent leur “logique” propre.

 

«  Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé  »[2].

 


Les époques historiques et leur “logique” interne

L’histoire humaine relève pour une part de déterminismes, ou pour le dire autrement de l’ensemble de conditions et lois générales qui ordonnent les formations historiques, dont les générations successives “héritent”, et que le règne humain a pour partie forgées. Dans les temps présents, l’histoire est aussi dans la dépendance de la pratique sociale mise en œuvre, pratique, qui pour reprendre la formule de Kant, désigne ce qui est «  possible par liberté  », dans le cadre de ces conditions générales.

Pour ce qui touche au continent européen, les grandes époques qui se sont succédé, se sont enchaînées selon un “ordre des temps” qui n’a rien de fortuit. Selon les découpages des Manuels scolaires français, on distinguait ainsi l’Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes, l’Époque contemporaine, c’est-à-dire notre époque, non close, et dont il s’agit précisément de dresser la configuration spécifique, pour travailler à comprendre «  où on en est  » et «  où ça va  ?  »

Chaque époque succède à une autre, avec des périodes de transition, en fonction des contradictions de la précédente. Ainsi l’époque des «  Temps modernes  » résout certaines des contradictions du Moyen Âge, lui-même époque de transition. Au sein d’une même époque toutefois, les traits d’époques antérieures peuvent coexister et il existe des périodes mixtes où le nouveau inaugural s’amorce déjà au sein de l’ancien, mais peut aussi dépérir avant de s’affirmer. Lorsque le nouveau en gestation, annonciateur d’une nouvelle époque, ne s’est que temporairement imposé, la configuration spécifique qu’il a inaugurée, continue à marquer l’histoire du monde, d’une façon ou d’une autre.


L’époque contemporaine. Le capitalisme et son héritière bâtarde  : la visée historique du socialisme

Au plan économique, l’époque contemporaine est marquée par le régime du Capital, d’abord dans le cadre du monde occidental. À partir de la fin du XIXe siècle, tant que l’édification d’un autre régime économique, “vraiment social” ne s’oppose pas à l’extension “sans mesure” du capital, par essence, “illimitée”, il tend à s’étendre par vagues au monde entier. Lors de ses phases d’ascension, l’augmentation des richesses sociales produites satisfait jusqu’à un certain point, bien qu’inégalement, les besoins des populations. Les conditions d’un changement d’époque ne sont pas encore réunies. Cette phase ascendante se trouve cependant vite traversée par des crises périodiques, puis de grandes crises générales, qui tendent à détruire ces richesses et faire rendre gorge aux peuples. Ces crises périodiques révèlent les contradictions immanentes[3] du capitalisme.

 

«  La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste  : le capital et son expansion apparaissent comme le point de départ et le terme, comme le mobile de la production  ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. […] le moyen – le développement illimité des forces productives de la société – entre en conflit permanent avec le but limité, la mise en valeur du capital existant[4].  »

 

Dès les premiers développements du capitalisme, les contradictions de ce régime, et ses effets néfastes pour les hommes réunis en sociétés se dévoilent, donnant lieu, bien avant Marx, à des théorisations qui posent la nécessité historique de dépasser, résoudre le conflit interne qui le traverse, afin de parvenir à instituer un régime “vraiment social”, qui ne subordonne pas la satisfaction des besoins sociaux à une mise en valeur sans limite du capital.

Comme l’indique Sieyès, la Révolution française promeut au plan politique les conditions de déploiement d’une société “d’échanges libres” [liberté du marché], contre les vestiges des blocages qui s’imposaient dans l’Ancien Régime et entravaient l’extension du libre mode d’échange capitaliste. Cette révolution, en contrepoint, fait aussi éclore “l’idée socialiste”, et celle d’un enchaînement des révolutions, comme l’indique le Grand Larousse du XIXe siècle.


Éphémère prologue à la réalisation de “l’idée socialiste”  : Février 1848 en révolution

Dans la continuité de la Révolution française, les thèmes d’un dépassement de la révolution politique par une révolution sociale qui en serait l’aboutissement, se répandent[5]. Après la révolution de 1830, les mots socialisme, socialistes, sont énoncés et valent pour exposer les principes d’un régime économique qui ne serait plus régi par la «  société d’échanges libres  » chère à Sieyès et l’exploitation du travail salarié, mais par une finalité directement sociale. Les formulations «  réforme sociale  », «  république sociale  », «  révolution sociale  », se rapportent à cette même finalité. Ils tiendront une place notable dans les discours et revendications lors de la révolution de 1848. Le mot socialisme, posé en tant que perspective de la lutte populaire et but à atteindre[6], associe révolution dans l’ordre économique et dans l’ordre politique. Les formulations de «  république une, démocratique et sociale  » et de «  révolution sociale  » se conjuguent avec l’idée de pouvoir dévolu au peuple, la république sociale, c’est «  là où le peuple est maître  »[7].

Les contemporains, y compris parmi ceux qui n’aspiraient nullement à un tel bouleversement, signalent la portée générale de l’événement, pour toute la société et les autres nations.

 

«  C’est le bouleversement total  » (Hugo)  ; «  La révolution de Février a mis en cause toute la société  » (Proudhon)  ; «  Courons aux digues  !  » (Thiers)  ; «  La révolution gagne toutes les classes […]  ; la société tout entière en sera bouleversée, la société est en ce moment plus renversée qu’elle ne l’était en 1793  » (Balzac).

 

Ce sont les “bases” de la société que cette révolution vise à transformer.

 

«  Les hommes qui ont dirigé […] cette révolution ne craignirent pas d’annoncer au monde étonné qu’elle avait pour but de changer complètement les bases sur lesquelles la société repose  » (Adolphe Blanqui, frère d’Auguste).

 

Pour François Vidal[8], la révolution de Février, quel qu’ait été son aboutissement, constitue un prologue de portée historique à la réalisation d’un ordre social nouveau, ce qui bien entendu inquiète les contemporains partisans du statu quo.

 

«  Ce n’est pas seulement la France, c’est l’Europe entière qui s’agite et qui tressaille au pressentiment d’un ordre nouveau. La révolution de Février n’a été que le prologue du drame solennel qui va se dérouler  »  ; «  L’incendie ira-t-il jusqu’au Dniepr  ?  » (Balzac).

 

Bien qu’on puisse considérer comme François Vidal que la visée “socialiste” de la révolution de Février, constitue le prologue d’une longue lutte historique pour édifier un nouveau régime social, les premières réalisations de cette révolution seront de courte durée et la répression n’épargnera pas ses initiateurs, ni ses combattants ordinaires. Dès lors, les adversaires d’une société régie par des principes socialistes se déchaînent. «  Parce qu’ils avaient eu peur, parce qu’ils n’avaient plus peur  », et qu’ils veulent conjurer l’éventualité du retour du spectre, ainsi que le notait Marx. De la terreur éprouvée par des tenants de l’ordre ancien face au bouleversement de Février 1848, succède une condamnation de toute l’aventure et l’affirmation de la nécessité de mettre en œuvre le rétablissement de «  l’ordre social  », voire la nécessité d’une contre-révolution active.

 

«  De février à mai, dans ces quatre mois où l’on sentait de toutes parts l’écroulement  » (Hugo)  ; «  Le bouleversement total, la ruine  » (Hugo)  ; «  L’édifice social près de se dissoudre  » (Thiers)  ; «  Les gens qui ont pris le pouvoir sont effrayés, leur incapacité a été démontrée  », «  la ruine totale  », «  la révolution nécessitera une contre-révolution  » (Balzac).

 

Dans le Dictionnaire de l’Économie politique, organe du clan des économistes libéraux, dont les thèses se répandent sous le second Empire, une oraison définitive de la visée socialiste est prononcée  :

 

«  L’effort est épuisé, la veine tarie  ! […] le vide est déjà fait autour de ceux qui naguère occupaient la scène. On a vu les idées à l’essai et les hommes à l’œuvre  ; tout cela est jugé désormais  »  ; «  Le code que l’on proclame [c’est] le code de la brute  »  ; «  tous les mauvais instincts étaient sollicités et conviés à un immense déchaînement  » […] «  L’issue de semblables égarements ne saurait être douteuse  »  ; «  le socialisme est éteint, du moins dans la forme où il s’est dernièrement produit, il n’y a pas à craindre de démenti ni du temps, ni des événements  : parler de lui, c’est presque prononcer une oraison funèbre  » (Louis Reybaud).

 


Le “court XXe siècle”  : Réalisation et ajournement de “l’idée” socialiste

On ne va pas résumer ici en quelques pages deux siècles d’histoire valant pour notre époque contemporaine, on va plutôt s’efforcer de dresser, en vue cavalière, une esquisse du conflit qui a marqué tout le XXe siècle, le conflit entre capitalisme et socialisme, ce dernier s’affirmant pendant plus de sept décennies non plus comme simple “prologue” à la réalisation de “l’idée socialiste” mais en annonciateur d’une nouvelle époque de l’histoire.

En dépit de l’oraison funèbre prononcée par le libéral Louis Reybaud après 1848, le spectre en effet reprend vie promptement, “l’idée socialiste” se développe dans les principaux pays du capitalisme ascendant, regroupant bientôt de larges ensembles de population. Tout simplement parce que “l’idée socialiste” ne relève pas, comme le voudrait Reybaud, d’un “égarement” idéologique sans fondement dans la réalité sociale, mais des propres “égarements” qui sont inhérents au régime économique capitaliste. Face aux crises de ce régime qui s’intensifient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, et qui tendent déjà à se déployer dans l’ensemble au monde, le mouvement ouvrier et populaire se reconstitue et s’unifie. Auprès des classes industrieuses non ouvrières, la perspective socialiste commence d’ailleurs à se présenter comme une alternative à l’anarchie sociale, que recèle le mouvement du capital, en voie d’approfondissement. La perspective concrète d’un changement de l’ordre social se fait jour en France jusque dans l’enceinte de la Chambre des députés, y compris auprès de courants présumés “bourgeois”. On peut y parler “d’exproprier le capital”. Le radical, puis très tiède socialiste et finalement droitier, Alexandre Millerand envisage même des «  expropriations sans indemnisation  », ce que ne requiert pas un socialiste plus aguerri tel que Jaurès. Pour lui et le courant d’idées qu’il représente, ce qu’il s’agit de combattre ne concerne pas en effet des hommes, mais les lois immanentes du régime économique. Le socialiste guesdiste Georges Dazet expose en ce sens le but du combat  : Le socialisme consiste avant tout à «  supprimer le Capital, tout le capital, mais rien que le Capital  ».

L’idée de révolution en vue de mettre fin à ce régime économique en vue d’instaurer une économie socialiste se déploie dans une partie des pays d’Europe. L’unité de la visée y est affirmée  :

 

«  On ne pourra manquer d’être frappé de l’admirable unité de pensée qui, par-dessus les frontières, en dépit des différences de race, de langue, de mœurs, d’institutions politiques cimente en un seul bloc tous les socialistes. […]. Chez les théoriciens de tous les pays […] chez les prolétaires industriels déjà parvenus à la conscience de leurs intérêts de classe, jusque chez les moujiks russes […], chez tous, les mêmes vues d’avenir, le même but assigné à la révolution[9].  »

 

Certes, la première révolution russe de 1905, bouleverse certaines prévisions touchant aux lieux où un tel processus pourrait s’actualiser, ce qui ne modifie en rien la finalité de la visée historique assignée. En écho à la conjecture déjà envisagée dans le Larousse du XIXe siècle sur l’enchaînement des révolutions, comme aux analyses du russe Georges Plekhanov[10], Georges Dazet prophétise  :

 

«  Heureux les Russes, qui semblent bien appelés à faire l’économie d’une Révolution […] d’un seul bond, et brûlant une étape, ils tentent de faire en un seul coup la Révolution politique – que nous avons faite – et la révolution économique – qui nous reste à faire  ».

 

La révolution russe de 1905, quoique réprimée, se présente à son tour, en perspective historique, comme un prologue à la grande révolution de 1917. La Première Guerre mondiale qui porte à l’antagonisme tant les contradictions propres au mouvement du capital que les rivalités entre puissances, favorise l’actualisation en Russie du mouvement révolutionnaire, conduisant à précipiter, entre Février et Octobre 1917, l’enchaînement (enchâssement) des deux révolutions.


Achèvement ou pérennité dans l’histoire de la perspective socialiste  ?

Le contenu des diatribes qui s’étaient déversées sur les événements révolutionnaires de Février 1848, en tant que prologue à une transformation de la base de la société, vont s’appliquer aux événements d’Octobre 1917. Ils perdent toute mesure. On assiste dans le même temps à la constitution d’une coalition de puissances pour des expéditions militaires, contre la nouvelle Russie, dans l’espoir de détruire dans l’œuf la tentative prométhéenne. Si l’on peut faire reproche à cette révolution de n’avoir pas toujours “fait dans la dentelle”, comme toute révolution, on ne peut pour autant faire silence sur la violence adverse qui ne cessera de se manifester, durant tout le procès d’édification d’un régime économique opposé au régime du capital.

Impossible dans le cadre de cet article de retracer les sept décennies de constitution d’un pôle et d’un forum mondial autour de l’édification d’un régime socialiste en Russie, on peut seulement poser que la révolution russe, comme l’avait accompli en son temps la Révolution française, a bouleversé tout l’ordre du monde. Comme l’écrit Éric J. Hobsbawm  :

 

«  Le monde qui s’est morcelé à la fin des années 1980 était le monde façonné par l’impact de la révolution russe de 1917  ».

 

L’existence d’un pôle et d’un forum socialiste mondial est apparue pour les peuples du monde comme une solution de rechange au capitalisme, elle a constitué une base d’appui pour les conquêtes sociales dans les pays capitalistes et favorisé les processus de décolonisation et de modernisation au sein de pays économiquement peu développés. Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette période de l’histoire, on ne peut pas envisager la réalisation de la visée socialiste comme une simple “parenthèse”– comme le font nombre de commentateurs contemporains. Lorsque le nouveau en gestation dépérit pour un temps dont on ne peut fixer la durée, il n’en demeure pas moins qu’il annonçait la formation d’une époque nouvelle, en tant que dépassement des contradictions du régime capitaliste. La configuration spécifique qu’il a inaugurée, continue à marquer l’histoire du monde, d’une façon ou d’une autre. En outre, l’effondrement du monde “socialiste” n’a pas signifié la fin de l’opposition historique entre régimes économiques, ni celle des antagonismes destructeurs du capitalisme.

L’effondrement de ce monde, toujours selon Éric J. Hobsbawm, «  a révélé le malaise du reste  », il s’est ouvert sur «  un futur inconnu et problématique  », «  une ère de décomposition, d’incertitude et de crise  », «  la crise générale de tous les systèmes  », «  l’effondrement de régions entières du monde dans l’anarchie et la guerre  ». Ce que l’on peut aussi dénommer le grand désordre du monde.

H.D.

 

[Voir sous cet intitulé le premier dossier de ce numéro, assorti d’un complément – Enjeux stratégiques mondiaux et régionaux autour de la guerre en Ukraine.]

 

Reprenons le fil de l’histoire.

Travaillons à reconstruire l’unité historique des luttes populaires.

 

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. L’âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, 1914-1991, Éditions Complexe, le Monde diplomatique, 1994.
  2. 2. Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, 1871.
  3. 3. Par “immanent”, on entend ce qui est, réside, dans “l’être” même du capital, ce qui lui est inhérent, indépendamment de la pratique et des visées humaines.
  4. 4. «  Si le mode de production capitaliste est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale  ». Karl Marx.
  5. 5. Lamartine : «  En 1792, le peuple n’était que l’instrument de la Révolution, il n’en était pas l’objet. Aujourd’hui la Révolution est faite par lui et pour lui. Il est la révolution elle-même  ».
  6. 6. «  C’est le socialisme qui a fait la révolution de Février  » (Proudhon) ; «  Le socialisme restera le caractère essentiel et le souvenir le plus redoutable de la révolution de Février. La république n’y apparaîtra de loin que comme un moyen mais non un but.  » (Tocqueville).
  7. 7. «  Le peuple […] se battait seulement pour avoir la réalité d’une république démocratique et sociale  » dit Caussidière, tandis que Victor Hugo s’inquiète, il voudrait que l’on prenne garde à ne pas «  aller de la république lièvre à une république tigre  ».
  8. 8. François Vidal, Vivre en travaillant, Projets, voies et moyens de réformes sociales, 1848.
  9. 9. Georges Dazet, Lois collectivistes pour l’An 19…, Société Nouvelle de Librairie et d’édition, Edouard Cornelet, 1907.
  10. 10. Georges Plekhanov, dès les années 1880 avait posé la possibilité en Russie d’un enchaînement des deux révolutions. Pour lui, il ne s’agissait pas seulement « d’abroger les lois de l’Empire tsariste » mais les lois mêmes de la production et de l’échange du régime économique capitaliste.

Le peuple géant désuni, bafoué – Reconstruire son unité et sa capacité souveraine

1 avril 2022

«  Le pouvoir craignait ta puissance,
il est venu te désarmer  :
Conserves-en la souvenance  »
Anonyme (1849)
Peuple, réveille-toi  !


 

Depuis quelques années, voire quelques décennies, l’état d’esprit d’une grande majorité de la population n’est pas porté à l’optimisme.

Il n’en est pas de même, semble-t-il, dans le sillage de ceux qui ont trouvé place sur la grande “cordée” du quinquennat présidentiel 2017-2022, et qui participent comme tels du “nous” revendiqué par le pouvoir en place. Certes, de ce côté, tout semble aller au mieux dans le meilleur des mondes possibles  : «  nous avons traversé ensemble beaucoup d’épreuves  », mais «  grâce aux réformes menées  », «  nous avons tenu bon  », et «  c’est ce chemin qui doit être poursuivi  ».[1]

La parabole de la Cordée énoncée par Emmanuel Macron, à laquelle on fait ici référence, mérite à cet égard d’être interrogée. Que signifie-t-elle si l’on se réfère aux données effectives de la situation  ? À première vue, on imagine qu’il s’agit d’inciter des individus, ou un ensemble mal défini [nous  ?] à s’élever vers le haut  ? Vers des hauteurs  ? (on ne peut pas être plus précis). Ceci via une trajectoire imposée sur une paroi plus ou moins verticale, par le moyen d’une cordée conduite il est vrai par un inébranlable “premier”. Il y a des gens au bas de cette paroi. On imagine que certains d’entre eux pourront emprunter cette voie abrupte, par la force du poignet, une tension corporelle et mentale de tous les instants, leur aptitude à se saisir des bonnes prises. On peut supposer que d’autres n’y parviendront pas, mais qu’après tout cela ressort de leur propre responsabilité. L’important est que tous puissent y aspirer, il s’agit là d’un appât (ou d’un appeau) pour continuer à participer de l’ordre social existant. C’est présumer aussi, c’est un non-dit nécessaire, qu’il n’y a plus d’ascenseur social à disposition, et plus même les degrés d’une antique échelle sociale à gravir pas à pas.

 

Gulliver s’étant emdormi est attaché par les habitants de l’Illiput

 

Quittons la parabole et revenons au bas de l’à-pic qui reste à gravir, du côté du grand nombre de ceux «  qui ne sont rien  », qui n’ont pas réussi à se raccrocher à la grande cordée, qui ont dévissé, ou ont été éjectés, ou qui ne figurent pas même pas sur une liste d’attente d’élévation virtuelle[2]. Ici, les perceptions que l’on se fait du monde “tel qu’il est” témoignent de moins d’audace conquérante. On voit beaucoup moins bien où se trouve “le chemin” que l’on doit “poursuivre” et où il mène. Tout en bas, ou juste en bas, la prise en compte des données de la situation suscite surtout l’incertitude, l’inquiétude, la crainte d’un avenir qu’on ne peut pour l’heure déchiffrer, une certaine incompréhension.

 

«  Je me sens comme dans un tourbillon, ballottée d’un point à l’autre, on ne peut plus savoir où on est, comment ça va tourner dans le monde.  »

«  Je ne comprends pas ce qui se passe, et pourquoi ça se passe.  »

 

L’espoir en un sauveur suprême capable de maîtriser, en pensée et en actes, le devenir d’un pays, d’un monde, en état de bouleversement, n’est pas largement partagée, de ce côté-ci de la population.

 

«  C’est pas avec les politiques qu’on a qu’on peut savoir où on va.  »

«  On a aucun choix pour demain, une petite orientation au moins.  »

«  Il n’y a aucune vision, comme avec de Gaulle, ou Churchill, quand ça va mal pour le pays et pour le monde.  »


Scission du corps politique de la nation et déconstitution de la société politique

Les citoyens dont on a retranscrit les commentaires font état du divorce grandissant qui s’est établi entre deux pôles de la société, divorce qui conduit à la dissolution de la nation en tant que corps politique organisé. Dans une enquête d’opinion récente [Cevipof], les personnes interrogées estiment que le fonctionnement démocratique de la société s’est perdu, que la “distance” établie entre les politiques et les citoyens se révèle plus grande qu’entre citoyens. Pour les trois-quart de la population consultée, il est fait aussi état de la perte pour le pays d’une «  boussole morale  » capable d’orienter le devenir commun. Commentant les résultats de cette enquête, Luc Rouban[3] en déduit que  :

 

«  pour une majorité des enquêtés, le corps politique s’est désagrégé […] son univers de référence historique [ayant] disparu  ».

 

Dans le cadre d’une autre enquête [Fondapol] réalisée dans 55 pays réputés “démocratiques”, beaucoup parmi les enquêtés jugent pour leur part que les idéaux démocratiques qui sont proclamés ne correspondent pas au fonctionnement effectif de ces démocraties. [Voir dans ce numéro le dossier «  Les peuples destitués de leurs facultés politiques  », synthèse des résultats de ces enquêtes].

Ces tendances à la déconstitution d’une vie politique digne de ce nom ne datent pas bien entendu de ce seul quinquennat, c’est cependant au cours de celui-ci que ces tendances paraissent s’être cristallisées, consolidées, la politique devenant chaque jour davantage une “chasse gardée”. Arnaud Benedetti[4] écrit à ce propos  :

 

«  Le politique a perdu sa capacité à être, c’est-à-dire à agir de manière souveraine et le peuple ne dispose plus de son autonomie à opérer des choix, autres que ceux de ses dirigeants.  »

 

On assisterait selon cet auteur à un «  processus de dissolution du peuple au profit d’une classe dirigeante à dominante oligarchique  », processus particulièrement avancé en France, une «  virulence française [se manifesterait] dans le dépérissement politique  ».

Pour Arnaud Benedetti, les “marcheurs” [la République en marche] représenteraient «  le point d’acmé de la pensée dominante des trois dernières décennies, qui traduit une sortie du sillon démocratique  ».

En étroite corrélation, les deux faces d’un tel processus seraient à l’œuvre. Dans les sommets de la société, avec le dépérissement du cadre souverain, on assisterait à un avilissement de la vie politique du pays, tandis que dans son fond, le peuple se trouverait relégué hors de la Cité politique, celle-ci dès lors ne pouvant manquer de se déconstituer[5]. S’il cesse de se poser en tant qu’association de citoyens, association d’égaux [dont les ministres ne sont que ses commis], le corps politique ne peut en république (ou en démocratie) se maintenir comme simple tutelle sur le peuple, reposant sur le clivage dirigeants-dirigés.


La déconstitution du politique à partir du haut

On passera rapidement sur ce que le juriste Alain Supiot[6] considère comme «  le démantèlement de l’État par lui-même  », à savoir l’application de réformes structurelles au sein des entreprises et des services publics, selon les exigences des marchés financiers, qui est aussi l’affirmation d’une emprise incontournable du capital sur notre vie économique, sociale, politique, intellectuelle. Ce qui se nomme aussi  : “New Public Management” et en français “République contractuelle”. De la même façon, on évoquera de façon cursive la question des “cabinets conseils” de statut privé, souvent étrangers (ou transnationaux) qui se substituent aux rouages de l’État, à son administration, selon les mêmes critères de soumission à l’univers du capital. [Voir dans ce numéro les articles consacrés à ce thème]

Il sera surtout question dans ce numéro des processus spécifiquement politiques d’abaissement, délibéré, des possibilités d’expression de la volonté du peuple.

Si l’on considère “l’offre” politique au sommet, on constate qu’il n’existe plus de grands enjeux, de visions générales pour l’avenir, entre lesquelles la population puisse opérer des choix, au-delà de ses intérêts immédiats en conflit perpétuel. La base de l’édifice politique en porte les effets, dans la mesure où les formes de regroupement organisé au sein du peuple ont dépéri elles aussi. Faute d’une telle structuration politique, qui permettait de se grouper en fonction de visées sociales générales, les classes sociales à vocation hégémonique – au sens historique du terme – se trouvent dans l’incapacité de donner à connaître leur volonté à l’ensemble de la société. Placé aux marges de la démocratie, alors qu’il en constitue le principe essentiel, le peuple, les classes qui sous son vocable s’unifient, n’ont plus aujourd’hui de relais public pour faire entendre leur voix.

Depuis quelques années, tout semble se passer comme s’il n’existait qu’une seule pensée conforme, avec quelques variantes. L’expression de quelques dissidences, portées par des individus ou groupes, n’est pas abolie, mais il n’est pas certain qu’elles correspondent toujours à la volonté générale d’une majorité de la population. Du côté des sphères au pouvoir, on prône certes la “bienveillance”, obligatoire, dans le débat public – celle-ci pouvant à l’occasion servir de masque à l’intolérance. Il ne convient pas en effet de s’aviser de trop penser hors de la norme [en langage soutenu  : hors de la doxa dominante].

Le peuple en fin de compte ne semble pas disposer d’un plein accès à l’exercice de la raison commune, comme s’il s’agissait d’un domaine réservé à ceux qui se sont parvenus à se hisser – peut-être de façon provisoire – sur la grande cordée[7].

 

«  Je crois qu’ils pensent qu’on est trop bêtes  », «  si on a des idées sur ce qu’on voudrait pour le pays, c’est pas de notre ressort, l’idée c’est plutôt  : “peuple ferme ta gueule  !”  ».

 

Le peuple se trouve d’emblée médiatiquement disqualifié, même lorsqu’il s’agit de contribuer à poser les orientations à suivre pour la réalisation du bien commun. Contrairement à ce que défendait Rousseau, ce n’est pas du ressort du peuple de dire «  ce qui convient à sa conservation  ». Cela ne relève pas de sa compétence. En outre ce peuple, jugé incapable d’esprit critique, est toujours mal informé, désinformé. C’est seulement du côté de ceux qui sont du “bon côté”, du côté des compétences, de ceux qui savent [ou s’imaginent savoir], que l’information se révèle «  crédible et concrète, de qualité  », «  ni biaisée ni complotiste  », «  sans fake news  ». Cela ne saurait en aucun cas relever du populaire ordinaire[8] [Voir dans ce numéro, l’analyse du “Rapport Bronner” «  Les Lumières à l’ère numérique  »]

Aux sommets, l’oligarchie dirigeante s’est coupée du peuple et s’en défie. Elle ne peut comprendre que sa légitimité n’a plus d’autre source qu’elle-même, que son aptitude à gouverner s’en ressent, se limite à un ensemble de techniques, de management, communication, de maniement des comportements humains, que de surcroît elle sous-traite. Il en résulte une rupture avec la réalité. Tout cela ne peut faire illusion que très momentanément.


Reconstituer la capacité souveraine du peuple

En bas, face au mépris structurel affiché par tous ceux qui s’imaginent suivre le bon itinéraire, une grande partie de la population qui n’a pu se joindre à la grande Cordée, tend à se désaffilier des institutions politiques, médiatiques, et de leur personnel. Dans beaucoup d’enquêtes d’opinion, la défiance, voire le “dégoût” s’expriment à égard de cette structuration du paysage politique et de son fonctionnement effectif. Il n’en est pas de même à l’égard de la politique en tant que telle – domaine des affaires générales d’un pays. L’idée [pas encore une idéologie] ne peut-elle dès lors germer dans le bas de la société, qui en est aussi l’assise, de se «  mettre à son compte  », de définir ses propres orientations, et de chercher les moyens de les mettre en œuvre dans la continuité de l’histoire.

 

«  Pourquoi je ferais confiance à ces gens-là  ?  »  ; «  On est mis de côté comme toujours  », «  on ne les intéresse pas, alors moi je leur dis  : vous ne m’intéressez pas  ».

 

Dans le Préambule de la Constitution de la Cinquième République, il est inscrit à l’article 2  : «  gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple  », et à l’article 3  : «  La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum  ». Il est précisé en outre que  : «  Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice  ».

Toutefois, le principe d’appartenance de la souveraineté au Peuple se présente souvent comme une simple formule, qui fait bien dans le décor. Il arrive d’ailleurs à certains politiques de s’amuser de la formule dans leur discours privés, comme si personne n’y croyait vraiment. Le mot, disent-ils est «  très vague  », «  c’est une abstraction  » qui ne correspond à aucune réalité concrète, «  on ne voit pas très bien quel rôle politique le peuple peut assumer  ». Et ceci tout au long des siècles, y compris depuis que le principe de la souveraineté du peuple a été proclamé.

Dans la sphère médiatique le mot et ses dérivés sont suspects (voir le mot populisme). Et il est vrai que dans la réalité du monde tel qu’il est, le peuple est aujourd’hui dépossédé de sa capacité souveraine. Il n’est plus organisé, uni, en Être politique capable de définir la volonté générale, en peuple politiquement “institué”, au sens que Rousseau donne à ce terme. On n’hésite pas d’ailleurs en sous-mains à encourager ses distinctions internes (divisions catégorielles, de sexe ou de genre, de générations, d’origine, etc.), pour mieux délégitimer sa prétention à être celui qui doit être à la source des orientations à donner à la nation.

 

«  They, who have put out the people’s eyes, reproach them of their blindness.  » [John Milton, 1642][9]

 

Dépossédé de sa capacité souveraine, sans possibilité d’expression politique d’ordre général, le peuple devient simple formule de rhétorique que l’on invoque parfois pour juguler ses passions et ses révoltes désordonnées.

Politiquement invisible, ce peuple relégué, «  oublié de la démocratie  », souffre de sa relégation. Sous tutelle, en état de minorité, encore mal “éclairé”, il n’est pourtant pas dupe et ne se satisfait pas de l’état de minorité où il se trouve placé. De telle sorte que l’écart entre les buts unilatéralement définis aux sommets de la société et ce que veut confusément encore le peuple, ne peut manquer de susciter des remous en profondeur.

Si l’on suit Christophe Guilluy[10], il faut prendre en compte le fait que le peuple n’a pas cessé d’exister, qu’on doit juste déplorer qu’il ne soit plus un “peuple politique”, pleinement institué.

 

«  L’impasse démocratique n’entraîne pas l’anomie, mais un bouillonnement permanent qui alimente un mouvement de contestation multiforme  »[11].

 

Ce bouillonnement se présente pour l’heure en tant que processus spontané, réactif. Il est toutefois en voie d’organisation ou de réorganisation. Ses revendications ne sont plus seulement centrées sur des intérêts partiels, catégoriels, ils revêtent comme l’indique Christophe Guilluy une dimension “existentielle”. Une telle dimension, éventuellement via l’utilisation de «  marionnettes populistes  », signifie  : «  nous existons  », et relève, quant au fond, d’un ordre historique et politique général. Le peuple dans sa masse n’est pas représenté dans la sphère politique générale, mais il est «  présent sur le champ de bataille  ». Guilluy y insiste  : ce n’est pas l’anomie. La contestation n’est pas unifiée, elle peut revêtir encore un aspect sauvage, il ne lui manque qu’une boussole, qu’une orientation générale pour pouvoir restituer le contenu historique de sa lutte.

 

«  Nous ne disons pas [au monde]  : laisse-là tes combats, ce sont des fadaises […] Nous lui montrons seulement pourquoi il combat véritablement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir, qu’il le veuille ou non  » Karl Marx [1843].

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Extraits de la déclaration d’investiture du candidat Emmanuel Macron à la Présidentielle 2022.
  2. 2. Dans le cadre de cet article, on ne parlera pas de ceux qui sont, ou ne sont pas, sur la cordée, en termes de classes ou de catégories sociales, strictement déterminées. Quoique les définitions des classes dans la base économique ne soient nullement caduques, celles-ci, dans les conditions contemporaines, se présentent sous des formes mouvantes, selon qu’elles participent d’un mouvement ascendant ou sont en voie d’affaissement, selon qu’elles sont associées à l’univers de la circulation de la valeur d’échange et du capital, ou dépendent encore de la production de richesses matérielles (en utilité) et des classes qui les produisent ou créent les conditions de leur production.
  3. 3. Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS (Cevipof), a notamment publié La démocratie représentative est-elle en crise  ? 2019, et Les raisons de la défiance, 2022.
  4. 4. Arnaud Benedetti est Professeur associé à l’Université Paris Sorbonne, directeur de la Revue politique et parlementaire. Il a notamment publié Comment sont morts les politiques  ? Le grand malaise du pouvoir, et Le coup de com permanent. Voir aussi Frédéric Rouvillois, Liquidation, qui met en évidence l’actuelle domination sans partage des thèses technocratiques du St-Simonisme, incarnation de la prise du pouvoir par une “oligarchie transnationale”, sur base de mondialisation capitaliste (il récuse le terme d’élites qui ne désigne pas clairement son objet politique).
  5. 5. L’idée de «  république contractuelle  » (logique marchande et non logique d’un “Contrat social”), revient à signifier la fin de la Cité politique.
  6. 6. Alain SUPIOT, « Tribune » le Monde, 29 janvier 2022. Publication récente, Le travail n’est pas une marchandise, 2019.
  7. 7. Dans le Meilleur des mondes d’Aldous HUXLEY, on parlerait des citoyens alpha et beta.
  8. 8. Voir dans ce numéro l’analyse de la conception de Sieyès, qui oppose à l’exercice par le peuple de la souveraineté, celle des compétences, de “ceux qui savent”. Dossier  : Souveraineté et souveraineté du peuple. Constitution et déconstitution.
  9. 9. Traduction non littérale possible (sous toutes réserves)  : «  Ceux qui ont crevé les yeux du peuple lui font reproche de son aveuglements.  »
  10. 10. Christophe Guilluy, «  L’inquiétude des catégories populaires est sociale et existentielle  », Entretien par Vincent Trémolet de Villers, le Figaro, 20 février 2022. Publication récente, Le temps des gens ordinaires, 2020.
  11. 11. Plusieurs commentateurs mettent en garde sur les conséquences d’un «  étouffement de la vie politique du peuple  », sur le fait que le «  surgissement de nappes profondes d’insatisfaction  » ne puisse conduire à la manifestation de «  tensions sociales graves  », «  potentiellement explosives  », de «  rébellions imminentes  ».

Une page de philosophie – De l’accès de l’homme et du peuple à la majorité politique et à la capacité souveraine – Emmanuel KANT – Qu’est-ce que les lumières  ? (1784)

1 avril 2022

 

Les éléments du texte d’Emmanuel Kant Réponse à la question  : Qu’est-ce que les Lumières  ? qui sont ici présentés ne sont pas à considérer comme une reproduction fidèle et exhaustive de son contenu. Ce manifeste de Kant, élaboré cinq ans avant le surgissement de la Révolution française, et vingt deux ans après ce qui a pu être considéré comme un signal annonciateur, le Contrat social de Rousseau, réfracte les réalités contrastées d’une époque, tout à la fois lointaine, en termes d’histoire, et proche de nous par les préoccupations qu’elle révèle. Il est fait état, d’un côté de l’éveil des progrès humains en matière de connaissances, et plus encore en matière d’aspiration à développer les capacités humaines de maîtrise du monde matériel et social  ; d’un autre côté, subsiste, dans un monde encore pour l’essentiel plongé dans les ténèbres, la pesanteur des entraves qui s’opposent à ces progrès et aspirations.

Au regard de cette réalité contradictoire, qui n’est pas en tous points étrangère à notre actualité, on a retenu les passages de l’écrit de Kant, qui, pour un individu ou pour un peuple, n’ont rien perdu de leur actualité. Pour un individu, ces passages incitent à chercher et construire les moyens de maîtrise de son propre devenir, et, pour un peuple, de travailler à développer et reconstituer sa capacité souveraine, en comprenant que ces deux quêtes ne peuvent être poursuivies l’une sans l’autre.


*****

 

Emmanuel Kant parle de l’état de minorité de l’homme, c’est-à-dire de son immaturité, de son incapacité à se servir de son entendement (de son pouvoir de penser) sans la direction d’autrui. Il considère que l’homme en est responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage.

 

«  Aie le courage de te servir de ton propre entendement  ». Voilà la devise des Lumières.

 

Bien que la nature ait affranchi les hommes depuis longtemps, un grand nombre reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, laissant à d’autres le soin de se poser comme leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur, de se laisser guider voire mener comme un troupeau. Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner la peine de décider moi-même. Je n’ai pas besoin de penser  ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Persuader la grande majorité des hommes qu’il est très dangereux pour eux d’effectuer ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est cela à quoi s’emploient ceux qui se posent comme leurs tuteurs qui, très aimablement, par “bonté” ou pour leurs propres intérêts, ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Ceci, après avoir rendu bien sot leur bétail domestiqué, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermés. Ils leur montrent les dangers qui menacent ces créatures si elles essayent de s’aventurer seules au-dehors, hors des sentiers balisés. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher  ; mais des accidents de cette sorte rendent néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.

Il est donc difficile pour chaque individu pris séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, sa nature même. Il s’y est si bien complu qu’il se révèle dans le moment incapable de se servir de son propre entendement, ceci parce qu’on ne lui a jamais laissé en faire l’essai. Aussi sont-ils peu nombreux ceux qui sont arrivés par le propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré. Mais il est dans le domaine du possible, et même de l’inévitable à terme, qu’un public [un ensemble d’hommes, un peuple] s’éclaire lui-même, pour peu qu’on lui en laisse la liberté. Un peuple toutefois ne peut parvenir que lentement aux Lumières. Une révolution peut bien entraîner la chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser  ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, comme les anciennes lisières [limites] à entraver la pensée.

Or, pour accéder aux Lumières, rien d’autre n’est requis que la liberté  ; la liberté la plus inoffensive qui soit, celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines.

On doit cependant considérer que partout il y a limitation de la liberté.

Mais quel mode de limitation se révèle contraire aux lumières  ? Lequel ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageux  ? Kant répond  : l’usage public de notre propre raison, c’est-à-dire exposé à la vue de tous, doit toujours être libre, et lui seul peut amener les Lumières parmi les hommes. Son usage privé peut être sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des Lumières.[1]

 


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Kant entend par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant (théoricien) devant l’ensemble du public. Il appelle usage privé de sa raison celui qu’on a le droit de faire dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous ont été confiés.

Correspondance – S’élever à la compréhension du monde pour pouvoir le transformer

1 avril 2022

 

Un jour, un camarade m’a demandé pourquoi je m’intéressais toujours à la politique.

Si au début j’ai vu un moyen de m’élever à la compréhension du monde, j’ai compris aussi que cela ne se ferait pas en claquant des doigts et que cela dépasserait tout intérêt individuel. C’est un travail personnel, difficile, sur toute une vie. Pour ma part, cela fait une quinzaine d’année que je me suis engagé. Et militer ça veut dire étudier des textes à la source, essayer de les comprendre, de les assimiler pour ensuite transmettre en écrivant des articles et les diffuser.

Semer des idées suivant une ligne directrice qui me paraît juste, selon mon jugement, qui doit répondre au bien commun de l’ensemble de la société. Si le but est d’avoir une action sur le monde, ce n’est pas pour le plaisir de vouloir le transformer, mais bien parce qu’il y a des dysfonctionnements et qu’ils peuvent être résolus. Non sans difficultés bien-sûr. Ce n’est pas utopique, sinon, je n’y verrais pas d’intérêt, car cette pratique s’appuie sur les choses réelles, concrètes au quotidien  : des discussions informelles à l’étude de texte en groupe ou de l’essai de la rédaction d’un article à paraître. C’est comme une course de relais sauf qu’au lieu de transmettre un témoin, on transmet des idées. C’est un travail d’éducation politique, nécessaire et possible.

Pour beaucoup, cela peut paraître bizarre, voire inutile pour certains, car il n’y a pas de retour dans l’immédiat. Mais il faut le voir dans la durée historique, et cette lutte de position est nécessaire. Voilà pourquoi je m’intéresse toujours à la politique.

Un homme, en fonction de ce qu’il «  voit, peut et veut  », oriente le sens de sa vie. Il en est de même pour les hommes civilisés, instruits, organisés et souverains, ils peuvent organiser l’ensemble de la société. Si la politique est la capacité humaine qui permet de changer la réalité, en raison aussi des contraintes matérielles, cela nous laisse la possibilité «  de faire ou de ne pas faire  ». Elle est une science philosophique de l’action raisonnée qui dépend du «  pouvoir  » et du «  vouloir  » humain. Ainsi, l’organisation de la vie collective ne dépend que de nous.

 

NOTES DE LECTURE – Comment détourner les peuples de leurs visées historiques – Des diverses façons de manipuler l’opinion (en démocratie ou en régime fasciste)

1 avril 2022

 

Dans le précédent numéro de Germinal, nous avions proposé un ensemble de lectures autour du thème «  Crise générale du capitalisme et processus de fascisation  ». Ce dossier dévoilait les moyens mis en œuvre par la propagande de puissances et courants fascistes, lors de leurs phases “séductrices”, principalement au cours de l’entre-deux guerres. Ces courants, spéculant sur la situation de crise du régime économique et politique, et sur les difficultés qui en découlaient pour les populations, faisaient miroiter dans leurs discours des solutions illusoires pour appâter et mettre sous influence des catégories sociales désorientées, politiquement désorganisées, ceci avant de pouvoir se révéler capables d’imposer une politique de coercition et de mise au pas de l’ensemble de la société.

Dans ce numéro de Germinal, sans laisser de côté le thème de la séduction au sein de la propagande fasciste ou fascisante, on s’attachera à confronter leurs thèses et procédés à d’autres courants exposant des types de propagande plus subtils, et plus insidieux, convenant davantage à l’esprit ambiant de nos sociétés “démocratiques”, tout en recourant parfois à des techniques, mécanismes et leviers similaires. En sachant que dans nos sociétés démocratiques, où le pouvoir est censé appartenir au peuple, sa capacité souveraine, se trouve ici aussi le plus souvent déniée. Toutes ces formes de propagande, dont certaines relèvent de la pure “logique” capitaliste, conduisent à «  dompter la grande bête populaire  », en temps calme comme en temps de crise.

Trois notes de lecture sont proposées  : Edward Bernays, Propaganda (1928)  ; Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique (1939)  ; Vance Packard, la Persuasion clandestine (1958).

 

Edward Bernays, Propaganda – Comment manipuler l’opinion publique en démocratie

1 avril 2022

 

Quand, en 1928, paraît aux États-Unis Propaganda, son auteur, Edward Bernays, a déjà à son actif plusieurs promotions réussies en matière d’influence dans le domaine du spectacle, comme les Ballets russes en 1915 ou dans le registre politique, comme l’entrée en guerre du pays en 1917. Point commun entre ces deux réalisations  : l’opinion publique était a priori hostile au premier comme à la seconde, les deux fois il l’a retournée.

Depuis la fin du XIXe siècle, la production de toutes sortes de marchandises connaît un essor formidable, ce qui accroît la concurrence entre manufacturiers désireux d’en réaliser la valeur  : la production de masse «  n’est rentable que pour autant qu’elle soutienne son rythme, autrement dit continue à vendre ce qu’elle fabrique en quantité constante ou croissante  ». En conséquence, poursuit Bernays, c’est la demande qui doit désormais s’adapter à l’offre, et non l’inverse  : «  Un industriel potentiellement capable de fournir un produit précis à tout un continent ne peut pas se permettre d’attendre le client  ». Toute ressemblance avec des faits existants serait fortuite ou involontaire  : en 2021, un célèbre manufacturier de vaccins offre un produit qui doit trouver ses clients.

Depuis la fin du XIXe siècle aussi, les «  masses populaires  » se dotent de relais syndicaux et politiques, suivant des orientations diverses mais structurantes. Les États-Unis de Bernays connaissent un «  âge doré  » (Gilded Age) de l’industrie, favorable à la concentration de capitaux et à la formation de monopoles, à la tête desquels se trouvent les aciéries Carnegie, la Standard Oil de Rockfeller ou les chemins de fer Vanderbilt. C’est l’époque de fraudes massives, révélées par les lanceurs d’alerte de l’époque, les muckrackers (littéralement, déterreurs de scandales), qui suscitent le rejet de l’opinion publique. Les grèves et manifestations sont nombreuses, et férocement réprimées. Devant cette irruption des masses dans la vie publique, les grands trusts se voient obligées de modifier leur communication pour entraîner le public dans le sens de leurs intérêts (Préface de Normand Baillargeon). C’est dans ce contexte que Bernays commence son ouvrage Propaganda  : «  le suffrage universel et la généralisation de l’instruction sont ensuite venus renforcer ce mouvement [de transfert d’autorité de l’aristocratie à la bourgeoisie], au point qu’à son tour la bourgeoisie se mit à craindre le petit peuple, les masses qui, de fait, se promettaient de régner  ». Alors notre propagandiste de poursuivre, «  aujourd’hui, pourtant, une réaction s’est amorcée. La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre [de s’engager dans la voie] nouvellement acquise dans la direction voulue  » (idem). La presse catholique, qui au même moment parlait de faire rentrer les flots des aspirations populaires dans le lit d’une rivière, n’aurait pas renié ces propos. Toute ressemblance avec des faits existants serait fortuite ou involontaire[1]. Contre les idées d’une partie des Lumières, tenantes d’une opinion libre et éclairée, la «  voix du peuple  » n’est pour Bernays «  que l’expression de l’esprit populaire, lui-même forgé pour le peuple par des leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l’opinion publique, héritage de préjugés, de symboles et de clichés  ». Quant à l’individu, sa décision est conditionnée par un «  mélange d’impressions gravées en lui par des influences extérieures qui contrôlent sa pensée à son insu  ». On est loin de la ligne de conduite des Lumières selon Kant (1784)  : Qu’est-ce que les Lumières  ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même (pour partie) responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude  ! (Ose penser  !). «  Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières  ».

Cette nouvelle propagande, utile au commerce comme à la politique, ne doit plus être frontale. Oubliés les «  Achetez mon produit  » ou «  Votez pour moi  ». «  La propagande moderne désigne un effet – selon l’auteur – cohérent et de longue haleine pour susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou un groupe  ». Elle est à la charge de professionnels, de techniciens, les conseillers en relations publiques, les véritables dirigeants, invisibles, d’une société démocratique, dont la tâche est, par ordre, d’analyser le problème soumis par le client  ; de cerner le public potentiel  ; sur la base des deux premiers points, de formuler une ligne de conduite  ; de veiller à couper court à toute mésinformation pour «  établir une confiance si solide dans l’intégrité de son client que les rumeurs et la suspicion n’auront plus d’espace où se déployer  ». Toute ressemblance avec des faits existants en 2021 serait fortuite ou involontaire  : le problème est pour le manufacturier de vaccins de vendre son produit à un public potentiel  : l’ensemble de l’humanité  ; la ligne de conduite consisterait à l’effrayer et à la contraindre  ; tout doute exprimé contre le produit était balayé ou discrédité publiquement.

Sur quels ressorts joue cette «  nouvelle propagande  »  ? Sur le groupe. Le groupe modifie les mobiles de l’action humaine  : «  La vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les désirs humains. Ce n’est qu’en s’attachant à les sonder que le propagandiste parviendra à contrôler ce vaste mécanisme aux pièces mal emboîtées que forme la société moderne  ». Ce principe est applicable au commerce comme à la politique  : «  en politique, les méthodes de la propagande ne sont efficaces que sur les électeurs qui opèrent leur choix en fonction des préjugés et des attentes du groupe dans lequel ils se reconnaissent  »[2].

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 2021, un célèbre manufacturier de vaccins eut besoin, pour trouver ses clients, de ce travail d’influence, de modelage  : la nouvelle propagande. À l’été 2021, le gouvernement français, jouant des ressorts d’une propagande médiatique a opéré un travail d’influence sur un peuple considéré comme un enfant, jouant sur des désirs profonds et sur la peur liée de la pandémie.
  2. 2. Dans le cas d’une épidémie ou d’une menace de guerre, on peut jouer sur le désir de retrouver une «  vie normale  », de voir s’éloigner la maladie ou la mort, processus de conditionnement par la peur. Les autorités politiques créent alors des «  circonstances qui [v]ont ordonn[é] l’enchaînement des pensées  ».

Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique

1 avril 2022

 

La première édition – française – de l’essai de Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique date de 1939, deux mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Le livre est alors partiellement censuré, les passages qui sont estimés porter atteinte aux régimes de Mussolini ou Hitler y ont été supprimés  ![1]. L’ouvrage sera détruit peu après en Allemagne (1940). Une seconde édition enrichie paraît en 1952.

Dans la première édition l’auteur étudie surtout la propagande fasciste, plus spécialement nazie, il s’intéressera par la suite plus généralement aux techniques de manipulation et d’asservissement de la population par voie de “viol psychique”. L’analyse de ces techniques au sein des régimes fascistes met en lumière les menées des pouvoirs politiques travaillant à orienter la pensée et les comportements de la population, ceci par la mobilisation de ressorts intimes (appel aux émotions, à la peur, à l’intimidation, besoin de se conformer aux normes sociales imposées, etc.).

La peur est particulièrement mobilisée lorsqu’existe une menace, réelle ou forgée à dessein par le pouvoir en place, met par avance la population dans un état «  d’impressionnabilité accrue  », qui tend à annihiler la conscience. La forme privilégiée de propagande du fascisme hitlérien, du «  viol psychique  » des masses se fondait sur une persuasion émotive basée sur la peur. Mais ce ressort élémentaire peut faire partie de l’arsenal de la propagande présumée démocratique. L’annihilation ou la paralysie de la conscience prend alors des formes “douces” mais pernicieuses, dans la mesure où la propagande peut aller jusqu’à se présenter comme souci de veiller au bien être de la population.

Après la Seconde Guerre mondiale, et plus encore lors des périodes de crise, des régimes démocratiques ne dédaignent pas de faire usage de semblables méthodes de manipulation, elles tendent même à les perfectionner, par l’apport des sciences du comportement. Beaucoup de gouvernements contemporains, confondant gouvernance et politique, n’estiment-ils pas en effet qu’il est naturel pour le peuple de se conformer à ce que les autorités ont décrété, d’appliquer au besoin des mesures de coercition, plus ou moins douces, envers ceux qui ont l’audace de refuser des directives jugées arbitraires. Ceux qui ne se conforment pas sont mis au ban de la société politique, accusés de tous les maux (tactique du bouc émissaire). Tout le mal viendrait de leur indocilité, objection de conscience ou simple esprit de circonspection.

Dans la première partie de son ouvrage, Serge Tchakhotine prend appui sur la théorie pavlovienne des «  réflexes conditionnés  » qui, selon lui, serait pour l’essentiel biologiquement prédéterminée. C’est là le point le plus discutable de son analyse, qui, certes ne minimise pas le rôle de l’acquis, mais le restreint à des schémas mécanistes qui tendent à restreindre le rôle d’une faculté proprement humaine  : la raison pratique (c’est-à-dire, selon Kant  : “ce qui est possible par liberté”).

Ces réflexes innés, non réfléchis, non consciemment maîtrisés, seraient à la base de réactions capables d’influencer les comportements humains. À l’aide d’incitations, stimulus, mis en œuvre par la propagande, un conditionnement spécifique, des comportements précis (réflexe conditionné) pourraient être déclenchés chez les êtres humains. Le système des réactions comportementales se fonde pour Tchakhotine sur quatre pulsions de base déterminant les comportements, en fonction des incitations. Face aux incitations de la propagande toutefois, tous les hommes ne réagissent pas de la même manière. Certains adoptent le comportement requis, d’autres résistent. Moins de 10 % des êtres humains se révélerait capable de résister à ces techniques de propagande, les 90 % restants succomberaient à ce “viol psychique”. En certains cas, cette proportion pourrait n’être que de 1 % contre 99 %. De tels pourcentages peuvent sans doute être attestés au sein de contextes tels que le nazisme, mais il n’est pas certain que la “persuasion douce”, en jouant sur d’autres registres, ne puisse parfois rendre compte de telles proportions. D’une manière générale, l’action propagandiste s’adresserait ainsi à deux types d’individus  : ceux que l’auteur nomme les violables, les passifs, qui constitueraient la grande majorité, et les résistants, une minorité.

Les violables formeraient dans nos société capitalistes la grande masse des indifférents, des hésitants, des déprimés par les difficultés de la vie quotidienne. Ils se laisseraient aisément ébranler sous l’effet de la peur et pourraient accepter d’être maintenus en état de minorité civique, sous tutelle, dominés et guidés.

Selon Tchakhotine, on peut sur cette base distinguer deux formes de propagande, celle qui s’adresse aux 10 % de résistants, davantage centrée sur une persuasion plus ou moins rationnelle, l’autre adressée aux 90 % de violables qui joue plus par suggestion, jeu sur les émotions  : il nomme la première “ratio-propagande”, la seconde “senso-propagande”, en sachant bien qu’il n’existe pas de “muraille de Chine” entre les deux. Il s’agit dans le premier cas de propagande politique classique, agissant souvent par l’écrit, la délibération. Quant à la seconde, la propagande émotionnelle, qui fut employée avec succès par les propagandistes fascistes, elle tend aujourd’hui à s’imposer dans l’univers réputé démocratique. Le viol des masses par la propagande ne s’arrête pas en effet à l’ensemble des techniques largement déployées au sein des régimes fascistes. Le viol psychique par la propagande a pris le nom de publicité ou de marketing, commercial ou politique, voire de techniques de “communication” élaborées, qui peuvent se présenter au nom de la rationalité ou de la scientificité.

Et contrairement à ce que l’on imagine souvent, le souci de conformisme semble l’emporter dans la société contemporaine sur l’esprit de liberté. Comme l’indiquera Bernanos après la Seconde Guerre mondiale  :

«  Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles.  »

La confrontation des individus “violables”, ou des obéissants et dociles, avec la réalité sociale effective pose cependant la question des limites de la propagande dans la durée historique. Cette confrontation ne conduit-elle pas à terme à ce que les individus, la population ordinaire, reconstituent sur cette base des éléments de conscience, peut-être encore frustes, et, tirant des enseignements des épreuves subies, parviennent à reconstituer une intelligence politique éclairée.


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La dédicace qui salue le génie historique du peuple français a également disparu  : «  Je dédie ce livre au génie de la France à l’occasion du 50e anniversaire de sa Grande Révolution.  »

Vance Packard, La Persuasion clandestine, Paris, Calmann-Lévy (1958)

1 avril 2022

 

Dans le cadre de la concurrence existant entre producteurs de marchandises, ceux-ci ont de tout temps usé de publicité (réclame) pour écouler leurs produits sur le marché. Ces pratiques existaient au XIXe siècle, mais elles se perfectionnent dès le début du XXe siècle aux États-Unis, au milieu du siècle en Europe. Il s’agit toujours de persuader le consommateur final pour lui faire acheter un bien ou un service, mais les techniques de persuasion deviennent plus sophistiquées. Il faut requérir d’autres mobiles que les motifs rationnels liés à des besoins effectifs. Ceci en partie indépendamment du contenu de l’offre et des qualités utiles propres des produits à écouler. Il convient d’abord de «  stimuler le client  » en jouant sur des ressorts non rationnels.

C’est de cette évolution des ressorts de la publicité que traite le livre de Vance Packard, The hidden persuaders, publié dans le contexte du développement de la production capitaliste de masse. Celle-ci en effet implique une extension corrélative du marché, en vue de la réalisation de la valeur contenue dans les marchandises à promouvoir. À production de masse doit correspondre une consommation de masse. Il ne s’agit plus seulement de «  répondre  » à une demande sociale, il faut la susciter à grande échelle. Aux besoins utilitaires qui s’expriment, il faut adjoindre des besoins non encore formulés, les «  révéler  », voire les «  créer  », dans le but de susciter une demande à large échelle. Ceci par le biais de techniques de «  marketing  », qui jouent sur des motivations et mécanismes inconscients, aptes à persuader les consommateurs et les conduites à l’achat. C’est le début de la grande époque de la communication publicitaire, de «  la com  », de la mise en œuvre «  d’hameçons communicationnels  ».

L’accent se trouve porté sur la “recherche des mobiles”, ou motivations souterraines. Il s’agit de faire appel aux émotions, aux désirs subjectifs, au subconscient à l’inconscient.

 

«  La publicité peut devenir plus efficace si elle se concentre sur les problèmes émotifs, si elle prétend satisfaire au-delà des besoins physiologiques, à des besoins plus souterrains  : besoins, d’appartenance, de sécurité, d’estime, besoin de s’accomplir, sentiment de puissance.  »

 

L’extension de réseaux d’information orientés finira ainsi par immerger la conscience d’une grande partie de la population. Les techniques de marketing tendent en effet à faire prévaloir un certain conformisme social, tant à propos des pratiques de consommation que des comportements politiques. Elles ne tardent pas à s’appliquer à la communication politique, afin d’orienter les citoyens vers les bons choix, ici aussi en jouant sur des motivations plus ou moins inconscientes, hors de la rationalité. Vance Packard décrit ces mécanismes de manipulation affective et mentale mis en jeu et leur relatif succès. Il met en garde contre l’illusion qui consiste à penser que nous agissons de façon libre, en fonction de critères pleinement rationnels en matière de consommation, mais aussi en matière politique.

Le passage à l’acte du consommateur, comme celui du citoyen, se présentent comme étroitement lié à ses émotions. Dans l’un et l’autre cas, il s’avère que l’on consomme plutôt une image (image-marque d’un produit dans le domaine commercial (image d’un candidat en matière politique) que les qualités intrinsèques du produit (ou du candidat) lui-même.
L’émergence des grands médias (radio, télévision) vont élargir l’impact de ces processus d’influence et de persuasion, qui s’amplifieront encore avec l’expansion d’internet et des media sociaux. On peut toutefois s’interroger. Les consommateurs comme les citoyens sont-ils totalement dupes, sont-ils uniquement régis par leurs émotions dans leurs comportements d’achat ou de choix politiques se demande Dominique Desjeux. Se laissent-ils aller durablement à mordre aux «  hameçons  » de la com  ? Ou observe-t-on au contraire, que, dans la durée, une méfiance se développe vis-à-vis de la communication publicitaire, que celle-ci soit associée à une marchandise ou à un choix politique. Les consommateurs, les citoyens ne prennent-ils pas conscience de la divergence existant entre la réalité et l’image projetée par la communication (marchandise ou candidat). Selon Dominique Desjeux, une méfiance concernant des marques vantées par la «  com  » se faisait jour dès la fin des années 1970. À la suite de la crise économique de la fin des années 1990, qui affecte le pouvoir d’achat des consommateurs, cette méfiance serait devenue un sujet d’inquiétude pour les promoteurs publicitaires.

La montée de cette méfiance face à la réalité sociale effective pose à son tour la question de la toute-puissance réelle ou fantasmée de la communication, et des techniques de «  persuasion clandestine  » dénoncées par Vance Packard. N’y-aurait- il pas surévaluation de leur pouvoir, de la capacité des techniques de communication à dominer et manipuler durablement la population  ?

Pas plus que la communication publicitaire ne peut pallier les contradictions insolubles du régime économique (et politique), elle ne peut supprimer la prise de conscience de la réalité des choses. Le consommateur n’est pas un pur “être de désir”. Le rapport entretenu par la population avec la réalité (notamment parmi ceux dont le pouvoir d’achat est limité,) réduit fortement les facteurs de séduction de la «  persuasion clandestine  ». Les consommateurs de marchandises, comme ceux que l’on imagine simples consommateurs de politique ne sont sans doute pas durablement des protagonistes passifs.

 


 

Michel Callon, Laws of the Markets, Hoboken, Wiley, 1998.

Dominique Desjeux, la Consommation, Paris, Presses universitaires de France, coll. «  Que sais-je  ?  », 2006, et «  Le marketing entre cadrage, consommateur acteur et nouvelle émergence sociétale», in Marketing, Remède ou poison, 2013.

Thibaut Letexier, La main visible des marchés, La Découverte, 2022.

 

DOSSIER – Le peuple dépossédé de la politique*

1 avril 2022

 

Lorsque dans le cadre d’une enquête de terrain, l’on demande à différents groupes de population ce que représente pour eux la politique, on obtient des réponses contrastées, selon la façon dont on a posé la question. Soit il leur est demandé de dire comment ils conçoivent la politique[1], en tant que notion, domaine de l’activité sociale humaine, soit on se borne à recueillir de simples “opinions”, points de vue, jugements éventuels, sur ce qu’évoque pour eux la vie politique “telle quelle est”, telle qu’ils peuvent l’apprécier dans son fonctionnement effectif, au travers de la pratique ou des responsables qui l’ont en charge.

Dans le premier cas, la politique, en tant que “concept” pourrait-on dire, se présente comme ce qui concerne «  les affaires générales de la société  », des citoyens, de l’État, de la nation, de ce qui concerne le “public”, par opposition à ce qui est partiel, limité à une catégorie, au particulier, au privé, au local, etc. Cette façon de concevoir la politique ne s’accompagne pas le plus souvent de dépréciations négatives. Il n’en est pas de même dans le second cas, lorsqu’il s’agit de donner son avis sur le fonctionnement effectif de la politique, celui-ci se trouvant assez généralement remis en cause, la politique se présentant chaque jour davantage depuis quelques années en extériorité par rapport à la population, [«  ça ne m’intéresse plus  » ou «  cette fois je ne vais pas voter  »], comme si le processus de scission entre deux pôles du “corps politique” en était arrivé à son terme.

Au pôle “d’en bas”, celui de la population, du peuple, des citoyens ordinaires (quel que soit le nom qu’on leur donne), la défiance, voire le “dégoût” peuvent s’exprimer envers les responsables et institutions politiques (prises au sens large  : gouvernement, partis, médias, justice…). C’est ce qu’attestent des résultats d’enquêtes récents (Cevipof et Fondapol) dont on présente un abrégé sommaire dans le cadre de dossier [Voir l’article  : Les peuples dépossédés de l’exercice de leurs facultés politiques].

À l’autre pôle, celui du “haut”, celui des responsables politiques, de ceux qui se placent en position de dire le vrai et le bien pour ceux qui ne sont “rien”, d’autres formes de dissolution de la société politique sont à l’œuvre. Des illustrations en sont proposées dans ce dossier. La première fait état de l’importance prise par les Cabinets conseils dans la gestion de l’État, jusqu’à en arriver à substituer à la direction politique d’un pays, un ensemble de méthodes et techniques qui relèvent de la “gouvernance” et du management. [Voir dans ce dossier la note de lecture sur l’ouvrage de M. Aron et C. Michel-Aguirre, les Infiltrés, et l’article «  Substituer la gouvernance à la politique  »].

La seconde illustration porte sur ce qui se présente comme une volonté venue “d’en haut” visant à réduire autant qu’il est possible l’expression politique qui s’expose au pôle de ceux «  qui ne sont rien  ». Cette volonté se traduit par un souci d’exercer un certain contrôle de l’information, de faire prévaloir, à partir des sommets du monde médiatique et politique, l’information estimée conforme et légitime, contre tout ce qui se présente comme “mésinformation”, “complotisme”, voire outrage à une Raison hypostasiée, se constituant en isolat, contre la raison pratique [au sens de Kant], telle qu’elle se forge par la délibération des citoyens associés. [Voir l’article «  Les Lumières à l’ère numérique ou le Meilleur des mondes oligarchique  » – variation sur le rapport de la Commission Bronner, missionnée par le Président de la république]

 


 

*. Sur la notion de Lieu politique, voir Le lieu politique. Constitution et déconstitution. Centre de Sociologie Historique, 2016.

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir, parmi d’autres, Le vocabulaire et les conceptions politiques du peuple, Cahiers pour l’analyse concrète, 68-69, 2011

Lecture  : Mathieu Aron, Caroline Michel-Aguirre – Les Infiltrés – Comment les cabinets de conseil ont pris le contrôle de l’État

1 avril 2022

 

Deux journalistes de l’Obs, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, ont publié en février dernier après trois années d’investigation les Infiltrés (éditions Allary). Le sous-titre, Comment les cabinets de conseils ont pris le contrôle de l’État, dit bien la nature de ce qui peut être considéré comme une révélation pour la plupart des citoyens. Révélation en effet, car jusqu’il y a peu, ce que les auteurs nomment un «  putsch progressif  » passait sous les radars.

Notre État «  qui a payé pour se dissoudre  », disent les auteurs, se trouve aujourd’hui dans la dépendance de sociétés de “conseil” privées, souvent étrangères, qui ont investi les lieux d’administration et de décision politique de la république. Ceux qui les appellent partagent avec eux l’idée que le gouvernement consiste en une entreprise à “manager”. C’est en ce sens qu’un consultant du cabinet allemand Roland Berger a pu dire en 2008  :

«  Le gouvernement est comme une entreprise, avec un directeur général (le Premier ministre), et des patrons de business units (les ministres), qui utilisent nos méthodes éprouvées dans les grandes firmes pour faire mieux et moins cher.  »

Ce que mettent au jour les deux auteurs interroge quant à la conception même que l’on se fait de la politique et de la démocratie dans les hautes sphères au gouvernement.

À la différence des pays anglo-saxons, pendant trente ans la France avait résisté à l’infiltration dans l’Administration et le gouvernement de ces “cabinets conseils”. Le tournant fut pris dans les années 90, et aujourd’hui ces cabinets de “consulting” sont «  au cœur de l’État  ». L’administration, ses organismes, les ministères, les gouvernements font systématiquement appel à eux pour des “missions” de tous ordres  : numérisation d’un service d’administration ou d’un ministère, études d’opinions, campagne de “com” sur la la conduite à tenir par le gouvernement, et jusqu’à la définition de stratégies. Notons que ces cabinets privés, par exemple chargés de numériser un service du ministère de la Justice, des Armées, ou autre ont accès à des données confidentielles de l’État susceptibles de terminer leur course dans des clouds américains.

Au-delà même de l’accès à ces données confidentielles, nos ministères ont chargé des cabinets privés, américains et allemands, de définir des stratégies, domaine qui relève pourtant strictement de la compétence de l’État. Le cabinet américain Mac Kinsey a été payé une fortune pour une “étude” visant à trouver comment réaliser un milliard d’euros d’économie dans un budget de 24 milliards. La question de savoir quelles dépenses privilégier ou pas, aux dépens de telles autres, et avec quelles conséquences, constitue pourtant ici aussi un choix éminemment politique relevant de l’État. De même, «  la restructuration du renseignement économique français  » (Tracfin) a été «  définie à partir du diagnostic d’un cabinet privé  ». Lorsque la filière nucléaire de Bercy ne sait établir elle-même les coûts du nouveau modèle d’EPR, à qui demande-t-elle un audit  ? Au cabinet de conseil Roland Berger fondé à Munich en 1967, et devenu «  incontournable  » au ministère de l’Économie et des Finances.

Poursuivons  : l’externalisation des services «  tient lieu de doctrine  » au ministère des Armées pour la “gestion du personnel”, le transport de troupes. Plus préoccupant encore, constatent avec effroi les deux journalistes, cette externalisation vaut aussi «  pour l’analyse prospective et la conception stratégique  ». Pas moins de quinze cabinets consulting, notamment les grands américains Mac Kinsey et Accenture, ont emporté un marché de 87 millions d’euros de ce ministère pour «  définir une stratégie  »  ! Cela signifierait-il que nos ministères ne sont pas en mesure de concevoir une stratégie et/ou qu’ils considèrent cette tâche politique et régalienne comme de nature purement technique et managériale et qu’on pourrait en conséquence la déléguer à quinze cabinets privés de techniciens formatés[1].

Ces recours coûtent bien sûr très cher au budget de la nation, d’autant qu’il leur arrive de produire des logiciels inadaptés, inefficaces, voire inemployables. Le logiciel Louvois de gestion des personnels des Armées a été abandonné après dix ans de pagaïe, idem à l’Éducation nationale (plus de deux millions d’euros chacun). Loin de prêter un œil plus “indépendant” les études de ces cabinets produisent ce que l’on «  attend d’eux  ». Leurs études informatisées détectent les faiblesses qui justifient que l’on recourt à leurs bons services. Seraient-ils plus compétents  ? Le “consulting” pallierait-il la lourdeur de l’Administration  ? [Des hauts fonctionnaires ont été dépossédés de leurs tâches, jusqu’à conduire à «  une réelle perte de compétences des services de l’État  »]. À la lourdeur bureaucratique, l’absence de vue d’ensemble, cinquante parapluies devant aujourd’hui être ouverts avant la moindre décision, on ajoute plutôt l’absence de vue d’ensemble et les missions en doublon[2].

Plus généralement, ce recours aux consultants extérieurs aurait-il permis un meilleur service public, un service de l’État plus satisfaisant  ? Si l’on en juge d’après la réflexion des usagers, d’après les sondages et les mouvements de protestation c’est loin d’être le cas. Ces mêmes usagers ne devraient-ils pas au moins disposer de quelque droit de regard, puisque ce sont eux qui alimentent le budget de l’État par le travail et l’impôt, et que, selon la Constitution, ils sont aussi des citoyens, formant le “peuple souverain” – ou la “nation souveraine”. Il ressort, de fait, que le “managering”, se substituant à la politique, ne poursuit pas le service à la nation. Il vise à la réduction des coûts, et surtout à faire accepter telle mesure par la population. S’agit-il d’une “étude” d’un cabinet de consulting proposant une réforme de la Justice  ? «  Rien n’est pensé dans le but d’une amélioration de la qualité de la Justice  » tenant compte «  des souhaits des justiciables  ». Dans toutes les interventions de ces cabinets dans l’Administration, relèvent les deux auteurs, il n’est jamais tenu compte de l’avis des citoyens, il n’est nullement recherché.

Alors pourquoi continue-t-on de recourir à ces cabinets de “consulting”. À cela plusieurs éléments de réponse progressifs. On apprend que le recours systématique à des cabinets de conseil, outre la perte de compétences des hauts fonctionnaires, transforme la porosité d’hier entre la haute fonction publique et les entreprises privées industrielles et bancaires, en porosité entre celle-là et les cabinets de consulting. L’interpénétration a changé de nature. Des ex-directeurs de cabinets ministériels s’y font embaucher, ou en proviennent, y retournent[3] . Il y a aussi les liens personnels qui s’établissent entre responsables politiques et gouvernementaux et le pool des conseillers.

Irait-t-on vers une réduction de ces recours  ? Tout semble montrer que non. L’actuel président a levé les dernières restrictions à leur emploi, lui qui les fréquente depuis beau temps, il a fait notamment appel à Mac Kinsey pour sa campagne présidentielle de 2017, et aussi pour le thriller des mesures anti-covid – c’est d’ailleurs à cette dernière occasion que le sujet du “consulting” est devenu suffisamment visible et préoccupant pour que les questions qu’il pose méritent d’être soulevées en Commissions parlementaire ou sénatoriale.

À propos de l’actuel Président de la République (février 2022), un dirigeant de grandes entreprises, connu et qui le connaît, dit de lui  : «  il pense comme eux  ». Il apparaît en effet de plus en plus clairement que ce président considère au fond la politique comme du managering, la responsabilité politique comme de la «  gouvernance  », et la démocratie comme consensus, mise au pas, après étude des «  comportements  », et marketing. Cette conception se présente comme une forme – à la fois manifestation et vecteur – de la dissolution du Lieu politique. Elle affecte – parmi les autres – notre pays, l’actuel président n’en étant qu’une figure des plus emblématiques. Notons au passage que beaucoup de candidats aux prochaines présidentielles ont recours aux services de ces cabinets pour mener leur campagne, parfois jusqu’à définir leur programme.

On doit se demander si, en fin de compte, les responsables politiques, et pas seulement ceux qui sont au gouvernement, nous considèrent comme des citoyens, dont on devrait connaître les volontés et les éléments de choix pour le devenir de la nation, ceci dans le cours d’un processus de délibération  ? Les méthodes employées et les principes mis en œuvre attestent que tel n’est pas le cas[4].

On constate que «  la communication politique utilise peu ou prou les mêmes recettes  » que celles utilisées «  dans le marketing  ». Il s’agit de pousser le consommateur à consommer. Cela se dit  : «  inciter sans contraindre  ». L’État, sa “Direction de la transformation publique”, a ainsi signé un contrat (10,4 millions) avec un cabinet britannique pour se faire assister dans la mise en œuvre de démarches de «  sciences comportementales appliquées aux politiques publiques  ». Cela n’est pas spécifique à la France, la plupart des gouvernements y recourent, ainsi que des institutions internationales, telle l’OMS. Avec de telles méthodes, l’État n’est plus un lieu politique, une association organisée de citoyens, ni une direction des affaires publiques par ceux qui sont en charge de l’exécutif.

La question des Cabinets de conseil ne constitue qu’un des derniers avatars d’un processus en cours depuis des décennies. Sous le quinquennat 2017-2022, le paquet a été mis. Si l’on y ajoute les tentatives de mainmise du pouvoir sur l’information et la définition de ce qu’il est licite ou non de penser, la qualité de citoyen tend à perdre tout sens. De la même façon, la qualité de sujet humain doté d’une capacité de réflexion semble même ne plus devoir être posée. [Voir article suivant]

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Ces cabinets, au passage, ont ainsi eu accès à des informations confidentielles sur l’organisation même des armées, le renseignement militaire, et jusque sur la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure)  !
  2. 2. Les cabinets de consulting recrutent directement leurs cadres – pour des salaires flatteurs à tous égards – dans les Grandes Écoles (Mines, X, HEC) parmi des élèves formés et payés par l’État (un tiers des promotions).
  3. 3. Parmi les cas les plus alarmants, on peut citer celui d’un ancien Chef d’État-Major des Armées, et d’anciens directeurs de la Direction Générale de l’Armement ou de la DGSE (!) recrutés comme conseillers par ces cabinets d’intérêts privés, basés à l’étranger, vendeurs de services à qui ou à quel État en mesure de les acheter.
  4. 4. En 2020, un cabinet a été rémunéré (un pactole de 2,8 millions €) pour «  analyser la conversation sociale à partir d’un corpus de tweet  ». Peut-on être plus éloigné de ses concitoyens pour de telles inepties dépourvues de sens  ? En 2021 le cabinet Kantar a fabriqué (2,1 millions) un «  baromètre de l’impact médiatique de l’action gouvernementale  », c’est-à-dire  : est-ce que la mayonnaise prend  ?

Les Lumières à l’ère numérique Ou le Meilleur des Mondes oligarchiques

1 avril 2022

 

Le Président de la République, usant du Nous de majesté –  plus ou moins identifié à la population du pays, tenue au consensus  – adresse le 29 septembre 2021 une «  Lettre de mission  » à Gérald Bronner en vue de former une «  Commission de haut niveau  », dont l’ambition déclarée pose la nécessité de «  faire face aux dangers que l’ère numérique fait peser sur notre démocratie  ». En prenant connaissance de cette Lettre, on en arrive à se demander, si la liberté de penser ne se limite pas en fait à penser ce qui est conforme aux directives de ceux qui nous gouvernent, tout le reste, ce que nous concevons nous-mêmes de façon éclairée, se trouvant rejeté dans le registre de la “désinformation”, des “fake news” du “complotisme”, et autres vocables ad hoc forgés par nos élites omniscientes.

Les objectifs de cette Commission sont les suivants  :

–  Établir un état de «  l’impact d’Internet sur nos vies de citoyens  : notre information, notre rapport à l’autre, notre représentation du monde et de nous-mêmes, notre exposition à des biais cognitifs qui peuvent nous enfermer  ».

Si l’on comprend bien, il convient que le “petit nous” –  la population  – se conforme à ce que le “Grand Nous” en Majesté, estime constituer la vraie, la bonne information. Il conviendra aussi que, nous –  la population  –, soyons pliés aux «  représentations du monde et de nous-mêmes  » que le “Grand Nous” juge convenables, et, bien entendu, exemptes de tout biais cognitif.

– «  Formuler des propositions dans les champs de l’éducation, de la prévention, de la régulation, et de la judiciarisation des diffuseurs de haine, afin de libérer la société des bulles de filtre, qui enferment une partie de nos concitoyens et nourrissent les extrémismes, la discorde, la violence, les dérives sectaires et les obscurantismes.  »

Si l’on comprend bien, nous – la population ordinaire – n’avons plus le droit de haïr (sauf à avoir à faire avec la justice), la société aura aussi le devoir de nous libérer des «  bulles de filtre  » qui nous «  enferment  » dans des positions extrémistes. Et que le “Grand Nous” déclare illicites, quelles que puissent en être les raisons. Nous n’avons même plus le droit d’être dans l’obscurité, quand le monde se révèle obscur, le “Grand Nous” ne fait-il pas pour nous toute la lumière.

 

– «  Proposer de nouveaux espaces communs de démocratie, de la citoyenneté et du collectif, qui puisent trouver leur place dans le monde numérique, servir de repaire comme de repère à des citoyens isolés  ».

 

Si l’on comprend bien, mes petits agneaux, fuyez vos repères et vos modes de regroupement partisans au sein de la Cité politique. Ce ne sont que des foyers de discorde [«  judiciarisables  », ne l’oubliez-pas], regroupez-vous tous dans le même troupeau, sous la houlette du bon Pasteur et de ses chiens de garde.

Plus généralement, dans le cadre de sa Lettre de mission, le Président de la république requiert qu’il faille, s’agissant de l’information, porter défiance envers les «  contenus auto-produits  » «  qui rencontrent leur public  », «  au gré des affinités idéologiques  ».

Les «  affinités idéologiques  » seraient elles donc elles aussi proscrites  ? Faudra-t-il les censurer  ? Il semble bien qu’il en soit ainsi. Prenant l’effet pour la cause, la Lettre évoque en effet [l’inadmissible] division de la société en «  groupes construits  » sur des «  postulats déconnectés de tout fondement rationnel  ». Il s’agirait là d’une atteinte à «  la cohésion nationale  », comme au «  système démocratique héritier des Lumières  ». En conséquence, ne serait-il pas préférable de faire prévaloir une seule source d’information  ?

 

«  […] L’éclatement des sources d’information aboutit à la division de la société en groupes construits autour de postulats déconnectés de tout fondement rationnel  ».

 

Faut-il rappeler que, dans l’esprit des Lumières[1], les postulats construits autour de «  fondements rationnels  » ne peuvent être élaborés sur la base d’une Raison pure, hypostasiée, mais par l’usage pour chaque citoyen de la raison commune [capacité à se servir de son propre entendement et de s’orienter par soi-même]. En outre, la Cité politique, la République, ne requièrent nullement “l’unisson”, mais au contraire un certain “discord” qui participe de la formation de la raison commune, comme de l’unification de la République[2] et de la nation.

Au sein de la rhétorique sophistique de la «  Lettre de mission  », les «  groupes construits  » [quelle impudence  !], porteurs de «  contenus auto-produits  » au gré d’affinités idéologiques [irrémissible outrecuidance  !], se présentent comme opposés au «  système démocratique héritier des Lumières  », alors qu’ils en sont une expression à valeur exemplaire, qui marque la sortie de l’homme de son état de minorité, le développement de sa capacité à se servir de son entendement sans la tutelle d’autrui.

Aurait-on fait retour aux préceptes qui prévalaient sous l’Ancien régime (et encore avec nuances), ou aux thèses contre-révolutionnaires, à celles des Idéologues ou des économistes libéraux du XIXe siècle, à celles de Guizot et sa “souveraineté de la raison”, qui toutes s’opposent au principe de souveraineté du peuple, qu’on présume toujours enfant ou “fol”, toujours en état de minorité, et qui prétend faire valoir sa raison historique et politique, contre l’usurpation de l’intérêt général par les gouvernants qui tiennent les rênes du pouvoir.

À l’appui de sa dénonciation de la division de la société «  en groupes construits autour de postulats déconnectés de tout fondement rationnel  », la Lettre propose deux illustrations, sans commune mesure  :

– Aux États-Unis, l’attaque du Capitole par des émeutiers.

– En France, la montée des mouvements anti-vaccins.

Outre les caractères politiques [et “judiciarisables”] des deux événements, en tous points distincts, ceux-ci sont mis en relation, sans moyen terme, avec les “désordres informationnels” liés à “l’ère numérique”, qui semblent se manifester hors de tout motif, toute visée, sans relation aucune avec des déterminations d’ordre objectif (pour ne pas dire d’ordre “rationnel”).

Ne pourrait-on appliquer à l’ensemble du contenu «  auto-produit  » de la “Lettre de mission” l’étiquette de “Complosophisme”, pour se recommander de la définition qu’en propose Alexis Haupt[3]. Et se demander si le Président a pu lui-même commettre un tel contenu, si l’on tient compte de sa qualité de Prince philosophe. Sans doute s’agit-il plutôt d’un billet émanant de quelque Cabinet Conseil se substituant aux instances proprement politiques.

Les recommandations présentes dans l’Introduction du Rapport se présentent en effet comme autant de conseils de “bonne gouvernance” managériale pour contenir tant «  l’exacerbation  » des conflits religieux et des «  tensions géopolitiques  », que «  la montée des populismes  » [auto-construits  ?], et contrer la «  défiance populaire envers les élites et les institutions  », dont il serait oisif de rechercher les causes spécifiquement sociales et politiques.

Si l’on applique les principes de la Raison unique du “Grand Nous”, la « révolution numérique  » ne nous offrira-t-elle pas, selon le rapporteur, une « opportunité inédite  », pour instaurer de «  nouveaux modes de gouvernance  » et «  d’intelligence collective  », pour «  repenser les cadres de la démocratie représentative  », hors de toute influence perturbante des «  affinités idéologiques  », des «  biais cognitifs  », des fauteurs de discorde, des groupes et des contenus d’information illicitement «  auto-produits  ». Bref pour repenser autocratiquement «  les cadres de la démocratie  ».

Bienvenue dans le Meilleur des mondes et son élite dirigeante. Soumettons-nous, à l’insu de notre plein gré, à la tutelle bienveillante de ses castes supérieures, les Alpha et les Bétas. Abreuvons-nous tous à son enseignement “hypnopédique” [garanti sans biais cognitif] et à sa drogue obligatoire du bonheur[4].

 


 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Se positionnant en miroir à la «  Lettre de mission  », le rédacteur du rapport [Luc Bronner sans doute] fait référence dans son introduction au texte de Kant, Qu’es t-ce que les Lumières, rédigé quelques années avant la Révolution française sous l’impulsion notamment des idées de Rousseau. Il semble, ici aussi en miroir, utiliser cette référence à contresens.
  2. 2. Voir Jean Bodin, Les six livres de la République.
  3. 3. D’après Alexis Haupt  : «  Complosophisme  : utilisation abusive de l’étiquette de “complotiste” pour faire taire ou censurer celui qui remet en question un discours officiel sans avoir à débattre de ses arguments.  »
  4. 4. Voir Aldous Huxley, Le meilleur des Mondes (Brave New World), 1932.

Les peuples destitués de l’exercice de leur facultés politiques [Enquêtes du Cevipof et de la Fondapol – 2022]

1 avril 2022

 

Deux investigations récentes portant sur la vie politique ont été proposées au début de l’année. L’une porte sur l’état d’esprit, les opinions, les sentiments, le degré de “confiance” des Français envers leurs institutions et leurs représentants politiques, l’autre sur les conceptions de la liberté et de la démocratie que se font les citoyens de 55 pays, mais aussi de leurs inquiétudes.

 

I – Enquête annuelle du Cevipof [1]  : Baromètre de la confiance politique des Français


Lassitude, défiance envers les institutions et la politique.

Parmi les termes à même de décrire “l’état d’esprit actuel” des Français, vient en premier “lassitude” (40 %), puis “la méfiance” (37 %), en progression de 14 % en un an. La méfiance peut aussi concerner, mais dans une moindre mesure (30 %) les gens “d’une religion différente”.

Ce sont les institutions qui recueillent le plus de défiance. Au plus bas, sont les partis politiques (seulement 21 % d’expression de la confiance), les réseaux sociaux (22 %), les médias (29 %). Seuls 46 % des Français ont confiance dans la justice de leur pays. Dans le même sens, à la question “que ressentez-vous pour la politique  ?”, 70 % choisissent des qualificatifs péjoratifs, “méfiance” (39 %), “dégoût” (17 %).

Cela va de pair avec la piètre opinion accordée aux “responsables politiques”. Ils “ne se préoccupent pas assez des gens” (77 %), “sont corrompus” (65 %), “parlent trop et n’agissent pas assez” (79 %), “sont déconnectés de la réalité et ne servent que leurs propres intérêts” (75 %), “ne montrent pas de respect pour les citoyens” (68 %), “ne sont pas soucieux de plus de justice dans la société française” (68 %), “ne sont pas des gens sincères et qui suivent leurs convictions” (71 %), “ne sont pas compétents” (63 %)[2].

Pour autant, la politique, si on la considère en tant que forme universelle “intéresse” 57 % des interrogés. Tout dépend de comment elle est conçue et pratiquée. Est-elle perçue dans sa pratique effective comme concernant les affaires publiques, et saisissable par tous  ? Il ne le semble pas. À la question «  la politique est-elle une affaire de spécialistes  ?  » près de la moitié (47 %) répondent Oui. Ceci en contradiction avec le fait que 75 % des personnes interrogées pensent que «  les gens peuvent changer la société par leur action  », et que ce devrait être «  le peuple et pas les politiques  » qui devrait «  prendre les décisions politiques les plus importantes  ».

Le besoin de la population de pouvoir peser sur ses choix s’exprime aussi au travers de l’avis selon lequel la société se présente comme “injuste” pour 63 % des personnes interrogées. Le régime économique est lui aussi contesté, 39 % jugent que “le capitalisme est à profondeur”, 50 % qu’il est “à réformer sur quelques points”.


“Distance entre les politiques et les citoyens plus grande qu’entre les citoyens”

L’aggravation des contradictions au sein de la société, n’est pas perçue comme pour les deux tiers, le facteur le plus préoccupant concerne le divorce “entre les politiques et les citoyens”.


Le sentiment d’appartenance, la formation nationale

À la question “vous avez le sentiment d’appartenir en premier à quelle communauté  ?”, 25 % opinent pour “la communauté nationale”, 13 % pour “les gens qui parlent la même langue et qui sont de la même origine géographique”, 8 % choisissent la formule vague “les mêmes valeurs”. 41 % choisissent la réponse  : pas “le sentiment d’appartenir à aucune communauté”. Compte tenu de la formulation de la question centrée sur le sentiment «  d’appartenance  » à une communauté, cette réponse peut traduire un rejet du “communautarisme”, ou du séparatisme, ou une tendance au repli sur soi, qui réfracte peut-être le sentiment d’un dessaisissement progressif de leur formation de peuple politique et de nation politique.

S’agissant de la nation France, 40 % sont d’accord avec la proposition  : la France représente “une nation assez unie malgré ses différences”  ; pour 56 % (en progression de 3 %) elle serait “plutôt un ensemble de communautés qui cohabitent les unes avec les autres”. 61 % estiment cependant qu’un danger essentiel serait susceptible de menacer la nation, ou plutôt la république (“l’islam menace la république”). D’autres thèmes paraissent plus déterminants. Ce qui signifie aussi que pour 39 % des interrogés, ce n’est pas à proprement parler une religion en elle-même qui est menaçante (d’autres éléments de l’enquête établissent que 49 % estiment que “l’immigration est un enrichissement culturel”).


Le pays a perdu sa «  boussole morale  », le fonctionnement démocratique s’est perdu

Le plus préoccupant pour les personnes interrogées concernerait surtout «  l’état moral du pays  ». Les trois quarts estiment que “le pays a perdu sa boussole morale”. En contrepoint, 68 % estiment que “le pays a besoin de plus d’autorité et d’ordre”. Ce qui ne signifie pas, semble-t-il, l’acceptation d’une privation des libertés. La même proportion (67 %) estime que ce qui fait problème dans la situation présente serait que “l’on ne peut plus dire ce que l’on pense”.

On trouve le même type de préoccupations dans l’enquête Fondapol (voir plus loin). Ce n’est pas “la “démocratie” qui est remise en cause, mais “le fonctionnement démocratique” (57 %), chiffre en progression de 8 % depuis l’an passé. Pour 75 % “quelles que soient les lois votées, les problèmes du quotidien ne sont pas résolus.

Il ne s’agit donc pas de remplacer le régime démocratique  : 69 % jugent que “la démocratie est irremplaçable, c’est le meilleur régime possible”, et 79 % estiment “qu’il est utile de voter pour faire évoluer les choses”. Une petite moitié cependant (47 %) opine pour “moins de démocratie, mais plus d’efficacité”. 70 % sont d’accord pour dire que “la démocratie fonctionnerait mieux en France si les citoyens étaient associés de manière directe” (pétitions, tirage au sort).


Faut-il remplacer les politiques par des experts et des hommes forts  ?

En relation sans doute avec les critiques portant sur le «  fonctionnement  » effectif actuel de la démocratie, plus qu’avec le principe démocratique lui-même, les préférences accordées à d’autres régimes politiques (se substituant aux “institutions démocratiques”), 52 % sont d’accord pour “que ce soient des experts et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays”, 39 % optent pour “avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections”, et 27 % pour que ce soit “l’armée qui dirige le pays”.

Le juriste Christophe Boutin propose une lecture éclairante de cette enquête.

«  La demande d’un homme fort, ou du pouvoir des experts, peut en effet venir de la part des catégories socioprofessionnelles aisées, dotées d’un bagage intellectuel plus ou moins important […] et qui sont volontiers partisanes de la mise en place d’une démocratie censitaire, c’est-à-dire d’un système dans lequel une oligarchie à laquelle elles croient participer se maintient ainsi au pouvoir sans qu’un peuple envieux ne soit réellement à même de l’empêcher. Mais la même demande d’un homme fort, et, pourquoi pas, d’experts, peut aussi venir de la part de ce qu’on pourrait appeler des populistes, ou des bonapartistes, pour reprendre une grande distinction classique de la vie politique française, qui souhaitent ici, au contraire, lutter contre cette emprise oligarchique, et que parvienne au pouvoir quelqu’un qui soit en quelque sorte l’expression même du peuple […] Le décollage de la demande touchant l’armée lui-même peut satisfaire les deux, soit qu’il s’agisse d’en user contre le peuple pour mater sa révolte et protéger l’oligarchie, soit que la révolte populaire estime indispensable le recours à l’armée pour chasser l’oligarchie.  »

 


II – Libertés. Devenir. Le retour de l’inquiétude et de la défiance

 

La Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), dirigée par Dominique Reynié, publie une enquête annuelle – intitulée Libertés, l’épreuve du siècle – conduite par des instituts de 55 pays. Plus de 47 000 personnes y ont participé. 39 questions étaient posées sur leurs craintes, leurs choix concernant principalement la démocratie, la liberté, la guerre. L’enquête s’est organisée autour d’un clivage entre pays de “démocratie libérale“ et pays “autoritaires” ou “totalitaires”, se substituant à l’ancienne division selon la nature du régime économique. L’étude sur «  les libertés  » et les «  inquiétudes  », quant au présent de «  la démocratie  » et à son avenir possible positionne les pays retenus en vis-à-vis de pays aux régimes réputés «  autoritaires  ». Il y aurait d’un côté des pays se présentant comme autant de “démocraties” (27 pays de l’Union européenne, les pays est-européens et balkaniques, ainsi que les États-Unis, l’Inde, le Brésil, la Tunisie), de l’autre la Russie, la Chine, la Turquie, qui ne font pas partie de l’investigation.


«  De qui les démocraties ont-elles peur  ?  »

Le premier groupe de questions porte sur le degré “d’inquiétude” ou de “crainte” qu’inspire aux populations des pays interrogées, l’attitude de tel ou tel grands pays de “régime “autoritaire”, ou “autocratique”, ainsi que celle des États-Unis. Il semble que seul le caractère réputé «  autoritaire  » de ces régimes, soit de nature à expliquer cette «  peur  ». Les facteurs économiques, géopolitiques, les différences entre des formations historiques ne sont pas pris en compte.

“L’inquiétude” quant à “l’attitude de la Chine sur la scène internationale” semble largement partagée et en progression notable (53 % de l’opinion globale, 60 % si l’on inclut celle de l’Inde). Elle est de 60 % au sein des pays de l’UE (elle n’était que de 40 % en 2018). 60 % des Européens (54 % des Français) se révèlent cependant favorables à “l’approfondissement des relations” avec la Chine. Pour l’ensemble des pays concernés, l’inquiétude à l’égard du rôle de la Russie sur la scène internationale, ne serait que de 38  % de l’opinion globale (en Europe 61  %, en France 64 %). La tendance est en recul depuis 2018, y compris dans les pays de l’Est de l’Europe. L’attitude de la Turquie inquiète 71 % des interrogés en France. Les catégories sociales “supérieures” et les plus âgés seraient ceux qui expriment le plus de crainte.

Les États-Unis restent considérés comme “la puissance la plus influente” par 70 % de l’opinion globale. Leur attitude sur la scène internationale “inquiète” 31 % des Européens (63 % en 2018), évolution qui correspondrait au remplacement de Donald Trump par Joe Biden. Il est toutefois notable de considérer que dans les pays adhérents à l’Otan, 32 % jugent “inquiétante” l’attitude des États-Unis.


L’inquiétude face à la possibilité d’une guerre mondiale

C’est une des données les plus marquantes révélées par cette étude  : une “guerre mondiale” semble “probable dans les prochaines années” pour 38 % de l’opinion européenne, 44 % de l’opinion française, 50 % de l’opinion mondiale.


“De quoi les démocraties ont-elles peur  ?”

Des malheurs privés plus que d’une troisième guerre mondiale  ?

Ce chapitre vise à mesurer la “peur” suscitée par diverses évolutions dans le domaine économique et social. L’inquiétude quant au “déclassement économique” se révèle importante, mais aussi la crainte d’un développement de la discorde au sein de la société frayant la voie à la violence interne, et remettant en cause “l’idée démocratique”.
Les Français s’affirment comme “très inquiets” ou “plutôt inquiets” pour ce qui touche à leur pouvoir d’achat (86 %), à la crise économique (88 %), aux inégalités sociales (88 %), au chômage (84 %), à la dette (78 %), l’impossibilité de maintenir la même protection sociale (90 %). Les réponses dans les pays européens sont du même ordre de grandeur.

Les Français se déclarent aussi “inquiets” concernant le changement climatique (86 %), l’islamisme (84 %), la délinquance (92 %), l’immigration (73 %), le terrorisme (89 %), la guerre (66 %), l’extrémisme politique (81 %).

La défiance envers autrui progresserait globalement de façon plus forte dans les catégories populaires (71 %) que dans les catégories “supérieures” (53 %), davantage chez les femmes (68 %) que chez les hommes (61 %), chez les moins de 35ans (67 %) que chez les plus de 65 ans (59 %)[3].

Au vu de ces réponses, l’étude fait valoir que «  les sociétés démocratiques redoutent davantage les malheurs privés qu’une troisième guerre mondiale  ».

L’opinion mondiale montre une ambivalence à propos des “réseaux sociaux”, vus à part égale comme “bonne chose” (s’informer soi-même, parler librement) et ”mauvaise chose” (fausses infos, discussion seulement avec ceux de même opinion). Les trois quarts de l’opinion se retrouvent d’accord pour dire que les GAFAM et la Big Tech “ont un pouvoir trop important” et que “le gouvernement devraient les contrôler davantage”.


L’attachement à l’Union européenne “dans un monde fragilisé”

41 % des Européens et 38 % des Français estimaient en 2017 que “faire partie de l’UE est une bonne chose”. Ils sont en 2021, 52 % des Européens et 43 % des Français. Parmi ceux-ci, ce sont surtout les cadres dirigeants d’entreprises (72 %), les professions intellectuelles et scientifiques (77 %), les retraités (67 %°), les petits entrepreneurs, ouvriers qualifiés et sans emploi (60 à 62 %), qui estiment que c’est “une bonne chose”, les personnels de service et employés de commerce, ouvriers peu qualifiés et manœuvres, seulement 49 %.


“L’idéal démocratique” ne correspond pas au “ fonctionnement” de la démocratie

En réponse à une question sous-jacente à l’étude  : «  À quelles conditions les démocraties peuvent maintenir un tel niveau de confort matériel, poursuivre les progrès poursuivis depuis cent ans  ?  », l’étude fait ressortir une opinion positive à propos de «  l’idée démocratique  », mais plutôt négative sur «  la manière dont elle fonctionne dans leur pays  ». Ceci en concordance avec l’enquête CEVIPOF. Dans l’ensemble des pays (plusieurs réponses étant possibles), les populations interrogées sont massivement (autour de 80 %) en faveur d’un “système politique démocratique avec un Parlement élu qui contrôle l’exécutif”.

Les trois quarts de l’opinion globale tous pays se disent en faveur de la formulation proposée “que ce soient les citoyens et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble meilleur pour le pays”.

L’adhésion de principe à l’idée démocratique se trouve ici aussi contredite par «  la manière dont elle fonctionne dans le pays  ». 72 % des moins de trente-cinq ans se déclarent favorables à un régime où  : ce seraient “les experts et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays” (contre 46 % des plus de soixante ans). Cet acquiescement ne présente pas de différences significatives selon le positionnement social, ni selon l’auto-positionnement politique “à gauche” ou “à droite”.

Un régime où l’on aurait “à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections” à la faveur de 52 % de l’opinion globale (36 % sans l’Inde), dont 25 % des plus de soixante et 44 % des moins de 35 ans. “Que l’armée dirige le pays” recueille 40 % du global (25 % sans l’Inde) dont 11 % des plus de soixante ans et 36 % des moins de trente-cinq ans. Les chiffres en France ne nous sont pas apparus dans la publication en ligne.


Critique du fonctionnement effectif de la démocratie, les peuples dépossédés de la politique

Parmi les personnes interrogées, 44  % estiment que “la démocratie fonctionne mal dans leur pays”, 50 % en France, 33 % aux États-Unis, 14 % en Suisse (le plus faible  %), 90 % au Liban (le plus fort  %).

En outre 59  % estiment que ceux qui nous gouvernent sont “pour la plupart tous corrompus”.

La proposition “Le vote ne sert pas à grand-chose, les hommes et les femmes politiques ne tiennent pas compte de la volonté du peuple”, a pour sa part l’assentiment de 41 % de l’opinion française (33 % européenne, 30 % dans l’ensemble). On note aussi l’importance du sentiment de défiance à l’égard des médias des pays réputés démocratiques. “J’ai l’impression que cela ne me concerne pas”. “La confiance” accordée aux institutions politiques est elle aussi limitée  : à 27  % pour les partis politiques, 43 % pour le Parlement, 48 % pour les syndicats, 50 % pour les autorités religieuses à égalité avec le système judiciaire. La police (56 %) et surtout l’armée (68 %) recueillent moins de défiance.

Par ailleurs, même si l’opinion globale estime à 60 % que les gouvernements autoritaires se révèlent plus efficaces contre les pandémies (70 % en France), 74 % n’acceptent pas qu’on “réduise un peu mes libertés”. Les libertés jugées importantes sont celles de pouvoir manifester (83 %), de décider (95 %), d’avoir le choix de vote (96 %), de dire ce que je pense (96 %), la liberté de la presse (94 %).


 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), à partir d’un panel de 10 500 personnes interrogées par OpinionWay.
  2. 2. La moitié se disent “satisfaits” de l’actuel président  ; pourtant, 60 % n’ont “pas confiance” en lui, et “la politique du gouvernement actuel” suscite “l’inquiétude” de 67 %.
  3. 3. Dans l’ensemble des pays concernés les plus nombreux à penser que leurs désaccords conduiront à la violence sont les Libanais (76 %), les Français (71 %) et les Belges (61 %). Ce sont les mêmes qui se déclarent les plus pessimistes quant à l’avenir de leur pays.

Germinal propose un cours sur le thème : Souveraineté et Souveraineté du peuple – Constitution et déconstitution

1 avril 2022

 

Dans ce numéro et les suivants, Germinal, en coopération avec l’Université des classes populaires, propose aux lecteurs un cours sur la notion de souveraineté et celle de souveraineté du peuple, cette dernière ne pouvant trouver à se réaliser que s’il existe un cadre souverain pour que le peuple puisse véritablement être institué en peuple politique et développer sa capacité souveraine.

Le cours comprendra les exposés suivants  :

–  La notion de souveraineté

–  Jean Bodin (1576). La souveraineté, «  âme de la République  »

–  Jean-Jacques Rousseau  : Le droit politique et la Souveraineté du peuple

–  La Révolution française  : souveraineté de la nation et souveraineté du peuple

–  Les diverses façons de nier le principe de la souveraineté du peuple

–  Données historiques  : «  L’invention de la souveraineté  » d’après Albert Rigaudière

–  La question de la Souveraineté dans les formations politiques non centralisées

On commencera le cours dans ce numéro par un cours portant sur  :

La souveraineté du peuple au regard des enjeux révolutionnaires * [Rousseau, Sieyès, Robespierre]

 


 

* Ce cours a été établi sur la base de travaux de Hélène Desbrousses, Représentations communes et représentations savantes des formes de l’État , Thèse pour le Doctorat d’État en Sciences politiques, IEP Paris, 1993, ainsi que d’articles publiés dans les Cahiers pour l’analyse concrète, 23-24, 30-31, 34, 35 et de l’ouvrage le Lieu politique. Constitution et déconstitution, co-édition CSH Inclinaison, 2016. Une partie de ces cours est disponible sur le Site de l’Université des Classes populaires, www.lunipop.fr.

 

La souveraineté du peuple au regard des enjeux révolutionnaires * [Rousseau, Sieyès, Robespierre]

1 avril 2022

 

Avant de commencer le cours, il est nécessaire de répondre à des questions qui seront abordées par la suite.

– Première question  : Comment le peuple peut-il être souverain  ? Les conditions nécessaires.

Pour qu’un peuple puisse exercer sa souveraineté, une condition préalable est requise   : que soit constitué un cadre de souveraineté, qui ne soit pas dans la dépendance d’autres puissances (à l’extérieur ou à l’intérieur). Mais cette condition nécessaire n’est pas suffisante. La question centrale est celle de la formation d’une volonté une du peuple. En cela réside toute la difficulté, car le peuple n’existe pas dans un corps physique naturel (comme un prince). L’existence physique unitaire n’existe que dans des individus distincts, à la différence de ce qu’il en est pour un roi, qui peut superposer un “corps politique” sur un corps physique, même si déjà ici le problème de “l’unité de volonté” demeure posé.

La possibilité d’une souveraineté du peuple se heurte à un problème “de forme”  : comment faire pour que le peuple puisse être constitué en sujet politique Un, ayant un “moi commun”, une “volonté commune”. Comment constituer le peuple en un “être construit”, alors qu’il n’est pas un “corps naturel” de par sa réalité physique et psychique  ?

Pour qu’une souveraineté effective du peuple se révèle possible, il faut que celui-ci soit institué en un corps artificiel (artificiel = produit de l’art humain), par le moyen d’une association politique. En ce sens le peuple, s’il est conçu comme simple agrégat, multitude, ou regroupé selon “l’appartenance” à une “race”, une “ethnie”, hors de toute formation historique et politique commune, ne peut accéder à une capacité souveraine effective. Pour Rousseau, le peuple, unifié en tant que corps politique, se regroupe sur la base de la capacité souveraine des différents individus, qui elle-même présuppose l’égalité des hommes, c’est-à-dire leur égale capacité à décider ce qui est bon pour leur conservation, et son extension à ce qui est bon pour la conservation commune. L’institution du peuple en corps politique souverain, par le contrat social et le rôle joué par la figure du “Législateur” donne les conditions d’expression de la volonté commune, en sachant qu’elle n’est pas la simple addition des volontés de tous, qui sont disparates. S’il y a dissolution de l’association politique, c’est-à-dire non-respect des clauses du pacte social, le corps politique se dissout, il n’y a plus de peuple (corps politique), et par conséquent plus de souveraineté effective du peuple.

– Autre question. La souveraineté du peuple est-elle un principe qu’il suffirait d’appliquer, ou résulte-t-elle d’un processus historique  ?

Le développement d’un cadre politique souverain pour une nation et la formation de la capacité souveraine du peuple de cette nation ne «  tombent pas du ciel  », juste parce qu’on a décidé qu’il devait en être ainsi. Il ne faut pas confondre le long processus houleux de formation d’un cadre politique souverain, la capacité d’un peuple à exercer la souveraineté, et la notion, le principe de souveraineté.

Dans le processus de formation de la souveraineté et d’unification d’un royaume, d’une nation, d’un peuple, la force, la violence, voire la coercition, ont joué leur rôle, pour parvenir à la maîtrise effective de ce cadre souverain, contre la soumission à d’autres puissances, contre le chaos des fluctuations incessantes de soumission aux «  droits  » successifs des «  plus forts  ».

Mais la souveraineté ne peut reposer sur la seule force, elle dépend de conditions d’unification effective  : loi commune, minimum d’égalité et de justice (au sens ancien du terme), de sûreté contre le jeu des rapports de force et les attaques extérieures. La solidité des nations et des cités, donc aussi la souveraineté, ne peut se maintenir sans le soutien du peuple, qui lui-même requiert un minimum d’égalité, de justice, de protection. Faute de quoi les royaumes, les Cités (et les républiques) se déconstituent, en même temps que le peuple, et ne peuvent résister aux rivalités internes comme aux convoitises des puissances extérieures.

 


 

* Ce cours a été établi sur la base de travaux de Hélène Desbrousses, Représentations communes et représentations savantes des formes de l’État , Thèse pour le Doctorat d’État en Sciences politiques, IEP Paris, 1993, ainsi que d’articles publiés dans les Cahiers pour l’analyse concrète, 23-24, 30-31, 34, 35 et de l’ouvrage le Lieu politique. Constitution et déconstitution, co-édition CSH Inclinaison, 2016. Une partie de ces cours est disponible sur le Site de l’Université des Classes populaires, www.lunipop.fr.

 

Rousseau et l’ordre social légitime

1 avril 2022

 

Au début du Premier Livre du Contrat social, Rousseau indique  :

 

«  L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.  »

 

La nature de l’homme (nature-essence et non nature-origine), a pour attribut la liberté («  l’homme est né libre  »). Ceci ne signifie pas que dans les conditions réelles de la vie avec d’autres hommes, il y ait liberté («  partout il est dans les fers  »).

 

«  Comment ce changement s’est-il fait  ? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime  ? Je crois pouvoir répondre à cette question.  »

 

Rousseau ne s’interroge pas on le voit sur une quelconque genèse des formations sociales, mais sur le FONDEMENT D’UN ORDRE SOCIAL LEGITIME. C’est précisément l’objet du Contrat social (qui porte dans son intitulé  : Principes du droit politique).

Selon lui, “l’état social”, la société (au sens développé du terme) ne ressort pas du mouvement involontaire, des processus spontanés de rencontre entre les hommes. Le mouvement spontané ressort de “l’état de nature”, tel qu’il le définit dans le Contrat social  : hommes guidés par leur instinct, soumis à des rapports de force et de dépendance, hommes qui «  s’entre haïssent à proportion que leurs intérêts se croisent  ».

La société, est pour sa part fondée sur des conventions. C’est dire qu’elle est le produit d’une construction (artificielle) et non d’un processus naturel (involontaire).

La problématique du Contrat social, c’est de dégager la nature des conventions qui peuvent fonder l’ordre social légitime.

 

 

Par le droit politique, on transforme les conditions initiales (sans nier leur effectivité), en prenant appui sur un des éléments de la contradiction  : besoin d’accord. On ne nie pas les hommes «  tels qu’ils sont  », on vise à les transformer par la mise en œuvre d’une forme commune.

 

«  Prendre les hommes tels qu’ils sont, et les lois telles qu’elles peuvent être.  »

 

Comme chez Bodin et Bossuet, le rôle de l’État, des formes politiques, dans lesquelles se trouvent les hommes déterminent leur façon d’être en société. L’homme forme et transforme l’homme par des médiations spécifiques. Le gouvernement «  bien réglé  » fait les hommes vertueux, le gouvernement «  mal réglé  » fait les hommes corrompus. Il y a valorisation de ce qui est formé, acquis, par rapport aux conditions prédonnées. Toutefois chez Rousseau, il n’y a pas devoir d’obéissance si le gouvernement est mal réglé, ne recherche pas le bien public. Si la société est légitime (bon gouvernement), l’homme se doit à la Cité, si elle ne l’est pas (mauvais gouvernement), l’homme ne se doit qu’à lui-même.

 

 

Entre ce que l’on aliène et ce que l’on reçoit, il existe une forme d’équivalence, ce que l’on donne sous une forme particulière, privée (liberté de l’état de nature), vous est rendu sous une autre, sociale (égale liberté de l’état civil).

Comme il l’indique lui-même, Rousseau propose par là une “méthode” pour la formation des sociétés politiques (légitimes). C’est par le droit politique que se forme la liberté civile, l’égalité, le droit de propriété (y compris de soi-même). Sur cette base peut se réaliser l’individuation, nécessaire à l’association politique. Le peuple peut être institué en corps politique et jouer effectivement le rôle du souverain. Ainsi, il n’existe «  qu’une seule façon d’unir les hommes  », en fonction de conditions effectives données.

Quelles sont ces conditions  ? Celles du mouvement spontané qui comporte deux tendances  : opposition des intérêts particuliers, nécessité en raison de cette opposition de l’établissement des sociétés.

 

«  Si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendu possible.  »

 

L’opposition des intérêts rend nécessaire la société, mais ce qui la rend possible c’est l’existence d’un accord (sur des finalités, besoins, communs). Pour que la société puisse se constituer, termine-t-il,

 

«  c’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée  ».

 

Autrement dit, on ne peut réunir les hommes qu’avec un gouvernement selon l’intérêt commun. Le gouvernement fondé sur les intérêts particuliers, privés, ne peut unir les hommes. Pour qu’il y ait société (légitime), le gouvernement ne peut être le simple prolongement, l’appendice du mouvement spontané des échanges privés. Celui-ci ne peut suffire à fonder une société politique. Le droit politique doit être élevé au-dessus des rapports immédiats.

Une contradiction toutefois doit être surmontée. La “forme politique” à construire devra tout à la fois être guidée par la recherche du bien commun et assurer la liberté de chaque associé. Il faut trouver

 

«  la forme politique d’association qui défende et protège la force commune  »,

 

et qui défende et protège

 

«  la personne et les biens de chaque associé  »,

«  et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même  ».

 

On a vu par quelle médiation (droit politique commun) pouvait se réaliser la protection de la liberté individuelle. Comment maintenant trouver la méthode selon laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même.

– Premier élément, la forme de la convention, qui doit lier les associés.

La convention doit être volontaire, sinon la liberté serait aliénée, et l’on obéirait à un autre que soi-même.

Elle doit être générale, sinon l’égalité ne serait pas réalisée et mettrait en péril la liberté. La convention générale donne une base équitable  : conditions égales pour tous, même droits, mêmes devoirs, pas de rapports de dépendance.

– Second élément, la fin visée.

La finalité de l’association est le bien commun comme chez Bodin ou Bossuet. Ce bien commun toutefois ne peut être ici atteint que si les aliénations consenties sont volontaires et également réparties. Les moyens de réaliser le bien public, sont comme pour Bodin et Bossuet, le droit politique, la loi commune, l’égalité devant la loi (contre les ordres partiels, les privilèges, la concurrence, le laisser-faire). Mais pour Rousseau, le principe d’une équivalence entre ce que l’on aliène et ce que l’on reçoit est essentiel. Il ne peut y avoir d’un côté un roi souverain, de l’autre des sujets, mais de mêmes hommes, tour à tour citoyens et sujets, formant la loi et y obéissant. Équivalence entre versants actifs et passifs du droit politique, équivalence entre droits et devoirs.

La forme légitime de l’association politique (ou république) se présente alors comme suit  :

 

«  Cette personne publique qui se forme par l’union de toutes les autres prend le nom de république ou corps politique. Le corps est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. Les associés prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine, et sujets comme soumis aux lois de l’État.  »

 

Les éléments distingués par Rousseau sont les différentes faces, ou formes, d’une même chose, considérés sous différents rapports.

Les associés, en nom particulier, sont à la fois citoyens et sujets. En tant que collectif d’associés, ils se nomment le peuple. Le peuple qui fait les lois y est aussi soumis. Comme Souverain, il joue le rôle actif de formation de la loi, que l’État fait appliquer par le gouvernement.

Le corps politique est un corps artificiel, c’est-à-dire humainement construit. Fondé sur des conventions, il ne tient que par les principes du droit politique qui le constitue. Il n’a d’existence, comme le navire de Bodin, que pour autant qu’il demeure fondé sur la convention politique des associés, et sur les clauses du contrat (égalité, équivalence). Si le pacte est rompu, le corps se dissout. Le corps politique n’est donc pas assimilable à une communauté “naturelle”, de sang, de culture. Sa légitimité est d’ordre politique, liée aux finalités et clauses du contrat. [Par analogie on peut comparer ce schéma à celui d’une société savante. Constituée en vue d’un but commun – la connaissance –, celle-ci se donne des règles communes lui permettant d’atteindre ce but. Si l’on ne cherche plus à atteindre ce but, si les règles communes ne sont pas respectées, ou si les associés se séparent, la société savante, construction artificielle, n’a plus d’existence]. Mais à la différence du modèle de Bodin, la constitution de la souveraineté repose sur une convention entre tous les associés, ceux qui obéissent à la loi sont ceux-là même qui l’ont formée. Il y a pleine correspondance entre contenu et forme politique.


Souveraineté et gouvernement

Même si Rousseau utilise parfois le terme gouvernement dans un sens large (gouvernement d’une société), il opère une distinction entre souverain et gouvernement, volonté directrice et puissance d’exécution.

Dans le corps politique, la volonté souveraine est à l’origine de la loi. Le gouvernement est soumis à cette loi, il n’est que le commis du souverain.

La volonté souveraine ne porte que sur des objets généraux, la puissance exécutive consiste au contraire en actes particuliers. Pour que chaque instance demeure légitime, les deux ne doivent pas être confondues.

Le gouvernement ne doit pas donner les lois. Le souverain qui donne les lois ne doit pas gouverner.

– Le gouvernement doit toujours rester dans la dépendance de la volonté générale qui ressort du Souverain. C’est là précisément «  la matière la plus difficile des institutions politiques  », «  l’abîme de la politique  ». Le gouvernement tend constamment à usurper le pouvoir de faire les lois, prendre la place du souverain, conduire à ce que le peuple délègue sa volonté.

– Le Souverain ne doit pas en corollaire, se confondre avec le gouvernement. S’il ne doit jamais aliéner son droit de vouloir, il lui faut au contraire être représenté dans le pouvoir. Il ne doit pas exercer de fonction gouvernementale, mais diriger le gouvernement par les lois. Pourquoi  ?

Si le souverain se centre sur les actes particuliers, il cesse de se situer dans la généralité et retourne à l’état de nature. L’exécution, le pouvoir portent sur des affaires particulières. Pour que le peuple reste peuple (association, corps politique souverain), il doit s’intéresser aux affaires publiques, générales de la société. S’il s’en détourne, en se centrant sur le particulier, il perd sa qualité de peuple (association, corps politique) et ne peut plus jouer son rôle de souverain.

La focalisation sur le particulier, l’adhérence entre la loi et son exécution, impliquent pour le peuple l’abandon de sa volonté de direction des affaires communes, publiques. Ne confondant pas délégation de vouloir et délégation de pouvoir, Rousseau n’est pas ainsi un partisan de thèses qui mettraient en avant la gestion (ou l’autogestion) des affaires particulières, au détriment des affaires générales.

 

ROUSSEAU (Jean-Jacques), Du contrat social, Écrits politiques, Œuvres, III, La Pléiade, 1964.

 

La place de Sieyès et Robespierre au sein du processus révolutionnaire

1 avril 2022

 

Avant d’examiner les conceptions de Robespierre, et pour situer son point de vue, il faut s’interroger sur ce qui fait que la Révolution française a pu être dénommée la Grande Révolution.

On peut poser que la Révolution française est la première grande tentative aboutie, à l’échelle de toute la société, d’une pratique sociale d’un ensemble d’hommes agissant pour faire triompher des buts consciemment définis. On se dégage du mouvement involontaire, bien entendu de façon encore partielle et incomplète. On vise à réaliser des finalités conscientes, à l’encontre de rapports sociaux non voulus, posés à l’insu des hommes. Et cela, même si le “volontarisme révolutionnaire” n’a pas saisi ni résolu toutes les contradictions sociales en jeu, si les hommes ont pour partie agi sans avoir pleinement conscience de la totalité de leurs objectifs, ils n’ont pas maîtrisé l’ensemble du processus.

Des finalités distinctes, des intérêts divergents, des analyses différentes coexistent au cours du processus révolutionnaire, la Révolution se présente comme le fruit de l’action conjuguée de forces composites. Il n’est pas question d’analyser ici les modes de représentation du monde social correspondant à ces différentes forces, dont certaines étaient d’ailleurs aussi contre-révolutionnaires. On propose plutôt de se centrer sur deux moments et deux façons de concevoir le mouvement révolutionnaire selon les visées sociales que l’on poursuit.

Pour faire le lien avec l’exposé précédent, il faut d’abord noter que si Robespierre et Sieyès, dans les textes considérés, ne poursuivent pas les mêmes finalités, ils reprennent de Rousseau, des éléments communs  :

– La place accordée à la volonté politique pour transformer le cours des choses. Le rôle des formes politiques, du droit politique à cet égard.

– La nécessité d’imposer de nouveaux fondements à la légitimité et à la souveraineté, contre l’ordre antérieur.

– L’idée de lutte radicale entre le passé, le présent et l’avenir  : lutte entre forces, principes inconciliables, qui conduisent à la nécessité de “trancher” en faveur des principes que l’on soutient.

Ce qui sépare Robespierre de Sieyès, touche à la question de savoir au nom de qui, et pour quoi, la lutte est menée, quelle volonté souveraine devra l’emporter, quel principe de légitimité doit la fonder. Le combat initial de Sieyès se situe dans le cadre d’une opposition entre le Tiers État et les privilégiés, entre société d’ordres et société marchande (ou société «  d’échanges libres  »). Ce sont les “classes disponibles”, représentant les intérêts de l’ordre bourgeois, qui pour Sieyès doivent diriger le peuple, en mobilisant sa force contre l’ancienne société. Robespierre se situe dans le cadre d’une autre lutte, celle qui oppose le peuple aux riches, anciens et nouveaux, celle qui oppose «  le droit à l’existence  » aux formes illégitimes de propriété et à l’anarchie des échanges privés. La question des conditions, des moyens pour rendre effective la souveraineté du peuple, est pour lui essentielle.

 

 

SIEYÈS

1 avril 2022

 

La pensée de Sieyès est complexe, dans la mesure où coexistent en elle des principes qui correspondent à diverses étapes du processus révolutionnaire. En outre, au sein de sa pensée, les rapports entre facteurs économiques et politiques ne sont pas pleinement élucidés et théorisés. Selon les commentateurs, il peut ainsi se trouver tour à tour théoricien de la dictature de classe, représentant du libéralisme politique, ou théoricien du régime représentatif moderne, ou encore précurseur d’une conception technocratique du pouvoir. Ces différentes appréciations sont fondées dans la mesure où elles correspondent à divers stades du processus révolutionnaire. Toutefois, au cours des divers moments, un contenu unique se trouve en jeu  : la défense de la société d’échanges libres. Cette défense rend nécessaire dans un premier temps la mobilisation du peuple contre les vestiges du régime ancien, par la suite, une fois ces vestiges (les privilèges) abolis, il convient pour Sieyès de préconiser la mise en tutelle du peuple.

Qu’est-ce que le Tiers État  ? expose le moment où le compromis avec la noblesse tourne à l’affrontement, le moment où se proclame l’alliance nécessaire de ce que l’on pourrait nommer la classe bourgeoise avec le peuple.

 

«  On ne doit pas se le dissimuler  ; le garant de la liberté publique ne peut être que là où est la force réelle. Nous ne pouvons être libres qu’avec le peuple et par lui.  »

 

Dans d’autres textes –  pas toujours public  –Sieyès expose au contraire la nécessité de ne pas laisser jouer au peuple le rôle du souverain.


Comment Sieyès pense le rapport entre base économique et formes politiques

 

Sieyès, veut le triomphe de la société d’échanges libres contre la société d’ordres, il veut la libération des échanges. Une telle libération ne peut triompher que par une lutte entre forces sociales (classes) aux intérêts opposés, elle requiert que les formes politiques correspondent aux besoins de “liberté” des rapports économiques marchands. L’instance politique doit remplir un rôle à cet égard.

Pour Sieyès, comme pour Rousseau, la société, “l’état social”, ne résulte pas de processus spontanés, c’est «  un ouvrage libre  » issu d’une «  convention  » entre associés. Ouvrage, c’est-à-dire construction. Libre, c’est-à-dire non soumis à des règles pré-données. Issu d’une convention entre associés, c’est-à-dire ne ressortant pas tout établi du mouvement des échanges marchands. Si le point de départ, et le “moteur”, réside bien dans «  l’échange libre  », cet échange a besoin d’un cadre politique, qui lui permette de se “libérer” des carcans anciens.

Dans les rapports qui se développent “spontanément” entre les hommes, Sieyès distingue deux tendances  : Les relations entre «  nos semblables  » peuvent se poser comme «  moyens réciproques  » ou comme obstacles. Il faut par la pratique politique mettre en avant un “intérêt général”, (plus ou moins général) pour établir l’ordre souhaité (échanges libres), afin que des rapports (non désirés) entre hommes n’y mettent pas obstacle.

 

«  Une société ne peut avoir qu’un intérêt général. Il serait impossible d’établir l’ordre, si l’on prétendait marcher à plusieurs intérêts opposés. L’ordre social suppose nécessairement unité de but et concert des moyens.  »

 

La médiation politique est nécessaire pour passer de “l’état de nature” à “l’état social”. Il faut des conventions, des règles communes, une reconnaissance mutuelle des associés, une garantie sociale pour que les échanges se révèlent avantageux. Comme dans le Contrat social, il y a l’idée que l’aliénation de moyens particuliers permet en retour de recevoir les avantages qui découlent de l’association publique.


Souveraineté de la nation

 

Au moyen du concept de nation, Sieyès expose comment il conçoit les relations entre économie et politique. La nation est tout à la fois posée au niveau de la base économique et dans l’ordre politique. La nation est tout à la fois une “combinaison” des activités et des classes productives utiles (contre les classes stériles, les privilégiés) et le regroupement politique moderne des associés (contre le régime des ordres, des “états”). Si, sous le premier aspect (base économique), la nation ressort du mouvement des échanges libres, le second (ordre politique), se présente comme une élaboration construite qui doit satisfaire les besoins de la nouvelle “logique” économique (liberté des échanges).

Il convient à cet égard de considérer quelle place Sieyès confère au travail et à la division du travail dans sa société d’échanges libres. Pour lui, le travail est créateur de formes et de richesses. L’industrie transformatrice développe les forces productives et la richesse de la société. (Contrairement aux physiocrates, il ne privilégie pas la production agricole et la propriété foncière). Le travail ne se conçoit pas sans l’échange et sans la division du travail, facteurs de multiplication des richesses. La division du travail, la combinaison des travaux utiles, les échanges entre travaux, constituent une pièce essentielle dans le processus d’affranchissement des rapports féodaux. De même que le travail créateur utile s’oppose à la stérilité des classes privilégiées, la société d’échanges libres s’oppose à la société d’ordres. C’est le Tiers État qui représente les «  classes du travail  », «  co-productives  ». Ce sont ces classes qui soutiennent la société, non les classes stériles, privilégiées, qui la ruinent.

Le concept complet de nation combine ainsi facteurs économiques et politiques. La nation est tout à la fois la combinaison des classes utiles et leur établissement politique.

– En tant que combinaison des travaux utiles à la société, la nation tire d’elle-même sa propre légitimité. Elle est aussi le véritable tenant de la souveraineté. C’est elle qui détient le pouvoir constituant, pouvoir actif qui n’est pas lié au passé mais au présent des classes qui soutiennent la société nouvelle. Considérée ainsi, la nation pré-existe à son établissement politique.

 

«  La nation existe avant tout […] avant elle et au-dessus d’elle il n’y a que le droit naturel.  »

«  La nation seule peut vouloir pour elle-même et par conséquent se créer des lois.  »

 

Le principe de légitimité réside dans le contenu social de la nation, les activités utiles. Le caractère révolutionnaire est attaché à l’idée de nation détentrice du pouvoir constituant actif, contre tout ordre passé.

– La nation a besoin d’un «  établissement politique  » qui corresponde à son contenu social, contre tout ce qui n’est pas la nation  : les classes stériles. Un tel établissement doit s’édifier en fonction du schéma suivant  :

 

 

«  Le Tiers seul dira-t-on ne peut former les États Généraux – Eh  ! tant mieux, il composera une Assemblée Nationale.  »

 

La société doit être réorganisée en fonction de l’ordre commun, par une représentation nationale qui exclut les apanages de représentations, les représentations d’ordres, locales ou de corps.

Dans la première étape de la Révolution, lorsque la force du peuple se révèle nécessaire, et que celui-ci ne prétend pas aller au-delà des buts de la révolution bourgeoise, la nation est posée par Sieyès comme étant synonyme de peuple. La nation, ou le peuple, sont souverains. Le gouvernement est leur commis. L’idée de représentation égalitaire du nombre prévaut.

Sa conception se révèle toutefois moins univoque. S’il récuse les apanages de représentation (par la noblesse), il veut mettre en place la «  libre concurrence  » pour les fonctions publiques. Au sein de cette concurrence, les fonctions publiques échoient alors “naturellement” à la portion éclairée du Tiers État, aux «  classes disponibles  », qui sont seules à avoir une fortune suffisante pour être indépendantes, et ont assez de temps et de connaissances pour exercer le métier politique.


La représentation de la volonté

 

Sieyès distingue plusieurs étapes dans le mécanisme de représentation de la volonté.

Dans “l’état de nature” règne le jeu des volontés individuelles, il n’y a pas de représentation commune. Pour passer à la deuxième étape, “l’état social”, il faut comme Rousseau le projetait dans le Contrat social, unité de volonté, la représentation par conséquent doit être commune, chaque citoyen participant également à la formation de la volonté générale.

Dans une troisième étape, s’opère un «  détachement  » d’une portion de la volonté nationale, sous la forme d’une «  volonté représentative  ». Le peuple délègue ici la volonté souveraine (et pas seulement du pouvoir), à l’inverse du modèle de Rousseau. Ce sont les classes disponibles qui vont représenter la volonté souveraine, sans que soit posée, comme il en est le cas chez Rousseau, la nécessité “d’instituer le peuple”, en travaillant créer les conditions de développement de sa capacité politique. Le gouvernement se constitue en corps, tandis que les gouvernés (les classes populaires) doivent rester atomisés, et sous couvert de lutte contre les anciennes corporations, ne jamais pouvoir être constitués en corps politique.

 

«  Dans une société, il ne peut y avoir de corps que le corps gouvernant, lui seul est organisé pour cela, quant à la partie gouvernée, elle n’est qu’une collection d’individus.  »

«  L’ordre social exige […] de ne point laisser les simples citoyens se disposer en corporations.  »

 

D’abord posé comme ensemble unitaire, le Tiers État se divise en «  hommes disponibles  », savants, compétents, et en «  hommes de labeur  », ignorants. Le pouvoir ne paraît pas ainsi relever d’une classe, seulement du savoir, de la raison. Et si la notion de travail permettait de figurer l’unité des différentes fractions du Tiers État contre les privilégiés, la notion de division du travail, étendue à l’ordre politique, va permettre de légitimer l’accaparement du vouloir et du pouvoir par une classe.

Pour Sieyès, on l’a dit, les différents travaux entrent en relation par l’échange. La succession des échanges vaut pour signifier la représentation réciproque de tous les travaux les uns dans les autres. Comme il en est le cas dans l’échange marchand, A se représente dans B  ; B dans C  ; C dans A, etc.

 

«  Tous les rapports de citoyen à citoyen sont des rapports libres. L’un donne son temps ou sa marchandise, l’autre rend en échange son argent, il n’y a point de subordination mais un échange continuel.  »


Un gouvernement par les élites. Une conception “technocratique” de la politique

 

Il s’agit ici de l’échange de travaux particuliers. À côté de cette division des travaux productifs particuliers et de l’échange qui s’institue entre eux, Sieyès introduit un autre principe de division  : une forme d’échange entre les travaux directement productifs et un «  travail général de souveraineté  », ou “travail public”. Le travail public, au sein de la division générale du travail, va “représenter” toutes les activités particulières. Les activités particulières vont s’échanger contre une seule forme de travail, le travail public, réservé à une catégorie particulière adonnée au métier politique.

Les oppositions de classes sont posées comme distinctions de fonctions, de savoir. Le métier politique ne peut revenir qu’à ceux qui en ont les capacités. Et même la qualité de “représentable” (ceux qui peuvent déléguer leur volonté) doit se trouver limitée à une partie de la population.

La souveraineté et le pouvoir deviennent l’apanage des spécialistes en «  art social  », ceux qui savent les lois du mécanisme social.

 

«  Les lumières de la morale publique doivent paraître chez les hommes bien mieux placés pour saisir les rapports sociaux, et chez qui le ressort originel est moins communément brisé.  »

 

Les classes non disponibles (peuple rivé au travail et aux préoccupations de survie immédiate) sont selon Sieyès, étrangères à toute «  idée sociale  ». La majorité des hommes ne sont que des «  machines de travail  », «  multitude sans instruction et qu’un labeur forcé absorbe en entier  ». Pour régler «  le mécanisme social  », il faut des experts, non les hommes de cette «  multitude, qui, toujours enfant, considère le mécanisme social comme un joujou  ».

La reconstitution d’une division fixe entre gouvernants et gouvernés, d’une nouvelle hiérarchie sociale, s’impose alors dans le modèle de Sieyès.

 

«  Ne confondons point avec la supériorité absurde et chimérique qui est l’ouvrage des privilèges […] [et] cette supériorité légale qui suppose seulement des gouvernants et des gouvernés. Celle-ci est réelle  ; elle est nécessaire.  »

«  La seule hiérarchie nécessaire […] s’établit entre les agents de la souveraineté […] c’est là que se trouvent les vrais rapports d’inférieur à supérieur, parce que la machine publique ne peut se mouvoir qu’au moyen de cette correspondance.  »

 

Sieyès aboutit à l’idée d’un “gouvernement rationnel”, d’ordre technique, et non plus politique. Citons dans le même esprit la conception que Guizot se fera d’une «  souveraineté de la raison  ». La postérité sera longue. Bien que le principe de souveraineté du peuple puisse être reconnu dans les Constitutions, en pratique, son exclusion prévaut dans la pratique.

En résumé, Sieyès reconnaît une sorte de “lutte de classes”, tant que celle-ci concerne l’opposition Tiers État contre privilégiés, société d’échanges libres contre régime des ordres. L’identité peuple et nation se présente alors comme nécessaire pour imposer la «  société d’échanges libres  ».

Par la suite, Sieyès ne peut admettre l’existence d’une lutte des classes, dès lors que celle-ci opposerait le peuple aux riches. Les lois de la société marchande se présentent pour lui comme incontournables, elles se présentent, sous l’effigie de la nation, comme le véritable souverain. Seules les classes disponibles connaissent les lois de ce régime, et leur savoir doit être posé (imposé) comme seule science (légitime) du mécanisme social, excluant de la science tout ce qui porte atteinte aux conditions de maintien de ce régime. La souveraineté de la société marchande, exercée par ses commis, prend l’aspect d’un pouvoir rationnel. Il y a rupture des clauses, tacites ou expresses, du pacte social, ceux qui subissent la loi ne sont pas ceux qui la forment, il n’y a plus principe d’équivalence entre les droits et les devoirs.

 

ROBESPIERRE

1 avril 2022

 

Là où Sieyès veut arrêter le processus révolutionnaire, Robespierre prétend le mener à sa fin. Pour ce dernier, légitimité et souveraineté ne sont pas à mettre en conformité avec les “lois” de la société d’échanges libres, mais avec l’intérêt public, qui, comme pour Rousseau, est celui du peuple. Il ne s’agit plus de poser les termes de la lutte entre Tiers État et privilégiés, mais entre le peuple et les anciens et nouveaux tenants de la richesse et des moyens de la domination sociale. La question essentielle est alors celle des conditions et moyens de la souveraineté du peuple.


Perception d’une “lutte de classes”  ?

 

Dans des conditions historiques nouvelles, Robespierre vise à mettre en œuvre les principes du Contrat social.

Pour faire triompher l’intérêt public, qui est celui du peuple, il convient de combattre les obstacles qui s’opposent à sa réalisation. L’intérêt du peuple se réalise dans le cadre d’une lutte entre révolution et contre-révolution. Au cours des différentes étapes de ce processus, les alliés d’hier peuvent devenir les adversaires du présent. Même si la formulation “lutte de classes” n’est pas présente dans le discours, il y a bien perception que les objectifs sociaux et politiques ne se réalisent qu’au terme d’une lutte entre visées politiques en opposition. En termes économiques et politiques, Robespierre en dégage les principes.

S’agissant de la base économique de la société, il fait état de l’opposition entre «  le droit à l’existence  » et la «  liberté indéfinie du commerce  », entre le peuple et les riches (les bourgeois, les financiers), opposition qui, au plan politique, peut s’exposer comme contradiction entre deux modes de gouvernement  : souveraineté effective du peuple et «  despotisme représentatif  ».

L’intérêt général est porté par le peuple, les intérêts particuliers par les riches.

 

«  Les abus sont l’ouvrage et le domaine des riches, ils sont les fléaux du peuple  : l’intérêt du peuple est l’intérêt général, celui des riches est l’intérêt particulier.  »

 

S’il établit comme Sieyès des relations entre base économique et formes politiques, la racine des maux s’institue dans la sphère des rapports qui s’établissent dans la «  société civile  » (au sens donné aujourd’hui à ce mot). La société civile, livrée à son mouvement immanent, ne porte pas en elle une harmonie pré-établie, mais des conflits d’intérêts. Ces conflits ne se bornent pas à la lutte de tous contre tous, ils prennent la forme d’une lutte sociale entre grands groupes humains. Le bien public ne peut ressortir du mouvement spontané des échanges. C’est par le levier politique qu’on peut transformer la société, imposer la finalité d’un bien public. Par conséquent, le peuple doit être institué en souverain effectif pour que l’intérêt général puisse prévaloir. Ce qui conduit à combattre ceux qui se coalisent pour la défense des intérêts privés au détriment de cet intérêt.

La légitimité des formes politiques au sein desquelles le peuple peut effectivement occuper la place du souverain, tient à leur contenu  : assurer le droit à l’existence pour le peuple et l’intérêt public. La légalité formelle des classes riches se révèle illégitime, si elle s’oppose à ce droit et à cet intérêt. à la légitimité du contenu doit ainsi correspondre des institutions qui font du peuple le tenant de la souveraineté, garant du bien public. En fonction des conditions concrètes, cette forme légitime peut correspondre à un «  gouvernement représentatif  », ou au «  gouvernement révolutionnaire  ».


Liberté, égalité

 

Pour Robespierre, la société est légitime si elle assure les conditions de l’égale liberté de tous, la possible maîtrise par chacun de son existence. Comme il en était le cas pour Rousseau, la liberté que vise Robespierre se présente comme une qualité essentielle qui concerne l’homme, non d’abord la liberté des échanges (mise au premier plan par Sieyès). La liberté de l’homme suppose le droit à l’existence, la possibilité pour chacun de subvenir à ses besoins, de ne pas se trouver contraint d’être dans la dépendance d’autrui, conditions d’une «  souveraineté sur soi-même  ».

La liberté de l’homme, son droit à l’existence, tendent à entrer en contradiction avec la liberté des échanges marchands, laissés à leur propre mouvement. Cette liberté ne peut être un produit du libre développement de ces échanges, tels qu’ils conduisent à l’asservissement de certains hommes par d’autres, et par suite à l’opposition entre classes riches et classes pauvres. La liberté ne peut prévaloir par le laisser faire, elle requiert des institutions sociales et politiques pour la faire prévaloir.

Ainsi, la liberté, comme chez Rousseau, est étroitement associée au principe d’égalité entre les hommes. Le droit à l’existence est un droit égal, de même que l’égale liberté de disposer de soi-même, contre tout rapport de dépendance (économique ou social). L’égale liberté ne peut être effective que si le peuple est le souverain, lui seul peut vouloir l’égalité. Dans la seconde phase de la Révolution, les ennemis de l’égalité ne sont plus les anciens privilégiés, mais ceux qui mettent en avant, comme Sieyès, la société d’échanges libres.


Liberté et propriété (légitime ou illégitime)

 

Toujours en continuité avec la conception de Rousseau, la propriété, pour Robespierre, doit être subordonnée à la liberté effective des hommes, c’est-à-dire leur droit égal à l’existence, à la maîtrise de cette existence. On peut sur cette base, établir une distinction entre propriété légitime et propriété illégitime.

La propriété légitime n’est pas attentatoire à la liberté d’exister.

 

«  La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister  ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là  ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter  ; c’est pour vivre d’abord qu’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes.  »

«  Ce qui est nécessaire à l’existence ne peut être livré au commerce, au profit, c’est seulement l’excédent qui peut être approprié de façon privée. Ce qui est indispensable pour conserver l’existence doit se constituer en propriété commune à la société entière.  »

«  Tout ce qui est nécessaire pour la conserver [la vie] est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants.  »

 

Pour que la subordination du privé au commun soit effective, assurant à chacun le droit à l’existence, le peuple doit aussi être propriétaire de la chose publique, et donc aussi propriétaire du gouvernement et des lois, qui sont son ouvrage.

 

«  Le peuple est le souverain  : le gouvernement est son ouvrage et sa propriété.  »

«  Quand la loi a pour principe l’intérêt public, elle a le peuple lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens, dont elle est l’ouvrage et la propriété.  »


Conditions de réalisation de la souveraineté du peuple

 

L’idée que seule une souveraineté effective du peuple peut garantir l’instauration d’une société légitime est centrale chez Robespierre, les ambivalences que recelait la notion de souveraineté de la nation chez Sieyès n’ont pas ici leur place.

La souveraineté du peuple suppose que celui-ci s’approprie la sphère politique, que les lois soient «  son ouvrage  », que le gouvernement demeure dans sa dépendance, que les fonctionnaires restent ses commis. C’est au peuple que revient la volonté directrice. Le gouvernement, les fonctionnaires doivent être conçus comme les bras qui exécutent sa volonté.

Ainsi le peuple n’est tenu d’obéir aux lois que si celles-ci correspondent à l’intérêt public, lui procurent la «  garantie sociale  » dont il a besoin. Si les lois ne correspondant pas à cet intérêt, le peuple n’est pas tenu de leur obéir, il peut rentrer dans le “droit naturel”, droit de désobéissance et d’insurrection.

Pour que le peuple puisse vraiment être le “propriétaire” des lois et du gouvernement, les conditions de l’élévation de sa capacité politique doivent être créées, afin qu’il puisse être élevé «  à la hauteur  » de ses droits et de sa destinée. Robespierre préconise pour ce faire un ensemble de mesures

–  Rendre publics les principes qui guident la liberté du peuple, afin que celui-ci soit éclairé. Rendre visible la vérité, en s’appuyant sur des contenus plus que sur des personnes.

 

«  Que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur.  »

«  (Il faut) prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de la liberté entre les mains de la vérité qui est éternelle plus que dans celle des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie les intérêts du peuple, ou qu’il retombe dans les mains des hommes corrompus […], la lumière des principes reconnus éclaire ses trahisons.  »

 

–  Renforcer la prise de conscience, la vigilance du peuple.


«  Le courage et la vigilance du peuple peuvent seuls conserver la liberté. Il est enchaîné dès qu’il s’endort, il est méprisé dès qu’il ne se fait plus craindre  ; il est vaincu dès qu’il pardonne à ses ennemis, avant de les avoir entièrement domptés.  »

 

–  Donner au peuple les moyens de contrôler ses représentants, en plaçant ceux-ci sous son regard.

 

«  Un peuple dont les mandataires ne doivent rendre compte à personne de leur gestion n’a pas de constitution.  »

«  [Les mandataires du peuple doivent se placer toujours] sous les yeux du peuple.  »

 

–  Le peuple doit pouvoir s’assembler librement, et librement délibérer.

Du temps doit être dégagé pour qu’il puisse s’assembler. Le temps consacré à la vie publique doit être indemnisé pour que le peuple puisse aussi devenir une classe disponible pour la politique.

Cherchant à donner les conditions d’une souveraineté effective du peuple, Robespierre s’oppose à la conception rationnelle, technicienne du métier politique, que proposait Sieyès.


Souveraineté et représentation

 

Dans la thématique de Rousseau, la volonté ne pouvait être déléguée, alors que le pouvoir devait l’être, afin que le peuple ne se détourne pas de ce qui touche aux affaires générales de la société. Pour Robespierre, il en est de même, la volonté ne peut pas non plus être vraiment déléguée, il envisage cependant une forme de représentation qui permette d’exprimer cette volonté.

Selon lui, la souveraineté a besoin d’un exercice réfléchi. Et celui-ci ne peut s’opérer si fait défaut une instance qui procure au souverain les moyens de réfléchir, de façon générale, pour déterminer le contenu de sa volonté. Faute d’une telle instance, ce sont les intérêts particuliers en concurrence qui seront représentés, sur la base d’un rapport de forces qui assure aux riches la domination. La représentation immédiate des intérêts, sous forme de “démocratie directe” reproduit en effet la lutte concurrentielle des intérêts et la loi du plus fort. Il convient de rechercher un mode d’expression général de la volonté du peuple, pour tout ce qui concerne les affaires communes (pour les affaires locales, particulières, peuvent exister des instances particulières).

Rejetant la démocratie directe, Robespierre refuse aussi le «  despotisme représentatif  », qui feint de gouverner au nom du peuple, tout en affirmant, comme Sieyès, que la compétence politique ne peut échoir qu’à des représentants “éclairés”. Les deux formes, démocratie directe et despotisme représentatif, servent au fond les mêmes intérêts, ceux de la société marchande des intérêts privés.


Le gouvernement révolutionnaire


Il n’existe pas d’harmonie spontanée des intérêts sociaux. Le gouvernement politique, conçu comme simple gestion rationnelle du «  mécanisme social  » (Sieyès), conduit à reproduire les conditions d’une société au service des plus riches. On ne peut en matière politique agir en postulant un principe de cohésion sociale spontanée qu’il s’agirait seulement de gérer selon les principes supposés d’une raison technicienne. Le «  gouvernement révolutionnaire  », ne postulant pas une cohésion sociale spontanée, une prise de parti s’impose dans le conflit qui oppose riches et pauvres, prise de parti pour le bien public, qui représente l’intérêt du plus grand nombre.

Vouloir le bien public, c’est combattre ceux qui s’y opposent, par la mise en avant des intérêts particuliers, la minorité, les riches, qui constituent des obstacles par rapport à la réalisation du but. C’est en fonction de ce but et de ces obstacles que Robespierre définit les principes du «  gouvernement révolutionnaire  »  :

 

«  en ayant en vue le but de la révolution, le terme où arriver  »,
et

«  les obstacles à surmonter, les moyens à utiliser  ».

 

On peut considérer ce gouvernement révolutionnaire du point de vue de son contenu et de sa forme.

–  Le contenu se rapporte au but  : faire valoir le salut du peuple, l’intérêt public. C’est par un tel contenu que se légitime le gouvernement révolutionnaire.

–  La forme est liée aux conditions de la lutte, aux obstacles qui doivent être surmontés  : guerre à l’intérieur, guerre à l’extérieur. La révolution n’est pas un jeu d’enfant, les principes d’angélisme ne correspondent pas aux conditions concrètes de la lutte.

 

«  La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis.  »

«  Le gouvernement révolutionnaire a besoin d’une activité extraordinaire précisément parce qu’il est en guerre.  »

 

Il faut une liberté de mouvement suffisante, une «  activité extra-ordinaire  », pour fonder la république contre ses ennemis. Ce n’est que lorsque celle-ci est instaurée et consolidée, que l’on peut la conserver par une activité ordinaire. Instaurer la république, dans les conditions de la guerre (intérieure et extérieure), requiert que le faisceau des forces soit «  resserré  », que les forces qui s’opposent au bien du peuple soient jugulées.

On ne peut, dans les conditions d’une guerre à l’intérieur et à l’extérieur concilier les forces contraires, il faut trancher. Sous cet angle, le gouvernement révolutionnaire se présente comme alliance de la vertu et de la terreur.

–  La vertu peut être rapportée au contenu, à la finalité, de la lutte  : le salut du peuple, le bien public, qui confèrent leur légitimité au gouvernement révolutionnaire.

–  L’usage de la terreur contre les ennemis du bien public, n’est pas un but en soi, mais une forme momentanée de lutte pour atteindre les finalités posées, en fonction des conditions de la lutte.

Le contenu donne sa légitimité au gouvernement révolutionnaire, sa forme peut se révéler illégale. Mais cette illégalité de forme ne doit jamais selon Robespierre être confondue avec le but. La terreur contre les ennemis du bien public n’est pas le but. Et plus encore, si la terreur n’est plus liée à un contenu légitime, elle se pose tout à la fois comme illégale et illégitime. Elle prend dit Robespierre «  l’énergie d’un poison violent  ».

 

«  Plus son pouvoir est grand, plus son action est libre et rapide  ; plus il [le gouvernement révolutionnaire] doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue  ; son nom deviendra le prétexte et l’excuse de la contre-révolution même  ; son énergie sera celle d’un poison violent.  »

 

Robespierre propose ici un critère universel d’analyse des formes politiques, révolutionnaires ou non. La légitimité d’un régime est à rapporter à son contenu social, non à sa seule forme ou à sa dénomination.

 

Pour conclure, on doit noter que les deux discours, celui de Robespierre et celui de Sieyès, présentent des éléments communs  :

–  Conception révolutionnaire d’instauration d’un droit politique légitime, par rapport à un contenu social, contre l’ordre ancien ou l’ordre établi.

–  Reconnaissance d’une lutte entre forces sociales aux intérêts opposés et volonté de trancher, faire prévaloir les intérêts généraux de la société, qui trouvent à s’exprimer dans une classe déterminée de la société, lors de périodes déterminées de l’histoire des formations sociales.

Les distinctions portent sur le fait qu’ils ne se positionnent pas au regard des mêmes moments de l’histoire, des mêmes visées sociales. Sieyès pose les conditions d’un gouvernement politique qu’il imagine à même de juguler les contradictions sociales de la société nouvelle (capitaliste) en voie de développement. Robespierre représente en quelque sorte le moment d’apogée dans l’affirmation d’un principe de légitimité fondé sur l’intérêt du peuple, et anticipe sur la création des conditions effectives de sa souveraineté. Selon Sylvain Maréchal, la condamnation de Robespierre peut être considérée comme la fin [provisoire  ?] d’une phase “avant-courrière d’une révolution bien plus radicale”. En ce sens, Robespierre se situe par rapport à l’avenir, tandis que Sieyès est, comme il le signale lui-même, encore rivé au présent.


ROBESPIERRE (Maximilien de), Textes choisis, Éditions sociales, 1974.

 

Retrouver la boussole de la lutte historique des classes populaires

1 janvier 2021

 

Un temps d’arrêt suspend la destinée  :
Qu’est devenu le mot d’ordre En avant  !
Nous naviguons la poupe retournée.  
Pierre Dupont (21 février 1848)

 

La métaphore du navire pour figurer la Cité politique a été souvent utilisée depuis l’Antiquité. Par la suite, elle a pu s’appliquer à la nation, la République, à l’image d’un vaisseau naviguant en haute mer, affrontant l’adversité, parfois jusqu’à la défaillance ou la perdition. Nul besoin de préciser que par cette métaphore, il s’agissait de signifier la nécessité pour l’équipage pour parvenir à bon port de disposer d’un bâtiment conçu pour des périples au long cours, de marins capables de tenir la barre jusqu’à destination, mais aussi d’outils pour s’orienter, de cartes, de boussoles.
C’est par le biais d’une telle allégorie que lors de la Révolution de 1848, Pierre Dupont fait état de cette absence d’orientation qui met le devenir de la république en suspens, et plus encore celui de la “république sociale”, objectif historique visé par le mouvement ouvrier socialiste. Cette même année, dans «  La république en danger  », Louis Festeau dresse pour sa part le tableau des obstacles, des périls, qui s’opposent à l’atteinte de ce “cap” historique.


Nous naviguons au milieu des rochers,
La terre est loin, le soleil gros d’orages,
Notre vaisseau vole au cap des naufrages.


Dans le cadre d’un épisode particulièrement tempétueux de la lutte des classes populaires, Louis Festeau témoigne de la difficulté de cette lutte, des embûches, des forces adverses, qui se dressent à son encontre, et qui s’opposent à l’atteinte du but fixé.

 

“On a perdu la boussole”

 

 

La suspension des perspectives historiques ne signifie pas clôture

 

De fait, les finalités d’ordre historique que s’assignait le mouvement ouvrier socialiste ne parvinrent pas à être réalisées lors de la révolution de 1848. Ce n’est sans doute pas la boussole, l’orientation sur le long terme qui faisait alors principalement défaut. Le mouvement socialiste, sorti de sa phase utopique, commençait déjà à poser les linéaments d’une analyse du fondement économique du régime capitaliste, de ses contradictions inconciliables, telles qu’elles établissaient la nécessité, et la possibilité, d’édification d’un autre régime économique, le socialisme. Des perspectives concrètes reposant sur une base objective s’ouvraient ainsi pour les siècles à venir. Ce qu’un autre poète et chansonnier populaire, Victor Rabineau, exprimait en 1849 dans la République sociale  : «  Frères, l’idée est invincible. On la croit morte et son tombeau redevient sa couche natale  ».

Ce qui faisait défaut pour que les objectifs ­historiques du mouvement socialiste soient atteints, touchait aux conditions générales de la période  : le capitalisme en était encore à sa phase ascendante, il n’était pas encore entré dans sa phase de ­déstabilisation générale et de perte historique de légitimité, telle qu’elle s’amorce à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Ce qui s’est perdu concerne l’orientation générale de la lutte. Cette perte ne relève pas, du moins directement, des conditions de réalisation du socialisme à partir de la base économique que le capitalisme a développée. Les antagonismes fondamentaux de ce mode de production et d’échange se sont accrus et les conditions matérielles de sa transformation sont réunies. Le problème est qu’il n’existe plus de boussole, de perspectives d’ordre historique, exposées à la vue des classes populaires comme de l’ensemble de la société.

Depuis au moins un demi-siècle, les perspectives historiques des classes populaires paraissent en effet suspendues dans le temps. La voie qui permettrait de mettre effectivement fin aux antagonismes destructeurs du capitalisme, d’édifier une économie vraiment “sociale”, se présente comme obstruée, laissant place, dans une situation de crise, à la lutte de tous contre tous, chacun pour sa survie propre.

Il faut prendre acte de ce recul historique, de la réaction politique généralisée qui l’accompagne, en sachant qu’il y en eut d’autres, qui, dans l’histoire, furent surmontés.


Situer la période actuelle dans le cadre d’une lutte d’ordre historique

 

Comme le spécifiait Lénine dans Que faire  ?, la lutte des classes, ne se borne pas à la lutte de telle ou telle catégorie «  contre le patronat et le gouvernement  ». Comme le fut le cas pour la lutte de la classe bourgeoise contre les forces féodales, elle se poursuit sur plusieurs siècles, avec succession de pas en avant, de reculs, de défaites, de victoires, chaque fois à une échelle plus large.

La volonté populaire visant à faire prévaloir un régime effectivement “social” a commencé à se cristalliser avec la Révolution française, mais les idées qui projetaient cette volonté remontent au moins au XVIIIe siècle, avec Rousseau notamment. Au XIXe siècle, elles atteignent un état de maturité avec les socialistes non utopiques du XIXe siècle, puis avec Marx et ses continuateurs. En France, la volonté de transformation de l’ensemble social se manifeste aussi par une succession de révolutions. Celles-ci ne parviennent pas à des victoires définitives, mais élargissent chaque fois plus leur impact au plan national et mondial. Après la défaite de la révolution populaire de 1848, ceux qui tenaient au monde “tel qu’il est” ont eu beau proclamer leur victoire, voire prononcer l’oraison funèbre de l’ambition socialiste et communiste, ils seront démentis par l’histoire. Leur croyance en un non-lieu imaginaire où s’évanouiraient les antagonismes du monde capitaliste sera contredite. L’organisation ouvrière et socialiste partout se reconstruit et étend sa capacité hégémonique, tandis qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le capitalisme entre dans une phase d’extension mondiale allant de pair avec une déstabilisation d’ensemble, et, en point d’orgue, le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

C’est au cours de cette guerre que survient la révolution russe, en continuité avec les aspirations et combats menés dans de nombreux pays par le prolétariat et les classes populaires, dans le droit fil des objectifs visés par le mouvement du socialisme historique. Pour partie, cette révolution s’inscrit encore comme une clôture de l’Ancien régime, dans un pays qui n’avait pas encore réalisé sa révolution bourgeoise. Elle sera confrontée à de rudes ennemis. Dans un pays qui ne disposait pas de toutes les conditions économiques et politiques pour un succès rapide et facile, la révolution parvient cependant à résister aux assauts des puissances capitalistes coalisées et à édifier la société sur une base économique socialiste. L’ordre du monde en sera modifié en profondeur, contraignant cette fois-ci le mouvement immanent du capital à perdre du terrain sur tous les continents. Ceci non pendant quelques mois, mais pendant plus d’un demi-siècle.

Certes, la puissance socialiste finira par rendre les armes, face aux assauts extérieurs et aux difficultés intérieures qu’ils ont potentialisés. Il en est résulté une perte d’orientation pour les classes populaires et l’ensemble du monde. Cela ne signifie pas que la perspective socialiste soit caduque, qu’il faille la poser comme à jamais irréalisable. L’exigence de mettre fin aux effets destructeurs du régime capitaliste réside en effet dans la “logique” même de ce régime [voir dans le numéro 16  : La contradiction fondamentale du capitalisme].

Bien que cette “logique” puisse pousser “objectivement”, à une transformation sociale, on doit prendre en compte l’état de désorientation et de désorganisation actuelle des classes populaires qui les rend peu aptes à reprendre l’initiative. Une grande partie des courants politiques et de l’intelligentsia, plus spécialement à gauche, ont en effet participé au cours du dernier demi-siècle d’une volonté de déconstruction des orientations historiques de lutte des classes populaires, par une propagande active de déconsidération de la première réalisation historique d’un mode de production socialiste. Plusieurs s’en sont glorifiés en se posant en adeptes d’un courant de “déconstruction”.

On pourrait imaginer que dans un monde livré une fois de plus au chaos engendré par une crise générale du capitalisme, les peuples puissent néanmoins se tourner vers la révolution, bien que ne disposant plus d’orientation générale, de perspective historique concrète. Mais il convient de s’interroger d’abord sur “ce qui est” et non de projeter en imagination ce que l’on souhaiterait qu’il soit. Les données de la situation, la montée de mécontentements sans issues assignables, portent plus vraisemblablement dans le temps présent au renforcement de processus de fascisation, comme ce fut le cas dans l’entre-deux-guerres dans la foulée de la grande crise capitaliste. Lors de crises du monde capitaliste, chaque catégorie ou sous-catégorie sociale, chaque individu, tous, se trouvent acculés à défendre leur propre peau, imaginant pour certains que de l’addition des intérêts particuliers va magiquement se former un intérêt commun. Dans une telle conjoncture, se font entendre la voix de sirènes promettant des solutions imaginaires qui aboutissent à déconstituer ou détruire les cadres constitués (nation, république, mais aussi démocratie représentative dite “bourgeoise”, conquise en alliance avec le peuple).

[Voir dans ce numéro les dossiers Crise générale du capitalisme et processus de fascisation, et, L’unité de la nation, le peuple, les classes sociales].

Si l’on compare ici encore, la lutte de ces classes populaires à l’avancée périlleuse d’un navire sur une mer démontée, comme le fait Pierre Dupont, il semble que dans cette situation de crise on en soit venu à naviguer à reculons, ne plus orienter le regard vers l’avant, la proue, l’avenir, mais vers l’arrière [1].


Accompagner les convulsions du capitalisme ou travailler à ressaisir l’initiative historique

 

Nous en sommes là. Que faire  ?

Déjà connaître, on l’a dit “ce qui est”, l’état des choses, afin de comprendre leur mouvement interne, et par conséquent les principes qui président à leur transformation. C’est sur la base des progrès de cette connaissance qu’on pourra délimiter le possible.

On a posé une alternative  : ou bien accompagner les convulsions du capitalisme, ou bien ressaisir l’initiative historique  ? De fait, il ne s’agit pas d’un véritable choix, on se trouve plutôt face à un dilemme. Le premier terme contredit le libre déploiement du second. Dans le futur proche, tout pousse à un obscurcissement de la conscience, il faut vraiment avoir un état d’esprit tourné à la dialectique pour déceler les germes d’un mouvement contraire. Pour l’heure, les classes populaires comme l’ensemble de la société, ne sont pas en situation de ressaisir l’initiative historique, d’agir sur le mouvement immanent du capital, en en révolutionnant la base. De fait, elles se trouvent et se trouveront tenues d’accompagner ses convulsions. La période de recul n’a sans doute pas encore atteint son point culminant.

Il est difficile dans ces conditions de donner à voir les perspectives de réorientation du mouvement historique d’ensemble. Cela s’inscrit cependant dans le champ du possible, première et fragile digue pour contrarier, si peu que ce soit, les effets destructeurs du régime économique en crise, pour regagner du terrain, créer les conditions d’une ressaisie de l’initiative historique. Contre la déconstruction du demi-siècle passé, c’est à un travail de reconstruction qu’il faut s’atteler pour les décennies à venir, rétablir la continuité historique.

Ce travail peut et doit prendre appui sur la théorie, mais aussi sur l’état de conscience des classes populaires. Celui-ci, si on y prête attention, n’exprime pas seulement le chacun pour soi, la discorde, mais aussi un besoin d’unification, de retour à des repères, des perspectives d’ordre historique. Il expose aussi le besoin de savoir, savoir «  où on en est  », comprendre les causes de la situation actuelle, donner un contour au possible. Dans le précédent numéro de Germinal, il a été fait état de ces prises de conscience.


«  rechercher la cause de tout ça  »  ; «  s’emparer des réalités du monde, de la période  »  ; «   savoir où on en est [pour] voir s’il y a possibilité de changement  ».

 

On observe à cet égard un décalage entre l’état de conscience d’un certain nombre de “gens ordinaires” par rapport aux partis, organisations, censés les représenter ou les guider, et dont la voix domine la leur. Beaucoup se préoccupent de la question des orientations historiques. On note l’idée d’un “avant” et d’un “après” dans le temps. Avant, il existait des orientations générales pour penser et agir en vue de transformer la société, cela est maintenant perdu, le futur et même le présent se présentent comme incertains, sans possibilité de projeter un «  horizon d’attente  ».


«  L’avenir est incertain  », «  c’est opaque, on ne sait pas ce qui va se passer  ».


«  C’est une période de flou, sans perspective  »  ; «  avant il y avait un projet commun  », «  on comprenait où on allait  », «  [il faut comprendre] comment on a pu perdre tous les repères  ».

 

Comme il en est le cas lors des périodes de tension qui peuvent annoncer la montée de processus de fascisation, le climat de violence et de haine qui résulte de la situation de crise et tend à se propager dans toute la société, suscite un surcroît d’inquiétude  :


«  ça devient le monde sauvage  »  ; «  il y a maintenant trop de haine partout, entre bobos et paysans, entre ceux qui travaillent sans filet et ceux qui sont ­fonctionnaires, protégés, même entre voisins, partout  »  ; «  la violence partout, tout le temps, partout, pour rien, à la place de parler  ».

 

Face à cette situation de chaos, il est fait état de l’impuissance de la population, voire des gouvernements eux-mêmes  :


«  on a l’impression d’être dans une période de chaos  », «  on ne maîtrise plus grand chose  ».

 

Quant aux luttes du présent, elles semblent aller «  dans tous les sens  », sans but commun, les uns contre les autres. C’est le combat chacun pour soi pour sauver sa mise  : catégorie contre catégorie, religion contre religion ou non religion, couleur de peau contre couleur de peau, genre féminin contre genre masculin, etc.


«  Les mouvements veulent tous s’imposer  », «  chacun veut tout pour lui  », «  [c’est le choc des intérêts particuliers  »  ; «  multiplication des luttes […] dans tous les sens  : climat, gilets jaunes, religions, identités de toutes sortes  : sexuelle, nationale, locale, raciale, alimentaire, animalière…  »

 

Plus que d’une condamnation dont on imagine qu’elle serait sans effet, il peut s’agir d’un constat sur «  ce qui est  », d’un souci de cerner les causes de cette centration sur les divers intérêts particuliers, dans une situation de crise, dans sa relation avec l’absence de repères généraux.


« Avec la crise, chacun perd quelque chose, donc il se défend sans penser aux autres  »  ; «  chacun a peur de l’avenir [pour] son avenir, et essaie de maintenir ce qu’il a, ce qu’il croyait posséder comme chose acquise définitivement  ».

 

Ces données encore éparses sur l’état de conscience qui se fait jour au sein des classes populaires, et sans doute au sein d’autres classes, attestent d’un besoin de réorientation et de réorganisation générales, de reconstitution de repères historiques. La réalisation des tâches nécessaires à une ressaisie de l’initiative historique s’inscrit ainsi dans l’ordre du possible. à condition que l’on veille à rétablir ce qui, dans l’histoire, a présidé à l’actualisation de cette initiative  : la théorie, l’analyse de «  ce qui est  », dans ses traits essentiels et de ce qui porte à sa transformation. Ce sont les tâches qu’accomplirent en France, en leur temps, des théoriciens du mouvement socialiste dès avant 1848 [2], Marx dans le sillage de ce mouvement, ou encore, dès les années 1880-90 Plekhanov ou Lénine en Russie.

Ce n’est pas une mince affaire.

 




Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. On constate ainsi qu’au sein des sociétés du monde capitaliste, parmi les classes les plus épargnées par les effets néfastes de ce régime, une majorité s’est en quelque sorte “installée”, profitant des accalmies instaurées entre deux phases majeures de crise. Faute d’une orientation générale pour sortir l’ensemble de la société de l’impasse, ces classes visent surtout à revenir à un passé plus enviable, à un capitalisme plus “humain”, sans voir qu’il s’agit d’un régime économique, sans cœur et sans âme, conduit par son mouvement immanent, et qui comme tel, ne peut être durablement réformé, comme en atteste la périodicité de ses crises générales.
  2. 2. Voir dans ce numéro l’article  : «  La lutte pour faire prévaloir une économie vraiment “sociale”. Une lutte d’ordre historique. à propos de textes de François Vidal (1844-1948)  ».

DOSSIER : L’unité de la nation, le peuple, les classes sociales

1 janvier 2021

 

Quatre contributions pour ce dossier  :
–  En «  temps d’orage  » et de guerre civile . La souveraineté, axe constitutif de la république. L’analyse de Jean Bodin (1530-1596)
–  Nation, classes, lutte de classes, dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels (1848)
–  Auguste Blanqui (1805-1881). La légitimité de la nation revient aux classes populaires
–  Jules Guesde (1845-1922)  : Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

 

Le rapport nation, classes, lutte de classes

 

On commencera par présenter brièvement les trois dernières contributions, celles qui concernent le rapport entre classes et nation. On abordera ensuite la question de la formation historique du cadre national nécessaire au processus d’unification tant des classes sociales [classes “pour soi”] que du peuple dans son ensemble.

Sur la base d’une citation extraite du Manifeste du parti communiste  : «  L’histoire de toutes les sociétés qui ont existé jusqu’à aujourd’hui a été l’histoire de lutte de classes  », nombre de commentateurs, tels ici Henri Lefebvre, ont tiré la conclusion suivante  : Marx aurait «  nié la nation au profit de la lutte de classes  ».

Comme l’a souligné l’historien Pierre Vilar [1], l’importance accordée à la lutte entre classes sociales cette formule du Manifeste, ne vaut pas pour négation des formations nationales, qui relèvent elles aussi de l’histoire, tout comme l’existence de luttes historiques entre d’autres formes de groupements humains  : les nations, les Empires, les “superpuissances”, etc.

 

«  Toute l’œuvre de Marx et Engels témoigne contre cette interprétation abusive du primat des luttes de classes dans l’histoire  ».

 

Poursuivant sa lecture attentive du texte du Manifeste, Pierre Vilar analyse les rapports entre nation, et classes et lutte de classes dans le cadre du capitalisme et dans la perspective du socialisme. Il établit, que le fait national peut être assumé par des classes successives et «  changer de sens  » suivant la classe qui l’assume  : la bourgeoisie lors de sa phase d’ascension contre le morcellement féodal, le prolétariat lorsqu’il révolutionne la société capitaliste et édifie le socialisme.

Si les formations nationales sont des produits et des formes politiques de l’époque bourgeoise d’évolution des sociétés, le capitalisme en développant le marché mondial, brise les barrières nationales, et finit par déconstituer les nations elles-mêmes. D’une certaine façon, c’est moins la bourgeoisie, en tant que classe –  dans le champ historique et politique  – qui tend à détruire le fait nation, que le mouvement économique immanent du capital qu’elle a déchaîné, mais ne maîtrise pas.

Contre ce processus de déconstitution, c’est au prolétariat, que revient la prise en charge de la nation, non pas parce qu’il élimine ce qui est international, mais «  parce qu’il réalise l’universel bridé et nié par le capital  » [2]. En sachant que la formation d’un cadre national par la classe bourgeoise, a préparé les conditions politiques d’une telle prise en charge, les conditions d’une action unitaire pour les classes prolétariennes.

C’est à cette conception des rapports entre classes et nation que s’attachent deux dirigeants socialistes historiques, Auguste Blanqui et Jules Guesde. Tous deux portent un intérêt particulier au positionnement des classes sociales (bourgeoises et prolétariennes) dans la formation historique de la nation, pour sa défense ou son démembrement. Pour eux, les réalités et les notions de classe et de nation ne s’opposent nullement, et la défense de la nation se trouve davantage du côté des classes exploitées que d’un capital livré à son propre mouvement.

 

Le cadre national comme condition de l’unification du peuple

 

Dans un premier temps, on a proposé un éclairage d’ensemble sur les conceptions de trois auteurs socialistes et communistes du XIXe siècle touchant au rapport entre classes et nation. Faisant retour à la première contribution, c’est à la question des conditions de l’unification politique du peuple en nation, qu’on s’attachera, en sachant qu’il s’agit de ­conditions sine qua non pour l’expression de ses perspectives historiques, face à toute la société.

Pour les auteurs précédemment consultés, c’est dans le cadre de nations historiquement constituées que les intérêts historiques des classes populaires peuvent être formulés et projetés. Lorsque le cadre national est en voie de déconstitution, comme cela se produit avec la domination mondiale du régime capitaliste, cette déconstitution ne relève pas d’une lutte des classes au sens historique du terme, mais des effets de ce régime qui tend à supprimer les nations historiques, en même temps qu’il tend à dissocier les unités sociales, de classe, au profit de la lutte de tous contre tous, du “chacun pour soi” pour des intérêts partiels, économiques ou identitaires, en opposition.

Dans une conjoncture historique fort différente de la nôtre, c’est à de tels problèmes que s’est trouvée confrontée la France du XVIe siècle, en proie à des facteurs de dissociation violente  : luttes d’intérêts entre clans féodaux, entre factions se réclamant de telle ou telle religion, entre corps et catégories visant à la défense de “lois privées” (privilèges) contre l’intérêt public, contre le processus d’unification en construction. Toutes ces divisions étaient attisées par des puissances étrangères.

C’est dans ce contexte que Jean Bodin (1530-1596) publie Les Six Livres de la république. Cet ouvrage dresse les contours d’un cadre politique capable de réaliser l’unification du peuple et de la formation nationale, contre ses facteurs de destruction, internes et externes. Du point de vue d’une théorie générale de la formation des nations, une telle unification n’exclut nullement la lutte pour faire prévaloir des perspectives sociales de classes. Cette question toutefois, dans sa signification contemporaine, n’est pas alors à l’ordre du jour, si l’on exclut la lutte de la royauté et de la bourgeoisie contre les classes relevant de l’ordre féodal. Ce qui est à combattre, est la division de la nation en grandes factions qui fracture l’unité en construction du peuple  –  on parlerait aujourd’hui de “séparatismes” avant la lettre. Ceci d’autant que la sécession du pays par ces menées factieuses favorise la conquête extérieure. Brandissant les «  torches de la discorde  », elles attisent selon Jean Bodin, les passions particulières, allumant partout «  le grand feu de la sédition  ».

 


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Pierre Vilar, «  Réflexions sur les fondements des structures nationales  », la Pensée, janvier-février 1981.
  2. 2. Voir Bernard Peloille, De la nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.

En « temps d’orage » et de guerre civile. La souveraineté, axe constitutif de la république. L’analyse de Jean Bodin (1530-1596)

1 janvier 2021

  

 

La période actuelle en France est marquée par des processus de division, qui ne relèvent pas vraiment d’une lutte historique de classes, mais plutôt du «  chacun pour soi  » et de la lutte de «  tous contre tous  », pour défendre des intérêts catégoriels ou communautaristes, les uns et les autres s’efforçant de tirer la couverture à soi, sans souci de l’intérêt public. Il peut sembler aujourd’hui que l’unité de la nation, garante d’un minimum de bien commun, soit compromise, voire en voie de déconstitution.

En dépit de conditions historiques fondamentalement différentes, cette situation s’apparente par certains aspects à celle de la France du XVI e siècle, siècle au cours duquel le pays se trouve en proie à des guerres étrangères et des divisions violentes  : guerres de religion, prédominance d’intérêts et de luttes régressives de clans féodaux historiquement en déroute, corps et catégories visant à l’auto-administration pour des biens et privilèges particuliers. Le tout attisé par des puissances extérieures  : guerres et conflits avec les États pontificaux, avec l’Empire germanique, en alliance avec des Ligues et seigneurs féodaux, dont les prétentions avaient été réduites et qui tentent de se reconstituer en unités plus ou moins autonomes.

La désagrégation paraît alors l’emporter sur le courant d’unification.

C’est dans ce contexte que Jean Bodin (1530-1596) publie en 1576 les Six Livres de la République, qui dressent les contours d’un cadre politique capable de réaliser l’unification de la formation nationale, cadre dont il expose les caractères essentiels sous le mot de République. Ce mot est à comprendre dans son sens étymologique de «  chose publique  », principe de cohésion contre les intérêts partiels en lutte, qui portent à la dissociation. Qu’il s’agisse d’un État populaire ou d’une monarchie, on considère qu’il y a république si le bien public prévaut pour toute la société.

Jean Bodin est né à Angers sous le règne de François 1er. Membre du groupe des «  politiques  » ou «  mécontents  » (avec Michel de l’Hospital), il est partisan de l’unité de l’État, au-dessus des divisions religieuses, et contre le «  partage du pouvoir  » aux ligues et féodalités. Ses Six Livres constituent une réponse aux critiques du pouvoir souverain, (notamment le Contr’un de La Boétie). Son œuvre prépare en quelque sorte le triomphe d’Henri IV. On a pu dire qu’elle marquait la volonté de «  mettre le pays dans une situation conforme à son génie  » [1].

Les Six Livres sont une œuvre polémique, écrite «  en temps d’orage  ». Ils sont centrés sur les fondements d’une puissance cohésive, capable de remédier à l’affaiblissement du royaume et à «  l’anarchie du temps  ». L’ouvrage est écrit en langue populaire. Trente-sept éditions seront proposées de 1576 à 1641, puis il connaîtra une éclipse lorsque ses principes seront pour l’essentiel réalisés.

 


Connaître la forme essentielle des choses pour pouvoir les transformer

 

Les Six Livres sont le fruit d’une élaboration théorique qui comprend deux moments  : l’observation des faits avant de proposer les contours d’un cadre politique unificateur, en restant dans le domaine du possible historique, dont Bodin recherche les éléments directeurs.

Il n’existe selon lui «  rien de fortuit dans le monde  », on doit donc chercher la cause profonde des changements qui se produisent dans la société, et pour cela définir la structure fondamentale des choses. Pour connaître les principes qui font l’unité des républiques, il ne faut donc pas s’arrêter aux «  accidents  », mais à la forme essentielle des choses, la connaissance, la science, sont à ce prix.

 

«  Ne pas s’arrêter aux accidents innumérables, mais bien aux différences essentielles et formelles. Autrement on tombe dans un Labyrinthe infini qui ne reçoit pas le nom de science.  »

 

Dans ce but, Bodin prend en compte les principes universels qui ont donné forme à toutes les sociétés connues, leurs éléments communs et distinctifs, qui exposent quelle est la finalité de la république (recherche et maintien du bien public) et ses formes de réalisation. La connaissance a un objectif pratique. Si l’on produit une définition théorique de la république, on peut parvenir à réaliser le but que l’on se fixe, car l’on sait où l’on doit arriver.

 

«  Pour bien viser la cible, il faut la connaître, sinon on ne peut l’atteindre.  »

 

Outre les principes universels, il faut ainsi connaître les conditions dans lesquelles se trouve la société particulière, pour laquelle on vise un but déterminé. En continuité avec la philosophie d’Aristote, Bodin affirme la relation nécessaire entre la «  forme  » d’une chose et sa finalité. La «  forme  » doit correspondre le mieux possible à une «  matière  » donnée, c’est-à-dire la formation historique française. La république en ce sens devra correspondre à l’état de développement réel (essentiel) de cette formation, même s’il s’agit d’anticiper sa réalisation effective. Il ne s’agit pas en effet pour Bodin de figurer «  une république en idée  » «  sans effet  » – comme le font les philosophies de Platon ou de More – mais d’adapter la pratique politique aux conditions réelles dans l’espace et dans le temps. C’est en fonction de cette conception que Bodin pose la relation entre vouloir et pouvoir, entre «  ce que l’on veut  » et «  ce que l’on peut  »  :

 

«  Bonheur  : pouvoir ce qu’on veut. Grandeur  : vouloir ce qu’on peut.  »

 

La conception de la grandeur historique selon Bodin peut sans doute être mise en perspective avec celle d’un De Gaulle. La suite de l’histoire lui a donné raison. Il a voulu le possible et contribué à le former. Et cela, même si à l’époque de la plus grande division et de la dislocation du processus d’unification, nul doute que par moments, il lui soit arrivé de douter de son possible achèvement.

 


L’unité de la République et le principe de souveraineté

 

Ce qui fait «  l’âme  » de la République, son unité, selon Bodin, son principe constitutif essentiel est la Souveraineté. La notion de souveraineté ne peut être comprise par la seule référence à la puissance. Elle est rapportée à la finalité de la république qui donne les conditions de formation d’un cadre unitaire commun à tous les citoyens. L’unité, pour se trouver fondée, suppose en effet la constitution d’un cadre commun, qui constitue un «  être  » à part entière. L’unité de la république ne résulte pas d’une “communauté” originaire, de race, de culture, plus ou moins fantasmée, mais d’un processus de construction, de «  formation  », c’est-à-dire de l’institution d’une «  forme  » permettant la réunion d’éléments jusqu’alors plus ou moins informes et disjoints. “L’appartenance” passive à une “origine” ou “culture”, sans pratique de construction volontaire, qui aurait fictivement préexisté à l’association des citoyens dans la république, ne peut maintenir l’unité. L’unité ne peut pas plus d’ailleurs résulter de la violence ou de la coercition.

Pour faire comprendre la nécessité de ce travail de construction, Bodin use d’une analogie – rapport de “similitude” – entre la république et un navire, analogie plus juste et plus parlante que celle de l’organisme pour rendre compte d’une unité construite d’ordre politique (non «  naturelle  »).

 

«  Tout ainsi que le navire n’est plus que bois, sans forme de vaisseau, quand la quille, qui soutient les côstes, la proue, la poupe, le tillac, sont ôtés  : aussi la République sans puissance souveraine, qui unit tous les membres et parties d’icelle, et tous les ménages, et collèges en un corps, n’est plus République. Et sans sortir de la similitude, tout ainsi que le navire peut être démembré en plusieurs pièces et brûlé du tout  : aussi le peuple peut être écarté en plusieurs endroits, ou du tout éteint, encore que la ville demeure en son entier  : car ce n’est pas la ville ni les personnes qui font la cité, mais l’union d’un peuple sous [un principe souverain].  »

 

Comme la quille pour le navire, la puissance souveraine confère une forme unitaire aux divers éléments de construction de la république qui, par là se constitue en «  être  », en «  un  »  : principe d’unité et d’indivisibilité. Il ne s’agit pas de l’unité et de l’indivisibilité d’un être naturel, comme l’est par exemple un être humain ou un être animal, mais d’un «  être par construction  ». Par sa construction, la république dotée de capacité souveraine acquiert la maîtrise sur elle-même, elle n’est pas dépendante d’autres puissances, assujettie. La souveraineté est le pivot, dit Bodin, sur lequel tournent toutes les parties, elle fait «  union du peuple  », par «  union et liaison des familles, corps et collèges et tous les particuliers en corps parfait de république  ».

La forme «  Une  » donnée par le principe souverain est plus ou moins «  bonne  », apte à assurer et maintenir l’unité, ceci en fonction des conditions sociales et historiques, mais même les «  mauvaises formes  » sont préférables à l’absence de toute forme, qui est l’anarchie, la destruction de tout principe d’unité. Que le peuple en soit ou non dépositaire, la puissance souveraine, confère la «  forme  », le «  cadre  » nécessaire de l’unification. La conservation de l’unité dépend toutefois d’autres conditions sur lesquelles Bodin s’attarde  : mise en avant du bien public, justice en conformité avec le droit naturel, loi commune, principe minimum d’égalité.

La constitution et le maintien des républiques ne découlent nullement de conditions “naturelles”, d’une présumée “homogénéité  » de la population ou d’une “identité” originelle. Bodin précise par ailleurs que “l’unité” ne signifie pas “unisson”, le “discord” peut contribuer à forger l’unité, afin de «  dégager la vérité du bien public  ».

 


Conditions de conservation des républiques et de leur possible naufrage  : Une théorie concrète

 

La théorie de Bodin peut sembler un schéma idéal qui ne correspond en rien aux données de la situation. Au moment où Bodin publie les Six Livres de la République, le royaume de France se trouve en effet en situation périlleuse. Et, comme aujourd’hui, le «  navire de la république  », n’a pas «  le vent en poupe  », ni «  le vent agréable, où l’on n’a à penser qu’à jouir d’un repos ferme et assuré  ». Dans ces conditions de péril, la nécessité est à l’action plus qu’aux idées pures, qu’à la contemplation, au rêve utopique. Ce que Bodin reconnaît. Si la finalité ultime que les hommes doivent s’assigner est la contemplation, ce n’est que le septième jour, écrit-il, que celle-ci est possible, car «  les six premiers jours ont été assurés  ». Pour la conservation de la république, l’heure est donc à l’action, mais pas en agissant «  n’importe comment  », sans s’assurer des moyens de réussir.

Lorsque «  l’orage a tourmenté le vaisseau de la république avec violence, tous ensemble (capitaine, équipage, passagers) courent le même danger, et doivent se prêter la main afin de parvenir au «  bon port de salut  ». Il ne faut rien attendre des ennemis en terre ferme qui prennent plaisir au naufrage de notre république  ».

Pour tenir compte du but que l’on s’assigne, il est indispensable de considérer des données qui concernent «  l’état universel des républiques  », mais aussi les données particulières et la nature des liens formés par chaque peuple. Le bon architecte, dit Bodin, accommode son bâtiment «  à la matière qu’il trouve sur les lieux  ». Pour former une république, il convient ainsi de s’accommoder du «  naturel des sujets  », sans s’appesantir sur des données supposées immuables (on pourrait dire identitaires) du «  caractère des peuples  ». Les «  différences d’humeur  » ne tiennent pas à un «  mélange des peuples  ». Le peuple se construit politiquement, indépendamment des “origines” des parties qui le composent. Ce sont les lois, les coutumes, et tout ce qui “nourrit” [forme] les peuples au sein de la république qui sont à même de changer le «  naturel  » des peuples, comme le signale la formule  : «  Nourriture passe nature  » [prévaut sur la nature].

Pour Bodin, le facteur politique est primordial pour la formation et la conservation des républiques. Les républiques n’ont pas d’existence prédéterminée, immuable avant d’être construites, elles ne sont pas non plus éternelles. Elles naissent, se développent, fleurissent, changent, elles peuvent tomber en décadence, puis en ruine, et ceci dépend en grande partie de leurs principes de construction. Même florissante en beauté, la république vieillit, comme si elle était «  sujette au torrent fluide de la nature  ». Les républiques peuvent tomber de leur propre pesanteur, du vieillissement, ou de «  maladies internes  », ou encore par la violence des ennemis. Toutefois une république, ayant «  pris son commencement  », si elle est bien fondée, peut s’assurer contre la force extérieure et contre les maladies intérieures, et peu à peu croître en puissance. La politique consiste à viser à sa conservation, sans ignorer que l’État florissant ne peut être toujours de longue durée, comme tout ce qui ressort de la variété des choses humaines, et qu’il faut parfois rebâtir ce qui a été détruit ou altéré.

En fonction des conditions [historiques et sociales, politiques], les républiques se forment et se modifient en raison de causes enchaînées dépendant les unes des autres, qu’elles se présentent comme d’ordre «  naturel  » ou «  divin  », ou par volonté des hommes, libre ou forcée. Si certaines causes échappent au pouvoir des hommes, il en est d’autres contre lesquelles on peut agir, celles qui «  n’emportent pas nécessité  ». Par la connaissance des causes, la prévoyance, la capacité de tirer des enseignements de l’expérience, la sagesse politique permet d’aller jusqu’à un certain point contre le cours naturel des choses.

 


Conditions d’unification du peuple vs Facteurs de déconstitution des républiques

 

Pour se constituer et durer, la république doit être tournée au bien public  :

 

«  Ce n’est pas république s’il n’y a rien de public.  »

 

Il faut qu’il y ait «  quelque chose de commun et de public  ». Il faut dans tous les cas «  mettre en avant la conservation du bien public  ». Et si, pour Bodin, «  la raison naturelle veut que le public soit préféré aux particuliers, et que les sujets relâchent […] leurs biens pour le salut de la république  », il ne s’agit pas de tout rendre «  commun  », supprimer tout bien propre.

Le fondement solide à la république tient à sa fin principale, les principes qui constituent et maintiennent son unité et son indépendance. Conformément à l’étymologie, on l’a vu, la notion d’unité, ne repose pas sur l’origine ou l’homogénéité, l’unité du peuple repose sur un accord entre les parties. Ce n’est pas la ville, ni les personnes qui font la cité, mais l’union d’un peuple sous puissance souveraine. La puissance souveraine qui fait «  union et liaison des familles, corps et collèges et tous les particuliers en corps parfait de république  » [2], crée les conditions de faire l’unité du peuple, qu’elle institue en peuple politique, capable à terme d’occuper le pouvoir souverain. Le peuple n’est véritablement peuple que par cette forme (unitaire) de «  corps  » politique que lui confère la république. Faute de cette forme qui l’unit, il perd sa capacité souveraine, et comme le navire, une fois détruite sa forme construite, il n’est plus qu’une multitude, un simple agrégat, un amas fortuit de morceaux épars.

Dans un cadre unitaire souverain, c’est en respectant la finalité du bien public que les conditions sont créées pour limiter les divisions du corps du peuple. Les divisions portent à la constitution de factions, qui elles-mêmes portent à la décadence et la ruine des républiques. Les causes de la ruine pour Bodin sont avant tout d’ordre interne. Bodin ne néglige pas pour autant les facteurs extérieurs  : les puissances étrangères qui tirent profit des conflits internes, afin d’affaiblir ou détruire l’État [3].

L’unité entre les sujets ou citoyens associés par rapport à une même finalité, ne signifie pas pour Bodin «  unisson  ». La république peut admettre des désaccords, ou «  discords  », qui n’attentent pas à son unité, et peuvent même la favoriser. «  La conservation du monde dépend de la contrariété qui est dans tout l’univers  », indique-t-il. Le corps humain lui-même est en proie à des humeurs contraires et cela sert sa conservation. Il peut y avoir «  discordant accord  » et la vérité du bien public se découvre par «  avis contraire  ».

Si les raisons pour l’accord se font en référence au corps humain (la solidarité des fonctions empêchant la guerre des organes), les raisons pour le discord, sont qu’il peut favoriser, dans certaines conditions, le débat pour l’utilité publique, par la défense du bien par les vertueux – même minoritaires. Le discord permet de «  contrôler les mauvais par les bons  ».

En revanche, le discord qui aboutit à la constitution de grandes factions, doit être combattu, d’autant qu’il favorise la conquête extérieure et avantage les ennemis. La constitution de factions est dangereuse en toutes sortes de république. Brandissant les «  flammèches de la jalousie  », les factieux attisent les passions particulières, allumant partout «  le grand feu de la sédition  », au grand profit des puissances ennemies.

Pour que les désaccords puissent se maintenir dans les limites de l’accord général, qu’elles ne se structurent pas en divisions, puis en factions, le maintien des conditions qui favorisent l’unité est essentiel. La force peut être requise pour réprimer les séditions, mais elle ne constitue pas un moyen durable pour assurer l’unité. La justice est supérieure à la force, et si la force, en cas de péril, n’est pas dans tous les cas exclue, elle conduit à la désunion si elle n’est pas fondée sur la justice. Armée de force, l’injustice en effet «  développe les passions violentes  », nourrit «  les semences de la guerre civile  », «  les racines de la sédition  », qui rendent les républiques mortelles.

La plus belle forteresse d’une république ne ressort pas ainsi de l’usage de la force, mais du soutien des sujets. Et celui-ci, on l’a vu, repose toujours sur la mise en avant du bien public, de la justice, de lois publiques conformes au droit naturel, et d’une certaine égalisation des conditions entre sujets ou citoyens. C’est par ces principes  : bien public, lois communes, justice, que l’on maintient les sujets ou citoyens en bonne paix et amitié.

Les lois publiques et communes peuvent unir parce qu’elles sont à égale distance de tous. Elles touchent tous les sujets ou citoyens en général, ce qui n’exclut pas la possibilité de droits particuliers. La principale marque de souveraineté, la puissance de donner la loi, à tous en général et à chacun en particulier, est un facteur de solidité pour la république, qui s’oppose à la formation de divisions et de factions. Évoquant l’issue des guerres puniques, Bodin indique parmi les facteurs de la solidité de Rome, la discipline et l’unité des lois. La faiblesse de Carthage au contraire, en dépit de sa force militaire, résultait de lois méprisées et de la division en factions [4].

 


 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Quelques jalons chronologiques permettent de saisir dans quel contexte sont publiés les Six Livres de la République  :
    1525  : Défaite de Pavie. Le roi de France est fait prisonnier.
    1527  : Sac de Rome par les troupes de Charles Quint.
    1530  : Naissance de Jean Bodin.
    1539  : Ordonnance de Villers-Cotterêts portant sur l’administration de la justice, l’État civil, la rédaction des actes en français.
    1547  : Mort de François 1er.
    1547-1589  : Règnes de Henri II, Charles IX, Henri III et régence de Catherine de Médicis.
    1562-1598  : Guerres de religion, bientôt liées à la guerre contre Philippe II, membre de la Ligue.
    1562  : Massacre de Vassy. Ronsard écrit le Discours sur les misères du temps.
    1567  : Disgrâce de Michel de l’Hospital, politiquement lié à Bodin.
    1570  : Jacques Yver, Complainte sur la misère de la guerre civile, l’auteur dénonce l’acharnement des «  Princes Europois  » sur les «  François  », en relation avec la guerre civile.
    1572  : Saint-Barthélemy, qui entraîne une crise de la foi monarchique.
    1576  : Constitution de la sainte Ligue. Publication des Six Livres de la République.
    1594  : Couronnement d’Henri IV.
    1596  : Mort de Jean Bodin.
  2. 2. La république est un composé de parties réunies en un même tout  : particuliers et groupements partiels, dont l’un seulement est d’ordre «  naturel  » la famille. Les autres sont de formation «  artificielle  » (produits de l’art humain) groupements partiels ordonnés par la puissance souveraine qui les contient et les unit toutes.
  3. 3. En tant que facteur d’unité, la désignation d’un ennemi extérieur constitue un trait secondaire, mais la guerre contre l’ennemi puisse se révéler nécessaire, comme moyen de tenir les sujets en amitié et comme antidote aux guerres civiles.
  4. 4. évoquant l’issue des guerres puniques, Bodin indique parmi les facteurs de la solidité de Rome, la discipline et l’unité des lois. La faiblesse de Carthage au contraire, en dépit de sa force militaire, résultait de lois méprisées et de la division en factions.

Nation, classes lutte de classes dans le Manifeste du parti communiste (1848)

1 janvier 2021

 

À partir d’une citation du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, nombre de commentateurs ont développé des thèses erronées sur la conception que ces auteurs se faisaient de la nation et de son rapport avec la classe prolétarienne. Voici la citation  :

 

«  Les prolétaires n’ont pas de patrie. On ne peut leur enlever ce qu’ils n’ont pas  ».

 

Selon ces commentateurs, cette phrase reviendrait à poser la négation de la nation par le prolétariat. Henri Lefebvre [1] indique ainsi que le prolétariat selon Marx «  nie la nation radicalement, pratiquement, comme il est négation active de la bourgeoisie et du capitalisme  ». On doit d’abord noter que l’auteur confond les termes patrie et nation, et surtout qu’une telle affirmation ne correspond pas à une lecture attentive du texte du Manifeste. Si l’on poursuit la lecture, on note une autre phrase  :

«  Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.  »[2]

L’historien Pierre Vilar [3] a mis en relief, dans toute leur densité, la portée de ces idées pour la conception que Marx se faisait de la nation  :

 

«  a/ La nation existe  ; b/ c’est un fait politique  ; c/ toute classe dominante s’érige en classe nationale  ; d/ toute classe nationale s’identifie avec la nation  ; e/ la bourgeoisie l’a fait, le prolétariat a vocation pour le faire  ; f/ le fait national, suivant la classe qui l’assume, peut changer de sens.  »

 

Dans cette phrase, les auteurs du Manifeste posent les rapports entre nation et classes et lutte de classes pour le socialisme. Le Manifeste donne la classe ouvrière comme “nationale” non seulement en raison de sa gestation historique, mais aussi eu égard à son devenir  :

 

«  comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, devenir lui-même la nation…  »

 

Les nations sont des produits et des formes politiques de l’époque bourgeoise d’évolution des sociétés. Toutefois le développement du capitalisme tend à l’affirmation d’un régime cosmopolite, le marché mondial, et par là à abaisser les démarcations entre nations, briser sans cesse les barrières nationales, et finir par déconstituer les nations elles-mêmes, tout en substituant les antagonismes de classes aux antagonismes nationaux. Contre cet abaissement qui affecte les formes nationales, c’est à la classe antagoniste, le prolétariat, que revient la prise en charge de la nation.

La classe bourgeoise, dans sa phase ascendante de prise en charge, avait toutefois préparé les conditions d’une telle prise en charge. La forme nation crée les conditions d’une «  action commune  », «  premières conditions de l’émancipation du prolétariat  ». La classe ouvrière n’aurait pu se fortifier, s’aguerrir, se former, sans «  s’organiser dans le cadre de la nation  », sans être “nationale”, «  quoique nullement au sens bourgeois du mot  ».

L’idée des auteurs du Manifeste concernant la vocation du prolétariat à «  devenir la nation  », mais «  nullement au sens bourgeois du mot  », permet d’admettre que pour Marx, le dépassement de la nation de l’ère capitaliste appartient à la réalisation d’une mode de production socialiste. Le capitalisme produit les sujets historiques de son dépassement. Il suppose que le prolétariat ayant conquis le pouvoir politique, donc l’hégémonie sur la société, abolira la propriété capitaliste et les formes sociales qu’elle suscite. En ce sens, seul le prolétariat est la classe apte à «  devenir toute la nation  », à représenter l’unité de la nation, parce qu’il n’exploite pas d’autre classes. En d’autres termes, sa vocation à devenir la nation ne résulte pas de l’inertie des faits établis, elle résulte de la résolution de la contradiction fondamentale de la société capitaliste. La bourgeoisie avait réalisé la nation sous la forme de la propriété capitaliste. Le prolétariat réalise la nation sous la forme de la propriété sociale.

Il la réalise ainsi non pas parce qu’il élimine ce qui est international, mais parce qu’il réalise l’universel bridé et nié par le capital. La nation du prolétariat n’est plus fondée sur l’appropriation du travail d’autrui, sur le marché capitaliste en concurrence avec d’autres marchés identiques, par conséquent elle ne vise pas l’exploitation et l’oppression d’autres nations. Les relations internationales dès lors peuvent être d’unité au lieu d’être des relations d’opposition entre classes homologues. C’est en ce sens que le prolétariat n’est pas “national” au «  sens bourgeois  » du mot.

Marx n’admet pas la seule nation bourgeoise. Compte tenu des tendances cosmopolites du capitalisme, si la nation n’est que bourgeoise, le capitalisme développé ne connaît de nation qu’en discours. Si le nouveau régime social émerge de l’ancien qu’il révolutionne, il faut que la question nationale soit à la charge du prolétariat, par la transformation de l’ordre social ancien, capitaliste, négateur des nations. Il faut pour cela que dans l’ordre ancien déjà, le prolétariat s’affirme virtuellement comme totalité de la nation, en contradiction avec la nation et sa négation par le mouvement immanent du capitalisme. Et le cadre national constitué, jusqu’à un certain point, par la bourgeoisie ascendante, donne les conditions d’une unification organisée du prolétariat et des classes populaires pour remplir cette tâche historique.

 


 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. H. Lefèbvre «  Classe et nation depuis le Manifeste  », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 38, janvier-juin 1965. Pierre Vilar observe  : «  Les prolétaires n’ont pas de patrie  », la phrase mal comprise a fait beaucoup de ravages. Il convient de «  saisir ce que le travailleur n’a pas, dans une “patrie” capitaliste, et ce qu’il a, s’il change les bases de la société  ». Patrie est ici employé dans son sens classique, courant, de “terre des pères”, c’est à dire patrimoine, propriété des pères. Par définition les prolétaires en sont dépouillés.
  2. 2. K. Marx, F. Engels, Manifeste. Dans l’édition allemande de 1890  : «  s’ériger en classe nationale  » au lieu de «  s’ériger en classe dirigeante de la nation  ».
  3. 3. P. Vilar, «  Réflexions sur les fondements des structures nationales  », La pensée, janvier-février 1981. Voir aussi Bernard Peloille, Les représentations sociales de la nation (Étude de la forme politique de la nation), Chapitre VII, Thèse pour le Doctorat d’État, Lettres et sciences humaines, Paris VII, 1989, et, De la nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.

Auguste Blanqui (1805-1881) La légitimité de la nation revient aux classes populaires

1 janvier 2021

 

S’il est un nom évocateur c’est bien celui de Blanqui, évocation de l’émancipation révolutionnaire pour les uns, spectre rouge objet d’une haine inexpiable pour les autres. Ce qui est vrai, et lui vaut ses admirateurs et ses détracteurs, c’est que Blanqui fut un éminent dirigeant socialiste du mouvement ouvrier français. L’essentiel de l’action de Blanqui s’inscrit en un demi-siècle où le pouvoir politique échoit successivement à deux monarchies, à une république éphémère, et à un empire. Mais trois révolutions ponctuent cette période, attestant que les antagonismes sociaux s’épurent, que s’esquissent de nouvelles alliances de classes, et que se dessine une hégémonie du mouvement ouvrier dans le mouvement social.

 

Blanqui [1] porte un intérêt particulier au positionnement des classes sociales (bourgeoises et prolétariennes) dans la formation historique de la nation, sa défense ou son démembrement. Bien qu’il soit un défenseur de la formation historique de la nation française, Blanqui pose que celle-ci est composée de classes qui se livrent une guerre inexpiable.


« Il ne faut pas se dissimuler qu’il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation. »

 

Si, selon Blanqui, la nation ne suspend pas les antagonismes sociaux, cela ne signifie pas que les classes populaires ne soient pas attachées au cadre qu’elles ont contribué à forger. Les classes au travers de leurs intérêts propres ont déterminé les caractères spécifiques de l’existence de la nation. Les luttes qui sont menées à l’interne, comme les luttes contre des menées extérieures, répartissent les diverses forces sociales en fonction de leurs intérêts immédiats et historiques. Il en ressort que toutes les classes en lutte dans le cadre de la nation ne sont pas également “nationales”. Une différenciation fondamentale s’opère entre classes laborieuses et classes oisives ou classe capitaliste, «   seigneurs du sol et du capital   ». Le choc de leurs intérêts respectifs interdit une communauté des intérêts de classe comme représentant de façon unitaire l’intérêt de la nation.

En raison de leur nature de classe, l’opposition des classes oisives, capitalistes, à la nation est irréductible. Les pratiques de classes qui y correspondent –  telle la quête de profits  – illustrent cette opposition  :


« Dans la classe moyenne [bourgeoisie], la grande majorité composée de ces hommes qui n’ont de patrie que leur comptoir ou leur caisse, qui se feraient de grand cœur Russes, Prussiens, Anglais, pour gagner deux liards sur une pièce de toile. »

 

Dans la guerre de 1870, Blanqui ne peut manquer de voir une illustration de la relation entre les intérêts des classes, les formes du pouvoir politique et les attitudes à l’égard de la nation et de sa défense. Les classes riches, selon lui, bradent la nation, le pays  :


« Les gredins, ce sont les fuyards millionnaires qui se sauvent avec leurs écus, abandonnant Paris et la France aux Prussiens. »

 

Les classes fortunées sont enclines à se soumettre, négocier avec l’ennemi (alors la Prusse)  :


« Qui donc oserait soutenir qu’il n’y a pas à Paris des partisans d’une paix à tout prix. Ils ne forment qu’une minorité, c’est vrai, mais cette minorité est puissante par la fortune et par l’influence. »

 

Selon Blanqui, les classes liées au régime du capital, la classe dominante «  ne voudrait pas d’une grandeur nationale qui briserait ses privilèges et ouvrirait ses portes à l’Égalité  ». Cette classe ne peut envisager l’éventualité d’un changement de régime social et politique que la guerre et la défense patriotique seraient susceptibles d’entraîner.


« Plutôt l’étranger  ! Plutôt la France rayée de la carte de l’Europe et le peuple français de la liste des nations  ! L’idée nouvelle [socialisme] elle n’en veut pas […]. Au fond de cette guerre extérieure, il y a surtout la guerre intérieure. C’est le dedans qui décide du dehors. Le capital préfère le roi de Prusse à la République. Avec lui, il aura, sinon le pouvoir politique, du moins le pouvoir social […] La tranquillité dans l’opulence par la servitude des masses tel est l’idéal de la caste dominante. C’est pour l’amour de cet idéal que la France va périr. »

 

Ce sont les classes du peuple qui ont intérêt à s’opposer à l’invasion et à la soumission, et seules elles peuvent soutenir la défense patriotique  :


«  Un peuple ne peut compter que sur lui-même  ». «  [Il] fera tête et ne se laissera point égorger qu’on le sache bien […] En 1870, [il] est la Patrie. [Il] défendra la Patrie avec les ongles et les dents.  »

 

Les contradictions entre la bourgeoisie et le peuple à propos de la nation, reproduisent l’opposition entre progression et rétrogression historique. La bourgeoisie ne veut pas de “l’idée nouvelle”, du socialisme. Pour elle,

 

«  périsse le progrès plutôt que l’autocratie absolue du capital.  »

 

Ce sont les masses qui ont intérêt au progrès dans le domaine social  :


« Qu’est-ce que le socialisme sinon l’amélioration du sort des masses. »

 

Le peuple n’a pas intérêt au démembrement de la nation. Le démembrement national qui résulte de la soumission à une puissance étrangère s’accompagne nécessairement d’une régression sociale pour les classes du peuple. Il n’en est pas de même pour les classes riches, bourgeoises, ou dominantes, qui veulent avant tout maintenir leur régime de propriété. C’est pourquoi elles se révèlent paralysées face à une invasion étrangère, craignant que l’appel au peuple pour défendre la nation n’entraîne dans la foulée ses passions “socialistes”.

La guerre de 1870 rend palpable l’opposition entre intérêts des classes au regard de la question  : défense ou liquidation de la nation. Et, pour le peuple, la possibilité de mener la lutte politique dépend du maintien de l’indépendance de la nation.


« La nation sous le coup des baïonnettes allemandes, ne s’appartient plus. Or, pour disposer d’elle et statuer sur son avenir, elle doit être libre. Elle a donc perdu ce droit avec sa liberté. »

 

Considérant que les classes populaires veulent une défense de la nation tandis que la bourgeoisie accepte la soumission, la légitimité nationale revient ainsi pour Blanqui aux classes populaires. Elle procède de ceux qui luttent pour la maintenir et réside tout entière, pratiquement, dans les classes populaires et dans leur volonté de faire advenir la République Sociale.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir l’analyse de Bernard Peloille, De la Nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.

Jules Guesde (1845-1922) Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

1 janvier 2021

 

«Educateur et organisateur du prolétariat  »[1], tel fut le rôle joué par Jules Guesde dans le mouvement ouvrier. Il y a des hommes dont la vie est exemplaire à la fois pour ce qu’elle a été et aussi pour ce qu’elle symbolise du mouvement social. Jules Guesde est un de ces hommes, sa vie s’identifie avec l’organisation du mouvement ouvrier en France. Transformer le mouvement ouvrier désorganisé en mouvement politique unifié, indépendant, et conscient des objectifs historiques à réaliser, c’est ce que Jules Guesde s’efforça de réaliser tout au long de sa vie. Il est le père fondateur du premier parti ouvrier en France et le champion des classes laborieuses.

 

Pour Jules Guesde, la nation est considérée comme une forme progressiste de l’évolution humaine, ce qui n’exclut pas l’existence en son sein d’une lutte entre classes sociales. Guesde n’en déduit pas pour autant que le cadre national, historiquement forgé, doive être détruit au prétexte d’un internationalisme mal compris. Pour lui, comme pour Blanqui, les réalités et les notions de classe et de nation ne s’opposent nullement, et la défense de la nation, le patriotisme, lui semblent se trouver davantage du côté des classes exploitées que des classes exploiteuses. Ce qui se trouvait attesté par l’insurrection populaire de la Commune (1871), faisant suite à la capitulation des classes dirigeantes au cours de la guerre franco-allemande. Les quelques extraits de textes de Guesde proposés ci-dessous en font foi.


L’internationalisme suppose la formation de nations constituées


Congrès National du Parti ouvrier  –  Limoges 1906


« On a parlé ici de nations comme de quelque chose, soit de purement artificiel, soit de purement réactionnaire. Mais les nations sont quelque chose de considérable dans l’évolution de l’humanité  ; elles sont une étape sur la grande route de la patrie humaine. Et le rôle qu’elles jouent aujourd’hui ne sera pas épuisé demain. Je salue les nations constituées qui me permettent de parler, d’ores et déjà, d’inter nation et de percevoir et d’entrevoir et de poursuivre la nation unique de l’avenir. »


Le collectivisme ne se réalise pas aux dépens des nations, mais à leur bénéfice


Janvier 1893  –  Conseil National du Parti ouvrier


«  Aux travailleurs de France  !  »
« L’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie. Les patries, lorsqu’elles se sont constituées, ont été une première et nécessaire étape vers l’unité humaine à laquelle nous tendons et dont l’internationalisme, engendré par toute la civilisation moderne, représente une nouvelle étape, aussi inéluctable. »


Les internationalistes sont les seuls patriotes, non les classes exploiteuses


« Nos adversaires de classe ont recours à la seule arme qui leur reste  : la calomnie. Ils sont en train de dénaturer notre internationalisme comme ils ont essayé de dénaturer notre socialisme. Et, bien que ceux qui affectent de nous présenter comme des sans patrie soient les mêmes hommes qui, depuis un siècle, n’ont su que faire envahir et démembrer la patrie livrée par leur classe au banditisme de la finance cosmopolite et exploitée […], pas plus que nous ne leur avons permis de confondre la solution collectiviste avec l’anarchie, cette caricature de l’individualisme bourgeois, nous ne les laisserons traduire notre glorieux cri de  : vive l’Internationale  ! par l’inepte hoquet de  : à bas la France  ! »


« En criant Vive l’Internationale  ! ils crient Vive la France du travail  ! vive la mission historique du prolétariat français qui ne peut s’affranchir qu’en aidant à l’affranchissement du prolétariat universel  ! »


« Nous voulons donc  –  et ne pouvons pas ne pas vouloir  –  une France grande et forte, capable de défendre sa République contre les monarchies coalisées et capable de protéger son prochain 89 ouvrier contre une coalition, au moins éventuelle, de l’Europe capitaliste. »


La formation historique de la France nourrit le patriotisme des socialistes français


« Les socialistes français sont encore patriotes à un autre point de vue et pour d’autres raisons  : parce que la France a été dans le passé et est destinée à être dès maintenant un des facteurs les plus importants de l’évolution sociale de notre espèce. »


« C’est la France qui, après avoir déchaîné sur le monde la Révolution bourgeoise, préface indispensable de la Révolution prolétarienne, a été le grand champ de bataille de la lutte de classe, mettant sans compter au service de la rédemption du travail ses héroïques insurgés de Lyon 1832, et de Paris 1848 et 1871. »


« Et nous comptons sur nos camarades français, sur le peuple de l’atelier et du champ, pour se joindre au Conseil National du Parti dans ce double cri qui n’en fait qu’un  : Vive l’Internationale  ! Vive la France  !  » 


Le but de la classe ouvrière  : un régime social contre l’exploitation et la guerre


Congrès National du Parti ouvrier  –  Limoges 1906

[La guerre étant un des effets du capitalisme, elle ne disparaitra qu’avec lui. Il n’y a lieu, ni moyen de la combattre en tant que telle.] «  On peut phraser contre la guerre, on ne saurait la supprimer dans une société basée sur les classes et leur antagonisme.  »


« Lorsque j’entends parler d’insurrection à opposer à une guerre déclarée, […] je dis que s’il y a un seul moment où elle est impossible, c’est […] lorsque le péril commun fait taire toutes les autres préoccupations. […] Si vous dites aux prolétaires que c’est pour le défendre [le capital] qu’ils vont se faire tuer, vous leur mentez. «  Demandez donc aux patrons, aux propriétaires, aux rentiers de l’Alsace s’ils ont perdu un seul centime à l’annexion [guerre franco-allemande 1870-71]. »


«  Notre devoir national, c’est de faire la révolution sociale chez nous  »


« En proposant un autre but [que celui du socialisme] à la classe ouvrière, on la détourne du véritable but […]. Ce qu’il faut dire au prolétaire, c’est  : prends le gouvernement, chasse les bourgeois du pouvoir, et la guerre aura vécu. »


« Chaque prolétariat est comptable devant le prolétariat de tous les pays de sa bourgeoisie à lui. Quand, sous prétexte d’horizons plus vastes et d’action plus décisive, vous faites oublier à la classe son champ national, sa dette envers la classe ouvrière des autres nations, vous faites encore œuvre antisocialiste et antirévolutionnaire. »

 

Considérant que «  la nation est à la fois le cadre indispensable à l’action ouvrière d’aujourd’hui et la condition de l’insurrection de demain  », Jules Guesde estime que le devoir socialiste est de la défendre quand elle est menacée.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Caractérisation que l’on peut lire sur le socle de la statue qui lui est dédiée à Roubaix, ville dont il fut le député plusieurs décennies.

La lutte pour faire prévaloir une économie vraiment “sociale” – Une lutte d’ordre historique à propos de textes de François Vidal (1844 -1848)

1 janvier 2021

 

Dans la période actuelle les perspectives pour faire prévaloir une société vraiment “sociale”, semblent s’être effacées à l’horizon des existences humaines, pour les classes populaires comme pour l’ensemble de la société. Au regard de l’histoire pourtant, cette perspective est toujours d’actualité. Parce qu’elle se fonde sur les antagonismes inhérents à l’économie capitaliste, et la nécessité de résoudre ses antagonismes, qui, une ou deux fois par siècle, se manifestent au travers des crises de plus en plus destructrices, crises et destructions qu’aucune des sociétés dans le monde ne parvient plus à juguler.

 

C’est sur la base de l’analyse de telles contradictions que, très précocement, des socialistes français, avant Marx, ont posé la nécessité et la possibilité de la transformation de la base économique de la société, pour ouvrir la voie à l’édification d’une économie socialiste. Ceci de façon non utopique, en tenant compte des acquis que le capitalisme a pu développer avant de tendre à les nier de par son mode “anarchique” de déploiement.

Parmi ces socialistes, il faut citer le nom de François Vidal qui, dès 1844, pose les contours d’un régime économique socialiste moderne, tourné vers l’avenir et non sur un retour au passé [1]. Il analyse les transformations induites par l’économie capitaliste, pour partie positives au regard de la production des richesses, en même temps que leurs aspects négatifs, inhérents à la contradiction fondamentale sur laquelle cette économie s’érige. En fonction de cette analyse, Vidal pose la nécessité de construire l’économie sur une autre base, sociale, socialiste [2].


Crises périodiques, anarchie capitaliste, nécessité du socialisme

 

Selon Vidal, la marche de la société fondée sur l’économie capitaliste est livrée à l’anarchie périodique, à des crises de plus en plus gigantesques, à la «  force du hasard  », interdisant toute véritable «  prévoyance sociale  ».

Ce désordre touche toute la société, tous les intérêts y sont en opposition. Il est à l’origine des grandes crises récurrentes, de la désorganisation de la production et des échanges, de la paupérisation des travailleurs. C’est le règne de l’anarchie qui ne résulte pas d’un simple “dysfonctionnement” de la base économique, qu’il suffirait de «réformer», mais de son fondement même. Et c’est cette anarchie qui rend nécessaire la transformation de la base économique de la société. Faute de quoi,


« nous verrons les finances épuisées, l’industrie aux abois, le commerce paralysé  ; nous verrons les illusions des optimistes s’évanouir  ; nous verrons monter le flot de la misère  ; nous verrons se fermer les ateliers, les magasins, les boutiques  ; nous verrons se succéder les faillites et les catastrophes  ; nous verrons s’écrouler les derniers débris de notre vieil édifice économique… Dira-t-on encore, alors, qu’il faut laisser faire, qu’il faut laisser les ruines s’entasser, l’industrie s’anéantir, les capitaux disparaître, le commerce s’arrêter, les populations mourir de faim  ? Dira-t-on aux ouvriers de prendre patience, d’attendre le retour du calme, de la confiance, du crédit  ? leur vantera-t-on encore les merveilles de la concurrence et du ­salariat […]  ? »

 

Si l’on veut faire cesser le désordre et l’anarchie, la constitution d’une économie nouvelle, «  sociale  », devra s’imposer. Faute de quoi les révolutions seront inévitables. Seul le socialisme peut préserver de la catastrophe, mais cette vérité ne sera comprise que trop tard.


« Toute société basée sur le désordre et sur l’injustice, porte dans ses flancs un germe de dissolution prochaine, inévitable. L’antagonisme, la concurrence, l’hostilité flagrante de tous les intérêts, le désordre systématique, le salariat et l’exploitation sous toutes les formes, ont porté leurs fruits. Voyez, la vieille société s’affaisse sur elle-même  : partout des débris et des ruines. Il faut constituer un ordre nouveau. […] Le socialisme que l’on rejette maintenant, le socialisme que l’on calomnie, peut seul nous préserver des horreurs de la misère, de l’anarchie et de la guerre sociale. »


Réaliser le socialisme en supprimant l’absurde “détour” du capital

 

La société fondée sur une économie socialiste est à l’opposé du “laisser-faire” régnant dans l’économie capitaliste. Les partisans du socialisme estiment que «  rien ne va de soi-même si ce n’est le désordre  ». Pour combattre le désordre, conséquence des “lois” économiques du capitalisme, posées comme «  lois naturelles  »  –  notamment «  loi de l’offre et de la demande  » (on dirait aujourd’hui loi du marché), il faut intervenir dans le sens d’une réorganisation rationnelle et globale de la société, en fonction de nouveaux principes.

Passer d’une société livrée au laisser faire des “lois” involontaires du capitalisme au socialisme, de l’économie négative à l’économie positive, ne peut s’effectuer au moyen de réformes «  isolées et parcellaires  » qui se révèleraient «  impuissantes  ». Il faut changer la base des institutions économiques, sortir du «  cercle vicieux de l’économie libérale  »  –  c’est-à-dire capitaliste.

Sous le régime du pouvoir absolu des capitalistes et spéculateurs, les travailleurs sont contraints de passer par le “détour” du capital privé pour mettre en œuvre collectivement leurs forces. Le capital «  dicte la loi  », fait à son gré fonctionner, ou paralyse, la mise en œuvre des moyens de la production. En cas de crise, inévitable dans ce régime, les marchés sont engorgés, le capital bloque tout le crédit, contraignant les bras des travailleurs à chômer. La nécessité de passer par le capital privé pour mettre en œuvre les forces productives constitue une entrave à leur développement et à celui de la richesse sociale. Mettre fin à ce désordre, c’est réorganiser la production en fonction des besoins sociaux et non plus des profits. Cela ne peut se faire sans socialiser «  le capital  », empêcher les spéculateurs d’enrayer à volonté l’industrie, le commerce, le travail, les empêcher de s’emparer de tous les canaux de la circulation, levant un tribut sur la société entière, faisant hausser à leur gré l’intérêt des capitaux.


La mondialisation des échanges aggrave l’anarchie capitaliste

 

Les économistes libéraux (partisans du régime capitaliste) sont, selon Vidal, tout à la fois optimistes et fatalistes, optimistes pour tout ce qui touche aux “lois” qui favorisent le Capital et les riches  ; fatalistes pour tout ce qui touche aux “lois” qui contraignent au désordre, à la misère des travailleurs. Les causes de la misère sont pour eux les causes même de la richesse (leur richesse). De la sorte, la science économique se borne à constater les lois, les naturaliser, les faire échapper à tout empire humain, sacraliser le laisser-faire.


« Ils s’efforcent de constater et d’expliquer [les] lois, puis de recueillir des faits, voilà tout  : Ils ne s’inquiètent point de savoir si ces étranges résultats de lois prétendues nécessaires, ne sont pas tout simplement les conséquences forcées d’institutions humaines défectueuses  ; […] si elles ne pourraient pas être modifiées par les hommes qui les ont faites. »

 

Si les économistes libéraux refusent tout ce qui pourrait ressembler à une contrainte de 1’état entravant le jeu anarchique des forces économiques, Vidal note qu’ils peuvent néanmoins en requérir l’aide pour les soutenir par rapport au marché, notamment aux marchés extérieurs, s’imaginant que les contradictions non résolues dans le cadre national pourraient l’être dans le cadre du marché mondial. À cet égard, comme un Marx plus tard, il ne pense pas que les effets funestes du régime de la concurrence puissent être suspendus par son extension à l’univers  –  ce que l’on nomme aujourd’hui mondialisation  –  ils sont bien plutôt décuplés.


« Voudriez-vous, comme l’Angleterre, faire dépendre des hasards du commerce extérieur le sort de votre population industrieuse  ?  –  Je vous dis que tous les marchés du globe ne suffiraient pas pour absorber les produits manufacturés des deux pays  ; je vous dis que pour lutter contre la Grande-Bretagne, il faudrait d’abord rendre nos ouvriers aussi misérables que les Irlandais, exploiter sans pitié les hommes, les femmes et les enfants  ; je vous dis qu’il faudrait, en outre, demander au trésor des subventions toujours croissantes, [primes à l’exportation, pour fournir aux étrangers le moyen d’acheter à bas prix et de consommer aux dépens de votre budget], puis aller disputer aux Anglais, aux Américains, aux Allemands, tous les chalands de l’univers, finalement entreprendre des expéditions lointaines et des guerres ruineuses, pour conquérir à coups de canon des consommateurs que vous auriez bientôt saturés et ruinés  ; je vous dis qu’après avoir fait des sacrifices considérables en hommes et en écus, vous vous trouveriez bientôt réduits […] à chercher encore des débouchés nouveaux, à tout prix, sous peine de voir le commerce s’arrêter, les magasins encombrés, et des millions d’individus sans travail et sans pain. Je ne crois pas qu’il faille encore exagérer les funestes effets de la concurrence en la rendant universelle. »


La longue lutte pour le socialisme, la question de sa réalisation dans le temps de l’histoire

 

En 1848, se manifestent les préludes d’une révolution sociale. Même si cette révolution n’aboutit pas à la victoire, elle constitue selon Vidal, une phase révolutionnaire s’inscrivant au sein d’un processus historique de longue durée, inauguré par la Révolution française en 1789.


« La révolution commencée il y a plus d’un demi-siècle et qui a si fort ébranlé le monde, n’est point encore définitivement accomplie, il s’en faut grandement. […] Depuis lors, nous vivons toujours dans le provisoire  ; nous nous débattons au milieu de l’incohérence des idées et de l’opposition violente des intérêts, au milieu du désordre moral, politique, économique. »


« [Lors de la révolution de 1848], le peuple ne s’est pas contenté de demander des droits politiques égaux à ceux dont jouissaient les nobles et les riches  : il a demandé des réformes sociales, le droit au travail, l’association ou l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. »

 

La révolution de février 1848 se présente ainsi comme amorce d’un bouleversement plus profond, qui dépasse les frontières de la France, mais dont nul ne peut prévoir encore les formes et le dénouement.


« Il va s’accomplir dans le monde de grands événements que nulle puissance humaine ne saurait empêcher. […] Ce n’est pas seulement la France, c’est l’Europe entière qui s’agite et qui tressaille au pressentiment d’un ordre nouveau. La Révolution de Février n’a été que le prologue d’un drame solennel qui va se dérouler sous nos yeux, et dont le dénouement est inconnu. […] »

 

Les crises, le désordre, récurrents du régime économique, ne peuvent être résolus hors d’une réorganisation socialiste. De cela Vidal est sûr. Mais il n’ignore pas, en dépit de quelques illusions sur la venue possible d’un révolution sociale ­prochaine, qu’une telle réorganisation qui attaque de front l’ordre du capital, se heurte à des résistances, qu’il existe des antagonismes entre les classes, qui s’opposent à sa réalisation. Il perçoit que la transformation socialiste de la société, pour inéluctable qu’elle soit dans le temps long de l’histoire, ne peut magiquement s’affranchir des contraintes d’une «  époque  » qui en est encore au trouble, à l’indécision. Nul ne peut donc déterminer la date de réalisation d’une telle révolution de la base économique de la société, ni ses modalités.


« Notre vieille société chancelle sur ses bases, elle a perdu son aplomb et son équilibre  ; il n’est pas de restauration qui puisse la préserver de la ruine. Chacun sent aujourd’hui qu’une transformation est inévitable dans un avenir prochain  ; et ce sentiment général, qui est la force invincible et mystérieuse de la révolution, entretient l’anxiété dans les esprits et donne à tout ce qui se fait de nos jours un caractère inexprimable de faiblesse et d’indécision. Les plus timides se rattachent instinctivement à ce qui est, moins par conviction que par frayeur de l’inconnu.
Un temps viendra où toutes nos espérances d’aujourd’hui seront réalisées et dépassées. Mais quand  ? Dans des siècles, peut-être  ; et d’ici là, combien ­faudra-t-il de générations pour épuiser la coupe du malheur  ?  –  Ne perdons pas courage  : 1’humanité avance à pas lents, […] mais elle avance toujours, en dépit de tous les obstacles. Le présent est triste, bien triste sans doute […] Vivons dans le futur par l’espérance, comme nous vivons dans le présent par la ­douleur.  »

 

Cent soixante-dix ans passés, et quelques nouvelles «  vibrations  » et «  secousses  », n’ont pas rendu le discours de Vidal aussi inactuel qu’on pourrait le penser, en cette époque, encore soumise aux effets destructeurs des antagonismes du régime capitaliste, et plus que jamais en proie à «  l’opposition violente des intérêts  », à ce «  caractère inexprimable de faiblesse et d’indécision  », de vie «  dans le provisoire  », «  d’incohérence des idées  ».

 


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir François Vidal, De la répartition des richesses (1844) et Le droit au travail (1848) rééditions Inclinaison, Parthenay.
  2. 2. Si le capitalisme a pu dans certains domaines répondre à des besoins sociaux, il ne peut accomplir de réformes allant à l’encontre de ses principes de développement, plus spécialement pour ce qui touche à des questions essentielles telles celles qui affectent l’existence des travailleurs. Ainsi, dans une économie réglée par le capitalisme, le simple «  droit au travail  » ne peut être assuré. Ce n’est qu’en transformant la base économique de la société qu’un tel droit peut se trouver assuré. «  Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore implique nécessairement l’organisation du travail  ; et l’organisation du travail implique la transformation de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.  »

LECTURES – Crise générale du capitalisme et processus de fascisation  : La phase de “séduction”

1 janvier 2021

 

Les lectures présentées dans ce dossier ne visent pas à définir le fascisme[1]. On se bornera dans ce numéro à présenter quelques textes d’époque, qui, à l’exception du premier (Nitti) sont rédigés par des partisans du régime fasciste, aux moments où ceux-ci ne disposent pas encore du pouvoir. Il s’agit donc de “séduire” différentes catégories de la population pour les inciter à rejeter les institutions et pouvoirs en place, en spéculant sur leurs difficultés, leurs mécontentements, leur rejet plus ou moins raisonné de la politique de gouvernements incapables de maîtriser les causes des crises du capitalisme.


Conditions historiques d’émergence et de mûrissement des mouvements et régimes fascistes

 

Si l’on s’efforce de considérer historiquement le phénomène du fascisme, ses conditions d’émergence et de mûrissement, on constate que les mouvements et les régimes qui s’en réclament, sous ce nom ou sous un autre, ne s’imposent pas n’importe quand dans l’histoire. Ils s’inscrivent dans un contexte général marqué par le processus de déstabilisation globale dans laquelle le capitalisme s’est engagé depuis la fin du XIXe siècle, jusqu’à aboutir à la Première Guerre mondiale et à la révolution en Russie en 1917. Nous ne sommes pas encore sortis de ce contexte.

Depuis la fin du XIXe siècle, le champ des contradictions du régime capitaliste, déjà inconciliables dans un seul pays, s’est élargi à l’échelle du monde. La première grande vague de “mondialisation” capitaliste se développe depuis lors. Tous les pays ne deviennent pas capitalistes, mais la “logique” de ce régime économique, les contradictions qu’elle porte, se répandent dans l’ensemble du globe, conférant un caractère spécifique aux autres contradictions sociales et politiques, tant dans les formations capitalistes qu’au sein de structures plus archaïques  : féodales, tribales, recyclées ou non dans la modernité.

Les processus de fascisation se manifestent ainsi au cœur d’un nœud spécifique de contradictions relevant de l’univers capitaliste moderne. Ils se positionnent à chaque fois à l’intersection de deux ordres de contradictions socio-historiques  : contradictions de classes, contradictions entre puissances. Et dans chaque pays, dans des situations concrètes déterminées.

Au XXe siècle, la Première Guerre mondiale, la révolution en Russie, n’ont pas mis fin aux désordres capitalistes. Après la guerre et la coalition armée du monde capitaliste contre la Russie en révolution –  coalition alors vouée à l’échec  – les crises économiques se succèdent. Dans le même temps, les pays vaincus (Italie, Allemagne) visent à reconquérir et étendre leur puissance, ce qui implique des préparatifs pour mener la guerre et y coaliser leurs populations. Dès 1922, les fascistes italiens instaurent un régime politique qui prétend résoudre les problèmes économiques et politiques liés à la déstabilisation du monde capitaliste.


La subversion du sens des mots et du langage politique

 

Un des premiers traits des tactiques mises en œuvre par les mouvements fascistes porte sur la subversion du sens des mots et du langage. Pour séduire la population, le terrain de leurs adversaires politiques est investi. L’idéologie fasciste peut se présenter comme “anticapitaliste”, “révolutionnaire”, anti-bourgeois, voire même revendiquer un surcroît de démocratie. Dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, c’est ainsi que procèdent le fascisme italien. Après la grande crise qui affecte tous les pays capitalistes (1929), le fascisme allemand procédera de même, préparant les conditions de sa prise légale de pouvoir en 1933.

Cette subversion du langage politique pour appâter une population désorientée a été soulignée par Dimitrov dans son rapport au VIIe Congrès de l’Internationale Communiste en 1935  :


« [Le fascisme] présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie. »

 

Au plan des institutions politiques, l’objectif visé par les divers courants fascistes, ne vise pas à résoudre les antagonismes économiques qui sont au fondement du régime capitaliste, à édifier une société socialiste. Il s’agit de déconstituer ou détruire les formes politiques des régimes représentatifs et des organisations politiques de classe (souvent au prétexte de prises de position en faveur de formes “démocratiques” plus “concrètes”, plus “proches des gens”, plus directe). Ce processus de subversion s’effectue en premier lieu “en douceur”, par la flatterie identitaire, ce qui n’exclut pas l’intimidation idéologique. Les effets destructeurs de la crise économique qui favorise “le sauve qui peut” chacun pour soi, la montée de mécontentements de tous ordres, la division de la société en factions opposées les unes aux autres, le rejet des pouvoirs institués, sont autant d’aliments pour la propagande fasciste. Dès que les conditions de conquête du pouvoir sont atteintes (ce n’est pas toujours le cas), la violence ouverte, la terreur, physique et idéologique, se superposent aux menées séductrices.


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Dans la mesure où les grandes crises du capitalisme tendent à produire les mêmes effets, on pourrait sur cette base comparer la situation de l’entre-deux-guerres [2] et la situation actuelle. Sur les grandes tendances, il est vrai que peuvent se manifester quelques aspects communs. Il convient cependant de ne pas oublier que des facteurs distincts s’exposent dans la période contemporaine, tant dans le domaine de la politique intérieure que dans l’état des confrontations entre puissances du monde. De nouvelles puissances, avec leurs visées propres, sont entrées dans le champ de la compétition globale et il n’existe plus de pôle du socialisme, de forum international pour exposer de façon générale les luttes et perspectives historiques des peuples du monde. En outre, dans la plupart des pays capitalistes, et notamment en France, la classe ouvrière, les classes populaires, ne sont plus politiquement organisées, ce qui s’oppose au déploiement de contrefeux projetant une visée d’avenir pour toute la société.

Si les principales conditions socio-historiques qui ont présidé à la formation de mouvements et régimes fascistes, ne sont plus exactement celles de l’entre-deux-guerres, on peut cependant déceler quelques caractères communs. Avec la crise et l’aggravation des conditions de vie des différentes classes de la société, le chacun pour soi, les intérêts particuliers en lutte tendent à se présenter comme dominants, tout cela est “pain béni” pour les projets de subversion de multiples pêcheurs en eau trouble, qui spéculent sur les difficultés qui affectent la population dans sa diversité. Des conditions sont réunies pour que l’on puisse faire miroiter des solutions miraculeuses capables de résoudre tous les problèmes qui se posent à elle, même si les revendications des différentes catégories se révèlent en opposition, bien que la majorité sans doute espère encore voir triompher l’intérêt commun.

Quant à la subversion des mots et du vocabulaire politique, trait saillant des processus de fascisation, celui-ci est plus que jamais à l’œuvre. Les méthodes de persuasion, visent à subvertir les institutions ­républicaines, parfois au nom d’un surcroit de démocratie. En dépit de certaines évolutions d’ordre “technique”, elles visent toujours à abaisser la conscience du peuple.

Il est clair toutefois que si des processus de ­fascisation se trouvaient en cours, les courants qui les portent ne se dénommeraient plus fascisme, compte tenu du médiocre “souvenir” que ce mot a laissé dans les mémoires. Les projets de déconstitution de la sphère politique et de l’organisation en classe, prennent d’autres dénominations et d’autres formes, elles n’en visent pas moins à remettre en cause les formes de la “démocratie représentative”, conquête historique de la bourgeoisie ascendante sous l’initiative ou avec l’appui des classes populaires[3]. Ceci pour leur substituer d’autres formes  : formes locales, corporatives, groupements sur des bases communautaristes, de métier, mise en avant d’identités ethniques, culturelles, ou de “genres” séparés, contre les unifications générales sur une base sociale, de classe. Cette disposition des forces antagoniques avec la disposition en classes organisées, implique leur démantèlement, ouvert ou masqué.

 


 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. «  Aucune interprétation ou définition du fascisme n’a fait l’unanimité  », écrivait Robert O. Paxton dans son ouvrage le Fascisme en action. En outre, les dénominations proposées par les promoteurs du fascisme  –  fascisme italien et national-socialisme allemand  –  se présentent eux-mêmes comme autant de mots travestissant les objectifs économiques, sociaux, politiques effectifs, qui sont visés. à défaut de leur définition, pour un essai d’analyse des configurations fascistes, on peut se reporter à la contribution de Ugo Danilo Rossi, «  Le fascisme en tant que catégorie historique. Questions liminaires  », Cahiers pour l’analyse concrète 57-58. Vocabulaire du politique. Fascisme. Néofascisme, Inclinaison, 2006. Plusieurs facettes du phénomène y sont analysées  :  –  Dissolution et contournement de la notion Fascisme  ;  –  Le fascisme comme catégorie historique (ou le pourquoi du fascisme  ?)  –  Le fascisme comme catégorie politique (ou comment le reconnaître  ?) 
  2. 2. Dans l’entre-deux-guerres, fascisme et communisme se présentent comme deux voies opposées pour surmonter les contradictions du capitalisme en crise. Dans les deux cas, comme l’indique Robert Paxton, il s’agit de lever une hypothèque sociale, mais tandis que le fascisme maintient, sous des formes spécifiques, les conditions générales du régime capitaliste qu’il vise à maintenir, le communisme vise à abolir leur fondement dans la base économique. 
  3. 3. Lénine, «  Vérités anciennes et toujours nouvelles.  », Œuvres, 1911, tome 17  : «  [à l’époque des révolutions bourgeoises], les structures dont se dote la démocratie bourgeoise, la physionomie qu’elle revêt, les traditions dont elle s’imprègne, le niveau minimum de démocratie qu’elle admet, sont en fonction du passage à l’hégémonie, aux moments décisifs de l’histoire nationale, non point à la bourgeoisie mais aux couches “inférieures”, à la “plèbe” au XVIIIe siècle, au prolétariat au XIXe et XXe siècles.  » 

Les faux guides du peuple  : la leçon italienne de 1919-1922 – L’analyse de Francesco Nitti (1923)

1 janvier 2021

 

Francesco Nitti fut l’un des derniers présidents du Conseil de l’Italie avant le fascisme instauré en 1922. Issu d’une famille pauvre du Sud de l’Italie, il s’éleva à la faveur des possibilités offertes par les premiers temps de l’unité italienne, réalisée en 1870 pour devenir un homme politique bourgeois, préoccupé par le développement industriel de sa région d’origine, et fervent ennemi du socialisme, qui est selon lui «  la plus grande menace pour la vie de la cité politique  ». Quand le fascisme prit le pouvoir, il s’exila en France définitivement.

Ce défenseur de la démocratie bourgeoise assiste en tant que Premier ministre entre 1919 et 1920 à la montée du fascisme, qui n’a rien à voir avec ce que l’on imagine. Car dans les premiers temps, les fascistes ne se sont pas présentés sous une forme violente, au contraire. Prétendant répondre aux demandes populaires de participation à la vie politique et de meilleure répartition sociale, le programme du Parti fasciste est un vaste filet tendu sur l’Italie pleine de mécontentements multiples mais tous fondés, nous explique Nitti  :


« Le fascisme se présenta au public, au mois de mars 1919, en soutenant toutes les causes qu’il nie aujourd’hui. Au lieu des formules d’anti-démocratie et de hiérarchie qu’il proclame, le fascisme avait des principes extrêmement radicaux  : constituante nationale, comprise comme étant la section italienne d’un mouvement révolutionnaire européen  ; abolition de la Monarchie et proclamation de la souveraineté populaire  ; abolition du Sénat et de toute forme artificielle et arbitraire de privilège  ; abolition de la police politique  ; abolition de tous les titres de caste, de tous les titres nobiliaires et chevaleresques  ; liberté de conscience et de religion dans la forme la plus large  ; dissolution des sociétés anonymes  ; suppression de toute espèce de spéculations (sic) des banques et des bourses  ; recensement des richesses et réduction des grandes fortunes  ; attribution de la terre aux paysans associés  ; élimination de la diplomatie secrète et confédération des États européens, etc. » (Bolchevisme, ­fascisme et démocratie, 1923, p. 66)

 

La pratique montre que le fascisme, une fois au pouvoir, ne fut pas la révolution sous laquelle il s’affichait. Dans le vocabulaire fasciste, le mot «  révolution  » ne désigne aucunement un changement radical de régime économique mais un retournement des institutions par la violence. En employant ce mot, les fascistes, comme plus tard les nazis, se situent sur le terrain des luttes populaires pour mieux capter les mécontents. Le fascisme se présente comme une révolution mais n’en est pas une, c’est un «  expédient provisoire de la réaction  », «  un retour au passé  », d’autant plus dangereux que dans le cas de son chef Mussolini  :


« Sa connaissance des forces ouvrières et des milieux révolutionnaires lui donnait les moyens d’agir efficacement. Partout et toujours, la réaction est d’autant plus facile qu’elle est faite par des éléments venant de la révolution, et appliquant dans le sens opposé les méthodes qu’ils ont toujours pratiquées et la démagogie qu’ils ont toujours employée. » (Bolchevisme, fascisme et démocratie, 1923, p. 69)

 

Après avoir appâté le peuple par de la surenchère révolutionnaire, le pouvoir fasciste repose exclusivement sur la violence, ce qui à en lire Nitti le distingue du bolchevisme qui, lui, est guidé par un idéal, une doctrine. La force est l’unique source de légitimation du fascisme, «  simple conquête de l’État par une minorité armée  », des chefs de bande, des aventuriers, qui ont supplanté les héros romantiques. Car les fascistes étaient très loin d’être des anciens combattants et des personnes rétrogrades. Dans un écrit antérieur, «  L’Italie et le Gouvernement Nitti en 1919  » (Opere, vol. XV, Scritti politici, VI, p. 543-544), il indique leur composition  : «  artistes, aventuriers et désœuvrés de la pensée, individus qui n’avaient aucune idée politique mais qui étaient des expressions de mécontentement  »  ; «  Mussolini réunissait surtout des artistes de théâtre, des hommes insatisfaits, mais il se présentait d’une telle façon qu’il était possible de prévoir que cet étrange parti pouvait représenter une menace pour l’avenir  » [C’est nous qui traduisons].

Au final, le fascisme a piétiné toutes les libertés une fois au pouvoir  : suppression du vote libre, nomination des maires (podestats) en lieu et place d’élections, épuration du barreau, intimidations en tout genre, prélèvement forcé sur tous les salaires, y compris de ceux qui ne sont pas fascistes, stigmatisés comme antinationaux, gouvernement par décret, confusion entre parti et nation, rejet assumé des Lumières et de la démocratie. La maison de Nitti fut mise à sac. Le piège se referme sur les Italiens et sur la démocratie bourgeoise  :


« Quand l’Italie a perdu sa liberté, après l’occupation fasciste, j’ai vu se révéler des choses que je n’aurais jamais crues possibles  : des hommes que je croyais parfaitement honnêtes sont devenus des espions, des voleurs et n’ont pas dédaigné servir les plus vils desseins. De jeunes et ardents démocrates, maçons fervents, des esprits libres ou s’affichant tels, exagérant leur anticléricalisme, sont devenus complices de toutes les rapines au service de la réaction. Des secrétaires qui avaient ma confiance et dont je n’avais jamais douté de l’honnêteté, que j’avais élevés au rang de préfets, de directeur général de ministère, d’ambassadeurs, se sont abaissés à faire œuvre d’espionnage, se sont associés au vol et à la rapine. » (La democrazia, 1933, p. 71)

 

Comment des précurseurs du fascisme allemand s’efforcent de séduire les ouvriers – August Winnig, Du prolétariat à «  l’état ouvrier  », 1930

1 janvier 2021

 

On a vu avec l’analyse de Nitti quelle était la tactique des promoteurs du fascisme italien lors de la phase préliminaire où ils visent à séduire tous les mécontents pour préparer l’instauration d’un régime politique d’oppression. Dans l’Allemagne vaincue de la Première Guerre mondiale et les suites de la grande crise du capitalisme, August Winnig procède de la même façon, subvertissant le vocabulaire de tous les courants politiques adverses, de la droite à la gauche, du socialisme au communisme. Au sein d’un plan global de réorganisation de la société allemande, il fait miroiter aux ouvriers une ère d’émancipation, pour peu que ceux-ci abandonnant les garanties de la démocratie représentative, pour trouver enfin la solution de tous les problèmes, économiques, sociaux, politiques, tout ceci sans changer le fondement capitaliste de la société.

Dans cet objectif, August Winnig, fort de son expérience syndicale antimarxiste, prône un État de style syndicaliste-corporatiste au sein duquel les travailleurs trouveraient la place éminente qui leur revient. Il exploite à cet effet tout ce qui peut susciter l’adhésion de la cible qu’il vise à captiver  : critique des défauts de la république de Weimar comme du mouvement socialiste marxiste, auxquels il adjoint les thèmes antisémites. Il s’agit de séduire «  les masses  » en touchant des cordes sensibles, engendrées par la situation de crise, par le chômage, la dégradation des conditions de vie.

Se plaçant fallacieusement sur le terrain du marxisme, du moins de son vocabulaire, Winnig prétend élever la condition prolétarienne à une situation valorisante, ce qu’il nomme «  l’état ouvrier  ». La flatterie envers les ouvriers fait partie de son arsenal persuasif  : «  L’ouvrier est porteur d’une mission, comme le furent la noblesse et la bourgeoisie  ». Il parle même, en dénaturant le sens de la perspective marxiste, de “mission historique” des ouvriers, au service de la “communauté allemande”, en opposition à “l’idéal bourgeois”.

Winnig s’adresse plus largement à l’ensemble des électeurs, dont beaucoup sont écœurés par la situation de la politique sous la république de Weimar, qui les conduit à passer «  d’une élection à l’autre de la droite à la gauche, de la gauche à la droite, du centre aux partis extrêmes et des partis extrêmes au centre, [dans] une inconstance permanente, une hésitation et une recherche perpétuelle…  ».

Il tire aussi parti du contexte historique de crise générale du capitalisme, qui a porté à son point extrême d’acuité l’anarchie sociale, les impasses économiques, les luttes sociales sans aboutissement progressiste. Pour mettre fin au désordre, aux divisions, la solution qu’il propose, ne se pose pas au regard d’une perspective pour l’avenir qui mettrait fin aux contradictions du régime économique et social. Il fait miroiter la reconstruction imaginaire d’un modèle corporatiste hérité du passé qu’il adapte en idée au temps contemporain. Comme d’autres théoriciens de l’époque dans divers pays capitalistes (dont quelques années plus tard la France de Vichy), Winnig remet à l’honneur cette voie chimérique, qui dans le cas de la formation historique allemande, va de pair avec une mise au premier plan la communauté raciale, les «  origines biologiques  » ancestrales de la race allemande.


L’état ouvrier contre ses ennemis  : bourgeois, marxisme, socialistes, juifs, économie anglaise, matérialisme français, République parlementaire

 

C’est sur le modèle de Mein Kampf que Winnig désigne les forces qui s’opposent à l’instauration de «  l’état ouvrier  » au sein de la communauté allemande raciale. Il préconise une voie qui à terme, en cas de prise du pouvoir, devrait conduire à l’éradication de tout ce qui est considéré en tant qu’ennemi potentiel de cet “état ouvrier” comme de la puissance allemande.

En 1930 cependant, l’expression des visées fascistes nazies, qui s’affirmeront en 1933 par la prise du pouvoir par Hitler, en est cependant encore à la phase de la séduction. Pour tromper son auditoire, Winnig se place sur le terrain des objectifs sociaux et politiques de ses adversaires encore influents auprès des ouvriers, empruntant son vocabulaire au marxisme, au socialisme, voire au christianisme social. Les mots eux-mêmes se trouvent subvertis. Ainsi en est-il de mots tels que nation, état, sont privés de leur signification universelle, qui sont rapportés à l’origine biologique du peuple et des ouvriers allemands.


« Lorsqu’il est question de “état” dans ce livre, nous entendons par là des éléments de la nation rapprochés par leur origine biologique et leur expérience ­historique. »

 

Subvertissant de la même façon les orientations du mouvement ouvrier et socialiste, Winnig feint de condamner le monde et la pensée “bourgeoise”, qui se serait manifestée par la “déficience bourgeoise” de la République allemande. Dans le même registre, il dénonce l’influence néfaste du marxisme. Marx, selon lui, a causé beaucoup de dégâts, du fait qu’il pensait «  d’une manière absolument bourgeoise  », qu’il «  était attaché à la façon de penser du bourgeois…  » et «  se mettait en travers du courant naturel qui devait amener l’ouvrier à former un état  ». En outre Marx est présenté comme «  l’ennemi du sentiment allemand  », «  il haïssait l’Allemagne, il haïssait l’Allemand en soi…  ».

La dénonciation de la façon “marxiste-bourgeoise” de penser, l’hostilité que cette pensée aurait manifestée à l’égard de l’Allemagne, est exposée en relation avec la condamnation des juifs, dont l’influence selon Winnig se serait révélée prégnante au sein du parti social-démocrate. Elle aurait permis aux juifs «  d’occuper des emplois officiels  ». Quant à «  la presse socialiste [elle] était en grande partie dirigée par les juifs  ». «  Il y avait des juifs à la tête des organismes d’éducation  », «  des spécialistes juifs dirigeaient la politique économique et financière  », etc. Cette dénonciation du rôle des juifs dans les rouages politiques et économiques est ici encore calquée sur la prose du futur chancelier Hitler dans Mein Kampf. Et pour enfoncer le clou, Winnig stipule que, la haine que Marx portait à l’encontre de l’Allemagne «  ne peut s’expliquer sans ses origines juives  ».

A ces ennemis de l’intérieur, il faut ajouter l’influence étrangère, qui lui est associée, «  fatalité  » néfaste, tant à l’égard du «  mouvement ouvrier  » que de «  la vie allemande  » en son entier. Winnig considère plus spécialement «  l’invasion de l’économie anglaise et du matérialisme français dans la vie allemande  », comme autant d’asservissements d’ordre matériel et intellectuel sur «  la pensée allemande  » et le mouvement ouvrier lui-même. Cette domination étrangère aurait présidé à l’institution de la République de Weimar, et par conséquent à «  l’application du parlementarisme à l’Allemagne  », forme inappropriée pour cette nation. La «  forme de la République de Weimar  », vouée à la corruption, se présente pour l’auteur comme «  forme corrompue de l’État allemand  ». Il en serait résulté un processus de «  décomposition  » de la communauté allemande de race, une «  dégénérescence de la politique et des hommes  ».


Pour le triomphe de la communauté raciale allemande contre ses ennemis

 

Une grande partie de l’ouvrage est consacrée au modèle du soi-disant “état ouvrier”, contre le modèle politique républicain. “L’état ouvrier”, pour Winnig, au contraire de la république, se présente comme un aboutissement. Cet état avait trouvé dans l’ancien compagnonnage ses débuts prometteurs, pour s’ouvrir sur des «  tendances à la révolution sociale  » [en opposition à la voie révolutionnaire socialiste ou communiste].

Contre la forme républicaine, la nation allemande reconquise (au sens “racial” que l’auteur alloue au mot nation) offrira à “l’état ouvrier” un cadre indispensable, se déclinant sous les mots  : «  profondeurs biologiques  », «  origines biologiques  », «  matières premières biologiques  », «  forces biologiques  », «  nécessité biologique  », «  raisons biologiques  », «  jeu des forces naturelles  », «  force supérieure, s­urnaturelle  ».

Au-delà de toute considération en termes de lutte entre classes sociales, ce sont ces «  forces biologiques  » de la nation allemande  » qui imposent souverainement leurs lois, «  au-delà de tout autre facteur  »:


« les forces biologiques des nations obéissent à des lois qui leur sont propres [elles] ne s’accommodent pas des limites de la vie déterminées par les sociétés. »

 

Pour la promotion de “l’état ouvrier” dans le cadre d’une “nation” fondée sur l’origine biologique, il faut que l’Allemagne développe une économie forte, convenant à ses ambitions mondiales.


« … c’est l’ascension de l’économie allemande qui a rendu possible l’ascension de l’ouvrier. Il est donc important pour nous que l’économie allemande soit florissante. »


« L’essor de l’économie de l’Allemagne est étroitement lié à l’essor de sa puissance. »

 

Pour mener une politique conforme à ce développement “vital” de la «  communauté allemande de vie et de destin  », un gouvernement fort se révèle tout autant nécessaire, pour combattre tous les opposants, à l’intérieur comme à l’extérieur, ce qui à terme nécessitera un recours à la guerre. Anticipant sur la prise du pouvoir par Hitler et le parti nazi [national-socialiste] en 1933 et la destruction de la république de Weimar, Winnig se fait prophète. Il projette la survenue d’un homme fort capable de prendre le pouvoir, un «  homme extraordinaire  » allumant dans la classe ouvrière «  l’étincelle révolutionnaire  » au service de la “communauté allemande”, c’est-à-dire au service d’un régime fasciste lui-même au service de l’impérialisme allemand.


« Un jour survint l’événement qui tord le ressort  : un homme extraordinaire, aux idées audacieuses, un incident qui soulève les passions, cela suffit pour donner le branle, pour débander les forces latentes  ; cela devient un mouvement révolutionnaire. »

 

Un modèle de fascisme sous le masque de l’anticapitalisme – Un ouvrage de Drieu la Rochelle (1934)

1 janvier 2021

 

L’ouvrage de Drieu la Rochelle [1]  a été publié en France dans la foulée de la crise générale du capitalisme qui se révèle en 1929, suivie en 1933 par l’avènement en Allemagne du fascisme hitlérien [nazisme].

En France, la crise survient plus tardivement que dans les autres pays capitalistes. Elle se traduit par un cortège de fermetures d’usines, un chômage massif, une période déflationniste conduisant à des baisses de salaires, comme du revenu paysan. Des artisans et commerçants s’appauvrissent, des petits industriels, et même des affairistes sont menacés dans leurs acquis. Au plan politique, les partis ­traditionnels sont discrédités par de multiples «  affaires  » et se révèlent incapables de maîtriser la situation. La démocratie représentative parlementaire est discréditée. Les ligues d’extrême droite voient grandir leur influence et tentent le 6 février 1934 une sorte de coup politique insurrectionnel qui échoue. Il sera le prélude à un renforcement de courants fascistes français.

Au plan international, les préparatifs de la Seconde Guerre s’intensifient.

C’est dans ce contexte qu’en 1934, Drieu la Rochelle publie son ouvrage Socialisme fasciste, qui prétend résoudre par le fascisme les maux de la société capitaliste en crise. Spéculant sur les mécontentements qui s’expriment dans toutes les catégories sociales, il s’efforce de les “appâter” en prenant appui sur l’état de “déroutement” qui résulte de l’état de crise économique et politique.

Du recueil de textes constituant le livre Socialisme fasciste, il ne sera retenu que certains extraits, ceux qui montrent comment Drieu la Rochelle tire parti des conditions désastreuses de la situation économique et politique d’alors, pour faire miroiter des solutions imaginaires, en partie au nom du ­socialisme, de l’anticapitalisme, ou de la “démocratie directe”. De fait, ce que Drieu la Rochelle préconise, sous couvert de résoudre les problèmes économiques et politiques d’une nation soumise à la crise du capitalisme, aboutit à remettre en cause les institutions républicaines, sous couvert de «  donner la parole au peuple  » alors que celui-ci, dans son état d’inorganisation politique, ne peut faire aboutir ses visées historiques.


La crise des années trente et la décomposition des partis en France. Le “système” et ses profiteurs

 

Dans le chapitre II, «  La situation en France  », la première partie, écrite en mars 1934, est intitulée «  Les évènements de février ou la balançoire  », Drieu désigne dans cette partie «  la faiblesse de toutes les vieilles formations politiques  », qui s’est manifestée au cours des évènements de février 1934. Il dresse un état de la désagrégation des partis. Les mondes de droite et de gauche reposent, selon lui, sur les mêmes bases sociales et géographiques avec les mêmes combinaisons politiques, elles ne se séparent que sur le partage des bénéfices. Il analyse ce qu’il nomme les deux droites, qu’il trouve inégales, avec l’Action Française minoritaire, peu liées aux classes populaires, puis les deux gauches, radicale et socialiste, qui mettent en interrelation riches et pauvres, bourgeois, paysans, fonctionnaires. Il constate par ailleurs l’impuissance des partis prolétariens, les communistes étant selon lui insignifiants. Quant au monde des affaires, il est présent partout dans les quatre partis.

Drieu la Rochelle se fait le porte-parole des critiques d’une partie de la population contre le “système” politique en place, la corruption des partis, leur centration sur leurs intérêts propres plus que sur l’intérêt de la société. à noter que cette critique du «  système  », plus que du régime économique, constitue un thème privilégié, récurrent dans les milieux d’extrême droite et fascisants [thème qu’il arrive à la gauche de reprendre à son compte].

Le monde radical et socialiste, écrit Drieu, «  c’est le monde des places, des prébendes, des bureaux de tabac et des recettes, des croix et des retraites  ». Les affidés de ces partis participent aux bénéfices économiques  : les commerçants, les industriels, les avocats, les politiques (nombreux et prospères aussi à droite), ainsi que les «  fonctionnaires qui concussionnent  ». Le monde des partis national, ­républicain ou monarchiste, porte, lui aussi ses croix, se distribuant les places  : beaucoup de fonctionnaires, des officiers, des professeurs, des grands administrateurs. L’auteur n’oublie pas le monde paysan «  qui grappille à droite et à gauche  ». Les deux mondes qui s’opposent dans le jeu parlementaire participent des deux côtés «  au système économico-politique de la démocratie capitaliste  ». Quant aux velléités de l’Action Française et du monde communiste, elles se révèlent incapables d’entraîner de leur côté, respectivement, le monde de droite et le monde de gauche, qui se tiennent l’un l’autre sans se dominer  : «  le monde de gauche a un instrument de chantage –  les élections, le monde de droite a un instrument de chantage  – la presse.  ».

Les évènements des 6, 9 et 12 février 1934 ne font que confirmer le diagnostic  : «  le monde d’extrême-gauche est incapable de renverser le capitalisme, comme le monde d’extrême-droite est incapable de renverser la démocratie.  » Pour lui, l’Action Française et les communistes eux aussi «  tiennent au système.  » Tous ces mondes se tiennent, l’impuissance est totale, et face à cette impuissance à rassembler, il convient, selon Drieu, de créer un nouveau parti, qu’il estime capable de sauver la situation.


«  Un parti national et socialiste  » sous l’emblème du fascisme allemand, pour une “démocratie directe” contre la démocratie représentative

 

Selon Drieu la Rochelle, le «  système  » ne fonctionne plus, l’équilibre des forces est rompu entre les partis traditionnels, sur fond de crises ministérielles et de scandales à répétition. Comme aucune des forces existantes n’est capable à elle seule de résoudre les problèmes, «  il faut donc créer une force nouvelle  ». Les forces centrifuges doivent être fusionnées sous une force plus grande. Les partis usés, sclérosés, débordés, doivent être remplacés sur une base large par un parti unique pratiquant de nouvelles méthodes. Ce parti se construira sur le modèle des grands partis qui ont triomphé «  à Moscou, à Rome, à Berlin, à Angora [=Ankara], à Varsovie et à Washington.  » «  Ce parti ne peut être que national et socialiste  ». C’est ainsi l’intitulé même du Parti nazi allemand que Drieu la Rochelle reprend à son compte.

Selon lui, depuis la fin de la guerre, «  la dislocation du capitalisme  » a provoqué une nouvelle série de révolutions, dont il feint de ne pas discerner les finalités opposées. Il met ainsi sur le même plan les véritables révolutions qui visent à résoudre les contradictions du régime capitaliste, et les pseudo-révolutions réactionnaires [régimes fascistes] qui le prolongent par la suppression des institutions démocratiques et l’usage de la terreur. Pour lui, la révolution commencée en Russie (1917)  –  révolution socialiste –, aurait été relayée par la “révolution” fasciste italienne (1922-1925), et enfin par le national-socialisme en Allemagne (1933)  –  c’est-à-dire le fascisme nazi.

Pour l’objectif que poursuit Drieu la Rochelle, le capitalisme défaillant doit devenir un capitalisme d’État. Tous les capitalistes devront se ranger sous l’autorité de ce seul capitalisme. [Il devra en être de même pour les travailleurs]. La transformation économique exige «  une main de fer  », avec une «  police qui institue et gère [ce] capitalisme d’État  ». Cette police sera tout à la fois une police de la production et de la répartition, sans modifier son fondement capitaliste. Au plan politique, il va de soi que l’instauration de ce régime fasciste exige la fin de la démocratie représentative.

Pour exercer le pouvoir dictatorial que nécessitent ces objectifs, il faut un «  parti qui noyaute la nation  », l’obéissance dans le parti et au parti étant absolue. Une nouvelle élite avec sa classe d’appui et de privilège, se recrutera dans toutes les classes sociales. On maintiendra, à la marge, sans pouvoir législatif, comme une vitrine, le principe de la représentation du peuple, car on ne peut l’abolir tout à fait, on conservera, comme en Allemagne et en Italie «  un fantôme de parlement  ».


Faire triompher le courant fasciste par un travail de sape à tous les échelons

 

Sur le modèle du parti mussolinien, le parti rassemblera les extrêmes, l’Église, les Francs-Maçons, le capitalisme et le syndicalisme, la droite et la gauche, les pacifistes et les impérialistes.

La préparation de la prise du pouvoir du mouvement fasciste se fera [comme en Italie et en Allemagne] par un travail de sape des différentes factions qui, spéculant sur les diverses insatisfactions de la population, organiseront le désordre pour discréditer les gouvernements élus, subvertir le gouvernement en place. Plusieurs factions pourront concourir à la révolution avec en marge des groupements d’intellectuels cohérents.


« Quelques centaines de meneurs qui viennent au hasard de toutes les classes et qui se répandent dans la foule et qui travaillent pour quelques chefs  : voilà qui suffit. »

 

Les classes populaires et toutes les catégories menacées par une crise durable, pourront être séduites par l’argument d’un parti rassembleur, qui prétend régénérer la société, contre les disputes des différents partis pour la course au pouvoir et aux prébendes. Elles pourront être séduites aussi en raison de l’impuissance des partis au pouvoir qui se succèdent d’année en année sans résoudre les problèmes économiques et sociaux. Il ne faudra pas épargner la propagande mensongère, les menaces et les attaques contre tous les élus.

Une grande partie de la population pourrait encore être séduite par un principe anarchiste de “démocratie directe” où tout serait résolu par la parole, sans délibérer, et ceci sans toucher véritablement la base économique capitaliste.

La nouvelle élite forgera de nouveaux instruments pour sa propagande  : «  les instruments ne sont plus la tribune parlementaire  ». Ils sont plus directs et rayonnants  : c’est la presse et la radio, et, comme dans le modèle hitlérien, la persuasion par la propagande répétée. Plus le mensonge est gros plus il apparaît comme la vérité. La presse complétée par la radio deviennent les véritables instruments de gouvernement. «  Plus besoin d’intermédiaires, plus besoin de députés  ». Le Parlement est une institution tuée par la presse et la radio comme le journaliste Mussolini l’a bien montré «  le somnambule du haut-parleur et de la radio comme Hitler.  »


« La Radio détruit la nécessité de la procédure parlementaire et ramène aux formes anciennes de la vie publique  ». Les gouvernants parlent directement à la foule, ce qui «  nous rejette à la cité antique ou moyenâgeuse, à la horde germanique ou gauloise et […] à la forme par excellence de la démagogie, la dictature. »

 

Il faut noter que le projet d’inspiration fasciste préconisé par Drieu la Rochelle, copie conforme des modèles italiens et allemands, ne parviendra pas à prévaloir dans les années 30 et le contexte français. La population lui opposera la tactique du Front ­populaire. Ce n’est que lors de la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation d’une puissance étrangère, l’Allemagne nazie, que la logique antirépublicaine parviendra, pour quelque temps, à s’imposer.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Drieu La Rochelle, intellectuel mondain, a participé des différents courants littéraires d’après-guerre, surréalisme, dadaïsme, notamment. En 1934, il se détourne des milieux intellectuels de gauche pour se rallier aux Anciens Combattants et à l’Allemagne de Hitler. Avec Bertrand de Jouvenel, il se rend à Berlin pour être accueilli par Otto Abetz dont il devient l’ami. Il publie à son retour Socialisme fasciste, recueil de quelques 24 textes écrits en 1933 et surtout 1934. Il fréquente jusqu’en 1945, les partis fascistes de l’époque (PPF de Doriot notamment). En novembre 1941, il se rend à Berlin à l’invitation de Goebbels en compagnie d’intellectuels collaborationnistes, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Ramon Fernandez, Marcel Jouhandeau, Jacques Chardonne. à la Libération, avant d’être arrêté pour intelligence avec l’ennemi, il se suicide. 

La résurgence d’un discours fasciste dans les conditions d’une aggravation des contradictions du capitalisme – Une illustration  : Maurice Bardèche dans les années 1970

1 janvier 2021

 

Les courants fascistes ou fascisants qui se sont développés après la grande crise de 1929, bien que défaits à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas morts et reprennent vigueur dès que possible. Ils cheminent selon leur propre logique, la stratégie pour les faire avancer aussi. Toutefois s’il y a permanence des discours fascistes ou fascisants, ceux-ci ne trouvent à se diffuser largement que lors des périodes de grandes crises capitalistes, lorsque les fondements de la société sont ébranlés, qu’un mécontentement général tend à se répandre largement à un ensemble de catégories de population, dans un climat marqué par un abaissement de la conscience politique.

Le plus souvent, ces courants dans un premier temps avancent masqués. Dans les années 1970, 25 ans après la défaite officielle des fascismes au pouvoir à l’échelle du monde, on en trouve un bel exemple chez Maurice Bardèche. Sa revue Défense de l’Occident consacre alors un numéro au fascisme dans le monde. A cette occasion, évoquant les «  Progrès et chances du fascisme  » il expose sans fard (et sans faribole) le projet politique fasciste, ses visées et la stratégie pour le faire aboutir. Il commence par présenter l’analyse de la situation et les causes qui, selon lui, ont permis la résurgence et le développement de ce courant. Ensuite, il rappelle le contenu du fascisme et enfin, il précise ce qu’il faut faire et comment pour que ces idées se développent et deviennent victorieuses dans la société  : imposer une “image de marque” dans toutes les couches de la société, là est la condition du succès. Il ne vise pas une clientèle particulière mais développe une stratégie globale. Il dit en clair les choses et affirme le besoin de faire de la rhétorique pour convaincre les masses.

D’entrée de jeu, il situe son propos. Nous sommes peu de temps après le mouvement l’ébranlement de 1968 et la mort du général De Gaulle. Cette dernière, selon lui, s’est d’abord faite dans l’indifférence générale, mais les medias avec leur puissance ont complètement retourné «  l’opinion publique  » donnant naissance à une affliction générale. C’est d’ailleurs pourquoi il dit  :


« une nation qui se laisse retourner de cette façon […] est une nation mûre pour la dictature communiste […], qu’elle est mûre aussi, si les circonstances s’y prêtent, pour une direction autoritaire qui lui serait imposée dans son propre intérêt. »

 

L’alternative est posée, communisme ou fascisme, et l’ennemi principal est désigné.

En premier lieu, il s’agit de remettre en cause l’ordre mondial instauré après la Seconde Guerre mondiale. Maurice Bardèche examine ensuite plus précisément les causes de cette rénovation des idées fascistes en France. Il s’attache à examiner l’évolution qui pousse irrésistiblement vers des régimes autoritaires mais qui n’aboutit pas forcément à l’instauration d’un régime fasciste. Il y faut d’autres conditions. En effet, l’expérience gaulliste, après l’expérience franquiste, atteste que la lutte contre le communisme se transforme en défense du statu quo, c’est à dire «  des hiérarchies bourgeoises implantées et des fortunes faites  », dont l’objectif est de maintenir les privilèges d’une société de nantis. Ce type de régime s’installe après des périodes de crise et d’épreuves et risque de se substituer à «  l’élément de rénovation et de sélection qu’est le fascisme  », confortant les intérêts établis dans les pays menacés par le communisme.

Pour aller de l’avant et ne pas se laisser déborder par ces régimes autoritaires, il faut s’atteler à un élément essentiel. Ce qu’il reste à faire, pour Maurice Bardèche, c’est imposer «  une image de marque frappante et simple  », en l’opposant à la fois «  au nihilisme gauchiste  » et à «  l’hypocrisie démocratique  », ainsi qu’à «  l’immobilisme autoritaire des régimes pseudo fascistes  ». C’est là que la nécessité de la rhétorique prend sa place et est clairement affichée. Il s’agit de s’adresser de manière active à toutes les couches de la société, de ne pas s’adresser seulement à une fraction de la population mais au contraire de chercher à séduire et s’attacher des adeptes partout en jouant sur les mécontentements. C’est très important car cette


« image de marque n’aura d’influence que dans la mesure où elle rencontrera un écho dans les masses, dans les syndicats, dans les bureaux, chez les cadres, parmi les paysans […]. Elle ne deviendra un facteur politique que si elle plaît, si elle correspond à des tendances profondes de la volonté populaire que les gérances démocratiques ne satisfont pas et que la caserne communiste ne peut développer. »

 

Pour des précisions de stratégie et de tactique, la parole est donnée aux militants d’Ordre Nouveau dans un article intitulé «  comment passer au fascisme  ». Ceux-ci parlent du retard économique de la France qui se traduit par de l’austérité pour les masses populaires et la liquidation de groupes professionnels non rentables, petits paysans, petits commerçants «  tout en laissant le champ libre au capitalisme de pointe  ». Le refrain de l’anticapitalisme est une fois de plus entonné, sans bien sûr qu’il s’agisse de se fixer pour finalité une remise en cause des fondements de ce régime économique. Le mécontentement qui gagne toutes les classes sociales et la situation économique dégradée sont favorables au fascisme et la remise en cause de vastes couches sociales peut devenir un facteur de troubles très graves à condition que les groupes protestataires ne mènent pas des actions purement fractionnelles et s’intègrent dans une lutte d’ensemble.

Il s’agit à terme de rallier non plus des individus mais des groupes organisés en leur proposant un programme favorable à leurs revendications à l’inverse «  des solutions finales  » (autrement dit l’instauration du socialisme), qui leur seraient «  inacceptables  ».

Les militants d’Ordre Nouveau rappellent qu’il convient de ne pas faire seulement un coup d’état, mais de réaliser un travail en profondeur à l’encontre du pouvoir, du régime politique, et des institutions et de «  se pénétrer de deux idées très simples  : le régime ment toujours, il n’y a pas de solution sans la destruction du régime  »[1]. Enfin ils insistent sur la nécessité de pénétrer l’opinion pour aboutir à


« une certaine plasticité de l’opinion […] c’est à dire que celle-ci, détachée du régime, doit être prête à accepter un changement qu’en temps normal elle refuserait  ». «  Peu importe que cette attitude soit réelle ou artificielle […], il importe seulement qu’entre le Régime et l’opinion un fossé se creuse, que les relations soient mauvaises, que la crédibilité du pouvoir soit atteinte. »

 

Pour y parvenir, il faut s’insérer partout, prendre la tête d’une action revendicatrice délaissée par les syndicats officiels, faire tomber un délégué syndical communiste, faire passer un nationaliste, susciter une association de défense de quartier, lancer une maison de jeunes, etc. Car «  la propagande n’a d’effet qu’en s’appuyant sur des réalisations  » et «  l’action ne devient effective que du jour où elle a obtenu le contrôle d’un organisme social si limité soit-il  », ce qui permet de constituer «  un groupe social d’où les adversaires ont été éliminés, où les neutres sont absorbés et où le Nationalisme soit chez lui, appuyé par tout le groupe  ».

Maurice Bardèche, propose en 1970 une stratégie qui alors ne parviendra pas à ses objectifs, mais qui, dans les années récentes, sera mise en œuvre, en relation avec la crise générale du capitalisme, même si le mot de fascisme n’est pas prononcé. Il s’agit toujours de s’efforcer de séduire des populations déboussolées, en prenant appui sur le débordement des ­mécontentements, en ciblant toutes les couches de la société aux intérêts contradictoires, en utilisant les références révolutionnaires pour les détourner au profit de leur but, en visant à renverser les institutions en place  : mots d’ordre toujours renouvelé de remise en cause du “système”.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Ils précisent que cette tâche sera longue et «  ne peut être entreprise qu’avec le support d’une “doctrine révolutionnaire” apportant l’explication complète de tous les problèmes politiques, une doctrine comprise comme un gouvernail pour la pensée et l’action  ». Ils n’hésitent pas à prendre pour exemple – en dépit de finalités opposées  –  la Révolution française qui a réussi à détruire la monarchie non pas par un coup d’état (ce n’est pas la prise de la Bastille), mais par «  la destruction du corps social traditionnel, l’imposition d’une nouvelle idéologie, la mise à jour d’une nouvelle économie et d’une organisation sociale  ». Sans oublier la référence à Lénine pour la mise au point d’un corps de doctrine clair, et la transformation de l’œuvre de Marx en «  arme efficace de guerre politique  ». 

Ceux qui veulent détruire l’unité de la République n’exposent pas la volonté de l’ensemble du peuple – Un exemple parmi d’autres  : les séparatismes selon la race ou la religion – Petite revue de presse

1 janvier 2021

 

La crise générale du capitalisme, bien avant la pandémie actuelle, a bouleversé le champ de l’économie, affectant pratiquement toutes les catégories sociales, réduisant les unes à la survie, d’autres au déclassement, et la grande majorité à un sentiment de dépossession au regard de leurs acquis passés. Cela est allé de pair avec une désorganisation déjà ancienne des classes populaires, l’obscurcissement et l’abandon de la perspective de transformation sociale. Ces conditions, comme lors de toutes les périodes de grande crise, ont attisé les facteurs de division au sein de la population, la constitution de factions en lutte les unes contre les autres et contre l’unité du peuple, de la république, de la nation.

Cela fait déjà presque un demi-siècle que la lutte de ces classes tend à se réduire à la défense d’acquis dans le cadre du capitalisme, la défense des intérêts particuliers prenant le pas sur la recherche du bien public. Faute de perspective historique, il faut admettre qu’il était somme toute “normal” que, dans ce cadre, le “sauve qui peut” “chacun pour soi” tende à s’imposer, chaque catégorie s’efforçant de combattre pour ses intérêts propres.

Depuis quelques décennies cependant, la lutte de tous contre tous a pris une autre tournure. Ce ne sont plus les manifestations de luttes particulières sur le terrain social qui tendent à s’imposer. Sur le devant de la scène, à grand renfort de promotion dans les divers médias, on assiste à des combats de type identitaire, qui visent à la partition de l’unité du peuple et de la république, voire au bannissement de fractions de la population par d’autres  : “genre” contre “genre”, identité contre identité, race contre race. Ces entreprises sont le fait de tout petits groupes minoritaires, qui cherchent à se faire passer pour des majorités, et à intimider ceux qui s’opposent à leur entreprise. Des médias, des ­organisations po­litiques, des associations, des syndicats, se font leurs haut-parleurs.

Dans ce qui suit, on donnera, en premier lieu, un aperçu de ces courants, se centrant dans ce numéro sur quelques contenus “racialistes” et “indigénistes” relevés dans la presse. Puis, en second lieu, on laissera la parole à ceux “dont on n’entend pas la voix”, citoyens sans doute majoritaires, attachés au modèle irréductiblement universaliste et émancipateur de la formation historique française, à l’unité et à l’indivisibilité de la République.


I  –  Ceux qui prétendent détruire l’unité du peuple et de la république par la promotion d’identités prétendument religieuses ou raciales

 

Pour faire reconnaître institutionnellement leur qualité de communautés fractionnelles au sein de la nation, des organisations travaillent à se faire exister comme «  victimes de l’intolérance  » sur la base de critères prétendument “ethniques” ou “religieux”. C’est ainsi notamment que procède le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)  :


« La France refuse à ce jour de reconnaître l’existence de minorités ethniques ou religieuses en son sein […] Il devient urgent pour la France de reconnaître la communauté musulmane (comme d’autres d’ailleurs) comme une des minorités vivant sur son territoire. » [Communiqué du CCIF sur son site, 20 août 2020]

 

Autre illustration  : Pour le Parti des Indigènes de la République (PIR) et sa fondatrice, Houria Bouteldja, les individus seraient ainsi prédéterminés par la religion, l’origine, de leurs parents ou ancêtres, voire la race (les blancs, les pas-blancs). Ceci contre la notion de citoyen, et ce qui va avec, contre le libre-arbitre, l’universel  :


« Le concept d’individu est universel. Qui dit ça  ? Les intellectuels blancs.  » [indigenes-republique.fr, 9 nov. 2016] «  J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. » [Les Blancs, les Juifs et nous, La fabrique éditions, mars 2016, p.72]

 

Il s’agit aussi pour Houria Bouteldja, au nom d’un soi-disant anti-impérialisme, de s’opposer à la modernité, de détruire les formations historiques de nation et d’État républicain  :


« Il faut défaire les structures de la modernité à commencer par celle des États-nations impérialistes. » [indigenes-republique.fr, 9 nov. 2016]

 

Plus précisément encore, il s’agit pour elle de promouvoir la lutte des races contre le principe historique de la lutte des classes et l’unité politique du peuple  :


« Faire la critique de la lutte des classes en valorisant le rôle de la lutte des races.
Or ces structures [États et nations] sont soutenues certes par les bourgeoisies blanches mais également par les classes moyennes blanches et jusqu’à un certain point, d’une manière dialectique, par le prolétariat blanc qui les combat d’un côté mais les conforte de l’autre. » [indigenes-republique.fr, 9 nov. 2016]

 

Enfin, par la voix d’Houria Bouteldja, le Parti des Indigènes de la République, se félicite du travail de sape accompli auprès des “idiots utiles” de la gauche radicale, dans le but de devenir pôle de référence de la Gauche  :


« Maintenant, oui, on est en train de gagner du terrain, tant sur le plan idéologique que politique. Une partie de la gauche radicale débat à partir de nos “postulats” ce qui la divise et la réforme. » [indigenes-republique.fr, 6 juillet 2017]


II  –  Ceux qui défendent la formation républicaine, son universalisme et refusent d’être réduits au rôle de victimes prisonnières d’une identité

 

En écho contrasté à la voix du Parti des Indigènes de la République ou du Collectif contre l’Islamophobie (exemples parmi d’autres), on fait maintenant entendre la voix de ceux qui refusent d’être assignés à une identité, et veulent se poser d’abord comme individus et citoyens. Un grand nombre de ces assignés (à une “origine”, une “couleur”, une “religion”) n’écoutent pas la voix des sirènes qui prônent la division, voire la sécession, sur des bases “d’appartenance” raciales ou pseudo-religieuses.

Donnons en premier la parole à Zineb El Rhazoui, journaliste sous protection policière, qui condamne fermement l’entreprise de subversion menée par ceux qui travaillent à manipuler les populations en fonction de critères pseudo-religieux  :


« Ils ont fait de toi leur chasse gardée, leur fonds de commerce. Ils t’ont expliqué que toi, né en France, tu étais différent et que tu le serais toujours […] Je sais que si tous les hommes sont égaux en droits, ils le sont aussi en devoirs […] Je te montrerai que la France est aussi la Mecque de ceux parmi nous qui défendent les droits humains dans des pays qui les violent allègrement. » [Le Figaro, 25 juillet 2016]

 

Même condamnation par [Fatiha Boudjahlat], une professeure en réseau d’éducation prioritaire. Elle critique au nom de l’intérêt général, la stratégie de ceux qui veulent diviser la société en tentant de pousser à la lutte entre “communautés”, coaliser au nom de la religion  :


«  [La notion de] islamophobie, c’est fait pour créer et coaliser une communauté musulmane […] pour que les gens ne se disent plus “je”, mais “moi musulman, on m’attaque”.  » «  L’intérêt général, c’est pas seulement ceux qui vous ressemblent.  » «  Les motivations de porter le voile […] ne sont pas toutes “communautaristes”. Mais associez-les à de vrais islamistes qui, eux, ont de vraies volontés politiques, qui ont besoin du feu, qui ont besoin que ça brûle […] que ça aille mal. Eux, ont une vraie volonté communautariste.  » [Radio Sputnik, interview, 12 nov. 2019]


Les boutefeux séparatistes prétendent détruire la notion même de libre-arbitre.


« On n’est pas des bébés-phoques. »

 

L’appui d’une partie de la gauche à ces courants de division  :


« La gauche, cette gauche, les gauchistes, ont […] renoncé à l’émancipation individuelle et collective. Ils ont trahi les classes populaires. »

 

C’est aussi l’appartenance à la nation et la citoyenneté française qui est revendiquée, comme le fait Latifa Ibn Ziaten, mère du premier soldat assassiné par Merah à Toulouse en mars 2012. Elle intervient auprès des jeunes, des parents, dans des collèges, dans des prisons, pour qu’ils ne soient pas la proie des flatteries identitaires. Elle revendique les «  valeurs républicaines  » et le courage, contre la flatterie identitaire.


« À la morgue, j’ai dit à mon fils  : Imed, je t’ai élevé avec dignité, avec respect, avec les vraies valeurs républicaines, la valeur du pays qui m’a accueilli, qui m’a donné la chance de réussir, et je suis fière d’être Française. » [Libération, 19 novembre 2015]

 

Pour Nadia R ou Linda K. la France constitue leur pays d’élection. Et l’utilisation de l’assignation au statut de victime au prétexte d’une identité relevant d’une origine ou d’une “couleur” de peau est condamnée.


«  Avant même d’avoir la nationalité française, je me sentais déjà Français. La France, elle m’a tout donné.  »


«  Mes parents nous rappelaient régulièrement notre chance d’être nés en France.  » «  Pour certains, être arabe ou Noir, c’est forcément être abonné à la souffrance et au racisme  : où est leur liberté, où est leur choix  ? Nulle part.  »


«  On maintient les gens dans l’idée qu’ils sont des victimes. […] Nos enfants n’ont plus de repères, ils sont déglingués [et même chez les parents] il y a un discours de victimisation.  »

 

Pour Patrice Quarteron, champion du monde de boxe thaï, vilipendé comme traître pour s’être drapé dans le drapeau tricolore après une victoire, les mêmes règles, les mêmes lois, s’appliquent à tous au sein de la communauté française, contre les lois qui prétendent créer des communautés séparées au sein d’une même nation.


« Quand on exprime ostensiblement son appartenance à une communauté, c’est qu’on exclut les autres. Je pars du principe qu’on appartient à une seule communauté  : la communauté française, point-barre. On vit sur les mêmes règles, etc. À partir du moment où on se revendique d’une communauté, je me pose la question  : où ils veulent aller, c’est quoi le but  ? […] Ils veulent se séparer, mettre leurs règles. Ici on est en France. » [FaceBook, 28 juillet 2017]

 

Abnousse Shalmani, journaliste née à Téhéran, elle a connu enfant le régime khomeiniste iranien avant que ses parents ne se réfugient en France. Elle oppose aux principes identitaires fatalistes, l’universalisme libérateur, et dénonce le pseudo antiracisme, “racialiste”.


« Le glissement de la gauche américaine de la dénonciation des inégalités au discours identitaire, qui réduit chaque être humain à son sexe, sa race, sa religion, sans espoir de ne jamais y échapper. […] Cette dérive identitaire est à l’opposé de l’universalisme. [Elle] ne fait que remettre au goût du jour la fatalité de la naissance. Ce qui résonne dans ce discours, c’est la prison de la victimisation et l’essentialisation […] Combattre le racisme en usant d’un vocabulaire raciste n’est pas de l’antiracisme, mais le renouveau de la ségrégation. » [Le Figaro, 12 juin 2020]

 

Vida Azimi. Sa famille quitte l’Iran après l’installation de la république islamique en 1979. Historienne du droit à Paris II et au CNRS. Les flatteries identitaires se posent pour elle comme un contrepoint résultant de l’abandon des objectifs de transformation sociale.


« La Persane que je suis […] n’en peut plus de la sollicitude complice de certaines “élites” et des médias vis-à-vis des manifestations férocement identitaires d’une partie de la population. » [Le Figaro, 21 mars 2018]

 

Enfin, Abnousse Shalmani, estime que la formation historique française porteuse d’universalisme, et de liberté, triomphera des séparatismes de race.


« La culture française est assez riche pour répondre aux séparatistes de la race, elle est assez solide pour résister à la déferlante “antiraciste” qui n’est qu’un racisme déguisé en humanisme. Alors, oui, je crois encore aux vertus de la France universaliste. Sans elle, je ne serais pas celle que j’ai choisi d’être… en toute liberté. » [Le Figaro, 12 juin 2020]

 

Chine  : Données économiques – Revue de presse – Hérodote, Conflits * – L’évolution de la puissance économique de la République Populaire de Chine

1 janvier 2021

 

La République Populaire de Chine inscrite dans un territoire continental de 9 593 0000 km2, est forte d’une population d’un milliard quatre cent un millions d’habitants.

Entre 1978 et 2011, la Chine a connu un taux de croissance annuel moyen de 10%[1]. En 2010, [elle] est devenue la deuxième économie mondiale.


« Le pays est le premier producteur et exportateur de produits manufacturés et occupe le deuxième rang comme importateur. »

 

En 2017, la Chine exportait 2 157 milliards de dollars et importait pour 1 842 milliards de dollars, en 2018, son PIB était de 13 608 milliards de dollars. Ces indicateurs révèlent l’importance de place mondiale acquise par cette puissance lors de ces dernières décennies.

Dans la cour des plus grands du monde capitaliste, la Chine se situe maintenant au plus près du géant américain, suivie du Japon, de l’Allemagne et de l’Inde. D’extraordinaires forces productives humaines et matérielles ont été développées depuis trois ou quatre décennies pour parvenir à conquérir des parts de marché mondial au détriment des rivaux.

Ce développement rapide n’est pas sans poser quelques difficultés dans le domaine de l’énergie et d’approvisionnement en matières premières.


« La Chine est devenue le premier consommateur d’énergie, d’aluminium, de cuivre, d’étain, de soja, de zinc, de charbon, de carbonate, de lithium, et de deuxième pour le pétrole. »

 

L’approvisionnement est devenu une question stratégique. Le flux important qu’il requiert doit être assuré par un flux important d’investissements et de travaux d’infrastructures, plus spécialement en Afrique, et de plus en plus en Amérique latine.

Les excédents commerciaux qui résultent des échanges mondiaux, ont aussi permis à la Chine de devenir une puissance financière sans précédent, qui s’est plus spécialement attachée à l’achat de bons du trésor américain, dont elle est devenue le principal créancier. Au niveau mondial, la RPC est aujourd’hui un des prêteurs principaux. Détentrice majeure de réserves internationales, elle est le deuxième émetteur d’investissements étrangers directs. Cette capacité financière va de pair avec la création d’organismes financiers mondiaux. Entre 2013 et 2014, la RPC a annoncé la «  création de neuf institutions de crédit pour financer des projets d’infrastructure et de développement  », «  notamment l’Asian Infrastructure Investisment Bank (AIIB) et la New Development Bank  ». Cette politique positionne la Chine sur le terrain des rapports entre puissances capitalistes, que confirme «  l’internationalisation du yuan  » et son corollaire «  une dé-dollarisation de l’économie mondiale  ».


Une politique d’expansion mondiale

 

Dans le cadre de cette politique d’expansion mondiale, des projets de réalisation de travaux d’infrastructure gigantesques sont proposés aux gouvernants de plusieurs pays, au prix de leur endettement.


L’exemple latino-américain

Avec l’Afrique, l’Amérique latine constitue un champ d’investissement de la RPC. Depuis 2013, elle dépasse l’UE par ses importations. Quant aux exportations latino-américaines vers la Chine, elles concernent pour une bonne part les matières premières et des biens manufacturés provenant de ressources naturelles. En contrepoint, on constate que les échanges commerciaux entre les pays d’Amérique latine se réduisent.

Plusieurs traités de libre-échange ont été conclus avec des pays latino-américains  : le Chili en 2005, le Pérou en 2008, le Costa Rica en 2011, un traité est en préparation avec la Colombie. Les investissements directs en provenance de Chine sont passés de 6,3 milliards de dollars, de 1990 à 2009, à 32 milliards de dollars, de 2010 à 2012. Ils concernent le secteur des ressources naturelles et l’approvisionnement énergétique. Des firmes chinoises acquièrent des actions ou prennent des participations et concessions dans des entreprises du continent. Le contrôle de la moitié de la production de cuivre de l’Équateur et du tiers de la production d’or et d’argent est ainsi assuré par des firmes chinoises. L’exploitation de gisement d’hydrocarbure en Argentine, l’exploitation de l’or (projet Veladero), les activités minières au Pérou, font aussi l’objet d’un contrôle chinois.

Quant aux infrastructures liées à la production de matières premières, elles ont bénéficié de prêts, au Venezuela, au Brésil et à l’Argentine. En échange les bénéficiaires remboursent leur dette par des livraisons de matières premières et/ou par une prise de participation des entreprises chinoises dans les secteurs clés de l’économie, par la livraison de pétrole pour le cas vénézuélien.
Certaines productions agricoles, plus spécialement le soja, font partie des denrées convoitées. La Chine en contrôle le marché mondial (à noter que 51% des actions du groupe néerlandais Nidera, un des négociants principaux en grains sur le plan mondial, ont été acquis par l’entreprise publique chinoise Cofco).


L’Asie du Sud Est

L’Asie du Sud-Est, constitue une sorte de pré-carré chinois. Les mines d’or, comme celle de Sokor en Malaisie, mais surtout le textile, notamment au Cambodge, font l’objet de visées spécifiques. Les multinationales chinoises en prennent le contrôle et imposent de nouvelles normes de travail afin d’accroitre la productivité et le rendement. L’instauration de ces normes s’établit au moyen de pratiques d’encadrement importées de Chine et par le biais d’ouvriers chinois expatriés «  Fils et filles de la Chine  ». Les salaires dans ces pays représentent 1/5 des salaires industriels moyens chinois, aubaine pour les capitaux chinois, ce processus s’est accompagné de délocalisations et par un appauvrissement pour les travailleurs des pays concernés[2].


La Chine et l’Inde

En tant qu’immense marché potentiel, l’Inde fait l’objet de convoitises chinoises, comme il en est le cas pour d’autres puissances, notamment ­américaines. Les rapports ambivalents entre la Chine et l’Inde participent de la «  coopération  » et de la «  compétition  »  : d’un côté des accords économiques et politiques, de l’autre des rivalités politiques.

Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Inde n’ont fait que s’accroître depuis 1978 passant de 0,264 milliards de dollars à 100 milliards en 2015. Premier fournisseur de l’Inde, la Chine n’en est que le troisième client. Leurs relations ont évolué selon le contexte historique, toutes deux évitant d’être ligotées par des accords avec les autres grandes puissances, plus spécialement les États-Unis d’Amérique.

Leurs rapports s’inscrivent au sein d’un cercle comprenant les États-Unis, la Russie et le Japon. L’actuel président chinois, Xi Jinping, exprime en ces termes la stratégie chinoise envers ces puissances  : soutenir la Russie, détourner les États-Unis du Pacifique, et s’assurer de la neutralité de l’Inde, sans laquelle il ne peut y avoir d’endiguement américain. Du côté indien s’expose une volonté d’un certain retrait par rapport aux prétentions chinoises. L’Inde veut profiter des investissements chinois pour se développer afin de pouvoir concurrencer par la suite la Chine. Elle veut rester maître de son indépendance, en évitant tout accord bilatéral tant avec les États-Unis qu’avec la RPC. Si des accords avec l’un ou l’autre sont signés, l’Inde en contrepartie en signe d’autres avec le protagoniste délaissé. L’Inde est nourrie aussi des ambitions mondiales, de moindre ampleur par rapport à la Chine. Sa présence en Afrique se positionne en concurrence avec celle de la Chine, ses investissements y sont même supérieurs. Pour l’instant, l’Inde n’y finance que des infrastructures et des investissements dans le secteur productif. La Chine, très présente sur le continent, se révèle en outre disposée à investir les champs religieux et sportifs, apportant des aides à la construction de mosquées et de stades.

Dans cette brève revue de presse, on n’a pas abordé les rapports de la Chine avec la Russie, plus qu’ambivalents eux aussi. Chine, Inde, Russie peuvent cependant nourrir un objectif commun, objectif qu’évoque Pascal Marchand dans l’article «  Chine-Inde-Russie. Vers un triangle anti hégémonique  ?  » Tous (la Chine, l’Inde et la Russie), écrit-il, contestent la place que «  leur laisse l’ensemble euro atlantique dans les affaires du monde  ». De là à envisager une politique mondiale commune contre cet ensemble, il existe sans doute encore une certaine marge. À suivre…

 

*Revue Hérodote, n°171 4e trimestre 2018  ; Revue Conflits, n° 7, 2015. 

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 1978, Deng Xiaoping a théorisé l’idée d’une «  voie du socialisme à la chinoise  » préconisant «  une large ouverture aux investissements étrangers et une volonté d’accroître la productivité  ». Le processus de transition s’est opéré par le biais d’acquisitions aux concurrents capitalistes de firmes de technologie et de brevets, disposant de solides réseaux de distribution, et par la prise de part de marché dans les entreprises de produits de consommation courante.
  2. 2. Plusieurs pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) qui ont signé un accord de libre-échange avec la Chine en 1992 (Indonésie, Viêt Nam, Philippines, Cambodge, Birmanie), ont vu fléchir leur “indice des droits humains fondamentaux” entre 2016 et 2017. 

Note sur la transition du féodalisme au capitalisme

1 janvier 2020

La question de l’accumulation primitive

 

Le régime capitaliste n’a pas été créé par Dieu le 8 e jour. La société ne s’est pas réveillée un matin en constatant qu’elle était devenue la proie du capital, avec la séparation du producteur et des moyens de production. C’est le résultat d’un processus historique. 

Quelques repères dans ce processus.

Le capitalisme apparaît en Europe occidentale, d’abord au sein de la société féodale. Et plus précisément dans la décadence de cette société (incapable de dépasser par elle-même ses contradictions).

Le capitalisme est la forme développée de la production marchande, elle-même développée dans le monde féodal. Il apparaît enté sur cette production marchande.

Commençons par cette petite production marchande.

On peut penser que le petit producteur marchand, paysan ou artisan, qui dispose de ses moyens de production va se développer graduellement jusqu’à devenir capitaliste.

Ce n’est pas faux. Mais c’est un mode de développement qui présente plusieurs défauts. Marx écrit  :

«  Nul doute que maint chef de corporation, beaucoup d’artisans indépendants et même d’ouvriers salariés, ne soient devenus d’abord des capitalistes en herbe, et que peu à peu, grâce à une exploitation toujours plus étendue du travail salarié, suivie d’une accumulation correspondante, ils ne soient enfin sortis de leur coquille, capitalistes de pied en cap. L’enfance de la production capitaliste offre, sous plus d’un aspect, les mêmes phases que l’enfance de la cité du moyen âge, où la question de savoir lequel des serfs évadés serait maître et lequel serviteur était en grande partie décidée par la date plus ou moins ancienne de leur fuite. Cependant cette marche à pas de tortue ne répondait aucunement aux besoins commerciaux du nouveau marché universel, créé par les grandes découvertes de la fin du XIV e siècle.    » (Le capital, Livre I, t. III, chap. XXXI.)

Le développement graduel du petit producteur en capitaliste n’est donc pas le mode principal du développement du capitalisme dans l’histoire empirique.

Revenons à la question de la ruine de l’ordre féodal, et de tous les modes y correspondant, qui se produit depuis la fin du XIV e siècle (au moins). C’est un processus qui court sur deux ou trois siècles.

La ruine progressive de la grande propriété féodale, à laquelle les serfs doivent d’ailleurs leur affranchissement, entraîne une paupérisation de grandes masses de population rurale, une prolétarisation et une sous-prolétarisation, avec une population «  sans feu ni lieu  » jetée sur les routes, qui conflue vers les villes, où elle grossit la masse de pauvres et d’indigents.

Cette ruine fragilise la petite production marchande organisée sur des modes féodaux.

Dans cette ruine va opérer le “bélier” qui ouvre la voie à la production capitaliste proprement dite, l’accumulation d’argent.

L’accumulation en privé de richesses (en argent) pouvant servir de moyen d’achat universel remonte loin. Elle se rencontre dans le régime économiques et sociaux les plus divers. 

Elle prend de formes diverses. À côté du vol, du pillage, etc., les deux formes principales «  qui, écrit Marx, poussent sous les régimes d’économie sociale les plus divers […] c’est le capital usuraire et le capital commercial  ».

Avec les “grandes découvertes”, et les colonisations, (c’est-à-dire l’or d’Amérique, les sources de matières premières, des produits nouveaux, etc.) l’accumulation d’argent dans les mains des grands négociants, et de créditeurs (usuriers, bancocrates, etc.) s’est considérablement développée au XVI e et XV IIe siècle.

Ces accumulateurs tendent à s’approprier les dépouilles des féodaux. En ce sens, ils contribuent à bouleverser la petite production marchande, et à précipiter de nombreux producteurs dans la population laborieuse ruinée, «  sans feu ni lieu  ».

Pour ne pas rester un trésor improductif, les masses d’argent accumulé doivent trouver à s’employer dans la production, à une échelle qui leur corresponde, c’est-à-dire en grand, à grande échelle. Elles supposent donc pouvoir disposer de nombreuses forces de travail dépourvues de moyens de production. 

Par bonheur, leur action, conjointe à la ruine de la production féodale, leur en livre les premiers contingents.

À propos du milieu du XVI e siècle, en France, un historien écrit  : 

«  Forcés par le besoin, aiguillonnés par la faim, ils venaient par bandes se réfugier dans les villes. Fermiers ruinés, manœuvres sans ouvrage ne possédant plus que leurs âmes, parce qu’elles n’avaient pu être vendues, affluaient vers la capitale, où la famine les poursuivait encore.  » (Louis BOUCHER, Étude sur la Salpétrière, 1883).

Dans le Préambule “de lettres patentes” (délivrées par le Roi) de 1656, il est observé  :

«  Les ordonnances de Police relatives aux Pauvres se sont trouvées, par suite des temps, infructueuses et sans effets. Le nombre des malheureux s’est augmenté au-delà de la créance commune et ordinaire.  » (Archives nationales MM 227)

Mais il faut les “dresser” au travail à grande échelle, aux nouvelles formes de travail voulues par la production capitaliste.

En France (comme en Angleterre) au XVIe et au XV IIe siècle, on voit s’empiler les lois relatives à l’embrigadement et à l’encadrement des populations paupérisées dans la nouvelle production. Cela sera essentiellement du ressort de la puissance publique. 

Le rôle de la puissance publique est d’autant plus important que cette transition vers le régime capitaliste est une effroyable anarchie générale, dominée par la seule soif d’enrichissement individuel immédiat, sans vue d’ensemble, sans systématique (normes, techniques, de production de produits), dans le cadre d’une concurrence “mondiale” violente et peu soucieuse de règles entre accumulateurs d’argent (pirates, corsaires = pirates accrédités par le Roi), à la base de grandes compagnies de commerce anglaises, françaises et hollandaises), anarchie où prospèrent nombre “d’irréguliers”, etc.

Le rôle de la puissance publique, ou de l’État, dans l’accumulation primitive, se retrouve dans tous les pays concernés par cette formation historique du capitalisme (Angleterre, France, Hollande).

Il y a, écrit Marx,

«  différentes méthodes d’accumulation primitives que l’ère capitaliste fait éclore. [Mais] toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger la phase de transition  ». Le capital, livre I, t. III, chap. XXXI.

L’État a notamment un rôle économique et un rôle politique.

«  Le procédé de fabrication des fabricants fut encore simplifié sur le continent, où Colbert avait fait école. La source enchantée d’où le capital primitif arrivait aux faiseurs [faiseurs de plus-value], sous forme d’avance et même de dons gratuits, y fut souvent le trésor public.  » Le capital, livre I, t. III, chap. XXXI.

Ces libéralités du Prince ont une raison économique fondamentale. Marx dit  :

«  Le minimum de la somme de Valeur dont un possesseur d’argent ou de marchandises doit pouvoir disposer pour se métamorphoser en capitaliste varie. À l’origine même de la production capitaliste, quelques-unes de ces industries exigeaient déjà un minimum de capital qui ne se trouvait pas encore dans les mains des particuliers. C’est ce qui rendit nécessaire les subsides de l’État accordés à des chefs d’industries privées — comme en France du temps de Colbert.  » Le capital, livre I, t. I, chap. XI.

Soulignons en passant que l’État joue des rôles “techniques”, définition de normes techniques, réglementation qualitative des importations et des exportations, y compris lutte contre les contrefaçons. Au surplus le protectionnisme est un facteur de l’accumulation primitive, dans tous les pays, Hollande, Angleterre, France.

L’État ne soutient pas exclusivement, il s’en faut de beaucoup, les seuls gros accumulateurs d’argent, gros commerçants par exemple. Il tend à aider la création d’une nation capitaliste, et donc d’une classe de capitalistes liée à la généralisation de la production capitaliste en gésine.

Au reste, étant entendu que si l’État est créancier, il est aussi symétriquement débiteur des accumulateurs d’argent. Les bancocrates, financiers, rentiers, courtiers et bien sûrs aventuriers, mènent joyeuse vie…

La «  force concentrée et organisée de la société  » qu’est l’État soutient et organise autant que faire se peut la “rencontre” entre accumulateurs d’argent et force de travail “libre”, le passage de celle-ci sous l’autorité de ceux-là. On a évoqué les lois sur les pauvres. Mais l’État participe aussi à l’enrôlement de ces pauvres sous l’autorité de l’argent accumulé, par le truchement d’institutions d’État, il s’agit de plier les pauvres au travail du régime de manufacture. 

Dans les lettres patentes sur l’Hospital General Charitable, de mars 1657, on lit  : «  La fin du dessein est, suivant ce beau modelle de l’Hospital de Lyon, d’oster la mandicité et l’oisiveté, et d’empescher tous les desordres qui viennent de ces deux sources, establir des manufactures […]  » (Archives Nationales, MM 227.) 

Dans un mémoire sur l’Hopital général de Paris du 30 décembre 1666, on lit  : «  Depuis le mois d’avril 1665 il a fallu faire de grands efforts pour enfermer les pauvres  ; il en a fallu de plus grands pour les faire travailler.  » (Bibliothèque Nationale, Manuscrits 11364).

En France, l’Hopital général est le nom générique d’une institution destinée à dresser ceux «  qui ne possèdent que leur âme  » au travail manufacturier. L’Hopital général existe à Paris, où il est composé par «  cinq maisons  », La Pitié, La Salpètrière, Bicètre, Scipion, La Savonnerie, et aussi à Dijon, Reims, Beaune, Narbonne, Langres, Troyes… C’est en fait un ensemble d’ateliers manufacturiers, où sont “secourus” des masses de pauvres  ; dans les établissements de Paris, en 1666, il y a 5 324 pauvres ouvriers, en 1663 l’Hopital général a vu passer au moins 63 177 pauvres (in  : Procès verbal de Messieurs Doviat et Saintot, commissaires députez par la Cour, pour reconnoitre l’estat de l’Hopital General, et ses urgentes necesitez, AN. MM 227). 

Il ne faut pas bien entendu “exagérer” le rôle de l’Hopital général dans l’accumulation proto-capitaliste, y voir un facteur à soi seul décisif. Mais il est exemplaire (en France) dans son principe.

Aussi bien ses “succès” ne laissent pas d’être, sous un certain aspect problématiques. En effet, il peut, tendanciellement, opérer comme machine à fabriquer des “pauvres”, car plus il est efficace, plus il menace la petite production artisanale. En ce sens d’ailleurs il fonctionne bien comme production manufacturière, qui est le plus puissant facteur de ruine de la petite production. C’est ce que constatent les sieurs Doviat et Saintot cités plus haut «  On a fait ce que l’on a pu pour établir des manufactures et des métiers dans l’Hopital, et que la principale raison qui en a empêché, a esté la crainte de faire de nouveaux pauvres, et de faire préjudice aux artisans de Paris […] On a offert aux Marchands et aux artisans toutes les mains de l’Hopital, pour s’en servir, même gratuitement.  »

La réunion sous l’autorité du capital des forces de travail et des moyens de production s’opère aussi dans les colonies (lorsqu’il y en a), avec une grande violence. 

Au total l’accumulation primitive est un processus historiquement progressif. Mais c’est le peuple qui “paye” ce progrès historique.

À ce propos, notons que si, comme le dit Marx, le capital arrive au monde couvert de sang et de boue, les régimes féodaux étaient au monde et tentaient de s’y maintenir également couverts de boue et de sang. De même que la critique du féodalisme ne doit pas être une absolution du capitalisme, ainsi la critique du capitalisme ne doit pas se transformer en apologie des régimes antérieurs. En outre, un marxiste, doit s’élever à la représentation du mouvement historique dans son ensemble, et doit d’abord comprendre les différents processus, sous leurs figures aimables ou désagréables, honnêtes ou criminelles, en raison de leur inscription dans la marche progressive de l’histoire.

La condition essentielle du développement du capitalisme est la séparation du producteur immédiat et des moyens de production, pour leur réunion sous l’autorité, dans la forme, du capital. Il apparaît également que la “première” accumulation capitaliste suppose l’accumulation préalable, sous forme d’argent notamment, pouvant être moyen d’achat des moyens de production et des forces de travail. Il apparaît enfin que la puissance publique, l’État, a un rôle important.