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Comment les responsables politiques bradent la république, la nation, divisent le peuple

1 octobre 2014

La République est la forme politique de la nation française. Comme la république, la nation est une et indivisible. Cela signifie qu’il n’y a pas plusieurs peuples, ou communautés, ou minorités, dans la nation, mais un seul peuple, de nature politique, quelle que soit “l’origine”, la religion, la “culture”, la race ou “ethnie” supposées des différents individus.

L’unité et l’indivisibilité de la forme politique de la nation sont importantes pour donner une assise à la construction de l’unité du peuple, comme peuple politique, que celui-ci ne soit pas divisé en de multiples fractions.

Le caractère un et indivisible de la république française est inscrit dans la Constitution. La langue qui permet aux différents individus de communiquer entre eux ne peut être que commune. Les différents responsables ou représentants politiques du peuple sont censés ne pas remettre en cause ces propriétés unificatrices. Aussi, est-ce avec effarement que j’ai pris connaissance, à propos de la Réforme territoriale et de la proposition de loi favorable à la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, du contenu des débats et des votes de ceux qui sont censés représenter le peuple.

I

Peut-on ratifier une Charte européenne contraire aux principes de la République ?

Je vais commencer par la proposition de loi, destinée à favoriser la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

Il faut d’abord savoir, que, depuis 1992, le Conseil de l’Europe 1 prétend faire adopter cette Charte par les différents pays concernés.

Jusqu’à présent, les différents gouvernements français avaient estimé irréalisable une telle ratification, les principes et objectifs de la Charte se révélant incompatibles avec les principes fondamentaux de la République, ils remettent en cause l’unité de la nation. Le 28 janvier 2014, dans une proposition de loi, un article visant à favoriser le processus de ratification a cependant été voté à l’Assemblée Nationale, par 363 voix pour, 150 contre, 18 abstentions 2.

S’opposer à la ratification n’a rien à voir avec le fait que des individus puissent pratiquer une langue dite régionale si cela leur chante. Il s’agit de s’opposer à la conception “culturelle-ethnique” de groupement des populations, telle que la Charte européenne les promeut et qui est non conforme à la conception française de la nation, de nature politique, qui définit les membres de la nation et de la république par leur qualité de citoyen, reléguant les différences de langue, de religion, dans la sphère privée.

Comme les conceptions qui gouvernent la recomposition territoriale de la république, cette Charte va à l’appui de l’organisation d’un Empire européen des régions et des ethnies, au sein duquel la souveraineté des nations se trouve abolie, et où le peuple, au sens politique du mot, est fragmenté à l’infini, favorisant les cloisonnements, les combats fratricides entre ses différentes composantes. Dans le cadre de cette recomposition, la protection ou plutôt la promotion active des langues minoritaires ne constitue qu’un alibi achevant d’ébranler les cadres souverains, enfermant des individus libres et égaux au sein d’entités linguistiques ou “culturelles”, plus ou moins imaginaires, désagrégeant plus encore l’organisation politique du peuple, les conditions de son unification..

La conception du monde qui inspire la Charte n’est pas nouvelle. On en trouve des expressions dans les thèses sur “l’autonomie culturelle” qui sévissaient à la fin du xixe et au début du xxe siècle, conceptions contraires à la définition moderne des nations États, politiquement et historiquement formés, telle la France. Pour les tenants de ces thèses, les communautés humaines sont censées se fonder sur de supposées unités “culturelles”, ethniques, linguistiques, en partie indépendamment des processus politiques de construction. Cela pouvait avoir quelque sens lorsqu’il s’agissait de protéger des “nationalités” opprimées dans des Empires supra-nationaux, tel l’Empire austro-hongrois. Cela n’a aucun sens dans le cadre d’une formation historique et politique d’une nation telle que la France (ou alors cela reviendrait à dire que nous sommes maintenant nous aussi une nationalité opprimée au sein d’un nouvel Empire européen !).

Les idéologies qui prônent des modes de regroupement humain sur la base de l’ethnie, la langue, des “cultures”, présumées originelles, furent on le sait utilisées par le régime nazi à la fin des années 30 du siècle dernier, pour démanteler des États souverains, tel la Tchécoslovaquie, et aussi, avant, au cours et après la Seconde Guerre mondiale, pour tenter de désolidariser de la nation française des régions, entre autres la Bretagne. C’est encore en prenant appui sur ce leurre et sur la flatterie identitaire que le processus de démembrement de la Yougoslavie se trouva facilité.

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, des groupes de pression ethnicistes, à peine recyclés, tel Europa Ethnica, ou la FUEV (Federalistische Union Europäischer Volksgruppen), jouèrent un rôle important dans l’élaboration de la Charte. Le directeur du service politique du Conseil de l’Europe, Hans Peter Furrer, insistait dès les années 80, sur la nécessité de résoudre en Europe la question des Volksgruppen(peuples au sens ethnique-culturel). Faute d’un accord sur ce point, indiquait-il « la réorganisation de l’Europe n’est pas possible ». La Charte européenne est dans la continuité de ces tentatives visant à “réorganiser” l’Europe en fonction de la “diversité culturelle”, comme il l’est écrit dans la Charte. Sous couvert de favoriser l’usage de langues régionales, il s’agit de promouvoir une réorganisation ne prenant pas pour base des nations souveraines, autrement dit on vise la constitution d’une Europe de forme Empire, où les particularismes régionaux, ethniques seront encouragés, contre l’unité politique des peuples politiques qui y sont assujettis.

La question, on l’a dit n’est pas d’empêcher à des petits bretons ou provençaux de parler une langue présumée maternelle, que pour la plupart leurs parents ne pratiquent pas, mais de ne pas ignorer que la majeure partie des articles de la Charte enjoignent aux États, c’est-à-dire aux finances publiques, à en assurer le coût, afin de diviser la population en petites fractions. Pour une même visée, on demande aussi à la République de respecter dans l’administration territoriale, “les aires de groupement” des populations usagères de ces présumées langues régionales ou minoritaires. Ce qui signifie, entre autres, qu’un citoyen français, non originaire de ces “aires” devrait s’y sentir plus ou moins étranger. Il est vrai qu’aux frais du trésor public, la Charte enjoint à l’État de leur permettre d’acquérir des rudiments de telle ou telle langue régionale. Comme s’il fallait à tout prix réinventer une France d’avant l’Édit de Villers-Cotterêts.

Ce qui m’effare, c’est qu’une majorité de députés aient pu voter sans problème de conscience, et sans un accord explicite du peuple, cette proposition de loi (par 363 voix pour, 150 contre), projet qui ouvre la voie à une ratification par les deux Chambres réunies en Congrès. Je ne peux imaginer qu’ils soient ignorants des enjeux, ou pire encore qu’ils n’aient même pas lu les attendus et le texte de la Charte. Je donne ci-dessous des aperçus sur ce texte (on peut se procurer le document sur le Site du Conseil de l’Europe. Série des Traités européens – n°148).

Dans le point 1 de l’article 7 (Partie II), qui concerne les objectifs et principes, obligatoires, de la Charte, il est stipulé que les parties signataires doivent fonder « leur politique, leur législation et leur pratique » sur, notamment, les principes suivants : — respect des aires géographiques de chaque langue régionale ou minoritaire en faisant en sorte que les divisions administratives ne constituent pas un obstacle à la promotion de ces langues ; — facilitation de l’usage oral et écrit de ces langues dans la vie publique et la vie privée, notamment par l’enseignement ; — assurer le maintien et le développement de relations entre les groupes d’un même État, et, plus étonnant encore, favoriser la promotion d’échanges internationaux pour les groupes qui pratiquent ces langues régionales ou minoritaires, sous une forme identique ou proche dans deux ou plusieurs États.

D’autres articles prévoient que l’État s’engage à prendre en considération les « besoins et vœux » des groupes pratiquant ces langues, incités à créer des organes spéciaux chargés de conseiller les autorités. La constitution de “groupes” ou groupements particuliers de population devrait aussi se trouver facilitée par des mesures concernant l’enseignement de ces langues à tous les niveaux du système d’éducation publique, par des prescriptions faites à la justice, à l’administration, aux services publics, aux hôpitaux, de prévoir l’usage de ces langues, dans les textes ou à l’oral, et encore de créer ou faciliter l’usage des dites langues dans les chaînes de radio et de télévision ; idem au sein des activités et équipements culturels ; idem dans la vie économique et sociale (prévoir des documents en langues régionales, interdire dans les règlements d’entreprise et les actes privés des clauses limitant leur usage, etc.). Le reste à l’avenant.

Bref historique de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires

Le 5 novembre 1992 : Le Conseil de l’Europe adopte une Convention pour « la défense des langues régionales et minoritaires ». En France, le 24 sept 1996, le Conseil d’État juge sa ratification impossible par la France sans réforme de la Constitution. Toutefois, comme la Charte présente 98 propositions, mais n’en réclame que trente-cinq pour la signature, Guy Carcassonne juriste PS, en sélectionne trente-neuf, escomptant contourner le problème constitutionnel

Le 7 mai 1999, le gouvernement socialiste de cohabitation (Jospin) signe la Charte, avec une déclaration liminaire “interprétative” : la Charte sera applicable dans la mesure de sa compatibilité avec la Constitution. Chirac, alors président de la République, saisit le Conseil Constitutionnel. Celui-ci déclare compatibles avec la Constitution les trente-cinq propositions, mais non le préambule et les objectifs et principes définis dans l’article 7, obligatoires. En dépit de la “déclaration interprétative”, ce préambule, et une partie de l’article 7, obligatoires, confèrent en effet

« des droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires, à l’intérieur de territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées ».

Or,

« les principes constitutionnels d’indivisibilité de la République, d’égalité devant la loi et d’unicité du peuple français […] s’opposent à ce que soient reconnus des droits collectifs à quelque groupe que ce soit, défini par une communauté d’origine, de culture, de langue ou de croyance ».

Le Président de la République étant le seul à pouvoir engager une procédure de réforme constitutionnelle, Chirac rejette la ratification. Il ne veut pas « prendre l’initiative d’une révision constitutionnelle qui porterait atteinte aux principes fondamentaux de la République », et remettrait en cause l’« unité de la Nation ».

En 2007, parmi les candidats à la Présidence de la République, Ségolène Royal et François Bayrou se déclarent favorables à une ratification, Nicolas Sarkozy, y est opposé. En 2008, dans le cadre de sa réforme constitutionnelle, il accepte d’inclure à l’article 75-1 concernant les collectivités territoriales, l’appartenance des langues régionales “au patrimoine de la France”. Dans son discours de Marseille de février 2012, il précise cependant :

« Quand on aime la France, on ne propose pas de ratifier la Charte des langues régionales et minoritaires qui n’a pas pour but de faire vivre les langues régionales, mais de reconnaître des droits linguistiques à toutes les minorités et de les placer sous le contrôle d’une Cour européenne qui jugera sans tenir compte de notre histoire nationale et de notre tradition républicaine. »

Dans leurs programmes électoraux de 2012, François Hollande et Eva Joly (pour les Verts), se déclarent favorables à la ratification.

Aurélie Filipetti n’en déclare pas moins le 6 mars 2013, que, du fait de la décision du Conseil constitutionnel rendue en 1999,

« ce n’est pas seulement l’article 2 de la Constitution qui est en cause […], ce sont les principes eux-mêmes sur lesquels tout notre édifice législatif est fondé. C’est ainsi une haute montagne, si ce n’est infranchissable, qui est devant nous ».

Le 7 mars 2013, le Conseil d’État réitère ses arguments de 1996 :

« Loin de déroger ponctuellement, comme le constituant l’a fait dans le passé, à telle règle ou tel principe faisant obstacle à l’application d’un engagement de la France, la faculté donnée par la Constitution de ratifier la Charte, et en particulier sa partie II, entrerait en contradiction directe avec [les principes d’égalité, d’unité du peuple français, d’usage officiel de la langue française et d’absence de sectionnement de la souveraineté nationale]. Serait ainsi introduite une incohérence profonde dans la Constitution. »

En octobre 2013, Aurélie Filipetti réaffirme :

« le Gouvernement a estimé qu’il n’était pas possible, quelle que soit la formulation envisagée, d’introduire dans la Constitution une disposition permettant de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, sans introduire une contradiction majeure avec les articles 1 et 2 de la Constitution ».

Le gouvernement socialiste déclare alors cette ratification « définitivement » abandonnée. Cependant certains préparent la sape de la Constitution. Une loi du 8 juillet 2013 « d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République », édicte des mesures autour de l’enseignement des langues régionales, et l’article premier d’une loi du 19 décembre 2013, portant sur la « modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles », reconnaît à la région une compétence en matière de langues régionales.

Le 10 décembre 2013, le président du groupe socialiste présente une proposition de loi favorable à la ratification, cette loi devrait permettre de « surmonter les inconstitutionnalités relevées en 1999 » (sic), au moyen de deux alinéas restrictifs, qui stipulent que le droit aux langues minoritaires ne confère pas de “droits collectifs” aux locuteurs de ces langues. Ces alinéas restrictifs, sont en fait en totale contradiction avec le préambule de la Charte et le préambule de l’article 7, qui confèrent des droits à des “groupes de locuteurs” et l’obligation pour l’État de les promouvoir.

Le 13 décembre 2013, le gouvernement Ayrault, à la suite du mouvement dit des “Bonnets rouges”, signe le « Pacte d’avenir pour la Bretagne ». Il se prononce pour une réforme territoriale et déclare que le moment est venu pour le Parlement de débattre de la ratification de la Charte et de « renouer le fil de ce processus initié il y a près de quinze ans ».

Il s’agit cependant de contourner les avis du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel, et de parvenir à changer les fondements de la Constitution par une révision.

Le rapport Urvoas de la Commission des lois souligne à cet effet : « Il ne devrait être nul besoin de rappeler qu’une inconstitutionnalité, signalée par le Conseil constitutionnel ou par le Conseil d’État, peut toujours être surmontée par l’intervention du pouvoir constituant, c’est-à-dire par une révision constitutionnelle ». Il s’agit selon lui d’une “révolution copernicienne” qui imposerait à la France les mêmes règles que celles qu’il estime s’appliquer au reste du monde. [Rappelons que vingt-trois pays membres du Conseil de l’Europe n’ont pas ratifié la Charte]

Il existe deux voies pour réformer la Constitution : soit, après une proposition de loi adoptée à l’Assemblée puis au Sénat, recourir au référendum ; soit obtenir une majorité des trois cinquièmes des députés et sénateurs réunis en Congrès, sur la base d’un projet de loi émanant du gouvernement.

Sans véritable justification, le recours au référendum est estimé « exclu » par le rapporteur. Il s’agit donc pour le gouvernement de recourir à un tour de passe-passe, par le procédé suivant : il s’agit par une proposition de loi, et non un projet de loi, de parvenir à “compter ses voix” dans la perspective d’un Congrès modifiant la Constitution. La majorité est obtenue à l’Assemblée Nationale. Il reste à compter les voix au Sénat, où le débat n’a pas encore eu lieu. Mais il est vraisemblable qu’avec les prochaines élections au Sénat et le renouvellement de la moitié des sièges, le camp socialiste y perdra la majorité, les membres de l’UMP étant dans l’ensemble plus réticents à l’égard de la Charte

La “colossale finesse” de contournement de l’inconstitutionnalité consiste en les deux alinéas 3, et dans une modification de la Constitution sous le Titre VI qui concerne les ratifications de traités internationaux. Ces deux alinéas restrictifs, sans rien résoudre, révèlent l’opposition entre deux logiques, l’une étant contraire aux principes républicains.

La proposition de loi est adoptée à la majorité (principalement des votants socialistes, UDI, Verts, PC).

Cette astuce manipulatrice pour contourner la Constitution républicaine, est rejetée sur le fond par ceux qui sont défavorables à la mise en avant de logiques communautaristes contre l’unité de la nation et de la République. Henri Guaino défend ainsi une “motion de rejet”, qui sera repoussée (on peut sur le site de l’Assemblée nationale consulter la haute teneur de son discours et la bassesse d’une grande partie de ses interrupteurs).

Parmi les députés favorables à la proposition de loi, certains, y compris à l’UMP, estiment que la ratification ne pose pas vraiment de problème ou ne demande même pas de modification de la Constitution. D’autres jugent cette proposition est une étape inutile qui retarde la modification constitutionnelle qu’ils soutiennent, certains contestent le deuxième alinéa qui porte sur les “groupes” linguistiques, mais ils votent pour la proposition.

Le plus grand nombre estime que c’est un progrès en soi que de poser le principe et de débattre de la “défense des langues régionales”, que les deux alinéas sont une garantie “pour les langues régionales”, mais aussi contre ses interprétations trop extensives. Plusieurs estiment que la ratification n’attentera pas aux principes républicains. Les anti-républicains déclarés ou subtils (parmi les écolos, les régionalistes culturels européistes) se laissent convaincre que la proposition de loi représente déjà une belle avancée, un appui pour d’autres reconnaissances de groupements identitaires.

Nombre parmi les membres du groupe socialiste et autres courants partisans de la ratification, paraissent peu soucieux des enjeux et posent des arguments du type : ceci permettrait de “recréer du lien social contre la mondialisation”. Ils pratiquent la flatterie à l’égard des groupes de pression régionalistes, offrant au Front National une voie royale pour s’emparer du discours de la défense républicaine, sincère ou non. Ainsi Marion Maréchal Le Pen peut se targuer du fait que les Bonnets rouges ne demandaient pas la “Bretagne libre”, mais « du boulot pour la Bretagne »

II

CORRESPONDANCE (SUITE)

À l’insu de la population concernée, les projets de réforme du territoire national

 

On ne peut pas dire que presse, radio, télé, aient vraiment tenu au courant les premiers concernés, la population “ordinaire”, des enjeux autour de la proposition de loi, ouvrant la voie à une ratification de la Charte européenne des langues régionales. Pour ce qui concerne maintenant les projets de réorganisation territoriale, ce fut pire encore. Aussi n’est-il pas inutile de mentionner les visées de cette réforme, dont, si l’on excepte la cartographie des super régions, on a peu entendu parler.

Il faut d’abord rappeler que le découpage régional n’est pas une structure parfaitement conforme aux principes de la République. Ce découpage a été instauré récemment, sous un gouvernement socialiste, par les lois de décentralisation de 1982-83, dans une relation non dissimulée avec la logique des institutions européennes. Les régions sont devenues des collectivités à part entière, administrées par un Conseil de plein exercice, élu au suffrage universel. Dans la mesure où il paraît le plus adapté pour la mise en œuvre des politiques européennes, cet échelon régional a été systématiquement renforcé. Depuis 2003, les régions ont une valeur constitutionnelle, ce qui heurte le principe d’unité et d’indivisibilité de la république.

Qu’en est-il maintenant de la question des départements ? Créées par la Révolution française, les subdivisions départementales visaient à surmonter les divisions de l’Ancien Régime, le cloisonnement des provinces, l’enchevêtrement des pouvoirs où une logique de “fiefs” s’imposait à tous les échelons. L’objectif était de renforcer le processus d’unification de la nation. Pour Siéyès, il fallait que la France puisse « former un seul tout, soumis uniformément à une législation et une administration commune ».

Centrée sur les besoins de la population, la répartition du territoire en départements de taille sensiblement égale, respectant les cadres de vie, garantissait l’égalité des citoyens par rapport à leurs structures administratives, dans le cadre de la souveraineté de la nation.

Renouant pour partie avec le système des provinces de l’Ancien Régime, les projets de restructuration régionale, rompent avec ce système d’unification politique. Sans se soucier d’abord des besoins de la population, ils tendent en effet à instaurer un modèle de spécialisation économique des différents pôles régionaux, à terme porteur d’inégalités.

La visée de l’actuel gouvernement est de renforcer cette logique par la création de super-régions qui auront à l’avenir pour interlocuteur privilégié l’Union européenne et non plus l’État national. Le gouvernement ambitionne aussi, ou ambitionnait, de supprimer les départements, du moins leur structure administrative — les Conseils généraux (ou départementaux). Dans un entretien du 6 mai 2014, François Hollande avait ainsi déclaré : « Les Conseils généraux ont vécu ».

C’est en 2008 que Jacques Attali, parmi les premiers, avait proposé la suppression des départements au profit des intercommunalités, proposition qui se heurtait d’ailleurs à des obstacles constitutionnels. Elle ne fut pas retenue sous la présidence de Nicolas Sarkozy. En 2009, un comité, présidé par Édouard Balladur aborde le problème sous un autre angle, il propose d’ouvrir la possibilité aux régions et aux départements de fusionner. La loi du 16 décembre 2010 leur accorde cette possibilité, mais après accord des assemblées concernées et de la population, par voie de référendum. Celle-ci, consultée dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin refuse le projet de fusion.

La loi de 2010 prévoyait aussi qu’aucune suppression d’échelon territorial ne pouvait avoir lieu sans que les populations n’aient donné leur aval. Le nouveau gouvernement souhaite pouvoir lever cet obstacle juridique, et, s’agissant des départements, éviter d’avoir à passer par une révision constitutionnelle.

En 2013, les sénateurs Jean-Pierre Raffarin (UMP) et Yves Krattinger (PS) préconisent de diminuer le nombre des régions, ce qui semble séduire François Hollande. Le 8 avril 2014, le Premier ministre, Manuel Valls précise la teneur de la réforme projetée : suppression des conseils départementaux, les départements n’étant maintenus que comme entités géographiques et “culturelles”, dépourvues de pouvoirs et compétences significatives. Le 2 juin 2014, François Hollande annonce à la presse le principe d’une réforme territoriale, avec pour mesure phare la réduction des régions métropolitaines de 22 à 14. Il s’agit selon lui de promouvoir des régions « à taille européenne ». Il concocte entre quat’yeux une nouvelle carte des régions et affirme vouloir aller vite en besogne.

Deux projets de lois sont présentés au Conseil des ministres le 18 juin : l’un vise à redéfinir les délimitations des régions actuelles, ce qui conduit à repousser en novembre 2015 les élections régionales et départementales. Le deuxième vise une réforme structurelle des différentes collectivités, où l’accent se trouve porté sur le pouvoir économique des régions et le transfert d’une partie des compétences départementales à l’échelon régional (voierie, gestion des collèges, transports non urbains…).

On n’entrera pas dans le détail des va-et-vient entre commission spéciale, Sénat, Assemblée Nationale. Notons cependant que, s’agissant du premier projet de loi, le Sénat qui n’est pas hostile au « renforcement de l’échelon régional », adopte une motion pour que les choix de regroupement puissent être effectués par voie référendaire. L’Assemblée Nationale rejette cette motion référendaire. Le 23 juillet le projet de loi est adopté en première lecture par l’Assemblée, une nouvelle carte des régions est adoptée. La population n’a pas eu son mot à dire. Comme l’indique le député Jean-Luc Laurent (MRC) : « À mes yeux, il ne doit pas y avoir de droit d’option ou de droit de choisir. Le cartographe en chef c’est le Parlement. Les collectivités territoriales, régions, départements, peuvent tout au plus exprimer des souhaits ou faire des demandes. »

1. Le Conseil de l’Europe — institution différente de l’Union Européenne — a été fondé en 1949 par dix États d’Europe occidentale, puis élargi aux pays d’Europe de l’Est, la Turquie, etc. Ce conseil, visait notamment, au nom de la défense des Droits de l’homme, à lutter contre l’influence soviétique, après la chute du mur, il visait à aider les “malheureux pays” qui subissaient toute influence à instaurer la « démocratie ».

2. Répartition des votes (après rectification des erreurs de clés) : Groupe SRC (socialistes, radicaux de gauche) : 259 pour, 8 contre, 3 abstentions ; Groupe UMP : 132 contre, 39 pour, 15 abstentions ; UDI : 20 pour ; Radicaux : 15 pour, 1 abstention ; Groupe RDC(PC, Parti de gauche, indépendantistes) : 11 pour, 4 contre ; Non inscrits : 2 pour , 6 contre (dont 2 FN, Dupont-Aignan, un villiériste…)

3. L’article débattu adopté le 28 janvier 2014, et soumis au Sénat est libellé comme suit : Article unique. Après l’article 53-2 de la Constitution, il est inséré un article 53-3 ainsi rédigé : « Art. 53-3. – La République peut ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires adoptée à Strasbourg le 5 novembre 1992, signée le 7 mai 1999, complétée par la déclaration interprétative exposant que : « L’emploi du terme de « groupes » de locuteurs dans la partie II de la charte ne conférant pas de droits collectifs pour les locuteurs des langues régionales ou minoritaires, le Gouvernement de la République interprète la charte dans un sens compatible avec la Constitution, qui assure l’égalité de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ; « d du 1 de l’article 7 et les articles 9 et 10 de la charte posent un principe général n’allant pas à l’encontre de l’article 2 de la Constitution, en application duquel l’usage du français s’impose aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privé dans l’exercice d’une mission de service public, ainsi qu’aux usagers dans leurs relations avec les administrations et services publics. »

[1].

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Citations du… réaction.

Pour les classes populaires : sortir du désarroi ! Que faut-il craindre ? Que peut-on espérer?

1 octobre 2014

« Le pouvoir craignait ta puissance ;

Il est venu te désarmer ;

Conserves-en la souvenance

C’est pour pouvoir mieux t’opprimer. »

Peuple, réveille-toi ! (anonyme, 1849)

 

Dans les précédents numéros de Germinal, on a fait état des difficultés qu’affrontent les classes populaires, de leurs inquiétudes, souvent de leur découragement. Des sentiments de révolte s’expriment aussi, l’accumulation d’une colère qui ne sait plus très bien contre qui, contre quoi, elle peut se tourner. Beaucoup au sein des classes populaires se préoccupent de cette situation et se demandent ce qu’il adviendrait si, comme ce fut le cas récemment dans d’autres pays, la révolte éclatait de façon désordonnée, sans une compréhension des déterminations profondes qui font que la situation se dégrade toujours plus, sans unité de vue capable d’orienter les luttes populaires.

Les diffuseurs de Germinal, lorsqu’ils discutent avec leurs lecteurs — comme d’ailleurs avec de non lecteurs — perçoivent que cet état d’esprit, où se trouvent étroitement mêlés accablement et exaspération, ne peut conduire au meilleur dans les conditions de la division et de la désorganisation actuelle des classes populaires.

Les Instituts de sondage, chargés de mesurer pour leurs clients, dont le gouvernement, l’état d’esprit des Français, font état du fait que ceux-ci, confrontés aux difficultés de la situation dans le domaine économique, seraient passés, opportunément, du sentiment de révolte (42%) à la résignation ou à l’indifférence (47%). Quelques individus hargneux nourrissent encore cependant un sentiment de révolte, et ne se satisfont pas de la situation, ceci plus spécialement parmi les artisans et commerçants (53%), les ouvriers (49%), ceux qui ont le moins de diplômes (48%), les retraités (56%), une bonne partie du peuple en somme.

Pour l’instant, comme le dit une commerçante sur un marché : « Personne ne bouge, on attend ». Et nul ne sait vraiment ce qui fermente au cours de cette attente.

Les raisons du désarroi

Les motifs du désarroi actuel qui n’affecte pas seulement les classes populaires, ne tiennent pas seulement aux difficultés de la situation. Le désarroi est lié à la perception d’un désordre général, d’un défaut d’orientation, qui conduit les individus, les différentes classes, les dirigeants politiques, au chacun pour soi et au sauve qui peut.

Cette perception d’un désordre généralisé s’exprime au sein des classes populaires :

« Tout se dégrade, la désindustrialisation, tout ce qu’on doit, la dette, on ne sait plus où on en est, on n’est plus maître de rien ». « Le monde c’est de plus en plus difficile, violent, tout retourne au chaos », « On aurait besoin de savoir où on est, pour se retrouver, savoir où on va. »

La désorganisation, qui fait qu’on s’est perdu soi-même, qu’on « n’est plus maître de rien » se fait sentir dans le domaine économique et dans le domaine politique, les politiques menées paraissent à beaucoup incohérentes. Et, en bas de l’échelle, « des gens comme nous, les petits, c’est toujours nous qui trinquons ».

Par rapport à la perception de la situation et de ses dangers, deux mondes distincts semblent se côtoyer, sans véritable relation. D’un côté les divers éléments des classes populaires, de l’autre les classes et catégories les moins soumises aux affres de la situation, et ceux qui ont des responsabilités politiques. Les premiers ont l’impression que le mépris du peuple s’est accentué depuis quelques décennies du côté de ceux qui sont censés le représenter, ou du moins tenir compte de l’intérêt commun. À cet égard, les jugements portés sur les responsables politiques, les partis, les syndicats, les médias, sont sans appel.

« Les partis, les syndicats, ils pensent à leurs billes, pas à nous. »

« Les médias, c’est pareil, ils disent n’importe quoi, ils défendent ce qu’on leur dit de dire et qui va dans leur sens, ça profite à leur cause, c’est pas eux qui sont à plaindre. »

De tels jugements ne signifient pas une perte d’intérêt pour la politique en tant que telle, mais pour la conduite par ceux qui en ont la charge. Non que la politique n’intéresse pas les classes populaires, mais que pour beaucoup, elle n’intéresse plus.

« La politique, ça ne m’intéresse plus du tout […] les hommes politiques ça va chez eux, ils sont là pour profiter, tous, les petits, ils s’en foutent. »

Ce désintérêt se manifeste, voilà le hic, au moment des élections.

« Je ne vote pas, parce que ça ne sert à rien. » « On vote pour des gouvernements qui ne nous représentent pas, c’est pour ça, je ne vote plus. »

À propos des échéances électorales, on a beaucoup glosé sur le report des voix ouvrières, supposées assignées à la gauche, se reportant maintenant sur le Front National (sans d’ailleurs s’interroger sur le choix abstentionniste plus significatif). Mais si le vote Front National peut servir d’exutoire, c’est aussi un vote par défaut, parce que n’existent plus de partis des classes populaires. L’habileté du discours du Front National, tient à ce qu’il semble entendre leurs préoccupations, ce que les organisations de gauche, y compris parmi les plus radicales, ne font plus.

« Les gens votent Front National, parce qu’ils en ont marre des autres partis, et eux, ils font comme s’ils nous écoutaient. » « Les partis de gauche ont trahi la classe populaire. »

« Avant il y avait le parti communiste, le parti des travailleurs, on nous entendait un peu […] maintenant, il n’y a plus rien, ce qui en reste c’est mort ou ça s’accroche aux gamelles, en faisant n’importe quoi. »

Certaines des personnes que Germinal rencontre regrettent les périodes de l’histoire, où quel que soit leur positionnement, de droite ou de gauche, les dirigeants politiques savaient où ils allaient, permettant au peuple de se déterminer en connaissance de cause.

« De Gaulle, ça c’était un type qui avait une vision. »

« Avant il y avait le parti communiste, le parti des travailleurs, […] on s’est moqué, mais il y avait une ligne. »

Faute d’une organisation indépendante des classes populaires, de la perte de tout repère, il arrive qu’on ne sache même plus pour quoi mener la lutte : « Plus personne ne veut se mobiliser, on ne sait pas pourquoi il faudrait se mobiliser. »

Le sentiment d’une perte des repères affecte sans doute les plus anciennes générations.

« On a perdu la fierté de la classe ouvrière, savoir ce qu’on faisait, où on allait, on n’a plus de fil. » « Je vois des gens, ils n’ont plus de repères, ils disent on ne sait plus où on en est, ils ne se reconnaissent plus dans ce monde là. »

Pour les plus jeunes, selon certains, il ne s’agirait pas d’une perte, mais d’un manque absolu.

Le monde politique se garde bien de maintenir ou reconstituer ces repères, ils préfèrent de beaucoup maintenir la population dans l’ignorance.

« Les gens ne pensent plus beaucoup », « on fait tout pour que les gens ne pensent pas ».

« On n’explique rien, on les élit, ils font les lois, on ne sait pas où ça va, une fois élus, ils ne parlent même plus de ce qu’ils font. »

« Les événements [sont présentés] les uns à côté des autres, on ne voit pas la situation dans son ensemble. »

Divorce avec le peuple, avec la réalité

Dans un entretien du 16 septembre à France TV infos, le géographe Christophe Guilluy parle d’une classe politique qui se tient « hors sol », loin des réalités que vit la majorité de la population. Selon lui, les classes populaires sont devenues invisibles. Cette mise à l’écart relèverait d’une intention délibérée de la part des instances politiques.

« Je pense que cyniquement, nos classes dirigeantes ont enterré les classes populaires depuis longtemps. Pour elles les classes populaires ne comptent pas. »

Il arrive cependant que dans les hautes sphères on se soucie du peuple, ne serait-ce que pour tenter de le mettre à la raison, le peuple en effet n’est-il pas guidé par des passions, des “humeurs” changeantes. Il convient en conséquence, comme on le fait pour des enfants, de pratiquer avec lui une “pédagogie” adaptée. Si le peuple perd confiance en l’avenir et en ses tuteurs légitimes, le mal ne vient-il pas d’abord de l’inconstance de ses humeurs ?

Selon un sondage IFOP de décembre 2013 (pour Ouest France), la confiance des Français en l’avenir, s’est en effet considérablement dégradée : 30% seulement se disent optimistes pour eux-mêmes et leurs enfants. Ils étaient 53% en octobre 2011. Certes, de telles « baisses de moral » sont déjà intervenues, mais cette fois, il semble que l’inquiétude exprimée à l’égard de l’avenir tienne pour une bonne part à la perte de confiance dans la capacité des politiques à surmonter la situation.

La confiance en l’avenir ne se décline pas de la même façon selon les positions sociales. Ceux qui étaient fin 2013, encore relativement optimistes — optimisme limité — se recrutaient parmi ceux qui sans doute sont les moins éprouvés par la situation économique : les hommes (36%), les cadres supérieurs, professions libérales, les classes dites intermédiaires, les artisans et commerçants (autour de 36%), les habitants de la Région Parisienne (41%). La confiance était dominante pour ceux qui se sentaient proches du Parti Socialiste (54%), du Front de Gauche (39%), d’Europe-Écologie-les Verts (41%) et du Modem (35%). À l’inverse, les moins confiants envers l’avenir, ne faisaient pas partie des moins affectés par les difficultés économiques : les femmes (76%), les plus de 50 ans (+ 77%), les ouvriers (73%), les habitants des communes rurales et urbaines de province (72%).

Une étude plus récente (juillet 2014), établit que l’état d’esprit face à la situation économique est fortement corrélé à la confiance éprouvée envers le gouvernement. Seuls 15% des personnes interrogées estiment que le gouvernement fait des efforts suffisants pour réduire les dépenses de l’État, la moitié pense qu’il n’en fait pas du tout. Un lien s’établit entre ceux qui ne sont plus disposés à faire des efforts et ceux qui jugent que le gouvernement n’agit pas dans le sens d’un redressement des finances publiques. Ceux qui se disent prêts à faire des efforts sont ceux dont la préférence partisane, et la relative confiance, vont à la gauche.

Le problème ici ne concerne pas seulement les difficultés économiques, mais l’impression qu’il n’y a plus de gouvernail, et qu’on ne sait pas si les “sacrifices” demandés à certains permettront de résoudre les problèmes. On peut ainsi supposer que les classes qui ne sont pas prêtes à “faire des efforts” — sans doute ont-elles prioritairement déjà donné — ne sont pas forcément hostiles à tout “effort”, à condition que ceux-ci servent l’intérêt général du pays.

Se laisser glisser vers l’abîme, ou reconstruire la capacité souveraine du peuple

L’histoire atteste que seul le peuple, organisé, uni, peut s’opposer à la déconstitution de la société, au glissement vers l’abîme où elle semble se précipiter. Seul le peuple peut imposer les conditions d’une prévalence du bien public. Sans la force et l’organisation du peuple, aucune bataille ne peut être remportée, contre la régression, la guerre, la barbarie. Les autres classes en sont incapables, non par malignité, mais du fait que chacune est occupée à tirer son épingle du jeu, et que cela ne peut se faire qu’au détriment les unes des autres et du fonds populaire.

La réorganisation politique du peuple est ainsi une question d’importance vitale, pour lui-même et pour l’ensemble de la société, pour le maintien d’un minimum de civilité.

On ne doit pas méconnaître les dangers d’une situation où le peuple se trouve désarmé tandis que les dirigeants politiques orchestrent la désorganisation.

Les armes historiques du peuple, ce ne sont pas d’abord des fusils, c’est son unification en fonction de perspectives communes qui le constituent véritablement en peuple, capable d’affirmer une capacité souveraine, et de se trouver à même, à plus ou moins long terme, de prendre en mains le devenir de toute la société, en vue d’un bien commun.

Depuis plusieurs décennies, on a fait rendre au peuple ses armes, en travaillant à le diviser en multiples fractions. On a aussi détruit le cadre qui rend possible au peuple de construire sa capacité souveraine, celui de la nation souveraine, d’une république une et indivisible. Ce n’est en effet que dans le cadre d’un État constitué, souverain, que le peuple peut poser l’exigence d’une souveraineté effective, puis travailler à l’affirmer.

Le travail de sape qui a conduit à l’abaissement du peuple, de sa place éminente dans la société, s’est ordonné à partir du sommet et au sein des organisations censées défendre sa cause. On a œuvré à le diviser en fragments hostiles (selon l’origine, la culture, la langue, le “genre”, etc.). Le désordre général qui affecte l’économie, qui décompose la vie politique, vont à l’appui de ce processus de division.

« Chacun lutte pour soi et contre les autres, la loi de la jungle, ce n’est pas la lutte des classes. »

« Les gens sont pris à la gorge, ils ont peur, alors tout est possible », « les gens sont devenus agressifs, jaloux ».

Une inquiétude particulière se manifeste à l’égard de la jeunesse. Une enquête, Génération quoi ?, révélerait que les jeunes ont l’impression d’appartenir à une génération perdue, sacrifiée. Ce sont en effet eux qui, avec les plus âgés, ont le taux de chômage le plus élevé (24%, et plus pour les moins favorisés), et parmi d’autres difficultés spécifiques, leurs perspectives d’emploi sont aléatoires. Selon Alexandre Devecchio, toute une partie de la jeunesse constituerait un “nouveau prolétariat”. Dans le contexte actuel, contrairement à d’autres périodes de l’histoire, ce présumé prolétariat se présenterait en outre comme dépourvu de perspectives.

« Les jeunes, qu’est-ce qu’ils vont devenir ? », « avec le chômage, et puis tout ce qui leur fait envie, que les autres ont, et rien pour drainer tout ça, ça peut tourner au pire ».

La situation difficile d’une partie de la jeunesse rendrait compte de l’attirance pour certains de solutions plus ou moins radicales, dont la moins préoccupante serait la montée du vote des jeunes pour le Front National. « Dans quel monde vit-on ? Qu’est-ce qu’il est devenu pour que des jeunes, même s’ils ne sont pas beaucoup, on puisse les pousser à la guerre ? tuer les autres ? »

La perception des dangers que porte la situation est plus globale. On peut en rendre responsable — ce n’est pas nouveau — le régime capitaliste. Avec la profonde crise actuelle, ce régime ne peut plus masquer les contradictions qui le minent. « Le capitalisme ne peut plus durer, il faut qu’il soit remplacé. » Il s’agit le plus souvent d’un constat désabusé : « le capitalisme épuise tout le monde, on est dans une voie sans issue. » Il est rare qu’on imagine que, dans la situation présente, on puisse vraiment avoir prise sur le capitalisme. On a conscience qu’il s’agit d’un régime social, et non de quelques dirigeants auxquels il suffirait de dire « Dégage ! ».

Dans les conditions du moment, on n’imagine pas non plus la possibilité d’une révolution, survenant du jour au lendemain. Compte tenu de l’impréparation des forces populaires, il semble à certains qu’une telle révolution, vraie ou fausse, présenterait le risque de “mal tourner”, comme cela est précisé à propos des “révolutions arabes”. On craint plus généralement le risque d’une extension de la guerre, d’un retour au chaos dans le monde entier. « [Et puis], il y a la guerre partout, on tue, on recommence, ça retourne des milliers d’années en arrière », « ça redevient les barbares ».

Le travail de reconquête de l’initiative populaire en perspective historique

Les classes populaires constituent la majorité de la population. Depuis quelques temps, les divers Partis et même le gouvernement, commencent à s’en préoccuper depuis que les diverses fractions de ces classes ne les soutiennent plus tour à tour. Christophe Guilluy souligne : « La classe politique se trouve confrontée à une réalité sociale imprévue […]. Une situation comme celle-là ne sera pas viable très longtemps, d’autant plus que [les classes populaires] commencent à saisir qu’elles ne sont pas “quantité négligeable”, mais qu’elles sont la majorité. » « Ne pas prendre en compte les classes populaires, […] sur le long terme c’est jouer avec le feu. »

Pour des raisons qui semblent tenir aux échéances électorales, les différents partis, de droite, de gauche et des extrêmes, recommencent, avec plus ou moins de succès, à flatter les différentes catégories populaires. Ils sont largement distancés par le Front National qui, bien avant eux, a senti le vent tourner. Pourquoi cette sollicitude ? Sans doute et avant tout dans l’espoir de récupérer des voix populaires, quitte à les mobiliser pour la défense d’intérêts qui ne sont pas les leurs. Les diverses organisations qui prétendent aujourd’hui se pencher sur les classes populaires visent à maintenir leurs propres situations. Face aux menaces qu’ils sentent peser sur eux, certains vont même jusqu’à pratiquer un discours de “repentance”. Quoi ! Ils avaient oublié l’existence des classes populaires, et celles-ci, les ingrates, ne se tiennent plus à leurs côtés ! On voit, surtout à gauche, des courants remplis d’ardeur républicaine, qui s’alarment du fait que le peuple, « abandonné par la gauche », se soit tourné vers le “populisme” qui ne peut que les entraîner sur une mauvaise voie, sans comprendre que c’est plutôt le peuple qui a abandonné une gauche incapable de prendre en compte ses intérêts et encore moins réaliser ses visées historiques. Le thème d’une “trahison de la gauche”, tous courants confondus, se fait jour dans le discours populaire.

Pour les courants qui espèrent reconquérir le vote populaire, la montée de l’abstention, le report des votes en faveur du Front National se présente comme un indice des errements politiques du peuple, non de leur propre faillite. Ne parlent-ils pas d’une “perte de conscience de classe” ? Certains ne proposent-ils pas de promouvoir une “éducation populaire de masse”, pour remettre à la raison un peuple toujours indocile et enclin à l’erreur. Sans jamais se demander quelles catégories ou classes ont le plus besoin d’une “éducation” au plan politique, sur laquelle les classes populaires ont leur mot à dire. Sans jamais se demander non plus quelles classes, de par leurs conditions d’existence, sont à même d’orienter la lutte pour la transformation de la société, quelles autres peuvent s’accommoder de leur situation dans le régime capitaliste, pourvu qu’on n’attente pas à la place qu’ils ont su s’y faire. Ce n’est pas le peuple qui doit servir de force d’appoint à ces classes, ces catégories, c’est au contraire celles-ci qui doivent recevoir les orientations, orientations historiques, que seul le peuple est à même de dresser.

Ainsi, les classes populaires n’ont pas à se mettre à la remorque de ces courants, l’effort principal doit viser à reconstituer les facteurs de la réorganisation indépendante du peuple. Le long processus de désorganisation des forces populaires n’est peut-être pas loin de s’achever. Ou, du moins, on peut percevoir au sein des classes populaires les indices d’une volonté de se réorganiser, reconstituer des repères. Il s’agit encore d’éléments dispersés, désordonnés, embryonnaires, mais pour une fois, versons dans l’optimisme. Comme l’indiquait Marx en son temps : L’histoire ne se pose jamais que les questions qu’il lui est possible de résoudre.

 

Peuple, on se rit de ta misère,

De ta souffrance et de ta faim !

Tu attendais des jours prospères ;

Tu remettais au lendemain

Toujours trompé dans ton attente,

[…]

Réveille-toi, à tes droits on attente,

N’es-tu plus le Peuple souverain ?

Le pouvoir craignait ta puissance ;

Il est venu te désarmer ;

Conserves-en la souvenance

C’est pour pouvoir mieux t’opprimer,

En attendant que l’on invente

Pour toi quelque chose à dessein.

Réveille-toi, à tes droits on attente,

N’es-tu plus le Peuple souverain ?

L’analyse des contradictions du capitalisme et l’apport théorique de Sismondi (1773-1842)

1 octobre 2013

Dans le Supplément au numéro 9, Germinal présente les résultats d’une enquête sur les représentations contemporaines du capitalisme et de ses contradictions.

Il est proposé en contrepoint un bref aperçu de la théorie de Sismondi sur le fondement de ces contradictions et leur développement, notamment au regard de la survenue des crises cycliques de surproduction.

Il va de soi qu’il ne s’agit que d’un aperçu, la théorie de Sismondi ne pouvant, pas plus que celle de Marx, ou d’autres grands théoriciens, être résumée en quelques pages.

On peut apprécier l’importance théorique de Sismondi en prenant connaissance des jugements que Marx porte sur son apport à l’analyse du mode de production capitaliste.

Dans le Manifeste du Parti communiste :

« Ce socialisme [celui de Sismondi] analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d’une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l’anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d’extermination industrielle des nations entre elles etc. »

Dans le Capital :

« Sismondi a [la conviction] intime que la production capitaliste est en contradiction avec elle-même ; que par ses formes et ses conditions elle pousse au développement effréné de la force productive et de la richesse […] ; que les contradictions entre valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent, achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc., ne font que s’accentuer à mesure que la force productive se développe. Il [perçoit] notamment la contradiction fondamentale : d’une part le développement effréné de la force productive et l’accroissement de la richesse qui, formée de marchandises, doit être transformée en argent, d’autre part comme fondement, la limitation de la masse des producteurs aux subsistances nécessaires. C’est pourquoi les crises ne sont pas pour lui, comme pour Ricardo, de simples accidents, mais des explosions essentielles, des contradictions immanentes se produisant sur une grande échelle et à des périodes déterminées.»

Rosa Luxembourg indique pour sa part :

« Lui [Sismondi], le critique social, témoigne de bien plus de compréhension pour les catégories de l’économie bourgeoise que les avocats passionnés de celle-ci ». Établissant un parallèle entre Marx et Sismondi, elle précise son point de vue : « de même Marx devait faire preuve d’une clairvoyance beaucoup plus aiguë et jusque dans les détails, que tous les économistes bourgeois à l’égard de la différence spécifique du mécanisme économique capitaliste ».

journal germinal

1 octobre 2013

Germinal, Cahiers de formation politique pour l’Union de lutte des classes populaires, est une publication de la Société populaire d’éducation.

La nouvelle série a été inaugurée en 2007. Elle succède au bulletin Germinal dont l’existence remonte aux années 70.

Germinal ne se pose pas comme l’organe d’un Parti, dans la mesure où les conditions nécessaires à la reconstitution d’un véritable Parti, au sens historique de ce mot, ne sont pas aujourd’hui réunies. Prenant en compte cette situation, l’objectif de Germinal est de contribuer à créer les conditions d’une reconstitution de l’organisation des classes populaires, afin que celles-ci puissent se ressaisir de l’initiative historique. Germinal vise à jouer le rôle d’un journal organisateur concourant à la réalisation de cet objectif.

Pour l’heure cependant, les facteurs de reconstitution d’une organisation des classes populaires et d’un ressaisissement de leur initiative historique, sont loin d’être forgés. Aussi bien l’ambition de Germinal s’inscrit-elle dans une perspective à long et moyen terme. Des tâches théoriques et pratiques découlent de cette ambition.

En premier lieu, il s’agit de situer les perspectives d’avenir des classes populaires dans l’ordre du possible historique. Quels que puissent être les besoins, les attentes, ces classes ne peuvent lutter de la même façon lors des périodes de revers historique, de perte de repères, et lors des périodes favorables à l’essor, à l’offensive, à la transformation du monde. La relation entre analyse de la réalité et action, entre politique et délimitation du possible, s’impose à chaque moment de l’histoire.

En second lieu, il s’agit sur cette base de dégager les éléments d’une formation politique générale qui permette aux classes populaires d’élever leur conscience, de situer leur propre mouvement, tant au regard des finalités communes qu’elles peuvent s’assigner, qu’au regard des conditions au sein desquelles se déroule ce mouvement. Il n’existe pas d’autre fondement pour qu’on puisse effectivement parler d’organisation politique du peuple.

Ces tâches, telles que Germinal se les est assignées, résultent d’un travail de longue haleine qui est loin d’être achevé. Les tâches à accomplir sont de la même envergure que celles qui furent réalisées par les premiers socialistes et communistes français entre 1830 et 1848, puis après 1870 par la reconstitution de l’organisation ouvrière, enfin par les théoriciens et organisateurs de la révolution soviétique, qui avaient eux-mêmes pris appui sur la théorie et la pratique des premiers socialistes et sur la théorisation marxiste.

Dans le contexte actuel, il peut se révéler difficile de saisir la nécessité et l’ampleur des tâches d’ordre historique qui sont à mener. La situation porte davantage à se tourner vers un passé estimé meilleur, elle porte aussi au découragement, au fatalisme, au désespoir, ou encore à un aventurisme qui égare le peuple et le conduit à terme à épuiser en vain ses forces subsistantes. Dans cette conjoncture, seul un petit nombre se révèle à même de “relever le flambeau”, s’atteler aux tâches de reconstitution de l’organisation populaire. Les forces théoriques ou pratiques sont limitées, du moins dans un premier temps, comme il en a été le cas lors d’autres périodes de reconstitution de l’organisation du peuple. Depuis quelques années cependant, ces forces sont en développement, car elles répondent aux besoins de repérage politique qui s’expriment au sein des classes populaires.

Les tâches générales que s’assigne Germinal peuvent sembler très “abstraites”, et comme telles, réputées inaccessibles à l’intelligence commune. Les classes populaires pourtant, n’en déplaisent aux experts, perçoivent très bien qu’elles ont besoin d’une vision d’ensemble de la situation dans leur pays et dans le monde, si elles veulent pouvoir dresser des perspectives pour l’avenir. Elles savent aussi qu’elles ont besoin de cette vision générale pour connaître les conditions au sein desquelles se déroulent leurs luttes, savoir quelles actions elles peuvent engager, qui soient capables de répondre tant à leurs intérêts immédiats qu’à leur intérêt historique, comme à celui de l’ensemble de la société [1].

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. Faute de cette vision d’ensemble, les diverses chapelles qui prétendent défendre les intérêts particuliers de différentes catégories sociales essaient de «tirer la couverture» de leur côté en fonction de leurs souhaits respectifs, sans se préoccuper des conditions réelles, sans savoir si les revendications proclamées se font ou non au détriment des autres. C’est alors la loi de la jungle, la lutte de tous contre tous, la réaction, qui s’imposent, et non la lutte historique des classes populaires, qui elle, vise à instaurer un régime social abolissant l’anarchie du mode de production capitaliste et ses effets destructeurs sur l’ensemble de la société.

Tous ensemble ?

1 octobre 2013

Selon un sondage de l’IFOP (2013) paru dans l’Humanité, 64% des personnes interrogées estimaient qu’en France « à l’heure actuelle, la lutte des classes est une réalité ». En 1964, ils n’étaient que 40%, 44% à la veille des événements de 1968. Il s’agit là de constater l’élargissement d’une réalité ressentie, sans que l’on sache bien ce que recouvre l’expression lutte de classe.

Selon la place occupée dans la société par les différentes catégories socio-professionnelles, cette expression n’a vraisemblablement pas le même sens. Il en est de même pour ce qui touche à la perception de l’origine et la nature des contradictions qui se manifestent dans le cadre du capitalisme. Si, toujours selon les sondages, les qualificatifs négatifs associés à ce régime social passent de 50% en 1988, à 64% en 2010, que 56% peuvent déclarer vouloir changer de société, on ne sait pas non plus ce qui est entendu sous les mots de capitalisme ou de changement de société, et si les différents individus et groupes sociaux les comprennent de la même façon [1].

Après une longue occultation, l’évolution de l’opinion publique sur ces questions, telle qu’elle est réfractée dans les sondages, a conduit plusieurs organisations politiques, mais aussi les medias, à se préoccuper de la question des classes et de leur lutte. Si l’on s’intéresse à un tel “retour” des classes, et à un possible rejet majoritaire du capitalisme, il ressort que ces thèmes ne revêtent pas les mêmes contenus qu’il y a une cinquantaine d’année. Dans les formulations recueillies lors des investigations conduites par Germinal, la mise en avant de l’opposition travail / capital, sans parler même de bourgeoisie / prolétariat, ou même ouvriers / patronat, ressort rarement sous ces dénominations, sauf peut-être pour quelques individus parmi les catégories sociales les moins soumise aux effets de ces oppositions.

C’est parfois moins la contradiction entre classes sociales, au sens strict du terme, qui est perçue, que la prise en compte d’inégalités salariales ou de statuts, plus spécifiquement entre secteur public et secteur privé. Il s’agit sans doute moins d’évoquer une “lutte” ouverte, que le problème posé par l’existence d’une disparité structurelle, qui fait dépendre le relatif maintien (ou “bonification”) de la situation des uns, au détriment de celle des autres, si l’on admet que tous s’abreuvent, et ne peuvent s’abreuver qu’à la même source, le travail producteur de valeur. La mise en avant de ces disparités de situation, dans un pays tel que la France, se manifestent avec plus d’évidence lors des périodes de crise. La venue de la gauche au pouvoir paraît avoir envenimé les “ressentis” et ressentiments à l’égard de telles disparités, qu’on met parfois en relation avec les politiques, de droite ou de gauche.

« On a eu le président des riches, puis celui des fonctionnaires », « le PS est le parti des fonctionnaires au détriment des salariés du privé. »

Du côté des producteurs indépendants et de nombre de salariés du secteur privé, la perception d’un “tous ensemble” contre le gouvernement ou le capital, fait place à l’affirmation d’une dissimilitude, qui peut aller jusqu’à la divergence, entre d’un côté ce que l’on considère comme “classes populaires”, et de l’autre ce qui peut être regardé comme catégories de “nantis” ou de “bourgeois” : les riches traditionnels d’une part et d’autre part les bénéficiaires de statuts “protégés”.

On peut porter un jugement sévère sur de telles prises de positions, estimer qu’elles sont répréhensibles, indignes, susceptibles de désunir le “tous ensemble” prôné depuis les mouvements de 1995 (sans que la base d’une potentielle unité n’ait pour autant été constituée [2]). Ce serait pourtant faire preuve de myopie politique que de ne pas tenir compte de ces réalités, s’imaginer qu’elles doivent tout aux discours dits “populistes”, qu’elles révèlent des phénomènes de “crispations” ou de “droitisation”, indues, du côté des classes populaires. Il est sans doute plus opportun de s’interroger sur les facteurs qui ont exacerbé, sans les créer, l’affirmation de telles prises de positions, et plus encore le souci de les exposer ouvertement.

Pour peu que l’on s’intéresse tant à ses paroles qu’à ses actes, il semble en effet que la nouvelle équipe au pouvoir, avant de se préoccuper de diriger, et jusqu’à un certain point réunir l’ensemble de la nation, ait d’abord visé à satisfaire ses diverses clientèles. L’électorat de François Hollande et du Parti socialiste, on le sait, regroupe un fort pourcentage de catégories de la société relativement aisées et disposant d’un haut niveau d’études : cadres, professions libérales, fonctionnaires (notamment cadre A). Près de 70% des fonctionnaires se sont prononcés pour François Hollande, alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30% des voix des travailleurs indépendants. Quant au taux d’abstention des ouvriers aux Législatives, il s’est révélé particulièrement important.

Cette attention sélective portée aux différentes catégories de population, est perçue comme créatrice d’un clivage :

« les socialistes, leur clientèle, ça ne représente qu’un tiers des Français, eux-mêmes et les fonctionnaires, et pas tous », « le Parti socialiste distribue l’argent qu’il n’a pas, en prenant sur les classes moyennes », « ils font de l’anti social, ils divisent les Français », « on veut calmer le peuple en embauchant des fonctionnaires, assister le peuple au lieu de lui donner du travail », « la politique de Hollande, il charge et taxe les heures sup des ouvriers et employés, et de l’autre il supprime la journée de carence des fonctionnaires ».

La perception d’une disparité entre le traitement réservé par le gouvernement aux différentes catégories de population, peut se tourner non contre lui, mais contre ceux-là mêmes dont les “privilèges” sont estimés pris sur le dos des autres travailleurs. Les formulations en ce sens abondent.

« C’est pour eux que nous sommes directement prélevés », « c’est avec nos impôts que l’on paie vos salaires, vos vacances, vos maladies, vos retraites, et il est normal en ces temps difficiles que nous soyons offusqués de vos prétentions alors que nos jeunes diplômés sont smicards », « ils disent qu’ils n’ont pas d’augmentation en rapport avec le coût de la vie, mais leur salaire n’a pas diminué comme nous », « ils se plaignent d’avoir un jour de carence, mais dans le privé j’avais trois jours de carence », « ne me dites pas que vous avez un métier difficile […] allez-donc travailler à l’usine ou à percer des trous dans les rues au marteau piqueur huit heures par jour pour toucher le SMIC avec la menace de perdre votre job et on verra quel est le boulot difficile ».

De tels reproches peuvent certes être formulés par des électeurs de droite, mais aussi de gauche. Et, y compris parmi les fonctionnaires, on n’adhère pas nécessairement à tous les motifs des mouvements revendicatifs du secteur public et aux mots d’ordre des syndicats :

« On revendique contre le jour de carence, pas assez d’embauches, ce n’est pas judicieux », « au final pourquoi réclamer plus alors que les autres se serrent la ceinture ».

La prise en compte critique des disparités existant entre le privé et le public, ne recouvre pas nécessairement une vague de fond “anti-fonctionnaire” du côté des classes populaires [3]. Quant à son fond, il s’agit souvent d’une revendication d’égalité : que tous participent du sort commun. Cela s’expose à propos du calcul des retraites, des retenues sociales, des sanctions en cas de non accomplissement de ses fonctions : «mettons donc tout le monde à égalité ».

Bien que l’utilité des services publics soit peu fréquemment déniée, on s’interroge parfois sur leur caractère effectivement public comme sur l’existence d’abus : « les services publics sont de plus en plus décevants dans l’accueil, et le résultat. À part le monde hospitalier où l’on voit des personnels faisant le maximum pour les malades, tous les autres font le maximum pour effectuer le minimum. »

De leur côté, les agents de la fonction publique, du moins au travers de leurs expressions syndicales, peuvent s’estimer “incompris”. Ils pensent que ce sont eux « qui ont le plus perdu sur le pouvoir d’achat », ils sont « les principales victimes du gouvernement précédent », et maintenant de l’actuel.

« Arrêtez de dire que les fonctionnaires spolient le privé, c’est l’inverse [l’argent public va au privé]. »

Certains fonctionnaires, notamment dans le secteur hospitalier ou médico-social, la police, reconnaissent l’existence d’abus, ils admettent que les revendications de certains corps ne sont pas légitimes (le “tous ensemble” a ses limites ici aussi !). Mais ils refusent la généralisation de la remise en cause qui peut être faite de leurs fonctions :

« Il est temps d’arrêter de traiter tous les fonctionnaires de fainéants […] commençons par ceux qui ne font rien du tout », « je reconnais qu’il existe des inégalités privé/public et qu’il est temps d’ajuster, mais j’en ai marre de me faire cracher dessus », « je ne pense pas qu’il soit normal de mettre tous les fonctionnaires dans le même sac ! Les 35h, nous on connaît pas », « il faut arrêter les clichés […] je fais sûrement plus d’heures que beaucoup de salariés du privé et je prends plus de risques également. Ce n’est pas mon emploi que je risque mais trop souvent ma vie ».

Ces fonctionnaires semblent être sur la défensive. Mais du côté de leurs organisations politiques ou syndicales, il n’en est pas toujours de même, comme en attestent leurs dénonciations de certaines catégories sociales populaires, qui sombreraient dans le « populisme, la « droitisation », bref la “mal pensance”. D’autres exaltent la virginité économique des agents du secteur public, dans la mesure où leur revenus d’existence ne seraient en aucune façon liés au “profit”, au contraire de ceux qui participent du secteur capitaliste, ou qui sont investis sur « le marché du travail », et reçoivent de ce fait leur argent d’une source impure. Ce qui est oublier que la source commune des divers revenus, directement ou par rétrocession, n’en demeure pas moins et toujours la production de valeur nouvelle.

Plus adroitement, au travers de la nécessité d’un “tous ensemble”, ou du besoin de “transformation sociale et politique”, certains courants de gauche ambitionnent de rallier les forces populaires à leur cause, qu’il s’agisse d’appuyer leurs revendications forcément nobles, ou susciter un vote favorable à la tendance que l’on représente. Dans tous les cas, on souhaite au mieux, en se “penchant” sur lesdites forces populaires, les « mettre au cœur » de l’action politique, mais surtout pas à la tête, pour indiquer la direction. Il s’agit de « les entraîner dans l’action », et pour cela « les éduquer » [peut-être même les rééduquer], afin que le peuple puisse enfin savoir ce qui est bon pour lui.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. L’enquête proposée en supplément dans ce numéro tendrait à attester que de mêmes mots recouvrent des réalités et aspirations différentes.
  2.  2. L’unité n’est pas l’addition d’intérêts disparates, elle se construit en fonction d’un but commun, effectivement commun, qui n’occulte pas les contradictions sociales.
  3.  3. Selon une étude de 2010, à l’initiative de syndicats de fonctionnaires, 42 % des personnes interrogées estimaient qu’il « y en avait trop », 43 % « ni trop, ni pas assez », 16 % « pas assez » (36 % au Front de gauche).

Petite biographie politique – Louis Auguste Blanqui

1 octobre 2013

Né en 1805 à Puget-Théniers dans les Alpes- maritimes, Auguste Blanqui a consacré plus d’un demi-siècle de sa vie à la cause de l’émancipation des classes populaires. Il a commencé à défendre cette cause en1824 à dix-neuf ans, sous le règne de Charles X (période de la Restauration), l’a poursuivie sous la monarchie de Juillet (18301848). Puis il participe activement à la révolution de 1848, continue sa lutte sous le second Empire (18521870), la Commune, et enfin sous la IIIe République, jusqu’à sa mort en 1881.

Le plus souvent malade, Auguste Blanqui a passé pour raisons politiques trente-sept années en prison. Bien que sa cause n’ait pas triomphé de son vivant, du moins dans toutes ses dimensions, jamais il ne s’est découragé. À juste raison, car beaucoup des principes et idées qu’il a contribué à développer ont permis d’élever la conscience des classes populaires, de dresser pour elles des perspectives historiques, celles-ci à certains moments de l’histoire, ont abouti à des réalisations durables.

Nous proposons dans ce numéro deux articles pour rendre hommage à Auguste Blanqui : un aperçu de ses idées politiques, des données biographiques.

I — Les idées politiques d’Auguste Blanqui

La pensée d’Auguste Blanqui occupe une place importante au sein des courants socialistes et communistes français. Sur beaucoup de points : l’analyse des contradictions du régime capitaliste et de la nécessité de son dépassement historique, la nécessité de l’organisation pour que les classes populaires puissent s’emparer du pouvoir politique, il a précédé les grandes théorisations du socialisme et du communisme modernes, notamment celle de Marx.

Certes Blanqui n’a pas proposé, comme le fera plus tard Marx, de théorie achevée des fondements économiques de la société de son temps. Pour l’essentiel, ses œuvres sont composées d’articles, de textes de défense à l’occasion des procès qui lui ont été faits, d’instructions et d’appels à la population. Représentant des premiers courants du communisme français, les écrits qu’il a laissés s’inscrivent dans une optique révolutionnaire qui le distingue des courants utopistes de l’époque. Il perçoit en effet précocement que la société socialiste n’est pas la simple projection de systèmes d’idées, mais la résultante générale d’un processus historique.

Le communisme n’est pas une utopie. Il est le développement normal de tout un processus historique il n’a aucune parenté avec les trois ou quatre systèmes sortis tout équipés de cervelles fantaisistes. 

La critique du capitalisme

La critique du capitalisme que propose Blanqui, on l’a dit, ne se situe pas au même niveau théorique que l’analyse qu’en proposera Marx dans le Capital. On doit cependant noter que dans un article de 1834(Marx n’a alors que dix ans), article il est vrai partiellement retouché par la suite, Blanqui pose la question de l’exploitation du travail ouvrier et de la contradiction qui l’oppose au capital, en raison de l’appropriation par celui-ci des instruments de production.

Ce droit de propriété s’est étendu […] du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail, désignés par le nom générique de capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d’eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d’œuvre, et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première ouvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés au profit de la minorité possédante.

La servitude, en effet, ne consiste pas seulement à être la chose de l’homme ou le serf de la glèbe. Celui-là n’est pas libre qui, privé des instruments de travail, demeure à la merci des privilégiés qui en sont détenteurs. C’est cet accaparement et non telle ou telle constitution qui fait les masses serves.

Blanqui souligne les effets de cet accaparement pour les ouvriers, ceux-ci, dans la dépendance du capital, sont soumis à son mouvement immanent (comme il en est aujourd’hui d’ailleurs le cas lors de la survenue des crises périodiques qui affectent ce régime).

« Voilà les fruits de l’appropriation des instruments du travail ! Pour les masses des labeurs incessants, à peine l’obole d’une journée, jamais de lendemain sûr, et la famine, si un caprice de leur colère ou de peur retire ces instruments ! »

Bien que l’on puisse estimer insuffisamment théorisée son analyse du mode d’organisation de la société bourgeoise qui se développe dans l’orbe du mode de production capitaliste, Blanqui n’en a pas moins clairement perçu que la “logique” anarchique du développement capitaliste ne peut être magiquement supprimée par des mesures ponctuelles, tant que celles-ci s’insèrent dans le cadre de ce mode de production. Ainsi, à propos des projets de coopération, défendus à l’époque par les adeptes de Proudhon, et qui pouvaient paraître une solution pour les ouvriers, il montre que tant que l’on reste dans le capitalisme, ces tentatives ne peuvent supprimer l’exploitation de la force de travail, elles ne font qu’en changer la forme.

Selon lui les sociétés de coopération ouvrière reposent sur la même base que toutes les sociétés commerciales. Il distingue cependant trois formes de sociétés coopératives :

— la société de consommation, qui selon lui comporte peu de risques, mais aboutit à un résultat pratiquement nul par rapport au problème posé.

— la société de crédit qui n’est qu’une mystification, un mirage, qui en séduisant les ouvriers, les entraîne dans des calculs d’intérêt et le dédale des combinaisons financières.

— enfin la société de production, « le piège le plus funeste où puisse tomber le prolétariat ». Sous couvert de le rendre maître de son destin, ce type de société aboutit à la division en deux classes (les nouveaux patrons et les nouveaux salariés), car seul un petit nombre peut se rendre maître de ces sociétés, les autres devenant nécessairement des salariés (que le nom sont prononcé ou non) à la solde des premiers.

 Classes, luttes de classes, organisation politique du prolétariat 

Auguste Blanqui établit le lien entre les luttes sociales et les intérêts économiques des différentes classes. Selon lui, ces intérêts régissent la morale et les idées. Posant le problème de la division en classes de la société, il montre le lien entre le combat que mènent les classes populaires pour les droits politiques et la lutte pour leurs besoins matériels. Se positionnant lui-même comme prolétaire, il assimile le prolétariat aux travailleurs en général, la grande majorité des Français de l’époque étant ceux qui vivent de leur travail dans le cadre des rapports marchands.

Posant que la contradiction centrale de la société moderne est entre bourgeoisie prolétariat, il analyse avec finesse les convergences et divergences d’intérêts entre les classes intermédiaires de la petite bourgeoisie et le prolétariat et met aussi en évidence que différentes fractions de la bourgeoisie peuvent avoir des intérêts contradictoires, et peuvent même, par crainte du prolétariat, nouer des alliances avec l’aristocratie qu’elles ont combattu hier.

En 1848, dans un « Avis au peuple » — dont Marx disait qu’il faisait le bilan de la lutte —, Blanqui précise que la révolution en cours ne constituerait « qu’une autre face la domination bourgeoise, si elle ne conduisait pas à l’émancipation complète des travailleurs ». Il demande l’organisation des ouvriers en garde nationale afin qui ne se retrouvent pas désarmés face aux manœuvres de la bourgeoisie. Toujours dans le contexte de cette révolution, il estime que les élections à l’Assemblée constituante devraient être ajournées, le peuple ne lui paraissant pas prêt, pas suffisamment organisé, pour faire entendre sa volonté. Dans les conditions d’une consultation électorale précipitée, la bourgeoisie aurait toute latitude pour reprendre le pouvoir.

Les élections, si elles se produisent, seront réactionnaires, et le peuple devra de nouveau se battre dans la rue.

La suite des événements attestera de la justesse de son analyse.

Blanqui dénonce aussi l’attitude du gouvernement qui a coupé court à toute alliance entre la paysannerie et le prolétariat, en décrétant un impôt (« des quarante-cinq centimes »), qui ne pouvait qu’aboutir à dresser les paysans contre la révolution.

Par ces aperçus, on saisit le rôle que Blanqui assigne, parmi les premiers en France, à la question de l’organisation politique du prolétariat et plus spécialement à l’importance de la prise du pouvoir. Il récusait par là les conceptions utopiques qui envisageaient une intégration pacifique du socialisme dans le capitalisme.

La critique de la conception “blanquiste” de la prise du pouvoir

Les critiques formulées contre Blanqui ont insisté sur les défauts de sa conception organisationnelle, qu’ils ont assimilée à du “putschisme”. Il est vrai, surtout dans les débuts de son activité, que la prise du pouvoir semble parfois se présenter pour lui comme un simple coup de main, résultant de l’action d’une petite fraction éclairée et organisée. À première vue, le facteur essentiel semble tenir à l’organisation d’un petit noyau, sans prise en compte des conditions extérieures de possibilité. Organisation, armement, discipline, voilà ce qui peut sembler suffire pour mener l’insurrection jusqu’à la révolution. Sur cette base, Blanqui a contribué à mettre sur pied un grand nombre de tentatives de prise du pouvoir, très minutieusement organisées, mais qui toutes échouèrent.

Dans son « Instruction pour une prise d’armes », trois ans avant l’insurrection populaire de la Commune, il expose en détail les mesures à prendre pour établir une dictature parisienne, développant un plan détaillé de combat, indiquant les rues où il faut élever des barricades, les textes d’appels au peuple qu’il conviendra de diffuser. Dans de tels textes, la question des conditions générales qui rendent possible ou non une révolution socialiste, celle de la liaison entre le noyau révolutionnaire et les classes susceptibles de s’engager dans le processus révolutionnaire, n’est pas toujours clairement établie. La révolution semble pouvoir se réaliser du seul fait que l’insurrection soit déclenchée au moment opportun lorsque le mécontentement populaire grandit.

Blanqui cependant, n’est pas ce putschiste borné que ses détracteurs présentent. Il est conscient des risques d’une révolution réduite à un simple coup de main :

Si nous nous emparons du pouvoir par un audacieux coup de main, comme des voleurs au milieu des ténèbres de la nuit, qui nous répondra de notre puissance ? Au-dessous de nous, n’y aurait-il pas des hommes énergiques et ambitieux qui brûleront de nous remplacer par de semblables moyens ? Ce qu’il nous faut à nous, c’est le peuple insurgé, le faubourg immense.

Blanqui n’ignore pas que la prise du pouvoir n’est pas toujours à l’ordre du jour. Il n’ignore pas non plus qu’il faut utiliser d’autres armes pour répondre aux besoins de survie immédiate des ouvriers. À cet égard, la grève, bien que n’étant qu’une « arme temporaire dans la guerre quotidienne », « est le moyen naturel à la portée de tous auquel tous participent ». « La seule arme vraiment populaire dans la lutte contre le capital. »

Prenant appui dans l’immédiat sur la grève comme moyen défensif contre l’oppression du capital, les masses populaires n’en doivent pas moins concentrer leurs efforts pour réaliser un changement politique, seul capable d’opérer une « transformation sociale ».

Blanqui n’imagine pas non plus que la révolution se réduise à un “grand soir”, à même de résoudre, comme par magie, tous les problèmes. Dans sa Critique Sociale, il indique les mesures économiques et politiques à prendre après la prise du pouvoir : — Assurer dans un premier temps la défense contre le capital, et dans un second temps assurer le contrôle social — Imposer aux chefs d’entreprise le maintien provisoire du statu quo pour le personnel et les salaires, s’ils refusent, les expulser du territoire, les remplacer par des régies — Pour les associations ouvrières, convoquer des assemblées compétentes qui discuteront des problèmes à résoudre — Agir avec prudence à l’égard des masses de la paysannerie, allié important du prolétariat, mais que le partage et l’association effraient encore. D’où la nécessité d’expliquer que les décisions du pouvoir révolutionnaire « respecteront les petits et moyens propriétaires », et « que nul ne pourra être forcé de s’adjoindre avec son champ à une association quelconque, et que, s’il y rentre, ce sera toujours de sa pleine et libre volonté ».

Lutte de classes et nation

Blanqui fait partie du rare contingent des théoriciens socialistes et communistes qui ont posé avec discernement la relation entre lutte de classes et nation. On ne peut proposer dans le cadre de cet article qu’un aperçu succinct de sa position sur le sujet [1].

L’essentiel de la pensée de Blanqui s’élabore au cours d’un demi siècle où le pouvoir politique échoit successivement à deux monarchies, à une république éphémère, à un empire. Ces cinquante années sont en outre inaugurées sous la tutelle étrangère de la Sainte Alliance, elles sont aussi marquées par la fin du règne de Napoléon III qui coïncide avec une défaite nationale (1870). Trois révolutions (1830, 1848, la Commune) ponctuent cette période, attestant que les contradictions sociales du passé s’épurent, que de nouvelles alliances de classes s’esquissent, le mouvement ouvrier parvenant à y jouer un rôle polarisateur. L’histoire sociale et politique de la nation dès lors n’est plus seulement focalisée sur les oppositions entre monarchie et république ou sur des querelles dynastiques, la question sociale, les contradictions entre les intérêts des classes modernes (bourgeoisie et classe ouvrière) tendent à devenir centrales.

Dans ce contexte, Blanqui considère la nation comme composée de classes qui se livrent à une lutte, à « une guerre à mort entre les classes qui composent la nation ». Il signifie par là que la nation ne constitue pas une forme qui suspendrait la lutte entre les classes qui la composent, tout en reconnaissant que la nation est un phénomène plus large que les éléments qui la constituent, qu’elle joue ainsi en quelque sorte un rôle intégrateur à l’égard des antagonismes de classes. Les classes, leurs intérêts, leurs luttes, déterminent en quelque sorte les caractères propres de la nation.

Les différentes classes n’ont pas pour autant les mêmes intérêts à l’égard de la préservation de cette nation. Le peuple selon Blanqui a des intérêts nationaux, il est patriote, à l’inverse des classes riches qui ont des intérêts cosmopolites et qui “trafiquent” la patrie.

Cette vérité [la lutte de classes dans la nation] étant bien reconnue, le parti vraiment national, celui auquel les patriotes doivent se rallier, c’est le parti des masses.

Dans la classe moyenne [bourgeoisie], la grande majorité composée de ces hommes qui n’ont de patrie que leur comptoir ou leur caisse, qui se feraient de grand cœur Russes, Prussiens, Anglais, pour gagner deux liards sur une pièce de toile.

Et les courtisans […], les intrigants, les croupiers qui cotent à la Bourse, l’honneur et l’avenir du pays.

Les classes populaires qui ne jouissent ni de charges, ni de bénéfices, qui ne se nourrissent pas du profit, ne jouent pas à la Bourse, ne se livrent pas au commerce international, ne sont pas des grands commis du pouvoir, n’ont pas intérêt à spéculer sur la nation ou l’inféoder à des puissances extérieures, elles ont tout à y perdre et sont portées à défendre le cadre historique et social qu’elles ont contribué à former.

À l’inverse, nombre de propriétaires fonciers, de capitalistes, de ceux qui tirent avantage du régime social, sont prêts à brader l’indépendance du pays, pour peu que leurs intérêts immédiats soient en jeu. C’est en fonction de cette analyse que lors de l’invasion prussienne en 1870, Blanqui peut indiquer:

En présence de l’ennemi, plus de partis, plus de nuances […] toute opposition, toute contradiction doit disparaître devant le salut commun.

Pour un esprit peu attentif, Blanqui peut paraître subordonner la lutte de classes à la défense de la nation. En réalité, les intérêts de classes étant clairement posés, il établit que les riches, les capitalistes sont prêts à sacrifier les intérêts nationaux, car ce qu’ils craignent par dessus tout, ce n’est pas l’invasion extérieure, mais à l’intérieur la lutte des masses pour l’égalité, pour le socialisme.

Au fond de cette guerre extérieure, il y a surtout la guerre intérieure. C’est le dedans qui décide du dehors. Le capital préfère le roi de Prusse à la République. Avec lui, il aura, sinon le pouvoir politique, du moins le pouvoir social.

On avait déjà vu à l’œuvre la souveraineté du capital dans l’intérieur. On va l’expérimenter pour les questions étrangères. […] Il nous reste à contempler les dernières convulsions de notre nationalité expirante. […] Car la patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas !

Dans la suite de l’histoire nationale, ces perspicaces observations de Blanqui ne seront pas vraiment démenties.

II — La vie de lutte d’Auguste Blanqui “révolutionnaire professionnel”

Auguste Blanqui est né en 1805. Très travailleur, il termine ses études à dix-neuf ans, devient répétiteur, sténographe, journaliste, et, en quelque sorte, “révolutionnaire professionnel”.

Ses premières conceptions politiques se forgent sous le règne de Charles X, et de façon plus décisive sous celui de Louis-Philippe (1830-1848), période marquée par un développement de la grande industrie et par l’essor du mouvement ouvrier. Ce mouvement se manifeste par de nombreux soulèvements, dont celui des canuts lyonnais (en 1831 et 1834), et par un mouvement gréviste en extension (il pouvait englober presque toutes les industries, à Paris notamment). En 1840, les grèves s’étendent à l’ensemble du pays. En relation avec ces mouvements et le développement de théories critiques du régime capitaliste, la classe ouvrière s’élève, de façon encore tâtonnante, à la conscience de ses tâches historiques et à la nécessité de forger une organisation politique indépendante. Dans la société, l’influence des systèmes socialistes utopiques décroît et déjà Blanqui ne peut plus être positionné dans ce cadre.

Son activité politique débute précocement. En 1824, à dix-neuf ans, il participe à l’organisation conspiratrice des Carbonari, en 1827, prenant part aux manifestations d’étudiants, il est blessé au cours d’un combat de rues contre la police et la troupe. Il est arrêté pour la première fois. En juillet 1830 il prend une part active à la révolution, mais est déçu par son résultat : l’établissement d’une monarchie bourgeoise, celle de Louis-Philippe (celui-ci se maintient jusqu’à la révolution de 1848). Sous la Monarchie de Juillet, Blanqui participe à l’aile gauche d’une association républicaine, les Amis du peuple. Cette Société est en 1832 mise en jugement sous l’inculpation de violation des droits de la presse et de complot contre la sûreté de l’État. Blanqui est de nouveau condamné. Dès sa sortie de prison, il répand avec plus de vigueur ses idées révolutionnaires, notamment au sein de la Société des Familles. Arrêté pour la part supposée prise dans une conspiration insurrectionnelle (dite l’Affaire des poudres), il est condamné une nouvelle fois. Dès sa sortie de prison en 1837, il fonde une nouvelle organisation, la Société des Saisons. En 1839, estimant que la conjoncture de crise économique est favorable à une insurrection, il marche avec un groupe de cinq cents révolutionnaires vers l’Hôtel de ville de Paris, afin de l’occuper. Une lutte inégale se solde par l’écrasement de l’insurrection. Blanqui est blessé, arrêté, parvient à s’échapper, il est repris, condamné en 1840 à la peine de mort, commuée en réclusion à vie.

Les conditions effroyables de vie en prison, au Mont Saint-Michel, puis à Tours, altèrent sa santé déjà fragile. Gracié pour cette raison en 1844, il reprend à l’hôpital son activité politique. À la suite de troubles survenus en 1846 dans la ville de Tours, en relation avec une nouvelle crise économique, il est reconduit en prison. Libéré lors du déclenchement de la révolution de 1848, il se rend à Paris et fonde la Société républicaine centrale, qui vise à organiser des partisans pour la révolution. Le 16 avril, il se dirige avec un important groupe d’ouvriers vers l’Hôtel de ville pour remettre au Gouvernement provisoire une pétition demandant « l’organisation du travail et l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ». Le groupe se heurte aux gardes nationaux, leur protestation est qualifiée de « conspiration communiste ».

Les élections des 27 et 28 avril portent au pouvoir la bourgeoisie, sans qu’une place soit faite aux représentants ouvriers. Le mécontentement des classes populaires se manifeste alors le 5 mai par une importante manifestation. Blanqui n’en était pas l’instigateur et il en pressentait l’échec. Les manifestants envahissent la salle où se tenait l’Assemblée constituante, ils la déclarent dissoute au profit d’un nouveau gouvernement.

L’armée occupe l’Hôtel de ville et disperse les manifestants. Bien qu’il soit demeuré extérieur au mouvement, on accuse Blanqui d’avoir voulu dissoudre de force l’Assemblée constituante. Il est arrêté et condamné à dix ans d’emprisonnement, à Doullens, puis à Belle-Île. En prison, il lit beaucoup, approfondit ses connaissances en économie politique, philosophie, sciences naturelles, géographie, il écrit des articles, prépare des évasions. Il sera transféré en 1857 dans une prison corse, puis en Afrique du Nord. En 1859, à l’occasion d’une amnistie générale, il rentre à Paris, il apprend que ses manuscrits ont été brûlés en exécution des dernières volontés de sa mère. Son activité révolutionnaire se poursuit. En 1861, il est accusé d’avoir pris part à l’organisation d’une société secrète et de nouveau condamné, ce qui suscite l’indignation de milieux populaires.

Enfermé à Sainte Pélagie, il tombe malade et se trouve transféré en 1864 à l’hôpital d’où il parvient à s’évader. Il s’installe à Bruxelles, se rendant plusieurs fois clandestinement à Paris. Un groupe de combat qui se revendique de lui se constitue en France, son effectif atteindra en 1870, 2 500 membres.

En 1867-68, Blanqui rédige une « Instruction pour une prise d’armes » où il expose les mesures à prendre pour une révolution contre le régime impérial de Napoléon III. Toutefois, craignant de nouveaux échecs, il reste prudent quand au déclenchement de l’insurrection. Deux ans plus tard, au cours de la guerre de 1870, l’armée française connaît une série de défaites face à la Prusse, ce qui provoque l’indignation du peuple, les blanquistes en déduisent que le moment est cette fois-ci favorable à l’insurrection. Ils sollicitent la présence de Blanqui, qui arrive à Paris le 12 août. L’insurrection échoue et la plupart des instigateurs sont arrêtés, et condamnés, sans que le verdict soit entériné, la capitulation de Napoléon III devant l’ennemi à Sedan, la proclamation de la République le 4 septembre, en ayant ajourné la réalisation.

Dès la République proclamée, Blanqui fonde le journal la Patrie en danger dans lequel il appelle les masses à apporter leur soutien au gouvernement, les divisions devant être suspendues devant l’ennemi commun (l’Allemagne prussienne). Il préconise aussi la constitution d’une armée nationale. Face aux attermoiements du gouvernement, il écrit :

« le premier acte de la défense doit être la révocation de ceux qui rendent la défense impossible ».

Élu commandant d’un bataillon que le général Trochu fit dissoudre, il s’insurge :

Le gouvernement de la défense nationale et le général Trochu, qui était à la tête des forces armées parisiennes, montrèrent au peuple français leur vrai visage, le visage de la trahison nationale.

Le 31 octobre 1870, une nouvelle capitulation à Metz provoque la colère des masses populaires. Avec la garde nationale elles occupent l’Hôtel de Ville et mettent en état d’arrestation des membres du gouvernement, créant un comité provisoire chargé d’assurer la sécurité générale et d’organiser des élections municipales. Blanqui et ses partisans prennent la tête de ce mouvement qui, comme les précédents, échoue. Le gouvernement conserve le pouvoir mais promet de ne pas poursuivre les insurgés. Le 22 janvier 1871, les blanquistes jouent un rôle actif dans une nouvelle manifestation qui vise à renverser le gouvernement de Défense nationale. Cette manifestation, mal préparée, échoue.

Aux élections de février 1871 à l’Assemblée nationale, le nom de Blanqui, qui ne se trouvait pas sur la liste les candidats présentés par les clubs et comités, recueille 52 839 voix. Il part pour Bordeaux, puis dans le Lot, pour se reposer. Le 9 mars, il est mis en jugement pour sa participation à la journée du 31 octobre, ce qui constitue une violation des engagements pris par le gouvernement. Il est arrêté, et conduit, malade, à l’hôpital de Figeac, le jour même où le peuple prenait le pouvoir à Paris et proclamait la Commune. Il est transféré à la prison de Cahors parmi les prisonniers de droit commun où on le met au secret.

Le 28 mars, toujours emprisonné, il est élu à la Commune de Paris. On propose au gouvernement de l’échanger contre des otages de la Commune, mais Thiers refuse sa libération, même contre 74 otages, déclarant que « rendre Blanqui à l’insurrection équivalait à lui envoyer régiment ».

Le 22 mai Blanqui est conduit au Fort du Taureau, dans la baie de Morlaix. Il a 66 ans, sa santé est précaire. Le régime de prison est rigoureux, sa cellule est humide et froide, la surveillance très sévère. Il est transféré à la prison de Versailles le 12 novembre 1871, et après un an de détention préventive le conseil de guerre des Versaillais le juge coupable, pour sa participation aux événements du 31 octobre et pour sa « responsabilité morale » dans l’institution de la Commune de Paris. Il est condamné à la déportation et à la privation de ses droits civiques. La Cour de Cassation annule le jugement, mais le VIe Conseil de guerre le condamne à nouveau, sa déportation en Nouvelle-Calédonie est envisagée, toutefois les membres de la commission médicale admettent qu’il n’est pas en état de supporter le voyage. Il est condamné et emprisonné à la prison centrale, à l’isolement, dans une cellule de 3 m2. En raison de son état de santé, on lui attribue alors une cellule plus large, où il ne se sent pas moins « enterré vivant ».

Lors de son emprisonnement, sa candidature est présentée aux élections, il est élu à Bordeaux, bien que le Parlement invalide cette élection. En janvier 1878, le journal socialiste l’Égalité fait campagne pour sa libération. À la faveur de cette campagne, il est enfin gracié le 10 juin 1879. De retour à Paris, il entreprend des voyages à travers la France, prenant la parole dans de nombreuses réunions ouvrières. Les milieux populaires l’accueillent chaleureusement. En novembre 1880, il fonde avec ses amis le quotidien Ni Dieu ni maître, qui devient hebdomadaire, il en est rédacteur en chef. Le 27 décembre de cette même année, il prononce un discours en faveur du drapeau rouge, c’est son dernier discours. Terrassé par une attaque, il meurt le 1er janvier 1881, à 76 ans. À ses funérailles le 5 janvier 1881, 200 000 manifestants l’accompagnent au cimetière du Père-Lachaise. Le 9 août 1885 les ouvriers parisiens édifient un monument sur sa tombe, avec sa statue en bronze, sculptée par Dalou.

Dans le petit livre de Sylvain Molinier, paru à l’occasion du centenaire la révolution de 1848, celui-ci évoque l’émouvant gisant de bronze de Dalou, « où dort à jamais, enveloppé du drapeau rouge, le vieux révolutionnaire :

« On lit sur le visage douloureux l’amertume du lutteur déçu par un dur et peut-être vain combat ; mais la main et le bras, décharnés, se tendent, comme s’il vivait encore, dans un suprême effort pour signifier au passant le mot d’ordre : CONTINUER ».

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. Pour une analyse de cette question, voir notamment Bernard Peloille, « Nation, formes d’État, classes, dans la pensée politique de Louis Auguste Blanqui », Cahiers pour l’analyse concrète, n°9, 1981.

Guy Michelat, Michel Simon, Le Peuple, la crise et la politique

1 octobre 2013

Guy Michelat, Michel Simon, Le Peuple, la crise et la politique 1

1. La Pensée, supplément au n° 368, 2013.

Le travail de Guy Michelat et Michel Simon est centré sur la vision que les diverses classes et catégories sociales se font d’elles-mêmes et de la société, leurs inquiétudes, leur rapport au politique. L’objectif des auteurs est d’évaluer l’impact du “séisme” qu’a provoqué la crise de 2008, qu’ils présentent comme « crise financière économique et sociale » qui va « de rebondissement en rebondissement ».

À partir de données d’enquête, ils présentent l’état de la question en 2010, et les évolutions depuis 1966, sur la base d’un questionnement et d’une méthodologie sensiblement identiques de 1966 à 2010. Les auteurs prennent la peine, la plupart du temps, de comparer les différents groupes sociaux, s’attachant particulièrement à ce que pensent les ouvriers-employés, ainsi qu’à ceux qu’ils appellent les “catégories populaires” et où ils rangent les artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Ils peuvent aussi dans leurs commentaires parler de « citoyens ordinaires », de « Français » sans que l’on sache toujours ce que cela désigne.

On présente ici plusieurs enseignements que l’on peut tirer de ce travail. Pour une appréciation plus détaillée, il est nécessaire de se rapporter à l’étude originale, qu’on peut télécharger.

1. Le sentiment d’appartenir à une classe sociale n’a pas disparu contrairement à certaines allégations, mais on observe un déclin de l’identification des ouvriers à la “classe ouvrière” au profit de “classe moyenne”.

En 1966, 61% des personnes interrogées avaient le sentiment d’appartenir à une classe sociale. Il en est plus ou moins de même en 2010 avec 64%. Mais entre ces deux dates, le sentiment d’appartenir à la classe ouvrière s’est effondré, passant de 23% en 1966 à 6% en 2010. Dans le même temps, le sentiment d’appartenir aux classes moyennes a augmenté, passant de 13% en 1966 à 38% en 2010. Il y a un bouleversement de la façon dont les personnes s’identifient en termes d’appartenance de classe et ceci n’est pas dû au recul du poids du groupe ouvrier dans la population française. En effet, 51% des ouvriers disaient en 1966 appartenir à la classe ouvrière, ils ne sont que 17% en 2010. Et, 3% se disaient appartenir à la classe moyenne en 1966, ils sont maintenant 30% ! Ce bouleversement incite à s’interroger sur les changements subjectifs survenus dans la société française.

 2. Le sentiment de “mal-vie”, s’est développé au cours des deux dernières décennies et a progressé fortement entre 2007 et 2010. L’inquiétude se généralise et ses contenus se déplacent.

Le sentiment que « les gens comme nous » vivent « moins bien qu’avant » atteint son niveau le plus élevé depuis 1966 pour atteindre un niveau spectaculaire en juin 2010. En 1966, 45% des enquêtés avaient l’impression que les gens comme eux vivaient mieux qu’avant. Le sentiment de vivre moins bien qu’avant apparaît pour la première fois entre 1978 et 1981. Après une rémission en 1982, il repart à la hausse et se stabilise autour de 60% entre 1994 et 1998. Il monte à 71% en 2008 lors du début de la crise. Ce sentiment de « mal-vie » présent dans tous les groupes sociaux et les tranches d’âge, atteint son maximum dans les catégories ouvrières, employés, artisans, commerçants et chefs d’entreprise (de 47% à 77% chez les employés, de 51% à 74% chez les ouvriers et de 54% à 71% dans la catégorie hybride artisans, commerçants et chefs d’entreprise).

Les inquiétudes sont en hausse et concernent principalement des préoccupations de type social et économique (aggravation du chômage 75% ; baisse du pouvoir d’achat 64%), mais aussi l’environnement, le cadre de vie. Celles liées à la perte d’autorité, l’insécurité et la crainte d’être envahis par les étrangers sont stables. Les cadres et les professions intellectuelles supérieures sont les moins inquiets.

En marge de ces préoccupations, on note une progression de l’inquiétude à propos de la puissance sans contrôle des marchés financiers internationaux pour tous les groupes sociaux, mais maximale chez les cadres.

Plus le niveau d’inquiétude augmente, plus se développerait l’hostilité au “libéralisme économique”, dont on ne sait pas très bien ce qu’il désigne, mais aussi les attitudes xénophobes et le rejet du système politique.

3. L’hostilité au libéralisme économique prendrait une connotation “anticapitaliste”, dont on ne sait pas très bien ce qu’elle désigne pour les auteurs, qui s’efforcent cependant de cerner les symptômes de cette hostilité à partir de certaines prises de positions des enquêtés.

Ainsi, la formulation « je pense qu’il faudrait changer complètement la société” recueille 56% d’accord en 2010, contre 46% en 2001.

Quant à la caractérisation négative du capitalisme, elle serait passée de 50% en 1988 à 64% en 2010.

En contrepoint, la valorisation d’un changement important associé à l’écologie (dont on ne peut savoir s’il peut signifier un changement de société ou un rejet du capitalisme), venait en tête en 2010, se révélant variable selon les catégories (massive chez les 18/24 ans, plus importante à gauche qu’à droite).

Le changement lié au socialisme était lui aussi valorisé en 2010, loin derrière l’écologie, davantage chez les 18/24 ans, à son minimum chez les 65 ans et plus (80% à gauche 30% au FN contre 21% à l’UMP et 24%au Modem).

La valorisation d’un changement associé au communisme est exprimée par seulement 18% de l’échantillon, et contrairement aux attentes, c’est chez les 18/24 ans qu’il recueillerait le plus d’approbation (27%). Même proportion chez les ouvriers, seulement 16% chez les cadres, 31% à gauche, contre 3% à l’UMP, mais 13% au FN.

L’hostilité aux immigrés aurait considérablement reculé, selon les auteurs. La crise, indiquent-ils « aurait dû » s’accompagner de réactions autoritaires et xénophobes mais ce n’est pas le cas. Toutefois, selon des enquêtes récentes, il semblerait que l’hostilité aux immigrés ait à nouveau crû en 2013.

 4. Le rejet du système politique s’est développé mais il ne s’agit pas d’une dépolitisation

Les personnes interrogées expriment en 2010 un intérêt certain pour la politique, davantage que dans les années 60 contrairement aux idées reçues. On relève un pic historique (62%) en 2007 en relation avec les élections présidentielles et qui profitait davantage à la droite. Il avait atteint 64% en 2010 (mais seulement 39% chez les 18/24 ans contre 56% des 65 ans et plus).

Sans qu’on puisse parler de dépolitisation, s’expose dans les milieux populaires une réaction ambivalente déjà observée dans les années 1970 : d’un côté la politique est source de méfiance, (elle est dangereuse, faite par d’autres, abstraite), de l’autre, elle « nous » concerne dans ces incidences.

L’autopositionnement sur la dimension droite/gauche

L’autoposition sur la dimension droite – gauche était toujours en 2010, un moyen de repérage essentiel pour 2/3 des Français, malgré la crise et la perte de repères, « sa pertinence est loin d’avoir disparu », estimaient les auteurs. On doit cependant noter qu’en 2002, 75% des Français indiquaient que « les notions de droite et de gauche ne veulent plus dire grand chose ».

Toutefois, en juin 2010, 67% des Français acceptaient de se situer à gauche, à droite, ou au centre, 32% s’y refusaient (à noter que l’option « ni à gauche, ni à droite » n’a été introduite dans les enquêtes qu’à partir de 2007).

En 1978, 43% se disaient à gauche, 28% à droite, 30% au centre ou refus de répondre ; en 2002, 40% à gauche, 31% à droite, 30% au centre et sans réponse. Chez les non ouvriers, la gauche gagnait 4 points entre1978 et 2002. À l’inverse chez les ouvriers, le recul de la gauche est de 16 points (basculement vers le centre et non réponse mais pas vers la droite). Tout s’est passé comme si une proportion élevée « avait cessé de pouvoir ou vouloir s’identifier à un bord de gauche ».

On constate aussi de 2007 à 2010, une poussée de la réponse « ni à droite, ni à gauche » : en 2007, 23%, en 2010, 31%. Ce qui est notable, c’est qu’en 2007, la réponse gauche n’est plus principalement le fait des ouvriers et plus on est ouvrier, plus on se dit « ni à gauche, ni à droite ».

Le rejet du système politique, qui est souvent identifié au rejet des élites, atteint 58% pour ceux qui ne se situent « ni à droite, ni à gauche ». Il est massif pour « très à droite » (plus de 60%) et élevé pour « très à gauche » (43%).

 5. La perte de confiance dans les responsables politiques et dans les partis s’est développée

À la question « les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ? », 15% répondaient « pas du tout » en 1978. Ils passent à 42% en 2010.

On ne fait confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays.

La confiance à la gauche et à la droite pour gouverner le pays se présente en 2010 comme faible. Déjà en 1997 (juste après l’élection législative qui avait porté la gauche au pouvoir), 46% des Français disaient ne faire plus confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays. En 2007, année d’élections présidentielles et législatives, ils sont 57% en mars, et 48% en mai. En 2010, ils sont 71%.

Cette défiance sans précédent affecte tous les groupes sociaux et plus particulièrement les catégories populaires et ouvrières et les tranches d’âge jeunes. C’est chez les “plus ouvriers” que la confiance en la gauche recule le plus, et c’est chez les non ouvriers que la perte de confiance en la droite est la plus importante.

Parmi ceux qui se disent ni à droite, ni à gauche, la confiance est proche de zéro (94%). Parmi ceux qui se situent à gauche, un sur deux ne fait pas confiance à la gauche, parmi ceux qui se situent à droite, un sur deux ne fait pas confiance à la droite. On observe donc une brutale perte de crédit de la gauche et de la droite politique parmi ceux qui acceptent de se situer sur la dimension gauche / droite.

On constate aussi que le niveau d’inquiétude est beaucoup plus élevé chez les défiants que chez les confiants. La critique des hommes politiques et le sentiment qu’ils « ne se soucient pas de ce que nous pensons » est maximale chez ceux qui refusent de se positionner sur l’axe gauche / droite et disent ne faire confiance ni à la gauche, ni à la droite.

On peut cependant continuer à exprimer une préférence pour tel ou tel parti.

À noter que le vote Front National en 1988, dépendait peu de la catégorie sociale, les choses se sont modifiées avec la crise, ce vote devient d’autant plus fréquent qu’on appartient aux catégories ouvrières et populaires. C’est dans les catégories ouvrières et populaires que ces progressions sont les plus marquées. Les enseignants sont ceux qui ont voté le plus pour la gauche et le moins pour le Front National.

Que Faire ? de Lénine (1901)

1 octobre 2013

Que Faire ?, brochure rédigée par Lénine en 1901, est un texte d’une grande importance pour saisir la nature des tâches à mener pour unifier et faire progresser les visées historiques des classes populaires. Les principes d’organisation qui y sont développés furent mis en œuvre par les révolutionnaires russes. Ils devaient, seize ans plus tard, rendre possible la direction éclairée du processus révolutionnaire. Faute de ces principes, ce processus n’aurait pu aboutir et se serait tourné en son contraire.

Aujourd’hui pour les classes populaires, en France et dans le monde, l’objectif stratégique que visaient les révolutionnaires de Russie demeure inchangé. Les conditions toutefois se sont modifiées. Il n’existe plus de principe unificateur capable d’orienter les luttes des classes populaires. Et l’on ne s’interroge même pas sur cette question, alors que c’est seulement en dégageant l’orientation juste à donner au mouvement des classes populaires que l’on peut réunir les conditions d’une réorganisation de la lutte d’ensemble. Une telle orientation en effet ne tombe pas du ciel, elle doit être forgée sur la base de la théorie, de l’analyse des conditions historiques, de la disposition des forces de classes, etc. Ces conditions, cette disposition des forces, ne sont pas dans la situation présente identiques à celles de la Russie du début du siècle dernier. Et, contrairement à ce qu’il en était il y a plus de cent ans, l’analyse contemporaine des conditions de la lutte fait défaut, alors qu’au cours de la décennie qui a précédé la parution de Que Faire ? (1890-1900), elle avait été menée dans ses grandes lignes, notamment dans des textes tels que Ce que sont les amis du peuple (1893-94) ou le Développement du capitalisme en Russie (1896-98).

Certes, au cours des années 1894-1898 en Russie, les tentatives pour former un Parti unifié avaient échoué. Comme aujourd’hui la confusion régnait en matière d’orientation, entraînant une désorganisation générale. Toutefois, contrairement à la situation actuelle, un travail de préparation théorique et d’analyse avait été conduit au préalable, depuis au moins une quinzaine d’années. Ce travail s’était accompli de façon plus ou moins séparée du mouvement spontané des classes populaires, qui, au début du siècle, avait pris son essor, mais de façon discordante, dans le désordre. Faute d’avoir fusionné avec la théorie, il tendait à s’épuiser, se diviser, sans orientation unitaire commune, correspondant aux données du possible historique. Les luttes étaient éparpillées, se focalisaient sur des revendications immédiates, ne parvenaient pas à fusionner en un seul grand courant.

Ce qui posait problème, ce n’était pas ces tendances spontanées du mouvement, processus inévitable, mais le fait que les organisations qui prétendaient diriger les luttes faisaient de cet éparpillement, de cette impréparation, ce désarroi, une théorie. Ils exaltaient la spontanéité, la dispersion entre tendances. Ils posaient aussi comme un axiome que les classes populaires n’avaient pas à s’engager dans la lutte politique générale, au sens historique du terme. Pour eux un mot d’ordre tel que « lutte contre le patronat et le gouvernement » constituait le fin du fin de la politique. De fait, ils s’opposaient à ce que le prolétariat et les classes populaires puissent élever leur activité politique, par une prise de conscience de l’ensemble des rapports sociaux, prise de conscience générale qui les rend à même de remplir leur rôle historique : la direction de l’ensemble du mouvement des différentes classes pour l’émancipation de toute la société. Il existait diverses façons de s’opposer à ce que le prolétariat puisse assumer ce rôle directeur. Certains feignaient de vouloir une révolution immédiate, hors de ses conditions concrètes de possibilité, sans se préoccuper de la disposition effective des forces de classes, et, d’ailleurs, sans vouloir le moins du monde se donner les moyens d’une transformation de la base économique de la société. D’autres encore « sonnaient le tocsin », pratiquaient un « terrorisme excitatif », etc.

L’apport spécifique de Lénine fut d’établir qu’il n’était pas possible de constituer un véritable Parti sans qu’une unité de vue ait été forgée, et de montrer que cette unité de vue se construisait sur la base d’une compréhension de l’ensemble du mouvement historique, de l’analyse de la disposition effective des forces de classes, de l’appréhension fine de l’évolution des situations concrètes. Faute d’une telle compréhension et d’une telle analyse, on pouvait certes parler de Parti, mais faute de direction unificatrice ce n’était qu’un mot. Lénine estimait en effet que seule l’unité d’orientation fonde la possibilité de l’organisation en classe et l’affirmation du rôle dirigeant du prolétariat.

Où en était le développement du mouvement révolutionnaire en Russie en 1901 ?

Pour saisir la signification et la portée de Que Faire ? il est nécessaire de saisir la nature des difficultés que visait à surmonter Lénine.

Que Faire ? a été écrit en 1901, publié en 1902, soit trente ans après ce que l’on a pu nommer le premier éveil de la classe ouvrière russe.

— Dès 1870, le mouvement de luttes des ouvriers contre les conditions du travail capitalistes avait débuté en Russie. De premières grèves avaient eu lieu, de premières organisations ouvrières créées, vite démantelées par le tsarisme.

— Tandis qu’à partir des années 1880, le mouvement ouvrier s’étendait, un premier groupe marxiste russe prit naissance : le groupe Libération du Travail en 1883. De 1884 à 1894, les marxistes ne se comptaient encore que par unités. Ils existaient sous forme de petits cercles, très peu ou pas du tout liés avec le mouvement ouvrier de masse. C’est cependant au cours de cette période de développement “intra-utérin” qu’ils élaborèrent les grandes lignes de la théorie et du programme révolutionnaire, de l’analyse de la disposition des forces de classes, contre les théories et programmes populistes qui dominaient alors [1]..

— De 1894 à 1898, l’essor du mouvement ouvrier fut conjugué avec un travail d’éducation politique, la lutte contre les conceptions populistes, préparée par le travail théorique, se développa plus largement et non plus seulement dans les cercles isolés. Une fusion (encore restreinte) de la théorie révolutionnaire et du mouvement des classes populaires conféra à la lutte un formidable essor. Elle aboutit à la création du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1898. Ce Parti toutefois n’existait encore qu’en effigie, de nombreux courants s’y affrontaient, il n’avait pas de ligne unificatrice.

— À partir de 1898, le mouvement des masses se développa encore, réclamant parallèlement un haut développement de la conscience politique. Mais du côté des dirigeants, la conscience des tâches historiques à mener s’était au contraire affaiblie. Ils se prétendaient tous marxistes, mais en réalité beaucoup n’en connaissaient que quelques bribes, ne s’adonnaient pas à l’analyse, ou tendaient à faire passer des simples points de vue pour des apports théoriques. Ils utilisaient la notion de “lutte de classes”, mais c’était pour émousser son contenu historique et la réduire à un bras de fer dans la lutte immédiate. Quant à leur usage de la notion de “Parti”, elle était purement formelle. Ils ne comprenaient pas que faute d’orientation unifiée, le Parti ne pouvait remplir de rôle directeur. Cet état de fait avait amené à la dispersion et la désagrégation du mouvement. Dans le Parti lui-même, un groupe la Rabotchaïa Mysl (la pensée ouvrière) défendait des thèses qui justifiaient l’émiettement organisationnel et le mépris de la théorie. On les appelait les « économistes ».

Ce courant était, comme tous les courants opportunistes, vague et difficile à saisir, il renaissait sous diverses formes. Lénine tout en caractérisant les tâches politiques et organisationnelles nécessaires au développement du mouvement, établissait que les “économistes” l’entravaient, et qu’il ne s’agissait pas de divergences de détail.

— La pénétration des conceptions énoncées dans Que Faire ? eut pour résultat la faillite de l’économisme et de son influence sur le mouvement d’ensemble. Les principes développés servirent à édifier le Parti qui devait conduire le prolétariat russe à se trouver à même de diriger le processus révolutionnaire.

 Les tâches politiques des communistes et ce à quoi elles s’opposent

Quelques points essentiels dégagés par Lénine dans Que Faire ? méritent d’être soulignés.

Tâches vis à vis du mouvement spontané : Rapport entre spontanéité et conscience

Vis à vis de l’essor du mouvement spontané, indiquait Lénine, deux attitudes sont possibles :

— Ou bien on s’incline devant la spontanéité

— Ou bien on admet qu’elle impose aux révolutionnaires de nouvelles tâches théoriques, politiques, organisationnelles.

Les économistes s’inclinaient devant l’essor spontané, pratiquaient le « culte du spontané ». Par là, ils s’opposaient au développement de la conscience politique, qui seule permet de guider le mouvement et crée les conditions pour que les luttes se fondent en un seul courant général. Ne pouvant empêcher l’essor du mouvement spontané, les économistes essayaient de le maintenir à un stade primitif, prétendant « écraser la conscience par la spontanéité ». L’incitation des ouvriers au moindre effort, ne pouvait que renforcer l’influence des idéologies bourgeoises, le culte du spontané aboutissant ainsi à faire du mouvement ouvrier uninstrument de la démocratie bourgeoise, son arrière-garde.

À l’inverse, les léninistes voulaient élever la conscience politique, ils considéraient que la lutte spontanée n’est que la « forme embryonnaire du conscient », qu’en tant que telle, elle ne conduit pas directement à la conscience des buts, des tâches politiques à mener, des moyens pour reprendre l’initiative contre les classes qui les exploitent et les oppriment. Les tâches révolutionnaires ne consistaient pas en conséquence, à se prosterner devant l’essor spontané, à glorifier l’inconscience, mais à développer l’activité, afin d’élever le niveau général du mouvement. La force résidait dans l’éveil des masses, la faiblesse dans le retard de la direction politique sur les tâches théoriques, d’analyse, d’organisation.

 Élever les ouvriers à la conscience politique la plus large

Les économistes, on l’a dit, ne rejetaient pas l’idée de Parti, ils ne voulaient pas que celui-ci élève de la façon la plus large la conscience politique des ouvriers, à l’aide de la théorie, de la compréhension des buts, des conditions et des moyens de la lutte. Ils craignaient de « s’éloigner d’un seul pas » de « ce qui est accessible » à la masse des ouvriers, ils voulaient se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », s’abstenant de traiter des questions théoriques et politiques générales. Ils se glorifiaient de l’idée de se mettre au niveau des ouvriers les plus arriérés, les cantonnant ainsi à subir l’influence des façons de penser bourgeoises. Les communistes au contraire ne craignaient pas d’élever la conscience des ouvriers au niveau de la théorie révolutionnaire et d’élargir leur horizon. 

Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire

Le souci d’élever la conscience politique à la hauteur des tâches historiques, se fondait pour Lénine, sur la conviction, confirmée par la pratique, selon laquelle la conscience socialiste ne peut naître de l’intérieur du mouvement spontané, qu’elle résulte de la diffusion d’une vue générale, pénétrant “de l’extérieur”. De “l’extérieur” ne signifiait pas pour Lénine qu’il s’agissait d’inculquer dans le mouvement spontané des principes étrangers aux visées de la classe ouvrière, mais que seule la théorie, le marxisme, l’analyse, étaient à même de poser sur un plan général, historique, les “lois” de ce mouvement et de son évolution. Il fallait ainsi appliquer de façon spécifique la théorie à chaque formation historique, en raison des caractères concrets spécifiques propres à chaque pays, chaque moment de l’histoire. C’est en fonction de cette conviction que les marxistes russes, avaient forgé lors de la période précédente une théorie tenant compte tant des contradictions générales de l’époque historique, que des conditions concrètes en Russie, de la disposition spécifique des forces de classes en son sein.

Défense sans concession du marxisme et non « liberté de critique »

Ceux qui voulaient réserver aux ouvriers la lutte purement économique, étaient aussi ceux qui, plus ou moins ouvertement, réclamaient le droit de critiquer la théorie marxiste et ses développements, au sein même du Parti. Ils se réservaient pour leur part un « marxisme légal », un « marxisme de librairie », contraire à son contenu. Cette édulcoration ou ces dénaturations répandues au sein du mouvement ouvrier conduisaient à en faire un appendice du mouvement libéral. Au lieu d’appliquer le marxisme à la situation concrète, ils plagiaient les idées du courant opportuniste international, et sous couvert de « liberté de critique », le révisaient, ce qui créait des conditions pour frayer la voie aux idées bourgeoises dans un mouvement ouvrier encore peu éduqué.

 Orientation politique et non “trade-unioniste” [2].

Le but historique visé par les communistes est l’instauration d’un mode de production socialiste. Mais en Russie à l’époque, les communistes devaient se préoccuper des conditions qui faisaient qu’un tel but pouvait ou non être effectivement atteint dans l’immédiat, ou du moins rapproché. En Russie, au début du xxe siècle, la révolution démocratique bourgeoise n’avait pas été accomplie comme elle l’avait été en France à la fin du xviiie siècle. Ainsi le but immédiat au début du xxe siècle, ne pouvait être l’édification séance tenante du socialisme. Compte tenu des conditions, un objectif plus proche devait être visé : le renversement du tsarisme, un tel renversement ouvrant la voie à la réalisation des tâches de la révolution bourgeoise et par suite au socialisme. Le prolétariat ne devait pas méconnaître l’importance stratégique de cette tâche, il devait saisir la nécessité de se dresser contre le tsarisme, et de prendre la direction de la lutte des autres couches du peuple en vue de l’abattre.

Pour les économistes au contraire, la lutte politique contre le tsarisme devait concerner au premier chef la bourgeoisie libérale, c’est elle qui était supposée en prendre la direction, les ouvriers devant se borner à servir de force d’appoint, et à se concentrer sur la lutte pour les réformes, ou « la lutte économique contre la patronat et le gouvernement ». Pour le courant “économiste”, les ouvriers ne devaient pas se mêler des questions de grande politique, celle qui porte sur l’ensemble des rapports sociaux, on leur assignait de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique », non de viser à un rôle directeur sur les affaires qui concernent l’ensemble de la société. La position « économiste » de ce fait, répondait au souci de la classe bourgeoise de conduire pour son propre compte, et elle seule, la lutte politique d’ensemble.

Or pour Lénine, la lutte politique ne pouvait pas se borner à être le simple exécutif de la lutte économique immédiate. Selon lui, le terrain politique constituait le lieu général où se dirige la lutte (de longue haleine) pour la transformation générale de l’ancienne société et la construction de la nouvelle. Dans cette perspective, la lutte économique devait être subordonnée aux objectifs politiques, elle n’était pas pour lui « le meilleur moyen » d’entraîner les masses à la lutte politique véritable.

Cette façon de concevoir la nature de la lutte politique se posait en cohérence avec la conception selon laquelle la conscience vient de l’extérieur du mouvement spontané, des combats économiques immédiats, nécessairement morcelés. La conscience politique ne peut venir que sur la base d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société. Les « révélations politiques » sur toutes les classes qu’il préconisait, supposent un dévoilement de leurs rapports réciproques, de la nature des visées que chacune d’elle défend (indépendamment des discours), de leur signification historique, toutes choses que l’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, de combats locaux et catégoriels. Or, seule cette vision d’ensemble permet aux classes populaires de se rendre à même de maîtriser consciemment l’ensemble du développement de la société, à toutes les étapes, d’être réellement à l’avant-garde du mouvement historique.

Travailler à élever d’emblée la conscience des classes populaires au niveau le plus général, comme le requérait Lénine, contredisait les thèses de ceux qui voulaient et veulent rabaisser la lutte au seul niveau des « résultats tangibles », faire passer le prolétariat « graduellement » de la lutte économique à la lutte politique, lui déniant la possibilité de maîtriser son propre mouvement historique.

 Organisation visant un but historique ou travail au jour le jour

À la soumission au spontané, aux thèses des économistes, correspondaient des formes d’organisation étroites, sans perspective historique, des méthodes artisanales d’organisation, sans orientation unifiée, sans plan d’action. Les courants spontanéistes et économistes maintenaient la lutte à ce niveau étriqué, arguant du fait que n’existaient pas de conditions favorables pour un travail avec des perspectives plus larges.

C’était nier le rôle de l’orientation dont dépend le travail d’organisation, et les tâches qui en découlaient. Car ce qui manquait en réalité, ce n’étaient pas les possibilités d’essor du mouvement, ce qui faisait défaut c’était l’absence de préparation de ceux qui prétendaient l’orienter. Ce qui manquait pour transformer la lutte spontanée en lutte de classe, c’était la direction d’une organisation dressant des perspectives générales, ayant un plan d’action rigoureusement élaboré, qui assure énergie et continuité à la lutte, contre l’émiettement, la dilapidation des forces dans des luttes sans perspective.

Ces carences, ces défauts, se manifestent périodiquement dans l’histoire, et les thèses qui les légitiment se renouvellent à peine, comme on le constate aujourd’hui. Il y a toujours à lutter contre les conceptions qui prônent l’étroitesse en matière d’organisation, étroitesse qui n’est pas fonction du nombre, mais de la myopie politique de ceux qui prétendent exercer un rôle de direction au sein des organisations. Quand la conscience des tâches à mener est claire, l’impréparation, le faible nombre de dirigeants et militants, ne sont que demi-mal. Guidés dans leur tâche, ceux-ci persévèrent malgré les échecs, ils ne se laissent pas troubler par la longueur du travail et les périodes de reflux. Par contre, lorsque la conscience des tâches à mener s’obscurcit, c’est le recul, la désagrégation, quels que soient le nombre de militants et les efforts qu’ils déploient.

« Sonner le tocsin » ou préparer les conditions d’une conquête de l’initiative historique

À « l’économisme modérateur » répondait en écho, comme aujourd’hui, le « terrorisme excitatif », qui « sonne le tocsin », appelle à l’assaut immédiat, prétendant qu’il est trop tard pour faire l’éducation révolutionnaire des masses, et qu’il faut seulement « exciter » à la lutte. Mais les ouvriers n’avaient pas besoin d’être « excités », ils l’étaient suffisamment par les conditions qui leur était faites dans le mode de production capitaliste et le régime d’oppression tsariste.

Cela ne signifiait pas que les communistes aient refusé la perspective d’un assaut comme le faisaient les économistes modérateurs. Mais cet assaut, dans la mesure où ils voulaient se trouver dans les conditions de l’emporter, et non d’être battus, anéantis, il convenait de le préparer, en ayant conscience des conditions réelles de la lutte, en éduquant, mobilisant, concentrant les forces, les disciplinant, les unissant en fonction d’un but commun, en une seule force capable à terme d’ébranler et de faire choir tout le régime social.

Ils remplissaient ainsi leur fonction historique qui n’est ni de modérer, ni d’exciter, mais de dresser une orientation capable de regrouper, éduquer les multiples ruisselets des luttes, afin de pouvoir, une fois les conditions réunies, les transformer en un torrent irrésistible, afin de réaliser les visées historiques du prolétariat, conformes à l’intérêt de toutes les classes populaires.

Diriger le mouvement et non se mettre à sa remorque : former l’organisation révolutionnaire

Selon Lénine, il ne fallait pas confondre l’organisation d’ensemble des ouvriers et l’organisation spéciale des révolutionnaires. Il convenait, dans les conditions de l’époque et du lieu, de commencer par édifier une forte organisation de révolutionnaires, centralisée, disciplinée, unie, pour assurer la stabilité et la direction du mouvement dans son ensemble. Les économistes en revanche voulaient d’abord créer de vastes organisations locales, qui ensuite pourraient être unifiées. Mais rétorquait Lénine, l’union ne peut s’effectuer sans fil directeur, c’est-à-dire sans orientation commune, sans “ligne” commune à suivre. Si, à la rigueur des communistes déjà solidaires, expérimentés peuvent se passer d’un fil directeur, d’un cordeau pour édifier une organisation, des éléments éparpillés, désunis, inexpérimentés ne peuvent s’en passer s’ils ne veulent pas que l’édifice s’écroule à la moindre attaque ou au moindre aléa de la lutte.

Il fallait ainsi, afin d’être à même de maintenir l’orientation unificatrice, constituer une organisation de révolutionnaires, en nombre restreint, possédant suffisamment de connaissances théoriques d’expé-rience politique et d’habitude d’organisation. Toujours en fonction des conditions concrètes de la Russie tsariste ces révolutionnaires devaient être rigoureusement sélectionnés et savoir travailler dans la clandestinité. Cette organisation resserrée, unifiée, telle que la projetait Lénine, se révéla effectivement à même d’exercer une influence sur un vaste réseau d’organisations périphériques, comprenant une masse d’adhérents, entourées du soutien de très nombreux travailleurs. Plus ces organisations étaient vastes et ouvertes, plus leur influence révolutionnaire put s’y développer.

 Trouver le bon maillon pour donner une direction et ne pas attendre qu’elle surgisse des événements

En politique, tous les maillons s’enchaînent, mais on peut tourner en rond, jusqu’à ce que, par leur pratique propre, les responsables de l’orientation générale — c’est précisément leur rôle —saisissent « le bon maillon », celui qui, une fois tenu en main, assure le maintien de toute la chaîne, celui qu’il est le plus difficile à faire lâcher au milieu de toutes les vicissitudes de la lutte. Quand on a trouvé ce maillon, il faut alors disait Lénine s’y cramponner.

Le maillon à saisir se présentait alors sous la forme de la création d’un journal organisateur, unificateur, un organe central des communistes pour toute la Russie : l’Iskra (l’Étincelle). Cet organe devait dresser les perspectives générales de la lutte, un “cordeau” pour les tâches essentielles à mener.

Les économistes rejetaient cette conception d’un organe directeur et la qualifiaient de direction « autocratique ». Ils accusaient l’Iskra de vouloir privilégier « les idées brillantes et achevées » (c’est-à-dire la délimitation des tâches historiques, les rapports entre classes, etc.), aux dépens de « la marche progressive, obscure, quotidienne » (la lutte revendicative au jour le jour). Ils reprochaient en fait à l’Iskra de vouloir élever la conscience des ouvriers à la hauteur de leur rôle historique, d’élargir leur horizon à l’aide de la théorie et de l’analyse, de vouloir les organiser pour la lutte politique à l’échelle de toute la Russie.

L’Iskra en dégageant le fil directeur, parvint cependant à jouer son rôle « d’organisateur collectif ». Donnant une vue d’ensemble, il devait permettre de répartir les tâches, combler les lacunes, échanger et synthétiser les expériences, économiser des efforts, créer une réelle unité politique contre l’hétérogénéité des cercles locaux et des tendances divergentes. Ce maillon, pour peu que l’on s’y cramponnât, était difficile à faire lâcher car il dressait une orientation commune, appuyée sur un travail théorique, son application aux diverses étapes de la lutte.

Portée de Que Faire ? aujourd’hui.

Selon le Manuel d’histoire du Parti communiste bolchevik, la portée historique de Que Faire ? vient de ce que dans cet ouvrage :

« Lénine a le premier dans l’histoire de la pensée marxiste, mis à nu jusqu’aux racines les origines idéologiques de l’opportunisme, en montrant qu’elles revenaient avant tout à s’incliner devant la spontanéité du mouvement ouvrier et à diminuer l’importance de la conscience socialiste dans ce mouvement. »

Le manuel insiste aussi sur le fait que Lénine a « porté très haut l’importance de la théorie, de l’élément conscient, du Parti en tant que force qui dirige le mouvement ouvrier et l’imprègne de son esprit révolutionnaire »

Il a « justifié ce principe fondamental d’après lequel le Parti marxiste, c’est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme ».

En plus de cette portée universelle de Que Faire ? d’autres enseignements peuvent être tirés pour la lutte des classes populaires en France aujourd’hui, en les rapportant aux conditions concrètes de la situation, et notamment au fait que la disposition des forces classes aujourd’hui n’est pas du tout celle qui prévalait dans la Russie du début du xxe siècle.

Avec le développement de l’impérialisme, la croissance des couches sociales vivant de la rétrocession de plus-value a été considérable. Elle a nourri le développement de courants “opportunistes”, un peu comparables à ceux que décrivait Lénine, et qui, comme tels, ne veulent pas élever la conscience des classes populaires à la hauteur des tâches historiques, préférant les confiner dans une « marche progressive, obscure, quotidienne », dans une lutte immédiate pour des revendications spécifiques.

Si l’on met en parallèle la situation actuelle avec celle des communistes russes en 1901, on peut constater que les divers courants opportunistes ont fini par dominer toute la scène. Il existe toutefois de grandes différences entre la situation d’alors et la nôtre. La disposition des forces de classes et les perspectives effectivement révolutionnaires sont très différentes. Ceci pour des raisons objectives, mais aussi pour des motifs subjectifs. En effet, au regard des orientations, contrairement à ce qui s’était construit en Russie, avant la formation du Parti, ceux qui se sont déclarés communsites dans la période contemporaine n’ont pas élaboré dans ses grandes lignes une théorie, une analyse, un programme, adaptés à la situation historique. Le retard des révolutionnaires en France sur les besoins de la lutte des classes populaires n’est pas un simple retard, c’est un gouffre. Les courants contraires à l’élévation de la conscience générale des classes populaires occupent aujourd’hui toute la scène. Tandis que les tâches politiques et organisationnelles se présentent comme étant plus à l’ordre du jour que jamais, plus vitales que jamais.

« Économistes modérateurs » ou « terroristes excitatifs » qui parlent de « donner l’assaut » (pour défendre des avantages catégoriels), se rejoignent hier comme aujourd’hui, par leur refus d’élaborer sérieusement des perspectives politiques, tout en travaillant à maintenir les classes populaires dans un statut mineur. Quelques petits groupes sincères, ça et là, tentent parfois de diffuser des bribes de marxisme, sans voir que les orientations correspondant à la situation historique, à la réalité des rapports de classes, ne sont pas dressées, que par conséquent le mouvement ne peut que régresser, et être fourvoyé sur de fausses pistes.

La plupart en appellent comme les économistes de 1901, à la « marche progressive, obscure, quotidienne », qu’ils enjolivent parfois de quelques bribes de marxisme, contre « les idées brillantes et achevées ». Mais est-ce en opposant « le travail vivant dans une usine » ou une autre, lui-même en réalité fort étroit, qu’on masque la carence, l’absence d’efforts, l’impréparation, l’ignorance, le retard sur la réalisation des tâches historiques nécessaires. Et ce qui n’est que demi-mal lorsqu’on travaille à y remédier, devient un mal absolu lorsqu’on tente d’ériger ces carences en théorie. Faut-il rappeler que l’orientation, les principes réellement unificateurs ne sortent pas tous cuits des cerveaux, et qu’on ne les ramasse pas non plus par hasard “au cul d’un camion”.

Aujourd’hui que le travail sur le plan théorique, politique, n’est encore qu’embryonnaire, que ceux qui s’attellent à le faire progresser ne se comptent que par unités, comme il en était le cas en Russie à la fin du XIXe siècle, il faut une nouvelle fois refuser de céder à la facilité, celle que prônent ceux qui veulent rétrécir l’horizon des classes populaires au niveau de ce que tolère la bourgeoisie, ceux qui ne veulent pas que ces classes accèdent à une conscience politique générale, ceux qui veulent « écraser la conscience par la spontanéité ». Et dans le domaine de la lutte politique, le bon maillon à saisir pour progresser, est toujours d’accroître sa propre activité, de travailler à forger une orientation unificatrice, correspondant à ce qui est historiquement nécessaire et possible.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. Les populistes ne comprenaient pas les tendances du développement économique de la société. Ils prétendaient que le socialisme viendrait en Russie par la communauté paysanne. Ils entravaient le développement de la conscience politique du prolétariat, quant au rôle dirigeant qu’il avait à jouer dans l’histoire.
  2.  2. On entend ici par « politique trade-unioniste », « l’économisme » ou ce que l’on nommerait aujourd’hui une politique limitée à des objectifs purement syndicaux. Il s’agissait pour un Parti de substituer à ses tâches politiques générales, des revendications se limitant à la dénonciation du patronat et du gouvernement (pour la vente plus avantageuse de la force de travail, de meilleures conditions de vie et de travail, etc.)

Comment je suis venue à la politique

1 octobre 2013

J’ai vécu à la campagne toute mon enfance et une partie de ma jeunesse. Le bourg était composé pour l’essentiel de fermes (petites et moyennes), sans oublier les artisans et quelques petits commerces. Je suis née dans une famille nombreuse (neuf enfants). Ma mère était souvent malade et mon père peu assidu au travail. Les enfants plus jeunes étaient pris en charge par les aînés. Enfants, nous participions aux travaux des champs. Ainsi, nous gardions le troupeau de vaches d’un fermier pour quelques piécettes que notre père empochait. Je me souviens que le fermier nous donnait un quignon de pain pour le chien de berger, lequel quignon finissait presque toujours dans notre estomac affamé. Nous aurions pu nous retrouver à l’assistance publique mais nous sommes restés tous ensemble. Dès mon enfance, j’ai pris conscience qu’il existait différentes couches sociales qui posaient le principe de l’inégalité. Pourquoi, par exemple, certains ont à manger tous les jours sans se soucier du lendemain et d’autres non ?

L’école publique a été la grande chance de notre enfance. Elle nous a instruits et préparés à affronter la vie. Du fait de l’absence du rôle éducatif de nos parents, seuls nos instituteurs nous ont inculqué outre l’instruction de base, le sens des valeurs fondamentales que sont le respect, le sens du travail, etc. Tout ceci constitue un socle qui nous sera utile toute notre vie et qui, en ce qui me concerne, ne sera pas étranger à mon intérêt pour la politique (en particulier mon intérêt pour la vie publique, l’intérêt général).

Mon instituteur a favorisé mon départ d’abord au lycée technique (formation de secrétaire, CAP), puis en m’orientant vers une société d’assurance dans la ville voisine où j’ai fait toute ma carrière dans le secrétariat. J’y ai continué à me perfectionner professionnellement. C’est dans ce cadre professionnel que j’ai entendu parler pour la première fois de syndicalisme et de politique. Il n’y était question que de “syndicalisme maison” où l’on n’abordait aucunement les problèmes généraux de la société. A ce moment de ma vie et dans ce contexte (la prospérité s’affichait partout), il était de bon ton “d’être de gauche”. On parlait “droite”, “gauche”, le communisme étant mis au ban de la société. Dans mon entreprise, les communistes étaient peu nombreux, ignorés, voire même méprisés. La politique me semblait alors peu importante. J’étais dans “ma petite bulle”. Puis, ma découverte des conflits sociaux — qui n’ont fait qu’empirer — m’a fait revivre le sentiment d’injustice sociale de mon enfance. J’ai donc commencé à comprendre que la prospérité — réelle — de notre entreprise ne correspondait pas à la situation générale, et qu’en fait rien de fondamental n’avait changé. Devant la dégradation dramatique de la situation générale, mes interrogations sont devenues de véritables préoccupations. Une volonté de comprendre d’abord, d’agir ensuite, s’est imposée à moi. Bien sûr, je n’avais à l’époque aucune idée de la façon dont je pouvais contribuer à faire évoluer quoi que ce soit. À l’image de mon entourage, j’étais certes intéressée mais résignée. Mais que faire ? Et avec qui ?

Récemment, à l’issue d’une discussion politique, un ami m’a proposé un numéro de Germinal. Puis, après lecture, nous en avons longuement parlé. Cette lecture m’est tout de suite apparue comme “une mine d’informations et d’explications” auxquelles je n’avais jamais eu accès et qui me permettait de mieux commencer à comprendre la situation générale actuelle de la société : mieux comprendre le rôle et la place du capitalisme dans toutes les couches de la société, mieux comprendre que la résolution des problèmes sociaux est impossible dans ce contexte. Je dois préciser que le contenu de Germinal me semble “objectif”, ce qui est essentiel, et qu’il est de nature à instruire, à éclairer. Germinal explique, justifie ses positions, et c’est très important, Germinal, ce n’est pas une opinion parmi d’autres.

Je suis donc aujourd’hui convaincue que ce n’est pas en aménageant le capitalisme qu’on résoudra les problèmes sociaux et politiques. La politique joue un rôle très important. Seules des perspectives politiques permettront de nous sortir du “marasme actuel”. Mon niveau de conscience est encore très faible mais je compte sur Germinal pour progresser. De nombreuses questions difficiles trottent dans ma tête. Par exemple comment mettre en œuvre un autre système social ?

L’inquiétude des classes populaires. De quoi demain sera-t-il fait ? Dans la situation actuelle, qu’est-il possible de faire ?

1 octobre 2013

La crise générale du capitalisme qui s’est révélée en 2008 n’est pas terminée, les causes qui l’ont suscitée sont toujours à l’œuvre. Comme en 1929, il s’agit de l’aboutissement d’une crise majeure, préparée par une suite de crises qu’on peut considérer comme “mineures”. Elle ne peut être surmontée avec les “recettes” habituelles. Grandes ou petites, de telles crises sont inhérentes au mode de production capitaliste, aux contradictions internes qui le fondent, ceci depuis le début de son extension qui remonte à plus de deux siècles. Elles ont des incidences désastreuses sur l’économie du pays, sur les conditions de vie de la population, au premier chef pour les classes populaires. Pour que celles-ci puissent orienter leur lutte, il est nécessaire de se préoccuper des conditions réelles au sein desquelles elle se déroule, savoir ce qu’il est possible d’envisager, de faire, dans la situation historique actuelle.

Dans de précédents numéros et dans le supplément au numéro 8, Germinal a consacré plusieurs articles à l’analyse des déterminations objectives des problèmes qui se posent dans la société, la nation. Les conditions “subjectives”, celles qui dépendent des “sujets” humains que nous sommes, sont aussi à prendre en compte. Quelles sont aujourd’hui les préoccupations des diverses catégories de population, notamment depuis le changement d’équipe au pouvoir en mai-juin 2012, c’est ce qu’il nous est apparu important d’essayer de dégager, à partir de diverses sources (enquêtes menées par divers instituts d’opinion publique et investigations conduites autour de Germinal).

 Les déceptions et les craintes exprimées au sein des classes populaires

Lors des élections présidentielles et législatives de 2012, la précédente équipe gouvernementale a été congédiée par une petite majorité de votants, portant les socialistes au pouvoir. Pour autant les problèmes essentiels qui se posent et les motifs d’inquiétude qu’ils suscitent n’ont pas été supprimés, pour certains, ils se seraient plutôt aggravés.

On a parlé de la désillusion de ceux qui avaient fait le choix de voter pour la gauche. Il n’est pas certains que tous attendaient vraiment une amélioration de leur situation :

« Pour être déçu, il fallait attendre quelque chose, je n’attendais rien ».

« Ils [les socialistes] parlaient de trouver des solutions, mais [ce n’était] que des paroles »

Plusieurs estimaient d’ailleurs que les problèmes actuels de la société n’étaient pas imputables à un gouvernement donné, ou à un homme, quels qu’ils soient :

« la crise ce n’est pas la droite ou la gauche, ou Sarkozy, c’est la crise à cause du capitalisme ».

Beaucoup d’électeurs, y compris parmi ceux qui ont opté pour le changement de majorité, ne nourrissaient pas d’illusions. Une certaine déception s’est cependant exprimée. En mars 2013, moins d’un an après les élections, un sondage établissait qu’il existait, parmi les électeurs qui avaient porté leur choix sur François Hollande, 44 % de “déçus” (68 % pour l’ensemble des électeurs). La plupart estimaient que les promesses ne seraient pas tenues.

À cette déception a pu succéder la colère, les reproches adressés à la nouvelle équipe au pouvoir concernant parfois moins sa capacité à redresser la situation que le fait d’avoir fait miroiter des mirages :

« on a l’impression [d’avoir été et] d’être pris pour des imbéciles »

« la gauche, ils sont grillés […] les socialistes c’est fini, ils ne tiennent pas leurs promesses ».

Certains peuvent aussi déplorer l’irréalisme des solutions proposées, le fait qu’il n’y ait pas d’orientation claire.

« Ils ont fait croire qu’il y avait d’autres solutions, qu’on pouvait continuer à dépenser sans compter, sans produire », « on ne comprend pas où ils veulent aller. »

Des griefs plus précis sont adressés au président de la République ou au gouvernement, le fait qu’ils tendent à diviser la société au profit de leur électorat, ou de leurs “clientèles”, au détriment des nécessités communes.

« Le mariage homo, ça c’est la promesse tenue en tout premier, mais ça divise plutôt. »

« Ils se servent en premier, tant pis pour les autres. »

« On piétine les citoyens en les écrasant d’impôts et de taxes, sans toucher aux droits acquis des nantis, et en justifiant par le bien commun. »

Même du côté de l’électorat privilégié par le gouvernement socialiste, les fonctionnaires, une certaine déconvenue, un dégrisement, se fait entendre : « le gouvernement a pris des engagements à l’égard de la fonction publique et il ne les respecte pas ».

La montée de l’inquiétude

Le sentiment d’inquiétude générale que les enquêtes révèlent est bien antérieur au changement de gouvernement. Selon une enquête de Guy Michelat et Michel Simon (voir note de lecture dans ce numéro), les inquiétudes étaient en hausse depuis de nombreuses années, la survenue de la crise en 2008, n’ayant fait que les rendre plus évidentes et obsédantes.

Selon ces auteurs, le sentiment d’inquiétude porte principalement sur les questions économiques (emploi, chômage, dégradation des conditions de vie). Ce sentiment laisse transparaître une forte appréhension à l’égard de l’avenir. En 1966, 45 % des personnes interrogées estimaient que « les gens comme eux vivaient mieux qu’avant », seulement 28 % « moins bien ». Le sentiment « vivre moins bien » a commencé à se développer en 1978-81, avec une rémission en 1982. Il est reparti à la hausse : entre 1994 et 1998, 60 %, pour s’accroître fortement en 2008 avec le début de la crise majeure du capitalisme. Quel que soit l’âge et le groupe social, l’expression d’un tel « mal vivre » s’expose, atteignant son maximum au sein des catégories ouvrières et populaires (entre 70 et 77% en 2011).

La question de l’endettement du pays, la perception de l’accélération du déclin de la France (un Français sur deux le jugerait inéluctable), l’impression de la perte de protection que constituait le cadre national, la peur de l’avenir, sont au cœur des préoccupations.

La formulation « on va droit dans le mur » est souvent proposée. Certains parlent du risque de « mort de la France ». Plus généralement, il y a perte de la croyance en une maîtrise possible du futur, la perte d’espérance en la possibilité de changer les choses. Ce souci s’expose avec beaucoup de force dans la catégorie des ouvriers et employés. Il se présente avec moins d’acuité au sein des personnels de la fonction publique (notamment cadres) qui semblent moins affectés par les effets de la crise capitaliste et projettent pour certains des modes de résolution idéaux, sans se soucier vraiment de leurs conditions de réalisation (Voir dans le supplément l’enquête portant sur les représentations communes du capitalisme).

La progression de l’inquiétude est mise en relation par l’historien Michel Winock avec celle qui pouvait être ressentie au cours de la dépression des années 30, ou de celle des années 1880. Bien que les conditions historiques ne soient pas exactement comparables, de mêmes problèmes s’imposaient alors à l’ensemble de la société : caractère mondial de la crise, concurrence généralisée, détérioration de l’économie, chômage massif, difficultés budgétaires de l’État, étranglement de la petite production et du petit commerce. Selon lui, les résultats de l’enquête réalisée par Ipsos (janvier 2013) auquel on se réfère ici, mettent au jour ce qui hante la société française « la peur du présent et de l’avenir ».

Exacerbation de la défiance envers la politique (gouvernement, partis, syndicats, medias)

Plusieurs enquêtes ont révélé qu’il n’y a pas de rejet de la politique, une “dépolitisation” des classes populaires, comme on l’imagine et le dit souvent, mais plutôt une exacerbation de la défiance à l’égard des gouvernements, partis, ou syndicats, quelle que soit leur tendance. On leur fait grief d’être exclusivement centrés sur leurs propres intérêts : « Ils travaillent pour eux-mêmes », « ils ne font que défendre leurs propres intérêts et non le bien du pays », « c’est pour leurs intérêts particuliers et non communs ».

On leur impute d’être « coupés de la réalité », « de nos problèmes », ne tenant pas compte de ce qui est possible, incapables de « régler les questions de fond », « ils n’ont pas pris la mesure de la situation », « c’est du rêve », « rien de concret à offrir », « gauche et droite se ressemblent, aucune vision pour le futur, du bricolage, du raccommodage, des promesses à court terme », « des mesures bidon ».

Selon les enquêtes conduites par Guy Michelat et Michel Simon, à la question « les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ? », seulement 15% en 1978, répondaient « pas du tout », en 2010, ils étaient 42%.

Déjà en 1997, après l’élection législative qui avait porté la gauche au pouvoir, 46% disaient ne plus faire confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays. En 2007, année d’élections présidentielles et législatives, ils étaient 57% en mars, et 48% en mai, ils étaient 71% en 2010.

La défiance envers les divers gouvernements et partis politiques, comme envers les syndicats affecte tous les groupes sociaux, plus encore les catégories ouvrières et populaires. Parmi ceux qui proclamaient ne se situer ni à droite, ni à gauche, la confiance est proche de zéro (94%). Parmi ceux qui se situent à gauche, un sur deux ne fait pas confiance à la gauche, parmi ceux qui se situent à droite, un sur deux ne fait pas confiance à la droite.

Au-delà du monde politique, le discrédit et la suspicion touchent aussi la presse, les journalistes, les medias dans leur ensemble. On estime que pour la plupart ils ne sont pas objectifs, qu’ils ne sont que des porte-paroles au service de tel ou tel courant, enfermés dans leur petit monde, coupés des préoccupations du plus grand nombre.

L’écart grandissant entre les préoccupations des classes populaires et le monde politique régnant, l’impression que celui-ci ne poursuit que ses propres intérêts, le fait de se sentir pris “pour des imbéciles”, alimente un rejet qui peut aller jusqu’à l’hostilité déclarée. Dans un tel climat de défiance, une part belle est laissée aux organisations qui prétendent se situer en extériorité. Pour un certain nombre de catégories urbaines, liées à la fonction publique, syndicalistes, personnels aux statuts instables, la gauche radicale sert alors d’exutoire. Pour les classes populaires, le Front National peut en faire office [1].

Les politistes ont glosé sur la “montée” de ce Parti, principalement auprès des électeurs ouvriers, employés. Une telle montée est à mettre en rapport avec la défiance affirmée à l’égard du monde politique. Elle n’est pas à imputer aux électeurs, mais aux causes qui l’alimentent et qui ressortent de ce monde lui-même. Les mouvements radicaux à gauche, comme le Front National, ne sont cependant pas extérieurs à celui-ci. Ils se sont seulement révélés capables de spéculer sur cette défiance, sur la base d’un conglomérat de mécontentements.

Parmi les électeurs qui se prononcent pour le Front National, tous ne sont pas nécessairement dupes. Leurs affirmations, qu’ils tiennent à opposer publiquement face aux nouveaux « bien pensants », expriment parfois leur désespérance, un ressentiment irrémissible.

« J’avais voté Sarkozy, je m’en mords encore les doigts, j’ai voté Hollande, il nous roule dans la farine ; alors aucune crainte, avec Marine, ça ne peut pas être pire qu’avec les deux autres. »

« J’ai toujours voté à gauche, avec les socialistes, c’est pire que tout, la prochaine fois je ne voterai pas ou je voterais à droite ou pour l’extrême droite. »

Il est nécessaire de saisir que le relatif succès du Front National tient d’abord à ce qu’il n’existe pas, face à lui, de mouvement populaire organisé, dressant ses propres perspectives, indépendantes, situées dans l’ordre du possible. L’exutoire que constitue, faute de mieux, le vote en faveur de ce parti, vaut sans doute, en creux, comme appel à une réorganisation des classes populaires qui leur permette de dresser des orientations pour l’ensemble de la société, dont elles constituent les piliers.

Qu’est-il possible de faire dans la situation historique actuelle ?

Le besoin d’une « remise en ordre », d’un « redressement de la situation du pays », peut prendre la forme d’une “demande d’autorité”, ainsi que le signalent des commentateurs sur la base de sondages d’opinion. Pour certains d’entre eux, il s’agit de l’expression d’une « crispation autoritaire », d’une « droitisation » de l’élément populaire. Une telle « demande d’autorité » ne s’en trouve pas moins exposée au sein de toutes les catégories sociales, à droite comme à gauche, et quel que soit l’âge. Elle s’énonce par l’adhésion à des formules telles que : « l’autorité est une valeur trop souvent critiquée », ou, « [il y a besoin] d’un vrai chef pour remettre de l’ordre ».

Pour peu que l’on se préoccupe vraiment du sens réel de ces formules, on constate qu’elles peuvent recouvrir le besoin d’un rétablissement de la politique dans son objet propre, la nécessité d’orientations et de décisions forgées sur la base d’une vision claire de la situation, entées sur le réel, le possible, et conformes à l’intérêt général.

La remise en ordre est souvent envisagée dans le cadre de la nation elle-même, en tant que forme et lieu historique le plus adapté pour poser et s’efforcer de porter remède aux difficultés de la population.

« Il faudrait redresser le pays », « ça ne sert à rien de repousser le problème à l’extérieur du pays, monde ou Europe », « la solution, si solution il doit y avoir, est à chercher en France ».

Pour certains spécialistes de science politique, de telles exigences “nationales” sont caractérisées comme autant de manifestations de « frilosité », de « tentations du repli national », de « crispations identitaires ».

Les soucis de remise en ordre, de redressement de la situation, qui sont formulés au sein des classes populaires se positionnent dans le registre du souhaitable. On n’ignore pas que les souhaits ne suffisent pas et qu’ils ont peu de chance pour l’heure de se réaliser. Dans le contexte actuel, si l’on demeure dans le registre du réel, du possible, il est difficile d’imaginer ce que l’on pourrait faire, effectivement, pour changer l’ordre des choses dans l’intérêt des classes populaires. Il faudrait pour cela comme le disent certains, « que ce soit le peuple qui dirige ». Mais comment faire pour qu’il en soit ainsi ? Comme le suggère un ouvrier, la parole et les aspirations émanant des classes populaires, ne sont plus entendues : « Qu’est-ce qu’on peut dire en tant qu’ouvrier, on n’a pas beaucoup la parole, ils n’entendraient pas, n’en tiendraient pas compte, on ne fait pas le poids [même] si on sait ce qu’il faut faire. »

Depuis des décennies, le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme, qui jusqu’à un certain point avaient porté les perspectives d’émancipation des classes populaires, a affecté l’ensemble de la vie politique. D’autres organisations se sont efforcées d’occuper la place laissée vacante, le Front National, la gauche radicale, et bien sûr le Parti socialiste qui s’est refait une santé sur le dos du Parti communiste qu’il avait contribué à dissoudre et encouragé à capituler.

Ce parti de la classe bourgeoise, du moins d’une de ses fractions, privilégie l’alliance avec les catégories sociales les moins soumises à l’étau du monde capitaliste (notamment secteur public), au détriment de l’alliance historique avec les classes populaires (ouvriers, employés, artisans, commerçants, petits entrepreneurs). Il prétend dans le même temps exercer un ascendant sur l’ensemble du mouvement social, non pour se faire le champion de la cause populaire, mais pour racoler sous un label de “gauche” les couches sociales qui peuvent s’accommoder du capitalisme, pourvu que celui-ci maintienne leurs positions particulières.

L’union ne peut pas se réaliser sur la base des intérêts de ces catégories particulières. Seule la classe ouvrière, réorganisée, peut accomplir dans l’histoire l’union du peuple, la visée concrète d’un bien social commun. En l’absence d’une telle organisation historique unificatrice, s’est imposée une mainmise sur le mouvement populaire par des organisations qui lui sont extérieures, conduisant à l’occultation des perspectives historiques, à un abaissement général de la conscience politique, à la division des forces, et finalement à la lutte de tous contre tous et à la réaction dans tous les domaines.

La réorganisation des classes populaires s’avère indispensable pour qu’elles puissent se ressaisir de l’initiative historique, dans l’intérêt de toute la société. Chacun perçoit bien que l’on en est très loin aujourd’hui. De plus les combats pour la survie immédiate mobilisent une grande partie des forces disponibles. Pourtant, ce qui peut servir à restaurer si peu que ce soit la confiance en un avenir moins sombre est de comprendre que la lutte de classe se déroule dans la durée historique. Selon les périodes, elle est marquée par des victoires ou des défaites, des pas en avant et des reculs. À chaque pas en arrière cependant a correspondu par la suite de plus larges avancées dans l’histoire.

Lorsque l’on se trouve dans une phase de recul, la perspective d’une réorganisation et d’une transformation historique future n’est pas, on doit l’admettre, d’un grand secours, ce qu’on a en tête ce sont les difficultés qui s’accumulent. Pourtant l’espoir en la possibilité d’une embellie future est ce qui permet de ne pas abandonner les luttes immédiates, de ne pas reculer plus encore. En sachant qu’il se trouve et se trouvera toujours, des forces qui se sont assignées et s’assignent pour tâche dans les pires moments, de travailler à créer les conditions d’un rétablissement du rôle dirigeant du peuple, s’efforçant de répondre au souhait formulé plus haut « il faudrait que ce soit le peuple qui dirige ».

Pour reconquérir ce rôle dirigeant, pour que les classes populaires puissent dresser des perspectives, elles ont besoin d’une vision générale de la situation, savoir dans quelles conditions se déroulent leurs luttes, quelles actions, répondant à leurs intérêts immédiats ou historiques, peuvent être engagées. Il leur faut connaître les déterminations des maux qui les affectent, et les conditions et moyens qui permettent de les surmonter, de se donner les moyens d’une prise sur la réalité. Parce que les classes au pouvoir, comme les catégories qui leur sont alliées, craignent par dessus tout que le peuple parvienne à assumer un rôle directeur sur le devenir de la société, elles cultivent son ignorance plus spécifiquement sur les questions économiques, sociales et politiques. L’enseignement de l’inculture se fait parfois de façon détournée, en diffusant des connaissances de contrefaçon, ou en s’appliquant à faire croire que les connaissances ne résultent pas d’un effort, que la compréhension du monde n’a pas besoin de se construire, que la politique n’est qu’un simple commerce d’opinions et d’idées, comme à l’étalage d’un marché.

Quelles que soient les difficultés que chacun doit affronter au quotidien, tout progrès dans la connaissance du monde et des conditions de la lutte, n’est jamais perdu, toute petite victoire remportée sur l’ignorance est un gage pour la maîtrise de l’avenir commun. C’était là le message adressé aux ouvriers par le grand écrivain russe Maxime Gorki :

 

« Apprendre, et ensuite apprendre aux autres. Nous devons étudier, nous autres ouvriers ; nous devons savoir, nous devons comprendre d’où vient que la vie est si dure pour nous. Fécondez-moi des semences de la raison et de la vérité, je vous le rendrai au centuple. »

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. Qu’il s’agisse de la gauche ou de la droite dites “extrêmes”, ces Partis ne rechignent pas, eux non plus, à multiplier des promesses plus ou moins tenables, à pratiquer la surenchère. Leur crédit, parfois éphémère, surtout à gauche, ne tient qu’au fait que l’on n’a pas eu encore à les juger sur pièces.

Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ? (deuxième volet)

21 mai 2013

Soirée organisée par la société populaire d’éducation

 

« GERMINAL »

Bulletin de formation politique

 

Dans le cadre de ses activités « la société populaire d’éducation » association loi 1901 dont le but est « l’information et la formation du citoyen » propose une soirée à la


MJC

Lundi 24 juin à 20H

1 rue des tuileries 69700 GIVORS

 

Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ?

deuxième volet


Question qui s’inscrit dans le thème

« Production, productivité, désindustrialisation »

Nous présenterons les chiffres suivants


  • Désindustrialisation
  • Modification de la demande et transfert de production
  • Désindustrialisation et destruction d’emploi
  • Délocalisations
  • Balance commerciale

Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ?

11 mars 2013

Soirée organisée par la société populaire d’éducation

 

« GERMINAL »

Bulletin de formation politique

 

Dans le cadre de ses activités « la société populaire d’éducation » association loi 1901 dont le but est « l’information et la formation du citoyen » propose une soirée à la


MJC

Lundi 13 mai à 20H

1 rue des tuileries 69700 GIVORS

 

Fermetures d’usines, d’entreprises… A qui la faute ?


Nous présenterons les chiffres suivants

  • Évolution du rythme de croissance de la production nationale
  • Participation des différentes branches à la production d’ensemble
  • Évolution de la productivité du travail
  • Coût horaire de la main-d’œuvre – Comparaisons
  • Désindustrialisation : modification de la demande – Transferts de production
  • Désindustrialisation et destruction d’emplois – Délocalisations
  • Balance commerciale

Chômage, qui sont les chômeurs ?

10 février 2013

Soirée organisée par la société populaire d’éducation

 

« GERMINAL »

Bulletin de formation politique

 

Dans le cadre de ses activités « la société populaire d’éducation » association loi 1901 dont le but est « l’information et la formation du citoyen » propose une soirée à la


MJC

Lundi 18 février 2013 à 20h

1 rue des tuileries 69700 GIVORS

 

CHÔMAGE,

qui sont les chômeurs ?


Question qui s’inscrit dans le thème

« Evolution de la population et de l’emploi »

Nous présenterons les chiffres suivants

  • Données générales sur la démographie
  • Population par secteurs d’activité (sur la longue durée)
  • Répartition de l’emploi selon la catégorie socioprofessionnelle
  • Le taux de chômage selon les groupes socioprofessionnels
  • Evolution des effectifs de la fonction publique

Fascisme et processus de fascisation

1 octobre 2012

Lors d’une réunion publique organisée par Germinal, une critique a été formulée à propos d’articles qui mettaient l’accent sur les dangers politiques que peuvent déterminer les grandes crises capitalistes, du type de celle de 1929, plus spécialement la possibilité d’être entraînés dans un processus de fascisation. Il ne semblait pas pour les militants qui formulaient cette critique, et posaient  une équivalence entre fascisme et processus de fascisation, que de tels dangers soient vraiment à l’ordre du jour. Il importe à cet égard de distinguer entre fascisme et processus de fascisation.

Le fascisme, en tant que régime, parmi d’autres traits qu’on ne peut développer ici [1], détruit les institutions républicaines et les organisations de classes, par répression directe ou en les subvertissant de l’intérieur.

Le processus de fascisation, qui aboutit ou non à un régime fasciste, est à considérer comme un processus historique objectif, non fatal, mais dans l’ordre du possible. Ce processus ne résulte pas d’abord de l’intention délibérée d’un parti ou d’un gouvernement, ou d’une décision du Capital : « je vais instaurer un régime fasciste ». C’est une tendance qui se développe en relation avec des conditions objectives : crise générale, aggravation des contradictions entre classes et entre puissances, mise à nu de la contradiction fondamentale du capitalisme, désorganisation politique qui accentue la tendance au déploiement du combat de tous contre tous se substituant à la lutte historique de classe.

Faute d’une orientation commune, diverses catégories sociales, qui ne cherchent nullement une issue dans une transformation d’ensemble de la société, peuvent se laisser entraîner dans le processus de fascisation, dans l’espoir de sauver leur mise.

Du côté des pouvoirs en place, les classes liées au capitalisme, ne parviennent plus à régner avec les formes politiques des périodes ascendantes, et la classe ouvrière n’est pas, ou plus, en situation d’entraîner les autres classes populaires vers une transformation de la société, elle ne parvient pas non plus à les unir dans une lutte cohérente contre les dangers de fascisation.

Quant aux classes intermédiaires, notamment petite ou moyenne bourgeoisie d’Etat, elles ne peuvent durablement orienter le mouvement d’ensemble, ni pour le socialisme (qui ne correspond pas à leurs intérêts immédiats), ni pour une dénonciation cohérente des diverses formes de séduction que peut arborer le procès de fascisation, du fait qu’elles ne comprennent pas la nature de ce procès. Elles peuvent ainsi contribuer à désorienter, désorganiser les formations de classe et les organisations républicaines, notamment par leur propension à mettre au premier plan tout ce qui favorise le catégoriel, le local, la diversité, contre ce qui est capable d’unifier le mouvement d’ensemble des classes populaires.

Les processus de fascisation se trouvent ainsi facilités par la décomposition des institutions républicaines et des organisations politiques de la classe ouvrière, et plus encore, en raison de la désorientation générale, de l’abaissement de la conscience politique. On peut malheureusement constater qu’un tel processus de désorganisation et de désorientation, est déjà bien avancé.

Des groupements de forces (quelle que soit leur couleur, de droite ou de gauche) peuvent alors librement spéculer sur les mécontentements, proposer des solutions imaginaires, qui paraissent à même de répondre aux souhaits de diverses catégories, lors mêmes qu’ils se révèlent contradictoires.

Sans être fatal, c’est sur la base de telles conditions que peut se développer le passage à un régime fasciste, en sachant bien que celui-ci en général ne s’annonce pas comme tel. Lorsqu’un tel régime s’impose, la destruction du cadre républicain et des organisations de classe, ne s’effectue plus seulement par la subversion interne, les flatteries, la séduction, mais de façon plus ou moins coercitive ou violente. La voie s’est trouvée frayée par les processus antérieurs de désorganisation et de désorientation, et il est en général trop tard pour faire machine arrière.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir Germinal n°6

Les crises dans le mode de production capitaliste

1 octobre 2012

La crise du capitalisme, crise mondiale rendue manifeste en 2008, est l’aboutissement d’un mouvement de long terme amorcé dans les années 70, marqué lui-même par une succession de crises de moindre ampleur. La crise actuelle n’entre pas dans le cadre de ces crises “ordinaires”, qui marquent de façon périodique, le capitalisme depuis que ce mode de production s’est imposé à l’aube du XIXe siècle. Il s’agit cette fois-ci, comme en 1929, d’une crise générale, qui ne semble plus permettre d’espérer un “redressement” rapide de la situation, ni autoriser, comme ce fut le cas depuis les années 70, de mettre en œuvre des pratiques de fuite en avant : dans la finance, la Bourse, les spéculations en tous genres, “l’économie virtuelle”, “l’économie numérique” ou aujourd’hui les “technologies vertes”.

Lors du déclenchement de la phase culminante de cette crise, en 2008, beaucoup de spécialistes semblèrent, comme les fois précédentes, tomber des nues. Plusieurs prédisaient alors un retournement plus ou moins rapide de la situation, parlant d’une simple “crise d’adaptation”. Quant à ceux qui se préoccupaient de rechercher les causes de ce nouveau séisme, la plupart se centraient sur des aspects anecdotiques, la crise des subprimes par exemple aux États-Unis, qui n’était qu’un symptôme de la phase ultime d’un processus d’ensemble. On préférait aussi se focaliser sur les seuls aspects financiers de la crise, ou encore imputer le mal à une puissance donnée, qu’il s’agisse des États-Unis, de l’Europe ou de la Chine, ou à la mauvaise politique de tel ou tel gouvernement. Dans tous les cas, et en 2012 cela est encore vrai, il est rare que ces divers commentateurs, économistes patentés, responsables politiques, associatifs ou syndicaux, aient fait l’effort de distinguer entre les facteurs contingents du déclenchement de cette crise et ses déterminations structurelles plus lointaines, liées au mode cyclique de développement du capitalisme.

 

Les cycles capitalistes de production et de circulation et les crises de surproduction

Comme le signalait déjà en 1819, l’économiste et historien Sismondi, les crises capitalistes peuvent être définies en tant que crises de “surproduction”, liées elle-même à la “logique” irrationnelle et anarchique du mouvement du capital. Dans le Manifeste du Parti communiste Marx évoquait en ce sens en 1847 le phénomène des « épidémies de la surproduction ». Inconnues dans les modes de production antérieurs, les crises de surproduction capitalistes se présentent comme autant d’absurdités. Dans l’Ancien Régime en effet les crises qui survenaient ne provenaient pas pour l’essentiel d’un trop plein de capacités de production et d’abondance relative. Il s’agissait le plus souvent de crises de subsistance ou crises frumentaires, liées à de mauvaises récoltes, des accidents climatiques, qui entraînaient des disettes ou famines, des épidémies, la surmortalité de la population pauvre, mais aussi la hausse du prix des grains et des spéculations sur les subsistances. Liées pour une part essentielle, du moins dans leur déclenchement, à des causes naturelles, des émeutes de la faim pouvaient survenir.

Au moins depuis le XIXe siècle, il n’en est plus de même, les crises du mode de production capitaliste, ne dépendent aucunement de facteurs “naturels”, mais du type de rapports sociaux qui gouvernent ce régime, même si parfois elles ont pu se trouver combinées à des crises d’Ancien Régime. Encore de nos jours, les crises agraires et les émeutes de la faim qu’elles suscitent dans les pays de la périphérie capitaliste, qui peuvent sembler principalement liées à des facteurs “climatiques”, sont pour partie déterminées et aggravées par la domination de rapports de type capitaliste qui se sont étendus à l’ensemble du monde.

Très tôt, les observateurs ont perçu que le développement de l’économie capitaliste se déroulait en fonction de cycles d’expansion et de rétraction, dont la répétition périodique à des intervalles plus ou moins réguliers, cela les a conduit à établir qu’elles dépendaient du mode de fonctionnement de ce régime et de ses contradictions propres. Les crises marquent le moment de retournement de la conjoncture  : d’une phase ascendante à une phase de dépression, puis de celle-ci à une phase de  reprise. L’élément déclencheur des crises à l’issue de la phase d’expansion relative est le plus souvent lié à un krach boursier et/ou bancaire. Un tel krach toutefois n’est nullement la cause de la crise, mais une manifestation ultime d’un processus antérieur de dilatation de la production, des investissements, du commerce, souvent accompagné d’une augmentation du niveau de vie, qui accroît la demande. Un tel processus précède et prépare les conditions de surgissement de la crise de surproduction (relative ou absolue), avec pour manifestations une rétraction plus ou moins brutale de la production, du commerce, des échanges mondiaux, des faillites, une contraction de l’emploi, l’impossibilité d’honorer les dettes (publiques ou privées) engagées au cours de la période faste, sans compter la montée de tensions sociales alors que les moyens de les juguler sont devenus indisponibles.

Depuis les années 1815-1817, le monde capitaliste a traversé plus d’une vingtaine de crises. Toutes n’ont pas été de la même importance. Certaines, qu’on peut estimer mineures, sont survenues, en moyenne, dans l’intervalle d’une décennie, c’est ce que l’on a nommé le cycle court ou cycle de Juglar[1]. Ce cycle comporte quatre phases. Comme pour le cycle long, une phase d’expansion précède la survenue de la crise, celle-ci est suivie d’une période de récession, et finalement d’une reprise. Ces crises peuvent coïncider avec des crises générales, beaucoup plus destructrices, correspondant à des cycles longs, ou cycles de Kondratieff [2], qui s’étendraient en moyenne sur une cinquantaine ou soixantaine d’années. La crise de 1929, comme la crise actuelle seraient de ce type.

Le cycle long complet comprendrait d’abord une phase d’expansion, cependant traversée par des crises mineures relevant du cycle court, elle serait nourrie par un essor d’investissements dans des industries motrices ou novatrices, de nouvelles techniques ou technologies, un accroissement de la demande. Les profits, mais aussi les salaires augmenteraient tendanciellement au cours de cette phase. Cette phase d’expansion préparerait les conditions d’une crise générale de surproduction (surcapacité absolue par rapport aux demandes solvables sur le marché mon-dial). Ce type de crise ne donne pas lieu  à  un  mouvement rapide de reprise, il s’ouvre sur une importante et durable phase de récession : baisse globale de la production et des échanges, faillites, chômage massif, etc.

Ces grandes crises mondiales du capitalisme  se déploient chaque fois à une échelle plus large, au fur et à mesure de l’expansion de ce mode de production au globe entier. Selon le schéma de Kondratieff, deux grandes crises, 1817 et 1873 auraient précédé celle de 1929. Après 1817, la première phase de contraction se serait terminée vers 1850, avec une nouvelle phase d’expansion jusque dans les années 1870, une seconde contraction lui succédant à la fin du xixe siècle, marquée par de grandes difficultés économiques. Une nouvelle phase d’expansion relative serait intervenue à partir de 1896, traversée cependant de crises d’une certaine ampleur, avant et après la Première Guerre mondiale. Cette phase aurait abouti à la crise générale de 1929.

Si l’on suit le schéma de Kondratieff, en ne s’intéressant qu’aux intervalles de temps entre les phases d’expansion et de rétraction de la production, on aurait dû prévoir que, succédant à celle de 1929, une nouvelle grande crise interviendrait au cours de la décennie 1980-1990. Certains ont toutefois estimé que le retournement de tendance s’était manifesté en 1973-74, au cours de la crise dite “pétrolière”, suivie d’une phase de récession, puis à partir de 1993, d’une phase de reprise supposée de longue durée (un peu après la fin officielle de l’URSS). Selon cette interprétation, la crise de 2008 appartiendrait alors à un cycle court, participant encore d’une phase d’expansion du cycle long, celui-ci ne devant s’achever qu’autour des années 2020[3]. Il ne semble pas que cette hypothèse soit pour l’instant vérifiée !

De fait, si la succession périodique de cycles d’expansion et de rétractation de la production, avec leur cortège de destructions, sont inévitables dans le capitalisme et liées aux contradictions de ce régime, la durée et l’ampleur des phases, plus spécialement au cours des cycles longs, peut se trouver infléchie par de multiples facteurs. Des données économiques nouvelles, par exemple l’entrée en scène de nouvelles puissances (États-Unis au xixe siècle, puis Japon, et plus récemment la Chine, le Brésil, l’Inde) peut modifier le rythme de l’évolution générale. Il en est de même pour de grands événements historiques, eux-mêmes dans la dépendance des facteurs économiques, ainsi en a-t-il été pour les guerres mondiales survenues en relation plus ou moins directes avec le déploiement des crises les plus graves.

La sortie ou la réintégration dans le capitalisme de grandes parties du monde qui s’étaient édifiées sur d’autres bases économiques (un mode socialiste de production), peut aussi jouer un rôle sur la durée et l’ampleur des cycles. Dans l’entre-deux-guerres, l’Union Soviétique échappa à la contagion de la crise de 1929. Sa réintégration au sein mode du production capitaliste, amorcée dès les années 70, à son tour a permis de récupérer, momentanément, un débouché longtemps perdu (ou très contingenté) pour la production capitaliste. Cela toutefois n’a pu suffire à annuler les déterminations du cycle expansion, crise, dépression, mais au contraire à terme, à en accroître les effets.

Entrent aussi en jeu de nombreux autres facteurs qui peuvent “retarder” le déclenchement des grandes crises générales, tout en en préparant les conditions et en accroissant la portée et la brutalité. Pour les capitaux à la recherche de la plus forte rentabilité possible, se sont ainsi développées de multiples échappatoires dans diverses formes de spéculation, ceci du fait que l’investissement dans une production matérielle, déjà en surcapacité par rapport aux demandes solvables du marché, ne permettait plus d’assurer de profits attrayants[4]. Le recours sans mesure à l’endettement joue aussi son rôle, qu’il s’agisse du crédit des particuliers à la consommation ou de la dette publique[5], l’une et l’autre n’étant pas gagés sur des certitudes de revenus ou de recettes issues de la production et seulement escomptées dans le futur.

Un aveuglement volontaire des spécialistes ?

Dès après la première grande crise du capitalisme, des économistes estimés maîtres en leur domaine, tels Jean-Baptiste Say, prétendaient que les crises générales de surproduction étaient tout simplement «impossibles», tout au plus pouvaient-elles affecter momentanément une branche ou une autre, au cours de simples crises d’adaptation[6]. La production crée la demande, tel était le credo de sa fameuse «Loi des débouchés». La plupart des économistes libéraux prirent cette ”loi” pour vérité scientifique, ceci même lorsque les événements en cours attestaient de son mal fondé, au moins au plan empirique.

Pourtant, dès la première moitié du xixe siècle, d’autres analystes, tels Sismondi, et plus tard des socialistes, tels Louis Blanc ou François Vidal, se sont efforcés de rendre compte du déroulement et des déterminations causales de ces crises périodiques du capitalisme. Ceux-ci toutefois ne furent pas considérés par la science économique officielle comme de véritables “économistes”, et peu sont, encore aujourd’hui, les spécialistes qui ont pris connaissance de leurs travaux. Marx, qui devait connaître un meilleur écho, du moins lorsque tout va mal pour le capital, conféra à ces premières analyses une base théorique plus systématique, mais ne consacra pas cependant un chapitre particulier à cette question.

La cécité volontaire des divers spécialistes et dirigeants politiques du monde capitaliste ne se limita pas au XIXe siècle. Le 4 décembre 1928, un peu moins d’un an avant le krach d’octobre 1929 à Wall Street, qui devait marquer l’ouverture de la grande crise et de la dépression des années 30, le Président des États-Unis d’Amérique, Robert Coolidge, adressait en ces termes un message sur l’état de l’Union : « Aucun Congrès des États-Unis jamais réuni, en examinant l’état de l’Union, n’a eu de perspective plus agréable que celle qui apparaît aujourd’hui. À l’intérieur règnent la tranquillité et la satisfaction […] et le record du nombre d’années de prospérité […] À l’extérieur règnent la paix et la bonne volonté tirées d’une compréhension mutuelle ».  En 1973, un peu avant le krach dit pétrolier qui avait été précédé d’une phase d’expansion, avec flambée de la bourse et de l’immobilier, on pouvait entendre le même refrain. Quelques années avant ce krach, rappelait l’historien Jean Bouvier, « les économistes les plus célèbres, les hommes d’affaires les plus responsables, les dirigeants politiques les plus raisonnables […] pensaient que le monde économiquement avancé était  entré dans l’ère nouvelle de la croissance sans crise[7]».

Un tel état d’esprit n’avait nullement disparu lors du déclenchement de la nouvelle grande crise, en 2008.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Clément Juglar, économiste français (1819-1905), indiquait au lendemain de la crise de 1857 : «Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d’une grande prospérité ; nous signalerons les entreprises et spéculations en tous genres.»
  2. 2. Nikolaï Kondratieff, économiste russe (1892-1938).
  3. 3. Voir Hors-Série Marianne-L’Histoire, mars-avril 2009
  4. 4. Comme si l’argent pouvait produire directement de l’argent, sans passer par la production, sans y récolter au passage une plus-value tirée de l’usage de la force de travail humaine.
  5. 5. La dette publique, qui pour une part essentielle sert à financer des activités non productives (traitements des fonctionnaires, retraites, protection sociale), a certes permis lors des phases d’expansion relative, de “gonfler” la consommation générale, plus spécialement du côté des catégories non productives, mais un tel endettement conduit, comme pour les particuliers, à «vivre au-dessus de ses moyens», et à créer les conditions d’une aggravation de la crise, lors du retournement du cycle d’expansion en son contraire.
  6. 6. On pourra parler plus tard de «destructions créatrices» ou d’auto-régulation du marché par l’élimination des «moins performants», ou des “canards boîteux”.
  7. 7. Jean Bouvier, cité par Jacques Marseille, La vérité sur le krack boursier.

Extraits du Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels

1 octobre 2012

On a retenu les extraits qui illustrent la question du rôle historique du capitalisme et la nécessité de son dépassement par un mode de production nouveau : le mode de production socialiste. On a utilisé pour partie la traduction originale de Laura Lafargue, pour partie la traduction d’Émile Bottigelli. Le mot bourgeoisie a plusieurs fois été remplacé par le mot capitalisme, lorsqu’il nous a semblé que le terme valait pour désigner le mode capitaliste de production lui-même. Dans d’autres cas, on a maintenu le mot bourgeoisie, bien que parfois ces deux termes soient utilisés dans un sens équivalent. Les modifications sont indiquées entre crochets.

La place du capitalisme dans l’histoire

La bourgeoisie [et le mode de production capitaliste, sont] le produit d’un long processus de développement, d’une série de révolutions dans le mode de production et d’échange. […]

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. […] Elle a dépouillé de leur auréole toutes les activités considérées jusqu’alors, avec un saint respect, comme vénérables. […]
[Elle] a révélé comment la brutale manifestation de la force au Moyen âge, que la réaction admire tant, trouvait son complément approprié dans la fainéantise la plus crasse. Elle a été la première a montrer ce dont est capable l’activité des hommes. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques. […]
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes […] antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de toutes les conditions sociales, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise [capitaliste] de toutes les époques antérieures. Tous les rapports bien établis, figés par la rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées surannées et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et tout ordre établi se volatilisent, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin contraints de considérer d’un œil lucide leur situation sociale, leurs relations mutuelles.

Poussée par le besoin de débouchés de plus en plus larges pour ses [marchandises], [le capitalisme] se répand sur la terre entière. Il lui faut s’implanter partout, établir partout des relations.

Par l’exploitation du marché mondial, [le capitalisme] donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. […] Les vieilles industries nationales ont été anéanties et continuent de l’être chaque jour. Elles sont évincées par des industries nouvelles, dont l’implantation devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières du pays, mais des matières premières venues des régions du globe les plus éloignées, et dont les produits sont consommés non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. Les anciens besoins que la production nationale satisfaisait, sont remplacés par des besoins nouveaux, qui réclamant pour leur satisfaction les produits de contrées et de climats les plus lointains. L’ancien isolement de localités et de nations qui se suffisaient à elles-mêmes, fait place à des relations universelles, à une interdépendance universelle des nations […].

Grâce au rapide perfectionnement des instruments de production, grâce aux communications devenues infiniment plus faciles, [le mode de production capitaliste] entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses marchandises est l’artillerie lourde avec laquelle elle abat toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares qui nourrissent la haine la plus opiniâtre à l’égard de l’étranger. [Le mode de production capitaliste] force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production si elles ne veulent pas disparaître […].

La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a créé d’énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté les chiffres de population urbaine par rapport à celle des campagnes, et, par là, elle a arraché une partie importante de la population à l’abêtissement de la vie rurale. […]

[Le capitalisme] supprime de plus en plus la dispersion des moyens de production, de la propriété et de la population. [Il] a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. […]

Dans le cadre de sa domination de classe à peine centenaire, la bourgeoisie a créé des forces productives plus nombreuses et plus gigantesques que ne l’avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. Soumission à l’homme des forces de la nature, machinisme, application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, navigation à vapeur, chemins de fer, télégraphes électriques, défrichement de continents entiers, régularisation des fleuves, populations entières jaillies du sol, quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social ?

Les contradictions du capitalisme et la nécessité historique de son dépassement

Les moyens de production et d’échange sur la base desquels le capitalisme a commencé à s’édifier, ont été produits sur la base de l’ancienne société. Mais à un certain stade de leur évolution], les rapports dans le cadre desquels ils s’étaient développés [dans l’ancienne société] cessèrent de correspondre au degré de développement atteint par les forces productives. [Ces rapports] entravaient la production au lieu de la stimuler. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaînes. On les brisa. Ils furent remplacés par la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.

Nous voyons s’opérer sous nos yeux un processus analogue Les rapports [capitalistes] de production et d’échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a invoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est plus que l’histoire de la révolte des forces productives contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété. […]

Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, remettent en question et menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise tout entière. Chaque crise anéantit régulièrement une grande partie non seulement des marchandises existantes, mais même des forces productives déjà créées. Avec les crises éclate une épidémie sociale, qui serait apparue à toutes les époques antérieures, comme une absurdité : l’épidémie de la surproduction. La société se trouve brusquement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre générale d’anéantissement lui ont coupé tous ses moyens de subsistance : l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne servent plus à favoriser la civilisation bourgeoise et les rapports [privés] bourgeois de propriété ; au contraire, [les forces productives] sont devenues trop puissantes pour ces rapports qui les entravent. Et dès qu’elles surmontent cet obstacle, elles désorganisent la société bourgeoise tout entière, elles mettent en péril l’existence de la propriété [privée] bourgeoise.

Le système [capitaliste] est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il crée.
Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’une part, en imposant la destruction d’une masse de forces productives ; d’autre part en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. Comment, par conséquent ? En préparant des crises plus générales et plus puissantes et en réduisant les moyens de les prévenir. […]

Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort : elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes — les ouvriers modernes, les prolétaires.

À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise au même titre que tout autre article de commerce ; ils sont exposés, par conséquent, de la même façon à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.

À suivre

Engels, Anti-Dühring «Notions théoriques»

1 octobre 2012

Lecteur de Germinal, j’ai participé à des groupes d’études organisés par cette publication. Un des premiers textes que j’ai étudié était le chapitre «Notions théoriques» de l’Anti-Dühring d’Engels, publié en 1876[1]. Je n’ai pas forcément assimilé tout le contenu théorique de ce chapitre [2], mais j’ai retenu ce qui pour moi éclaire la question suivante : Une société peut-elle se transformer et sur quelle base ?

Même si aujourd’hui beaucoup s’accordent à dire que le capitalisme n’est pas sans poser problème, qu’il doit être amélioré, réformé ou même débarrassé de ses vicissitudes, discours, qui, avec la crise, peut faire écho même chez ses plus fervent défenseurs, peu sont ceux qui dans la période actuelle remettent en cause sa légitimité historique, le fait qu’il ait fait son temps.

Sans dénier le rôle progressif joué par ce mode de production dans l’histoire, Engels s’interrogeait déjà, il y a près d’un siècle et demi, sur cette légitimité, ceci non en fonction de désirs purement subjectifs, mais par une analyse matérialiste de l’évolution des sociétés. Sur la base de la théorie de Marx, il établissait la nécessité, et la possibilité, de la transformation de la société en un régime social nouveau, capable de dépasser les oppositions internes du mode de production capitaliste. Celles-ci en effet reposent sur une contradiction principale entre le caractère social des forces productives, développée par ce mode de production, et le maintien de formes privées de propriété des moyens de production sociale. Cette contradiction qui mine le régime capitaliste, pose en même temps les conditions matérielles de son dépassement.

Engels montrait aussi que le mode d’organisation de la production matérielle détermine pour une part les modes d’organisation sociale entre les hommes.

Dès les débuts de l’humanité, dans leur lutte pour la survie, les hommes ont établi des relations entre eux et ont commencé à associer leur travail et leur intelligence dans des productions communes. Ces premières mises en relation ont permis la formation de premiers groupements humains plus ou moins stables. Au cours de l’histoire ces groupements on revêtu diverses formes. Bien qu’il s’agisse là de schémas, qui ne correspondent pas exactement aux réalités historiques, on a pu ainsi parler de régime esclavagiste, puis féodaliste et enfin capitaliste. Dans chacun de ces régimes étaient mises en œuvre des forces productives (hommes, outils, machines) en fonction de rapports de production déterminés.

Pour définir ces différents régimes, les questions à se poser sont : qui produit, à quelle échelle, comment, qui est propriétaire des moyens de production et des richesses produites ? Par exemple, dans les sociétés dites esclavagistes, les forces productives humaines comptaient de nombreux  esclaves. Quant aux moyens de production, ils étaient la propriété des maîtres, propriétaires aussi des esclaves eux-mêmes. Le mode d’organisation de ce régime, comme de tout autre régime, ne tenait ni du hasard ni de la volonté délibérée des hommes, mais de déterminations objectives. Il participait du long processus de développement des forces productives que chaque nouvelle génération d’hommes héritait des anciennes générations. Et comme les racines de l’arbre ne peuvent se développer  qu’un temps dans un espace trop étroit, les forces productives nouvelles ne pouvaient se développer pleinement sans conduire, tôt ou tard, à la nécessité d’une transformation d’ensemble des rapports de production anciens.

D’un mode de production à un autre

Dans les divers modes de production, la contradiction entre le caractère des forces productives et le caractère des rapports de production prend des formes différentes. Dans le régime dit féodal (qui comme le régime esclavagiste ne fut jamais un régime “pur”, mais contenait déjà des éléments du mode de production marchand simple), les forces productives étaient limitées et très peu socialisées. Si l’on s’intéresse au secteur de l’agriculture, dominant dans les premiers siècles du Moyen âge, les paysans fabriquaient dans la mesure du possible ce dont ils avaient besoin pour vivre, aussi bien vêtements que nourriture, instruments de travail et objets d’utilité quotidienne. Les outils individuels de travail, rudimentaires, étriqués, peu productifs, leur appartenaient le plus souvent, mais non la terre ou des moyens de production collectifs, tels des moulins, des fours à pain, qui pouvaient être dans la dépendance des seigneurs féodaux.

Une fois acquittées les corvées et redevances en nature (ou plus tard en argent), la famille du paysan pouvait garder et consommer ce qui lui restait de sa récolte, c’est-à-dire fort peu. Le caractère limité de la production et de l’échange des productions, et le rôle encore limité de l’argent, conféraient au régime féodal une relative stabilité, du moins du point de vue des déterminations qui réglaient ce régime de production 3. Toutefois, sur la base des premiers surplus de l’agriculture, des forces productives parvinrent à se développer, notamment dans la production artisanale et manufacturière libre des villes. Le progrès de la production, son élargissement, permirent de produire au delà des besoins immédiats des individus et des familles de producteurs. Les surproduits du travail, devenus marchandises entrèrent dans l’échange marchand, qui se généralisa, créant les conditions d’un changement d’ensemble du mode de production. Tout cela ne se produisit pas du jour au lendemain, ni sans grands bouleversements politiques et sociaux. De la même façon, le passage du régime marchand simple à l’économie capitaliste, avec ses avancés et reculs, se fit en plusieurs siècles.

Le rôle historique progressiste du capitalisme et son épuisement

Les moyens de production du Moyen âge, individuels et étriqués, ne permettaient pas le développement d’une production permettant une large satisfaction des besoins sociaux. De la mauvaise récolte d’un jour se préparait la famine du lendemain, qui affectait non seulement les paysans mais aussi les travailleurs des villes. Le rôle historique du capitalisme fut d’élever la productivité du travail à un niveau tel que nul n’aurait put l’imaginer. Peu à peu, le rouet fit place au métier à filer mécanique, la main qui maniait le marteau du forgeron fit place à de puissantes machines à vapeur, l’agriculture se modernisa et devint plus productive. On produisit de plus en plus en de moins en moins de temps. Les petits producteurs isolés, conduits à la ruine, furent concentrés et organisés en grandes masses de travailleurs dans des fabriques. La division du travail simplifia et rationalisa les processus de production. Ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans que s’établisse une certaine correspondance entre le caractère des forces productives et les rapports de production. Mais ces mêmes forces productives, une fois développées et socialisées par le mode de production capitaliste, entrèrent par la suite en contradiction avec le caractère demeuré privé de la propriété des grands moyens de production.

Dans le régime ancien, et dans le mode marchand simple, ce que produisait le paysan ou l’artisan, une fois payés les impôts et redevances, lui appartenait de facto, parce qu’il l’avait généralement fabriqué lui même, avec sa propre force de travail et ses propres outils. Le bénéfice des surplus qu’il pouvait mettre sur le marché lui revenaient de la même façon. Mais dans le capitalisme, si l’on excepte la survivance de producteurs indépendants, la règle est que le capitaliste, détenteur de moyens de production, s’approprie non le produit de son propre travail, mais celui du travail d’autrui, ou plutôt le produit du travail d’un ensemble d’hommes, un produit social. Ce conflit entre forces productives socialisées et maintien d’une appropriation privée, est à l’origine des graves contradictions qui traversent le capitalisme, contradictions qui se révèlent au grand jour dans ses crises périodiques.

Si dans un régime de type féodal, le peu de choses produites était, pour des raisons évidentes, rapidement consommé et utilisé. Il n’en est plus toujours de même dans le capitalisme. Les capitalistes, en concurrence, escomptant chacun plus de profit, poussent à la création d’une abondance de biens au-delà des “possibilités du marché”, c’est-à-dire au-delà, non des besoins, mais de la solvabilité des acheteurs-consommateurs. La lutte pour les débouchés met tous les capitalistes en nécessité de produire plus et au moindre coût dans les secteurs les plus rentables, toujours sans savoir s’ils pourront ou non réaliser la valeur des marchandises produites et la plus-value qu’ils en retirent. Cette production anarchique, sans vue d’ensemble, se manifeste dans des guerres commerciales, d’abord entre capitalistes d’une même nation puis bientôt entre capitalistes de différentes puissances. Les grandes crises de surproduction, inévitables dans ce mode de production, entraînent la destruction de forces de production devenues sans emploi, ces grandes guerres économiques, ont abouti, plusieurs fois dans l’histoire, à des “guerres tout court”, qui ont conduit également à des destructions gigantesques de forces productives matérielles et humaines.

Ce sont de tels effets de la contradiction fondamentale du capitalisme, dans sa phase développée, qui me semblent signaler la perte de sa légitimité historique et la nécessité de son remplacement par un autre mode de production, qui fera correspondre au caractère des forces productives, socialisées par le capitalisme, un régime social de propriété des grands moyens sociaux de production.

La mise en évidence de la nécessité historique d’une telle évolution est déjà présente dans le Manifeste du Parti communiste, proposé en 1847, par Marx et Engels, et dont on trouvera des extraits ci-après.

[[3]] 3. Il ne faut pas oublier en effet qu’une instabilité sociale régnait, du fait des multiples querelles entre féodaux, des guerres, qui ruinaient les paysans. Du point de vue de la production, cette stabilité relative tenait bien sur au fait qu’avec une production aussi limitée, il ne pouvait être question, comme dans le capitalisme, de crises de surproduction, ce qui n’empêchait nullement les crises de subsistance, les famines, et les destructions humaines qu’elles entraînaient.[[3]]

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir Friedrich Engels, Anti-Dühring, troisième partie, chapitre II.
  2. 2. Dans ce compte rendu d’étude, certaines formulations ne sont pas présentes dans le texte d’Engels, mais résultent de point de discussions abordés dans le groupe d’étude

La production de la richesse sociale et son mode de répartition entre les classes

1 octobre 2012

Durant la période dite des “Trente Glorieuses”, le capitalisme, après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, se trouvait en période de prospérité relative. Face aux revendications de diverses catégories de population, les gouvernements pouvaient alors ouvrir les vannes de la redistribution de la richesse sociale. Nombre d’individus, de toutes classes sociales, voyant alors l’argent public jaillir, comme s’il s’agissait d’un phénomène de la nature, se dispensaient de se demander quelle était la source de cette fontaine enchantée.

Cette attitude magique n’a point disparu. Mais la situation a changé. La base productive de la société s’est rétrécie. La dette publique, qui permettait ces dernières décennies encore de satisfaire jusqu’à un certain point les diverses sollicitations, atteint une somme colossale, qui tend à dépasser les moyens de la rembourser. La crise générale du capitalisme qui manifeste ses effets dévastateurs dans le monde entier, ne pouvait qu’aggraver les choses.

Dans cette conjoncture, il est plus que jamais nécessaire de comprendre à quelle source puise un État lorsqu’il pratique une large politique de “redistributions sociales”, qu’il dispense des ressources à ses agents, ou qu’il alimente des caisses de retraite ou de sécurité sociale, déficitaires.

Comprendre cette question revêt une grande importance si l’on veut élaborer une analyse concrète des différentes classes, dégager leurs intérêts respectifs, les points sur lesquels les classes populaires peuvent s’unir, mais aussi les possibles contradictions qui peuvent se faire jour entre les priorités des unes et des autres.

Sources et formes de la richesse sociale

Il y a deux sources de la richesse, en général, en tant que valeurs, biens, utiles aux hommes, ceci dans tous les modes de production : la nature et le travail humain vivant (par opposition au travail humain déjà cristallisé dans un produit). Une partie des richesses données par la nature ne devient utilisable par les hommes que pour autant que ceux-ci y exercent leur propre travail.
Les formes de la richesse sont pour leur part différentes selon les modes de production. Dans la production marchande, et dans le capitalisme qui est la forme développée de la production marchande simple, les richesses prennent “la forme marchandise”. La marchandise est constituée d’une valeur d’usage, et d’une valeur d’échange (ou valeur proprement dit). La valeur est créée par le travail humain vivant et lui seul. dans la marchandise, la valeur produite est en fonction de la quantité de travail humain nécessaire à la production.

Détenir plus ou moins d’argent revient à détenir plus ou moins de valeur, une plus ou moins grande part de la richesse telle qu’elle se présente dans le capitalisme, et donc à détenir une plus ou moins grande part du produit du travail humain vivant rendu par les travailleurs dans ce mode de production.

Que ce soit de façon justifiée ou non, légitimement ou non, tout individu — de quelque groupe ou classe qu’il soit — tout individu donc qui demande à détenir plus d’argent, c’est-à-dire à détenir plus de signes de valeur, demande plus de “droits de tirage” sur la richesse sociale créée, une part plus grande du produit du travail humain rendu en cette formation. Il ne peut que se tourner, légitimement ou non, consciemment ou non, vers la source de la “rivière enchantée”,  la production de valeur créée par le travail des producteurs.

Il n’y a pas de génération spontanée, ni de miracle : dans le régime marchand capitaliste, toute quantité de valeur détenue par qui que ce soit provient toujours, directement ou indirectement, de la valeur créée par la force de travail des travailleurs producteurs de marchandises.

Les classes sociales et la répartition des richesses produites

La source de valeur et de richesse est dans la production. Et celle-ci ne peut être “répartie”, “distribuée”, que si cette production crée de la valeur, des richesses. Il faut aussi que les producteurs créent plus de valeur que ce coûte leur propre entretien, sinon il n’y aurait rien à “répartir”. Il faut donc que les producteurs créent de la plus-value, et à cette plus-value s’alimentent nécessairement, sous une forme ou sous une autre, toutes les autres catégories sociales, et pas seulement les capitalistes.

Sur la base de la production, la répartition de la richesse concerne toutes les classes, catégories sociales, en raison de places et fonctions diverses, opposées ou complémentaires, qu’elles occupent dans la division sociale du travail. On va s’intéresser à quelques-unes de ces catégories ou classes.

— Dans la production capitaliste, la répartition oppose d’abord les agents de la production immédiate de la richesse: le capital et le vendeur de force de travail[1]. Si on laisse de côté la valeur des moyens de production (ceux-ci ne sont toujours que de la plus-value accumulée et transformée en moyens de production), la question de la répartition touche au rapport entre les salaires payés pour l’emploi de la force de travail, et, la plus-value produite par cette force de travail et empochée par le capital.

Les protagonistes (les travailleurs et le capital) ont le même souci, augmenter leurs parts respectives. Mais ils ne sont pas dans des conditions équivalentes pour obtenir satisfaction.

— La question de la répartition de la richesse créée ne concerne pas que les agents de la production immédiate de la richesse, travailleurs et capital.

Les produits [marchandises] étant créés, il faut en réaliser la valeur qu’ils ont incorporée, c’est-à-dire qu’il faut qu’ils soient vendus, achetés, payés, que la valeur revienne, sous forme argent, au capitaliste, sinon la production s’interrompt, il ne peut y avoir un nouveau cycle de production. Les marchandises ne viennent pas spontanément devant les consommateurs [les acheteurs]. Leur mise en relation avec ceux-ci suppose un certain nombre d’activités qui concernent la circulation des richesses, des marchandises, activités de transport ou liées aux nécessités commerciales. Ces activités nécessaires à la réalisation des valeurs produites, impliquent du travail et des moyens matériels, elles ont un coût. Si elles sont indispensables à la réalisation de la valeur, elles ne créent pas de valeur nouvelle, tout au plus conservent-elles la valeur créée dans la production, elles sont non productives (c’est-à-dire non productives de valeur nouvelle).
Toutes  les personnes occupées à ces activités utiles, mais qui ne créent pas de valeur supplémentaire, tirent leurs moyens d’existence de la richesse, de la valeur créée dans la production immédiate[2].

Les activités d’administration de l’entreprise productive capitaliste, entrent dans la même catégorie que les activités de circulation, elles sont improductives mais nécessaires au fonctionnement de l’entreprise, donc à la formation et à la reproduction de la richesse.

Le propriétaire foncier, qui détient une propriété privée du sol, dont il tire une rente, ou loyer, (imposés au capitaliste agraire ou industriel), prélève également des revenus propres sur les profits du capitaliste producteur, donc sur la richesse créée dans la production immédiate.

Le financier pour le crédit qu’il fait au capitaliste producteur perçoit lui aussi des intérêts prélevés sur le profit de ce dernier, donc sur la richesse produite dans la production immédiate. En l’occurrence, la nature proprement parasitaire de cette activité financière apparaît dès lors que l’on observe que le financier tire des revenus non d’une activité positive, mais de sa seule disposition de signes de la richesse (l’argent), et même de signes virtuels, d’argent qu’il n’a pas, qui n’est qu’une anticipation de la production de richesse par le capitaliste producteur qui emprunte.

— Dans certains pays, avec le capitalisme développé, beaucoup de catégories sociales reçoivent de la richesse sans être liées aux activités qu’on a vues jusqu’ici. Elles ne remplissent pas de fonctions directement nécessaires à la mise en œuvre du capital ou à la réalisation des valeurs produites. Une partie de ces catégories remplissent des fonctions sociales générales. C’est le cas des personnes employées par des institutions publiques non productives : armée, police, justice, enseignement, santé, administrations, entreprises publiques et assimilées, etc. Elles reçoivent leurs moyens d’existence de l’État, des départements, etc. Leurs activités peuvent être plus ou moins utiles à la société dans son ensemble, ou à une partie de celles-ci. Mais par rapport à la question qui nous intéresse ici, le problème dans tous les cas est de savoir comment les institutions peuvent distribuer de la richesse aux catégories qu’elles emploient.

Les entreprises publiques ou assimilées se distinguent des entreprises capitalistes ordinaires. Ces établissements et les personnels qui en font partie sont plus ou moins affranchis des contraintes capitalistes directes. Ils ne sont pas soumis à la répartition capitaliste ordinaire, ils n’ont pas, par exemple, l’obligation de dégager au moins le taux de plus-value et de profit moyens, qui permet de reproduire les conditions matérielles de leur activité. Ils ne sont pas même tenus de dégager des surplus. Quant aux agents qu’ils emploient, ils ne doivent pas la totalité, ou même pas du tout, leurs moyens d’existence aux richesses créées dans les établissements qui les emploient, et qui pour la plupart ne développent pas d’activités directement productives.
L’argent ne tombe pas du ciel ne pleut pas dans les établissements publics ou semi-publics qui redistribuent de la richesse. Il faut qu’ils aillent chercher cette richesse là où elle est produite, à sa seule source : dans les entreprises capitalistes productives (ou auprès des producteurs indépendants), ceci par le truchement des impôts, des taxes diverses, etc., c’est-à-dire par des prélèvements sur la valeur produite par le travail humain productif.

En période de prospérité, lorsque la production de richesse suit une ligne constante ou ascendante, tout semble aller de soi, dans le meilleur des mondes. On trouve légitime de traire le travail productif comme si son pis était intarissable. On se réjouit en pensant que l’on prend au capital ce qui nous revient de droit, et qu’on le “taxe” pour le plus grand bien de tous. Il faut « prendre l’argent là où il est », pouvait-on dire lorsque la production de richesses était au rendez-vous. La vérité de la formule tenait évidemment en ce qu’on ne peut tondre un œuf. Mais c’était oublier qu’en ponctionnant le capital, l’État et les autres institutions publiques ponctionnent toujours dans le même temps, la valeur, la richesse, produite par les travailleurs sous sa forme accumulée par le capitaliste.

En période de rétraction de la production de richesse produite par le travail productif, les institutions publiques (et le capital lui-même) ne peuvent plus répartir la même quantité de richesse aux individus et catégories qu’elles emploient. Elles sont contraintes d’emprunter sur les marchés de l’argent le nécessaire à ladite répartition. Et la dette publique augmente jusqu’au moment où aucune anticipation raisonnable de productions futures ne permet plus d’espérer un possible remboursement. Ainsi toute la société, et au premier chef ceux qui créent la richesse, les travailleurs productifs, se trouve endettés pour entretenir une partie de l’ensemble social. Et chaque accroissement de l’endettement des institutions publiques, sans développement correspondant de la production, en période de rétraction, de crise, rapproche l’État de la faillite.

On voit que le fameux “État providence” ne peut se présenter, et agir comme tel, que sur la base du travail productif et des valeurs qu’il crée pour la société, le premier ne peut pallier la défaillance du second dont il tire ses moyens.

Une autre dimension de nature politique concerne en France les personnels employés par les établissements plus ou moins productifs sous contrôle de l’État. Les catégories, du moins les personnels permanents, nécessaires ou non nécessaires, des administrations publiques, ont bénéficié de dispositions particulières, meilleures ou moins mauvaises que les travailleurs du privé, avec la concession de statuts plus ou moins exorbitants des règles capitalistes du travail salarié. Les contraintes du capitalisme ne s’y appliquaient pas, en raison de leur dépendance directe non à l’égard du capital mais des institutions publiques. Ces dispositions ont conduit à ce que ces catégories tendent à “oublier” à quelle source s’alimente la richesse qui leur est garantie et régulièrement concédée.

Cette fraction de la population, distinguée du sort commun, semble tout attendre de la puissance publique, indépendamment même pour certains des services rendus à la vie de la société. Elle a eu tendance à se poser comme idéal-type, ce qui a pu conduire à des représentations irréalistes de la situation, comme si la richesse coulait d’une source intarissable située en terre inconnue. Comme ces personnages de Brecht qui “veulent manger le pain mais ne veulent pas savoir comment il est fait”, beaucoup en sont venus à poser leurs revendications dans un monde imaginaire, se résumant pour les temps de prospérité à tirer tout le lait possible du “pis de l’État” qui semble inépuisable, et, pour les temps de crise, à exiger que cet État «fasse payer les riches pour nous payer”. En oubliant ici encore que si les riches paient c’est, comme tout ce qu’ils payent, avec ce qu’ils ont tiré des travailleurs productifs et accumulé sur leur surtravail.

Les prolétaires employés par le capital qui ont créé la valeur distribuée par la “trésorerie générale” et par les “riches” que doit solliciter l’État, est plus réaliste. En période de crise de surproduction capitaliste, lorsqu’ils voient les marchandises produites s’accumuler dans l’usine, sans acheteurs, ils savent eux, que, si les produits ne sont pas vendus, quand bien même le capitaliste leur rétrocéderait toute la plus-value, et même ses richesses personnelles, viendra le moment où il n’y aura plus rien à distribuer. Ainsi loin d’amoindrir sa combativité contre le régime capitaliste, ils l’élèvent à une vue d’ensemble, qui touche au problème fondamental de ce régime, qui ne se réduit pas tout entier au seul processus de leur exploitation, mais aussi dans la tendance irrépressible à l’extension illimitée, dans l’anarchie sociale de la production et la concurrence.

L’ensemble des questions abordées, touchant au rapport entre la production de la richesse sociale et sa répartition, est ici analysée dans le cadre du régime capitaliste. Toutefois, si le remplacement de ce régime par un régime économique socialiste, modifie les ressorts intimes, les formes et les modes d’existence de la production des conditions matérielles de vie de la société, ainsi que les rapports entre les hommes qui en dépendent, il n’exonère nullement la société — bien au contraire il le lui intime et lui en donne les moyens — de réaliser les équilibres, les proportionnalités nécessaires, entre production et répartition, entre travail directement productif et indirectement productif, entre production du nécessaire et production des moyens de développement général de la société.

Le mode de répartition de la richesse et la question de la direction du mouvement des classes populaires

Ces questions on le voit ne peuvent être éludées lorsqu’il s’agit de poser des perspectives de lutte, à court terme ou à long terme, pour les classes populaires. Sans opposer les différentes catégories sociales les unes aux autres, on doit s’interroger sur les places respectives qui doivent leur être conférées dans la direction générale et historique de la lutte des classes. Pour dresser des perspectives, doit-on continuer à se focaliser, comme c’est le cas aujourd’hui, sur les revendications catégorielles de groupes sociaux non soumis directement aux aléas du mode de production capitaliste, ce qui ne permet pas de dégager un intérêt commun. Ou faut-il prendre appui sur les classes liées à la production immédiate, les plus soumises à la contradiction fondamentale du capitalisme, et qui par là sont seules sont à même de dégager un intérêt commun de la société et de permettre une unification historique des forces.

La reconnaissance en pratique du caractère social de la production, sous la figure de la propriété sociale, ne peut pas conduire à rééditer à l’échelle de la société, le vieux mot d’ordre erroné de certaines organisations ouvrières du passé, “à chacun le produit intégral de son travail”, ni a fortiori à chacun le droit de puiser sans limites dans le produit social. Il importe en premier lieu de voir que la défense d’intérêts catégoriels, et ceci quelle que soit, pour une classe donnée, les individus ou organisations qui les formulent, ne peuvent correspondre à l’intérêt général, à court terme comme au plan historique. Examinons, à cet égard et à titre d’exemple, deux types de revendications, qui ne peuvent concourir à poser des perspectives communes pour l’ensemble des classes populaires.

La revendication, du côté des producteurs directs à recevoir le produit intégral de leur travail

Certains courants politiques ont prétendu que le socialisme devait permettre au travailleur de recevoir le produit intégral de son travail. Cette idée était absurde, puérile, démagogique. En effet les travailleurs ne pourraient être assurés d’avoir reçu le produit intégral de leurs travaux respectifs que s’ils recevaient ledit produit sous sa forme naturelle : le mineur recevrait n tonnes de charbon, le tisserand n mètres de toile, etc. Ils seraient bien avancés ! Ne serait-ce que parce qu’ils devraient passer beaucoup plus de temps à essayer, vainement, d’échanger des fractions de leurs produits respectifs, contre d’autres fractions de produits d’autres travaux nécessaires à leurs existences. Et encore on laisserait de côté la question de la nécessité pour le mineur, par exemple, de remonter lui-même à la surface le charbon abattu dans la veine, de le convoyer lui-même, etc., ce qui, une journée n’ayant que vingt-quatre heures, réduirait considérablement le temps consacré à l’abattage du minerai. Le recours à un travailleur convoyeur, qui revendiquerait aussi la possession du produit intégral de son travail, rendrait insoluble la question de savoir de qui, ou dans quelles proportions, du mineur qui abat ou du convoyeur qui met en surface, le charbon est le produit ?

L’attribution au travailleur du produit intégral de son travail a été posée comme juste répartition, socialiste. Or elle n’est même pas “sociale”.

Imaginons le travailleur ayant reçu le produit intégral de son travail, d’un mois de travail. Il est bien content, enfin il n’a plus de sangsues sur la peau. Il se présente dans son entreprise le mois suivant, où il s’aperçoit que pour pouvoir travailler le mois à venir, il faut non seulement qu’il soit là, mais qu’il apporte les matières premières nécessaires à la production, les pièces de rechange pour les machines usées le mois précédent, bref, des moyens de production.

Il constate que sa production et lui-même ont besoin de moyens de circulation.
Il constate que ses enfants doivent recevoir une instruction, que toute sa famille peut avoir besoin de soins.
Il constate que les choses et les hommes ont besoin de protection contre les accidents de toutes origines.
Il constate que son entreprise et les individus ont besoin d’être protégés contre les délits et les crimes, et aussi contre des agressions extérieures.
Il demande par conséquent des services de voirie, des écoles et maîtres d’école, des hôpitaux et des personnels soignants, des pompiers et des gendarmes, une armée, tout cela supposant non seulement des personnes mais aussi des moyens matériels.

Or, ayant reçu le produit intégral de son travail, il est seul à posséder de quoi payer le coût des moyens de production, sans lesquels le mois à venir il ne recevra que l’intégralité de rien, il est seul à pouvoir prendre en charge les coûts de la voirie, des écoles, des hôpitaux, de la justice, de la police, etc.

Une fois ces nécessités “productives et sociales” payées et satisfaites, il s’aperçoit qu’il est bien loin d’avoir en poche « le produit intégral de son travail ».
On dira qu’il peut décider de se soustraire à ces nécessités, en ce cas ni lui, ni la société, n’ont beaucoup de jours à vivre.

La revendication de droits économiques gagés sur l’augmentation de la productivité du travail

 

À propos de la remise en question de la réforme des retraites, certaines organisations syndicales et politiques ont cherché, ou crû voir, le salut dans un accroissement de la productivité du travail, c’est-à-dire une augmentation de la plus-value relative. Un retraité de la fonction publique, vraisemblablement militant, et paraissant restituer l’argumentaire de son syndicat, posait alors le problème ainsi :

« Il y aurait actuellement quatre retraités pour dix actifs, en 2050, il y aurait huit retraités pour dix actifs. Ce ratio actifs/retraités pose un problème facile à résoudre, si on le prend par l’angle de la richesse produite. Les dix actifs de 2050 produiront probablement plus de richesse que les dix d’aujourd’hui. »

e mode de résolution serait possible, soit si le temps de travail des dix actifs était allongé, ce qui augmenterait la plus value absolue, soit si, en une même durée, ils dépensaient plus de force de travail (travail plus intense), ou rendaient plus de produits (plus de productivité), deux formes d’augmentation de la plus-value relative. Bref, dans tous les cas, il faudrait pousser les feux sous les pieds du travailleur productif.

On remarque que ce retraité reste dans un indéfini, baptisé “la richesse produite”. Certes, il perçoit bien que « seul, le travail produit de la richesse, la valeur est toujours ajoutée par le travail ». Mais le travail en question reste une notion indéfinie, car ce qui produit de la valeur, de la richesse, dans le capitalisme, ce n’est pas un travail indéfini, mais le travail humain vivant, productif, directement ou indirectement, rendant des marchandises sous l’autorité du capital, et non pas « des richesses produites par le travail de tous ». Dans le régime marchand capitaliste, on l’a vu, nombre de personnes travaillent, sans pour autant créer de valeur, donc de richesse.

On peut faire l’hypothèse que ce retraité durant sa vie active n’a pas été payé pour se tourner les pouces, qu’il a probablement rendu un travail plus ou moins indirectement productif, ne créant peut-être pas de valeur nouvelle, mais conservant du moins des valeurs existantes. Mais les prises de position qu’il exprime correspondent mal à cette hypothèse, elles ne paraissent pas essentiellement liées à son travail, son activité sociale, mais plus au statut spécial, distingué du droit commun, qui lui était octroyé, ce qui semble-t-il l’incite à poser comme une évidence (c’est « facile »), la nécessité de l’augmentation de la plus-value relative rendue par les travailleurs productifs, pour assurer toutes les redistributions estimées dues. Il n’est pas sûr que l’on puisse, du côté des catégories à statut public, et sur la base de ce type de revendications, fonder une alliance solide avec les travailleurs productifs, et plus largement unir les différentes classes populaires.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On ne s’intéresse pas ici pour simplifier aux producteurs indépendants (agriculteurs, artisans), mais il ne faut pas oublier qu’ils participent eux-aussi de la production sociale de richesses et de valeur. Et lorsqu’il s’agit de se poser la question des alliances de classes à privilégier du point de vue historique, cette caractérisation est à considérer.
  2. 2. Cela est vrai aussi pour les richesses et valeurs créées par les producteurs indépendants.

Les éducateurs du peuple : Jean-Jacques Rousseau. Première partie : Petite biographie

1 octobre 2012

Première partie : Petite biographie

L’année 2012 est celle du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau.
Pour célébrer ce tricentenaire, on se centrera dans ce numéro sur la biographie de Rousseau. Dans le numéro suivant, on s’intéressera de façon plus détaillée à sa pensée politique.

Né le 28 juin 1712 à Genève, Rousseau meurt en 1778 à Ermenonville, onze ans avant le début de la Révolution française dont il avait pressenti l’avènement.

Nous approchons des temps de crise et du siècle des révolutions, écrivait-il dans l’Émile en 1762.

Nombre de protagonistes de cette révolution se réfèreront à sa pensée pour légitimer leur propos. Et bien que certains aient alors trahi cette pensée, d’autres, tels Robespierre, s’en inspireront pour défendre les visées historiques du peuple.

Le parcours de Rousseau est exceptionnel et remarquable, riche en rebondissements, parfois en paradoxes, à l’image du xviiie siècle, son siècle, tout aussi étonnant, qui débute en France par la Régence, le règne de Louis XV, et se termine par la grande Révolution, qui met fin aux privilèges de la noblesse et aux vestiges des formes féodales. Dans ce siècle Rousseau fut un personnage important, auteur, entre autres œuvres, du Contrat social, qui devait connaître une longue postérité au-delà même des frontières de la nation.

Théoricien de la souveraineté du peuple et des conditions de son institution, Rousseau a fourni aux classes populaires les ressorts théoriques leur permettant de poser la maîtrise de leur devenir. Ses idées jugées irréalistes et surtout subversives furent interdites [1], censurées, critiquées [2], pillées, le sens de ses mots détournés, processus qui commença dès le xviiie et se poursuivit au cours des siècles suivants. Actuellement encore, on assiste à un vandalisme systématique et à une falsification de sa théorie politique par certains philosophes [3]. L’obscur petit apprenti graveur, plusieurs fois vilipendé, n’en est pas moins devenu une figure tutélaire de la Révolution française et d’autres révolutions du xixe et xxe siècles dans le monde, et un inspirateur du droit politique moderne.

Comment Jean-Jacques est-il devenu Rousseau, comment peut-on expliquer cette évolution hors du commun ? L’histoire de sa vie fournit quelques éléments de réponse. On évoquera l’homme, son caractère, ses rencontres, en relation avec le contexte historique, en s’intéressant aux rapports tumultueux qu’il a entretenu avec sa ville natale, Genève, comme avec le siècle des “Lumières” et l’appréciation originale qu’il a porté sur les philosophes de ce siècle.

Les années d’apprentissage

Rousseau, on l’a dit, a vu le jour à Genève. Les premières expériences de sa vie sociale sont liées à cette ville et aux contradictions sociales et politiques qui existaient en son sein. Jean-Jacques descendait par sa mère Suzanne de la famille Bernard, qui occupait une position notable à Genève et bénéficiait d’une honnête aisance. La fortune d’Isaac Rousseau, son père, était plus modeste. Né en haute ville, patricienne et bourgeoise, Jean-Jacques, à la suite du décès de sa mère à sa naissance, dut à l’âge de deux ans, accompagner son père, horloger, dans le faubourg industrieux de Saint-Gervais, quartier d’artisans et de marchands. Dès son plus jeune âge, il est associé à ce milieu social, classe qui avait à Genève à cette époque, une certaine conscience d’elle-même et de ses intérêts. Sur des principes tout à la fois politiques et de classe (revendications égalitaires), des conflits sociaux  éclataient en effet régulièrement dans cette Cité dès le début du xviiie siècle.

Dans l’atelier paternel où Jean-Jacques passait de longues heures, il débute son apprentissage de la lecture. Dans son adresse « Á la République de Genève » en 1755, il évoquera la figure de son père, tout à la fois travailleur manuel et, comme d’autres artisans genevois [4], riche de connaissances universelles, «vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier.»

Enfant choyé et admiré au sein de sa famille, Rousseau dira dans les Confessions que dès sa naissance, il n’eut « sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de lui que les meilleures gens du monde ». L’action de ce milieu familial sur lui se révèle déterminante. Dès l’âge de dix ans, chez le pasteur Lambercier, il assimile aussi des principes d’honnêteté, de transparence, ennemis de toute forme de mensonge.

Jean-Jacques était destiné à devenir artisan. Après le bannissement de son père, en raison d’un duel, il fut confié en 1722 à la garde de son oncle, Gabriel Bernard. À treize ans, en 1725 il entre chez Ducommun, un maître graveur, comme apprenti pour une durée de cinq ans. Rousseau ne trouve pas de mots assez durs pour évoquer son patron « rustre et violent » qui le maltraite et lui enseigne la vulgarité. Les années d’apprentissage qui suivent sont douloureuses, il y apprend l’insubordination et l’amertume. Et, s’étant trouvé d’un certain “côté” des rapports sociaux, il prend conscience de leurs contradictions, qu’il dénoncera par la suite. C’est toutefois au cours de cette période que son goût de la lecture s’affirme et que naît son penchant très vif pour la nature, la vie simple et sa passion pour la botanique.

À seize ans, en 1728, son avenir d’artisan graveur s’arrête. Lors d’une excursion hors de la ville, il décide de quitter Genève. Par ce choix, il perpétue les habitudes familiales. De nombreux membres de sa famille sont dispersés un peu partout en Europe, son père émigrera un temps à Constantinople pour des raisons économiques, son frère quittera le foyer familial pour disparaître en 1721. Après son départ, Jean-Jacques est inséré dans une filière chargée de récupérer les brebis genevoises égarées : M. de Pontverre, curé de Confignon l’accueille, puis Madame de Warens le prend en charge. Il est envoyé à Turin où, de protestant il devient catholique, le 21 avril 1728. La période qui suit de 1728 à 1751 est très enrichissante et capitale pour Jean-Jacques. Âpre au travail, esprit curieux, ayant le souci de l’étude, il va acquérir en autodidacte cette culture qu’il conservera comme un trésor. Partout, il étudie sans relâche, lit et copie laborieusement des quantités d’auteurs. Dans le même temps il se fait de solides relations.

À Lyon, de 1740 à 1741, chez les Mably, Rousseau fréquente de beaux esprits comme l’abbé lui-même ou son frère, Condillac, et il se familiarise avec le monde. À Venise (1743-1744) il entre au service de M. de Montaigu, ambassadeur de France auprès de la Sérénissime. C’est la seule fois où il fera l’expérience directe des affaires publiques.

La matrice genevoise

Genève se présente comme un premier jalon qui rend compte pour une part du parcours intellectuel et politique de Jean-Jacques vers Rousseau. Cette Cité-République  s’est historiquement formée selon un mode spécifique. Indépendante depuis 1535, maintes fois menacée par des puissances extérieures, Genève s’est très tôt émancipée de rapports strictement féodaux. République patricienne et bourgeoise, elle est aussi précocement traversée par des luttes sociales et des revendications politiques de type moderne, notamment revendication égalitaire (en 1707, en 1734-38). De ce fait, les mouvements qui la traversent anticipent plusieurs fois dans l’histoire d’autres révolutions, ainsi en sera-t-il de la révolution genevoise de 1782 (du “quatrième état»), qui se produit sept ans avant la Révolution française, puis de celle de 1841-42, qui précède elle aussi de sept ans, la révolution de 1848 en France et en Europe. Dans la formation de la République de Genève, la conjonction spécifique de contradictions entre monde ancien et monde moderne, ne pouvait manquer de laisser une empreinte sur la formation des citoyens genevois, et plus spécialement sur le citoyen Rousseau.

« Je suis né à Genève d’Isaac Rousseau, citoyen et de Suzanne Bernard, citoyenne », ces premières lignes des Confessions montrent l’importance que Rousseau attache à ce titre de citoyen genevois. Il publie son premier écrit, Discours sur les sciences et les arts (1750) avec cette indication « par un Citoyen de Genève ». En 1728 à Turin, vingt-deux ans plus tôt, il avait cependant perdu cette citoyenneté en se convertissant au catholicisme. En 1754 il tient à effacer « ses erreurs » de jeunesse en renouant avec la religion de ses pères, recouvrant par là ses droits de citoyen. À Genève, tout citoyen était à la fois électeur et éligible. Le peuple, c’est-à-dire les citoyens (fils de bourgeois nés dans la ville), d’une part, et d’autre part, les bourgeois (fils de bourgeois nés hors de la ville), exerçaient une certaine forme de souveraineté, inédite jusqu’alors ailleurs qu’à Genève. Bourgeoisie et citoyenneté délimitaient des privilèges plus que des statuts économiques.
Au xviiie siècle, la Cité apparaît donc comme une sorte d’îlot républicain et protestant que Rousseau va glorifier au moins jusqu’en 1762. En 1764, dans les Lettres écrites de la montagne, déçu de l’attitude de Genève envers l’Émile et Du contrat social, il renoncera pourtant à sa citoyenneté. Toutefois c’est de ce régime républicain, disait-il, qu’il avait hérité le sens de l’égalité et de la liberté.

Genève est ainsi le premier creuset de la réflexion de Rousseau. Il fait référence à Genève, comme modèle urbain d’une démocratie accomplie. Mais au cours de l’évolution de sa pensée, il va bien au-delà des principes démocratiques mis en œuvre à Genève, périodiquement remis en question et limités par des principes de représentation restrictifs. Certains genevois, issus des milieux populaires, s’inspireront des aspects les plus subversifs de sa pensée pour mettre en cause les principes de cette république. Rousseau lui-même développe à cet égard des points de vue contradictoires. En 1755, dans la dédicace du Discours sur l’origine de l’inégalité adressée «à la République de Genève», il présente cette ville-Cité comme une ancienne république ayant résisté à la corruption des temps : « C’est un pays libre et simple, où l’on trouve des hommes antiques dans les temps modernes ». Genève s’oppose ainsi à la France, pays de la « mollesse » et du « luxe » [5].

La ville de Genève, connaît un certain nombre de crises institutionnelles. En 1718, l’affaire dite des lettres anonymes met en lumière de nombreuses questions autour de la souveraineté : — à qui doit-elle revenir — comment déterminer le contenu de la volonté générale et comment “l’extraire” ? — quels sont les pièges de la représentation politique ? Ces interrogations ne cesseront de hanter Rousseau et il s’efforcera d’y réponde des dizaines d’années plus tard lorsqu’il réfléchit à son projet des Institutions politiques, qui sert de base au Contrat social. En 1737, une crise profonde secoue de nouveau la république de Genève. De passage dans la ville, Rousseau est affecté par ce climat de guerre civile.

Enfin, en 1766 s’ouvre une période de troubles institutionnels dans laquelle, alors en Angleterre, il se trouve impliqué à son insu. Il est alors désigné par tous – diplomates, écrivains étrangers et genevois – comme le grand responsable à l’origine des troubles. Le “mal”, qui sévissait depuis longtemps au sein des institutions de Genève, se révélait en effet ouvertement depuis la condamnation conjointe par les autorités de l’Émile et Du contrat social. Rousseau était devenu le cri de ralliement des citoyens favorables à la souveraineté populaire. Celui-ci se tint au courant de la situation, participa avec largesse à la collecte réalisée au profit des opposants genevois, mais ne s’engagea pas publiquement.

En 1781-82, quelques années après la mort de Rousseau, éclate la révolution de Genève, alliance entre les bourgeois citoyens et les natifs non citoyens, révolution qui se fait au nom des principes qu’il a développés, l’égalité civile de tous les hommes. Louis XVI indique alors que cette révolution est un mauvais exemple pour son peuple (les Français), et qu’il faut l’étouffer sans délai. Trois armées coalisées (française, sarde et bernoise) assiègent la ville et la font capituler. Les patriciens reprennent tout le pouvoir, l’égalité civile est cependant maintenue, mais les cercles où l’on discutait de politique sont dissous.

Rousseau et la conjoncture intellectuelle  de son temps

Lorsque Rousseau prend place dans la vie intellectuelle de son temps, plus spécialement en France, le commerce se développe, l’industrie prend son essor, des négociants, des armateurs amassent d’énormes fortunes, la classe bourgeoise et celle des financiers s’élève dans la hiérarchie sociale. Tous ces riches parvenus que Rousseau finira par abhorrer, sont souvent des esprits cultivés, des mécènes fastueux. Ils ouvrent des salons, entretiennent le goût de la conversation brillante, procurent aux littérateurs des admirateurs enthousiastes, des relations utiles, parfois une aide matérielle et suscitent entre eux une émulation d’esprit. Rousseau côtoie ce beau monde durant une dizaine d’années, entre 1740 et 1750. Il est certes avide de réussite, mais timide et introverti, il ne se sent pas à l’aise dans ce milieu. Il s’en éloigna après y avoir rencontré le succès avec le Discours sur les sciences et les arts.

Dans ce discours il mettait en garde contre la décadence des mœurs chez un peuple grisé par sa propre civilisation. Le Discours n’en est pas moins primé. Jean-Jacques a trente-huit ans et, après une longue série de déboires et d’hésitations, la réussite est au rendez-vous. Le livre sorti en 1751 connaît un grand succès, nul n’escomptait un tel écho. Par ses qualités d’écriture, sa force de conviction, Rousseau touche un large public. On entendra dire à son propos Voilà quelqu’un qui ne parlait pas pour passer le temps.

Le Discours développe le paradoxe selon lequel le progrès des sciences et des arts est à l’origine de la corruption des mœurs. La décadence de la société y est dénoncée, avec sous les yeux l’exemple du climat politique désastreux qui régnait alors en France. Les prises de position de Rousseau lui valent de nombreuses critiques. Le début de la gloire marque en même temps le commencement des ennuis auxquels il devra faire face.

Rousseau ne souhaite pas se présenter comme un philosophe face à de « beaux esprits », mais comme un homme qui parle à ses semblables. Se démarquant « des hommes célèbres qui s’immortalisent dans la République des Lettres », il se range parmi les « hommes vulgaires », restant dans l’obscurité, recherchant le bonheur en eux-mêmes, se bornant à remplir leurs devoirs, nouvelle figure de l’intellectuel qui s’emploie non à « bien dire » mais à « bien faire ». L’influence de cette thématique sera considérable, le goût, plus ou moins authentique, de la vie simple, du sentiment et de la vertu, se répand. Quelques années plus tard, avec La nouvelle Héloïse (1761), qui connaît aussi une large audience, une mode est lancée, et Rousseau devient « le directeur de conscience, le prophète et l’apôtre d’un monde nouveau ».

Celui-ci cependant ne se sent pas à l’aise dans le rôle que le monde lui réserve, d’intellectuel plus ou moins histrion, mi-philosophe, mi-musicien (avec le Devin du village présenté à la Cour en 1752, il connaît en en effet le succès dans le domaine musical). Pour conserver sa liberté, il refuse la pension que la Pompadour lui proposait. En 1756, son installation à l’Ermitage – une maison que lui prête Madame d’Épinay, à l’orée de la forêt de Montmorency – correspond pour lui à un nouveau départ. Il poursuit « sa renaissance intérieure », et veut sortir du monde. Il s’agit pour lui d’assumer consciemment, presque comme un honneur, la pauvreté, ou du moins la modestie d’une condition devenue « indice de vérité et de pureté ». Sa vie austère d’honnête labeur lui semble élever une protestation contre le monde des riches et des puissants. Cette retraite correspond également à son désir d’œuvrer à une théorie politique générale.

C’est de cette époque que date son goût pour la solitude, il l’apprécie d’autant plus qu’il se trouve au cœur d’interminables brouilles avec et entre ses amis – Madame d’Épinay, Grimm, Diderot –, et que la conjoncture politique et économique est difficile et tourmentée : défaites militaires, nouveaux impôts, querelles parlementaires, etc. En 1758, il prend ses distances à l’égard  de Voltaire (dont les attaques virulentes vont s’amplifier) et par rapport aux encyclopédistes, Diderot, entre autres. Pour ses anciens amis, Rousseau fait de plus en plus figure de “déserteur”.
Au plan théorique, la période qui s’étend des années 1750 à 1762 est très féconde, la théorie politique de Rousseau prend forme. Il rédige le Discours sur l’origine de l’inégalité des hommes et compose l’article « Économie politique » pour l’Encyclopédie. Dans le premier texte, il analyse les contradictions sociales de son temps, sa pensée gagne en radicalité. Il élabore une théorie de l’aliénation, comme état de l’individu qui, du fait de conditions extérieures, cesse de s’appartenir, se trouve traité comme une chose, ou en devient esclave, les conquêtes de l’humanité se retournant contre lui.

La portée historique de l’œuvre

En l’année 1762 paraissent deux grands traités, Du contrat social et l’Émile œuvres complémentaires, l’une traitant de la formation de la société politique, l’autre de la formation de l’homme. Dans l’Émile, il poursuit son analyse de l’aliénation, son origine, ne résidant pas selon lui dans l’homme lui-même, mais dans ses conditions d’existence, sociales et politiques :
« Sitôt que je fus en état d’observer les hommes, je les regardais faire, et je les écoutais parler ; puis, voyant que leurs actions ne ressemblaient point à leurs discours, je cherchai la raison de cette dissemblance […]. Je la trouvai dans notre ordre social, qui de tout point contraire à la nature que rien ne détruit, la tyrannise sans cesse, et lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences, et je vis qu’elle expliquait seule tous les vices des hommes et tous les maux de la société. D’où je conclus qu’il n’était pas nécessaire de supposer l’homme méchant par sa nature, lorsqu’on pouvait marquer l’origine et le progrès de sa méchanceté. »

Dans l’article « Économie politique », il s’efforce de définir les conditions qui permettraient de résoudre les contradictions qu’il a mises au jour, et dans le Contrat social, sept ans plus tard, il pose les conditions générales de leur résolution.

En dépit de ces avancées théoriques, la période la plus noire, la plus tragique et la plus intransigeante de son existence s’ouvre, surtout de 1762 à 1770. D’emblée ses deux ouvrages sont perçus comme des livres qui contestent l’ensemble de l’ordre établi, alors que le thème du goût de la vie simple et naturelle pouvait demeurer compatible avec cet ordre, à titre de contrepoint. En outre, ce ne sont pas seulement les contenus religieux ou politiques qui sont jugés subversifs, mais aussi leurs tonalités plébéiennes. Rousseau s’adresse en effet à tous les hommes, quels que soient leurs rangs, leurs conditions, ou leur éducation. C’est pourquoi, il apparaît à ses contradicteurs comme redoutable, ceci d’autant plus qu’il exerce une authentique fascination au-delà même des classes populaires. Un de ses détracteurs, le plus virulent, le “docteur Tronchin”, qui craignait plus que tout la subversion sociale disait de lui :

« Il est bien cruel que l’esprit et l’éloquence de cet homme n’aboutissent qu’à soutenir des paradoxes et à troubler la société. »

À Paris comme à Genève, avec l’interdiction de ses deux traités, Rousseau se sent persécuté, il fuit hors de France en juin 1762, mais son installation hors des frontières se trouve contrariée sur les injonctions de ses protecteurs, Malesherbes, le prince de Conti, les Luxembourg, auxquels il évite le déshonneur au prix de sa propre proscription.

En exil en Suisse, à Môtiers il commence la rédaction des Confessions. Au bout de trois ans, jugé indésirable, il se réfugie en Angleterre sur une invitation de Hume (de 1766 à 1767). C’est un échec. De retour en France, sous le pseudonyme de Jean-Joseph Renou, il se réfugie à Trie-le-Château, jouissant de la protection du prince de Conti. Puis il décide de revenir à Paris en 1770, le climat politique s’étant éclairci. À son retour, il ne pense qu’à une chose, pouvoir enfin sortir de sa proscription volontaire. Il prépare sa réhabilitation, les Confessions devant à ses yeux constituer la pièce maîtresse de ce dispositif, sans juges, sans jury et sans aveux. En décembre 1770, Rousseau entame une série de lectures de son manuscrit. Les milieux philosophiques prennent peur. En mai 1771 Madame d’Épinay intervint pour que soit mis un terme au scandale. Rousseau se voit notifier l’interdiction de poursuivre. Privé de publication, il est maintenant interdit de parole, par ceux-là mêmes qui prétendaient œuvrer pour la liberté du genre humain. Rousseau se le tient pour dit et reste silencieux, refusant d’aborder tout autre sujet que celui de la musique.

Si Rousseau est conduit par les circonstances à s’abstenir de tout commentaire politique, on ne saurait en déduire qu’il renonce à se préoccuper des questions du monde. Bâillonné, il poursuit sa réflexion. Après s’être penché sur le cas de Genève, Les lettres écrites de la montagne (1764), sur celui de la Corse, Projet de constitution de la Corse (1765), il s’attache à analyser le destin singulier de la Pologne, dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772). Il préconise pour ce pays, de se réformer en profondeur, en intégrant  universaux politiques et le meilleur de ses traditions. Dans un autre texte, les Dialogues, il s’interroge sur le processus par lequel l’humanité a perdu son visage. Cette aliénation de l’être concerne cette fois-ci la figure de l’auteur lui-même. Rousseau se plaint d’avoir perdu sa figure, d’être devenu cet homme défiguré, victime « des imposteurs qui le défigurent ».

Ses Confessions elles-mêmes lui paraissaient désormais impropres à le laver des calomnies que l’on répand sur son compte. Les Dialogues amorcent une critique radicale du siècle des Lumières, plus spécialement de sa philosophie, dont il peut souligner le caractère surfait. Le règne de la philosophie lui semble n’être que celui de l’opinion publique ou plutôt des opinions publiques. Ce n’est pas l’opinion publique en tant que telle qui constitue une nouveauté, c’est sa dictature sur les esprits. Les responsables de cette évolution ? La « secte philosophique », « réunie en un corps sous des chefs », devenus eux-mêmes les « arbitres de l’opinion publique », dont Rousseau avait été la première victime. La réputation du plus calomnié des hommes est cependant grandissante et commence à faire l’objet d’un véritable culte. Ses ennemis et ses rares amis se réfèrent d’une façon ou d’une autre à son œuvre [6]. Robespierre, rencontrant Rousseau à la fin de sa vie dans son dernier refuge à Ermenonville, relate son entrevue en ces termes :

« Je t’ai vu, dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse ; j’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors j’ai compris toutes les peines d’une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité. Elles ne m’ont pas effrayé. La conscience d’avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux ; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont daignés ses contemporains. Comme je voudrais acheter ces biens au prix d’une vie laborieuse, au prix même d’un trépas prématuré ![7]»

Apaisé, ayant renoncé à l’espoir d’une possible réhabilitation depuis la mort de son protecteur attitré, le prince de Conti en 1776, Rousseau met en chantier les Rêveries du promeneur solitaire dont il poursuit la rédaction jusqu’à l’année de sa mort.
À Ermenonville, il s’éteint le 2 juillet 1778.

Onze ans après la mort de Rousseau, comme cela avait été le cas quelques années auparavant au cours de la révolution genevoise de 1782, c’est en référence aux principes qu’il avait développés que s’ouvre avec la Révolution française une nouvelle époque historique. En 1794, en témoignage de la nation reconnaissante, ses restes sont triomphalement transférés au Panthéon en vertu d’un décret de la Convention Nationale. Comme le proclame alors Lakanal, sans doute fallait-il la Révolution pour comprendre toute la portée révolutionnaire du Contrat social.

Références principales

Monique et Bernard Cottret, Jean-Jacques Rousseau, Perrin, 1990.

Jean-Jacques Rousseau et la Révolution française, dir. Tanguy Laminot,  Études J.-J. Rousseau, À l’écart, 1989.

Louis Binz, Brève histoire de Genève, Chancellerie d’État, Genève, 2000.

Jean-Jacques Tatin-Gourier, Le Contrat social en question, Presses Universitaires de Lille, 1989.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Du Contrat social (ou Principes du droit politique), et l’Émile parus la même année, 1762, furent brûlés, son auteur décrété de prise de corps.
  2. 2. Barrès notamment, en 1912, lors du deux centième anniversaire de la naissance du « citoyen de Genève », s’élevait avec véhémence contre « l’extravagant musicien » qui, s’il séduisait en lui l’artiste, révulsait le politique.
  3. 3. Voir notamment les courants politiques qu’illustre Slavov Zizek
  4. 4. En 1536, avec l’adoption de la Réforme, obligation était faite aux citoyens d’envoyer leurs enfants à l’école.
  5. 5. Dans le même esprit, il répond à l’article « Genève » de l’Encyclopédie rédigé par d’Alembert qui prenait le contre-pied du Discours sur les Sciences et les Arts, et le mettait en cause personnellement. Dans cet article, d’Alembert déplorait la proscription dont le théâtre faisait l’objet. La réponse de Rousseau, la Lettre sur les spectacles, condamne certaines formes de théâtre qu’il estime délétères pour en préserver Genève. Le théâtre est selon lui à l’image des mœurs, renvoyant aux individus l’image de la conscience publique de leur nation : «C’est pour cela qu’il ne faut pas de théâtre à Genève. Si l’on veut conserver les mœurs simples de la cité républicaine, il ne faut pas y acclimater le théâtre parisien.»
  6. 6. Voir Jean-Jacques Tatin Gourier, le Contrat social en question, Presses Universitaires de Lille, 1989.
  7. 7. Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre.

Comment je suis venu à la politique

1 octobre 2012

Des questions touchant la vie d’un homme d’un âge certain imposent une méditation sur le sens qu’a pu prendre sa vie. Il est temps aujourd’hui que je m’en préoccupe, en m’efforçant de discerner ce qui, dans mon parcours et ma prise de conscience, a relevé de ma propre volonté et ce qui dépendait du contexte, des circonstances, des situations vécues, pour partie indépendantes de choix délibérés.

Mon cheminement politique est une question qui, pour ce qui me concerne, est centrale à plus d’un titre, puisque, encore aujourd’hui, je consacre à la politique une bonne partie de ma vie. Comment en suis-je arrivé à ce que cette flamme éclaire mon âme et ma conscience ?

Lorsque j’étais gamin, je voyais ma mère trimer pour nous élever, ma sœur et moi . Elle occupait à l’époque deux emplois, l’un dans le textile comme ouvrière, puis employée en restauration collective, l’autre comme femme de ménage. Ceci, pour dire, que la journée de labeur se terminait dans la soirée. Je la vois encore laver à la serpillère le sol des bureaux,  enlever la poussière, et ma réaction était de l’aider à nettoyer le sol. J’ai au moins appris à faire cette tâche. Je me souviens de cette servitude, j’y voyais une certaine injustice et je comprenais qu’elle le faisait pour nous. Mon père, lui, travaillait en tant que chef d’équipe dans une usine de fabrication de carrelage et il participait le soir à faire le ménage avec ma mère.

Je crois que le sentiment d’injustice c’est ce qui m’a d’abord marqué. Puis au fil de la vie, au collège d’enseignement technique, où je préparais un CAP d’aide comptable, un mouvement de grève des collégiens eut lieu. Je me souviens de ma participation à ce mouvement, mais je participais sans vraiment connaître ses tenants et ses aboutissants, je ne sais d’ailleurs plus aujourd’hui qu’elles en étaient exactement les motifs.

À une échelle plus large, Mai 68 a apporté son concours à mon intérêt pour la société dans son ensemble et pour les questions politiques. Non pas lors de l’événement lui-même, je n’avais que douze ans, mais plus tard quand j’ai commencé à chercher à comprendre les ressorts d’un tel événement. À cette époque, ma curiosité prenait une forme un peu plus développée, mais elle fut peu satisfaite. Je lisais des livres sur le sujet sans vraiment bien saisir les causes de ce mouvement, et sans d’ailleurs trouver d’analyses satisfaisantes. Je disposais alors moi-même de peu de moyens théoriques et historiques pour saisir la place de l’événement, mais le processus était en cours.

En 1972, j’avais seize ans, mes parents divorcèrent. Ce bouleversement familial a dû jouer un rôle, mais lequel ? Je suis encore incapable aujourd’hui d’en saisir la portée, ce que je savais c’est que les choses ne seraient plus comme avant.

Quelques années plus tard, en 1976, ce fut l’armée, le service militaire. J’y fis mes premières armes politiques, pas forcément les bonnes quand j’y repense aujourd’hui. J’étais encore un “candide”. Bien que je ne refuse pas la discipline et la hiérarchie, c’est l’humiliation vécue qui m’inclina à participer à un comité de soldats pour rendre plus “humaine” la condition militaire des soldats. J’étais incorporé en Allemagne et nous publiâmes, mes camarades et moi, un petit journal que diffusaient de jeunes Allemands à la sortie des casernes, sur le chemin de la gare que nous empruntions pour prendre le train lors des permissions accordées. Avec le recul aujourd’hui, cette action politique qui me semblait légitime, utilisait sans doute nos ressentiments, pour une autre cause que la nôtre. À cette époque, les intérêts de l’Allemagne dans sa volonté de redevenir une puissance libérée de la présence militaire des alliés sur son sol, pouvaient “coïncider” avec notre rébellion.

Ces premières armes, ont précédé un militantisme syndical où je me suis engagé après mon retour de l’armée. Je travaillais alors dans une entreprise de taille moyenne en tant qu’employé de bureau. J’observais qu’il existait une certaine injustice entre ceux dont le salaire était bien plus conséquent et celui des employés comme moi. Il me semblait qu’il y avait une inégalité qui n’était pas nécessairement justifiée par des mérites particuliers. Les années passant, je me suis rendu compte que l’action syndicale ne me suffisait pas. Souvent elle se bornait à des objectifs sociaux d’assistance, à des revendications culturelles, voire consuméristes, des actions commerciales, touristiques, qui ne pouvaient modifier le fonds des choses. Mais ce qui me déplaisait aussi était de voir que des représentants syndicaux agissaient souvent pour leur bien personnel. Illusion peut-être, déception plus encore, la perception des ces insuffisances et défauts me conduisaient à concevoir la nécessité d’une compréhension et d’une action plus générales, d’ordre politique. Mais vers quoi se diriger, quelle orientation trouver ? Je n’avais pas de réponse.

Le poste de travail que j’occupais m’ennuyait, et malgré l’attention de mon chef de service (je l’en remercie) qui me proposait des postes plus attrayants par la diversité des tâches à accomplir, j’ai décidé d’aller voir ailleurs, et je m’y suis préparé. C’était une période, il faut le reconnaître favorable, car j’ai pu obtenir quelques aménagements pour suivre une formation universitaire qui m’a permis d’aborder des questions sociales, politiques, économiques et même historiques. Au final, après une licence de sociologie, j’ai obtenu un DEA (Diplôme d’Études Approfondies) en philosophie politique. Il n’est pas inutile de savoir que l’entreprise qui m’employait connaissait des difficultés ou les anticipait, difficultés économiques non encore visibles de façon flagrante pour moi à ce moment, ce qui explique en partie les facilités qui m’ont été accordées. En 1987 je fus ainsi licencié pour des raisons économiques, sous le prétexte que par le niveau des études que j’avais atteint, il me serait plus facile de retrouver un emploi. Voilà donc, j’étais dans la première charrette, je me retrouvais à la rue, je n’avais pas vu sous cet angle cette expérience de formation, qui anticipait sur mon intention de quitter cette entreprise pour d’autres aventures.

C’est au cours de cette période “propice ” que ma conscience politique s’est affermie. Même si les prises de position politiques de beaucoup des étudiants que je côtoyais me semblaient plus ou moins futiles et détachées des réalités et des préoccupations des classes populaires, cette insertion me donna à percevoir de façon plus large les problèmes de l’ensemble du monde. Un des révélateurs déterminants fut pour moi associé aux événements qui se sont déroulés au Chili en septembre 1973, date du coup d’État militaire qui rejeta du pouvoir politique tout un mouvement populaire, je dirais “socialiste” pour aller vite et sans entrer dans le détail. Nombre de réfugiés politiques chiliens s’installèrent alors en France, certains m’ont exposé les conditions de la lutte du peuple chilien. Par le biais de conférences, de débats, par la participation dans un groupe de sympathisants lié à un mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne, a commencé à se forger, tant bien que mal, une ouverture politique plus large sur le monde et ses luttes. Je me souviens, cela est resté gravé dans ma mémoire, d’un discours du président chilien, Salvador Allende, prononcé avant le coup d’État. Celui-ci, s’adressant à des ouvriers, mettait l’accent sur le rôle crucial du travail productif, source de richesse et de valeur pour toute la société.

Par ces rencontres, j’ai abordé la question du socialisme de manière incomplète et dispersée, voire même un peu fausse, mais de premiers jalons, de premiers repères se mettaient en place. Un autre facteur intervint, je dirais que ce fut le plus déterminant. Je vais parler de ma rencontre avec le journal Germinal, rencontre rendue possible par l’intermédiaire des activités “chiliennes” que je menais alors. Ce fut un coup de foudre, une révélation. Dès les premières lectures je compris qu’il fallait que je m’engage dans cette voie, il y avait comme une coïncidence, j’étais arrivé à un niveau de conscience encore embryonnaire, l’élévation politique je la trouverai en ce journal éducateur.

Depuis lors, je participe au mieux de mes possibilités, de mes disponibilités, à forger et diffuser des contenus qui permettent aux classes populaires d’élever leur conscience, comme je m’efforce d’élever la mienne, afin que le peuple se dote des moyens de maîtriser son devenir. Lors de chaque parution, les études des articles de ce journal me permettent de développer des connaissances, et d’en acquérir par moi-même en fonction de repères clairs, de saisir mieux les conditions historiques dans lesquelles se déroule aujourd’hui la lutte des classes populaires, de dégager les perspectives de cette lutte. Après bien des années, toujours avec cette volonté qui m’anime, malgré des moments difficiles, les doutes qui peuvent nous assaillir, car nous traversons une période historique de recul, je sais qu’il faut tenir, qu’il faut continuer ce travail pour que le peuple se trouve dans les conditions de reprendre l’initiative historique, de sortir des impasses et des crises destructrices que le régime production marchand capitaliste produit sur la base de ses propres contradictions.

La crise générale du capitalisme La situation de la France, la disposition des forces de classes. Comment s’orienter politiquement

1 octobre 2012

La crise actuelle n’entre pas dans le cadre de ces crises “ordinaires” qui marquent de façon périodique le capitalisme depuis que ce mode de production s’est imposé. Depuis le début du XIXe siècle, le monde capitaliste a traversé plus d’une vingtaine de crises. Toutes n’ont pas été de la même importance. Il s’agit cette fois-ci, comme en 1929, d’une crise générale, qui ne permet plus d’espérer un “redressement” rapide de la situation. Les crises que l’on peut estimer mineures surviennent en moyenne dans l’espace d’une décennie. Précédées d’une phase d’expansion, elles sont suivies d’une période de récession, et d’une reprise relativement rapide. Lorsque ces crises coïncident avec une crise générale, comme c’est le cas aujourd’hui, elles sont beaucoup plus destructrices, la période de dépression beaucoup plus longue. Du fait que les contradictions inhérentes au mode de production capitaliste ne peuvent plus alors être surmontées comme à l’ordinaire, ces crises majeures conduisent à des désastres historiques, qui s’accompagnent d’une réaction généralisée. Il en fut ainsi après la crise de 1929, avec l’instauration ou le renforcement de régimes fascistes et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. (Voir dans ce numéro Les crises dans le mode de production capitaliste)

Dès la survenue de la première grande crise, des observateurs avaient, bien avant Marx, perçu que le mouvement de l’économie capitaliste se déroulait en fonction de cycles d’expansion et de rétraction, dont la répétition périodique signalait la relation étroite qu’ils entretenaient avec les contradictions majeures de ce régime. Aujourd’hui peu de responsables politiques, associatifs ou syndicaux, ou d’économistes patentés, rapportent ces crises à leurs déterminations essentielles, ils se bornent à mettre l’accent sur les facteurs contingents de leur déclenchement, et ne peuvent ainsi déceler les causes intimes de ces catastrophes périodiques, ni par conséquent proposer de voies pour leur résolution.

C’est dans cette situation de crise mondiale de grande ampleur que les élections présidentielles et législatives de 2012 ont pris place, situation qui sans doute a joué un rôle dans les scrutins qui ont porté Français Hollande et la gauche au pouvoir. Parmi les électeurs cependant, beaucoup n’imaginaient pas qu’un retournement miraculeux de la situation pourrait résulter de ce vote. Pour les catégories sociales les plus touchées par la crise, cela valait surtout comme acte conjuratoire. Ce ne sont pas d’ailleurs ces catégories qui majoritairement ont porté leur choix sur les candidats de la gauche socialiste. L’électorat de François Hollande et du Parti socialiste regroupe en effet un fort pourcentage de catégories de la société relativement aisées et disposant d’un haut niveau d’études : cadres, professions libérales, fonctionnaires (près de 70 % des fonctionnaires se sont prononcés pour Hollande, alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30 % des voix des travailleurs indépendants). Quant au taux d’abstention des ouvriers aux Législatives, il s’est révélé particulièrement important.

Maintenant que Nicolas Sarkozy et la droite ont été battus, les problèmes essentiels qui se posent au pays ne se sont pas magiquement évanouis, ils se seraient plutôt aggravés. La dénonciation du précédent Président de la République ne peut plus durablement servir à masquer une réalité qu’il faut désormais regarder en face. Il ne semble pas pourtant que ce soit le cas du côté du nouvel exécutif si l’on regarde les priorités mises en avant. Si l’on pouvait reprocher à l’ancien hôte de l’Élysée de ne pas disposer d’une vision historique du cours des choses, du moins savait-il naviguer à vue. Certains maintenant se demandent, y compris dans le camp vainqueur : Y a-t-il encore un pilote dans l’avion ?

On a parfois l’impression qu’il s’agit moins pour la nouvelle équipe de diriger l’ensemble d’une nation que de satisfaire ses diverses clientèles, comme si l’on se préoccupait d’abord de repeindre les volets et de poser aux fenêtres des rideaux mode, alors que la maison est en train de brûler.  De toute urgence, il s’agit de décider du nombre d’heures de travail à assigner aux écoliers et enseignants, ou de produire des lois décrétant que deux messieurs ou deux dames pourront légalement s’unir et  procréer, sans doute par quelque opération du Saint-Esprit.

On a parlé de la désillusion des électeurs, mais ce qui semble s’être manifesté, du moins dans un premier temps, participe d’un sentiment d’abattement, de lassitude. Les citoyens ont tiré leur dernière cartouche, celle dont ils disposaient encore, leurs suffrages, mais tout reste en l’état, ou empire. Ce que d’ailleurs une grande partie des citoyens savaient ou pressentaient déjà, comme en attestent les éléments d’enquête réunis avant les élections (Voir l’enquête parue dans le n°7).

Lucidité du côté des classes populaires, vue brouillée du côté des organisations ?

Si quelques cadres de la fonction publique et quelques dirigeants syndicalistes étaient enclins à projeter sur le résultat des élections des espérances très générales, envisager une amélioration de leur sort propre, des ouvriers, des employés, des artisans et des agriculteurs, exprimaient un certain scepticisme : « les socialistes en parlent [de trouver des solutions], mais […] ce n’est que des paroles » ; « Je vote socialiste […] mais est-ce que réellement ils arriveront à faire quelque chose ? ». Certains ne voyaient aucune organisation politique capable de régler les principaux problèmes, faisant état d’une défiance générale à l’égard des partis, ou syndicats, trop centrés selon eux sur leurs propres intérêts, suspectés de « travailler pour eux-mêmes », en fonction d’intérêts « particuliers et non communs », d’être coupés de la réalité et incapables de « régler les problèmes de fond ». Selon eux la résolution de ces questions de fond ne dépendait que pour une faible part des choix des gouvernements : « l’économie française [va mal] depuis plusieurs décennies, quel que soit le parti politique » ; « la crise serait la même si notre gouvernement était de gauche ».

Pour l’essentiel, ces interlocuteurs rapportaient les difficultés de la situation au mode de fonctionnement de l’économie capitaliste, et son extension au monde entier : concurrence des pays émergents, problèmes de compétitivité, désindustrialisation, délocalisations, chômage. Ils estimaient en outre qu’il ne servait à rien de repousser le problème à l’extérieur du pays (monde ou Europe), et que la solution, si solution il y devait y avoir, était à chercher au sein de la nation elle-même, en tant que forme et lieu historique le plus adapté pour poser et s’efforcer de porter remède aux difficultés de la population.

Tirées de l’expérience, de telles appréciations ont permis aux individus les plus liés aux effets des contradictions capitalistes de dresser un état des lieux encore sommaire. Beaucoup toutefois signalent que s’il est possible de désigner les problèmes, il est difficile d’en saisir les causes. Les repères généraux font défaut du fait qu’aucune orientation générale n’est donnée, aussi bien du côté des tenants du pouvoir que de celui des organisations politiques et syndicales. Certes, des militants engagés affirment qu’il n’en faut pas moins « montrer son mécontentement », maintenir des mobilisations capables de « faire réagir les politiques », mais sans savoir vers quoi se diriger, et en se demandant si les luttes parviendront à déboucher sur quelque résultat tangible.

Ces demandes d’orientation non satisfaites, s’exposent pour plusieurs individus des classes populaires comme une exigence : « on a besoin de perspectives », « il y a eu le PC, [c’était] il y a longtemps ». Le témoignage d’un lecteur de Germinal dans ce numéro exprime ce même besoin : « Vers quoi se diriger, quelle orientation trouver, je n’avais nulle réponse.

Rétablir l’orientation historique

Les expériences individuelles, les échanges, la recherche personnelle de connaissances, fournissent de premiers éléments d’orientation. Ces expériences ne sont pas les mêmes en fonction des contextes sociaux au sein desquels évoluent les différentes catégories sociales[1]. Il existe aussi des bornes à l’expérience individuelle, lorsque n’existe pas de véritable organisation de classe, qui seule permet de situer ces expériences au sein d’une vue d’ensemble, d’un cadre général qui leur donne sens. Cette tâche qui était celle des Partis ouvriers et communistes n’est plus menée à bien. Les cadres politiques généraux qui permettent aux classes populaires de s’orienter sont à reconstituer, au plan de l’histoire, par la théorie, et dans chaque situation particulière, par l’analyse concrète.

Un lecteur qui participe aux groupes d’études de Germinal s’est intéressé à cet égard à la question : Comment une société peut-elle se transformer et sur quelle base ? En étudiant un texte d’Engels, appuyé sur la théorie de Marx, il donne à voir la nécessité et la possibilité, historiques, de la transformation de la société en un régime social nouveau, capable de dépasser la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste, et le développement anarchique auquel il conduit et qui se révèle au grand jour dans ses crises périodiques. Il montre aussi comment l’analyse de cette contradiction, dévoilée par Marx, permet de réunir les conditions matérielles du dépassement du capitalisme. Si celui-ci a joué un rôle historique dans l’élévation et la socialisation des forces productives, ces forces productives, une fois développées et socialisées, entrent par la suite en contradiction avec le caractère demeuré privé des rapports de production capitaliste, créant les conditions de l’avènement d’un mode de production vraiment social.

Marx soulignait aussi le rôle éminent qu’avait joué la classe bourgeoise, du fait de sa position économique dans la société d’Ancien régime, dans la transformation de la base de la vieille société et la promotion d’un intérêt d’ensemble de la société. De la même façon, maintenant que la tâche révolutionnaire de la bourgeoisie est achevée, c’est la classe prolétarienne, qui, du fait de sa position économique dans la société capitaliste, se trouve à son tour capable de réaliser une nouvelle transformation sociale générale. Ainsi, le capitalisme n’a pas seulement forgé les armes qui poussent à sa destruction (contradictions fondamentales), mais il aussi a produit les hommes qui manieront ces armes : «  les ouvriers modernes, les prolétaires ».

Les vicissitudes de la lutte immédiate

La transformation de la société, le processus nécessaire de substitution d’un mode production par un autre, mis au jour par Marx, se déroulent dans le temps historique, il est marqué par des phases d’avancées et de reculs. Lorsque l’on se trouve dans une phase de recul, la perspective d’une telle transformation dans la durée historique peut sembler ne pas être d’un grand secours. On a surtout en tête les difficultés immédiates qui s’accumulent. Situer les luttes immédiates au sein d’une telle perspective n’en est pas moins nécessaire pour travailler à rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière, et éviter qu’une instrumentation du désespoir et de la colère des classes populaires ne soit utilisé contre leur propre cause [2].

On pourrait estimer que lorsque le capitalisme subit une crise grave, la situation serait favorable pour la lutte des classes populaires. Mais en l’absence d’orientation et d’organisation unificatrices, d’abaissement de la conscience politique et de la capacité directrice de la classe ouvrière, c’est au contraire la division des forces, la lutte de tous contre tous, qui tend à s’imposer lors des périodes de revers historique.

Il y a une quarantaine d’années en France les différentes luttes sociales s’orientaient d’une façon ou d’une autre en fonction du pôle constitué par la classe ouvrière et le mouvement communiste. Mais depuis lors, le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme, a affecté l’ensemble de la vie politique, dissipant aux regards toute perspective historique pour l’ensemble de la société. Et bien que le capitalisme ait perdu de sa légitimité historique, la classe ouvrière, n’est plus ou pas encore en situation de reprendre la direction de l’ensemble du mouvement.

Au cours de ces décennies, d’autres catégories sociales se sont trouvées dans les conditions de conquérir un certain ascendant sur le mouvement revendicatif. D’une certaine façon ce sont elles qui, par leurs organisations, ont été portées à la tête de l’Etat en 2012. Sur la base de leurs intérêts propres, ces catégories ne peuvent cependant réaliser l’union de lutte des classes populaires. Elles tendent en effet à s’accommoder du capitalisme, pourvu que celui-ci maintienne leurs positions particulières, désirant moins l’instauration d’un régime socialiste que le retour au bon vieux temps d’un capitalisme qui, compte tenu de leurs situations particulières, leur paraissait plus “humain”.

Pour tracer des perspectives historiques comme pour orienter les luttes immédiates, il est ainsi nécessaire de s’intéresser à la disposition des forces de classe dans la société actuelle, le rôle que chacune d’elles peut jouer, les possibles contradictions entre les priorités des unes et des autres en fonction de la place qu’elles occupent dans le régime capitalisme. C’est à cet objectif que répond l’article La production de la richesse sociale et son mode de répartition entre les classes.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On observe qu’il existe des façons distinctes de se représenter les problèmes, selon le secteur où l’on se trouve inséré. Ainsi, les ouvriers, employés du privé, artisans, agriculteurs, commerçants, liés à la production marchande, semblent davantage préoccupés par les manifestations de la contradiction fondamentale du capitalisme (anarchie sociale de la production, concurrence, crises de surproduction), tandis que ceux du secteur public seraient plus soucieux du mode de redistribution des richesses produites dans le premier secteur.
  2. 2. Dans une situation difficile, alors que nombre de travailleurs sont le couteau sous la gorge, des boutefeux, qui échappent eux-mêmes au sort commun, peuvent brandir le mot de révolution, mais ce mot, sans les conditions qui en rendent possible la réalisation, peut servir à masquer la réalité d’un processus de réaction, comme ce fut le cas avec les fascismes, et comme semblent le laisser prévoir des événements récents.

Présentation de « GERMINAL » n°7

11 juin 2012

Présentation de « GERMINAL » n°7 (nouvelle série)

Soirée organisée par la société populaire d’éducation


Café La Cloche

4 Rue de la charité

69002 Lyon

Le 18 juin 2012 à 19h15


La crise générale de surproduction du capitalisme, touchant toutes les catégories sociales, il est plus que jamais primordial de faire l’analyse concrète de la situation concrète pour :

1- Situer les caractères principaux de la situation historique.

2- Dresser des perspectives pour toute une époque et être à même de délimiter les tâches qui correspondent aux conditions objectives.

Nous ferons une présentation de l’article « la dette publique dans l’histoire » .
Cette présentation sera suivie d’un débat.


« Importance de s’appuyer plus que jamais sur la théorique marxiste pour analyser la situation concrète et orienter la lutte dans l’intérêt du peuple. »

Présentation du dernier numéro de Germinal

9 mars 2012

Présentation de « GERMINAL » n°6 (nouvelle série)

Soirée organisée par la société populaire d’éducation


Café La Cloche

4 Rue de la charité

69002 Lyon

Le 28 mars 2012 à 18h30


Le numéro 6 est sorti. Nous continuons notre analyse de la situation en rapport à la crise générale de surproduction du capitalisme. La dimension internationale de cette crise est à mettre en avant pour bien en comprendre le mécanisme. Il ne faut pas perdre de vue les conditions concrètes de la période pour ne pas lutter dans un sens qui pourrait aller contre les intérêts des classes populaires ou se laisser emmener dans un processus de fascisation.

Lors de cette présentation, nous nous attacherons à présenter les idées essentielles que nous développons dans ce numéro et nous insisterons sur le fait que nous sommes plus que jamais dans le « stade de développement supérieur du capitalisme : l’impérialisme ».

S. TEISSIER

L’élection de François Hollande est-elle une victoire pour les classes populaires ?

1 mars 2012

L’élection de François Hollande ne semble pas avoir correspondu à une adhésion unanime à la politique qu’il se propose de mettre en œuvre. Pour beaucoup de ceux qui se sont prononcés pour lui au second tour, notamment les classes les plus touchées par les effets de la crise,  ce vote valait surtout comme exutoire visant à exprimer tous les mécontentements accumulés. Comme si l’on préférait imputer tous les malheurs  subis à un seul homme, le précédent président de la République, Nicolas Sarkozy, plutôt que de se trouver contraint de voir en face la gravité de la situation dans laquelle se trouve le pays, comme l’ensemble du monde capitaliste. Maintenant que l’ancien Président a été battu, de façon très honorable d’ailleurs, il n’est plus là pour servir d’écran, la réalité doit être regardée pour ce qu’elle est, et la lucidité à cet égard constitue un facteur décisif pour que les classes populaires puissent reconquérir l’initiative historique, en fonction du possible, et non pas seulement en fonction de leurs rêves.

Jetons maintenant un coup d’œil sur le résultat des élections présidentielles pour apprécier le degré d’adhésion des classes populaires à la candidature de François Hollande. Celui-ci l’a emporté avec 51,63 % des suffrages exprimés, soit un peu plus de 18 millions de voix, sur 37 millions de votants. Compte tenu des votes blancs, très importants au second tour (plus de 2 millions, 5,8 % des inscrits), seulement 48,64 % des votants se sont ainsi prononcés pour lui, ce qui laisse la place à encore beaucoup de mécontents, qui ne sont pas tous des “riches”. Si l’on prend maintenant le nombre d’inscrits sur les listes électorales (un peu plus de 46 millions), on constate, vu le nombre des abstentions, que finalement seulement 39,1 % du corps électoral a porté son choix sur le nouveau Président. Cela certes n’est pas une nouveauté dans les scrutins électoraux, mais compte tenu du nombre record de votes blancs ou nuls, on ne peut pas affirmer que le candidat a recueilli l’adhésion majoritaire de la population.

Cet état de fait conduit à poser une autre question : les classes populaires ont-elles remporté une victoire  le 6 mai ? Dans son fond, cette question est à considérer par rapport au contenu de la politique envisagée pour le pays dans la situation du pays, et non au regard du nombre d’électeurs de ces classes qui ont choisi de voter pour le candidat Hollande. Il ne peut y avoir de victoire pour les classes populaires que lorsqu’une politique est conduite pour la nation elle-même, qu’elle correspond au bien commun, ou du moins à ce que l’on peut espérer de mieux, dans des conditions concrètes données. Toutefois, dans la mesure où la gauche a tendance à se présenter comme « représentant » les préoccupations des classes populaires, accusant la droite (et plus encore Nicolas Sarkozy) de ne représenter que les riches, il est intéressant de se demander quelles catégories sociales ont vraiment « choisi » le candidat Hollande. En la matière, on constate que l’opposition ne se rapporte nullement au schéma des pauvres contre les riches, pas plus qu’elle n’a à voir avec une lutte « classe contre classe ». Les résultats du vote révèlent plutôt un clivage entre catégories sociales dans une société capitaliste ayant développé un large secteur non directement soumis aux aléas du monde marchand capitaliste. L’électorat de François Hollande ne regroupe pas les plus pauvres, mais un fort pourcentage de catégories qui échappent pour partie à ces aléas, des classes de la société relativement aisées : cadres, professions libérales, « professions intermédiaires », parmi celles qui ont le meilleur niveau d’études, et se rencontrent plus spécialement au sein du secteur public, où près de 70 % des électeurs se sont prononcés pour lui. Alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30 % des voix des travailleurs du secteur privé, qui sont « à leur compte » (artisans, commerçants, agriculteurs), qui ne sont sans doute pas plus “aisés”, ni moins “populaires” que les professions libérales et cadres du privé et du public.

Il est vrai qu’au second tour, une proportion importante d’ouvriers et d’employés ont voté pour François Hollande (autour de 55 %). Il n’en était pas de même au premier tour. Certes les employés avaient voté à 28 % pour lui (un peu au-dessous de son score moyen), mais les ouvriers seulement pour 24 % (nettement en-dessous de son score moyen), un nombre important d’ouvriers ayant voté (à 31 %) pour Marine Le Pen, et à gauche (à 15 %) pour Jean-Luc Melenchon et le Parti communiste qui représentait le gros du bataillon. L’essentiel de la clientèle de François Hollande, telle que la révèle ce premier tour, regroupe les professions intermédiaires, les cadres, les professions libérales (64 % de son électorat), ceux qui ont le meilleur niveau d’études, bac + 2, ou au moins bac +3 (63 %), ce qui ne représente pas vraiment le “petit peuple”.

Bien entendu, les orientations développées pour une élection présidentielle sont censées se centrer sur la politique de l’ensemble de la nation, non sur les promesses faites à telle ou telle clientèle. On n’a donc pas à les départager en fonction du type de soutien électoral que recueille tel ou tel candidat (cela est vrai pour l’adversaire de François Hollande, Nicolas Sarkozy, comme pour les autres candidats). Il importe ainsi, pour un citoyen, de fonder son jugement sur les propositions que l’on estime les plus favorables, ou les moins défavorables, pour l’ensemble de la nation, dans des conditions historiques données.

Billet d’humeur.Peut-on être fonctionnaire et voir la réalité de l’ensemble de la société ?

1 mars 2012

Oui, je suis fonctionnaire. Après de longues années dans l’industrie, j’ai passé des concours qui m’ont fait être fonctionnaire. À 16 ans j’ai commencé à travailler avec bien peu de formation. Je me suis investie dans mon travail, j’étais fière de participer à l’économie de mon pays, je me suis formée et j’ai bénéficié de la confiance que l’on m’a fait. Après quelques années, des cours par correspondance, des déplacements et beaucoup d’efforts, de volonté, j’ai progressé sur l’échelle sociale. Je suis fière d’avoir réussi ce parcours. Puis mon entreprise a dû déposer son bilan et j’ai pu accéder à la fonction publique.

Oui, je suis employée par l’État pour remplir une mission, celle d’enseigner. Aujourd’hui cette situation est bien complexe et j’ai bien du mal à me retrouver dans une ambiance professionnelle ne me correspondant pas.

Les crises économiques, les choix faits par nos différents gouvernements nous ont amené à une situation de réduction budgétaire qui fait que les moyens attribués à nos écoles continuent à diminuer. Oui, des postes sont supprimés mais ne devons nous pas regarder en face la situation ? Nos enfants peuvent encore aller à l’école, nos salaires sont encore versés, nos bâtiments sont bien entretenus.

La morosité s’installe, la démotivation s’installe et atteint de plus en plus nos élèves. Nous perdons l’envie et nous oublions que nous sommes là avant tout pour des élèves et nous jouons aussi leur avenir.

Nous ne devons pas perdre de vue que si l’État fait « faillite », il n’assurera plus ses obligations face à ses salariés, pensions et allocations diverses.

J’ai vécu cette situation dans une entreprise privée où je travaillais avant. Elle a déposé son bilan et nous, les salariés : employés, ouvriers et cadres, nous nous sommes retrouvés sous la coupe d’un gestionnaire nommé par le tribunal. La direction de l’entreprise n’avait plus aucune marge de manœuvre. Les licenciements se sont succédés, puis il nous fallait convaincre les fournisseurs de nous livrer de la matière première pour continuer de produire, convaincre les clients de nous confier leur commande… des luttes de tous les instants. Cela m’a aidé à comprendre qu’aucune société ne peut se maintenir sans une base productive, et que dans le capitalisme, il faut aussi parvenir à vendre ce que l’on a produit, et ceci face à une concurrence qui ne fait pas de cadeaux. Sinon on peut faire faillite. En outre, si la base productive se rétrécit, on ne peut uniquement compter sur l’endettement pour distribuer des ressources.

J’imagine l’État Français dans cette situation… N’est-il pas temps de nous poser les bonnes questions ? Sommes-nous si malheureux ? N’avons-nous plus d’idées, de ressort ? Ne faut-il pas changer nos méthodes de travail ? N’avons-nous pas à réfléchir à de possibles changements avant de les refuser ? N’avons-nous pas aussi à essayer de voir quels sont les problèmes les plus importants qui se posent à la société ? et que d’autres situations professionnelles sont beaucoup plus touchées que nous.

La dette publique dans l’histoire

1 mars 2012

La dette publique dans l’histoire[1]

À propos de la dette publique (ou dette souveraine), les commentaires ne manquent pas. Une foule de détails concernant la situation immédiate sont donnés, de multiples “solutions” proposées, mais sans que l’on sache toujours quel est le problème posé. Pour mieux saisir sa nature, il est utile de le situer en perspective historique. C’est l’objet de cette note de lecture de la Dette publique dans l’histoire, dont on ne retiendra que quelques données générales.

Quels sont les critères pour que l’on puisse parler de Dette publique ?

La dette publique n’est pas une dette personnelle (par exemple celle du roi), mais de la collectivité dans son ensemble.

Pour qu’on puisse parler de dette publique, il faut qu’existe une continuité de l’État et une pérennité “morale”, c’est-à-dire que les engagements de l’État comme emprunteur soient susceptibles d’être tenus (respect de la parole de l’État), ceci quel que soit le détenteur du pouvoir. Ce critère est lié à la question de la souveraineté de l’État. L’État doit être considéré comme un “être éternel”, capable donc de remplir ses engagements, respecter la parole donnée. Les prêteurs ne prêtent à un État que s’ils jugent celui-ci solide, capable de durer et donc d’honorer le service de la dette.

Toutefois, la question de la perpétuité de l’État, et donc de sa capacité à honorer ses engagements, peut se révéler un vœu pieu. Beaucoup d’État disparaissent ou ne sont plus capables de remplir leurs engagements.

Pour qu’un État puisse assumer les dettes qu’il contracte, il faut une connaissance de toutes les données de la dette : identification, contrôle, prévision, notamment connaître la proportion entre revenus et dépenses, actuelles et envisagées. Cela est nécessaire pour maintenir la confiance publique, plus spécialement celle des prêteurs. Dans son compte-rendu au roi en 1781, Necker regrettait « qu’en France on fasse constamment mystère de l’état des finances », ce qui conduit à mettre en doute la parole de l’Etat, « à laquelle les hommes d’expérience ne croient plus ». Selon lui, la confiance publique est indispensable aux finances d’un Etat moderne.

Enfin, il existe un autre critère qu’on pourrait nommer de légitimité de la dette. À quoi est-elle consacrée ? Dès le XVIe siècle, on associe en France la question de la dette, même quand il ne s’agit encore que de la dette royale, au fait qu’elle soit au service de la res publica, du bien public. Le souverain, même s’il a commis des erreurs, est censé avoir agi pour le bien du royaume et de ses sujets. La dette est considérée comme légitime si elle sert à financer des dépenses productives, mais aussi si la capacité de remboursement est effective. Un économiste français du début du XIXe siècle, défend l’idée que les emprunts publics sont une bonne chose à condition que l’État soit solide et l’économie en essor.

La question de la légitimité de la dette est ainsi liée à l’idée de dépenses en faveur du développement du pays. Au XVIIIe siècle, dans l’Esprit des Lois, Montesquieu (chapitre « Des dettes publiques »), indiquait à propos des dépenses improductives de l’État : La dette publique a ce gros défaut qu’elle « ôte les revenus véritables de l’État à ceux qui ont de l’activité et de l’industrie, pour le transporter aux gens oisifs, c’est-à-dire qu’on donne des facilités pour travailler à ceux qui ne travaillent point, et des difficultés pour travailler à ceux qui travaillent ».

Toujours à propos de la dette, le philosophe économiste écossais David Hume s’inquiétait pour sa part des effets de désintégration du corps social, lié au fait que la dette profite d’abord aux prêteurs : une trop grande partie de la richesse produite est appropriée par ceux-ci, « classe d’individus oisifs, détachés de l’État et de la nation ».

D’autres théoriciens ont défendu au XVIIIe siècle le recours à la dette publique, en négligeant ses effets néfastes. Ils posaient que la dette publique était bénéfique car elle stimulait la circulation monétaire, contre les thésauriseurs. Toutefois, ils précisaient que l’endettement ne devait pas être illimité, au-delà de la quantité de la production nécessaire.

Évolution de la nature des dépenses de l’État requérant le recours à la dette publique.

La nature des dépenses qui entraînent pour un État la nécessité de recourir à la dette en complément des impôts, a évolué dans l’histoire.

Dans l’Ancien régime, la nécessité de recourir à la dette, se développait surtout à l’occasion des opérations de guerre. Il s’agissait donc de dépenses extraordinaires, et non ordinaires. La question qui se posait alors était : ces guerres peuvent-elles “rapporter” quelque chose au pays. Comme jusqu’à une certaine époque, il s’agissait pour une nation de se constituer et d’exister, se défendre, on peut considérer que le recours à la dette avait une légitimité relative pour l’ensemble de la société.

Mais une fois la nation constituée, les dettes encourues en raison des guerres ont pu être considérées comme inutiles, et improductives. Tel était l’avis d’Adam Smith à la fin du XVIIe siècle à propos de l’Angleterre.

En France, dans le courant du XIXe siècle, le recours à la dette n’est pas systématique. L’État s’endette surtout pour des investissements productifs : grands travaux, chemins de fer, etc. Les travaux publics et les investissements industriels sont considérés comme des investissements susceptibles d’être rentabilisés et amortis par la hausse de l’activité économique. La légitimité de la dette est liée à l’idée d’assurer le développement de la production et le positionnement dans la concurrence mondiale. L’économiste Jean-Baptiste Say défend ainsi l’utilité d’emprunts publics modérés, profitables si le gouvernement les emploie en « établissements utiles », car ils offrent un emploi à de petits capitaux détenus dans des « mains peu industrieuses ». La question est cependant posée de la rentabilité effective des investissements.

Commentant le budget de 1877, Isaac Pereire livre un point de vue plus large, selon lui les emprunts liés aux dépenses productives doivent financer le développement économique mais aussi le développement social (amélioration des conditions de travail et des capacités des producteurs).

Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale, et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, après les efforts de reconstruction, que le recours à la dette est surtout sollicité pour le fonctionnement ordinaire de l’État et les transferts sociaux : sécurité sociale, retraites, chômage, réponses aux revendications de diverses catégories sociales, dont le secteur public (« État providence »), en partie au détriment de dépenses directement productives. De simple complément de l’impôt, ou recours extra-ordinaire, le recours à la dette devient un mécanisme de financement ordinaire, « normal » de l’État. La légitimité ici tient au souci d’assurer la paix sociale.

Du fait que la part des investissements productifs tend à décroître relativement par rapport au fonctionnement de l’État et aux transferts sociaux, l’amortissement de la dette devient alors problématique, surtout en période de crise et de récession. Le déficit public s’alourdit d’année en année, sauf rares périodes de réduction des dépenses internes de l’État. L’économiste américain James Buchanan remarque à ce propos que la propension déficitaire des gouvernements est devenu « le plus important problème économique auquel doivent faire face les démocraties occidentales ».

Quelques données sur l’histoire de la dette publique

La notion de dette publique se développe à la fin du Moyen âge dans plusieurs pays européens, en relation avec le développement de l’économie marchande et la monétarisation de l’économie, et, on l’a vu, le développement d’un État relativement stable. La notion de dette pour le bien public s’affirme dans le même temps, même si elle se confond encore avec les obligations de la personne royale envers le royaume.

Dans les Cités grecques, il semble avoir existé, sinon des dettes publiques, du moins des endettements temporaires pour la collectivité (notamment guerre). Les dettes étaient assumées par diverses collectivités au sein de la Cité. À Rome, il n’existait pas à proprement parler de dette publique, les dépenses courantes, et même la guerre, étaient couvertes par des contributions, plus ou moins volontaires, ou des avances sans intérêts par des riches maîtres de domaines ou des institutions religieuses. Le sort des prêteurs était lié à l’expansion de Rome, aux tributs associés à la conquête et à la prospérité romaine.

Ce que l’on peut assimiler à une dette publique, liée à des dépenses exceptionnelles, se développe le plus précocement au Moyen âge dans certaines villes italiennes.

En France, lorsque le recours à l’impôt se révèle insuffisant, pour les dépenses extra ordinaires (guerres le plus souvent), c’est entre le XVe siècle et le XVIe siècle que l’idée de dette personnelle du roi est associée à celle de dette publique. On n’entrera pas dans le détail des modalités d’emprunts : auprès des villes et corporations bourgeoises, auprès des financiers (souvent contrôlés par une partie de la noblesse), par des ressources tirées de la vénalité des offices, de la vente d’actifs publics, ou par des réformes des finances (celles de Law notamment qui étaient loin de se limiter à la création de papier monnaie[2]).

La banqueroute de l’État monarchique à la fin du XVIIIe siècle se prolonge par la banqueroute révolutionnaire, avec un relatif redressement sous l’Empire. Le XIXe siècle peut être considéré comme le « siècle des rentiers », une alliance de classe se réalise entre les détenteurs passifs de petits capitaux et l’industrie en expansion, auxquels ils prêtent à intérêt, avec la garantie d’un État en développement, et celle du franc or, donc sans dévaluation.

Après la fin de la Première Guerre mondiale, la période du régime du franc or et de la stabilité monétaire est terminée. Les dépenses de l’État sont en hausse et avec elles la dette publique. La dette à court terme qui était à 1 milliard de francs en 1913 monte à 110 milliards en 1920. Quant à la dette publique dans son ensemble, elle se situait autour de 90% du PIB. Avec la fin du franc or et les dévaluations de la monnaie, les petits rentiers d’État perdent la valeur des sommes prêtées, certains sont ruinés, on parle d’une « euthanasie des rentiers ». Ceux qui ne sont pas ruinés ont perdu la confiance dans la garantie de l’État et préfèrent investir dans des valeurs plus sûres. Le placement des rentes et valeurs publiques devient difficile. Les rentiers d’État tendent alors à être remplacés, dans le placement des obligations du Trésor ou les avances de trésorerie, par le système bancaire, le marché des capitaux (Crédit Lyonnais, CIC, Société Générale). Par la suite, les emprunts d’État, seront plus ou moins imposés aux banques, notamment après la Deuxième Guerre mondiale, ce qui conduira à absorber la part des emprunts productifs privés.

La crise de 1929 entraîne une nouvelle progression des dépenses publiques, tandis qu’il y a baisse du revenu national, et donc des revenus fiscaux. La dette publique devient de plus en plus difficile à financer, elle représente de 60 à 75% du PIB. Le coût de la guerre, les dépenses d’occupation, augmentent encore la dette. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, elle monte aux alentours de 140% du PIB. Les dépenses sociales contribuent à l’alourdir. Toutefois, les dévaluations successives allègent le poids de la dette, mais une fois de plus au détriment des petits prêteurs, on assiste à une nouvelle “euthanasie des rentiers”.

De 1950 jusque dans les années 80 toutefois, on est en période de croissance, de sorte que le ratio dette publique / PIB est relativement modéré. Des années 50 aux années 70, il passe de 50- 60% du PIB à 30- 40%. La courbe du ratio dette/ PIB remonte à la fin des années 70, avec une accélération notable après 1980. La crise de 2008 ne fait qu’accentuer encore un peu plus la courbe ascendante.

Il faut noter toutefois que jusqu’en 2011, la croissance avait moins souffert que lors de la crise des années 30, mais ses conséquences sur la dette publique semblent plus graves, ceci du fait que les taux d’endettement avant la crise étaient déjà de beaucoup supérieurs à ceux enregistrés dans les années qui précèdent 1929. La baisse brutale des recettes due à l’effondrement des activités économiques et des profits du secteur financier, ainsi que le coût de la relance et du soutien au secteur financier, ont eu des effets plus sensibles sur le ratio d’endettement que lors de la crise de l’entre deux guerres.

ANNEXE

Quelques Définitions

Dette souveraine : dette souscrite ou garantie par un émetteur souverain (État ou Banque centrale).

Dette publique : dette de l’État et des autres administrations publiques, ou, ensemble des obligations que l’État a contracté envers ses créanciers.

La dette publique se rapporte aux crédits auxquels doit recourir un État pour financer son fonctionnement (puis le service de la dette), au delà de ses ressources propres (impositions directes et indirectes). À noter que certains engagements à long terme de l’État (retraites notamment) jouent un rôle durable dans le développement de l’endettement (surtout lorsque la production nationale ne suit pas).

Ce qui introduit les notions de dette “explicite” et dette “implicite”. La dette publique ne retient que l’ensemble des engagements financiers que l’État s’est engagé explicitement à payer. Elle ne concerne pas les engagements implicites, par exemple la question des retraites dans l’avenir (plus spécialement celle des fonctionnaires directement financée par des fonds publics). La prise en compte des seuls engagements explicites conduit à sous-estimer le montant de la dette publique.

Si l’on excepte la période de l’après guerre où l’endettement était important mais lié à la reconstruction du pays, le pourcentage de la dette publique par rapport au Produit Intérieur Brut ( PIB) reste modéré jusque dans les années 70 (de 20/ 25%). La forte montée de la dette débute au début de la décennie 80 (le pourcentage de la dette publique par rapport au PIB est actuellement entre 86 et 90%).

Le recours massif d’un État à la dette (au crédit), ne fait pas partie de son fonctionnement normal. Il est supportable tant qu’il y a croissance de la richesse nationale.

Dette brute et dette nette : la dette publique brute, au sens de Maastricht, se calcule par rapport au PIB. La dette publique nette est calculée par rapport au PIB et aux actifs de l’État, actifs financiers (actions, etc.) et physiques (terrains, etc.). Il y a deux modes de calcul, selon que l’on inclut ou non le domaine public.

On remarque que les endettements des différents États diffèrent, selon que l’on prend en compte la dette nette ou la dette brute. Pour 2006 :

Dette brute de l’Allemagne :67,6% du PIB

— Dette nette : 48,1%

Dette brute de la France : 63,6% du PIB

— Dette nette : 37,5%

Dette flottante : les dettes à court terme, non assorties de ressources correspondantes.

Déficit public : mesure l’accroissement de la dette publique pendant une année.

Principal de la dette : montant de la dette moins les intérêts.

Amortissement : procédure de remboursement du principal de la dette.

Service de la dette : tout paiement effectué pour le remboursement du principal ou des intérêts de la dette. Le service de la dette, pour la première fois dans l’histoire économique de la France, est devenu en 2011 le premier poste du budget ( 46 milliards), dépassant celui de l’Éducation Nationale ( 44,5 milliards) et celui de la Défense ( 30 milliards). Le service de la dette est d’un montant supérieur à l’impôt sur le revenu.

Écart de crédit (ou spread) : c’est l’estimation du risque de défaut de paiement de la dette par l’emprunteur (ce qui conduit les prêteurs à augmenter le taux d’intérêt).

Soutenabilité de la dette : la dette est considérée comme soutenable lorsque l’État est en mesure de remplir les obligations actuelles et futures du service de la dette (principal et intérêts), sans allégement ni rééchelonnement.

La soutenabilité de la dette dépend donc de plusieurs facteurs : les ressources actuelles et futures de l’État (lien avec le PIB, la croissance, mais aussi le système fiscal), les dépenses envisagées (productives ou non de ressources nouvelles), le taux d’intérêt. Par exemple un pays dont la dette représente 100% de son PIB, à un taux de 3%, n’est pas en difficulté si ses ressources progressent, même légèrement. L’État doit payer l’équivalent de 3% de son PIB (le taux allemand au début de la crise grecque), ce qui n’est pas préoccupant, tant que l’économie progresse. Le problème est en revanche très préoccupant en période de récession et d’augmentation des taux d’intérêt, surtout s’il y a augmentation des dépenses.

Rapport entre revenus fiscaux, recours à la dette et dépenses de l’État.

Normalement, dans un État bien géré, en dehors des périodes exceptionnelles (guerre, reconstruction), il ne devrait pas y avoir besoin de recourir à la dette publique, les recettes venant des impôts devant suffire pour l’essentiel à équilibrer les dépenses.

Parts de l’endettement en France, entre l’État, les entreprises, les ménages.

Dans des pays tels que l’Angleterre ou les États-Unis, les ménages pour satisfaire leurs divers besoins, sont très endettés, épargnent peu, et l’État est comparativement moins endetté. Dans le modèle de type français, où l’État assure plus de fonctions sociales, l’État est plus endetté et les ménages beaucoup moins. En 2008, la part dans l’endettement intérieur de la France des administrations publiques était de 33,5% ; celle des entreprises de 41,5% ; celle des ménages de 25% (en Angleterre 100%). L’endettement total de la France par rapport au PIB est de 190%.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. Ouvrage publié par le Comité d’histoire du Ministère des Finances (dir. Andréau J., Béaur G., Grenier J.-Y.)
  2. . En particulier, système de transfert de la dette aux Compagnies mondiales contre le monopole de l’aristocratie terrienne

Représentations communes de la situation de la France et des orientations des candidats aux élections de 2012

1 mars 2012

De novembre 2011 à janvier 2012, Germinal a mené une enquête[1] portant sur les problèmes économiques et politiques qui se posent dans la conjoncture actuelle. Parmi ceux qui sont jugés les plus importants par les personnes interrogées, quelles sont les causes qu’on leur assigne, et compte tenu de ces causes, quels sont les courants politiques estimés capables, ou non, de résoudre de tels problèmes. Ces interrogations ont bien sûr à voir avec les échéances électorales (présidentielles et législatives) de 2012, mais on n’a pas souhaité centrer le questionnement sur des Partis ou des personnes (pour ou contre Sarkozy, Hollande, Marine Le Pen, etc.), préférant rester sur un terrain plus objectif, quelle relation établir entre l’analyse de la situation et les orientations proposées par les divers courants ou candidats.

Bien que chaque individu dispose d’un rapport au monde et d’un mode de pensée propres, et qu’il ne puisse “représenter” le point de vue d’un autre simplement en raison de la position qu’il occupe dans la société, on observe qu’il existe des façons distinctes de se représenter les problèmes, selon que l’on est employé dans le secteur public ou dans les secteurs liés à la production marchande (ouvriers, employés du privé, artisans, agriculteurs, commerçants…). Il ne s’agit là que de tendances générales, forcément schématiques. On observe cependant que les personnes liées à la production marchande ont davantage tendance à se préoccuper des manifestations de la contradiction fondamentale du capitalisme (anarchie sociale de la production et ses effets dans la concurrence et les crises de surproduction), tandis que celles du secteur public se préoccupent plus de la question de la redistribution des richesses, sans forcément se soucier de savoir quelle est la source nécessaire de leur production (le travail productif). Ces deux sous-ensembles se retrouvent cependant d’accord pour exprimer leur manque de confiance dans les divers courants et partis politiques, la capacité de ceux-ci à maîtriser les problèmes qui se posent dans la conjoncture actuelle.

Les problèmes les plus importants viennent de l’état de l’économie, plus que des choix politiques.

Ce sont les problèmes qui se posent dans le champ de l’économie qui sont estimés les plus importants : 85% contre 15% pour ceux qui se posent dans le domaine des choix politiques . Les premiers mentionnés sont ceux qui touchent directement la population du secteur lié à la production marchande : chômage (50%) désindustrialisation, délocalisations (24%) perte de croissance (évoqués plus fréquemment par les ouvriers et employés, les commerçants et artisans).

Il n’y a plus d’industrie (technicien).

Plus assez d’embauche (agent de maîtrise).

Les entreprises sont menacées dans leur survie (ouvrier).

Le chômage, la perte de croissance, les délocalisations, peuvent être associés au développement de la pauvreté, à la stagnation des salaires, des retraites, l’affaiblissement de la protection sociale, et finalement la baisse du pouvoir d’achat (28%).

Pouvoir d’achat en berne (employé).

La vie est dure, les salaires n’augmentent pas (ouvrier).

Hausse des loyers (employé).

Quand on a tout payé à la fin du mois, il ne reste pas grand chose (agriculteur).

Pour les commerçants et artisans, la baisse du pouvoir d’achat peut être mise en relation avec l’augmentation des charges. Dans le sous-groupe des ouvriers, l’instauration de la monnaie unique, jouerait dans le même sens.

Le passage à l’euro, on s’est mis dedans, tout un tas de choses qui fait qu’on a perdu le pouvoir d’achat (ouvrier).

Posés dans le cadre national, ces problèmes sont mis en relation avec le contexte mondial : économie globalisée, mondialisation, crise mondiale, parfois réduite à la crise financière. De façon secondaire, on peut parler de la surévaluation de l’euro défavorable à la défense du secteur productif national.

L’euro est surévalué, ce qui cause des problèmes pour l’exportation et donc pousse les entreprises à fabriquer dans d’autres pays (ouvrier).

La question de l’endettement des États est jugée préoccupante ( 20%), la Grèce servant d’emblème, bien que certains estiment que la France ne sera pas épargnée.

Le problème de la Grèce fait énormément de tort à l’économie européenne (technicien).

L’endettement dans beaucoup de pays qui provoque le chômage (ouvrier).

Le poids prépondérant de la finance et des marchés sur la production ( 24%) est mis en cause.

Le problème est que le monde économique est plus contrôlé par le monde de la finance que par le monde de la production (cadre secteur privé).

Le problème est que tout est basé sur les marchés financiers (agriculteur).

La domination de la finance se limite pour quelques-uns au poids des actionnaires qui veulent « faire du fric » et non produire, ou au développement d’une économie virtuelle prenant le pas sur la production réelle.

Il n’y a plus que le CAC 40 qui compte (ouvrier).

Les spéculateurs font du fric pour du fric, avec le CAC 40, les actionnaires (ouvrier).

Un système tronqué, faussement dopé, de l’argent qui n’existe pas [qui n’a plus de base] et qui circule (technicien).

L’immatérialité de l’argent virtuel qui ne repose sur aucune marchandise (enseignant public).

Plus particulièrement dans le sous-groupe des agriculteurs, on signale le tort fait par la spéculation qui règle arbitrairement le cours des matières premières.

Enfin sont évoqués des problèmes généraux valables pour toute une époque, mais que la conjoncture fait apparaître plus nettement : inégalités et mauvaise répartition des richesses ( 25%).

Les riches sont toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres (agriculteur).

Il n’y a pas de répartition des richesses, avec la crise, on tape sur les petits, les ouvriers trinquent (ouvrier).

Pour une minorité ( 10%), c’est l’ensemble du régime économique qui se trouve directement mis en cause, au moyen de formulations telles que le système actuel, le capitalisme, sans qu’il y ait le plus souvent d’autre caractérisation.

Une faible partie des problèmes semble résulter des choix politiques des gouvernements. Il s’agit plutôt de déplorer la perte générale de maîtrise de la situation par la politique :

Du point de vue politique, pas de réelle solution » (agriculteur).

Que ce soit de gauche ou de droite, j’ai jamais vu de changement (ouvrier).

La soumission de la politique à l’économie, la finance, est réprouvée :

L’influence de l’économie et de ses représentants (banques, entreprises, etc.) dans les débats, les projets de lois, dans les institutions, le gouvernement en général (étudiant).

Mais ce qui paraît constituer le problème principal, c’est l’évolution des partis que l’on estime incapables, ou devenus incapables d’affronter les problèmes du pays, toutes tendances confondues.

Les hommes ou les partis politiques ne sont plus de vrais politiques (technicien).

Les responsables politiques des grands partis ne donnent pas l’impression de vouloir administrer les Français et la France, mais simplement d’arriver au sommet (enseignant public).

Le désengagement des politiques dans la gestion du pays (cadre secteur privé).

Les critiques concernant en propre l’État ou le gouvernement actuel sont finalement peu présentes.

Mauvaise gestion des affaires publiques (enseignant public).

Le problème de la circulation de l’argent et des banques que l’État n’arrive plus à contrôler (enseignant public).

On ne trouve qu’une seule mise en cause directe de Sarkozy par un ouvrier, qui tout de suite ajoute « que ce soit lui ou un autre, il y aura les mêmes problèmes ». Plusieurs évoquent la nécessité d’une union des différents courants politiques pour affronter les difficultés de la situation :

Incompatibilité des différents partis et dispersion [des efforts] (ouvrier).

Il faudrait mélanger les idées des différents partis, à l’heure actuelle, on ne peut plus rester sur une seule idéologie politique (agriculteur).

La difficulté de saisir les causes des problèmes et l’incapacité des politiques à les maîtriser

Lorsqu’il s’agit de se représenter les causes des problèmes les plus importants qui se posent, un grand nombre de personnes interrogées semblent avoir des difficultés à saisir leurs déterminations. Ils se bornent à mentionner une nouvelle fois les problèmes eux-mêmes.

Cependant alors que près de 85% des problèmes évoqués dans la première question semblaient découler du mouvement propre de l’économie, les causes qu’on leur assigne sont cette fois-ci posées pour la moitié comme relevant de la politique, ou plutôt de ce qui est considéré comme un défaut de politique, d’esprit politique. On met en cause le système politique, les Partis, les syndicats, et plus généralement “les politiques”, que l’on juge incapables de maîtriser la situation, étant coupés de la réalité du monde, centrés sur eux-mêmes, sans capacité de recul :

Notre système politique […] n’est plus représentatif des inquiétudes, des problématiques du peuple français (cadre secteur privé).

Le désengagement des politiques dans la gestion du pays (cadre secteur privé).

Les politiques ne font pas leur boulot, ne représentent pas la totalité des individus et sont déconnectés du terrain de la réalité (employé).

Les politiciens n’ont eux-mêmes plus de recul et de distance pour proposer des programmes clairs et applicables (employé).

Les politiciens ne se préoccupent que d’eux mêmes, non de la bonne marche du pays :

Les politiciens qui ne songent qu’à cumuler des mandats pour toucher le maximum d’indemnités (artisan).

Les politiciens jouent beaucoup plus la partie « perso » que collectif (enseignant public).

La distance est trop grande entre le mode de vie des dirigeants politiques et le peuple (enseignant public).

L’envie de pouvoir, les gens veulent le pouvoir pour avoir l’argent […] ils veulent tirer chacun de leur côté (agent de maîtrise).

L’incapacité de l’État, des divers gouvernements, ou ici encore des “politiques”, à imposer des règles à l’économie, à protéger la production nationale, est particulièrement mise en cause.

Les gouvernements successifs ont laissé partir les entreprises et il n’y a pas eu de mesure de protection nationale (technicien).

Le gouvernement est trop laxiste, il a laissé les entreprises se délocaliser (ouvrier).

Le gouvernement donne tout pouvoir aux actionnaires, il les laisse tout faire, délocaliser, licencier, fermer les usines (ouvrier).

Rien n’a été fait en longue durée par les dirigeants politiques, les représentants ne vont pas au bout d’un projet (employé).

L’imputation au politique des problèmes qui se posent, concerne les partis, qui sont réputés défendre leurs propres intérêts plutôt que le bien commun :

Les partis ne sont plus des partis qui défendent des idées de fond, mais leurs propres chapelles (technicien).

Les partis actuels servent des intérêts particuliers et non communs, ils ne peuvent proposer de solutions qui serviraient l’intérêt général, de plus ils ne règlent pas les problèmes de fond (cadre secteur privé).

Pour la moitié des locuteurs cependant, on impute les problèmes qui se posent au mouvement immanent de l’économie plus qu’aux choix politiques. Les causes des difficultés peuvent être d’ordre général ou relever de problèmes concrets plus immédiats. Ainsi la concurrence, les coûts de la production en France, le défaut de rentabilité, sont considérés comme facteurs essentiels des délocalisations, ceci presque exclusivement pour les personnes du secteur lié à la production marchande.

La France est beaucoup trop chère dans sa production, donc délocalisations (employé).

Les pays émergents qui s’industrialisent, le coût est plus bas, on ne peut rivaliser avec eux, on met en concurrence un ouvrier français et un ouvrier chinois, l’écart économique est trop grand entre les deux (ouvrier).

Le coût de l’emploi trop élevé en France, cause la désindustrialisation, les 35 heures payées 40» (artisan).

Le capital ne trouve plus son compte dans la valeur du travail (technicien).

Ces “causes” sont mises en relation avec la situation mondiale (crise, dette publique, développement d’une économie virtuelle, concurrence des pays émergents, etc.). Les catégories directement liées à l’économie marchande capitaliste (artisans, commerçants, ouvriers, employés, cadres du privé, agriculteurs) sont plus centrés sur ces questions concrètes. Les questions liées à la spéculation, la difficulté d’emprunter, sont aussi signalées.

Les intérêts financiers conditionnent tout, il y a spéculation sur les matières premières, des traders qui font la pluie et le beau temps à la Bourse de Chicago, les prix du blé, du maïs (agriculteur).

L’augmentation du prix des matières premières (agriculteur).

La dette et le déficit, les banques qui ne prêtent plus aux petits (commerçant).

S’agissant des problèmes très généraux, l’accent peut être porté sur l’emprise de la “mondialisation”, l’interdépendance des économies, qui enlève aux États ou à l’activité économique toute liberté de manœuvre :

La mondialisation, on dépend trop de l’un et de l’autre, on n’est pas libre de faire ce qu’on veut, on est prisonnier des conventions, des quotas (agent de maîtrise).

Les contraintes de ce que l’on peut nommer “système” au niveau mondial sont également désignées comme facteurs de trouble : économie de marché, concurrence déloyale, libéralisme, modèle libéral :

La prise de pouvoir par des grandes structures mondiales économiques (agriculteur).

La concurrence économique internationale (agent de maîtrise).

Pour le chômage, il s’agit du commerce inégal avec l’Europe (agent de maîtrise).

Mauvaise organisation en France, des pays font une concurrence déloyale (ouvrier).

Le rôle de l’actionnariat au détriment de l’emploi et des salaires est une nouvelle fois souligné :

La rentabilité, flexibilité, une diminution du pouvoir d’achat, l’actionnariat nous flingue (ouvrier).

On paie moins les salariés pour donner plus aux actionnaires (employé).

Dans les sous-groupes ouvrier, (surtout militants syndicaux), et parmi les cadres (privé et public), le thème d’ensemble du capitalisme, comme cause de tous les maux, est présent, parfois seulement dans ce qui peut être considéré comme relevant de ses “excès”.

Le système capitaliste poussé à l’extrême (enseignant public).

Le capitalisme arrivé actuellement à son stade critique (cadre secteur privé).

Le système économique capitaliste et ses excès (cadre secteur public).

Sous cette forme très générale, le thème est peu prégnant chez les petits producteurs indépendants, les commerçants. Parmi les cadres du public, outre l’imputation au système capitaliste en général, on trouve assez fréquemment une critique du capitalisme moins lié à son caractère “anarchique” (tel que le révèlent les crises), qu’à la “déshumanisation” qu’il engendre, le déploiement de « l’égoïsme », du « profit », des « riches », ce qui curieusement est moins présent dans le sous-groupe ouvriers, employés et techniciens du privé, qui subissent pourtant plus directement les effets du “système”.

Le libéralisme et l’économie de marché, il n’y a plus de place pour l’humain (cadre secteur public).

Déshumanisation des échanges (cadre secteur public).

Un modèle économique qui a tout misé sur le profit et l’argent (enseignant public).

Surmonter les problèmes dans le cadre de la nation et rester les pieds sur terre

Après s’être efforcés de dégager les principaux problèmes qui se posent dans la situation actuelle, il était demandé d’envisager quelles solutions semblaient pouvoir être apportées. Dans le groupe de référence, une personne sur cinq ne voit aucune solution. Quelques cadres (secteurs public et privé) envisagent des réponses dans un cadre plus large, notamment européen. Pour les autres, les réponses apportées se situent pour l’essentiel dans le cadre de la France. [Il y a perception plus ou moins claire que la nation est la forme et le lieu historique adapté pour poser et s’efforcer de résoudre les problèmes, l’Europe et le monde demeurant historiquement et politiquement “informes”.]

Il faudrait d’abord régler les problèmes en France, pour le reste du monde je en sais pas (ouvrier).

S’occuper déjà du territoire avant de regarder au-delà, même si c’est enrichissant (agriculteur).

Remettre la France au travail (commerçant).

On propose en général des modes de résolution d’ordre politique, d’un côté mesures des contrainte, d’imposition de règles, de l’autre projection d’une transformation radicale (autre modèle de société, socialisme), estimée cependant difficile, voire utopique par la plupart. Dans le sous-groupe des ouvriers, techniciens, employés et cadres du secteur privé, les réponses se focalisent autour de la production : lutter contre les délocalisations, produire en France, réindustrialiser

Préserver nos emplois et notre économie, ne pas délocaliser (ouvrier).

Il faut maintenir les activités en France, répartir le travail, ne pas supprimer les postes (ouvrier).

Tout d’abord conserver nos outils de travail en France en empêchant les entreprises de s’exporter et de fermer, surtout quand elles ne sont pas en difficultés financières (ouvrier).

Garder nos propres industries, éviter de délocaliser (employé public) .

Il faudrait utiliser plus nos productions (agriculteur)

Relocaliser les industries dans notre pays (ouvrier) .

Faire une relance économique (cadre secteur privé).

Cela peut inclure une aide aux entreprises (ce thème est présent chez les ouvriers, techniciens, employés du privé), leur ouvrir des crédits, voire diminuer leurs charges, pratiquer un certain protectionnisme :

Continuer à aider les entreprises de production (ouvrier).

Les petites et moyennes entreprises devraient être davantage aidées parce que c’est elles qui emploient le plus (technicien).

En aidant les sociétés industrielles pour qu’elles restent en France et donnent du travail à tous (employé).

Diminuer les charges des petites entreprises (artisan).

Baisse des charges et du taux de TVA (commerçant).

Certains insistent aussi sur la nécessité de favoriser la production industrielle plutôt que les services, et plus encore que la finance ou que l’économie dite virtuelle.

La finance devrait retourner à ce qu’elle devrait être, c’est-à-dire un outil d’aide à la production (cadre secteur privé).

Le thème de l’opposition aux délocalisations par l’incitation à acheter français est particulièrement développé par les catégories liées au secteur privé, qui l’associent à la protection de la production nationale et au maintien de l’emploi :

Acheter français (ouvrier).

Acheter aux producteurs locaux plutôt que d’importer (commerçant).

Décourager les délocalisations en fuyant les produits étrangers (employé).

Le marché pour les productions françaises, devrait être protégé, notamment au moyen de l’instauration des taxes à l’importation :

Il faut instituer des taxes pour les produits qui viennent surtout de Chine (employé). Favoriser l’industrie, par un jeu de taxes à l’importation (technicien).

Acheter français se présente comme moyen de protéger la production nationale, plus que comme une relance par le pouvoir d’achat, insuffisamment discriminante par rapport à la production étrangère. Le thème de la relance par l’augmentation des salaires et du pouvoir d’achat, se présente ainsi le plus souvent de façon distincte par rapport à « acheter français ». Il est finalement assez peu présent, si ce n’est auprès de responsables syndicaux et dans le sous-groupe des fonctionnaires :

Augmenter les salaires pour relancer l’économie (ouvrier).

Relancer l’économie par le pouvoir d’achat (employé public).

La nécessité pour résoudre les problèmes de relancer l’économie et la production peut être prolongé au sein d’une thématique plus globale, centrée sur la question de la reprise en mains de l’économie par la politique.

Il faut des solutions par la volonté politique (employé).

Reprise en mains par le gouvernement des rênes de l’économie, principalement dans les grandes entreprises (enseignant public).

L’État [doit être] garant des règles économiques (cadre secteur public).

Il faudrait que les politiques […] reprennent en main sur les décisions économiques, les marchés ne doivent pas tout gérer (cadre secteur privé).

Cette reprise en mains supposerait l’imposition de règles, de contrôles, d’encadrement des mécanismes spontanés du marché, du profits, de la spéculation, au niveau national et si possible mondial :

Contrôler les échanges financiers (employé).

Assainir, encadrer, réglementer les profits (technicien).

Interdire les spéculations sur les matières premières, avoir des prix stables dans le monde (agriculteur).

Encadrer la mondialisation (cadre secteur public).

Mais aussi une discipline budgétaire, la résolution de l’endettement public :

Une politique de rigueur économique et sociale encadrée (agriculteur).

Gérer le budget en bon père de famille et non augmenter sans cesse les frais de fonctionnement (administration etc.) (enseignant public).

Une discipline budgétaire, éviter les déficits publics (commerçant).

Exposés par une minorité, les moyens de surmonter les problèmes peuvent aussi être liés à une remise en question du cadre européen. Soit qu’il s’agisse de reconquérir une certaine part de souveraineté :

Faut-il casser l’Europe, redevenir individualistes ? [ou] repenser à la possibilité ou l’impossibilité de restaurer la souveraineté de chaque pays (enseignant public).

Soit qu’il s’agisse au contraire de renforcer l’Europe, notamment dans une perspective fédérale :

Faire l’Europe unie, uniformiser l’Europe (employé public).

Il faudrait un gouvernement fédéral qui soit au-dessus des États pour pouvoir décider des orientations à prendre (cadre secteur privé).

S’agissant du problème de la dette, on ne constate pas, même auprès de militants engagés dans une perspective européaniste, d’excès de solidarité envers d’autres pays de l’Union Européenne :

Arrêter de prêter de l’argent à des pays où on ne voit pas le retour comme en Grèce, l’Espagne l’Italie, ce n’est pas de l’égoïsme, mais chacun sa merde (ouvrier).

Contrôler les fonds mis à la disposition de la Grèce (étudiant).

Les réponses à apporter aux problèmes qui se posent peuvent aussi sembler devoir résulter d’une meilleure répartition de la richesse. Pour mieux répartir, il faudrait prendre aux riches :

Il faut répartir les fortunes, prendre plus aux riches et puis voilà quoi, il n’y a pas cinquante solutions (ouvrier).

Dans les catégories liées au secteur public, l’accent est souvent porté sur ce thème de la redistribution des ressources plus que sur leur production. Il est surtout question de répartir ce que l’on prendrait aux riches, au capital, aux profits.

Remettre à plat, redistribuer le travail et les richesses (enseignant public).

Réduire les gros salaires et revaloriser les métiers manuels (enseignant public).

Pratiquer une politique redistributive plus égalitaire entre le capital et le travail (cadre secteur public).

Cela peut aller jusqu’à vouloir identifier la position de fonctionnaire à celle du travail contre le capital :

Empêcher les politiques et les financiers de nous obliger à vivre pour leur profit à eux (enseignant public).

Il est aussi question de mieux répartir les richesses en réduisant la part impartie aux “politiques”, aux membres du gouvernement et aux élus :

Réduire les salaires des ministres, députés, sénateurs et Président de la république (employé public).

Réduire le train de vie et les privilèges des élus (enseignant public).

La solution pourrait aussi venir de la défense des services publics, ce thème est peu développé si ce n’est dans le sous-groupe des enseignants :

Arrêter de saccager les services publics au profit du privé ou du rien du tout (enseignant public).

Création d’emplois dans le secteur social, l’éducation, l’environnement, mise en chantiers de grands travaux (enseignant public).

Parmi les militants, plus spécialement ouvriers, on compte sur des mobilisations capables de faire réagir les “politiques”, sans toujours être sûr de leur efficacité :

Se mobiliser, faire réagir les politiques (ouvrier).

Il faut manifester et montrer son mécontentement à tous les niveaux (ouvrier).

On va se mobiliser et jouer aux indignés pour faire réagir le monde politique et financier pour que cela change (ouvrier).

Quelques-uns, ici aussi avec plus ou moins de conviction, tablent sur une transformation socialiste, dont les contours et les conditions sont mal délimités :

Venir dans un système socialiste, le droit de vivres égaux et libres (ouvrier).

Changer de mode de production, changer de système, passer au socialisme (cadre secteur privé).

Le changement de modèle envisagé peut présenter des traits plus imprécis encore :

Instaurer un autre modèle de société (ouvrier).

Trouver un autre modèle économique, évolutif, se basant sur des valeurs humanistes de partage et de solidarité (cadre secteur privé).

D’autres se contenteraient de la restauration d’un modèle politique proposant de véritables orientations, si possible vers le bien commun :

Proposer d’abord des programmes politiques, puis des personnes pour les appliquer (cadre secteur privé).

Créer un nouveau parti orienté sur l’intérêt commun (cadre secteur privé).

Une telle restauration de la politique ne semble pas être à l’ordre du jour. À cet égard les différents courants, de droite ou de gauche, sont renvoyés dos à dos, soit qu’ils spéculent sur les désirs au lieu de présenter des orientations réalistes, soit qu’ils ne tiennent pas leurs promesses :

Déjà ouvrir les différents points de vue et voir ceux qui sont réalisables, abandonner l’idéal et revenir au réalisme (agriculteur).

Les gens aiment être représentés par des personnes qui défendent en apparence ce qu’ils aimeraient obtenir […] préférer être représentés par des politiques qui critiquent plutôt que de proposer des idées, je parle de ces personnes qui soutiennent les candidats du PS (technicien).

Si le gouvernement change, peut-être il y aura du mieux, car les promesses ne sont pas tenues (artisan).

Enfin pour quelques-uns, les solutions ressortiraient d’une modification des visions du monde, dont on ne saisit pas ici aussi, quelles pourraient être leurs conditions de réalisation :

Repenser la vision du monde, tout revoir (technicien).

Sensibiliser les gens à une concentration sur soi, l’humain, […], afin que l’individu comprenne que la richesse est avant tout intérieure, mentale, psychique (enseignant public).

Défiance à l’égard des Partis politiques, trop centrés sur leurs propres intérêts

À la question, quel courant ou organisation politiques vous paraîtraient à même de résoudre ou surmonter les principaux problèmes, une très grande majorité (63%) donne pour réponse « aucun », « je ne vois pas ».

Je ne vois aucun courant ou parti capable (ouvrier).

Il n’y en a pas, on se débrouille comme on peut, et voilà (agriculteur).

J’en vois aucun, on est dans la merde et on y reste (agriculteur).

Je ne connais personne qui aille dans ce sens [résoudre les problèmes] (ouvrier).

Le pourcentage de ceux qui n’imaginent pas qu’un courant politique soit à même de résoudre les problèmes est plus importante dans les sous-groupes agriculteurs, commerçants, artisans, cadres du privé, mais dans toutes les catégories cette incapacité des courants ou Partis est mentionnée. Une minorité importante ( 17%) souhaiterait une politique d’union entre les différents courants et partis afin de mieux affronter les difficultés communes. Dans le groupe de référence, ce sont parmi les ouvriers, les techniciens, du privé, les agriculteurs, les employés, que l’on trouve le plus de personnes souhaitant une union des forces, on n’en trouve pas mention parmi les enseignants et cadres du secteur public.

Aucun [courant], il faudrait un mélange de tous (agriculteur).

Il faut un rassemblement de tous les courants (agent de maîtrise).

Qu’ils fassent quelque chose ensemble, tous les courants politiques (ouvrier).

Faire un gouvernement d’union (employé).

Il faudrait peut-être prendre un peu de tous les courants et en constituer un neuf, qui ne veut pas dire utopique (employé).

Plusieurs rejettent l’idée de Parti, qui leur semble signifier un engagement dans des querelles au détriment d’une recherche de solutions concernant l’ensemble du pays.

Des personnes capables qui gouvernent sans parti politique et ne pas passer son temps à critiquer (employé).

Certains, notamment dans le secteur privé, souhaitent d’abord que la lucidité, le réalisme s’imposent, on insiste sur la nécessité de « garder les pieds sur terre », rester dans le domaine du possible.

Toute organisation politique doit garder les pieds sur terre, voir ce qu’il est possible de faire et non dire je ferais (commerçant).

Plus de lucidité (agriculteur).

Plus de réalisme, du concret (agriculteur).

Aucun courant politique, mais plutôt le bon sens qui limitera la casse (technicien).

Une telle prise de position peut coïncider avec une critique du Parti socialiste ou de François Hollande, que certains taxent « d’illusionniste », ou auquel on reproche de faire du « baratin », sans qu’il s’agisse pour autant de se prononcer en faveur de la droite. L’idée plus générale d’une désintégration des partis politiques est signalée. On parle de l’absence d’orientations capables de répondre aux problèmes concrets ou du fait que les partis ne représentent plus les préoccupations de la population :

Il y a quelques années peut-être, mais aujourd’hui, personne ne parle ni ne s’intéresse [aux problèmes qui nous concernent] (agriculteur).

Les organisations politiques sont trop loin des préoccupations des Français (employé public).

Les partis ne représentent plus la majorité des travailleurs, quelles que soient les tendances, la majorité n’est pas représentée (ouvrier).

Il peut être déploré que le Parti communiste ait perdu sa place, ne joue plus le rôle qui était le sien :

Il y en a eu et ça a échoué (employé).

Il y avait un PC , il y a longtemps (ouvrier).

Ne représentant plus les intérêts de la population, les différentes organisations, syndicales ou politiques, sont suspectées n’avoir d’autre souci que de défendre leurs propres intérêts, travailler d’abord pour eux-mêmes, leur chapelle :

Les syndicats sont tous au travail pour leurs propres postes, leurs gamelles, ils ne représentent plus personne (agriculteur).

Aucun courant, chacun des partis travaille pour lui même (technicien).

Que ce soit la gauche ou la droite, ils ne pensent qu’à se gaver et terminé ! ça n’a jamais changé (ouvrier).

Parmi ceux qui estiment que les différents courants ou Partis ne peuvent pas résoudre les problèmes, on mentionne le fait qu’ils sont tous soumis aux mêmes impératifs, aux contraintes de l’économie mondiale, de la recherche du profit et de la finance :

ça se joue maintenant au niveau international (employé).

Pas de projet politique à long terme, les banques détiennent trop de pouvoir (employé).

La France et les autres pays européens ne sont plus souverains et sont soumis à la finance (employé public).

Je ne pense pas qu’un quelconque courant politique puisse influencer la dictature économique du profit à court terme (enseignant public).

Les divers courants politiques, quelle que soit leur couleur, seraient de ce fait tous soumis à une même logique, à un même système :

Les organisations politiques actuelles et leurs dirigeants sont trop impliqués dans le système actuel (cadre secteur privé).

Les dirigeants politiques, tous partis confondus, sont sous l’emprise de la finance (technicien).

Des difficultés économiques objectives, notamment la crise, s’imposent quel que soit le courant politique :

La crise serait la même si notre gouvernement actuel était de gauche (employé public).

Le problème actuel est que l’économie française [va mal] depuis plusieurs décennies, et quel que soit le parti politique, il est confronté aux mêmes difficultés (commerçant).

Toute organisation politique aura une lourde charge avec l’économie actuelle (commerçant).

Je ne sais pas qui pourrait tenir les promesses qu’il fait (artisan).

“Choisir le moins pire, vu la situation”

Seulement 25% des personnes interrogées se prononce pour un ou plusieurs courants ou Partis, quelque fois avec l’idée de choisir “le moins pire” par rapport à la situation, ou celui qui ne fait pas trop de promesses impossibles à tenir :

Choisir le moins pire, vu la situation (artisan).

Il y en a qui sont pires que d’autres, je ne crois pas à ceux qui promettent la lune (ouvrier).

Parmi ceux qui citent un courant ou un Parti, plusieurs options sont le plus souvent exprimées par un même individu, le plus souvent sans enthousiasme excessif. Les choix sont assez bien répartis entre la gauche et la droite, bien que plusieurs personnes les renvoient dos à dos.

Pour la gauche, sont cités les différents Partis qui s’en réclament, avec un accent spécial porté sur l’extrême gauche, le Front de gauche (ou Mélenchon), « certains courants du Parti socialiste », le Parti communiste, mais aussi le Parti socialiste, la social-démocratie. On note aussi de rares mentions des Indignés et d’Attac.

Pour la droite, on cite « les courants de droite », l’ UMP, « les orientations du gouvernement [actuel] », le Front National, Marine Le Pen. Enfin, il faut noter que le “tabou” concernant l’affirmation ouverte d’une préférence pour Sarkozy est plus importante que celle concernant Marine Le Pen (on préfère parler du souhait de maintenir « les orientations actuelles », ou déplorer l’excès de ceux qui font de “l’anti sarko”, encouragés par « la presse qui fait que l’on entend que ceux qui sont contre »).

Le choix d’une couleur politique peut être posé négativement, que ce soit pour la droite ou la gauche.

Pas la droite :

Pas le gouvernement actuel, pas la droite (ouvrier).

Une période d’austérité est peut-être nécessaire pour remettre la France à flot, mais si on passe à droite, ce sont les travailleurs qui vont payer l’addition, alors pas la droite (ouvrier).

Pas la gauche :

Pas la gauche, les autres courants [hors UMP] ont toute liberté de promettre monts et merveilles (technicien).

Que la gauche ne passe pas (artisan).

Quelques-uns cependant affichent ouvertement une préférence. La préférence pour la droite, l’ UMP ou les « orientations actuelles » [du gouvernement] est plus fréquemment exposée par les employés, techniciens, agents de maîtrise, cadres, du privé, les commerçants et artisans. Elle est loin cependant d’être exclusive au sein de ces catégories.

La droite semble mieux armée, les personnes qui la composent […] sont les plus aptes à conduire le pays (artisan).

Le plus cohérent, le plus réaliste, le moins illusionniste serait l’UMP, sachant qu’il ne sera pas une solution à la crise (technicien).

Aujourd’hui, il y aurait l’UMP qui en partie s’attache à juguler la crise et s’intéresse à la relance de l’industrie (cadre secteur privé).

La préférence pour le président de la République actuel, Nicolas Sarkozy, n’est presque jamais directement affirmée, elle peut être associée aux orientations de l’UMP :

C’est l’UMP, par rapport à ce que j’ai entendu du dernier discours de Sarko, on peut être des gens de la base qui ont encore des idées réellement sociales, qui font moins d’anti Sarko (technicien).

On peut ne pas vouloir marquer ouvertement une préférence pour la droite ou le gouvernement actuel, et se contenter de suggérer qu’il vaudrait mieux « garder les mêmes »

Je ne vois pas d’autre courant pouvant mieux gérer cette crise (employé).

Je pense que le gouvernement en place actuellement devrait aboutir à une amélioration (employé).

Il y a les déficits énormes à résoudre, il faudrait plusieurs mandats pour arriver à éponger les dettes, pas de changements trop fréquents, ça empêche de résoudre (employé public).

La préférence déclarée pour le Front national ou Marine Le Pen, dont on ne sait s’il convient de les situer sur l’échiquier de droite, peut être proposée, sans véritable exposé des motifs, ou en relation avec le thème de la protection de l’emploi contre les étrangers.

Marine Le Pen pour serrer la ceinture aux autres pays, avec les problème des frontières et des étrangers qui ne trouvent pas de travail (ouvrier).

Même si l’on pense que Marine Le Pen propose des orientations valables, il est déploré que le Front National ne dispose pas d’une structuration politique suffisante pour prendre en mains les affaires du pays :

Le Front national, mais ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir diriger le pays (ouvrier).

La préférence pour la gauche ou pour un Parti de gauche est souvent peu argumentée, contrairement à ce qu’exposent les partisans déclarés de l’UMP. Elle est plus fréquemment exposée dans les rangs des cadres A de la fonction publique (moins parmi les employés), avec une option particulière pour le Front de gauche. La gauche, les partis de gauche, le vote socialiste, sont mentionnés, sans grand enthousiasme et sans penser qu’il en adviendra un changement fondamental :

Je vote socialiste aux prochaines élections, mais est-ce que réellement ils arriveront à faire quelque chose ? (ouvrier).

Je pense que les socialistes en parlent [de trouver des solutions], mais ils ne sont pas assez solides, ce n’est que des paroles (employé public).

Le choix de la gauche, sans autre précision, peut aussi révéler une certaine ambiguïté, puisqu’on lui attribue, contre les options gouvernementales, une capacité à restreindre l’apport d’étrangers.

On se portera sur la gauche, le gouvernement actuel est trop ouvert aux étrangers, on pense à la France, je pense à mon fils, on peut s’en sortir seul, on a assez de richesses (ouvrier).

Les ouvriers qui se prononcent pour un Parti, penchent soit pour les Partis de gauche, dont le PCF, soit pour Marine Le Pen. Toutefois, une majorité d’ouvriers, y compris militants syndicaux, n’attend pas plus de la gauche que de la droite. Il en est de même pour les agriculteurs qui estiment que les différents courants ne peuvent résoudre les problèmes qui se posent, sauf à unir leurs efforts. Quelques ouvriers pensent qu’il y a quelques années ou décennies, un parti tel que le PCF aurait pu jouer ou pourrait encore jouer un rôle positif.

Le PC, [pour] un gouvernement qui sache dire non au patronat, aux délocalisations, interdire les licenciements, qui aide les salariés à augmenter leur pouvoir d’achat (ouvrier).

Des ouvriers militants et des enseignants et cadres du public adhèrent semble-t-il avec un peu plus d’entrain, ou faute de mieux, aux orientations portées par les groupements d’extrême gauche, Front de gauche, Mélenchon, sans qu’ici aussi l’argumentation soit très développée, et qu’on en attende vraiment une transformation de la situation.

Plutôt une organisation politique de gauche, d’extrême gauche (enseignant public).

Le Parti de gauche qui pourrait éventuellement renverser la vapeur (ouvrier).

Le Front de gauche, mais les citoyens ne sont pas prêts (enseignant public).

Par défaut, le Front de gauche qui pourrait éventuellement pratiquer une politique redistributive (cadre secteur public).

Un courant plus structuré que les Indignés, avec des meneurs type Mélenchon (employé).

Un étudiant mentionne le « mouvement des indignés [qui] semble vouloir faire bouger et changer le système ». Un ouvrier syndicaliste évoque un “ailleurs” où pourraient être résolus une grande partie des problèmes :

ça existe mais pas en France, en Amérique du Sud Cuba, Venezuela, Chavez avec le pétrole, Fidel avec son peuple et l’embargo (ouvrier).

Lucidité et inquiétude à l’égard de l’avenir Une dernière question portait sur la relation entre perception des problèmes économiques et politiques, possibilité ou non de les surmonter par les propositions des divers courants politiques, et, projection dans l’avenir : « que peut-on dans ces conditions espérer pour l’avenir ? ». On ne développera pas l’analyse de cette question.

On peut toutefois remarquer, que compte tenu de la situation et du peu de confiance faite aux capacités des “politiques” de pouvoir résoudre les problèmes actuels, l’avenir ne se présente pas sous les meilleures couleurs.

ça va pas être brillant (technicien).

ça se dégradera, l’avenir n’est pas rose, un enfant qui naît, naît chômeur (agriculteur).

L’avenir proche très sombre, mais optimiste pour l’avenir plus lointain (enseignant public).

L’avenir n’est pas beau (ouvrier).

Parmi les réponses, plus de 10% estiment qu’on ne peut « rien espérer » pour l’avenir, ou « pas grand chose ». Pour un tiers il est envisagé une dégradation de la situation plutôt qu’un espoir de la voir s’améliorer. Le restant formule des vœux, des souhaits, pour la plupart très généraux et sans lien avec la situation concrète. Une minorité se centre sur de petites améliorations que l’on peut estimer entrer dans l’ordre du possible immédiat. Ceux qui espèrent de petites améliorations concrètes sont mieux représentés dans les sous-groupes agriculteurs, commerçants, artisans, techniciens. Les fonctionnaires sont les plus enclins à porter des espérances très générales et à ne pas envisager l’avenir sous des couleurs trop sombres.

Un fort sentiment d’inquiétude est exprimé par une importante minorité du groupe de référence : peur du chômage, du développement de la pauvreté, de la difficulté à se faire une place dans la société, surtout pour les jeunes. Selon certains, le pays pourrait dans un futur proche se trouver dans la même situation que d’autres pays européens particulièrement affectés par la crise et l’endettement. Il pourrait résulter de ces différents facteurs un climat d’insécurité, ou plus préoccupant encore, un chaos social, des guerres civiles, plus ou moins associées pour certains à la révolution, voire des guerres tout court. Ceux qui ont une vision très pessimiste de l’avenir peuvent en même temps formuler des vœux, sans grand rapport avec les conditions qu’ils viennent de décrire, l’espoir que ça s’arrange, qu’on puisse « avoir le meilleur ».

Parmi les sous-groupes qui envisagent l’avenir le moins radieux, on note les ouvriers et employés du privé, les militants (ouvriers notamment) étant aussi les plus nombreux à formuler dans le même temps des espoirs très généraux sur le changement de la situation.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. 83 personnes ont été consultées : 7 agriculteurs, 7 commerçants et artisans, 11 employés du privé, 21 ouvriers, 7 techniciens et agents de maîtrise, 6 cadres du privé, 8 employés du secteur public, 7 enseignants, 5 cadres secteur public, 4 étudiants.

Dans quelle situation se trouve la France ? Quels dangers pour l’avenir ? Pour les classes populaires, que proposent les différents partis ?

1 mars 2012

L’année 2012, année d’échéances électorales, offre aux citoyens une occasion privilégiée pour s’interroger sur l’état de la France et sur les orientations que les différents courants politiques envisagent pour la nation dans les années à venir. Une telle interrogation ne doit pas perdre de sa valeur une fois les élections passées. C’est pourquoi nous présentons dans ce numéro, les propositions des divers Partis, en s’efforçant de voir si celles-ci sont en cohérence tant avec les données de la situation présente du pays, qu’avec les attentes et prises de conscience des diverses classes de la population.


Nous avons préparé cette analyse, avant qu’ait été élu le nouveau Président de la république, François Hollande. Nous estimons cependant qu’il est indispensable d’examiner les orientations qu’il préconise lui-même ainsi que celles des autres candidats et Partis. On ne peut en effet porter un jugement clair sur les politiques en présence en fonction du seul résultat des présidentielles, sans se préoccuper de savoir si elles sont ou non cohérentes au regard des conditions concrètes, de la France et du monde.

Une nécessité politique : déterminer ce qui est possible dans chaque situation historique

Depuis sa création, Germinal s’est attaché à souligner l’importance de l’analyse concrète des situations concrètes. Il ne s’agit pas là d’une marotte tout juste bonne à occuper quelques intellos en manque de réalité, mais d’une nécessité absolue si l’on veut être à même de dégager des orientations justes pour la lutte des classes populaires. On ne peut développer un programme ou des orientations conformes aux intérêts des classes populaires, à court et à long terme, si l’analyse de la situation est fausse, ou si l’on ne prend même pas la peine de faire cette analyse, qu’on se contente d’émettre de simples souhaits ou de dénoncer tel ou tel courant concurrent.

Quels que puissent être les besoins, les attentes, des différentes catégories sociales dont se compose une nation, les classes populaires ne peuvent lutter de la même façon lors des périodes de recul, de revers historique, et lors des périodes favorables à l’essor, à l’offensive, à la transformation du monde. La relation entre l’analyse objective de la réalité et l’action, entre la politique et la détermination du possible, s’impose à chaque moment de l’histoire. « En politique, regarder la vérité en face, la meilleure méthode et la seule juste », « [ne pas] déterminer la politique uniquement d’après les désirs et les opinions »[1].

Allant dans le même sens que ces citations, plusieurs personnes rencontrées lors de l’enquête publiée dans ce numéro, insistent sur la nécessité de « garder les pieds sur terre », de toujours s’attacher à « voir ce qu’il est possible de faire ».

Avant de dérouler tout un catalogue de propositions, censées résoudre tous les problèmes, satisfaire tous les désirs, légitimes ou non, il importe ainsi de situer les caractères principaux de la situation historique dans laquelle et des conditions au sein desquelles se déroule la lutte des classes populaires. Quelle que soit la conjoncture, il convient de dresser des perspectives pour toute une époque, mais il faut aussi, dans chaque situation, être à même de délimiter les tâches qui correspondent aux conditions objectives. On proposera dans les prochaines parutions de Germinal un ensemble de données sur de telles conditions en France, et sur leur évolution depuis trois ou quatre décennies, en se bornant ici à porter l’attention sur le renversement des conjonctures qui s’est opéré depuis la période d’après-guerre.

Dégager les traits essentiels de la situation historique

Dans le monde régi par le capitalisme, le cours des choses n’est pas un long fleuve tranquille. Il existe des périodes relativement calmes, prospères même, qui peuvent succéder à des périodes d’exacerbation des antagonismes de ce régime et aux destructions qu’ils entraînent. Au cours des périodes de reconstruction de la vie économique et sociale, toutes les classes sociales peuvent plus ou moins faire profit des miettes de cette prospérité, du moins dans certaines parties du monde : plein emploi relatif, augmentation des revenus, capacité de redistribution sociale, etc. C’est ce qui s’est passé en France au cours des décennies qui ont succédé à la Seconde Guerre mondiale, lors de la période dite des Trente Glorieuses.

Cependant, compte tenu de la contradiction fondamentale qui anime le mode de production marchand capitaliste, ces périodes bénies préparent les conditions de la régression et du chaos. Cela ne ressort pas d’une méchanceté particulière des capitalistes, mais de l’irrationnelle “logique” qui règle le mouvement immanent de ce mode de production. Lors des périodes d’essor, la production des marchandises se déploie à une échelle démesurée, sans rapport avec la possibilité de réaliser la valeur des marchandises produites, c’est-à-dire la possibilité de les vendre, face à un marché où tous les capitalistes en concurrence ont eux aussi étendu toujours plus leurs capacités de production (ou surcapacités de production par rapport au marché). Depuis le xixe siècle se manifestent ainsi périodiquement de telles crises de surproduction, qui peuvent prendre des formes diverses. De crise en crise, on aboutit, une à deux fois par siècle, à une grande crise généralisée du capitalisme, comme celles qui se sont développées à partir de  1929 ou de 2008.

Avec la concurrence accrue pour les débouchés, le développement inégal des différentes puissances mondiales, la disparité des coûts de production, et lorsque le marché “boude”, on assiste à une fuite en avant du capital hors de la production, dans la finance, le pur spéculatif, le virtuel. De sorte que, de crise mineure en crise mineure, on parvient à la dernière phase du processus, un dérèglement généralisé de l’économie, qui semble survenir comme l’orage dans un ciel clair. On peut dès lors s’imaginer qu’il s’agit d’un problème lié seulement à la “finance”, sans saisir que ce désordre universel résulte d’un processus amorcé bien des années auparavant (pour la crise actuelle depuis les années 70).

Dans ce contexte, les difficultés que connaît un pays comme la France (qui est loin d’être le plus touché en Europe), bien qu’elles aient préexisté aux formes financières de la crise, se manifestent alors au grand jour : désindustrialisation, délocalisations, aggravation du chômage (surtout ouvriers et employés), stagnation ou baisse du produit intérieur brut, surendettement, difficulté à maintenir les dépenses sociales de l’État, atteintes portées aux catégories jusque là épargnées de la fonction publique (sans commune mesure cependant avec celles portées aux salariés du secteur privé ou aux producteurs indépendants).

Les choix des gouvernements sont pour peu de choses dans l’évolution et l’aboutissement de ce processus. Tout au plus peut-on leur reprocher, qu’ils soient de droite ou de gauche, de ne pas avoir anticipé son inévitable issue, ou encore peut-on désapprouver les choix faits par les différents courants, qui ont pu viser, tour à tour, à satisfaire ou préserver les uns plutôt les catégories de population dépendant du secteur privé, les autres plutôt ceux du secteur public. Bien qu’ils ne soient pas dans leur nature très différents, on peut aussi critiquer les choix opérés en faveur de l’Europe par tel ou tel gouvernement de droite ou de gauche. Mais ces choix eux-mêmes participent d’un semblable mouvement de fuite en avant, consistant à élargir à un ensemble de pays en concurrence, un problème déjà difficile à surmonter dans le cadre de la nation, ce qui loin de permettre de le résoudre contribue à l’exacerber.

Avec le retour de manivelle provoqué par la généralisation de la crise, les supposées vertus de la construction européenne (prospérité, protection, pacification) ont révélé toute leur facticité. Un retournement apparent de position a paru alors s’imposer au sein des différents courants, chacun essayant de reprendre ses billes, tout en sachant que dans le cadre du régime capitaliste il n’est plus vraiment possible de faire machine arrière. Plusieurs partis, notamment à l’occasion des échéances électorales, ont ainsi mis en sourdine leurs hymnes à l’Europe, les plus critiques à l’égard de l’Europe n’étant pas d’ailleurs les moins “européistes”. Il en est de même de plusieurs de ceux, qui, le coeur sur la main, semblent redécouvrir la France, les uns pour défendre la production française, d’autres le protectionnisme et la souveraineté de la nation, tout en prêchant en sous-main un essor de la production européenne, un protectionnisme européen ou une souveraineté de façade assujettie à une Europe encore plus européenne.

Au cours des trente dernières années, la régression ne s’est pas manifestée seulement dans le domaine économique et social, mais aussi dans le domaine politique. Le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme notamment, a affecté l’ensemble de la vie politique. Une telle désagrégation n’est pas à considérer comme un problème principalement quantitatif, mais d’abord qualitatif, puisqu’il a marqué l’abandon de toute perspective historique tracée devant l’ensemble de la société. Seule la classe prolétarienne en effet est à même de réaliser l’unité de lutte des différentes catégories de travailleurs en fonction d’un objectif historique commun, même si celui-ci ne peut se réaliser dans l’immédiat. En l’absence d’une telle orientation, les repères se sont perdus, la conscience s’est abaissée, de multiples entreprises de désagrégation de l’organisation de classe et de l’unité républicaine ont eu le champ libre (regroupements catégoriels, identitaires), favorisant la lutte de tous contre tous et les innombrables duperies et manipulations.

La place des différentes classes dans la société et la diversité de leurs intérêts immédiats

On ne présentera pas une analyse de classe développée, correspondant aux données contemporaines d’une société telle que la France. Cette analyse est encore à faire. On s’intéressera seulement aux évolutions qui se sont produites depuis quelques décennies à propos de l’orientation d’ensemble des luttes, en se centrant sur deux grands secteurs de la vie sociale.

Dans le paysage politique dévasté qui est aujourd’hui le nôtre, le mot d’ordre du « tous ensemble » s’est fait entendre, certains y ayant même ajouté, pour faire bonne mesure « tous ensemble et en même temps », comme si la lutte de classes, au sens historique du terme, se réduisait à un rapport de forces instantané, à un bras de fer ou un match de boxe, sans que l’on ait à se préoccuper des conditions générales de lutte des classes populaires et des difficultés à affronter. L’unité effective ne peut résulter de la seule magie d’un slogan, sans prise en compte des conditions effectives qui doivent être saisies en fonction d’une analyse, ici encore concrète, des intérêts et visées spécifiques des différentes classes, des alliances à privilégier ou à nouer avec prudence.

Pour peu que l’on observe les programmes des divers partis, et qu’on se préoccupe des points de vue émanant des diverses catégories de travailleurs, on constate que si les intérêts des uns et des autres peuvent coïncider en fonction des conditions concrètes sur des questions plus ou moins essentielles, les priorités se révèlent différentes selon que l’on se situe dans les secteurs liés directement au aléas du monde marchand capitaliste, ou dans des secteurs encore partiellement protégés, et que ces intérêts varient en fonction des conditions concrètes.

La question n’est pas ici de contester l’apport à la société que représentent telles ou telles classes ou catégories sociales. Différentes catégories de travailleurs jouent dans la vie sociale des rôles distincts dont on ne peut contester a priori l’utilité : soit parce qu’ils participent directement ou indirectement à la production matérielle de cette vie sociale (ouvriers, employés, techniciens, artisans, agriculteurs, etc.), soit parce qu’ils assument des fonctions sociales générales : éducation, santé, sécurité intérieure et extérieure (police, justice, armée), prélèvements fiscaux sur la richesse produite (pour récolter ce qui est nécessaire à l’accomplissement des fonctions sociales de l’État), etc.

Si l’on excepte les individus et catégories qui se développent, comme le dit Marx comme des parasites obstruant les pores de la société, ces différentes classes de travailleurs peuvent donc être utiles à la vie sociale. Les distinctions entre elles ne résident donc pas dans le critère de l’utilité sociale, elles sont à mettre en relation avec la position qu’elles occupent dans la société, mais aussi l’ordre des nécessités, soit que ces travailleurs soient associés plus ou moins directement à la production matérielle des richesses, soit qu’ils en dépendent pour exister.

Ce positionnement des différentes classes se pose en relation avec la question du rapport entre production et répartition de la richesse sociale. Quelle que soit la société, on ne peut en effet répartir de richesses que si celles-ci sont produites, la production nécessairement première, permet, en fonction de son propre développement, le développement plus ou moins large de fonctions sociales générales et de divers types de redistribution. Dans toute société, et cela est vrai depuis l’Antiquité, certaines fonctions ne peuvent être remplies que s’il existe des “surplus” [2] permettant d’assurer l’existence des catégories non productives, que leur fonction soit utile ou parasitaire.

La capacité d’entretenir des catégories non productives s’est développée largement dans des pays tels que le nôtre, et plus généralement dans les sociétés bourgeoises. Mais ce développement, dans le cadre du capitalisme, est loin de s’effectuer de façon continue et uniforme. Lorsque la base productive se rétracte, et que par contrecoup les besoins en transferts sociaux s’étendent, le seul moyen pour un État de répondre aux revendications, légitimes ou non, des diverses catégories dont l’existence dépend de fonds publics, est de recourir à la dette. Un tel recours ne peut durablement être soutenu, la dette s’alourdissant d’année en année si la production stagne ou continue de décroître, jusqu’à faire craindre une défaillance de l’État (et avec elle l’impossibilité d’emprunter pour assurer les différents transferts) [3].

Les points de vue de différentes catégories de travailleurs sur la réalité du monde

Sans opposer les catégories de travailleurs, on peut constater qu’ils sont affectés de façon différente par les effets de la crise selon la place qu’ils occupent dans la société. De façon plus générale, les premiers à souffrir des aléas qui affectent la production capitaliste sont les ouvriers et les employés, il n’est qu’à comparer les taux de chômage pour en être convaincu. Puis viennent les cadres du privé et les petits producteurs indépendants (artisanat, agriculture), mais aussi les commerçants, contraints de fermer boutique, et tous ceux dont le pouvoir d’achat régresse. La fonction publique, sans être totalement épargnée, n’est pas affectée au même titre, si l’on excepte les travailleurs précaires (sans statut) dont le nombre augmente. Emplois, salaires, retraites, demeurent jusqu’à un certain point, garantis. Des atteintes sont cependant portées dans ce secteur aussi : baisse des effectifs et de certains avantages, tendance à importer les modes de gestion du monde marchand, à imposer des règles se rapprochant de celles qui valent pour le secteur privé, impression d’une perte de légitimité, etc.

Du fait de leur positionnement distinct par rapport à la violence qui règne dans le secteur dépendant directement du capital, chacune de ces grandes catégories sociales a tendance à saisir différemment la réalité du monde. Celles qui sont liées directement ou indirectement à la production, lorsque celle-ci menace de ne plus assurer leur survie, ont tendance à mettre en avant tout ce qui permettrait de maintenir et développer la production, plus spécialement dans le cadre national, leur intérêt immédiat coïncidant ainsi avec celui de toute la société. Les catégories qui sont encore relativement protégées par un statut (secteur public et assimilé), ont tendance à mettre en avant leurs problèmes spécifiques, parfois en les faisant passer comme étant ceux de la société tout entière, et plus généralement à privilégier la question de la répartition (sans toujours se préoccuper de ses conditions, sans même bien voir ce que cela implique pour les producteurs de la richesse qu’il y a à répartir[4]).

On peut, dès lors comprendre que si l’on veut réellement réaliser une unité de lutte des classes populaires, il importe non seulement d’analyser la situation dans son ensemble, mais aussi de caractériser les dispositions (dans tous les sens du terme) des différentes catégories de travailleurs.

Quelles classes peuvent orienter le mouvement de la société dans son ensemble ?

Deux classes principales dans l’histoire sont ou ont été capables, à des époques différentes, de promouvoir un intérêt d’ensemble de la société, ou, comme l’indiquait Marx de « prendre en charge » la nation : il s’agit de la bourgeoisie révolutionnaire et du prolétariat révolutionnaire.

Dans la situation actuelle, la bourgeoisie a achevé son rôle révolutionnaire et le prolétariat, désorienté, désorganisé, n’est pas en mesure d’assumer son rôle historique, à peine parvient-il à défendre ses propres intérêts immédiats. Quant aux catégories intermédiaires, dites aussi « classes moyennes », qu’il s’agisse de la petite bourgeoise productrice ou de la petite bourgeoisie d’État, leur positionnement dans la société ne leur permet pas de prendre en charge l’ensemble de la nation. L’historien François Simiand indiquait à ce propos qu’au cours de l’histoire les classes occupant une position intermédiaire, ne disposent pas de ce fait d’une réelle indépendance d’action. Elles se développent et agissent dans tel ou tel sens, en fonction de cadres généraux délimités par les classes principales de la société, non en fonction de perspectives propres. Évoquant l’effervescence sporadique de ces classes dans l’entre-deux guerres, le sociologue Maurice Halbwachs soulignait pour sa part l’oscillation de la “classe moyenne” entre les deux pôles : bourgeoisie et classe ouvrière, en fonction de l’initiative prise par ces deux classes dans différentes situations historiques :

« D’où une alternance d’attitudes : tantôt résignée à des conditions et mouvements qu’elle ne comprend pas, dont elle n’aperçoit ni les raisons ni les conséquences, et tantôt dressée dans un mouvement de révolte violente et aveugle contre son évolution qu’elle pense pouvoir arrêter et détourner de son cours, […] elle ne prend jamais une conscience bien nette des motifs de sa conduite, qui ne sont chez elle que les aspirations qui se font jour dans la bourgeoisie ou la classe ouvrière. »

Maurice Halbwachs sans doute s’intéressait alors davantage à la petite bourgeoisie du secteur privé qu’à la petite bourgeoisie d’État, mais ses réflexions ne sont pas sans intérêt à l’égard de cette dernière aussi, dont les prises de conscience se révèlent parfois irréalistes par rapport à la situation, plus encore que la petite bourgeoisie indépendante, surtout lorsque n’existe pas de point de vue prolétarien s’exprimant face à toute la société.

Jusque dans les années 70, les différentes luttes sociales s’orientaient d’une façon ou d’une autre en fonction du pôle constitué par la classe ouvrière et le mouvement communiste. Depuis plusieurs décennies, il n’existe plus de perspectives historiques dressées par les organisations de la classe ouvrière, ces organisations d’ailleurs n’existent plus si ce n’est en effigie. Quant aux luttes immédiates des ouvriers, elles se déroulent dans un certain isolement et rencontrent peu d’écho. Les ouvriers, en tant qu’individus et non en tant que classe, sont pour la plupart pris dans l’étau de la survie, du chômage, de la peur de perdre leur emploi, et ne peuvent pas faire prévaloir leurs revendications propres, et moins encore, faute d’une organisation indépendante, proposer des visées pour l’ensemble de la société. Dans ce contexte, d’autres catégories sociales, sur lesquelles cet étau ne s’impose pas avec la même implacabilité (secteurs moins menacés de la fonction publique et des entreprises à statut), ont pris l’ascendant sur le mouvement d’ensemble. Sans remettre en cause la légitimité des revendications que ces catégories mettent au premier plan (et qui quelquefois peuvent coïncider avec celles de catégories de travailleurs soumis directement aux contraintes de la logique capitaliste), il est nécessaire de comprendre que l’unité de lutte de tous les travailleurs ne peut se réaliser sur la base de leurs doléances spécifiques. Simplement du fait que ces doléances, pour être satisfaites, supposent d’abord la reconstitution d’une production nationale cohérente. On ne peut traire une vache qui n’a plus de lait (encore moins si c’est un boeuf ou un bouc !).

Dans la situation actuelle, faute de pôle prolétarien organisé, les citoyens se trouvent ainsi contraints, quelle que soit leur classe d’appartenance, d’opérer des choix entre deux orientations relevant toutes deux de politiques bourgeoises, de consistance plus ou moins forte en fonction de la fraction bourgeoise qui les pose et des priorités qu’elle met en oeuvre. Il ne s’agit plus de choisir entre une gauche qui serait pour les pauvres, pour les travailleurs et contre le capital, et une droite qui serait pour les riches, les patrons, les financiers, mais plutôt d’opter pour les orientations mises en avant par une bourgeoisie, à part entière, davantage centrée sur le maintien de conditions favorables à la production (en y incluant bien entendu la défense de profits pour le capital), et, un ensemble de forces de moyenne et petite bourgeoisie (qui comprend aussi des riches), dont une partie dépend du secteur public, et qui ont de ce fait tendance à privilégier des revendications centrées sur la répartition, la plus favorable possible à leurs exigences propres.

Face à ce dilemme, les voix des électeurs ont été contraintes de se porter sur l’une ou l’autre de ces politiques, l’une et l’autre bourgeoises dans leur nature, sinon dans les forces qui les soutiennent (les courants les plus extrêmes n’échappant pas à cette même logique, leur talent particulier consistant à flatter avec plus d’habileté et moins de scrupules telles ou telles catégories). Il n’est pas sûr cependant que chacun ait disposé de tous les éléments pour guider son choix.

Quoi qu’il en soit, les lendemains ne seront sans doute pas radieux. Ce qui incite à s’attacher à la tâche essentielle qui consiste à travailler à reconstituer les conditions d’une organisation historique du prolétariat, de la classe ouvrière, du peuple, afin d’être à même de ressaisir l’initiative historique.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Citations du dirigeant révolutionnaire Lénine, qui se révéla capable de diriger la lutte du peuple russe, depuis les premiers balbutiements de l’organisation ouvrière, jusqu’à la révolution socialiste, sans omettre les périodes de réaction.
  2.  2. Il y a “surplus” dès lors que les producteurs immédiats produisent plus que ce qui est nécessaire à leur propre existence et à la répétition du cycle de production à la même échelle
  3. 3.Voir dans ce numéro le compte rendu de lecture La dette publique dans l’histoire.
  4. 4. On abordera dans le prochain numéro la question théorique du rapport entre production et répartition, en analysant plus spécialement les thèses de ceux qui imaginent que le problème posé se résout magiquement par l’augmentation de la productivité (sans qu’ils se préoccupent de ce que cela signifie pratiquement pour les producteurs).

conférence débat : présentation de Germinal numéro 6

18 janvier 2012

Présentation de « GERMINAL » n°6 (nouvelle série)

Soirée organisée par la société populaire d’éducation

Le 23 janvier 2012 à 20h

1 avenue de la Commune de Paris

GIVORS.


Le numéro 6 est sorti. Nous continuons notre analyse de la situation en rapport à la crise générale de surproduction du capitalisme. La dimension internationale de cette crise est à mettre en avant pour bien en comprendre le mécanisme. Il ne faut pas perdre de vue les conditions concrètes de la période pour ne pas lutter dans un sens qui pourrait aller contre les intérêts des classes populaires ou se laisser emmener dans un processus de fascisation.
Lors de cette présentation, nous nous attacherons à présenter les idées essentielles que nous développons dans ce numéro et nous insisterons sur le fait que nous sommes plus que jamais dans le « stade de développement supérieur du capitalisme : l’impérialisme ».

Déroulement de la soirée

  • Accueil
  • Présentation des idées essentielles de l’Edito
  • Présentation des idées essentielles de « l’impérialisme stade suprême du capitalisme » Lénine
  • Débat
  • Verre de l’amitié

S. TEISSIER

Comment se préparer ?

1 novembre 2011

Après la défaite subie par les ouvriers et artisans parisiens, lors de l’écrasement de la Commune en 1871, la réorganisation du mouvement populaire ne s’opéra pas du jour au lendemain. Le découragement, la confusion des idées, la concurrence entre courants, paraissaient rendre impossible toute reprise de l’initiative.

C’est au sein de petits « cercles d’études sociales » que les premières ébauches d’une réorganisation d’ensemble se constituèrent. On y étudiait des questions politiques, s’efforçant de comprendre la situation générale et de populariser les luttes menées par les différentes classes de la société. C’est sur la base de ce travail que put se reconstituer une organisation solide, le Parti Ouvrier Français sous la direction de Jules Guesde. En unifiant les différentes luttes autour de perspectives communes, la formation de cette organisation eut un grand retentissement historique, au-delà même du cadre français.

Dans une situation nouvelle, et pour reconstruire l’organisation des classes populaires, on doit développer un travail du même type. Des cercles de formation politique autour de Germinal existent déjà, d’autres seront constitués. Contactez la Société populaire d’éducation pour y participer.

Pour contribuer à une formation politique générale, Germinal propose les rubriques suivantes

Articles d’analyse de la situation en France et dans le monde : données sur l’économie, la politique, les idées, les conditions de la lutte des classes, les rivalités entre puissances.

Pages d’histoire : ces pages proposeront des données permettant de se faire une opinion sur divers événements historiques, par exemple sur la révolution de 1848, la Révolution française.

Notions politiques : études sur des notions telles que la république, la nation, la souveraineté, l’internationalisme, les classes sociales, le capitalisme, l’impérialisme, le fascisme, les crises, le chômage, le socialisme…
études de textes de Marx, Rousseau, Jules Guesde, Blanqui, Robespierre, Bodin, etc., et des Biographies politiques de ces divers auteurs.

Petits Atlas politiques pour comprendre l’histoire et les conditions sociales de tel ou tel pays du monde.

Enquêtes et Témoignages sur les mouvements des diverses classes sociales (France et autres pays).

Forums de discussion pour comprendre les enjeux de tel ou tel débat : par exemple sur la place de la religion dans la société  : le débat citoyenneté nationalité  : lutte de classes ou guerre des “races”  : la révolution est-elle à l’ordre du jour ?

Bien entendu, il n’y aura pas dans chaque numéro toutes les rubriques. La participation des lecteurs aux cercles de formation politique permettra d’enrichir le contenu de Germinal. Transmettez-nous aussi vos demandes d’articles sur un sujet qui vous préoccupe.

Les suites de la crise de 1929 et la question du repartage du monde

1 novembre 2011

On a présenté dans le numéro 5 de Germinal, des données concernant les répercussions de la crise mondiale du capitalisme sur la situation intérieure de la France. Dans l’article intitulé « De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale) », on a abordé un certains nombres de questions : celle de la nature de la crise et du “terrain” antérieur sur lequel elle agissait, des conséquences qui en découlaient pour la situation objective des différentes classes et leurs positions subjectives[1]. En présence de quelles forces et contradictions de classes se trouvait-t-on[2], que pouvait-on en conclure au niveau des alliances possibles ? Comment caractériser la situation, était-elle révolutionnaire comme le prétendaient certains courants politiques (dont certains par la suite collaboreront avec l’occupant nazi), quels étaient les critères d’appréciation pour analyser cette situation, au sein de quels rapports d’hégémonie entre puissances ces courants se trouvaient-ils insérés à l’échelon mondial ?[3]

Dans ce numéro, on se propose de poursuivre la collecte des données en s’intéressant plus particulièrement à la situation mondiale et aux enjeux impérialistes de repartage des zones d’influence. Toutes les puissances, comme aujourd’hui, étaient affectées par la crise (question du marché, des débouchés) qui aggravait la concurrence entre elles et donnait les conditions d’une guerre généralisée pour “purger” leurs conflits, en tant que forme d’expression des contradictions inconciliables que développe périodiquement le capitalisme. Par rapport à la situation d’aujourd’hui, l’existence du pôle soviétique modifiait cependant la donne et le mode d’affrontement entre ces puissances. Chacune d’entre elles avait des visées propres, des formes de lutte distinctes, des systèmes d’alliances en évolution[4], avec constitution de “camps”, plus ou moins stables, et des moments de basculement, jusqu’à la remise en cause du statu quo issu de la Première Guerre mondiale.

Les effets de la crise

L’interdépendance contradictoire et destructrice du monde capitaliste se manifeste après le krach boursier de 1929, qui n’est lui-même que l’aboutissement d’une crise générale de surproduction capitaliste. La crise touche tous les pays à l’exception du monde socialiste, alors en voie d’édification en Union Soviétique. La crise est globale, elle affecte le système monétaire (crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations), le crédit, la production, industrielle et agricole, elle aggrave la lutte pour les marchés, pour les débouchés, les capitalistes cherchent à abaisser les coûts de production. Elle entraîne aussi des faillites, le chômage. Le capital, comme à chaque crise, s’efforce “d’alléger” sa situation au détriment des travailleurs, ouvriers et agriculteurs, des différents pays. Au plan politique, la crise se répercute, par la mise en cause des formes républicaines et la désorientation des organisations politiques. Au niveau international, d’autres effets se manifestent : exacerbation des contradictions entre puissances, crise de la Société des Nations, remise en cause des traités internationaux, troubles dans les métropoles et les colonies, en prélude à l’affrontement ouvert de la Seconde Guerre mondiale pour le repartage des zones d’influence.

La France est plus tardivement touchée, de par l’importance de son marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit. La crise affecte cependant gravement l’industrie, et l’agriculture, les échanges, en contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de “bulles” spéculatives). Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants, sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers des grandes banques et entreprises sont davantage protégés (baisse des charges fiscales sur les profits, aide directe de l’État aux grandes banques). De petits et moyens industriels sont cependant eux aussi menacés, voire ruinés. La réponse gouvernementale vise à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et d’aggravation de la concurrence entre puissances mondiales.

Les enjeux impérialistes

À l’issue de la Première Guerre mondiale qui a vu la défaite de l’Allemagne, est instauré ce que l’on a nommé “le système de Versailles”, construction politique voulue par la France de Clemenceau, en l’absence de l’allié russe et de l’associé américain. Ce système de consolidation des rapports entre puissances est toutefois fragile, seule l’alliance franco-anglo-russe, qui n’a pas survécu à la guerre, aurait pu en donner les garanties.

Or la Russie, après la révolution soviétique, est exclue du concert international, et l’Angleterre craint une prépondérance française sur le continent, en l’absence de la Russie et de l’Allemagne. Les États-Unis pour leur part refusent de garantir l’équilibre issu de la Première Guerre mondiale souhaitant mener leurs alliances au gré de leurs intérêts. La France tentera toutefois de maintenir le statu quo par des mesures diplomatiques et cherche l’appui de la SDN pour garantir ce statu quo. Les puissances vaincues ou exclues de ce système se ligueront contre le dispositif qui entrave leurs ambitions, jusqu’au nouveau repartage mondial global de la Seconde Guerre mondiale.

La période si bien nommée a posteriori “d’entre-deux-guerres” est ainsi marquée dès le début par les remises en causes, plus ou moins pacifiques, puis ouvertement violentes, de l’équilibre issu des résultats de la Première Guerre mondiale. Dès 1920, les puissances vaincues, et au premier chef l’Allemagne, réclament une révision des traités et une redistribution des zones d’influence. Elles se posent en “nations prolétaires” opprimées par les puissances victorieuses, avec à leur tête la France, alternant, pratiques de négociation et coups de force politique du fait accompli, jouant des contradictions entre la France et la Grande-Bretagne, et recourant aussi à l’occasion aux USA et à l’URSS, jusqu’à ce que les alliés cèdent progressivement à leurs revendications.
— Jusqu’en 1925, c’est la phase dite de “collaboration” qui s’impose, tandis que l’Allemagne tente de reconstituer ses forces. Elle réclame la levée des sanctions, le rejet de sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre, la restitution de mandats coloniaux et un siège permanent à la SDN.
— Entre les, années 1925 et 1929, le “système de Versailles” commence à se désagréger avec l’appui de l’ Angleterre notamment. L’Allemagne part “à l’assaut” des traités et réclame une révision globale sous forme encore “pacifique”.
— Entre 1929 et 1935, avec le développement de la crise économique et la montée des tensions et rivalités entre grandes puissances, on passe à la “révision en actes”, tandis que la politique de sécurité collective et la SDN entrent en crise. La France cherche des contrepoids face à la politique de révision, avec l’URSS, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie. L’URSS prône une politique de sécurité collective : pactes de non-agression et non-ingérence, renonciation à la guerre. Mais c’est la révision des traités qui s’impose, avec l’appui tacite des autres puissances. Les ambitions se redéploient ouvertement.

Dès 1932, avant l’instauration du nazisme, l’Allemagne protestant contre la politique “d’inégalité” des droits dont elle serait victime, réclame l’égalité en matière d’armement, avec l’accord des cinq puissances. À l’Est, elle pratique une politique de rapprochement économique et politique, préparant sa future expansion et les coups de force. En 1933, Daladier propose un pacte d’assistance mutuelle à l’Allemagne nazie. En 1935, unilatéralement l’Angleterre autorise un développement des forces navales allemandes, en contradiction avec les traités issus de la Première Guerre mondiale. La phase de “révision pacifique” a fait long feu. Crises, troubles locaux, agressions se multiplient : crises coloniales notamment dans les colonies et mandats français (Indochine, Syrie 1930, Maroc, Algérie, Tunisie 1934, 1937, 1938), crise dans les Balkans où la crainte du révisionnisme allemand est à son comble. En 1931 avait aussi commencé l’agression japonaise en Chine, en 1935 l’agression italienne en Éthiopie avec l’accord secret de l’Angleterre.
— De 1935 à 1939, les coalitions de guerre achèvent de se reconstituer. Deux blocs vont se trouver face à face. Le bloc des puissances “révisionnistes” (qui remettent en cause l’équilibre issu de la Seconde Guerre mondiale), et, celui des États partisans du statu quo, qui toutefois manifestent une grande indulgence à l’égard de la poussée allemande à l’Est et cèdent à ses revendications. Il s’agit d’exclure l’URSS socialiste et d’utiliser l’Allemagne comme vecteur du combat mondial contre le communisme. En dépit des traités, l’Allemagne récupère la Sarre en 1935. Les Conférences pour la paix et le désarmement aboutissent en fait au réarmement de l’Allemagne, au rétablissement du service militaire, en violation des clauses du “système de Versailles”.

En mars 1936, à six semaines des élections qui verront la victoire du Front populaire, l’Allemagne réoccupe illégalement la zone rhénane démilitarisée, dénonçant les accords de Locarno. En dépit de quelques protestations verbales, les puissances alliées préconisent une politique “d’apaisement” à l’égard de l’Allemagne nazie, aussi bien dans cette zone, que dans la Mitteleuropa et dans les colonies. Au moment même où l’Allemagne viole les traités, elle propose un “Plan de paix” pour “l’égalité des droits”, un pacte de non agression, le statu quo à l’Ouest, allant jusqu’à présenter un plan d’éducation pacifique de la jeunesse.
À l’Est, l’Allemagne procède par étapes, “acceptables” pour les autres puissances, dans son expansion. Elle se présente, ou présente les populations sur lesquelles elle veut reconquérir sa domination comme des “victimes” d’oppressions de la part des États qu’il s’agit de déstabiliser. Ainsi si l’Allemagne reconnaît en 1936, la souveraineté de l’Autriche, elle affirme en même temps son caractère « allemand ». En 1938, sur la base de la reconnaissance de ce caractère, c’est l’Anschluss et la fin de la souveraineté autrichienne.

Dans les Sudètes, même tactique. Dans un premier temps, en 1935, l’Allemagne avait demandé que la région des Sudètes, qui fait partie de l’État Tchèque, soit reconnue comme « nation allemande ». En 1938, c’est la constitution d’un gouvernement allemand autonome des Sudètes. Puis c’est le soulèvement provoqué des Sudètes et le chef du parti allemand de cette région tchèque, Heinlein, demande l’annexion à l’Allemagne. Au mépris des traités, l’Angleterre et la France cèdent (la Tchécoslovaquie se voit imposer une modification des frontières et la cession des Sudètes à l’Allemagne) tout en proposant cyniquement une garantie des frontières tchèques, dont ils ont eux-mêmes entériné l’amputation. En octobre 1938, les troupes allemandes entrent en Tchécoslovaquie. En novembre 1938, Prague ratifie la loi d’autonomie slovaque et ruthène. En mars 1939 l’Allemagne exige la reconnaissance de l’indépendance slovaque.

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne[5] sans déclaration de guerre, point de départ en Europe de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Un des problèmes posés est celui de l’attitude des différentes classes dans une métropole capitaliste lors d’une crise générale, survenant après une phase de prospérité relative, qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux.
  2. 2. Ceci au sein des métropoles capitalistes, mais aussi dans les colonies et pays semi-dépendants.
  3. 3. Si l’on considère la nature des alliances effectives au moment de la Seconde Guerre mondiale, il est clair que, bien que la contradiction fondamentale de classe, ne soit pas modifiée, la forme prise par cette contradiction, confère le rôle principal aux contradictions entre puissances.
  4. 4. Peut-être faut-il considérer que la rupture définitive à cet égard date de l’acceptation par l’Angleterre et la France de la dislocation de la Tchécoslovaquie en 1938.
  5. 5. Concernant l’agression de la Pologne et la controverse autour du Pacte germano-soviétique, Germinal proposera prochainement un article spécial.

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

1 novembre 2011

Pourquoi étudier aujourd’hui l’ouvrage de Lénine L’impérialisme stade suprême du capitaliste ?

Ce livre a été écrit en 1916 durant la Première Guerre mondiale[1]. Cela peut paraître bien loin. Pourtant, ce n’est pas le fait que l’auteur soit un communiste marxiste notoire qui nous pousse à reprendre l’étude de l’ouvrage, mais parce que cela nous éclaire sur des problèmes contemporains, notamment au plan des rapports entre puissances mondiales, qui découlent de la “logique” du régime capitaliste, parvenu au stade impérialiste, dont l’essence, selon Lénine, est la lutte entre plusieurs impérialistes pour l’hégémonie mondiale.

Le titre nous indique d’emblée sur le contenu de l’impérialisme est posé comme étant le stade suprême du capitalisme, ce qui signifie que, étant toujours dans le capitalisme, les lois de ce régime s’appliquent toujours, mais à une échelle plus grande et sous des formes spécifiques.

On développera les points suivants : l’impérialisme stade des monopoles, la domination du capital financier et de l’oligarchie financière, où l’on mettra en avant l’importance du rôle des banques, l’exportation de capitaux, le partage et le repartage du monde.

L’impérialisme et la formation des monopoles

Lénine analyse des séries de chiffres concernant plusieurs pays en pleine expansion comme l’Allemagne, la France, l’Angleterre et les États-Unis de la fin du XIXe au début du XXe siècles. Il établit que le déploiement de la libre concurrence implique un développement intense de l’industrie, entraînant la concentration de la production et la formation de grands groupes monopolistes.

Le développement des monopoles, conséquence de la concentration de la production, est une loi essentielle du stade impérialiste du capitalisme.

Mais qu’est-ce que les monopoles ?

Ce sont quelques entreprises géantes qui s’entendent pour le contrôle d’une branche de production dans sa totalité, et qui présentent,
« une particularité extrêmement importante du capitalisme arrivé au stade suprême de son développement est ce qu’on appelle la combinaison, c’est-à-dire la réunion, dans une seule entreprise, de diverses branches d’industrie qui peuvent constituer les étapes successives du traitement de la matière première… »

Les étapes principales du développement des monopoles peuvent se résumer comme suit :

1/ Années 1860-1880 : point culminant du développement de la libre concurrence. Les monopoles ne sont que sous forme embryonnaire, à peine perceptible

2/ Après la crise de 1873 : période de large développement des cartels, ils ne constituent cependant que des exceptions. Ils manquent encore de stabilité. Ils ont encore un caractère passager.

3/ Essor de la fin du XIXe siècle et crise de 1900-1903 : les cartels deviennent une des bases de la vie économique tout entière. Le capitalisme s’est transformé en impérialisme.

Les cartels constituant des monopoles sont les maîtres du marché.
« Les cartels s’entendent sur les conditions de vente, les échéances, etc. Ils se répartissent les débouchés. Ils déterminent la quantité des produits à fabriquer. Ils fixent les prix. Ils répartissent les bénéfices entre les diverses entreprises, etc. »

Ils gèrent et contrôlent l’ensemble de la vie économique, ce qui conduit à une socialisation de la production à une échelle jamais atteinte jusque là, entraînant dans le sillage de cette expansion tous les capitalistes.

« La concurrence se transforme en monopole. Il en résulte un progrès immense de la socialisation de la production. Et, notamment, dans le domaine des perfectionnements et des inventions techniques.

« Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières (tels les gisements de minerai de fer) d’un pays et même, ainsi que nous le verrons, de plusieurs pays, voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. On évalue approximativement la capacité d’absorption des marchés que ces groupements “se partagent” par contrat. Le monopole accapare la main-d’œuvre spécialisée, les meilleurs ingénieurs  : il met la main sur les voies et moyens de communication, les chemins de fer en Amérique, les sociétés de navigation en Europe et en Amérique. Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production  : il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l’entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale ».

Dans toutes les branches d’industrie se forment des cartels qui deviennent des monopoles.

« Là où il est possible de s’emparer de la totalité ou de la majeure partie des sources de matières premières, il est particulièrement facile de former des cartels et de constituer des monopoles. Mais on aurait tort de penser que les monopoles ne surgissent pas également dans les autres branches industrielles, où il est impossible d’accaparer les sources de matières premières. »

À l’encontre de ce que peuvent vouloir nous faire croire des économistes bourgeois, l’impérialisme stade des monopoles ne change pas le mode d’exploitation des travailleurs bien au contraire, il l’accentue.

« Les moyens de production sociaux restent la propriété privée d’un petit nombre d’individus. Le cadre général de la libre concurrence subsiste, et le joug exercé par une poignée de monopolistes sur le reste de la population devient cent fois plus lourd, plus tangible, plus intolérable… »

De plus, la domination des monopoles ne diminue en rien les crises inhérentes au régime.

« Au contraire, le monopole créé dans certaines industries augmente et aggrave le chaos inhérent à l’ensemble de la production capitaliste. »

Domination du capital financier et de l’oligarchie financière

L’interpénétration du capital bancaire et du capital industriel marque la naissance du capital financier et de sa domination.

En effet, le développement des monopoles ne pouvait s’effectuer sans la transformation du rôle des banques. La banque dans le capitalisme sert d’intermédiaire dans les paiements, elle transforme le capital passif (l’argent) en capital actif (qui génère des profits). De par leur développement et le processus de concentration, les banques deviennent de grands monopoles.

« Au fur et à mesure que les banques se développent et se concentrent dans un petit nombre d’établissements, elles cessent d’être de modestes intermédiaires pour devenir de tout-puissants monopoles disposant de la presque totalité du capital-argent de l’ensemble des capitalistes et des petits patrons, ainsi que de la plupart des moyens de production et de sources de matières premières d’un pays donné, ou de toute une série de pays. »

Lénine donne des exemples significatifs de ce processus de concentration sans précédent :

« À la fin de 1913, Schulze-Gaevernitz évaluait les dépôts des neuf grandes banques berlinoises à 5,1 milliards de marks sur un total d’environ 10 milliards. »

« À la grande banque parisienne du Crédit Lyonnais, le nombre des comptes courants est passé de 28 535 en 1875 à 633 539 en 1912. »

Les petites banques disparaissent ou sont absorbées par les grandes.

« Les grandes entreprises, les banques surtout, n’absorbent pas seulement les petites, elles se les “rattachent” et se les subordonnent, elles les incorporent dans “leur” groupement, dans leur “consortium”… »

Ces différents exemples montrent de manière concrète que :

« la concentration des capitaux et l’accroissement des opérations bancaires modifient radicalement le rôle joué par les banques. Les capitalistes épars finissent par ne former qu’un seul capitaliste collectif. »

Dans le cours de ce développement et par la concentration,

« une poignée de monopolistes se subordonne les opérations commerciales et industrielles de la société capitaliste tout entière. »

Ils peuvent ainsi contrôler tout ou presque des mouvements de capitaux de la plupart des entreprises.

« grâce aux liaisons bancaires, grâce aux comptes courants et à d’autres opérations financières, les banques peuvent connaître tout d’abord exactement la situation de tels ou tels capitalistes, puis les contrôler, agir sur eux en élargissant ou en restreignant, en facilitant ou en entravant le crédit, et enfin déterminer entièrement leur sort, déterminer les revenus de leurs entreprises, les priver de capitaux, ou leur permettre d’accroître rapidement les leurs dans d’énormes proportions, etc. »

Les entreprises sont ainsi sous le contrôle des grands groupes bancaires avec lesquels elles travaillent.

« Si la banque “réunit” entre ses mains d’énormes capitaux, si la tenue des comptes courants d’une entreprise permet à la banque de connaître avec toujours plus d’ampleur et de précision la situation économique du client, il en résulte une dépendance de plus en plus complète du capitaliste industriel à l’égard de la banque. »

Dans le même temps,

« se développe, pour ainsi dire, l’union personnelle des banques et des grosses entreprises industrielles et commerciales, la fusion des unes et des autres par l’acquisition d’actions, par l’entrée des directeurs de banque dans les conseils de surveillance (ou d’administration) des entreprises industrielles et commerciales, et inversement. »

Ainsi, les six plus grandes banques berlinoises étaient représentées par leurs directeurs dans 344 sociétés industrielles et, par les membres de leur conseil d’administration, encore dans 407, soit un total de 751 sociétés.

Cette dépendance du capital industriel envers le capital bancaire, ou leur interpénétration, se traduit par la formation du capital financier et sa domination.

« Il en résulte, d’une part, une fusion de plus en plus complète ou, suivant l’heureuse formule de N. Boukharine, une interpénétration du capital bancaire et du capital industriel, et, d’autre part, la transformation des banques en établissements présentant au sens le plus exact du terme un “caractère universel”. »

Le règne du capital financier

« Ainsi, le XXe siècle marque le tournant où l’ancien capitalisme fait place au nouveau, où la domination du capital financier se substitue à la domination du capital en général ».

« Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles  : fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie, voilà l’histoire de la formation du capital financier et le contenu de cette notion. »

L’oligarchie financière domine parce qu’elle règne sur le capital financier. L’émission de valeur est d’une rentabilité exceptionnelle, c’est la principale opération du capital financier. Elle joue un rôle très important dans le développement et l’affermissement de l’oligarchie financière. Le monopole pénètre dans tous les domaines de la vie sociale et y affirme sa prépondérance.

« La suprématie du capital financier sur toutes les autres formes du capital signifie l’hégémonie du rentier et de l’oligarchie financière ».

Il existe par ailleurs un petit nombre d’États financièrement puissants par rapport à tous les autres : Angleterre, États-Unis, France, Allemagne.

« Ensemble, ces quatre pays possèdent 479 milliards de francs, soit près de 80% du capital financier mondial. Presque tout le reste du globe est, d’une manière ou d’une autre, débiteur et tributaire de ces pays, véritables banquiers internationaux qui sont les quatre “piliers” du capital financier mondial. »

Exportation de capitaux

Le capitalisme se caractérisait par l’exportation de marchandises, dans son stade impérialiste, c’est l’exportation de capitaux qui devient principale.

Au cours de ce développement des grands monopoles, les échanges prennent une autre dimension. Il y a extension des échanges nationaux autant qu’internationaux, mais le développement entre les différents pays est inégal.

Les pays développés peuvent exporter des capitaux en grandes quantités, car ils détiennent des excédents importants de capitaux, qui n’ont pas pour objectif le développement de toute la société, mais d’en retirer du profit.

« Certes, si le capitalisme pouvait développer l’agriculture qui, aujourd’hui, retarde partout terriblement sur l’industrie, s’il pouvait élever le niveau de vie des masses populaires qui, en dépit d’un progrès technique vertigineux, demeurent partout grevées par la sous-alimentation et l’indigence, il ne saurait être question d’un excédent de capitaux. »

En outre,

«  les possibilités d’exportation de capitaux proviennent de ce qu’un certain nombre de pays attardés sont d’ores et déjà entraînés dans l’engrenage du capitalisme mondial, que de grandes lignes de chemins de fer y ont été construites ou sont en voie de construction, que les conditions élémentaires du développement industriel s’y trouvent réunies, etc. »

L’exportation des capitaux est aussi fonction des possessions coloniales des pays industrialisés. L’exemple de l’Angleterre est significatif à cet égard.

« Pour l’Angleterre, ce sont en premier lieu ses possessions coloniales, très grandes en Amérique également (le Canada, par exemple), sans parler de l’Asie, etc. Les immenses exportations de capitaux sont étroitement liées ici, avant tout, aux immenses colonies… »

D’une autre façon la France exporte des capitaux pour des prêts ou des emprunts d’État.
« À la différence de l’impérialisme anglais, colonialiste, l’impérialisme français peut être qualifié d’usuraire. »

Le capital financier agit ainsi dans tous les pays du monde.

« Les exportations de capitaux influent, en l’accélérant puissamment, sur le développement du capitalisme dans les pays vers lesquels elles sont dirigées. Si donc ces exportations sont susceptibles, jusqu’à un certain point, d’amener un ralentissement dans l’évolution des pays exportateurs, ce ne peut être qu’en développant en profondeur et en étendue le capitalisme dans le monde entier. »

En plus de retirer des profits de ses placements le pays investisseur tire bien d’autres avantages.

« Le capital financier a engendré les monopoles. Or, les monopoles introduisent partout leurs méthodes : l’utilisation des “relations” pour des transactions avantageuses se substitue, sur le marché public, à la concurrence. Rien de plus ordinaire que d’exiger, avant d’accorder un emprunt, qu’il soit affecté en partie à des achats de produits dans le pays prêteur, surtout à des commandes d’armements, de bateaux, etc. »

Un lien presque incontournable se tisse entre investissements de capitaux dans un pays et la maîtrise de son marché.

« L’exportation des capitaux devient ainsi un moyen d’encourager l’exportation des marchandises. Les transactions entre des entreprises particulièrement importantes revêtent, dans ces circonstances, un caractère tel que pour employer cet “euphémisme” de Schilder, “elles confinent à la corruption”. »

Le rôle des banques est central.

« Le capital financier jette ainsi ses filets au sens littéral du mot, pourrait-on dire, sur tous les pays du monde. Les banques qui se fondent dans les colonies et leurs succursales, jouent en l’occurrence un rôle important. »

Pour conclure sur ce point et annoncer le suivant, on peut ainsi se référer à cette citation :

« Les pays exportateurs de capitaux se sont, au sens figuré du mot, partagé le monde. Mais le capital financier a conduit aussi au partage direct du globe. »

Partage et repartage du monde

Le partage du monde entre les puissances exportatrices de capitaux implique ainsi le partage effectif des différentes zones du globe, et lorsque ce partage est arrivé à son terme, la nécessité d’un “repartage”.

Le partage se caractérise par le fait que “les super monopoles” peuvent être seuls à contrôler une branche d’industrie et à maîtriser les marchés. Ils peuvent dans ce cas s’entendre sur les champs d’actions de chacun.

Pour exemple, l’industrie électrique :

« la concentration progressa à pas de géant. Jusqu’en 1900, il y avait eu dans l’industrie électrique sept ou huit “groupes” formés chacun de plusieurs sociétés (au total 28), et dont chacun était soutenu par des banques au nombre de deux à onze. Vers 1908-1912, tous ces groupes avaient fusionné pour n’en former que deux, voire un. »

« Ainsi se sont constituées deux “puissances” de l’industrie électrique. “Il n’existe pas au monde d’autres sociétés d’électricité qui en soient entièrement indépendantes”, écrit Heinig dans son article La voie du trust de l’électricité. »

En fonction de cette logique, les groupes peuvent parvenir à se mettre d’accord pour occuper le monde de façon à ce que chacun puisse en tirer le maximum.

« Des accords spéciaux, naturellement secrets, règlent l’activité des filiales, qui pénètrent dans de nouvelles branches de l’industrie et dans les pays “nouveaux” qui ne sont pas encore formellement inclus dans le partage. Il s’institue un échange d’expérience et d’inventions. »

Sur cette base, certains économistes bourgeois ont pu imaginer que la direction de l’économie par “les super monopoles” conduirait à la paix ou se révélerait favorable à l’intérêt des consommateurs. Lénine dénonce cette illusion :

« les monopoles n’ont jamais eu pour but ni pour résultat d’avantager les consommateurs, ou même de laisser à l’État une partie des bénéfices de l’entreprise, mais [ils] ont toujours servi à assainir, aux frais de l’État, l’industrie privée dont la faillite est imminente. »

De fait les monopoles participent de la lutte pour le partage (et repartage) du monde par les différentes puissances.

« les monopoles privés et les monopoles d’État s’interpénètrent à l’époque du Capital financier, les uns et les autres n’étant que des chaînons de la lutte impérialiste entre les plus grands monopoles pour le partage du monde. »

S’ils travaillent à se partager le monde,
« ce n’est pas en raison de leur scélératesse particulière, mais parce que le degré de concentration déjà atteint les oblige à s’engager dans cette voie afin de réaliser des bénéfices. »

Le partage se fait :

« “proportionnellement aux capitaux”, “selon les forces de chacun”, car il ne saurait y avoir d’autre mode de partage en régime de production marchande et de capitalisme. »

En définitive, partage économique et partage territorial sont en relation : partage économique entre monopoles et partage territorial entre États.

« L’époque du capitalisme moderne nous montre qu’il s’établit entre les groupements capitalistes certains rapports basés sur le partage économique du monde et que, parallèlement et conséquemment, il s’établit entre les groupements politiques, entre les États, des rapports basés sur le partage territorial du monde, sur la lutte pour les colonies, la “lutte pour les territoires économiques ”. »

Dès le début du XXe siècle, le monde est entièrement partagé entre les grandes puissances.

« la politique coloniale des pays capitalistes en a terminé avec la conquête des territoires inoccupés de notre planète. »

Cela signifie que les différents monopoles et les différentes puissances visent dès lors de nouveaux partages à leur profit.

« le monde se trouve entièrement partagé, si bien qu’à l’avenir il pourra uniquement être question de nouveaux partages, c’est-à-dire du passage d’un “possesseur” à un autre, et non de la prise de possession de territoires sans maîtres. »

Le stade suprême du capitalisme, l’impérialisme, indique Lénine, se caractérise ainsi par les points suivants :

« 1/ Concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique,

2/ fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce “capital financier”, d’une oligarchie financière,

3/ l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière,

4/ formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde,

5/ fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. »

Le premier point à retenir c’est que nous sommes toujours dans le régime capitaliste, dont l’objectif n’est pas la satisfaction des besoins sociaux, mais la recherche du profit maximum. La phase impérialiste du capitalisme exacerbe les contradictions de classes, la concurrence entre capitaux, la rivalité entre puissances mondiales.

Comme le monde est entièrement partagé depuis le début du XXe siècle, la lutte pour les marchés et le contrôle des différentes zones du monde, se révèle plus aiguisée que jamais. On n’est plus dans la période du partage mais bien dans celle du repartage (la Première Guerre mondiale fut la première grande guerre de repartage du monde entre grandes puissances, la seconde aussi, bien que l’existence de l’Union Soviétique en ait modifié les formes). Aujourd’hui de nouveaux prétendants à un repartage se manifestent sur la scène mondiale.

Partout les grands groupes impérialistes sont obligés de « défendre leurs propres marchés », mais aussi se battre pour en gagner contre leurs concurrents. Le combat est devenu permanent.

Tant que les peuples seront dans le régime capitaliste, les lois de ce régime s’imposeront en dehors de la volonté des hommes, en sachant bien que le capitalisme à son stade suprême, celui de l’impérialisme, n’est pas incarné par une seule puissance (qui serait “l’ennemi principal”, les États-Unis par exemple), l’impérialisme en effet, indique Lénine, a pour essence « la lutte ou la rivalité de plusieurs puissances entre elles pour l’hégémonie mondiale ».

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Lénine appuie son analyse sur des études et des données objectives déjà mises au jour par des économistes bourgeois ou socialistes de l’époque (Hobson, Kautsky, Hilferding, Heymann, Kestner).

À la recherche d’une organisation politique élevant la conscience

1 novembre 2011

Je pense que les premières images ou les premières idées que l’on se fait de son entourage ou du monde qui nous entoure ont une influence sur notre devenir d’homme. Je suis le petit dernier d’une famille de sept enfants. Mon père était laitier et ma mère femme au foyer. Je me souviens d’une enfance plutôt heureuse mais avec un agacement récurent procuré par mes frères qui piaillaient à tour de rôle « où sont mes affaires ? », je trouvais que les grands garçons comme ça, ça devait se débrouiller seul, prendre un peu d’indépendance. Nous habitions une maison de ville, louée par l’employeur de mon père, à coté de la laiterie et aussi à quelques mètres de la maison très cossue du patron. J’étais bien copain avec la petite fille du patron, mais interdiction de rentrer dans la maison, cela ne m’étonnait guère car chez certains copains d’école le jardin m’était autorisé mais pas l’accès à ces grandes maisons (aujourd’hui je dirai maisons bourgeoises). Je tirais de ceci deux conclusions, pas forcément de manière précise, l’une, il faut apprendre à se débrouiller tout seul, ne pas être dépendant, où c’est possible, l’autre, il y a deux mondes, celui des personnes « importantes » et les autres…

La première des conclusions se traduisit directement en actes. Je me débrouillais tout seul où cela était possible vu mon jeune âge et dès mes douze ans, je me mis à travailler pendant les vacances (fromager, monteur de rayons de roues de vélos, ramasseur de fruits).

Ma scolarité, un peu galère ! Je m’ennuyais un peu, ce qui n’a pas donné de bon résultats. Je vais sûrement vous surprendre mais j’ai eu la chance de faire une sixième et une cinquième de transition. Classes où étaient dirigés les élèves ne pouvant suivre la scolarité normale, en attendant d’avoir l’âge de rentrer dans un collège d’enseignement technique et d’intégrer des classes pour passer un CAP. Le prof nous faisait travailler sur des sujets divers que l’on pouvait choisir, avec recherche par les élèves et exposés devant toute la classe. Si j’ai dit chance, c’est parce que ça m’a donné le goût de rechercher, d’apprendre, et de comprendre, ou l’inverse, c’est peut-être parce que j’avais envie de comprendre et que la méthode me convenait, que ça m’a plu. De plus, comme il fallait des délégués de classe, j’ai souvent occupé cette fonction. Je pense que ça a été une étape très importante.

Par la suite, j’ai passé mon CAP de mécanicien en mécanique générale sans difficulté particulière. Quelques mois après ma scolarité, je suis rentré à la SNCF. La première année a été un peu un round d’observation, aussi bien sur le travail en lui-même que sur les syndicats et partis politiques, très présents, et puis je suis parti à l’armée pendant un an.

Très vite à mon retour de l’armée, je me syndique car je pense qu’il faut être organisé, revendication oblige, me semble t-il. Je prends l’initiative d’adhérer à la CGT alors que sont présents aussi FO et la CFDT. Ce choix est motivé par le fait qu’à l’époque la CGT se présente comme syndicat de lutte des classes, c’est ce qui a fait la différence, dans la mesure ou “les personnes importantes”, les patrons, et ceux qui travaillent pour eux, ne peuvent avoir les mêmes intérêts.

Et puis comme le cadre de l’entreprise n’est pas toute la société, je décide de m’impliquer politiquement. Peut-être de manière intuitive, mais aussi parce qu’il n y a pas grand chose d’autre dans mon entourage, c’est moi là aussi qui fait la démarche d’adhérer au PCF. J’ai dit “intuitive”, car mes idées sur le communisme ne sont que de l’ordre que du partage des richesses. Me voilà adhérent d’un parti, et au fil des années, les interrogations et questions que j’ai pu me poser demeuraient.

Les premières questions que je me suis posé et que j’ai posées ont été « qu’est ce que le communisme ? » ou « quelles différences y a t-il avec les autres partis ? ». La seule réponse que j’ai obtenue a été « lis l’Humanité ». Petit à petit, mon enthousiasme s’est évaporé. J’ai milité un peu, une des principales activités était la signature de pétitions, souvent d’ordre économique (je dirais aujourd’hui que ça faisait un peu syndicat bis). Je n’ai jamais pris de responsabilités car pour être responsable, il faut comprendre, et pour moi il était hors de question de répéter sans comprendre. En réunion de cellule, il n y avait pas d’études, et savoir de quoi on discutait, je n’en ai plus le moindre souvenir ?

Je suis resté de longues années insatisfait sans pour autant quitter le PCF. Dans la ville où j’habitais, j’avais une activité au sein de la Maison des Jeunes. À l’approche du bicentenaire de la Révolution française, on m’a proposé une étude sur cet événement. Je ne sais pas si c’était une activité politique proprement dite, toujours est-il que j’ai trouvé cela très intéressant. Par la suite, en relation avec Germinal, on m’a proposé d’étudier le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels. Je dois bien reconnaître que cela n’a pas été simple mais au bout du compte, quelle satisfaction d’avoir quelques réponses et surtout beaucoup de nouvelles questions.

J’allais donc poursuivre d’autres études et affiner la méthode. Au bout de quelques temps, il m’a paru évident que le PCF ne pouvait être le porteur de mes aspirations communistes et j’ai donc quitté cette organisation. Depuis, j’ai étudié bon nombre de textes, lu des livres et milité sur cette base. Sans doute, on peut militer, faire d’une certaine façon de la politique sans un arrière fond théorique, mais je crois que pour faire de la politique en toute conscience, il faut s’instruire. En conclusion, je cite une phrase qui n’est pas de moi mais que je m’approprie « la théorie sans la pratique (sociale) est inefficace mais la pratique sans la théorie est aveugle ».

La notion de Révolution

1 novembre 2011

Aujourd’hui, le terme de révolution est utilisé à tort et à travers. On l’utilise pour parler de simple mobilisation, d’émeute, d’insurrection[1], voire même pour définir des événements qui se seraient appelés il y a quelque temps contre-révolution (comme les événements survenus en 1989 en Union soviétique). Le mot, rappelons-le, fut aussi utilisé par Pétain et le régime de Vichy, sous occupation allemande, sous l’appellation « révolution nationale », et les fascistes eux-mêmes se présentaient volontiers comme “révolutionnaires”. Une multiplicité d’usages, ou de contre-emplois du mot se sont développés. On nomme aussi révolution un coup d’État, une rébellion, fut-elle réactionnaire, voire la contre-révolution, sans compter des usages publicitaires dérisoires, comme lorsqu’on parle de « lessive révolutionnaire ».

La notion de révolution a ainsi perdu le sens clair qu’elle pouvait receler, plus spécialement à l’époque de la Révolution française ou de la révolution soviétique. Pour rétablir un peu de clarté, on va s’intéresser à l’évolution des significations du mot.

Le mot révolution vient de la racine latine volvere : rouler, le préfixe re (revolvere) y ajoute l’idée de rouler en arrière, ou de retour au point de départ, à l’image de la révolution des planètes. L’étymologie peut aussi contenir l’idée d’un mouvement en sens contraire ou de changement brusque [tourner (en autre chose), ou (se) retourner (contre quelque chose)]. De même racine, le mot révolte (d’origine italienne) signifie se retourner, puis par extension : se soulever.

Jusqu’au XVIIe siècle, le mot révolution semble surtout lié à l’idée du mouvement cyclique des astres, à la géométrie ou à l’histoire naturelle, puis il commence à s’appliquer au domaine politique, à la substitution d’un régime à un autre. On trouve des références aux révolutions de l’Antiquité (révolutions des empires ou au sein de la république romaine)[2]. Les révolutions anglaise et américaine des XVIIe et XVIIIe siècles, conduisent à ce que le mot s’applique désormais couramment à l’histoire politique, avec un sens proche du sens moderne : mutation, renversement de l’ordre ancien et avènement d’un ordre politique et social nouveau[3]. À la fin du XVIIIe siècle, et plus encore avec la Révolution française, s’opère une modification décisive des significations attachées au mot. L’idée de révolution est désormais associée principalement à celle de bouleversement affectant des affaires humaines, et sociales. Le mot change de sens, entre dans la durée et la temporalité historique, il ne s’agit plus d’indiquer par révolution de simples substitutions de gouvernements, mais des transformations profondes intervenues dans l’histoire humaine.

Au XIXe siècle, le mot révolution, fortement valorisé, s’enrichit de valeurs nouvelles, associées à l’idée de progrès : progrès social, progrès scientifique, révolution industrielle, etc. Au XXe siècle, avec la révolution soviétique, qui se positionne pour partie dans le sillage de la Révolution française, de nouvelles valeurs se surajoutent. Le même mot désigne toute mutation sociale profonde, affectant les fondements du régime économique. Comme cela avait été le cas après le retournement de la période d’essor de la Révolution française, les phénomènes qui accompagnent la dissolution de l’Union soviétique, conduisent à une subversion du contenu sémantique essentiel du mot révolution, jusqu’à l’usage d’expressions telles que « révolution dans la révolution » qui, appliquées au régime socialiste, masquent le processus effectif de restauration du capitalisme en cours, c’est-à-dire la contre-révolution.

Le tournant historique de la Révolution française

Au XVIIIe siècle se produit une « immense littérature sur les révolutions »[4] (révolutions de la République romaine, de Suède, d’Espagne d’Angleterre…). Il semble alors que l’histoire des révolutions particulières devienne « l’histoire tout court ». Tantôt se développe l’idée que les révolutions marquent des changements irréversibles dans l’histoire humaine, tantôt que celles-ci se déploient de façon cyclique, enchaînées à la fatalité. Bien que le mot de révolution puisse encore être attaché à des acceptions anciennes, sa signification générale évolue. Ainsi en 1750, dans les Droits et devoirs du citoyen, Mably associe la notion de révolution à l’idée de « secouer la fatalité historique » et de faire valoir la volonté et le droit des citoyens. Dans le même ordre d’idées, la révolution américaine se présente comme manifestant le rôle important que peut jouer dans l’histoire la volonté humaine. Il en sera de même, à une échelle beaucoup plus large, de la Révolution française, en tant qu’expression de la volonté des hommes contre le déterminisme absolu de la force des choses.

Dans le même temps, la révolution peut aussi se présenter comme résultant d’une nécessité historique, liée à cette même force des choses, et, plus spécialement pour la France, comme conséquence de l’état général de crise qui affecte la société d’Ancien Régime. Ainsi, Mably met en relation l’histoire des révolutions particulières à une histoire plus générale, où les passions « préparent pendant longtemps une Révolution pour qu’il arrive enfin un moment propre pour l’exécuter ». Voltaire pour sa part distingue les « révolutions des trônes », qui ne sont impressionnantes qu’en apparence, des grandes révolutions dans une nation, lentes, profondes, irrésistibles[5] ». Et Rousseau écrit en 1762, dans l’Émile « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions ». La révolution on le voit ne signifie plus dès lors retour à un état antérieur, mais surgissement d’un changement extraordinaire intervenant dans la vie d’une nation, et porteur de sens pour toute l’humanité.

La Révolution française a en effet frappé tous les contemporains de stupeur, manifestation de l’écroulement du monde ancien, quelque chose d’inédit, capable d’avoir dressé tout un peuple vers un objectif commun, avec l’idée de nouveau fondement pour l’ensemble de la société. Si la révolution américaine ne visait qu’à se débarrasser du joug de l’aristocratie anglaise, la Révolution française se présente comme visant à transformer, refondre, la base même de la société[6]. Cet événement unique affirme la nécessité de briser toutes les chaînes, non de se contenter de substituer un pouvoir politique à un autre. De sorte que désormais, on ne peut nommer un événement révolution que si les hommes, le peuple, qui se sont mobilisés prétendent résoudre tout à la fois les problèmes politiques, sociaux, moraux de l’ensemble de la société.

Si l’existence de désordres, de violences, d’excessive radicalité, peuvent être déplorées par une partie des protagonistes, cela ne modifie pas le sens général de ce bouleversement. Un Saint-Just, un Robespierre peuvent ainsi déplorer certains “débordements” de la foule, ce dernier n’en proclame pas moins, à l’intention de ceux qui les réprouvent pour mieux condamner la révolution elle-même : « Vouliez-vous une révolution sans révolution ?[7] » Kant, qui n’est pas favorable à la violence révolutionnaire, s’insurgera de la même façon contre les « politiques moralisateurs » qui critiquent la révolution en raison de ses “excès”, et qui, en même temps, n’hésiteraient pas à « sacrifier le peuple et si possible l’univers entier », par respect pour les « puissances du moment ». Selon lui, les révolutionnaires, bien qu’ayant pu agir de façon despotique, n’ont pas perdu de vue la « politique morale », universelle.

Après la chute de Robespierre, et tout au long du XIXe siècle, la notion de révolution, bien que changeant de sens, demeure valorisée, y compris par ses adversaires, qui pourront se servir du mot pour légitimer leurs usurpations de pouvoir ou pour prôner une « révolution contraire », comme le préconisait Joseph de Maistre, contre-révolutionnaire notoire.

L’usage du terme révolution chez Marx et pour les marxistes

L’usage du mot révolution chez Marx est fortement déterminé par la référence historique à la Révolution française, qui contient en elle l’annonce d’une autre révolution : « Le mouvement révolutionnaire qui commença en 1789 au Cercle Social […] et qui finit par succomber avec la conspiration de Babeuf, avait fait éclore l’idée communiste. […] Cette idée, développée dans toutes ses conséquences, constitue le principe du monde moderne. »

La révolution marque pour Marx la dissolution d’un régime social et politique ancien, et par suite, son remplacement par un autre : « Toute révolution dissout l’ancienne société  : en ce sens elle est sociale. Toute révolution dissout l’ancien pouvoir  : en ce sens elle est politique. »
Il existe chez Marx une corrélation entre le rôle historique des révolutions (« locomotives de l’histoire »), et leur fondement dans la base économique de la société, comme marquant l’aboutissement d’un processus nécessaire, s’inscrivant dans la longue durée, et qui peut résoudre les contradictions fondamentales de l’ancienne société :

« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou encore, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elle s’était développée jusqu’alors. Des formes de développement qu’avaient prise les forces productives, ces rapports deviennent des entraves à ce développement. S’ouvre alors une période de révolutions sociales. »

C’est ce schéma tout à la fois économique et social qui est mis en œuvre dans l’application de la notion de révolution à la lutte de classe : lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme à l’époque de la Révolution française, puis lutte de la classe prolétarienne contre la classe bourgeoise depuis lors. L’expression révolution prolétarienne devient alors dominante, mais on peut aussi rencontrer les expressions révolution communiste ou révolution socialiste.

Marx peut par ailleurs employer de façon conjointe ou séparée, les termes de révolution politique et de révolution sociale. Utilisée isolément, la notion de révolution politique peut avoir le sens de révolution se limitant à l’instance politique, simple changement des tenants du pouvoir au sein de la même classe, ce qui ne constituerait qu’une révolution incomplète : « une révolution partielle, seulement politique ». La notion de révolution sociale se construit en tant que s’opposant, ou devant compléter, la révolution seulement politique : « la constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour le triomphe de la révolution sociale et de son but ultime : la suppression des classes. » Le plus souvent cependant, le terme révolution utilisé seul sert à désigner un grand bouleversement de la base économique et sociale de la société.

Par la suite, l’idée marxiste de révolution s’applique aux transformations globales, de l’ordre économique et social, à la substitution de la domination d’une classe par une autre.

La notion de révolution inclut aussi la conscience d’une tâche nécessaire à accomplir, non la simple représentation d’un idéal plus ou moins irréaliste. La révolution suppose une rupture avec l’ordre social ancien, le capitalisme, et vise à l’instauration, dans les faits, d’un nouveau mode de production, le socialisme. Et même si tout ne peut pas changer dans l’immédiat, la transformation est envisagée comme devant être générale et radicale, dans la mesure où elle s’attache à résoudre dans leur fondement les antagonismes du régime capitaliste.

La révolution est en ce sens distinguée de la simple évolution, ou de la réforme. Mais elle se distingue aussi de la rébellion aveugle, de la révolte sans perspectives (économiques et sociales), ou d’un simple coup de force politique. Pour que la transformation de la base économique puisse se réaliser, il faut une révolution politique, c’est-à-dire une prise du pouvoir, en tant que levier indispensable pour mener à bien la transformation socialiste, éradiquer les conditions de reproduction du mode capitaliste de production. La prise du pouvoir est un moyen, mais n’est pas l’objectif, qui est la réalisation de la société socialiste. De sorte que la question de la violence, souvent associée à l’idée de révolution, n’est pas un but en soi, elle ne peut être considérée comme centrale, c’est une nécessité imposée par ceux qui combattent les forces révolutionnaires pour mieux conserver l’ordre social ancien.

*

Pour conclure, on perçoit que, depuis le XVIIIe siècle en France, et plus encore depuis la Révolution française et la révolution soviétique, le mot révolution ne peut s’appliquer à n’importe quelle mobilisation, encore moins à un coup d’État, même assorti de manifestations présumées populaires. Révolution désigne de grands événements d’ordre historique, un bouleversement des fondements économiques de la société, la substitution d’un pouvoir de classe à un autre, dans le sens du progrès historique. Toute autre usage masque une volonté de faire marcher l’histoire à rebours et de subvertir le sens des mouvements populaires.

Références :

— LES CAHIERS DE FONTENAY, l’Idée de Révolution, n°63-64, septembre 1991, notamment article de JACQUELINE PICOCHE, « Essai de définition linguistique du mot Révolution », FRANÇOIS HINARD, « Histoire romaine et Révolution », ALAIN MICHEL, « L’idée antique de Révolution dans la tradition médiévale », BERNARD ROUSSET, « L’idée de révolution pour un marxiste aujourd’hui ».
— Dictionnaire critique de la révolution française (FRANÇOIS FURET, MONA OZOUF), Flammarion, 1988.
— Dictionnaire critique du marxisme, GEORGES LABICA, GÉRARD BENSUSSAN, 2ème édition, PUF, 1985.
— ALAIN REY, « Révolution », Histoire d’un mot, Gallimard, 1989.
— ANDRÉ TOSEL, Kant révolutionnaire, PUF, 1988.
— Et les Dictionnaires et Glossaires français disponibles du XVIIe et XVIIIe siècles.

ANNEXE

Révolution, insurrection, coup d’État, révolte, mutinerie…

Dans un article publié en 1991, Jacqueline Picoche, linguiste, analyse les significations différentes de mots qui ont pu être associés aux événements de 1968, en se centrant sur l’opposition entre ceux qui défendent et ceux qui contestent ou veulent renverser l’ordre établi. Ses observations ne sont pas sans intérêt lorsqu’il s’agit de caractériser le sens de tel ou tel épisode historique.

Selon son analyse, émeute se rapporterait à une situation ou des individus qui ne détiennent pas le pouvoir politique se rassemblent dans la rue, de façon ponctuelle, à propos d’une décision particulière, de façon spontanée et inorganisée. Ils peuvent ou non commettre des actions violentes.

Le mot insurrection pour sa part, se rapporte toujours à des individus ou groupes ne détenant pas le pouvoir, mais ils sont plus ou moins organisés, pour mener une action violente avec une certaine continuité contre le pouvoir en place.
S’agissant du coup d’État, un petit groupe de personnes prémédite un projet précis pour se substituer au pouvoir en place, en contradiction avec la légalité. Ce groupe met son projet à exécution, par surprise et rapidement, il réussit et prend la place du pouvoir.

La rébellion n’est pas forcément d’ordre politique. Les noms rebelle et rébellion ont pour complément et contrepartie les verbes mater, réprimer. Lorsque un pouvoir se sent attaqué, il a tendance à traiter de rebelles (sans cause) ceux qui s’opposent à lui. Rebelle, rébellion, se rebeller sont des mots à tendance péjorative, qui ne semblent pas obéir à des motivations claires.

La révolte prend davantage en compte les motivations de ceux qui s’insurgent contre une autorité en place, éventuellement leur bon droit. Le sentiment de révolte peut s’extérioriser par la violence, mais pas nécessairement.
Le soulèvement évoque un mouvement de bas en haut, faisant appel à la métaphore du passage de l’homme couché, passif, en sommeil, à l’homme debout, en pleine force, en pleine action. Cela évoque le passage d’une position de soumission à une position volontaire, de décision.

La révolution est davantage associée à l’idée de bouleversement, retournement des choses, ou mise des choses “sens dessus dessous”. Il y a la notion de retournement complet, subi ou volontairement produit, plus spécialement par la société, et depuis la Révolution française, sans retour au point de départ (l’idée qu’on ne peut “retourner en arrière”). Avec le mot révolution, rien cependant n’impliquerait spécifiquement la violence.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Il serait utile à cet égard de se poser la question de la nature effective des “révolutions” dites “arabes”.
  2. 2. À propos du mot révolution, le Dictionnaire royal de 1671 (du jésuite François Parey) évoque un changement dans les affaires d’État (publicae rei commutatio ou conversio). Les mêmes références sont données dans le Dictionnaire universel de 1743 (TREVOUX), qui y ajoute : calamitas, infortunius, imperii occasus).
  3. 3. Dans le Dictionnaire Universel (Trevoux) paru en 1743, le mot révolution peut être associé à l’idée de « changements extraordinaires qui arrivent dans le monde », de révolution du bien au mal, ou du mal au bien. Citations : « Il n’y a point d’États qui n’aient été sujets à de grandes révolutions », « Tous les esprits étaient inquiets à la veille d’une si grande révolution qui se préparait ».
  4. 4. MONA OZOUF, article Révolution, dans le Dictionnaire critique de la révolution française (François Furet, Mona Ozouf), Flammarion, 1988.
  5. 5. Montesquieu met bien en évidence la nature transformatrice des révolutions et leur insertion dans un processus historique : « Il faut parfois bien des siècles pour préparer les changements, les événements mûrissent et voilà les révolutions. »
  6. 6. Chateaubriand indique : « la Révolution de 1789 fut un combat entre le passé et l’avenir ». Le Dictionnaire de l’Académie française (édition 1814), bien que n’évoquant pas directement la Révolution française, parle à propos du mot révolution de « changement qui arrive dans les affaires publiques », « changement mémorable et violent », « qui amène un autre ordre ».
  7. 7. Kant critique l’opinion de ceux qui jugeaient prématurée la lutte révolutionnaire, au prétexte que le peuple n’était pas prêt : « Dans une hypothèse de ce genre (un peuple n’est pas mûr pour la liberté), la liberté ne se produira jamais  : comme on ne peut mûrir pour la liberté si on n’a pas été au préalable mis en liberté. » (La religion dans les limites de la simple raison)

Note de lecture critique : Stéphane Hessel, Indignez-vous ?

1 novembre 2011

Indignez-vous, la mince brochure (13 pages de contenu) de Stéphane Hessel a connu un grand succès de librairie (aux dernières nouvelles, près d’un million d’exemplaires). Pour l’éditeur, Indigène, qui prétend « rompre avec les logiques mercantiles », c’est tout de même un bon filon [1].

Mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on lit attentivement la brochure, on demeure perplexe, le contenu n’est pas loin du vide abyssal, et l’on se demande ce qui a pu susciter un tel engouement, du moins dans les medias, car il n’est pas certain que tous les acheteurs aient été aussi des lecteurs.

Dans une période difficile, trouble, le slogan “indignez-vous ?” peut certes se faire l’écho des mécontentements et exaspérations ressentis par divers groupes et classes, et de ce fait retenir l’intérêt. En aucun cas cependant, ce slogan ne permet d’ouvrir des perspectives pour les peuples, et rendre compte de leurs véritables exigences historiques. L’auteur d’ailleurs, et les courants dont il n’est sans doute qu’un porte-parole [2], ne semblent nullement avoir envie de proposer des objectifs favorisant une unification des lutte populaires.

Surfant sur la vague porteuse des récriminations du moment, Stéphane Hessel semble surtout préoccupé par le souci de “souffler sur les braises”, en vue de coaliser des intérêts contradictoires, ceci non pour ébranler le régime social (le capitalisme), mais pour dénoncer tel ou tel gouvernement dans un pays ou un autre, leur enjoignant de “dégager la place” au profit d’on ne sait quel nouveau pouvoir.

Il n’est nulle question pour lui d’analyser la situation de proposer des orientations. Stéphane Hessel, en faisant état de son engagement dans la résistance, de son opposition au fascisme [3], de son adhésion aux valeurs du programme du Conseil National de la Résistance, dont il se présente comme héritier, ne vise qu’à légitimer ses prises de position du moment, sans se soucier d’ailleurs des dissimilitudes entre les conditions d’alors est celle d’aujourd’hui. Il se targue aussi du privilège de l’âge (93 ans) pour cautionner ses indignations sélectives : le sort fait aux sans-papiers, aux immigrés, etc. Et, pour ne pas manquer le coche, il vise à rallier à sa cause toute protestation au goût du jour : prétendant défendre les acquis sociaux, les retraites, la sécurité sociale, en y associant, de façon paradoxale, la lutte contre le “productivisme” (on se demande alors qui va payer ?). Il s’insurge contre la société fondée sur l’argent, sans mettre pour autant en question le fondement même du régime capitaliste. De ce fait, son indignation ne s’applique pas à la situation que ce régime en crise fait peser sur les travailleurs : désindustrialisation, licenciement, chômage…

Après ces hors d’œuvre, le motif principal pour lequel Stéphane nous enjoint à nous indigner, concerne la Palestine persécutée par Israël et les juifs. Un quart des pages s’y trouve consacré et l’ensemble nous incite à épouser le motif unique de cette dénonciation, unilatérale, d’un État et d’un peuple (ici encore sans aucune analyse des différents facteurs et causes du conflit). Certes, l’auteur regrette les actes terroristes du Hamas, ou plutôt il déplore que « le Hamas n’ait pu éviter que des rockets soient envoyés sur les villes israéliennes ». Ce qu’il présente comme actes d’exaspération, bien qu’estimés « inacceptables », ne doit pas selon lui être condamné pour autant. Il nous incite plutôt à « comprendre » les terroristes, tout en jugeant utile de les conduire, par souci d’efficacité, à modifier leur tactique :

« Se dire “la violence n’est pas efficace”, c’est bien plus important que de savoir si on doit condamner ou pas ceux qui s’y livrent. Le terrorisme n’est pas efficace. »

Au nom de l’efficacité, Stéphane Hessel prône en ce sens « l’espérance non-violente », ce qui, au plan de la tactique, correspond à « l’insurrection pacifique » (leçon, semble-t-il, retenue par les “indignés” de Tunisie et d’Égypte, du moins jusqu’à un certain point). Le message envoyé tient pour l’essentiel à promouvoir un tel retournement de la ligne de conduite des combattants, dans la mesure où il lui semble que l’on peut ainsi mieux capter la sympathie de tous les “indignés”.

Sans nullement dénier à Stéphane Hessel la liberté de ses opinions et du choix de son camp dans le cadre des luttes et rivalités entre puissances du monde (grandes et petites), cette note de lecture vise ainsi à mettre au jour, plus clairement qu’il ne le fait, l’enjeu des choix qu’il opère sous l’étendard d’une vertueuse indignation qu’il nous enjoint à partager.

Pour les classes populaires, il faut cependant affirmer que leur lutte ne peut prendre appui sur la seule indignation. Dans le passé, des mouvements fascistes ont largement usé de ce registre, pour tenter de coaliser les emportements aveugles et contradictoires de fractions sociales désorientées, au détriment de la lutte d’ensemble des classes populaires, et pour une cause contraire, productrice de chaos. L’unité de lutte du peuple ne peut se construire sur le seul principe de la dénonciation, elle requiert l’élaboration de perspectives communes, et celles-ci ne peuvent se construire qu’en fonction d’une analyse de la situation historique, donnant à voir ce qu’il est possible de viser et de réaliser.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. À trois euros pièce, cela fait tout de même trois millions d’euros (vingt millions de francs), soit un million d’euros en admettant que seulement un tiers revienne à l’éditeur.
  2. 2. Stéphane Hessel semble en relation avec des organisations telles que Europe Écologie, Attac, Amnesty International, il se réclame, comme elles, de l’efficacité de l’action en réseau et de l’utilisation des grands moyens de communication.
  3. 3. Selon Stéphane Hessel, la cause du fascisme semble être due, comme dans les thèses révisionnistes de l’idéologue allemand Ernst Nolte, à la peur des possédants à l’égard de la révolution bolchevique. S’agissant de l’Union Soviétique et du communisme, il indique que s’il a pu, en son temps, accorder un satisfecit au communisme, « pour contrebalancer le capitalisme américain », il n’en demeure pas moins qu’un des importants progrès réalisé depuis 1948 fut pour lui « la destruction de l’empire soviétique ».

Les puissances impérialistes en rivalité et les tentatives d’enrôlement des luttes populaires à leur profit

1 novembre 2011

Au cours de l’année, des mouvements politiques se sont produits en Tunisie, en Egypte, en Libye, dans plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient, avec un mot d’ordre qui semblait essentiel, adressé aux chefs d’État, ou aux gouvernements : « dégage ». Pour certains de ces mouvements, les commentateurs ont parlé de “révolution”. Pour connaître leur nature effective (savoir s’il s’est agi effectivement de révolutions), il faut, d’une part, s’interroger sur la signification du mot révolution (voir l’article sur la notion de révolution), d’autre part, se demander à l’avantage de quelle classes, ou quelles puissances, ces mouvements ont pu être incités ou encouragés.

Ces événements ne sont pas tous de même nature, ni au regard des objectifs poursuivis, ni à celui des soutiens ou appuis qu’ils ont pu recueillir. En l’absence d’analyses précises, on ne peut se prononcer sur leur sens historique, on ne peut préjuger de ce qui en découlera pour les différents peuples. On peut juste énoncer que, dans l’état actuel des choses, il ne s’agit pas de révolutions, au sens d’une transformation économique et sociale des fondements de la société.

Dans le même intervalle de temps, dans d’autres pays plus proches, notamment en Espagne, d’importantes mobilisations se sont produites avec cette fois-ci pour mot d’ordre principal « indignez-vous ». On peut de la même façon s’interroger sur leur signification dans le contexte actuel de crise du capitalisme, se demander au sein de quelles stratégie ou tactique de classe, de fractions de classe ou de puissances, elles sont susceptibles de s’intégrer.

Faute de données suffisantes, on ne propose pas dans le cadre de cet article, une analyse de ces mobilisations ou de ces pseudo “révolutions”, on vise seulement à donner quelques exemples de leurs possibles instrumentations par des forces de classes ou des puissances qui ne visent pas l’émancipation des peuples. Dans le cadre du capitalisme, parvenu au stade impérialiste, le bien-fondé de revendications populaires dans un pays ou dans un autre, peut se trouver détourné au profit des visées illégitimes poursuivies par les différentes puissances du monde en rivalité[1].

De telles tentatives de subordination des mécontentements populaires à de telles visées se multiplient tout particulièrement lors des périodes de crise générale du capitalisme. Pour les différentes puissances en rivalité, il s’agit d’un enjeu crucial, les unes pour rester dans la course, maintenir leurs zones d’influence, défendre leur place hégémonique, les autres, pour conquérir ou reconquérir ces zones, ravir le rôle hégémonique (mondial ou régional) à leurs rivaux. Cela concerne toutes les puissances, mondiales, petites ou grandes, “installées” ou “émergentes”, mais il est clair que celles qui visent un repartage du monde à leur profit sont plus volontiers à l’initiative, les autres ayant au contraire intérêt à maintenir l’état des choses (le statu quo).

Certains soulèvements populaires se révèlent en effet favorables à une redistribution des sphères de domination des différentes puissances. Et, dans le cadre de ce combat, tous les moyens sont bons, les “grands moyens”, l’économie, la guerre, mais aussi l’incitation à la mobilisation de masses qui subissent dans un contexte historique de crise, la dégradation de leurs conditions de vie et qui sont politiquement désorientées. Si telle ou telle puissance, ou tel ou tel clan au pouvoir, est jugé par ses rivaux, trop indépendant ou ne répondant pas à leurs attentes, il est relativement aisé de spéculer sur les mécontentements populaires (comme on spécule à la bourse), pour qu’ils se dressent contre un homme ou un gouvernement, qu’on leur présente comme la cause de tous leurs maux.

Ce qui est projeté, à l’extérieur, par les différentes puissances en lice, peut aussi se dérouler au sein de chacune d’elles, l’objectif étant de désarmer, désorganiser, désorienter les classes populaires en faisant miroiter de fausses solutions aux problèmes qui se posent (et ce ne sont pas toujours les gouvernements en place qui sont les plus désorganisateurs à cet égard). Des forces d’opposition peuvent très bien viser à affaiblir un gouvernement, non pour l’intérêt des classes populaires, mais pour leurs intérêts propres, parfois au profit de puissances rivales[2]. De telles manœuvres ont été particulièrement mises en œuvre après la crise générale du capitalisme de 1929. Et parfois, comme aujourd’hui, on pouvait mettre en avant des mots tels que révolution, anticapitalisme, ou encore socialisme[3]. Avec de tels mots, les classes réactionnaires s’efforçaient de présenter la réaction ou le fascisme comme des régimes favorables aux peuples.

Il existe certaines similitudes aujourd’hui avec la situation de l’entre-deux guerres. Mais on doit aussi prendre conscience que la désorganisation et la désorientation politiques des divers peuples du monde est plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’était à cette époque. Spéculant sur les difficultés et le mécontentement des catégories sociales touchées par la crise, on assiste aujourd’hui à une remise au goût du jour de ce type de pseudo solution, toujours au moyen de mots dont on a retourné le sens. Ceci d’autant plus que les perspectives socialistes sont présentées par les classes exploiteuses comme utopiques, néfastes ou impossibles.

Dans la période actuelle, marquée par une extension de la crise du capitalisme, les contenus et les formes de la lutte de classe ont perdu de leur netteté, les visées de la lutte des classes populaires se brouillent, la désorientation politique est à son comble, ce qui rend plus aisé l’enrôlement par les diverses puissances impérialistes des luttes populaires pour leur propre combat, contre leurs adversaires.

Quelques exemples historiques de tentatives d’instrumentation de mobilisations populaires

Karl Kautsky[4] dans Comment s’est déclenchée la guerre mondiale (1921), expliquait ainsi, documents à l’appui, que Guillaume II (Empereur du Reich allemand de 1888 à 1918), lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale,
« envisageait une insurrection chez les Musulmans et aux Indes, sinon pour sauver l’Allemagne, du moins pour ruiner l’Angleterre ».

Et de Moltke, chef de l’État-major allemand, y ajoutait l’insurrection de la Pologne. Kautsky affirmait encore, toujours documents à l’appui, que la politique allemande,
« cherchait un appui chez les rebelles irlandais, les anarchistes d’Italie, les dynamiteurs d’Amérique et, finalement, chez les bolcheviks de Russie qui, tous, furent aidés, dans la mesure du possible, par l’État-major allemand ».
Qu’ils aient fait là un mauvais calcul, et aient sous-estimé l’intelligence politique des bolcheviks, Kautsky le soulignait aussi.

Georgy Lukacs[5], à la suite de Lénine, évoquait ces mêmes mécanismes d’instrumentation au sein des pays coloniaux ou dépendants. Il soulignait ainsi que la rivalité entre puissances avait des incidences sur le caractère des luttes de libération nationale, qui n’étaient plus automatiquement “progressistes”, c’est-à-dire menées dans l’objectif de l’émancipation des peuples.

Au cours de l’entre-deux-guerres, de telles tentatives de dévoiement se sont multipliées dans tous les pays, et de façon plus affirmée au sein des puissances qui s’estimaient lésées par le partage issu de la Première Guerre mondiale. Après la crise de 1929, l’impérialisme allemand notamment, tout à ses visées de reconquête et d’expansion, travailla à manipuler certains courants politiques chez les impérialistes rivaux, et à faire adhérer à ses visées le peuple allemand, spéculant sur ses difficultés dont il rendait les autres puissances responsables (notamment les États-Unis et la France). À cet égard, l’instauration d’un régime fasciste en 1933 devait permettre d’avoir les coudées franches.

Une tentative historique de dévoiement des luttes populaires : le fascisme

Le fascisme n’apparaît et ne s’impose pas n’importe quand dans l’histoire. Il se manifeste au cœur d’un nœud spécifique de contradictions socio-historiques relevant de l’univers capitaliste moderne : contradictions de classes et contradictions entre puissances, processus de régression historique affectant tout spécialement l’organisation politique des classes populaires. Dans les conditions de la crise générale du capitalisme, l’instauration de régimes fascistes rencontre moins d’obstacles que lors des périodes de prospérité relative. Encore s’agit-il de comprendre que des processus plus ou moins diffus de fascisation précèdent l’instauration du fascisme[6]. Ces processus sont favorisés par la désorganisation, la division, la désorientation des classes populaires.

Au cours des processus de fascisation, on constate que se développe un ensemble de procédures qui conduisent à la désorganisation politique des classes populaires. Aux modes de regroupement républicains, et aux formes d’organisation unitaire des classes populaires se substituent d’autres formes de regroupement : communautaristes, chacun selon sa “culture”, formes corporatives, formes éclatées en fonction des lieux, des âges, des “genres”, des “origines”, des races. Pour imposer de tels modes de regroupement, on essaie de “flatter” les différentes catégories, les séduire, les opposer les unes aux autres. On vise tout particulièrement les catégories les moins conscientes, afin de mobiliser, comme l’écrivait Hitler, « les ressorts fanatiques », souvent en favorisant la dénonciation et la désignation d’un ennemi unique. Le retournement du vocabulaire est mis à contribution pour tenter de convaincre le peuple : les visées fascistes se sont ainsi présentées dans l’histoire comme “révolutionnaires”, “anti-capitalistes”, voire même ”démocratiques”. Dimitrov[7] a mis en évidence ce côté séducteur du fascisme comme des processus de fascisation :

« Le fascisme vise à l’exploitation la plus effrénée des masses, mais il aborde celles-ci avec une habile démagogie anticapitaliste, en exploitant la haine profonde des travailleurs pour la bourgeoisie rapace, les banques, les trusts et les magnats financiers, et en formulant les mots d’ordre les plus tentants au moment donné pour les masses politiquement frustes. Le fascisme adapte sa démagogie aux particularités nationales de chaque pays et même aux particularités des différentes couches sociales dans un seul et même pays. [Il] arrive au pouvoir comme le parti de choc contre le mouvement révolutionnaire du prolétariat, contre les masses populaires en fermentation, mais il présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie. »

Et aujourd’hui ?

Durant l’entre deux guerres, la situation présentait des particularités par rapport à aujourd’hui. Les puissances capitalistes étaient comme aujourd’hui en concurrence, mais le monde était alors divisé en deux régimes sociaux opposés (capitalisme et socialisme). De ce fait, les classes au pouvoir, craignant que les classes exploitées et dominées puissent s’inspirer de l’exemple soviétique, mettaient en sourdine, jusqu’à un certain point, leur rivalité. Mais les rivalités n’étaient nullement éteintes, et la crise devait les mettre au premier plan (plus spécialement du côté des puissances vaincues ou de celles qui s’estimaient lésées dans le partage des zones d’influence). Le fascisme, qui arborait dans les premiers temps une figure séduisante, n’était qu’un moyen, adapté au temps de crise, pour tenter de sauver la mise de telle ou telle puissance capitaliste ou favoriser la conquête de son “espace vital”.

Il est bien évident cependant que si un processus de fascisation se développait aujourd’hui, il ne se présenterait plus sous le nom de fascisme. L’histoire en effet a permis de mettre au jour les objectifs réels qui étaient poursuivis par les soi-disant “révolutionnaires”, ou anticapitalistes, qui ne visaient nullement à détruire le régime capitaliste. De sorte, que si les processus de fascisation ne se présente plus sous la bannière du mot fascisme, cela ne revient pas à dire que, compte tenu de la situation, ils ne puissent se manifester sous d’autres formes, avec d’autres mots. Si des processus de fascisation sont aujourd’hui en cours, ils avancent nécessairement à visage masqué.

On doit, d’ores et déjà, constater que des tentatives de désorientation et de division des classes populaires sont à l’œuvre dans la période actuelle, de même que les manœuvres de séduction. Au plan du vocabulaire, les retournements du sens des mots sont aujourd’hui légion. Certaines notions (communisme notamment) ont disparu du vocabulaire ou sont réputées criminelles, ou bien on change leur signification[8]. La dénonciation se substitue au projet politique (On parle d’anti-capitalisme et non d’instauration d’un régime socialiste, seul à même de résoudre les antagonismes destructeurs du mode de production capitaliste).

D’autres courants politiques “surfent sur la vague”, et détournent eux aussi le sens du terme “révolution”. Ainsi, une revue de droite, plutôt extrême, Rebellion[9] use à outrance, comme le fait une partie de l’extrême gauche, de mots liés à la révolution et à l’anti-capitalisme. Au fil des articles, plus qu’un projet politique, on retrouve une fois de plus la désignation d’un ennemi unique : au plan international les États-Unis, au plan de la politique intérieure, le gouvernement actuel et le Président de la République.
En signalant les dangers que suscite la crise générale du capitalisme pour la lutte des classes populaires, on vise à lutter contre la désorientation, la dislocation des forces. Reconstituons nos repères, nos orientations historiques, afin de ne pas être, comme cela a été le cas dans le passé, à la merci de pêcheurs en eau trouble, même s’ils se présentent encore sous un visage avenant.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Ce qui se manifeste de façon plus évidente que jamais depuis que n’existe plus au plan mondial de “pôle” du socialisme, capable de contrecarrer les visées des puissances capitalistes en rivalité, voire de les contraindre à mettre une sourdine à leurs affrontements internes, pour affronter leur adversaire commun.
  2. 2. Ce fut le cas à la fin des années 60 dans le but de “virer” de Gaulle et la politique de relative souveraineté de la nation qu’il pouvait incarner.
  3. 3. Voir les mots de « révolution nationale » (Pétain), ou en Allemagne de « national-socialisme » (ce que signifiait le mot nazi).
  4. 4. Il a été reproché à Kautsky de ne pas avoir soutenu la révolution soviétique et surtout les formes politiques qu’elle a institué. On pourra revenir dans un autre article sur le sens de ce débat. Notons pour l’instant que son analyse des facteurs de déclenchement de la Première Guerre mondiale est instructive et toujours fondée sur des sources historiques. Malgré les critiques que Lénine profère à son égard, on ne peut lui faire le reproche d’avoir soutenu son propre impérialisme.
  5. 5. GEORG LUKACS, « L’impérialisme : guerre mondiale et guerre civile », in Lénine (1924), réédition EDI, 1965.
  6. 6. Le processus de fascisation témoigne donc d’une faiblesse historique des deux classes de la société moderne. Les contradictions de classes arrivent à un tel niveau que, d’une part, les classes dirigeantes ne parviennent plus à maintenir démocratiquement leurs alliances avec les classes populaires et que, d’autre part, le peuple n’est pas suffisamment organisé pour résister aux procédés de séduction que met en œuvre le fascisme, en parallèle avec la répression.
  7. 7. DIMITROV, « L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale Communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme » (1935), in Œuvres choisies, 1952.
  8. 8. Exemple récent révélateur, plusieurs courants réputés de “gauche”, voire de gauche extrême, au lieu de parler de rivalités entre puissances impérialistes, désignaient à vindicte un seul “ennemi”, les États-Unis, et, selon les cas, son complice ou son inspirateur : Israël. Depuis Obama toutefois, cette désignation exclusive s’atténue pour ce qui concerne les États-Unis, mais non pour Israël (voir notamment à cet égard le best seller de Stéphane Essel, Indignez-vous ?).
  9. 9. n°35, mars-avril 2009.

La situation internationale, la situation en France, et la montée des inquiétudes

1 novembre 2011

Le point de vue des gens ordinaires

Dans les numéros précédents, Germinal a présenté comment était perçu le phénomène de la crise par différentes catégories de travailleurs. Cette fois-ci, nous avons interrogé une trentaine de personnes entre mars et juin 2011 [1], employés, cadres et artisans, ouvriers, enseignants [2], en leur demandant comment ils voyaient l’évolution de la situation internationale [3] et celle de la France, et quels étaient selon eux les risques et les dangers de la situation.

Une fois de plus, les constats ne sont pas optimistes. La situation internationale est perçue comme particulièrement « instable », voire explosive. Le développement des conflits en plusieurs lieux du monde, et les recompositions du champ international, font peser la menace d’un élargissement des théâtres de guerre. Dans ce contexte, la France « subit » la situation internationale, elle en est « le reflet ». En état de régression, elle semble particulièrement « vulnérable ». « L’aggravation de la pauvreté » et les conséquences qui en découlent pourrait l’entraîner dans des conflits mondiaux où elle encourrait de grands risques, menaçant sa « démocratie » et sa « souveraineté ». En l’absence de perspectives politiques, alors que les classes populaires sont désorganisées, on se demande comment faire face à la situation, où trouver protection, alors que le cadre national paraît se déliter.

Inquiétudes à l’égard de l’évolution de la situation internationale

Que ce soit sous forme lapidaire ou avec commentaires, les personnes interrogées caractérisent de façon pessimiste la situation. « Il y a toujours autant de problèmes », l’évolution n’est « pas très bonne ». Cela va « de mal en pis » et « cela fait peur ? ». On se déclare « très pessimiste pour les années à venir », la situation est « turbulente », « conflictuelle », « plutôt instable et pouvant conduire au chaos », « inquiétante pour ne pas dire explosive ».

Des crises de différente nature, se succèdent (climatiques, alimentaires, sociales), et au total se traduisent par une crise générale : « la situation financière est à zéro, il y a des problèmes économiques », « l’augmentation démographique, l’appauvrissement des ressources naturelles, des matières premières font craindre la continuité des crises », « économiques, sociales, alimentaires, climatiques », « on va vers une crise économique aggravée et générale », « la crise s’amplifie de plus en plus, ça s’enflamme dans tous les pays, même si on nous ment ». Le constat est fait d’une « aggravation de la pauvreté » dans le monde et par contrecoup d’une « augmentation des inégalités », « des écarts entre les pays riches et les pays pauvres ».

L’ordre international est bouleversé, surtout du fait de la montée en puissance de certains pays dits “émergents ”, en particulier la Chine : « l’émergence des pays d’Afrique et d’Asie devrait bouleverser l’ordre actuel », « hausse de l’importance des pays émergents et surtout de la Chine », « la Chine sera leader sur le marché », et il va y avoir « redistribution des cartes entre les pays ».

Cette redistribution affecte selon certains l’Europe, qui recule, la puissance des États-Unis ne semblant pas nécessairement affectée, « montée en puissance de la Chine puis de l’Inde avec recul de l’Europe, les US restant la première puissance mondiale ». Pour un autre, au contraire, on assistera à la présence renforcée d’une Europe consolidée et d’une Amérique en stagnation, tandis que globalement « le monde occidental [resterait] toujours influent ».

La montée des tensions, conflits susceptibles d’évoluer en conflit généralisé, « cela fait peur ». « Le monde est sujet de rivalités, d’oppositions de conflits limités ». Le lien avec la menace terroriste peut être évoqué : « de plus en plus de conflits et de tensions, peut-être en raison des menaces terroristes ».

Référence est faite aux mouvements en Tunisie, en Égypte et au Moyen-Orient. Pour certains, il y a l’idée qu’il s’agit de « soulèvements démocratiques » qui vont se multiplier, d’autres dénoncent à propos des mêmes événements un possible « embrigadement des peuples ».

Le plus souvent il est fait référence à la guerre économique et à la rivalité entre pays impérialistes anciens et nouveaux pour la domination du monde, « guerre pour les ressources, la domination des marchés », en relation avec la crise économique. Les partages et repartages du monde semblent à l’ordre du jour, d’aujourd’hui comme demain : « d’abord multiplication des conflits par petits pays interposés puis affrontements entre pays des blocs impérialistes ».

Aussi l’élargissement du conflit est perçu comme inévitable : « les relations internationales vont se tendre jusqu’à un point de non retour, c’est à dire jusqu’à ce qu’une nouvelle guerre mondiale explose de manière déclarée, visible par tous », « les luttes entre impérialistes pour le partage du monde nous conduisent à la guerre ».

En marge de ces constats, certains caressent l’espoir que « la bonne volonté et l’intelligence des hommes pourraient avoir raison sur l’avidité et la cupidité » et mettre fin à tout cela. Alors, « faire cesser la guerre serait un grand bonheur ».

Liée à la situation internationale, l’évolution en France est préoccupante

Les personnes interrogées usent des mêmes qualificatifs pour décrire la situation en France que ceux qu’ils utilisent à propos de la situation mondiale. Lucides, les travailleurs estiment que la crise, loin d’être terminée, se manifeste encore dans tous ses effets quoi qu’on en puisse dire ou penser : « la France régresse », « l’évolution des années à venir n’est pas si bien qu’on pourrait penser », « la situation se dégrade d’années en années », « la situation intérieure ne peut que se dégrader et ça commencé il y a longtemps », « la situation va se dégrader et l’économie chuter ».

Les évolutions internes dépendent de l’évolution de la situation dans le monde : « ça va dépendre de l’évolution du niveau économique mondial », « la France suit le même avenir que la situation mondiale : crises diverses, chômage, problèmes de logement, de services publics, de climat ».

Les effets de la crise n’ont pas cessé de se faire sentir et ne sont pas près de le faire. En relation avec le chômage, on assiste toujours et de plus en plus à une baisse du pouvoir d’achat, à une dégradation des conditions de vie des travailleurs : « ça ne peut que se dégrader, il y a toujours plus de chômage », « il est toujours plus difficile de trouver du travail », « les conditions de vie des salariés vont se durcir, recul de l’âge de la retraite, allongement du temps de travail, etc. », « les travailleurs deviennent corvéables à merci ».

Dans le même temps, à l’échelle de l’ensemble de la société, le manque de moyens est toujours plus important, entraînant une diminution des prises en charge et des services assurés jusque là par l’État : « manque de moyens financiers, diminution des retraites, services publics réduits au minimum », « diminution de la protection sociale dans son ensemble, santé, retraite, chômage ».

Le développement du secteur privé au détriment du secteur public utile à tous, est dénoncé. Il en résulte des états de misère qui tiennent aux situations de chômage mais aussi à la défaillance des services publics : « le développement du secteur privé au détriment du service public partout : éducation, santé, énergie, transports », « la baisse de la protection sociale et des services publics augmente encore la précarité et les inégalités », « tout notre système de protection sociale va foutre le camp et il y aura appauvrissement de plus en plus de ceux qui n’ont pas les moyens ».

L’aggravation de la pauvreté va de pair avec le développement des inégalités et l’accroissement des écarts entre riches et pauvres. L’élargissement du fossé entre pays riches et pays pauvres se reproduit à l’intérieur du pays. On s’attend à encore davantage de pauvreté et au creusement des écarts, en raison de la dégradation de la situation économique et l’augmentation du chômage : « l’augmentation du chômage entraîne l’augmentation de la pauvreté, l’augmentation du nombre d’individus ayant besoin d’aides pour vivre, et cela donne des écarts dans l’économie du pays », « l’aggravation de la situation économique entraîne plus de chômage, les fossés se creusent, il y a plus de riches et de pauvres et disparition des classes moyennes », « la scission est toujours plus accentuée entre l’oligarchie et le peuple ».

Il est accordé peu de confiance aux partis politiques existants pour améliorer la situation des classes populaires. Ces partis sont inaptes à résoudre les problèmes et empêtrés dans leurs conflits internes et leurs intérêts électoralistes à court terme. On peut les accuser de faire le lit des mouvements d’extrême droite et du Front National : « on va avoir de plus en plus de conflits politiques mais la Gauche et la Droite c’est tous les mêmes », « les partis connus font un pont d’or au Front National ».

Plusieurs des personnes rencontrées s’attendent à la montée de « révoltes catégorielles », à une « hausse du racisme ». Quelques-uns s’inquiètent de la place prise par le phénomène religieux, surtout musulman : « développement des religions autres que catholiques », « la religion prend une place importante dans la vie des français, surtout la religion musulmane ».

Quelques remarques lapidaires, ici ou là, se prononcent pour une évolution nécessaire de la situation, jusqu’à tabler sur « une bonne révolution ». L’un des individus interrogés attribue l’essentiel de la situation au « je m’en foutisme devenu un mode de vie », et estime « qu’il faut faire des efforts au travail et dans la vie courante pour retrouver la France des bâtisseurs ». Un autre pense que « l’arrêt de l’expatriation des entreprises françaises pourrait être une solution », et plusieurs voudraient croire qu’un peu de « bonne volonté » pourrait aider à dessiner un avenir meilleur et qu’il faudrait « promouvoir des idéaux forts comme les Droits de l’Homme ».

La France, de plus en plus dépendante

L’évolution de la France est en général posée comme dépendant de la situation économique mondiale. Elle ne « pourra pas se défendre face à d’autres puissances » : plus même, elle « devient une région de l’Europe », elle « sera instrumentée par l’Allemagne et l’Europe ». On assiste pour certains « à la fin de la France comme puissance », à sa fragilisation. Elle serait exposée à l’extérieur et « sur son propre territoire [et] elle n’a pas toutes les cartes ».

Le lien entre la situation internationale et l’évolution de la situation en France est étroit : non seulement la France reflète la situation internationale mais elle la subit et en éprouve les effets négatifs. Certains affirment que nous subissons la situation internationale, pour d’autres il ne s’agit cependant pas d’une fatalité. S’interrogent sur la nature du lien, évoquant les symptômes les plus évidents de ce qui se profile, la plupart essaient d’en comprendre le pourquoi, les phénomènes évoqués comme symptomatiques de la dépendance entre la situation extérieure et intérieure, sont d’ordre économique et politique.

L’exode de la misère du monde et les transferts de population inquiètent. Les populations des pays pauvres se déplacent pour fuir la pauvreté et l’insécurité qui règnent dans leurs pays, leur arrivée en France accroît les problèmes existant déjà. Les capacités d’accueil n’existent pas face à cet accroissement massif et l’intégration paraît difficile, et susceptible de renforcer la pauvreté ici : « les immigrés des pays pauvres choisissent les pays libres et tolérants […], les contribuables payent la facture, le pays s’appauvrit, la France ne peut pas subvenir à toutes les misères du monde », « les déplacements massifs des populations quittant leur patrie et pensant trouver l’Eldorado vont entraîner une intégration difficile, les capacités d’accueil sont limitées ».

La « mondialisation capitaliste », dont on ne sait toujours ce qu’elle représente, est présentée comme capable de rendre compte des phénomènes : « de fait, la mondialisation s’est imposée », « la montée du capitalisme et du pouvoir de l’argent au niveau mondial (se généralise) partout », « l’évolution de la situation nationale est plus ou moins liée à la situation internationale puisque c’est de cette dernière que va dépendre notre capacité à relancer la production et le travail ».

Les menaces pesant sur la nation face à la “mondialisation”

La situation mondiale, la « mondialisation » menacent les nations (ou plutôt la nation) : « la mondialisation capitaliste entraîne l’abandon et le refoulement de l’idée de nation chez les oligarques », la « carte mondiale se redessine » au détriment des puissances anciennes et sans respect des nations, « nous subissons la situation internationale » alors qu’« une nation ne peut se sentir épanouie sans un contexte international apaisé dans son ensemble ».

De ce fait, la question de la défense des intérêts des nations et de la souveraineté peut venir au premier plan. Soit que l’on déplore que « chacun [voie] midi à sa porte et se moque des autres nations », et qu’en conséquence « les relations ne puissent jamais être au beau fixe ». Soit parce que l’on déplore que la souveraineté et le principe constituant des nations, ait perdu tout sens : « il n’y a jamais eu autant d’États dans le monde et pourtant on ne peut pas dire qu’ils sont autant de nations souveraines et les construisant réellement ». « On a abdiqué au profit du “multipolaire”, du rattachement à des ensembles comme l’Europe. Mais sous ce couvert, des puissances mènent leur propre politique… soit volontairement, soit autant que leur permet leurs capacités. »

La question de la souveraineté nationale ressort ainsi, du fait même de la « mondialisation capitaliste » qui « crée une gouvernance mondiale grâce aux multinationales et elle tend au dépassement du cadre national ». « Il semble que les États Nations vont disparaître pour laisser place à un ordre mondial. »

Le devenir de la France dans ce contexte inquiète. Plusieurs craignent une perte de souveraineté, synonyme de perte de pouvoir de décision des citoyens sur leur devenir, et une inféodation à d’autres puissances : « si on part du principe où la France n’a pas les moyens de jouer un rôle de premier ordre (elle ne fait pas le poids face à la Chine, aux États-Unis, à l’Allemagne…), elle devra se soumettre à une autre puissance. On peut donc penser que la France perdra toute indépendance et que la nation se délitera », « la France sera instrumentée par l’Allemagne et l’Union Européenne ».

En tant que nation, la France est plusieurs fois implicitement mise en relation avec les conditions de sa puissance économique : « la France n’est plus une puissance économique, elle perd son crédit », « sa place (change) dans l’échiquier mondial capitaliste », elle « n’a plus de compétitivité par rapport aux pays émergents dont la concurrence est insoutenable ». Les relations entre la situation internationale et celle de la nation sont alors perçues comme des « relations étroites dans le sens où la France est prise en tenaille entre la plus grande puissance mondiale (USA) et la montée des pays émergents (Chine, Inde) qui sembleront dicter, dessiner le sort, l’avenir de la nation qui ne peut qu’être dans une situation de suivre, de subir ».

De fait, les pays émergents, d’Asie particulièrement, se présentent comme devant bouleverser l’ordre mondial, dans la mesure où ils participent activement au repartage du monde, « la carte mondiale se redessine grâce aux pays du Tigre : Asie essentiellement ». Ce qui apparaît déterminant, c’est « l’évolution exponentielle de la Chine, (qui) va contraindre le reste du monde à changer : économie, façon de penser, de concevoir la gestion globale de toute nation ». Chine et USA sont quelquefois associés : « l’évolution internationale dépendra de la Chine et des USA qui sont des grandes puissances monétaires… Si la Chine et les USA vont mal, ça va engendrer sur les cours boursiers une situation défavorable pour notre nation. Ca peut engendrer des répercussions monétaires ».

Les dangers, nombreux, inévitables (soulèvements, guerres), vont grandissant

Le premier danger évoqué concerne l’évolution (jugée régressive) des conditions de vie, voire même des possibilités de survie. Il est question tout à la fois de « misère », de « maladie », « d’épidémies », de « catastrophes “naturelles” [mais] liées à l’intervention de l’homme », de « l’écart grandissant entre les plus aisés et les plus démunis ». « L’aggravation de la pauvreté sous toutes ses formes » qui concerne à la fois les hommes et les pays, constitue du monde une poudrière : « les besoins alimentaires créeront des tensions dans les pays à forte croissance démographique », « les pays pauvres sont de plus en plus isolés ». L’Afrique apparaît comme la principale victime : « je tremble pour l’Afrique, toujours en proie à la faim et au manque de structures pouvant améliorer la vie de ses habitants », « les pays pauvres d’Afrique sont de véritables volcans ». Pour certains, cette situation génère au-delà de leurs lieux d’élection « des sentiments d’insécurité dans les pays occidentaux », le risque d’attentats terroristes. Les sentiments des populations sont manipulés, « les rancœurs attisées, faisant rejaillir les vieux démons connus (xénophobie, antisémitisme, etc.) ».

Il est supposé que les pays les plus défavorisés ne peuvent que se révolter face à la misère subie : « ils se révolteront forcément un jour, l’Afrique et certains pays d’Asie qui sont malheureusement des pays sans richesses et sous développés », « les émeutes de la faim se développent ».

Pour toutes les personnes interrogées, la guerre semble bien être la menace principale, elle paraît inévitable. Partout les conflits se développent et iront se développant, le danger se manifestant « principalement dans les pays du Sud ». Une grande variété de lieux est citée : (Amérique du Sud, Chine, Inde, Pakistan, Afghanistan, Corée, Afrique, Proche et Moyen-Orient, Pays arabes : Syrie, Iran/Irak, Libye, Égypte, Maghreb), mais plusieurs insistent sur le conflit entre pays du Maghreb et des pays européens : « ce serait un conflit entre pays du Maghreb et des pays européens, pays qui ont aidé militairement pour rétablir la sécurité ». Le pétrole constitue un des enjeux : « danger d’un blocus niveau pétrole, pays du Maghreb qui engendrerait inflation importante à la pompe ».

Tant que le problème de la faim, combiné à celui de la surproduction ne trouve pas de solution, les guerres pourraient se renouveler constamment, en de nombreux lieux, « c’est le problème de la faim qui va tout déclencher. On produit de plus en plus sans pouvoir acheter, ça va péter ». Les guerres seraient liées à la compétition et aux rivalités entre puissances capitalistes, dont le seul souci est d’écouler les produits. On considère en premier lieu « la guerre économique », et la Chine est souvent mentionnée et « elle offrira certainement des produits moins chers au détriment du marché français ».

Les guerres pourraient aussi se développer en relation avec les révoltes politiques : « révoltes dans les pays soumis aux régimes totalitaires Maghreb, Afrique, Chine », « manifestations dans les pays comme la Tunisie, l’Égypte ».

De manière générale, on considère que cela va pourrait aller vers « la guerre pour tout », que les conflits peuvent survenir « partout […] on est dans la mondialisation ». « pas de lieu prédéfini, ça peut être n’importe où, ça va bouger et personne n’est à l’abri ». Contrairement à ce qui ressortait dans les précédente enquêtes où l’on situait principalement les guerres ailleurs dans le monde, la conscience de leur extension possible aux vieux pays impérialistes peut être exprimée : « les conflits et la guerre ne pourront pas éternellement se dérouler loin des pays occidentaux », « l’Europe sera touchée un jour ou l’autre. Cette guerre ne sera sans doute pas comparable aux précédentes dans sa forme, peut-être que les actes de terrorisme, de manipulation des populations seront les armes les plus utilisées », « une guerre au plus gros niveau, pas n’importe quelle guerre, et ensuite la régression ».

Des risques plus précis pour la France

Les principaux risques encourus, là encore, sont posés en relation avec l’aggravation de la pauvreté et de la précarité, elles mêmes dépendantes du chômage : « problème de chômage de plus en plus important », « une accentuation du chômage et de la pauvreté ». S’agissant de la France, chômage et pauvreté sont étroitement associés (alors qu’au niveau international la pauvreté semble endémique, quelquefois associée au pillage). Ils sont souvent eux-mêmes présentés comme indissociables du régime qui les génère, le capitalisme : « le capitalisme ? ? ? », « chômage, pauvreté, montée du capitalisme ». La « dégradation du climat social » en est la conséquence prévisible et « les tensions sociales s’exacerbent ».

Deux phénomènes d’importance sont signalés : l’impact de la paupérisation tout à la fois sur les classes moyennes et sur la classe ouvrière. D’un côté, « l’augmentation des écarts entre riches et pauvres a des répercussions sur la classe moyenne qui se verra dans l’obligation de payer plus de taxes dans divers domaines, impôts, charges ». De l’autre, ce poids se fait sentir sur l’ensemble des ouvriers, affectant les possibilités d’organisation de la classe ouvrière, ou de manifestation, « la masse ouvrière est submergée de cas sociaux, de chômeurs, de gens qu’il faut aider, comment peut-on se manifester dans cette situation ? »

Une autre difficulté sera de faire face à un double exode de population : « fuite des cerveaux et perte de main d’œuvre qualifiée pour les employeurs, arrivées massives d’immigrés et difficultés d’intégration de certaines populations migrantes ».

Dans ces conditions, le risque de « repliement sur soi » paraît très important, entraînant « la haine raciale, la stigmatisation des étrangers ». Quelqu’un craint « une chasse aux sorcières à l’image de ce qu’ont subi les juifs, les musulmans sont les prochains ». Un autre envisage les « risques de la bêtise humaine, haine, intolérance », « les risques de guerres de religion ». Enfin, quelqu’un évoque la possibilité d’une révolution, présentée comme pouvant conduire au chaos : « en poussant les gens à la pauvreté, une révolution pourrait survenir, ce qui mettrait le chaos en France ».

Des risques pus généraux, concernant la France en tant que nation, face à d’autres pays. Il est question de « l’affaiblissement économique de la France », « à force de se dégrader, la France va devenir un pays sous développé ». En concurrence avec d’autres pays, « elle a perdu sa compétitivité face aux autres pays en Europe et dans le monde ». Elle a aussi perdu sa souveraineté : « du fait de l’Europe, il y a aussi des interférences, la France a perdu sa souveraineté », de sorte qu’elle peut se retrouver entraînée dans des conflits où elle n’a pas l’initiative et la maîtrise : « dans des situations exposées, en Afrique, le gouvernement français n’a pas tous les atouts ».

S’agissant des risques qui concernent l’évolution de la situation, ceux-ci sont plusieurs fois imputés aux dirigeants politiques, et pas nécessairement au seul gouvernement : « aux responsables de partis politiques, de régions, de communautés de commune et de syndicats (qui) sont beaucoup trop occupés à se créer un empire personnel et n’ont que faire de la bonne marche du pays ». On redoute la mainmise « d’une oligarchie toujours plus influente et avide », la mise en place de « lois liberticides ». On craint d’aller vers « une démocratie fortement menacée, une république sous haute surveillance ». Quelqu’un parle de « risques politiques, liés à l’orientation et à la manipulation de masses populaires ».

La nation, cadre historique protecteur, dépassé, ou en voie de délitement

Parmi les personnes interrogées, la nation, souvent assimilée à la nation française, est perçue comme une construction historique, qui renvoie pour beaucoup au fait « d’être français » jusqu’à la profession de foi de certains : « je suis français et fier de l’être ».

La nation c’est un pays, « le pays où l’on vit », « mon pays », « pays dans lequel on doit pouvoir vivre, produire et travailler de droit », « ça représente l’égalité, liberté, fraternité et à cela on peut rajouter la solidarité ? ». La nation est associée à une population, un territoire, « une entité géographique », « où vivent des citoyens », délimitée par des « frontières ». La comparaison peut être faite avec la maison où on met des portes, « ça représente ma maison et chez moi, il y a des portes avec serrures ». La caractérisation géographique peut signaler la conscience d’un sens affaibli de la notion : « la nation ne se trouve avoir plus qu’un sens géographique de population vivant dans un même périmètre délimité géographiquement » (le sens moderne de nation étant éclipsé par la globalisation).

À ce « territoire, à l’endroit où l’on vit ou où on a vécu » est lié une histoire commune, « un sentiment d’appartenance à une histoire commune ». Dans cette optique, la nation est à la fois une « entité géographique, historique et linguistique ».

De nombreuses formulations insistent sur le fait que la nation constitue un cadre de vie et de développement commun, cadre protecteur et qui permet de poser un devenir commun. C’est « le cadre d’une société », sans lequel « la société n’a plus aucun moyen de se développer de manière ordonnée et juste ». Cadre historique d’organisation pour une société, au plan économique, social, politique, la nation donnerait les conditions de la maîtrise d’une existence et d’un devenir commun. C’est « un cadre historique, moderne, où les hommes peuvent s’organiser en société et maîtriser leur vie économique, politique », « un cadre de référence pour vivre ensemble et bâtir un avenir, définir des cadres de vie, des institutions politiques ». Ce cadre régulateur fixe des repères communs, contre le jeu des forces particulières, intérieures ou extérieures, livrées à leur propre mouvement : « sans ce cadre […], c’est la loi du plus fort, […] qui peut venir de l’intérieur ou de l’extérieur de la société », « quand la nation quitte la cité, que reste-t-il ? les divisions, les haines, à chacun son territoire, ses affaires ». La nation se présente ainsi comme cadre unificateur, ce qui suppose certains principes égalitaires : « l’unification qui permettait un accès à l’égalité (services sociaux, éducatifs, de santé) ».

La nation, en tant que cadre d’unification, favoriserait le développement d’un “échange” entre les individus, d’une certaine solidarité, ne prenant pas en compte les distinctions de conditions ou d’origines : « la nation représente l’ensemble d’un peuple, la même communauté partageant la même histoire, les mêmes valeurs sur un même territoire », « ce serait des personnes solidaires les unes envers les autres quelles que soient leurs origine », « un havre de réflexions, d’esprits lucides et réalistes, prenant des décisions adéquates, fondées sur le bien-être et le respect de chacun ». Dans le même ordre d’idées, la nation peut être posée comme reposant sur le peuple et les citoyens, en tant que sujets politiques : « avant tout un peuple doté d’une volonté de faire avancer les choses », « un espace politique où le citoyen peut exister contre l’oligarchie ».

La question de la souveraineté est évoquée au regard du contexte international, formulée en termes d’indépendance et d’autonomie nécessaire « la nation renferme les notions de frontières, d’autogestion et autonomie même si on vit dans un contexte européen et même mondial ».

La prise en compte de la nation comme cadre historique plus ou moins protecteur, face aux contradictions intérieures et aux menaces extérieures est prégnante.

Cependant, plus de la moitié du groupe de référence s’entend pour dire que la nation (française) tend à disparaître, « n’existe plus », « n’est plus réellement actuelle », « est dépassée ». Ils peuvent attribuer cet effacement à un processus de décomposition interne sans autre précision : « c’est un gâteau en décomposition », ou mettre en cause le phénomène d’englobement supranational mondial : « la nation qui représente une communauté ayant des territoires, langage et histoire commune n’est plus réellement actuelle avec l’ouverture des frontières », « la nation, c’est des trucs de clocher, c’est dépassé », « maintenant, il n’y a plus de différence entre la nation et le monde ».

Certains indiquent, que, pour ce qui les concernent, ils ne se reconnaissent pas ou plus dans la nation, car le mot ne correspond plus à ses principes fondateurs, à l’idée de solidarité qu’il recelait [4] : « les principes fondamentaux sont bafoués à tous les niveaux », « un mot qui perd tout son sens car il n’y a plus de solidarité, chacun pour soi », « la nation semble dépassée pour défendre les acquis sociaux des salariés ».

La perte de sens qui affecte la nation peut aussi être associée au déficit de souveraineté, du fait de son rattachement à l’Europe, « la nation n’existe plus à cause de l’Europe », « le destin de la nation disparaît des mains des Français sur les plans économiques et politiques à cause de l’Europe », « la nation française devient une province de l’Europe ».

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. La question des dettes souveraines des États n’était pas alors au premier plan dans la presse (écrite et audio-visuelle).
  2. 2. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un « échantillon », présumé « représentatif » de l’ensemble de la population, mais d’un groupe de référence, l’importance de chaque catégorie sociale ne permettant pas de distinguer les points de vue de chacun des sous-groupes.
  3. 3. Les représentations concernant l’évolution de la situation dans le pays où l’on vit et travaille, peuvent se former en relation avec une perception directe des réalités (économiques, sociales) immédiates. En revanche, pour la majorité des citoyens, l’appréhension de la situation internationale ne peut être qu’indirecte, et dans la dépendance de ce que diffusent les grands moyens de communication (dans une faible mesure, elle peut aussi dépendre des points de vue des organisations politiques). On note cependant qu’en raison de l’aggravation de la situation au plan mondial, une appréhension propre semble se développer, en raison des effets des contradictions extérieures sur la situation intérieure qui se font sentir sur les conditions de vie de peuple.
  4. 4. Selon d’autres, la nation présente un caractère impérialiste « c’est une nation impérialiste, colonialiste dirigée par la bourgeoisie ».

La situation dans le monde, ses répercussions en France. La montée de l’inquiétude au sein des classes populaires

1 novembre 2011

« Nous naviguons au milieu des rochers,
La terre est loin —, le ciel est gros d’orages »
Louis Festeau, La république en danger (1848)

« Un temps d’arrêt suspend la destinée :
Qu’est devenu le mot d’ordre En avant ?
Nous naviguons la poupe retournée. »
Pierre Dupont, La chanson du Banquet (1848)


Ce numéro traite principalement de la crise générale du capitalisme et de ses répercussions politiques, au plan international comme à celui de la nation.

Comme nous l’avions indiqué fin 2009 [1], et contrairement à ce que pouvaient affirmer alors nombre de spécialistes, la crise actuelle n’a pas fini de faire sentir ses effets. D’ampleur inégalée, affectant tous les secteurs de la société, cette crise inhérente au mode de production capitaliste, et son affirmation ultime en 2008, est l’aboutissement d’une succession de crises de moindre ampleur, amorcée dès les années 70.

Lié à la contradiction centrale sur laquelle repose le capitalisme, l’anarchie de la production qu’il génère, les crises se manifestent périodiquement, et ceci depuis le début du XIXe siècle (crises dites de “surproduction”), d’abord de faible et moyenne durée, tous les dix ou quinze ans. Avec le capitalisme parvenu à son stade ultime, l’impérialisme, le processus aboutit, par un mécanisme de “fuite en avant” aux crises généralisées, affectant l’ensemble du monde, à une échelle toujours plus large. Ces crises générales conduisent à une exacerbation de la concurrence et de la rivalité entre puissances capitalistes, comme ce fut le cas avant la Première Guerre mondiale, avec la crise de 1929, enfin avec celle que nous subissons aujourd’hui. Tous ces facteurs sont générateurs de guerres.

Les crises ont des effets destructeurs pour les classes populaires et pour l’ensemble de la société, au plan économique (régression de la production, désindustrialisation, chômage, appauvrissement, insécurité à l’égard de l’avenir), et aussi au plan politique, notamment sur les formes que revêtent les luttes de classe, faisant peser la menace d’un dévoiement de leur sens historique et la montée de processus de fascisation.

La perception de la gravité de la situation par les classes populaires

Dans l’enquête présentée dans ce numéro, portant sur l’appréciation de la situation internationale et nationale par des travailleurs de différentes catégories sociales, la plupart perçoivent ces facteurs d’aggravation en matière économique et politique. Ils redoutent qu’on ne puisse « en sortir » par un coup de baguette magique, quelles que soient les promesses que prodiguent les divers partis. Pour beaucoup, il y a prise de conscience que les désordres résultent de causes profondes liées au régime capitaliste, et qu’il ne suffit pas d’imputer tout le mal à un gouvernement ou à un ennemi désigné (les états-Unis, l’Europe, ou la Chine…) pour résoudre toutes les difficultés.

Plusieurs perçoivent aussi que la lutte se déroule dans des conditions défavorables (« difficile de riposter »), que les classes populaires sont désorganisées, et que, dans cette conjoncture, l’engagement dans des mouvements dont elles ne maîtrisent pas le cours, pourrait se faire à leur détriment.

Plusieurs s’interrogent à ce propos sur la signification de ce que l’on appelé “les révolutions arabes”. Certains redoutent des « manipulations de sentiments », le risque de prise en mains des mobilisations par des fanatismes, prenant ou non la religion pour prétexte. Ils perçoivent aussi que ces mobilisations peuvent participer d’une remise en cause d’équilibres mondiaux, déjà compromis, qu’ils peuvent masquer des tentatives de redistribution des marchés, des ressources, des zones d’influence.

La montée des puissances dites “émergentes” qui cherchent à se faire une plus large place au détriment des autres, font aussi redouter un ébranlement des rapports entre puissances, avec la crainte qu’en résulte une période de chaos incontrôlable, et que, de guerre locale en guerre locale, on finisse à ce que la guerre devienne mondiale, se déclenchant « à partir de n’importe quel pays du monde ».

La perte du cadre protecteur de la nation

De façon plus nette qu’au début de son déclenchement, des constats sont faits sur les répercussions de la crise mondiale sur le cadre national. La nation ne se présente plus, mais ceci ne date pas d’hier, comme cadre tutélaire. On estime qu’elle est « vulnérable », qu’elle « se délite », qu’elle « subit », sans aucune capacité de maîtriser la situation. De sorte qu’on n’imagine plus que la nation puisse encore se révéler capable de « défendre » si peu que ce soit le peuple. On ne « s’y reconnaît plus », dans la mesure où elle a cessé de correspondre à ce qu’elle devrait être : un cadre historique où l’on peut exister, se projeter dans l’avenir, parce que l’on s’y sent « chez soi » (quelle que soit d’ailleurs son “origine”), un lieu où l’on pouvait jusqu’à un certain point se trouver protégé, tant contre des menaces extérieures que les menaces de désagrégation interne.

En perte de souveraineté, la France semble « prise en tenailles » dans le jeu des puissances. Et l’on reconnaît que l’Europe ne présente pas à cet égard une protection, chaque puissance luttant pour son propre intérêt, sa survie ou sa prépondérance.

De plus, l’état de désorganisation des classes populaires ne semble plus permettre d’envisager une amélioration des conditions de vie et de travail. On estime que les organisations (politiques et/ou syndicales) ne sont « pas à la hauteur de la situation », ou trop occupées à « se disputer des empires » sans se « préoccuper de la bonne marche du pays ».

Ces organisations qui avaient pu porter, il y a trente ou quarante ans, les aspirations des catégories les plus soumises aux aléas du capitalisme (ouvriers et employés du privé, petits producteurs), ne remplissent plus leur rôle en effet. Dans le meilleur des cas, elles se bornent à relayer, en priorité, la défense des avantages (relatifs) de classes disposant de statuts, de ce fait encore plus ou moins “protégées” des effets les plus néfastes qu’engendre le capitalisme [2].

Le stade impérialiste du capitalisme accentue les rivalités entre puissances

Au plan mondial, la situation actuelle, présente quelques analogies avec celle qui succède à la crise générale du capitalisme survenue dans l’entre-deux-guerres. (Voir l’article Les suites de la crise de 1929 et la question du repartage du monde.)

Les contradictions de classes et les contradictions entre puissances se trouvaient, comme aujourd’hui, exacerbées, avec des répercussions au plan politique  : régression sociale induisant une montée des mécontentements que des mouvements fascistes ou fascisants s’efforçaient de capter à leur profit. Une différence de taille cependant, il existait alors, au plan mondial, un mode de production socialiste en Union Soviétique qui n’était pas atteint par la crise du capitalisme. L’existence de ce pôle mondial du socialisme avait, jusqu’à un certain point, retardé l’expression “libre” des rivalités entre camps capitalistes. Il fallait en effet, face à un adversaire historique commun, s’entendre sur un minimum de coordination, de crainte que les classes populaires ne profitent de leurs dissensions pour suivre l’exemple soviétique.

La crise générale de 1929 devait conduire à faire “sauter le couvercle” et déchaîner les antagonismes, jusqu’à ce que les différentes puissances en lice, ne puissent plus trouver d’autres moyens, pour les surmonter, que d’en découdre par la guerre généralisée.

A noter qu’avant ce déferlement général (comme avant la Première Guerre mondiale et aujourd’hui d’ailleurs), de nombreux troubles avaient éclaté dans les pays de la périphérie, champs d’affrontement des différentes puissances (notamment Balkans, Moyen Orient, pays du Maghreb). Les puissances qui récusaient l’équilibre relatif issu de la Première Guerre mondiale, étaient alors les plus actives à tenter de dresser les populations contre leurs concurrents. Les puissances menacées ne se privaient d’ailleurs pas de tenter d’y faire obstacle, avec les mêmes moyens [3].

Le capitalisme, dans ses périodes d’essor relatif, parvient à régler plus ou moins pacifiquement les conflits qui opposent chaque puissance à ses concurrents. Parvenu à son stade impérialiste, qui conduit immanquablement à l’extension de sa propre anarchie, il implique une extension et un approfondissement de l’affrontement entre puissances aspirant à l’hégémonie. C’est ce que Lénine établit dans son analyse de l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, dont une étude est proposée dans ce numéro. écrit à l’époque de la Première Guerre mondiale, ce texte est toujours d’actualité et permet d’éclairer quelques-uns de nos problèmes contemporains. Pour Lénine, la notion d’impérialisme ne valait pas pour désigner une puissance particulière comme on le fait le plus souvent aujourd’hui, mais bien le stade ultime du développement capitaliste lui-même. L’essence de l’impérialisme, précisait-t-il, c’est « la lutte entre puissances pour l’hégémonie mondiale ». Une telle lutte se manifeste sous forme de rivalité économique, pour les marchés, les ressources, sous forme de conquête d’espaces stratégiques, de territoires, de zones d’influence (incluant des alliances plus ou moins mouvantes entre rivaux et avec les puissances locales), mais aussi sous forme de guerre ouverte pour le partage et le repartage du monde.

Rivalité entre puissances impérialistes et tentatives d’enrôlement des luttes populaires

La crise générale du capitalisme potentialise les effets de la rivalité entre puissances impérialistes. Dans son sillage des dangers politiques de divers ordres se développent, ils se manifestent avec une acuité particulière lorsque les classes populaires sont politiquement désorganisées et désorientées. La lutte de tous contre tous (entre catégories, “communautés”, “origines”, “religions”) se donne alors libre cours, d’autant qu’elle est “stimulée” par toutes les puissances en rivalité (que celles-ci relèvent de structures capitalistes ou féodales). Chacune de ces puissances tente d’enrôler les populations pour sa propre cause, contre ses rivaux, et à l’occasion contre ses alliés de fortune. Les formes que revêt la lutte de classes en sont affectées.

Dans ces conjonctures de crise, les pêcheurs en eau trouble ont la partie belle, ils cherchent à souffler sur les braises, non pour s’attaquer aux causes des difficultés que subissent les populations, ou tenter d’atténuer les effets de la crise, mais pour faire, dans un pays donné, le jeu d’un clan contre un autre, ou, au plan mondial, le jeu d’un camp contre un autre. Détournant le sens des mots, ces pêcheurs en eau trouble peuvent aller jusqu’à affubler du mot de révolution, leurs entreprises de subversion et de désorganisation accrue des classes populaires.

Dans l’article Rivalités entre puissances impérialistes et tentatives d’enrôlement des luttes populaires, plusieurs illustrations sont données de telles tentatives de subversion des luttes populaires. Ainsi l’utilisation par l’impérialisme allemand, au cours de la Première Guerre mondiale, d’insurrections dites “musulmanes”, la manipulation de mouvements anarchistes en Italie, ou de rebelles irlandais contre le rival britannique. Avant la Seconde Guerre mondiale, le dirigeant communiste Dimitrov a pour sa part dénoncé les manœuvres de désorganisation mises en œuvre par les idéologues de l’Allemagne nazie, cherchant à mobiliser des mots d’ordre du mouvement ouvrier, en en retournant le sens, ou usant d’une « habile démagogie anticapitaliste » (alors qu’ils défendaient en fait les fondements de ce régime), ou encore spéculant sur des ressorts racistes — on dirait aujourd’hui “ethniques” ou “communautaires” — pour tromper et diviser les peuples.

Pour ne pas se laisser berner par des mots d’ordre mystificateurs, on comprend la nécessité de bien saisir la signification historique des mots, ainsi un mot tel que révolution, que des forces et classes réactionnaires ont tenté d’utiliser dans l’histoire, en en falsifiant la signification, pour tenter d’abuser des peuples à leur profit. (Voir dans ce numéro la Notion de Révolution).

La révolution en effet, contrairement à ce qu’on tend à nous inculquer depuis quelques décennies, n’est pas une simple insurrection, un coup d’état, une rébellion aveugle, pas plus qu’un simple changement d’institutions ou de gouvernement. Ce n’est pas un mouvement “spontané”, ou présenté comme tel, c’est l’ensemble d’un processus, orienté en fonction de perspectives historiques, qui comme tel suppose une prise en mains du devenir de la société par des classes effectivement révolutionnaires, capables d’orienter et unifier le mouvement général.

Depuis la Révolution française et la révolution soviétique, le terme de révolution vaut ainsi pour désigner un processus de transformation fondamentale de la base économique de la société et le remplacement du pouvoir politique d’une classe par une autre. Au moment de la Révolution française, il s’agissait d’éradiquer les vestiges encore subsistants du régime féodal et de congédier les classes qui voulaient maintenir leurs principes d’asservissement. Pour notre époque, plus particulièrement dans les métropoles capitalistes, il s’agit du remplacement du mode de production capitaliste par le mode de production socialiste, et de la substitution de la domination de la classe bourgeoise par celle du prolétariat, en alliance avec les autres classes populaires. Les autres usages du mot révolution servent à dissimuler des agissements contraires à l’intérêt des peuples.

La question de la disposition des forces de classes

Pour qu’un véritable processus révolutionnaire puisse aboutir, c’est-à-dire édifier une société réellement “sociale” ou socialiste, il ne suffit pas qu’existe ce que Lénine nommait une « situation révolutionnaire » [4], une condition nécessaire primordiale est requise : il faut que, dans une nation donnée, existent des classes effectivement révolutionnaires, qui « n’aient rien à perdre » et tout à gagner d’une transformation d’ensemble de la société.

S’il ne s’agit pas ici de proposer une analyse des classes et de leur disposition en France, dans la période contemporaine, on peut déjà préciser que seules aujourd’hui les classes soumises de plein fouet à l’insécurité du monde marchand capitaliste, ont un intérêt vital à cette transformation, et peuvent de ce fait, développer la conscience de la nécessité de cette transformation [5].

Les catégories sociales mieux protégées, même si cette protection tend à ne plus être garantie, n’ont pas pour l’instant ce même intérêt vital, elles aspirent plutôt à faire retour aux situations plus avantageuses qui leur avaient été assurées dans le passé, que cela se révèle ou non illusoire. Le principe du désir prime ici sur celui de réalité.

Il n’est pas question pourtant de jeter l’opprobre sur ces catégories de populations, moins soumises à l’anarchie capitaliste, de les opposer aux catégories prolétariennes, mais de considérer que les intérêts des unes et des autres ne convergent pas naturellement, qu’ils peuvent se révéler pour partie contradictoires [6].

Aujourd’hui, les principales organisations qui se réclament plus spécialement de la gauche, privilégient les intérêts à court terme de ces catégories. S’il ne faut pas négliger leur poids actuel dans le mouvement revendicatif, cela n’équivaut pas à admettre à tout jamais l’exercice d’un ascendant sur l’ensemble du mouvement, ascendant qui peut aller jusqu’à revendiquer un certain monopole de la “bonne conscience politique”.

Même si des contrecoups heureux peuvent parfois résulter des manifestations de protestation de catégories sociales qui n’ont pas encore le couteau sous la gorge, la classe ouvrière, et les catégories prolétarisées, ne peuvent rester seulement à la remorque de leur mouvement. C’est au contraire à la classe ouvrière, et aux autres catégories soumises aux effets les plus destructeurs des antagonismes capitalistes, de travailler à reconquérir l’orientation du mouvement, dans l’intérêt de toute la société. Il s’agit en ce sens de faire prendre conscience aux groupes sociaux les moins immédiatement menacés, qu’à long terme, la seule issue se trouve dans la transformation de la base économique de la société. Et que, pour ce qui touche au court ou moyen terme, ces groupes risquent de (presque) tout perdre en voulant que tout soit préservé, et pour eux seuls. Seule l’unification des luttes sur la base commune des atteintes et des dangers essentiels qui pèsent sur l’ensemble des classes populaires, pourra freiner la réaction.

La reconquête de cette capacité d’orientation et d’unification pour la classe ouvrière se heurte cependant à des difficultés. Ainsi la question du poids respectif des différentes catégories de population n’est pas sans faire problème. La proportion des ouvriers a baissé par rapport à celle de catégories disposant d’un statut stable. Toutefois, cette question joue particulièrement lors des échéances électorales, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de dresser des perspectives historiques générales et de s’orienter sur cette base (d’autant, que même au plan de la quantité, le nombre d’individus directement affectés par les effets des contradictions capitalistes, restent majoritaires).

Un autre problème tient à la difficulté de s’organiser et se mobiliser lorsqu’on est menacé chaque jour de perdre son emploi, ses conditions d’existence, qu’on est soumis à la « discipline de la faim », que l’on est dans une situation où tout mène au découragement. Toutefois, si le rôle des mobilisations immédiates (faire grève, manifester) pour maintenir le plus possible les conditions de travail et de vie, n’est pas à négliger, l’essentiel de l’effort est à porter dans un autre domaine  : la reconquête d’une capacité organisatrice. Cela suppose le rétablissement de la conscience du rôle historique que peuvent et doivent jouer les classes prolétariennes, qui implique un travail d’organisation ou de réorganisation de l’ampleur de celui qui fut réalisé en France, après la défaite de la Commune, ou en Russie, à la fin du XIXe siècle.

Un de nos lecteurs, dans un témoignage publié dans ce numéro, indique à ce propos comment les activités auxquelles il participe en relation avec Germinal, lui ont permis, à l’échelle individuelle, de militer en toute conscience, avec l’idée, que non seulement cela le fait personnellement progresser, mais contribue aussi à la progression de la société tout entière.

Reconstituer un lieu politique donnant à voir les perspectives historiques

S’engager dans ce parcours dans la durée ne revient pas à abandonner les activités militantes, lorsqu’on en a. Cela ne revient pas non plus à clamer à tous vents : “la révolution est pour ce soir”, car dans les conditions d’impréparation actuelles, cette prétendue révolution tournerait en son contraire. Il ne s’agit pas non plus de se contenter de bramer “il nous faut un parti”, bien sûr qu’il en faut un, mais un véritable parti ne peut se reconstituer que si l’on a travaillé à en créer ou recréer les conditions. C’est pourquoi ce qui se présente aujourd’hui comme indispensable, c’est de travailler à orienter le sens des luttes, en saisissant ce qui est nécessaire et possible à chaque moment de l’histoire concrète. C’est pour contribuer à l’avancement de ces tâches que l’Union de lutte des classes populaires s’est constituée. Toute force qui s’associe à ces tâches fait progresser l’ensemble.

Les périodes de reflux historique de l’initiative historique des classes populaires ne sont pas éternelles, pour peu que l’on s’attelle aux tâches que la reconquête de cette initiative requiert. Des atouts existent, la conscience politique des classes populaires n’est pas annihilée, on peut prendre appui sur cette capacité, sur la volonté de comprendre la nature des phénomènes et leurs causes, de saisir ce qui est effectivement possible dans une situation concrète donnée.

Participer aux tâches historiques que requiert la situation est ainsi accessible à tous, ouvriers ou non, à ceux qui, selon la formule de Marx, veulent faire l’effort de « se hausser à la compréhension de l’ensemble du mouvement historique », à ceux qui veulent mettre en avant le bien commun de la société.

Dans un temps d’adversité, seuls quelques-uns sans doute peuvent pleinement s’atteler à ces tâches, reconstruire, en relation continue avec les préoccupations des classes populaires, un lieu politique d’orientation, indépendant. En se souvenant, que, plusieurs fois dans le passé, c’est à partir de la constitution de ces lieux forts que la marche ascendante de l’histoire a pu reprendre son cours [7].

« [Peuple, on] craignait ta puissance,
[On] est venu te désarmer,
Conserves-en la souvenance. »
d’après Peuple, réveille-toi ?, auteur anonyme (1849)

« Frères, l’idée est invincible ?
[…] On la croit morte et son tombeau redevient sa couche natale. »
Victor Rabineau, La république sociale (1849)

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir le numéro 4 de Germinal : Les dangers portés par la crise générale du capitalisme.
  2. 2. Dans ses phases de prospérité, ce régime avait pu leur rétrocéder quelques miettes de ses profits. De sorte qu’aujourd’hui ces organisations entrent en rébellion, moins pour lutter contre la logique destructrice du capitalisme, ou mettre au premier plan les intérêts des catégories les plus menacées, que pour exiger un retour en arrière, à ce moment béni des “Trente Glorieuses”, au cours duquel ces miettes leur avaient été concédées.
  3. 3. À noter qu’aujourd’hui, ce ne sont vraisemblablement pas les mêmes “camps” qui ont “encouragé”, d’un côté, les soulèvements en Tunisie et en égypte, de l’autre, les “rebelles” en Libye. Dans le cas de la Libye, il peut sembler, que du point de vue des puissances en lice, il s’agisse d’une réponse du berger à la bergère. Ainsi, sur des sites qui se faisaient les porte-paroles du “camp” des puissances favorables à la déstabilisation des pouvoirs en place, en Tunisie et en égypte, on pouvait dès février-mars, se féliciter des modifications du champ stratégique qui en résulteraient. « Les rapports de force vont changer dans cette région », indiquait en ce sens un commentateur, Mohamed Hassan, dénonçant la place indue qu’y occupaient jusqu’alors les puissances d’un autre “camp” (Angleterre, France, États-Unis). En revanche, sur ces mêmes sites, lors du déclenchement des événements en Libye, la dénonciation changeait de sens  : on imputait à ces mêmes puissances, non de vouloir, comme en Tunisie, maintenir le pouvoir en place (celui de Kadhafi), mais viser à le déstabiliser (sans doute pour rétablir une partie de la donne stratégique à leur profit).
  4. 4. Selon Lénine, une situation révolutionnaire se caractérise par plusieurs facteurs : l’impossibilité pour la classe dominante de maintenir sa domination sans en changer la forme, l’aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées, l’accentuation de l’activité des masses vers une activité historique indépendante, et bien sûr l’existence d’une classe révolutionnaire et sa capacité à orienter le mouvement de larges masses. Encore Lénine tient à préciser que toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à une révolution. Voir Lénine, La faillite de la deuxième Internationale.
  5. 5. Cet aspect de la disposition concrète des forces de classes a déjà été abordé dans de précédents numéros de Germinal. Il semble maintenant que par une sorte de “transmission de pensée”, plusieurs groupements politiques, qui auparavant, n’avaient pas vraiment mis au cœur de leur argumentation cette question, s’en préoccupent désormais.
  6. 6. L’intérêt commun ne résulte pas de l’addition des intérêts particuliers des différents groupes sociaux.
  7. 7. Les cercles d’études sociales constitués par Jules Guesde, quelques années après la défaite de la Commune, regroupaient peu de monde, ils contribuèrent cependant à la reconstitution de puissantes organisations ouvrières en France à la fin du XIXe siècle. Il en était de même en Russie pour l’Union de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, qui, en 1895, ne regroupait avec Lénine qu’un nombre restreint de militants. Cette Union joua pourtant un rôle pionnier pour l’organisation ultérieure des ouvriers et paysans qui devait conduire à la révolution de 1917.

Conférence débat : présentation de Germinal numéro 5

6 janvier 2011

Devant la situation qui continue à se dégrader pour une grande partie de la société, il est plus que jamais important de rappeler qu’il n’y a que la classe ouvrière qui peut défendre les intérêts de l’ensemble de la société.


La reprise de l’initiative par celle-ci est donc indispensable pour atteindre le but historique : l’instauration d’un régime vraiment social.


Lors de la présentation du journal GERMINAL n°5, nous aborderons cette question et plus particulièrement l’importance de la disposition des forces de classes pour continuer à mener ce combat sans se laisser entraîner sur le terrain d’autres classes.


De plus nous présenterons la publication que nous avons sortie avec les éditions inclinaison sur « Jules GUESDE, éducateur et organisateur du peuple».


Le mercredi 26 janvier 2011 à 20h à notre siège social

1 avenue de la Commune de Paris

69700 GIVORS.


Bien cordialement


S. TEISSIER

Actualité du socialisme français au XIXème siècle

1 décembre 2010
La Société Populaire d’Education et les éditions inclinaison vous invitent à une présentation suivie d’un débat :

Actualité du socialisme français du XIXème siècle – Louis Blanc – François Vidal – Jules Guesde

Lundi 13 décembre à 19h30
Maison des passages
44 rue Saint Georges à LYON (quartier du vieux Lyon)


Nous vous présenterons aussi l’ensemble de nos travaux et publications et nous serons heureux de vous offrir le verre de l’amitié.

Retraites. Les différents régimes. Données historiques

1 novembre 2010

Pour se donner les conditions de maîtriser l’avenir, et de transformer les conditions du monde existant, il est nécessaire, quels que puissent être nos souhaits, de voir d’abord la réalité pour ce qu’elle est, qu’il s’agisse de la question des retraites ou de toute autre question. A cet égard, ni le gouvernement, ni les Partis de gauche et les organisations syndicales n’ont vraiment donné aux travailleurs les moyens d’analyser toutes les facettes du problème posé, bien qu’ils en connaissent parfaitement toutes les données. Pour y voir clair, il est nécessaire d’en disposer.

Les éléments que nous avons regroupés ici dans cet objectif ne sont cependant pas basés sur une recherche propre des rédacteurs de Germinal. On s’est borné à ordonner un certain nombre de documents disponibles, notamment ceux des organisations syndicales. Certaines erreurs de détail peuvent de la sorte être relevées, sans que cela porte cependant tort à l’analyse d’ensemble.

I–Connaître la diversité des régimes actuels de retraite

Si l’on se basait sur l’un des mots d’ordre lancés lors des manifestations contre la réforme des retraites, « Tous ensemble »,    on pourrait s’imaginer que le système des retraites français est uniforme. Il n’en est rien. Il existe une multitude de régimes (plus d’une soixantaine), dont certains sont en voie d’extinction. Ces régimes sont différents tant dans leurs origines historiques que par leurs caractères fondamentaux et les avantages qu’ils prodiguent ou non.

Ces différences recoupent plus ou moins la division de la société en classes. Une première grande distinction existe entre régime général [1] (pour l’essentiel les salariés ouvriers et employés du privé), et, des régimes plus favorables hors du droit commun, pour les personnels qui sont régis par un statut ou des règles particulières: fonction publique et régimes spéciaux (notamment SNCF, RATP, industries électriques et gazières et autres sources d’énergie – dont raffineries –, aéronautique, radio télévision publiques, etc.). La fonction publique elle-même se différencie selon que les salariés dépendent directement de l’état, de la fonction hospitalière ou de la fonction territoriale, qui ne bénéficient pas exactement des mêmes avantages. Il faut en outre considérer qu’il existe de plus en plus de personnels non statutaires dans le secteur public.

D’autres catégories sociales ont leurs régimes propres, notamment les producteurs indépendants (agriculteurs, artisans, commerçants). Ceux-ci ont longtemps été extérieurs au régime général, ils y sont pour l’essentiel intégrés, mais les modalités de règlement de leur retraite restent plus défavorables [2]. Les cadres du privé, affiliés au régime général, bénéficient pour leur part d’une caisse de retraite complémentaire spéciale. Enfin, les professions libérales (médecins, dentistes, avocats…) ont leur propre caisse.
Ainsi tous les travailleurs ne sont pas « égaux » face à la retraite, selon que celle-ci relèvent du régime général, de régimes spéciaux, ou de caisses particulières (âge de départ de l’emploi, âge d’entrée et donc nombre d’annuités qu’il est possible d’acquérir, salaire qui sert de référence pour le calcul de la pension, mais aussi longévité après la retraite : celle des ouvriers est de cinq ans inférieure à celle des cadres et des professions intellectuelles).

En revanche, quel que soit le régime de retraite dont bénéficient les différentes catégories sociales, les valeurs des prestations reçues sont prélevées à une seule et unique source. La “répartition” ne peut être faite que sur la base de la richesse sociale effectivement produite dans un pays donné. Qu’il s’agisse des cotisations des salariés ou du patronat, ou de l’apport du budget de l’état, on ne peut “répartir” que la richesse créée par le travail vivant des producteurs (ouvriers, techniciens, artisans, agriculteurs, seuls créateurs de valeur). Quels que soient les projets alternatifs proposés pour résoudre le problème pour assurer la pérennité des différents régimes de retraites, il faut d’abord partir de cette donnée [3].

Modes de financement

Le régime commun des retraites comporte en France trois étages : les régimes de base obligatoires, les régimes de retraite complémentaire obligatoires, et l’épargne retraite collective et individuelle. Trois principes différents régissent ce régime : capitalisation, répartition, et le cas particulier de la fonction publique. Le régime général obligatoire est pour l’essentiel basé sur le principe de la répartition, ceci depuis 1941 et 1945.
–Selon le principe de la retraite par capitalisation, devenu secondaire en France, les employeurs et les travailleurs versent des cotisations à une caisse qui les place sur le marché financier et distribue les résultats sous forme de pension. Pour l’épargne non obligatoire, chacun peut payer la cotisation qui lui convient, si elle est élevée, elle donne des droits à une pension plus élevée. Le problème posé par le principe de capitalisation touche à la rentabilité et la sécurité des placements, financiers notamment, effectués par les Caisses ou les institutions d’assurance.
–Dans le cas de la retraite par répartition du régime général, les caisses de retraite sont alimentées par les cotisations versées par les travailleurs et les employeurs. C’est un principe de mutualisation entre générations : les cotisations des travailleurs actifs et des employeurs financent les pensions des retraités. Ce système pose le problème suivant : les ressources des caisses, le taux de cotisation, et surtout le nombre actuel de travailleurs actifs, suppose un rapport satisfaisant avec le nombre de retraités. Il n’y a pas en effet dans ce cas de tirelire dans laquelle chacun conserverait ses cotisations dans l’attente de ses vieux jours. Théoriquement, l’état ne devrait pas avoir à intervenir dans le financement du système par répartition, mais depuis plusieurs décennies il est contraint de combler les déficits des Caisses, comme celles des régimes spéciaux, le comblement de ce déficit représente une part croissante de la dette du pays.
– Bien que les fonctionnaires versent des cotisations, leur régime ne relève pas vraiment du principe de répartition. Il s’agit, contrairement au privé, d’un régime unique (commun aux fonctionnaires et aux militaires). Les fonctionnaires n’ont pas de caisses de retraite (le cas est différent pour les fonction hospitalière et territoriale qui ont des caisses propres). A l’égard de la fonction publique, il y a engagement de l’état de payer une pension aux anciens fonctionnaires, engagement inscrit chaque année sur le Grand Livre de la Dette publique. Le montant des prestations accordées aux retraités n’est pas déterminé par celui des retenues acquittées pendant leur activité. L’état couvre la plus grande partie du financement. Les crédits nécessaires sont votés chaque année dans la loi de finances et inscrits aux budgets des ministères. Aucun budget cependant n’est identifié en tant que tel pour l’ensemble des retraites de la fonction publique de l’état [4]. Le Code des pensions de la fonction publique a été plusieurs fois modifié et complété depuis 1945, suite aux actions revendicatives. Une loi de 1948 fixe que l’augmentation de la pension est automatique à chaque revalorisation générale des traitements.

S’agissant des régimes spéciaux, ceux-ci prévoient en général un départ en retraite plus précoce que dans le régime général, ce qui pouvait répondre à des conditions spécifiques de travail (spécificité qui souvent peut avoir disparu). Mais il est vrai que les conditions de travail pénibles sont aussi le lot des travailleurs du régime général. D’autres problèmes se posent pour ces régimes, notamment l’évolution démographique, dans certains cas, le nombre de retraités y dépasse déjà ou dépassera bientôt le nombre de cotisants. Ce qui contraint ici aussi l’état à combler le déficit.
–L’ensemble du système peine à équilibrer ses comptes depuis les années 1980 et le budget de l’état est sollicité pour combler les “trous” [5]. En outre, une autre difficulté tient à ce que l’on peut assez facilement prévoir les besoins (ce qu’il faudra verser chaque année), tandis qu’on ne peut prévoir vraiment les ressources assurées par la répartition, qui dépendent de l’activité économique [6]. La retraite par capitalisation dépend aussi pour partie de cette activité, en outre, on doit tenir compte dans ce système des taux d’intérêt et des risques encourus par les placements hasardeux.

Ainsi, pour les différents régimes et caisses, le volume global disponible année après année pour le paiement des retraites dépend de l’activité économique du moment et non des cotisations passées. Le fait pour l’état de combler chaque année le déficit ne résout pas le problème, il augmente la dette de la nation (des contribuables, et donc en fin de compte des producteurs), reportant la difficulté sur les générations à venir, qui devront payer le remboursement de la dette. Sans compter que lorsque la dette devient trop importante et que l’activité économique d’un pays s’effondre, l’état peut faire « faillite » (voir le cas de la Grèce), et alors on ne peut plus assurer le paiement des retraites, que celles-ci soient adossées principalement aux cotisations des salariés ou du capital, ou au budget de l’état.

II–Régime général et régimes spéciaux: deux historiques distincts

Contrairement à ce que la formulation «régime général» laisse entendre, il n’existe pas vraiment de régime général des retraites, mais au moins deux régimes distincts, le régime dit général (pour l’essentiel salariés du privé), et les régimes qui se placent hors du droit commun (fonction publique, régimes spéciaux). Ces deux régimes n’ont pas la même logique et ne procèdent pas d’une même origine. Ils se développent séparément, bien que depuis 1953 les divers gouvernements aient tenté d’engager un processus d’alignement des différents régimes sur le régime général (tentatives qui pour l’essentiel ont échoué, face aux protestations des fonctionnaires et salariés des régimes spéciaux, qui plusieurs fois ont su entraîner dans leur mouvement les salariés du privé, lorsque ceux-ci se trouvaient menacés en même temps).

Fonction publique et assimilée

Les droits particuliers acquis par les fonctionnaires sont précocement liés à la place spéciale qu’ils occupent dans la société, en relation avec les fonctions de souveraineté de l’état, armée, marine, fiscalité. Sur cette base, la fonction publique s’est constituée en “corps social” particulier, avec sa mentalité, ses règles propres.

Dès 1673 un édit royal fait bénéficier les officiers de la marine royale d’une pension de vieillesse. En 1775, ce sera au tour du personnel de la Ferme générale (perception des impôts).

Lors de la Révolution française, une loi de 1790 propose que soit instaurée une pension pour les fonctionnaires de l’état sur la base de trente ans de services effectifs, ceci dès l’âge de cinquante ans (la durée de vie moyenne est alors plus courte). Cette loi n’est pas réellement appliquée, mais elle pose les principes des régimes spéciaux qui seront progressivement proposés dans la première moitié du XIXe siècle. Les grandes idées autour desquelles s’ordonne la fonction publique contemporaine seront en effet progressivement formulées au cours de ce siècle et du suivant.

Sous l’Empire, un appareil administratif plus efficace et uniformisé se met en place, les corps sont divisés en grades successifs, assortis d’une rémunération croissant avec l’avancement. En 1802, est créé un fonds de retenue sur les salaires pour les professeurs qui leur permet de bénéficier d’une faible pension. En 1808, des caisses particulières sont créées pour les personnels de la Comédie française et de la Banque de France.

En 1831, des lois fixent le régime de retraite des militaires. Le droit à pension est acquis après trente ans de service effectif dans l’armée de terre et vingt-cinq ans dans la marine.

En 1850, une loi crée la Caisse des retraites pour la vieillesse (future Caisse nationale des retraites – lois de 1884 et 1886). Cette Caisse fédère une vingtaine de caisses pour fonctionnaires et personnels de grandes branches stratégiques (mines, chemin de fer, forges).
En 1853, les différents régimes de retraite des fonctionnaires sont fusionnés. Une loi unifie l’ensemble des pensions civiles et militaires des fonctionnaires d’administration centrale. Le Trésor est désormais en charge du versement de l’ensemble des pensions des agents publics. C’est la base de l’actuel code des pensions. Mais la pension de retraite est alors très faible.

En 1876, les instituteurs sont versés dans le service actif, qui autorise un départ à la retraite plus précoce.
En 1894, une loi institue une Caisse de retraite obligatoire pour les mineurs, en 1897, pour les travailleurs des Arsenaux et de l’armement, en 1909 une caisse pour les cheminots du réseau ferré de l’ état.

En 1924, une loi prévoit des améliorations pour l’accès des fonctionnaires à la retraite.

La question du statut particulier des fonctionnaires

Dès le XIXe siècle, se précise ainsi le principe d’un statut spécial des fonctionnaires par rapport au reste de la population active. Ce sont les militaires qui sont les premiers à introduire la notion de statut, dès 1834. Par la suite divers corps de fonctionnaires civils (enseignants, ingénieurs) seront régis par des textes particuliers. L’idée se développe que les agents de la puissance publique ne se trouvent pas, vis-à-vis de l’état, dans une situation contractuelle, mais dans une situation statutaire.

Après des règlements encore partiels régissant la fonction publique, de nouveaux statuts particuliers seront progressivement mis en place dans des établissements assumant des fonctions d’utilité publique et des secteurs stratégiques de production. S’agissant du statut général de la fonction publique, des projets sont déposés, sans succès, en 1909 et en 1920, la plupart des syndicats étant alors opposés à une systématisation des différents régimes dans un statut unique. Dans la vague des réformes portées par la Libération une loi du 19 octobre 1946 promulgue le statut général des fonctionnaires, loi complétée par celles du 13 juillet 1983 et du 11 janvier 1984.

La situation statutaire des fonctionnaires présente certains traits comparables avec ceux des “états” et “corps” d’Ancien Régime, dans la mesure où ils se positionnent pour partie hors du droit commun, et surtout hors des règles marchandes de l’achat et de la vente de force de travail. Comme l’indique le terme même de “titulaire”, les fonctionnaires d’état disposent de quelque chose qui s’apparente à un “titre de propriété” les autorisant à percevoir leur vie durant un prélèvement garanti sur la richesse publique. Affectés à un “corps”, ils sont “propriétaires” de leur grade, puis, lors de leur cessation d’activité, “propriétaires” d’un “titre” de pension.

Les régimes « vieillesse » des travailleurs ordinaires

Les systèmes de retraite pour les salariés ordinaires et les producteurs indépendants du privé relèvent d’une autre origine historique.
Pour la grande majorité des travailleurs de l’industrie, le principe d’une ressource pour les “vieux jours” s’impose tardivement [7].
Du Moyen âge jusqu’à la fin du XIXe siècle en France, il n’existe pratiquement rien de prévu pour assurer la vieillesse des paysans et ouvriers ordinaires. Pour beaucoup d’entre eux, le problème ne se pose même pas, l’espérance de vie moyenne (sans même tenir compte des enfants morts à la naissance) ne dépassant pas l’âge moyen de la retraite actuelle. Pour ceux qui survivent, certains continuent de travailler, les autres ne peuvent compter que sur la solidarité familiale, l’entraide corporative ou la charité. (Il en est ainsi dans de nombreux pays du monde aujourd’hui encore.)

Certains ouvriers, notamment les compagnons des corporations bénéficient parfois cependant de sociétés de secours mutuel.
Lors de la Révolution française, l’idée de développer un système de secours à assurer aux vieillards se fait jour, sans grande possibilité de réalisation pratique à un large échelon. Il s’agit encore de concevoir ces secours sous l’angle de la «bienveillance » publique, se substituant à la charité chrétienne.

En 1804, de premières associations de secours mutuel ouvrier, héritières de l’entraide corporative, se constituent. Elles seront reconnues par l’état sous la monarchie de Juillet, sans que celui-ci n’y apporte le moindre concours. En 1833, pour les instituteurs, qui ne sont pas encore intégrés à la fonction publique, une loi pose les fondements d’une Caisse d’épargne et de prévoyance par capitalisation, avec retenue de 1/20e du salaire, ce qui assure une maigre pension.

En 1850, la loi du 2 juin crée une Caisse nationale de retraite, non obligatoire, qui recueille les versements de cotisants volontaires, sur la base de cette capitalisation une rente peut leur être allouée à partir de 50 ans. Elle est garantie par L’état, mais celui-ci ne participe pas à son financement. Cette caisse intéresse surtout la petite bourgeoisie, les travailleurs ordinaires n’ont pas les moyens de cotiser. A la fin du siècle elle ne concernera que moins de 10% des plus de soixante ans.

Quelques patrons paternalistes enfin organisent un système de prise en charge de la vieillesse, essentiellement pour leur personnel qualifié. A partir de la fin du XIXe siècle, dans certains secteurs : mines, chemins de fer, armement notamment (futurs régimes spéciaux) des caisses de retraites par capitalisation se mettent en place.

La loi de 1910

–L’Allemagne de Bismarck avait créé en 1883 le premier système obligatoire de retraites pour les salariés du privé, financé par la capitalisation de cotisations ouvrières et patronales. Dans un contexte historique et social différent, le principe d’une cotisation obligatoire des salariés et des patrons est introduit en France par la loi de 1910, portant sur les « Retraites ouvrières et
 paysannes » (ROP). Elle est prônée par des membres du Parti Radical. En fonction de cette loi, chaque assuré détenait un compte individuel sur lequel étaient portées ses cotisations et les rentes qu’elles produisaient.

Ce projet fut combattu par le patronat, qui dénon-çait des charges inacceptables. Mais il fut aussi combattu par le principal syndicat d’alors, la CGT, et par des sociétés de secours mutuels, qui ne voulaient pas voir l’état s’immiscer dans leurs affaires. L’obligation de cotisation sera annulée en 1911. Le système finira cependant par toucher trois millions de personnes (sur huit millions de salariés et une population de quarante millions de personnes). La Première Guerre mondiale portera un coup définitif à ce système, en raison de l’afflux d’anciens combattants et des dépréciations monétaires (mobilisés en 1914, les cotisants, ne purent assurer leurs versements, les caisses firent faillite, et les cotisants perdirent l’ensemble des sommes versées).
– Entre 1928 et 1930, un ensemble de lois généralisent jusqu’à un certain point les assurances sociales pour les salariés de l’industrie et du commerce, toujours par capitalisation (donc sans apport théorique de l’état). Un régime spécial est aussi créé pour les agriculteurs.
–La coalition du Front Populaire qui accède au pouvoir en 1936 avait un projet de retraite pour les « vieux travailleurs », mais compte tenu des difficultés économiques de l’époque (crise, récession), cette réforme ne put être mise en place.
–C’est en fait en 1941, sous le Régime de Vichy que se formalise le premier régime de retraite obligatoire par répartition, qui modifie le système de retraite français jusque-là fondé sur la capitalisation. L’état français, aidé par d’anciens dirigeants de la CGT, y affecte les fonds de retraite capitalisés depuis 1930. Ce choix du principe de répartition aurait résulté d’un calcul à court terme de l’état qui, ayant des difficultés à collecter les impôts, aurait décidé de confisquer les sommes gérées par les systèmes obligatoires de retraite par capitalisation.

Création de la Sécurité sociale à la Libération

Après la Libération, le Conseil National de la Résistance (CNR) présente un programme ambitieux de réforme. Sous l’égide du général de Gaulle, l’Ordonnance du 4 octobre 1945 crée la Sécurité Sociale. Selon les préconisations de son concepteur Pierre Laroque, celle-ci se trouve financée par les cotisations patronales et cogérée par les instances syndicales et patronales. Le principe de répartition est conservé. La branche vieillesse de la Sécurité Sociale assure alors une pension, de 20% du salaire si la retraite est prise dès 60 ans, ou de 40% à 65 ans, âge légal de la retraite. La faiblesse de cette retraite du régime général amènera la création en 1956 d’un fonds spécial, alimenté par la vignette automobile et d’un “minimum vieillesse” en 1959, de l’ordre du tiers du SMIG.

L’ordonnance de 1945 et la loi de 1946 prévoyaient un système de retraite universel, mais le régime des fonctionnaires et les autres régimes spéciaux (agents de l’état et assimilés) qui se sont multipliés entre temps sont d’abord maintenus à titre provisoire (ordonnance du 4 octobre 1945), puis définitivement, face au souci de maintenir les prérogatives des intéressés. D’autres régimes spéciaux de retraite se mettent en place: SNCF, RATP, EDF GDF, etc. Par un décret du 10 septembre 1952, les pensions de retraite pour les fonctionnaires d’outre-mer sont en outre majorées.

Des régimes professionnels d’assurance vieillesse sont aussi créés pour les travailleurs non salariés, les indépendants : artisans, commerçants et industriels, ainsi que pour les professions libérales. Ils se voient accorder en 1948 le droit de créer et gérer des caisses autonomes. Le régime des exploitants agricoles, géré par la mutualité sociale agricole, est consacré par la loi du 10 juillet 1952.

III–évolution du régime général et tentatives d’alignement des régimes spéciaux sur celui-ci

Selon l’Ordonnance d’octobre 1945, rappelons-le, les régimes spéciaux devaient être maintenus à titre provisoire. Mais leur spécificité tendra à devenir permanente.

En 1953, sous le gouvernement Laniel, une proposition vise à rapprocher du régime général les divers régimes spéciaux, services publics et entreprises nationalisées, jugés trop généreux. Dans le même temps, on envisage de reculer l’âge de départ de la retraite en raison de l’accroissement de l’espérance de vie. Cette proposition de réforme déclenche (déjà à l’époque) un puissant mouvement de grève (4 millions de grévistes) qui, partant du “public” et des régimes spéciaux, entraîne les travailleurs du “privé”, paralysant la France en plein milieu des vacances. Cette proposition est aussitôt retirée. Pierre Mendès-France, qui succède à Laniel, indiquera que plus que la proposition de réforme elle-même, ce mouvement signalait une grande inquiétude et un découragement du pays.

En 1962, Pierre Laroque, considéré comme le « père fondateur » de la Sécurité Sociale, publie un rapport où il fait état des dangers encourus par les régimes de retraite, en raison de l’évolution démographique. Ce texte sera oublié et les choses suivront leur cours.
La loi Boulin promulguée en 1971 fait toutefois passer de 120 à 150 le nombre de trimestres à prendre en compte pour faire valoir ses droits à la retraite dans le régime général.

En 1972, il est procédé à la généralisation obligatoire des cotisations aux Caisses complémentaires couvrant tous les salariés du secteur privé, augmentant ainsi notablement le montant prévisible de leurs retraites.

En 1974, les salariés de l’agriculture, secteur en fort déclin (où se développe le déficit des cotisations par rapport aux retraités) sont intégrés à l’ARCCO (Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés).

En 1983, sous la présidence de François Mitterrand, l’âge de départ en retraite est abaissé à 60 ans, si le nombre d’années de cotisation requis est atteint à cet âge, l’âge légal demeurant toutefois fixé à 65 ans. De nombreux départs en pré-retraite, notamment dans le secteur des mines et de la métallurgie, étaient censés permettre de résorber le chômage, ce qui ne se révélera pas réaliste.

les questions économiques et démographiques. le rapport cotisants/retraités

Les dispositifs d’amélioration relative du montant des retraites pour le régime général et assimilé, ont pu se développer sous les « trente Glorieuses ». Le salariat s’était alors répandu plus largement sous la forme d’emplois stables, parfois à vie, même dans le privé.
Depuis les années 70 toutefois, des modifica-tions sont intervenues tant dans le secteur productif que dans le régime salarial et la démographie. La relative croissance économique, l’emploi stable sur lequel s’était fondé le système n’est plus qu’un souvenir, les travailleurs connaissent des périodes d’alternance entre activité et chômage, des changements d’entreprise, de profession ou de spécialité.
Par ailleurs le “baby boom” d’après guerre (850 000 naissances en 1945 contre 550 000 avant la guerre) n’est pas sans incidence sur le nombre prévisible de retraités par rapport aux cotisants. Dans le même temps, l’espérance de vie a augmenté, malgré de grandes différences entre catégories sociales (à 60 ans, environ 22 ans d’espérance de vie pour un ingénieur, 17 ans pour un manœuvre).

Il faut donc verser une retraite à un plus grand nombre de personnes, pendant plus d’années, le rapport des retraités au nombre de cotisants tendant à augmenter dans des proportions importantes [8]. Qui plus est, du fait de la croissance économique passée, le montant des pensions de retraite, à verser est calculé sur la base des cotisations des années fastes.

L’ensemble du système (régime général et régimes spéciaux) ne peut plus dès lors reposer vraiment sur le principe de la répartition stricte. Depuis les années 1980, le budget de l’état est sollicité pour combler le déficit des caisses [9]. Dans le même temps le paiement des pensions des fonctionnaires tend aussi à accroître le montant de la dette publique.

Dès lors, après le cri d’alarme précocement poussé en 1962 par Pierre Laroque, une dizaine de Livres blancs posant la question de la pérennité du régime des retraites se multiplient émanant de divers courants politiques, dont celui de Michel Rocard en 1991. Ces Livres blancs ne donnent pas lieu immédiatement à des réformes.

En 1991, pour aider à combler le déficit, est instaurée la Contribution Sociale Généralisée (CSG) à laquelle seront assujettis les retraités, la Contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS), sera par la suite retenue sur le revenu des retraités.

En 1993, Edouard Balladur, fait publier en plein mois d’août une Ordonnance qui fait passer la durée de cotisation de 37,5 ans à 40 ans pour les salariés du privé. Une décote de 10% est instaurée par année manquante et les pensions sont indexées sur les prix et non plus sur les salaires. La fonction publique et les régimes spéciaux ne sont pas directement touchés et il n’y aura pratiquement pas de réactions à ce coup de force. Faut-il rappeler que venant de ces catégories, le “tous ensemble” se révèle alors plus que timide.

En 1995, la réforme engagée par le gouvernement d’Alain Juppé prétend rapprocher le régime général et les régimes spéciaux (notamment ceux des cheminots). Cette réforme échoue face au grand mouvement de protestation de l’automne, qui entraîne à la suite des cheminots une partie importante de la population.

La gauche, au pouvoir à partir de 1997 n’entreprend pas de vraie réforme en raison du répit accordé par la croissance économique. Une loi de 1999 portant sur le financement de la Sécurité Sociale crée néanmoins un fonds d’investissement, dénommé Fonds de réserve pour les retraites (FRR).

Lors du Conseil européen de Barcelone, en mars 2002, injonction est faite aux Etats membres de fixer l’âge moyen de départ en retraite à soixante-trois ans à l’échéance de 2012, et d’encourager sans délai, les “plans d’épargne professionnels” (hors principe de répartition).
En 2003, la loi Fillon, introduit pour les fonctionnaires l’alignement progressif de la durée de cotisation requise pour bénéficier d’une pension à taux plein sur celle du régime général. Elle instaure une transition progressive de la durée de cotisation de tous les régimes vers 42 ans, sauf les régimes spéciaux. Cette réforme prévoit un régime particulier pour ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans. En 2008, la Commission de garantie des retraites préconise le principe d’un allongement de la durée de cotisation en fonction de l’allongement de l’espérance de vie.

la réforme de 2010

Dans la lignée des précédents projets, cette réforme, vise, du moins dans le texte, à maintenir le principe du régime par répartition en tenant compte de l’évolution démographique. Il s’agit dans cet objectif de reculer l’âge légal de départ à la retraite et à aligner jusqu’à un certain point les régimes spéciaux sur le régime général.

Il est prévu pour le régime général, l’ouverture des droits à la retraite à 62 ans pour ceux qui partent aujourd’hui à 60 ans (67 ans pour un taux plein), ceci à l’horizon 2018. Ce recul de l’âge légal s’applique aussi aux fonctionnaires, et pour ceux qui relèvent de la “catégorie active”, le passage est à 52 ans lorsque l’âge d’ouverture des droits est actuellement à 50 ans, et à 57 ans lorsque l’âge actuel est à 55 ans. Pour le public il y a aussi alignement de l’ouverture des droits à la retraite sur celle du privé. Pour les travailleurs relevant des régimes spéciaux (beaucoup aujourd’hui partent entre 50 et 55 ans), il y a également relèvement de l’âge à l’ouverture des droits. Si l’on se souvient de la difficile histoire des réformes concernant ces régimes particuliers, on saisit que de telles “atteintes” à des droits qu’ils estimaient acquis, couplées avec celles portant sur le régime général, devaient nécessairement conduire à mettre le feu aux poudres.

A noter que dans ce projet de réforme, des mesures sont prévues pour moduler l’âge d’ouverture des droits, mais pour un nombre limité de salariés en situation d’usure professionnelle. Il est aussi envisagé de prévenir la “pénibilité” du travail. Pour les seniors des mesures d’aide à l’embauche sont prévues pour le recrutement des demandeurs d’emploi des plus de 55 ans. Des pistes imprécises sont esquissées pour l’amélioration de la couverture des chômeurs non indemnisés, pour l’insertion des jeunes sur le marché du travail, pour l’amélioration des retraites des femmes, des agriculteurs, etc.

Outre le rééquilibrage comptable qui pourrait résulter du recul de l’âge légal de liquidation des droits à la retraite, des propositions de financement supplémentaires sont envisagées : prélèvement de 1% sur la dernière tranche d’impôt sur le revenu, augmentation de un point sur les plus-values de cessions mobilières et immobilières, augmentation des prélèvements sur les stock options et les retraites chapeaux, suppressions de deux “niches fiscales”, etc.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Les travailleurs assujettis au régime général sont régis par un droit contractuel, de type “marchand” (vente et achat de la force de travail), sans garantie d’emploi
  2. 2. Le problème pour ces catégories était le taux de cotisation, elles devaient acquitter une part salariale plus une part patronale. Ce qui fait qu’elles ont adhéré tardivement aux organismes de retraite. Les droits à pension modestes qu’elles ont acquis les poussent encore aujourd’hui à retarder leur départ en retraite, d‘autant que s’ajoute pour elles la question de transmission du capital que représente l’installation ou l’exploitation.
  3. 3. On ne peut ici développer les bases théoriques de ce problème. On peut se procurer un texte établissant ces bases en écrivant à la rédaction de Germinal (envoyer deux timbres pour participation aux frais d’expédition).
  4. 4. Les dépenses induites par la fonction publique (salaires, cotisations et prestations sociales, pensions) représenteraient 43% du budget de l’état.
  5. 5. En outre, compte tenu de l’évolution différente du nombre de cotisants par rapport aux retraités, selon les secteurs et les caisses, un mécanisme complexe de compensation démographique existe, tenant compte du fait que le nombre de nouveaux cotisants peut être inférieur au nombre de retraités, alors que d’autres branches ont gagné des cotisants sans avoir encore beaucoup de pensions à payer.
  6. 6. L’ensemble des prestations vieillesse s’élevait à 228,6 milliards d’euros en 2007, dont 83,6 pour le régime général soit 36,6% de la valeur pour 52,5% du nombre de pensions. Cela correspond à 12,1% du PIB et à 23,4% des rémunérations des salariés cette même année.
  7. 7. Et même lors de la création de la branche vieillesse de la Sécurité Sociale, beaucoup de producteurs indépendants restent longtemps à l’écart de ce régime, compte tenu du montant des cotisations qui leur sont demandées.
  8. 8. Les projections montreraient un déséquilibre croissant entre les nombres des actifs et des retraités: 121 retraités prévus pour 100 cotisants en 2050 (chiffres donnés sous toute réserve puisqu’il est impossible de prévoir les données de l’économie à cette échéance).
  9. 9. Les comptes à court terme de la branche vieillesse de la Sécurité sociale, en particulier ceux du régime général, faisaient état d’un déficit de 4,6 milliards d’euros en 2007 et de 5,7 milliards d’euros en 2008.

De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale)

1 novembre 2010

Sans penser que les situations sont en tous points identiques, il existe entre les conditions actuelles et celles qui ont suivi la crise de 1929, des points communs, mais aussi des points différents, qui rendent la comparaison riche d’enseignements.
Dans les deux situations, celle liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, la nature capitaliste de la crise est la même, dans les deux cas elle survient après une phase de prospérité relative qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux. Dans les deux situations, il y a imbrication entre les contextes nationaux et internationaux, qui conduisent à un aiguisement des contradictions sociales, de classes, et des contradictions entre puissances impérialistes. Toutefois, entre la situation liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, de grandes différences existent, on le verra, notamment dans ce que l’on pourrait nommer « la disposition des forces de classes» et leur organisation, tant au plan mondial qu’au plan national.

Analogies et différences entre les suites de la crise de 1929 et la situation actuelle.
Données d’ensemble

On va essayer de marquer les points communs et les différences qui peuvent se faire jour entre les deux situations.
Au plan intérieur, après la crise de 1929, dans tous les pays, de régime démocratique ou non, les travailleurs sont confrontés à une crise générale de longue durée du régime capitaliste, se traduisant par le marasme de l’activité industrielle, le développement du chômage, la baisse du temps travaillé et du salaire effectif, des mesures à l’encontre de la main-d’œuvre étrangère. Comme dans la situation actuelle, le débat entre protection de la production et du marché national, et, libre-échange mondial est à l’ordre du jour. Face à la crise, après 1929 comme actuellement, il est question de trouver des moyens de réduire le déficit de l’État, de rétablir l’équilibre financier, et donc de réduire des dépenses sociales, de limiter le nombre des fonctionnaires. La France, comme les autres pays, est travaillée par des scandales financiers, des affaires de corruption, la déconsidération des appareils politiques, l’agitation aux extrêmes, des tentatives de recomposition des forces politiques. Après 1929, comme aujourd’hui les mouvements sociaux sont en partie défensifs. Dans le cas français, dans la situation de crise après 1929, avec le Front Populaire, ces mouvements sociaux permettront cependant d’opposer une digue, malheureusement peu durable, au mouvement général de régression économique, sociale et politique.

Le contexte international de la crise de 1929 est, par certains aspects, comparable au contexte actuel. La crise de surproduction capitaliste, dont les premières manifestations datent des années d’après la Première Guerre mondiale, a abouti comme aujourd’hui à une crise financière. La concurrence entre puissances capitalistes s’est aggravée. Au plan politique, la question des alliances entre puissances se pose, en cette période autour de 1929, dans des termes plus ou moins comparables à ceux d’aujourd’hui, ce qui n’empêche pas comme aujourd’hui, la concurrence et la lutte entre les puissances supposées “amies”. La “nécessité” de construction d’une Union européenne, qui allait de pair avec le rapprochement franco-allemand, était déjà à l’ordre du jour. En dépit des divergences entre puissances européennes, cette volonté de construire l’Europe signifiait d’abord volonté de contrer la concurrence américaine.

En relation avec la rivalité économique, les puissances vaincues de la Première Guerre mondiale, au premier chef l’Allemagne, avant même la prise du pouvoir par les nazis, alternent manœuvres diplomatiques, conflits locaux et coups de force en vue de reconquérir et gagner de nouvelles zones d’influence dans le monde. D’abord sous le couvert de « l’amitié » entre les peuples, puis de l’agression plus ou moins ouverte, à partir de 1933.

La volonté hégémonique de l’Allemagne pour son “expansion vitale” et le repartage des zones d’influence dans le monde trouvera son aboutissement avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Par rapport à la situation actuelle, de profondes différences existent cependant entre les conditions liées à la crise de 1929 et celles d’aujourd’hui.

Au plan international au cours des années 30, les manœuvres de repartage du monde se faisaient plus ouvertement qu’aujourd’hui. La menace d’une nouvelle guerre mondiale était davantage visible, ce qui d’une certaine façon facilitait une contre-offensive populaire (la plupart des courants politiques cependant tendaient à masquer ou minimiser ce danger). En outre, il existait alors une alternative au capitalisme, l’existence d’une puissance socialiste (Union Soviétique), ouvrant aux peuples une perspective concrète, et donnant les conditions d’une organisation politique unificatrice.

La réaction politique s’affirmait elle aussi plus ouvertement qu’aujourd’hui, notamment avec l’instauration du fascisme en Allemagne et de régimes autoritaires dans de nombreux pays, en particulier dans une partie de l’Europe centrale. A noter cependant que la réaction ne se présentait pas le plus souvent comme “de droite”, mais spéculait sur les mécontentements, jusqu’à arborer un masque « révolutionnaire », voire « socialiste » (le mot nazi ne signifiait-il pas en effet National-Socialisme, et le régime de Pétain ne se posait-il pas comme « révolution nationale »).

D’une certaine façon cependant, face à une menace ouverte, une certaine unification des classes populaires pût tardivement se réaliser, plus particulièrement en France. Le danger du nazisme en Allemagne et les menaces d’agression que cette puissance faisait peser permirent une mobilisation politique assez large (sans que pourtant l’unité ne parvienne à se maintenir durablement). L’objet central de la lutte se présentait alors clairement : résister à la réaction, au fascisme et à la guerre.

Autre différence importante à observer : dans la période autour de la crise de 1929 l’organisation de classe et la disposition des forces de classes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. La classe ouvrière, alors organisée, jouait dans les luttes un rôle prééminent [1], ce qui eût un grand rôle dans la constitution d’un Front Populaire.

Le processus de mobilisation du Front populaire, qui s’est étendu sur quatre ans, comportait un aspect électoral et gouvernemental, mais il allait bien au-delà. Il y avait les conditions de réalisation d’un processus d’unification du peuple sur la base des orientations de la classe ouvrière. En effet, c’était principalement les travailleurs du secteur privé, et au premier chef les ouvriers, qui étaient le mieux organisés, et à même d’entraîner une partie de la paysannerie et des petits producteurs indépendants. La masse des fonctionnaires, menacés par les mesures gouvernementales, devait finir par s’agréger à cette mobilisation, mais ce n’est pas eux qui donnaient alors l’orientation et les mots d’ordre principaux. Le mouvement social de Juin 1936, à la différence de ceux d’aujourd’hui, était ainsi incarné par les travailleurs prolétaires, qui seuls peuvent prétendre à la direction historique de la lutte des classes, pour la transformation en profondeur du régime social. Aujourd’hui, ce sont plutôt les fonctionnaires qui donnent le ton dans les mobilisations [2]. Mais quelles que soient leurs qualités et la légitimité de leurs revendications, ils ne peuvent, en tant que groupe social, diriger le mouvement d’ensemble, au-delà de la défense de leurs intérêts immédiats.

Les conquêtes du Front Populaire, quoique vite remises en question, étaient tangibles : nationalisation des chemins de fer, des industries de guerre, du matériel aéronautique, secteurs aujourd’hui précisément plus qu’en voie de privatisation (et cela n’a pas commencé avec la droite). Il y eut aussi les mesures les plus emblématiques: congés payés, quarante heures. La «retraite des vieux travailleurs» toutefois fut ajournée compte tenu de la situation économique d’ensemble et des effets de la crise qui ne cessaient de se faire sentir. Compte tenu des conditions économiques défavorables, le gouvernement socialiste de Léon Blum, dut par la suite décréter une « pause sociale ». Dès 1938, malgré un essai de remobilisation des forces, les conquêtes du Front Populaire furent compromises, compte tenu du contexte d’une crise dont on ne parvenait pas vraiment à sortir. Les menaces de guerre devenaient par ailleurs centrales.

Données sur l’économie et les classes

Le krach boursier de 1929 succède à une série de « petites » crises, liée au problème récurrent de la surproduction capitaliste. Une période de spéculation financière, voie choisie pour tenter de surmonter ce problème structurant, précipite le krach de Wall Street. L’interdépendance du monde capitaliste se manifeste alors pleinement, la crise affectant tous les pays (sauf, faut-il le rappeler l’économie socialiste en URSS). Cette crise générale affecte la production industrielle et agricole, le crédit, le système monétaire : crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations. Il en résulte une aggravation de la lutte pour les marchés, de la course aux débouchés, conduisant à des manœuvres de dumping, d’abaissement des coûts de production, des faillites, le chômage. Comme lors de chaque crise, les travailleurs, ouvriers et agriculteurs, les producteurs indépendants, des différents pays, sont particulièrement touchés, ce qui n’exclut pas que des capitalistes, notamment de petits et moyens industriels, puissent « trinquer » eux aussi.

La France est, on le sait, plus tardivement touchée, l’importance du marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit, ont retardé les effets de la crise. Mais celle-ci, comme dans les autres pays capitalistes finit par toucher gravement l’industrie, l’agriculture, les échanges marchands, ce qui contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de « bulles » spéculatives). La réponse gouvernementale à la crise vise alors essentiellement à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et de l’aggravation de la concurrence mondiale. Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers de grandes banques et entreprises purent être relativement préservés, du moins à moyen terme et pour une partie d’entre elles (baisse des charges fiscales sur les profits, soutien de l’état aux grandes banques).

Au plan politique, sans aller jusqu’au fascisme, les suites de la crise de 1929 conduisent en France à une remise en cause des institutions démocratiques.

Économie : indications chiffrées

–Au niveau des échanges commerciaux mondiaux, on assiste à un effondrement de la demande et des prix, et à une diminution importante du commerce extérieur. Hors des échanges en numéraire, les importations de l’étranger et des colonies passent d’environ 60 millions de francs en 1929 à 42 millions en 1931, et 25 millions en 1936 (on constate une remontée en 1938, avec 46 millions). Pour les exportations, une semblable tendance est observée, forte baisse : en 1929, environ 52 millions ; en 1931 : 30 ; en 1936, au plus bas de la courbe, 15 millions (avec une remontée en 1938 : 31 millions).

–La production industrielle accuse un affaissement sensible, succédant à l’essor enregistré entre les années 1920 et 1930 (passant de 62 à 140 en valeur indicielle). Par rapport à 1928 (base 100), l’indice est en 1931 de 94; de 79 en 1935; de 85 en 1936; de 83 en 1938 [3]. Les reculs de production enregistrés diffèrent selon les branches (recul de 51% dans le bâtiment, de 22% dans le textile). La dépression touche la production de houille, d’acier, la fabrication des moyens de production. Il en résulte un taux de chômage important (selon des estimations récentes au moins 10% de la population active), auquel s’ajoute le chômage partiel qui touche près de la moitié des salariés. (Comme l’indiquera Léon Blum, au moment de l’application de la loi sur les 40 heures en 1936, une grande partie des ouvriers travaillaient déjà moins de 40 heures par semaine).

– Pour la production agricole, la tendance essentielle est comme aujourd’hui à la baisse des prix pour les producteurs. Par rapport à 1930 (base 100), le prix du blé est à l’indice 51 en 1935, le vin à l’indice 75. Cette baisse des prix des produits agricoles va de pair avec un renchérissement des instruments de production. Le franc étant surévalué, les agriculteurs français se trouvent en outre pénalisés dans la concurrence pour l’exportation. La baisse des revenus est beaucoup plus importante que dans les autres secteurs. Par rapport à 1930 (base 100), l’indice est de 75 en 1932, de 41 en 1935. Les petits et moyens propriétaires exploitants sont les plus touchés, leurs revenus baissent d’environ 54%. Endettés, perdant leurs débouchés, de nombreux agriculteurs sont ruinés. De gros propriétaires fonciers acquièrent à vil prix les productions agricoles, et rachètent les terres, dépossédant les exploitants. La différenciation au sein de la paysannerie s’accentue. A noter qu’un tiers des actifs ruraux sont des ouvriers agricoles.

–Entre 1931 et 1936, le chômage augmente de façon importante, la population active globale connaît une baisse importante. La diminution touche de plein fouet la population non agricole (baisse d’un million). Tandis que les actifs ouvriers enregistrent une baisse de 1,4 million entre 1931 et 1936 (passant de 9,14 à 7,72 millions), les employés subissent une baisse d’effectifs moins importante (1931, 2,6 ; 1936, 2,47 millions). Quant à la population agricole active, elle passe de 7,7 à 7,2 millions.

Le chômage ordinaire, le chômage partiel, la crainte de la perte d’emploi, ne favorisent pas la revendication salariale. Les conditions de travail se détériorent, flexibilité des horaires, augmentation des cadences, de l’intensité du travail. On tend à imputer le chômage, moins à la crise capitaliste, qu’aux étrangers, qui représentent, il est vrai, à l’époque une proportion importante des actifs (on en compte près de trois millions en 1931, ils représentent 6,7% des actifs). Des mesures d’expulsion sont prises (500 000 en 1932). On observe aussi une tendance à exclure les femmes du monde du travail.

Les salaires horaires sont cependant en légère progression de 1930 à 1936, et plus encore de 1936 à 1938, mais il faut tenir compte que le nombre d’heures travaillées diminue, ce qui se traduit par une diminution moyenne des revenus salariaux d’environ 12,5%.

–La situation de la petite industrie et du commerce est désastreuse. La moyenne mensuelle des faillites et liquidations judiciaires est de 1 254 en 1934, (près du double de celle enregistrée en 1929). Un nombre important de petites entreprises et de commerces disparaissent entre 1930 et 1934 (1934: 160 000 faillites). Face à la crise des débouchés, la concurrence, l’endettement, les petites entreprises se trouvent à la merci des banques et du capital financier. Nombre de petits patrons perdent leurs biens et leurs moyens de subsistance, des couches entières des « classes moyennes » disparaissent.

– Les fonctionnaires sont relativement peu touchés. Toutefois la politique de réduction des déficits budgétaires et de défense du franc ont conduit à une baisse de leur pouvoir d’achat dès 1932. Ils sont désignés à la vindicte comme étant « budgétivores ». La crise affecte moins, semble-t-il, les valeurs mobilières, les revenus fonciers et des propriétés bâties. Les cadres, les ingénieurs, enregistrent une sensible amélioration de leur pouvoir d’achat. Les revenus des anciens combattants sont touchés par les mesures gouvernementales.

La disposition des forces de classes avant et pendant le front populaire

Quoique grossières, et toujours discutables, ces données donnent un aperçu de la situation des différentes classes, ouvriers, agriculteurs, petits entrepreneurs et commerçants. Objectivement, il faut prendre en compte la dégradation des conditions de travail et de vie affectant la majorité des travailleurs, dégradation susceptible d’entraîner une radicalisation de leurs comportements. Au plan subjectif, il faut aussi avoir à l’esprit que cette dégradation intervient après une phase de prospérité relative, ce qui ne peut manquer d’infléchir les contenus de la radicalisation ou les imputations retenues. C’est par rapport à de telles données, dans l’ordre objectif et subjectif, que se trouve posée, du côté des organisations qui se réclament de la classe ouvrière, la question des alliances stratégiques et tactiques, et leur contenu possible. Il est clair en effet qu’aucune classe ne peut espérer réaliser dans l’isolement social une visée de réforme ou de révolution, et il n’est pas certain que mûrisse alors une visée révolutionnaire au sein des couches moyennes [4], et même au sein de l’ensemble prolétarien de l’époque en France, compte tenu des caractères spécifiques de la situation que l’on vient de mentionner. Les forces de classe organisées cherchent plutôt à limiter les dégâts.

Du point de vue des possibilités d’union des différentes catégories populaires, la situation est difficile, les petits producteurs indépendants notamment, mais aussi les fonctionnaires, oscillent entre deux orientations: se positionner du côté de la classe ouvrière ce qui revient à se situer en fonction de perspectives historiques d’ensemble, ou viser d’abord à sauver leur mise, leurs intérêts propres, dans l’immédiat quitte à requérir pour leur cause l’appui prolétarien. A noter que les organisations ouvrières sont elles-mêmes divisées entre une tendance “révolutionnariste” (du moins en paroles), ou anarcho-syndicaliste, et une tendance réformiste, majoritaire, favorable à une planification dans le cadre capitaliste, un projet qui se révèle inadapté dans les conditions de la crise.

Avant le rassemblement du Front populaire, des grèves importantes avaient eu lieu, dans les charbonnages, la métallurgie, le textile, dans de grandes fermes par les ouvriers agricoles. Il s’agissait, le plus souvent, d’essayer de préserver ce qui pouvait l’être, compte-tenu de la crise. La classe ouvrière et ses organisations (la CGT, la CGTU, le Parti communiste et pour une part des fractions du Parti socialiste) jouèrent un rôle important, mais pas nécessairement dirigeant à l’égard des mouvements des classes moyennes et de la petite bourgeoisie productrice et de la paysannerie. A gauche, c’était encore le Parti radical, qui, bien qu’en perte de vitesse, demeurait un pivot pour l’organisation politique de la petite bourgeoisie. Lors des importantes manifestations paysannes, notamment en 1933, où 15 000 agriculteurs manifestent à Paris, ce sont essentiellement les petits commerçants, les classes moyennes qui s’associent à leur agitation.

Avec le discrédit de la droite traditionnelle, les scandales, l’extrême droite radicalisée était en essor et recrutait dans les classes moyennes traditionnelles, auprès des ingénieurs et techniciens, des anciens combattants. Contre l’impuissance des gouvernements et des organisations politiques à résoudre les problèmes posés par la crise, et contre les menaces supposées du communisme contre la propriété, ces organisations se tournaient vers les régimes forts, voire le modèle fasciste. Les Croix de feu, la Solidarité française, l’Action française, les Jeunesses patriotes, dispensaient un discours tout à la fois anticapitaliste et anticommuniste. Ce discours se trouve parfois en résonance avec celui de fractions d’extrême gauche qui prétendaient aussi lutter contre la “finance internationale”, les forces occultes, les étrangers, et aussi l’Union soviétique (que la gauche, trotskyste notamment, dénonçait aussi).

Face à cette recomposition des forces de classe, l’accès du national-socialisme au pouvoir en Allemagne, donna cependant les conditions d’un mouvement d’unification populaire, qui parvint à rassembler, au-delà du prolétariat industriel, des salariés de diverses catégories et une partie du monde rural. Ce mouvement se concrétisa au plan organisationnel par la conclusion d’un pacte entre SFIO, Parti communiste et Parti radical. Rompant avec la tactique de relatif isolement du prolétariat, le Parti communiste se prononça alors pour une tactique adaptée à la situation, mettant en avant une nécessité première : barrer la route à la réaction et au fascisme qui menaçait l’ensemble des travailleurs et la nation. Il n’abandonnait pas pour autant les revendications économiques. Cette tactique supposait la réalisation d’alliances sociales et politiques, incluant le pacte avec la SFIO et le Parti radical. (C’est ce pacte avec le Parti radical que Trotski remettait en cause dans sa condamnation du Front populaire).

Aux élections de 1936, le pacte d’unité d’action permit un ralliement à la coalition de Front populaire d’une part importante de la paysannerie et des classes moyennes (le rôle des instituteurs syndiqués en direction de la paysannerie fut notable). L’alliance entre ouvriers, employés et producteurs indépendants devait toutefois tendre à se rompre après 1936. La déception dominait chez les petits patrons, les agriculteurs, les commerçants qui s’étaient ralliés à la politique du Front populaire, ils estimaient n’avoir rien obtenu de tangible, dans la mesure où seuls les salariés semblaient avoir bénéficié d’avantages sociaux (à la suite du mouvement de grève et d’occupation d’usines) [5]. De plus, les lois sociales en faveur des ouvriers touchaient les intérêts des petits entrepreneurs et des rentiers. Et, pour beaucoup de membres des classes moyennes, le Front populaire finit par signifier émeutes, déficit accru, vie chère, mettant en péril leur activité et l’ordre commun de la nation. Cet état d’esprit, fortement encouragé par les gouvernements qui succèdent à celui du Front Populaire, facilitera l’instauration, dans les années 1938-1939, d’un climat de guerre civile larvée contre la classe ouvrière (répression, licenciements, mesures de police, coups de main). Par des campagnes de presse, encouragées par des formations de droite, mais aussi une partie des radicaux et quelques fractions de gauche, le Parti communiste se trouva ainsi désigné comme l’ennemi à abattre, on l’accusait d’utiliser l’antifascisme pour pousser le pays à la guerre et réaliser ses ambitions révolutionnaire [6]. La campagne idéologique de stigmatisation préparait sa prochaine mise hors la loi.

***

On traitera dans le prochain numéro des problèmes internationaux, rivalités entre puissances capitalistes en tant que prodromes de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On doit aussi considérer un point secondaire. Dans la situation d’alors, en France, avant 1936, la gauche n’avait pas accédé au pouvoir, contrairement à ce qu’il en est aujourd’hui. On pouvait donc espérer que sa venue au gouvernement serait capable de changer les choses. La situation est maintenant différente, les gouvernements, de droite ou de gauche, se sont succédé, avec plus d’une décennie de pouvoir socialiste, et les gouvernements socialistes n’ont pas été les derniers à contribuer à privatiser les services publics et à désorganiser les forces populaires.
  2. 2. Si l’on compare ce qui était posé comme essentiel dans les revendications, les slogans propres aux deux périodes sont révélateurs. Les mots d’ordre du Front Populaire, axés sur les nécessités de l’heure et les besoins de l’ensemble des travailleurs, étaient clairs : « la liberté, le travail et la paix », et comme la classe ouvrière jouait un rôle directeur, beaucoup avaient le socialisme pour horizon plus ou moins lointain de leurs luttes. Dans la période récente, au « tous ensemble », sans contenu de classe, de l’année 1995, qui ne désignait nullement ni ce pour quoi ni contre quoi il faut lutter, ont succédé les « anti-Sarkozy», qui ne désignent plus du tout la nature des maux essentiels qu’il s’agit de combattre, et qui n’ouvrent aucune perspective historique.
  3. 3. Si l’on considère l’évolution des prix mondiaux des matières premières (base 100 en 1928), l’indice est de 52,4 en 1931 passe à 38,6 en 1935 ; puis 41,1 en 1938. Quant à l’indice des prix de détail (base 100 en 1930), il baisse dans un premier temps (1936 : 79,8), pour remonter ensuite (en 1938 : 113,4).
  4. 4. Dans cet objectif, de nombreuses organisations politiques tendaient comme aujourd’hui à désigner des «coupables » (gouvernement, responsables politiques), censés être seuls responsables de la dégradation de la situation.
  5. 5. La politique du gouvernement de Front populaire a donné lieu à de multiples interprétations : certains (dont Pétain) lui imputent la cause de l’abaissement économique du pays, et de la défaite de 1940. D’autres (notamment parmi les trotskistes) y ont vu une « manœuvre stalinienne » ou une « révolution trahie ». La majorité des classes travailleuses ont cependant retenu de ce mouvement les acquis sociaux et l’unité populaire. Pour des analystes attentifs à la réalité, il s’agissait d’un mouvement défensif, où ne s’exprimait pas de vraie volonté révolutionnaire. Des commentateurs d’extrême gauche, sans véritablement s’appuyer sur des données concrètes, mettaient pourtant en avant dès avant la formation du Front populaire, la thématique de « l’agonie du monde capitaliste », capable de dissiper d’un coup les « illusions de la classe ouvrière ». Ils projetaient l’imminence de l’éclatement de «l’antagonisme entre dictature bourgeoisie et dictature prolétarienne », affirmant que se développait une « situation révolutionnaire » (sans en donner les critères de reconnaissance). Il a pu encore être affirmé en juin 1936 que «tous les possibles étaient ouverts» ou que, outre l’antienne d’une révolution manquée ou trahie, les «lois sociales » étaient venues empêcher le dénouement décisif.
  6. 6. Ce thème est encore présent parmi les contempteurs du communisme, y compris à gauche et à l’extrême gauche. Dans un ailleurs, dont il n’est pas toujours aisé de situer les contours, le Front populaire a pu être considéré comme un instrument bourgeois, et un produit de la politique de Staline (par les trotskistes notamment). Le Front populaire s’est aussi trouvé condamné par un Emmanuel Mounier, en tant qu’instrument du Parti communiste. On peut de nos jours repérer encore cette composante anti-communiste de la critique du Front populaire. Ainsi, Stéphane Courtois présente l’antifascisme, comme un “mythe” inventé et porté par les communistes à seule fin de servir les intérêts de l’Union soviétique, et comme une manipulation utilisant le danger nazi comme instrument de chantage, manœuvre stalinienne, qui avait pour but de neutraliser la critique de gauche à l’égard de l’URSS.

Une figure du mouvement ouvrier et socialiste : Louis Blanc (1811-1882)

1 novembre 2010

Louis Blanc est un organisateur aujourd’hui méconnu du mouvement ouvrier et socialiste français. Il fut un des premiers théoriciens à avoir posé quelles sont les conditions de la transformation effective de la société, dans sa base économique et ses institutions politiques.

Louis Blanc envisageait la constitution de grands ateliers socialisés de production (socialisation de moyens de production), pour mettre fin à l’anarchie du régime capitaliste, à sa logique privée concurrentielle qui conduit périodiquement à de grandes crises générales affectant toute la société. Ses idées maîtresses ont été notamment formulées dans L’organisation du travail, dont une édition parut à la veille de la révolution de 1848, mais dont les premières ébauches remontaient à 1839. Son plan de réorganisation de la société se fondait sur l’organisation de la production des secteurs clés par les ouvriers associés. Dans ce cadre, l’Etat assumait un rôle de réglementation raisonné de l’ensemble de la production, afin d’assurer pour une nation une économie cohérente.

La tradition socialiste, mais aussi communiste, tant théorique que pratique, a contracté une dette non reconnue avec Louis Blanc, qui fut un des organisateurs parmi les plus populaires de son temps. Son apport à l’émancipation des classes populaires, qu’il formula avant Marx lui-même, demeure essentiel et encore d’actualité.

Organiser le travail à l’échelle de la société

C’est au moment de la révolution de juillet 1830 que Louis Blanc, âgé de dix-neuf ans, monte à Paris chercher fortune. Après avoir exercé plusieurs métiers pour subvenir aux besoins de sa famille, il devient précepteur du fils d’un industriel d’Arras, qui dirige une fonderie employant six cents ouvriers. C’est là qu’il observe l’organisation du travail dans l’industrie capitaliste moderne, et fait ses premières armes comme journaliste d’opposition à la Monarchie de Louis-Philippe, qui représente le triomphe de la bourgeoisie.

Revenu à Paris en 1834, il développe un intense travail de journaliste, d’historien, de théoricien du socialisme, d’éducateur et d’organisateur du peuple. À cette époque, la grande industrie et le chemin de fer se développent ; le marché intérieur français se consolide. Les ouvriers affluent vers les villes et vivent dans des conditions innommables. En 1846, c’est la crise, crise agricole et de surproduction industrielle qui affecte de nombreux pays européens. Louis Blanc cherche un remède à l’injustice sociale et à l’anarchie capitaliste de la production et des échanges.

Dans l’Organisation du travail Louis Blanc développe le projet d’ateliers sociaux de production, qui n’ont strictement rien à voir avec les Ateliers nationaux mis en place le 26 février 1848, qui n’étaient que des ateliers de charité [1]. Dans ce texte, Louis Blanc ne propose pas de projets utopiques, il part des conditions existantes de la production moderne pour projeter un régime économique cohérent. Il escompte même prendre à son propre piège le principe de la concurrence, pour faire triompher le principe de ses ateliers sociaux et en finir avec la « concurrence illimitée », cause de crises de surproduction périodique, de misère pour les travailleurs, de guerres permanentes entre individus, groupes et puissances : « Cette tâche consisterait à se servir de l’arme même de la concurrence [que ferait la production socialisée], pour faire disparaître la concurrence [de type capitaliste, qui découle la production à des fins privées] ». On comprend bien pourquoi Louis Blanc fut honni par les opposants modérés à la Monarchie qui étaient des tenants du libre-échange et du laisser faire.

Louis Blanc et la Révolution de 1848

Louis Blanc a joué un rôle dans la Révolution de 1848 jusqu’aux journées de Juin, qui consacrèrent une défaite de la classe ouvrière et la reprise en main de la situation par les partisans du régime capitaliste et leurs alliés. Tout au début de la révolution, Louis Blanc demanda la création d’un Ministère du Travail et du Progrès qui aurait pour rôle d’organiser la production dans l’ensemble de la société. Sa demande ne fut pas satisfaite. A la place, en guise de succédané, fut créée la Commission du gouvernement pour les travailleurs (dite “du Luxembourg”), dont il était président. La commission n’a pas de grands pouvoirs, mais elle favorise la création d’associations générales de producteurs. Elle posait aussi la nécessité du « Droit au travail », droit qui à terme conduit à remettre en cause le fondement capitaliste de l’économie [2]. De façon plus immédiate, cette commission posait la nécessité de la réduction de la journée de travail à dix heures et supprima le marchandage et le livret qui permettait au patron de suivre les antécédents des ouvriers.

Contrairement à ce que ses détracteurs ont soutenu, et même si ses projets généraux ne purent être appliqués dans les conditions sociales et politiques de l’époque, Louis Blanc n’était pas un utopiste. Dès que ce fut possible, il commença à appliquer concrètement son projet d’ateliers sociaux : en avril 1848, une commande de plus de cent mille uniformes pour la garde nationale en fut l’occasion. Le succès auprès de ouvriers fut immédiat et l’entreprise fut efficace.

L’Assemblée constituante ayant ignoré le projet de loi créant un Ministère du Travail et du Progrès, Louis Blanc démissionna de la présidence de la Commission du Luxembourg, qui disparut quelques jours plus tard, en mai 1848, sous la pression de forces réactionnaires.

Après l’insurrection parisienne de Juin 1848 et la défaite des forces ouvrières, Louis Blanc dût s’exiler en Angleterre. Fidèle à ses principes, il refusa de revenir en France sous le second Empire. À son retour en 1870, il assista à la défaite française et à l’invasion allemande, s’insurgea contre la cession de l’Alsace et de la Lorraine.

Il n’approuvait pas les orientations politiques de la Commune de Paris, ceci en raison des tendances fédéralistes qui s’y manifestaient, et qui menaçaient de briser l’unité de la nation. Mais après la défaite des Communards, il ne cessa de lutter pour leur amnistie.

En tant que député de Paris, il milita pour la laïcité et la séparation des Églises et de l’État, mais ses idées sociales n’étaient plus à l’ordre du jour. Une part de l’histoire de notre nation en a cependant longtemps été imprégnée.

Il en fut de même pour ses idées concernant la forme politique de la nation. Dans Doctrine de l’État, La République une et indivisible et Plus de Girondins !, Louis Blanc a en effet défendu le principe d’une république unitaire, contre les éléments qui la dissolvent, à savoir tout spécialement le fédéralisme de Proudhon. Il a aussi établi une corrélation entre le laisser faire économique et le règne des autonomies propre au fédéralisme.

Il y a encore de multiples enseignements à tirer de son œuvre.

Lire L’organisation du travail, à paraître Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 66-67.

Louis Blanc, Doctrine de l’État Plus de Girondins; La République une et indivisible, Uzès, Inclinaison, 2008, 15 euros.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Louis Blanc n’a jamais voulu ce type d’ateliers, caricature de ce qu’il projetait, mais dans les livres d’histoire, on lui impute encore aujourd’hui de les avoir préconisés.
  2. 2. « Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation [sociale] du travail ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société », François Vidal, 1848.

Témoignage : Comment je suis venu à la politique

1 novembre 2010

Sur une mer d’huile

Pour expliquer comment je suis venu à la politique, il faut que je remonte loin, c’est à dire à mes premiers souvenirs d’enfance. Et la meilleure image qui me vienne à l’esprit est celle d’un voilier, naviguant sur une mer calme. Mes parents en étaient les pilotes, ma sœur et moi, les passagers, insouciants et confiants, tant dans l’embarcation que dans ceux qui la dirigeaient. Une enfance heureuse donc. Mon père était ouvrier dans une grande entreprise, qui devait dans les années 80 employer 300 personnes. Ma mère était secrétaire médicale. Tous les deux sont issus de familles paysannes. Très tôt, j’ai été élevé dans la religion chrétienne. Je ne parle pas d’une simple tradition qu’on traîne de génération en génération sans vraiment savoir pourquoi. Ma mère, ma sœur et moi priions tous les soirs devant le portrait de la Sainte vierge. Nous allions tous les dimanches à la messe et le mercredi au catéchisme. La première communion et profession de foi étaient de rigueur. Mon père restait en dehors de tout ça, il était plus critique sur tout ce qui se rapportait au « bon Dieu ».

J’ai donc “naturellement” commencé le catéchisme vers l’âge de six ans. Un prêtre nous enseignait la parole du seigneur, aidé par des bénévoles de la paroisse, dont ma mère. Même si mon jeune âge ne me permettait pas de tout comprendre, des idées simples se fixaient rapidement dans mon esprit : celle de « bien » et de « mal », de « bon » et de « mauvais ». Un chemin mène l’homme vers Dieu et la vie éternelle, l’autre vers le diable et les enfers. Un jour nous devions faire un jeu. Sur un grand drap blanc qui devait servir à une célébration, nous devions coller des images découpées dans différents magazines. D’un côté, ce qui est « bien » sur terre et conforme à la volonté du seigneur, de l’autre ce qui est « mal » et qu’il faudrait changer. J’ai donc ouvert les magazines et découpé des images qui m’interrogeaient : un enfant affamé dans les bras de sa mère, une vieille dame les mains au ciel dans un décor de guerre, une jeune femme rouée de coups par un mari alcoolique… En fait ces images m’ont plus qu’interrogé, leur violence m’a frappé en pleine poitrine. Et se trouver sans explication devant ces scènes horrible m’a troublé profondément. Tout a commencé ici.

Prémisses d’une tempête

Ma scolarité a toujours été lamentable, je “nageais” au fond de la classe. Je devais tricher tous les troisièmes trimestres pour passer péniblement en classe supérieure. Ça créait beaucoup de tension avec mes parents qui n’imaginaient pas une orientation vers un BEP. Au même moment chez moi, le cadre se relâchait. L’usine où travaillait mon père allait peut-être fermer. L’incertitude et la peur ont assailli le navire. Le licenciement a fait embarquer avec lui l’alcool puis la dépression. Ma mère faisait comme elle pouvait pour soutenir mon père. Elle suivait de moins en moins ma scolarité et j’en profitais pour commencer à mener ma propre barque. Je voulais gagner ma vie et fuir rapidement les cours. Je détestais les profs, les premiers de la classe, tout ce qui se rapportait à la culture et ceux qui travaillaient dans des bureaux avec leurs ongles bien propres. Je voulais travailler dans l’industrie comme mon père.

J’ai commencé un apprentissage en alternance dans une petite usine de cinq employés. Les tâches que j’effectuais étaient simples et rébarbatives. Je gagnais un cinquième du SMIC, alors même que mon patron touchait des aides et que je fournissais le même travail que les autres. Tous les midis, je mangeais dans le vestiaire avec Maurice, quarante cinq ans. J’aimais bien Maurice, il me parlait de son jardin, des études de sa fille et de ce boulot qui le « gonflait ». Il avait des mains énormes et le dos voûté. Après avoir mangé, il s’allongeait péniblement sur son banc. Le verre de rouge et la fatigue faisaient le reste. Je me posais beaucoup de questions en le regardant : est-ce que je vais finir comme lui ? Pourquoi le travail abîme-t-il autant ? Pourquoi faut-il travailler si dur pour avoir à peine de quoi vivre ? Mais surtout je me demandais si un ouvrier et un patron étaient égaux ?

Dans le christianisme, la question de l’égalité est importante et ça l’était également pour moi. Plus jeune, j’avais demandé comment un ouvrier et un patron pouvaient être égaux puisque l’un travaillait pour l’autre ? On m’a répondu que c’était parce que le patron « donnait du travail à l’ouvrier », et que l’ouvrier, en échange, acceptait de donner une partie de son travail au patron. Cette réponse m’a convaincu quelques années, tant que sa naïveté ne m’était pas révélée. Maurice ne disposait que de son salaire, une part du produit de son travail. Mon patron disposait de tout le reste. Je ne voyais pas quelle égalité trouver là dedans. Encore moins comment l’accepter sans broncher.

En pleine tempête

L’année se terminait mal. Je suis parti dans une autre entreprise mais ça ne se passait pas mieux : des conditions de travail toujours plus dures, un métier que je n’apprenais toujours pas. Mais surtout des “Maurice” dans cette boîte, il y en avait un paquet. Ils rentraient dans l’usine comme ils en sortaient, le visage fatigué et les membres las. Alors je les regardais et ça me donnait envie d’exploser. J’aurais aimé les secouer, leur ouvrir les yeux, trouver les mots justes pour qu’ils comprennent. Mais comprendre quoi ? En fait, je ne savais pas trop, je n’étais pas sûr moi même. Pourquoi doit-on mener cette vie là ?

En fin de contrat je suis parti. De toute façon je n’étais pas accepté en BAC pro. J’ai arrêté les études, essoufflé avec un point de côté. Je ne voyais que deux options, soit je m’engageais dans l’armée, soit je partais loin de la France avec un ami d’enfance pour vivre de « pêche » et de « repos ». En fait, j’étais complètement paumé et j’allais m’enfoncer pour quelques années dans la drogue et l’alcool, « ma brume et ma houle ». Dans le même temps, je décidais de travailler quelques mois dans l’usine de mon père, elle venait d’être rachetée, histoire de voir dans quelle direction le vent allait tourner. Celui-ci ne changea pas de direction. Je n’ai pas été pris dans mon régiment et mon ami, n’attendant plus après moi, s’est acheté son camion et “vit” toujours dedans. Je me retrouvais à dix-huit ans, là où je m’étais juré de ne plus mettre les pieds, à l’usine.

A l’horizon, la lumière d’un phare

Le travail en 3×8 était épuisant, abrutissant. On y rentrait comme des hommes, on en sortait comme des bêtes. Je passais mon temps libre à dormir ou traîner dehors avec les potes. Dans l’atelier, c’était comme à l’extérieur : les mêmes moyens pour tenter de “s’évader”, les mêmes discussions sur les femmes, le foot, de ce qu’on fera lorsqu’on aura gagné au loto. Tout ça, ne sentait pas l’épanouissement. Il fallait que je me trouve une occupation ou je ne ferais pas long feu. Un pote qui savait que je faisais un peu de rap dans mon coin, m’a dit qu’il y avait une activité à la MJC du coin. J’y suis allé. Ce jour-là, en ouvrant cette porte, c’est un gouvernail que j’ai trouvé.

J’ai rencontré l’animateur de l’association. Il avait cinq ans de plus que moi et il avait un air posé. Je lui ai dit que je voulais apprendre à faire de la musique. Il m’a répondu :

— Ok, pas de problème ! Mais en échange il va falloir que tu écrives !

— Ah bon ? J’ai rien d’exceptionnel à raconter moi !

— Tu travailles en usine, non ?

— Ouais…

— Et bien j’suis sûr qu’il y a plein de truc à écrire !

J’étais venu pour me défouler, vider mes tripes. Il allait m’encourager à me remplir la tête. Tous les vendredis, après le rap, nous rentrions donc dans de longues discussions sur le travail, la famille, la religion… et surtout la politique. Ce gars était un « remueur d’idées ». C’était même agaçant. Vous pensiez avoir une juste idée des choses, longuement pesée, méditée et lui en une soirée venait ébranler vos certitudes. Je me doutais que toutes ces idées ne lui étaient pas tombées du ciel. Doucement mais sûrement, il me passait des livres. Il me fallait des mois pour les lire. D’une part, parce que j’étais réticent à l’idée de lire un bouquin et d’autre part parce qu’au bout de vingt pages, j’étais complètement épuisé et n’arrivais plus à me concentrer. J’aimais pourtant ces bouquins parce qu’ils parlaient de gens comme moi, des ouvriers, ceux d’en bas et je ne pensais pas qu’un intellectuel pouvait se soucier de ce que je vivais et encore moins qu’il était capable d’en parler plus justement que je ne l’aurais fait.

Un beau jour, l’animateur m’a filé Germinal. C’était compliqué mais je me forçais à le lire, à chercher les mots dans les dictionnaires et le sens dans nos discussions. Je prenais plaisir à comprendre les choses, surtout parce qu’elles demandaient un effort. Je traînais de moins en moins, j’avais maintenant des petits projets d’albums avec le collectif. Je me suis aussi impliqué (un peu poussé) dans la vie associative de la MJC. J’ai essayé de rendre la relation avec ma copine plus sérieuse, et puis j’ai commencé à participer à des petits groupes constitués pour étudier les articles de ce journal : on y travaillait des questions politiques, philosophiques…. Toutes ces choses se nourrissaient les unes des autres, elles me rendaient sérieux. Pourtant rien n’était gagné, chaque minute attaché à ma machine, à ma « brume et ma houle », à mes anciennes relations risquaient de tout faire sauter. Et puis j’avais un autre souci : Dieu.

J’étais toujours aussi croyant, sauf qu’au fil des années j’avais dû interpréter sa parole dans mon intérêt. Un soir, à vingt-trois ans, pris dans mes pensées je me suis dit « et si Dieu n’existait pas ! ». Ça été comme si le sol avait disparu sous mes pieds, happé par le néant. J’essayais de chasser cette question de ma tête mais elle restait là, ce n’était pas par hasard : toutes mes études, lectures, discussions depuis quelques années avaient changé ma perception des choses. Si l’homme a une histoire, alors ses idées, ses représentations du monde ont-elles aussi une histoire ? Est-ce que la religion n’est pas à comprendre dans cette histoire plutôt qu’en dehors ? Je ne pouvais pas régler cette question en une soirée. On ne s’arrache pas à vingt-trois ans de foi aussi facilement. J’ai donc décidé de mettre tout ça de côté quelques temps pour me concentrer sur mon engagement politique. Et sans me rendre vraiment compte, l’idée de Dieu m’a quitté.

Ces études ont eu une énorme importance pour moi. Elles m’ont d’abord apporté des réponses à beaucoup de choses que je ne pouvais comprendre, des questions sociales ou de ma vie d’ouvrier. Une escale avant de chercher à comprendre le pourquoi général des choses. Elles ont été le phare qui m’a mené sur la terre ferme et elles révèlent aujourd’hui le chemin que je suis.

Réorganiser les classes populaires pour faire face à « ce qui nous attend demain ». Le point de vue des gens ordinaires

1 novembre 2010

Dans son numéro précédent, Germinal avait présenté comment était perçu le phénomène de la crise par différentes catégories de travailleurs. Cette fois-ci, nous avons à nouveau mené une enquête auprès d’une cinquantaine de personnes en leur posant la question « comment envisagez-vous l’avenir, les années à venir, compte tenu de la crise ? ». Malgré les aspirations légitimes de tout un chacun à une amélioration de sa situation, les personnes interrogées sont conscientes qu’on traverse « une mauvaise passe » plus ou moins durable. L’avenir paraît réserver un quotidien encore plus sombre dont « on ne voit pas les moyens d’en sortir », et de grands dangers sociaux et politiques (explosion, fausse révolution, guerre). On éprouve de la crainte à cet égard, et ceci d’autant plus que l’on perçoit l’absence de perspectives politiques et la désorganisation des classes populaires.

Ainsi, les constats que font les travailleurs que nous avons interrogés ne sont pas optimistes. Mais à terme, la lucidité dont ils font preuve est un préalable nécessaire pour que le peuple puisse, à plus ou moins long terme, se ressaisir de l’initiative historique, sans se laisser abuser par les orientations politiques trompeuses qui se multiplient dans les conditions de la crise.

L’avenir est sombre

Tout d’abord, dès qu’on évoque l’avenir, les années à venir, ce qui apparaît en premier et ressort de tous les discours, c’est le côté sombre qu’on anticipe et un sentiment général d’inquiétude face à ce qu’il réserve :

« l’évolution est mauvaise », « il n’y a pas d’avenir », « l’avenir est sombre », « l’avenir est noir », « le futur est peu envisageable pour les 80% de la masse », « ce qui nous attend, c’est pas rassurant », « ça fait peur quand on y pense ».

L’inquiétude, la crainte sont plus grandes encore, lorsqu’il s’agit de penser aux enfants et aux générations à venir, quand on imagine ce qui les attend :

« la nouvelle génération a du souci à se faire », « c’est pas rassurant pour nos enfants qui mangent leur pain blanc avant leur pain noir », « pour les générations futures, l’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices, même les surdiplômés se retrouvent au chômage ».

La crise, de nature capitaliste, n’est pas finie et n’est pas en passe de l’être

Plusieurs insistent sur le fait que la crise ressort de la logique même du capitalisme :

« c’est la dernière crise en date du système capitaliste et financier », « cette crise confirme la logique implacable du capitalisme visant l’enrichissement d’un petit nombre ».

Il est aussi perçu qu’il ne s’agit pas d’une crise passagère, ou seulement financière, mais d’un processus qui s’est développé, jusqu’à aboutir à une crise générale du régime :

« la crise n’est pas née d’aujourd’hui », « la crise était là depuis longtemps et elle va durer », « la crise est durable, profonde, mondialisée et il n’y a pas d’infléchissement possible », « elle est devenue une crise générale ».

Contrairement à ce qu’ont pu dire certains experts, repris par les média et la majorité des hommes politiques, le gros de la crise n’est pas derrière nous :

« la crise ne fait que commencer », « la situation économique s’aggrave », « c’est l’incertitude sur le plan économique », « la situation va encore s’aggraver », « la crise perdure et nous plonge dans une situation inextricable », « la crise va empirer ».

Même si certaines manifestations de la crise peuvent être momentanément atténuées, ses effets seront durables :

« la crise va être récurrente tout le temps pour les salariés qui vont devoir accepter des boulots intermittents » et, « même si la situation économique peut se stabiliser, l’emploi va diminuer ».

Ce qui nous attend, c’est une aggravation de la situation sociale et des conditions de vie des travailleurs

« la situation sociale ne va pas s’améliorer ; pas d’avenir, instabilité, chômage », « il y a de plus en plus de personnes en situation précaire, surendettement, expulsions ».

La précarisation va augmenter et toucher de plus en plus de monde, du fait de la détérioration continue des conditions de l’emploi, du développement du temps partiel et des contrats précaires ou saisonniers :

« cela ne peut être pire…bien que cela peut empirer, ça peut toucher tout le monde », « à cause des licenciements, la précarité augmente », « hausse du chômage et baisse du pouvoir d’achat, de plus en plus de gens en difficulté », « ça va continuer à se dégrader avec les contrats par intermittence, les contrats saisonniers », « ça va en s’aggravant car on augmente le travail à temps partiel et on emploie moins de personnes ».

Pour beaucoup la perte de la protection sociale, s’aggrave avec la crise :

« la situation sociale va être de plus en plus difficile à cause de la perte des acquis sociaux », « ça s’aggrave car il y a réduction des avantages sociaux et avancées jadis acquises », « abandon de toutes les conquêtes sociales [qu’on attribue] au Front Populaire :

retraites, 35 heures, SMIC, Sécurité sociale », « on perd tous les acquis et on n’a pas les moyens de les reconquérir ».

Ce qui se traduit aussi par la dégradation des services publics, l’abandon du principe du bien commun au service de tous :

« les services publics sont de plus en plus réduits », « on rogne tout, la protection sociale, l’accès aux soins, la gratuité de l’éducation».

De plus en plus de personnes seront touchées, y compris ceux qui se croyaient encore à l’abri :

« avec la perte des avantages sociaux, la vie quotidienne est de plus en plus précaire pour beaucoup de monde», la précarité générale pour tous les salariés ».

Le fossé entre les plus démunis et les autres va s’agrandir avec l’aggravation de « la situation des populations les plus fragiles » :

« ça a déjà touché les plus faibles », « le fossé se creuse, surtout pour les sans emplois », « fossé entre la masse et les autres », « les plus démunis sont de plus en plus malheureux alors que les riches font des profits de plus en plus scandaleux ».

La possibilité d’une riposte populaire efficace est mise en doute

La situation est inquiétante. Les personnes interrogées constatent d’ores et déjà le développement de positions de repli, la montée de l’individualisme, du chacun pour soi, la concurrence et la lutte de tous contre tous :

« le malaise s’installe, d’aucuns manifestent leur mécontentement et d’autres, désabusés, se taisent », « repli sur le local et sauve qui peut », « l’aggravation de la situation au niveau social entraîne des comportements individualistes :

« chacun défendra sa propre peau », « la jungle, la stigmatisation entre catégories de salariés ».

En corollaire, peut se développer un phénomène d’explosion sociale incontrôlée, voire un état de chaos :

« la montée de l’individualisme, ça risque d’aller jusqu’à l’explosion sociale », « il risque d’y avoir une explosion sociale », « exaspération et violence grandissante ; ça risque d’être le chaos social, la débâcle totale ».

Au plan politique, la situation semble devoir menacer la démocratie (cela est mentionné plusieurs fois par des cadres moyens, sans autre précision) :

« on va vers la fin de la démocratie », « fin de la démocratie et risque de dictatures dans plusieurs endroits dans le monde ».

Le risque d’une montée du fascisme est aussi évoqué, surtout par les ouvriers, qui craignent que la crise fasse le lit d’une radicalité qui ne serait pas favorable aux travailleurs :

« sous couvert de changement radical, voire de “révolution”, il y a des opportunismes de tous poils », « même [le risque] de la fascisation », « ça risque, la montée du fascisme ».

Tous s’inquiètent de la montée en puissance des guerres, qui leur semble inévitable :

« il va y avoir de plus en plus de guerres et de racisme », « développement de guerres », « de plus en plus de conflits et de guerres », « les conflits entre puissances vont devenir plus violents qu’ils ne le sont maintenant ».

Cette montée des risques suscite un sentiment de peur, d’autant que les guerres paraissent incontournables à la lumière de l’expérience historique:

« ce que je pense fait peur et me fait peur. Par le passé, les grandes crises ont mené à la guerre, je crains pour l’avenir ».

Le danger de l’extension des champs favorables à la guerre est posée comme suite inévitable de la crise générale du capitalisme. On en attribue la cause à la concurrence internationale, à la recherche croissante de nouveaux marchés pour les capitalistes, à la lutte pour le repartage de ces marchés et des sphères d’influence entre puissances impérialistes :

« l’aggravation de la crise en crise souveraine va aller jusqu’au conflit mondial », « je n’exclus pas des conflits armés dans les quatre à cinq ans pour l’accès aux ressources énergétiques, à la terre pour nourrir la population ».

La montée en puissance de pays émergents, notamment en Asie, constitue un élément de plus aggravant la rivalité entre les différentes puissances :

« il va y avoir des changements radicaux dans les années à venir: les pays du Sud vont émerger et cela va entraîner de nouveaux conflits », « au niveau international, c’est et ce sera de plus en plus la concurrence et la guerre: les pays émergents raflent les marchés, les états Unis veulent garder leur position dominante et l’Europe ne paraît pas en position de lutter ».

On pense cependant, ou on espère, que les guerres inévitables vont advenir ailleurs, sur d’autres continents.

Peut-on lutter dans les conditions actuelles contre toutes ces menaces ?

Dans l’état actuel d’inorganisation des classes populaires, et notamment de la classe ouvrière, il semble difficile pour la majorité de ceux que nous avons consulté d’envisager une alternative réaliste. Le changement de gouvernement, une victoire électorale (de la gauche semble-t-il) est presque toujours considéré comme étant incapable de changer le cours des choses :

« il n’y a pas d’attente à avoir, même s’il y avait des élections », « le changement de gouvernement serait peut-être une solution mais c’est pas sûr ! », « il n’y a pas d’issue à attendre de là (les élections), il n’y a pas de mouvement dans les hautes sphères ».

En dépit des critiques que l’on adresse au Président de la république ou au gouvernement (faute de pouvoir agir sur les causes effectives de la situation), la majorité des personnes interrogées perçoit que le problème est plus général, qu’il affecte l’ensemble du régime capitaliste :

« parce que la crise est internationale », « le pouvoir politique est surestimé :on engueule Sarko mais on ne sait pas si quelqu’un aurait pu faire mieux ».

Dans ces conditions, un sursaut social efficace de défense ne semble pas pouvoir porter ses fruits. Les travailleurs sont divisés, n’ont plus de ressort:

« il faudrait de la solidarité contre les projets politiques », « les intérêts communs devraient primer sur les intérêts de groupe mais cela suppose beaucoup d’honnêteté » , « il faudrait réagir mais les ouvriers sont laminés ».

On envisage seulement des gardes fous contre la dégradation, le rôle de l’état étant à cet égard considéré comme très important, on espère encore qu’il puisse intervenir :

« l’état, c’est quand même le garant ultime de la protection de tous », « l’ état, le pouvoir politique devrait quand même contrôler les choses (les banques) fermement, c’est une volonté politique aussi ».

Mais les missions qui incombent à l’état, aux services publics, ne sont plus remplies :

« si les états luttaient contre les propriétaires privés, nationalisaient les banques et les entreprises, il n’y aurait plus de crise », «on assiste à la faillite des états et au risque d’une crise souveraine qui se traduirait par la privatisation des services publics, des salaires de plus en plus bas et de moins en moins de protection sociale ».

En désespoir de cause, certains, surtout parmi les employés, voudraient pouvoir compter sur « de nouvelles solidarités » pour aider à supporter la situation :

« il faudrait plus de solidarité », « il va y avoir de nouvelles solidarités intergénérationnelles par nécessité à la place des avantages sociaux, des échanges de services », « la solidarité impose de changer radicalement de mode de vie et de consommation pour réduire les inégalités ».

Les uns et les autres sentent néanmoins qu’il n’y a pas vraiment d’issue si on ne transforme pas le système qui produit cette situation et que la seule issue serait un changement radical :

« le système capitaliste est nuisible pour gérer la société, hostile à l’intérêt général », « tout ça ne pourra nous mener qu’à un changement radical de société où l’égalité, la justice et le partage reprendront leurs droits ».

Tout en étant conscients qu’il y a un long chemin à parcourir, « que le grand soir n’est pas pour demain », que les forces sont appauvries et inorganisées « les ouvriers d’aujourd’hui sont laminés alors on n’est pas près de faire la révolution ».

Au travers du pessimisme engendré par la perception de la situation, se fait jour le sentiment diffus qu’il faudrait se préparer pour affronter ces temps difficiles, parvenir à s’unir. Sans bien imaginer comment faire.

***

Dans l’ensemble, les perceptions que ces travailleurs se font de la situation actuelle sont pessimistes. Les perspectives d’avenir semblent sombres, l’inquiétude est grande. Les solutions immédiates envisageables sont considérées comme inefficaces ou difficiles à mettre en œuvre dans les conditions du moment. Face aux dangers qui se manifestent tant dans le cadre national qu’international, le peuple se perçoit comme démuni. Toutefois, la compréhension que beaucoup de travailleurs ont de la situation atteste de la survivance d’une conscience politique et historique, qui peut être mobilisée. On peut par là supposer que s’exprime “en creux” le besoin d’une reconstitution historique de l’unité de lutte, d’une réorganisation politique capable de rendre l’initiative au peuple, et au premier chef à la classe ouvrière, qui supporte toute la société. Il y a aussi claire compréhension que la lutte de classe ne se limite pas aux combats immédiats contre les patrons et le gouvernement, qu’elle a pour enjeu la transformation du régime social, à l’échelle de la société et de l’histoire. Le mouvement populaire a connu de grandes victoires et de grandes défaites historiques, à la suite desquelles il s’est toujours reconstitué. Pour faire face aux dangers de la conjoncture immédiate, pour que les classes populaires cessent d’être réduites à subir ou à agir de façon défensive à des situations sur lesquelles elles n’ont aucune prise, il est ainsi nécessaire de s’inscrire dans une perspective historique. Pour cela le développement de la conscience, la lucidité sur la réalité du monde et sur le but historique, constituent de premiers pas à accomplir sur le chemin qui mène à la reconquête de l’initiative.