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II — Georges SOKOLOFF, Le retard russe (2014)

1 octobre 2017

L’ouvrage de Georges Sokoloff n’est pas centré sur la révolution russe qu’il se borne à inscrire dans le cadre de la formation historique spécifique de la Russie et de ce qu’il nomme “l’Idée russe. Dans le cadre de cette formation de longue durée, la révolution aurait pour une part perpétué l’héritage de “l’Idée russe » et le retard qu’elle véhicule. Pour illustrer son propos, l’auteur prend en compte et synthétise des données factuelles de l’historiographie russe. Il s’agit de déceler dans l’histoire de la formation historique de la Russie ce qui a pu conforter l’idée d’un retard, russe, puis soviétique, notamment dans le domaine économique, par rapport à d’autres pays développés.

«L’idée russe»

« L’Idée russe » se présente en tant que tremplin pour la formation historique de la Russie, qui, en même temps en freine le processus. Dans son introduction, Georges Sokoloff s’interroge : « L’Idée russe » traduit-elle un retard ou exprime-t-elle une réponse, à la fois singulière et obligée, aux « défis de l’histoire. » 

« L’Idée russe » prégnante au XIXe siècle se présente comme une sorte de « système de valeurs » reposant sur « la vie spirituelle, l’esprit collectif, la vraie justice, l’élan de la foi », s’opposant à un autre système vantant « les satisfactions matérielles, la place de l’individu, les droits formels, le pragmatisme. » Pour l’auteur, il s’agit d’une « idéologie » que l’on retrouve dans la devise du comte Ouvarov, ministre sous Nicolas Ier : « Autocratie, orthodoxie, idée nationale », ou encore chez Alexeï Khomiakov : « Orthodoxie, idée slave, patrie ». Ce système idéologique « qu’on dirait fait sur mesure pour le Russe et personne d’autre… » assurerait « une supériorité morale de par le monde entier ». Les populistes du XIXe siècle s’en étaient emparés pour lutter contre le tsarisme, qui, selon eux trahissait l’idée russe, en adhérant aux valeurs du capitalisme industriel étranger.

La période historique du passage d’une société féodale à une société bourgeoise aurait ainsi été marquée par une « résistance culturelle » favorisant une relative unité. Cette « force intérieure » appelée starina se rattache à “l’ancien” dont la respectabilité ne saurait être remise en cause. L’idée d’immuabilité qui lui est associée, cette starina constituerait une sorte de trésor, comprenant la langue et la puissance maternelles, la religion chrétienne, les coutumes et les terres russes. Ce trésor ou « réserve morale » aurait permis d’affronter les crises et malheurs de l’histoire russe. Sans cette « réserve » pourrait-on expliquer les victoires sur les Mongols à partir de 1380 ou l’unité politique reconstruite autour de Moscou ? L’ « Idée russe » reste une référence absolue pour l’Église orthodoxe, Église qui selon l’auteur aurait protégé les puissants intérêts du féodalisme russe.

« L’Idée russe » exprimerait la résistance féodale face à la montée d’une société bourgeoise. Pour Sokoloff cette « Idée » fut en effet érigée par les penseurs du XIXe siècle en un vertueux rempart patriotique contre les valeurs bourgeoises. Elle imprégnerait plus généralement l’histoire russe, ayant permis une certaine capacité d’adaptation historique, y compris pour les tenants de l’édification socialiste. Ainsi « les sociaux-démocrates : ceux-là affirment qu’on peut à la fois être socialiste, aimer la Russie au point de vouloir en faire l’épicentre d’une révolution mondiale, et vouer un véritable culte à l’industrie, berceau du prolétariat ouvrier. » Et, encore aujourd’hui, cette « Idée russe » demeurerait prégnante, sous la forme d’une morale diffuse.

***

À propos de la formation historique de la Russie et de sa relative unification, Sokoloff fait état de quelques-unes des “étapes” de cette formation, pour l’essentiel connues, en y adjoignant des données comparatives sur les évolutions économiques et démographiques, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues. Il concentre aussi son attention sur les raisons qui rendent compte tout à la fois de “l’Idée russe” et de sa signification au regard de la disposition des forces sociales russes, plus spécialement au XIXe siècle.

Aux origines de la Russie, les migrations

Le centre historique de la Russie se trouve dans la partie centrale de l’Europe en tant que lieu de passage d’importantes migrations. De “proto slaves” s’y seraient fixés. Du IXe au milieu du XIe siècles, des Varègues (suédois) font quelques incursions puis s’intègrent progressivement. Sokoloff évoque le « dualisme slave/ vikings, les uns apportant de nouvelles techniques agricoles, les autres le désir d’aventures. Les territoires occupés s’étendent, alors une meilleure exploitation des axes fluviaux est réalisée. Un certain Kïî, personnage légendaire éponyme de Kiev et Oleg le Varègue auraient initié et constitué une fédération tribale, donnant naissance à une « Russie primitive ».

La Rus’kiévienne

L’expansion territoriale accroît les possibilités marchandes par la navigation et le portage, couvrant l’axe du Golfe de Finlande jusqu’à la Mer noire proche de Byzance, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux, et de nouvelles sources d’enrichissement spirituel et culturel. Les Varègues, dont l’ethnonyme est « Rûs », poursuivent à l’initiative d’Oleg et de ses successeurs la conquête et la soumission d’autres peuplades slaves, posant la question de l’unité administrative et politique de cette « Rus’kiévienne ». Dès 945, une ébauche administrative se met en place afin de percevoir les impôts, l’unité se construit aussi pour faire face aux convoitises extérieures.

Avec l’alliance avec Byzance, l’élargissement du commerce extérieur, une monnaie, la grivna s’impose progressivement. L’unité économique et administrative consolide l’ensemble, et se trouve renforcée par la conversion au christianisme. Une langue commune se forme avec la création et l’apprentissage de l’alphabet cyrillique composé par les disciples de Cyrille et de Méthode dès la fin du IXe siècle.

Lors de cette période, la formation russe semble suivre un progrès linéaire en dépit de quelques obstacles. Les dispositions prises par les princes kiéviens se heurtent cependant à des résistances. En 1068, une assemblée populaire prétend prendre les armes contre les nomades Polovtses. En 1113 les Kiéviens mécontents exigent un autre prince. Des révoltes religieuses et politiques ont lieu à Novgorod en 1131 et 1207. En dépit de ces dissensions internes, la Rus’kiévienne se construit contre les forces centrifuges.

Rupture du processus. Les invasions mongoles

L’unité en cours de formation, se trouve rompue pour une longue période par les invasions mongoles dès le début du XIIIIe siècle. La Rus ‘kiévienne ne peut tenir devant ces vagues destructrices. Son unité était fragile, elle avait connu un éclatement en une variété de « principautés » (au nombre de cinquante au début du XIIIe et près de deux cent cinquante au XIVe siècle). En outre les dissensions sociales internes ne manquaient pas : révoltes urbaines, rivalités au sein de la dynastie, complots. La fragile unité, « réduite à sa propre impuissance » cède face aux invasions tatares qui préfigurent la constitution d’une sorte “d’État mongol”, la future “Horde d’Or”, qui reposait sur « une collectivité humaine entièrement vouée à la conquête armée ».

La terreur mongole toutefois calme les séditions internes. La Horde d’Or délègue le pouvoir à des princes russes en matière d’administration et de fiscalité. Les tributs imposés sont fixés en fonction d’un recensement de la population soumise, il s’y ajoute des contributions exceptionnelles en faveur du Khan, des droits sur les marchandises et les charges d’entretien des forces d’occupation (ce qui correspondait à quatorze formes de prélèvement). 

La Moscovie, le processus peut reprendre…

Alors que la Rus’Kiévienne tend à se décomposer, un autre centre historique de la Russie est en formation, du nom de Moskva, ville située plus au nord. Celle-ci se fortifie sur la base d’activités commerciales. En 1326, elle devient la capitale religieuse de la Russie. Ivan III, prince de Moscou, souverain en 1462, dirige non plus une ville, mais un pays : la Moscovie. Celle-ci va à son tour connaître des déboires, plus spécialement face aux Mongols. En 1481, c’est cependant la principauté de Moscou (et non plus Kiev, épuisée), qui délivre la Russie des Mongols et réunit l’ensemble des territoires. Malgré les difficultés, la population a connu un fort développement au cours de ces cinq siècles (de quatre à douze millions d’habitants). 

Libéré du poids mongol, une politique étrangère se met en place, la Moscovie s’agrandit avec l’intégration de Novgorod, Pskov et Smolensk. Le rouble de Novgorod devient monnaie nationale. Le marché intérieur commence à se constituer. Une sorte d’osmose, de « juxtaposition » pour reprendre le terme de Sokoloff, s’opère entre les « frontières territoriales » et les « frontières religieuses ».

Ivan IV, dit le Terrible est couronné Tsar en janvier 1547. Il s’empare du titre de César, et défend l’orthodoxie, tout à la fois contre le christianisme papiste et contre l’islam. Il commence la conquête des khanats proches et instaure un régime autocratique afin de mettre un terme aux intrigues des boyards de la cour. Sous son règne et les suivants, la Moscovie, connaît de grands fléaux : famines, épidémies, migrations de population. En 1571, les Mongols que l’on croyait affaiblis, incendient Moscou. Mieux armées, les troupes russes leur infligent une sévère défaite aidées par les cosaques. La porte du gigantesque territoire sibérien s’ouvre aux riches marchands, les activités marchandes s’élargissent davantage. Sous le règne du successeur d’Yvan, Boris Godounov [1551-1605] les conditions de vie restent cependant déplorables. Le servage est instauré officiellement en Russie alors qu’en Europe il a perdu de sa réalité. De grandes révoltes, des guerres paysannes se produisent. La dynastie des Romanov [1613 – 1645] accède au trône et cherche à mettre un terme à ce « capharnaüm », mais d’autres révoltes éclatent : révolte du cuivre, deuxième guerre paysanne avec pour mot d’ordre « Secouons le joug des nobles ! » Au cours du XVIIe siècle, la conquête du vieux cœur de la Rus ’kiévienne est entreprise.

La Moscovie voit son industrialisation progresser. La croissance démographique et économique s’accélère au cours des XVIIe et XIXe siècles. Des manufactures s’installent, le commerce et les échanges extérieurs se développent. Des mesures protectionnistes sont prises afin de contrer la concurrence étrangère. Presque toutes ces nouvelles activités sont prises en mains par la noblesse. La féodalité se modernise sur le plan économique, mais demeure un frein au développement, en maintenant un système politique et social rétrograde.

L’empire russe

Lors des XVIIe, XVIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, un empire russe se déploie et va s’ouvrir sur la Baltique, en outre, une partie du Caucase, la Crimée et le littoral Nord de la Mer noire, sont conquis sur les Turcs. Le territoire de l’Empire s’élargit encore avec la conquête de la Lituanie, la Biélorussie et une partie occidentale de l’Ukraine, la Russie acquiert le statut de superpuissance. Sous Nicolas Ier, l’empire s’agrandit de territoires supplémentaires qui font du Caucase une « frontière naturelle ».

Le servage s’étend. Alexandre Ier interdit certaines « pratiques les plus monstrueuses [fomentées] par des propriétaires », mais il n’est pas répondu aux aspirations paysannes. Des émeutes et insurrections paysannes se multiplient. Des vagues de réaction accompagnent ou suivent les phases de modernisation économique. La crainte de la contagion des mouvements révolutionnaires, notamment venant de France, et les révoltes locales, nourrissent la réaction politique.

L’auteur souligne le poids féodal sur la structure du régime politique. Le tsar s’appuie sur les services civils et militaires de la noblesse, laquelle en contrepartie est rétribuée par l’octroi de terres et de paysans, voire d’usines et d’ouvriers réduits au servage. La prégnance de la noblesse s’appuie aussi sur un droit de police et de justice.

La révolution russe

L’auteur inscrit le processus révolutionnaire dans le cadre de cette histoire de longue durée, en relation avec les spécificités économiques et sociales de la formation de la Russie. La relation avec le développement général des mouvements ouvriers et socialistes qui se développent au cours du XIXe siècle dans les pays de l’Europe occidentale, n’est pas analysée en tant que telle. 

Au cours de la période qui couvre la seconde moitié du XIXe siècle, l’empire s’engage dans une série de réformes visant les infrastructures et les institutions. Alexandre II envisage d’abolir le servage, en dédommageant la noblesse terrienne au frais des paysans. Le développement du chemin de fer joue un rôle indéniable dans la transformation du pays, en stimulant activités et échanges économiques (textile, agriculture et charbonnage). Le territoire, suite à la « guerre ruineuse » contre les Turcs, s’agrandit du Turkestan et des Balkans et par l’annexion d’une partie du Caucase.

Le développement économique progresse encore avec la mise en chantier du transsibérien, la convertibilité du rouble et la modernisation de plusieurs secteurs industriels, engagés par Piotr Stolypine et Sergueï Witte, alors ministres des finances. Le marché russe devient attractif aux yeux des épargnants et investisseurs des États européens. Le régime de production marchande capitaliste prend de l’ampleur. Une « amélioration des conditions d’existence » fait chuter la mortalité, la population russe aurait « plus que doublé » au cours de cette période.

Au plan politique, la période est marquée par l’apparition d’un courant politique, le populisme. Ce courant s’oppose à la politique tsariste plus spécialement pour ce qui touche au développement de l’économie capitaliste. Pour l’auteur, ce populisme se présente comme garant d’une partie des intérêts féodaux. Il se radicalise. L’assassinat d’Alexandre II, conduit à ce que le pouvoir tsariste opère un revirement « réactionnaire ». 

En dépit de l’essor économique, le mécontentement populaire s’accroît : grèves ouvrières, émeutes paysannes, mutineries dans l’armée. De plus, la guerre contre le Japon (1904-1905) se solde par un échec, aggravant la situation. Cette défaite joue un rôle dans le déclenchement de la première révolution russe de 1905-1906. Le mouvement est réprimé, mais pour calmer le peuple, le régime met en place une « Chambre des députés », ou Douma d’État, qui ne permet pas de réaliser « l’indispensable réforme agraire ». 

L’auteur ne se focalise pas sur les deux révolutions russes, ce n’est pas son objet. Il admet cependant, au bénéfice de la révolution de 1905, « une prise de conscience », qui pouvait ouvrir à « des perspectives politiques positives ». C’est au regard de la question de “l’Idée russe” qu’il s’intéresse aussi à la révolution de 1917, à « l’URSS », au « socialisme soviétique ». Il s’agit surtout d’évaluer leur « performance », somme tout selon lui « assez médiocre » Toutefois, selon lui, les « bouleversements » que le socialisme soviétique a engendré « ne suffisent pas à saisir les tenants et aboutissants du retard pris par la Russie ». Sokoloff reste prudent et reconnaît que « l’ère soviétique a bien amené un progrès, notamment sensible dans l’investissement et dans les consommations collectives, dépenses militaires comprises. » Il souligne aussi certaines difficultés que « l’URSS » a rencontré au cours de l’édification du socialisme, la disparité des différentes républiques, notamment celles d’Asie centrale dont la pauvreté persistante, indique-t-il, a pesé sur sa performance générale.

I — Karl KAUTSKY, Ancienne et nouvelle Révolution

1 octobre 2017

(Le Socialiste – 9 décembre 1905)

Karl Kautsky[1], dirigeant de la Social-Démocratie allemande, grand connaisseur de l’œuvre de Marx, théoricien du mouvement socialiste international, salue dès le départ la première révolution russe de 1905. Il dégage les caractères de cette révolution et sa portée universelle. Toutefois la première phase de cette révolution, dont il espérait le succès proche, ne parvient pas à triompher. Les objectifs qu’elle poursuivait ne se réaliseront que lors de la seconde phase du processus révolutionnaire, qui débute en Octobre 1917.

 

Karl Kautsky situe le processus révolutionnaire russe dans la continuité d’un mouvement historique d’ensemble, celui des révolutions des classes modernes: la révolution anglaise du XVIIe siècle, la Révolution française. Il présente les points communs et les spécificités de chacune d’elles, en fonction des caractéristiques des différentes époques et des formations historiques, s’intéressant plus spécialement à la disposition des forces de classes et à la capacité hégémonique de chacune d’elles. Selon lui, le retentissement mondial de la révolution qui s’engage alors en Russie peut être mis sur le même plan que celui qu’inaugura la Révolution française.

 

Dans la conjoncture de 1905 toutefois, Kautsky ne mesure pas le risque de réaction et de guerre généralisée qui surviendra quelques années plus tard, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste. Il ne mesure pas davantage le risque d’intervention étrangère qui se produira contre la révolution bolchevique lorsque celle-ci triomphe en Octobre 2017.

 

Le texte de Kautsky:

« Ce dont plus d’un, dans nos rangs mêmes, pouvait encore douter il y a un an, est aujourd’hui de la dernière évidence : la Russie est à l’heure qu’il est dans une Révolution qui peut être mise en parallèle, pour la force et pour l’importance, avec les deux plus grandes révolutions que l’histoire ait vues jusqu’à présent, celle d’Angleterre au XVIIe et celle de France au XVIIIe siècle.

Il est naturel de chercher entre elles les points de comparaison et leur ressemblance superficielle est frappante. Dans chacune de ces deux révolutions il s’agissait d’une lutte contre l’absolutisme, contre lequel la masse de la nation se levait parce que son joug était devenu insupportable, parce qu’il apportait au pays misère, souffrance et honte.

Mais la ressemblance ne va pas beaucoup plus loin. Nous arrivons à des différences profondes, dès que nous passons sous la surface politique et recherchons les oppositions de classes qui agissent comme ressorts du mouvement. 

Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante.

L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience.

À la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789.

Dans chacune de ces révolutions, la classe finalement victorieuse fut la classe capitaliste. Or celle-ci vit, politiquement comme économiquement, de l’exploitation des forces d’autrui. Jamais elle n’a fait une révolution : toujours elle l’a seulement exploitée. La besogne de la révolution, la lutte et ses dangers, elle les a toujours laissés à la masse populaire. Mais de celle-ci, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce n’était pas les prolétaires qui étaient le ressort le plus actif ; c’était les petits bourgeois ; les prolétaires en formaient toujours un appendice inconscient. Ce fut la petite bourgeoisie, valeureuse et consciente, des villes géantes Londres et Paris, qui osa assumer le combat d’avant-garde contre l’absolutisme et qui réussit à l’abattre.

La petite bourgeoisie de Russie n’a jamais eu ni valeur ni conscience, du moins pas dans les derniers siècles, depuis qu’il existe un tsarisme russe. Elle se recrutait presque exclusivement parmi les paysans déracinés, qui, il y a quelques dizaines d’années, étaient encore des serfs. De plus, il n’y a pas en Russie de ville géante capable de dominer tout l’empire. En outre, même en France et en Angleterre, les capitales ont perdu leur domination absolue, qu’elles ont dû partager avec les centres industriels ; aussi, même dans l’Europe occidentale, le petit bourgeois a-t-il cessé d’être révolutionnaire et est-il devenu, chez nous aussi, un soutien de la réaction et de la puissance gouvernementale.

Il n’est pas étonnant que les petits bourgeois de Russie soient intervenus, avec la voyoucratie (Lumpenproletariat), comme des éléments contre-révolutionnaires, se mettant à la disposition de la police pour écraser la Révolution. Mais comme cette petite bourgeoisie n’a pas de programme, pas de but politique, elle ne peut être poussée dans la lutte contre la Révolution que par la promesse d’avantages individuels ou sous l’excitation de ses rancunes individuelles.

Or, il y a point d’avantages, il n’y a que des coups et des dangers de mort à recueillir dans la bataille contre le prolétariat sans propriété, puisqu’il est armé, et le petit bourgeois réactionnaire se montre toujours, dès qu’il n’a plus d’idéal politique, aussi lâche que brutal : il n’exerce sa rage que sur les plus faibles. C’est le plus volontiers, comme exploiteur, sur les femmes et les enfants, dans la lutte actuelle contre la Révolution, sur des juifs et des étudiants isolés, non sur les ouvriers dont le bras est robuste. Ainsi la contre-révolution russe devient exclusivement un pillage et un massacre ; ainsi le prolétariat révolutionnaire, dans sa lutte contre la réaction, se montre politiquement dès aujourd’hui l’élément indispensable du progrès social, de même qu’économiquement il en est devenu, depuis longtemps, la condition la plus importante. D’autre part, la petite bourgeoisie elle-même, en tant qu’elle ne se rattache pas au prolétariat, se révèle politiquement comme une couche de la population qui ne peut plus que causer du dommage et troubler l’ordre de la société, de même qu’économiquement, dans sa majorité, elle est devenue aujourd’hui un parasite du corps social, ne pouvant prolonger son existence qu’aux dépens de celui-ci.

À côté de la petite bourgeoisie, la plus importante des couches révolutionnaires des révolutions précédentes était celle des paysans. Elle avait bien déjà montré, au temps de la Réforme, dans les guerres de paysans, qu’elle n’était en état que d’ébranler l’État, mais non pas de fonder dans cet État une nouvelle domination politique indépendante. Les paysans ne sont plus à considérer comme un parti proprement dit, une armée politique particulière, mais seulement comme une troupe auxiliaire d’autres armées ou partis politiques, troupe qui cependant n’est nullement dénuée d’importance, et qui, selon qu’elle se met d’un côté ou de l’autre, peut décider de la victoire ou de la défaite. Elle mit en France, en 1848, le sceau à la défaite de la Révolution aussi bien qu’elle l’avait mis à son triomphe en 1789 et années suivantes.

Le rôle joué par les paysans dans la grande Révolution française, fut toutefois tout autre que dans la Révolution d’Angleterre. En France, la propriété foncière de la noblesse et du clergé existait encore sous des formes féodales ; elle vivait de l’exploitation des paysans serfs, qu’elle avait abaissés à un degré incroyable de misère et à qui, noblesse et clergé de cour qu’elle était devenue, elle ne rendait plus aucun service en échange. La destruction de cette propriété foncière était une des tâches les plus pressantes de la Révolution et fut le lien qui attacha à elle le plus solidement le paysan.

En Angleterre, la vieille noblesse féodale avait été anéantie à l’époque de la guerre des Deux Roses et remplacée par une noblesse nouvelle qui comprenait très bien les besoins capitalistes. La Réforme avait en outre donné à cette noblesse les biens d’Église au dix-septième siècle. La vieille société féodale avait complètement disparu. Là où il y avait encore des paysans, ils étaient libres, maîtres sur leur terre. La grande propriété foncière n’était pas alimentée par des corvées mais par des fermiers capitalistes employant des ouvriers salariés. La noblesse propriétaire elle-même n’était d’ailleurs devenue noblesse de cour que pour une parte minime, passait encore l’année tout entière sur ses domaines, où elle agissait pour la juridiction et pour l’administration de la communauté.

C’est pourquoi la Révolution anglaise n’amena pas un bouleversement général de la propriété foncière. Elle accomplit bien de nombreuses confiscations, mais à titre de mesure politique et non sociale. Quelque irritation que puissent avoir paysans et fermiers contre la grande propriété foncière, aucune nécessité ne les contraignait à la morceler ; au contraire, la crainte du prolétariat salarié, nombreux dans les campagnes, les poussait à s’abstenir de commencer une pareille œuvre, qui pouvait finir par devenir dangereuse pour eux-mêmes. Non seulement la grande propriété foncière anglaise résista à la Révolution, mais elle y mit fin par un compromis avec la bourgeoisie, fatiguée de son côté de la domination de la petite bourgeoisie, et assura ainsi tellement son règne, qu’il n’y a pas, encore aujourd’hui, d’aristocratie terrienne, pas même dans la Prusse orientale et en Hongrie, qui soit plus sûrement assise que celle d’Angleterre.

C’est tout autrement que les choses vont se passer en Russie, dont les paysans sont dans une situation qui, malgré toutes les différences de détail, correspond en gros à celle des paysans de France avant la Révolution. Sur ce point aussi, ces deux révolutions auront dans leurs résultats cette similitude que l’on peut s’attendre à la ruine de la grande propriété foncière actuelle dans tout l’empire russe et à son passage dans la possession des paysans. En dehors du tsarisme, c’est la grande propriété foncière qui devra payer les frais de la Révolution.

Il est impossible de prévoir de quel genre sera le mode de production agricole qui se développera sur cette base nouvelle, mais une chose est certaine : en ceci encore les Révolutions russe et française se ressembleront, que le morcellement de la grande propriété foncière individuelle sera un lien qui attachera indissolublement le paysan à la Révolution. Nous ne savons pas encore quelles luttes de classes la nouvelle Révolution cache en elle; peut-être bien qu’il produira à ce propos des conflits entre paysans et prolétariat urbain. Mais les premiers défendront des poings et des dents la Révolution contre quiconque voudrait tenter de rétablir le vieux régime nobiliaire, fût ce même une intervention étrangère.

Nous arrivons ainsi au troisième facteur qui serait à considérer dans cette comparaison entre les trois Révolutions : la situation extérieure qu’elles créent.

Au XVIIe siècle, les relations internationales étaient encore si peu de chose que la Révolution anglaise resta un événement tout local, qui ne trouva pas le moindre écho dans le reste de l’Europe. Ce ne furent pas des guerres extérieures, mais la fastidieuse guerre civile, conséquence de la grande force de résistance de la noblesse foncière, qui produisit la domination révolutionnaire militaire et finalement la dictature d’un général victorieux, Cromwell.

La fin du XVIIIe siècle connaissait déjà des relations plus développées entre les États européens. La Révolution française ébranla toute l’Europe, mais ses efforts libérateurs ne trouvèrent qu’un écho affaibli. L’ébranlement résulta de la guerre menée par les monarques coalisés d’Europe contre une République, et c’est de cette guerre que provint en France le régime du sabre et l’empire du général victorieux, Napoléon.

Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie.

Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne.

Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme.

Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Karl Kautsky est souvent présenté comme un adversaire inconditionnel de Lénine. Leurs divergences toutefois se sont surtout manifestées après la révolution d’Octobre 1917. Au cours des premières phases du processus révolutionnaire, Kautsky a joué un rôle éminent de théoricien et de praticien, dont Lénine et les bolcheviks eux-mêmes se sont réclamés.

Une organisation d’artisans et petits entrepreneurs.

1 octobre 2017

¶Cet article présente des données concernant l’historique de l’organisation de l’Union Professionnelle des Artisans (UPA). Depuis octobre 2016, l’UPA, en association avec l’UNAPL, est devenue l’U2P (Union des Entreprises de proximité), qui regroupe 2,5 millions de petites entreprises.

 

La publicité « L’artisanat, première entreprise de France », puis les affiches « sacrifié » en lettres blanches sur fond noir, ont fait connaître en 2013, les revendications de ce secteur, souvent mal considéré par une partie de l’opinion éclairée, sous l’étiquette réductrice de « poujadiste » qui le disqualifie d’emblée. Dans une société régie par le marché, les artisans (et petits entrepreneurs) veulent une compensation pour les inégalités résultant de la taille des entreprises, des statuts égaux, qui ne sortent pas de la loi commune. Nous avons voulu en savoir plus sur ceux qui n’ont guère de relais médiatique, ne recourent pas à des actions coup de poing ni ne possèdent de symbole bien reconnaissable, comme les Bonnets Rouges.
Selon Henri Rouilleault,

L’union professionnelle des artisans (UPA) est créée en 1975 par trois organisations du bâtiment, des services et de l’alimentation, avec la volonté de faire entendre les préoccupations de ces entreprises, de devenir l’un des partenaires sociaux, tout en refusant une démarche de type poujadiste comme celle du CID-UNATI. L’UPA sera reconnu comme représentatif, après une enquête de représentativité menée par le ministère du Travail, avec l’aide de Martine Aubry, conseillère de Jean Auroux, en 1983. Elle finira par accéder pleinement à la négociation interprofessionnelle, comme troisième organisation interprofessionnelle d’employeurs, avec l’appui de Philippe Séguin en 1988 qui constatera que le CNPF et la CGPME n’ont pas fait la preuve de leur représentativité dans l’artisanat, et de Jean-Pierre Soisson qui débloquera l’extension de l’accord interprofessionnel sur la formation professionnelle continue signé en mars 1985 par l’UPA et les confédérations syndicales [1].

Nous avons consulté la prose de cette Union Professionnelle Artisanale, instigatrice du mouvement « Sacrifiés mais pas résignés » de novembre 2013, notamment son livre blanc Penser autrement. Les propositions des représentants de l’artisanat et du commerce de proximité, publié en janvier de la même année, plan d’ensemble sur la base de données d’enquêtes régulières, qui dépasse une prise de position catégorielle bornée.

Cette classe intermédiaire liée à la production marchande (artisans-commerçants) non seulement exprime à travers ses porte-parole une conscience claire d’elle-même, mais aussi propose une vision d’ensemble de la société et de la manière dont elle souhaite la voir gouvernée. Alors que chez les Bonnets Rouges les revendications sociales avaient été vite détournées sur le terrain de la “culture bretonne”, les artisans et commerçants, demandent un cadre national à même de garantir l’égalité de traitement et de les protéger de la concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur de la France.

On peut se poser des questions sur la représentativité d’une telle association. Le vote n’étant pas le seul critère, il faut examiner dans quelle mesure ils expriment les préoccupations de ceux au nom desquels ils se prononcent. Dans leur livre blanc, ils écrivent au nom « des 1 200 000 artisans et commerçants », « des indépendants », et dans des secteurs concrets, « des petites entreprises du secteur industriel », notamment des sous-traitants, à la Conférence Nationale de l’Industrie. Fédérer est un autre mot essentiel : « en fédérant 300 métiers pratiqués par des indépendants, nous nous adaptons en permanence, et cherchons des solutions viables et acceptables par tous ». Il ne suffit pas de se proclamer porte-parole, mais leur texte offre un écho significatif aux plaintes répétés des artisans et commerçants que nous fréquentons tous les jours.

Dans les Cahiers de doléances d’avant la Révolution française, les artisans ou commerçants libres des faubourgs, donc hors des jurandes, pouvaient faire part de ce genre de demandes, dans le sens d’une adéquation entre l’imposition et la contribution à la richesse sociale :

Qu’il soit soumis à la rigueur de l’impôt toutes les maisons qui procurent un revenu effectif ou de pur agrément, et que les autres, occupées par les laboureurs, artisans et marchands des campagnes, se voient exemptes ou du moins très ménagées [2].

Deux révolutions plus tard, le socialiste non utopiste François Vidal, accorde dans Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), plan d’économie socialisée, une place importante à la petite paysannerie et aux artisans. Aux associations volontaires d’artisans, l’État devrait réserver par préférence toutes les fournitures pour services publics, et faire au besoin des avances de fonds [3].

Les révolutions profondes de 1789 et 1848 ont laissé la place à d’autres plus superficielles, mais la crise de surproduction actuelle est bien un fait : depuis 2008, faute d’acheteurs solvables, 60 000 entreprises artisanales ferment chaque année – certes, des dizaines de milliers d’autres se créent, mais pour combien de temps ; par ailleurs, la taxation est lourde et multiple ; on déplore une « régression », une « stagnation », la « faible croissance », en deux mots une « dépression légère mais permanente ». Au nom de l’égalité, l’UPA demande que les entreprises artisanales puissent bénéficier des mesures de relances applicables aux plus grandes entreprises. Fait remarquable de leur discours, la crise n’apparaît ni comme imprévisible, ni comme passagère, mais comme liée au mode de production ; au contraire, elle « a mis en lumière », « est venue révéler […] les dysfonctionnements de notre économie », « des déséquilibres structurels et des inégalités ».

L’UPA revendiquait un rôle social central de l’artisanat, avec pour arguments : le nombre de 1,2 millions d’entreprises, de 3 millions de salariés soit 1/5 des effectifs du secteur marchand, de 4 millions d’actifs ; la part de la création de richesse nationale (environ 20 %), la proportion des exportateurs (30 %) ; par ailleurs, ils mettent en avant la proximité, le lien social humain, les circuits courts, en accord avec les préoccupations actuelles.

Concurrence généralisée oblige, ils pensent plus à échelle nationale qu’européenne, car la nation est un cadre à même de protéger leurs intérêts, alors que l’Europe a le marché libre et sauvage pour seule raison d’être. En effet, selon un sondage commandé par leurs soins, 66 % des artisans et commerçants « pensent que les réponses aux difficultés économiques doivent plutôt venir du cadre national » [4]. Leurs demandes sont en conséquence : « Nous cherchons à créer un cadre juridique, social, économique et administratif adapté » aux « indépendants » « et propice à leur développement », « un cadre social cohérent, attractif et protecteur des chefs d’entreprise ».

L’État a un rôle à jouer, à redéfinir dans l’action publique; la redistribution des compétences (État, région) doit être achevée une fois pour toutes, ainsi « la puissance publique pourra être encore présente sur les terrains avec quelque efficacité ». Les dispositions étatiques ne sauraient rester lettre morte : droits du conjoint travailleur, Régime Simplifié d’Imposition, décentralisation.

Ce cadre national étatique doit garantir une égalité, rendre à nouveau efficace l’administration publique, débloquer le crédit productif tout en limitant la dette publique. En ce sens, ils sont attentifs à la réforme du statut des entreprises ; à l’accès au crédit et sa pérennité ; l’aide pour la création et l’innovation ; la modification de la répartition des prélèvements ; l’harmonisation des régimes de retraite public-privé ; la simplification administrative ; l’amélioration d’un service public d’orientation des élèves ; l’obligation pour Pôle Emploi à répondre à l’offre de travail de manière adéquate ; il est souhaité « que le pays se fixe rapidement des règles strictes d’équilibre budgétaire et que le recours à l’emprunt soit réservé aux dépenses d’investissement ». Pendant longtemps, en France, et plus en Allemagne [5], le recours à la dette n’était justifié que par ce motif : c’est la perspective d’une création de richesse qui en garantissait le remboursement. Si la majeure partie de l’emprunt est destinée à financer soit le fonctionnement de l’État soit le remboursement de la dette, le pays court un risque. La croissance étant quasi nulle, la politique que menait Calonne avant la Révolution [6], comme celle de nombre de gouvernements contemporains, ne nuit pas aux seuls intérêts des artisans mais de toute la nation.

Le cadre national, l’intervention étatique, permettent d’une part, c’est évident, la défense de leurs intérêts de classe (baisse du coût du travail, fourniture de main d’œuvre par l’école et l’ANPE, modification du taux d’imposition, des cotisations, etc.). Selon eux, les sources de financement en vue de la reprise sont nombreuses. On prend d’abord à l’ensemble, à la nation, à travers un fonds pour la création, la reprise et la modernisation des entreprises ; à travers le renforcement d’une différenciation entre les dépenses qui relèvent de la solidarité nationale – et donc financées par l’impôt – et celles qui relèvent du travail, financées par les cotisations sociales. Les cotisations des allocations familiales, par exemple, ne devaient pas, selon l’UPA, être prélevées sur les salaires. Quand ils réclament plus d’équité fiscale, c’est pour pérenniser les régimes de retraite dans leur ensemble, dans le sens d’une harmonisation progressive des règles entre les secteurs public et privé, et, plus concrètement, d’une validation systématique de quatre trimestres par année travaillée, évidente pour certaines catégories mais pas pour celle des artisans. On prend ensuite aux « tricheurs », à ceux qui emploient au noir ; aux gros entrepreneurs, désignés sous la périphrase « autres acteurs de grande taille ». Enfin, les régimes exorbitants du droit commun, comme ceux des intermittents du spectacle ou auto entrepreneurs, apparaissent comme injustes à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes prestations ou exemptions. Le fait que les salariés et entreprises du privé assument financièrement, via les charges sociales, les politiques de soutien au monde de la culture ou aux régimes spécifiques comme ceux des auto entrepreneurs pose problème, comme le dit ce texte, écho des propos de nombreux indépendants.

Le corollaire de toutes ces remontrances est le rejet de toutes les formes de concurrence déloyale, qui induit une « distorsion de concurrence ». La sous-traitance aggrave une asymétrie déjà existante entre grandes et petites entreprises. S’y ajoute l’exclusion de l’artisanat des plans de relance applicables aux entreprises majeures, ce qui semble injuste si on considère la part des indépendants dans l’économie. Dans le même sens, on réclame une compensation des inégalités de taille entre les entreprises pour l’accès aux marchés publics, à l’administration et à la gestion, pour le taux d’imposition, à échelonner en fonction du ratio chiffre d’affaire/effectifs (une petite entreprise est proportionnellement bien plus taxée qu’une grande).

De telles positions ont bien entendu leurs limites. On ne trouvera pas ici d’explication des causes du chômage. Cependant, l’avantage de ce genre de positions est qu’il met en lumière certaines contradictions et impasses liées à la concurrence effrénée. Les solutions proposées demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste, moyennant une puissance publique protectrice de leurs intérêts, lésés par la concurrence de plus gros qu’eux. Sur une telle base, deux sorties peuvent apparaître : le corporatisme ou l’association.

On peut considérer qu’il existe de nombreux points communs entre les revendications des associations patronales, petites et grandes (MEDEF, CGPME, UPA). Tous souhaitent une baisse des coûts salariaux, une plus grande souplesse pour embaucher et licencier (fluctuations du marché), une formation plus professionnalisante, ce qui leur vaut la critique de nombreux syndicats. Ceci étant posé, tous les “entrepreneurs” ne sont pas placés de la même façon dans la concurrence internationale, et tous ne bénéficient pas du même appui gouvernemental. La création de l’UPA est venue remplir un vide laissé par le MEDEF et la CGPME, et des contradictions apparaissent entre eux.

L’UPA insiste sur son rôle de lien social, car la plupart des artisans ont un marché de proximité. On voit le lien entre économie marchande et mise en relation des membres de la nation. Tout en revendiquant un statut local, l’Union voit parfaitement les problèmes liés aux marchés mondiaux. Elle demande donc la protection de l’État, de la puissance publique, contre les plus grosses entreprises françaises et étrangères, avantagées selon elle pour l’accès aux marchés publics.

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Henri Rouilleault, Où va la démocratie sociale, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2010.
  2. 2. “Cahier de doléances de Montrouge”, 13 avril 1789, article 12, in Archives parlementaires de 1787 à 1860, Paris, Librairie Administrative Paul Dupont, 1879, p. 737.
  3. 3. François Vidal, Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), Centre de Sociologie Historique, 1997.
  4. 4. « Enquête sur les élections européennes. Le message des chefs d’entreprise de proximité aux eurodéputés », communiqué de presse du 18 mai 2014 consultable sur le site de l’UPA
  5. 5. Jacques Grosclaude, « La dette publique en R.F.A. », in Robert Hertzog (dir.), La dette publique en France, Economica, 1990.
  6. 6. Calonne, contrôleur des finances de Louis XVI, avait choisi en 1783 de recourir à l’emprunt pour continuer de verser les prébendes royales et sauver ainsi sa clientèle politique, avant de se voir rattrapé par la banqueroute de l’État.

Le processus révolutionnaire en Russie – Lectures (I)

1 octobre 2017

Pour la première fois dans l’histoire, une révolution, la révolution russe d’Octobre 1917, a ouvert la voie à un processus général de transformation sociale, en rupture avec les fondements économiques du mode capitaliste de production. Ce processus ne doit pas être considéré seulement comme un commencement, il est l’aboutissement d’un mouvement révolutionnaire de près d’un demi-siècle en Russie, et ce mouvement s’est lui-même inscrit dans le sillage de la Révolution française, des révolutions populaires du XIXe siècle, de l’essor du mouvement ouvrier et socialiste dans divers pays du continent européen. 

Comme la Révolution française l’avait été en son temps, la révolution russe a donc revêtu une importance mondiale. Que l’on porte un jugement positif ou négatif sur les différents moments de cette révolution, on ne peut ainsi, au plan de l’histoire, la passer aux oubliettes. La révolution russe, comme le signalait déjà Kautsky en 1905, participe des grandes révolutions des classes modernes qui se sont succédé au cours de deux siècles et demi, en tant que mouvements d’ébranlement du monde ancien [Voir Texte I — Karl KAUTSKY, Ancienne et nouvelle révolution]. 

La portée de la révolution russe, comme celle de la Révolution française, est d’ordre universel. Elle a exercé une influence sur le cours de l’histoire mondiale, sur le sort des classes populaires, sur les mouvements de libération des peuples. Pour peu que l’on se place dans la durée historique, il est difficile de faire silence sur son contenu, sa portée, en termes de bouleversement des rapports sociaux et des rapports de classes, mais aussi de digues opposées au libre déploiement du capitalisme et des rivalités impérialistes. Ceci, en dépit du retournement de la phase historique ascendante qui s’est opéré depuis près d’un demi siècle dans une grande partie du monde, retournement qui s’est manifesté par les revers subis par le processus révolutionnaire et populaire, en Russie et dans le monde.

On peut s’étonner qu’en France, le centenaire de la révolution d’Octobre 1917 n’ait pas donné lieu à des commémorations d’envergure, seulement à quelques colloques, émissions radio, ouvrages et numéros spéciaux de revues, expositions, événementsplus ou moins confidentiels, alors que dans d’autres pays du monde il n’en a pas été ainsi. Il semble que dans notre pays, on ait plutôt choisi de faire le black out, comme si l’on craignait de réveiller un spectre. Au sein des divers courants politiques, qui communient sur le terrain d’un certain anti-soviétisme plus ou moins raisonné, les dénonciations ne se sont pas même manifestées avec vigueur, comme lors des décennies précédentes. Quant aux rares célébrations, celles-ci se sont le plus souvent limitées à 1917, sans situer l’événement au sein d’un processus historique d’ensemble, en relation avec le développement du mouvement socialiste du XIXe siècle dans une grande partie des nations d’Europe. Comme si la révolution russe était « tombée du ciel », ou surgie d’un mouvement tellurique immanent, dans l’un et l’autre cas, simple épisode plus ou moins éphémère, qu’on pourrait en conséquence effacer désormais de l’histoire du monde.

En quelque sorte, le caractère universel de la révolution russe se trouve paradoxalement attesté par la réaction universelle de condamnation et de rejet qui tend à dominer dans la majorité des puissances capitalistes [Voir Texte III – Pierre COURTADE, Essai sur l’antisoviétisme]. Ce caractère universel de la révolution russe peut au contraire se trouver contesté, ou traité par la bande, en le rapportant à un simple avatar de l’histoire de la Russie dans son “originalité” [Voir Texte II – Georges SOKOLOFF, Le retard russe (882-2014)] 

Beaucoup d’entre nous aujourd’hui, et cela n’est pas propre aux jeunes générations, ont une connaissance limitée du déroulement et des caractères du processus révolutionnaire et de la révolution russe, de son contenu économique et social, de la place qu’ils ont occupé tant dans l’histoire russe que dans l’histoire du monde, de leur signification au regard de la lutte historique de longue durée qui oppose les régimes économiques et les classes sociales du monde ancien comme du monde moderne.

Lorsque dans les discours politiques, dans la presse, on évoque cette révolution, il ne s’agit pas en général de fournir la moindre information sur cette signification et cette portée. Il est question, dans le meilleur des cas, de parler de son « échec », et de faire silence sur la portée des processus de transformation, survenus après 1917, qui visaient à fonder la société sur une autre base économique que le capitalisme. Il s’agit surtout de condamner tout court ce régime social, en se gardant d’en mentionner les enjeux historiques. On se borne le plus souvent à dresser une liste des excès, débordements, errements, crimes, avérés ou non, imputés de façon exclusive aux dirigeants politiques de ce pays, tout en masquant généralement la portée de ce [difficile] processus d’édification d’un mode de production socialiste dans un environnement capitaliste hostile.

Pour condamner par amalgame ces divers forfaits, on a “forgé”, parmi d’autres, des locutions qui font aujourd’hui office de récapitulatif : bolchevisme d’abord, puis totalitarisme et stalinisme. Depuis le processus de déconstitution de l’Union soviétique, cette anathémisation fait consensus, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il faut cependant savoir que les condamnations de la révolution russe et de l’édification d’un nouveau régime de production, socialiste, ont été diffusées, avant que les mots mêmes de bolchevisme (ou de Staline) n’aient été portés à la connaissance du monde. Les condamnations des prétentions socialistes et communistes sont d’ailleurs bien antérieures, elles se déploient dès la première moitié du XIXe siècle.

Sans dénier que le processus révolutionnaire russe se soit déroulé de façon plus âpre que l’on aurait pu idéalement le souhaiter, il faut se demander pourquoi l’opprobre se trouve maintenant porté, de façon aussi unanime, sur la première édification d’un mode de production socialiste ? Cela ne vaut-il pas pour intimer aux classes populaires que toute prétention visant à résoudre les contradictions destructrices du capitalisme, doit se trouver nécessairement prohibée, ou reléguée aux oubliettes ? Et ceci, lors même qu’une telle prétention n’est encore qu’en gestation, comme ce fut le cas lors de la révolution de 1848, ou de la première révolution russe de 1905. Et, remontant plus avant, ne doit-on pas aussi condamner la Révolution française [sans oublier la personne de Robespierre], comme toute une mode intellectuelle contemporaine nous y enjoint aujourd’hui ? 

Quelles que soient les déplorations ou critiques, légitimes ou non, portées, sur le processus révolutionnaire en Russie, il est nécessaire de comprendre que l’on ne peut analyser un grand bouleversement de l’histoire sur un terrain strictement “judiciaire”. Avant la révolution russe, la Révolution française fut condamnée pendant plus d’un siècle par les classes qui avaient perdu leurs assises dans la société, mais aussi par celles qui craignaient que cette révolution puisse aller au-delà de son contenu bourgeois. Ces condamnations ont repris vigueur aujourd’hui.

À propos de la Révolution française, le philosophe Kant, qui n’acquiesçait pas à toutes les mesures qui s’étaient imposées au cours du processus révolutionnaire, en soulignait cependant le caractère historique universel, en tant que «concernant l’humanité dans le tout de son union». Son estimation de la portée universelle de la Révolution française, peut, plus d’un siècle plus tard, être appliquée à la révolution russe. En 1798, après la défaite des courants qui représentaient le plus fidèlement les intérêts du peuple, Kant écrivait ceci :

Un tel phénomène dans l’histoire de l’humanité ne s’oublie plus, parce qu’il a révélé […] une faculté de progresser telle qu’aucune politique n’aurait pu […] la dégager du cours antérieur des choses.

Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie politique n’en perd pourtant rien de sa force. — Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde, pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de circonstances favorables, et rappelé lors de la reprise de tentatives de ce genre […]

Les mondes agricoles en politique (2010). De la fin des paysans au retour de la question agricole

1 octobre 2017

De par le nombre de sujets abordés et le nombre de contributeurs, le livre peut, au premier abord, sembler manquer de cohérence. Il n’en est rien. On s’attachera à reprendre chronologiquement les périodes qui jalonnent l’agriculture, les agriculteurs français et leur positionnement en politique, du XIXe siècle à nos jours (2010 dans l’ouvrage), tout en essayant d’en dégager les enjeux principaux.

Les auteurs proposent une première période qui s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle [noter, la création du ministère de l’agriculture en 1881] à la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de la période “républicaine” de la IIIe République. En ce qui concerne l’agriculture, l’enjeu politique majeur est « la mise en place du modèle républicain ». Dans les campagnes françaises, on assiste à la lutte entre, d’un côté, « les élites agrariennes » (principalement les gros propriétaires fonciers) favorables à l’Ancien régime (monarchie, privilèges) et, de l’autre, « les élites républicaines » (principalement la bourgeoisie républicaine), ces dernières ayant pour objectif « d’arrimer la paysannerie à la République ». Il est indiqué qu’un des principaux moyens utilisés sera la diffusion de l’instruction publique dans tout le pays (lois Jules Ferry). Cette lutte politique traversera tous les villages de France. Il est pointé trois types de villages :

— le village « bien-pensant » dominé par le curé et le hobereau local ;

— le village « laïc et républicain » ;

— le village de « grandes cultures » dans lequel « la classe des gros exploitants » et le prolétariat agricole s’opposent.

Leur répartition n’est pas immuable. Elle varie selon les régions mais aussi selon les époques.
La parenthèse pétainiste de la Seconde Guerre mondiale est simplement caractérisée comme « apologie » et « âge d’or » du monde paysan. Créée en 1940, la Corporation paysanne est un élément central de la Révolution nationale prônée par le Régime de Vichy, la France et sa population étant alors une nation essentiellement paysanne.

Après la guerre, s’ouvre une nouvelle période marquée par la promotion et la diffusion massive du “progrès agricole”. Ce modernisme (machinisme, engrais, etc.) marque un essor de l’action du capital dans l’agriculture. Une contradiction majeure va alors opposer, d’un côté, le modèle d’agriculture traditionnelle (petites et moyennes fermes paysannes) et, de l’autre, les « transformations modernistes » du secteur.

D’autant, qu’en France, « la classe politique dans son ensemble, l’Église catholique, les notables ruraux », refusent la disparition de l’agriculture traditionnelle, refusent l’exode rural (à la différence notable du processus observé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne). Pour cette période — 1945/1957 — la paysannerie française reste « nombreuse, diverse et mécontente ».

Puis, s’ouvre une nouvelle période qui correspond à l’arrivée à la direction du pays du gaullisme et auquel la majorité des agriculteurs français se rallie. La modernisation de l’agriculture va être menée de façon plus cohérente et maîtrisée avec son corollaire, l’exode rural. L’industrie a, dans le même temps, besoin de main d’oeuvre. On assiste alors au déclin en nombre de la population active agricole. L’action du ministre de l’agriculture (Edgar Pisani) se résume en deux mots : « modernisation et européanisation » et ce, dans le cadre de la nation. L’agriculture reste un élément majeur de l’économie nationale.

À partir des années 1980, les politiques agricoles et rurales vont perdre progressivement le niveau national comme référent principal. L’Europe et les négociations internationales s’imposent comme perspectives majeures. Le « modèle agricole français », remis en cause, est « sur la défensive ». Cette tendance lourde va s’accentuer dans les années 2000.

Les auteurs notent un paradoxe en ce début du xxie siècle. D’une part, en nombre, les agriculteurs ne représentent plus que 3 % de la population active française (moins de 500 000 exploitations), mais, face à cette relative faiblesse numérique, on peut observer qu’elle n’a jamais été aussi puissante économiquement. Il est noté quatre caractéristiques sur la place des mondes agricoles dans la société française :

— un processus accru de concentration des exploitations ;

— des mécanismes de délocalisation et de relocalisation des productions agricoles ;

— l’accent mis sur la question environnementale et le regard porté sur les espaces agricoles comme “des espaces publics” ;

— l’émergence de la notion de “territoire” comme espace local de régulation politique.

Une notion s’impose : « l’agriculture de firme », en même temps que le paradigme de l’entreprise. Les auteurs l’affirment : « on est définitivement passé d’un monde agricole à des mondes agricoles ». De plus, d’affaire nationale, l’agriculture est devenue « affaire européenne » et même, « affaire mondiale » (libéralisation des échanges). Cette évolution économique et sociale se réfracte dans les thèmes défendus par les organisations agricoles françaises, en particulier dans le syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) fondée en 1946 et qui a récolté 54,9 % des voix aux élections aux chambres d’agriculture en 2007). Voici les thèmes centraux de ses congrès.

— 1983 : Exploitation familiale à taille humaine

— 1989 : Entreprise à taille humaine

— 1995 : Pluralité des formes d’exploitation

— 2001 : L’entreprise agricole dans la compétition internationale

— 2007 : Une structure répondant à des marchés ouverts, multiples, fluctuants.

Les auteurs insistent sur le recul important du public au bénéfice du privé. Ainsi les standards publics reculent face aux standards privés. Il est fait état des cas du “bio” et du “commerce équitable” récupérés par la grande distribution et les multinationales de l’agro-alimentaire, ainsi que de la “privatisation” progressive des politiques agricoles et alimentaires. Les régulations se font de plus en plus en dehors des « acteurs classiques” » (États, syndicats, organismes professionnels). Elles sont de plus en plus le fait des grandes firmes industrielles multinationales, des ONG, des banques, des grands distributeurs et certificateurs. Progressivement, le modèle politico-administratif français est remis en cause profondément. Avec la décentralisation, on assiste à une montée en puissance de la « régionalisation des politiques ». Le “local”, le “territoire”, la “Région”, l’Europe, et même le Monde contre le “national”.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les auteurs observent une transformation profonde de l’économie agricole française, son « absorption dans le mode de production capitaliste ». Si le travail agricole reste largement « familial », le mode de production capitaliste engendre un processus de « maintien dissolution » de ces formes familiales. La dissolution (disparition) touche principalement les plus petites exploitations. Les auteurs soulignent que cette petite production marchande résiste — plus ou moins bien, plus ou moins longtemps — grâce à la « mobilité de la force de travail familiale ». En l’occurrence, le terme “mobilité” signifie heures de travail non comptées et salaires aléatoires voire même à certaines périodes, nuls (phénomènes d’endettement). Donc, diminution en nombre et précarisation accrue des plus “petits” (petites et moyennes exploitations). Leur espoir de rejoindre les rangs des plus “grands” (en surface et moyens de production), bref, devenir de véritables chefs d’entreprise est pour le moins minime. Notons ici que les auteurs du livre ne traitent pas la question du prolétariat agricole.

Autre aspect souligné par les auteurs, l’attachement historique de la majorité des agriculteurs à la nation, à l’État (un sous-titre du livre indique « Malgré le Monde, malgré l’Europe : une affaire d’État »). Cet attachement à la nation ne tombe pas du ciel, il est un legs de l’histoire. En effet, trois raisons font que l’agriculture et le monde paysan participent « aux origines de la naissance de l’État » et à « son renforcement » :

— assurer l’alimentation d’un groupe humain implique avoir un territoire — la France — et le défendre ;

— décider qui a droit à la terre, bref qui a droit d’être paysan (soumission et prélèvement pour nourrir les autres), création des structures des pouvoirs et des premières administrations ;

— la production agricole étant par nature irrégulière alors que la demande est constante, nécessité de stocker, ce qui ne peut être qu’une affaire d’État.

Ainsi, production agricole, agriculteurs, et nation sont historiquement associées. Les fruits du travail agricole sont ressentis par ses producteurs comme étant fondamentalement utiles au pays, à l’ensemble de la population. Les agriculteurs assurent la « souveraineté alimentaire » de la France. Leur attachement à la nation en découle de fait (d’où leur adhésion aux politiques agricoles qui affirment la prééminence nationale, comme par exemple le gaullisme).

Depuis le XIXe siècle, le mode de production capitaliste a investi, par étapes successives, le champ de l’agriculture en France. Son action a été marquée par un processus de modernisation, développement des forces productives, mais aussi, par un double processus de décomposition – différentiation. L’agriculture dite traditionnelle a vécu — « la fin des paysans ». Ont pris place une agriculture de type capitaliste — chefs d’entreprise et prolétariat agricole — et une agriculture différenciée de type “familial”. Globalement leur nombre a considérablement diminué mais leur importance économique a augmenté. Le cadre national auquel “les mondes agricoles” étaient et restent historiquement attachés est battu en brèche par la mise en avant du “territoire” mais aussi des niveaux supranationaux, Europe et Monde, qui dictent leurs lois. De façon concomitante, les intérêts publics sont écrasés par les intérêts privés. La firme multinationale prédomine. La nation, l’État semblent s’estomper et, au mieux, réduits au rôle de « rustine » (en cas de crises). Mais si la commercialisation des produits devient de plus en plus aléatoire et incontrôlable par l’agriculteur, celui-ci reste avant tout un producteur qui cherche à vivre des fruits de son travail.

 

NOTE : L’ouvrage a été publié en 2010, sous la direction de Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (Presses de la Fondation Nationales des Sciences Politiques). On pourrait y adjoindre des données plus récentes concernant l’évolution économique du monde agricole. Bien que ces données fassent défaut, l’intérêt de l’ouvrage, centré sur les grandes tendances de l’évolution historique et politique du monde (ou des mondes) agricoles, n’en demeure pas moins entier.

Une organisation d’artisans et petits entrepreneurs

1 octobre 2017

Cet article présente des données concernant l’historique de l’organisation de l’Union Professionnelle des Artisans (UPA). Depuis octobre 2016, l’UPA, en association avec l’UNAPL, est devenue l’U2P (Union des Entreprises de proximité), qui regroupe 2,5 millions de petites entreprises.

 

La publicité « L’artisanat, première entreprise de France », puis les affiches « SACRIFIÉ » en lettres blanches sur fond noir, ont fait connaître en 2013, les revendications de ce secteur, souvent mal considéré par une partie de l’opinion éclairée, sous l’étiquette réductrice de « poujadiste » qui le disqualifie d’emblée. Dans une société régie par le marché, les artisans (et petits entrepreneurs) veulent une compensation pour les inégalités résultant de la taille des entreprises, des statuts égaux, qui ne sortent pas de la loi commune. Nous avons voulu en savoir plus sur ceux qui n’ont guère de relais médiatique, ne recourent pas à des actions coup de poing ni ne possèdent de symbole bien reconnaissable, comme les Bonnets Rouges. 

 

Selon Henri Rouilleault,

 

L’union professionnelle des artisans (UPA) est créée en 1975 par trois organisations du bâtiment, des services et de l’alimentation, avec la volonté de faire entendre les préoccupations de ces entreprises, de devenir l’un des partenaires sociaux, tout en refusant une démarche de type poujadiste comme celle du CID-UNATI. L’UPA sera reconnu comme représentatif, après une enquête de représentativité menée par le ministère du Travail, avec l’aide de Martine Aubry, conseillère de Jean Auroux, en 1983. Elle finira par accéder pleinement à la négociation interprofessionnelle, comme troisième organisation interprofessionnelle d’employeurs, avec l’appui de Philippe Séguin en 1988 qui constatera que le CNPF et la CGPME n’ont pas fait la preuve de leur représentativité dans l’artisanat, et de Jean-Pierre Soisson qui débloquera l’extension de l’accord interprofessionnel sur la formation professionnelle continue signé en mars 1985 par l’UPA et les confédérations syndicales  [1]. 

Nous avons consulté la prose de cette Union Professionnelle Artisanale, instigatrice du mouvement « Sacrifiés mais pas résignés » de novembre 2013, notamment son livre blanc Penser autrement. Les propositions des représentants de l’artisanat et du commerce de proximité, publié en janvier de la même année, plan d’ensemble sur la base de données d’enquêtes régulières, qui dépasse une prise de position catégorielle bornée.

Cette classe intermédiaire liée à la production marchande (artisans-commerçants) non seulement exprime à travers ses porte-parole une conscience claire d’elle-même, mais aussi propose une vision d’ensemble de la société et de la manière dont elle souhaite la voir gouvernée. Alors que chez les Bonnets Rouges les revendications sociales avaient été vite détournées sur le terrain de la “culture bretonne”, les artisans et commerçants, demandent un cadre national à même de garantir l’égalité de traitement et de les protéger de la concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur de la France.

On peut se poser des questions sur la représentativité d’une telle association. Le vote n’étant pas le seul critère, il faut examiner dans quelle mesure ils expriment les préoccupations de ceux au nom desquels ils se prononcent. Dans leur livre blanc, ils écrivent au nom « des 1 200 000 artisans et commerçants », « des indépendants », et dans des secteurs concrets, « des petites entreprises du secteur industriel », notamment des sous-traitants, à la Conférence Nationale de l’Industrie. Fédérer est un autre mot essentiel : « en fédérant 300 métiers pratiqués par des indépendants, nous nous adaptons en permanence, et cherchons des solutions viables et acceptables par tous ». Il ne suffit pas de se proclamer porte-parole, mais leur texte offre un écho significatif aux plaintes répétés des artisans et commerçants que nous fréquentons tous les jours.

Dans les Cahiers de doléances d’avant la Révolution française, les artisans ou commerçants libres des faubourgs, donc hors des jurandes, pouvaient faire part de ce genre de demandes, dans le sens d’une adéquation entre l’imposition et la contribution à la richesse sociale :

Qu’il soit soumis à la rigueur de l’impôt toutes les maisons qui procurent un revenu effectif ou de pur agrément, et que les autres, occupées par les laboureurs, artisans et marchands des campagnes, se voient exemptes ou du moins très ménagées [2]. 

Deux révolutions plus tard, le socialiste non utopiste François Vidal, accorde dans Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), plan d’économie socialisée, une place importante à la petite paysannerie et aux artisans. Aux associations volontaires d’artisans, l’État devrait réserver par préférence toutes les fournitures pour services publics, et faire au besoin des avances de fonds [3].

Les révolutions profondes de 1789 et 1848 ont laissé la place à d’autres plus superficielles, mais la crise de surproduction actuelle est bien un fait : depuis 2008, faute d’acheteurs solvables, 60 000 entreprises artisanales ferment chaque année – certes, des dizaines de milliers d’autres se créent, mais pour combien de temps ; par ailleurs, la taxation est lourde et multiple ; on déplore une « régression », une « stagnation », la « faible croissance », en deux mots une « dépression légère mais permanente ». Au nom de l’égalité, l’UPA demande que les entreprises artisanales puissent bénéficier des mesures de relances applicables aux plus grandes entreprises. Fait remarquable de leur discours, la crise n’apparaît ni comme imprévisible, ni comme passagère, mais comme liée au mode de production ; au contraire, elle « a mis en lumière », « est venue révéler […] les dysfonctionnements de notre économie », « des déséquilibres structurels et des inégalités ». 

L’UPA revendiquait un rôle social central de l’artisanat, avec pour arguments : le nombre de 1,2 millions d’entreprises, de 3 millions de salariés soit 1/5 des effectifs du secteur marchand, de 4 millions d’actifs ; la part de la création de richesse nationale (environ 20 %), la proportion des exportateurs (30 %) ; par ailleurs, ils mettent en avant la proximité, le lien social humain, les circuits courts, en accord avec les préoccupations actuelles.

Concurrence généralisée oblige, ils pensent plus à échelle nationale qu’européenne, car la nation est un cadre à même de protéger leurs intérêts, alors que l’Europe a le marché libre et sauvage pour seule raison d’être. En effet, selon un sondage commandé par leurs soins, 66 % des artisans et commerçants « pensent que les réponses aux difficultés économiques doivent plutôt venir du cadre national » [4]. Leurs demandes sont en conséquence : « Nous cherchons à créer un cadre juridique, social, économique et administratif adapté » aux « indépendants » « et propice à leur développement », « un cadre social cohérent, attractif et protecteur des chefs d’entreprise ». 

L’État a un rôle à jouer, à redéfinir dans l’action publique; la redistribution des compétences (État, région) doit être achevée une fois pour toutes, ainsi « la puissance publique pourra être encore présente sur les terrains avec quelque efficacité ». Les dispositions étatiques ne sauraient rester lettre morte : droits du conjoint travailleur, Régime Simplifié d’Imposition, décentralisation.

Ce cadre national étatique doit garantir une égalité, rendre à nouveau efficace l’administration publique, débloquer le crédit productif tout en limitant la dette publique. En ce sens, ils sont attentifs à la réforme du statut des entreprises ; à l’accès au crédit et sa pérennité ; l’aide pour la création et l’innovation ; la modification de la répartition des prélèvements ; l’harmonisation des régimes de retraite public-privé ; la simplification administrative ; l’amélioration d’un service public d’orientation des élèves ; l’obligation pour Pôle Emploi à répondre à l’offre de travail de manière adéquate ; il est souhaité « que le pays se fixe rapidement des règles strictes d’équilibre budgétaire et que le recours à l’emprunt soit réservé aux dépenses d’investissement ». Pendant longtemps, en France, et plus en Allemagne [5], le recours à la dette n’était justifié que par ce motif : c’est la perspective d’une création de richesse qui en garantissait le remboursement. Si la majeure partie de l’emprunt est destinée à financer soit le fonctionnement de l’État soit le remboursement de la dette, le pays court un risque. La croissance étant quasi nulle, la politique que menait Calonne avant la Révolution[6], comme celle de nombre de gouvernements contemporains, ne nuit pas aux seuls intérêts des artisans mais de toute la nation. 

Le cadre national, l’intervention étatique, permettent d’une part, c’est évident, la défense de leurs intérêts de classe (baisse du coût du travail, fourniture de main d’œuvre par l’école et l’ANPE, modification du taux d’imposition, des cotisations, etc.). Selon eux, les sources de financement en vue de la reprise sont nombreuses. On prend d’abord à l’ensemble, à la nation, à travers un fonds pour la création, la reprise et la modernisation des entreprises ; à travers le renforcement d’une différenciation entre les dépenses qui relèvent de la solidarité nationale – et donc financées par l’impôt – et celles qui relèvent du travail, financées par les cotisations sociales. Les cotisations des allocations familiales, par exemple, ne devaient pas, selon l’UPA, être prélevées sur les salaires. Quand ils réclament plus d’équité fiscale, c’est pour pérenniser les régimes de retraite dans leur ensemble, dans le sens d’une harmonisation progressive des règles entre les secteurs public et privé, et, plus concrètement, d’une validation systématique de quatre trimestres par année travaillée, évidente pour certaines catégories mais pas pour celle des artisans. On prend ensuite aux « tricheurs », à ceux qui emploient au noir ; aux gros entrepreneurs, désignés sous la périphrase « autres acteurs de grande taille ». Enfin, les régimes exorbitants du droit commun, comme ceux des intermittents du spectacle ou auto entrepreneurs, apparaissent comme injustes à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes prestations ou exemptions. Le fait que les salariés et entreprises du privé assument financièrement, via les charges sociales, les politiques de soutien au monde de la culture ou aux régimes spécifiques comme ceux des auto entrepreneurs pose problème, comme le dit ce texte, écho des propos de nombreux indépendants.

Le corollaire de toutes ces remontrances est le rejet de toutes les formes de concurrence déloyale, qui induit une « distorsion de concurrence ». La sous-traitance aggrave une asymétrie déjà existante entre grandes et petites entreprises. S’y ajoute l’exclusion de l’artisanat des plans de relance applicables aux entreprises majeures, ce qui semble injuste si on considère la part des indépendants dans l’économie. Dans le même sens, on réclame une compensation des inégalités de taille entre les entreprises pour l’accès aux marchés publics, à l’administration et à la gestion, pour le taux d’imposition, à échelonner en fonction du ratio chiffre d’affaire/effectifs (une petite entreprise est proportionnellement bien plus taxée qu’une grande).

De telles positions ont bien entendu leurs limites. On ne trouvera pas ici d’explication des causes du chômage. Cependant, l’avantage de ce genre de positions est qu’il met en lumière certaines contradictions et impasses liées à la concurrence effrénée. Les solutions proposées demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste, moyennant une puissance publique protectrice de leurs intérêts, lésés par la concurrence de plus gros qu’eux. Sur une telle base, deux sorties peuvent apparaître : le corporatisme ou l’association.

On peut considérer qu’il existe de nombreux points communs entre les revendications des associations patronales, petites et grandes (MEDEF, CGPME, UPA). Tous souhaitent une baisse des coûts salariaux, une plus grande souplesse pour embaucher et licencier (fluctuations du marché), une formation plus professionnalisante, ce qui leur vaut la critique de nombreux syndicats. Ceci étant posé, tous les “entrepreneurs” ne sont pas placés de la même façon dans la concurrence internationale, et tous ne bénéficient pas du même appui gouvernemental. La création de l’UPA est venue remplir un vide laissé par le MEDEF et la CGPME, et des contradictions apparaissent entre eux.

L’UPA insiste sur son rôle de lien social, car la plupart des artisans ont un marché de proximité. On voit le lien entre économie marchande et mise en relation des membres de la nation. Tout en revendiquant un statut local, l’Union voit parfaitement les problèmes liés aux marchés mondiaux. Elle demande donc la protection de l’État, de la puissance publique, contre les plus grosses entreprises françaises et étrangères, avantagées selon elle pour l’accès aux marchés publics.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Henri ROUILLEAULT, Où va la démocratie sociale, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2010.
  2. 2. “Cahier de doléances de Montrouge”, 13 avril 1789, article 12, in Archives parlementaires de 1787 à 1860, Paris, Librairie Administrative Paul Dupont, 1879, p. 737.
  3. 3. François VIDAL, Vivre en travaillant. Projets, voies et moyens des réformes sociales (1848), Centre de Sociologie Historique, 1997.
  4. 4. « Enquête sur les élections européennes. Le message des chefs d’entreprise de proximité aux eurodéputés », communiqué de presse du 18 mai 2014 consultable sur le site de l’UPA
  5. 5. Jacques GROSCLAUDE, « La dette publique en R.F.A. », in Robert HERTZOG (dir.), La dette publique en France, Economica, 1990.
  6. 6. Calonne, contrôleur des finances de Louis XVI, avait choisi en 1783 de recourir à l’emprunt pour continuer de verser les prébendes royales et sauver ainsi sa clientèle politique, avant de se voir rattrapé par la banqueroute de l’État.

Les préoccupations des différentes classes

1 octobre 2017

Lectures, Enquêtes

Dans l’article sur la notion de Conscience de classe, on a posé, avec Lénine, qu’une conscience de classe pleinement développée se rapporte à la vie politique de l’ensemble de la société. Une telle conscience requiert ainsi une vision d’ensemble des conditions générales qui régissent cette société, des luttes sociales qui y sont menées.

En fonction de ce principe, Lénine insistait sur la nécessité de faire, dans la presse ouvrière, des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique des luttes, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels. Cette recommandation sera à l’œuvre dans le cadre de cette nouvelle rubrique.

Les préoccupations des différentes classes

1 octobre 2017

NOUVELLE RUBRIQUE

Lectures, Enquêtes

Dans l’article sur la notion de Conscience de classe, on a posé, avec Lénine, qu’une conscience de classe pleinement développée se rapporte à la vie politique de l’ensemble de la société. Une telle conscience requiert ainsi une vision d’ensemble des conditions générales qui régissent cette société, des luttes sociales qui y sont menées. 

En fonction de ce principe, Lénine insistait sur la nécessité de faire, dans la presse ouvrière, des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique des luttes, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels. Cette recommandation sera à l’œuvre dans le cadre de cette nouvelle rubrique.

Les mondes agricoles en politique (2010). De la fin des paysans au retour de la question agricole

De par le nombre de sujets abordés et le nombre de contributeurs, le livre peut, au premier abord, sembler manquer de cohérence. Il n’en est rien. On s’attachera à reprendre chronologiquement les périodes qui jalonnent l’agriculture, les agriculteurs français et leur positionnement en politique, du XIXe siècle à nos jours (2010 dans l’ouvrage), tout en essayant d’en dégager les enjeux principaux.

Les auteurs proposent une première période qui s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle [noter, la création du ministère de l’agriculture en 1881] à la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de la période “républicaine” de la IIIe République. En ce qui concerne l’agriculture, l’enjeu politique majeur est « la mise en place du modèle républicain ». Dans les campagnes françaises, on assiste à la lutte entre, d’un côté, « les élites agrariennes » (principalement les gros propriétaires fonciers) favorables à l’Ancien régime (monarchie, privilèges) et, de l’autre, « les élites républicaines » (principalement la bourgeoisie républicaine), ces dernières ayant pour objectif « d’arrimer la paysannerie à la République ». Il est indiqué qu’un des principaux moyens utilisés sera la diffusion de l’instruction publique dans tout le pays (lois Jules Ferry). Cette lutte politique traversera tous les villages de France. Il est pointé trois types de villages :

 

— le village « bien-pensant » dominé par le curé et le hobereau local ;

— le village « laïc et républicain » ;

— le village de « grandes cultures » dans lequel « la classe des gros exploitants » et le prolétariat agricole s’opposent.

 

Leur répartition n’est pas immuable. Elle varie selon les régions mais aussi selon les époques.

La parenthèse pétainiste de la Seconde Guerre mondiale est simplement caractérisée comme « apologie » et « âge d’or » du monde paysan. Créée en 1940, la Corporation paysanne est un élément central de la Révolution nationale prônée par le Régime de Vichy, la France et sa population étant alors une nation essentiellement paysanne.

Après la guerre, s’ouvre une nouvelle période marquée par la promotion et la diffusion massive du “progrès agricole”. Ce modernisme (machinisme, engrais, etc.) marque un essor de l’action du capital dans l’agriculture. Une contradiction majeure va alors opposer, d’un côté, le modèle d’agriculture traditionnelle (petites et moyennes fermes paysannes) et, de l’autre, les « transformations modernistes » du secteur. D’autant, qu’en France, « la classe politique dans son ensemble, l’Église catholique, les notables ruraux », refusent la disparition de l’agriculture traditionnelle, refusent l’exode rural (à la différence notable du processus observé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne). Pour cette période — 1945/1957 — la paysannerie française reste « nombreuse, diverse et mécontente ».

Puis, s’ouvre une nouvelle période qui correspond à l’arrivée à la direction du pays du gaullisme et auquel la majorité des agriculteurs français se rallie. La modernisation de l’agriculture va être menée de façon plus cohérente et maîtrisée avec son corollaire, l’exode rural. L’industrie a, dans le même temps, besoin de main d’oeuvre. On assiste alors au déclin en nombre de la population active agricole. L’action du ministre de l’agriculture (Edgar Pisani) se résume en deux mots : « modernisation et européanisation » et ce, dans le cadre de la nation. L’agriculture reste un élément majeur de l’économie nationale.

À partir des années 1980, les politiques agricoles et rurales vont perdre progressivement le niveau national comme référent principal. L’Europe et les négociations internationales s’imposent comme perspectives majeures. Le « modèle agricole français », remis en cause, est « sur la défensive ». Cette tendance lourde va s’accentuer dans les années 2000.

Les auteurs notent un paradoxe en ce début du XXIe siècle. D’une part, en nombre, les agriculteurs ne représentent plus que 3  % de la population active française (moins de 500 000 exploitations), mais, face à cette relative faiblesse numérique, on peut observer qu’elle n’a jamais été aussi puissante économiquement. Il est noté quatre caractéristiques sur la place des mondes agricoles dans la société française :

 

— un processus accru de concentration des exploitations ;

— des mécanismes de délocalisation et de relocalisation des productions agricoles ;

— l’accent mis sur la question environnementale et le regard porté sur les espaces agricoles comme “des espaces publics” ;

— l’émergence de la notion de “territoire” comme espace local de régulation politique.

 

Une notion s’impose : « l’agriculture de firme », en même temps que le paradigme de l’entreprise. Les auteurs l’affirment : « on est définitivement passé d’un monde agricole à des mondes agricoles ». De plus, d’affaire nationale, l’agriculture est devenue « affaire européenne » et même, « affaire mondiale » (libéralisation des échanges). Cette évolution économique et sociale se réfracte dans les thèmes défendus par les organisations agricoles françaises, en particulier dans le syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) fondée en 1946 et qui a récolté 54,9  % des voix aux élections aux chambres d’agriculture en 2007). Voici les thèmes centraux de ses congrès.

 

— 1983 : Exploitation familiale à taille humaine

— 1989 : Entreprise à taille humaine

— 1995 : Pluralité des formes d’exploitation

— 2001 : L’entreprise agricole dans la compétition internationale

— 2007 : Une structure répondant à des marchés ouverts, multiples, fluctuants.

 

Les auteurs insistent sur le recul important du public au bénéfice du privé. Ainsi les standards publics reculent face aux standards privés. Il est fait état des cas du “bio” et du “commerce équitable” récupérés par la grande distribution et les multinationales de l’agro-alimentaire, ainsi que de la “privatisation” progressive des politiques agricoles et alimentaires. Les régulations se font de plus en plus en dehors des « acteurs classiques” » (États, syndicats, organismes professionnels). Elles sont de plus en plus le fait des grandes firmes industrielles multinationales, des ONG, des banques, des grands distributeurs et certificateurs. Progressivement, le modèle politico-administratif français est remis en cause profondément. Avec la décentralisation, on assiste à une montée en puissance de la « régionalisation des politiques ». Le “local”, le “territoire”, la “Région”, l’Europe, et même le Monde contre le “national”. 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les auteurs observent une transformation profonde de l’économie agricole française, son « absorption dans le mode de production capitaliste ». Si le travail agricole reste largement « familial », le mode de production capitaliste engendre un processus de « maintien dissolution » de ces formes familiales. La dissolution (disparition) touche principalement les plus petites exploitations. Les auteurs soulignent que cette petite production marchande résiste — plus ou moins bien, plus ou moins longtemps — grâce à la « mobilité de la force de travail familiale ». En l’occurrence, le terme “mobilité” signifie heures de travail non comptées et salaires aléatoires voire même à certaines périodes, nuls (phénomènes d’endettement). Donc, diminution en nombre et précarisation accrue des plus “petits” (petites et moyennes exploitations). Leur espoir de rejoindre les rangs des plus “grands” (en surface et moyens de production), bref, devenir de véritables chefs d’entreprise est pour le moins minime. Notons ici que les auteurs du livre ne traitent pas la question du prolétariat agricole.

Autre aspect souligné par les auteurs, l’attachement historique de la majorité des agriculteurs à la nation, à l’État (un sous-titre du livre indique « Malgré le Monde, malgré l’Europe : une affaire d’État »). Cet attachement à la nation ne tombe pas du ciel, il est un legs de l’histoire. En effet, trois raisons font que l’agriculture et le monde paysan participent « aux origines de la naissance de l’État » et à « son renforcement » :

 

— assurer l’alimentation d’un groupe humain implique avoir un territoire — la France — et le défendre ;

— décider qui a droit à la terre, bref qui a droit d’être paysan (soumission et prélèvement pour nourrir les autres), création des structures des pouvoirs et des premières administrations ;

— la production agricole étant par nature irrégulière alors que la demande est constante, nécessité de stocker, ce qui ne peut être qu’une affaire d’État.

 

Ainsi, production agricole, agriculteurs, et nation sont historiquement associées. Les fruits du travail agricole sont ressentis par ses producteurs comme étant fondamentalement utiles au pays, à l’ensemble de la population. Les agriculteurs assurent la « souveraineté alimentaire » de la France. Leur attachement à la nation en découle de fait (d’où leur adhésion aux politiques agricoles qui affirment la prééminence nationale, comme par exemple le gaullisme).

Depuis le XIXe siècle, le mode de production capitaliste a investi, par étapes successives, le champ de l’agriculture en France. Son action a été marquée par un processus de modernisation, développement des forces productives, mais aussi, par un double processus de décomposition – différentiation. L’agriculture dite traditionnelle a vécu — « la fin des paysans ». Ont pris place une agriculture de type capitaliste — chefs d’entreprise et prolétariat agricole — et une agriculture différenciée de type “familial”. Globalement leur nombre a considérablement diminué mais leur importance économique a augmenté. Le cadre national auquel “les mondes agricoles” étaient et restent historiquement attachés est battu en brèche par la mise en avant du “territoire” mais aussi des niveaux supranationaux, Europe et Monde, qui dictent leurs lois. De façon concomitante, les intérêts publics sont écrasés par les intérêts privés. La firme multinationale prédomine. La nation, l’État semblent s’estomper et, au mieux, réduits au rôle de « rustine » (en cas de crises). Mais si la commercialisation des produits devient de plus en plus aléatoire et incontrôlable par l’agriculteur, celui-ci reste avant tout un producteur qui cherche à vivre des fruits de son travail.

 

NOTE : L’ouvrage a été publié en 2010, sous la direction de Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (Presses de la Fondation Nationales des Sciences Politiques). On pourrait y adjoindre des données plus récentes concernant l’évolution économique du monde agricole. Bien que ces données fassent défaut, l’intérêt de l’ouvrage, centré sur les grandes tendances de l’évolution historique et politique du monde (ou des mondes) agricoles, n’en demeure pas moins entier. 

Notions Théoriques : Qu’est-ce que la conscience de classe ?

1 octobre 2017

Qu’est-ce que la conscience de classe ? On peut prendre la question à plusieurs niveaux : conscience individuelle des individus qui composent une classe sociale, ou conscience générale d’une classe donnée, en s’interrogeant sur les distinctions et les interactions entre ces niveaux.

Pour qu’il y ait conscience, il faut un sujet, individuel ou “collectif”, unitaire, c’est-à-dire que la conscience de ce sujet, sa volonté, son action, soient unifiées.

Pour les sujets humains individuels, la question ne comporte pas de difficultés insurmontables (même si, comme on dit, on ne « sait pas toujours qui on est ni ce que l’on veut »). Pour les sujets collectifs — classe, nation, ou autres groupements politiques —, c’est plus difficile. On ne pourra pas ici approfondir la question de ce que peut signifier la notion de sujet collectif, et comment de tels sujets peuvent se former dans l’histoire.

Pour les “sujets collectifs” qui se forment dans l’histoire, il n’est pas facile de se comporter comme un seul être, capable de penser et d’agir sur le monde en fonction d’une volonté Une (unitaire) et d’objectifs unifiés. Pour construire une volonté Une, en vue d’un objectif principal, il faut que ces “sujets”, historiques, composés de multiples sujets humains individuels, aient été organisés, “formés” en un seul sujet. [Ce que Rousseau, à propos du peuple nommait “l’institution du peuple”.] Ce n’est donc que sous forme d’idées que cette conscience peut être exposée, en “extériorité” relative par rapport à la diversité des sujets individuels.

S’agissant des classes sociales, pour qu’il y ait conscience de constituer une classe occupant une place spécifique dans la société, il faut déjà disposer d’un minimum de connaissance de ce qu’est une classe dans un régime social donné, ceci dans ses rapports avec les autres classes.

— Pour le sujet individuel, la « conscience de classe », ne peut consister en une perception isolée de lui-même, d’une supposée position indépendante vis-à-vis des rapports sociaux. Même si on se limite à un premier niveau de la conscience de classe : l’idée de “faire partie” d’une classe suppose qu’on ait déjà une représentation d’ordre général, de ce qu’est la classe à laquelle on pense “appartenir”, qu’on ne se limite pas à sa « position » particulière « dans la production ». Il faut donc une connaissance au moins intuitive, de ce qu’est cette classe au plan général, au sein des rapports sociaux de production. C’est sur cette base intuitive que peut se développer une conscience de classe plus “théorique”.

Cette connaissance suppose que l’on puisse concevoir les rapports entre cette classe, la classe ouvrière par exemple, et les autres classes de la société. Les classes sociales, comme l’adjectif social l’indique, se définissent en fonction d’un classement d’ordre social, qui fait référence à l’ensemble des rapports sociaux qui structurent la société, pour nous aujourd’hui, le capitalisme. Le positionnement individuel qu’on occupe dans la société ne donne pas directement la compréhension de l’ensemble de ces rapports. La connaissance des rapports sociaux fondamentaux qui déterminent les rapports de classes ne tombent pas du ciel et ne “montent” pas de la classe en nous. C’est par la connaissance qu’on en prend conscience. Et l’existence d’une représentation générale, en idée, de l’ensemble des rapports sociaux, permet aux individus de développer cette conscience.

— Si on considère maintenant la « conscience de classe », telle qu’elle pourrait se trouver posée par un sujet “collectif” — la bourgeoisie ou le prolétariat par exemple — cette “conscience de classe” proprement dite, implique d’une part “l’institution” de ce sujet collectif, d’autre part une connaissance développée des rapports entre toutes les classes, par conséquent une compréhension des rapports fondamentaux qui structurent l’ensemble de la société [dans un régime social donné, à une époque donnée, dans une formation historique donnée]. On est là à un niveau théorique, du domaine des idées, telles que celles-ci procurent une vue synthétique de la réalité. À partir de cette compréhension, on peut développer une pleine conscience de classe, et saisir ce qu’elle implique quant au rôle que cette classe peut jouer dans l’histoire, dans le processus de transformation de la société. Ce que Marx, selon Boukharine [théoricien russe se réclamant du marxisme], appelait le « rôle social » de cette classe, qu’il faudrait aussi désigner comme « rôle historique ».

La conscience de classe pleinement formée ne se limite pas ainsi à l’idée de se révolter pour ses intérêts exclusifs, contre toutes les autres classes, elle suppose que l’on saisisse comment un autre régime de production peut se constituer sur la base de l’ancien (pour nous le capitalisme), sous quelles conditions, et quelle classe peut diriger ce processus de transformation. Cette conscience, au sens de connaissance, ne tombe pas non plus du ciel et ne vient pas en nous spontanément, même par « l’expérience de la lutte », comme le postulait ce même Boukharine.

Certes, si l’on se situe au niveau des sujets individuels, les luttes pratiques, et même les révolutions, ne résultent pas directement de cette connaissance générale. Pour que les classes se mettent en mouvement, il faut tenir compte des conditions historiques qui ont rendu possible ce mouvement, et des mobiles qui “poussent” telles ou telles classes à lutter pour une transformation sociale, et telles autres à lutter pour la conservation du monde ancien. Pour un sujet “collectif” (classe sociale), il n’en demeure pas moins nécessaire qu’une théorie, une organisation, aient porté ou portent au plus haut point, cette conscience générale historique. Pour que la classe se constitue en véritable sujet, cette conscience générale doit être constituée (ou reconstituée), rendue visible, posée devant, face à tous les individus qui la composent, mais aussi face à la société dans son ensemble.

Lénine. Le caractère politique général de la conscience de classe

Comment se forme la conscience de classe au niveau individuel ou à celui de la classe elle-même ?

Certains, tels Boukharine, s’imaginent qu’elle « découle » spontanément de la « position de classe » « dans la production », plus spécialement au cours de « l’expérience de la lutte ». Et qu’elle risque d’être bloquée, non par les conditions matérielles économiques, mais par des systèmes d’idées fallacieux, c’est-à-dire par « l’inculcation » de « l’idéologie de la classe dominante », ainsi que l’affirmait le philosophe Louis Althusser. Pour lutter contre cette “idéologie”, il professait que les ouvriers ne disposeraient que de « réflexes de classe ».

Au contraire Lénine, distinguait à ce sujet deux plans : celui du “mouvement spontané”, “forme embryonnaire de la conscience”, tel qu’il peut dépendre de la « lutte » immédiate, ou de la « position dans la production », et, celui d’une conscience politique pleinement développée.

La conscience de classe, au sens plein, ne pouvait naître selon Lénine de l’intérieur du mouvement spontané, à partir des revendications économiques immédiates, nécessairement morcelées. Selon lui, la conscience ne pouvait venir que de l’extérieur du mouvement spontané.

Comment comprendre cette idée ? De l’extérieur ne signifie pas pour Lénine qu’il faut inculquer aux ouvriers (ou aux classes populaires) des principes étrangers à leur lutte, mais que seule une vision générale, théorique, peut permettre de poser et donner à voir à tous, de façon générale les raisons du mouvement d’ensemble et de son évolution. Selon lui, la lutte spontanée, et les premiers éléments qu’elle permet de se représenter, ne sont que « la forme embryonnaire du conscient ». Le sens général de la lutte doit être rendu visible, se poser devant tous, dans une certaine extériorité par rapport aux individus, aux groupes partiels, face au mouvement spontané et à l’ensemble de la société 6.

La conscience de classe dans son plein développement se constitue en fonction d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société et rendent compte des buts communs et de l’objectif historique à poursuivre et des moyens d’y parvenir. Cette connaissance ne peut s’exposer que sur un terrain général, commun à toute la société, le terrain politique, et non dans chaque lutte parcellaire sur le terrain de l’économie. C’est sur le terrain politique que les conditions générales de la lutte, le but commun poursuivi, peuvent être vus par l’ensemble de la classe et de la société. C’est aussi sur le terrain politique que la lutte pour la transformation d’ensemble de la société peut être dirigée, et non sur le terrain de la lutte économique immédiate dans telle ou telle entreprise ou pour telle ou telle catégorie sociale, contre telle ou telle mesure des gouvernements. C’est pourquoi il importe que les organisations qui veulent dresser une orientation générale pour la lutte des classes populaires se positionnent, d’une façon ou d’une autre, en ce lieu général d’expression, le lieu politique.

Cela n’exclut pas de conduire des luttes parcellaires sur le terrain revendicatif, mais cela n’est pas l’objet premier de la lutte politique et de l’organisation politique. Les luttes économiques, dit Lénine, doivent être subordonnées aux objectifs politiques généraux.

L’organisation politique a pour rôle principal de travailler à élever d’emblée (et non par degrés) la conscience des classes populaires au niveau le plus général, le niveau politique, et non de « rabaisser la lutte au niveau des seuls résultats tangibles » comme le revendiquait le courant des “économistes” en Russie (fin xixe siècle – début du xxe). Les “économistes” indiquait Lénine craignent de « s’éloigner d’un seul pas de ce qui est accessible à la masse des ouvriers », ils veulent se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », plus exactement à « la portée des ouvriers les plus arriérés ». Ils affirmaient qu’on doit s’abstenir d’exposer aux masses ouvrières des « questions théoriques et politiques générales », ce qui signifiait qu’ils abandonnaient la direction d’ordre théorique et politique à la classe bourgeoise.

La lutte sur le terrain économique immédiat (contre le patronat et le gouvernement) indiquait encore Lénine peut se révéler nécessaire, mais elle n’est pas « le meilleur moyen pour entraîner les masses à la lutte politique », c’est-à-dire pour une action générale sur l’ensemble de la société. Pour Lénine, il ne s’agissait pas non plus de faire passer « graduellement de la lutte économique à la lutte politique » ou de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique ».

Pour lui, la conscience de classe pleinement développée se définit comme conscience politique, et celle-ci suppose une vision d’ensemble des conditions générales de la lutte sociale, vision qui structure l’organisation et guide l’action pratique. C’est pourquoi, il posait comme indispensable dans la propagande de faire des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique de la lutte, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, isolés dans le temps, ou de combats locaux et catégoriels.

Facteurs et conditions de formation de la conscience de classe

Si l’on résume des différents points abordés, on peut poser :

1/ Que pour qu’il y ait conscience de classe, il faut qu’existent des classes sociales, donc un mode de production et des rapports sociaux déterminant l’existence de ces classes et leurs positions réciproques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La conscience de classe ne résulte pas directement du fait que tel ou tel groupe social ou catégorie, occupe telle ou telle “place” au sein des rapports sociaux de production.

2/ La conscience de l’existence des classes, de leur nature, de leurs rapports, suppose que des représentations générales, des connaissances en aient été forgées, de façon individuelle ou collective. Les représentations de classe ne sont pas nécessairement forgées par les représentants d’une classe particulière. Ainsi, les théoriciens bourgeois du xviiie siècle français (économistes ou politiques) ont une représentation générale de l’ensemble des rapports de classes dans la société de leur temps.

3/ Pour que des individus particuliers aient conscience de participer de l’existence de telle ou telle classe et de viser les objectifs historiques de cette classe, ils peuvent prendre appui sur leur situation propre, leurs luttes, etc., mais il est nécessaire que, d’une part, se constitue une représentation de leur position commune, et que, d’autre part, une représentation générale des rapports de classe aient été forgée, par des individus de leur classe, voire d’une autre classe, peu importe, si la théorie est conforme à la réalité d’ensemble et son évolution.

4/ Il est nécessaire que cette représentation générale ait acquis une certaine visibilité dans la société. Cette visibilité suppose l’existence d’un corps de représentations qui se construise et s’expose dans la sphère des idées, en tant qu’elles participent de la vie politique d’une société. Les représentations générales se donnent à voir à l’ensemble de la société, d’autant mieux qu’existe un lieu politique commun, historiquement constitué (un État unitaire).

5/ Du fait qu’on postule l’existence d’une lutte entre classes, l’exposé public de cette représentation générale requiert un sujet “collectif” construit, une organisation politique de classe (lieu politique unitaire), donnant à voir le rôle et la place de cette classe et son rôle historique, sa vocation hégémonique (rôle directeur d’orientation). Dans un État démocratique, les représentations générales de classe peuvent, en principe, être publiquement exposées, de façon légale. Mais bien que légalement autorisés, elles sont parfois absentes. Voir notre situation actuelle. Dans un État non démocratique (autocratie, fascisme), cette représentation générale ne peut être exposée et diffusée que dans l’illégalité.
Dans tous les cas, une conscience de classe développée, politique et historique, requiert l’existence d’un « sujet collectif », capable de se présenter comme « instance politique » organisatrice, et d’exposer de façon unitaire et cohérente les conditions, les buts, et moyens de la lutte, en fonction des différentes périodes, phases et situations historiques.

Qu’est-ce que la conscience de classe ?

1 octobre 2017

Qu’est-ce que la conscience de classe ? On peut prendre la question à plusieurs niveaux : conscience individuelle des individus qui composent une classe sociale, ou conscience générale d’une classe donnée, en s’interrogeant sur les distinctions et les interactions entre ces niveaux.

Pour qu’il y ait conscience, il faut un sujet, individuel ou “collectif”, unitaire, c’est-à-dire que la conscience de ce sujet, sa volonté, son action, soient unifiées.

Pour les sujets humains individuels, la question ne comporte pas de difficultés insurmontables (même si, comme on dit, on ne « sait pas toujours qui on est ni ce que l’on veut »). Pour les sujets collectifs — classe, nation, ou autres groupements politiques —, c’est plus difficile. On ne pourra pas ici approfondir la question de ce que peut signifier la notion de sujet collectif, et comment de tels sujets peuvent se former dans l’histoire.

Pour les “sujets collectifs” qui se forment dans l’histoire, il n’est pas facile de se comporter comme un seul être, capable de penser et d’agir sur le monde en fonction d’une volonté Une (unitaire) et d’objectifs unifiés. Pour construire une volonté Une, en vue d’un objectif principal, il faut que ces “sujets”, historiques, composés de multiples sujets humains individuels, aient été organisés, “formés” en un seul sujet. [Ce que Rousseau, à propos du peuple nommait “l’institution du peuple”.] Ce n’est donc que sous forme d’idées que cette conscience peut être exposée, en “extériorité” relative par rapport à la diversité des sujets individuels.

S’agissant des classes sociales, pour qu’il y ait conscience de constituer une classe occupant une place spécifique dans la société, il faut déjà disposer d’un minimum de connaissance de ce qu’est une classe dans un régime social donné, ceci dans ses rapports avec les autres classes.

— Pour le sujet individuel, la « conscience de classe », ne peut consister en une perception isolée de lui-même, d’une supposée position indépendante vis-à-vis des rapports sociaux. Même si on se limite à un premier niveau de la conscience de classe : l’idée de “faire partie” d’une classe suppose qu’on ait déjà une représentation d’ordre général, de ce qu’est la classe à laquelle on pense “appartenir”, qu’on ne se limite pas à sa « position » particulière « dans la production ». Il faut donc une connaissance au moins intuitive, de ce qu’est cette classe au plan général, au sein des rapports sociaux de production. C’est sur cette base intuitive que peut se développer une conscience de classe plus “théorique”.

Cette connaissance suppose que l’on puisse concevoir les rapports entre cette classe, la classe ouvrière par exemple, et les autres classes de la société. Les classes sociales, comme l’adjectif social l’indique, se définissent en fonction d’un classement d’ordre social, qui fait référence à l’ensemble des rapports sociaux qui structurent la société, pour nous aujourd’hui, le capitalisme. Le positionnement individuel qu’on occupe dans la société ne donne pas directement la compréhension de l’ensemble de ces rapports. La connaissance des rapports sociaux fondamentaux qui déterminent les rapports de classes ne tombent pas du ciel et ne “montent” pas de la classe en nous. C’est par la connaissance qu’on en prend conscience. Et l’existence d’une représentation générale, en idée, de l’ensemble des rapports sociaux, permet aux individus de développer cette conscience.

— Si on considère maintenant la « conscience de classe », telle qu’elle pourrait se trouver posée par un sujet “collectif” — la bourgeoisie ou le prolétariat par exemple — cette “conscience de classe” proprement dite, implique d’une part “l’institution” de ce sujet collectif, d’autre part une connaissance développée des rapports entre toutes les classes, par conséquent une compréhension des rapports fondamentaux qui structurent l’ensemble de la société [dans un régime social donné, à une époque donnée, dans une formation historique donnée]. On est là à un niveau théorique, du domaine des idées, telles que celles-ci procurent une vue synthétique de la réalité. À partir de cette compréhension, on peut développer une pleine conscience de classe, et saisir ce qu’elle implique quant au rôle que cette classe peut jouer dans l’histoire, dans le processus de transformation de la société. Ce que Marx, selon Boukharine [théoricien russe se réclamant du marxisme], appelait le « rôle social » de cette classe, qu’il faudrait aussi désigner comme « rôle historique ».

La conscience de classe pleinement formée ne se limite pas ainsi à l’idée de se révolter pour ses intérêts exclusifs, contre toutes les autres classes, elle suppose que l’on saisisse comment un autre régime de production peut se constituer sur la base de l’ancien (pour nous le capitalisme), sous quelles conditions, et quelle classe peut diriger ce processus de transformation. Cette conscience, au sens de connaissance, ne tombe pas non plus du ciel et ne vient pas en nous spontanément, même par « l’expérience de la lutte », comme le postulait ce même Boukharine.

Certes, si l’on se situe au niveau des sujets individuels, les luttes pratiques, et même les révolutions, ne résultent pas directement de cette connaissance générale. Pour que les classes se mettent en mouvement, il faut tenir compte des conditions historiques qui ont rendu possible ce mouvement, et des mobiles qui “poussent” telles ou telles classes à lutter pour une transformation sociale, et telles autres à lutter pour la conservation du monde ancien. Pour un sujet “collectif” (classe sociale), il n’en demeure pas moins nécessaire qu’une théorie, une organisation, aient porté ou portent au plus haut point, cette conscience générale historique. Pour que la classe se constitue en véritable sujet, cette conscience générale doit être constituée (ou reconstituée), rendue visible, posée devant, face à tous les individus qui la composent, mais aussi face à la société dans son ensemble.

Lénine. Le caractère politique général de la conscience de classe

Comment se forme la conscience de classe au niveau individuel ou à celui de la classe elle-même ? Certains, tels Boukharine, s’imaginent qu’elle « découle » spontanément de la « position de classe » « dans la production », plus spécialement au cours de « l’expérience de la lutte ». Et qu’elle risque d’être bloquée, non par les conditions matérielles économiques, mais par des systèmes d’idées fallacieux, c’est-à-dire par « l’inculcation » de « l’idéologie de la classe dominante », ainsi que l’affirmait le philosophe Louis Althusser. Pour lutter contre cette “idéologie”, il professait que les ouvriers ne disposeraient que de « réflexes de classe ».

Au contraire Lénine, distinguait à ce sujet deux plans : celui du “mouvement spontané”, “forme embryonnaire de la conscience”, tel qu’il peut dépendre de la « lutte » immédiate, ou de la « position dans la production », et, celui d’une conscience politique pleinement développée.

La conscience de classe, au sens plein, ne pouvait naître selon Lénine de l’intérieur du mouvement spontané, à partir des revendications économiques immédiates, nécessairement morcelées. Selon lui, la conscience ne pouvait venir que de l’extérieur du mouvement spontané.

Comment comprendre cette idée ? De l’extérieur ne signifie pas pour Lénine qu’il faut inculquer aux ouvriers (ou aux classes populaires) des principes étrangers à leur lutte, mais que seule une vision générale, théorique, peut permettre de poser et donner à voir à tous, de façon générale les raisons du mouvement d’ensemble et de son évolution. Selon lui, la lutte spontanée, et les premiers éléments qu’elle permet de se représenter, ne sont que « la forme embryonnaire du conscient ». Le sens général de la lutte doit être rendu visible, se poser devant tous, dans une certaine extériorité par rapport aux individus, aux groupes partiels, face au mouvement spontané et à l’ensemble de la société 6. 

La conscience de classe dans son plein développement se constitue en fonction d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société et rendent compte des buts communs et de l’objectif historique à poursuivre et des moyens d’y parvenir. Cette connaissance ne peut s’exposer que sur un terrain général, commun à toute la société, le terrain politique, et non dans chaque lutte parcellaire sur le terrain de l’économie. C’est sur le terrain politique que les conditions générales de la lutte, le but commun poursuivi, peuvent être vus par l’ensemble de la classe et de la société. C’est aussi sur le terrain politique que la lutte pour la transformation d’ensemble de la société peut être dirigée, et non sur le terrain de la lutte économique immédiate dans telle ou telle entreprise ou pour telle ou telle catégorie sociale, contre telle ou telle mesure des gouvernements. C’est pourquoi il importe que les organisations qui veulent dresser une orientation générale pour la lutte des classes populaires se positionnent, d’une façon ou d’une autre, en ce lieu général d’expression, le lieu politique.

Cela n’exclut pas de conduire des luttes parcellaires sur le terrain revendicatif, mais cela n’est pas l’objet premier de la lutte politique et de l’organisation politique. Les luttes économiques, dit Lénine, doivent être subordonnées aux objectifs politiques généraux.

L’organisation politique a pour rôle principal de travailler à élever d’emblée (et non par degrés) la conscience des classes populaires au niveau le plus général, le niveau politique, et non de « rabaisser la lutte au niveau des seuls résultats tangibles » comme le revendiquait le courant des “économistes” en Russie (fin XIXe siècle – début du XXe). Les “économistes” indiquait Lénine craignent de « s’éloigner d’un seul pas de ce qui est accessible à la masse des ouvriers », ils veulent se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », plus exactement à « la portée des ouvriers les plus arriérés ». Ils affirmaient qu’on doit s’abstenir d’exposer aux masses ouvrières des « questions théoriques et politiques générales », ce qui signifiait qu’ils abandonnaient la direction d’ordre théorique et politique à la classe bourgeoise. 

La lutte sur le terrain économique immédiat (contre le patronat et le gouvernement) indiquait encore Lénine peut se révéler nécessaire, mais elle n’est pas « le meilleur moyen pour entraîner les masses à la lutte politique », c’est-à-dire pour une action générale sur l’ensemble de la société. Pour Lénine, il ne s’agissait pas non plus de faire passer « graduellement de la lutte économique à la lutte politique » ou de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique ».

Pour lui, la conscience de classe pleinement développée se définit comme conscience politique, et celle-ci suppose une vision d’ensemble des conditions générales de la lutte sociale, vision qui structure l’organisation et guide l’action pratique. C’est pourquoi, il posait comme indispensable dans la propagande de faire des « révélations politiques sur toutes les classes », leurs rapports réciproques, les visées objectives des unes et des autres, le contexte général et historique de la lutte, toutes choses qu’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, isolés dans le temps, ou de combats locaux et catégoriels.

Facteurs et conditions de formation de la conscience de classe

Si l’on résume des différents points abordés, on peut poser :

1/ Que pour qu’il y ait conscience de classe, il faut qu’existent des classes sociales, donc un mode de production et des rapports sociaux déterminant l’existence de ces classes et leurs positions réciproques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La conscience de classe ne résulte pas directement du fait que tel ou tel groupe social ou catégorie, occupe telle ou telle “place” au sein des rapports sociaux de production.

2/ La conscience de l’existence des classes, de leur nature, de leurs rapports, suppose que des représentations générales, des connaissances en aient été forgées, de façon individuelle ou collective. Les représentations de classe ne sont pas nécessairement forgées par les représentants d’une classe particulière. Ainsi, les théoriciens bourgeois du XVIIIe siècle français (économistes ou politiques) ont une représentation générale de l’ensemble des rapports de classes dans la société de leur temps.

3/ Pour que des individus particuliers aient conscience de participer de l’existence de telle ou telle classe et de viser les objectifs historiques de cette classe, ils peuvent prendre appui sur leur situation propre, leurs luttes, etc., mais il est nécessaire que, d’une part, se constitue une représentation de leur position commune, et que, d’autre part, une représentation générale des rapports de classe aient été forgée, par des individus de leur classe, voire d’une autre classe, peu importe, si la théorie est conforme à la réalité d’ensemble et son évolution.

4/ Il est nécessaire que cette représentation générale ait acquis une certaine visibilité dans la société. Cette visibilité suppose l’existence d’un corps de représentations qui se construise et s’expose dans la sphère des idées, en tant qu’elles participent de la vie politique d’une société. Les représentations générales se donnent à voir à l’ensemble de la société, d’autant mieux qu’existe un lieu politique commun, historiquement constitué (un État unitaire).

5/ Du fait qu’on postule l’existence d’une lutte entre classes, l’exposé public de cette représentation générale requiert un sujet “collectif” construit, une organisation politique de classe (lieu politique unitaire), donnant à voir le rôle et la place de cette classe et son rôle historique, sa vocation hégémonique (rôle directeur d’orientation). Dans un État démocratique, les représentations générales de classe peuvent, en principe, être publiquement exposées, de façon légale. Mais bien que légalement autorisés, elles sont parfois absentes. Voir notre situation actuelle. Dans un État non démocratique (autocratie, fascisme), cette représentation générale ne peut être exposée et diffusée que dans l’illégalité.

Dans tous les cas, une conscience de classe développée, politique et historique, requiert l’existence d’un « sujet collectif », capable de se présenter comme « instance politique » organisatrice, et d’exposer de façon unitaire et cohérente les conditions, les buts, et moyens de la lutte, en fonction des différentes périodes, phases et situations historiques.

1. Jean-Jacques Rousseau :« De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. […] Il faut lui faire voir [à la volonté générale] les objets tels qu’ils sont […] lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir des séductions des volontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, balancer les avantages présents et sensibles par le danger des maux éloignés et cachés. » Marx : « Nous ne disons pas au monde, abandonne tes luttes, ce ne sont que des sottises,  […] nous lui montrons seulement pourquoi il lutte véritablement. »

Témoignage

1 octobre 2017

Un éveil à la conscience politique

 

Mon enfance, ma jeunesse. Petite dernière d’une famille de cinq enfants, j’ai vécu une enfance paisible et modeste dans un quartier du Havre. Nous habitions un petit appartement accolé à la boucherie, où les clients « faisaient partie des meubles » !

Avant de prendre son commerce, mon père était salarié avec de longues journées de travail, et des conditions difficiles, alors à la quarantaine, il décide de se mettre à son compte.

Elève à l’école privée du quartier, je reçois une éducation catholique. La politique, je la découvre en écoutant le Général de Gaule devant le poste de télévision. Chez nous on avait du respect pour ce « grand homme ». Aussi, pendant les manifestations de mai 68, je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens lui en voulaient alors qu’il avait libéré la France ! Il faut dire que toute mon enfance était bercée par les récits familiaux sur la Seconde Guerre mondiale.

Un couple de cousins venait souvent nous rendre visite, je les aimais bien. Lui était docker, sa femme, fille de docker. Elle me racontait souvent sa jeunesse difficile, où les repas étaient servis le plus souvent sans viande, contrairement à ma mère, fille de cadre, qui avait eu une enfance plus heureuse. Eux étaient de gauche, mes parents de droite, ils se disputaient donc tout le temps quand ils parlaient politique. Mon père disait qu’à cause du Front populaire et des communistes, il y avait eu la guerre. Je compris quand même que selon nos conditions, on n’était pas tous logés à la même enseigne! Je finis par prendre peur du communisme, mais cela n’alla pas plus loin concernant la politique…

Elève moyenne, mes études sont courtes, à dix-huit ans je deviens auxiliaire de puériculture et trouve mon premier emploi dans une pouponnière.

Mai 1981, aux élections présidentielles, je vote Giscard, comme mes parents. Mitterrand est élu !
Août 1981, arrivée dans la petite ville de G., je me cherche, je m’interroge. Je fais de nouvelles rencontres issues du milieu ouvrier, de l’immigration, et je reçois de nombreux témoignages aussi prenants les uns que les autres. Mes nouveaux amis ont tous voté Mitterrand (je me sens un peu seule!). Alors, me vient l’envie de connaître et de comprendre “le monde de gauche” ! Par le biais de mon travail, (je viens de rentrer dans la fonction publique), je rencontre le syndicalisme, la CGT, avec laquelle je fais quelques manifs, je ne me sens pas très à l’aise ! Puis viennent les cohabitations, avec les dégradations politiques, le début des replis communautaires, la chute du mur en 1991. J’essaie de comprendre, en posant des questions autour de moi, en suivant les débats télévisés, mais toujours pas de réponses. Je vois bien que l’on régresse et pourtant, il y a Mitterrand. Arrivent les grèves de 1995, je viens juste d’adhérer à la CFDT, alors je suis confrontée aux contradictions dans un même camp ! Quelle expérience difficile car pas assez de connaissances pour affronter “l’ennemi” (la CGT) ; et les élus locaux (les communistes) me demandant si je suis progressiste, je ne comprends pas ce que ça veut dire.

Cette première expérience avec la politique m’éclairera plus tard !

1998, je rejoins la troupe de théâtre de la MJC, le début des réponses… Je découvre le théâtre populaire, l’éducation populaire, le milieu associatif. Tout s’enchaîne au fil des pièces de théâtre qui me semblent très engagées et cela réveille ma peur du communisme, remet en question ma religion, mes croyances, mon éducation ! C’est confus dans ma tête, mais chaque pièce, chaque personnage interprété m’apporte des connaissances sur la vie des peuples à travers l’histoire, m’ouvre sur le monde et ses contradictions, me montre que l’oppression est universelle. Les mots commencent à prendre un sens. Maintenant pour moi, la peur change de camp, c’est celle du Capitalisme !

11 septembre 2001, éveil de la conscience politique. Comme tout le monde je suis terrifiée, est-ce un acte de guerre ? Quelques jours après, je participe à une réunion avec des amis de Germinal ou nous débattons de cet événement dramatique. Je repars avec un article qui fait l’analyse de ces attentats. Il est un peu compliqué, mais peu importe, il est très réaliste, il propose une vraie analyse sur la situation mondiale, il est porteur d’idée nouvelles, alors je m’y accroche à ce journal ! Puis j’en relis un autre, et encore un autre, et petit à petit, tout s’éclaire pour moi, puis je comprends enfin et définitivement qu’il faut étudier pour comprendre ce qui est bien pour nous, les gens du peuple, pour que notre vie soit meilleure. Vient alors comme une cerise sur un gâteau, le rôle de « La Mère » adaptée du roman de Maxime Gorki , pièce qui va révéler définitivement ma conscience politique !

Je conclurais ce témoignage, par le chant Éloge de l’instruction de Bertolt Brecht, interprété avec ma troupe de théâtre en 1998.

 

Apprends ce qui est simple,
Il n’est jamais trop tard
Il faut apprendre, le temps est venu !
Apprends ton ABC, ça ne suffit pas
Pourtant apprends le.
Sans perdre ton courage
Commence, tu dois tout connaître !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
Apprends homme au chômage !
Apprends homme en prison !
Apprends femme en ta cuisine !
Apprends femme de soixante ans !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
Va à l’école toi sans abri
pour le savoir toi qui a faim,
Toi qui n’a pas saisi le livre,
Prends le, c’est une arme !
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !
N’aie pas peur des questions camarade,
Ne te fie à rien de ce qu’on dit
Car il te faut tout voir par toi même
Vérifie la somme c’est toi qui la paie,
Pose le doigt sur chaque somme
Demande : que vient-elle faire ici ?
Car tu dois diriger le monde !
Car tu dois diriger le monde !

Un éveil à la conscience politique

1 octobre 2017

Mon enfance, ma jeunesse. Petite dernière d’une famille de cinq enfants, j’ai vécu une enfance paisible et modeste dans un quartier du Havre. Nous habitions un petit appartement accolé à la boucherie, où les clients « faisaient partie des meubles » !

 Avant de prendre son commerce, mon père était salarié avec de longues journées de travail, et des conditions difficiles, alors à la quarantaine, il décide de se mettre à son compte. 

Elève à l’école privée du quartier, je reçois une éducation catholique. La politique, je la découvre en écoutant le Général de Gaule devant le poste de télévision. Chez nous on avait du respect pour ce « grand homme ». Aussi, pendant les manifestations de mai 68, je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens lui en voulaient alors qu’il avait libéré la France ! Il faut dire que toute mon enfance était bercée par les récits familiaux sur la Seconde Guerre mondiale.

Un couple de cousins venait souvent nous rendre visite, je les aimais bien. Lui était docker, sa femme, fille de docker. Elle me racontait souvent sa jeunesse difficile, où les repas étaient servis le plus souvent sans viande, contrairement à ma mère, fille de cadre, qui avait eu une enfance plus heureuse. Eux étaient de gauche, mes parents de droite, ils se disputaient donc tout le temps quand ils parlaient politique. Mon père disait qu’à cause du Front populaire et des communistes, il y avait eu la guerre. Je compris quand même que selon nos conditions, on n’était pas tous logés à la même enseigne! Je finis par prendre peur du communisme, mais cela n’alla pas plus loin concernant la politique…

Elève moyenne, mes études sont courtes, à dix-huit ans je deviens auxiliaire de puériculture et trouve mon premier emploi dans une pouponnière.

Mai 1981, aux élections présidentielles, je vote Giscard, comme mes parents. Mitterrand est élu !

Août 1981, arrivée dans la petite ville de G., je me cherche, je m’interroge. Je fais de nouvelles rencontres issues du milieu ouvrier, de l’immigration, et je reçois de nombreux témoignages aussi prenants les uns que les autres. Mes nouveaux amis ont tous voté Mitterrand (je me sens un peu seule!). Alors, me vient l’envie de connaître et de comprendre “le monde de gauche” ! Par le biais de mon travail, (je viens de rentrer dans la fonction publique), je rencontre le syndicalisme, la CGT, avec laquelle je fais quelques manifs, je ne me sens pas très à l’aise ! Puis viennent les cohabitations, avec les dégradations politiques, le début des replis communautaires, la chute du mur en 1991. J’essaie de comprendre, en posant des questions autour de moi, en suivant les débats télévisés, mais toujours pas de réponses. Je vois bien que l’on régresse et pourtant, il y a Mitterrand. Arrivent les grèves de 1995, je viens juste d’adhérer à la CFDT, alors je suis confrontée aux contradictions dans un même camp ! Quelle expérience difficile car pas assez de connaissances pour affronter “l’ennemi” (la CGT) ; et les élus locaux (les communistes) me demandant si je suis progressiste, je ne comprends pas ce que ça veut dire. 

Cette première expérience avec la politique m’éclairera plus tard !

1998, je rejoins la troupe de théâtre de la MJC, le début des réponses... Je découvre le théâtre populaire, l’éducation populaire, le milieu associatif. Tout s’enchaîne au fil des pièces de théâtre qui me semblent très engagées et cela réveille ma peur du communisme, remet en question ma religion, mes croyances, mon éducation ! C’est confus dans ma tête, mais chaque pièce, chaque personnage interprété m’apporte des connaissances sur la vie des peuples à travers l’histoire, m’ouvre sur le monde et ses contradictions, me montre que l’oppression est universelle. Les mots commencent à prendre un sens. Maintenant pour moi, la peur change de camp, c’est celle du Capitalisme !

11 septembre 2001, éveil de la conscience politique. Comme tout le monde je suis terrifiée, est-ce un acte de guerre ? Quelques jours après, je participe à une réunion avec des amis de Germinal ou nous débattons de cet événement dramatique. Je repars avec un article qui fait l’analyse de ces attentats. Il est un peu compliqué, mais peu importe, il est très réaliste, il propose une vraie analyse sur la situation mondiale, il est porteur d’idée nouvelles, alors je m’y accroche à ce journal ! Puis j’en relis un autre, et encore un autre, et petit à petit, tout s’éclaire pour moi, puis je comprends enfin et définitivement qu’il faut étudier pour comprendre ce qui est bien pour nous, les gens du peuple, pour que notre vie soit meilleure. Vient alors comme une cerise sur un gâteau, le rôle de « La Mère » adaptée du roman de Maxime Gorki , pièce qui va révéler définitivement ma conscience politique !

 

Je conclurais ce témoignage, par le chant Éloge de l’instruction de Bertolt Brecht, interprété avec ma troupe de théâtre en 1998.

 

Apprends ce qui est simple,

Il n’est jamais trop tard

Il faut apprendre, le temps est venu !

Apprends ton ABC, ça ne suffit pas

Pourtant apprends le.

Sans perdre ton courage

Commence, tu dois tout connaître !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

Apprends homme au chômage !

Apprends homme en prison !

Apprends femme en ta cuisine !

Apprends femme de soixante ans !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

Va à l’école toi sans abri

pour le savoir toi qui a faim,

Toi qui n’a pas saisi le livre,

Prends le, c’est une arme !

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde !

N’aie pas peur des questions camarade,

Ne te fie à rien de ce qu’on dit

Car il te faut tout voir par toi même

Vérifie la somme c’est toi qui la paie,

Pose le doigt sur chaque somme

Demande : que vient-elle faire ici ?

Car tu dois diriger le monde !

Car tu dois diriger le monde ! 

L’incertitude des classes populaires Que nous réserve l’avenir proche ? Le peuple peut-il reconquérir l’initiative historique ?

1 octobre 2017

« Ouvriers, paysans, nous sommes

Le grand parti des travailleurs […]

La terre va changer de base,

Nous ne sommes rien, soyons tout. »

Eugène POTTIER (1871)

L’année 2017 en France a été marquée par les élections présidentielles et législatives et la campagne qui les a précédées. Pour beaucoup, ces élections ont fait vaciller les repères qu balisaient la vie politique habituelle et ébranlé des certitudes. Que l’on approuve ou que l’on désapprouve l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la république, qui quelques mois auparavant paraissait improbable, cette élection n’a pas mis fin à l’inquiétude et à l’incertitude. Sans qu’il s’agisse nécessairement de critiquer ce vote de la nation, on entend parmi les électeurs comme parmi les abstentionnistes, ce genre de réflexions [1] : 

« je suis perdu, paumé », « je me pose des questions », « je suis dans le doute »

Les mêmes ou d’autres s’interrogent sur l’avenir proche, que nous réserve-t-il ?

« c’est pas stable la situation », « je ne sais pas où ça va », «  on n’est plus sûr de rien »

Une employée de commerce, abstentionniste, exprime son inquiétude :

« J’étais contre tous, droite, gauche, mais maintenant je suis inquiète, avec tous ces bouleversements, plus de gauche, plus de droite, on a l’impression d’être dans une lessiveuse, ça tourne dans tous les sens, je suis inquiète quand même, qu’est-ce qui va se passer ? »

Ce n’est pas que l’on regrette le paysage politique ancien, les repères droite / gauche depuis longtemps obscurcis. Ce que l’on désapprouve c’est la perte de consistance des projets des uns et des autres, en relation avec le délabrement de la situation du pays. 

« ça n’allait pas pour l’économie, pas plus pour la politique » ; « aucune résolution du fond des problèmes » ; « il n’y avait plus de projets politiques », « très peu de réflexion », « qu’est-ce qu’ils voulaient tous, où voulaient-ils aller ? »

En outre, la rupture entre la population, les hommes politiques, les partis, se présentait comme déjà consommée bien avant la campagne électorale.

— Rupture, du côté des politiques :

« Ils n’ont aucune idée de nos problèmes », « ils n’écoutent pas », « il n’y a plus de personnel politique qui soit près des réalités » ; « c’est entre eux [que ça se passe], le copinage, ils se cooptent pour les places ».

— Rupture aussi, du côté de la population :

« Les discours des hommes politiques, j’arrive plus à les écouter » ; « on ne savait pas pour qui voter » ; « blablas, promesses qu’on ne tient pas » ; « aucun de valable, plus [personne comme] de Gaulle »

Finalement, que le nouveau Président de la République [ou le mouvement En marche], soit ou non apprécié, plusieurs estiment qu’il était temps de donner « un coup de pied dans la fourmilière ».

« Les gens ont eu raison de voter comme ils l’ont fait. Ils ont rejeté les partis traditionnels, ça fait combien de temps que ça s’aggrave [et ils n’ont rien fait] » ; « il y en avait marre des autres, quel que soit celui qui est élu, il faut que ça change » ; « beaucoup devraient rendre des comptes, et au revoir. »

Compte tenu des difficultés de la situation du pays, la partie ne semblait pas gagnée d’avance, quelle que soit la personne qui parvienne à s’imposer à l’issue des présidentielles. 

« La France est difficile à gouverner, quel que soit le vainqueur » ; « celui qui passera, ce sera très dur, pour nous c’est déjà pas facile » ; « de toute façon celui qui sera élu, ça sera [difficile] »

Certaines des personnes rencontrées souhaitaient la victoire d’Emmanuel Macron, simplement pour ne plus avoir affaire aux politiciens en place ou dans l’espoir d’une amélioration de la situation. 

« j’ai voté Macron, je ne voulais plus des politiciens magouilleurs et corrompus » ; « on peut peut-être arrêter la dégringolade » ; « on verra bien la suite, j’espère que ce sera mieux qu’avant ».

Pour d’autres, ce choix se présentait sans que trop d’illusions soient nourries.

« Macron va-t-il y arriver ? » ; « j’attends pas des merveilles, mais ça peut pas être pire qu’avec les autres » ; « je vote Macron sans illusion »

Le contexte historique des élections

Les élections se sont déroulées dans le cadre d’une période historique de régression économique, politique, et dans le domaine des idées, de désorganisation des classes populaires. Ces données sont perçues par des citoyens réputés “ordinaires” :

« La France ces derniers temps s’enfonce de plus en plus » ; « tout va mal ; « dans tous les domaines ça va mal » ; « le pays est au fond d’une impasse », « on a tout bradé, l’industrie, nos grands chantiers », « et la dette, on est dépendant des créanciers, on n’est plus maître de rien » ; « la situation n’est pas bonne, c’est difficile, le chômage, les guerres dans le monde, le terrorisme » 

Ce qui est le plus souvent déploré, pour certains avant même de s’intéresser à leur propre sort, c’est la dégradation de la situation générale du pays, des conditions de vie de la population dans son ensemble.

« [De toute façon] personne ne parle des ouvriers, des travailleurs, mon espoir c’est plutôt au niveau du pays »

Parmi ceux qui sont moins exposés aux effets de cette dégradation, l’accent peut au contraire se trouver mis sur la détérioration des conditions de leur sphère particulière d’activité, ce qui vaut souvent pour légitimer des revendications catégorielles. Il semble alors qu’il suffirait pour chacune de ces catégories de disposer de davantage de moyens, surtout financiers, sans toujours se préoccuper de l’ensemble de la société ni des moyens de résoudre leurs problèmes spécifiques, comme si l’argent “tombait du ciel” :

« On n’a pas les moyens pour remplir notre mission [enseignement] » ; « l’argent il y en a mais on rogne sur tout » ; « comment voulez-vous que la justice fonctionne, on ponctionne nos moyens » ; « la culture est sacrifiée » ; « c’est une logique comptable, pas pour le bon fonctionnement des services publics »

Une idée se trouve fréquemment exposée, surtout au sein des classes populaires : celle d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente. On aurait changé de période, c’en serait fini de la période de relative prospérité [stabilisation relative du capitalisme], qui avait permis un certain confort économique, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude [2].

« On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans » ; « la régression pour nous [classe ouvrière], ça remonte à Mitterrand » ; « On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain » ; « On parlait de partage du progrès, il n’y a plus de progrès, et alors le partage ! ».

Désormais, sans que le résultat des élections soit en cause, le problème est bien antérieur, l’incertitude, la crainte pour l’avenir, dominent.

« on a beaucoup perdu, est-ce qu’on va encore perdre plus » ; « tout régresse, tout semble perdu, qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Certains perçoivent aussi que la période de régression, en gestation depuis plusieurs décennies, est à mettre en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.

« c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise » ; « les processus de régression […], les guerres, se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste »

La phase actuelle de régression, qui remonte à plusieurs décennies, a été aggravée par la survenue de la crise générale du capitalisme en 2008. Celle-ci a dévoilé une nouvelle fois l’anarchie fondamentale de ce mode de production, sa faiblesse historique. Quelques-uns perçoivent que le capitalisme, qui avait permis le développement de richesses et l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, se trouve maintenant et depuis la fin du XIXe et le XXe siècle, en proie à des convulsions périodiques, qui conduisent à la destruction les sociétés, les peuples, la civilisation.

L’achèvement d’une longue phase historique de décomposition des cadres politiques

C’est dans le cadre de ce contexte troublé que s’est déroulé la consultation électorale. Celui-ci a marqué la fin d’un cycle de décomposition politique du cadre républicain et de l’organisation des forces de classes, plus spécialement des classes populaires.

Dans les discours des candidats, la question des classes sociales n’a pas été abordée et nul n’a contesté le fondement du régime capitaliste[3]. Parmi ceux qui avaient à la bouche le mot peuple ou le mot révolution, nul n’a visé à renouer avec les visées historiques des classes populaires. Presque tous, il est vrai, ont remis en cause « le système » [4] dont ils faisaient eux-mêmes partie. Pour certains, ce mot visait en premier lieu à faire « dégager » les politiciens en place, il est vrai à bout de souffle, nullement le mode capitaliste de production. Quant aux postures “anticapitalistes”, celles-ci ne remettaient pas en cause ce fondement, elles se coulaient dans la logique de l’anti-système, logique qui substitue à la lutte de classes, le combat pour occuper quelques places dans les sommets politiques.

Avec plus ou moins de succès, les candidatures de Jean-Luc Melenchon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, se sont inscrites dans le cadre de ce processus de décomposition, à son aboutissement. Il en a été pleinement pris acte aujourd’hui, même si le besoin de se déchirer en rond demeure pratiqué par les différentes fractions bourgeoises. Ce qui est déploré :

« chacun son bout de gras » ; « ils ne veulent pas travailler ensemble [pour le pays] » ; « il faudrait qu’ils s’entendent » ; « les gens n’ont pas besoin de s’entretuer ».

L’incapacité des candidats à restituer la signification d’ensemble de la situation, de dresser des perspectives, ne pouvait que susciter l’indécision (ou l’abstention) dans une majorité du corps électoral.

« Plus rien à quoi se raccrocher » ; « je ne crois plus en rien ni en personne » ; « comment faire un choix si rien ne nous permettait de choisir » ; « on ne savait pas quoi décider, ou alors juste pour le moins pire ».

Assiste-t-on à un retournement de tendance au sein du mouvement historique ?

Dans l’histoire moderne des pays capitalistes, on peut repérer une succession de phases tour à tour ascendantes ou descendantes, phase de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Au cours de l’entre-deux-guerres, Antonio Gramsci, théoricien et dirigeant du mouvement révolutionnaire socialiste, avait mis en lumière l’alternance de ces différentes phases, et de ses conséquences pour le mouvement des classes populaires. Il préconisait de se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation.

Si aujourd’hui, au regard des données de la situation dans la moyenne durée, la période peut sans nul doute être caractérisée comme régressive, cela ne signifie pas qu’on ne puisse envisager, à plus ou moins long terme, un retournement de tendance, en raison même de la crise générale qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, et des difficultés auxquels sont confrontés se trouvent nombre de pays du monde. À cet égard, ce même Antonio Gramsci signalait que « les crises profondes et durables » du capitalisme peuvent signaler le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre. Ce qui, compte tenu des données actuelles de la situation n’annonce pas forcément un mieux pour le court terme, ceci tant que les classes populaires ne sont pas dans les conditions d’une reconquête de l’initiative historique.

Comme il en avait été le cas lors des précédentes crises générales (début du XXe siècle et crise de 1929), la grande crise qui s’est manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées : contradictions entre classes, contradictions entre puissances du monde, et que celles-ci mènent le monde à un surcroît d’effets destructeurs. Ce qui enjoint aux classes populaires de travailler à unir leurs forces en vue d’y faire face, à édifier des digues contre la réaction, la barbarie, ceci dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Pour ce faire, on doit se soucier de chercher les voies d’une réorganisation en fonction d’un but historique commun.

— Sur le plan intérieur, les contradictions entre classes se sont aggravées. Les ruptures entre les dirigeants politiques et la population, et de celle-ci avec ceux là, en constituent des symptômes. Depuis les années 70 du siècle dernier, l’ancien dispositif des forces de classes s’est déplacé. Contrairement à ce qu’il en était il y a une quarantaine d’années, les classes populaires, désorganisées, ne sont plus en mesure d’orienter l’ensemble des mouvements sociaux. Les revendications populaires ont cessé d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique, le monopole de l’expression politique est maintenant dévolu aux divers échelons et fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) qui, d’une manière ou d’une autre, ont des motifs et des intérêts liés au régime économique actuel [5].

En outre, l’état de crise que traverse ce régime conduit des organisations ou fractions de classes, à se trouver sur la brèche ou aux abois. Faute d’orientation unitaire (que seules les classes populaires peuvent donner), elles pratiquent la surenchère dans le domaine de la lutte sociale ou se présentent abusivement en défenseurs du peuple. Cette prétention peut être récusée, plus spécialement parmi les travailleurs du privé :

« Ils disent qu’ils sont pour le peuple, mais qui ils défendent vraiment ? » ; « les ouvriers, ce n’est pas leur problème » ; « on n’a pas les mêmes préoccupations ni les mêmes risques, dans le public, pour le moindre truc, ils gueulent, [mais] dans le privé c’est pas ça, un moment arrive où on paye » ; « c’est comme le Code du travail, c’est bien pour ceux qui en ont, garanti [du travail] ».

On constate aussi que les revendications particulières, souvent avec des objectifs contradictoires, sont celles qui occupent le devant de la scène (et le haut du pavé).

«  ils défilent mais chacun pour sa pomme » ; « chacun pense à soi, pas au voisin, c’est normal, mais alors il faut pas faire du prêchi-prêcha seulement pour ceux qui ne sont pas au plus bas » ; « les cheminots ils critiquent les situations des enseignants, et inversement, mais pour chacun pas question de toucher à leurs avantages » ; « où est l’intérêt public, l’intérêt individuel, sera-t-il désormais la règle ?  » 

— Au plan international, la situation présente quelques analogies avec celle d’il y a un siècle. Les contradictions alors à l’œuvre entre forces de classes et entre forces impérialistes, ont conduit au premier grand conflit mondial. Les rivalités entre grandes et petites puissances se déchaînaient, parfois dans les mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui. Aucune force extérieure aux logiques capitalistes, ne limitait la frénésie de leurs combats économiques et guerriers, pour les marchés, les territoires, la suprématie mondiale ou régionale. Ces mêmes contradictions ont cependant nourri en Russie les conditions de réalisation d’une révolution populaire à rayonnement mondial.

— Si l’on compare la situation d’aujourd’hui à celle qui prévalait il y a un peu plus d’un siècle, on doit cependant noter quelques différences. Le mouvement ouvrier et populaire était lors organisé ou en voie d’organisation dans de grands pays du continent européen (France, Allemagne, Russie, notamment) et visait ouvertement à mettre fin au régime capitaliste de production. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe en effet, y compris auprès de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présentait comme devant aller vers le progrès social. L’idée se répandait de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du XXe siècle avait une nouvelle fois révélés. On pouvait projeter pour l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les perspectives historiques des classes populaires étaient clairement dressées. Malgré la guerre leur initiative ne fut pas suspendue. La révolution soviétique d’Octobre 1917, en dépit d’un environnement mondial hostile, s’inscrivit au sein de cette grande phase ascendante dont elle constituait un prolongement.

Peut-on renouer avec le mouvement ascendant des classes populaires ?

Au plan des rivalités entre puissances, la situation actuelle présente quelques analogies avec celle de l’avant Première Guerre mondiale, mais ainsi qu’il a été signalé, de nombreuses différences se font jour pour ce qui touche à l’organisation des classes populaires et leurs perspectives historiques. Si les mêmes contradictions recelées par le mode de production capitaliste se sont exacerbées, ont élargi leur échelle d’expansion, la désorientation politique domine maintenant. Tout semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. En ce sens, plusieurs soulignent la difficulté qu’il y a pour agir, réagir.

« Tout régresse, tout semble perdu » ; « on ne voit pas comment en sortir » ; « on est bien faibles pour pouvoir changer les choses » ; « la société à changer est un problème tellement gigantesque ».

Du fait qu’aucune perspective n’est dressée, publiquement, face à toute la société, qu’aucune alternative ne paraît exister ou être crédible face au capitalisme, on peut en arriver à penser qu’il « ne reste plus qu’à continuer à subir »

Sans contester la nécessité des luttes centrées sur l’immédiat (parfois sur l’espoir d’en revenir à un passé plus faste), il faut admettre que ces luttes, sans perspective commune, ne peuvent parvenir à freiner le processus de réaction, encore moins à projeter le mouvement populaire vers un avenir d’émancipation. Il est maintenant vital de saisir l’ensemble du mouvement historique dans la durée. Dans l’histoire, le peuple s’est plusieurs fois trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, ou tout simplement de parvenir, face à toute la société, à formuler ce qu’il voulait, sa volonté. Et pourtant la capacité d’initiative du peuple s’est toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, puis dans son sillage, plus tard avec l’organisation du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du XIXe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917.

Aujourd’hui, même si elles sont encore inapparentes, enfouies, les bases d’une réorientation, du mouvement populaire n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés. 

— Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître [80 % des Français émettent d’ailleurs un jugement négatif à l’égard du capitalisme]. Et de fait, de siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices de ce mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent avec leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont aujourd’hui encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Face à la reviviscence dévastatrice de périls dont cette crise est porteuse, il ne faut pas imaginer que le capitalisme et son mouvement anarchique, puisse miraculeusement et durablement être “moralisé”, faute d’y être contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples :

« Les processus de régression [et les guerres] se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste » ; « le conflit […] loin de s’éteindre s’est étendu » ; « de toute façon le capitalisme ne peut pas durer, il faut qu’il soit remplacé » ; « même en votant pour le meilleur des candidats, c’est pas ça qui nous sortira du capitalisme » ; « [il faut que] la lutte des classes populaires [reprenne] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire »

Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Si on ne parle plus de socialisme, on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire toujours à « pouvoir vivre » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs que comporte la vie en société, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire peut se reconstruire, s’unifier, affronter la situation actuelle de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

— De ce fait, les bases subjectives (dépendant des sujets humains) pour une réorganisation des classes populaires ne peuvent durablement disparaître. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour l’expression des besoins populaires, pour le développement de leur capacité à faire front à l’encontre de la réaction historique, pour qu’un écho favorable puisse être accordé aux idées qui posent les perspectives historiques des classes populaires. Afin que « la lutte des classes populaires [puisse reprendre] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire », comme cela était projeté dans une citation déjà mentionnée.

Après chaque défaite ou phase de recul, le travail est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. En sachant que ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un “enterrement définitif, et prématuré”, des ambitions historiques des classes populaires. Avant la défaite, il y a une trentaine d’années, de ce que l’on nommait le “camp socialiste”, d’autres enterrements des ambitions ouvrières et socialistes ont déjà été solennellement notifiés. Après la révolution de 1848 en France, les libéraux, les partisans du capitalisme, avaient prononcé « l’oraison funèbre du socialisme », que l’on estimait, comme aujourd’hui, définitivement vaincu, comme son jumeau communiste, et comme le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri [disait-on] de la conscience publique ». Les idées d’une possible émancipation des classes populaires n’en ont pas moins continué de faire leur chemin, et plusieurs fois trouvé à s’actualiser.

Il convient, comme l’indiquait Gramsci, travailler à identifier les « éléments fondamentaux et permanents » du mouvement général de l’histoire, dans la durée, ou comme l’indique plus modestement une étudiante, « se centrer sur l’histoire, pas sur l’actualité ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances, toujours selon Gramsci, est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la conscience, la volonté, l’organisation, la pratique, la lutte. Il faut donc chercher ce qui peut se trouver en germe, ce qui peut annoncer « un nouvel équilibre des forces de classes ».

Dans ce processus, qui pourrait correspondre à un possible retournement de tendance historique, la principale activité humaine organisatrice ne peut revenir qu’aux classes populaires, et à elles seules. Elles seules, de par la situation qui leur est faite dans le capitalisme, peuvent jouer un rôle d’orientation et prendre en charge le devenir commun de la société. Si rien, dans la situation présente, ne laisse supposer la perspective d’une transformation de la société par l’action de ces classes, il serait hâtif d’en conclure que les conditions de reconstitution de cette perspective sont à tout jamais annihilées.

Il ne s’agit pas pour autant de rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale, mettant fin aux antagonismes du capitalisme. Les révolutions effectives, celles qui se révèlent à même de mettre à bas les fondements du capitalisme, ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie ou du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées. Et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation, contre tous les courants et forces sociales qui se sont acharnés à les “déconstituer”.

Cette tâche peut sembler ingrate, les résultats à en attendre dans l’immédiat peuvent paraître dérisoires. Cette tâche est cependant nécessaire. Elle conditionne la reprise de l’initiative par les classes populaires.

Moyennant de grandes différences pour ce qui touche aux conditions historiques, on peut à certains égards comparer cette tâche au travail accompli par quelques “avant-coureurs” dans les décennies qui ont précédé les grands processus de transformation du monde. Un quart de siècle avant la Révolution française, Rousseau et plusieurs de ses contemporains accomplirent cette tâche, en luttant contre les courants philosophiques et politiques qui niaient le devenir historique possible, et la capacité du peuple à y jouer un rôle majeur. Ils furent capables de déceler, dans les conditions de l’inégalité sociale et de l’oppression, les signes d’une transformation à venir, et de donner à voir à l’ensemble de la société ses conditions de réalisation. Il en fut de même pour les socialistes français du XIXe siècle, et de Marx bien sûr, par leur contribution au travail d’organisation d’un mouvement ouvrier influent et conscient des finalités à poursuivre. Ou encore, plus de trente ans avant la révolution russe, dans les conditions de l’arriération sociale et politique de l’Empire tsariste, par le travail d’orientation effectué par Plekhanov et l’organisation Libération du Travail. Par leurs analyses et leur pratique, ils se révélèrent à même de dégager la nécessité et la possibilité d’une transformation à venir des bases du monde ancien, contre la confusion ambiante et les courants de déconstiution dans le domaine des idées.

C’est à ce type de tâches, d’ordre historique, que s’est “attelé” Germinal. Tous ceux qui en comprennent la nécessité peuvent s’y associer, en nous faisant part de leurs préoccupations, en se joignant aux activités de formation, d’analyse, de diffusion, menées dans le cadre de l’Union de lutte des classes populaires.

[4]] 4. À cet égard, il ne faut pas ignorer que la thématique « anti système », comme celle de « l’anti-capitalisme », est un recyclage de slogans ayant irrigué des courants d’extrême droite, anti-parlementaires, anti-républicains et/ou fascisants, dans l’entre-deux-guerres et l’après-guerre.[[4]]



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La plupart des citations retenues n’émanent pas de militants ou de personnes engagées dans la campagne des différents partis.
  2. 2. On a développé dans un précédent numéro l’évolution de cette séquence historique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Divers courants politiques ou syndicaux, au nom des catégories dont ils visaient à exposer les intérêts, prétendaient chacun tirer la couverture à soi. Seuls les courants gaullistes et communistes proposaient des orientations, ayant une visée commune, face au “marais” des divers courants en rivalité. La Constitution de la Ve République conduisit à structurer et pérenniser quelque temps cette polarité communisme /gaullisme, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation : d’un côté projet d’indépendance et de modernisation de la nation, de l’autre lutte pour les intérêts, immédiats et historiques de la classe ouvrière, et perspective de mettre fin au capitalisme. Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (qui devaient aboutir à l’éviction de De Gaulle et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité gaullisme/communisme ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, cette polarité devait perdre de sa cohérence. Même si en apparence, le paysage électoral présentait peu ou prou les mêmes contours, cette opposition s’est affadie en opposition “molle”, entre une “droite” et une “gauche”, ayant abandonné les repères qui faisaient leur cohérence. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, et la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui avait perdu, avec son partenaire-adversaire, le communisme, tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait plus que se décomposer à son tour. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). Pour la période récente, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, ont semblé s’inscrire encore au regard de la polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne (qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution,  comme si d’elle venait tout le mal : Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité, le « système », tout en le complétant (Marine Le Pen, et d’une certaine façon aussi Mélenchon).
  3. 3. Si les références aux classes et à leur lutte sont le plus souvent absentes du côté des politiques ayant voix au chapitre, il n’en est pas de même au sein de la population. Le sentiment “d’appartenance de classe” qui avait un peu reculé dans les décennies récentes, se manifeste de nouveau depuis quelques années. En outre, 64% des Français (chiffres de 2013)  estiment  que la « lutte de classes est une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60. Quant au jugement à l’égard du capitalisme, 80% estimaient qu’il « fonctionne mal », pour ne pas dire plus.
  4. 5. Ce sont les individus des classes populaires (et les plus âgés) qui sont les plus pessimistes à l’égard de la situation, toutefois les plus jeunes ne sont pas non plus vraiment optimistes au sein de ces catégories. Ce sont en fait les catégories les plus directement confrontées à la régression sociale, aux effets de la crise générale du capitalisme, qui sont le plus affectées par le chômage, le sous emploi, la  précarité, la baisse du niveau de vie. À l’inverse les cadres, les professions intermédiaires, se révèlent moins touchées par les effets de cette crise générale, même s’ils sont dans les conditions d’exprimer plus massivement leurs mécontentements. Les préoccupation d’ordre social qu’ils formulent se résument souvent à : « plus de moyens », sans toujours se préoccuper de la situation d’ensemble, du bien commun et de celui des autres catégories. Il s’agit moins, semble-t-il, de contester le fondement du régime capitaliste que d’escompter rétablir des situations ébranlées, reconquérir une alliance historique avec ce régime. Pour ce faire des postures anti-riches, anti-finances, peuvent être adoptées (masquant le fait que l’on participe, d’une façon ou d’une autre, d’une commune rétrocession de plus-value). Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, certaines belles âmes peuvent alors prétendre orienter l’ensemble des mouvements sociaux, s’autoriser à mener la critique contre toute fraction du mouvement populaire, suspecté de dérive “populiste” ou nationaliste, et de toute autre “dérive” jugée “nauséabonde”.

L’incertitude des classes populaires Que nous réserve l’avenir proche ? Le peuple peut-il reconquérir l’initiative historique ?

1 octobre 2017

« Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs […]
La terre va changer de base,
Nous ne sommes rien, soyons tout. »
Eugène Pottier (1871)

 

L’année 2017 en France a été marquée par les élections présidentielles et législatives et la campagne qui les a précédées. Pour beaucoup, ces élections ont fait vaciller les repères qu balisaient la vie politique habituelle et ébranlé des certitudes. Que l’on approuve ou que l’on désapprouve l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la république, qui quelques mois auparavant paraissait improbable, cette élection n’a pas mis fin à l’inquiétude et à l’incertitude. Sans qu’il s’agisse nécessairement de critiquer ce vote de la nation, on entend parmi les électeurs comme parmi les abstentionnistes, ce genre de réflexions [1] :

« je suis perdu, paumé », « je me pose des questions », « je suis dans le doute »

Les mêmes ou d’autres s’interrogent sur l’avenir proche, que nous réserve-t-il ?

« c’est pas stable la situation », « je ne sais pas où ça va », « on n’est plus sûr de rien »

Une employée de commerce, abstentionniste, exprime son inquiétude :

« J’étais contre tous, droite, gauche, mais maintenant je suis inquiète, avec tous ces bouleversements, plus de gauche, plus de droite, on a l’impression d’être dans une lessiveuse, ça tourne dans tous les sens, je suis inquiète quand même, qu’est-ce qui va se passer ? »

Ce n’est pas que l’on regrette le paysage politique ancien, les repères droite / gauche depuis longtemps obscurcis. Ce que l’on désapprouve c’est la perte de consistance des projets des uns et des autres, en relation avec le délabrement de la situation du pays.

« ça n’allait pas pour l’économie, pas plus pour la politique » ; « aucune résolution du fond des problèmes » ; « il n’y avait plus de projets politiques », « très peu de réflexion », « qu’est-ce qu’ils voulaient tous, où voulaient-ils aller ? »

En outre, la rupture entre la population, les hommes politiques, les partis, se présentait comme déjà consommée bien avant la campagne électorale.

— Rupture, du côté des politiques :

« Ils n’ont aucune idée de nos problèmes », « ils n’écoutent pas », « il n’y a plus de personnel politique qui soit près des réalités » ; « c’est entre eux [que ça se passe], le copinage, ils se cooptent pour les places ».

— Rupture aussi, du côté de la population :

« Les discours des hommes politiques, j’arrive plus à les écouter » ; « on ne savait pas pour qui voter » ; « blablas, promesses qu’on ne tient pas » ; « aucun de valable, plus [personne comme] de Gaulle »

Finalement, que le nouveau Président de la République [ou le mouvement En marche], soit ou non apprécié, plusieurs estiment qu’il était temps de donner « un coup de pied dans la fourmilière ».

« Les gens ont eu raison de voter comme ils l’ont fait. Ils ont rejeté les partis traditionnels, ça fait combien de temps que ça s’aggrave [et ils n’ont rien fait] » ; « il y en avait marre des autres, quel que soit celui qui est élu, il faut que ça change » ; « beaucoup devraient rendre des comptes, et au revoir. »

Compte tenu des difficultés de la situation du pays, la partie ne semblait pas gagnée d’avance, quelle que soit la personne qui parvienne à s’imposer à l’issue des présidentielles.

« La France est difficile à gouverner, quel que soit le vainqueur » ; « celui qui passera, ce sera très dur, pour nous c’est déjà pas facile » ; « de toute façon celui qui sera élu, ça sera [difficile] »

Certaines des personnes rencontrées souhaitaient la victoire d’Emmanuel Macron, simplement pour ne plus avoir affaire aux politiciens en place ou dans l’espoir d’une amélioration de la situation.

« j’ai voté Macron, je ne voulais plus des politiciens magouilleurs et corrompus » ; « on peut peut-être arrêter la dégringolade » ; « on verra bien la suite, j’espère que ce sera mieux qu’avant ».
Pour d’autres, ce choix se présentait sans que trop d’illusions soient nourries.

« Macron va-t-il y arriver ? » ; « j’attends pas des merveilles, mais ça peut pas être pire qu’avec les autres » ; « je vote Macron sans illusion »

Le contexte historique des élections

Les élections se sont déroulées dans le cadre d’une période historique de régression économique, politique, et dans le domaine des idées, de désorganisation des classes populaires. Ces données sont perçues par des citoyens réputés “ordinaires” :

« La France ces derniers temps s’enfonce de plus en plus » ; « tout va mal ; « dans tous les domaines ça va mal » ; « le pays est au fond d’une impasse », « on a tout bradé, l’industrie, nos grands chantiers », « et la dette, on est dépendant des créanciers, on n’est plus maître de rien » ; « la situation n’est pas bonne, c’est difficile, le chômage, les guerres dans le monde, le terrorisme »

Ce qui est le plus souvent déploré, pour certains avant même de s’intéresser à leur propre sort, c’est la dégradation de la situation générale du pays, des conditions de vie de la population dans son ensemble.

« [De toute façon] personne ne parle des ouvriers, des travailleurs, mon espoir c’est plutôt au niveau du pays »

Parmi ceux qui sont moins exposés aux effets de cette dégradation, l’accent peut au contraire se trouver mis sur la détérioration des conditions de leur sphère particulière d’activité, ce qui vaut souvent pour légitimer des revendications catégorielles. Il semble alors qu’il suffirait pour chacune de ces catégories de disposer de davantage de moyens, surtout financiers, sans toujours se préoccuper de l’ensemble de la société ni des moyens de résoudre leurs problèmes spécifiques, comme si l’argent “tombait du ciel” :

« On n’a pas les moyens pour remplir notre mission [enseignement] » ; « l’argent il y en a mais on rogne sur tout » ; « comment voulez-vous que la justice fonctionne, on ponctionne nos moyens » ; « la culture est sacrifiée » ; « c’est une logique comptable, pas pour le bon fonctionnement des services publics »

Une idée se trouve fréquemment exposée, surtout au sein des classes populaires : celle d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente. On aurait changé de période, c’en serait fini de la période de relative prospérité [stabilisation relative du capitalisme], qui avait permis un certain confort économique, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude [2].

« On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans » ; « la régression pour nous [classe ouvrière], ça remonte à Mitterrand » ; « On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain » ; « On parlait de partage du progrès, il n’y a plus de progrès, et alors le partage ! ».

Désormais, sans que le résultat des élections soit en cause, le problème est bien antérieur, l’incertitude, la crainte pour l’avenir, dominent.

« on a beaucoup perdu, est-ce qu’on va encore perdre plus » ; « tout régresse, tout semble perdu, qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Certains perçoivent aussi que la période de régression, en gestation depuis plusieurs décennies, est à mettre en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.
« c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise » ; « les processus de régression […], les guerres, se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste »

La phase actuelle de régression, qui remonte à plusieurs décennies, a été aggravée par la survenue de la crise générale du capitalisme en 2008. Celle-ci a dévoilé une nouvelle fois l’anarchie fondamentale de ce mode de production, sa faiblesse historique. Quelques-uns perçoivent que le capitalisme, qui avait permis le développement de richesses et l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, se trouve maintenant et depuis la fin du xixe et le xxe siècle, en proie à des convulsions périodiques, qui conduisent à la destruction les sociétés, les peuples, la civilisation.

L’achèvement d’une longue phase historique de décomposition des cadres politiques

C’est dans le cadre de ce contexte troublé que s’est déroulé la consultation électorale. Celui-ci a marqué la fin d’un cycle de décomposition politique du cadre républicain et de l’organisation des forces de classes, plus spécialement des classes populaires.

Dans les discours des candidats, la question des classes sociales n’a pas été abordée et nul n’a contesté le fondement du régime capitaliste [3]. Parmi ceux qui avaient à la bouche le mot peuple ou le mot révolution, nul n’a visé à renouer avec les visées historiques des classes populaires. Presque tous, il est vrai, ont remis en cause « le système » [4] dont ils faisaient eux-mêmes partie. Pour certains, ce mot visait en premier lieu à faire « dégager » les politiciens en place, il est vrai à bout de souffle, nullement le mode capitaliste de production. Quant aux postures “anticapitalistes”, celles-ci ne remettaient pas en cause ce fondement, elles se coulaient dans la logique de l’anti-système, logique qui substitue à la lutte de classes, le combat pour occuper quelques places dans les sommets politiques.

Avec plus ou moins de succès, les candidatures de Jean-Luc Melenchon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, se sont inscrites dans le cadre de ce processus de décomposition, à son aboutissement. Il en a été pleinement pris acte aujourd’hui, même si le besoin de se déchirer en rond demeure pratiqué par les différentes fractions bourgeoises. Ce qui est déploré :

« chacun son bout de gras » ; « ils ne veulent pas travailler ensemble [pour le pays] » ; « il faudrait qu’ils s’entendent » ; « les gens n’ont pas besoin de s’entretuer ».

L’incapacité des candidats à restituer la signification d’ensemble de la situation, de dresser des perspectives, ne pouvait que susciter l’indécision (ou l’abstention) dans une majorité du corps électoral.

« Plus rien à quoi se raccrocher » ; « je ne crois plus en rien ni en personne » ; « comment faire un choix si rien ne nous permettait de choisir » ; « on ne savait pas quoi décider, ou alors juste pour le moins pire ».

Assiste-t-on à un retournement de tendance au sein du mouvement historique ?

Dans l’histoire moderne des pays capitalistes, on peut repérer une succession de phases tour à tour ascendantes ou descendantes, phase de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Au cours de l’entre-deux-guerres, Antonio Gramsci, théoricien et dirigeant du mouvement révolutionnaire socialiste, avait mis en lumière l’alternance de ces différentes phases, et de ses conséquences pour le mouvement des classes populaires. Il préconisait de se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation.

Si aujourd’hui, au regard des données de la situation dans la moyenne durée, la période peut sans nul doute être caractérisée comme régressive, cela ne signifie pas qu’on ne puisse envisager, à plus ou moins long terme, un retournement de tendance, en raison même de la crise générale qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, et des difficultés auxquels sont confrontés se trouvent nombre de pays du monde. À cet égard, ce même Antonio Gramsci signalait que « les crises profondes et durables » du capitalisme peuvent signaler le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre. Ce qui, compte tenu des données actuelles de la situation n’annonce pas forcément un mieux pour le court terme, ceci tant que les classes populaires ne sont pas dans les conditions d’une reconquête de l’initiative historique.

Comme il en avait été le cas lors des précédentes crises générales (début du xxe siècle et crise de 1929), la grande crise qui s’est manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées : contradictions entre classes, contradictions entre puissances du monde, et que celles-ci mènent le monde à un surcroît d’effets destructeurs. Ce qui enjoint aux classes populaires de travailler à unir leurs forces en vue d’y faire face, à édifier des digues contre la réaction, la barbarie, ceci dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Pour ce faire, on doit se soucier de chercher les voies d’une réorganisation en fonction d’un but historique commun.

— Sur le plan intérieur, les contradictions entre classes se sont aggravées. Les ruptures entre les dirigeants politiques et la population, et de celle-ci avec ceux là, en constituent des symptômes. Depuis les années 70 du siècle dernier, l’ancien dispositif des forces de classes s’est déplacé. Contrairement à ce qu’il en était il y a une quarantaine d’années, les classes populaires, désorganisées, ne sont plus en mesure d’orienter l’ensemble des mouvements sociaux. Les revendications populaires ont cessé d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique, le monopole de l’expression politique est maintenant dévolu aux divers échelons et fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) qui, d’une manière ou d’une autre, ont des motifs et des intérêts liés au régime économique actuel [5].

En outre, l’état de crise que traverse ce régime conduit des organisations ou fractions de classes, à se trouver sur la brèche ou aux abois. Faute d’orientation unitaire (que seules les classes populaires peuvent donner), elles pratiquent la surenchère dans le domaine de la lutte sociale ou se présentent abusivement en défenseurs du peuple. Cette prétention peut être récusée, plus spécialement parmi les travailleurs du privé :

« Ils disent qu’ils sont pour le peuple, mais qui ils défendent vraiment ? » ; « les ouvriers, ce n’est pas leur problème » ; « on n’a pas les mêmes préoccupations ni les mêmes risques, dans le public, pour le moindre truc, ils gueulent, [mais] dans le privé c’est pas ça, un moment arrive où on paye » ; « c’est comme le Code du travail, c’est bien pour ceux qui en ont, garanti [du travail] ».

On constate aussi que les revendications particulières, souvent avec des objectifs contradictoires, sont celles qui occupent le devant de la scène (et le haut du pavé).

« ils défilent mais chacun pour sa pomme » ; « chacun pense à soi, pas au voisin, c’est normal, mais alors il faut pas faire du prêchi-prêcha seulement pour ceux qui ne sont pas au plus bas » ; « les cheminots ils critiquent les situations des enseignants, et inversement, mais pour chacun pas question de toucher à leurs avantages » ; « où est l’intérêt public, l’intérêt individuel, sera-t-il désormais la règle ? »

— Au plan international, la situation présente quelques analogies avec celle d’il y a un siècle. Les contradictions alors à l’œuvre entre forces de classes et entre forces impérialistes, ont conduit au premier grand conflit mondial. Les rivalités entre grandes et petites puissances se déchaînaient, parfois dans les mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui. Aucune force extérieure aux logiques capitalistes, ne limitait la frénésie de leurs combats économiques et guerriers, pour les marchés, les territoires, la suprématie mondiale ou régionale. Ces mêmes contradictions ont cependant nourri en Russie les conditions de réalisation d’une révolution populaire à rayonnement mondial.

— Si l’on compare la situation d’aujourd’hui à celle qui prévalait il y a un peu plus d’un siècle, on doit cependant noter quelques différences. Le mouvement ouvrier et populaire était lors organisé ou en voie d’organisation dans de grands pays du continent européen (France, Allemagne, Russie, notamment) et visait ouvertement à mettre fin au régime capitaliste de production. Jusqu’à la fin du xixe siècle, et au début du xxe en effet, y compris auprès de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présentait comme devant aller vers le progrès social. L’idée se répandait de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du xxe siècle avait une nouvelle fois révélés. On pouvait projeter pour l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les perspectives historiques des classes populaires étaient clairement dressées. Malgré la guerre leur initiative ne fut pas suspendue. La révolution soviétique d’Octobre 1917, en dépit d’un environnement mondial hostile, s’inscrivit au sein de cette grande phase ascendante dont elle constituait un prolongement.

Peut-on renouer avec le mouvement ascendant des classes populaires ?

Au plan des rivalités entre puissances, la situation actuelle présente quelques analogies avec celle de l’avant Première Guerre mondiale, mais ainsi qu’il a été signalé, de nombreuses différences se font jour pour ce qui touche à l’organisation des classes populaires et leurs perspectives historiques. Si les mêmes contradictions recelées par le mode de production capitaliste se sont exacerbées, ont élargi leur échelle d’expansion, la désorientation politique domine maintenant. Tout semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. En ce sens, plusieurs soulignent la difficulté qu’il y a pour agir, réagir.

« Tout régresse, tout semble perdu » ; « on ne voit pas comment en sortir » ; « on est bien faibles pour pouvoir changer les choses » ; « la société à changer est un problème tellement gigantesque ».
Du fait qu’aucune perspective n’est dressée, publiquement, face à toute la société, qu’aucune alternative ne paraît exister ou être crédible face au capitalisme, on peut en arriver à penser qu’il « ne reste plus qu’à continuer à subir »

Sans contester la nécessité des luttes centrées sur l’immédiat (parfois sur l’espoir d’en revenir à un passé plus faste), il faut admettre que ces luttes, sans perspective commune, ne peuvent parvenir à freiner le processus de réaction, encore moins à projeter le mouvement populaire vers un avenir d’émancipation. Il est maintenant vital de saisir l’ensemble du mouvement historique dans la durée. Dans l’histoire, le peuple s’est plusieurs fois trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, ou tout simplement de parvenir, face à toute la société, à formuler ce qu’il voulait, sa volonté. Et pourtant la capacité d’initiative du peuple s’est toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, puis dans son sillage, plus tard avec l’organisation du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du xixe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917.

Aujourd’hui, même si elles sont encore inapparentes, enfouies, les bases d’une réorientation, du mouvement populaire n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés.

— Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître [80 % des Français émettent d’ailleurs un jugement négatif à l’égard du capitalisme]. Et de fait, de siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices de ce mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent avec leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont aujourd’hui encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Face à la reviviscence dévastatrice de périls dont cette crise est porteuse, il ne faut pas imaginer que le capitalisme et son mouvement anarchique, puisse miraculeusement et durablement être “moralisé”, faute d’y être contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples :

« Les processus de régression [et les guerres] se sont développés par à-coups de plus en plus destructeurs, en raison du régime capitaliste » ; « le conflit […] loin de s’éteindre s’est étendu » ; « de toute façon le capitalisme ne peut pas durer, il faut qu’il soit remplacé » ; « même en votant pour le meilleur des candidats, c’est pas ça qui nous sortira du capitalisme » ; « [il faut que] la lutte des classes populaires [reprenne] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire »

Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Si on ne parle plus de socialisme, on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire toujours à « pouvoir vivre » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs que comporte la vie en société, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire peut se reconstruire, s’unifier, affronter la situation actuelle de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

— De ce fait, les bases subjectives (dépendant des sujets humains) pour une réorganisation des classes populaires ne peuvent durablement disparaître. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour l’expression des besoins populaires, pour le développement de leur capacité à faire front à l’encontre de la réaction historique, pour qu’un écho favorable puisse être accordé aux idées qui posent les perspectives historiques des classes populaires. Afin que « la lutte des classes populaires [puisse reprendre] dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire », comme cela était projeté dans une citation déjà mentionnée.

Après chaque défaite ou phase de recul, le travail est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. En sachant que ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un “enterrement définitif, et prématuré”, des ambitions historiques des classes populaires. Avant la défaite, il y a une trentaine d’années, de ce que l’on nommait le “camp socialiste”, d’autres enterrements des ambitions ouvrières et socialistes ont déjà été solennellement notifiés. Après la révolution de 1848 en France, les libéraux, les partisans du capitalisme, avaient prononcé « l’oraison funèbre du socialisme », que l’on estimait, comme aujourd’hui, définitivement vaincu, comme son jumeau communiste, et comme le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri [disait-on] de la conscience publique ». Les idées d’une possible émancipation des classes populaires n’en ont pas moins continué de faire leur chemin, et plusieurs fois trouvé à s’actualiser.

Il convient, comme l’indiquait Gramsci, travailler à identifier les « éléments fondamentaux et permanents » du mouvement général de l’histoire, dans la durée, ou comme l’indique plus modestement une étudiante, « se centrer sur l’histoire, pas sur l’actualité ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances, toujours selon Gramsci, est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la conscience, la volonté, l’organisation, la pratique, la lutte. Il faut donc chercher ce qui peut se trouver en germe, ce qui peut annoncer « un nouvel équilibre des forces de classes ».

Dans ce processus, qui pourrait correspondre à un possible retournement de tendance historique, la principale activité humaine organisatrice ne peut revenir qu’aux classes populaires, et à elles seules. Elles seules, de par la situation qui leur est faite dans le capitalisme, peuvent jouer un rôle d’orientation et prendre en charge le devenir commun de la société. Si rien, dans la situation présente, ne laisse supposer la perspective d’une transformation de la société par l’action de ces classes, il serait hâtif d’en conclure que les conditions de reconstitution de cette perspective sont à tout jamais annihilées.

Il ne s’agit pas pour autant de rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale, mettant fin aux antagonismes du capitalisme. Les révolutions effectives, celles qui se révèlent à même de mettre à bas les fondements du capitalisme, ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie ou du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées. Et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation, contre tous les courants et forces sociales qui se sont acharnés à les “déconstituer”.

Cette tâche peut sembler ingrate, les résultats à en attendre dans l’immédiat peuvent paraître dérisoires. Cette tâche est cependant nécessaire. Elle conditionne la reprise de l’initiative par les classes populaires.
Moyennant de grandes différences pour ce qui touche aux conditions historiques, on peut à certains égards comparer cette tâche au travail accompli par quelques “avant-coureurs” dans les décennies qui ont précédé les grands processus de transformation du monde. Un quart de siècle avant la Révolution française, Rousseau et plusieurs de ses contemporains accomplirent cette tâche, en luttant contre les courants philosophiques et politiques qui niaient le devenir historique possible, et la capacité du peuple à y jouer un rôle majeur. Ils furent capables de déceler, dans les conditions de l’inégalité sociale et de l’oppression, les signes d’une transformation à venir, et de donner à voir à l’ensemble de la société ses conditions de réalisation. Il en fut de même pour les socialistes français du xixe siècle, et de Marx bien sûr, par leur contribution au travail d’organisation d’un mouvement ouvrier influent et conscient des finalités à poursuivre. Ou encore, plus de trente ans avant la révolution russe, dans les conditions de l’arriération sociale et politique de l’Empire tsariste, par le travail d’orientation effectué par Plekhanov et l’organisation Libération du Travail. Par leurs analyses et leur pratique, ils se révélèrent à même de dégager la nécessité et la possibilité d’une transformation à venir des bases du monde ancien, contre la confusion ambiante et les courants de déconstiution dans le domaine des idées.

C’est à ce type de tâches, d’ordre historique, que s’est “attelé” Germinal. Tous ceux qui en comprennent la nécessité peuvent s’y associer, en nous faisant part de leurs préoccupations, en se joignant aux activités de formation, d’analyse, de diffusion, menées dans le cadre de l’Union de lutte des classes populaires.

 

 

 

 

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. La plupart des citations retenues n’émanent pas de militants ou de personnes engagées dans la campagne des différents partis.
  2. 2. On a développé dans un précédent numéro l’évolution de cette séquence historique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Divers courants politiques ou syndicaux, au nom des catégories dont ils visaient à exposer les intérêts, prétendaient chacun tirer la couverture à soi. Seuls les courants gaullistes et communistes proposaient des orientations, ayant une visée commune, face au “marais” des divers courants en rivalité. La Constitution de la Ve République conduisit à structurer et pérenniser quelque temps cette polarité communisme /gaullisme, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation : d’un côté projet d’indépendance et de modernisation de la nation, de l’autre lutte pour les intérêts, immédiats et historiques de la classe ouvrière, et perspective de mettre fin au capitalisme. Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (qui devaient aboutir à l’éviction de De Gaulle et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité gaullisme/communisme ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, cette polarité devait perdre de sa cohérence. Même si en apparence, le paysage électoral présentait peu ou prou les mêmes contours, cette opposition s’est affadie en opposition “molle”, entre une “droite” et une “gauche”, ayant abandonné les repères qui faisaient leur cohérence. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, et la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui avait perdu, avec son partenaire-adversaire, le communisme, tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait plus que se décomposer à son tour. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). Pour la période récente, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, ont semblé s’inscrire encore au regard de la polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne (qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution, comme si d’elle venait tout le mal : Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité, le « système », tout en le complétant (Marine Le Pen, et d’une certaine façon aussi Mélenchon).
  3. 3. Si les références aux classes et à leur lutte sont le plus souvent absentes du côté des politiques ayant voix au chapitre, il n’en est pas de même au sein de la population. Le sentiment “d’appartenance de classe” qui avait un peu reculé dans les décennies récentes, se manifeste de nouveau depuis quelques années. En outre, 64% des Français (chiffres de 2013) estiment que la « lutte de classes est une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60. Quant au jugement à l’égard du capitalisme, 80% estimaient qu’il « fonctionne mal », pour ne pas dire plus.
  4. 4. À cet égard, il ne faut pas ignorer que la thématique « anti système », comme celle de « l’anti-capitalisme », est un recyclage de slogans ayant irrigué des courants d’extrême droite, anti-parlementaires, anti-républicains et/ou fascisants, dans l’entre-deux-guerres et l’après-guerre.
  5. 5. Ce sont les individus des classes populaires (et les plus âgés) qui sont les plus pessimistes à l’égard de la situation, toutefois les plus jeunes ne sont pas non plus vraiment optimistes au sein de ces catégories. Ce sont en fait les catégories les plus directement confrontées à la régression sociale, aux effets de la crise générale du capitalisme, qui sont le plus affectées par le chômage, le sous emploi, la précarité, la baisse du niveau de vie. À l’inverse les cadres, les professions intermédiaires, se révèlent moins touchées par les effets de cette crise générale, même s’ils sont dans les conditions d’exprimer plus massivement leurs mécontentements. Les préoccupation d’ordre social qu’ils formulent se résument souvent à : « plus de moyens », sans toujours se préoccuper de la situation d’ensemble, du bien commun et de celui des autres catégories. Il s’agit moins, semble-t-il, de contester le fondement du régime capitaliste que d’escompter rétablir des situations ébranlées, reconquérir une alliance historique avec ce régime. Pour ce faire des postures anti-riches, anti-finances, peuvent être adoptées (masquant le fait que l’on participe, d’une façon ou d’une autre, d’une commune rétrocession de plus-value). Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, certaines belles âmes peuvent alors prétendre orienter l’ensemble des mouvements sociaux, s’autoriser à mener la critique contre toute fraction du mouvement populaire, suspecté de dérive “populiste” ou nationaliste, et de toute autre “dérive” jugée “nauséabonde”.

Elections présidentielles — France 2017

4 avril 2017

Elections présidentielles — France 2017

Contribution de la Société Populaire d’Education

Supplément du numéro Spécial avril 2017 — journalgerminal.fr

Du fait de la désignation tardive des principaux candidats à la Présidence de la république, le journal Germinal [www.journalgerminal.fr] n’a pu entreprendre que tardivement l’analyse de leurs orientations. On a centré l’attention sur les ouvrages que ces candidats ont fait paraître, plutôt que sur les programmes-catalogues, ceux-ci ne pouvant restituer la ligne directrice des différents projets. S’agissant de Marine le Pen, qui n’a pas publié d’ouvrage récent, on a pris appui sur deux discours récents, pour Benoît Hamon, son livre, Pour la génération qui vient, qui n’est paru qu’en mars 2017, a été consulté. De la sorte, l’analyse des orientations de ces deux derniers candidats ne pourra être que des plus succinctes.

Il était envisagé (sans que les rédacteurs de Germinal aient pu dans tous les cas y parvenir) de centrer l’analyse des différents projets sur la base des questions suivantes :

1/ Le candidat fait-il ou non une analyse de la situation (immédiate, historique) ?

— en termes de situation économique et politique d’ensemble

— en termes de classes et de rapports de classes (associés ou non à des courants politiques)

— en termes de vision stratégique mondiale (contradictions entre puissances)

— en isolant les différents problèmes ou les posant dans leurs relations

— en s’efforçant de dégager les différents appuis ou cibles (puissances, classes, courants) privilégiés

2/ Les propositions des candidats sont-elles en relation (cohérente) avec les analyses

— qu’il y ait ou non analyse, grandes lignes des propositions (économie, politique, relations internationales). S’agit-il d’un simple catalogue ou y a-t-il une unité de l’ensemble ?

— Vision à court ou long terme

— Clientèles privilégiées.

On trouvera le résultat de ce questionnement, que l’on déplore d’avoir dû mener à la va-vite.

Soit, en respectant l’ordre alphabétique :

François Fillon, Faire (2015), ou « Petits arrangements avec la République » (page 3).

Benoît Hamon, Pour la génération qui vient (2017), ou « Comment traire la vache Lolotte qui n’a plus de pis » (page 7).

Emmanuel Macron, Révolution, (2016), ou « Dans ce monde “qui nous inquiète”, nous (la France) devons positiver » (page 8).

Marine Le Pen, Discours (2017) ou « Comment tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables de la politique du pays » (page 13).

Jean-Luc Melenchon, l’Ere du peuple (2016), ou « Déconstruire les repères sociaux de classe » (page 16).

Cet ensemble sera introduit par une lecture qui nous semble illustrer la façon selon laquelle une majorité de candidats usent dans leurs campagnes de procédés langagiers, qui expriment un certain mépris à l’égard de l’intelligence du peuple.

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Pour introduire l’analyse des programmes des principaux candidats

Le littératron de Robert Escarpit. Un ouvrage toujours d’actualité

Quand on écoute les discours ou que l’on lit toute la littérature sur les élections présidentielles de 2017, on peut se demander si la machine que Robert Escarpit avait décrit dans les années 60, dans son livre « Le littératron », n’aurait pas finalement été inventée et utilisée depuis un certain temps.

Ce livre raconte l’histoire d’un linguiste, spécialiste du discours politique qui va tout faire pour obtenir des financements (quitte à employer les plus basses astuces pour convaincre ses interlocuteurs) afin de créer une machine pour créer le discours politique parfait et plus si cela fonctionne.

Qu’en est-il de cette machine « En somme, il s’agit d’un simple ordinateur capable de trier et de combiner très rapidement un grand nombre de données qu’on a préalablement placées dans sa mémoire à celles qu’il a recueillies au cours de ses expériences successives.

On peut demander à une telle machine d’identifier un texte quelconque, d’analyser, de la juger et même de le corriger. On peut aussi, en inversant l’ordre des opérations, lui demander d’associer elle-même les mots, les idées, les structures grammaticales, c’est à dire d’écrire et de composer des textes littéraires ».

Pour cela, il va appuyer son travail de linguiste en référence aussi « au livre de Quintilien, Romain qui traite l’art de persuader : les gestes, les grimaces, les plaisanteries, les arguments … Celui qui assimilerait tout ça serait capable de faire croire à n’importe qui, qu’une vessie est une lanterne et réciproquement. »

Mais comme nous dit l’auteur « ce n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut toute une pratique ». C’est pourquoi il veut « une machine qui fasse automatiquement et en série ce qu’un homme muni de ce livre fait en quelque sorte artisanalement ».

Pour créer cette machine, il part de l’hypothèse de travail que « l’image qu’il se fait de lui-même est pour chaque homme l’étalon de toute valeur. Il s’en suit que consciemment ou inconsciemment, on n’aime d’autres œuvres que celles où l’on ne se laisse persuader par des paroles que si l’on y retrouve l’écho de ce qu’on pense avoir dit. »

Il va donc créer cette machine et l’essayer dans une élection cantonale. Il réussira à faire élire un candidat qui n’aura fait que répéter les mots que la machine aura sortie des données compulsées à partir d’enregistrements, de discussions recueillis dans les bars, les lieux publics…

Ce succès est du pour l’auteur au fait que « l’on assiste dans la lecture des arguments pour l’élection de l’effet narcisse. C’est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu’il s’agit d’un phénomène de résonance comparable à l’effet Larsen en électro-acoustique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclanchement d’oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu’on lit ou ce que l’on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique. »

Il voudra aussi créer cette machine pour produire le best seller de l’année. Pour cela il propose que « chaque année, le secrétaire du syndicat des jurys de Prix Littéraires fasse le relevé des cents ouvrages ayant obtenu le plus de succès auprès des lecteurs. Des spécialistes en analyseraient les éléments stylistiques, narratifs, descriptifs, idéologiques et affectifs. On nourrirait de ces données la mémoire du littératron qui aussitôt intégrerait le tout pour en faire une œuvre qui serait en quelque sorte la quintessence du succès, le best seller robot ».

Dans son imagination débordante (peut être pas tant que cela) l’auteur, fort de son succès dans le domaine politique, ira jusqu’à proposer des colloques à l’UNESCO sur des questions multiples ayant besoin d’un littératron : « littératronique et persuasion, littératronique et culture et littératronique et défense et pourquoi pas prévoir littératronique et décolonisation ».

Et pour en finir de la manipulation pourquoi ne pas proposer un moyen de diffuser les idées gouvernementales. Il l’appellera, Le projet 500. Projet dont le but est de « délimiter un vocabulaire basique de cinq cents mots assortis de quelques règles de grammaire simples, qui constituerait désormais le seul langage autorisé dans la presse, à la radio ou à la télévision pour l’expression des idées. Mots et règles de grammaires seraient choisis de façon à ne pouvoir se combiner que selon un certain nombre de schémas bien déterminés et conformes en tout état de cause aux idées gouvernementales. »

Voilà bien une machine qui peut sembler délirante pour toute personne qui croit en la capacité humaine de faire des choix sensées et réfléchis. Cependant même si au regard de l’ancienneté de cet ouvrage, on peut penser que beaucoup d’hommes politiques n’en connaissent pas l’existence, on peut se demander comment il se fait que beaucoup d’entre eux pratiquent quand même des méthodes identiques afin de convaincre des citoyens de voter pour eux. Parce que finalement, n’estiment-ils pas que ces électeurs ne sont capables d’entendre que ce qu’ils ont envie d’entendre et qu’on ne peut les convaincre qu’avec des arguments adaptés à chaque catégorie, voir à chaque type de personnes.

De la même façon, comment ne pas penser que la plupart de nos responsables politiques n’ont que l’envie d’avoir la meilleure place, et donc ne s’intéressent absolument pas à la situation concrète des français, ni à l’état de déconstruction de notre pays. Car soyons clair, qui veut réellement prendre en compte l’inquiétude des classes populaires concernant l’économie, la politique, et plus largement à l’avenir de la société française ?

 

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Petits arrangements avec la république

François Fillon, Faire, Albin Michel, 2015

Dédicacé « à Pénélope », le livre de François Fillon porte en exergue : « La liberté est une rupture ». Il s’agit de considérer avec quoi s’agit-il de rompre et quelle liberté il s’agit d’instaurer. On se centrera à cet effet sur ce qui nous semble l’orientation générale du propos, sans faire mention des “affaires” survenues après la parution du livre. On peut noter cependant que les « petits arrangements » du candidat avec la République ont quelque peu fait vaciller la statue de celui qui se présentait comme le sauveur d’une France en faillite. Ne se présente-t-il pas aujourd’hui comme un « rebelle que le système n’arrêtera pas » ? Ne s’identifie-il pas à ces « combattants balafrés qui n’ont pas appris la vie dans les livres » ? Sans se demander si cet “encanaillement” sera à même de véritablement s’accorder aux bienséances affichées de ses clientèles habituelles.

François Fillon, contrairement à d’autres candidats, s’essaie à quelques éléments d’analyse sur la situation mondiale et nationale analyse qui ne s’attarde pas sur la question des rapports de production et des rapports de classes. S’agissant de la France, un diagnostic de faillite est prononcé. Pour y remédier, François Fillon opte pour un mode de résolution “libéral” de “redressement” du pays. A le lire, on a souvent l’impression que celui-ci se présente un peu comme une grande entreprise à gérer de façon “rationnelle”, par un management à la dure, qui ne tient pas trop compte des “facteurs humains” qui y seront soumis.

Un monde en état de chaos

François Fillon fait le constat d’un monde en chaos, susceptible de déboucher sur une troisième guerre mondiale. Les raisons de ce chaos tiennent au jeu des grandes puissances depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui se manifesterait pour l’essentiel autour de la lutte pour le contrôle de la sphère musulmane, accessoirement pour les ressources pétrolières. Les rivalités entre puissances qui y sont reconduites ont été facteurs de déstabilisations. En prétendant libérer les peuples, au nom de la démocratie occidentale et des droits de l’homme, nous avons « semé le chaos », après l’effondrement de l’URSS, plus spécialement au Moyen-Orient. « Nous avons fabriqué des Etats qui ne sont pas viables pour reproduire nos propres rivalités, nous avons aveuglément organisé le retour des mollahs en Iran, nous avons armé les moudjahidin pour déstabiliser l’Union Soviétique. »

La politique russe, estime-t-il, n’a pas été plus clairvoyante. Toutefois l’effondrement de l’URSS a conduit à ce que la politique mondiale soit dominée par les Etats-Unis, son « idéalisme casqué », semant partout le chaos. « Depuis plus de vingt ans, depuis l’époque qui a suivi la chute de l’empire soviétique, la diplomatie mondiale est dominée par l’échec tragique de l’instauration universelle de la démocratie sur le modèle occidental. »

François Fillon analyse dans ce contexte la question du terrorisme, « conséquence de la montée en puissance du totalitarisme islamique », effet de la déstabilisation de l’espace étatique moyen-oriental. C’est un fléau global qui frappe au cœur l’Afrique et le Moyen-Orient. Après les attentats de janvier à Paris, il est plus que jamais nécessaire «  de procéder à un aggiornamento diplomatique », c’est-à-dire l’élargissement [voire un certain retournement] de nos alliances, ayant principalement pour enjeu le contrôle de la sphère musulmane. Il s’agit d’allumer des contre-feux. La puissance retrouvée de la France et la mise en place de nouvelles alliances (Russie, large coalition de pays arabo-musulmans) en donnerait les conditions.

L’outil militaire devra faire respecter notre diplomatie. Or cet outil est insuffisant et en continuelle dégradation. Il convient d’accomplir « un effort de défense accru, et coordonné avec nos voisins britanniques et allemands, avec lesquels nous devons construire un noyau dur de la défense européenne ». De façon quelque peu contradictoire, il propose dans le même temps de laisser les peuples « définir leurs aspirations » et les moyens pour les réaliser, de ne pas s’immiscer, s’ingérer dans leurs affaires.

Redresser la France dans une Europe indépendante de la puissance américaine

Quant au fond, l’objectif du projet du candidat Fillon paraît moins centré sur une France souveraine que sur une Europe souveraine. Il se propose de faire de la France la première puissance d’une « Europe souveraine ». Une « France puissante » dans une Europe-puissance, une “Europe européenne”, indépendante des USA.

Selon lui, en effet la puissance américaine constitue un obstacle pour l’Europe. « [Il faut] mobiliser les Européens autour d’un « objectif presque nationaliste », « l’indépendance du vieux continent après des décennies de soumission au dollar ». Il reproche aux Américains leur intrusion dans les affaires des gouvernements européens (services, secrets, pression pour conserver des bases américaines, notamment en Grèce), leur manque de clairvoyance en matière de politique étrangère (facteur de chaos au Proche-Orient). Il blâme l’attitude américaine à l’égard de la Russie, soumise à des sanctions contre-productives. Ignorée comme partenaire au Moyen-Orient,  exclue de l’Europe, celle-ci se trouve repoussée vers la Chine.

Les USA ont depuis les années 50 accumulé des graves erreurs dont nous payons les conséquences. « Nous ne pouvons plus accepter leur domination monétaire, économique, diplomatique, au prétexte qu’ils assurent notre sécurité », ce qui n’est pas selon Fillon tout à fait exact. Il s’agit notamment de briser le monopole et la domination des USA sur le numérique.

La critique adressée à l’Allemagne tient au fait que selon lui, elle reste encore vassale des USA, jouant en Europe son propre jeu, contre la France. Il reproche à l’actuelle puissance allemande de ne pas s’opposer suffisamment aux USA, de ne pas intervenir aux côtés de la France dans la guerre internationale contre les islamistes, mais aussi de faire cavalier seul en Europe pour la politique énergétique et d’accroître sur ce point la dépendance à la Russie.

Le problème à résoudre : « Comment construire cette indépendance européenne ? » pour neutraliser la puissance américaine, ramener l’Allemagne dans une Europe orientée par la France ? »

Il s’agit de déterminer une politique indépendante de sécurité intérieure et extérieure. « Il ne saurait y avoir d’indépendance européenne sans une politique de sécurité intérieure et extérieure. » « A l’intérieur, la question est celle des frontières. L’Europe doit définir ses frontières et les faire respecter. A l’extérieur, c’est d’une politique de défense commune dont nous avons besoin. » On doit obliger les Allemands à s’engager militairement aux côtés des Français pour partager les dépenses et les efforts.

Sur le Moyen-Orient, François Fillon reconnaît une erreur d’appréciation de la politique française au sujet de la Syrie. « Nous refusions de voir que la crise syrienne avait pris un autre tour : celui d’une lutte à mort entre l’Iran et l’Arabie saoudite, entre les chiites et les sunnites, pour le contrôle du Proche et du Moyen-Orient. » « Nous n’avons fait qu’attiser l’incendie qui est en train de devenir une troisième guerre mondiale, pour le contrôle de la sphère musulmane et des ressources pétrolières ». Face au chaos qui nous menace, à la nécessité de résoudre la question syrienne, la Russie doit être réintégrée en Europe. « L’avenir de l’Europe ne peut se dessiner sans la Russie », il faut jeter les bases d’un projet européen allant « de l’Atlantique à l’Oural ».

François Fillon, on le constate, n’est nullement un adversaire d’une “Europe européenne”. Il préconise de prendre appui sur l’euro comme monnaie de règlement imposée, avec harmonisation fiscale pour les nations choisissant l’euro, ce qui suppose un gouvernement économique de la zone euro, organisé autour des chefs d’Etat et de gouvernement. Il veut aussi une stratégie énergétique durable, indépendante, sécurisée, contre les choix unilatéraux, notamment ceux de l’Allemagne qui a choisi d’abandonner le nucléaire.

[Il s’agit ainsi pour le candidat Fillon de remettre indirectement en question les alliances stratégiques nouées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ceci au nom de « l’indépendance » d’une Europe “européenne”. On ne doit pas ignorer que de telles remises en question du statuquo stratégique, en période de crise générale du capitalisme et de rivalité exacerbée entre puissances mondiales, ne conduisent pas nécessairement à conforter la paix, elles peuvent au contraire potentialiser et étendre le risque de guerre mondiale, surtout lorsqu’elles ne se font pas au nom d’une nation souveraine, mais à celui d’une présumée puissance “européenne”.]

France. Le diagnostic de “faillite”

En matière de politique intérieure, le programme du candidat Fillon peut se résumer ainsi : « assainir nos comptes publics en deux ans, relancer notre économie en cinq ans, devenir la première puissance européenne en dix ans. »

Ce programme de « redressement » repose sur les constats suivants :

Les déficits publics se développent depuis 35 ans : dette souverains abyssale [1], qui conduit à une dépendance à l’égard de la finance internationale, menaçant notre indépendance. Une des raisons de ces déficits tient à une « hypertrophie de la fonction publique », et au « modèle social » français devenu trop coûteux (coût des retraites, de l’assurance maladie, chômage…). « Nous ne produisons plus assez de richesses pour supporter le poids de ce modèle » financé par la dette. En contrepoint, il existe trop de pression fiscale pesant sur les entreprises, qui perdent de ce fait en compétitivité, sont éliminées dans la compétition européenne et mondiale. La capacité compétitive est encore affectée par le temps de travail estimé insuffisant du côté des salariés. L’âge légal de départ à la retraite est pour sa part trop précoce par rapport à nos concurrents directs.

On constate de ce fait un affaissement de l’appareil productif (désindustrialisation, chômage massif). La dernière année de plein emploi, avec moins de 5% de taux de chômage, remonte à 1979. Depuis le chômage est massif (autour de 10 %). On assiste dans le même temps à un étouffement de l’initiative économique. « La France étouffe sous les réglementations, les interdictions, les injonctions et les prélèvements obligatoires. Les Français ne parviennent plus à supporter le poids d’un Etat et d’un secteur public hypertrophiés. »

« Le moment est venu de libérer le pays et […] de restaurer sa souveraineté en le sevrant de sa dépendance aux marchés financiers. » Il faut remobiliser les forces de travail sous-utilisées, redévelopper un tissu économique à forte valeur ajoutée, redonner des marges aux entreprises afin regagner en compétitivité. Sur cette base, on pourra entrer dans une phase de croissance, d’exportations performantes, de plein emploi.

Après le diagnostic, des remèdes doux-amers et bien ciblés

Pour résoudre la question de l’endettement, du déficit public, se trouver à même de développer le secteur productif et la compétitivité des entreprises, François Fillon propose : — d’un côté, la diminution des dépenses publiques — de l’autre, de favoriser les entreprises du secteur marchand, d’alléger fortement la pression fiscale qui pèse sur elles — et, pour les salariés, de travailler plus, et plus tard, de réserver la formation professionnelle aux besoins réels, afin produire plus de richesses. Ce qui s’énonce par un certain nombre de propositions :

— Garantir l’équilibre des comptes sociaux. Les dépenses sociales représentent plus de la moitié des dépenses publiques, et parmi elles les retraites sont le poste le plus important – presque 14% du PIB, contre 10 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. La fuite en avant de l’endettement fait peser une grande menace sur l’avenir de notre modèle social. Rien ne peut justifier de payer à crédit l’assurance maladie, les retraites, « alors que nous pourrions les financer par nos propres efforts, en travaillant plus longtemps. » Pour sauver le système par répartition il faut donc reporter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans.

— Réduire le poids du secteur public. 22% de la force de travail en France est employée par le secteur public contre 11 % en Allemagne (nos voisins ne sont pas moins bien administrés que nous !). Le nombre d’emplois publics a atteint 5,6 millions en 2013. Il faut rééquilibrer notre force de travail en direction du secteur productif. » Pour cela passer il faut passer de 35h à 39 h par semaine dans la Fonction publique, soit un gain de 12%, qui devrait “économiser” 600 000 emplois.

— Mener une politique fiscale cohérente avec le « redressement des finances publiques et la compétitivité de l’économie. » Les prélèvements obligatoires sont trop élevés, l’objectif est de les diminuer. Toutefois, compte tenu de la situation budgétaire dégradée, une baisse importante à court terme serait irréaliste. Il faut commencer par relancer la compétitivité, dont découlerait la croissance et l’emploi. La priorité sera donnée aux baisses de charges et de prélèvements sur les entreprises pour une « politique d’offre » efficace.

— Réorienter l’épargne vers l’économie productive et refondre la fiscalité du capital pour faciliter l’investissement direct dans les PME. Baisser en priorité, les taxes qui pèsent sur les marges de compétitivité et d’investissement et sur l’emploi, supprimer les impôts et taxes inutiles : réduire l’IS et supprimer quinze milliards d’euros de taxes ; abolir l’ISF — impôt anti-investissement — qui s’est soldé par le détournement de milliards d’investissements au profit de la Grande-Bretagne, de la Belgique, de la Suisse ou des Etats-Unis. La perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne s’explique par les hausses de charges mais aussi par des hausses de salaires miraculeuses.

Au pôle du travail salarié

— Abandonner l’utopie des 35 heures et fixer par la loi une durée maximum de 48 heures hebdomadaires.

— Simplifier le Code du travail et introduire le motif de réorganisation/restructuration des entreprises pour régler la question des licenciements, développer la flexi-sécurité en renforçant l’efficacité de la formation pour les demandeurs d’emploi et l’orientation vers les secteurs demandeurs.

— L’indemnisation du chômage, système actuellement très coûteux avec un taux de remplacement de l’ordre de 90%, est peu incitatif pour un retour à l’emploi. Ce taux ne doit pas excéder 75 %, avec une dose de dégressivité. Engager une réforme profonde de la formation professionnelle qui coûte 30 milliards d’€/an, afin d’aider les chômeurs à se tourner vers les secteurs porteurs.

— Redynamiser et redéployer le dialogue social et la représentation syndicale. Mettre fin à la politique salariale et d’achat de la paix sociale (ce qui dégrade les marges des entreprises et leurs capacités d’investissement). Relever les seuils sociaux de 10 à 50 salariés et de 50 à 100, fusionner les CE et CHSCT, de limiter à 50 % du temps le mandat de représentation des élus.

— Développer la formation en alternance et l’apprentissage : près de deux millions de jeunes entre 15 et 29 ans ne suivent aucune formation scolaire ou professionnelle et restent sans emploi (100 000 élèves sortent du système scolaire sans diplôme). Redévelopper l’apprentissage du CAP aux études supérieures, adapter aux besoins des entreprises, des territoires.

Et les classes dans tout ça ?

Si l’on excepte les contradictions affirmées entre deux secteurs de la vie sociale (secteur public et secteur marchand), François Fillon, comme les autres candidats, ne propose pas une analyse en termes de classes. Sa conception se présente comme relevant d’un schéma plus “technique” de management social. Comment redresser “l’entreprise France”, sans trop tenir compte des facteurs proprement sociaux humains, surtout du côté des salariés, qui risqueraient de perturber la bonne gestion de l’ensemble du projet. On notera cependant quelques références à la question des classes, la plupart ayant déjà été signalées.

— Les facilités que le candidat accorde au secteur productif marchand (et aux classes qui le régissent) sont posées, il faut le signaler, en relation avec la question de l’emploi pour les classes (ouvriers, employés) qui dépendent du développement de ce secteur. On doit reconnaître à cet égard avec le candidat qu’aucune société ne peut se passer de production, les catégories qui dépendent du secteur public pas plus que d’autres (toute la question est de savoir au profit principal de qui).

— Pour les salariés ordinaires du secteur non public, ce sera la portion congrue. La potion se décline sous son versant amer. Le programme pose, entre autres, la nécessité d’une augmentation de la durée légale du travail, la prolongation de l’âge de départ à la retraite, la réduction du système d’indemnisation du chômage, la facilitation des licenciements.

— Pour les classes qui dépendent de la fonction publique, surtout territoriale, surtout à la base, la potion n’est guère plus douce. La part qu’ils prennent dans le processus d’endettement est jugée trop importante. Ils devront se mettre au régime. Même chose pour ce qui touche aux divers subsides des syndicalistes et syndicats, et autres réseaux de bureaucratie. François Fillon estime toutefois nécessaire de mieux payer les fonctionnaires, en contrepartie de l’allégement de leur nombre. Pas de mise à la diète, semble-t-il, pour les parlementaires, ministres et autres grands personnages de l’Etat.

— François Fillon est cependant partisan de maintenir à certaines catégories sociales une protection minimale : les six millions de Français au chômage, les travailleurs pauvres, les retraités, les deux millions de jeunes Françaisqui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni au travail, les artisans, les agriculteurs. Les zones rurales, les agriculteurs en détresse devraient bénéficier de mesures de soutien.

— A signaler pour conclure, qu’à propos des retraites, François Fillon met en question les « égoïsmes de classes ». « Les études montraient que les professions exposées aux intempéries, les agriculteurs, les couvreurs, les maçons, vivent en moyenne moins longtemps que les autres, tandis que les curés et les enseignants ont les plus longues perspectives. » Le groupe social des enseignants et les socialistes qui les défendent à l’Assemblée sont sur la base de ce constat montrés du doigt. Ne refusent-ils pas de faire des efforts sur l’âge de départ à la retraite au profit des agriculteurs, maçons, couvreurs, qui subissent des conditions de travail plus dures. La mise en question des “égoïsmes de classes” ne semble toutefois pas, ici encore, devoir s’appliquer aux députés, ministres et haut personnel politique.

 

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Continuer à traire la vache Lolotte qui n’a plus de pis

Benoît Hamon, Pour la génération qui vient, Equateurs, 2017

L’ouvrage de Benoît Hamon est paru tardivement en mars 2017, bien après sa désignation à la primaire de la « belle alliance populaire ». Le livre comprend quelques 120 petites pages en gros caractères, ce qui représente à peu près 45 pages pour une brochure normale. Le contenu n’est pas lui-même très consistant. Si on s’efforce d’en disséquer le contenu, selon le plan de questionnement appliqué à tous les candidats, un premier constat s’impose : à peu près rien sur les contradictions mondiales, ni dans l’immédiat, ni en perspective historique, pas davantage sur les contradictions sociales, de classe. Et même sur ce que peut représenter pour lui le socialisme, pas grand chose à se mettre sous la dent. Bien que l’ouvrage entier ait été consulté, on se bornera ici à présenter l’introduction, qui donne un aperçu de la tonalité de l’ensemble. On indiquera à la suite quelques-unes des propositions du candidat.

« Quelque chose a changé », mais on ne sait pas encore très bien où on va aller

On apprend dès le début de l’ouvrage que « quelque chose a changé ». La « génération qui a fait irruption au cours de la campagne », « la seule clairvoyante » [« la jeunesse »] est consciente que « notre pays » « se trouve à la croisée des chemins ». Il y a le vieux chemin, et le nouveau dont on ne sait pas vraiment s’il est tracé et vers quoi il se dirige. « Le vieux monde s’apprête à disparaître, le nouveau se cherche encore ».

Quoiqu’il en soit, « la jeunesse », dont Benoît Hamon se fait le porte-parole, aurait « décidé » d’imaginer un avenir « autre », fait de « progrès et de justice sociale ». Ces « citoyens neufs », plein de force et d’audace, veulent « en plein jour, éveillés […] accomplir leur rêve ».

Sur le vieux chemin arpenté par Benoît Hamon, dans le vieux monde, il n’a connu avec sa génération, que des décennies de crise, d’essoufflement de la croissance, de chômage, et bien sûr de « dérèglement climatique ». Depuis des lustres, tous les candidats à l’élection présidentielle ont cherché à conjurer « la crise », sans y parvenir. Ce qui leur a fait défaut, c’est peut-être de ne pas s’être interrogé sur le double sens du mot crise : « maladie grave » et « moment charnière ». On n’a pas tiré les leçons qui relèvent de ce second sens, qui sont celles-ci : « c’est le moment ou jamais d’agir ». Encore, l’auteur le reconnaît, s’agit-il de savoir « dans quelle direction ».

Si la crise s’éternise, et ici l’analyse de Benoît Hamon atteint des sommets de clairvoyance, « ne faut-il pas lui trouver un nouveau nom ? ». Et, allant avec le nouveau nom, « de nouveaux remèdes ». Le propos ici se fait plus précis : puisque les remèdes habituels (politique d’austérité, flexibilité du travail, accroissement de la concurrence), ne fonctionnent plus, conduisent à la régression, « les forces progressives » peuvent sauver le pays du pire, avec un remède radical, « [s’engager] dès aujourd’hui dans une transition sans précédent ».

Une « transition sans précédent » afin de « réenchanter la réalité »

La jeunesse relèvera le défi. Elle laissera à l’ancien monde « les vieilles rengaines, les vieilles recettes, la vieille politique », tout ce qui a le regard tourné vers le passé : enfermement dans un pays imaginaire, nation assiégée, France en déclin. En termes plus précis, il faudra en priorité rejeter les forces nationalistes, ceux qui veulent mettre au pas les fonctionnaires, les magistrats, les médias, ceux qui défendent l’arbitraire, ceux qui « accablent l’Islam au nom de la laïcité tout en frayant avec les intégristes catholiques ».

Benoît Hamon comprend certes que, face au quotidien difficile, des sentiments de détresse, d’amertume, de rage et de révolte, puissent naître de cet ancien monde, que plus spécialement le Front National en tire profit. Il imagine toutefois que si, bannissant le passé, nous avons « le regard tourné vers l’avenir », ces « pulsions » pourront être neutralisées. A cet effet, « les forces de gauche doivent porter un imaginaire puissant, capable de dessiner les contours d’une autre société », faisant appel, non « à la part nocturne, présente en chacun de nous », mais à « notre intelligence ». Il n’y a pas cependant d’homme providentiel, dit notre candidat non providentiel, qui ne saurait prétendre détenir « la vérité absolue ». En toute modestie, il tient à proclamer : « Je rejette le costume de sauveur qu’on m’enjoint d’endosser » !

Quel est le contenu de cet « espoir collectif » que le candidat se propose cependant d’énoncer ?

Il s’agit tout uniment de « réenchanter la réalité ». Ce qui peut en tout premier lieu s’exposer par « l’urgence du progrès social et écologique », le déploiement de « nos valeurs fraternelles et humanistes ». Ainsi nous pourrons entrer dans une « nouvelle ère », où des « termes » [à défaut des réalités] « comme diesel, carbone, perturbateurs endocriniens n’ont plus de cours », où l’on pourra modifier « notre vision du travail » [sinon sa réalité], où l’on éradiquera la grande précarité tout en libérant notre créativité. Enfin, on assistera à l’avènement d’une nouvelle république qui rendra « le pouvoir aux citoyens ». Un paradis sur terre.

Redistribuer les richesses que l’on a cessé de produire

En termes prosaïques, bien que le candidat ait intégré dans son programme certaines propositions pour un « redressement productif » de la France, telles que le préconisait Arnaud Montebourg, Benoît Hamon semble imaginer que l’on puisse répartir ce qui n’a pas été produit, par le recours de la « taxation” d’un secteur productif déjà défaillant (en schant que les banques elles-mêmes ne peuvent prospérer sans aucune base productive).

L’orientation générale : ne pas se préoccuper de diminuer la dette (plutôt compter sur une improbable « solidarité européenne »), travailler moins, dépenser plus. On n’en donnera ici que quelques exemples, parmi les plus généreux : mettre en place une loi pour la réduction du temps de travail, un revenu universel d’existence (dont la définition varie), recruter de 40 000 enseignants et créer 7500 emplois dans les universités et laboratoires, créer 500 000 emplois dans l’économie sociale et solidaire. Pour financer l’ensemble, il suffira de taxer les superprofits des banques, d’instituer une « contribution sociale sur les robots ». (Notons qu’il existe d’autres mesures dont on ne peut condamner le principe, mais dont il s’agira de trouver le financement).

Les propositions relatives à la « transition écologique » ne présentent pas d’originalité particulière : la sortie du nucléaire sous vingt-cinq ans, porter la part des énergies renouvelables à 50 % d’ici 2025, mêmes délais pour l’arrêt du diesel pour les voitures neuves, enfin interdiction des perturbateurs endocriniens. Dans le cadre d’une conception “écologique” un peu élargie, on note aussi la légalisation du cannabis et la garantie d’un droit à mourir dans la dignité (euthanasie).

Pour que « le vieux monde » puisse plus vite disparaître au profit de la “jeunesse”, et pour que le nouveau monde qui « se cherche » puisse advenir, et rende le pouvoir aux citoyens, Benoît Hamon propose en outre des transformations institutionnelles : Conférence pour une Sixième république avec introduction d’une dose de proportionnelle, septennat non renouvelable ; référendum sur la reconnaissance du vote blanc et l’extension du droit de vote aux étrangers pour les élections locales, mise en place d’un 49.3 “citoyen”.

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Dans ce monde « qui nous inquiète », nous (la France) devons “optimiser”

Emmanuel Macron, Révolution, XO, 2016

Dans son livre, Révolution, Emmanuel Macron fait usage de procédés rhétoriques, parfois plus affinés que ceux de ses concurrents. Il s’efforce de capter la bienveillance des lecteurs par un jeu d’identification, entre lui-même [2] (je), nous, la France. Ce jeu s’énonce par les intitulés des différents chapitres : « Ce que je suis », « Ce que je crois », « Ce que nous sommes », « Ce que nous voulons », « La France que nous voulons », « Vouloir la France ». On trouve aussi les formulations d’appropriation : « mon pays », « notre pays », « allégeance à mon pays », « dette à notre pays ». Conformément à la logique de la Présidentielle dans la Cinquième république, cela vaut pour établir une “rencontre” directe entre le candidat et la nation, le candidat et les Français.

Rompant parfois avec l’identification entre le je et le nous, le candidat Macron s’adressant aux Français, à leur intelligence, se dit à l’écoute de « leurs colères, leurs attentes », leurs inquiétudes face au bouleversement du monde, tout en tablant sur leur capacité à “positiver” dans cette « nouvelle ère », marquée par des phénomènes de crise et de rupture.

La position stratégique de la France dans le monde : ne pas bouleverser le statu quo des alliances stratégiques structurantes, refonder sur une base réaliste nos relations avec la Russie

L’essentiel des orientations proposées par le candidat Macron touche à la nécessité pour la France de saisir les opportunités économiques que la nouvelle marche du monde peut offrir. Dans un chapitre du livre, il porte cependant attention aux questions stratégiques et au maintien d’une ambition politique pour la France sur l’arène mondiale. Le contenu de ce chapitre, qui par certains aspects paraît proche des positions d’Hubert Védrine, n’est pas présenté dans le programme du candidat. Il y est proposé de faire œuvre de réalisme. Il ne s’agit pas pour la France de « se désintéresser du monde », plutôt d’y faire entendre ce qui est conforme à sa « vocation universelle », en tenant compte de « la réalité de nos moyens ».

Plutôt que d’intervenir militairement aux différents azimuts, la France, en tant que puissance internationale (Conseil de Sécurité notamment), doit conserver « sa position particulière et indépendante qui lui permet d’engager un dialogue constructif avec tous », ce qui suppose un « devoir d’exemplarité » : respect du cadre de l’ONU, ne pas s’engager dans un « interventionnisme irréfléchi » contraire au droit international. Le bilan de vingt ans d’interventions extérieures devrait à cet égard être conduit. Pour l’avenir Il est préconisé pour l’avenir de maintenir une diplomatie influente, un réseau actif sur le terrain, de toujours s’efforcer, avant toute intervention, de voir si une option politique existe pour résoudre les conflits.

Le principe de souveraineté, défini comme « libre exercice pour une population de ses choix collectifs sur son territoire » se trouve affirmé. Bien que le propos ne soit pas toujours limpide, il semble que ce qui menace cette souveraineté, ou indépendance, en matière stratégique ne tient pas au processus d’intégration au sein de l’Europe, du moins l’Europe dans ses contours actuels. Ce qui menace ou limite cette indépendance stratégique aux orientations et décisions prises par les puissances qui, toujours sur le plan stratégique, se partageraient aujourd’hui l’hégémonie mondiale, [à savoir Etats-Unis et Russie]. Pour ce qui touche à la sécurité de la France, il convient ainsi de « mettre en oeuvre notre sécurité collective de façon plus indépendante », plus spécialement, est-il indiqué, à l’égard « des choix stratégiques américains et russes ». En outre, la dissuasion nucléaire, ulttime rempart pour l’indépendance stratégique, doit être maintenue « quel qu’en soit le coût ».

Toutefois, au contraire de la plupart des candidats, le statu quo des alliances stratégiques issues de la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’est pas remis en cause. L’axe transatlantique doit demeurer « structurant », bien qu’il soit nécessaire de rééquilibrer notre relation avec les Etats-Unis, faire prévaloir des positions indépendantes. Le Royaume Uni doit rester un partenaire stratégique, et ce qui est peut-être un peu différent, il faut un dialogue stratégique avec l’Allemagne. Sans remettre en cause l’axe transatlantique, il faut exclure d’en revenir à la guerre froide. Les relations avec la Russie doivent être refondées : envisager la levée des sanctions, trouver un terrain d’entente au Proche et Moyen Orient, stabiliser les relations avec Ukraine, ce qui ne signifie pas de renoncer à toute vigilance à l’égard de la Russie. Plus généralement il s’agit, sans sacrifier nos “valeurs”, de parler avec ceux avec qui nous sommes en désaccord.

La « politique arabe et méditerranéenne doit en outre être placée au cœur de notre diplomatie », ce qui suppose des relations continues et exigeantes avec les acteurs de cette région (plus spécialement avec l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Iran, etc.). La France doit jouer son rôle pour promouvoir un schéma de sécurité afin de stabiliser cette région. [Des notations particulières concernent la Turquie, la Palestine, le Liban, il est aussi fait état de la nécessité de faire le bilan des conflits (ou révolutions) en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie.]

La marche du monde et la France dans le monde tel qu’il marche

La prise en compte de la situation mondiale et celle de la situation française sont étroitement liées. C’est sur la base de cette prise en compte, parfois succincte, qu’Emmanuel Macron définit ses orientations pour la France.

Il constate que le monde est en plein « bouleversement ». Il serait entré dans une « nouvelle ère », caractérisée au moyen de notions vagues : « la mondialisation », « le numérique », « le péril climatique », « les conflits géopolitiques », « le terrorisme », « l’effritement de l’Europe ». Ce bouleversement se manifeste par « des inégalités croissantes », une « crise démocratique des sociétés occidentales ». L’évolution économique est plus rapide, marquée de « ruptures technologiques ». Un tel « monde […] nous inquiète », il suscite « le doute » le désespoir, la peur ». « L’Idée de crise permanente s’est installée durablement dans les esprits. » [On ne sait pas s’il s’agit pour le candidat d’une simple idée fermentant dans les esprits, ou de la réalité des choses].

Nous serions même [et l’auteur soutient lui-même le propos] « en train de vivre un stade final du capitalisme mondial ». Le capitalisme international « ne se régule plus lui-même », et, « par ses excès manifeste son incapacité à durer véritablement ». Je ne sais pas d’ailleurs, précise-il « si ce capitalisme n’est pas en train de vivre ses dernières étapes, en raison même de ses excès »

« Notre monde a donc, au fil des décennies, vu les logiques marchandes et financières prendre le dessus. » Ainsi la « civilisation dans laquelle nous entrons » « est faite de flux de marchandises, d’hommes, d’argent, partout en permanence à travers la planète. » C’est une « civilisation du risque » (risques environnementaux, géopolitiques, terrorisme, guerres religieuses). Elle est celle d’une « société dont les contours ne sont plus un seul pays, mais le monde. » Elle vient donc « bousculer une organisation qui reposait avant tout sur des Etats et nations qui réglaient l’essentiel de nos vies, aussi longtemps que la plus grande part des échanges se faisait à l’intérieur du pays » [ce qui ne date pas d’hier]. Les Etats sont devenus des « bureaucraties » qui « tentent de résister ou d’accompagner cette réalité économique sans en avoir la pleine maîtrise ».

Quoi que l’on puisse penser des périls portés par ce monde capitaliste, et ses excès, et la « civilisation dans laquelle nous entrons ». Nous ne pouvons guère faire autre chose que de prendre ce monde tel qu’il est. Emmanuel Macron n’imagine pas que puisse exister au plan historique d’autre issue.

S’adapter à la marche capitaliste du monde. En saisir les « nouvelles opportunités »

Que faire alors ? La réponse d’Emmanuel Macron est celle-ci : Nous devons prendre acte sur cet état de fait et tirer le mieux possible (je, nous, la France) notre épingle du jeu, saisir les « nouvelles opportunités économiques » que le bouleversement du monde peut nous offrir. « Peut-on remplacer le monde tel qu’il va ? Je ne le crois pas. »Quoi qu’on en ait, il faut « s’adapter à la marche du monde », puisqu’il n’est pas possible d’en sortir pour vivre mieux. La France devra se confronter à ce monde, par « volontarisme lucide ».

« Refuser les changements du monde en nous contentant de rafistoler le modèle créé pour avant-hier, ce n’est pas la France. » Cela fait trente ans que nos naviguons à vue dans la mondialisation et « nous n’avons pas pu trouver la place qui devrait être la notre » : une économie de l’excellence, de l’entrepreneuriat, de l’innovation. On ne peut « soustraire la France au cours du monde », il n’y a « pas de solutions qui ne fonctionneraient qu’en France », c’est « une chimère » d’imaginer pouvoir résoudre les problèmes en fermant les frontières.

« Nous devons aujourd’hui faire entrer la France dans le XXIe siècle ». Cela exige de savoir réconcilier « ce que nous sommes profondément », par un « effort collectif pour nous rendre libres ». « Les Français [selon Macron] sont prêts à réinventer le pays. » La « bataille doit être menée au niveau européen et mondial », essentiellement sur le terrain économique. Il estime que tout n’est pas condamnable dans la mondialisation, dans la mesure où elle crée une interdépendance entre les nations, les entreprises, les centres de recherche. Tout n’est pas condamnable non plus dans la finance, s’il s’agit d’une finance ayant une finalité productive.

Moyennant la reconquête de « la place qui devrait être la notre », Emmanuel Macron, sans se faire trop d’illusions il est vrai, voudrait tout de même un « monde moins inacceptable et moins injuste ». Il faudrait pour cela parvenir à anticiper, prévenir, modifier les règles internationales les plus néfastes, voire « humaniser le capitalisme contemporain ». Il précise cependant : « Je ne sais pas si nous y parviendrons ».

Que peut-on vraiment faire avec l’Europe, « rêve d’empire et d’union par la guerre » ?

Selon Emmanuel Macron, se référant à Mendès France comme à de Gaulle, l’avenir de la France se joue sur le continent européen. Pour « maîtriser notre destin », la France a « besoin d’Europe », celle-ci n’est pas responsable de tous nos maux. Ce « besoin d’Europe » se fait plus spécialement sentir au plan économique, si nous voulons avoir la chance de peser face aux USA et à la Chine, notamment dans les grandes négociations commerciales.

L’Europe toutefois « paraît déjà épuisée ». Son édification a pu faire croire à la disparition des conflits, mais il ne faut pas oublier, dit Macron, que les conflits constituent « l’histoire réelle de ce continent ». Le « rêve européen » dans l’histoire est un « rêve d’empire et d’union par la guerre », dans le passé et peut-être dans le futur. « Ne perdons jamais de vue que la guerre est notre passé sur le continent et qu’elle pourrait être notre avenir si nous ne construisons pas une Europe libre ». L’Europe a pris la forme d’une « construction non hégémonique », pour autant les promesses de paix sont aujourd’hui fragilisées. « Le fil de l’histoire n’est pas rompu. La guerre et les conflits ne sont pas derrière nous ».

A près la promesse de paix nourrie par l’Europe, la promesse de prospérité est trahie. Face à la crise au chômage, quelle adhésion peut susciter l’Europe auprès des jeunes générations. Sur le terrain économique, l’euro pose problème en raison des différences grandissantes entre les économies, avec la crise de la dette, l’absence de politique coordonnée.

On constate un épuisement des idées et des méthodes : prolifération de règles, confusion des procédures, objectifs contradictoires. Depuis 2005, l’Europe est devenue trop libérale. Le Brexit est un symptôme de cet épuisement, et non pas unacte égoïste, il exprime un besoin de protection, le rejet d’un modèle de société marqué par les destructions industrielles, économiques, sociales. La promesse de liberté est elle-même affaiblie.

Après un tel constat, on pourrait imaginer qu’il n’y ait plus qu’à tirer l’échelle. Tel n’est pas le cas. Emmanuel Macron se refuse à faire de l’Europe le bouc émissaire de tous les maux qui nous affligent. On pourrait « renouer avec le désir d’Europe », reprendre depuis le début avec un projet politique véritable.

L’Union Européenne demeure en ce sens pertinente comme espace de marché unique et de progrès social (liberté d’entreprendre, justice sociale), mais aussi pour faire face aux flux migratoires, pour la défense commune des frontières, les intérêts des diverses nations étant liés sur ce point. On ne peut pas « tout refaire à l’échelon national ». Il préconise un budget de la zone euro pour les investissements communs, un plan de baisse des dépenses, une politique coordonnée en matière d’accords commerciaux (Chine, USA, Canada). Ce projet d’une Union Européenne réformée devrait être mis en route et validé par chaque Etat « selon sa tradition démocratique ».

L’ambition du candidat Macron va même au-delà. En dépit de ses appréciations liminaires sur l’Europe comme « rêve d’empire et d’union par la guerre », il avance que celle-ci n’en pourrait pas moins constituer « notre chance pour retrouver notre pleine souveraineté ». A minima, l’Union Européenne peut, ou pourrait, assurer un « bon niveau de protection » de cette souveraineté.

Abandonner nos « passions tristes »

Faire entrer la France dans la marche du monde [« stade final du capitalisme mondial »]

Emmanuel Macron fait état du désarroi qui semble affecter de la population française (“nous”).

L’opinion est désorientée. « La France est malheureuse de ce qu’elle est devenue ». Elle a le « sentiment qu’elle glisse vers l’inconnu, qu’elle ne maîtrise plus son destin, perd son identité ». « Nous sommes recroquevillés sur nos passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion ».

Sans doute ne s’agit-il pas seulement de « sentiment”, mais aussi de réalités. « Notre pays est rongé par le doute, le chômage, les divisions matérielles mais aussi morales ». Le rapport au travail a été bouleversé, de nouvelles inégalités se sont développées, nous sommes confrontés à une société ouverte sur un monde de risques, tandis que le système de lois et de règlements date du XIXe siècle, que les recettes du siècle dernier ne fonctionnent plus, que la règle envahit tout, et que le pays vit pour l’administration. L’endettement du pays s’accroît, la structure territoriale est inadaptée, l’éducation nationale est dépassée. Le “modèle français” ne marche plus, c’est devenu un système organisé pour protéger l’ordre existant, les situations acquises, injustes, qui de plus alourdissent la dépense publique. dans cette situation, le divorce entre le peuple et les gouvernants s’approfondit. Nous sommes immobiles, à l’arrêt. Bref, « notre situation n’est ni acceptable, ni tenable ».

Que nous reste-t-il à faire ici encore :

Si l’on suit le propos d’Emmanuel Macron, il semble bien que n’existe pas d’alternative, nous devons donc nous adapter aux « nouvelles exigences du temps ». Dans le cadre du monde tel qu’il marche, il s’agit de « construire une prospérité du XXIe siècle », ce qui serait faire retour à la « voie française », revenir à excellence. Ce devoir est englobant : vous et moi, nous, la France. « La solution est en nous », « il faut agir », « nous devons  agir», « nous devons faire ce qui doit être fait »

Il faut pour cela, se « ressaisir », ne pas se « laisser aller », engager une « rupture délibérée avec l’espèce de fatigue accumulée depuis trop longtemps ».

La France n’est pas un château de cartes, elle a traversé d’autres épreuves. Son patrimoine culturel est riche, sa démographie dynamique, elle est capable de réussir en renouant avec le fil de son histoire (une économie forte, une culture riche), afin de reprendre dans le concert des nations sa place incomparable. Le pays a le peuple et l’Histoire pour avancer. Il faut « simplement reconstituer nos forces ». Cela « ne dépend que d’une chose : notre unité, notre courage, notre volonté commune ».

Comment faire ?

Pour « répondre aux défis du monde et de notre pays », nous devons nous libérer de ce qui nous entrave, « sortir de nos habitudes ». « Nous ne pouvons plus répondre avec les mêmes hommes, les mêmes idées ». Des centaines de structures dépassées » sont à faire « disparaître », des personnels politiques, des institutions dépassées, des schémas anciens qui ne laissent pas place à initiative, des clivages anciens. Il faut permettre à la société de prendre des initiatives, d’expérimenter, de trouver des solutions appropriées « concrètes et efficaces. Les termes efficacité, responsabilité, initiative, action, innovation, ponctuent l’ensemble du discours.

Cette mise à plat des structures qui ont fait leur temps, laisseront place à un sentiment libérateur, l’idée « que tout est possible ». Il s’agit d’une« révolution démocratique profonde », le mot révolution est ici lâché. Chacun pourra y jouer un rôle et reprendre du pouvoir. « La multitude reprend forme car chacun peut avoir sa place ».

Plus concrètement, cette grande libération des énergies s’articule autour de quelques grands axes : produire en France, pouvoir vivre de son travail, refondre la protection sociale et les institutions. Dans le livre, les divers points sont peu développés. On en propose ici une vue sommaire, pour plus de détails se reporter au programme sur le Site en-marche.fr[3].

Produire en France. Pour lutter contre la désindustrialisation, Emmanuel Macron, invoquant Colbert, propose de renouer avec « le rêve productif » de la France, construire une « nouvelle prospérité ». Il signale au passage, ce qui est parfois oublié par d’autres candidats, qu’un impératif social contraint à produire avant de répartir. L’impératif de croissance économique devra ainsi prévaloir sur la dépense publique. Hors du schéma dualiste entre relance et rigueur, l’investissement [planifié] devra privilégier les dépenses productives (L’impôt visant surtout le capital non productif). Pour la conquête de nouveaux marchés, dans un contexte difficile, les marges des entreprises doivent pouvoir se reconstituer, ce qui implique de réduire les le coût du travail (par une baisse des cotisations et non en diminuant les revenus des salariés).

Outre l’investissement dans l’éducation, la formation, la recherche, la transition écologique, le numérique, certains secteurs ne devront pas être abandonnés « au seul jeu du marché » : la défense, la l’énergie, tout ce qui touche à la souveraineté militaire et à l’indépendance énergétique (nécessité de restructurer la filière nucléaire et de ne pas dépendre d’une seule technologie).

Pouvoir vivre de son travail. Emmanuel Macron ne prend pas à son compte le discours sur fin du travail. Le travail est selon lui facteur d’intégration essentiel et de mobilité sociales. On ne peut envisager de répondre au chômage de masse et à la précarité qui touche aussi ceux qui ont un emploi, par des solutions type revenu universel, ce serait un renoncement au principe d’égalité. La priorité devra être donnée à la lutte contre le chômage, à la possibilité pour chacun de pouvoir « vivre de son travail ». La question n’est pas d’assurer seulement un filet de sécurité, mais d’assurer une vraie place à chacun dans la société, pour ceux qui sont sans emploi de chercher les moyens d’un retour au travail. Le marché du travail « malade » a besoin d’être réformé.

Il s’agit de construire un cadre permettant « à chacun de trouver sa voie, de pouvoir choisir sa vie », de mettre en œuvre des règles qui ne favorisent pas seulement les “insiders”. Il faut ouvrir la voie à des possibilités d’évolution, à des réponses personnalisées (notamment en matière de formation). S’il est nécessaire de maintenir une protection contre le chômage, la garantie de sécurité de l’emploi ne peut être assurée. Les droits de l’assurance chômage (sans dégressivité) devraient être étendus aux non salariés.

Une réorganisation du droit du travail est nécessaire : tout en maintenant quelques grands principes non dérogatoires, il faut plus de flexibilité, : adaptation des 35 heures selon les entreprises, négociation par branches et entreprises. La difficulté de cette réorganisation viendra des syndicats, dont il conviendrait de renforcer leur légitimité, dans le cadre de leur pouvoir de négociation au niveau des entreprises.

Refonte du modèle social : Les bouleversements en cours ont fait naître de nouvelles inégalités. Or, les règles de protection sociale qui prévalent ne signifient pas plus d’égalité sociale. Il y a d’un côté des personnes sans aucune protection et, de l’autre, des régimes spéciaux et une multitude des statuts et situations. L’accès à l’emploi, les salaires sont inégaux, entre hommes et femmes et selon les origines et les lieux. Avec le chômage de masse, les règles de protection sociale (santé, chômage, retraite) gagées sur le travail ne fonctionnent plus, ce système accroissant les inégalités n’est plus tenable. Il faut sortir de cette approche, établir des principes qui favorisent effectivement l’égalité, notamment en faisant plus pour ceux sont dans des situations les moins favorisées.

Au régime fondé, sur les cotisations sociales ceux qui ont un travail, il faut substituer une régime fondé sur l’impôt. Ainsi, les règles de protection ne dépendront plus de la situation des personnes à un moment donné. De la même façon le régime universel de retraites, tout en maintenant le principe de la répartition, sera conçu indépendamment du statut des travailleurs. L’Etat, en tant que financeur des dépenses sociales, doit reprendre en mains les décisions stratégiques concernant la santé, le chômage, qui relèvent aujourd’hui de la gestion des partenaires sociaux. S’il s’agit de leur donner moins de place dans l’orientation générale du système, une plus grande place devrait leur être accordée dans la négociation et la régulation au sein des entreprises, dans l’accompagnement des actifs. Le candidat suppose qu’il s’agira là d’un « rude combat », susceptible de fâcher les partenaires sociaux qui vivent du système.

En matière d’institutions, Emmanuel Macron se prononce pour un renoncement au « rêve d’une France uniforme ». S’il propose quelques modifications mineures de la structure administrative pour une partie des départements, il veillerait à éviter l’enlisement de la « France périphérique », par des équipements publics de base, des moyens de transports, la rénovation urbaine, une reconstruction industrielle et commerciale, l’économie productive des campagnes, la réorganisation des filières agricoles.

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Tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables politiques du pays

Marine Le Pen, Discours (2017)

 

La candidate du Front National, Marine Le Pen, n’a pas publié d’ouvrage récent. Ses 144 engagements pour la présidentielle ne sont disponibles que depuis le 4 février 2017. Elle a par ailleurs exposé ses orientations dans un discours général, le 5 février, puis sa façon de concevoir les enjeux au plan mondial, dans un second discours le 23 février. On se centrera sur quelques éléments de ces discours, sans en épuiser le contenu, en portant attention au thème moins rebattu de ses prises de positions sur l’échiquier international.

En portant attention au contenu des discours de Marine Le Pen, plus spécialement ceux qui touchent à la stratégie mondiale, on peut éprouver un certain trouble, comme s’il existait deux “niveaux” possibles de lecture, selon que l’on est un destinataire ordinaire ou “initié”. Selon que l’on est l’un ou l’autre, certains mots cibles, tels que peuple, nation, patrie, voire même Europe, peuvent être compris dans des sens différents : le lecteur-électeur français ordinaire prendra ces mots dans la signification commune qu’ils revêtaient historiquement dans la langue française, le lecteur moins innocent y retrouvera, sous forme codée, des notions référées à tout un courant de pensée, dont l’expression n’a plus vraiment droit de cité dans la conjoncture intellectuelle du moment. Les ambiguïtés des procédés langagiers mis en œuvre réfractent sans doute l’existence de positions contrastées au sein du Parti de la candidate.

L’abaissement de la France. Les effets de la “mondialisation

Marine Le Pen met en évidence des tendances et traits négatifs affectant la situation de la France, de leurs effets sur de grandes sections de la population. Bien que la mise en relation de ces différents traits présente une cohérence formelle indéniable, ces différents constats ne sont pas intégrés au sein d’une conception véritablement historique. Les déterminations des choses, les causes, les conséquences semblent souvent dépendre d’un cadre d’interprétation préposé.

Au premier degré, pour ses destinataires ordinaires, les prises de position de Marine Le Pen se présentent comme presque exclusivement centrées sur la France, la nation, son indépendance, contre tout ce qui la menace. Les doléances, désarrois, exaspérations, aspirations, de larges catégories de la population française, s’y trouvent exprimées sous une forme générale. La France a perdu de sa puissance, de sa souveraineté, de son crédit moral, mais aussi de ses capacités redistributives ; “le peuple” est de moins en moins pris en compte par les “élites”.

En conformité avec les ressentis de larges pans de la population, de leur rejet des politiques conduites jusqu’alors, la candidate dresse une opposition diamétrale entre deux entités : nation et/ou peuple, et, mondialisation, élites mondialisées. Contre la “nation”, le “peuple”, leur “liberté”, se dresse « la mondialisation », plus précisément une « mondialisation dérégulée », qui « procède de la recherche de l’hyper profit ». Le libre cours laissé à la mondialisation menace « la continuité de la France en tant que nation libre », et « notre existence en tant que peuple ». Pour mettre fin à cette subordination, la candidate appelle à restaurer le peuple, à restaurer l’État. Comme « tout procède du peuple », il faut « rétablir le peuple comme sujet politique », « prendre comme fil rouge l’intérêt national ». La réponse n’est pas technique mais « régalienne ».

Une polarisation est établie entre, d’un côté, la nation, le peuple, les “élites”, “nous”, [« nous sommes chez nous »], et, de l’autre, toujours en relation avec la “mondialisation” (et les migrations qu’elle suscite), « la caste » [nouveau vocable novlangue], les « élites » mondialisées, « nos dirigeants », ceux qui font le « choix mondialiste », “tous mes concurrents”, sans que soient clairement distingués leurs méfaits respectifs.

« Ils cherchent à détruire nos grands équilibres et sociaux, veulent abolir les frontières, toujours plus d’immigration et moins de cohésion ».La « politique fiscale et sociale enrichit les multinationales et dilapide l’argent public via une immigration totalement incontrôlée ». « Contre la droite du fric et la gauche du fric, la France du peuple », « je veux rendre leur argent aux Français ».

La « remise en ordre » de la France. Contre l’Union Européenne une « autre Europe »

Une fois effectué le constat de ces polarisations irréductibles, se pose la question de la « mise en ordre » de la France. Marine Le Pen prétend la mettre en œuvre « en cinq ans », par la grâce d’une « révolution », ou plutôt de plusieurs : « révolution du patriotisme », « révolution de la proximité », « révolution de la liberté ». Les 144 engagements, pris « au nom du peuple », sont censés permettre une telle remise en ordre.

Ces 144 engagements sont groupés par thèmes qui se succèdent dans un ordre déterminé impeccable : une France libre, une France sûre, une France prospère, une France juste, une France fière, une France puissante, une France durable. Un objectif général est visé, plus spécialement à l’encontre de l’Union Européenne : « Retrouver notre liberté et la maîtrise de notre destin en restituant au peuple français sa souveraineté (monétaire, législative, territoriale, économique). » [4] Il s’agira « d’engager une négociation avec nos partenaires européens, suivie d’un referendum sur notre appartenance à l’Union européenne ».

L’Union Européenne se présente ainsi comme la cible, ce qui laisserait à penser que Marine Le Pen s’insurge contre l’Europe. Cela n’est pas évident. Dans son discours de politique internationale, elle se déclare en fait contre l’Union Européenne, mais non contre l’Europe. Elle semble nourrir le projet d’une « autre Europe », indépendante des puissances de la mondialisation, une Europe véritablement européenne, un projet européen respectueux des intérêts des peuples européens.

Pour dessiner les contours de son projet, Marine Le Pen l’expose en négatif : rejet du « mondialisme économique », qui, au nom de la liberté du commerce et de circuler, réduit « l’homme au consommateur et au producteur », et les peuples, les nations, « à des populations […], à des espaces de marchandisation généralisés, limités au “vivre ensemble” ».

Cette mondialisation, telle qu’elle est, opposée au monde, à l’Europe, à La France, tels qu’ils devraient être, est présentée à un double niveau : « mondialisation d’en haut » (ou « financiarisation de l’économie »), et mondialisation d’en bas (ou « immigration massive et incontrôlée »). Ces deux niveaux, ces deux tendances, ne seraient que les deux faces d’une même réalité.

En outre, la mondialisation, qui « était un fait », est devenue une « idéologie ». Elle a le soutien de « la finance », de « l’essentiel de la classe politique », et, à défaut de l’Europe des peuples, de « l’Union européenne », soumise à la mondialisation.

Encouragée par la mondialisation, l’immigration massive, est elle-même « cause directe » du « fondamentalisme islamiste », que soutiennent « des idiots utiles » et des « complices plus ou moins conscients ». La cause des maux qui accablent la France et les Français, relèverait in fine, de deux « idéologies » en « alliance puissante », deux « totalitarismes », deux « fondamentalismes » : « l’individualisme » de l’un, le « communautarisme » de l’autre. Tous deux s’attaquent à « l’indivisibilité de la république ».

Si l’on s’efforce de connaître les fauteurs de trouble, responsables de la mondialisation, et de son idéologie, des cibles plus précises sont désignées : les organisations supranationales, les Etats-Unis et leur « aventurisme stratégique ». L’Union Européenne fait partie de même camp, étant trop dépendante des Etats-Unis. Il en de même pour L’Allemagne de Madame Merkel. L’Union européenne n’est en ce sens qu’une « construction idéologique », au contraire d’une Europe fidèle à sa réalité “européenne”. L’Union Européenne sera désertée par les peuples, au profit d’une « Europe des nations indépendantes ».

« La problématique géopolitique majeure »

Dans l’analyse de la situation internationale que propose la candidate, on discerne les éléments d’un second degré du discours, qui n’est peut-être pas intelligible pour les électeurs français ordinaires. Marine Le Pen affirme la nécessité de renouer avec la réalité du « monde tel qu’il est », contre les dénis qu’oppose à cette réalité « la classe politique ». Mais de quelle réalité du monde s’agit-il. Il peut sembler que le devenir projeté, en fonction « du monde tel qu’il est », se présente pour partie comme un “devoir être” intemporel de la France, sans véritable prise en compte des données historiques concrètes. Il peut s’agir alors moins d’une analyse de la réalité d’ensemble que d’un vœu inconditionnel, assorti d’un “serment”.

« [je parlerai du] monde tel qu’il est, et pas tel que je voudrais qu’il soit ; [de] la France telle qu’elle est et pas telle que je voudrais qu’elle soit, voilà le point de départ de tout. »

« [je parlerai] du rôle qui a été le sien, et du rôle que je lui rendrai ».

Si l’on passe à l’analyse du « monde tel qu’il est » et au constat d’un « affaiblissement de la France », d’un « recul de ses positions dans le monde », il semble que cet affaiblissement n’aurait pour « origine » que le « refus d’admettre la réalité ». Quelles sont donc ces réalités du monde avec lesquelles nous devons renouer ?

Selon Marine Le Pen, la « problématique géopolitique majeure », qui a été déniée, ne concerne pas, du moins en apparence, les enjeux stratégiques de la France et des différentes puissances, mais les migrations, les « grands mouvements de population », dont on ne saisit pas vraiment les déterminations, mais qui peuvent se révéler « une menace pour l’équilibre et la paix du monde ».

Une fois posé ce « problème géopolitique majeur », que la population peut effectivement reconnaître comme tel, mais auquel la candidate se fait fort de faire face, la question des choix stratégiques effectifs est abordée.

Les « forces de l’histoire » : idées, idéologies, religions, origines

Le discours centré sur la décomposition de la situation économique et politique, sur la perte de toute ambition nationale, est facteur d’attraction pour tous ceux qui subissent les effets de cette décomposition. Cela ne signifie pas qu’ils veuillent troquer la réalité historique et politique de la formation nationale de la France, contre une conception immatérielle, évanescente. C’est pourtant ce qui leur est proposé dans le discours sur la situation internationale. Un je ne sais quoi : l’identité, la culture, une âme éternelle indicible, y sont mises au premier plan : une « âme des peuples », « le lien indéfinissable qui lie les Français », au contraire de populations « sans appartenance ».

Il s’agit ici encore, de revenir au « principe de réalité », contre les fautes et erreurs qui ont été perpétrées. « Ces fautes et ces erreurs ont une origine commune ; la négation des forces réelles à l’œuvre, qui sont les forces de l’histoire ». Ces supposées « forces de l’histoire » ne relèvent pas de déterminations matérielles, de processus de formation historique, mais « des idées, des idéologies, des religions et des origines ».

Le respect des réalités du monde consiste ainsi à le voir « dans sa diversité », et plus précisément de ne pas le voir avec « le prisme d’un occidentalo-centrisme », ou au regard de la « marchandisation du monde ».

L’occidentalo-centrisme n’est pas clairement défini, mais on peut en saisir les principes, au regard des réalités qu’il nie : « l’âme des peuples », originelle, intemporelle. Cette thématique est proche de celle développée en son temps par le Club de l’Horloge.

« […] une analyse mesurée de l’histoire démontre la constance de l’âme des peuples. […] les peuples poursuivent les mêmes buts à travers les siècles. […] Sous des titres et noms qui changent, à travers des régimes politiques différents, l’âme des peuples renaît toujours. In variablement, elle se confronte aux mêmes données physiques ; les peuples expriment toujours leur passion à demeurer ce qu’ils sont ».

Il s’agit de considérer non les peuples (ou les nations) comme constructions politiques, formations historiques, mais en tant que peuples et nations, fruits d’une “géopolitique”.

Conception « multiculturelle » du monde et droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle »

C’est le droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle », quelle que soit il est vrai, l’origine de ceux qui la composent, que Marine Le Pen, réclame pour la France, ce qui la conduit à défendre une « conception multiculturelle du monde », capable de se conjuguer avec une « stratégie nationale de paix, d’influence et de puissance ».

Il convient cependant de voir que cette « politique d’indépendance » suppose une « vision claire de ce que nous défendons et de ce contre quoi nous luttons », c’est-à-dire l’ennemi. « Nous saurons reconnaître et désigner l’ennemi principal [non explicitement désigné dans ce discours], celui qui porte atteinte à l’intégrité de notre territoire, à l’identité de la Nation, à l’unité du peuple français, celui qui entend nous soumettre à ses lois, ses mœurs, ses intérêts. »

Contre cet “ennemi” multiforme, ne doit-on pas être prêt à payer le prix de la guerre ?

« […] nous nous devons à nous-mêmes, et nous devons au monde de rappeler qu’il y a pire de la guerre [l’humiliation nationale], « la submersion de son territoire », « la soumission d’un peuple à des lois, à des principes, à des combats qui ne sont pas les siens. »

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Déconstruire les repères sociaux de classes

Jean-Luc Melenchon, L’Ere du peuple, février 2016

Jean-Luc Melenchon, vieux routier de la politique, est souvent d’un abord sympathique en dépit de ses foucades. Ses interventions dans le débat public se révèlent souvent réjouissantes, n’aident-elles pas les auditeurs à soutenir leur attention lorsque la discussion s’éternise et s’enlise. Sa conception du monde et les orientations qu’il propose dans L’ère du peuple (février 2016 [5]),ne s’en présentent pas moins de façon quelque peu nébuleuse. On en donnera ici quelques aperçus.

Remise en cause du statu quo mondial

La partie consacrée aux relations internationales est relativement claire. Jean-Luc Melenchon remet en cause l’ordre mondial, tel que celui-ci lui semble s’être trouvé fixé au profit des Etats-unis après le repartage de 1945. Il veut un renversement des alliances de la France (et de l’Europe), principalement à l’encontre de la puissance américaine. Il préconise un recentrement sur les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et autres pays d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie.

La France a selon lui intérêt à une nouvelle alliance mondiale au moyen d’institutions “universalistes”, au demeurant mal définies. « Nous devons retrouver notre défense souveraine contre l’impérialisme nord-américain et son outil militaire. »

La France lui paraît en effet intégrée servilement aux politiques de « l’empire nord-américain », celui-ci est présumé dénoncer périodiquement d’abominables ennemis, à fin de conforter sa puissance militaire, sous les auspices doctrinales de la théorie du « choc des civilisations » (Samuel Huntington). Selon Jean-Luc Melenchon, nous n’avons rien à faire dans l’OTAN, l’Europe non plus. Il se prononce clairement pour un partenariat avec la Russie (Il reproche à Hollande d’avoir donné son accord à Chicago pour l’installation en Europe du bouclier antimissile, bouclier visant 75% des installations de défense russes).

La nouvelle politique d’alliances pour la France vaut pour l’ensemble européen. Les Etats-Unis selon lui auraient vu d’un mauvais œil l’émergence de l’euro. La crise grecque, qui a failli emporter la monnaie unique européenne, se serait déclenchée à l’instigation d’un consortium de banques nord-américaines. Il préconise la constitution d’une nouvelle alliance « universaliste, pour un monde ordonné, facteur de paix, différent du monde multipolaire. La nouvelle alliance devrait reposer sur des alliances naturelles avec les puissances qui mettent en cause tout ce qui fait la suprématie des Etats-Unis, celles qui desserrent l’étau nord-américain, dont une Europe délivrée du poids de la puissance américaine. Ce qui, pour « nous Français » serait appréciable pour récupérer notre indépendance. Quand les Etats-Unis perdront la première place, estime-t-il, cela restructurera radicalement d’un coup l’ensemble de l’ordre géopolitique.

La France devrait en outre se rallier à la proposition chinoise de créer une « monnaie commune mondiale ».

Le nombre des êtres humains ou le « mystère de l’accélération de l’histoire »

Si l’on ne centre plus l’attention sur les propositions qui touchent au nouvel ordre international projeté, le propos ne se présente pas comme aussi limpide, c’est un euphémisme. Seuls ceux qui sont capables de donner sens à la phraséologie ésotérique d’un Edgar Morin ou d’un Alain Badiou, pourront en faire leur miel. Comme l’indique l’auteur, les pages qu’il propose reprennent nombre d’arguments et points de vue, qu’il a “collectés” au fil de ses lectures, ses combats et rencontres. Il procède à « la mise en cohérence de [ces] données éparpillées, pour en faire une vision globale ».

Selon Jean-Luc Melenchon, qui parfois recourt à quelques à quelques références marxistes, le « moteur de l’histoire » n’est plus la « lutte des classes », mais le nombre d’êtres humains, ou plus précisément de « consommateurs ». « L’histoire des sociétés humaines dépend directement de cette donnée, le nombre ». « Le nombre des êtres humains est l’explication du mystère de ce qu’on appelle l’accélération de l’histoire ». Ce nombre n’est pas seulement une quantité, c’est « le facteur décisif de la « façon de vivre [des êtres humains] et d’être en relation entre eux avec leur écosystème ». « Le nombre des consommateurs et la raréfaction des ressources qui en résulte, sont bien le « moteur de l’histoire ». D’où cette formule lapidaire : « voir les pulsations du nombre des humains comme le sujet de l’histoire ».

De 2009 à 2014, la population mondiale a augmenté d’un milliard d’individus.Nous sommes entrés, indique Jean-Luc Melenchon, dans l’ère de l’anthropocène et de l’homo urbanus (80 % de la population vit en ville en Europe et sur le continent américain). Les activités humaines, liées à cette donnée du nombre, entraînent des dégâts irréversibles sur le climat et la biodiversité. Et dans le « mode néolibéral productiviste » qui domine notre temps, c’est la cupidité sui commande et le pillage, détruisant les forces de vie.

Le nombre toutefois contraint aussi à faire de la politique, « c’est-à-dire à se préoccuper de la façon de vivre tous ensemble ». Il enjoint à entrer dans une « autre manière de produire et de consommer », « parti pris pour l’intelligence et le dévouement de chacun au bien commun ». La république dès lors entre dans « l’ère écologique »,  étendant « les droits de l’homme et du citoyen aux questions écologiques », en fonction d’un « intérêt général humain écologique ».

Une « insurrection morale permanente » contre le « productivisme »

Jean-Luc Melenchon fait état de l’incroyable défi écologique et géopolitique qui, bien davantage que n’importe quel terrorisme, menace d’anéantir la civilisation humaine. Ce diagnostic le conduit à concentrer la critique moins sur le régime capitaliste en tant que tel que sur le “productivisme”, en fin de compte danger essentiel rongeant la civilisation humaine actuelle.

Le chaos qui s’avance est selon lui la « conséquence directe de ce productivisme », et celui-ci tient à la domination du mode « néolibéral », vecteur de cupidité, de violence sociale, d’irresponsabilité écologique. Le productivisme n’est pas seulement un modèle économique, c’est un modèle culturel. Le « moins cher », qui s’obtient au prix du sang et des larmes, est un argument de vente, une motivation d’achat. « Moins cher » est le nom des délocalisations, baisses des salaires, abandons des normes sanitaires et environnementales, privatisations des services publics » L’individualisme égotique des consommateurs fonctionne comme un envoûtement, l’intérêt général n’y a pas de place, il est rendu invisible. De ce fait, « le productivisme » ne peut être considéré seulement « comme modèle économique, c’est un modèle culturel », qui nous enjoint au choix d’un « insurrection morale permanente. »

Bien que le candidat Melenchon puisse prendre en compte les crises périodiques qui traversent le mode de production capitaliste depuis le XIXe siècle, il n’établit pas que les diverses crises qui se succèdent depuis les années 70 résultent d’un seul et même processus, d’une seule et même crise générale de ce mode de production (de même nature que celles advenues lors les décennies qui ont précédé les Guerres mondiales). Bien qu’il puisse évoquer « la loi du marché », « la dictature de la marchandise », il attribue cette succession de crises, et la dernière celle de 2008, à la seule finance, à la « caste toute puissante », l’oligarchie, née de la « globalisation financière » et qui gouverne tout. De ce fait, il ne peut porter intérêt aux déterminations de la nouvelle grande crise qui affecte l’ensemble du monde depuis près d’un demi siècle. Pourquoi, dit-il, devrait-on parler de crise « comme on le fait depuis trente ans », « il n’y a pas de crise, mais trois bifurcations du monde » : une civilisation humaine confrontée à l’explosion du nombre de ses membres, un changement climatique irréversible, un retournement de l’ordre géopolitique.

Transformer le capitalisme par la “règle verte” et la « propriété sociale du temps »

L’enjeu “écologiste” est central dans la problématique de Jean-Luc Melenchon. Pour combattre le productivisme néo-libéral, il propose de mettre en œuvre « la règle verte », c’est-à-dire de ne pas prélever davantage à la nature que ce qu’elle peut reconstituer. Il s’agit d’instituer « une autre manière de produire et de consommer ». La règle verte permettra de réguler la production d’objets obsolescents, de ceux qui creusent « la dette écologique », selon lui « autrement plus inquiétante que la dette publique ».

« La règle verte est un parti pris pour l’intelligence et le dévouement de chacun au bien commun […] elle fait rentrer la République dans l’âge écologiste, elle étend « les droits de l’homme et du citoyen aux questions écologiques, en fonction de l’intérêt général humain écologique… ».

L’imposition de la “règle verte” implique de substituer au pouvoir actuel un autre pouvoir, de nouveaux droits, « écologiques » : lanceurs d’alerte, institution de délégués environnementaux, tribuns du peuple en charge du respect de la règle verte, défenseurs attitrés, qui auront un droit de veto suspensif sur les projets écologiquement insoutenables [6].

Le temps de l’écologie est toutefois un temps long. Or, selon Jean-Luc Melenchon, nous sommes dans un temps court, contraint, celui de la production capitaliste des marchandises (l’esclave ramène sa chaîne à la maison avec son ordinateur et son téléphone portable…). Ce sont « les droits de la propriété du capital qui fixent ses exigences de profit dans le temps court ». « Le temps court est une dictature ». Il faut instaurer la « propriété sociale du temps », alternative exemplaire à la propriété capitaliste, « idée radicalement neuve ».  Dès lors les temps sociaux seront harmonisés à partir des personnes plutôt que des marchandises. Par la gestion écologique de la société, c’est la reconquête du droit au temps long, le début du « bien vivre ».

La révolution citoyenne et « l’écosocialisme » enjeux d’une révolution non socialiste

Selon Edgar Morin, « l’écosocialisme est une politique de civilisation ». Jean-Luc Melenchon s’est emparé du thème. L’écosocialisme est une alternative pour sortir de la crise, imposer « l’intérêt général humain ». On pourra partager les richesses « sans attendre » [qu’elles soient produites ?], fonder une nouvelle économie des besoins et de la sobriété, préserver le climat, l’écosystème et sa biodiversité. « L’intérêt général humain » unit « l’écologie politique » et le projet de « République sociale et universelle ». L’écosocialisme n’est pas selon Jean-Luc Melenchon une utopie, il constitue la synthèse d’une écologie nécessairement “anticapitaliste” et d’un socialisme débarrassé des logiques du productivisme. Pour le candidat à l’élection présidentielle, l’écosocialisme a peu à voir avec « l’ancienne révolution socialiste », bien qu’il puisse inclure nombre de tâches que celle-ci devait prendre en charge : la lutte pour l’égalité du bien-être, le contrôle collectif des biens communs, l’éducation de tous. La “révolution citoyenne” vise des objectifs plus amples que l’ancienne révolution socialiste, ceux de « l’intérêt général humain ». Dans la continuité du programme anti productiviste, elle part de l’évaluation des « rapports de l’humanité avec l’écosystème et des tâches qui en découlent ».

Pour instaurer cet écosocialisme, le chemin de la « révolution citoyenne » se met en mouvement, contre un capitalisme limité au “productivisme néo-libéral”, dans la dépendance de « l’oligarchie financière mondialisée ». Cette oligarchie [davantage que le régime de production capitaliste, dont elle n’est qu’une émanation] se présente comme l’essence commune des « vrais coupables » : les gouvernements soumis aux lobbies des multinationales, les idéologues de la concurrence).

Trois piliers de l’ordre de la société sont visés par la « révolution citoyenne » (et/ou « l’écosocialisme »). A la place de la concurrence libre et non faussée doivent se retrouver la solidarité, la production coopérative et la « règle verte ». S’agissant de la propriété, il s’agit de faire prévaloir un droit d’usage, plus spécialement pour les biens communs : l’eau, l’air, la terre, le savoir. Ensuite, remettre en cause l’ordre juridique et institutionnel en place, la hiérarchie des normes et des pouvoirs. La nouvelle république devra décider si elle est parlementaire ou présidentielle, avancer dans les nouvelles directions que l’expérience a permis de dégager (tels le pouvoir électoral au Venezuela, la reconnaissance de la nature comme sujet de droit en Equateur et Bolivie, la liberté de choix du genre en Argentine, ou de disposer de soi dans la fécondité comme devant la mort, le droit d’insurrection contre les autorités en place par référendum révocatoire, etc.).

Contre la dictature des oligarchies financières ou du prolétariat.Conférer la souveraineté aux « multitudes citadines »

Jean-Luc Melenchon ne fait pas silence sur les classes sociales, ce qui le distingue de la plupart des autres (grands) candidats. Pour lui, l’accès à la visibilité des différentes classes constitue un enjeu. Les classes qui ont été rendues invisibles aux yeux des autres le sont également à leurs propres yeux. A l’inverse, les catégories « hypervisibles » peuvent faire croire que la représentation d’elles-mêmes est la seule réalité sociale effective. Reprenant les analyses de Christophe Guilluy, il signale que les ouvriers et les employés, qui forment la classe sociale la plus nombreuse en France, ne représentent que 2% des personnages visibles à la télévision, les pauvres et les précaires y existant encore moins. Les cadres en revanche occupent 60% des rôles visibles dans le discours publics et les représentations, les pauvres sont tout simplement inexistants, bien qu’ils représentent près de 16% de la population.

S’agissant de la classe moyenne, dont il n’est pas possible de dresser les contours, trop de statuts sociaux différent entrant dans sa composition. Cette présumée « classe moyenne », indique Jean-Luc Melenchon, oscille entre le conservatisme de ses positions acquises et la rage civique, la peur du déclassement pouvant la pousser à des solutions radicales de toute nature. C’est cependant au sein de ce conglomérat, surtout auprès des milieux bien éduqués et qualifiés qu’il semble devoir trouver le point d’appui pour sa « révolution citoyenne », qui se substitue à la révolution prolétarienne et au rôle directeur de la classe ouvrière.

Certes, les « multitudes urbanisées » qui sont au cœur du projet se présentent, du fait de la « ségrégation spatiale » qui les isole, comme inaptes à exister comme « acteur collectif ». Cette inertie et cette dissociation peuvent cependant se retourner en « conscience collective ». Melenchon s’appuie ici sur le schéma de Sartre sur la formation de rassemblements inertes en groupes. La multitude citadine devrait constituer un levier décisif pour le déclenchement du « changement radical » auquel il aspire. On ne peut en effet proposer comme idéal à cette “classe” de s’identifier à un improbable prolétariat [et à la révolution socialiste], on pourra en revanche la conduire à s’identifier à un « peuple » dont il s’agit de modifier la définition.

La « multitude citadine » se forme en peuple sous l’effet de « la température politique »

Le peuple, pour Jean-Luc Melenchon, c’est la « multitude urbanisée » prenant conscience d’elle-même au travers de revendications communes qui s’enracinent dans « les soucis quotidiens de l’existence concrète ». Cette multitude, substrat de la « révolution citoyenne », deviendrait peuple [politique] par son action collective, par sa mise en réseau, sous l’effet des événements et des actions politiques. « Ce n’est pas le réseau qui crée le peuple en action mais l’inverse. Le peuple existe quand il se met en réseau […] les relations urbaines unifient. » [7] Pour faire bref, la multitude citadine « se transforme en peuple sous l’action de la chaleur ». « Quand la multitude cesse d’être l’agitation individuelle des citadins vaquant à leurs affaires personnelles, quand elle prend en charge des revendications communes, alors elle change de nature […], elle passe à un autre état sous l’effet de la température politique que l’action réchauffe […] c’est alors qu’apparaît l’acteur politique de notre temps : le peuple ».

Indépendamment de ses positionnements au sein des rapports sociaux, la multitude citadine se transformerait en peuple, en se donnant « dans l’action » des buts communs. Dans le schéma de Jean-Luc Melenchon, le peuple se constitue dans l’immédiateté, non en fonction de visées historiques générales. La multitude devient le peuple en cherchant à « assurer sa souveraineté sur l’espace qu’elle occupe ». Il s’agit davantage ici d’un processus plus ou moins spontané, acte fondateur constituant, selon Melenchon, de la conquête de la souveraineté par le peuple. Il ne s’agit ici ni d’une véritable pratique politique, ni de souveraineté effective. Le concept de souveraineté est dévoyé, puisque la souveraineté suppose une maîtrise effective sur son devenir, maîtrise qui ne peut découler de la seule “expérimentation” citoyenne, mais qui requiert une vue générale de la finalité à atteindre et des moyens pour y parvenir, en fonction d’une claire saisie des données socio-historiques. Quant à la pratique politique, celle-ci suppose, comme toute pratique, une vue générale de la finalité à atteindre et des moyens pour y parvenir, en fonction de conditions historiques déterminées.

A quoi s’oppose la multitude citadine constituée en nouveau peuple ? Que désire-t-elle ?

Le nouveau peuple [au contraire du prolétariat qui visait « l’ancienne révolution socialiste] ne semble pas avoir pour objectif de toucher au fondement du régime capitaliste pour émanciper l’ensemble de la société, et non seulement lui-même : la multitude citadine des pays développés. Ce nouveau peuple semble se borner à disputer le pouvoir à « l’oligarchie financière », « directement et physiquement » « avec un programme spontané » qui porte la négation de « l’ordre établi ». « Ce programme c’est le bien vivre ensemble tel que la ville le fait désirer » […] un « collectivisme spontané. »

Il s’agit ainsi pour la « révolution citoyenne » de la multitude citadine de changer en quelque sorte les tenants du pouvoir (“dégagisme”). Un nouvel organe d’action se constitue comme « pouvoir concurrent » à celui de l’autorité légale. « L’assemblée citoyenne se substitue aux autorités défaillantes et instaure de fait la loi que des citoyens réunis en nombre décident d’appliquer. » La Constituante projetée, qui donnerait naissance à une VIe République, n’est pas un arrangement technique pour peaufiner les rouages. C’est une révolution de l’ordre “politique” pour instaurer le « pouvoir du peuple », un pseudo peuple qui semble devoir exclure les “anciennes” classes populaires sous la nouvelle domination qu’il prétend instaurer.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1Dette insoutenable, déficit chronique des Finances Publiques : hypertrophie du budget de l’Etat, risque pour le service de la dette (premier poste budgétaire). Notre indépendance financière, notre activité économique, notre protection sociale sont menacées, la faillite est un risque énorme malgré le déni des politiques.
  2. 2.Il use plutôt du je (sujet) plutôt que du moi solipsiste nombril du monde” (de François Hollande).
  3. 3.Parmi les priorités : réduction des déficits, choix de dépenses prioritaires, baisses d’impôts favorisant l’activité économique et l’emploi, investissements productifs, renouer avec l’excellence des services publics.
  4. 4.Les cibles principales dont on sollicite les suffrages par ces engagements, semblent être :

    – pour les TPE-PME, (apprentissage, guichet unique, RSI revu, baisse des charges, des impôts, protection à l’égard de la mondialisation menaçante, de la finance, etc.

    – travailleurs : heures sup défiscalisées et majorées, retraite à 60 ans et 40 annuités, maintien renégocié des 35 heures, abrogation de la Loi travail.

    – “Modèle français des exploitations familiales agricoles ” ; circuits courts locaux,

    continuité du service public.

    – pour les fonctionnaires des basses catégories : statuts et point d’indice.

    – pour les services publics : EDF, entreprise stratégique reste sous contrôle de l’Etat, La Poste et la SNCF aussi.

    Les mesures sont généreuses. Ce qui interroge sur leur faisabilité. Le simple chiffrage des dépenses, indépendamment de toute question de retrait de l’UE, parviennent à des montants dont on cherche comment ils peuvent être abondés.

  5. 5.Intitulés des chapitres : La loi du nombre, L’ère de l’anthropocène, Le retournement politique du monde, Le nouvel ordre du temps, Homo urbanus , Le peuple et sa révolution, Rompre l’envoûtement, Fin des vieux programmes.
  6. 6.Ce qui implique une nouvelle bureaucratie non élue, non mandatée, pour le nouvel ordre écologique, la police des “bonnes mœurs écologiques”, codifiées par qui ? pour qui ?
  7. 7.Ainsi, ce n’est pas la place des différentes catégories sociales au regard des rapports sociaux de production qui détermine leur qualité de peuple, mais la mise en réseau, les relations urbaines. Appliqué au peuple, le postulat idéaliste d’Althusser, selon lequel c’est la lutte de classes qui fait les classes, est ici reconduit.»

La révolution de 1917 n’est pas tombée du ciel

1 mars 2017

La révolution de 1917 n’est pas tombée du ciel

En dépit des grandes difficultés que la révolution russe (soviétique) dut affronter, elle parvint à maintenir des objectifs socialistes dans la durée, en dépit de l’immaturité économique du pays et de la coalition de toutes les puissances capitalistes, contre ce processus d’édification. On peut estimer que tous les espoirs qui avaient pu être mis dans cette révolution ne purent se réaliser comme on pouvait le projeter dans un monde idéal. On doit cependant retenir que, comme il en avait été le cas pour la Révolution française, le rôle historique de cette révolution fut considérable, tant pour la lutte des classes populaires des pays capitalistes, l’amélioration de leur situation, que pour l’émancipation des nations et classes des pays de la périphérie impérialiste, colonisés ou non. Sans supprimer les antagonismes sociaux de classes et de puissances qui minaient le régime capitaliste, l’existence, face à celui-ci, d’un pôle socialiste mondial joua un rôle décisif pour l’orientation des peuples. Et ceci même lorsque ces antagonismes eurent atteint leur comble, lors de la période dans l’entre-deux-guerres, marquée par une nouvelle crise générale du capitalisme, par la montée des fascismes, et enfin la Seconde Guerre mondiale.

Ce pôle socialiste mondial aujourd’hui n’existe plus, on n’en analysera pas ici les causes dans leur complexité, seulement les conséquences qui en ont résulté pour les classes populaires, et plus généralement pour les sociétés. Les grandes organisations politiques, qui, depuis la fin du XIXe siècle et pour toute une partie du XXe siècle, portaient l’espérance historique des classes populaires, se sont elles aussi effondrées. Plus préoccupant encore l’idée même de pouvoir à l’avenir mettre fin au mode capitaliste de production, et à ses effets destructeurs, paraît ensevelie sous l’opprobre. Partout le règne du capitalisme s’est réinstauré, et partout avec lui des formes archaïques de groupement humain, féodales, tribales et barbares, ont fait retour. Un mouvement de fond porteur de régression politique globale s’abat sur l’ensemble du monde Doit-on penser pour autant qu’il s’agit là d’une fatalité historique ? Non. La crise générale du capitalisme met plus que jamais à nu les facteurs destructeurs que recèle ce régime social, facteurs qui se manifestent par une aggravation des rivalités entre puissances et les menaces de guerre généralisée qu’elles déchaînent. La prise de conscience de cet état des choses pousse à la renaissance et la réorganisation des forces sociales capables de diriger le mouvement d’ensemble de la société, pour une finalité émancipatrice.

« Les hommes ne vivent pas seulement de pain » (ou de smartphones).

Ils ont besoin de perspectives

C’est dans ce contexte mondial troublé que se déroulent en France les élections présidentielles de 2017. On note à cet égard qu’aucun des principaux candidats et courants en lice ne se préoccupe de renouer avec les visées historiques des classes populaires, pas plus dans l’immédiat qu’en perspective historique. Les termes mêmes de classes ou de socialisme (en tant que régime social) sont rarement évoqués. Pour ne pas sembler fermés à toute ambition pour l’avenir, ils peuvent mettre en avant des objectifs de substitution, l’un se réfère à la « révolution numérique », un autre à « l’écologie », au « changement climatique » (voire à “l’écosocialisme”), d’autres encore prétendent remplacer la lutte de classes, par la lutte entre “cultures” ou religions. Au mieux, chacun s’efforce de mettre en cause « le système », vieux thème de la droite réactionnaire (souvent anti-gaulliste), qui ne vise que les tenants du régime politique en place (il est vrai à bout de souffle), et non le mode capitaliste de production lui-même, dans son fondement antagonique. Les postures “anticapitalistes” elles-mêmes entrent dans la logique de l’anti-système, celle-là même que déclinaient en leur temps les différents fascismes.

Confrontés à cette absence de perspectives, les électeurs, bien que toujours intéressés par la politique, ne savent plus s’ils vont voter, et, s’ils parviennent à se décider, ils se demandent pour qui, quels objectifs, ou s’il leur reste seulement à voter “par défaut” pour le « moins pire ». Comme certains le signalent : « on n’a plus rien à quoi se raccrocher », « c’est lamentable », « c’est triste », « on est au bout du bout ».

Ce qui fait défaut ne tient pas aux aspirations des classes populaires, ni aux rejets qu’elles peuvent exprimer à l’égard de “l’offre politique”, mais à l’incapacité des instances politiques à restituer la signification d’ensemble de la situation historique.

Si, dans ce qui tient lieu de sommet politique de la société, les références aux classes et à leur lutte sont absentes, il n’en est pas de même au sein de la population dite ordinaire, une certaine continuité de leurs cadres de pensée peut y être observée. En 2013, un sondage (IFOP) indiquait que le sentiment d’appartenance de classe avait un peu reculé (56%), mais qu’il était cependant peu différent de celui enregistré dans les années 60 (61%). Toujours en 2013, 64% des Français estimaient en outre que la « lutte de classes était une réalité » dans la société française, pourcentage en hausse par rapport aux années 60 (44%). Quant au jugement à l’égard du capitalisme, cette même année 2013, 80% estimaient qu’il fonctionnait mal, pour ne pas dire plus. Compte tenu de l’occlusion des perspectives historiques, plus de la moitié de la population estimait cependant qu’aucune alternative ne se dessinait pour mettre fin à ce régime, qu’il ne restait donc plus qu’à continuer à le subir.

Les présidentielles de 2017. Achèvement d’une longue phase historique de régression

Pour comprendre le point où nous en sommes arrivés, on peut essayer d’observer l’évolution des données socio-politiques en France, et, pour partie, dans le monde, depuis la Libération, ou depuis la constitution de la Cinquième République. La majorité des candidats en effet, si ce n’est tous, ne s’inscrivent plus dans le cadre de la conception relativement cohérente de la politique qui avait prévalu jusque dans les dernières décennies. Comme si nous étions parvenus à la fin d’un cycle de décomposition, ayant peu de chances de repartir en sens inverse.

Après guerre, dans la foulée de la reconstruction économique, une période de relative prospérité avait pu s’instaurer. Au plan politique, sous la Quatrième République, une fois de Gaulle “remercié” (en janvier 1946), on ne pouvait cependant parler d’unité au sein des différentes forces politiques. Chaque parti, chaque catégorie sociale, prétendaient tirer la couverture à soi. Seules alors, les orientations communistes (au plan mondial celles de l’URSS, au plan national celles du Parti Communiste), présentaient alors une orientation, des perspectives, ayant quelque consistance, face au « marais » des divers courants en rivalité. La perspective socialiste ne se présentait pas pour autant pour le capital comme un danger imminent en France. Beaucoup de catégories sociales, y compris populaires, pouvaient imaginer une possible amélioration de leur situation dans le cadre même du régime capitaliste, un mieux être, une ascension sociale. L’existence d’un pôle socialiste dans le monde contribuait d’ailleurs à ce relatif « partage du progrès », ne fallait-il pas assurer à la population des raisons de ne pas changer le régime social. Dans ce contexte, le changement des institutions politiques ne pouvait être réalisé “à froid”. C’est sous la pression d’une crise, d’un problème grave, que les institutions cahoteuses de la Quatrième République, purent, sous l’impulsion du Général de Gaulle, être dissoutes et remplacées par celles de la Cinquième République.

La crise, le problème grave, était celui-ci. Une partie du monde, notamment dans les territoires de l’Empire français, n’avait sans doute pas aussi largement bénéficié du même “partage du progrès”. Là, le virus émancipateur pouvait plus facilement se trouver mobilisé, parfois aussi se trouver “suscité”, manipulé de l’extérieur, par des puissances qui n’avaient pas bénéficié d’une repartage du monde en leur faveur. Les crises coloniales, plus spécialement la crise algérienne, contraignirent à la modification du régime politique, ce qui permit de mettre fin à l’état chronique d’instabilité politique. Dès lors, deux forces principales, canalisées par les nouvelles institutions, purent se constituer en deux pôles clairement définis : communisme et gaullisme. Sur la durée, chacun d’eux était à même de proposer des orientations et perspectives pour l’ensemble de la nation, principe d’orientation commun, qui, sur certains points, pouvait conduire à une certaine unité de vues. La Constitution gaulliste a conduit à structurer et pérenniser quelque temps cette double polarité, en même temps que la relative cohérence des projets en présence, les deux pôles en lice développant chacun un projet unitaire pour la nation.

Après la crise politique de 1968, liée à un contexte mondial de bouleversement politique et de crises larvées (crise qui devait aboutir à l’éviction du Général et à l’aggiornamento du Parti communiste), la polarité ne s’est maintenue qu’en effigie, en vertu des exigences du cadre constitutionnel. Dans un contexte économique dégradé, l’affaiblissement de la perspective socialiste, la forme polarique gaullisme/communisme, devait perdre de sa cohérence politique. L’alternative gaullisme / communisme — indépendance, modernisation de la nation contre perspective de mettre fin au capitalisme — s’est affadie en opposition “molle”, plus ou moins factice dans les faits : une droite / gauche qui avait abandonné les repères qui faisaient sa cohérence. Les références des deux camps ne se maintenaient que dans la lettre, non dans l’esprit. En apparence, le paysage électoral semblait présenter les mêmes contours.

Avec la désagrégation interne du pôle communiste (mondial et national), puis la fin de l’URSS, et les perspectives à laquelle ils avaient donné corps, c’est l’ensemble de la structuration politique qui devait finir par se trouver désagrégée. On peut y ajouter la progressive entrée, avec de moins en moins de réticences, des différents partis, dans le processus de “construction européenne”, pour partie destiné à contrer la puissance soviétique. Le processus “ européen” ne révélait lui-même qu’une fuite en avant, face à des contradictions sociales non maîtrisées. Avec l’épuisement de toute perspective socialiste, avec la décomposition des orientations du parti communiste, la gauche finit par se résumer au seul parti socialiste, parti fort en apparence, mais qui, avec son partenaire-adversaire, le communisme, avait perdu tout ce qui en faisait la consistance historique. Avec la dissolution d’un projet communiste, la “gauche” ne pouvait que se décomposer. Corrélativement, il en fut de même à l’autre bord, de ce qui restait de gaullisme (ou d’une droite visant un minimum d’intérêt général de la nation). La dernière manifestation, à droite, d’un projet pour la nation, fut-il englué dans le magma européen, fut sans doute pour partie maintenu au cours du quinquennat de Sarkozy. À gauche, les projets de ce type n’avaient plus de raison d’être, il ne demeurait plus que des quêtes purement clientélistes.

La mise en place de primaires en 2011-2012 du côté socialiste, a constitué un symptôme de cette décomposition de la structuration politique. La nécessité de se conformer aux institutions de la Cinquième République avait jusque là maintenu l’apparence d’une polarité droite/gauche. C’est à gauche que l’on renonça le plus vite à ces dernières apparences : abandon de tout programme unitaire s’inscrivant dans la durée, mise en place de primaires manifestant cet abandon, rivalité entre programmes de clans pour leurs clients respectifs, programmes-catalogues bouclés dans les six mois (au mieux), donnant libre cours aux multiples divisions internes (comme sous la Quatrième République). Et, par suite, coupure totale avec les besoins de la nation et les volontés de la population. S’il y eut une brève tentative à droite de reconstruire une certaine unité au sein du Parti (Les Républicains), cette tentative prit fin avec les primaires de la droite en 2016. Ce nouveau symptôme de décomposition politique s’est manifesté par l’incapacité à proposer des orientations ou des programmes unitaires.

Au regard de ce processus, les diverses candidatures de Fillon, Melenchon, Hamon, et sans doute aussi de Marine Le Pen, semblent encore s’inscrire au regard d’une polarité ancienne, voulue par la constitution gaullienne, mais qui n’a plus de consistance réelle, qu’il s’agisse de rejeter le principe de cette constitution, comme si d’elle venait tout le mal (une Sixième République pour Melenchon, Hamon), ou qu’il s’agisse de rejeter en bloc les débris des deux membres de l’ancienne polarité (Marine Le Pen). La candidature de Macron s’inscrit sans doute aussi dans ce processus de décomposition, à son aboutissement, dont il est pleinement pris acte, sans retour. La partie est jouée, on ne peut plus revenir à l’époque bénie où l’on pouvait imaginer pouvoir se déchirer en rond, sous la protection tutélaire d’une République bienveillante, sinon toujours prospère.

Dans un tel contexte, l’abstentionnisme, le rejet par la population des personnels et partis politiques, la difficulté à se prononcer pour l’un ou l’autre des candidats, ne résulte pas d’un apolitisme de la population, mais de l’absence de tout repère et de toute orientation cohérente [1]. On se trouve réduit à se déterminer par des on-dits, des rognes, ou quelque espoir fallacieux si ce n’est en un « sauveur », du moins d’un personnage solide, si possible intègre, qui permettrait au pays de surnager encore un peu dans le maelström qui nous submerge. « Encore un petit moment Monsieur le bourreau. »

Se dégager de l’enlisement.

Renouer avec les perspectives historiques de l’émancipation sociale

De siècle en siècle, de décennie en décennie, les classes populaires, les sociétés dans leur ensemble, se sont trouvées soumises aux convulsions destructrices du mode capitaliste de production, qui aujourd’hui, dans la totalité du monde, se manifestent dans leur brutalité originaire. Dans un pays comme la France, elles sont encore tenues en lisière. Il serait toutefois illusoire d’imaginer que l’on puisse échapper aux effets, encore à venir, de cette nouvelle et durable poussée de crise. Pour faire face à la reviviscence dévastatrice de périls (déjà survenus dans l’histoire), il ne faut pas imaginer un capitalisme miraculeusement “humanisé” (sans qu’il y soit contraint par un puissant mouvement unitaire des peuples). On ne peut pas davantage rêver dans l’immédiat à la survenue d’une révolution effectivement sociale. Les révolutions ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne surgissent d’une effervescence irréfléchie, du mouvement spontané de populations désorientées. Pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative, et orienter la lutte de toute la société pour l’émancipation sociale, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique dans lequel elles ont été enlisées, et pour cela de travailler à reconstruire leurs repères, leurs perspectives historiques, leur organisation. C’est à cette tâche que s’est attaché Germinal.

Pour contribuer à reconstruire l’unité de lutte des classes populaires, soutenez, rejoignez Germinal.

 

***

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On se trouve dans une situation, où les repères anciens n’ont plus d’expression publique, même plus de “canada dry”, et plus de repères nouveaux publiquement exposés, ne serait-ce qu’en gestation. La question des générations (au sens historique) joue ici un rôle.. Ainsi, pour les moins de quarante ans, l’idée d’une perspective socialiste (quel qu’en soit le terme), n’a plus de consistance, ni même le souvenir d’une consistance. Pour les plus âgés, certains se sont toujours accommodés du capitalisme, ils espèrent encore pouvoir en tirer quelques profits, une perspective socialiste, même publiquement posée, susciterait chez eux une attitude de rejet.

Revendications nationalistes arabes et fondamentalisme islamique. Ne pas confondre les deux questions

1 novembre 2016

Dans un entretien publié dans Marianne (19-25 juin 2015), Georges Korm, ancien ministre des finances du Liban, ne met pas sur le même plan la question nationale dans les pays arabes et celle de la religion. Il faut considérer que dans l’histoire ces deux questions n’ont pas toujours été liées, contrairement à ce que laisse entendre le qualificatif “arabo-musulman”. Ainsi, la culture arabe a été très riche même avant l’Islam. Elle a connu selon Georges Korm des hauts et des bas, s’appauvrissant depuis le xve siècle, jusqu’à l’arrivée de Bonaparte en Egypte en 1798, qui a sonné pour elle « le réveil ».

Pour une époque moins lointaine l’auteur distingue trois phases dans l’évolution des mouvements nationalistes arabes.

— Le réveil qui suit l’arrivée de Bonaparte correspond à un désir de modernité, il va du xixe siècle jusqu’au milieu du xxe siècle. Des intellectuels participent de cette modernisation, ils préconisent une éducation moderne pour combler le retard scientifique, ils veulent aussi adapter à la modernité les pratiques figées de la religion, améliorer le statut de la femme. Lors de cette période de renaissance, les cheiks religieux, plus spécialement en Egypte, vont jouer un grand rôle. Des traductions d’ouvrages, français notamment, introduisent les notions de citoyenneté et de patriotisme. La lecture des textes sacrés est renouvelée. Ali Abderraziq conteste pour sa part que le Califat soit une exigence religieuse, le Coran selon lui est silencieux sur les système de pouvoir dans les sociétés musulmanes. Le ministre égyptien de l’éducation (années 1950), Thaha Hussein propose une analyse critique de l’histoire islamique et cherche à développer l’enseignement scolaire et universitaire gratuit.

— De 1920 à 1980, c’est une période d’épanouissement du nationalisme, en relation avec la désintégration de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, et les réactions au colonialisme britannique. Des précurseurs en posent les fondations dès avant la Seconde Guerre mondiale. Puis après, de nouveaux problèmes se font jour : la création de l’État d’Israël et la concentration de richesses pétrolières dans la Péninsule arabique, gouvernée par des rois et princes conservateurs. Ceux-ci vont s’opposer aux mouvements nationalistes laïcs et aux mouvements révolutionnaires, et vont devenir des soutiens pour les courants panislamistes.

Le courant nationaliste connaît son apogée avec les mouvements anti-impérialistes qui traversent les sociétés arabes, plus spécialement après 1956 (attaque franco-britannique contre l’Egypte, en réaction à la nationalisation du canal de Suez). Dans le sillage de cette montée du nationalisme, la République Arabe Unie (Egypte-Syrie) est créée en 1958. Éphémère, elle achève de se défaire avec la guerre israélo-arabe de 1967 (guerre dite des “Six Jours”). La mort de Nasser en 1970 facilite la montée de forces contre-révolutionnaires et le développement de l’Islam fondamental.

— La phase de développement d’un islam fondamentaliste s’impose ainsi contre les nationalismes arabes. Des mouvements nationalistes radicaux et anti-impérialistes, y compris marxistes, peuvent cependant coexister avec cette montée du fondamentalisme antimoderniste et antinationaliste. Dans le même temps, lors de la dernière étape de la guerre froide, et afin d’accélérer la chute de l’Union Soviétique, des dirigeants américains ont travaillé à instrumentaliser les différentes religions (juive, chrétienne, musulmane), en alliance avec des puissances régionales (Arabie Saoudite, Pakistan). C’est au cours de cette période que se constitue l’organisation Al-Quaida et le régime des Talibans.

Grâce au quadruplement du cours du pétrole, l’Arabie saoudite devient de plus en plus influente dans tous les pays musulmans, avec la création de l’Organisation des États islamiques, et l’exportation de la doctrine Wahhabite. D’autres régimes arabes prennent conscience de l’intérêt d’une telle instrumentalisation de l’islam fondamentaliste qui facilite le contrôle sur la population. L’Islam radical politique se diffuse aussi largement avec la confiscation par une partie du clergé de la révolution iranienne, révolution qui, au départ, était le fait de fractions nationalistes (marxistes et libérales). Le Moyen Orient bascule dans une surenchère religieuse. Puis c’est le tour de la Turquie, dirigée depuis l’année 2000, par l’AKP, une branche des Frères musulmans.

Toutefois, tient à préciser l’auteur, nous ne sommes pas à l’ère d’un « retour du religieux », mais dans « l’ère d’un recours au religieux poursuivant des buts de puissance profane ».

Nation et classes sociales. Représentations communes

1 octobre 2016

On présente dans ce dossier quelques aperçus d’une analyse ancienne portant sur les représentations communes de la nation [1]. Cette analyse nous semble aller dans le sens des lectures proposées ci-dessus.
Si l’on s’efforce de dégager une conception générale de ce que représente la nation dans le cas de la formation nationale française, on relève que sont majoritairement affirmées tant des valeurs intégratrices, relevant du cadre commun et de l’histoire commune, que des valeurs différenciatrices liées aux luttes sociales et politiques qui ont participé de la construction de la nation. Les valeurs intégratrices ne valent pas pour négation des différenciations et contradictions de classes au sein de la nation.
Les conceptions de la nation sont d’abord rapportées à des valeurs associatives, agrégatives, globalisantes (tout, tous, toutes, ensemble), le plus souvent avec une valence positive.

« La nation c’est tout le monde »

« Tout le monde fait partie de la nation »

Ces valeurs associatives peuvent être rapportées à des notions telles que Français, citoyens, sans prise en considération de distinctions d’ordre social :

« La nation c’est tous les Français »

« Tous les citoyens, tous les Français forment la nation sans discrimination de classe »

« c’est toutes les catégories sociales sans exception ni réserve »

La valeur associative de la nation n’exclut pas l’existence d’oppositions sociales, entre classes, au sein de la nation. Elle peut aussi inclure des différenciations relevant de l’ordre politique, rarement d’un ordre “ethnico culturel”. Même si le mot communauté est utilisé, il s’agit en général d’exposer l’idée d’un tout, d’une « communauté historique » intégrant les luttes internes.

« C’est tout le monde, c’est une communauté de gens, tous les gens qui ont une histoire commun »
« Pour moi, la nation c’est une communauté d’individus qui s’est forgée une histoire propre… par des luttes, soit des luttes sociales, soit des luttes politiques »

Deux façons de concevoir l’histoire commune peuvent être distinguées, une forme passive et une forme active : avoir une histoire en commun, ou, se forger une histoire.

L’idée de communauté d’origine hors de l’histoire est énoncée de façon exceptionnelle.

« [la nation] l’ensemble d’une population de même origine en tant que race »

Les termes d’origine ou de race, rarement formulés, peuvent se présenter comme un simple doublet du terme de nationalité.

« la nation, c’est d’un pays, d’une race, d’une seule race, soit Français, soit Polonais… »

La nation se présente encore comme un être collectif, une association entre personnes et territoire, ou entre personnes liées à un même ensemble politiquement unifié.

« Une nation, enfin un ensemble de personnes vivant sur un territoire donné »

« L’ensemble des hommes qui vivent sous le même drapeau »

La nation peut encore se définir comme association humaine librement consentie, association économique et politique, de territoire et de ressources, impliquant un certain consensus et un but commun.

« Un ensemble d’hommes qui veulent s’allier pour avoir le maximum de ressources dans le territoire qu’ils occupent »

En tant qu’être collectif la nation se présente comme unité et unité structurée, en opposition aux facteurs extérieurs qui pourraient viser à la désorganiser ou la détruire.

« La nation c’est une unité structurée ».

« C’est quelque chose d’organisé qui lutte contre ce qui peut la détruire »

Les notions de pays, ou de patrie, notions dépourvue de contenu social ou politique spécifiques, sont parfois substituées ou identifiées à celle de nation.

« La nation c’est le pays avant tout »

« C’est mon pays, c’est ma patrie, c’est ça la nation »

Le terme de pays peut introduire des critères économiques et politiques, délimitant les conditions internes de l’existence de la nation, comme au regard de facteurs extérieurs.

« [La nation] c’est un pays qui sait se diriger par lui-même »

« La nation c’est un pays bien défini qui doit vivre sur ses rapports, sur ce qu’il produit, tout en faisant de l’échange alentours »

Les traits différenciateurs au sein de la nation relèvent principalement de facteurs d’ordre social, différenciations de classe, de richesses. De façon générale, ces traits différenciateurs ne valent pas pour dénier les valeurs associatives. Dans la conjoncture de réalisation de l’enquête, les divisions de race, de religion, de culture, sont rarement évoquées au sein de la nation. Celle-ci peut être associée à différentes classes et aux valeurs qu’elles peuvent promouvoir.

« Nation, c’est comme République et État, tout dépend de la classe qui pose et réalise ces notions »

Selon les cas, toutes les classes peuvent être englobées dans la nation, ou seulement les classes populaires, soit que l’on prenne en compte l’ensemble de la population ou les classes estimées à l’origine du développement économique.

« Plusieurs classes représentent la nation : la classe ouvrière, la classe des riches, la classe des moins riches. […] Sous son aspect économique, c’est le monde ouvrier, la nation c’est le peuple. »

« La nation c’est la classe ouvrière d’abord, ensuite les classes moyennes. Si on prend les capitalistes, les bourgeois, pas plus de dix pour cent. Pour eux l’argent n’a pas d’odeur, on le voit tous les jours »

Les valeurs négatives associées à la nation sont rares; du moins dans les catégories sociales populaires.

« Je la perçois maintenant comme quelque chose de très limité. Tout est international. Au niveau économique c’est très net »

« Au fur et à mesure qu’on avance, on se rend compte que la notion de nation est une notion dépassée »

« La nation, moi je suis internationaliste avant toute autre chose, donc ça compte peu pour moi, pour moi c’est le monde entier, c’est l’humanité, donc la nation ça représente peu de chose »

Cette valeur négative, ou limitative, peut se trouver mise en relation avec une conception de l’Europe comme agrégat de régions, prévalant sur les nations historiques.

« La nation, je dirais un genre de département dont le pays serait l’Europe, la nation c’est l’organisation de ce département »

On note des associations entre nation et État, nation et gouvernement qui ne sont ni agrégeantes ni différenciatrices. Elles introduisent un lien obligé entre nation et pouvoir politique, nation et régime politique, ce que l’on pourrait nommer le “pour soi” de la nation, ou la “nation-Etat”, ce qui va à l’encontre de la nation nation définie par sa seule “culture”, la “nation-culture”.

« La nation, c’est l’État, l’État c’est la nation. Aie ! c’est la confusion que je fais entre nation et État »

« C’est le gouvernement, la nation pour moi c’est la République, le pouvoir exécutif et tout ça »

On a vu que la nation pouvait se présenter comme entité historique et politique, intégrant toutes les classes, en fonction d’une histoire commune.

« Un bourgeois, un ouvrier, un paysan, un aristocrate ont une portion d’histoire commune, et donc ils se retrouvent dans la nation »

« C’est tout le monde, c’est une communauté de gens… qui ont une histoire commune. Un bourgeois, un ouvrier, un paysan, un aristocrate ont une portion d’histoire commune. »

Ces propositions ne valent pas pour nier l’hétérogénéité sociale de la nation.

« La nation c’est tous les Français, la nation n’est pas séparée des classes »

« Elle n’est pas au-dessus des classes »

Des spécifications restrictives à l’égard de la bourgeoisie, des classes riches, s’expriment.
La nation peut profiter aux classes riches, mais ce sont les classes populaires qui la soutiennent et la défendent.

« La nation peut se confondre… pas avec les classes les plus riches, mais en général avec les classes les plus pauvres »

« Quand on dit la nation ou la patrie sont en danger, qui forme le gros des troupes qui se bat ? Ce sont les paysans, ce sont les ouvriers et les petits-bourgeois. Toujours ! »

L’association entre Révolution française et nation se pose au regard de ceux qui l’on défendue, les classes populaires.

« Les soldats de l’An II disaient : nation »

« Je pense aussi à Valmy »

L’idée sous-jacente ou explicite de la Révolution française comme début d’une ère historique est présente, mais peut se présenter de façon différente. On peut porter l’accent sur le facteur de prise en charge active de la nation, pour elle-même, tout en admettant l’existence d’une nation antérieure à la révolution.

« La nation prend une importance politique avec la Révolution française »

On peut aussi nier la réalité objective de cette formation nationale antérieurement, subordonnant alors son existence aux manifestations historiques de son être politique.

« À mon sens, c’est la Révolution française qui a marqué le début de ce quelque chose [la nation]. Avant ça ne correspondait pas à une nation… Le tournant c’est la Révolution française »

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. . Extraits d’une analyse « Le vocabulaire des notions Nation, État, Patrie », partiellement publiée dans la Revue Française de Science Politique, puis dans l’ouvrage Le vocabulaire et les conceptions politiques du peuple.

    Enquêtes 1981-2011, Cahiers pour l’analyse concrète 68-69, Éditions Inclinaison, 2012.

Pour une souveraineté stratégique et opérationnelles de défense nationale

1 octobre 2016

Général Vincent Desportes, La dernière bataille de France*

Au sens large, la défense de la nation, c’est la défense de son indépendance, de sa souveraineté de décision, c’est aussi, dans un sens plus restreint la défense armée. Les deux sens sont étroitement liés. La défense armée ne peut pleinement jouer que si une stratégie militaire indépendante se trouve définie au plan politique. On doit considérer à cet égard qu’il n’existe pas toujours d’unité en la matière de la part des différents courants politiques et gouvernements successifs, ce qui peut indirectement renvoyer à la question des intérêts de classe ici en jeu. Qui a le plus intérêt à la défense et à l’indépendance de la nation ? Du point de vue social, l’armée ou du moins certains de ses représentants, pourrait se poser en quelque sorte comme “au-dessus des classes”, défendant le seul intérêt national, comme il a pu en être le cas avec De Gaulle. Il n’en demeure pas moins qu’une politique de défense, même sous son aspect purement militaire, ne peut être conduite sans le soutien de la nation, de la majorité, donc des classes populaires.

***

Nécessité de défendre et protéger la nation et la richesse nationale

 

Dans les conditions d’une lutte entre puissances, la nation, qu’elle repose sur un régime de propriété privée ou de propriété sociale, qu’elle soit prise en mains par la classe bourgeoise ou par la classe prolétarienne, ne saurait être durablement garantie sans une force armée unifiée, nationale. Ce constat fonde le propos du Général Desportes. La défense de la nation, pour pouvoir être menée, nécessite la socialisation d’une partie des richesses, afin de pouvoir disposer d’une force unifiée, capable de protéger les biens et les personnes contre l’extérieur et les factions. Déjà Adam Smith dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) posait en ce sens :

« Quand une nation civilisée ne peut compter pour sa défense que sur des milices, elle est en tout temps exposée à être conquise par toute nation barbare qui se trouve être dans son voisinage […]. C’est par le moyen d’une armée de troupes réglées seulement que la civilisation peut se perpétuer dans un pays, ou même s’y conserver longtemps. »

À terme, si cette fonction régalienne de défense n’est pas remplie, il n’est plus possible de produire de richesses, donc plus possible de donner les moyens d’existence pour les fonctions sociales de l’Etat. On redescend, comme le dit Vincent Desportes, en bas de la “pyramide de Maslow”, qui hiérarchise les besoins humains en cinq strates, selon cet ordre croissant : besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime, d’accomplissement.

Toujours selon l’auteur, en privilégiant les seules dépenses publiques et de redistribution, qui selon l’INSEE représentent 55% des dépenses de l’État, au détriment des dépenses régaliennes qui ne représentent que 2,5%, les gouvernants des dernières décennies ont nié la réalité d’un monde en guerre, notamment depuis la chute du bloc communiste entre 1989 et 1991. Signalons qu’en fait, si le budget global a eu tendance à augmenter en valeur absolue, il a diminué en proportion de la richesse nationale (pourcentage correspondant à la moyenne mondiale), comme le montre ce tableau réalisé à partir des données de l’institut international de recherche sur la paix de Stockholm, pour les derniers quinquennats.
* Paris, Gallimard, collection Le débat, 2015.

 

Année

Dépenses

millions d’euros

Année

Dépenses

millions d’euros

2007

44,2

2012

58,9

2008

67,7

2013

61,2

2009

63,9

2014

62,3

2010

65

2015

50,9

2011

62,5

2016

*

 

Vincent Desportes poursuit sa démonstration en affirmant que la baisse relative des investissements militaires évite la restructuration profonde des programmes d’aide sociale. Ce choix, raisonnable hier, ne l’est plus aujourd’hui : devant la montée des périls et de l’insécurité, la “redistribution” au profit des Français doit se faire aussi sous la forme d’une amélioration de la défense et de la sécurité.
« À l’extrémité de la péninsule Europe, les Français, à tort, ne se sentent pas menacés et, à la sécurité qu’ils pensent acquise, ils préfèrent les douceurs de l’État providence, cet opium des nations qui, par un processus d’enchaînements pervers, conduit à leur engourdissement ».

 

Pour une politique de défense nationale

 

La citation d’Adam Smith présentée au début de ce compte-rendu se poursuit ainsi :
« Les hommes attachés aux principes républicains ont vu d’un œil inquiet une armée de troupes réglées comme étant une institution dangereuse pour la liberté. Elle l’est, sans contredit, toutes les fois que l’intérêt général et celui des principaux officiers ne se trouvent pas nécessairement lié au soutien de la constitution de l’État. […] mais quand c’est le souverain lui-même qui est le général ; quand ce sont les grands et la noblesse du pays qui sont les principaux officiers de l’armée ; quand la force militaire est placée dans les mains de ceux qui ont le plus grand intérêt au soutien de l’autorité civile, parce qu’ils ont la plus grande part de cette autorité, alors une armée de troupes réglées ne peut jamais être dangereuse pour la liberté. Bien au contraire, elle peut, dans certains cas, être favorable à la liberté. ».

Vincent Desportes va dans ce sens en écrivant :

« Le citoyen n’admet la contrainte de l’État que si celui-ci remplit sa fonction première : la défense et la sécurité », « l’impôt doit se transformer en services attendus par les citoyens. Lorsque l’évolution du monde fait redescendre les hommes à la base de la pyramide de Maslow, c’est d’abord de la sécurité que l’État doit redistribuer ».

L’auteur met en avant un intérêt commun dont l’armée serait le rempart, dans une mission éminemment politique.

Le livre aborde une autre question, celle de la tentation d’intervention des militaires dans la vie politique. Mais selon l’auteur, depuis le coup d’état avorté des généraux contre de Gaulle en 1961, toute tentation prétorianiste a été écartée en France. Ce qui a conduit à un éloignement croissant à l’égard des décisions politiques au point de n’avoir plus leur mot à dire quant aux grandes décisions stratégiques, de plus en plus l’affaire des seuls civils.

« Le militaire, exécutant d’une décision politique sur laquelle il n’a guère de prise, glisse ainsi insidieusement sur la pente du déclassement institutionnel, apparaissant à la classe politique comme un simple technicien. »

Dès lors, « le militaire voit s’affaiblir son rôle, pourtant essentiel, de stratège ». Cette primauté de la technique sur la stratégie et la politique pose problème, dans un contexte de forte politisation des affrontements :

« Aujourd’hui, la guerre combattue, c’est le retour de la politique comme facteur premier, c’est la reconnexion du militaire et du politique : c’est donc la vanité croissante de l’exponentielle technologie dans un contexte de repolitisation des affrontements. »

Le monde “apolaire” d’après la chute du communisme

La chute de l’URSS en 1989 a laissé libre cours aux affrontements entre puissances du monde capitaliste, ce qui est loin de porter un avenir de paix.

« Avec le délitement de l’Union soviétique, le monde dangereux mais profondément stabilisé par la puissance magnétique exercée par ses deux pôles essentiels a disparu, remplacé par un univers aux champs magnétiques trop faibles pour organiser l’espace, un monde apolaire »

« L’achèvement de l’affrontement bipolaire n’était pas un facteur de paix. Bien au contraire ! La guerre froide avait contenu les rivalités, maîtrisé les appétits, rejeté les conflits aux confins du monde civilisé ; sa fin les réveillait, brutalement, multipliant les affrontements interétatiques et augmentant d’un quart, en une vingtaine d’années, le nombre des États ».

Il en est résulté des théories et des pratiques visant au développement d’un principe de « guerre hors limites », « qui pourrait envahir tous les champs qui s’offrent à elle », comme l’explique le Ministre Jean-Yves Le Drian dans Qui est l’ennemi ? (il fait état du livre des stratèges chinois La guerre hors limites).

 

Faire retour à une défense nationale. Être capable de faire face à une “surprise stratégique”

Pour le Général Desportes, une politique européenne de défense s’avère impossible de fait de l’hétérogénéité des pays, elle s’est soldée par un échec. A l’heure où l’on ne jure que par la disparition des nations, cet échec justifie un retour à la défense nationale :

« Faut-il, par simple esprit de responsabilité, reconstruire notre “défense sans l’Europe”, en préservant au moins, en attendant, ce qui reste de la nôtre ? La question n’est plus théorique. »

Contrairement à ce que peuvent penser nombre d’intellectuels, la France n’est pas une essence éternelle qui se maintiendrait par la seule force des idées :

« Parce que depuis des siècles nos valeurs se sont répandues dans le monde, nous pensons qu’elles sont naturelles et immortelles, qu’elles s’imposent parce qu’elles sont espérées, ailleurs, par les autres. Nous nous aveuglons. Les valeurs, quelles qu’elles soient, ne “valent” que par la puissance de l’épée qui les répand ou les défend. »

Dépassant la plainte d’un corps constitué, Vincent Desportes tire la sonnette d’alarme quant aux capacités de défense et d’adaptation de l’armée française face aux nouvelles situations de guerre. La diminution de ces capacités tient pour partie à la maigreur des crédits accordés depuis plusieurs décennies, mais aussi au choix d’un modèle fondé sur la technicité ou le rempart de la bombe H, et plus encore, si l’on prend en compte l’actuel chaos du monde, à l’absence de réflexion dialectique et stratégique à long terme, qui va de pair avec un déni de réalité qu’une longue période de paix en Europe avait favorisé. En outre, la dimension humaine de la défense paraît négligée aux yeux de l’auteur.

« La nature de l’Histoire s’oppose à la rationalité humaine. La première n’est forgée que de ruptures : déterminée par un faible nombre d’événements extrêmes, elle ne progresse pas de manière linéaire, mais de façon chaotique, de rupture imprévue en rupture imprévue. L’homme raisonne au contraire dans un esprit de continuité structuré par l’idée (fausse) du progrès permanent. Le problème est là : notre cécité face au hasard. »

La France doit ainsi veiller à préserver, à long terme, sa capacité de résilience et d’adaptation face à une surprise stratégique (« événement imprévu aux conséquences majeures » — comme l’Opération Barberousse) : « La notion de « surprise stratégique », et plus généralement celle de “surprise” est une réalité du monde trop méprisée. Le maintien d’une réserve stratégique, jugée inutile par les civils, est vital pour assurer une réponse à un événement imprévu de grande ampleur :

« Le coup physique et psychologique porté par la surprise stratégique sera mortel si, et seulement si, l’acteur n’est pas doté de la souplesse et de la réactivité suffisantes. Apparaît ici le concept d’épaisseur stratégique, avec ce qu’elle confère de capacité à survivre et à reprendre l’ascendant. En aval se réaffirme l’importance de la notion de “réserve stratégique”, élément essentiel de réponse à la surprise stratégique ».

 

***

 

Le général Desportes prône un retour à une stratégie nationale capable de répondre aussi bien à la guerre en cours qu’aux besoins à long terme. Il préconise une récupération de la « souveraineté opérationnelle nationale » et de la « capacité des armées françaises à s’engager comme elles l’entendent, c’est-à-dire en fonction de leur doctrine, issue de leur propre culture stratégique ». La question de la défense ne saurait selon lui être dissociée du politique, qui consiste à

« faire des choix clairs, déterminer des priorités, exprimer des orientations fortes, […], abandonner la politique désastreuse du “chien crevé au fil de l’eau” ».

On ne saurait se contenter de simples « valeurs » ni de réagir aux événements au coup par coup :

« La vérité sur la guerre se situe au croisement des idées et des réalités : la stratégie – ni science ni art – est une discipline qui suppose, à l’instar de la médecine, à la fois une solide connaissance théorique et un esprit pragmatique, expérimental, ouvert sur les changements. »

Au service de la défense et de l’indépendance nationale : un homme, un peuple, De Gaulle au présent.

1 octobre 2016

Textes choisis et présentés par Henri Guaino
Blanqui et Guesde portaient l’accent tout à la fois sur l’importance du maintien du cadre historique de la nation et sur l’existence de contradictions de classes au sein de ce cadre. Ils mettaient aussi au premier plan le rôle des classes populaires dans la défense progressiste de la nation. Pour Henri Guaino, il semble que le rapport classe/nation ainsi posé se présente comme inadéquat. Dans un entretien de 2012, avec Marc Cohen, il tenait à indiquer :

« Pourquoi faire des distinguos [entre classes]. »
« Je n’ai jamais aimé cette notion de classe […]. Cherchez la conscience de classe, vous ne la trouverez pas. Cherchez le sentiment national et vous le trouverez. » [1]

Dans son ouvrage, De Gaulle au présent, l’auteur semble de la même façon mettre entre parenthèses l’existence de contradictions sociales au sein de la nation. Il ne pose pas le lien entre classes populaires et défense de l’indépendance nationale, lui préférant l’idée de nation seule, en quelque sorte « au-dessus des classes », bien qu’identifiée à un peuple socialement mal défini. L’intérêt de l’ouvrage n’en est pas affecté. Il pourrait attester que si le capital n’est pas, par nature, national ou “patriote”, on doit reconnaître que des représentants de la classe bourgeoise, tels De Gaulle, peuvent dans certaines conditions historiques se révéler de fervents défenseurs de la nation et de son indépendance. Ce qui ne signifie pas que le maintien d’une telle indépendance puisse se réaliser sans le solide appui des classes populaires.

Le livre comprend un texte de présentation, une chronologie et un jeu de citations. D’entrée de jeu, l’auteur précise son intention et sa préoccupation :

« Comment la pensée d’un homme d’État né au xixe siècle pourrait-elle être utile à un Français vivant au début d’un xxie siècle dans l’obsession du présent ? »

Signalons d’abord que pour Henri Guaino, le gaullisme est à considérer comme « une histoire » que l’on peut diviser en cinq périodes :

1/ L’entre-deux-guerres : “De Gaulle milite, en vain, pour la modernisation des doctrines d’emploi de l’armée française”.

2/ La Seconde Guerre mondiale, la France libre, la Résistance.

3/ La Libération, la restauration de l’État et de la souveraineté de la France jusqu’en 1946.

4/ Le combat politique, le Rassemblement du Peuple Français, la traversée du désert.

5/ La Ve République qui s’achève en 1969 avec le référendum perdu.

On retiendra quelques points saillants de l’ouvrage.

En premier lieu, précise Henri Guaino « le gaullisme n’est pas une religion », la pensée qui l’anime lui semble étrangère à tout dogmatisme, « pensée vivante qui se nourrit de l’épreuve et de l’expérience ».

À propos du rôle joué par de Gaulle et la façon dont il le concevait, l’auteur insiste sur une idée, selon lui essentielle dans tout le cours de l’histoire de France, celle des « deux corps du roi : le corps humain périssable, transitoire, et le corps symbolique, qui ne meurt jamais parce qu’il incarne la continuité de l’État ».
« La France, vieux pays monarchique […] a besoin d’incarnation. Elle a besoin de se reconnaître dans des personnes ».

De Gaulle est pénétré de cette idée. La France

« est un grand corps dont la politique, luttant contre la nature, a réuni les membres et qui a toujours besoin d’un visage ».

De Gaulle

« s’inscrit dans la longue série de ces personnages de l’histoire qui ont donné à la France des visages, parfois imaginaires, dans lesquels elle a reconnu les traits de sa grandeur, [il incarne] cette continuité mythique de l’État ».

La “grandeur” est aussi un maître mot, « mot gaullien par excellence » qui le « maintiendra toujours au-dessus des petits arrangements de la politique politicienne, non qu’il répugne à la ruse, aux habiletés et aux manoœuvres, encore faut-il qu’ils soient au service d’une grande cause. »

Nourri de l’histoire des destins exceptionnels, qui personnifient le but à atteindre, de Gaulle incarne l’espérance,

« l’homme de caractère dont les vertus se révèlent dans les circonstances exceptionnelles et qui est mal à l’aise dans les temps ordinaires ».

Ce qui n’est pas sans évoquer l’Albatros de Baudelaire : « Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Garante de l’unité nationale, l’idée monarchique s’était construite sur

« l’alliance directe entre le peuple et le souverain contre les féodalités ».

L’État doit en effet dominer les féodalités. Celles-ci aujourd’hui

« ne sont plus dans les donjons, mais dans les syndicats, dans les partis, dans les médias, dans certaines institutions, dans des groupes de pression, des minorités agissantes. Ce sont ces corps intermédiaires, politique, militaire, économique, qui doivent donner l’exemple des plus grandes vertus »,

mais ils ont, au cours de l’entre-deux-guerres, failli à tous leurs devoirs.
De « ces naufrages », de Gaulle tirera des leçons institutionnelles et politiques : nécessité de l’élection du président de la république au suffrage universel, référendum populaire, parlementarisme rationalisé, nécessité d’un rapport direct avec le peuple, conviction que c’est dans le peuple seul que réside la souveraineté. Des leçons morales sont aussi dégagées : la conscience que l’histoire lui a donné une

« légitimité particulière pour incarner cette souveraineté et que cette légitimité ne lui crée que des devoirs et aucun droit ».

De Gaulle incarne ainsi la souveraineté française, comme « monarque républicain, sans couronne, sans droit divin, sans hérédité ». Et cette souveraineté doit périodiquement ressourcer sa légitimité dans la confiance du peuple. Toutefois cette confiance ne doit pas reposer sur la flatterie. Dans ses appels au peuple, il

« ne fait pas vibrer la corde de l’émotion. Tous ses appels au peuple sont des appels à la responsabilité de chacun. »

Henri Guaino formule un jugement d’ensemble sur de Gaulle. Homme de son temps, il « n’est pas à gauche, il n’est pas à droite », pour lui ce qu’il incarne, c’est la France, « c’est tous les Français ». Il n’est ni “réactionnaire” [refaire l’histoire à l’envers], ni “conservateur” [défense de l’ordre établi]. Il ne conçoit pas le mouvement sans ordre et réciproquement. Toujours il n’envisage d’agir qu’en « partant des réalités », sans confondre toutefois « la mode et la modernité ».

« La modernité gaullienne, c’est la conviction qu’il faut prendre le monde tel qu’il est, pour y jouer un rôle, rôle qui pour la France ne peut être que le plus éminent. »

De Gaulle s’inscrit pour Henri Guaino dans la grande tradition des “modernisateurs”, tel Napoléon (pour l’État), Lyautey (pour les colonies), Colbert (pour l’économie). Il s’affirme colbertiste, en ce sens il affirme « qu’à côté du marché et de l’intérêt personnel, l’État a un rôle à jouer ». Le colbertisme, c’est « l’État modernisateur et entrepreneur », l’État « qui complète l’initiative privée, qui prend son relais lorsqu’elle est défaillante ». L’économie n’est pas tenue à l’écart de la politique.

« Il cherche tout le temps à faire la part des choses entre ce sur quoi il peut agir et ce qui ne dépend pas de sa volonté ».

Si de Gaulle parle de « l’ardente obligation du Plan », c’est pour répondre aux exigences, aux défis de son époque.
Le gaullisme est un volontarisme qui s’inscrit dans « l’ordre du souhaitable et du possible ». La politique gaullienne

« regarde la politique comme l’irruption de la volonté humaine dans l’histoire, opposée à tous les déterminismes, à toutes les servitudes ».

L’État dans ce cadre a un rôle décisif à jouer, pour dépasser les contingences de la conjoncture, se fonder sur ce qui est inscrit dans l’histoire d’un peuple dans la très longue durée. Le jugement que de Gaulle porte sur le régime capitaliste se pose en relation avec le rôle qu’il assigne à la volonté politique. Pour lui,

« le capitalisme, avec sa puissance créatrice de richesses et de progrès de toutes sortes, n’a pas d’avenir si on le laisse sans frein et sans règle ».

D’où ses tentatives d’ouvrir « une troisième voie où se trouveraient corrigés les défauts du capitalisme et ses injustices, sans tomber dans les défauts du socialisme et du collectivisme ».

Enfin, selon Henri Guaino, quoi qu’on ait pu en dire, « le gaullisme est inséparable de la démocratie et de la République ».

Il s’agit d’exercer la souveraineté, non de la confisquer.
En guise de conclusion Guaino pose la question de « l’actualité du gaullisme ». Face aux « périls vertigineux qui menacent le monde en ce début du xxie siècle », le gaullisme ne serait-il pas ce qui manque le plus le plus à la politique aujourd’hui ?

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Henri Guaino, entretien avec Marc Cohen, Causeur, 15 février 2012.

Jules Guesde : Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

1 octobre 2016

Pour Jules Guesde (1845-1922), dirigeant du Parti Ouvrier de France, la nation est considérée comme une forme progressiste de l’évolution humaine, ce qui n’exclut pas l’existence en son sein d’une lutte entre classes sociales. Guesde n’en déduit pas pour autant que le cadre national, historiquement forgé, doive être détruit au prétexte d’un internationalisme mal compris. Pour lui, comme pour Blanqui, les réalités et les notions de classe et de nation ne s’opposent nullement, et la défense de la nation, le patriotisme, lui semblent se trouver davantage du côté des classes exploitées que des classes exploiteuses. Les quelques extraits de textes de Guesde proposés ci-dessous en font foi.

CONGRES NATIONAL DU PARTI OUVRIER LIMOGES 1906

L’internationalisme suppose la formation de nations constituées

« On a parlé ici de nations comme de quelque chose, soit de purement artificiel, soit de purement réactionnaire. Mais les nations sont quelque chose de considérable dans l’évolution de l’humanité ; elles sont une étape sur la grande route de la patrie humaine. Et le rôle quelles jouent aujourd’hui ne sera pas épuisé demain. Je salue les nations constituées qui me permettent de parler, d’ores et déjà, d’internation et de percevoir et d’entrevoir et de poursuivre la nation unique de l’avenir. »

CONSEIL NATIONAL DU PARTI OUVRIER « AUX TRAVAILLEURS DE FRANCE ! » JANVIER 1893


Le collectivisme ne se réalise pas aux dépens des nations, mais à leur bénéfice

« L’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie. Les patries, lorsqu’elles se sont constituées, ont été une première et nécessaire étape vers l’unité humaine à laquelle nous tendons et dont l’internationalisme, engendré par toute la civilisation moderne, représente une nouvelle étape […] »

 

Les internationalistes sont les seuls patriotes, non les classes exploiteuses

 

« Nos adversaires de classe ont recours à la seule arme qui leur reste : la calomnie. Ils sont en train de dénaturer notre internationalisme comme ils ont essayé de dénaturer notre socialisme. Et, bien que ceux qui affectent de nous présenter comme des sans patrie soient les mêmes hommes qui, depuis un siècle, n’ont su que faire envahir et démembrer la patrie livrée par leur classe au banditisme de la finance cosmopolite […], pas plus que nous ne leur avons permis de confondre la solution collectiviste avec l’anarchie, cette caricature de l’individualisme bourgeois, nous ne les laisserons traduire notre glorieux cri de : vive l’Internationale ! par l’inepte hoquet de : à bas la France !
« En criant Vive l’Internationale ! ils crient Vive la France du travail ! vive la mission historique du prolétariat français qui ne peut s’affranchir qu’en aidant à l’affranchissement du prolétariat universel ! »
« Nous voulons donc – et ne pouvons pas ne pas vouloir – une France grande et forte, capable de défendre sa République contre les monarchies coalisées et capable de protéger son prochain 89 ouvrier contre une coalition, au moins éventuelle, de l’Europe capitaliste. »

 

La formation historique de la France nourrit le patriotisme des socialistes français

 

« Les socialistes français sont encore patriotes à un autre point de vue et pour d’autres raisons : parce que la France a été dans le passé et est destinée à être dès maintenant un des facteurs les plus importants de l’évolution sociale de notre espèce. »
« C’est la France qui, après avoir déchaîné sur le monde la Révolution bourgeoise, préface indispensable de la Révolution prolétarienne, a été le grand champ de bataille de la lutte de classe, mettant sans compter au service de la rédemption du travail ses héroïques insurgés de Lyon 1832, et de Paris 1848 et 1871. »

 

CONGRES NATIONAL DU PARTI OUVRIER LIMOGES 1906

 

Le but de la classe ouvrière : un régime social contre l’exploitation et la guerre

 

La guerre étant un des effets du capitalisme, il n’y a lieu, ni moyen de la combattre à part, elle ne disparaîtra qu’avec lui.
« On peut phraser contre la guerre, on ne saurait la supprimer dans une société basée sur les classes et leur antagonisme. »
« Lorsque j’entends parler d’insurrection à opposer à une guerre déclarée, […] je dis que s’il y a un seul moment où elle est impossible, c’est […] lorsque le péril commun fait taire toutes les autres préoccupations. […] Et cette insurrection que le prolétariat ne fait pas pour la reprise des usines, des machines et autres moyens de production […] vous lui en feriez un devoir seulement pour mettre sa peau à l’abri le jour de l’ouverture des hostilités ? Ce jour-là, il pourra bien y avoir des francs-fileurs, il n’y aura pas de révolutionnaires. »
« Si vous dites aux prolétaires que c’est pour le défendre [le capital] qu’ils vont se faire tuer, vous leur mentez. » « Demandez donc aux patrons, aux propriétaires, aux rentiers de l’Alsace s’ils ont perdu un seul centime à l’annexion [guerre franco-allemande 1870-71]. »

 

Notre devoir national, c’est de faire la révolution sociale chez nous

 

« En proposant un autre but [que celui du socialisme] à la classe ouvrière, on la détourne du véritable but […]. Ce qu’il faut dire au prolétaire, c’est : prends le gouvernement, chasse les bourgeois du pouvoir, et la guerre aura vécu. »
« Depuis 1848, le prolétaire a une patrie. Les usines, les mines, les chemins de fer, tout lui appartient, mais il n’a pas fait encore l’effort nécessaire pour entrer en sa possession. »
« Chaque prolétariat est comptable devant le prolétariat de tous les pays de sa bourgeoisie à lui. Quand, sous prétexte d’horizons plus vastes et d’action plus décisive, vous faites oublier à la classe son champ national, sa dette envers la classe ouvrière des autres nations, vous faites encore œuvre antisocialiste et antirévolutionnaire. »

Blanqui : La légitimité de la nation revient aux classes populaires

1 octobre 2016

Dans un ouvrage récemment paru de Bernard Peloille, De la nation [1], le chapitre « Nation et socialisme » rend compte du rapport entre classes sociales, nation et révolution. Il s’intéresse plus spécialement dans ce chapitre à la pensée d’Auguste Blanqui [2]. On propose ici un aperçu succinct de son analyse.

Selon l’auteur, Blanqui porte un intérêt particulier au positionnement des classes sociales (bourgeoises et prolétariennes) dans la formation historique de la nation, sa défense ou son démembrement. Toutefois, bien que défenseur de la formation historique de la nation française, Blanqui pose que celle-ci est composée de classes qui se livrent une guerre inexpiable.

« Il ne faut pas se dissimuler qu’il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation. »

Si, selon Blanqui, la nation ne suspend pas les antagonismes sociaux, cela ne signifie pas que les classes populaires ne soient pas attachées au cadre qu’elles ont contribué à forger. Les classes au travers de leurs intérêts propres ont déterminé les caractères spécifiques de l’existence de la nation. Les luttes qui sont menées à l’interne, comme les combats pour la défense de cette nation, répartissent les diverses forces sociales en fonction de leurs intérêts immédiats et historiques. Il en ressort que toutes les classes en lutte ne sont pas également “nationales”. Une différenciation fondamentale s’opère entre classes laborieuses et classes oisives ou classe capitaliste, « seigneurs du sol et du capital ». Le choc de leurs intérêts respectifs interdit une communauté des intérêts de classes comme représentant de façon unitaire celui de la nation qui se rapporte principalement, du moins au cours de la période considérée, à l’intérêt d’une classe donnée, en l’occurrence de celle des travailleurs :

« La société française n’est pas la nation française. Ne confondons pas deux êtres distincts et ennemis. La société, c’est le capital, la nation c’est le travail. »

En raison de leur nature de classe, l’opposition des classes capitalistes, à la nation est irréductible. Les pratiques qui y correspondent – telle la quête de profits – illustrent cette opposition :

« Dans la classe moyenne [bourgeoisie], la grande majorité composée de ces hommes qui n’ont de patrie que leur comptoir ou leur caisse, qui se feraient de grand cœur Russes, Prussiens, Anglais, pour gagner deux liards sur une pièce de toile. »

Dans la guerre de 1870, Blanqui ne peut manquer de voir une illustration de la relation entre les intérêts des classes, les formes du pouvoir politique et les attitudes à l’égard de la nation et de sa défense. Les classes riches, selon lui, bradent la nation, le pays :

« Les gredins, ce sont les fuyards millionnaires qui se sauvent avec leurs écus, abandonnant Paris et la France aux Prussiens. »

Les classes fortunées sont enclines à se soumettre, négocier avec l’ennemi (alors la Prusse) :

« Qui donc oserait soutenir qu’il n’y a pas à Paris des partisans d’une paix à tout prix. Ils ne forment qu’une minorité, c’est vrai, mais cette minorité est puissante par la fortune et par l’influence. »

Selon Blanqui, les classes liées au régime du capital, la classe dominante « ne voudrait pas d’une grandeur nationale qui briserait ses privilèges et ouvrirait ses portes à l’Égalité ». Cette classe ne peut envisager l’éventualité d’un changement de régime social et politique que la guerre et la défense patriotique serait susceptible d’entraîner.

« On avait déjà vu à l’œuvre la souveraineté du capital, dans l’intérieur. On va l’expérimenter pour les questions étrangères. »

« Plutôt l’étranger ! Plutôt la France rayée de la carte de l’Europe et le peuple français de la liste des nations ! L’idée nouvelle [socialisme] elle n’en veut pas […]. Au fond de cette guerre extérieure, il y a surtout la guerre intérieure. C’est le dedans qui décide du dehors. Le capital préfère le roi de Prusse à la République. Avec lui, il aura, sinon le pouvoir politique, du moins le pouvoir social […] La tranquillité dans l’opulence par la servitude des masses tel est l’idéal de la caste dominante. C’est pour l’amour de cet idéal que la France va périr. »

« Il nous reste à contempler les dernières convulsions de notre nationalité expirante. La Bourse saluera d’une hausse de 15 francs l’heure fatale. Car la patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas. »

Ce sont les classes du peuple qui ont intérêt à s’opposer à l’invasion et à la soumission, et seules elles peuvent soutenir la défense patriotique :

« Un peuple ne peut compter que sur lui-même ».

« La Démagogie [les masses du peuple] fera tête et ne se laissera point égorger qu’on le sache bien […] En 1870, elle est la Patrie. Elle défendra la Patrie avec les ongles et les dents. »

Les contradictions entre la bourgeoisie et le peuple à propos de la nation, reproduisent l’opposition entre progression et rétrogression historique. La bourgeoisie ne veut pas de “l’idée nouvelle”, du socialisme. Pour elle,

« périsse le progrès plutôt que l’autocratie absolue du capital ».

Ce sont les masses qui ont intérêt au progrès dans le domaine social :

« Qu’est-ce que le socialisme sinon l’amélioration du sort des masses. »

Le peuple n’a pas intérêt au démembrement de la nation qui résulte de la soumission à une puissance étrangère et s’accompagne nécessairement d’une régression sociale pour le peuple. Il n’en est pas de même pour les classes riches, bourgeoises, ou dominantes, qui veulent avant tout maintenir leur régime de propriété. C’est pourquoi elles se révèlent paralysées face à une invasion étrangère, craignant que l’appel au peuple n’entraîne dans la foulée ses passions “socialistes”.

« La guerre […] c’est la banqueroute, la guerre c’est [l’instauration de] la République. On ne peut soutenir la guerre qu’avec le sang du peuple […]. Il faudrait donc faire appel à ses intérêts, à ses passions, au nom de la liberté, de l’indépendance de la patrie ! Il faudrait remettre dans ses mains le pays que lui seul pourrait sauver. Plutôt cent fois voir [un envahisseur] que de déchaîner les passions de la multitude. »

La guerre de 1870 rend palpable l’opposition entre intérêts des classes au regard de la question : défense ou de la liquidation de la nation. Et, pour le peuple, la possibilité de mener la lutte politique dépend du maintien de l’indépendance de la nation.

« La nation sous le coup des baïonnettes allemandes, ne s’appartient plus. Or, pour disposer d’elle et statuer sur son avenir, elle doit être libre. Elle a donc perdu ce droit avec sa liberté. »
Considérant que les classes populaires veulent une défense de la nation tandis que la bourgeoisie accepte la soumission, la légitimité nationale revient ainsi pour Blanqui aux classes populaires et réside tout entière dans leur volonté de faire advenir la République Sociale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Bernard Peloille, De la Nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.
  2. 2. Auguste Blanqui (1805-1881), théoricien et propagandiste du mouvemement ouvrier français, participa aux révolutions de 1830 et 1848. Du fait de ses activités révolutionnaires, il passa une grande partie de sa vie en prison.

DOSSIER — LECTURES – Nation et classes sociales

1 octobre 2016

Défense ou liquidation de la nation

 

Au cours des années récentes, de nombreux débats, enquêtes et sondages ont mis à l’avant scène la question de l’identité nationale. On s’est plus rarement intéressé à la nation elle-même, aux conceptions qui en sont faites au sein des différentes classes sociales, aux attitudes d’adhésion ou de rejet à l’égard tant de l’idée que de la réalité de la nation. Quelques enquêtes récentes toutefois signalent indirectement la tonalité positive du positionnement d’une grande partie de la population envers la nation, au travers de l’image que l’on se fait du lien entre nation et armée, défense nationale [1]. Dans leur majorité, les Français – sans distinction “d’origine” – ont par ailleurs manifesté un sentiment d’adhésion au cadre national, plus spécialement depuis les attentats de 2015 et 2016.
Dans ce dossier, on propose quelques lectures autour du thème de la nation, en s’intéressant plus particulièrement aux relations entre classes sociales, nation et défense nationale.
Il est important à cet égard de considérer le rôle historique joué par les classes populaires dans la constitution et la défense de la nation. Cela ne signifie pas que les classes “non populaires” aient été dans leur ensemble indifférentes au maintien du cadre national. On note cependant qu’au cours des dernières décennies, comme à d’autres périodes de l’histoire, une partie des catégories qui composent la bourgeoisie et plus spécialement la “nouvelle bourgeoisie” (petite, moyenne ou grande), s’est déclarée ouvertement hostile au cadre d’une nation, qui pourtant a “nourri” leur propre développement. Cette tendance se trouve attestée, plus spécialement “à gauche”, par les déclarations de nombre de représentants politiques, en contradiction avec la grande majorité des citoyens et habitants de ce pays [2].

 

Blanqui : La légitimité de la nation revient aux classes populaires

 

Jules Guesde : Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

 

Au service de la défense et de l’indépendance nationale : un homme, un peuple, De Gaulle au présent

 

Pour une souveraineté stratégique et opérationnelles de défense nationale

 

Nation et classes sociales. Représentations communes

 

Revendications nationalistes arabes et fondamentalisme islamique. Ne pas confondre les deux questions

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Des enseignements généraux peuvent être tirés d’enquêtes portant sur le rapport entre armée, nation et défense nationale. On apprend ainsi que 87% des Français ont une bonne image des armées, que 81% souhaitent que le budget de la Défense soit maintenu ou augmenté. En outre 88% estiment qu’il est primordial de commémorer les grands événements passés, et ceux de l’histoire nationale. Voir « Les chiffres des sondages de la Défense – juillet 2016 », Site du Ministère de la Défense.
  2. . En juin 2016, lors d’une rencontre avec le maire de Londres, Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris, a ainsi fait l’éloge des nouvelles alliances à établir entre les grandes métropoles capitalistes du monde, les “villes-monde”, contre les formations dépassées que seraient les nations : « Ensemble, nous pouvons être un contrepoids puissant face à la léthargie des États-Nations ». Emmanuelle Cosse, écologiste, se déclarait pour sa part favorable à la « dissolution de l’État-nation » au profit d’une Europe fédérale. « Il faut arrêter avec ce sentiment national ». (France 2, décembre 2013).

Briser le cercle

1 octobre 2016

Briser le cercle

Ici,
Le temps est vécu comme la réplique du passé
Du coup, l’avenir est coincé parce qu’identique au passé
Mouvement circulaire sans début ni fin, sans but
Où tout semble suspendu

 

Mais cette suspension est régressive, en spirale descendante
Tout est tiré vers le bas : hommes et sociétés
Vers un fond insoluble et ténébreux
Vers un puits sans fond, et s’en font, où s’enfoncent les laborieux

 

Pour eux s’enfuit leur vie à court terme, flux tendu
Se vit la vie au jour le jour, horizon occlus
Forme temporelle de la vie des êtres à l’incertain
Où l’instabilité devient la certitude de chacun

 

Le présent n’a pas de prise sur le futur
L’avenir n’a pas de perspective, c’est obscur
Les hommes sont privés de projection
Les moussaillons n’ont plus de capitaine ni de boussole d’inclinaison

 

Ce monde à court terme c’est le temps de l’entreprise privée
Plus de politique, la souveraineté est aliénée
Au capital, règne de l’involontaire, et grandit
La défiance du peuple face aux décisions arbitraires
Refrain

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désordonné, en clôture
On ne trace pas de route dans le cercle vicieux
Dans ces temps sombres et ténébreux

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désorienté en clôture
On proteste dans le cercle vicieux aveuglé et
Éperdu et perdu

 

Plus d’orientation, plus de souveraineté
Le capital soumet tout, même notre volonté
Son mouvement involontaire nous mène de crises en grèves,
De trêves en crises, en guerres, aux chrysanthèmes.

 

Des protestations face à la destruction de la société
De l’individu social, de l’individu privé
Face à la destruction ouverte de l’homme, du producteur
Car protester, c’est aussi résister !

 

Résistance à la destruction programmée
De l’avenir incertain généralisé
Résistance de l’individu social, de l’individu privé
Car résister, c’est aussi révéler !

 

Révéler l’état de la situation
Révéler une certaine illusion
Des grèves aux milles pattes sans tête
Résistances qui ne brisent toujours pas le cercle
Refrain

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désordonné, en clôture
On ne trace pas de route dans le cercle vicieux
Dans ces temps sombres et ténébreux

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désorienté en clôture
On proteste dans le cercle vicieux aveuglé et
Éperdu et perdu

 

Notre inertie est leur roue de la fortune
Le changement ne passera pas par les urnes
Pour sortir du cercle vicieux, de la clôture
Un changement doit être radical, ça c’est sûr !

 

Continuer dans ce sens pour nous c’est la sujétion
Nous maintenir dans cet état pour eux la solution
La violence évoquée comme moyen d’émancipation
Car toute évasion est violence à l’incarcération

 

Nous sommes des hommes nous avons besoin d’un but
Pour les classes populaires, union de la lutte
Pour inverser le sens du temps
Pour renverser le mouvement de la société, du monde décadent,

 

Faire face, renaissance de la lutte de classes
Faire face, conscience de la lutte des classes
Pour ne plus être considéré comme la misère du monde,
Mais comme le sel de la terre, il suffit d’ouvrir la ronde
Refrain

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désordonné, en clôture
On ne trace pas de route dans le cercle vicieux
Dans ces temps sombres et ténébreux

 

On évolue désorienté dans l’obscure
On tourne en rond désorienté en clôture
On proteste dans le cercle vicieux aveuglé et
Éperdu et perdu.

 

 

Altaroche, 2016

Le capitalisme ne peut pas répondre aux besoins de la société

1 octobre 2016

Le point de vue d’un socialiste : François Vidal (1846)

 

François Vidal (1812-1872), socialiste français non utopique, a participé à la révolution de 1848. Dans son ouvrage, De la répartition [1], paru en 1846, il opère une distinction entre les plans physiques et les plans “moraux” qui se combinent dans l’être humain, ce que faisaient beaucoup de philosophes et savants du xviie et du xxe siècles. De la même façon, il distingue les objets et les méthodes des sciences naturelles (la science physique par exemple), et, les sciences morales et politiques. Dans les sciences naturelles, on doit rechercher les déterminations, lois, pour l’essentiel indépendantes de la volonté humaine. Dans les sciences morales et politiques, il ne faut pas exclure les déterminations indépendantes de la volonté des hommes, mais on doit aussi rechercher tout ce qui dépend de la pratique humaine, la pensée, la volonté, l’action consciemment orientée vers une finalité.
À l’époque où écrit Vidal, la plupart des économistes considèrent, comme aujourd’hui, que la science économique est de même nature que les sciences physiques, déterminée par les seules lois du régime en place (le capitalisme), lois sur lesquelles les hommes ne peuvent avoir beaucoup de prise, si ce n’est à la marge. Pour Vidal et les théoriciens de la philosophie et de l’économie classiques, l’économie politique était au contraire conçue comme une science véritablement politique, se rapportant à la production de richesses socialement utiles pour la Cité (Polis). Elle devait se constituer pour répondre aux besoins des hommes réunis en société. Il s’agissait donc d’une science humaine particulière, non séparée des finalités politiques que s’assignent les hommes en société, donc faisant intervenir des principes moraux et de justice, la mise en avant d’un bien commun. Pour Vidal :

 

« L’erreur capitale des économistes, l’erreur mère et génératrice de toutes leurs erreurs [est] de toujours confondre l’économie, science morale avant tout avec les sciences physiques. »

 

Or,

 

« le monde moral diffère essentiellement du monde physique ».

 

Pour les économistes libéraux de l’époque — et c’est encore le cas aujourd’hui — l’économie est posée comme une science à part, qu’on doit séparer de tout ce qui touche aux lois qui régissent le monde proprement humain, le droit naturel, la morale, la politique. L’économie certes est bien une science de la richesse, mais elle ne doit s’intéresser qu’aux lois qui règlent spontanément la production et l’échange [marchand, capitaliste]. C’est pour eux une science « de pure observation », et les lois qu’on découvre sont posées comme des lois naturelles, comme dans les sciences naturelles. On doit ainsi laisser à leur mouvement involontaire les “lois” de l’économie [capitaliste] qui s’imposent à une époque donnée, comme si ce mouvement relevait de lois hors de l’histoire. Ils ne se préoccupent pas, comme le faisait Sismondi dès le début du xixe siècle, et comme le fera plus tard Marx, du caractère historiquement déterminé, non éternel, de la domination des “lois”, des contradictions structurelles qui sont à l’œuvre dans la base de l’économie capitaliste.
De ce fait, la pseudo science des libéraux, qui ne fait que refléter en idée les “lois” du capitalisme, se révèle incapable de comprendre la nécessité d’organiser l’économie sur une autre base. Elle ne peut, ni ne veut, développer une véritable connaissance de ce qui sous-tend ces “lois”, comprendre les causes de leurs effets néfastes (notamment les crises générales). On a pu constater, avec la nouvelle crise générale du capitalisme qui s’est révélée depuis 2008, du même type que celle de 1929, que la science des “économistes” avait été incapable d’en saisir l’ampleur et l’évolution.
Vidal reconnaît cependant qu’il existe des lois dans le monde humain, comme dans le monde physique. Toutefois,

 

« le mot loi a deux acceptions différentes […] il signifie tantôt les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses […] il désigne alors particulièrement les lois du monde physique et les lois naturelles ; et tantôt les règles établies par les hommes pour le gouvernement de leurs sociétés ».

 

Si toutes les lois étaient comme celles qui gouvernent la nature et le monde physique, les lois qui régissent le monde humain n’auraient pas plus bougé que la loi de la gravitation [sur la terre]. Il n’y aurait aucune différence entre les sociétés du passé et celles d’aujourd’hui.
Il faut ainsi distinguer entre deux catégories de lois :

 

« les lois nécessaires, générales, immuables, que nous ne pouvons modifier [et] et des faits contingents sur lesquels nous pouvons exercer une influence […], [c’est-à-dire] les lois particulières, que nous pouvons changer à notre gré, puisque ce sont des institutions humaines ».

 

Les économistes libéraux au contraire font comme si les lois actuelles de l’économie [capitalisme : salariat, libre concurrence] étaient des lois naturelles, sur lesquelles nous ne pourrions d’aucune façon agir.
On voit qu’entre la conception des économistes libéraux et celle de Vidal, il y a opposition au regard des buts assignés à l’économie. Selon Vidal une véritable science de l’économie (ou économie politique) doit d’abord se poser comme science de ce qui est socialement utile aux hommes. Elle doit en premier lieu étudier les besoins physiques des hommes, chercher les moyens d’en assurer la complète satisfaction, conformément aux « principes de l’utilité générale et de la justice distributive ». Il définit par là les principes de base d’une économie socialiste, capable de résoudre les contradictions de l’économie capitaliste.
Centrée sur les besoins physiques des hommes, l’économie ainsi conçue ne nie pas leurs besoins moraux et intellectuels. Il s’agit seulement de considérer que la satisfaction des besoins physiques est la condition nécessaire de tout développement intellectuel et moral.
La satisfaction des besoins humains et sociaux est le but premier, la production, l’échange et la répartition sont les moyens. La science de l’économie devrait être la science du développement des richesses utiles en vue de satisfaire les besoins humains. La science des économistes libéraux au contraire n’a pas pour objet premier la satisfaction des besoins humains et l’utilité sociale, elle ne se préoccupe pas davantage de la juste répartition des richesses produites par le travail humain. Ce qui l’intéresse en premier, c’est seulement la production de valeurs en vue de l’échange pour des profits privés, ce qui conduit au principe de “régulation” par la concurrence, le laisser faire, comme lois souveraines. Du point de vue des sciences de l’homme, des sciences des sociétés humaines, la science libérale de l’économie est ainsi pour Vidal une « science sans objet et sans but ».
Un régime social tel que le capitalisme, qui vise d’abord « le gain », ne permet pas que les hommes développent par leur travail des richesses capables de satisfaire leurs besoins et ceux de la société, besoins qui selon Vidal, évoluent selon les temps, les circonstances, les phases de civilisation, le développement des forces de la production.

 

Comment poser le rapport entre la production des richesses et leur répartition

 

Les moyens pour satisfaire les besoins physiques des hommes sont appelés richesses. Il existe des richesses naturelles (gratuites), qui n’ont pas été créées par le travail des hommes (l’air que l’on respire par exemple), mais la plupart des richesses ont été produites par le travail humain. La source principales de la richesse est donc le travail et l’industrie des hommes : le travail de la terre, de l’industrie, au moyen des instruments de production, qui eux aussi sont un produit de l’industrie humaine.

 

« Le travail devient directement ou indirectement la source de toute richesse. »

 

Les richesses, on l’a dit, sont d’abord être destinées à satisfaire les besoins physiques des hommes. Une partie des richesses produites est consommée directement, ou utilisée comme moyens pour produire et étendre la production, car celle-ci en effet doit se renouveler.

 

« Il faut donc qu’il y ait une production incessante pour renouveler constamment la provision de richesses consommables » (agriculture, industrie).

 

Il faut que tous les travailleurs puissent consommer les richesses qu’ils ont produites, ce qui suppose une répartition équitable : que chacun puisse échanger les produits de son travail contre les fruits d’un autre travail (tout en réservant une part pour la production de richesses futures) et pour les besoins sociaux généraux. Il faut donc « proportionner la production aux besoins généraux », trouver un principe d’équilibre général entre production et consommation (ce qui évite les crises de surproduction liées à la primauté de la recherche du profit et la concurrence des intérêts privés).
Si l’on cesse de subordonner l’économie au libre jeu de la concurrence et des intérêts privés en lutte, un équilibre peut être établi entre production et consommation. Dès lors la société ne se trouve plus périodiquement soumise aux crises. Cet équilibre toutefois ne peut résulter du laisser faire, du mouvement involontaire des “lois” de l’économie libérale [capitaliste].

 

« Il est évident que cet équilibre général ne saurait s’établir de lui-même et par la seule force des choses. »

 

De là la « nécessité d’une organisation et d’une direction » de l’ensemble de la production sociale, dans une nation, une société donnée. En subordonnant l’économie à une finalité sociale, François Vidal pose la possibilité de résoudre les contradictions du capitalisme, en imposant à l’économie une finalité d’abord sociale. Ce qui implique la nécessité de transformer la base économique de la société, d’instaurer un autre mode de production, un régime vraiment social (socialiste) de production.

 

« On ne peut violer les lois générales de l’économie », [mais] on peut changer le mode de production ».

 

Vidal développe ainsi, avant Marx et les marxistes, les principes d’une économie réellement socialiste et l’idée d’une organisation d’ensemble de la production (planification) se posant pour objet premier de satisfaire les besoins sociaux.

 

L’anarchie de la production dans le mode de production capitaliste

 

Pour Vidal, la fausse science des économistes, ne peut pas permettre de proportionner la production aux besoins, elle ne peut établir un juste rapport entre la production des richesses et leur répartition. Les lois de l’économie livrées à elles-mêmes (c’est-à-dire à “la force des choses” des intérêts en concurrence) provoquent des effets désastreux dont les crises constituent les symptômes les plus visibles. Ces “lois” condamnent aussi les hommes à ne même plus pouvoir « vivre de leur travail », les privant de leur dignité, des conditions d’une vie proprement humaine.

« Il n’y a ni dignité, ni moralité, ni indépendance, possibles, pour l’homme qui n’a pas d’existence garantie, qui n’est pas assuré de pouvoir toujours gagner par son travail de quoi suffire aux besoins de la vie. »

Les “lois” de la science des économistes, se résument ainsi à ce que Vidal nomme « les lois générales du désordre et de l’anarchie ». Leur science se résume à la devise : il faut laisser faire les mécanismes involontaires [ce que l’on nommerait aujourd’hui “le marché” ]. Cette fausse science n’a nul moyen d’orienter le cours de l’économie, d’établir un « équilibre général », « proportionner les moyens au but ». La concurrence rend tout équilibre impossible entre production et consommation, elle décuple l’anarchie générale.
La science des économistes est donc une science incapable de prévision à long terme, donc inutile. Cette science prend les intérêts individuels (privés), et la concurrence qu’ils engendrent, comme « régulateur suprême de toutes choses ». Or ce libre mouvement des intérêts n’est que la « lutte acharnée de tous les intérêts », la « concurrence impitoyable », qui conduisent au « désordre absolu », qui détruisent les fondements de la société, en tant que forme d’association entre les hommes.

« […] Dans chacun de nos semblables, au lieu de voir un membre de la société, un associé, nous ne voyons plus qu’un concurrent ou un ennemi, un consommateur auquel il faut vendre le plus cher possible, un producteur auquel il ne faut acheter qu’au rabais, et dans tous les cas un adversaire auquel il faut absolument dicter la loi pour ne pas être forcé de la subir, [toute la vie] n’est autre chose qu’un débat continu d’intérêts, une lutte continue, une guerre incessante, où toutes les mauvaises passions sont perpétuellement mises en jeu et surexcitées, où chacun est contraint de combattre sans pitié […] pour son existence même et pour l’existence de ses enfants. »

 

On ne peut violer les lois générales de la production, mais on peut modifier le mode de production et de répartition

 

François Vidal ne conteste pas le fait qu’il existe des lois très générales de l’économie, dans toutes les formations humaines. Celles-ci s’imposaient dans l’Antiquité comme elles s’imposent aujourd’hui. On ne peut violer ces lois générales, dit-il, mais les êtres humains peuvent instituer des lois particulières afin de changer le « mode de production ».
Quelles sont les lois générales de l’économie que l’on ne peut violer ? En tout premier lieu : pour qu’il y ait consommation, il faut d’abord qu’il y ait eu production.

 

« On ne peut consommer sans moyens de consommation, c’est-à-dire sans production préalable ».
« On ne peut consommer sans anéantir les richesses produites »

 

Il faut donc sans cesse renouveler la production, de façon simple ou élargie.
En second lieu, on ne peut pas répartir, redistribuer des richesses, si celles-ci n’ont pas été produites.

« Nous ne pouvons pas plus [que ne le pouvaient les Romains], produire [et reproduire] sans fonds de terre, sans capitaux, sans travail ; mais ce que nous pouvons très bien modifier et ce que nous avons modifié, ce sont les institutions humaines, c’est le mode de production et le mode de répartition, c’est l’organisation du travail, c’est enfin tout le système économique. »

 

En quoi consiste le changement à opérer dans le « mode de production » ?

 

« Concluons de tout ceci que, si l’homme ne peut faire que la production ne soit pas la production, la consommation la consommation, il peut du moins, à l’aide d’une combinaison mieux entendue des forces et des activités augmenter le richesse générale ».

Ceci, en fonction d’un but d’utilité sociale, par l’association des travailleurs, et non en fonction d’un but de profit privé.

« [L’homme] peut, à l’aide d’un système d’organisation et d’association, proportionner les produits aux besoins, et faire participer tout homme aux richesses produites : il n’y a rien d’impossible. Les travailleurs ont été esclaves, serfs, apprentis, compagnons, salariés ; ils pourraient bien devenir un jour associés. L’industrie a été monopolisée, réglementée ; elle est aujourd’hui en pleine anarchie ; elle pourrait bien être un jour organisée.
« En se conformant aux lois de la physique et de la mécanique, un mécanicien peut construire une machine tout à fait différente des machines connues. En se conformant aux lois générales de l’économie, on peut de même combiner [les éléments pour un autre régime économique]. Mais suffirait-il au mécanicien, pour inventer sa machine, d’observer, de recueillir des faits, puis de laisser faire les forces naturelles ? Eh ! non, sans doute : il faut encore qu’il trouve le moyen d’utiliser ces forces, qu’il invente sa machine. — Il ne peut dira-t-on, aller contre les lois de l’élasticité, de la pesanteur, de la dilatation, etc. — d’accord ; mais il s’agit de tirer parti de ces lois, et non de les violer ; et c’est précisément en cela que consiste l’art du mécanicien. »

 

***

 

Pourquoi alors les hommes n’adoptent-ils pas le principe d’une économie vraiment sociale, socialiste, comme le préconisait Vidal ? On doit considérer à cet égard que des intérêts humains particuliers (de classe) sont en jeu dans la société, que les hommes qui ne sont pas des choses inertes, ni toujours guidés par la raison, n’agissent pas tous pour le bien commun. Les classes qui sont bénéficiaires, directement ou indirectement, du régime économique en place, le capitalisme, ne veulent pas opérer un changement dans « le mode de production ». Ce changement du « mode de production et de répartition » ne peut se réaliser que par l’action des classes qui sont à la source de la production des richesses sociales, celles qui pâtissent aussi au premier chef des méfaits du régime capitaliste. C’est pourquoi les travailleurs doivent s’associer pour prendre en mains la direction de la société et faire advenir le nouveau mode de production et de répartition.
Au sens historique du terme, c’est cela la lutte des classes. Depuis deux siècles au moins elle est en cours, avec de grandes phases de progrès et de grandes phases de recul. Alors que le capitalisme montre aujourd’hui, par ses crises destructrices et ses guerres, qu’il est devenu historiquement illégitime, la relève est à l’ordre du jour.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Une réédition de l’ouvrage a été proposée en 2013 par les Éditions Inclinaison.

Enquête : Les dangers de la situation historique. Comment y faire face.

1 octobre 2016

L’enquête a été réalisée à l’automne 2016 auprès de 46 personnes (régions Nord, Rhône, Centre, Région Parisienne).

Le groupe de référence comprend des ouvriers, des employés, des artisans, des commerçants, des agriculteurs, des enseignants, des chômeurs, des retraités, des étudiants.

 

Les questions posées (réponses libres) étaient les suivantes :

Que pensez-vous le la situation historique ?

Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus dans cette situation ?

Comment pensez-vous qu’on puisse y faire face ?

 

Contrairement à l’actuel président de la République affirmant en avril 2016 « ça va mieux en France », les diagnostics des personnes interrogées se révèlent plus réservés — c’est un euphémisme. Il est vrai que la question portait sur la situation historique d’ensemble, pas seulement sur la France.

Ce qui est perçu de la situation révèle le plus souvent un sentiment général d’inquiétude, rapporté à l’ensemble d’une période historique : « ça ne va pas fort », « dégradation », « régression », ou, plus préoccupant : « la situation est très grave sur le plan historique », « ça va très mal », « c’est catastrophique », « le chaos ». L’insistance est portée sur les difficultés accrues pour la population et sur l’opacité de la situation : « aucune visibilité », « incapacité à maîtriser ce qui se passe », « on ne sait pas ce qui peut se passer ». Dans le groupe pris en référence, ce type d’appréciation concerne plus spécialement les individus liés de près ou de loin aux aléas du monde marchand capitaliste et ceux qui sont le plus soumis aux effets de la crise.

Des appréciations moins alarmistes peuvent être proposées, les caractérisations véritablement historiques de la période en cours y étant alors peu présentes. L’accent se trouve alors plutôt mis sur les « changements technologiques », les « nouveaux modes de communication », les « nouvelles solidarités », les « changements climatiques », les « modifications des modes de vie », etc. Dans le cadre restreint du groupe de référence, ce type de réponse est davantage porté par des individus de catégories sociales moins directement soumises aux effets du régime capitaliste, notamment des enseignants.

Si l’on se centre sur les perceptions du premier type, on observe que les manifestations principales de dégradation ou de régression historiques, portent sur l’économie (désindustrialisation, chômage), sur la montée ou l’aggravation des divisions au sein de la population (inégalités sociales, séparatisme communautaire), sur les risques de guerre qui dépassent le cadre national. Ceci va de pair avec la perception d’une instabilité globale à l’échelle du monde, cause d’incertitude pour le présent et l’avenir. Il en découle un sentiment d’impuissance, de perte de tout pouvoir d’agir sur l’évolution des choses. Dans ce cadre, l’absence de repères permettant de saisir les données de la situation est déplorée. Les classes dirigeantes sont suspectées ne pas avoir de vue plus claire sur les données de la situation, de capacité de s’orienter pour maîtriser la situation, ce qui renforce la défiance à leur égard.

Lorsqu’on demande aux personnes interrogées, comment elles envisagent pouvoir faire face à cette situation, la majorité déclare ne pas pouvoir y répondre. Quelques-uns signalent qu’on a atteint un point de non retour.

« [maintenant c’est] impossible », « plus d’échappatoire », « pas d’issue », « comment se redresser ? s’appuyer sur quoi, sur qui ? impossible d’être optimiste ».

Pour une minorité, des solutions radicales sont projetées, hors du cadre économique, social et politique actuel. Dans le cadre de la société “telle qu’elle est”, quelques-uns proposent cependant des solutions “cataplasme” : valoriser les actions locales, les solidarités, développer l’éducation, l’esprit critique.

 

I — Une période historique de régression

 

Il y a perception qu’on se trouve dans une phase “descendante” succédant à une phase de bien être relatif : « ça ne va pas dans le bon sens ». On parle de “rétrogradation”, de “régression”, affectant tous les domaines de la vie : « régression économique sociale, comportementale », les moins fortunés étant les premiers touchés, « c’est la cata pour les plus pauvres ».

On note aussi l’idée d’un avant et d’un après, marquée par un “recul” :

« déplorable, tout est pire qu’avant », « plus on va dans le temps plus ça se dégrade », « avant, même si on était oppressé, fallait travailler plus dur, mais on arrivait à vivre ».

Les perceptions peuvent se révéler catastrophistes :

« une véritable descente aux enfers », « nous sommes dans la pente à reculons », « on va dans le mur », « les digues sont rompues, le chaos se déverse partout inexorablement ».

Pour caractériser le passage d’une période historique relativement faste, à une nouvelle phase de dégradation, les datations peuvent varier :

« on a été dans une période montante (années 80) et on est sur la pente descendante, en économie, dans les rapports entre pays »

Pour les uns, « cela remonte aux années 68 » pour un autre « [c’est] depuis la fin de l’URSS ». Le 11 septembre 2001 est aussi mentionné :

« je pense que le 11 septembre 2001 est le début de la période dans laquelle on se trouve ».

La régression, le chaos, peuvent plus généralement être rapportés aux effets de la crise mondiale du capitalisme, telle qu’elle s’est révélée en 2008 :

« on arrive à une période de crise qui n’est pas sur sa fin », « la crise capitaliste cette fois plus forte dézingue tout, surtout en bas », « c’est l’emprise du capitalisme qui se manifeste à fond ».

On ne voit plus comment arrêter un processus qui semble être régi par des lois inaccessibles à la volonté politique :

« nous sommes dans un système capitaliste, je ne vois pas comment ça peut s’arrêter ».

La crise économique s’accompagne d’une crise politique, nationale, étatique :

« il n’y a plus de logique politique, de système politique durable »,

« on assiste à la crise et aussi à la fin de la Ve République, le déclin de l’engagement étatique »,

« déclin de la nation, de l’autorité de l’État », « France inexistante, plus crédible, démissionnaire ».

 

Dégradation économique, chômage, désindustrialisation

 

La dégradation se manifeste de façon évidente dans le domaine économique. Il semble qu’une société qui ne peut plus assurer de travail à ses membres ni de lendemains assurés, manque à sa vocation “sociale” :

« ne plus pouvoir vivre de son travail, le chômage, la précarité »,

« on a besoin de travailler pour vivre »,

« une société qui ne peut plus fournir de travail à ses membres, ce n’est plus une société »,

« [le gros problème] que toute la population ne puisse pas avoir de travail, beaucoup de personnes en marge de la société ».

Le chômage, la précarité, qui ont d’abord touché les classes les plus vulnérables, menaceraient maintenant l’ensemble de la population :

« la peur du lendemain, presque pour tous maintenant », « la précarité de tout le monde », « il n’y a plus de places pour les enfants, même si on fait des études », « même les fonctionnaires vont être touchés ».

Les causes du chômage peuvent être rapportées à la “logique” du mode de production capitaliste [concurrence, crises, surproduction, recherche du profit] :

« avec le système actuel, pas assez de travail pour tout le monde »,

« si ça ne leur apporte plus, les capitaux pour l’industrie, la production, font leur grève »,

« la concurrence mondiale, on produit tous et la clientèle n’est pas là pour chacun »,

« les personnes licenciées à cause du capitalisme, des familles entières sur la paille […] une forme de guerre très violente ».

La baisse de la capacité productive, plus spécialement en France, est évoquée :

« [même les fonctionnaires vont être touchés] s’il n’y a plus de production, on ne peut pas faire l’argent avec l’argent »,

« même si je pense être à l’abri du chômage, si on n’a plus d’économie, de production, le pays peut mourir ».

 

L’entrée dans une période de guerre

 

Presque à égalité avec la question de la dégradation de la production, le thème de la guerre est omniprésent. Pour plusieurs « la situation est confuse, inquiétante, dangereuse », « ça peut aller vers la catastrophe, l’explosion, la guerre ».

Le “risque de guerre” se présente le plus souvent comme global :

« les guerres, les guerres un peu partout », « le risque de guerre, que tout le monde s’entretue », « le risque de guerre [mondiale] est très fort », « l’avenir, le futur me préoccupe, les dangers de guerre », « ce qui me fait peur, c’est la guerre ! elle s’étend, se généralise, elle nous menace bien qu’on continue à vivre comme si de rien n’était », « le pays est menacé du dedans et du dehors ».

La situation de guerre généralisée, actuelle ou potentielle, est mise en relation avec le risque de guerre civile à l’intérieur du pays :

« la situation est dangereuse à l’intérieur et à l’extérieur du pays »,

« on est au bord de la guerre civile et la guerre mondiale est en place »

« c’est comme pour les migrants à Calais, on est au bord d’une guerre civile et j’ai très peur ».

Il peut être établi une relation entre la situation économique et les attentats :

« il y a aussi les histoires d’attentats qui font peur, on peut faire le lien avec [les difficultés économiques, le chômage], ceux qui sont sans boulot, sans vie sociale, sont aussi ceux qui se radicalisent ».

Les effets catastrophiques de la crise et de la guerre pourraient se conjuguer :

« les crises, les guerres vont laisser des décombres ».

 

L’aggravation des divisions sociales

 

L’aggravation des inégalités, des tensions sociales menacent l’unité de la société :

« tout se mélange et se divise », « les inégalités sociales de plus en plus fortes », « il y a presque deux mondes, et en haut on nous ignore complètement ».

Ce défaut, cette perte, concernent aussi l’unité institutionnelle et politique de la nation.

« La France construite sur une longue période historique, cette unité nationale construite est mise à mal, [avec l’Europe, la régionalisation]. »

« On n’est pas dans un pays uni, les gens ne sont pas patriotiques comme aux États-Unis, ça crée beaucoup de conflits entre les gens. »

Ceux qui président à l’organisation de la société [et à son “information”] participeraient de ce processus de désunion, renvoyant à la thématique de la guerre — civile et mondiale :

« les medias et les politiques montent les citoyens les uns contre les autres, j’ai peur qu’à la fin personne ne supporte plus l’autre dans sa différence, que ça finisse en guerre civile ou en guerre mondiale ».

Contre la visée d’un but commun, la division se manifeste à tous les niveaux : domination du chacun pour soi individuel, du chacun pour soi des politiques et de leur clientèles, du chacun pour soi de certains groupes sociaux :

« chacun pense et agit pour soi, plus aucun but d’ensemble pour la société, pour un monde meilleur »,

« chacun fait sa loi impunément, pire, il y en a qui veulent l’imposer à tous [mariage pour tous] »,

« la gauche, mes collègues [enseignants], ils ont sombré, ils me font honte ».

 

Risques de sécessions communautaristes

 

Se distinguant des divisions sociales, les menées séparatistes, le processus de communautarisation de la société, sont dénoncés. Elles remettent plus gravement en cause la poursuite d’un “bien commun” de la nation :

« la Corse et ceux qui veulent des droits communautaires contre le droit commun de tous »,

« on met en avant sa culture particulière, son ethnie, on leur voue un culte absolu qui prime sur le pays nourricier, ce n’était pas vrai avant »,

« la jeunesse actuelle, il y a de tout, des Turcs, des Africains, des…, moi ça me va, mais en France on est une nation, alors il faut se comporter comme une nation, sinon on fermera tout ».

En outre, la mise au premier plan des “différences” ou oppositions entre “communautés” s’est substituée à la mise au premier plan des contradictions sociales, de classes :

« autrefois on parlait du peuple, de la classe ouvrière, il y avait de l’espoir, aujourd’hui on parle religion, communautarisme ».

Le processus de communautarisation ne semble pas combattu par ceux qui président à la direction du pays, il serait même encouragé :

« c’est encouragé en haut, encore plus à gauche, ou alors on laisse faire ».

Face à la montée de revendications communautaires, une attention particulière est portée à l’islamisme, ou l’Islam radical :

« les attentats, la montée de l’islamisme »,

« l’Islam radical […] une religion guerrière à l’origine, cela constitue le grand danger ».

Il ne s’agit pas le plus souvent de rejeter par principe une religion ou une “origine”, mais le fait que ceux qui s’en réclament veuillent imposer leur loi propre contre la loi commune :

« l’islam radical qui veut faire la loi », « on subit le voile intégral, la violence pour les gosses »,

« ça ne me posait pas de problème […] mais la politique conquérante des mouvements islamiques, maintenant ça pose problème »,

« chez ma famille dans le Sud, les arabes sont gentils et te disent bonjour. À Roubaix certains ont pris le pouvoir contre leurs propres parents et sèment la terreur dans les quartiers ».

 

Instabilité, Incertitude, perte de repères

 

De la perception d’une dégradation de l’ensemble de la situation, nationale et mondiale, résulte un sentiment d’inquiétude plus ou moins diffus, d’autant qu’aucune perspective ne s’ouvre pour l’avenir :

« comment ça va tourner on en sait rien », « je suis perdu, on ne sait pas où on va, ce qui va se passer », « comme on ne sait plus où on va, tout peut arriver, le pire », « je suis désemparée, inquiète »,

« chaque jour [apporte] son lot de mauvaises nouvelles et rien à quoi se raccrocher de quelque côté qu’on se retourne », « on vit au jour le jour, tant qu’on peut travailler on tient ».

La confusion, l’absence de ligne directrice, de repères disponibles pour s’orienter, sont évoqués :

« les attentats, le Brexit, la Syrie, l’Ukraine, les réfugiés, le putsch en Turquie, les guerres, Alstom, tous les jours quelque chose, comment suivre, voir comment ça se relie, ça s’enchaîne »,

« tout est embrouillé, on ne sait pas où on en est », « c’est l’inconnu, rien de fixe », « c’est la confusion », « un trou noir », « tout est informe, c’est difficile de savoir où on va » , « tout se délite, on n’a plus nos repères ».

Du fait qu’il n’existe plus de conscience politique de classe, la période s’avère plus dangereuse :

« il n’y a plus de conscience de classe, d’organisation, de repères politiques ».

Impuissance, perte de maîtrise, perte de crédibilité des instances dirigeantes de la société

Faute de comprendre les données de la situation, de disposer de repères pour s’orienter, un sentiment d’impuissance domine :

« on se sent impuissant », « on n’a plus les manettes », « le peuple n’a plus aucun pouvoir »,

« impression de perdre la maîtrise et que ça s’impose à nous »,

« peur d’une impuissance, de manquer d’outils pour faire face à l’instabilité »,

« j’ai l’impression qu’on est submergé, incapable de réagir, comme tétanisé ».

Cette impuissance, cette perte de maîtrise relève aussi des responsables politiques :

« l’impuissance et l’incurie des dirigeants, des services de l’État »,

« c’est le bazar, les politiques ne savent plus où ils vont »,

« les gouvernements se succèdent comme un ping pong politique » [sans rien résoudre] », « ceux qui nous dirigent s’agitent en tous sens en espérant donner l’impression qu’ils maîtrisent quelque chose ».

 

L’incurie des politiques, la partialité des medias

 

Les politiques sont critiqués pour leur incurie, leur incapacité à dégager des politiques cohérentes pour le pays, la population dans son ensemble :

« pas de politique pour le pays »,

« pas de crédibilité pour les politiques », « les politiques ne font pas leur boulot ».

Le mépris de la réalité, la mise à l’écart du peuple, s’opère « au profit d’eux-mêmes » :

« le divorce entre le monde politique et la population »,

« les votes populaires, les États n’en ont pas tenu compte [Europe] »,

« des combats pour leur pomme [mais pas de politique pour le pays], ce sont des seigneurs pour leurs clans », « tout ce qui les intéresse c’est d’être aux présidentielles ».

La défiance à l’égard des politiques s’accompagne de suspicion envers les divers médias :

« le pouvoir, les medias, l’argent, le [même] mépris pour le peuple »,

« on dit qu’on est en démocratie, qu’on est pas en “démocrature” [ce qu’ils disent pour Poutine], chez nous pourtant ce n’est pas la démocratie, les politiques et les journalistes sont complètement coupés de la réalité »;

« la télé c’est de la propagande », « les medias ils tapent toujours sur le même côté »,

« on nous manipule, l’information est tronquée, truquée, pernicieuse ».

 

II — Comment faire face à la situation ?

 

On a noté pour la majorité des personnes interrogées que prévaut un sentiment d’impuissance, de perte de maîtrise de la situation. Peu imaginent ainsi pouvoir y faire face. De plus, certains estiment que le processus de dégradation n’a pas encore atteint son point le plus bas:

« ça sera pire », « malheureusement on n’est pas encore au fond de la piscine, il faut s’attendre à descendre toujours plus bas ».

D’autres peuvent formuler, à défaut de programme concret, des souhaits d’amélioration dans le cadre de la société telle qu’elle est, sans remise en cause de ses fondements :

« [il faut] se solidariser, ne pas penser qu’on est seul »,

« un développement associatif permanent, avec des plates-formes de communication »,

« permettre aux travailleurs et aux petites communautés concernées de proposer des idées pour améliorer la vie de tous, avec pouvoir de décision ».

Les vœux formulés peuvent concerner des enjeux sociaux plus concrets :

« il faut remettre les valeurs d’éducation et le travail au centre de la société »,

« trouver un accord essentiel, sur l’emploi, l’immigration »,

« répartir les richesses de façon plus égalitaire ».

 

Changer de régime social

 

Quelques propositions plus générales remettent en cause les fondements du régime économique, social, politique. En premier lieu rompre avec le capitalisme, même si l’on ne voit pas très bien la voie à suivre. Ou encore, ce qui revient au même, projeter l’actualisation d’un autre régime social :

« il faut sortir de ce processus capitaliste », « porter les perspectives pour une autre société »,

« processus de rupture sur une longue période avec le capitalisme »,

« quoi faire ? une révolution comme la Révolution française, tout reprendre à zéro, quitter le capitalisme, mais faire quoi, ce n’est pas clair dans ma tête ».

 

Rendre le pouvoir au peuple

 

Pour en finir avec la période de rétrogradation, le pouvoir devrait être rendu au peuple. Il s’agirait aussi que celui-ci le prenne :

« pour une intervention du peuple », « chercher l’intérêt du peuple et agir en conséquence »,

« il faut que le peuple se lève », « relever le peuple », « donner le pouvoir au peuple »,

« le peuple doit agir, réagir, être acteur non spectateur dans cette société ».

Pour que le peuple, puisse se relever, le développement de sa conscience, de son organisation se présentent comme nécessaires :

« réveil de la conscience pour pouvoir agir », « insuffler aux jeunes un système de référence »,

« discuter de nos préoccupations, nos interrogations, s’organiser », « qu’on soit éclairé ».

Pour certains, ces exigences impliquent que les politiques en charge de la direction du pays, de même que les relais médiatiques, soient suspendus de leurs fonctions :

« faudrait faire taire 90% des politiques et des medias »,

« donner un grand coup de balai, [et] prendre des hommes politiques avec beaucoup de morale ».

 

Se « relever”, “relever” la nation, le peuple, le pouvoir de décider

 

Du plus profond de l’ornière, une reconstitution globale de la société est envisagée, elle se présente comme une relève possible :

« les guerres, les crises vont laisser des décombres, il faudra alors se relever », « relever la nation, le peuple », « retrouver le sol sur lequel de nouveau prendre appui pour remonter », « comme en 40, trouver au fond de l’ornière, la volonté de s’unir, se redresser ».

La nécessité d’une centration de la politique sur le cadre national, le peuple, la souveraineté de la nation, est affirmée :

« abandonner l’UE, le club des grandes puissances, se consacrer à son pays, son peuple »,

« la France, il faut retrouver la souveraineté, qu’on puisse décider par nous-mêmes sans être tenus par d’autres ».

Les inquiétudes des classes populaires face à la situation historique

1 octobre 2016

Les inquiétudes des classes populaires

face à la situation historique

Reconstruire des repères, s’orienter

Se préparer à reprendre en mains le devenir de la société

Dans le numéro de 12 de Germinal, se trouvait posée la nécessité de « faire entendre la volonté des classes populaires », et « face au chaos du monde » de travailler à « rétablir les perspectives historiques d’émancipation du peuple » [Article “Le mouvement des classes populaires en perspective historique”]. En suivant ce fil directeur, on propose dans ce numéro de confronter cette vue générale aux perceptions plus immédiates que les différentes classes se font de la situation historique.

Selon les classes des perceptions différentes de la situation historique

Peu après son élection à la Présidence de la République, François Hollande assurait en 2012 que nous « étions sortis de la crise », que la “courbe du chômage” allait s’inverser. Le 14avril 2016, dans cette même veine optimiste, il déclarait : « ça va mieux en France ». On constate à cet égard comme un “léger décalage” avec l’opinion de la population ordinaire. Selon un sondage, une large majorité a exprimé son désaccord (83%) à l’égard de cette formulation.

Plus généralement, on note que pour une grande partie de nos concitoyens, la période historique que nous traversons ne présente pas un visage aussi souriant. Pour beaucoup elle est caractérisée comme « phase descendante » de régression, avec dégradation de la production, chômage massif, délitement de la politique, perte de toute maîtrise sur l’évolution de la société.

Une enquête de septembre 2016 (IFOP – Dimanche Ouest), fait état d’une forte détérioration de “l’état d’esprit” des Français. Quand on les interroge sur l’idée qu’ils se font de l’avenir et de celui de leurs enfants, un tiers à peine se dit optimiste. Le taux de “pessimisme” vis-à-vis de l’avenir (67%) est en forte hausse par rapport à l’année précédente (août 2015, 49%). Sur le long terme, on constate que depuis plus d’une vingtaine d’années, la proportion de francs “optimistes” décline. Elle dépasse rarement les 50%, si l’on excepte quelques relevés au cours des années 2002-2004, 2007, 2009-2012, qui peuvent correspondre en l’espoir d’un possible “mieux” à la veille d’échéances électorales.

Ceux qui ont le moral le plus “en berne” se recrutent majoritairement au sein des classes populaires (73% contre 59% pour les catégories sociales supérieures). Les plus âgés sont aussi les plus pessimistes, le taux n’en avoisine pas moins 60% chez les moins de 35 ans. Le critère social se présente comme dominant. On constate ainsi qu’en 2016, 62% des cadres estiment que le processus de mondialisation (capitaliste) se présente comme une opportunité favorable, contre 24% pour les employés, et 36 % pour les ouvriers (IPSOS avril 2016). Pour une partie des catégories sociales supérieures, notamment les populations urbaines des métropoles capitalistes, tout ne va donc pas trop mal, pour certains même « ça va mieux », comme l’affirmait le président de la République

Il n’en est pas de même pour les classes populaires, confrontées à la régression sociale, aux effets sur la vie quotidienne de la crise générale du capitalisme. Ne pouvant imaginer d’échappatoire, ces classes sont en outre plus sensibles à la montée des guerres et de menées barbares partout dans le monde et sur leur propre sol. Elles semblent ainsi à même d’apprécier avec plus d’objectivité les données générales de la situation, dans toutes leurs composantes : économiques, sociales, politiques.

Paradoxalement, les classes réputées les plus éclairées, celles qui se positionnent dans les hauteurs de la société — et cette hauteur commence à mi-pente — témoigneraient d’une moindre lucidité dans leur appréciation de la situation historique, voire d’une cécité à l’égard de la montée des contradictions sociales et entre puissances, d’une forme de « déni face à ce que l’on ne veut ni voir, ni savoir » pour reprendre une formulation de l’historien Marc Ferro. Ce sont pourtant ces “élites” politiques, intellectuelles, leurs relais médiatiques, qui tout à la fois monopolisent le débat politique et prétendent diriger et éclairer le mouvement social d’ensemble.

Masquer les contradictions sociales en se faisant les prédicateurs des “diversités”

Parmi les personnes qui se sont exprimées dans l’enquête de Germinal présentée dans ce numéro, plusieurs reconnaissent qu’en France la situation n’est pas aussi critique que dans de nombreux pays du monde, ceci malgré la dégradation de la situation économique et les attentats de 2015 et 2016. Une majorité cependant met l’accent sur l’aggravation des contradictions sociales et déplore que soient mises au premier plan les revendications communautaires, qui se posent en autant de facteurs de division de l’unité de la nation.

L’inquiétude se révèle plus globale quant à la situation de la France et du monde. On fait état de risques accrus de guerre, de guerre civile, et de guerre tout court. Un sentiment dominant semble se dégager : une période de relatif “confort” économique, politique et intellectuel s’est achevée. L’idée d’un avant et d’un après s’impose. Ce qu’exprime à sa façon un employé :

« On a mangé notre pain blanc, là c’est le pain sec, et encore on en a »

Pour d’autres au contraire, c’est comme si le monde était figé, qu’aucun changement notable ne méritait qu’on y prête attention, comme si l’on se situait hors du temps historique. S’ils évoquent des changements, ceux-ci se limitent à des questions d’ordre “technique” [par exemple « les nouveaux moyens de communication »], ou encore en relation avec la veine “écologique” [par exemple, « le changement climatique »]. Et même lorsque des préoccupations d’ordre social sont formulées, il s’agit surtout de revendiquer un retour aux conditions d’avant, celles qui convenaient aux catégories sociales les moins menacées. Cette façon de concevoir les données de la situation s’expose plus volontiers au sein de ceux qui disposent de situations sociales aisées ou relativement protégées.

On a l’impression de se trouver face à « deux mondes séparés », expression empruntée à Christophe Guilluy, en ce qui concerne les représentations qu’on se fait de la réalité. Ces deux mondes n’ont pas une égale possibilité d’exister et de se faire entendre dans la société, la négation de l’existence des classes populaires et de leur expression politique vont de pair. On assiste à un processus massif de relégation sociale des classes populaires. Ce que Christophe Guilluy [1] nomme “mondialisation”, a été selon lui la « mise en œuvre du plus grand plan social de l’histoire », celui des classes populaires, leur « licenciement massif ». Les données statistiques attestent que le chômage, le sous emploi, la précarité, la baisse du niveau de vie, touchent en effet ces classes massivement et de façon prioritaire [2]. On constate aussi que la majorité populaire est réduite à une “invisibilité” politique. À l’Assemblée nationale, les catégories ouvriers et employés ne sont représentées que par 1,9% de députés, contre 20% en 1946. Dans le monde médiatique, ce sont les classes supérieures qui s’expriment majoritairement (57% des personnes à qui l’on donne la parole à la télévision sont des cadres supérieurs, 2% seulement des ouvriers).

L’invisibilité des classes populaires va aussi de pair avec une surreprésentation de groupes de population non socialement définis, la question ethnoculturelle se substituant à la question sociale. Seules les populations issues de l’immigration sont censées représenter le peuple et c’est elles qu’on met sur le devant de la scène. Là, on leur impose de se définir d’abord en fonction de leurs “origines”, de mettre en bannière des « oripeaux ethno-culturels ». La priorité accordée à la représentation de la “diversité culturelle”, indique Guilluy, « vise à dissimuler l’essentiel : la non représentation des classes populaires, blanches, noires ou arabes, dans les lieux du pouvoir, économique, politique et culturel ».

Du côté des nouvelles classes bourgeoisies (petites, moyennes ou grandes), la primauté accordée à la “diversité” va de pair avec la relégation à l’arrière plan des classes populaires et de leur expression politique propre. En corollaire, la nature de classe des nouvelles classes bourgeoises tend elle aussi à devenir invisible. Ces nouvelles classes ne prennent-elles pas volontiers des postures antiriches, anticapital, antifinance [3]. Cette « posture doublement gagnante », dit Guilluy « permet à ces catégories sociales de capter richesse, patrimoine et emploi », tout en portant « l’étendard du rebelle, voire de l’exploité ». La domination morale des bourgeoisies “relookées” se trouve renforcée par un discours humanitaire et bienveillant à l’égard des phénomènes migratoires, des minorités culturelles ou ethniques. Elles portent la bannière des luttes contre les discriminations ou le racisme, de telles prises de positions ne remettant nullement en cause leurs positions de classes. Reconverties en classes moyennes à vocation éthique, ces belles âmes prétendent en outre élever à la moralité l’ensemble du “mouvement social”. Ce qui les autorise à mener la critique contre les fractions du mouvement populaire que l’on suspecte de dérives “populistes” ou nationalistes, jugées “nauséabondes”.

Le divorce s’accomplit entre des « classes supérieures invisibles » ou déguisées, et une « France populaire invisible ». On constate cependant que ces postures ont cessé d’être légitimes auprès de la majorité de la population.

Masquer les enjeux des conflits et guerres en cours dans le monde

Les conflits et guerres en cours dans le monde, tels qu’ils sont mis en scène par les diverses élites politiques, médiatiques, intellectuelles, relèvent d’un même effet de brouillage. Les véritables enjeux économiques, sociaux, politiques, historiques, de ces conflits sont dissimulés sous des masques “ethniques” ou religieux”. Les enjeux des guerres sont ramenés à un combat entre le camp des gentils et des méchants, entre un camp de terroristes fanatiques et un autre composé de rebelles présumés “modérés”, entre des bombardements à but humanitaire et de monstrueux bombardements qui tuent.

Si l’on veut comprendre les données de la période historique, on ne peut se limiter à de telles réductions. Même sans être spécialiste, on peut percevoir que la situation historique d’ensemble recouvre des enjeux plus généraux. Cette situation n’est pas sans rappeler le désordre mondial qui se manifestait à la fin du xixe siècle et au début du xxe, lors de la première grande phase de “mondialisation”, qui précède le déclenchement Première Guerre mondiale. Ce qui a été mis en évidence par un personnage inattendu, le pape.

« Cela fait déjà un certain temps que le monde connaît une guerre par morceaux. Il y a eu la guerre de 1914, avec ses méthodes, puis celle de 1939, et maintenant cette guerre. Elle est organisée, elle n’est pas organique, mais c’est une guerre. » « Je ne suis pas en train de parler de guerre de religions ».

« Il y a une guerre des intérêts, pour l’argent, pour les ressources de la nature, il y a des guerres pour la domination des peuples ».

Même son de cloche pour l’éditorialiste de la revue Conflits (octobre-décembre 2016) :

« Pour l’essentiel nous reprenons le cours de l’histoire, là où il avait bifurqué au moment de la Première Guerre mondiale » [édification d’un nouveau régime social en Russie]. « Le xxie siècle ne sera pas la prolongation du xxe, mais un retour au xixe […] la mondialisation reprend son cours […]. La disparition de l’URSS a fait naître le xxie siècle revenir le xixe ».

Certes, comme l’auteur le remarque, les situations respectives des différentes puissances se sont modifiées, de nouvelles sont venues alimenter le désordre, mais de cette époque, il « reste l’essor du mondialisme et du libéralisme qui caractérise la fin du xixe comme le début du xxie ».

Des analogies se manifestent effectivement entre la situation mondiale d’aujourd’hui et celle d’il y a un siècle. Comme alors, rien ne limite plus aujourd’hui la frénésie des ambitions entre puissances, petites, moyennes et grandes, modernes ou non. Rien, ni l’existence d’un État socialiste, ni la puissance d’un mouvement ouvrier organisé, ne restreint les ambitions de repartage des zones du monde, pour les débouchés, les richesses, les territoires. La rivalité peut s’exprimer sans entrave, sous des formes comparables à celles qui se manifestaient cent ans plus tôt, souvent dans les mêmes lieux.

Phases ascendantes et descendantes du mouvement populaire dans la durée historique

Comme il en a été le cas lors d’autres périodes de l’histoire, la phase actuelle de régression, de chaos et de guerre ne pourra trouver d’issue favorable si le mouvement populaire ne parvient pas à se réorganiser, à reprendre force et initiative. Les données de la situation dans l’immédiat font toutefois douter de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple. Comment pourrait-on envisager, dans un futur plus ou moins proche, qu’à la “phase descendante” puisse succéder une “phase ascendante” conforme au bien de la société,.

Dans le précédent numéro, on a parlé à ce propos de la nécessité de s’élever à la « compréhension de l’ensemble du mouvement historique ». Il faut sans doute se montrer plus précis. Si l’on ne peut déterminer l’avenir avec certitude, on peut considérer que la phase actuelle de régression ne vaut pas pour signifier l’impossibilité d’un retournement de phases dans l’histoire, en fonction du principe de causalité. Sur la longue ou moyenne durée, on peut s’efforcer de dégager la relative “logique” du mouvement historique, et la succession de grandes phases qui le traversent : phases ascendantes, descendantes, phases de transition. En fonction de cette “logique”, on doit se montrer particulièrement attentif aux signaux qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase donnée et qu’une autre phase peut être en gestation 4.

Selon cette optique, on peut se demander si la deuxième grande crise du capitalisme — après celle de 1929 — annonce une transition, un possible retournement de phase. La survenue de crises « profondes et durables » revêtait en effet selon Gramsci une importance particulière. Ces grandes crises pouvaient signaler le moment de passage d’une phase à une autre. Ces crises révèlent en effet que les « contradictions incurables » du capitalisme ont mûri, que les classes qui agissent pour maintenir ce régime ne peuvent plus les surmonter par les moyens ordinaires, qu’elles sont en « crise d’hégémonie », que par conséquent une réalité nouvelle s’annonce, déplaçant l’ancien dispositif des forces sociales, impliquant pour les classes populaires de repenser leurs orientations politiques.

La rupture de l’équilibre des forces que dévoilent les crises n’est pas seulement liée à des causes économiques immédiates, elles mettent à nu l’anarchie fondamentale du régime de production capitaliste, la faiblesse historique et politique des classes qui visent à son maintien. Il ne s’agit pas par là de nier qu’au cours de toute une période de l’histoire, le capitalisme a permis le développement de richesses et aussi l’amélioration du sort d’une partie des classes populaires, sans doute même un progrès de la civilisation. Il s’agit seulement de considérer le problème ici encore sous un angle historique, voir que depuis la fin du xixe et le xxe siècle, le capitalisme est périodiquement en proie à des contradictions de plus en plus destructrices, qui défont sa légitimité, et qui rendent — objectivement — nécessaire son dépassement. Il ne s’agit pas d’une utopie, ou d’un souhait, mais d’une nécessité pour que les sociétés, la civilisation n’aillent pas à leur destruction. Ce que formulent certaines des personnes interrogées dans l’enquête de Germinal.

« Le capitalisme n’est pas éternel », « les processus de régression, de barbarie, de guerre se sont développés en raison du régime capitaliste, par à-coups de plus en plus destructeurs », « le conflit qui oppose le peuple aux puissants et à leurs relais, loin de s’éteindre s’est étendu, il révèle la nécessité de poser la lutte des classes populaires dans la continuité de leur mouvement dans l’histoire ».

Reprendre le cours ascendant du mouvement historique des classes populaires

Après chaque défaite ou phase de recul le travail de réorganisation est à reprendre dans la continuité d’une histoire pourvue de sens, orientée. Si les crises profondes du capitalisme ne produisent pas mécaniquement les conditions d’une révolution, elles créent un terrain favorable pour que puissent s’exprimer les besoins historiques des classes populaires. Elles seules, ont un rôle déterminant, directeur, à jouer pour la transformation de l’ensemble de la société, qu’il s’agisse du changement de régime social, ou plus immédiatement de la sortie d’une phase de réaction globale.

Dans la situation présente, il est vrai, rien ne laisse supposer la possibilité d’une transformation de la société par l’action de ces classes. Le peuple, exclu de l’histoire, semble en être venu à se convaincre de l’inanité de son espérance d’une “République sociale”, telle qu’elle était revendiquée par les ouvriers lors de la révolution de 1848. La perspective de l’émancipation historique du peuple se présente, y compris en son sein, comme impossible.

« c’est impossible », « c’est un trou noir », « on ne voit pas comment en sortir »

Tout semble aller à l’encontre du sens de la lutte historique pour un monde meilleur. Cette situation n’est pas nouvelle. Plusieurs fois dans l’histoire, le peuple s’est trouvé dans l’impossibilité de remplir son rôle historique, voire simplement de pouvoir formuler ses aspirations. Sa capacité d’initiative s’est cependant toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. La longue lutte des classes populaires s’est construite autour de cette conviction contre les désordres engendrés par les régimes sociaux devenus historiquement illégitimes. Il en a été ainsi avant la Révolution française, et dans son sillage, dans le cadre du mouvement ouvrier et socialiste et des révolutions du xixe siècle en France, puis des révolutions russes de 1905 et 1917.

Sans nier les données du moment, si l’on situe la lutte en fonction d’un devenir possible, il faut sortir pour partie « du cercle de la réalité immédiate » qui limite la vision. En prenant appui sur les tendances fondamentales du mouvement historique dans la durée, on doit dans la situation présente rechercher ce qui peut se trouver en germe, « un nouvel équilibre des forces de classes ». Si les lois de l’histoire n’ont pas la régularité des lois physiques ni leur puissance de prédiction, l’évolution des grandes tendances est jusqu’à un certain point, prévisible, à condition que l’on y ajoute l’activité humaine organisatrice, qui projette et vivifie ces perspectives par la volonté, la conscience, la pratique, la lutte.

Les causes profondes et durables de l’aspiration des peuples à édifier sur une nouvelle base la société, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître. De sorte que les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Même si elles ne s’expriment pas comme telles, elles ne peuvent que se développer. Comme on l’a indiqué dans le précédent numéro, il y a toujours au sein du peuple une aspiration à l’égalité des conditions, on aspire toujours à pouvoir vivre de façon décente, pouvoir « vivre de son travail », ne pas être soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. Les bases pour une réorganisation des classes populaires n’ont pas disparu, ainsi qu’un lecteur de Germinal a tenu à le souligner.

« les aspirations des classes populaires existent toujours »

De telles aspirations ont été à l’œuvre au cours de la Révolution française, elles ont nourri le mouvement ouvrier et socialiste depuis le xixe siècle. C’est en fonction de ces aspirations que ce mouvement peut se reconstruire, qu’on pourra affronter les dangers de la situation actuelle, le chaos, la régression, la barbarie, la guerre.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Sans être toujours en accord total avec les catégories d’analyse mises en œuvre dans le dernier ouvrage de Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016), on lui emprunte ici nombre de formulations et de données. A noter que ce livre mérite d’être lu et médité.
  2. 2. Les taux maximum peuvent être constatés dans les catégoires employés, ouvriers, et plus encore ouvriers non qualifiés.
  3. 3. Il est vrai que quand on se borne à dénoncer la finance ou les plus riches (les 1% plus riches), on masque plus aisément que l’on bénéficie soi-même d’une commune rétrocession de plus-value.

Supplément Université des classes populaires – Patrick Boucheron Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images

1 novembre 2015

Quelle ne fut pas ma surprise quand, cherchant un tableau représentant une ville bourgeoise de l’Ancien Régime, j’ai trouvé le livre de Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Sienne, 1338, où se trouve détaillée et étudiée une suite de fresques du peintre Ambrogio Lorenzetti (xive siècle), qui représentent en plusieurs tableaux une allégorie des effets du « bon et du mauvais gouvernement », et sans doute aussi les effets de l’absence de tout gouvernement civilisateur.

Je retrouvais des images déjà vues dans des documents que l’on nous avait montré à l’école pour comprendre comment était organisée une ville et ses alentours, les champs exploités à proximité. Mais je n’avais pas retenu l’importance de ce que montre l’ensemble de l’œuvre de Lorenzetti qui, occupant trois murs de la salle des Neuf du Palazzo Publico à Sienne, avait été réalisée dans un but précis.

Cette fresque peinte entre 1337 et 1340, correspond en effet à une commande passée par le gouvernement de la ville de Sienne, dans une période de prospérité et de paix civile.

Cette œuvre témoigne de la richesse de la ville, de son organisation équilibrée, et aussi du désir de rivaliser avec la ville voisine Florence. Elle est exposée dans un lieu ayant une forte valeur symbolique, le Palazzo publico, centre politique et économique de la ville. Dans les différents tableaux s’exprime la volonté du maintien d’un état de paix durable par l’équité et la justice, qui suppose la recherche du bien commun, la lutte contre l’ignorance des lois. L’œuvre est destinée à célébrer un régime communal républicain, que les pouvoirs de forme seigneuriale et des tyrannies au service de profits particuliers, mettent en danger, jusqu’à conduire à le destruction de la Cité.

Dans la ville bien organisée selon les principes de justice (le “bon gouvernement”), on peut admirer l’ordonnancement de l’architecture, des lieux publics où s’exercent les activités des différentes classes de la société. Partout ils sont à l’œuvre dans la production, le commerce, l’instruction, des maçons, un tailleur vu de dos cousant, l’atelier d’un orfèvre, un marchand consultant un livre de comptes, un maître d’école, des gentilshommes à cheval. Ce lieu où l’on travaille est aussi lieu où l’on se réjouit. On voit sur la gauche un cortège de noces, neuf jeunes filles dansant une ronde tandis que la dixième joue du tambourin. La ville se présente joyeuse, baignée de lumière. Un va-et-vient d’échanges s’opère entre la ville et les campagnes environnantes, prospères, bien cultivées,

Là où ne règne pas le bon gouvernement, mais l’injustice, l’arbitraire, l’anarchie, c’est la désolation, la ruine, la guerre, la destruction des richesses. Ces parties de la fresque sont altérées, peu lisibles.

Le livre, de par la qualité des reproductions de l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, est magnifique. Le découpage des images opéré sous la responsabilité de Patrick Boucheron, leur accompagnement par un texte qui restitue, sans aucune pédanterie, le sens et la portée historique de cette fresque, font de ce livre un “bel ouvrage” à se procurer et conserver dans sa bibliothèque.

Patrick Boucheron, Conjurer la peur. Sienne, 1338, Éditions du Seuil, 2013, (33 €).

 

Supplément Université des classes populaires – François Rangeon Société civile, Histoire d’un mot

1 novembre 2015

L’article de François Rangeon « Société civile histoire d’un mot », initialement paru en 1986, dans le recueil la Société civile, méritait amplement une réédition. L’auteur dans cet opuscule de cinquante pages très lisibles, met en effet en lumière les enjeux politiques que recouvre l’évolution du sens du terme société civile, du xviie siècle à nos jours. Il retrace l’évolution des significations différentes et même opposées que le mot a pu revêtir au cours de quatre siècles de notre histoire, donnant à voir les divers courants de pensée au sein desquels cette notion a joué un rôle.

Que recouvre donc le terme plurivoque de société civile ? Je simplifie ici le propos de l’auteur.

Si l’on se réfère à l’étymologie latine du mot, societas civilis, la notion se rapportait à la Cité (civitas), c’est-à-dire à la société des individus regroupés en corps politique, correspondant plus ou moins à la notion de res publica (société soumise aux mêmes lois), organisée dans le cadre d’un État, par opposition à la “société du genre humain” (ou ensemble de l’humanité). Le qualificatif Civilis se posait pour sa part en opposition à ce qui est “naturel”. L’idée de naturel pouvant être compris soit en tant que non inclus dans des institutions politiques (“état de nature”), soit en tant que soumis à la Loi naturelle (valeurs universelles).

Dans la langue française, la notion est utilisée au xviie siècle dans un sens plus ou moins voisin, la société civile est la “société politique”, c’est-à-dire un mode de groupement humain selon des lois, par opposition à un “état de nature” désignant un état plus ou moins spontané de relations entre les hommes. La société civile ne se distingue pas de l’État au sens de civitas, de société des individus groupés en corps politique, régis par des lois communes. Au sein d’une telle conception, l’opposition entre “société civile” et État (civitas) ne peut trouver sens.

Au xviiie siècle, une telle acception est toujours présente. Toutefois une signification nouvelle, contraire, tend à s’exposer au sein de courants de pensée “libéraux”. Société civile en viendrait à désigner, et exalter, l’ensemble des rapports marchands spontanés qui se déploient dans la base économique, ceux-ci se posant en opposition à l’État. L’État ici n’est plus conçu comme civitas, corps politique des citoyens, mais appareil de contrainte pesant sur le libre jeu des intérêts privés (ou “société civile” dans sa nouvelle signification). C’est en quelque sorte l’exaltation des rapports d’un “état de nature” dans la base économique, contre “l’état civil” (ou civilisé), la société politique. Ce nouvel usage du mot tend à faire naître l’idée que la vie économique n’aurait nul besoin d’un État et d’une Loi pour régler les rapports spontanés entre les individus, la concurrence entre les intérêts particuliers s’auto-régulerait et présiderait au bien de tous. L’État, posé en extériorité par rapport à la société, devrait se réduire à des fonctions de sécurité extérieure, d’ordre intérieur, suppléant éventuellement le privé pour certaines infrastructures nécessaires à l’économie marchande.

La nouvelle acception de société civile, en relation avec l’essor des courants de pensée libéraux se révèle prédominante au xixe siècle. L’idée de société civile, en tant qu’exaltation du libre jeu des rapports économiques marchands, s’étend à la sphère du droit privé et tend à laisser dans l’ombre tout ce qui touche au droit public.

Au xxe siècle, l’usage du terme semble connaître une certaine éclipse. Raymond Aron la considère comme une notion trop floue et générale pour servir la pensée politique. En relation avec le déclin du courant marxiste, le terme société civile reprend des couleurs en sociologie et science politique, où il se trouve le plus souvent connoté positivement, comme s’il était porteur des valeurs miraculeuses, spontanéité, créativité, “décentralisation”, liberté [de la concurrence], dans une opposition manichéenne à l’État, pour sa part négativement connoté. Loin de favoriser une conduite des affaires de la société en vue de l’intérêt général, les nouvelles significations associées à la notion semblent alors militer pour une déconstitution de la Civitas, ou société civile au sens romain du terme.

Cet aperçu de l’évolution du sens de Société civile du xviie siècle au xxe siècle en France, est évidemment très schématique, il ne saurait rendre compte de la richesse de l’ouvrage de François Rangeon. Signalons notamment que celui-ci accorde plusieurs pages à la notion de société civile, plus précisément de société civile bourgeoise, chez Hegel, dans ses rapports avec l’État (sans omettre ses prolongements chez Marx).

Éditions Inclinaison, 2013 (6 €).

Article original in La société civile, CURAPP-PUF, 1986.

 

Supplément Université des classes populaires – PROPOSITIONS DE LECTURE DES RÉDACTEURS ET LECTEURS DE GERMINAL

1 novembre 2015

La revue du Projet, avril 2015

La nation cadre historique pour la conduite du mouvement populaire

 

Le numéro d’avril 2015 de la Revue du projet que publie la Fédération de Paris du Parti communiste contenait un dossier sur le thème de la nation. Son intitulé « Nation, une voie vers l’émancipation ? ». La publication de ce dossier semble viser à redonner à la notion de nation sa place dans la pensée et l’action du Parti communiste, après un relatif abandon du thème. Dans le préambule du dossier, il est précisé que la nation en tant que réalité, se positionne « au cœur des contradictions du capitalisme », qu’elle « reste un des fondements de la souveraineté populaire, indispensable à la mise en mouvement de nos sociétés », pour peu qu’on la débarrasse « de ses oripeaux identitaires ». 

Dans l’article « Quelle conception communiste de la Nation aujourd’hui ? », les auteurs, Florian Gulli et Stève Bessac, précisent quelle est, selon eux, la conception que le Parti communiste se fait de la nation. Plutôt que de proposer une définition générale historique, ils précisent ce qu’ils nomment leur « position » face à celles qui s’imposent, dans la conjoncture du moment, « sur l’échiquier politique » : à savoir les positions “post-nationales” et la position “identitaire” (qui serait celle du Front National et d’une partie de la droite ?).

Du côté des courants post-nationaux, des « partisans de la mondialisation heureuse » (et semble-t-il des européistes libéraux), la nation serait devenue obsolète. L’époque serait au dépassement des nations « par le haut et par le bas ». Elle devrait se diluer dans des entités supra-nationales ou par le renforcement des pouvoirs régionaux « au détriment du pouvoir central de l’État-nation ». Selon les auteurs, qui récusent ces façons de voir, « vouloir de nouvelles relations internationales [au demeurant mal définies] est une chose, supprimer les nations en est une autre. »

Du côté du courant qu’ils dénomment « le nationalisme », la nation se présenterait comme rempart ultime contre le « mondialisme », mais par le recours à une “ethnicisation” de la nation. La nation serait alors définie essentiellement par opposition à l’Islam « mot valise désignant pêle-mêle les musulmans, les immigrés, les Arabes ». Une telle conception viserait à exclure une partie de la population, et détournerait « des principes qui nous sont chers comme la laïcité ». La centration de la critique des auteurs de l’article sur la question de “l’Islam”, aspect lié à une situation historique déterminée, ne permet pas de saisir clairement la conception plus générale qu’ils se font de la nation. En outre, ils semblent confondre “nationalisme”, “nationalisme raciste” et “ethnicisation”.

Toujours au regard des conceptions auxquelles ils s’opposent, ils se proposent de donner leur propre définition.

En premier lieu, ils précisent leur conception, moins en elle-même, qu’au regard du principe d’un « internationalisme authentique ». Celui-ci ne nierait pas la nation, contrairement à ceux que l’on pourrait qualifier « ennemis du peuple », les trusts, et tous ceux qui « font passer leurs privilèges de classe avant les intérêts de la nation », exilés fiscaux, etc. Pour sa part, « l’internationalisme authentique » pense la nation « dans sa relation aux autres » [nations ?]. Il est le refus de la concurrence entre les salariés des différentes nations, le refus de la concurrence qui est la loi du système capitaliste. La mise en concurrence des ouvriers français et allemands par le capitalisme est plus spécialement déplorée.

En deuxième lieu, les rédacteurs précisent que « la nation n’est pas affaire de religion », et que les définitions “ethnico-religieuses” contreviennent au principe d’unité de la nation. Ce sont des points importants qu’en effet il n’est pas inutile de rappeler. Mais s’il est clair que le corps de la nation comprend « la population française de confession musulmane », pourquoi ici encore la poser comme entité à part , se centrer sur cette “confession” ? N’est-ce pas là participer à une conception de la nation « qui introduit les germes d’une guerre civile » “ethnico-religieuse” que les auteurs pourtant récusent ?

Le point le plus intéressant, et qui se rapproche d’une définition positive de la nation, n’est donné qu’en dernier. Les auteurs proposent une identification de la nation et de la démocratie, plus ou moins identifiée au pouvoir ou à la souveraineté du peuple. La démocratie selon eux, et on ne peut qu’y souscrire, ne peut se manifester que « dans un cadre national », dans le cadre d’une socialisation globalement uniforme sur un territoire, d’une vie quotidienne soumise au même cadre juridique, façonnée par les mêmes institutions, protégée par un certain nombre de droits sociaux collectifs, « grands cadres de la vie collective » qui la constituent. Le cadre national dès lors permet au mouvement populaire de pouvoir œuvrer sur la base de « ses traditions d’action, ses multiples espaces publics de discussion, qui renvoient à l’histoire longue de chaque pays. » Les « luttes sociales » « se déploient dans un cadre national » et le mouvement populaire peut s’appuyer « sur des ressources historiques propres » que renferme le cadre national.

Peut-être aurait-il été plus clair pour le lecteur de commencer par ces éléments d’une définition positive. Saluons cependant cet effort pour remettre la question de la nation à l’ordre du jour, sa définition, mais aussi les conditions qui ont présidé à sa formation historique et les atteintes qui depuis des décennies y sont portées.

Les différents numéros de la Revue du Projet sont consultables et téléchargeables. On peut aussi s’abonner à la version papier.

 

Supplément Université des classes populaires – Notions théoriques : barbare, barbarie, civilisation, civiliser

1 novembre 2015

Des événements survenus au cours des dernières décennies conduisent à s’interroger sur les notions de barbare et de barbarie : massacres, vandalisme, terrorisme et actes de barbarie, en France et dans le monde, déstabilisations ou destructions d’États constitués, incursion de bandes armées (plus spécialement au Proche et Moyen-Orient). On parle à ce propos de « retour de la barbarie », de « nouvelle barbarie », de « nouveaux barbares », ou encore de « barbarie structurée ».

Pour le sens commun, les mots de barbare et de barbarie se posaient depuis de nombreux siècles en opposition à ceux de société civilisée, civilisation. Jusqu’au milieu du xixe siècle, cette opposition prévalait également dans les conceptions savantes. Depuis lors, plus spécialement au sein des milieux réputés cultivés, une tendance s’est manifestée qui consiste à relativiser tant la notion de barbarie que celle de civilisation. Une certaine confusion s’est imposée avec la perte de ces notions repères, qui aidaient à penser la réalité d’un monde en mouvement.

Pour s’efforcer d’y voir plus clair, on se propose de faire retour aux conceptions classiques de barbarie et civilisation. On s’interrogera ensuite sur l’altération du sens de ces notions au cours de la période contemporaine.

I – Les définitions classiques

Barbare

Dans l’Antiquité (Grèce, Rome), le mot barbare pouvait désigner celui qui ne parle pas la langue de la Cité ou la parle mal, ou encore ceux qui usent d’un langage incompréhensible, sans règles, un “langage barbare”. Plus généralement, le barbare était celui qui était étranger au mode de vie de la Cité, en considérant ce mode de vie comme civilisé. Par définition, la Cité en effet se définit comme un lieu où l’on se donne des lois, des règles, où l’on use d’une langue construite, obéissant à des règles (le langage au sens de Logos, principe de raison). Le mot barbare pouvait ainsi désigner celui qui n’est pas civilisé, celui « qui n’est pas poli par la vie de la Cité », celui qui ne se conforme pas à ses usages.

Pour l’historien Thucydide, les barbares étaient aussi ceux qui font primer l’intérêt de leur clan au détriment de principes ou valeurs de la Cité ou valeurs de type universel (raison, relations ordonnées entre citoyens).

Dans la langue française, dès le Moyen Âge, les êtres ou peuples barbares sont ceux qui ne sont pas policés, qui vivent sans loi, « comme des bêtes », qui sont “étrangers” à la civilisation. Une telle acception du mot barbare peut être repérée dans l’Ystoire de li Normant (1308).

Plus généralement, le barbare, ou les peuples barbares, sont ceux qui sont encore dans un “état sauvage”, qui sont incultes (non cultivés), grossiers, mais aussi féroces, cruels, hors des règles de l’humanité, inhumains, ou qui se situent à un stade primitif d’humanité.

Les groupements barbares ont pu aussi être rapportés à un mode de vie nomade, ou à ceux qui ne contribuent pas à la production de la richesse sociale. De ce fait, on considérerait qu’ils étaient conduits à piller les ressources produites par d’autres, au besoin en massacrant les populations qui les produisaient.

« Les barbares n’ont pas de champs, le massacre est pour eux ce que le labour est pour nous » Li bai (viie siècle avant J.C.).

Dans les anciens dictionnaires de langue française, diverses significations du mot barbare sont proposées. En voici quelques illustrations.

— Dictionnaire de Trévoux (1743). Barbare : qui est d’un pays fort éloigné, étranger, homme du dehors, hors de l’Empire, qui a d’autres lois, qui a des mœurs différentes des nôtres. Mais aussi : sauvage, mal poli [ = mal civilisé], cruel, impitoyable, qui n’écoute ni la pitié, ni la raison, ignorant, de mauvaise foi. Qui pratique des incursions, des pillages, ennemi de l’État…

— Dictionnaire françois (1680). Barbares : Peuples sans police (non policés), ignorants, qui vivent d’une manière grossière, étrangers à la langue. Individus ou peuples, mauvais, cruels, rudes et fâcheux. Barbarement : d’une manière barbare ou cruelle (« massacrer barbarement »).

— Dictionnaire de l’Académie Française (édition 1814). Barbare : qui n’a ni lois, ni politesse, cruel, sauvage, inhumain (âme barbare, cœur barbare), dont on ne peut attendre aucune miséricorde. Langue barbare : sans rapport avec la notre, rude, qui choque l’oreille…

Au xixe siècle, ces modes de représentation des hommes ou des peuples barbares se maintiennent, mais ils sont pour une part banalisés. On tend à désigner comme barbare les modes de vie que l’on rejette : celui des soldats, des bureaucrates, etc.

Une image positive du barbare se fait jour. Certains auteurs font état de leur admiration pour la « force primitive, instinctive, sauvage, merveilleuse », du barbare, pour ces « êtres libres, pleins de vigueur, de force, de vitalité ».

« [Il faut] se représenter avec vérité ce qu’était un barbare : c’est le plaisir de l’indépendance individuelle, le plaisir de jouer avec sa force et sa liberté […] les joies de l’activité sans travail, le goût d’une destinée aventureuse, pleine d’imprévu, d’inégalité, de péril ». Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe (1828).

La réhabilitation du barbare, l’exaltation du mode d’existence barbare, s’affirme plus encore à la fin du xixe siècle, autour de la thématique de la « barbarie régénératrice », contre l’État civilisé (plus spécialement dans la littérature germanique) 1. Littré, notamment, s’oppose à ce courant de pensée.

Barbarie

Le terme de barbarie est d’usage moins répandu que celui de barbare. Il apparaît plus tard, il s’est construit en référence au sens dominant donné au premier terme. Barbarie vaut le plus souvent pour signifier « l’absence de civilisation », « l’état d’une société qui manque de civilisation ». Il peut désigner un mode d’existence spécifique : “l’état” d’un groupement humain 2 non “policé” ou des actes d’inhumanité, de cruauté, de violence, d’irrationalité, auquel un groupe déterminé, ou l’ensemble du monde, peuvent se trouver soumis. Dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle peut ainsi parler d’un « monde assailli par toutes les barbaries ».

Le mot barbarie peut s’appliquer à un homme, à un état d’évolution, mais non nécessairement à un peuple particulier. Un peuple en “état de barbarie” peut en effet très bien évoluer vers un “état de civilisation” : « La France a été longtemps un pays de barbarie «  (Dictionnaire de Trévoux)

Civilisation 

Le mot de civilisation apparaît plus tardivement dans la langue moderne. Dans les premières formulations recensées (anciens dictionnaires), ce n’est qu’un terme de jurisprudence (il signifie convertir une affaire, un procès criminel en affaire civile). Pour rendre compte du sens moderne du mot civilisation, on peut parler, avec Rousseau de “l’état civil” [civilisé] ou de “l’état social” [socialisé], en tant qu’ils s’opposeraient nt à un “état de nature” sauvage ou retourné à la sauvagerie (ou état de barbarie).

Lorsque le mot civilisation commence à être formulé à la fin du xviiie siècle, en référence à l’étymologie de civil (civis, citoyen), il a pour sens, “l’état” d’un groupement humain civilisé, ou l’action de civiliser. La civilisation est aussi « ce qui rend les individus plus sociables » (Mirabeau père, 1757).

Il ne s’agit pas en général d’opposer des peuples [ou des “cultures”] à d’autres, il s’agit de parler d’un processus concernant les groupements humains, et plus généralement l’humanité, processus qui va du peu ou non civilisé au plus civilisé. Il est question de “mouvement”, “d’évolution” matérielle et culturelle, vers la sociabilité, la pacification, l’affinement des mœurs. Buffon parle de « l’homme qui commence à se civiliser », Linguet (1767) parle de la « trace des premiers pas qu’ont fait les hommes vers la civilisation », d’un « stade idéal d’évolution matérielle, sociale et culturelle auquel tend l’humanité ».

Le physiocrate Mirabeau évoque dans le même sens : un « processus historique d’évolution sociale et culturelle » (1760), les empires « qui ont parcouru le cercle de la civilisation » (1767).

L’état de civilisation ne se présente pas pour autant comme définitivement acquis pour une nation ou un peuple donnés. Au xixe siècle, le sociologue Durkheim signale la possibilité de phénomènes de “décivilisation”. Marx à son tour peut parler de processus de “rébarbarisation”.

Ainsi, lors même que dans la réalité, civilisation et barbarie peuvent se côtoyer, on ne mélange pas dans la pensée les deux “états”, maintenant ainsi les repères qui permettent de distinguer entre processus de civilisation et processus de décivilisation ou rébarbarisation.

Civil, civiliser

Le mot civilisation est construit sur le radical civil, d’où dérive civiliser, termes eux-mêmes associés aux notions de Cité, de citoyen. Le citoyen est celui qui est « poli par la vie de la Cité », qui participe de sa finalité et respecte ses lois. Dans le Dictionnaire françois, civil a pour signification « ce qui regarde les peuples d’une même vile, d’un même païs », mais aussi qui n’est pas criminel, qui est honnête, poli, qui a de la civilité.

Civil, civilisé, sont aussi en relation avec les notions de police et policé 3, au sens ancien de ces termes. La Cité (civitas) est en effet posée comme doublet de la Polis (la Cité en langue grecque). Ce qui est considéré comme policé, ou civil, concerne l’administration réglée d’une ville, d’une Cité, d’un État, ce qui regardait le bien public, le repos des citoyens, ce qui doit se régler sans violence. Ce qui est civil, civilisé, policé, s’oppose ainsi à ce qui est “incivil”, à “l’incivilité”, au non sociable, à l’irrespect des lois. Les peuples non civilisés, non policés, vivent « sans lois, comme des bêtes ». Civilisé, comme policé, pouvait être opposé à barbares : ceux qui « n’ont ni lois, ni police pour leurs mœurs et pour leur gouvernement. »

Dans le Dictionnaire de Trévoux, civil se dit des « loix qui sont établies en faveur de la société des hommes », « particulièrement des Loix romaines ». Civil signifie aussi « courtois, honnête […] qui connaît les bienséances du monde et qui les fait appliquer ». Même idée dans le Dictionnaire de l’Académie française, est civil ce qui regarde et concerne les citoyens, la vie civile, le droit (jurisprudence romaine), le droit écrit. Ce qui est courtois, poli, honnête, bien élevé.

Civiliser signifie alors rendre civil et poli, traitable, sociable (Trévoux), apaiser une querelle, un conflit par des voies pacifiques. Il n’est pas considéré qu’un homme ou un peuple soient incivils par nature, ils peuvent se civiliser ou être civilisés. Toujours l’idée d’évolution, de progrès possible pour des individus particuliers ou des groupements humains, et non l’assignation des êtres, des peuples, à des “cultures”, des “identités”, pour toujours immuables, extérieures au progrès commun de l’humanité. C’est ce que soulignent les citations suivantes :

« Le commerce des Grecs a civilisé les Barbares », « L’Évangile a civilisé les peuples barbares les plus sauvages »

II — L’altération du sens des mots

Le sens des mots civilisation et barbarie, tels qu’on peut les repérer dans les plus anciens dictionnaires de langue ou dans le langage commun, semblent relativement stables jusqu’à nos jours. À partir du xixe siècle, il n’en est pas toujours de même dans la littérature ou dans les essais de redéfinition qui s’élaborent au sein des sciences sociales.

Pour le sens commun, aujourd’hui encore, barbarie vaut pour signifier un état ou des actes d’inhumanité, de cruauté, de violence, d’irrationalité, ou “l’absence de civilisation”, se manifestant en un être particulier ou au sein d’un groupement humain, au cours de telle ou telle période de l’histoire.

Le mot barbare dans une partie de la littérature peut au contraire se trouver banalisé ou valorisé : signe de vitalité d’un être ou d’un peuple, de retrouvailles avec une présumée liberté originelle, contre les contraintes de l’ordre social (“civilisé”). Civilisation et barbarie peuvent aussi se trouver mis sur le même pied. La barbarie serait constitutive de l’homme ou de l’humanité, ou encore la civilisation reviendrait à « compliquer sa barbarie » (selon Stendhal ou Paul Bourget).

Les connotations négatives associées à la barbarie peuvent se trouver inversées. La civilisation ne serait-elle pas “la plus barbare” : « Les crimes de l’extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie » énonce Barbey d’Aurevilly. Et pour Drieu la Rochelle, la barbarie serait engendrée par un excès de civilisation : « l’extrême civilisation engendre l’extrême barbarie ».

Sans que distinction entre les deux “états” (état civilisé et état de barbarie) soit supprimée en pensée, la possibilité de leur interpénétration dans la réalité se fait jour dès le début du xixe siècle : « Avons-nous porté la civilisation au dehors ou avons-nous amené la barbarie à l’intérieur ? » se demande Chateaubriand. Le thème de l’arrêt de la marche en avant de la civilisation, de son incomplétude ou de son déclin, tend à se répandre. L’accent se trouve par la suite porté, moins sur un déclin de la civilisation, que sur l’idée de la mort des civilisations. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », proclame Paul Valéry. Une telle mort peut être envisagée comme aboutissement d’un processus de décomposition 4.

Pour ceux qui rapportent la civilisation à un processus d’évolution générale des peuples et de l’humanité, la civilisation (processus) et les civilisations (moments de ce processus) ne sont cependant pas confondues. Ne négligeant pas les flux et reflux de ce processus, le physicien Ampère évoque un « phare à feu tournant qui éclaire les peuples, tantôt fait briller sa lumière, tantôt laisse régner les ténèbres ». Victor Duruy use d’une autre métaphore, celle d’une marche en avant non linéaire : « La civilisation ne marche pas en ligne droite ; elle a ses temps d’arrêt et des reculs qui feraient désespérer, si l’on ne savait que la vie de l’humanité est un long voyage sur une route difficile, où l’éternel voyageur monte et redescend, en avançant toujours. ».

L’historien Lucien Febvre souligne pour sa part que si « une civilisation peut mourir, la civilisation ne meurt pas ».

Jusqu’au milieu du xixe siècle, la formulation la civilisation domine dans la littérature. C’est surtout à partir du xxe siècle que les formulations les civilisations ou une civilisation tendent à s’y substituer. À cet égard, parmi les premiers, Edgar Quinet, réduisant plus ou moins la notion de civilisations à celle de cultures (au sens allemand du terme), énonçait le thème du choc des civilisations (« les civilisations se sont choquées et brisées »).

Après la Seconde Guerre mondiale, dans le domaine des sciences sociales, on tend à rejeter le sens courant associé à la notion de civilisation. C’est ce que propose Henri Berr en 1929. Il préconise de « vider le mot “civilisation” des idées normatives qu’il contient dans le langage ordinaire ». Tout en maintenant le mot, on pourrait ainsi faire disparaître toute “discrimination” entre le civilisé et le non civilisé (au sens ancien de ces mots) 5.

Dès lors, la notion de civilisation dans la langue “savante”, ne se rapporte plus à un certain nombre de principes qui permettent une vie en commun réglée, pacifiée, entre individus et groupes humains, ni au processus d’humanisation de l’homme et des groupements humains. La notion de civilisation ne s’adosse plus aux principes, règles d’une vie « civique », celle de la Cité. Il n’est plus question non plus de se donner les moyens de penser la spécificité de “l’état barbare” (quitte à ne plus pouvoir percevoir dans la réalité les signes qui signalent qu’on est en voie de « retomber dans la barbarie »).

Le terme civilisation (la civilisation comme processus historique), tend à s’effacer au profit des civilisations, où sont mis sur un même plan tous les modes de groupement humain, même ceux que l’on réputait traditionnellement de barbares. Il n’est pas davantage question de s’efforcer de distinguer l’état de barbarie de l’état de civilisation. Les conceptualisations de la réalité n’en deviennent pas plus claires, on aboutit à des formulations extrêmement floues, au sein desquelles s’efface l’idée de potentielle évolution des hommes, des groupements humains, vers plus de civilité.

Avec le mot de civilisation, il ne s’agit plus de désigner un état d’évolution matérielle, idéelle, institutionnelle. Tous les états de groupement humain (état de nature, état sauvage, état de barbarie, état civilisé, clans, Cités, États) peuvent être réputés civilisations, jusqu’à aboutir à cette formule contradictoire (oxymorique) : « les civilisations barbares ». On dénie ainsi à de tels modes de groupements toute possibilité d’évoluer, car cela serait « discriminant ». Plus grave encore, distinguer entre “état de civilisation” et “état de barbarie”, est jugé contraire au respect des “identités”, des “germes” originels, interdisant aux populations de parcourir le cycle d’un progrès universel. En corollaire, on s’interdit d’analyser les processus de décivilisation qui peuvent se produire dans les sociétés anciennement « civilisées » 6.

Le sociologue Marcel Mauss propose en ce sens une définition de civilisation(s) qui, au contraire des définitions classiques, ne permet aucunement de penser de tels processus. Les civilisations sont conçues par lui au moyen même des termes qu’il s’agit de définir.

Les civilisations seraient des « ensembles suffisamment grands de phénomènes de civilisation, suffisamment nombreux, eux-mêmes suffisamment importants tant par leur masse que par leur qualité […] pour qu’ils puisse signifier, évoquer à l’esprit une famille de sociétés ».

On constate une même confusion à propos des notions barbares ou barbarie. Pour les définir, nombre de spécialistes de sciences sociales se refusent à porter l’accent sur la “structure” ou “l’état”, le mode d’existence des groupements réputés barbares (au sens de non civilisés). On met plutôt en avant le fait que, dans l’Antiquité, le terme barbare se limitait à désigner les étrangers, ceux qui n’appartenaient pas à leur civilisation, qui pouvaient donc appartenir à une autre “civilisation”. Le sens des formulations “étrangers à la Cité” ou “non polis par la vie de la Cité” n’est pas interrogé.

Inversant le propos, on peut aussi dénoncer le mépris à l’égard des barbares, que l’on assimile à du racisme, de la xénophobie, les péchés suprêmes. Pour ces auteurs, le plus simple est de renoncer à l’usage des termes barbare, barbarie, qui selon eux visent à « discriminer » les étrangers. Jusqu’à aboutir à la formule de Lévi-Strauss, qui n’est pas sans poser quelque problème de logique. Le barbare, selon lui, serait en fin de compte le civilisé, c’est-à-dire celui qui opère une discrimination « entre cultures et coutumes » [sous-entendu, selon leurs “identités originelles”].

« Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».

Si l’on suit la logique de cette formulation, ne faudrait-il pas, en conséquence, renoncer à discriminer cet homme, le civilisé, puisque c’est lui le plus barbare, donc aussi le plus discriminé ? Lévi-Strauss ajoute en effet que la civilisation est précisément la « coexistence de cultures préservant chacune son originalité ». Ne faut-il pas alors, pour être cohérent préserver aussi l’originalité de la “culture” de ceux qui croient à la barbarie ?

Dans la foulée de cette pseudo logique, on a pu en venir à changer la qualification de certains événements historiques. Ce que l’on appelait « invasions barbares » (« terme empreint de négativité », indique Wikipedia), mérite maintenant, pour être plus « positif », de se nommer « grandes migrations ». Les barbares du passé, ceux qui pratiquaient des incursions guerrières, pillaient et détruisaient les richesses des sociétés, doivent être requalifiés : « peuples migrateurs », et l’époque des invasions barbares doivent être renommées : « grandes migrations ». En fonction de ce changement de vocabulaire, on doit dénoncer les populations réputées civilisées de l’époque, qui considéraient ces incursions guerrières comme « déferlement de la barbarie destructrice sur la civilisation ». On doit aussi dénoncer les humanistes italiens du xvie siècle qui estimaient « que les barbares [avaient] ravagé les merveilles de l’Empire romain ».

Les événements historiques toutefois peuvent conduire à se ressaisir du sens commun des mots. Ainsi, de Gaulle, parle à propos de la Seconde Guerre mondiale d’un « monde assailli par toutes les barbaries ». Et Malraux met en évidence que « la vraie barbarie c’est Dachau ; la vraie civilisation, c’est d’abord la part de l’homme que les camps ont voulu détruire ».

Il n’est pas certain que ces formulations ne nous concernent pas aujourd’hui encore.

1. Après l’arrivée au pouvoir du nazisme, le philosophe allemand, Heidegger, adulé par nombre de philosophes français, célèbre la valeur barbare du nazisme et son immoralité : « Le national-socialisme est un principe barbare. C’est là sa qualité essentielle et sa possible grandeur. Le danger, ce n’est pas lui, mais qu’on l’édulcore en prêchant le vrai, le bon et le beau. » (Voir Thomas Assheuer, « L’héritage empoisonné », Cités, n°61, 2015.

2. Pour un groupement humain, la notion “d’état” renvoie à un mode d’organisation spécifique de relations entre les êtres, des conditions, obligations, mœurs, déterminées, ordonnant la vie commune. Le mode d’organisation général d’un état social (ou état civil, société) est distinct de l’état de nature (ou état sauvage, état de barbarie).

3. Dans le Dictionnaire de Trévoux et celui de l’Académie française, le mot Police a pour sens : ordre, règlement établi pour la sûreté et la commodité des habitants d’une ville, d’un État, administration, règles d’habitat, institutions de justice, règlement des marchands et artisans, etc.

4. Bernanos : « Les civilisations sont mortelles, les civilisations meurent comme les hommes, et cependant elles ne meurent pas à la manière des hommes. La décomposition, chez elles, précède leur mort, au lieu qu’elle suit la notre. »

5. Voir Jean-François Bert, «Éléments pour une histoire de la notion de civilisation. La contribution de Norbert Élias »

6. En 1965, en vertu d’un “marxisme” un peu court, des historiens du CERM (Centre d’Études et de Recherches Marxistes) ont pour leur part critiqué la notion même de civilisation, selon eux anhistorique et statique, pour ne retenir que celle de « mode de production ». Ils s’interdisaient par là de penser les processus de civilisation et de décivilisation qui peuvent affecter les groupements humains, au sein de divers modes de production..

 

 

Dans l’obscurité, malgré tout une lueur. Maxime Gorki, la Mère.

1 novembre 2015

L’histoire relatée par Gorki dans la Mère se déroule en Russie dans une petite ville industrielle avant la révolution d’Octobre 1917. La vie y est décrite sans artifice. les hommes travaillent à l’usine dans des conditions difficiles, les femmes sont à la maison pour s’occuper du foyer. Pour distraction, les hommes n’ont que bagarres et alcool au cabaret, les femmes encaissent injures et coups de leurs maris quand ils rentrent saouls à la maison. La vie semble se dérouler comme les saisons dans une sorte de déterminisme absolu.

C’est la Russie tsariste, où l’autorité est rude comme l’est l’oppression des travailleurs. Le seul salut pour le peuple, harassé et affamé, semble être la mort. La religion est d’un maigre secours, une perspective obscure pour tenir, baliser le chemin long et escarpé qui conduit au repos éternel.

Gorki nous pose cette question : « Que faire face à une telle infortune ? ». Subir la vie comme une fatalité, si amère soit-elle, ou tenter de reprendre en main l’existence, pour ne pas seulement survivre, mais « pour vivre comme des êtres dignes de vivre ». Pour Gorki, l’homme a le pouvoir, mais aussi le devoir de se poser cette question :

« Nous devons montrer à ceux qui nous tiennent à la gorge et qui nous bouchent les yeux que nous voyons tout, que nous ne sommes pas des idiots ni des brutes, que ce n’est pas seulement manger que nous voulons, mais vivre… »

L’humain et le politique

La mère est un récit combatif, il parle de changement nécessaire de la société, de révolution. la question de la préparation politique pour une révolution socialiste est posée au travers du rapport entre la mère et son fils. Il faut « toucher le cœur et la tête ».

Toucher le cœur en donnant à voir l’amour maternel, amour instinctif qui se transforme peu à peu en amour volontaire et réfléchi, envers son fils et ses camarades de lutte. L’amour de la vie, l’amour du peuple pour son pays se développe sur cette base. Toucher la tête en donnant un contenu à la lutte du peuple. Gorki restitue tout à la fois les conditions de vie du peuple et le rôle éminent qu’il joue dans la production des richesses pour toute la société :

« Nous sommes [le peuple] les premiers au travail et les derniers dans la vie. »

« Le travail est important mais au service de ceux qui dominent. »

« Combien lourde est la machine de la vie qui broyait sans pitié les hommes partout pour faire de l’argent. »

Quelle place le peuple doit-il occuper dans la société, dans l’histoire : simple force nourricière ou principe moteur et directeur dans l’histoire ? Qui doit orienter la marche d’ensemble de la société : Ceux qui travaillent ou ceux qui exploitent, oppriment ?

Pour que le peuple ne puisse pas assumer son rôle dans l’histoire, il est maintenu volontairement dans l’inconscience, par l’exploitation, la violence, la tromperie. Les livres politiques sont interdits. On condamne ceux qui instruisent les autres, ceux qui disent « toute la vérité et tout le mensonge ». Mais, dit Gorki, « les hommes ne sont pas responsables de leur bassesse », et ceux qui sont encore dans l’inconscience, ceux qui travaillent et sont dépossédés des richesses qu’ils produisent, nourrissent un sentiment sourd de révolte contre l’injustice. C’est sur ce sentiment d’injustice que l’auteur s’appuie pour mettre en scène ses personnages et dégager les conditions d’élévation de la conscience du peuple. Ainsi le peuple pourra-t-il un jour se lever comme un seul homme, résoudre les contradictions du régime ancien, faire advenir « l’homme nouveau », et un nouveau régime social : le socialisme.

Comprendre pour s’orienter

Pour comprendre les conditions de la lutte et son but, il faut s’instruire. Les personnages de la Mère, jeunes ou vieux, s’émancipent par la lecture, l’écriture, la diffusion des idées. L’analphabétisme est très répandu en Russie à cette époque. Gorki insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre, que tout passe par l’instruction. Lénine dira un peu plus tard qu’on ne peut pas parler de politique si le peuple n’est pas instruit. Le peuple ne peut trouver la voie de l’émancipation s’il ne la cherche pas par lui-même, pour lui-même.

« Le peuple n’a d’autre espoir que lui-même, il n’y a point de raison que la sienne […] Personne ne nous aidera si ne nous aidons pas nous-mêmes. »

La lutte politique commence par la conscience de soi du peuple qui va de pair avec la conscience des conditions de la transformation du monde. Dans le livre, les personnages distribuent dans l’usine où ils travaillent des feuillets éveillant cette conscience. Ils éditent et diffusent un journal auprès des milieux populaires des villes et des campagnes. Le jour, ils partent à pied sur de longues routes froides, la nuit, ils sont heureux de se retrouver le cœur chaud autour d’un samovar. Ils rencontrent des personnages réservés ou exubérants, aux traits durs mais aux cœurs gros comme ça, souvent peu démonstratifs, mais sur lesquels on peut compter. Les extrêmes se mêlent pour faire apparaître le caractère et la vie de gens simples et déterminés. Au travers de la diversité des situations se dessine progressivement le fondement de leur unité.

Aujourd’hui encore, la Mère donne sens à la marche historique des classes populaires, aux peuples de tous les pays. Un “roman boussole” qui aide à ressaisir des perspectives, une orientation dans l’histoire quand tout semble anéanti. C’est une bouffée d’espoir face au chaos du monde qui s’impose aujourd’hui à nous. Même si les conditions ont changé, la ligne directrice dressée par Gorki est plus que jamais à l’ordre du jour : apprendre et apprendre aux autres, s’instruire pour comprendre les conditions de la lutte, s’unir au regard du but que l’on peut et doit s’assigner. Le chemin sera long, difficile, il n’est pas impossible. Le peuple peut et doit reprendre l’initiative.

Le mouvement des classes populaires en perspective historique

1 novembre 2015

Le peuple, les différents peuples, quel que soit le régime social et politique auquel ils sont soumis, quelle que soit leur “origine” ou religion, ne veulent pas dans leur majorité la régression, le chaos, la guerre, la barbarie, n’en sont-ils pas les premières victimes ? Dans la durée longue de l’histoire, ils ont lutté pour faire valoir leur volonté contre ces tendances destructrices et pour construire un monde où elles n’auraient plus de raison de se manifester.

Dans la situation actuelle, tout semble aller à l’encontre du sens d’une telle lutte, de la possibilité pour le peuple d’orienter le cours des choses selon ses vues, voire de simplement pouvoir formuler sa volonté sous forme générale, pouvoir l’exposer face à toute la société. Cette situation n’est pas nouvelle. Plusieurs fois dans l’histoire, le peuple s’est trouvé dans l’impossibilité de formuler sa volonté, sans parler même de la possibilité de l’imposer. Toutefois, si l’on considère la lutte du peuple sur un l’axe passé-présent-avenir, on constate que sa capacité d’expression et d’initiative s’est toujours reconstituée, et chaque fois à une échelle plus large. Sans négliger les difficultés du présent, c’est en situant la lutte des classes populaires sur cet axe historique, que l’on peut travailler à reconstituer les perspectives que le peuple a en visée depuis des siècles. 

Vingt-cinq ans avant la Révolution française, dont il pressentait la survenue, Rousseau établissait que seul le peuple peut orienter la société en fonction du bien public. Ce qu’un lecteur de Germinal exprime aujourd’hui à sa façon : « il faudrait que ce soit le peuple qui dirige ». La longue lutte des classes populaires contre les désordres engendrés par des régimes sociaux devenus historiquement illégitimes, s’est construite dans l’histoire autour de cette conviction. Il en a été ainsi avant la Révolution française, et dans son sillage, puis dans le cadre du mouvement ouvrier et socialiste, des révolutions du xixe siècle en France, des révolutions russes de 1905 et 1917. Depuis un demi-siècle, le sens général de la lutte des classes populaires s’est en partie perdu. Les processus de régression, la barbarie, la guerre, se sont développés en raison des contradictions propres aux régimes sociaux dominants, se coulant aussi dans “le vide” laissé par l’occultation de perspectives sociales d’émancipation. C’est en se ressaisissant du sens de la longue lutte historique des classes populaires, que celles-ci pourront s’unifier, se réorganiser, faire échec au processus régressifs, et sur cette base préparer les conditions de leur émancipation.

S’il s’agit pour les classes populaires de se ressaisir de perspectives d’avenir générales, cela ne doit pas conduire à dissimuler le point de départ actuel, le désordre d’ensemble du monde, la difficulté à y faire face dans le court terme. Au cours de l’année écoulée, de nombreux événements reflétant ce désordre se sont succédé comme en accéléré : attentats de janvier, crise en Grèce, guerre et actes de barbarie en Syrie et dans une grande partie du monde, dissolution d’entités étatiques, afflux de réfugiés sur le continent européen, etc. Cet ensemble de faits dont on ignore les déterminations profondes alimentent l’inquiétude de la population. Chacun perçoit que la tranquillité toute relative dont jouissaient encore plusieurs pays de ce continent, dont la France, se trouve rattrapée par le désordre du monde.

 Certes dans notre pays, la situation n’est pas aussi critique. Malgré la persistance de la crise et de ses effets dévastateurs, comme des attentats meurtriers de 2015, la majorité de la population jouit encore de conditions de vie supportables au regard de celles qui prévalent dans une grande partie du monde. Toutefois, si les conditions de vie ne sont pas totalement dégradées, il se développe, plus spécialement au sein des catégories sociales les moins protégées, le sentiment d’une dissolution de la société dans tous les domaines, d’une dégradation plus générale de la vie politique et du cadre protecteur que constituait la nation 1.   

La dégradation de la vie politique

Depuis quelques années, on constate une forte augmentation du taux d’abstention lors des élections, particulièrement important parmi les électeurs des classes populaires. Le sentiment de défiance grandit à l’égard des divers responsables politiques, de ce que certains appellent la caste ou la classe politique. Plusieurs enquêtes s’en sont fait l’écho. À divers degrés, cette défiance touche aussi les syndicats, la presse, les médias. Elle se nourrit de décennies de désillusions à l’égard des divers occupants du pouvoir et de la quasi totalité des courants politiques, jusqu’à affecter le jugement que l’on porte sur la politique en elle-même. Une lectrice de Germinal fait état d’une telle désillusion, qui pour elle remonte à la première accession de la gauche au pouvoir en 1981 :

« Ma désillusion laissa place à un désintéressement total pour la politique »

« Comme si les choses étaient immuables, comme si l’homme n’avait pas d’impact sur ses conditions de vie et qu’il ne pouvait rien changer ».

Depuis lors, la défiance s’est accrue envers ceux qui font profession de politique, de la gauche à la droite, de l’ultra gauche à l’ultra droite 2. Les élections de 2012, qui pour certains représentaient encore un faible espoir de changement, ont encore aggravé ce désintérêt, parfois aussi l’abattement, le dégoût, la colère.

Qu’est-ce que le citoyen ordinaire peut encore attendre de la politique au regard de ce qu’elle est devenue ? Au sein des classes populaires, beaucoup estiment que la possibilité d’exprimer une véritable volonté politique sur les grands problèmes de la société, s’est pour eux réduite comme peau de chagrin. Lors des campagnes électorales, de plus en plus ne prennent même plus la peine de recueillir la propagande diffusée par les différents partis, jusqu’à détourner le regard dès qu’ils perçoivent la moindre allusion à un contenu politique, qu’ils associent à du « racolage », à la distribution d’une “pub” » pour faire vendre une nouvelle « camelote ». Pour beaucoup, les discours, les promesses, auraient pour seul objet le grappillage de suffrages contre le camp opposé, et pour « sauver leur propre mise ». Ce phénomène a continué de se manifester sous couvert d’unité nationale, après les attentats de janvier et novembre.

« Ils ne parlent pas de politique, c’est de la politicaillerie », des « petites querelles pour se redistribuer des places », « ils n’ont aucune autre solution que de s’engueuler ».

Pour certains, ce qui se révèle plus préoccupant, réside dans le fait qu’aucune véritable ligne politique n’est dressée pour surmonter les grands problèmes qui se posent à la société, pour indiquer une direction dans la durée, ou du moins chercher à affronter les difficultés dans les meilleures conditions possibles. Aucun des partis en lice ne semble capable de “voir loin”.

« Pour la politique aujourd’hui, avec les énormes difficultés que traverse le pays [et tout ce qui ne va pas dans le monde], il faudrait une ligne directrice, permettant de voir loin et ayant un fil conducteur ». 

La montée de la défiance envers ce qui se présente comme relevant de la politique signifie-t-elle que le peuple ne s’y intéresse plus, qu’il est “dépolitisé”, comme l’affirment les spécialistes ? Ou bien la raison de ce “désintérêt” ne vient-elle pas du fait que ce qui est présenté comme “politique” ne concerne pas vraiment la grande politique : c’est-à-dire les affaires générales de la société, de la nation, de la population, pour le présent et l’avenir.

Dans leur grande majorité des politiques, outre le fait qu’ils « ne savent même pas où ils vont », sont perçus comme étant « coupés de la réalité », comme ne connaissant rien « des problèmes de la population ». 

« Le travail des politiques [ce serait] de régler les problèmes, pas de naviguer à vue, ils ne font pas leur boulot » ; « ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez » ; « si on veut gouverner les autres, il faut savoir où on en est et où on va. »

Ce n’est pas d’une parodie de politique dont le peuple a besoin. Dans une période difficile, il a besoin plus que jamais d’une orientation générale, non limitée à l’immédiat, ouverte sur l’avenir, qui pour autant ne fasse pas l’impasse sur l’analyse de la réalité actuelle, du pays et du monde. Si l’on veut que les élections aient un sens réellement démocratique, c’est-à-dire qu’elles donnent au peuple les moyens de se déterminer sur son avenir et celui du pays, c’est sur la base d’orientations d’ensemble qu’il peut se déterminer. 

L’aveuglement sur la réalité des choses pour le présent et pour l’avenir

Comment parvenir à définir des objectifs politiques qui répondent tout à la fois à ce que l’on vise pour l’avenir et à ce qui correspond à la réalité de la situation dans le présent, en France et dans le monde. La tâche est difficile. Il faudrait, pour guider la pensée et l’action, disposer d’une vue générale qui permette de saisir les forces en mouvement, les relations entre les événements, leurs causes, mais aussi les conditions d’un changement possible. Cette vue ne se donne pas toute faite, on ne peut la dégager à partir des seules préoccupations individuelles ou sur la seule base des intérêts immédiats de telle ou telle classe. Comment donc développer cette vue générale ? Un exemple peut aider à saisir le problème.

Lorsque qu’on se trouve sur une hauteur, par exemple au point le plus élevé d’une montagne, sans trop d’obstacles pour la vue et pourvu que le temps soit clair, on dispose d’une vision étendue sur le paysage environnant. Ceux qui se trouvent “en bas” en divers points, environnés de végétation ou de bâtiments qui limitent leur vue, peuvent avoir une meilleure appréciation de détails proches, de situations particulières, mais ils ne peuvent avoir une vue globale de la situation.

Dans le domaine politique, on pourrait penser que ceux qui se positionnent dans les “hauteurs” de la société disposent d’une vue de la réalité plus large, plus générale que ceux qui sont “en bas”, vue générale qui, en matière politique, s’inscrit nécessairement en perspective historique. Il semble aujourd’hui qu’il n’en soit pas ainsi du côté de ceux qui prétendent nous “orienter”. Les “élites” politiques, intellectuelles, leurs relais médiatiques, mais aussi les catégories sociales supérieures qui monopolisent le débat (et qui souvent prétendent éclairer et diriger le peuple), semblent loin aujourd’hui  de s’élever à cette hauteur de vue. Ce n’est pas que la position qu’ils occupent “en haut” nuise à leur vision. Le problème, c’est qu’ils sont pour la plupart aveuglés par le souci de préserver leur propre situation, par des intérêts étroits de classe ou de caste, qui ne les inclinent pas à se livrer à une analyse générale de la situation, ni à se projeter dans l’avenir en fonction du bien public commun. 

Dans un livre récent, L’aveuglement – Une autre histoire de notre monde, l’historien Marc Ferro s’interrogeant sur le “sens de l’histoire”, rend compte des aveuglements de nombre de politiques, de leur incapacité à anticiper de grands événements, en dépit des « armées de spécialistes », pourtant peu avares en certitudes, qui sont censés éclairer leur action. Pour illustrer son propos, il fait état des attentats de janvier en France, qui ont pris les politiques au dépourvu comme ceux du Musée du Bardo et de Sousse en Tunisie. Quant au mouvement massif de la population le 11 janvier, qui a réuni quatre millions de personnes, chiffre jamais atteint depuis la Libération, il ne fut pas davantage anticipé. Toujours selon Marc Ferro, ce mouvement aurait cependant « signifié qu’une sorte de réveil s’opérait au sein de nos sociétés », « comme si les yeux se dessillaient, mettant un terme à toutes les formes d’aveuglement de notre histoire, celle d’hier comme celles d’aujourd’hui ». 

Dans l’histoire, beaucoup d’événements ont pris au dépourvu les politiques et spécialistes de tous bords. Marc Ferro cite, parmi d’autres, l’attentat du World Trade Center en 2001 à New York, la crise générale du capitalisme en 2008, après celle de 1929, la révolution soviétique, la prise du pouvoir par le nazisme en Allemagne en 1933, etc.

Il observe cependant qu’au sein des instances politiques, certains dirigeants se sont révélés capables d’anticiper des événements d’envergure, plus spécialement ceux liés à des enjeux touchant aux intérêts stratégiques des grandes puissances. Ainsi, le risque de survenue d’une guerre mondiale entre puissances impérialistes était très largement anticipé avant 1914, à partir de ses prodromes, ceux-ci se manifestant dans la périphérie des métropoles impérialistes, et comme on l’a signalé dans les mêmes aires géographiques qu’aujourd’hui. Il en fut de même avant la Seconde Guerre mondiale.

Il n’en existait pas moins, indique Marc Ferro « de bons esprits, [qui jugeaient alors] que les intérêts réels et palpables qui pouvaient justifier une guerre manquaient désormais puisque les grandes puissances s’étaient partagé le monde et qu’une guerre amènerait ruine et révolution ». Pour ces bons esprits, comme pour les belles âmes d’aujourd’hui, la réalité n’était pas posée en fonction d’une analyse de la réalité historique d’ensemble, mais en fonction d’intérêts immédiats ou de simples souhaits. Tout honorables qu’aient été ces souhaits [la possibilité du maintien éternel d’un régime capitaliste sans guerre, ni révolution], ceux-ci se présentaient comme autant de « figures du déni face à ce que l’on ne veut ni voir, ni savoir ». Au sein des catégories sociales les moins menacées, les plus enclines à imaginer un capitalisme sans ses contradictions, cet aveuglement était dominant. On imaginait la possibilité d’un capitalisme, qui une fois réformé, “moralisé”, permettrait de maintenir des conditions de vie supportables. Dès lors la guerre entre puissances, pas plus que la révolution n’avaient de raison d’être. Les peuples n’étaient-ils pas entrés dans une ère de paix et de prospérité, contrariée il est vrai par la succession des crises, perçues comme de simples “dysfonctionnements”, et qu’on se faisait fort de faire disparaître. Ne disait-on pas que depuis la Révolution française, les citoyens étaient désormais égaux devant la loi, qu’en conséquence les classes sociales n’existaient plus et qu’il n’y avait nul motif pour une révolution ?

Dans l’actualité récente, de semblables figures du déni de la réalité ont été exprimées. Pour prendre un exemple mineur, n’est-ce pas le président de la République lui-même, qui peu après son élection en 2012 affirmait que nous étions “sortis de la crise” ou que la “courbe du chômage” allait s’inverser. Un exemple plus caricatural a été donné par Michel Serres, philosophe bien en cour, à l’occasion conseiller des princes qui nous gouvernent, membre de l’Académie française, professeur à Stanford (USA). Le 4 janvier 2015, trois jours avant les attentats du 7, il assurait aux auditeurs de France Culture que le monde, ou du moins l’Europe, se trouvaient maintenant engagés dans une « ère de paix ».

En février de cette même année, il persiste et signe. L’histoire de l’homme, selon lui, n’est plus celle d’une « guerre perpétuelle ». Nous sommes entrés dans « un troisième temps », celui de la paix, celui « de l’Esprit ». Et pour attester de la clairvoyance de son analyse, il recourt largement à l’art du sophisme. N’est-il pas évident que nous sommes entrés dans une ère de paix, professe-t-il, puisque « la guerre, la violence, les tueries » viennent loin derrière « les autres causes de mortalité » (il inclut sans doute parmi ces causes celles qui relèvent de la condition humaine ordinaire). Ce discours s’enrichit de diverses formules, tout aussi sophistiques, que le “grand penseur” se plaît à répéter :

« L’automobile tue infiniment plus qu’Al Quaïda » ; « une seule marque de cigarettes comme Philip Morris a sans doute fait des milliers de fois plus de morts que Daech ».

Comme l’indique un commentateur, Michel Serres a « l’art d’analyser nos sociétés d’une manière originale ». Ne tient-il pas en effet à préciser que : « nous vivons largement en paix, mais personne ne s’en aperçoit ».

Face à un tel étalage de science, l’homme ordinaire ne peut que se sentir intimidé. Confronté aux difficultés immédiates de sa situation, aux effets sur sa vie quotidienne de la crise générale du capitalisme, à la régression économique, sociale, politique, à la montée partout dans le monde (y compris sur son propre sol), de menées barbares, de guerres civiles et de guerres tout court, l’homme ordinaire, s’avère incapable d’apercevoir les lumineuses vérités que prodigue Michel Serres. Cantonné à une vision étriquée du monde, il perçoit la réalité de façon beaucoup plus prosaïque :

« On est en plein chaos partout dans le monde, et en France ça dérape aussi, personne ne sait où ça va, on ne maîtrise plus rien » ; « la situation […] fait peur ».

Du haut de leur chaire et de leur relais médiatiques, tous les penseurs qui font autorité, tous les hommes politiques, ne prodiguent pas, il est vrai, de mêmes prêches iréniques 3. Il en est qui, à l’inverse, développent une vision catastrophiste de la situation pour le présent comme pour l’avenir. Cela relève sans doute d’un autre type de myopie ou d’aveuglement, d’une même incapacité à penser tant les conditions de la régression que celles de potentielles transformations de l’ordre des choses dans le futur. Comme si la plupart des “élites” ne voulaient pas “voir”, ou pas vraiment voir, le double caractère du mouvement historique : tout à la fois les tendances à une déconstitution des sociétés, à l’œuvre en France et dans le monde, et les tendances contraires qui se développent dans la durée historique.

L’aveuglement en effet ne porte pas seulement sur la situation présente, il porte aussi sur ce qui peut se développer, les perspectives, et plus spécialement sur celles que peuvent s’assigner le peuple, les classes populaires, dans l’ordre du possible.

Le point aveugle : la perspective historique de l’émancipation du peuple

Dans la conjoncture politique et intellectuelle des dernières décennies, tous les courants qui sont parvenus à se faire une place sur la scène politique et médiatique, et à la maintenir, sont en proie à une forme de cécité sélective. Ils s’obstinent à ne pas voir que la barbarie, ou plutôt la “rébarbarisation” du monde, qui maintenant les atteint, se fortifie et s’étend, en raison même des contradictions que recèlent tous les régimes sociaux devenus historiquement illégitimes : le capitalisme dernier venu, et les modes antérieurs, féodaux, claniques qu’il a ranimés et recyclés dans son orbe. En dépit de leurs divergences, ceux qui détiennent le monopole du pouvoir ou de l’expression, s’accordent sur cette base pour soutenir un credo commun : la condamnation absolue de la possibilité d’édification d’un régime social capable de résoudre ces antagonismes. Avant tout examen, ils se prononcent et réprouvent dans l’absolu toute perspective sociale d’émancipation, telle qu’elle fut projetée dans une grande partie des nations européennes au xixe siècle, et tel que son édification fut entreprise en Union Soviétique au xxe siècle. Sans voir que c’est sur le terrain d’une telle prohibition, qu’une voie s’est trouvée frayée pour l’éclosion et la propagation du désordre destructeur et de la régression qui s’étendent désormais dans toutes les contrées du monde.

L’édification du socialisme dans le “camp” soviétique est, au mieux, présentée comme un « échec », une « faillite ». Selon Marc Ferro, cette « faillite » vaudrait pour attester de la « non pertinence de la théorie marxiste » (et sans doute aussi des théories socialistes antérieures). Que cela soit pris comme une implication ou un sous-entendu, cela revient à dire que le capitalisme est éternel, qu’il est vain d’imaginer s’émanciper de l’anarchie constamment reproduite par ce mode de production. En conséquence ceux qui pâtissent en première ligne de ses effets destructeurs, les ouvriers, les employés ordinaires, les paysans, les artisans (et même de petits entrepreneurs), ne peuvent espérer en être délivrés. Il en est de même pour les peuples soumis à d’autres régimes d’exploitation et d’oppression. Ils seront à jamais soumis au désordre, à l’insécurité, aux guerres, à la barbarie qui se déchaînent de demi-siècle en demi-siècle, plus spécialement lors des grandes crises et des grandes guerres impérialistes.

Dans les “hauteurs” de la société, et les hauteurs commencent à mi-pente, ce consensus figé en dogme s’est imposé : l’anathème doit être porté sur la révolution soviétique en même temps que sur la perspective d’édification d’un mode socialiste de production. En conséquence, la portée historique de la première expérience de dépassement des antagonismes que suscite inévitablement le mode de production capitaliste, doit être à tout prix occultée. Aucun courant politique ayant voix au chapitre ne remet aujourd’hui en cause ce consensus. Sous la pression d’un matraquage médiatique de plus en plus obscène, une grande partie de la population finit par se trouver persuadée de la “monstruosité” de cette révolution. Le diable vous dis-je ! Le peuple, exclu de l’histoire, en vient à se convaincre de l’inanité de son espérance d’une “République sociale”, telle qu’elle était déjà revendiquée par les ouvriers lors de la révolution de 1848. Ne parlons pas de ceux, nombreux, qui avaient contribué ou œuvrer à la réalisation d’une telle espérance. Ne sont-ils pas presque tous morts, muets, ou ensevelis sous l’opprobre, tandis que quelques autres, le chœur des repentis, vendaient leur âme pour un plat de lentilles ou quelques mets plus substantiels, mêlant leur voix à celles des courants politiques les plus réactionnaires. 

Réduire au silence le “goujat menaçant”

Au prétexte de la dénonciation du processus d’édification socialiste qui s’était instauré en Union Soviétique, avec d’immenses difficultés, sous la pression constante des violences exercées par les puissances du monde capitaliste, on vise à clôturer toute perspective d’émancipation pour les classes populaires. Pour masquer l’enjeu de l’acte d’accusation qui porte en fait sur toute une pratique historique, l’attaque se trouve portée sur la présumée monstruosité d’un homme. Usant et abusant de l’argument ad personam 4, procédé le plus grossier de la rhétorique sophistique, contre le principal dirigeant soviétique, Staline, on porte en réalité la condamnation sur toute tentative passée ou à venir visant à surmonter et résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme et des régimes qu’il soutient, tels qu’ils se manifestent périodiquement. Ce procédé n’est pas nouveau. Pour condamner la séquence la plus radicale de la Révolution française, on a usé, et on en use encore en la personne de Robespierre. C’est ainsi, qu’en 1885, Alphonse Aulard, bon esprit et belle âme, qui tint pendant quarante ans la Chaire d’histoire de la Révolution française, qualifiait Robespierre de « mystique assassin », tandis que Taine désignait le gouvernement révolutionnaire (et ses commettants populaires) de « barbare », « d’animal primitif, de singe grimaçant, sanguinaire et lubrique », « qui tue en ricanant et gambadant sur les dégâts qu’il fait ».

En 1912, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Rousseau, une critique féroce contre sa personne et sa pensée se manifeste de la même façon. Rousseau est qualifié de « législateur sanglant », « d’engendreur de crimes ». Plus tard, dans le cadre de mises en relation historiquement et socialement incohérentes établies entre communisme et fascisme, on le présentera comme un des pères du “totalitarisme”.

Au-delà des personnes mises en cause, ce que l’on vise à déconsidérer, ce sont les processus de transformation du monde et l’ensemble des buts que s’assigne le mouvement populaire, puis ouvrier, socialiste et communiste, depuis des siècles, et enfin le peuple lui-même. Ce mouvement en effet n’a pas commencé avec la Révolution soviétique dont il ne constitue qu’un prolongement. La Révolution française n’était-elle pas selon Sylvain Maréchal « avant-courrière d’une révolution plus complète ». L’anathème vise en fait à conjurer toute possible continuation de l’aspiration populaire à l’émancipation. C’est bien la continuité des luttes du mouvement populaire organisé que l’on vise à briser. 

Ce qui est nommé par Marc Ferro « faillite de la théorie marxiste », recouvre en fait de très anciennes tentatives de relégation du peuple hors de l’histoire, contre sa prétention à occuper vraiment, dans la réalité, la place du souverain. Une telle prétention, notamment en France, s’est exprimée bien avant Marx. Au-delà de la critique de la révolution soviétique, du socialisme et du communisme, et dans la foulée de la Révolution française, c’est le peuple lui-même qui se trouve politiquement disqualifié et banni. On trouve d’ailleurs beaucoup d’analogies dans le vocabulaire entre la dénonciation sous la figure d’un homme de toute une période de l’histoire, et la dénonciation du peuple, dépeint depuis des siècles par les puissances en place sous la figure d’un « goujat menaçant ». Ainsi, au xve siècle dans le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier (1422), le peuple, dès qu’il nourrit la prétention de changer l’ordre des choses, se trouve, aux yeux du noble, du seigneur, positionné dans le registre de l’erreur, du dérèglement, de la folie.

« Fol peuple qui ne désire que mutation, qui requiert et convoite ce qui lui est le plus contraire ».

Le jugement porté sur les prétentions du peuple à la « mutation » trouvent par la suite de multiples échos. Lors de la première révolution russe, en 1905, alors que les aspirations populaires prenaient concrètement corps, les représentants des classes au pouvoir, la presse, les dénoncèrent violemment. L’Hymne des ouvriers, qui exprimait la volonté des « prolétaires de tous les pays » de construire un « monde nouveau » fut à cette occasion attaqué avec véhémence. Ce poème en effet, ne pouvait exclure qu’au cours du processus de renversement du monde ancien l’usage d’une certaine brutalité puisse se trouver impliqué. Un intellectuel du courant symboliste russe dénonce la menace que représente le “goujat” populaire :

« L’Hymne des ouvriers m’a affligé : des ruines, des incendies, rien ne naîtra, sauf le goujat menaçant. »

Une oraison funèbre prématurée ?

« Si le présent fut imprévu, n’est-ce pas que le passé fut mal compris » dit Marc Ferro. L’ignorance du passé nous interdit de « chercher les voies du futur » indique-t-il encore. Le conseil est avisé, pour peu que l’on travaille à saisir le mouvement historique dans son ensemble, comme le requérait Marx, que l’on veille aussi à analyser ses tendances contradictoires, sans se laisser aveugler par l’immédiat, ni se focaliser sur les seules périodes de régression. Si l’aveuglement, par ignorance du passé, peut concerner la vue que l’on se fait de l’état présent, le point où l’on se trouve, il peut aussi concerner un possible historique en gestation.

Bien avant la défaite de ce que l’on nommait le “camp socialiste », des enterrements solennels des ambitions ouvrières et socialistes ont été perpétrés. Il s’agissait de mettre à mort, en idée et en pratique, ceux qui visaient à l’instauration d’un nouveau régime social (que ce soit ou non sous le drapeau du socialisme ou du communisme). Sans remonter trop loin dans l’histoire, il en fut ainsi en 1848, après la répression féroce de l’insurrection populaire de juin. Les libéraux professaient alors que le communisme, « maladie de l’esprit humain », « erreur monstrueuse », se trouvait à jamais extirpé. Ils se persuadaient qu’on pouvait aussi prononcer « l’oraison funèbre » du socialisme, consensuellement vaincu, comme son jumeau communiste et le mouvement ouvrier lui-même, « par le cri de la conscience publique ».

Le spectre pourtant bougeait encore. En 1859-1861, d’importants mouvements révolutionnaires se produisirent dans la Russie tsariste. Le mouvement fut défait, ici encore par la répression et la violence. Les idées d’une possible émancipation des classes populaires (à l’époque surtout paysannerie), quoique interdites d’expression, n’en continuaient pas moins de faire leur chemin. En France en 1864, Le Play estime utile de mettre en garde contre la revendication d’égalité qui lui paraît l’essence même des institutions révolutionnaires qu’il convient de combattre. Pour lui en effet :

« Les institutions révolutionnaires font disparaître les inégalités qui, étant fondées sur la nature même de l’homme et des lieux, sont indispensables au bonheur des sociétés. »

L’idée “monstrueuse” d’égalité pourtant se manifeste encore en 1871 avec la Commune. Ceux qui participent à ce mouvement révolutionnaire, socialistes, communiste, anarchistes, éléments des classes populaires, sont de nouveau mis au ban de la société, chez Eugène Sue, chez Hugo et la majorité des intellectuels réputés “démocrates”. On dépeint les éléments populaires et les révolutionnaires comme autant de « bêtes fauves », « brutes obtuses », « bêtes venimeuses », qui « aiment le sang », des « barbares », des « sauvages », une « race primitive vivant à l’écart des gens civilisés », l’expression du « mal absolu ».

« Des cages ouvertes, s’élancent les hyènes de 89 et les gorilles de la Commune », écrit Théophile Gautier. Et Flaubert pose l’idéal des socialistes comme une « espèce de monstre » absorbant toute action, individuelle, « qui dirigera tout, qui fera tout ». Leconte de Lisle associe le pouvoir prolétarien à une « ruine totale » : « le prolétariat triomphera inévitablement et ce sera la fin de la France ». Aussi lui paraît-il indispensable de « déporter toute la canaille, mâles, femelles et petits. »

À partir des années 1880, le mouvement ouvrier et socialiste s’étend, s’organise, se consolide, dans la plupart des pays européens. En France, en continuité avec les théories forgées par les socialistes français non utopiques, ce mouvement s’enrichit de la théorie de Marx, notamment au sein du POF (Parti Ouvrier de Guesde). Jusqu’à la fin du XIXe siècle, y compris pour nombre de penseurs non socialistes, le sens de l’histoire se présente alors comme devant aller vers le progrès. L’idée se répand de la nécessité d’un mode de production nouveau qui soit à même de résoudre les antagonismes destructeurs du capitalisme que la grande crise du début du siècle a une nouvelle fois révélés. « Le mouvement d’ensemble [paraissait] irréversible », indique Marc Ferro. On pouvait projeter sur l’avenir la fin de « l’ère de la forme capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme », par les « luttes de classes, moteur de l’histoire ».

Il est clair toutefois que les tenants du régime d’exploitation capitaliste et ceux qui en bénéficiaient ne pouvaient admettre que sous l’étendard collectiviste ou communiste, les classes populaires puissent nourrir la prétention de changer radicalement l’ordre des choses.

 Renouer avec les perspectives du mouvement ouvrier et socialiste 

Lors de la répression de la première révolution russe de 1905, comme lors de toutes les révoltes ou révolutions populaires, en 1848, en 1871 la violence se manifesta davantage du côté des classes au pouvoir que de celui du peuple, du “goujat menaçant”. Comme les précédentes, la révolution de 1905 fut écrasée dans le sang. Pour les organisations ouvrières et socialistes, malgré l’abattement qui succéda à la défaite, cela ne se présentait pas comme condamnation définitive des perspectives socialistes. Il s’agissait d’un moment douloureux qui ne remettait pas en cause la légitimité de la lutte, les visées socialistes continuaient à s’affirmer, et de façon commune, dans différentes nations d’Europe. 

En France, le journal le Socialiste peut ainsi en 1907, sans étonner ses lecteurs, parler de « la société issue de la Révolution prochaine et que tous pressentent ». Il fait référence à la révolution russe de 1905 qui a concrètement remis à l’ordre du jour le possible avènement d’une société “collectiviste” (ou socialiste). Et même du côté de revues insérées dans l’ordre républicain bourgeois, telle la Revue politique et parlementaire, les plans d’une telle société nouvelle, « collectiviste » contre l’ordre capitaliste, peuvent se trouver positivement présentés. On va jusqu’à parler de la probabilité d’une « transformation fondamentale de l’ordre actuel ». 

Si, il y a un siècle, selon Marc Ferro, le départ des peuples dans la Grande Guerre a pu donner l’impression que s’était perdu ce « sens de l’histoire », et avec lui l’idée d’une transformation fondamentale du régime social, une grande révolution, cette fois-ci victorieuse, n’en survient pas moins en 1917 en Russie, en pleine guerre mondiale. Cette révolution n’est pas en discontinuité, comme on l’imagine aujourd’hui, avec les perspectives visées par les courants socialistes dans plusieurs pays d’Europe. On doit cependant considérer qu’elle survient dans un pays marqué par des difficultés considérables d’arriération économique et politique, que les classes populaires (ouvriers, paysannerie), sous l’égide des communistes doivent réaliser tout à la fois les tâches d’une révolution bourgeoise, non encore accomplie dans l’empire russe, et celles de l’édification d’un mode socialiste de production.

Démocratiques ou non, les puissances capitalistes prennent pleine conscience de la nature du danger que représente l’instauration d’un régime socialiste sur une vaste partie du monde. L’empire russe ne se trouve-il pas ainsi soustrait à l’extension universelle du marché, à la mondialisation capitaliste en cours ? Aucun moyen dès lors ne devra être négligé pour s’efforcer de détruire dans l’œuf l’édification d’une société nouvelle : agressions militaires, spéculation sur les difficultés internes, menées idéologiques de toute sorte, et toujours dénonciation du danger que représentent ces “goujats menaçants”.

Il serait puéril d’imaginer que le processus de révolution de l’ancienne société ait pu se dérouler de façon idyllique, sans qu’aucune violence ne fut exercée, contre des intérêts particuliers, contre les classes qui faisaient plus que s’accommoder du capitalisme, contre des menées belliqueuses de l’intérieur ou de l’extérieur, qui visaient à l’anéantissement du nouveau pouvoir. Bien entendu des erreurs, des fautes, furent commises. Pourquoi celles-ci ne seraient-elles légitimes que dans le cadre du pouvoir des puissances capitalistes ? L’âpreté du processus révolutionnaire dans un immense espace soumis depuis des siècles à l’arbitraire ne manqua d’ailleurs pas de rebuter ceux qui espéraient « une révolution sans révolution 5 ». Si beaucoup soutinrent le processus en cours tant qu’il était puissant, peu furent capables de maintenir leur soutien lorsque la révolution se trouvait affaiblie, moins encore lorsque s’engagea le processus de contre-révolution.

Pourtant, comme le constatait Marx en 1848, le spectre du communisme comme expression de la lutte du peuple, hante toujours le monde. Ce spectre n’a sans doute pas fini de faire frémir les classes qui tiennent à conserver l’ordre actuel des choses. Aussi s’efforcent-elles une fois de plus de conjurer ce spectre, en l’immolant sous l’effigie du “goujat menaçant”. 

Face au chaos du monde, rétablir la continuité du mouvement historique 

On ne développera pas dans le cadre de cet article, les différentes étapes, ascendantes et descendantes qui marquent la première grande révolution socialiste dans le monde jusqu’au tournant des années 90 du siècle dernier. Notons simplement que pendant plus de 70 ans, avec des avancées et des reculs, des contradictions internes, de multiples agressions extérieures, militaires et idéologiques, elle parvint à se maintenir. On doit aussi rappeler que s’il y eût violence du côté des révolutionnaires, une fois de plus celles-ci s’exercèrent au premier chef du côté des puissances capitalistes. Des dizaines d’entre elles constituèrent une ligue pour la détruire d’emblée après la Première Guerre mondiale. Quant aux puissances fascistes, plus spécialement le Reich national-socialiste, qui doit-on le souligner ne se situait pas vraiment en extériorité par rapport au mode capitaliste de production, celui-ci relaya l’agression au cours de la Seconde Guerre mondiale, le peuple soviétique payant le plus lourd tribut en morts et en atrocités lors de cette guerre.

Le processus d’édification du socialisme et des mouvements réellement émancipateurs des peuples, dans l’ensemble du monde, sont aujourd’hui interrompus 6. Faut-il pour autant imaginer que le sens progressiste de l’histoire soit définitivement aboli, que les aspirations des classes populaires soient définitivement vouées à l’insuccès ? Que, par conséquent, l’histoire doive maintenant inéluctablement suivre un cours en sens inverse, allant de régression en régression, de l’anarchie capitaliste “mondialisée” et de ses avatars fascistes, à l’oppression semi féodale, puis à la barbarie généralisée ?

« La voie de l’histoire n’est pas le trottoir de la perspective Nevski » disait Tchernychevski après la défaite subie par le mouvement révolutionnaire en Russie dans les années 1860. Lénine, prolongeant l’aphorisme de Thernichevski, déclarait pour sa part que l’action politique n’est pas davantage le trottoir de la Perspective Nevski, qu’il n’existe pas de voie historique rectiligne pour avancer en direction des aspirations du mouvement des classes populaires.

Nombre de spécialistes aujourd’hui voudraient que le processus d’édification du socialisme n’ait pas eu lieu ou qu’il n’ait été qu’une “parenthèse” dans l’histoire. Pour eux, les causes d’un tel “épisode” seraient à rechercher dans la “démence”, la “bestialité”, le despotisme, d’un seul ou de plusieurs hommes (les “mauvais bergers”, les “loups rapaces” que dénonçait la Papauté au moment de la Révolution française). Comme si l’on s’obstinait à ne pas voir que les causes profondes de l’aspiration des peuples à édifier sur une autre base une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme qui les font périodiquement renaître. De tels antagonismes sont aujourd’hui en pleine exacerbation, entraînant dans leur sillage la réactivation des vices et travers d’autres régimes sociaux plus archaïques. Il en résulte la destruction de forces productives matérielles et humaines, la multiplication des conflits et des guerres, le réveil de menées barbares, un désordre généralisé.

Le retour du refoulé ?

Reprenons la phrase de Marc Ferro : « si le présent fut imprévu, n’est-ce pas que le passé fut mal compris ». Si l’on suit l’auteur, on peut poser que la compréhension de certains grands événements du passé est à même de contribuer à éclairer, pour partie, certaines données de situation actuelle. Les épisodes auxquels nous assistons aujourd’hui n’en évoquent-ils pas d’autres, plus précisément le désordre mondial qui se manifestait au cours de la première décennie du xxe siècle, l’avant Première Guerre mondiale ? Comme il en est le cas aujourd’hui, il n’existait pas alors de “camp socialiste” et nulle puissance extérieure aux logiques capitalistes, féodales, ou tribales, n’était à même de limiter la frénésie des ambitions entre puissances, petites, moyennes et grandes, modernes ou non, au sein des métropoles capitalistes, des pays dépendants, des empires de type ancien en décomposition. Rien donc ne limitait leurs volontés de se repartager des zones du monde, pour les débouchés, les richesses, les territoires. Il n’était pas non plus nécessaire de chercher à établir un minimum d’accord entre ces puissances contre un ennemi commun (le socialisme), la rivalité pouvait s’exprimer sans entrave, sous des formes comparables à celles qui se manifestent aujourd’hui, souvent dans les mêmes lieux géographiques.

Aujourd’hui, la situation certes est plus opaque qu’elle ne l’était alors, les enjeux ne s’exposent pas aussi crûment. Davantage de puissances sont entrées dans la danse, certaines ayant perdu de leur alacrité, d’autres s’étant fortifiées, les alliances sont fluctuantes et se laissent difficilement découvrir. Les classes populaires sont pour leur part affaiblies, désorganisées, au contraire de ce qu’il en était il y a un siècle. L’avenir ne semble pas se présenter dans l’immédiat sous l’angle de l’option : guerre ou révolution, ou guerre et révolution. Bien que les grands enjeux des luttes entre classes et entre puissances, pour toute une époque historique, demeurent inchangés, l’histoire ne peut se réécrire à l’identique. Pour ce qui touche à la guerre, on doit simplement reconnaître que celle-ci est déjà en cours dans une grande partie du monde 7, même si ses manifestations se sont modifiées. Quant à la révolution — une véritable révolution s’attaquant aux fondements du régime social — on doit admettre, dans l’état d’impréparation et de désorientation où se trouvent la majorité des peuples, qu’elle risquerait fort dans l’immédiat de se tourner en son contraire.

Qu’est-il possible de faire ?

Alors, qu’est-il possible de faire ? d’envisager ? La priorité pour le présent immédiat comme pour le futur, n’est-elle pas de travailler à réinscrire les luttes populaires dans la continuité historique de leur mouvement, de reconstituer leur organisation en fonction de perspectives générales ?

Certes, une telle ambition peut se présenter comme chimérique, totalement coupée de la réalité des choses, le fossé paraît infranchissable entre la situation d’aujourd’hui et les perspectives d’ordre historique qui sont ici dressées. Les bases pour une réorganisation des classes populaires ont-elles pour autant disparu ? Non. S’il ne s’agit pas de ressusciter le passé, les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes au sein des classes populaires. Elles ne peuvent que se développer. Aujourd’hui, il est vrai, le plus souvent elles ne s’expriment pas comme telles, on ne parle plus de socialisme, le mot ayant été trop dévoyé, mais on aspire toujours à l’égalité des conditions (égalité sociale, égalité dans l’expression de la volonté populaire), on aspire aussi à « pouvoir vivre de son travail », sans être sans cesse soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. De telles aspirations ont nourri le mouvement ouvrier et socialiste depuis le xixe siècle, elles valent pour signifier la nécessité de construire un régime social sur de nouvelles bases. C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement populaire s’est organisé, qu’il est parvenu à faire entendre sa voix, qu’il a pu se reconstruire, affronter d’autres situations de chaos, de régression, de barbarie, de guerre.

Il n’est plus possible de lutter seulement pour regagner les conquêtes des années fastes, bien que cette lutte demeure nécessaire. La période de relative stabilisation du capitalisme, lorsque celui-ci se trouvait confronté à un régime social adverse, est derrière nous. Partout la régression gagne, de nouvelles catégories sociales sont menacées de paupérisation, voire de “prolétarisation”, une grande partie de la jeunesse ne trouve plus à se faire une place dans la société telle qu’elle est, le désordre du monde s’étend. La nécessité se fera, le besoin viendra, de se tourner de nouveau vers l’avenir. C’est à la tâche de rétablissement d’une telle orientation, que chacun peut s’atteler, avec Germinal, avec ceux qui ont travaillé à assurer le relais entre le présent et l’avenir du mouvement historique du peuple.

Le “goujat menaçant” : quelques illustrations

Avant la Révolution française, pour le Cardinal de Retz, « le règne du peuple [est] le plus abominable. » « Quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte, la voix de la raison jamais ne se consulte » ; « le pire des États, c’est l’État populaire ». Même refrain chez les Physiocrates, le peuple est réputé ignorant, incapable de gouverner, ses prétentions politiques ne sont pas fondées. Dans le cours des événements révolutionnaires en France, Sieyès parle d’un peuple « toujours enfant », incapable de gouverner », selon lui le peuple considère « le mécanisme social comme un joujou ». Au cours de la même période, c’est aussi la Papauté qui dénonce les idées de subversion de l’ordre social, que les révolutionnaires prodiguent au peuple, des « mauvais bergers et des loups rapaces ».

Avec l’avènement du mouvement ouvrier et socialiste, luttant pour la cause du bien commun, les accusations se précisent. La Papauté condamne les « erreurs modernes des socialistes et communistes ». Mais, dès la première moitié du xixe siècle, les libéraux ne sont pas en reste : placer l’égalité devant la liberté revient selon eux à « sombrer dans l’abîme du communisme ». Les condamnations de la cause du peuple et des courants socialistes et communistes sont associées. On dépeint le peuple, le socialisme ou le communisme, sous la figure du monstre, de la bête sauvage, de l’irrationalité. 

Lors de la révolution 1848, Victor Hugo, assimile les révolutionnaires à des singes. Balzac, parle de la nécessité d’une contre-révolution « dans le sang du peuple » pour préserver les intérêts des classes menacées. Des économistes libéraux condamnent ceux qui jugent que l’élément populaire est capable de décider du sort de la société, alors que selon eux, la volonté du peuple de changer la base de la société détruit l’ordre, spolie la propriété. Les idées socialistes et communistes sont considérées comme « des divagations » qui « contaminent la partie saine de la société », contre le « cours naturel » des choses. Ces chimères qui hantent l’esprit du peuple (socialisme et communisme), doivent être combattues par les idées et par la répression contre « les sectes désorganisatrices, les cerveaux en délire » qui ne reconnaissent pas « l’harmonie nécessaire » [du capitalisme], son « ordre providentiel, naturel et merveilleux ». L’idée socialiste repose sur des « appétits et instincts égoïstes » [l’égalitarisme], le communisme est pour sa part une « violence antinaturelle », « une maladie de l’esprit humain ».

En 1933, si la condamnation du « communisme athée », est toujours défendue par la Papauté (pas forcément par les catholiques), il peut en être de même pour les libéraux et même pour certains groupes d’ultra gauche. Quant aux fascistes, ils ne sont pas en reste. Mussolini prétendait « détruire » ceux qui s’opposaient au mouvement fasciste au nom d’idéologies du xixe siècle [collectivisme] », il proposait de conduire la lutte contre ces idéologies « en même temps que les expéditions punitives ». Et, le futur dirigeant du Parti nazi, Adolphe Hitler qualifiait pour sa part en 1923 les communistes « d’empoisonneurs internationaux ». Il exposait son ambition : « déclarer au marxisme une guerre d’extermination », parvenir à « un règlement de compte de portée historique ».

1. Voir dans ce numéro l’enquête : Qu’est-ce qui ne va pas dans la société ?

2. Certaines organisations peuvent spéculer sur la défiance à l’égard des partis alternativement au pouvoir, feignant alors de se situer hors du “système”, la défiance pourtant peut finir par les atteindre : « C’est les mêmes, ils sont dans la course aux places. »

3. Irénique, du grec eirénikos : pacifique. Par extension, le mot s’applique à ceux qui imaginent un monde sans contradictions, sans conflits, sans risque de guerre.

4. Argument ad personam, argument portant sur la personne et non sur le contenu, le sens, de la politique conduite.

5. Maurice Dommanget écrivait en 1922 dans l’École émancipée : « La révolution n’est pas une idylle, ni un poème épique, ni une sorte de décor d’opéra comique avec une suite de beaux tableaux, avec des foules toujours enthousiastes, nerveuses, frémissantes, débordantes de dévouement et de vie. Ou plutôt c’est cela dans une certaine et faible proportion. Mais c’est bien autre chose. C’est une tempête qui n’épargne rien ni personne, qui soulève les institutions et les classes, les partis et les sectes, qui brasse les lourds préjugés, le vieux fond d’égoïsme, de lâcheté et d’imbécillité de la bête humaine. […] Se proclamer révolutionnaire et se cramponner à la révolution légende — trop belle et trop simple pour être vraie — c’est se préparer pour le présent et l’avenir les plus cruelles désillusions. C’est se condamner au découragement, à la stupeur pénible ou bien à l’opposition contre-révolutionnaire côte à côte avec les capitalistes haineux, les soi-disant démocrates […]. »

 

6. Georges Corm (article cité) souligne que dans les sociétés arabes entre 1920 et 1970 (période au cours de laquelle le socialisme soviétique se renforce et exerce une influence sur ces sociétés), le nationalisme moderne se développe. À partir des années 70-80 (période d’affaiblissement de la puissance soviétique), les forces contre-révolutionnaires de la région relèvent la tête. On assiste par la suite à la montée d’un Islam fondamentaliste, antimoderniste, s’opposant aux revendications nationalistes des pays arabes. Sur la “connivence” qui a pu s’établir contre l’URSS entre puissances capitalistes et forces réactionnaires sous l’étendard d’une religion, lors de la guerre d’Afghanistan, puis contre la Russie, voir Nofeez Ahmed, « L’État islamique, cancer du capitalisme moderne ».

 7. e que le Pape a récemment formulé sous les termes de “guerre mondiale par morceaux”.

 

 

 

Enquêtes 2014 – Qu’est qui ne va pas dans la société ?

1 novembre 2015

Lors de discussions avec les lecteurs ou lors de réunions publiques, Germinal s’efforce de recueillir les préoccupations des classes populaires. À cela s’ajoute une collecte plus méthodique sur la façon dont diverses catégories de la population conçoivent la réalité du monde. Comme au cours des années précédentes, Germinal a recueilli dans cet objectif les points de vue de quarante-huit personnes, pour l’essentiel non lecteurs du journal. L’enquête tournait autour des trois questions suivantes 1  :

Selon vous, qu’est-ce qui ne va pas dans la société ? Qu’est-ce qui devrait changer et comment ? Pourquoi ça ne change pas ?

Le nombre de pages étant limité, on va surtout s’intéresser à la première question. Il faut préciser qu’elle portait sur « ce qui ne va pas », et non « sur ce qui va ». Il n’est donc pas surprenant que les constats négatifs dominent. Ce qui va à l’encontre de certaines enquêtes récentes sur le « le moral des Français », qui seraient plutôt portés à l’optimisme. Signalons tout de même que dans le cadre de notre propre enquête (2014), une étudiante tunisienne a le mérite de relativiser la tonalité des propos recueillis, en comparant la situation actuelle de la France à celle de son pays :

« Pour moi […] et en comparant la France au pays où j’habite [je n’ai rien à dire sur ce qui ne va pas], je trouve que c’est un pays développé, bien organisé, transports à l’heure, gens chaleureux, accueillants ».

À l’exception de ce point de vue, la plupart des réponses insistent sur « ce qui ne va pas » dans le pays. « Ce qui ne va pas » peut aussi se trouver posé dans un rapport entre un avant (où tout n’allait pas trop mal) et un présent que l’on perçoit marqué par la dégradation de l’ensemble de la vie sociale, (économie et plus encore politique). L’incertitude et l’inquiétude à l’égard de l’avenir peuvent découler de cette perception.

— La dégradation du tissu productif, la baisse de la production industrielle, la difficulté à affronter la concurrence des autres pays, le chômage, la précarité du travail, l’endettement du pays, et plus généralement l’état général de l’économie, font partie des thèmes majoritairement abordés.

— Ces problèmes peuvent être pensés dans leur liaison avec de rapports sociaux qui s’établissent entre les catégories de population, plus spécialement au regard de l’inégalité sous ses différentes formes, son aggravation, la mauvaise répartition des richesses, mais aussi des places occupées dans la société.

— Il est fait état plus généralement d’une tendance à la “déstructuration” d’ensemble de la société, des fonctions sociales, une perte de sens public, de valeurs communes. Il en découle pour certains un sentiment d’insécurité, la perception d’une montée de la violence sous différentes formes, de l’hostilité entre groupes et individus. Il est parlé de “déstructuration sociale”, de destruction des “liens sociaux“, “d’atomisation” du corps social, de sentiments de frustration, d’abandon.

— Ce thème est souvent associé à celui de la dissolution de la politique ou de sa dénaturation : perte de confiance dans les partis et hommes politiques, impuissants ou inefficaces, trop centrés sur leurs intérêts propres, coupés de la réalité sociale, incapables de dresser des orientations visant un bien général.

Les différents thèmes, à peu près également représentés, se recoupent. Par rapport à des enquêtes plus anciennes, l’idée d’un délitement du cadre de vie commun imprègne d’une façon ou d’une autre la majorité des réponses. En revanche, les problèmes mis à l’avant-scène par les medias ou certaines organisations politiques, sont peu évoqués spontanément (surtout par des individus des classes populaires). Les thèmes de l’écologie, du changement climatique, etc. sont exceptionnellement abordés sans induction. Les thèmes de l’immigration, de la religion ou de la laïcité, peuvent être abordés, mais de façon secondaire, ils ne se présentent pas comme questions principales pour exposer « ce qui ne va pas ». Les problèmes et leurs causes, sont majoritairement posés dans le cadre national et dans l’ordre du régime économique et social. L’imputation de “ce qui ne va pas” à des facteurs extérieurs (“l’Europe”, la “mondialisation”, la seule finance, etc.), n’est pas absente mais surtout formulée par quelques cadres de la fonction publique et étudiants.

 I — Qu’est-ce qui ne va pas dans la société ?

« La situation économique de la France fait peur », dit une employée. Trop de chômage, de chômeurs, « chômage de masse », précarisation de l’emploi, dévalorisation du travail, recul de l’industrie, de moins en moins de production, fermeture et faillites d’entreprises. Ces thèmes sont exposés par plus de la moitié des personnes rencontrées. Ces problèmes relevant de la base économique ne sont pas posés en les isolant d’autres aspects de la vie sociale.

L’impossibilité pour un grand nombre de « vivre de son travail » pèse sur l’existence sociale de tous :

« Le travail n’est pas reconnu à sa valeur », « le manque d’emplois nous prive d’une vie normale », « un pays où les gens ne peuvent pas vivre de leur travail, ce n’est plus une société ».

Quelques facteurs explicatifs de cet état de fait sont mentionnés : concurrence internationale, manque de compétitivité, problème de saturation du marché, charges sur les entreprises, (« les charges sur les entreprises cassent l’embauche »). La finalité même du régime économique [le capitalisme], peut aussi être posée en tant que cause déterminante : « On fait passer le profit [ou l’argent] avant l’homme ».

— « Ce qui ne va pas dans la société », c’est encore et toujours l’inégalité, une inégalité qui s’accentue, qui est multiforme, inégalité des revenus, des statuts, des moyens d’action sur la société. Ce thème est évoqué par la moitié du groupe de référence et peut être décliné en termes « d’injustice sociale » globale :

« Les inégalités se sont accentuées », « des inégalités trop flagrantes entre catégories sociales », « entre revenus », « trop de distance entre les gens », « trop de gens pauvres », « les gens modestes subissent de plus en plus, les plus riches profitent de la situation des pauvres ».

Des formes spécifiques d’inégalité sont mise en avant, celle qui se développe entre public et privé, entre catégories travailleuses liées à la production, et des catégories — pas toujours bien définies — qui se poseraient en extériorité :

« La société française s’est déséquilibrée, en gros 50% des Français payent pour les 50% restants », « des inégalités entre le monde public et privé, trop de différences entre ces deux mondes », « trop d’improductifs grassement payés qui plombent le budget de l’État », « tous ces gens veulent vivre aisément sans se fatiguer ».

L’accent peut être porté sur un mode particulier d’inégalité, celui qui s’établit entre catégories soumises à de multiples ponctions fiscales (impôts, taxes, etc.), et catégories qui bénéficient de ces ponctions : non productifs privilégiés dans la redistribution, assistanat. Ce thème est surtout développé dans les catégories artisans, agriculteurs, employés, ouvriers :

« L’État nous ponctionne énormément ainsi que la couverture sociale », « des charges, des taxes sur le travail, et, des aides sociales pour ceux qui ne produisent pas », « les gens qui ne travaillent pas profitent de l’assistanat », « trop d’étrangers bénéficient d’une aide de l’État », « l’argent de l’État est mal géré », « la distribution financière est mauvaise ».

L’inégalité plus généralement se développerait entre deux grands pôles, la majorité qui s’appauvrit, une minorité qui s’enrichit, jusqu’à la disparition des classes intermédiaires :

« Plus ils ont de l’argent, plus ils en gagnent, et de l’autre côté c’est l’inverse », « des riches et des pauvres, plus de classes moyennes ».

L’inégalité économique se présente comme étroitement liée à l’inégalité dans le domaine politique. Ceux qui détiennent les leviers du pouvoir seraient aussi ceux qui profitent des richesses :

« La classe politique du bon côté du manche », « un maximum de richesses, de pouvoir politique, décisionnaire », « d’un côté la majorité qui se débat pour vivre, de l’autre [des classes] qui profitent, qui ont les leviers économiques et politiques », « trop de privilèges au profit des politiques ».

En conséquence, ces gens-là n’ont aucun intérêt à changer l’état des choses :

« Ils sont reliés entre eux, le même milieu », « ils empochent, comment voudraient-ils changer les choses », « une fois au pouvoir, ils tirent la couverture à eux sans se soucier de nous ».

Le délitement du cadre social commun

La perception globale d’une dégradation de la situation économique du pays, l’inquiétude qui en résulte (cela “fait peur”), le fait que les citoyens ordinaires ne soient plus assurés de pouvoir « vivre de leur travail », sont assez bien partagés, de même que le sentiment que s’accentuent les processus inégalitaires en matière de revenus, de position sociale, de capacité à influer sur la vie sociale. Ces sentiments, on l’a signalé, vont souvent de pair avec l’idée d’une dégradation plus globale de la société, perte de cohésion, de valeurs communes, voire de repères moraux.

Cela peut s’exprimer par des formulations convenues : « perte du lien social », du « vivre ensemble », « excès d’individualisme », mais elles renvoient à la perception d’un processus plus général de déstructuration d’ensemble de la société, de perte de cadres et de repères :

«  On ne sait pas où on en est, pas d’informations sur les [vrais] problèmes de la société », « on n’a plus le sentiment d’appartenance à un pays », « on se sent en danger », « on a peur de l’avenir », « un sentiment d’abandon », « des questions sans réponse sur les orientations de la société », « on ne sait plus où on va », « où va la société ? » 

La référence au politique s’expose, certains parlent de « perte d’unité de vue », de « fil conducteur », de focalisation sur l’immédiat et sur des intérêts partisans, sans souci de la durée, de l’avenir commun :

« À quand une conduite linéaire permettant de voir loin et ayant un fil conducteur ! ».

La perte des “valeurs” ou leur inversion qui sont mentionnées sont imputées pour l’essentiel aux institutions politiques et aux médias, plus rarement aux individus :

« Les valeurs sociales ne sont plus transmises », « il n’y a plus de respect des gens et des choses », « il n’y a plus de différences entre le vrai et le faux », « c’est le laisser aller à partir du plus haut », « inversion des valeurs sous couvert de progrès », « la république est trahie au profit des communautés », « La télé devient de plus en plus n’importe quoi [sans rapport avec] la réalité des choses » :

Les cadres d’une vie sociale “sereine” seraient compromis : par le bas, montées des violences qui induisent une « insécurité sociale », par le haut affaissement des institutions publiques, de la justice, des règles de la vie commune :

« Tout est désorganisé », « notre vie est trop perturbée, on manque de sérénité », « la violence qui gagne », « des manifestations [de différentes catégories] trop nombreuses et douloureuses », « les services publics ne sont plus pour le public », « les forces de l’ordre sont démunies », « la santé, l’éducation vont à vau-l’eau », « la justice ne va pas », « ne fonctionne pas du tout dans ce pays », « trop de laxisme dans la justice, dans l’éducation ».

Plus qu’il y a quelques années, la question de l’individualisme, de l’égoïsme, ou « égocentrisme », semble se penser en relation avec cette déconstitution de la vie sociale. Le « chacun pour soi » ne se pense pas seulement à partir de chacun, il se développe en fonction de conditions sociales plus générales où la place de chacun n’est plus assurée, aggravant les sentiments de jalousie, ressentiment, voire de haine des uns contre les autres :

« Les gens ne trouvent plus leur place dans la société, ils sont aigris et frustrés », « il y a des frustrations, des ressentiments », « pessimisme et désenchantement », « jalousie et dégoût », « les gens ne sont pas entendus, cela entraîne la perte de confiance, une détresse sociale », « un sentiment d’abandon et donc la haine ».

Les causes de cet affaiblissement du cadre organisateur de la vie sociale peuvent être imputées à la situation économique (crise, concurrence, manque de compétitivité, “mondialisation”, “Europe”, etc.), mais le plus souvent, les critiques se positionnent dans le champ politique. Au mieux, la gestion politique est jugée « impuissante » ou « inefficace », au pire certains jugent que les politiques sont « des menteurs », « des escrocs ». On fait grief aux “politiques” de leurs « manipulations », « tromperies », qui font « qu’on ne peut plus avoir confiance ». Sans aller jusqu’à l’outrance, les intérêts propres et les visées du personnel politique se trouvent dénoncés :

« Nos politiques ne sont plus des hommes de droit, mais des businessmen », « ils pensent à leur gamelle, point barre », « la politique comme moyen de se faire de l’argent facilement en se concentrant sur leur réélection ». 

Le plus souvent, c’est l’éloignement des différents partis et hommes politiques à l’égard de la réalité, ou la vision déformée qu’ils s’en font, le manque d’écoute à l’égard de la population, qui sont mis en cause :

« Les élus politiques, quel que soit leur parti, proviennent des mêmes écoles, ils se font une idée biaisée des sociétés qu’ils gèrent », « nos politiques ne répondent pas aux attentes de la majorité de la population française », « [ils ne se préoccupent pas] des énormes soucis que nous traversons », « ce sont des acteurs en représentation pour eux-mêmes, pas des tenants, des garants, du bien de tous ».

II — Qu’est-ce qu’il faudrait pour que ça change ? : Pouvoir « vivre de son travail »,

égaliser les conditions,

changer les rapports sociaux

et la pratique politique

On ne dégage que les tendances principales des réponses à la deuxième question : « Qu’est-ce qui devrait changer ? ». Ces réponses sont en cohérence avec les constats effectués à propos ce « ce qui ne va pas ».

Ici encore, le point de vue de l’étudiante tunisienne déjà mentionnée conduit à relativiser celui des autres personnes interrogées. Par rapport aux épreuves que subit son pays, il lui semble qu’il n’y a rien à changer.

« Je ne vois pas l’intérêt de devoir changer quelque chose, parce que de cette façon-là [dans ce pays] je suis à l’aise et c’est le bonheur pour moi. »

Pour l’ensemble du groupe de référence il n’en est pas de même. De profonds changements seraient à mettre en œuvre.

Dans le domaine économique :

« [Il faudrait] redonner souffle à l’économie », « pouvoir produire en France », « développer l’industrie », « redonner du travail à la population », « valoriser le travail », « qu’il y ait des emplois », « permettre de vivre de son travail »…

Ces souhaits ou exigences sont plusieurs fois associés à l’idée d’un changement global nécessaire, ou du moins à l’idée d’une « réforme du social », donnant notamment les conditions d’une égalisation des conditions :

« Changer de société », « avoir un vrai projet de société », « changer la structure économique et politique », « changer les rapports sociaux pour plus d’égalité », « réaliser l’égalité des conditions » ; « une meilleure répartition », « empêcher que le fossé entre riches et pauvres se creuse de plus en plus », « que l’épée de Damoclès ne soit pas seulement sur le dos du peuple ».

La nature du changement à opérer peut consister en une remise en cause des rapports sociaux fondamentaux :

« Contre la loi du plus fort, des nouveaux termes pour un contrat social », « combattre la recherche du profit », « [réorganiser] sur une autre base que les critères financiers ou de pouvoir ».

Mais aussi en remettant à l’ordre du jour des valeurs civiques et morales et un principe d’unité :

« Retrouver les valeurs civiques », « la société a remplacé la moralité par la rentabilité », « reconstruire des règles de savoir vivre, des principes moraux », « remettre les jeunes dans le droit chemin », « recréer un sentiment d’appartenance », « qu’on ne fasse qu’un seul peuple ».

On constate que les changements envisagés, du moins pour ce qui semble se situer dans le domaine du possible, concernent de façon prioritaire le domaine politique : exigence d’une réforme profonde du régime politique, des partis, du personnel politique dans son ensemble :

« Changer le système politique et le gouvernement », « remettre la France sur les rails en enlevant les partis politiques de tous bords », « réorganiser les partis politiques, il y a trop de confusion [notamment entre la gauche et la droite] ».

On demande aussi aux politiques (partis, hommes) de prendre au sérieux la politique, c’est-à-dire de se centrer sur « l’essentiel des problèmes du pays », non d’avoir « la vue courte », ou de jouer sans cesse la division du pays :

« Ne pas se détourner de l’essentiel », « chercher d’abord le bien être de chacun et de tous », « il faudrait un consensus et de la continuité pour résoudre les problèmes du pays », « qu’ils cessent de se faire des guéguerres sur des sujets non prioritaires »,.

La critique de la pratique politique actuelle s’accompagne d’un souhait de changement du personnel politique, ou au moins de ses motivations :

« Les mettre à la porte », « remettre des gens capables à la tête du pays », « des gens honnêtes », « des personnes vraies », « [des individus] soucieux du bien public et non d’abord de leur carrière », « qu’ils soient concrètement impliqués dans la situation et non dirigés par l’envie de pouvoir et de reconnaissance ».

On leur demande encore plus « de réalisme » et de prise en considération des intérêts et positions de la majorité :

« Des représentants plus réalistes », « les politiques doivent redescendre au niveau de la société et l’écouter », « qu’ils se préoccupent des intérêts de la majorité ».

Cela peut impliquer que le peuple trouve la place qui correspond tant à la définition du mot démo-cratie, qu’au principe de souveraineté du peuple :

« Redonner le pouvoir décisionnaire au peuple, lui seul a la capacité de changer les choses », « redonner le pouvoir au peuple […] une constitution pour le peuple, par le peuple », « la démocratie, c’est le peuple qui doit décider »

III — L’imputation au politique, des obstacles au changement

La troisième question portait sur : « Pourquoi ça ne change pas ? ». Dans le cadre de cet article, on présente très schématiquement le contenu des réponses principales à cette question.

Ce qui s’oppose aux changements nécessaires, et possibles dans un terme plus ou moins rapproché, n’est pas imputé principalement au régime économique, bien que l’on mentionne la mise en avant de l’argent, du profit, aux dépens des besoins sociaux, la mauvaise répartition des revenus, l’inégalité sociale, l’injustice, la concurrence, les luttes catégorielles, tous facteurs qui vont à l’encontre de l’intérêt général. Le régime capitaliste en tant que tel peut être mentionné.

D’une façon ou d’une autre, pour plus de la moitié des personnes interrogées, l’imputation au politique se présente comme principale. Les motifs invoqués recoupent les thèmes déjà recensés à propos de la question II : impuissance des gouvernements et de l’État, mise en avant des intérêts propres des partis et des politiques, manque de réalisme, désintérêt pour le bien public, aggravation de la coupure avec la population. Pour quelques-uns, cet état de fait est pour partie liée à l’absence « d’une autre voie possible, émancipatrice » dans le champ politique (autre voie qui semble faire référence à un autre régime social).

L’imputation aux hommes eux-mêmes, aux citoyens, au peuple n’est pas absente : manque de sagesse humaine, individualisme, abandon au confort, à la consommation, peur du changement, manque de volonté, d’ambition, de lucidité, des citoyens ou du peuple, « peuple endormi ».

1. Le groupe de référence est composé de quarante-huit individus, regroupant pour l’essentiel des catégories populaires : ouvriers, employés du secteur privé, artisans, commerçants, agriculteurs, employés du secteur public (statutaires et non statutaires), lycéens, quelques étudiants et cadres de la fonction publique. À noter que Germinal utilise le terme de groupe de référence, plutôt que celui “d’échantillon représentatif”, terme qui suppose que les positions d’un individu soient à même de “représenter” celles d’une catégorie sociale, d’une catégorie d’âge, de sexe, etc. En réalité, nul individu ne peut véritablement représenter le point de vue d’un autre. Tout au plus peut-on estimer qu’il puisse partager avec d’autres ce qui relève de simples “opinions” portant sur des données immédiates. S’agissant d’une époque pour partie révolue, lors des échéances électorales, on pouvait estimer qu’un parti, un programme, une orientation, pouvaient se révéler à même, sinon de “représenter”, du moins d’exprimer les intérêts et visées principales de différentes catégories ou classes sociales.

 

TÉMOIGNAGE – Comment je suis venue à la politique ?

1 novembre 2015

À cette question, il m’est difficile de répondre sans vous parler de moi, sans vous parler d’où je viens et sans vous raconter comment j’ai construit mon opinion politique et mes convictions.

Issue d’une grande famille de sept enfants, de parents agriculteurs, j’ai appris très jeune la rigueur et la difficulté du travail. Comme me disait mon papa, « l’argent, tu le gagnes à la sueur de ton front ». Dans le monde agricole, le travail est rude, continuel, difficile de faire la différence entre la vie de famille, les loisirs et le travail. À la campagne, assez jeune, nous devions aider nos parents dans leurs labeurs. Pendant la période d’été, toute main d’œuvre supplémentaire était la bienvenue. La vie de mon père et de ma mère était rythmée par leur travail. Dans le milieu familial dans lequel j’ai grandi la religion catholique était très présente. Mes parents étaient croyants et très pratiquants, ce qui leur permettait peut-être d’accepter leur vie humble de travail comme déterminée par une force supérieure, pas de mauvais patron responsable de leurs conditions de subsistance. En grandissant et peut-être pour m’extraire du milieu dans lequel j’ai grandi, je me suis opposée à leur conviction religieuse et politique, toute en respectant leur valeur. Chefs de leur exploitation, mes parents ainsi que la majorité des agriculteurs votaient plutôt à droite.

À partir de l’adolescence et surtout à ma majorité, ayant le droit de vote, je me suis intéressée à la politique. Pour moi, le droit de pouvoir m’exprimer par le vote et de faire partie de la société de façon active était important et ne devait pas se prendre à la légère : j’ai donc essayé par mes propres moyens de m’intéresser « aux grandes idées politiques et à leurs courants ». En considérant les deux grandes lignes gauche et droite, dans leur essence, je me suis sentie plus attirée par les idées de gauche qui me semblaient plus égalitaires et plus humaines. Heureuse de l’élection de François Mitterrand au pouvoir, je pensais naïvement que les inégalités sociales et les injustices allaient s’atténuer, que les choses qui me révoltaient pouvaient disparaître lors d’un changement politique. Pour mes études, j’ai dû avec joie quitter le monde rural et enfin pouvoir, vivre en ville. Le monde urbain, dans la représentation que je m’en faisais, était synonyme de modernité, de modernité d’idées, d’ouverture d’esprit… Lors d’un stage en soin à domicile en 1ère année d’école infirmière à la Croix- Rousse, quartier de Lyon réputé comme rupin, je fus choquée par les conditions de vie, de logements. Je passais, lors de ma tournée de soins, d’un appartenant luxueux à un petit appartement où les sanitaires étaient sur le pas de porte, où il n’y avait pas de douche, le lavabo était en pierre, dans la même pièce, se trouvait le lit, le coin repas…. En ville ou la campagne, les inégalités sociales persistaient, les uns vivant dans le luxe, les autres à la limite de la décence. Comment peut-on justifier, au sein d’une société moderne, de telles injustices ? Pourquoi la politique n’a t’elle pas ou peu d’impact sur la société ? Les propositions politiques pour pallier aux inégalités me semblaient superficielles, non adaptées à la situation et humainement dévalorisantes car basées sur un système d’assistanat.

 

Ma désillusion laissa place à un désintéressement total pour la politique, comme si les choses étaient immuables, comme si l’homme n’avait pas d’impact sur ses conditions de vie et qu’il ne pouvait rien changer. Lorsque j’essayais de m’intéresser aux actualités, je ne comprenais pas tout. J’avais l’impression que le monde devenait fou Toutes ces questions me bouleversaient et me révoltaient. Mais je pensais que je n’avais pas les connaissances, l’intelligence pour comprendre. Le domaine de la politique relevait de l’élite, des intellectuels.

Les discussions avec une personne proche où il est possible de refaire le monde, de remettre en cause la société dans laquelle on vit, la lecture de Germinal, les études politiques m’ont alors permis d’éclairer mes incompréhensions et de renouer avec mon intérêt pour la politique. Il est important de comprendre le monde dans lequel on vit, les contradictions du mode de production capitaliste, permettant de s’orienter. Tout n’est pas simple et facile à comprendre… C’est un long chemin dans lequel, la progression est difficile et qui demande un effort permanent. Il faut prendre du recul par rapport aux évènements et analyser les faits réels et non pas les idées reçues qui nous sont martelées à longueur de journée. Il faut faire attention aux faux semblants, aux mots utilisés qui sont quelquefois « des miroirs aux alouettes ». Ceci demande alors un travail permanent d’analyse de la situation concrète. Mais, sur ce chemin difficile, la connaissance permet à l’homme d’avoir une action possible sur sa situation et son devenir.

 

Face au chaos du monde, faire entendre la volonté des classes populaires. Rétablir les perspectives historiques d’émancipation du peuple

1 novembre 2015

Après les attentats de janvier 2015, ceux de novembre ont mis en évidence le caractère double des réactions de la population à l’égard de ces événements. D’un côté, ils ont fait croître l’inquiétude et le trouble. De l’autre, ils ont montré que, dans leur majorité, les habitants de ce pays ont su faire preuve de sang froid et manifester, davantage encore qu’en janvier, une volonté d’unité face au péril commun. Ils ont aussi réveillé le besoin de comprendre plus largement les données de la situation. Ces attitudes vont à l’encontre des visées poursuivies par les instigateurs de ces actes meurtriers : susciter la terreur dans le but d’obnubiler la conscience, de paralyser la vie de la nation, la rendre vulnérable en divisant la population en camps ennemis.

Pour que l’attitude de maîtrise relative de ces événements, et de ceux qui peuvent advenir, puisse se maintenir dans la durée, il importe de saisir leurs déterminations, leur pourquoi. Pour cela, il convient de les situer au regard de processus plus généraux en cours, en France et dans le monde. Dans le numéro 11 de mars 2015 « Travailler à comprendre le sens des événements de janvier 2015 », Germinal s’efforçait déjà en fonction d’un tel objectif de questionner les données générales de la situation, au-delà des faits immédiats. Dès avant les attaques terroristes, dans le numéro 10 d’octobre 2014, nous avions fait état des inquiétudes qui se manifestaient au sein des classes populaires. Ces inquiétudes ne paraissaient pas ressortir seulement des difficultés subies au quotidien, elles reposaient aussi sur la perception d’un désordre général, non maîtrisé, dans le pays et dans le monde. À ce désordre du monde correspondait une confusion dans les idées, la perte des repères qui permettent de faire face à la situation par la saisie de ses causes, ses raisons profondes. La nécessité se trouvait posée d’une reconstitution de ces repères pour que les classes populaires puissent se réorganiser.

« Aucune bataille contre la régression, la guerre, la barbarie, était-il écrit, ne pourra être remportée, sans la force et l’organisation du peuple ».

Dans le numéro de mars 2015, ce propos était réaffirmé : « Seul le peuple uni, réorganisé, peut faire échec à la régression, la barbarie, la guerre ». La nécessité de travailler à comprendre les caractères généraux de la période historique, les déterminations essentielles des événements se présentait comme essentielle pour que les classes populaires se révèlent à même de maîtriser leur devenir. Germinal enjoignait aussi à ne pas confondre ce qui domine à un moment de l’histoire, la régression, la barbarie, et ce qui peut se développer dans l’avenir, le “possible historique” que peuvent et doivent porter les classes populaires.

Le présent numéro, rédigé pour partie avant les attentats de novembre 2015, développe cette même orientation, la nécessité de se ressaisir d’un sens général de l’histoire.

Si, après ceux de janvier, la survenue des attentats de novembre 2015 pouvait être anticipée, beaucoup cependant espéraient pouvoir encore les conjurer ou en repousser le plus possible l’échéance. Même si de tels événements n’étaient pas intervenus, chacun cependant percevait que, depuis plusieurs années, le monde partout se présentait comme un chaos, chaos rendu manifeste par la crise générale du capitalisme, la régression sociale et politique, les guerres, la réactivation de formes barbares de combat. Les attentats de novembre en France n’ont fait que réactiver cette perception. Il reste qu’il n’est pas facile de parvenir, au-delà de l’immédiat, à saisir les relations que ces événements entretiennent avec d’autres données de la conjoncture, nationale et mondiale, leur signification et les raisons de ce chaos global.

Dans cet état d’ignorance relative et le climat d’inquiétude qui l’accompagne, des questions sans réponse se superposent, elles concernent le présent mais aussi ce qui peut arriver dans les années qui viennent, et à plus long terme dans l’histoire. On pourrait espérer que ceux qui nous gouvernent dans les sommets de la société soient à même de nous orienter, pour le présent et le futur. Dans la situation actuelle, même s’ils ont su faire face et prendre des mesures nécessaires dans l’urgence, il n’est pas sûr qu’ils détiennent les clés d’une maîtrise globale des événements pour le futur. Du côté des “gouvernés”, des classes populaires, on doit aussi constater que celles-ci n’ont plus les moyens d’exprimer une volonté commune, pour agir sur le présent et l’avenir de la société. Ce qui fait défaut ne réside pas dans un manque de détermination des individus, mais dans la difficulté de comprendre la situation historique dans son ensemble, au manque d’orientation, d’organisation générale, de perspectives pour l’avenir. Comme si la volonté, comme le pouvoir du peuple, se trouvaient de ce fait exclus du droit de cité. C’est en raison de ce vide, vide d’orientation, vide de perspectives, qui ont conduit au dépérissement de la capacité d’initiative historique des classes populaires, que l’état de chaos a pu, année après année, s’imposer et se développer dans le monde.

Comme ce fut le cas lors de précédentes périodes de chaos, la nécessité s’impose d’une reconstitution de cette capacité d’initiative historique des classes populaires, pour elles-mêmes et pour toute la société. Cette nécessité ne se pose pas comme un rêve utopique, elle relève de l’ordre d’un possible d’ordre historique.

Attentats de janvier et novembre 2015
Se poser la question des enjeux d’ordre historique

Dans leur perception immédiate, les attentats de janvier et novembre 2015 se présentent en tant que phénomènes dont on ne saisit pas d’emblée les causes et enjeux déterminants. Ceux-ci en effet ne se donnent pas à voir directement dans les faits, et pas davantage dans les discours que l’on tient autour de ces faits. Certes, même en l’absence d’une claire compréhension de ces causes et des enjeux, on peut se révéler capable de faire face aux événements dans le moment. La population dans son ensemble a fait preuve d’une telle capacité, de même que les instances publiques (police, armée, renseignement, services de santé, et même gouvernement). À plus long terme cependant, on peut se trouver démuni, et pour partie impuissant face à la survenue d’autres événements du même type ou d’un autre, faute de pouvoir les affronter en pleine “connaissance de cause”. Le Président de la République a parlé “d’éradiquer” le terrorisme en France et dans les lieux où l’on présume qu’il se trouve conçu et programmé. Mais le peut-il vraiment ? Le sens du mot éradiquer signifie en effet prendre les choses, les phénomènes, à la racine, agir sur leurs déterminations profondes. Si ces déterminations ne sont pas clairement comprises, on peut certes parvenir ponctuellement à combattre l’une ou l’autre de leurs manifestations, non à en “éradiquer” les causes.

Dans le précédent numéro de Germinal, il était noté que les objectifs immédiats des attentats (objectifs tactiques plutôt que stratégiques), visaient, sous couvert de religion, à susciter le trouble et la division au sein de l’ensemble de la nation. Certains des instigateurs de ces actes avaient eux-mêmes définis leurs objectifs ainsi. On peut constater que, pour l’heure, ces objectifs n’ont pas été atteints. Si cela révèle la faiblesse de la pensée stratégique de ceux qui ont incité à l’assassinat de populations civiles (hors tout principe d’une guerre de combattants à combattants), il importe qu’une pensée stratégique cohérente puisse leur être opposée. Ce qui requiert de s’interroger sur les causes, le pourquoi de cette série d’attaques, en France mais aussi dans nombre de pays du monde.

Si la plupart des politiques et des spécialistes se sont révélés capables de cerner les données factuelles immédiates, peu sont parvenus à analyser les déterminations et enjeux plus généraux qui les sous-tendent et qui se présentent comme autant de points aveugles. Sans que les rédacteurs de Germinal prétendent faire toute la lumière sur ces points aveugles, ils se donnent pour tâche la formulation de questions essentielles touchant au contexte historique d’ensemble. Dans ce cadre, les événements récents se présentent comme symptômes et manifestations d’un désordre mondial plus général dont il importe de saisir les ressorts fondamentaux. Ceux-ci se posent en relation avec la mêlée confuse qui se déploie depuis quelques décennies entre puissances du globe, petites, moyennes et grandes, modernes ou archaïques, pour défendre ou repartager des espaces, des richesses, des zones d’influence[1], mêlée qui va de pair avec le processus de déconstitution d’entités étatiques ou proto-étatiques.

On aurait pu penser qu’après les attentats de janvier, le travail d’analyse et de réflexion sur ces ressorts et sur ces causes aurait sensiblement progressé. Il semble qu’il n’en soit rien. Comme il en était le cas en janvier, un seul principe explicatif se trouve le plus souvent mobilisé, sans contextualisation. Même parmi ceux qui admettaient ne pas disposer de cadre d’interprétation cohérent et qui se proposaient d’y remédier, ce sont toujours les vieux “logiciels” sur lesquels ils avaient bâti leur notoriété, qui se trouvent sollicités, sans qu’aucun principe éclairant la situation ne puisse être dégagé [2]. Nul ne semble se soucier de porter attention à l’ensemble coordonné de déterminations concrètes qui permettrait de rendre compte de la situation concrète dans une conjoncture historique donnée.

Le principe explicatif le plus répandu, parfois hors des lieux et du temps, consiste à conférer un rôle primordial aux systèmes d’idées, dans ce cas précis à une religion (parfois même à la Religion). La focalisation sur le facteur “Islam” qui avait déjà été portée à son comble en janvier, se substitue au travail d’analyse des conflits majeurs aujourd’hui en cours en France et dans le monde. Dans ce cadre, on prend pour “argent comptant” les discours, les motivations, apparentes ou non, des exécutants des attentats ou de leurs instigateurs, sans se soucier des enjeux terrestres sous-jacents [3]. Ainsi Marcel Gauchet, dans l’article du Monde cité, peut glisser de l’idée que les « tueurs » agissent « au nom de l’islamisme » à l’idée que « nous avons affaire » quant au fond « à un phénomène religieux ». Il prétend par là s’opposer à ceux qui font état des seules causes économiques et sociales, censées elles aussi constituer le facteur explicatif du comportement des terroristes. Dans la mesure où il isole lui-même un facteur causal, d’ordre “sacré” ou “spirituel”, Marcel Gauchet ne semble pas saisir que les déterminations proprement “matérielles” des actes terroristes, déterminations qu’il récuse, ne se limitent pas aux conditions de vie ou aux “profils sociaux” des “radicalisés”, mais qu’elles concernent des enjeux beaucoup plus larges caractérisant toute une période historique, notamment questions de rivalité et de repartage entre groupements humains et puissances, pour l’accès aux richesses, aux territoires, aux instances de pouvoir.

Il ne s’agit pas ici de nier le rôle propre des idées, religieuses ou non, mais de considérer qu’elles n’ont pas de puissance autonome. Les systèmes d’idées, qu’ils servent à représenter les données de la réalité du monde ou des intentions ou aspirations humaines, sont toujours les fruits d’une élaboration humaine, et toujours mobilisés par des groupements humains. Ces systèmes d’idées peuvent jouer un rôle incitateur, mobilisateur, organisateur, dans certains cas producteur de fanatisme. On ne peut poser le facteur idéel (religieux ou non) comme facteur premier, et pas davantage hors de ses conditions historiques de formation et de diffusion, toujours en relation avec des enjeux terrestres. Les actes terroristes ne sont pas seulement le fruit de croyances religieuses ou autres systèmes d’idées, ils recouvrent des enjeux matériels généraux [4]. En outre, on doit considérer que certains systèmes d’idées délétères, comme certaines prescriptions religieuses ou pseudo religieuses, ne trouvent à s’imposer qu’à certaines périodes de l’histoire et/ou au sein de modes de groupement humain où fait défaut le lien politique (ou encore lorsque ce lien se trouve en voie de déconstitution).

Comme le souligne Georges Korm [5] à propos de la surenchère religieuse qui se déploie au Moyen-Orient : « Nous sommes dans l’ère de recours au religieux poursuivant des buts de puissance profane », non d’un « retour au religieux ».

La mise au premier plan du facteur religieux, en l’occurrence un “Islam” essentialisé, dont on ne sait pas très bien ce qu’il recouvre, conduit à masquer ces enjeux profanes, tout en contribuant à assigner des individus, des groupements humains, à des identités figées. Qu’il s’agisse de pourfendre ou de glorifier “l’Islam” (ou les musulmans), dans les deux cas, on met en avant un facteur de division, celui d’un combat entre identités concurrentes, contre le principe de l’unité d’ordre politique de la nation [6].

 

Tous les commentateurs, il faut le reconnaître, ne se focalisent pas sur le facteur religieux. Il en est, qui, en vertu d’un matérialisme un peu court, mettent au premier plan le capitalisme ou l’impérialisme (sans omettre le “colonialisme” ou le “post-colonialisme”). Que les contradictions insolubles du régime capitaliste, à son stade impérialiste, ne soient pas étrangères à l’état de chaos dans le monde et surtout à son extension générale, il est difficile de le contester si l’on prend en considération l’antagonisme fondamental qui régit ce mode de production et d’échange. Doit-on pour autant négliger d’autres facteurs de conflit, de guerre, de chaos, préexistant au capitalisme, que celui-ci ne fait que potentialiser et mettre en mouvement en plusieurs régions du monde.

Le plus souvent ceux qui mettent en avant les facteurs capitalisme ou impérialisme, en tant que causes du désordre actuel, et plus spécialement des attentats en France, ne ciblent qu’un seul “camp”. C’est dire que pour eux, le mot d’impérialisme n’est pas compris comme un stade du capitalisme marqué de façon essentielle par la rivalité entre plusieurs puissances impérialistes, il sert à désigner une unique puissance, les USA, et ses supposés vassaux en Europe et au Moyen-Orient (plus spécialement le Qatar et l’Arabie Saoudite). Sur la base de cette pseudo caractérisation de l’impérialisme moderne, on ne peut éclairer le sens de la mêlée confuse en cours, mêlée confuse au sein de laquelle s’allient et s’opposent de façon instable, différents “camps” : puissances mondiales, régionales et locales, États modernes, entités hybrides et groupement tribaux ou féodaux plus ou moins relookés, mêlée confuse, qui, une nouvelle fois tend à déconstituer le monde civilisé et à briser la lutte historique des peuples pour leur émancipation.

Dans un prochain numéro de Germinal, on s’efforcera de donner quelques éléments qui permettent, en perspective historique, d’éclairer quelque peu la nature et les enjeux de cette mêlée confuse.

ANNEXE — Quelques indices sur la situation de “paix” dans le monde.

Bien que des processus de régression soient en cours en France, on doit admettre que ce pays n’est pas pour l’instant le plus mal loti. Il n’en demeure pas moins qu’une tendance générale à la désorganisation, à la discorde, à la guerre, au retour à des formes barbares de lutte se développe dans le monde. Depuis les années 80 du siècle denier, la progression vers un état de paix s’est altéré dans l’ensemble du monde, avec une accélération depuis la crise de 2008. Selon un index, sans doute exagéré de l’état des conflits dans le monde, seulement onze pays en 2014 pouvaient être considérés comme n’étant pas en conflit ou en guerre, qu’il s’agisse de conflits territoriaux, de conflits internes (“ethniques”, “religieux”), de la décomposition d’États, de conflits et guerres externes, d’interventions extérieures, etc. Vingt-huit conflits ou guerres ouvertes impliquant cinquante-sept pays étaient en cours en 2014, et la situation s’est dégradée dans 111 pays. On compterait 32600 victimes d’attentats dans le monde, avec une progression de 180% en un an. 160 pays seraient touchés. Pour l’année 2015, le bilan n’est pas encore établi.

Si l’on se réfère à l’année qui vient de s’écouler, en s’intéressant aux seuls conflits dont la presse s’est fait l’écho, on peut relever, outre la montée en puissance de menées guerrières en Syrie et en Irak par le présumé “État islamique”, des combats meurtriers au Yémen, en Somalie, au Mali, en Centrafrique, au Darfour, en Afghanistan, des attentats et tueries en Birmanie, au Tchad, au Nigeria, au Pakistan, etc. Sans même parler de ce qui est plus proche de nous, la guerre en Ukraine, les attentats en France, en Belgique, au Danemark.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Pour ceux qui ne se situent pas au seul plan de l’immédiat, on constate que de tels éléments de trouble ne sont pas sans faire écho à la situation de l’avant Première Guerre mondiale, ses prodromes. Comme alors, dans une conjoncture de crise générale du capitalisme, les rivalités entre grandes, moyennes et petites puissances, modernes ou archaïques se manifestaient déjà à la périphérie des grandes métropoles capitalistes, sur de mêmes lieux géographiques qu’aujourd’hui, notamment Moyen et Proche Orient (n’oublions pas que dans cette région du monde, la question du Califat, du panislamisme, du djihad était alors centrale). De la même façon, nombre de combats ne prenaient pas alors la forme de luttes entre classes sociales, mais de conflits se fondant sur des questions “ethniques” ou “religieuses”, du moins en apparence.
  2. 2. n peut comparer à cet égard les propos de Marcel Gauchet, tenus dans le Point, le 5 février 2015, et ceux qu’ils développe dans le Monde du 22-23 novembre.
  3. 3. Faut-il rappeler qu’au sein de l’Empire ottoman, les dirigeants turcs qui se réclamaient du principe de laïcité, ne furent pas les derniers à prôner le panislamisme et le djihad contre les puissances occidentales, mais aussi à tenter d’écraser au nom de ce combat les aspirations nationalistes des populations arabes, à pratiquer le massacre des chrétiens en Arménie et dans d’autres possessions impériales (Syrie notamment). Voir Donald M. Mckale, « Le djihad au cœur des inquiétudes britanniques dans le monde musulman. » L’Orient en guerre (1914-1918).
  4. 4. Les attentats anarchistes à la fin du xixe siècle pouvaient, en fonction d’enjeux matériels, se revendiquer de systèmes d’idées profanes, voire anti-religieux. Et que dire des attentats, perpétrés par l’OAS, la Bande à Baader, l’ETA, les “brigades rouges”, les divers mouvements “autonomes”, les menées des extrémistes d’extrême droite, notamment en Italie, etc.
  5. 5. Georges Korm, ancien ministre des finances du Liban, « Les mille et une vies de la culture arabe », Marianne, 19-25 juin 2015.
  6. 6. Il est vrai que les assignations religieuses se sont affinées, on parle davantage maintenant de l’opposition entre pays sunnites et chiites, on établit avec plus de finesse des nuances théologico-culturelles. Et, selon le camp au sein duquel on se situe, on estime que l’Islam de l’un de ces courants est pire que celui de l’autre, comme si la nature des oppositions relevait seulement de systèmes d’idées, et non de la rivalité de groupements humains pour des enjeux matériels pratiques.

Reconstituer l’unité des classes populaires

1 septembre 2015

Germinal, Cahiers de formation politique pour l’Union de lutte des classes populaires, est une publication de la Société populaire d’éducation.

La nouvelle série a été inaugurée en 2007. Elle succède au bulletin Germinal dont l’existence remonte aux années 70.
 Germinal ne se pose pas comme l’organe d’un Parti, dans la mesure où les conditions nécessaires à la reconstitution d’un véritable Parti, au sens historique de ce mot, ne sont pas aujourd’hui réunies. Prenant en compte cette situation, l’objectif de Germinal est de contribuer à créer les conditions d’une reconstitution de l’organisation des classes populaires, afin que celles-ci puissent se ressaisir de l’initiative historique. Germinal vise à jouer le rôle d’un journal organisateur concourant à la réalisation de cet objectif.

Pour l’heure cependant, les facteurs de reconstitution d’une organisation des classes populaires et d’un ressaisissement de leur initiative historique, sont loin d’être forgés. Aussi bien l’ambition de Germinal s’inscrit-elle dans une perspective à long et moyen terme. Des tâches théoriques et pratiques découlent de cette ambition.

En premier lieu, il s’agit de situer les perspectives d’avenir des classes populaires dans l’ordre du possible historique. Quels que puissent être les besoins, les attentes, ces classes ne peuvent lutter de la même façon lors des périodes de revers historique, de perte de repères, et lors des périodes favorables à l’essor, à l’offensive, à la transformation du monde. La relation entre analyse de la réalité et action, entre politique et délimitation du possible, s’impose à chaque moment de l’histoire.

En second lieu, il s’agit sur cette base de dégager les éléments d’une formation politique générale qui permette aux classes populaires d’élever leur conscience, de situer leur propre mouvement, tant au regard des finalités communes qu’elles peuvent s’assigner, qu’au regard des conditions au sein desquelles se déroule ce mouvement. Il n’existe pas d’autre fondement pour qu’on puisse effectivement parler d’organisation politique du peuple.

Ces tâches, telles que Germinal se les est assignées, résultent d’un travail de longue haleine qui est loin d’être achevé. Les tâches à accomplir sont de la même envergure que celles qui furent réalisées par les premiers socialistes et communistes français entre 1830 et 1848, puis après 1870 par la reconstitution de l’organisation ouvrière, enfin par les théoriciens et organisateurs de la révolution soviétique, qui avaient eux-mêmes pris appui sur la théorie et la pratique des premiers socialistes et sur la théorisation marxiste.

Dans le contexte actuel, il peut se révéler difficile de saisir la nécessité et l’ampleur des tâches d’ordre historique qui sont à mener. La situation porte davantage à se tourner vers un passé estimé meilleur, elle porte aussi au découragement, au fatalisme, au désespoir, ou encore à un aventurisme qui égare le peuple et le conduit à terme à épuiser en vain ses forces subsistantes. Dans cette conjoncture, seul un petit nombre se révèle à même de “relever le flambeau”, s’atteler aux tâches de reconstitution de l’organisation populaire. Les forces théoriques ou pratiques sont ainsi limitées, du moins dans un premier temps, comme il en a été le cas lors d’autres périodes de reconstitution de l’organisation du peuple. Depuis quelques années cependant, ces forces sont en développement, car elles répondent aux besoins de repérage politique qui s’expriment au sein des classes populaires.

Les tâches générales que s’assigne Germinal peuvent sembler très “abstraites”, et comme telles, réputées inaccessibles à l’intelligence commune. Les classes populaires pourtant, n’en déplaisent aux experts, perçoivent très bien qu’elles ont besoin d’une vision d’ensemble de la situation dans leur pays et dans le monde, si elles veulent pouvoir dresser des perspectives pour l’avenir. Elles savent aussi qu’elles ont besoin de cette vision générale pour connaître les conditions au sein desquelles se déroulent leurs luttes, savoir quelles actions elles peuvent engager, qui soient capables de répondre tant à leurs intérêts immédiats qu’à leur intérêt historique, comme à celui de l’ensemble de la société [1].

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. Faute de cette vision d’ensemble, les diverses chapelles qui prétendent défendre les intérêts particuliers de différentes catégories sociales essaient de « tirer la couverture » de leur côté en fonction de leurs souhaits respectifs, sans se préoccuper des conditions réelles, sans savoir si les revendications proclamées se font ou non au détriment des autres. C’est alors la loi de la jungle, la lutte de tous contre tous, qui s’impose, et non la lutte historique des classes populaires, qui elle, vise à instaurer un régime social abolissant l’anarchie du mode de production capitaliste et ses effets destructeurs sur l’ensemble de la société.

Je suis… Nous sommes…

23 février 2015

Soirée sur

« Inquiétude, désarroi,

Comment s’orienter ? »

 

 

Le 9 mars 2015 à 20h30

MJC Impasse platière

69700 GIVORS

 

Devant l’impact des marches de janvier, il est important de se demander quelle orientation est possible et souhaitable dans l’intérêt de l’ensemble de la société.

Cette première soirée, nous permettra d’échanger pour comprendre qui
Je suis...
et de proposer des éléments d’analyse de la situation qui peuvent permettre de ne pas céder au désarroi général et au découragement.

 

Les enjeux politiques de la réhabilitation des temps barbares

1 octobre 2014

Bryan Ward-Perkins, La chute de Rome. Fin d’une civilisation *

L’ouvrage de Bryan Ward-Perkins critique la thèse, en vogue depuis une quarantaine d’années, d’une adaptation réciproque entre les tribus barbares et l’Empire romain, thèse utilisée selon lui pour inscrire le projet européen actuel dans la continuité de la tradition germanique et saxonne.

Après avoir posé les termes du débat entre tenants d’une rupture brutale et défenseurs de l’idée d’une accommodation mutuelle, le livre se déroule en deux parties : « La chute de Rome » et « Fin d’une civilisation ». Des cartes et une chronologie sélective aident le lecteur à s’orienter.

Ce travail, publié aux presses d’Oxford en 2005, a mis sept ans à nous parvenir en version française. Ceci peut être le fait des aléas de la concrétisation de projets éditoriaux, ou d’une censure tacite, qu’on ne peut laisser de remarquer dès la traduction du titre. En effet, en version anglaise, c’est « The end of Civilisation », donc la fin de la civilisation en général ; dans la langue cible, on passe à « La fin d’une civilisation », donc au cas particulier de la civilisation romaine. Cette remarque, qui peut sembler le fruit d’un souci excessif du détail, a pourtant une importance capitale : les invasions des peuples barbares de l’Europe du Nord et centrale marquent-elles la fin de la civilisation romaine, ou la fin de la civilisation entendue selon son sens universel, les Romains étant, en dépit de leur part d’ombre, les représentants de la civilisation, à savoir de l’élévation du niveau économique, politique, intellectuel, des peuples sur lesquels ils ont exercé leur influence ? L’auteur abonde dans le sens de notre observation lorsqu’il dit entendre civilisation par « société complexe et ce qu’elle produit ».

Voici quelques décennies que la vision historique forgée aux xviiie et xixe siècles s’est trouvée remise en cause par certains historiens comme Peter Brown et Walter Goffart 1. À la dichotomie romains civilisés contre barbares sauvages a succédé l’idée d’une colonisation barbare bénéfique ou moins destructrice qu’on n’a pu le dire 2. La périodisation, le vocabulaire, s’en sont trouvés modifiés. Selon le découpage traditionnel, la date de la chute de l’Empire romain d’Occident (476) marquait l’entrée dans le Moyen Âge, qui se terminait avec le début de la Conquête de l’Amérique (1492). L’historien Peter Brown proposa en 1971 une autre périodisation : de 200 au viiie siècle, on parlerait d’Antiquité tardive. Il ne s’agirait plus de déclin, de fin de l’empire romain, de l’effondrement d’une civilisation supérieure, mais de révolution, de transition, de changement, de transformation, d’accommodation mutuelle, d’installation « naturelle, sur un mode organique et généralement irénique ». Ce vocabulaire, nous dit Ward-Perkins, gomme la dimension violente, hostile, invasive, des conquêtes barbares.

Certes, l’auteur le reconnaît, la coupure n’a effectivement pas été aussi radicale entre l’Empire romain et le monde barbare – qui était loin de constituer un bloc ; les Romains ont eu recours à des mercenaires barbares pour lutter contre d’autres tribus germaniques ; certaines d’entre elles étaient moins violentes que d’autres, et ont dû composer avec l’existant pour s’imposer (le roi goth Récarède s’est converti au christianisme en 587 pour s’adapter aux habitants de la péninsule ibérique largement christianisés) ; les Romains ont conclu plusieurs siècles durant des arrangements avec les envahisseurs ; l’Empire d’Orient s’est maintenu bien plus longtemps que l’Empire d’Occident.

Mais une série d’indicateurs montrent que l’Europe sous domination barbare a considérablement régressé. L’auteur, archéologue, prend l’exemple des poteries, dont le commerce s’étendait de Carthage à l’Écosse. La qualité, la décoration, l’extension du commerce régressent considérablement. Les restes d’alimentation révèlent une moindre diversité ; la taille des membres des animaux d’élevage diminue ; les traces écrites, courantes à Rome, ce qui supposait des rudiments au sein de classes subalternes, disparaissent presque complètement ; les habitations en dur des Romains, pas uniquement réservées aux patriciens, et dont subsistent de nombreux vestiges, laissent la place à des constructions en bois ou en paille qui n’ont laissé que les quatre trous des pieux. La monnaie, d’usage répandu, disparaît pratiquement : on retrouve lors de fouilles nombre de pièces romaines, point de pièces barbares. Une carte illustre cette régression de la diffusion de la monnaie.

L’auteur établit un lien entre la réhabilitation des barbares et les idées européennes du xxe siècle. L’empire romain ne saurait être un ancêtre de l’Europe. Le monde barbare, oui. Jusqu’aux années 1960, l’Allemagne belliqueuse était associée aux barbares envahisseurs du ve siècle 3. Puis elle revint en grâce, est c’est ainsi que put se diffuser l’idée d’une « accommodation pacifique » entre barbares et autochtones romanisés.

Il cite « un projet de recherche ambitieux portant sur la période 300-800, subventionné par l’Europe », développé de 1993 à 1998 et intitulé « La transformation du monde romain », dont les « publications iréniques soutenues par l’European Science Foundation » émanaient d’auteurs de langue germanique ou anglophone ; il ajoute : « L’anglais et le français étaient à l’origine les langues officielles de ce projet, mais je me suis laissé dire que les discussions se conclurent le plus souvent en allemand, manifestement la langue commune des contributeurs. »

* Paris, Alma, 2014

 

1. Peter Brown, La toge et la mitre. Le monde de l’Antiquité tardive, Paris, Thames & Hudson, 1995 [1971] et Walter Goffart, Barbarians and romans AD 418-584 : the techniques of accommodation, Princeton, 1980.

2. Voir par exemple Arthur de Boutiny, « Monsieur Zemmour, cessez d’accabler les barbares », rue89.com, 17 mai 2014, dont le chapeau est « Petit rappel historique à l’attention d’Éric Zemmour : les barbares nous ont beaucoup apporté, ce sont les spécialistes qui le disent », ou Jean-Claude Hazera, « La réhabilitation des barbares », les Échos, 25 janvier 2008. à propos de l’exposition à Venise « Rome et les Barbares ».

3. Cette association ne lui était pas imposée de l’extérieur. Nombre de grands idéologues allemands, de Herder à Engels en passant par beaucoup de “Romantiques”, et bien d’autres après, posaient le barbare, notamment germanique, comme régénérateur de l’Europe, et faisaient de la barbarie un mérite et un titre de gloire historiques aux Allemands.

L’exode des classes populaires loin des métropoles urbaines

1 octobre 2014

Cet été, en vacances près d’un observatoire spatial, j’ai assisté à une conférence sur l’univers. Cette soirée m’a permis de découvrir une multitude de choses passionnantes. Certaines touchaient aux constellations, leurs mythes et leurs significations, des apports plus scientifiques traitaient de la “matière noire”, une matière “invisible” dont l’univers pourrait presque être entièrement constitué !

Cette soirée m’a paru comme un clin d’œil au livre de Christophe Guilluy Fractures françaises*. Au fil des pages, ce géographe social, qui travaille plus particulièrement sur les classes populaires, nous en apprend beaucoup sur la société et son mouvement. On y découvre que, comme les constellations, la société a ses mythes et ses idées reçues, comme l’univers cosmique, la société a elle aussi sa matière noire, invisible et pourtant foisonnante : ses classes populaires. Pour l’auteur, le déni d’une telle réalité, positionne ces classes à l’arrière plan dans le champ social et le champ politique, au risque d’un ébranlement de la cohésion nationale.

Si l’on souhaitait caractériser la méthode de Christophe Guilluy, on pourrait, avec lui, avancer qu’il ne part pas de “ce que les gens disent” mais de “ce qu’ils font”. En prenant connaissance de son ouvrage, on peut percevoir les changements réels qui ont affecté les classes populaires depuis la fin de la période dite des Trente Glorieuses (1945 – 1973) jusqu’à aujourd’hui. On peut aussi s’interroger sur les formes et les contenus réels des luttes de classes aujourd’hui comme sur le danger représenté par ces transformations pour l’unité nationale.

La fin des “Trente Glorieuses”, le lent exode des classes populaires hors des métropoles

L’histoire des classes populaires et de l’immigration en France au sortir de la Seconde Guerre mondiale est relativement connue. Le pays a besoin de main d’œuvre pour reconstruire ce que la guerre a détruit, qu’il s’agisse du logement, de la machine industrielle et économique. La période, dite des “Trente Glorieuses”, s’étend des années 50 jusqu’au premier choc pétrolier de 1973. Au cours de ce cycle, des grandes villes comme Lyon ou Paris voient leurs périphéries s’industrialiser, une immigration de travail afflue, on construit des logements sociaux destinés à accueillir la classe ouvrière.

La suite de l’histoire est moins connue. La “mondialisation” capitaliste des échanges avait connu une phase de latence relative lorsqu’une partie du monde relevait d’un régime socialiste, elle se trouve réactivée dans les années 70. Les conditions générales de la vie économique en sont modifiées. Avec les plans sociaux, le lent déclin industriel, une partie des classes populaires quitte les grandes villes et leurs banlieues pour s’installer dans les zones périurbaines et rurales, là ou l’industrie en crise trouve des territoires au foncier attractif et où les coûts du logement sont accessibles pour les catégories populaires. Comme le souligne Christophe Guilluy, « dans les villes, l’emploi industriel s’est peu à peu réduit aux emplois de cadres et de professions intermédiaires travaillant dans les sièges sociaux des entreprises ».

Hier reléguées aux périphéries des grandes villes, les banlieues se retrouvent aujourd’hui au centre des aires urbaines les plus importantes, les plus riches et les plus actives de France. La Seine-Saint-Denis, située aujourd’hui au cœur de l’aire urbaine parisienne en est un exemple. Parallèlement à l’exode des classes populaires “autochtones” ou d’immigration ancienne sur les nouveaux territoires périurbains et ruraux, l’immigration arbore des formes nouvelles. L’immigration de travail qui s’opérait sur des territoires où le besoin de main-d’œuvre faiblement qualifié était important, laisse place à une immigration familiale dans des zones où le chômage est très élevé. Cette transformation sociale et démographique de la structuration des classes populaires se trouve plus ou moins masquée à partir des années 80—90, à mesure qu’émerge “l’obsession des banlieues”, allant jusqu’à faire de la “question des quartiers sensibles” une “question sociale”. Aujourd’hui, le poids médiatique, culturel et idéologique tend à faire oublier que les catégories populaires immigrées ne représentent en réalité que 7% de la population.

Des classes populaires vivant sur des territoires différents

Dans la guerre des représentations où il s’agit de se prononcer sur : qui est “bourgeois” ou “pauvre”, “intégré” ou “exclus”, “oppresseur” ou “oppressé”, la source des idées reçues est loin d’être tarie. L’idée que l’État, démissionnaire, se serait désintéressé des banlieues, les délaissant sur des territoires à l’abandon et sous-équipés ne correspond pas à la réalité. Comme le précise l’auteur « ces territoires bénéficient le plus souvent d’une densité d’équipement publics supérieurs à celle des territoires périurbains et ruraux ». La jeunesse populaire des territoires périurbains et ruraux des agglomérations de Montpellier, Nice, Marseille et Toulon illustre cette double relégation spatiale et culturelle. L’éloignement des grandes écoles et plus généralement des meilleurs établissements scolaires rend difficile leur intégration économique et sociale. Cette situation n’est pas forcement vécue de la même façon par la jeunesse banlieusarde. En effet, de par sa proximité voire son intégration aux centres métropolitains, celle-ci peut a minima « bénéficier des opportunités scolaires et économiques des métropoles ».

Inutile de préciser que cette nouvelle centralité des ZUS (Zones urbaines sensibles) ne garantit pas la réussite des individus. Il s’agit simplement de souligner qu’elle donne les conditions d’une ascension sociale. Pour Christophe Guilluy, ce serait ce à quoi on assisterait « à travers l’émergence d’une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine et africaine », et « l’explosion du nombre de jeunes diplômes originaires de ces quartiers ». Pourtant l’écho de ces réussites semble étouffé, comme si la réussite des jeunes issus de l’immigration était un sujet tabou. Selon l’auteur plusieurs raisons expliquent ce phénomène. Tout d’abord la réduction des quartiers sensibles aux seuls “jeunes”. Peu importe que dans leur majorité, les habitants de ces quartiers soient des adultes et des personnes âgées. Ceux-ci semblent au mieux être invisibles, au pire inexistants.

Il existe une autre idée reçue, la supposée réalité d’un “effet quartier” : ce serait un lieu où l’on naît, vit et meurt, “où les habitants sont assignés à résidence”. La réalité est tout autre, les habitants de ces territoires sont les plus mobiles de France. « Le jeune chômeur de vingt ans des années 1980 » a « certainement quitté son quartier, trouvé du travail et fondé une famille sur un autre territoire ». La seule mobilité visible serait celle des “classes moyennes” fuyant la banlieue ou refusant de s’y installer, ce qui pour une partie de la gauche ne peut être pensé que sous le prisme du “racisme”. Peu importe là aussi « que ces quartiers soient également fuis ou évités par les ménages issus de l’immigration », qui veulent échapper avant tout à l’insécurité. Ce processus de séparation au sein des classes populaires n’en est pas moins effectif, mais il ne recouvre pas le pseudo antagonisme entre “bourgeoisie blanche rurale” et “minorité pauvre urbaine” – plus ou moins assimilée aux non nationaux – que l’on tente de nous imposer.

Précarité des classes populaires en milieux périurbain et rural

Depuis quelques décennies, ce sont quartiers sensibles, les HLM, qui semblent monopoliser le débat médiatique sur la pauvreté en France. S’il est vrai que les banlieues ont cette particularité d’accumuler les difficultés, la géographie de la pauvreté en France indique que les espaces les plus concernés par la précarité sont situés en dehors des grandes métropoles. Ainsi, près de 85% des ménages pauvres n’habitent pas dans les quartiers sensibles. D’après l’auteur, ce chiffre n’a d’ailleurs rien de surprenant puisque contrairement à une autre idée reçue, « les trois quarts des ménages pauvres ne vivent pas dans le parc social mais dans le parc privé ». Cette tendance à la précarisation se serait amorcée à la fin des années 1990, puisque plus « de 80% des ménages arrivant dans les campagnes ont des revenus modestes, c’est à dire sont éligibles au parc social, et surtout près de la moitié d’entre eux sont précaires ou pauvres ».

Les chiffres de la pauvreté des jeunes adultes sont tout aussi éloquents, en milieu rural, ceux-ci représentent 45,1% de la population contre 33,8% dans la population urbaine. Ces indicateurs de pauvreté en milieu rural et périurbains sont à mettre en relation avec plusieurs facteurs. Le premier concerne la sociologie des espaces périurbains et ruraux où les emplois dans la sphère productive sont surreprésentés. Le deuxième tient au fait que c’est dans ces domaines d’activité que l’on retrouve le plus de plans sociaux et de délocalisations. Le dernier facteur concerne la densité de population puisque près de 60% de la population vit à l’écart des métropoles mondialisées. Ainsi le taux de pauvreté s’élève en moyenne à 13,7% pour les zones rurales contre 11,3 % pour les espaces urbains. Les taux de pauvreté les plus élevés concernent le Cantal (21,6%), la Corse (21,4%), l’Aude (21,4%), la Creuse (19,6%) et l’Ardèche (18,3%). Comme le signale également l’auteur, « pour mémoire, dans le département urbain de la Seine-Saint-Denis, la taux de pauvreté est de 18% ».

Paradoxalement, les prestations sociales en 2006 étaient moins importantes pour les ménages ruraux pauvres que pour l’ensemble des ménages pauvres. Cette situation se présente comme « caractéristique des couches populaires de la France périphérique ». Sur ces territoires, « le maillage social et associatif est plus faible [que dans les espaces urbains] et les populations sont de fait moins informées de leurs droits ». Une dimension “culturelle” est également à prendre en compte. « L’IGAS relève ainsi que les ménages pauvres ruraux éprouvent des réticences à demander des aides qui les assimilent à des “publics pauvres”. » Il existerait ainsi en milieu rural une “sous-consommation” de RMI. C’est dans cette France périphérique que se concentre la majorité des ouvriers et employés du secteur privé, des agriculteurs et retraités modestes anciennement ouvriers et employés. De quoi écorner l’image d’Épinal d’une classe moyenne recluse dans son pays d’Eldorado.

Sauver la cohésion nationale ou masquer les rapports de classes ?

Comme on l’a signalé au début de cet article, ce sont d’abord des logiques économiques et foncières qui ont conduit à la disjonction territoriale des classes populaires, entre grandes métropoles et France périphérique. Un chassé croisé s’est opéré dans les années 70 avec un départ des catégories françaises et d’immigration ancienne vers la France périurbaine et rurale et l’arrivée d’une immigration familiale extra-européenne vers les métropoles et leurs périphéries. C’est seulement dans un deuxième temps « que les pratiques d’évitement se sont renforcées sur une base “ethnoculturelle” ». C’est ainsi que s’est forgée l’image caricaturale d’une société partagée entre une classe moyenne “petite bourgeoise”, culturellement majoritaire et intégrée contre des “minorités ethniques exclues”. On a substitué à la question des rapports de classes, celle des “majorités de souche” et des “minorités” ethno-culturelles. Au sein d’une telle conception, le “majoritaire” endosse la figure du “dominant” et par voie de fait le “minoritaire” prend celle du “dominé”.

Ainsi “l’ethnicisation” du concept de classe moyenne interdit de percevoir l’émergence, très rapide, d’une classe moyenne issue des “minorités”. Le problème n’est pas que cette classe moyenne soit “issue des minorités” mais qu’on masque son émergence en tant que classe. Aussi les « “minorités” n’investissent que le champ de la revendication ethnoculturelle sans incidence pour le système ». Le même constat peut être fait à propos des soit disant “révoltes des banlieues” : « elles ne traduisent nullement une contestation radicale du système et restent donc inoffensives. L’économie de marché et l’idéologie libérale ne souffrent d’aucune remise en cause dans les quartiers dit sensibles ».

Prenant en compte ces constats, on pourrait penser que les catégories populaires ne peuvent plus être appréhendées selon des critères de classes. Mais pour Christophe Guilluy, les classes populaires et leurs luttes, n’ont pas disparu. La lutte a simplement été « délocalisée dans les périphéries périurbaines et rurales des grandes villes ». Les thématiques sociétales (mariage homo, euthanasie…) sont « plus difficiles à opérer sur des territoires où se concentrent l’essentiel des populations pauvres, où les revenus sont bas et où les plans sociaux font grossir régulièrement le nombre de chômeurs ».Comme il l’indiquait lors des états généraux des nouvelles ruralités : « Il y a dix ans on disait “tout va partir des banlieues” [alors que contre toute attente] “ce qu’on observe aujourd’hui, c’est que les radicalités sociales et politiques émergent de cette France là [périurbaine et rurale]. » « Le mouvement des Bonnets rouges en Bretagne, qui part non pas de Nantes ni de Rennes mais de la Bretagne intérieure, plus fragile économiquement et socialement en est un exemple. »

* Paris, François Bourin, 2010

Comment Germinal m’a permis de mieux m’orienter en politique

1 octobre 2014

Mon éducation chrétienne et le catéchisme m’ont présenté l’amour du prochain comme valeur première. Il s’agissait essentiellement pour moi d’une attitude individuelle vis à vis de l’autre, qu’il convenait d’adopter soi-même et de propager à l’humanité entière, par une réaction en chaîne.

Cette attitude consistait à considérer le “Bien” comme présent en tout être, surtout chez ceux au comportement “mauvais” (c’est à dire nuisible à autrui), en vue de provoquer un réconfort et une confiance mutuelle, pouvant inverser ce comportement de “brebis égarée”.

Il s’agissait donc de refréner la haine et de dominer la peur par une réaction quasi christique, pouvant aller jusqu’à recevoir des coups (“tu tendras la joue gauche”), mais surtout en tendant la main, considérant que la remise en question est toujours possible chez quiconque. La règle est alors de s’affranchir de tout préjugé social, racial ou culturel.

Mais le culte d’un Dieu m’a dès l’origine semblé hypocrite et stérile, relevant plutôt du conte de fées pour adultes. Je me suis donc forgé une philosophie de l’Amour concret, c’est à dire “terrien”, sans transiter par une autorité divine, abstraite et transcendante. Je me définissais alors comme chrétien non-croyant. Telle est ma première influence.

Le contexte familial est sans doute ma seconde influence, à plusieurs points de vue.

Je suis issu d’une famille d’origine polonaise sous influence culturelle allemande, avec des grands parents immigrés, mineurs dans le Pas de Calais et catholiques pratiquants.

Ceci explique sans doute ma grande émotion à la vue du film Germinal d’Yves Allégret (1963), lorsque j’avais sept ans, où j’ai éprouvé la fierté d’avoir des grands-parents et oncles mineurs, même si le film traitait d’une autre époque. Une conscience de classe et un sentiment de révolte ont probablement commencé à germer en moi dès cette période, même si ce n’était pas forcément l’objectif du film ni du livre.

Assez rapidement je me suis donc situé “à gauche”, malgré un père plutôt conservateur, comptable dans le privé, à qui la société française avait permis d’éviter la dure condition de mineur de ses parents et beaux parents. Or c’est justement cette société que rejetait mon frère, alors ado post-soixante-huitard, de cinq ans mon aîné, et en conflit permanent et violent avec mon père.

Par sensibilité autant que par raison, je prenais silencieusement le parti de mon frère, avec une tendance marquée à remettre en question l’ordre établi et surtout imposé. Je pense que toutes ces discussions familiales houleuses m’ont donné le goût de l’analyse et de la philosophie, pour chercher des solutions par la Raison et non dans les principes. J’ai compris aussi que vouloir le bien ne suffisait pas en soi.

Au lycée j’ai croisé la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) où j’ai pu exposer mes théories athées sur “l’Amour du prochain” et participer à des débats de société pour “un monde meilleur”. Mais je cherchais aussi un environnement amical, et sur ce point je sentais une mise à l’écart de ceux qui se connaissaient de longue date, et qui provenaient en général de classes socioculturelles favorisées.

En classe de terminale j’ai découvert la philosophie avec Georges Gastaud, professeur marxiste, adhérent du PCF, opposé au programme commun, puis fondateur plus tard du Pôle de Renaissance Communiste, pour rendre au PCF son caractère marxiste, léniniste et révolutionnaire. Progressivement s’est alors opérée ma transition de l’idéalisme de l’Amour du prochain vers le matérialisme de l’antagonisme de classe.

J’ai alors cheminé vers la Jeunesse Communiste (très présente dans la région de Lens d’où je suis originaire), où le milieu social était généralement à l’opposé de celui de la JEC. Je me suis rapidement aperçu que les réunions tournaient essentiellement autour des tâches d’exécution et que les discussions sur “la ligne” n’étaient pas à l’ordre du jour.

Mais les relations de sincère camaraderie (même si j’étais un peu considéré comme l’intello du groupe) et les positions en termes de classe me séduisaient. Les fêtes de l’Huma étaient de véritables bouffées d’oxygène, par leur diversité culturelle et artistique et leur ouverture intellectuelle (spectacles, Cité internationale, débats…). Ce qui contrastait avec la fermeture et l’étroitesse d’esprit de responsables politiques à qui je posais la contradiction, et qui devenaient rouges de colère lorsque je les titillais sur des questions sensibles (par exemple, répression syndicale en Pologne indigne d’un parti de la classe ouvrière), même si je sais maintenant que je manquais moi-même de recul pour certaines de mes objections. Mais je retrouvais là, sur un terrain radicalement opposé, la même intransigeance que celle de mon père, viscéralement anti-communiste et anti-cégétiste. Il n’en demeure pas moins que j’étais devenu un pro en adhésions (remises de cartes).

À l’Université, durant mes études d’économie et de gestion, j’ai côtoyé Jacky Hénin, alors étudiant comme moi, désormais ancien maire PCF de Calais et actuel député européen, qui m’a impressionné par sa répartie, son charisme et un certain épicurisme.

Après six mois d’enseignement comme maître auxiliaire en sciences et techniques économiques, d’abord chez Pigier, puis en lycée public, c’est à la Trésorerie Municipale du Havre que j’ai entamé ma carrière au Ministère des Finances. Par pure coïncidence, c’était alors une ville communiste de longue date. Mes activités militantes à la JC m’ont permis de lier connaissance avec “Le Havre profond” et d’établir des liens solides avec des militants de base, dotés d’une conscience de classe essentiellement liée à leur condition, parfois très misérable. Le responsable JC local de l’époque était J.P Lecoq, formation d’électricien, devenu député en 2007 (non réélu de peu en 2012). Soucieux de mes bases théoriques, j’ai fréquenté quelques écoles du PC qui m’ont un peu laissé sur ma faim.

C’est à cette période que j’ai voyagé dans les pays de l’Est, dont l’URSS, en 1985, pour le Festival mondial de la Jeunesse (et pour “l’amitié entre les peuples et contre l’impérialisme”). Les faits notables sont les dix mètres qui me séparaient de la tâche de vin de Gorbatchev lors d’une somptueuse cérémonie, la confiscation de pellicules photos que les autorités locales avaient jugées inopportunes, la colère (très médiatisée en France) du chanteur Renaud pour avoir dû chanter devant un public d’officiels, mais aussi la quasi gratuité du métro et des spectacles artistiques (hors festival), ou l’impression de sécurité lors de sorties nocturnes et les fréquentes discussions informelles engagées dans la rue par des jeunes moscovites qui nous entendaient parler français. J’ai aussi participé à des “camps d’amitié” franco-bulgare, franco-hongrois, plus formateurs sur le plan “relationnel” et culturel que politique, et franco-cubain… où les jeunes cubains ont fait défection, mais où j’ai pu apprécier les systèmes éducatifs et de Santé, et l’absence totale de barrières raciales.

Parallèlement j’ai adhéré à la CGT, que je confondais alors avec une organisation de lutte politique. Quand la CGT a modifié ses statuts en en supprimant l’orientation vers une socialisation des moyens de production, je me suis mis en porte à faux avec le syndicat, en présentant avec virulence, lors de congrès nationaux, des amendements contre cette trahison, créant un groupe d’opposition au sein du syndicat du Trésor. La compromission au sein de la CES faisait aussi partie de mes griefs. Par la suite la CGT est devenue pour moi un syndicat comme un autre, et j’ai compris les limites du syndicalisme.

De retour dans le Nord, et en dehors de tout cadre militant, j’ai rencontré ma future épouse, issue (nouvelle coïncidence) d’une famille ouvrière du Denaisis, où être communiste relevait de l’évidence (ce qui n’empêchait pas d’aller à l’église). C’est ce que j’appelle la conscience de classe spontanée. Le discours n’y était jugé juste que s’il était clair et assimilable, autrement dit s’il répondait avec suffisamment d’évidence à l’intérêt de classe.

Syndicalement j’avais adhéré au groupe “dissident” Continuer la CGT. C’est un adhérent de ce groupe qui m’a mis en contact avec la Société des Amis de Marx, puis avec Germinal. L’étude théorique répondait à mon profond besoin de connaître les fondements du communisme et de comprendre les aléas de sa mise en œuvre. J’ai trouvé à la Société des Amis de Marx les voies de l’étude, de la connaissance et donc de la raison, qui m’ont mené à approfondir et concrétiser mes faibles acquis avec l’organisation politique qu’est Germinal.

Le dogme, et l’intransigeance passionnelle y sont bannis au profit de l’analyse et du questionnement, qui circule réellement entre les différents échelons de l’organisation, et au sein de chaque instance, avec une écoute toujours attentive. Les analyses se veulent concrètes selon les situations concrètes. Dès lors il est fréquent d’y voguer à contre courant des idées reçues, notamment “de gauche”, mais toujours sur des bases théoriques solides. Ce n’est pas sans avoir à surmonter des contradictions personnelles selon notre place dans la société. Mais la récompense est de savoir transcender les traditionnelles querelles futiles et manichéennes entre chapelles politiques, car Germinal sait tordre le cou aux routines de pensée.

N’est-ce pas là le germe d’une véritable révolution ?

Souveraineté et souveraineté du peuple

1 octobre 2014

Une notion majeure de la philosophie politique, la souveraineté n’est plus aujourd’hui mise à l’ordre du jour, qu’il s’agisse de la souveraineté de la nation et plus encore de la souveraineté du peuple. En revanche, d’autres termes sont privilégiés : on parle volontiers d’identité nationale, qui maintient encore un certain principe d’unité de la nation, mais plus souvent on met en avant les visées d’identité culturellede telle ou telle “communauté”. On vise à confondre cette notion de communauté ou de multitude avec celle de peuple, dans sa signification historique et politique. Cet effacement des mots ou le jeu de substitution de leurs sens, n’est pas à considérer seulement comme une question de vocabulaire. Ce qui est visé est de nier les réalités auxquels renvoyaient les mots 1, à dissimuler la dégradation des institutions politiques de la République, qui n’ont plus de République que le nom.

Il est parfois encore fait usage de la notion de souveraineté, mais on subvertit sa signification. Des idéologues en vue — pour la période récente dans la lignée notamment d’un Michel Foucault — lui ont conféré un sens contraire à sa valeur théorique et historique. Restituer cette valeur à la notion de souveraineté, comme à la réalité à laquelle elle a pu renvoyer, n’est pas un enjeu mineur, mais un objectif pour reconstituer les repères qui permettent au peuple de s’orienter, tracer la voie d’une reconquête de sa capacité souveraine.

L’emploi courant du mot souveraineté dans le meilleur des cas peut aussi se limiter à ce qui ne représente qu’un attribut de la puissance souveraine : le pouvoir, que l’on assimile faussement à la domination, la coercition, la force, l’arbitraire 2. Le trait essentiel qui caractérise la souveraineté, que ce soit celle d’un État ou du peuple, est pourtant d’une autre nature : la puissance souveraine c’est d’abord la capacité de maîtrise d’un État sur lui-même, d’un peuple, sur lui-même, sur son devenir, c’est la capacité à se donner ses propres lois, non de se les voir imposer de l’extérieur, ou au gré des jeux de rivalités à l’intérieur d’un État.

En sachant bien que ce n’est que dans le cadre d’un État constitué, souverain, que le peuple peut lui-même poser l’exigence, puis l’affirmation de sa propre souveraineté.

La formation historique du principe de souveraineté

La notion de souveraineté, de même que la formation de puissances souveraines dans le monde réel, résulte de processus et de pratiques historiques. Sur la base des acquis de l’Antiquité, c’est en Espagne avec Francisco de Vitoria (1492-1546), en France avec Jean Bodin (1530-1596), que le concept moderne de souveraineté a trouvé ses formulations les plus élaborées. C’est en France que son principe est parvenu à se réaliser le plus profondément dans les faits.

La souveraineté est ce qui constitue, ou “donne sa forme”, à un sujet politique dans son indépendance, qu’on le nomme État, royaume, république, ou nation. Une phrase du juriste Loyseau illustre bien ce sens du mot souveraineté.

« La souveraineté est la forme qui donne l’être à l’État. »

C’est ce qu’expose aussi Jean Bodin :

« la souveraineté est l’âme de la république 3 ».

Les formulations en ce sens abondent. On peut citer, parmi d’autres, l’Encyclopédie moderne de Courtin, (1831) : la souveraineté est la

« puissance qui constitue la société, réunit les hommes en corps de nation et leur donne une volonté unique ».

Certains pourtant qualifient la souveraineté de forme ou de “notion médiévale”, ce qui est en totale contradiction avec le sens moderne du mot, ci-dessus rappelé. La notion moderne de souveraineté se forme dans une période historique marquée par un premier ébranlement des structures féodales, plus spécialement en France.

La souveraineté, comme réalité et comme catégorie de pensée, s’y est forgée dans une lutte contre deux sortes de dépendance : à l’intérieur contre le cloisonnement et les dissensions entre forces féodales, à l’extérieur contre les prétentions à la domination universelle de diverses puissances, notamment de l’Empire germanique. La souveraineté est ainsi conçue comme maîtrise d’un État sur ses propres conditions d’existence : souveraineté externe, souveraineté interne. La souveraineté externe, vaut pour signifier l’absence de subordination à d’autres États, d’autres volontés, la souveraineté interne pour affirmer l’absence de subordination à des lois privées (celle de seigneurs locaux, des privilèges d’ordres ou de corps particuliers).

Avant que Jean Bodin n’en formule clairement le sens moderne, la notion de souveraineté s’attachait surtout à l’idée de puissance non vassale d’une autre. Avec Bodin, la souveraineté n’est plus à chercher d’abord dans un titulaire. C’est la clé de voûte de l’édifice du droit politique d’une République. Bodin récuse l’idée qu’il suffit d’un chef pour qu’il y ait souveraineté. La souveraineté n’est pas ce qui caractérise le pouvoir d’un chef, c’est ce qui constitue la république. Il ne confond pas cependant la plus haute définition théorique de la république et son processus effectif de formation, qui a pu dans un premier temps prendre appui sur la conquête, voire une certaine violence exercée par des princes ou des rois, pour établir un domaine indépendant et plus ou moins unifié.

Pour faire saisir ce qu’est la souveraineté, Bodin se sert d’une analogie de rapports. Il compare la république à une construction humaine, un navire. Celui-ci, conçu en vue d’un objectif déterminé (naviguer, ne pas sombrer) doit être construit en fonction d’un principe directeur qui corresponde à cet objectif. Pour lui, la souveraineté est l’armature de la république, à l’image de l’armature centrale d’un navire, constituée de l’ensemble « quille, proue, poupe, et tillac », articulation centrale, qui fait “tenir ensemble” les différents éléments, leur donne leur cohésion. La république comme le navire, trouve sa légitimité tout à la fois dans sa forme et dans sa finalité. Donnant son principe de cohésion à la république la souveraineté rend possible l’atteinte du but fixé. La forme souveraine permet d’atteindre la finalité pour laquelle elle a été constituée, la poursuite d’un bien commun, contre les divisions et attaques destructrices.

Sans la quille, la proue, la poupe, le tillac, il n’y a plus un navire, mais des morceaux épars de bois. De la même façon, sans la souveraineté, le corps politique de la république, est démembré, ce n’est plus une république, mais des éléments disparates sans principe de cohésion.

Les caractères de la puissance souveraine

Jean Bodin définit la puissance souveraine comme puissance 4 absolue, perpétuelle, inaliénable, indivisible d’une République. Quel est le sens de ces différents termes ?

Puissance absolue : L’idée de puissance absolue ne signifie pas puissance despotique ou arbitraire, comme on le croit souvent. Cela signifie que cette puissance n’est pas limitée par des lois supérieures à celles que la république se donne. Une puissance souveraine n’est pas vassale d’une autre, elle ne tient sa loi que d’elle-même. Le souverain, qu’il s’agisse d’un roi ou du peuple en corps, est souverain sans le consentement d’autres puissances, que celles-ci soient « plus grandes, pareilles ou moindres ». Il n’est pas « sujet aux lois » mais il donne la loi. Même la coutume, les lois passées, ne peuvent asservir le principe souverain. La souveraineté est ainsi une puissance active, qui n’est limitée ni en puissance, ni en charge, ni en temps. C’est la volonté souveraine qui donne ou non force aux lois passées, aux coutumes.

Puissance perpétuelle : La souveraineté s’attache à la République, elle se perpétue tant que se perpétue la République. Elle ne dépend ni du temps, ni du souverain en place, ni de la forme de l’État — monarchie, aristocratie, ou démocratie. Perpétuelle cependant ne veut pas dire éternelle, elle se perpétue tant que se perpétue ce qui fait une république : la défense de la chose publique.

Puissance inaliénable : Par définition, la souveraineté de la République est inaliénable, on ne peut la céder à un autre qu’elle-même. L’aliénation de la souveraineté revient à dissoudre la république.

En outre, seule la volonté générale peut diriger les forces de l’État en vue du bien commun, comme y insistera Rousseau. Et comme, selon lui, la souveraineté est l’exercice de la volonté générale, et que celle-ci ne peut se transmettre, se donner, la souveraineté ainsi conçue ne peut être aliénée, à ceux qui défendent des intérêts privés ou extérieurs à la République.

Puissance indivisible : La souveraineté est indivisible, ici encore par définition. On ne peut la « partager » avec une autre puissance ce qui la détruirait. La souveraineté repose sur un principe d’unité, une loi commune, non sur la division et des lois particulières, privées (privilèges)

De la souveraineté de l’État à la souveraineté du peuple

Par rapport à l’ancien Imperium, fondé surtout sur le droit du glaive et sur l’effectivité du droit, la modalité essentielle de l’exercice de la puissance souveraine est la Loi. Bodin établit que la principale marque de la souveraineté 5 est la puissance de donner et casser la loi, sans consentement d’autrui. La loi, modalité de la puissance souveraine, atteste de l’indépendance de l’État. Le souverain a le pouvoir de donner la loi à tous, et d’empêcher les lois particulières ou l’imposition de lois extérieures à la république.

Dans l’usage courant, la notion de souveraineté est souvent confondue avec une personne, celui qui détient la puissance souveraine, le souverain, assimilé à un roi. Bodin pose que le principe de souveraineté est attachée à la république, quel que soit celui ou ceux qui “tiennent” la souveraineté. Il distingue à cet effet entre formes de l’État et formes du gouvernement.

La forme, ou “l’estat” d’une république, dépend de ceux qui tiennent la souveraineté : tenue par un seul, c’est une monarchie ; par tout le peuple en corps, un État populaire ; par une moindre partie du peuple en corps, une aristocratie. Le mélange des principes de souveraineté est impossible. Un seul corps politique peut donner la loi. Il faut donc toujours chercher où est la souveraineté effective en regardant qui a réellement puissance de donner la loi. Aujourd’hui encore cette question est pertinente, qui donne effectivement dans notre république, les lois, les orientations générales pour la société ?

Dans cette acception le gouvernement n’est qu’un agent exécutif de la volonté souveraine, qui seule peut donner la loi. Au niveau de la forme de l’État, il peut ainsi y avoir souveraineté du peuple (s’il détermine les orientations, les lois), et un gouvernement chargé de l’exécution, que celui-ci soit assumé par un seul, quelques-uns ou tout le peuple. À partir du moment où un roi n’est pas celui qui détient la souveraineté, mais gouverne selon les finalités de la volonté générale que le peuple a définies, la monarchie n’est pas illégitime.

La caractérisation du souverain comme étant celui qui donne les orientations générales pour la société ouvre des perspectives pour les classes populaires, le peuple. Ne sont-elles pas en effet les mieux placées pour déterminer le contenu de la volonté générale, ce qu’est le bien commun ?

La conquête de la capacité souveraine par le peuple n’est cependant pas une mince affaire. Comment le peuple peut-il former une volonté unique – la volonté générale – alors qu’il est composé d’une multitude d’individus, qui ne forment pas un corps souverain, qui par définition est Un ?

Comment le peuple peut-il se constituer en “corps” souverain ?

Pour que le peuple puisse se constituer en souverain, rappelons qu’une condition préalable est requise : il faut qu’existe un cadre pour l’exercice de sa souveraineté : une Cité, un royaume, une nation, la république, un cadre souverain qui ne soit pas dans la dépendance d’autres puissances, à l’extérieur ou à l’intérieur.

Cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Il faut aussi que le peuple parvienne à exprimer une volonté une. En cela réside toute la difficulté, car le peuple n’existe pas dans un seul corps physique naturel (comme un roi), mais dans l’existence physique d’une multitude d’individus distincts. Le peuple ne peut comme un roi superposer son “corps politique” sur les différents corps physiques naturels.

Comment faire pour que le peuple puisse se constituer en sujet politique, avec un “moi commun”, une “volonté commune” ? Pour surmonter cette difficulté, les grands théoriciens de la politique ont posé la nécessité de constituer le peuple en un corps “artificiel”, “uni” comme le navire de Bodin par un principe de construction en vue d’un but déterminé. C’est au moyen d’une sorte particulière “d’art” humain, l’art politique, que peut se construire ce corps artificiel. Le corps politique du peuple se forme par voie d’association en vue d’un but commun, ce que Rousseau pourra nommer l’institution du peuple, institution indispensable pour qu’il puisse se poser en souverain effectif.

Faute de cette institution, il ne peut exercer réellement la souveraineté. Le peuple, en tant que sujet politique effectif, ne se confond pas avec la multitude inorganisée, un simple agrégat de population, un groupement qui n’aurait pour ferment illusoire de cohésion que la race ou une présumée identité culturelle. L’institution du peuple en sujet politique souverain résulte d’une formation dans la durée historique, qu’il ne suffit pas de décréter.

Si l’on suit Rousseau – mais ce point ne sera pas développé ici – le peuple peut parvenir à s’unir sur la base de la présupposition de l’égalité des hommes dans leur capacité à décider ce qui est bon pour leur conservation, et, par extension ce qui est bon pour la conservation commune. C’est cette présupposition de l’égalité que les adversaires de la souveraineté du peuple contestent, ouvertement ou non. L’institution de l’unité du peuple en corps politique organisé permet l’expression d’une volonté commune, qui n’est pas l’addition des volontés de tous. S’il y a dissolution du principe d’unité résultant de l’association politique du peuple en vue d’un but commun, ou non respect des clauses du pacte social, le corps politique, artificiellement construit, se dissout, il n’y a plus de peuple, et par conséquent plus de possibilité pour lui d’une souveraineté effective.

Les critiques du principe souverain et de la souveraineté du peuple

Il est bon de chercher à savoir quelle est la nature de la réalité qui se dissout, en même temps que son principe, et qu’est-ce qu’on critique quand on critique la « souveraineté ».

Nombre de critiques du principe souverain ont voulu nier la possibilité pour une nation, pour un peuple, de se constituer en corps unitaire, et par là de pouvoir développer leur capacité de maîtrise sur leur propre devenir. Ils ont à cet effet pu invoquer une incapacité humaine générale à déterminer ses propres orientations, dénier la possible maîtrise des hommes sur leurs propres affaires, celles de leur monde, le monde.

La souveraineté comme maîtrise de ses propres orientations, s’inscrit en effet dans le cadre d’une conception du monde qui admet une possible souveraineté du règne humain sur les affaires humaines, c’est-à-dire la possibilité pour l’homme d’agir, de transformer le monde, la possibilité pour l’homme ou pour des groupes humains de devenir sujets de leur histoire.

La critique de la souveraineté, interne ou externe, est donc toujours fondée sur le postulat d’une impossible souveraineté de l’homme en général, la mise en avant de déterminations situées hors du règne des hommes, qu’il s’agisse des “lois de la science” et de leurs interprètes, les spécialistes, ou du destin assigné à une “origine”, une “race”, une “culture”, particulières. La possible maîtrise des hommes sur les affaires humaines est combattue par les thèses qui affirment la nécessité de conserver l’ordre social tel qu’il est — qu’il s’agisse de prétendre que les lois du capitalisme doivent s’imposer de toute éternité, ou qu’une “communauté d’origine ou de culture” cantonne les individus dans une identité immuable. À l’inverse, si l’on admet la possible maîtrise des différentes classes d’hommes sur leur devenir, on s’oppose tant à l’affirmation d’un déterminisme absolu des structures sociales qu’à l’anti-humanisme des théories contre-révolutionnaires.

Par rapport à cette question de l’impossibilité ou de la possibilité d’une maîtrise des hommes, du peuple, sur leurs propres affaires, on distingue deux attitudes :

On peut postuler que les hommes, le peuple, ne peuvent jamais devenir sujets de leur histoire, pouvoir décider de ce qui est bon pour eux et pour le bien commun. C’est la théorie contre-révolutionnaire comme celle des libéraux, et de ceux qui placent la “communauté” ou l’origine, comme devant régler le devenir des individus.

On peut aussi estimer, et c’est tout à fait différent, que les hommes, les peuples, ne sont pas sujets souverains, tant que les conditions sociales les dominent. Dans ce cas, la non réalisation de la capacité souveraine ne signifie pas son impossibilité. Les différentes classes d’hommes, le peuple, peuvent travailler à se donner les moyens de maîtriser leur propre devenir, en fonction même de ce qui est possible. C’est la position de Rousseau et de Marx.

Souveraineté de la nation, souveraineté du peuple. Qu’en est-il aujourd’hui ?

La puissance souveraine est « puissance absolue, perpétuelle, inaliénable, indivisible d’une République ». Qu’en est-il aujourd’hui pour la république, la nation ? Par suite, peut-on penser que le peuple, les classes populaires, disposent encore d’un cadre souverain qui leur permettraient de reconquérir une puissance souveraine ? La remise en cause ou les changements de sens de la notion de souveraineté signifieraient-elles sa dissolution dans la réalité ?

Si l’on admet que la question de la souveraineté est toujours posée, peut-on poser que plusieurs principes de souveraineté puissent s’imposer dans un même cadre souverain, que plusieurs puissances puissent y donner la loi, y déterminer les orientations essentielles, pour une nation, un peuple ? Ou ne doit-on pas toujours chercher quelle puissance, quel souverain, donne effectivement la loi, les orientations pour l’ensemble. On est toujours positionné dans un conflit entre souverainetés effectives ou de principe : d’une puissance contre une autre, ou des intérêts particuliers contre le bien commun, et vice et versa. Bien qu’elle soit essentielle, la question n’est pas seulement : la nation, le peuple sont-ils encore vraiment souverains, on doit aussi se demander qui s’efforce d’imposer les orientations, les lois générales, les marques de la souveraineté ? Qui, quelle puissance, quelle classe, prétend donner en dernier ressort la loi, les orientations à l’ensemble de la société ?

1. Parmi les enjeux, il en est un qui touche au rapport entre identité et souveraineté, on peut le résumer par la question suivante : revendiquer l’identité d’une nation ou d’un peuple, est-ce la même chose pour cette nation, ce peuple, que d’être à même de se donner ses propres lois, décider de son devenir. 

2. Des juristes allemands – Laband, Jellinek, Carl Schmitt, entre autres – ont estimé que la définition de la souveraineté comme pouvoir pour un État de se donner sa propre loi n’aurait qu’une valeur historique liée à la formation française. Les notions de domination, de commandement et de contrainte, suffiraient selon eux à donner le signe distinctif du pouvoir d’État. Cette substitution du critère de pouvoir de domination à celui de souveraineté, va dans le même sens que la substitution de sens opérée à propos du concept d’État : plutôt que de concevoir l’État en tant qu’association politique souveraine, on devrait maintenant le définir, sur le modèle de Max Weber, comme simple puissance monopolisée de domination et coercition. 

3. Dans la formulation de Bodin : la souveraineté est “l’âme de la république”, il ne faut pas comprendre âme au sens religieux, mais comme principe directeur d’un être par rapport à sa finalité. Par exemple en analogie avec “l’âme” d’un canon, qui est le volume cylindrique creux où se positionne le boulet, forme qui correspond à la finalité d’un canon : lancement de projectiles. Il ne faut pas comprendre non plus ici le mot république comme le contraire de la monarchie. Pour les théoriciens de la philosophie politique classique, la République, c’est ce qui concerne la chose publique (res publica), donc toute forme d’État qui se construit en vue d’un bien public, que ce soit sous l’égide du peuple organisé, d’un ensemble de représentants, ou d’un roi, pourvu que ceux-ci s’efforcent de réaliser la volonté souveraine tournée au bien public, et non leurs « choses” privées, leurs intérêts privés (res privata).

4. Le mot puissance est à comprendre comme ensemble de conditions, moyens, par lesquels on peut quelque chose

5. Les autres marques de souveraineté, liées à la première, sont : décerner la guerre et la paix, instituer les principaux ministres et administrateurs de l’État, juger en dernier ressort, puissance de grâce. À noter que la coercition, la contrainte, ne sont pas des marques de souveraineté.