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Rousseau et l’ordre social légitime

1 avril 2022

 

Au début du Premier Livre du Contrat social, Rousseau indique  :

 

«  L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.  »

 

La nature de l’homme (nature-essence et non nature-origine), a pour attribut la liberté («  l’homme est né libre  »). Ceci ne signifie pas que dans les conditions réelles de la vie avec d’autres hommes, il y ait liberté («  partout il est dans les fers  »).

 

«  Comment ce changement s’est-il fait  ? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime  ? Je crois pouvoir répondre à cette question.  »

 

Rousseau ne s’interroge pas on le voit sur une quelconque genèse des formations sociales, mais sur le FONDEMENT D’UN ORDRE SOCIAL LEGITIME. C’est précisément l’objet du Contrat social (qui porte dans son intitulé  : Principes du droit politique).

Selon lui, “l’état social”, la société (au sens développé du terme) ne ressort pas du mouvement involontaire, des processus spontanés de rencontre entre les hommes. Le mouvement spontané ressort de “l’état de nature”, tel qu’il le définit dans le Contrat social  : hommes guidés par leur instinct, soumis à des rapports de force et de dépendance, hommes qui «  s’entre haïssent à proportion que leurs intérêts se croisent  ».

La société, est pour sa part fondée sur des conventions. C’est dire qu’elle est le produit d’une construction (artificielle) et non d’un processus naturel (involontaire).

La problématique du Contrat social, c’est de dégager la nature des conventions qui peuvent fonder l’ordre social légitime.

 

 

Par le droit politique, on transforme les conditions initiales (sans nier leur effectivité), en prenant appui sur un des éléments de la contradiction  : besoin d’accord. On ne nie pas les hommes «  tels qu’ils sont  », on vise à les transformer par la mise en œuvre d’une forme commune.

 

«  Prendre les hommes tels qu’ils sont, et les lois telles qu’elles peuvent être.  »

 

Comme chez Bodin et Bossuet, le rôle de l’État, des formes politiques, dans lesquelles se trouvent les hommes déterminent leur façon d’être en société. L’homme forme et transforme l’homme par des médiations spécifiques. Le gouvernement «  bien réglé  » fait les hommes vertueux, le gouvernement «  mal réglé  » fait les hommes corrompus. Il y a valorisation de ce qui est formé, acquis, par rapport aux conditions prédonnées. Toutefois chez Rousseau, il n’y a pas devoir d’obéissance si le gouvernement est mal réglé, ne recherche pas le bien public. Si la société est légitime (bon gouvernement), l’homme se doit à la Cité, si elle ne l’est pas (mauvais gouvernement), l’homme ne se doit qu’à lui-même.

 

 

Entre ce que l’on aliène et ce que l’on reçoit, il existe une forme d’équivalence, ce que l’on donne sous une forme particulière, privée (liberté de l’état de nature), vous est rendu sous une autre, sociale (égale liberté de l’état civil).

Comme il l’indique lui-même, Rousseau propose par là une “méthode” pour la formation des sociétés politiques (légitimes). C’est par le droit politique que se forme la liberté civile, l’égalité, le droit de propriété (y compris de soi-même). Sur cette base peut se réaliser l’individuation, nécessaire à l’association politique. Le peuple peut être institué en corps politique et jouer effectivement le rôle du souverain. Ainsi, il n’existe «  qu’une seule façon d’unir les hommes  », en fonction de conditions effectives données.

Quelles sont ces conditions  ? Celles du mouvement spontané qui comporte deux tendances  : opposition des intérêts particuliers, nécessité en raison de cette opposition de l’établissement des sociétés.

 

«  Si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendu possible.  »

 

L’opposition des intérêts rend nécessaire la société, mais ce qui la rend possible c’est l’existence d’un accord (sur des finalités, besoins, communs). Pour que la société puisse se constituer, termine-t-il,

 

«  c’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée  ».

 

Autrement dit, on ne peut réunir les hommes qu’avec un gouvernement selon l’intérêt commun. Le gouvernement fondé sur les intérêts particuliers, privés, ne peut unir les hommes. Pour qu’il y ait société (légitime), le gouvernement ne peut être le simple prolongement, l’appendice du mouvement spontané des échanges privés. Celui-ci ne peut suffire à fonder une société politique. Le droit politique doit être élevé au-dessus des rapports immédiats.

Une contradiction toutefois doit être surmontée. La “forme politique” à construire devra tout à la fois être guidée par la recherche du bien commun et assurer la liberté de chaque associé. Il faut trouver

 

«  la forme politique d’association qui défende et protège la force commune  »,

 

et qui défende et protège

 

«  la personne et les biens de chaque associé  »,

«  et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même  ».

 

On a vu par quelle médiation (droit politique commun) pouvait se réaliser la protection de la liberté individuelle. Comment maintenant trouver la méthode selon laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même.

– Premier élément, la forme de la convention, qui doit lier les associés.

La convention doit être volontaire, sinon la liberté serait aliénée, et l’on obéirait à un autre que soi-même.

Elle doit être générale, sinon l’égalité ne serait pas réalisée et mettrait en péril la liberté. La convention générale donne une base équitable  : conditions égales pour tous, même droits, mêmes devoirs, pas de rapports de dépendance.

– Second élément, la fin visée.

La finalité de l’association est le bien commun comme chez Bodin ou Bossuet. Ce bien commun toutefois ne peut être ici atteint que si les aliénations consenties sont volontaires et également réparties. Les moyens de réaliser le bien public, sont comme pour Bodin et Bossuet, le droit politique, la loi commune, l’égalité devant la loi (contre les ordres partiels, les privilèges, la concurrence, le laisser-faire). Mais pour Rousseau, le principe d’une équivalence entre ce que l’on aliène et ce que l’on reçoit est essentiel. Il ne peut y avoir d’un côté un roi souverain, de l’autre des sujets, mais de mêmes hommes, tour à tour citoyens et sujets, formant la loi et y obéissant. Équivalence entre versants actifs et passifs du droit politique, équivalence entre droits et devoirs.

La forme légitime de l’association politique (ou république) se présente alors comme suit  :

 

«  Cette personne publique qui se forme par l’union de toutes les autres prend le nom de république ou corps politique. Le corps est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. Les associés prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine, et sujets comme soumis aux lois de l’État.  »

 

Les éléments distingués par Rousseau sont les différentes faces, ou formes, d’une même chose, considérés sous différents rapports.

Les associés, en nom particulier, sont à la fois citoyens et sujets. En tant que collectif d’associés, ils se nomment le peuple. Le peuple qui fait les lois y est aussi soumis. Comme Souverain, il joue le rôle actif de formation de la loi, que l’État fait appliquer par le gouvernement.

Le corps politique est un corps artificiel, c’est-à-dire humainement construit. Fondé sur des conventions, il ne tient que par les principes du droit politique qui le constitue. Il n’a d’existence, comme le navire de Bodin, que pour autant qu’il demeure fondé sur la convention politique des associés, et sur les clauses du contrat (égalité, équivalence). Si le pacte est rompu, le corps se dissout. Le corps politique n’est donc pas assimilable à une communauté “naturelle”, de sang, de culture. Sa légitimité est d’ordre politique, liée aux finalités et clauses du contrat. [Par analogie on peut comparer ce schéma à celui d’une société savante. Constituée en vue d’un but commun – la connaissance –, celle-ci se donne des règles communes lui permettant d’atteindre ce but. Si l’on ne cherche plus à atteindre ce but, si les règles communes ne sont pas respectées, ou si les associés se séparent, la société savante, construction artificielle, n’a plus d’existence]. Mais à la différence du modèle de Bodin, la constitution de la souveraineté repose sur une convention entre tous les associés, ceux qui obéissent à la loi sont ceux-là même qui l’ont formée. Il y a pleine correspondance entre contenu et forme politique.


Souveraineté et gouvernement

Même si Rousseau utilise parfois le terme gouvernement dans un sens large (gouvernement d’une société), il opère une distinction entre souverain et gouvernement, volonté directrice et puissance d’exécution.

Dans le corps politique, la volonté souveraine est à l’origine de la loi. Le gouvernement est soumis à cette loi, il n’est que le commis du souverain.

La volonté souveraine ne porte que sur des objets généraux, la puissance exécutive consiste au contraire en actes particuliers. Pour que chaque instance demeure légitime, les deux ne doivent pas être confondues.

Le gouvernement ne doit pas donner les lois. Le souverain qui donne les lois ne doit pas gouverner.

– Le gouvernement doit toujours rester dans la dépendance de la volonté générale qui ressort du Souverain. C’est là précisément «  la matière la plus difficile des institutions politiques  », «  l’abîme de la politique  ». Le gouvernement tend constamment à usurper le pouvoir de faire les lois, prendre la place du souverain, conduire à ce que le peuple délègue sa volonté.

– Le Souverain ne doit pas en corollaire, se confondre avec le gouvernement. S’il ne doit jamais aliéner son droit de vouloir, il lui faut au contraire être représenté dans le pouvoir. Il ne doit pas exercer de fonction gouvernementale, mais diriger le gouvernement par les lois. Pourquoi  ?

Si le souverain se centre sur les actes particuliers, il cesse de se situer dans la généralité et retourne à l’état de nature. L’exécution, le pouvoir portent sur des affaires particulières. Pour que le peuple reste peuple (association, corps politique souverain), il doit s’intéresser aux affaires publiques, générales de la société. S’il s’en détourne, en se centrant sur le particulier, il perd sa qualité de peuple (association, corps politique) et ne peut plus jouer son rôle de souverain.

La focalisation sur le particulier, l’adhérence entre la loi et son exécution, impliquent pour le peuple l’abandon de sa volonté de direction des affaires communes, publiques. Ne confondant pas délégation de vouloir et délégation de pouvoir, Rousseau n’est pas ainsi un partisan de thèses qui mettraient en avant la gestion (ou l’autogestion) des affaires particulières, au détriment des affaires générales.

 

ROUSSEAU (Jean-Jacques), Du contrat social, Écrits politiques, Œuvres, III, La Pléiade, 1964.

 

La place de Sieyès et Robespierre au sein du processus révolutionnaire

1 avril 2022

 

Avant d’examiner les conceptions de Robespierre, et pour situer son point de vue, il faut s’interroger sur ce qui fait que la Révolution française a pu être dénommée la Grande Révolution.

On peut poser que la Révolution française est la première grande tentative aboutie, à l’échelle de toute la société, d’une pratique sociale d’un ensemble d’hommes agissant pour faire triompher des buts consciemment définis. On se dégage du mouvement involontaire, bien entendu de façon encore partielle et incomplète. On vise à réaliser des finalités conscientes, à l’encontre de rapports sociaux non voulus, posés à l’insu des hommes. Et cela, même si le “volontarisme révolutionnaire” n’a pas saisi ni résolu toutes les contradictions sociales en jeu, si les hommes ont pour partie agi sans avoir pleinement conscience de la totalité de leurs objectifs, ils n’ont pas maîtrisé l’ensemble du processus.

Des finalités distinctes, des intérêts divergents, des analyses différentes coexistent au cours du processus révolutionnaire, la Révolution se présente comme le fruit de l’action conjuguée de forces composites. Il n’est pas question d’analyser ici les modes de représentation du monde social correspondant à ces différentes forces, dont certaines étaient d’ailleurs aussi contre-révolutionnaires. On propose plutôt de se centrer sur deux moments et deux façons de concevoir le mouvement révolutionnaire selon les visées sociales que l’on poursuit.

Pour faire le lien avec l’exposé précédent, il faut d’abord noter que si Robespierre et Sieyès, dans les textes considérés, ne poursuivent pas les mêmes finalités, ils reprennent de Rousseau, des éléments communs  :

– La place accordée à la volonté politique pour transformer le cours des choses. Le rôle des formes politiques, du droit politique à cet égard.

– La nécessité d’imposer de nouveaux fondements à la légitimité et à la souveraineté, contre l’ordre antérieur.

– L’idée de lutte radicale entre le passé, le présent et l’avenir  : lutte entre forces, principes inconciliables, qui conduisent à la nécessité de “trancher” en faveur des principes que l’on soutient.

Ce qui sépare Robespierre de Sieyès, touche à la question de savoir au nom de qui, et pour quoi, la lutte est menée, quelle volonté souveraine devra l’emporter, quel principe de légitimité doit la fonder. Le combat initial de Sieyès se situe dans le cadre d’une opposition entre le Tiers État et les privilégiés, entre société d’ordres et société marchande (ou société «  d’échanges libres  »). Ce sont les “classes disponibles”, représentant les intérêts de l’ordre bourgeois, qui pour Sieyès doivent diriger le peuple, en mobilisant sa force contre l’ancienne société. Robespierre se situe dans le cadre d’une autre lutte, celle qui oppose le peuple aux riches, anciens et nouveaux, celle qui oppose «  le droit à l’existence  » aux formes illégitimes de propriété et à l’anarchie des échanges privés. La question des conditions, des moyens pour rendre effective la souveraineté du peuple, est pour lui essentielle.

 

 

SIEYÈS

1 avril 2022

 

La pensée de Sieyès est complexe, dans la mesure où coexistent en elle des principes qui correspondent à diverses étapes du processus révolutionnaire. En outre, au sein de sa pensée, les rapports entre facteurs économiques et politiques ne sont pas pleinement élucidés et théorisés. Selon les commentateurs, il peut ainsi se trouver tour à tour théoricien de la dictature de classe, représentant du libéralisme politique, ou théoricien du régime représentatif moderne, ou encore précurseur d’une conception technocratique du pouvoir. Ces différentes appréciations sont fondées dans la mesure où elles correspondent à divers stades du processus révolutionnaire. Toutefois, au cours des divers moments, un contenu unique se trouve en jeu  : la défense de la société d’échanges libres. Cette défense rend nécessaire dans un premier temps la mobilisation du peuple contre les vestiges du régime ancien, par la suite, une fois ces vestiges (les privilèges) abolis, il convient pour Sieyès de préconiser la mise en tutelle du peuple.

Qu’est-ce que le Tiers État  ? expose le moment où le compromis avec la noblesse tourne à l’affrontement, le moment où se proclame l’alliance nécessaire de ce que l’on pourrait nommer la classe bourgeoise avec le peuple.

 

«  On ne doit pas se le dissimuler  ; le garant de la liberté publique ne peut être que là où est la force réelle. Nous ne pouvons être libres qu’avec le peuple et par lui.  »

 

Dans d’autres textes –  pas toujours public  –Sieyès expose au contraire la nécessité de ne pas laisser jouer au peuple le rôle du souverain.


Comment Sieyès pense le rapport entre base économique et formes politiques

 

Sieyès, veut le triomphe de la société d’échanges libres contre la société d’ordres, il veut la libération des échanges. Une telle libération ne peut triompher que par une lutte entre forces sociales (classes) aux intérêts opposés, elle requiert que les formes politiques correspondent aux besoins de “liberté” des rapports économiques marchands. L’instance politique doit remplir un rôle à cet égard.

Pour Sieyès, comme pour Rousseau, la société, “l’état social”, ne résulte pas de processus spontanés, c’est «  un ouvrage libre  » issu d’une «  convention  » entre associés. Ouvrage, c’est-à-dire construction. Libre, c’est-à-dire non soumis à des règles pré-données. Issu d’une convention entre associés, c’est-à-dire ne ressortant pas tout établi du mouvement des échanges marchands. Si le point de départ, et le “moteur”, réside bien dans «  l’échange libre  », cet échange a besoin d’un cadre politique, qui lui permette de se “libérer” des carcans anciens.

Dans les rapports qui se développent “spontanément” entre les hommes, Sieyès distingue deux tendances  : Les relations entre «  nos semblables  » peuvent se poser comme «  moyens réciproques  » ou comme obstacles. Il faut par la pratique politique mettre en avant un “intérêt général”, (plus ou moins général) pour établir l’ordre souhaité (échanges libres), afin que des rapports (non désirés) entre hommes n’y mettent pas obstacle.

 

«  Une société ne peut avoir qu’un intérêt général. Il serait impossible d’établir l’ordre, si l’on prétendait marcher à plusieurs intérêts opposés. L’ordre social suppose nécessairement unité de but et concert des moyens.  »

 

La médiation politique est nécessaire pour passer de “l’état de nature” à “l’état social”. Il faut des conventions, des règles communes, une reconnaissance mutuelle des associés, une garantie sociale pour que les échanges se révèlent avantageux. Comme dans le Contrat social, il y a l’idée que l’aliénation de moyens particuliers permet en retour de recevoir les avantages qui découlent de l’association publique.


Souveraineté de la nation

 

Au moyen du concept de nation, Sieyès expose comment il conçoit les relations entre économie et politique. La nation est tout à la fois posée au niveau de la base économique et dans l’ordre politique. La nation est tout à la fois une “combinaison” des activités et des classes productives utiles (contre les classes stériles, les privilégiés) et le regroupement politique moderne des associés (contre le régime des ordres, des “états”). Si, sous le premier aspect (base économique), la nation ressort du mouvement des échanges libres, le second (ordre politique), se présente comme une élaboration construite qui doit satisfaire les besoins de la nouvelle “logique” économique (liberté des échanges).

Il convient à cet égard de considérer quelle place Sieyès confère au travail et à la division du travail dans sa société d’échanges libres. Pour lui, le travail est créateur de formes et de richesses. L’industrie transformatrice développe les forces productives et la richesse de la société. (Contrairement aux physiocrates, il ne privilégie pas la production agricole et la propriété foncière). Le travail ne se conçoit pas sans l’échange et sans la division du travail, facteurs de multiplication des richesses. La division du travail, la combinaison des travaux utiles, les échanges entre travaux, constituent une pièce essentielle dans le processus d’affranchissement des rapports féodaux. De même que le travail créateur utile s’oppose à la stérilité des classes privilégiées, la société d’échanges libres s’oppose à la société d’ordres. C’est le Tiers État qui représente les «  classes du travail  », «  co-productives  ». Ce sont ces classes qui soutiennent la société, non les classes stériles, privilégiées, qui la ruinent.

Le concept complet de nation combine ainsi facteurs économiques et politiques. La nation est tout à la fois la combinaison des classes utiles et leur établissement politique.

– En tant que combinaison des travaux utiles à la société, la nation tire d’elle-même sa propre légitimité. Elle est aussi le véritable tenant de la souveraineté. C’est elle qui détient le pouvoir constituant, pouvoir actif qui n’est pas lié au passé mais au présent des classes qui soutiennent la société nouvelle. Considérée ainsi, la nation pré-existe à son établissement politique.

 

«  La nation existe avant tout […] avant elle et au-dessus d’elle il n’y a que le droit naturel.  »

«  La nation seule peut vouloir pour elle-même et par conséquent se créer des lois.  »

 

Le principe de légitimité réside dans le contenu social de la nation, les activités utiles. Le caractère révolutionnaire est attaché à l’idée de nation détentrice du pouvoir constituant actif, contre tout ordre passé.

– La nation a besoin d’un «  établissement politique  » qui corresponde à son contenu social, contre tout ce qui n’est pas la nation  : les classes stériles. Un tel établissement doit s’édifier en fonction du schéma suivant  :

 

 

«  Le Tiers seul dira-t-on ne peut former les États Généraux – Eh  ! tant mieux, il composera une Assemblée Nationale.  »

 

La société doit être réorganisée en fonction de l’ordre commun, par une représentation nationale qui exclut les apanages de représentations, les représentations d’ordres, locales ou de corps.

Dans la première étape de la Révolution, lorsque la force du peuple se révèle nécessaire, et que celui-ci ne prétend pas aller au-delà des buts de la révolution bourgeoise, la nation est posée par Sieyès comme étant synonyme de peuple. La nation, ou le peuple, sont souverains. Le gouvernement est leur commis. L’idée de représentation égalitaire du nombre prévaut.

Sa conception se révèle toutefois moins univoque. S’il récuse les apanages de représentation (par la noblesse), il veut mettre en place la «  libre concurrence  » pour les fonctions publiques. Au sein de cette concurrence, les fonctions publiques échoient alors “naturellement” à la portion éclairée du Tiers État, aux «  classes disponibles  », qui sont seules à avoir une fortune suffisante pour être indépendantes, et ont assez de temps et de connaissances pour exercer le métier politique.


La représentation de la volonté

 

Sieyès distingue plusieurs étapes dans le mécanisme de représentation de la volonté.

Dans “l’état de nature” règne le jeu des volontés individuelles, il n’y a pas de représentation commune. Pour passer à la deuxième étape, “l’état social”, il faut comme Rousseau le projetait dans le Contrat social, unité de volonté, la représentation par conséquent doit être commune, chaque citoyen participant également à la formation de la volonté générale.

Dans une troisième étape, s’opère un «  détachement  » d’une portion de la volonté nationale, sous la forme d’une «  volonté représentative  ». Le peuple délègue ici la volonté souveraine (et pas seulement du pouvoir), à l’inverse du modèle de Rousseau. Ce sont les classes disponibles qui vont représenter la volonté souveraine, sans que soit posée, comme il en est le cas chez Rousseau, la nécessité “d’instituer le peuple”, en travaillant créer les conditions de développement de sa capacité politique. Le gouvernement se constitue en corps, tandis que les gouvernés (les classes populaires) doivent rester atomisés, et sous couvert de lutte contre les anciennes corporations, ne jamais pouvoir être constitués en corps politique.

 

«  Dans une société, il ne peut y avoir de corps que le corps gouvernant, lui seul est organisé pour cela, quant à la partie gouvernée, elle n’est qu’une collection d’individus.  »

«  L’ordre social exige […] de ne point laisser les simples citoyens se disposer en corporations.  »

 

D’abord posé comme ensemble unitaire, le Tiers État se divise en «  hommes disponibles  », savants, compétents, et en «  hommes de labeur  », ignorants. Le pouvoir ne paraît pas ainsi relever d’une classe, seulement du savoir, de la raison. Et si la notion de travail permettait de figurer l’unité des différentes fractions du Tiers État contre les privilégiés, la notion de division du travail, étendue à l’ordre politique, va permettre de légitimer l’accaparement du vouloir et du pouvoir par une classe.

Pour Sieyès, on l’a dit, les différents travaux entrent en relation par l’échange. La succession des échanges vaut pour signifier la représentation réciproque de tous les travaux les uns dans les autres. Comme il en est le cas dans l’échange marchand, A se représente dans B  ; B dans C  ; C dans A, etc.

 

«  Tous les rapports de citoyen à citoyen sont des rapports libres. L’un donne son temps ou sa marchandise, l’autre rend en échange son argent, il n’y a point de subordination mais un échange continuel.  »


Un gouvernement par les élites. Une conception “technocratique” de la politique

 

Il s’agit ici de l’échange de travaux particuliers. À côté de cette division des travaux productifs particuliers et de l’échange qui s’institue entre eux, Sieyès introduit un autre principe de division  : une forme d’échange entre les travaux directement productifs et un «  travail général de souveraineté  », ou “travail public”. Le travail public, au sein de la division générale du travail, va “représenter” toutes les activités particulières. Les activités particulières vont s’échanger contre une seule forme de travail, le travail public, réservé à une catégorie particulière adonnée au métier politique.

Les oppositions de classes sont posées comme distinctions de fonctions, de savoir. Le métier politique ne peut revenir qu’à ceux qui en ont les capacités. Et même la qualité de “représentable” (ceux qui peuvent déléguer leur volonté) doit se trouver limitée à une partie de la population.

La souveraineté et le pouvoir deviennent l’apanage des spécialistes en «  art social  », ceux qui savent les lois du mécanisme social.

 

«  Les lumières de la morale publique doivent paraître chez les hommes bien mieux placés pour saisir les rapports sociaux, et chez qui le ressort originel est moins communément brisé.  »

 

Les classes non disponibles (peuple rivé au travail et aux préoccupations de survie immédiate) sont selon Sieyès, étrangères à toute «  idée sociale  ». La majorité des hommes ne sont que des «  machines de travail  », «  multitude sans instruction et qu’un labeur forcé absorbe en entier  ». Pour régler «  le mécanisme social  », il faut des experts, non les hommes de cette «  multitude, qui, toujours enfant, considère le mécanisme social comme un joujou  ».

La reconstitution d’une division fixe entre gouvernants et gouvernés, d’une nouvelle hiérarchie sociale, s’impose alors dans le modèle de Sieyès.

 

«  Ne confondons point avec la supériorité absurde et chimérique qui est l’ouvrage des privilèges […] [et] cette supériorité légale qui suppose seulement des gouvernants et des gouvernés. Celle-ci est réelle  ; elle est nécessaire.  »

«  La seule hiérarchie nécessaire […] s’établit entre les agents de la souveraineté […] c’est là que se trouvent les vrais rapports d’inférieur à supérieur, parce que la machine publique ne peut se mouvoir qu’au moyen de cette correspondance.  »

 

Sieyès aboutit à l’idée d’un “gouvernement rationnel”, d’ordre technique, et non plus politique. Citons dans le même esprit la conception que Guizot se fera d’une «  souveraineté de la raison  ». La postérité sera longue. Bien que le principe de souveraineté du peuple puisse être reconnu dans les Constitutions, en pratique, son exclusion prévaut dans la pratique.

En résumé, Sieyès reconnaît une sorte de “lutte de classes”, tant que celle-ci concerne l’opposition Tiers État contre privilégiés, société d’échanges libres contre régime des ordres. L’identité peuple et nation se présente alors comme nécessaire pour imposer la «  société d’échanges libres  ».

Par la suite, Sieyès ne peut admettre l’existence d’une lutte des classes, dès lors que celle-ci opposerait le peuple aux riches. Les lois de la société marchande se présentent pour lui comme incontournables, elles se présentent, sous l’effigie de la nation, comme le véritable souverain. Seules les classes disponibles connaissent les lois de ce régime, et leur savoir doit être posé (imposé) comme seule science (légitime) du mécanisme social, excluant de la science tout ce qui porte atteinte aux conditions de maintien de ce régime. La souveraineté de la société marchande, exercée par ses commis, prend l’aspect d’un pouvoir rationnel. Il y a rupture des clauses, tacites ou expresses, du pacte social, ceux qui subissent la loi ne sont pas ceux qui la forment, il n’y a plus principe d’équivalence entre les droits et les devoirs.

 

ROBESPIERRE

1 avril 2022

 

Là où Sieyès veut arrêter le processus révolutionnaire, Robespierre prétend le mener à sa fin. Pour ce dernier, légitimité et souveraineté ne sont pas à mettre en conformité avec les “lois” de la société d’échanges libres, mais avec l’intérêt public, qui, comme pour Rousseau, est celui du peuple. Il ne s’agit plus de poser les termes de la lutte entre Tiers État et privilégiés, mais entre le peuple et les anciens et nouveaux tenants de la richesse et des moyens de la domination sociale. La question essentielle est alors celle des conditions et moyens de la souveraineté du peuple.


Perception d’une “lutte de classes”  ?

 

Dans des conditions historiques nouvelles, Robespierre vise à mettre en œuvre les principes du Contrat social.

Pour faire triompher l’intérêt public, qui est celui du peuple, il convient de combattre les obstacles qui s’opposent à sa réalisation. L’intérêt du peuple se réalise dans le cadre d’une lutte entre révolution et contre-révolution. Au cours des différentes étapes de ce processus, les alliés d’hier peuvent devenir les adversaires du présent. Même si la formulation “lutte de classes” n’est pas présente dans le discours, il y a bien perception que les objectifs sociaux et politiques ne se réalisent qu’au terme d’une lutte entre visées politiques en opposition. En termes économiques et politiques, Robespierre en dégage les principes.

S’agissant de la base économique de la société, il fait état de l’opposition entre «  le droit à l’existence  » et la «  liberté indéfinie du commerce  », entre le peuple et les riches (les bourgeois, les financiers), opposition qui, au plan politique, peut s’exposer comme contradiction entre deux modes de gouvernement  : souveraineté effective du peuple et «  despotisme représentatif  ».

L’intérêt général est porté par le peuple, les intérêts particuliers par les riches.

 

«  Les abus sont l’ouvrage et le domaine des riches, ils sont les fléaux du peuple  : l’intérêt du peuple est l’intérêt général, celui des riches est l’intérêt particulier.  »

 

S’il établit comme Sieyès des relations entre base économique et formes politiques, la racine des maux s’institue dans la sphère des rapports qui s’établissent dans la «  société civile  » (au sens donné aujourd’hui à ce mot). La société civile, livrée à son mouvement immanent, ne porte pas en elle une harmonie pré-établie, mais des conflits d’intérêts. Ces conflits ne se bornent pas à la lutte de tous contre tous, ils prennent la forme d’une lutte sociale entre grands groupes humains. Le bien public ne peut ressortir du mouvement spontané des échanges. C’est par le levier politique qu’on peut transformer la société, imposer la finalité d’un bien public. Par conséquent, le peuple doit être institué en souverain effectif pour que l’intérêt général puisse prévaloir. Ce qui conduit à combattre ceux qui se coalisent pour la défense des intérêts privés au détriment de cet intérêt.

La légitimité des formes politiques au sein desquelles le peuple peut effectivement occuper la place du souverain, tient à leur contenu  : assurer le droit à l’existence pour le peuple et l’intérêt public. La légalité formelle des classes riches se révèle illégitime, si elle s’oppose à ce droit et à cet intérêt. à la légitimité du contenu doit ainsi correspondre des institutions qui font du peuple le tenant de la souveraineté, garant du bien public. En fonction des conditions concrètes, cette forme légitime peut correspondre à un «  gouvernement représentatif  », ou au «  gouvernement révolutionnaire  ».


Liberté, égalité

 

Pour Robespierre, la société est légitime si elle assure les conditions de l’égale liberté de tous, la possible maîtrise par chacun de son existence. Comme il en était le cas pour Rousseau, la liberté que vise Robespierre se présente comme une qualité essentielle qui concerne l’homme, non d’abord la liberté des échanges (mise au premier plan par Sieyès). La liberté de l’homme suppose le droit à l’existence, la possibilité pour chacun de subvenir à ses besoins, de ne pas se trouver contraint d’être dans la dépendance d’autrui, conditions d’une «  souveraineté sur soi-même  ».

La liberté de l’homme, son droit à l’existence, tendent à entrer en contradiction avec la liberté des échanges marchands, laissés à leur propre mouvement. Cette liberté ne peut être un produit du libre développement de ces échanges, tels qu’ils conduisent à l’asservissement de certains hommes par d’autres, et par suite à l’opposition entre classes riches et classes pauvres. La liberté ne peut prévaloir par le laisser faire, elle requiert des institutions sociales et politiques pour la faire prévaloir.

Ainsi, la liberté, comme chez Rousseau, est étroitement associée au principe d’égalité entre les hommes. Le droit à l’existence est un droit égal, de même que l’égale liberté de disposer de soi-même, contre tout rapport de dépendance (économique ou social). L’égale liberté ne peut être effective que si le peuple est le souverain, lui seul peut vouloir l’égalité. Dans la seconde phase de la Révolution, les ennemis de l’égalité ne sont plus les anciens privilégiés, mais ceux qui mettent en avant, comme Sieyès, la société d’échanges libres.


Liberté et propriété (légitime ou illégitime)

 

Toujours en continuité avec la conception de Rousseau, la propriété, pour Robespierre, doit être subordonnée à la liberté effective des hommes, c’est-à-dire leur droit égal à l’existence, à la maîtrise de cette existence. On peut sur cette base, établir une distinction entre propriété légitime et propriété illégitime.

La propriété légitime n’est pas attentatoire à la liberté d’exister.

 

«  La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister  ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là  ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter  ; c’est pour vivre d’abord qu’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes.  »

«  Ce qui est nécessaire à l’existence ne peut être livré au commerce, au profit, c’est seulement l’excédent qui peut être approprié de façon privée. Ce qui est indispensable pour conserver l’existence doit se constituer en propriété commune à la société entière.  »

«  Tout ce qui est nécessaire pour la conserver [la vie] est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants.  »

 

Pour que la subordination du privé au commun soit effective, assurant à chacun le droit à l’existence, le peuple doit aussi être propriétaire de la chose publique, et donc aussi propriétaire du gouvernement et des lois, qui sont son ouvrage.

 

«  Le peuple est le souverain  : le gouvernement est son ouvrage et sa propriété.  »

«  Quand la loi a pour principe l’intérêt public, elle a le peuple lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens, dont elle est l’ouvrage et la propriété.  »


Conditions de réalisation de la souveraineté du peuple

 

L’idée que seule une souveraineté effective du peuple peut garantir l’instauration d’une société légitime est centrale chez Robespierre, les ambivalences que recelait la notion de souveraineté de la nation chez Sieyès n’ont pas ici leur place.

La souveraineté du peuple suppose que celui-ci s’approprie la sphère politique, que les lois soient «  son ouvrage  », que le gouvernement demeure dans sa dépendance, que les fonctionnaires restent ses commis. C’est au peuple que revient la volonté directrice. Le gouvernement, les fonctionnaires doivent être conçus comme les bras qui exécutent sa volonté.

Ainsi le peuple n’est tenu d’obéir aux lois que si celles-ci correspondent à l’intérêt public, lui procurent la «  garantie sociale  » dont il a besoin. Si les lois ne correspondant pas à cet intérêt, le peuple n’est pas tenu de leur obéir, il peut rentrer dans le “droit naturel”, droit de désobéissance et d’insurrection.

Pour que le peuple puisse vraiment être le “propriétaire” des lois et du gouvernement, les conditions de l’élévation de sa capacité politique doivent être créées, afin qu’il puisse être élevé «  à la hauteur  » de ses droits et de sa destinée. Robespierre préconise pour ce faire un ensemble de mesures

–  Rendre publics les principes qui guident la liberté du peuple, afin que celui-ci soit éclairé. Rendre visible la vérité, en s’appuyant sur des contenus plus que sur des personnes.

 

«  Que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur.  »

«  (Il faut) prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de la liberté entre les mains de la vérité qui est éternelle plus que dans celle des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie les intérêts du peuple, ou qu’il retombe dans les mains des hommes corrompus […], la lumière des principes reconnus éclaire ses trahisons.  »

 

–  Renforcer la prise de conscience, la vigilance du peuple.


«  Le courage et la vigilance du peuple peuvent seuls conserver la liberté. Il est enchaîné dès qu’il s’endort, il est méprisé dès qu’il ne se fait plus craindre  ; il est vaincu dès qu’il pardonne à ses ennemis, avant de les avoir entièrement domptés.  »

 

–  Donner au peuple les moyens de contrôler ses représentants, en plaçant ceux-ci sous son regard.

 

«  Un peuple dont les mandataires ne doivent rendre compte à personne de leur gestion n’a pas de constitution.  »

«  [Les mandataires du peuple doivent se placer toujours] sous les yeux du peuple.  »

 

–  Le peuple doit pouvoir s’assembler librement, et librement délibérer.

Du temps doit être dégagé pour qu’il puisse s’assembler. Le temps consacré à la vie publique doit être indemnisé pour que le peuple puisse aussi devenir une classe disponible pour la politique.

Cherchant à donner les conditions d’une souveraineté effective du peuple, Robespierre s’oppose à la conception rationnelle, technicienne du métier politique, que proposait Sieyès.


Souveraineté et représentation

 

Dans la thématique de Rousseau, la volonté ne pouvait être déléguée, alors que le pouvoir devait l’être, afin que le peuple ne se détourne pas de ce qui touche aux affaires générales de la société. Pour Robespierre, il en est de même, la volonté ne peut pas non plus être vraiment déléguée, il envisage cependant une forme de représentation qui permette d’exprimer cette volonté.

Selon lui, la souveraineté a besoin d’un exercice réfléchi. Et celui-ci ne peut s’opérer si fait défaut une instance qui procure au souverain les moyens de réfléchir, de façon générale, pour déterminer le contenu de sa volonté. Faute d’une telle instance, ce sont les intérêts particuliers en concurrence qui seront représentés, sur la base d’un rapport de forces qui assure aux riches la domination. La représentation immédiate des intérêts, sous forme de “démocratie directe” reproduit en effet la lutte concurrentielle des intérêts et la loi du plus fort. Il convient de rechercher un mode d’expression général de la volonté du peuple, pour tout ce qui concerne les affaires communes (pour les affaires locales, particulières, peuvent exister des instances particulières).

Rejetant la démocratie directe, Robespierre refuse aussi le «  despotisme représentatif  », qui feint de gouverner au nom du peuple, tout en affirmant, comme Sieyès, que la compétence politique ne peut échoir qu’à des représentants “éclairés”. Les deux formes, démocratie directe et despotisme représentatif, servent au fond les mêmes intérêts, ceux de la société marchande des intérêts privés.


Le gouvernement révolutionnaire


Il n’existe pas d’harmonie spontanée des intérêts sociaux. Le gouvernement politique, conçu comme simple gestion rationnelle du «  mécanisme social  » (Sieyès), conduit à reproduire les conditions d’une société au service des plus riches. On ne peut en matière politique agir en postulant un principe de cohésion sociale spontanée qu’il s’agirait seulement de gérer selon les principes supposés d’une raison technicienne. Le «  gouvernement révolutionnaire  », ne postulant pas une cohésion sociale spontanée, une prise de parti s’impose dans le conflit qui oppose riches et pauvres, prise de parti pour le bien public, qui représente l’intérêt du plus grand nombre.

Vouloir le bien public, c’est combattre ceux qui s’y opposent, par la mise en avant des intérêts particuliers, la minorité, les riches, qui constituent des obstacles par rapport à la réalisation du but. C’est en fonction de ce but et de ces obstacles que Robespierre définit les principes du «  gouvernement révolutionnaire  »  :

 

«  en ayant en vue le but de la révolution, le terme où arriver  »,
et

«  les obstacles à surmonter, les moyens à utiliser  ».

 

On peut considérer ce gouvernement révolutionnaire du point de vue de son contenu et de sa forme.

–  Le contenu se rapporte au but  : faire valoir le salut du peuple, l’intérêt public. C’est par un tel contenu que se légitime le gouvernement révolutionnaire.

–  La forme est liée aux conditions de la lutte, aux obstacles qui doivent être surmontés  : guerre à l’intérieur, guerre à l’extérieur. La révolution n’est pas un jeu d’enfant, les principes d’angélisme ne correspondent pas aux conditions concrètes de la lutte.

 

«  La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis.  »

«  Le gouvernement révolutionnaire a besoin d’une activité extraordinaire précisément parce qu’il est en guerre.  »

 

Il faut une liberté de mouvement suffisante, une «  activité extra-ordinaire  », pour fonder la république contre ses ennemis. Ce n’est que lorsque celle-ci est instaurée et consolidée, que l’on peut la conserver par une activité ordinaire. Instaurer la république, dans les conditions de la guerre (intérieure et extérieure), requiert que le faisceau des forces soit «  resserré  », que les forces qui s’opposent au bien du peuple soient jugulées.

On ne peut, dans les conditions d’une guerre à l’intérieur et à l’extérieur concilier les forces contraires, il faut trancher. Sous cet angle, le gouvernement révolutionnaire se présente comme alliance de la vertu et de la terreur.

–  La vertu peut être rapportée au contenu, à la finalité, de la lutte  : le salut du peuple, le bien public, qui confèrent leur légitimité au gouvernement révolutionnaire.

–  L’usage de la terreur contre les ennemis du bien public, n’est pas un but en soi, mais une forme momentanée de lutte pour atteindre les finalités posées, en fonction des conditions de la lutte.

Le contenu donne sa légitimité au gouvernement révolutionnaire, sa forme peut se révéler illégale. Mais cette illégalité de forme ne doit jamais selon Robespierre être confondue avec le but. La terreur contre les ennemis du bien public n’est pas le but. Et plus encore, si la terreur n’est plus liée à un contenu légitime, elle se pose tout à la fois comme illégale et illégitime. Elle prend dit Robespierre «  l’énergie d’un poison violent  ».

 

«  Plus son pouvoir est grand, plus son action est libre et rapide  ; plus il [le gouvernement révolutionnaire] doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue  ; son nom deviendra le prétexte et l’excuse de la contre-révolution même  ; son énergie sera celle d’un poison violent.  »

 

Robespierre propose ici un critère universel d’analyse des formes politiques, révolutionnaires ou non. La légitimité d’un régime est à rapporter à son contenu social, non à sa seule forme ou à sa dénomination.

 

Pour conclure, on doit noter que les deux discours, celui de Robespierre et celui de Sieyès, présentent des éléments communs  :

–  Conception révolutionnaire d’instauration d’un droit politique légitime, par rapport à un contenu social, contre l’ordre ancien ou l’ordre établi.

–  Reconnaissance d’une lutte entre forces sociales aux intérêts opposés et volonté de trancher, faire prévaloir les intérêts généraux de la société, qui trouvent à s’exprimer dans une classe déterminée de la société, lors de périodes déterminées de l’histoire des formations sociales.

Les distinctions portent sur le fait qu’ils ne se positionnent pas au regard des mêmes moments de l’histoire, des mêmes visées sociales. Sieyès pose les conditions d’un gouvernement politique qu’il imagine à même de juguler les contradictions sociales de la société nouvelle (capitaliste) en voie de développement. Robespierre représente en quelque sorte le moment d’apogée dans l’affirmation d’un principe de légitimité fondé sur l’intérêt du peuple, et anticipe sur la création des conditions effectives de sa souveraineté. Selon Sylvain Maréchal, la condamnation de Robespierre peut être considérée comme la fin [provisoire  ?] d’une phase “avant-courrière d’une révolution bien plus radicale”. En ce sens, Robespierre se situe par rapport à l’avenir, tandis que Sieyès est, comme il le signale lui-même, encore rivé au présent.


ROBESPIERRE (Maximilien de), Textes choisis, Éditions sociales, 1974.

 

Retrouver la boussole de la lutte historique des classes populaires

1 janvier 2021

 

Un temps d’arrêt suspend la destinée  :
Qu’est devenu le mot d’ordre En avant  !
Nous naviguons la poupe retournée.  
Pierre Dupont (21 février 1848)

 

La métaphore du navire pour figurer la Cité politique a été souvent utilisée depuis l’Antiquité. Par la suite, elle a pu s’appliquer à la nation, la République, à l’image d’un vaisseau naviguant en haute mer, affrontant l’adversité, parfois jusqu’à la défaillance ou la perdition. Nul besoin de préciser que par cette métaphore, il s’agissait de signifier la nécessité pour l’équipage pour parvenir à bon port de disposer d’un bâtiment conçu pour des périples au long cours, de marins capables de tenir la barre jusqu’à destination, mais aussi d’outils pour s’orienter, de cartes, de boussoles.
C’est par le biais d’une telle allégorie que lors de la Révolution de 1848, Pierre Dupont fait état de cette absence d’orientation qui met le devenir de la république en suspens, et plus encore celui de la “république sociale”, objectif historique visé par le mouvement ouvrier socialiste. Cette même année, dans «  La république en danger  », Louis Festeau dresse pour sa part le tableau des obstacles, des périls, qui s’opposent à l’atteinte de ce “cap” historique.


Nous naviguons au milieu des rochers,
La terre est loin, le soleil gros d’orages,
Notre vaisseau vole au cap des naufrages.


Dans le cadre d’un épisode particulièrement tempétueux de la lutte des classes populaires, Louis Festeau témoigne de la difficulté de cette lutte, des embûches, des forces adverses, qui se dressent à son encontre, et qui s’opposent à l’atteinte du but fixé.

 

“On a perdu la boussole”

 

 

La suspension des perspectives historiques ne signifie pas clôture

 

De fait, les finalités d’ordre historique que s’assignait le mouvement ouvrier socialiste ne parvinrent pas à être réalisées lors de la révolution de 1848. Ce n’est sans doute pas la boussole, l’orientation sur le long terme qui faisait alors principalement défaut. Le mouvement socialiste, sorti de sa phase utopique, commençait déjà à poser les linéaments d’une analyse du fondement économique du régime capitaliste, de ses contradictions inconciliables, telles qu’elles établissaient la nécessité, et la possibilité, d’édification d’un autre régime économique, le socialisme. Des perspectives concrètes reposant sur une base objective s’ouvraient ainsi pour les siècles à venir. Ce qu’un autre poète et chansonnier populaire, Victor Rabineau, exprimait en 1849 dans la République sociale  : «  Frères, l’idée est invincible. On la croit morte et son tombeau redevient sa couche natale  ».

Ce qui faisait défaut pour que les objectifs ­historiques du mouvement socialiste soient atteints, touchait aux conditions générales de la période  : le capitalisme en était encore à sa phase ascendante, il n’était pas encore entré dans sa phase de ­déstabilisation générale et de perte historique de légitimité, telle qu’elle s’amorce à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Ce qui s’est perdu concerne l’orientation générale de la lutte. Cette perte ne relève pas, du moins directement, des conditions de réalisation du socialisme à partir de la base économique que le capitalisme a développée. Les antagonismes fondamentaux de ce mode de production et d’échange se sont accrus et les conditions matérielles de sa transformation sont réunies. Le problème est qu’il n’existe plus de boussole, de perspectives d’ordre historique, exposées à la vue des classes populaires comme de l’ensemble de la société.

Depuis au moins un demi-siècle, les perspectives historiques des classes populaires paraissent en effet suspendues dans le temps. La voie qui permettrait de mettre effectivement fin aux antagonismes destructeurs du capitalisme, d’édifier une économie vraiment “sociale”, se présente comme obstruée, laissant place, dans une situation de crise, à la lutte de tous contre tous, chacun pour sa survie propre.

Il faut prendre acte de ce recul historique, de la réaction politique généralisée qui l’accompagne, en sachant qu’il y en eut d’autres, qui, dans l’histoire, furent surmontés.


Situer la période actuelle dans le cadre d’une lutte d’ordre historique

 

Comme le spécifiait Lénine dans Que faire  ?, la lutte des classes, ne se borne pas à la lutte de telle ou telle catégorie «  contre le patronat et le gouvernement  ». Comme le fut le cas pour la lutte de la classe bourgeoise contre les forces féodales, elle se poursuit sur plusieurs siècles, avec succession de pas en avant, de reculs, de défaites, de victoires, chaque fois à une échelle plus large.

La volonté populaire visant à faire prévaloir un régime effectivement “social” a commencé à se cristalliser avec la Révolution française, mais les idées qui projetaient cette volonté remontent au moins au XVIIIe siècle, avec Rousseau notamment. Au XIXe siècle, elles atteignent un état de maturité avec les socialistes non utopiques du XIXe siècle, puis avec Marx et ses continuateurs. En France, la volonté de transformation de l’ensemble social se manifeste aussi par une succession de révolutions. Celles-ci ne parviennent pas à des victoires définitives, mais élargissent chaque fois plus leur impact au plan national et mondial. Après la défaite de la révolution populaire de 1848, ceux qui tenaient au monde “tel qu’il est” ont eu beau proclamer leur victoire, voire prononcer l’oraison funèbre de l’ambition socialiste et communiste, ils seront démentis par l’histoire. Leur croyance en un non-lieu imaginaire où s’évanouiraient les antagonismes du monde capitaliste sera contredite. L’organisation ouvrière et socialiste partout se reconstruit et étend sa capacité hégémonique, tandis qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le capitalisme entre dans une phase d’extension mondiale allant de pair avec une déstabilisation d’ensemble, et, en point d’orgue, le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

C’est au cours de cette guerre que survient la révolution russe, en continuité avec les aspirations et combats menés dans de nombreux pays par le prolétariat et les classes populaires, dans le droit fil des objectifs visés par le mouvement du socialisme historique. Pour partie, cette révolution s’inscrit encore comme une clôture de l’Ancien régime, dans un pays qui n’avait pas encore réalisé sa révolution bourgeoise. Elle sera confrontée à de rudes ennemis. Dans un pays qui ne disposait pas de toutes les conditions économiques et politiques pour un succès rapide et facile, la révolution parvient cependant à résister aux assauts des puissances capitalistes coalisées et à édifier la société sur une base économique socialiste. L’ordre du monde en sera modifié en profondeur, contraignant cette fois-ci le mouvement immanent du capital à perdre du terrain sur tous les continents. Ceci non pendant quelques mois, mais pendant plus d’un demi-siècle.

Certes, la puissance socialiste finira par rendre les armes, face aux assauts extérieurs et aux difficultés intérieures qu’ils ont potentialisés. Il en est résulté une perte d’orientation pour les classes populaires et l’ensemble du monde. Cela ne signifie pas que la perspective socialiste soit caduque, qu’il faille la poser comme à jamais irréalisable. L’exigence de mettre fin aux effets destructeurs du régime capitaliste réside en effet dans la “logique” même de ce régime [voir dans le numéro 16  : La contradiction fondamentale du capitalisme].

Bien que cette “logique” puisse pousser “objectivement”, à une transformation sociale, on doit prendre en compte l’état de désorientation et de désorganisation actuelle des classes populaires qui les rend peu aptes à reprendre l’initiative. Une grande partie des courants politiques et de l’intelligentsia, plus spécialement à gauche, ont en effet participé au cours du dernier demi-siècle d’une volonté de déconstruction des orientations historiques de lutte des classes populaires, par une propagande active de déconsidération de la première réalisation historique d’un mode de production socialiste. Plusieurs s’en sont glorifiés en se posant en adeptes d’un courant de “déconstruction”.

On pourrait imaginer que dans un monde livré une fois de plus au chaos engendré par une crise générale du capitalisme, les peuples puissent néanmoins se tourner vers la révolution, bien que ne disposant plus d’orientation générale, de perspective historique concrète. Mais il convient de s’interroger d’abord sur “ce qui est” et non de projeter en imagination ce que l’on souhaiterait qu’il soit. Les données de la situation, la montée de mécontentements sans issues assignables, portent plus vraisemblablement dans le temps présent au renforcement de processus de fascisation, comme ce fut le cas dans l’entre-deux-guerres dans la foulée de la grande crise capitaliste. Lors de crises du monde capitaliste, chaque catégorie ou sous-catégorie sociale, chaque individu, tous, se trouvent acculés à défendre leur propre peau, imaginant pour certains que de l’addition des intérêts particuliers va magiquement se former un intérêt commun. Dans une telle conjoncture, se font entendre la voix de sirènes promettant des solutions imaginaires qui aboutissent à déconstituer ou détruire les cadres constitués (nation, république, mais aussi démocratie représentative dite “bourgeoise”, conquise en alliance avec le peuple).

[Voir dans ce numéro les dossiers Crise générale du capitalisme et processus de fascisation, et, L’unité de la nation, le peuple, les classes sociales].

Si l’on compare ici encore, la lutte de ces classes populaires à l’avancée périlleuse d’un navire sur une mer démontée, comme le fait Pierre Dupont, il semble que dans cette situation de crise on en soit venu à naviguer à reculons, ne plus orienter le regard vers l’avant, la proue, l’avenir, mais vers l’arrière [1].


Accompagner les convulsions du capitalisme ou travailler à ressaisir l’initiative historique

 

Nous en sommes là. Que faire  ?

Déjà connaître, on l’a dit “ce qui est”, l’état des choses, afin de comprendre leur mouvement interne, et par conséquent les principes qui président à leur transformation. C’est sur la base des progrès de cette connaissance qu’on pourra délimiter le possible.

On a posé une alternative  : ou bien accompagner les convulsions du capitalisme, ou bien ressaisir l’initiative historique  ? De fait, il ne s’agit pas d’un véritable choix, on se trouve plutôt face à un dilemme. Le premier terme contredit le libre déploiement du second. Dans le futur proche, tout pousse à un obscurcissement de la conscience, il faut vraiment avoir un état d’esprit tourné à la dialectique pour déceler les germes d’un mouvement contraire. Pour l’heure, les classes populaires comme l’ensemble de la société, ne sont pas en situation de ressaisir l’initiative historique, d’agir sur le mouvement immanent du capital, en en révolutionnant la base. De fait, elles se trouvent et se trouveront tenues d’accompagner ses convulsions. La période de recul n’a sans doute pas encore atteint son point culminant.

Il est difficile dans ces conditions de donner à voir les perspectives de réorientation du mouvement historique d’ensemble. Cela s’inscrit cependant dans le champ du possible, première et fragile digue pour contrarier, si peu que ce soit, les effets destructeurs du régime économique en crise, pour regagner du terrain, créer les conditions d’une ressaisie de l’initiative historique. Contre la déconstruction du demi-siècle passé, c’est à un travail de reconstruction qu’il faut s’atteler pour les décennies à venir, rétablir la continuité historique.

Ce travail peut et doit prendre appui sur la théorie, mais aussi sur l’état de conscience des classes populaires. Celui-ci, si on y prête attention, n’exprime pas seulement le chacun pour soi, la discorde, mais aussi un besoin d’unification, de retour à des repères, des perspectives d’ordre historique. Il expose aussi le besoin de savoir, savoir «  où on en est  », comprendre les causes de la situation actuelle, donner un contour au possible. Dans le précédent numéro de Germinal, il a été fait état de ces prises de conscience.


«  rechercher la cause de tout ça  »  ; «  s’emparer des réalités du monde, de la période  »  ; «   savoir où on en est [pour] voir s’il y a possibilité de changement  ».

 

On observe à cet égard un décalage entre l’état de conscience d’un certain nombre de “gens ordinaires” par rapport aux partis, organisations, censés les représenter ou les guider, et dont la voix domine la leur. Beaucoup se préoccupent de la question des orientations historiques. On note l’idée d’un “avant” et d’un “après” dans le temps. Avant, il existait des orientations générales pour penser et agir en vue de transformer la société, cela est maintenant perdu, le futur et même le présent se présentent comme incertains, sans possibilité de projeter un «  horizon d’attente  ».


«  L’avenir est incertain  », «  c’est opaque, on ne sait pas ce qui va se passer  ».


«  C’est une période de flou, sans perspective  »  ; «  avant il y avait un projet commun  », «  on comprenait où on allait  », «  [il faut comprendre] comment on a pu perdre tous les repères  ».

 

Comme il en est le cas lors des périodes de tension qui peuvent annoncer la montée de processus de fascisation, le climat de violence et de haine qui résulte de la situation de crise et tend à se propager dans toute la société, suscite un surcroît d’inquiétude  :


«  ça devient le monde sauvage  »  ; «  il y a maintenant trop de haine partout, entre bobos et paysans, entre ceux qui travaillent sans filet et ceux qui sont ­fonctionnaires, protégés, même entre voisins, partout  »  ; «  la violence partout, tout le temps, partout, pour rien, à la place de parler  ».

 

Face à cette situation de chaos, il est fait état de l’impuissance de la population, voire des gouvernements eux-mêmes  :


«  on a l’impression d’être dans une période de chaos  », «  on ne maîtrise plus grand chose  ».

 

Quant aux luttes du présent, elles semblent aller «  dans tous les sens  », sans but commun, les uns contre les autres. C’est le combat chacun pour soi pour sauver sa mise  : catégorie contre catégorie, religion contre religion ou non religion, couleur de peau contre couleur de peau, genre féminin contre genre masculin, etc.


«  Les mouvements veulent tous s’imposer  », «  chacun veut tout pour lui  », «  [c’est le choc des intérêts particuliers  »  ; «  multiplication des luttes […] dans tous les sens  : climat, gilets jaunes, religions, identités de toutes sortes  : sexuelle, nationale, locale, raciale, alimentaire, animalière…  »

 

Plus que d’une condamnation dont on imagine qu’elle serait sans effet, il peut s’agir d’un constat sur «  ce qui est  », d’un souci de cerner les causes de cette centration sur les divers intérêts particuliers, dans une situation de crise, dans sa relation avec l’absence de repères généraux.


« Avec la crise, chacun perd quelque chose, donc il se défend sans penser aux autres  »  ; «  chacun a peur de l’avenir [pour] son avenir, et essaie de maintenir ce qu’il a, ce qu’il croyait posséder comme chose acquise définitivement  ».

 

Ces données encore éparses sur l’état de conscience qui se fait jour au sein des classes populaires, et sans doute au sein d’autres classes, attestent d’un besoin de réorientation et de réorganisation générales, de reconstitution de repères historiques. La réalisation des tâches nécessaires à une ressaisie de l’initiative historique s’inscrit ainsi dans l’ordre du possible. à condition que l’on veille à rétablir ce qui, dans l’histoire, a présidé à l’actualisation de cette initiative  : la théorie, l’analyse de «  ce qui est  », dans ses traits essentiels et de ce qui porte à sa transformation. Ce sont les tâches qu’accomplirent en France, en leur temps, des théoriciens du mouvement socialiste dès avant 1848 [2], Marx dans le sillage de ce mouvement, ou encore, dès les années 1880-90 Plekhanov ou Lénine en Russie.

Ce n’est pas une mince affaire.

 




Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. On constate ainsi qu’au sein des sociétés du monde capitaliste, parmi les classes les plus épargnées par les effets néfastes de ce régime, une majorité s’est en quelque sorte “installée”, profitant des accalmies instaurées entre deux phases majeures de crise. Faute d’une orientation générale pour sortir l’ensemble de la société de l’impasse, ces classes visent surtout à revenir à un passé plus enviable, à un capitalisme plus “humain”, sans voir qu’il s’agit d’un régime économique, sans cœur et sans âme, conduit par son mouvement immanent, et qui comme tel, ne peut être durablement réformé, comme en atteste la périodicité de ses crises générales.
  2. 2. Voir dans ce numéro l’article  : «  La lutte pour faire prévaloir une économie vraiment “sociale”. Une lutte d’ordre historique. à propos de textes de François Vidal (1844-1948)  ».

DOSSIER : L’unité de la nation, le peuple, les classes sociales

1 janvier 2021

 

Quatre contributions pour ce dossier  :
–  En «  temps d’orage  » et de guerre civile . La souveraineté, axe constitutif de la république. L’analyse de Jean Bodin (1530-1596)
–  Nation, classes, lutte de classes, dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels (1848)
–  Auguste Blanqui (1805-1881). La légitimité de la nation revient aux classes populaires
–  Jules Guesde (1845-1922)  : Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

 

Le rapport nation, classes, lutte de classes

 

On commencera par présenter brièvement les trois dernières contributions, celles qui concernent le rapport entre classes et nation. On abordera ensuite la question de la formation historique du cadre national nécessaire au processus d’unification tant des classes sociales [classes “pour soi”] que du peuple dans son ensemble.

Sur la base d’une citation extraite du Manifeste du parti communiste  : «  L’histoire de toutes les sociétés qui ont existé jusqu’à aujourd’hui a été l’histoire de lutte de classes  », nombre de commentateurs, tels ici Henri Lefebvre, ont tiré la conclusion suivante  : Marx aurait «  nié la nation au profit de la lutte de classes  ».

Comme l’a souligné l’historien Pierre Vilar [1], l’importance accordée à la lutte entre classes sociales cette formule du Manifeste, ne vaut pas pour négation des formations nationales, qui relèvent elles aussi de l’histoire, tout comme l’existence de luttes historiques entre d’autres formes de groupements humains  : les nations, les Empires, les “superpuissances”, etc.

 

«  Toute l’œuvre de Marx et Engels témoigne contre cette interprétation abusive du primat des luttes de classes dans l’histoire  ».

 

Poursuivant sa lecture attentive du texte du Manifeste, Pierre Vilar analyse les rapports entre nation, et classes et lutte de classes dans le cadre du capitalisme et dans la perspective du socialisme. Il établit, que le fait national peut être assumé par des classes successives et «  changer de sens  » suivant la classe qui l’assume  : la bourgeoisie lors de sa phase d’ascension contre le morcellement féodal, le prolétariat lorsqu’il révolutionne la société capitaliste et édifie le socialisme.

Si les formations nationales sont des produits et des formes politiques de l’époque bourgeoise d’évolution des sociétés, le capitalisme en développant le marché mondial, brise les barrières nationales, et finit par déconstituer les nations elles-mêmes. D’une certaine façon, c’est moins la bourgeoisie, en tant que classe –  dans le champ historique et politique  – qui tend à détruire le fait nation, que le mouvement économique immanent du capital qu’elle a déchaîné, mais ne maîtrise pas.

Contre ce processus de déconstitution, c’est au prolétariat, que revient la prise en charge de la nation, non pas parce qu’il élimine ce qui est international, mais «  parce qu’il réalise l’universel bridé et nié par le capital  » [2]. En sachant que la formation d’un cadre national par la classe bourgeoise, a préparé les conditions politiques d’une telle prise en charge, les conditions d’une action unitaire pour les classes prolétariennes.

C’est à cette conception des rapports entre classes et nation que s’attachent deux dirigeants socialistes historiques, Auguste Blanqui et Jules Guesde. Tous deux portent un intérêt particulier au positionnement des classes sociales (bourgeoises et prolétariennes) dans la formation historique de la nation, pour sa défense ou son démembrement. Pour eux, les réalités et les notions de classe et de nation ne s’opposent nullement, et la défense de la nation se trouve davantage du côté des classes exploitées que d’un capital livré à son propre mouvement.

 

Le cadre national comme condition de l’unification du peuple

 

Dans un premier temps, on a proposé un éclairage d’ensemble sur les conceptions de trois auteurs socialistes et communistes du XIXe siècle touchant au rapport entre classes et nation. Faisant retour à la première contribution, c’est à la question des conditions de l’unification politique du peuple en nation, qu’on s’attachera, en sachant qu’il s’agit de ­conditions sine qua non pour l’expression de ses perspectives historiques, face à toute la société.

Pour les auteurs précédemment consultés, c’est dans le cadre de nations historiquement constituées que les intérêts historiques des classes populaires peuvent être formulés et projetés. Lorsque le cadre national est en voie de déconstitution, comme cela se produit avec la domination mondiale du régime capitaliste, cette déconstitution ne relève pas d’une lutte des classes au sens historique du terme, mais des effets de ce régime qui tend à supprimer les nations historiques, en même temps qu’il tend à dissocier les unités sociales, de classe, au profit de la lutte de tous contre tous, du “chacun pour soi” pour des intérêts partiels, économiques ou identitaires, en opposition.

Dans une conjoncture historique fort différente de la nôtre, c’est à de tels problèmes que s’est trouvée confrontée la France du XVIe siècle, en proie à des facteurs de dissociation violente  : luttes d’intérêts entre clans féodaux, entre factions se réclamant de telle ou telle religion, entre corps et catégories visant à la défense de “lois privées” (privilèges) contre l’intérêt public, contre le processus d’unification en construction. Toutes ces divisions étaient attisées par des puissances étrangères.

C’est dans ce contexte que Jean Bodin (1530-1596) publie Les Six Livres de la république. Cet ouvrage dresse les contours d’un cadre politique capable de réaliser l’unification du peuple et de la formation nationale, contre ses facteurs de destruction, internes et externes. Du point de vue d’une théorie générale de la formation des nations, une telle unification n’exclut nullement la lutte pour faire prévaloir des perspectives sociales de classes. Cette question toutefois, dans sa signification contemporaine, n’est pas alors à l’ordre du jour, si l’on exclut la lutte de la royauté et de la bourgeoisie contre les classes relevant de l’ordre féodal. Ce qui est à combattre, est la division de la nation en grandes factions qui fracture l’unité en construction du peuple  –  on parlerait aujourd’hui de “séparatismes” avant la lettre. Ceci d’autant que la sécession du pays par ces menées factieuses favorise la conquête extérieure. Brandissant les «  torches de la discorde  », elles attisent selon Jean Bodin, les passions particulières, allumant partout «  le grand feu de la sédition  ».

 


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Pierre Vilar, «  Réflexions sur les fondements des structures nationales  », la Pensée, janvier-février 1981.
  2. 2. Voir Bernard Peloille, De la nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.

En « temps d’orage » et de guerre civile. La souveraineté, axe constitutif de la république. L’analyse de Jean Bodin (1530-1596)

1 janvier 2021

  

 

La période actuelle en France est marquée par des processus de division, qui ne relèvent pas vraiment d’une lutte historique de classes, mais plutôt du «  chacun pour soi  » et de la lutte de «  tous contre tous  », pour défendre des intérêts catégoriels ou communautaristes, les uns et les autres s’efforçant de tirer la couverture à soi, sans souci de l’intérêt public. Il peut sembler aujourd’hui que l’unité de la nation, garante d’un minimum de bien commun, soit compromise, voire en voie de déconstitution.

En dépit de conditions historiques fondamentalement différentes, cette situation s’apparente par certains aspects à celle de la France du XVI e siècle, siècle au cours duquel le pays se trouve en proie à des guerres étrangères et des divisions violentes  : guerres de religion, prédominance d’intérêts et de luttes régressives de clans féodaux historiquement en déroute, corps et catégories visant à l’auto-administration pour des biens et privilèges particuliers. Le tout attisé par des puissances extérieures  : guerres et conflits avec les États pontificaux, avec l’Empire germanique, en alliance avec des Ligues et seigneurs féodaux, dont les prétentions avaient été réduites et qui tentent de se reconstituer en unités plus ou moins autonomes.

La désagrégation paraît alors l’emporter sur le courant d’unification.

C’est dans ce contexte que Jean Bodin (1530-1596) publie en 1576 les Six Livres de la République, qui dressent les contours d’un cadre politique capable de réaliser l’unification de la formation nationale, cadre dont il expose les caractères essentiels sous le mot de République. Ce mot est à comprendre dans son sens étymologique de «  chose publique  », principe de cohésion contre les intérêts partiels en lutte, qui portent à la dissociation. Qu’il s’agisse d’un État populaire ou d’une monarchie, on considère qu’il y a république si le bien public prévaut pour toute la société.

Jean Bodin est né à Angers sous le règne de François 1er. Membre du groupe des «  politiques  » ou «  mécontents  » (avec Michel de l’Hospital), il est partisan de l’unité de l’État, au-dessus des divisions religieuses, et contre le «  partage du pouvoir  » aux ligues et féodalités. Ses Six Livres constituent une réponse aux critiques du pouvoir souverain, (notamment le Contr’un de La Boétie). Son œuvre prépare en quelque sorte le triomphe d’Henri IV. On a pu dire qu’elle marquait la volonté de «  mettre le pays dans une situation conforme à son génie  » [1].

Les Six Livres sont une œuvre polémique, écrite «  en temps d’orage  ». Ils sont centrés sur les fondements d’une puissance cohésive, capable de remédier à l’affaiblissement du royaume et à «  l’anarchie du temps  ». L’ouvrage est écrit en langue populaire. Trente-sept éditions seront proposées de 1576 à 1641, puis il connaîtra une éclipse lorsque ses principes seront pour l’essentiel réalisés.

 


Connaître la forme essentielle des choses pour pouvoir les transformer

 

Les Six Livres sont le fruit d’une élaboration théorique qui comprend deux moments  : l’observation des faits avant de proposer les contours d’un cadre politique unificateur, en restant dans le domaine du possible historique, dont Bodin recherche les éléments directeurs.

Il n’existe selon lui «  rien de fortuit dans le monde  », on doit donc chercher la cause profonde des changements qui se produisent dans la société, et pour cela définir la structure fondamentale des choses. Pour connaître les principes qui font l’unité des républiques, il ne faut donc pas s’arrêter aux «  accidents  », mais à la forme essentielle des choses, la connaissance, la science, sont à ce prix.

 

«  Ne pas s’arrêter aux accidents innumérables, mais bien aux différences essentielles et formelles. Autrement on tombe dans un Labyrinthe infini qui ne reçoit pas le nom de science.  »

 

Dans ce but, Bodin prend en compte les principes universels qui ont donné forme à toutes les sociétés connues, leurs éléments communs et distinctifs, qui exposent quelle est la finalité de la république (recherche et maintien du bien public) et ses formes de réalisation. La connaissance a un objectif pratique. Si l’on produit une définition théorique de la république, on peut parvenir à réaliser le but que l’on se fixe, car l’on sait où l’on doit arriver.

 

«  Pour bien viser la cible, il faut la connaître, sinon on ne peut l’atteindre.  »

 

Outre les principes universels, il faut ainsi connaître les conditions dans lesquelles se trouve la société particulière, pour laquelle on vise un but déterminé. En continuité avec la philosophie d’Aristote, Bodin affirme la relation nécessaire entre la «  forme  » d’une chose et sa finalité. La «  forme  » doit correspondre le mieux possible à une «  matière  » donnée, c’est-à-dire la formation historique française. La république en ce sens devra correspondre à l’état de développement réel (essentiel) de cette formation, même s’il s’agit d’anticiper sa réalisation effective. Il ne s’agit pas en effet pour Bodin de figurer «  une république en idée  » «  sans effet  » – comme le font les philosophies de Platon ou de More – mais d’adapter la pratique politique aux conditions réelles dans l’espace et dans le temps. C’est en fonction de cette conception que Bodin pose la relation entre vouloir et pouvoir, entre «  ce que l’on veut  » et «  ce que l’on peut  »  :

 

«  Bonheur  : pouvoir ce qu’on veut. Grandeur  : vouloir ce qu’on peut.  »

 

La conception de la grandeur historique selon Bodin peut sans doute être mise en perspective avec celle d’un De Gaulle. La suite de l’histoire lui a donné raison. Il a voulu le possible et contribué à le former. Et cela, même si à l’époque de la plus grande division et de la dislocation du processus d’unification, nul doute que par moments, il lui soit arrivé de douter de son possible achèvement.

 


L’unité de la République et le principe de souveraineté

 

Ce qui fait «  l’âme  » de la République, son unité, selon Bodin, son principe constitutif essentiel est la Souveraineté. La notion de souveraineté ne peut être comprise par la seule référence à la puissance. Elle est rapportée à la finalité de la république qui donne les conditions de formation d’un cadre unitaire commun à tous les citoyens. L’unité, pour se trouver fondée, suppose en effet la constitution d’un cadre commun, qui constitue un «  être  » à part entière. L’unité de la république ne résulte pas d’une “communauté” originaire, de race, de culture, plus ou moins fantasmée, mais d’un processus de construction, de «  formation  », c’est-à-dire de l’institution d’une «  forme  » permettant la réunion d’éléments jusqu’alors plus ou moins informes et disjoints. “L’appartenance” passive à une “origine” ou “culture”, sans pratique de construction volontaire, qui aurait fictivement préexisté à l’association des citoyens dans la république, ne peut maintenir l’unité. L’unité ne peut pas plus d’ailleurs résulter de la violence ou de la coercition.

Pour faire comprendre la nécessité de ce travail de construction, Bodin use d’une analogie – rapport de “similitude” – entre la république et un navire, analogie plus juste et plus parlante que celle de l’organisme pour rendre compte d’une unité construite d’ordre politique (non «  naturelle  »).

 

«  Tout ainsi que le navire n’est plus que bois, sans forme de vaisseau, quand la quille, qui soutient les côstes, la proue, la poupe, le tillac, sont ôtés  : aussi la République sans puissance souveraine, qui unit tous les membres et parties d’icelle, et tous les ménages, et collèges en un corps, n’est plus République. Et sans sortir de la similitude, tout ainsi que le navire peut être démembré en plusieurs pièces et brûlé du tout  : aussi le peuple peut être écarté en plusieurs endroits, ou du tout éteint, encore que la ville demeure en son entier  : car ce n’est pas la ville ni les personnes qui font la cité, mais l’union d’un peuple sous [un principe souverain].  »

 

Comme la quille pour le navire, la puissance souveraine confère une forme unitaire aux divers éléments de construction de la république qui, par là se constitue en «  être  », en «  un  »  : principe d’unité et d’indivisibilité. Il ne s’agit pas de l’unité et de l’indivisibilité d’un être naturel, comme l’est par exemple un être humain ou un être animal, mais d’un «  être par construction  ». Par sa construction, la république dotée de capacité souveraine acquiert la maîtrise sur elle-même, elle n’est pas dépendante d’autres puissances, assujettie. La souveraineté est le pivot, dit Bodin, sur lequel tournent toutes les parties, elle fait «  union du peuple  », par «  union et liaison des familles, corps et collèges et tous les particuliers en corps parfait de république  ».

La forme «  Une  » donnée par le principe souverain est plus ou moins «  bonne  », apte à assurer et maintenir l’unité, ceci en fonction des conditions sociales et historiques, mais même les «  mauvaises formes  » sont préférables à l’absence de toute forme, qui est l’anarchie, la destruction de tout principe d’unité. Que le peuple en soit ou non dépositaire, la puissance souveraine, confère la «  forme  », le «  cadre  » nécessaire de l’unification. La conservation de l’unité dépend toutefois d’autres conditions sur lesquelles Bodin s’attarde  : mise en avant du bien public, justice en conformité avec le droit naturel, loi commune, principe minimum d’égalité.

La constitution et le maintien des républiques ne découlent nullement de conditions “naturelles”, d’une présumée “homogénéité  » de la population ou d’une “identité” originelle. Bodin précise par ailleurs que “l’unité” ne signifie pas “unisson”, le “discord” peut contribuer à forger l’unité, afin de «  dégager la vérité du bien public  ».

 


Conditions de conservation des républiques et de leur possible naufrage  : Une théorie concrète

 

La théorie de Bodin peut sembler un schéma idéal qui ne correspond en rien aux données de la situation. Au moment où Bodin publie les Six Livres de la République, le royaume de France se trouve en effet en situation périlleuse. Et, comme aujourd’hui, le «  navire de la république  », n’a pas «  le vent en poupe  », ni «  le vent agréable, où l’on n’a à penser qu’à jouir d’un repos ferme et assuré  ». Dans ces conditions de péril, la nécessité est à l’action plus qu’aux idées pures, qu’à la contemplation, au rêve utopique. Ce que Bodin reconnaît. Si la finalité ultime que les hommes doivent s’assigner est la contemplation, ce n’est que le septième jour, écrit-il, que celle-ci est possible, car «  les six premiers jours ont été assurés  ». Pour la conservation de la république, l’heure est donc à l’action, mais pas en agissant «  n’importe comment  », sans s’assurer des moyens de réussir.

Lorsque «  l’orage a tourmenté le vaisseau de la république avec violence, tous ensemble (capitaine, équipage, passagers) courent le même danger, et doivent se prêter la main afin de parvenir au «  bon port de salut  ». Il ne faut rien attendre des ennemis en terre ferme qui prennent plaisir au naufrage de notre république  ».

Pour tenir compte du but que l’on s’assigne, il est indispensable de considérer des données qui concernent «  l’état universel des républiques  », mais aussi les données particulières et la nature des liens formés par chaque peuple. Le bon architecte, dit Bodin, accommode son bâtiment «  à la matière qu’il trouve sur les lieux  ». Pour former une république, il convient ainsi de s’accommoder du «  naturel des sujets  », sans s’appesantir sur des données supposées immuables (on pourrait dire identitaires) du «  caractère des peuples  ». Les «  différences d’humeur  » ne tiennent pas à un «  mélange des peuples  ». Le peuple se construit politiquement, indépendamment des “origines” des parties qui le composent. Ce sont les lois, les coutumes, et tout ce qui “nourrit” [forme] les peuples au sein de la république qui sont à même de changer le «  naturel  » des peuples, comme le signale la formule  : «  Nourriture passe nature  » [prévaut sur la nature].

Pour Bodin, le facteur politique est primordial pour la formation et la conservation des républiques. Les républiques n’ont pas d’existence prédéterminée, immuable avant d’être construites, elles ne sont pas non plus éternelles. Elles naissent, se développent, fleurissent, changent, elles peuvent tomber en décadence, puis en ruine, et ceci dépend en grande partie de leurs principes de construction. Même florissante en beauté, la république vieillit, comme si elle était «  sujette au torrent fluide de la nature  ». Les républiques peuvent tomber de leur propre pesanteur, du vieillissement, ou de «  maladies internes  », ou encore par la violence des ennemis. Toutefois une république, ayant «  pris son commencement  », si elle est bien fondée, peut s’assurer contre la force extérieure et contre les maladies intérieures, et peu à peu croître en puissance. La politique consiste à viser à sa conservation, sans ignorer que l’État florissant ne peut être toujours de longue durée, comme tout ce qui ressort de la variété des choses humaines, et qu’il faut parfois rebâtir ce qui a été détruit ou altéré.

En fonction des conditions [historiques et sociales, politiques], les républiques se forment et se modifient en raison de causes enchaînées dépendant les unes des autres, qu’elles se présentent comme d’ordre «  naturel  » ou «  divin  », ou par volonté des hommes, libre ou forcée. Si certaines causes échappent au pouvoir des hommes, il en est d’autres contre lesquelles on peut agir, celles qui «  n’emportent pas nécessité  ». Par la connaissance des causes, la prévoyance, la capacité de tirer des enseignements de l’expérience, la sagesse politique permet d’aller jusqu’à un certain point contre le cours naturel des choses.

 


Conditions d’unification du peuple vs Facteurs de déconstitution des républiques

 

Pour se constituer et durer, la république doit être tournée au bien public  :

 

«  Ce n’est pas république s’il n’y a rien de public.  »

 

Il faut qu’il y ait «  quelque chose de commun et de public  ». Il faut dans tous les cas «  mettre en avant la conservation du bien public  ». Et si, pour Bodin, «  la raison naturelle veut que le public soit préféré aux particuliers, et que les sujets relâchent […] leurs biens pour le salut de la république  », il ne s’agit pas de tout rendre «  commun  », supprimer tout bien propre.

Le fondement solide à la république tient à sa fin principale, les principes qui constituent et maintiennent son unité et son indépendance. Conformément à l’étymologie, on l’a vu, la notion d’unité, ne repose pas sur l’origine ou l’homogénéité, l’unité du peuple repose sur un accord entre les parties. Ce n’est pas la ville, ni les personnes qui font la cité, mais l’union d’un peuple sous puissance souveraine. La puissance souveraine qui fait «  union et liaison des familles, corps et collèges et tous les particuliers en corps parfait de république  » [2], crée les conditions de faire l’unité du peuple, qu’elle institue en peuple politique, capable à terme d’occuper le pouvoir souverain. Le peuple n’est véritablement peuple que par cette forme (unitaire) de «  corps  » politique que lui confère la république. Faute de cette forme qui l’unit, il perd sa capacité souveraine, et comme le navire, une fois détruite sa forme construite, il n’est plus qu’une multitude, un simple agrégat, un amas fortuit de morceaux épars.

Dans un cadre unitaire souverain, c’est en respectant la finalité du bien public que les conditions sont créées pour limiter les divisions du corps du peuple. Les divisions portent à la constitution de factions, qui elles-mêmes portent à la décadence et la ruine des républiques. Les causes de la ruine pour Bodin sont avant tout d’ordre interne. Bodin ne néglige pas pour autant les facteurs extérieurs  : les puissances étrangères qui tirent profit des conflits internes, afin d’affaiblir ou détruire l’État [3].

L’unité entre les sujets ou citoyens associés par rapport à une même finalité, ne signifie pas pour Bodin «  unisson  ». La république peut admettre des désaccords, ou «  discords  », qui n’attentent pas à son unité, et peuvent même la favoriser. «  La conservation du monde dépend de la contrariété qui est dans tout l’univers  », indique-t-il. Le corps humain lui-même est en proie à des humeurs contraires et cela sert sa conservation. Il peut y avoir «  discordant accord  » et la vérité du bien public se découvre par «  avis contraire  ».

Si les raisons pour l’accord se font en référence au corps humain (la solidarité des fonctions empêchant la guerre des organes), les raisons pour le discord, sont qu’il peut favoriser, dans certaines conditions, le débat pour l’utilité publique, par la défense du bien par les vertueux – même minoritaires. Le discord permet de «  contrôler les mauvais par les bons  ».

En revanche, le discord qui aboutit à la constitution de grandes factions, doit être combattu, d’autant qu’il favorise la conquête extérieure et avantage les ennemis. La constitution de factions est dangereuse en toutes sortes de république. Brandissant les «  flammèches de la jalousie  », les factieux attisent les passions particulières, allumant partout «  le grand feu de la sédition  », au grand profit des puissances ennemies.

Pour que les désaccords puissent se maintenir dans les limites de l’accord général, qu’elles ne se structurent pas en divisions, puis en factions, le maintien des conditions qui favorisent l’unité est essentiel. La force peut être requise pour réprimer les séditions, mais elle ne constitue pas un moyen durable pour assurer l’unité. La justice est supérieure à la force, et si la force, en cas de péril, n’est pas dans tous les cas exclue, elle conduit à la désunion si elle n’est pas fondée sur la justice. Armée de force, l’injustice en effet «  développe les passions violentes  », nourrit «  les semences de la guerre civile  », «  les racines de la sédition  », qui rendent les républiques mortelles.

La plus belle forteresse d’une république ne ressort pas ainsi de l’usage de la force, mais du soutien des sujets. Et celui-ci, on l’a vu, repose toujours sur la mise en avant du bien public, de la justice, de lois publiques conformes au droit naturel, et d’une certaine égalisation des conditions entre sujets ou citoyens. C’est par ces principes  : bien public, lois communes, justice, que l’on maintient les sujets ou citoyens en bonne paix et amitié.

Les lois publiques et communes peuvent unir parce qu’elles sont à égale distance de tous. Elles touchent tous les sujets ou citoyens en général, ce qui n’exclut pas la possibilité de droits particuliers. La principale marque de souveraineté, la puissance de donner la loi, à tous en général et à chacun en particulier, est un facteur de solidité pour la république, qui s’oppose à la formation de divisions et de factions. Évoquant l’issue des guerres puniques, Bodin indique parmi les facteurs de la solidité de Rome, la discipline et l’unité des lois. La faiblesse de Carthage au contraire, en dépit de sa force militaire, résultait de lois méprisées et de la division en factions [4].

 


 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Quelques jalons chronologiques permettent de saisir dans quel contexte sont publiés les Six Livres de la République  :
    1525  : Défaite de Pavie. Le roi de France est fait prisonnier.
    1527  : Sac de Rome par les troupes de Charles Quint.
    1530  : Naissance de Jean Bodin.
    1539  : Ordonnance de Villers-Cotterêts portant sur l’administration de la justice, l’État civil, la rédaction des actes en français.
    1547  : Mort de François 1er.
    1547-1589  : Règnes de Henri II, Charles IX, Henri III et régence de Catherine de Médicis.
    1562-1598  : Guerres de religion, bientôt liées à la guerre contre Philippe II, membre de la Ligue.
    1562  : Massacre de Vassy. Ronsard écrit le Discours sur les misères du temps.
    1567  : Disgrâce de Michel de l’Hospital, politiquement lié à Bodin.
    1570  : Jacques Yver, Complainte sur la misère de la guerre civile, l’auteur dénonce l’acharnement des «  Princes Europois  » sur les «  François  », en relation avec la guerre civile.
    1572  : Saint-Barthélemy, qui entraîne une crise de la foi monarchique.
    1576  : Constitution de la sainte Ligue. Publication des Six Livres de la République.
    1594  : Couronnement d’Henri IV.
    1596  : Mort de Jean Bodin.
  2. 2. La république est un composé de parties réunies en un même tout  : particuliers et groupements partiels, dont l’un seulement est d’ordre «  naturel  » la famille. Les autres sont de formation «  artificielle  » (produits de l’art humain) groupements partiels ordonnés par la puissance souveraine qui les contient et les unit toutes.
  3. 3. En tant que facteur d’unité, la désignation d’un ennemi extérieur constitue un trait secondaire, mais la guerre contre l’ennemi puisse se révéler nécessaire, comme moyen de tenir les sujets en amitié et comme antidote aux guerres civiles.
  4. 4. évoquant l’issue des guerres puniques, Bodin indique parmi les facteurs de la solidité de Rome, la discipline et l’unité des lois. La faiblesse de Carthage au contraire, en dépit de sa force militaire, résultait de lois méprisées et de la division en factions.

Nation, classes lutte de classes dans le Manifeste du parti communiste (1848)

1 janvier 2021

 

À partir d’une citation du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, nombre de commentateurs ont développé des thèses erronées sur la conception que ces auteurs se faisaient de la nation et de son rapport avec la classe prolétarienne. Voici la citation  :

 

«  Les prolétaires n’ont pas de patrie. On ne peut leur enlever ce qu’ils n’ont pas  ».

 

Selon ces commentateurs, cette phrase reviendrait à poser la négation de la nation par le prolétariat. Henri Lefebvre [1] indique ainsi que le prolétariat selon Marx «  nie la nation radicalement, pratiquement, comme il est négation active de la bourgeoisie et du capitalisme  ». On doit d’abord noter que l’auteur confond les termes patrie et nation, et surtout qu’une telle affirmation ne correspond pas à une lecture attentive du texte du Manifeste. Si l’on poursuit la lecture, on note une autre phrase  :

«  Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.  »[2]

L’historien Pierre Vilar [3] a mis en relief, dans toute leur densité, la portée de ces idées pour la conception que Marx se faisait de la nation  :

 

«  a/ La nation existe  ; b/ c’est un fait politique  ; c/ toute classe dominante s’érige en classe nationale  ; d/ toute classe nationale s’identifie avec la nation  ; e/ la bourgeoisie l’a fait, le prolétariat a vocation pour le faire  ; f/ le fait national, suivant la classe qui l’assume, peut changer de sens.  »

 

Dans cette phrase, les auteurs du Manifeste posent les rapports entre nation et classes et lutte de classes pour le socialisme. Le Manifeste donne la classe ouvrière comme “nationale” non seulement en raison de sa gestation historique, mais aussi eu égard à son devenir  :

 

«  comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, devenir lui-même la nation…  »

 

Les nations sont des produits et des formes politiques de l’époque bourgeoise d’évolution des sociétés. Toutefois le développement du capitalisme tend à l’affirmation d’un régime cosmopolite, le marché mondial, et par là à abaisser les démarcations entre nations, briser sans cesse les barrières nationales, et finir par déconstituer les nations elles-mêmes, tout en substituant les antagonismes de classes aux antagonismes nationaux. Contre cet abaissement qui affecte les formes nationales, c’est à la classe antagoniste, le prolétariat, que revient la prise en charge de la nation.

La classe bourgeoise, dans sa phase ascendante de prise en charge, avait toutefois préparé les conditions d’une telle prise en charge. La forme nation crée les conditions d’une «  action commune  », «  premières conditions de l’émancipation du prolétariat  ». La classe ouvrière n’aurait pu se fortifier, s’aguerrir, se former, sans «  s’organiser dans le cadre de la nation  », sans être “nationale”, «  quoique nullement au sens bourgeois du mot  ».

L’idée des auteurs du Manifeste concernant la vocation du prolétariat à «  devenir la nation  », mais «  nullement au sens bourgeois du mot  », permet d’admettre que pour Marx, le dépassement de la nation de l’ère capitaliste appartient à la réalisation d’une mode de production socialiste. Le capitalisme produit les sujets historiques de son dépassement. Il suppose que le prolétariat ayant conquis le pouvoir politique, donc l’hégémonie sur la société, abolira la propriété capitaliste et les formes sociales qu’elle suscite. En ce sens, seul le prolétariat est la classe apte à «  devenir toute la nation  », à représenter l’unité de la nation, parce qu’il n’exploite pas d’autre classes. En d’autres termes, sa vocation à devenir la nation ne résulte pas de l’inertie des faits établis, elle résulte de la résolution de la contradiction fondamentale de la société capitaliste. La bourgeoisie avait réalisé la nation sous la forme de la propriété capitaliste. Le prolétariat réalise la nation sous la forme de la propriété sociale.

Il la réalise ainsi non pas parce qu’il élimine ce qui est international, mais parce qu’il réalise l’universel bridé et nié par le capital. La nation du prolétariat n’est plus fondée sur l’appropriation du travail d’autrui, sur le marché capitaliste en concurrence avec d’autres marchés identiques, par conséquent elle ne vise pas l’exploitation et l’oppression d’autres nations. Les relations internationales dès lors peuvent être d’unité au lieu d’être des relations d’opposition entre classes homologues. C’est en ce sens que le prolétariat n’est pas “national” au «  sens bourgeois  » du mot.

Marx n’admet pas la seule nation bourgeoise. Compte tenu des tendances cosmopolites du capitalisme, si la nation n’est que bourgeoise, le capitalisme développé ne connaît de nation qu’en discours. Si le nouveau régime social émerge de l’ancien qu’il révolutionne, il faut que la question nationale soit à la charge du prolétariat, par la transformation de l’ordre social ancien, capitaliste, négateur des nations. Il faut pour cela que dans l’ordre ancien déjà, le prolétariat s’affirme virtuellement comme totalité de la nation, en contradiction avec la nation et sa négation par le mouvement immanent du capitalisme. Et le cadre national constitué, jusqu’à un certain point, par la bourgeoisie ascendante, donne les conditions d’une unification organisée du prolétariat et des classes populaires pour remplir cette tâche historique.

 


 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. H. Lefèbvre «  Classe et nation depuis le Manifeste  », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 38, janvier-juin 1965. Pierre Vilar observe  : «  Les prolétaires n’ont pas de patrie  », la phrase mal comprise a fait beaucoup de ravages. Il convient de «  saisir ce que le travailleur n’a pas, dans une “patrie” capitaliste, et ce qu’il a, s’il change les bases de la société  ». Patrie est ici employé dans son sens classique, courant, de “terre des pères”, c’est à dire patrimoine, propriété des pères. Par définition les prolétaires en sont dépouillés.
  2. 2. K. Marx, F. Engels, Manifeste. Dans l’édition allemande de 1890  : «  s’ériger en classe nationale  » au lieu de «  s’ériger en classe dirigeante de la nation  ».
  3. 3. P. Vilar, «  Réflexions sur les fondements des structures nationales  », La pensée, janvier-février 1981. Voir aussi Bernard Peloille, Les représentations sociales de la nation (Étude de la forme politique de la nation), Chapitre VII, Thèse pour le Doctorat d’État, Lettres et sciences humaines, Paris VII, 1989, et, De la nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.

Auguste Blanqui (1805-1881) La légitimité de la nation revient aux classes populaires

1 janvier 2021

 

S’il est un nom évocateur c’est bien celui de Blanqui, évocation de l’émancipation révolutionnaire pour les uns, spectre rouge objet d’une haine inexpiable pour les autres. Ce qui est vrai, et lui vaut ses admirateurs et ses détracteurs, c’est que Blanqui fut un éminent dirigeant socialiste du mouvement ouvrier français. L’essentiel de l’action de Blanqui s’inscrit en un demi-siècle où le pouvoir politique échoit successivement à deux monarchies, à une république éphémère, et à un empire. Mais trois révolutions ponctuent cette période, attestant que les antagonismes sociaux s’épurent, que s’esquissent de nouvelles alliances de classes, et que se dessine une hégémonie du mouvement ouvrier dans le mouvement social.

 

Blanqui [1] porte un intérêt particulier au positionnement des classes sociales (bourgeoises et prolétariennes) dans la formation historique de la nation, sa défense ou son démembrement. Bien qu’il soit un défenseur de la formation historique de la nation française, Blanqui pose que celle-ci est composée de classes qui se livrent une guerre inexpiable.


« Il ne faut pas se dissimuler qu’il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation. »

 

Si, selon Blanqui, la nation ne suspend pas les antagonismes sociaux, cela ne signifie pas que les classes populaires ne soient pas attachées au cadre qu’elles ont contribué à forger. Les classes au travers de leurs intérêts propres ont déterminé les caractères spécifiques de l’existence de la nation. Les luttes qui sont menées à l’interne, comme les luttes contre des menées extérieures, répartissent les diverses forces sociales en fonction de leurs intérêts immédiats et historiques. Il en ressort que toutes les classes en lutte dans le cadre de la nation ne sont pas également “nationales”. Une différenciation fondamentale s’opère entre classes laborieuses et classes oisives ou classe capitaliste, «   seigneurs du sol et du capital   ». Le choc de leurs intérêts respectifs interdit une communauté des intérêts de classe comme représentant de façon unitaire l’intérêt de la nation.

En raison de leur nature de classe, l’opposition des classes oisives, capitalistes, à la nation est irréductible. Les pratiques de classes qui y correspondent –  telle la quête de profits  – illustrent cette opposition  :


« Dans la classe moyenne [bourgeoisie], la grande majorité composée de ces hommes qui n’ont de patrie que leur comptoir ou leur caisse, qui se feraient de grand cœur Russes, Prussiens, Anglais, pour gagner deux liards sur une pièce de toile. »

 

Dans la guerre de 1870, Blanqui ne peut manquer de voir une illustration de la relation entre les intérêts des classes, les formes du pouvoir politique et les attitudes à l’égard de la nation et de sa défense. Les classes riches, selon lui, bradent la nation, le pays  :


« Les gredins, ce sont les fuyards millionnaires qui se sauvent avec leurs écus, abandonnant Paris et la France aux Prussiens. »

 

Les classes fortunées sont enclines à se soumettre, négocier avec l’ennemi (alors la Prusse)  :


« Qui donc oserait soutenir qu’il n’y a pas à Paris des partisans d’une paix à tout prix. Ils ne forment qu’une minorité, c’est vrai, mais cette minorité est puissante par la fortune et par l’influence. »

 

Selon Blanqui, les classes liées au régime du capital, la classe dominante «  ne voudrait pas d’une grandeur nationale qui briserait ses privilèges et ouvrirait ses portes à l’Égalité  ». Cette classe ne peut envisager l’éventualité d’un changement de régime social et politique que la guerre et la défense patriotique seraient susceptibles d’entraîner.


« Plutôt l’étranger  ! Plutôt la France rayée de la carte de l’Europe et le peuple français de la liste des nations  ! L’idée nouvelle [socialisme] elle n’en veut pas […]. Au fond de cette guerre extérieure, il y a surtout la guerre intérieure. C’est le dedans qui décide du dehors. Le capital préfère le roi de Prusse à la République. Avec lui, il aura, sinon le pouvoir politique, du moins le pouvoir social […] La tranquillité dans l’opulence par la servitude des masses tel est l’idéal de la caste dominante. C’est pour l’amour de cet idéal que la France va périr. »

 

Ce sont les classes du peuple qui ont intérêt à s’opposer à l’invasion et à la soumission, et seules elles peuvent soutenir la défense patriotique  :


«  Un peuple ne peut compter que sur lui-même  ». «  [Il] fera tête et ne se laissera point égorger qu’on le sache bien […] En 1870, [il] est la Patrie. [Il] défendra la Patrie avec les ongles et les dents.  »

 

Les contradictions entre la bourgeoisie et le peuple à propos de la nation, reproduisent l’opposition entre progression et rétrogression historique. La bourgeoisie ne veut pas de “l’idée nouvelle”, du socialisme. Pour elle,

 

«  périsse le progrès plutôt que l’autocratie absolue du capital.  »

 

Ce sont les masses qui ont intérêt au progrès dans le domaine social  :


« Qu’est-ce que le socialisme sinon l’amélioration du sort des masses. »

 

Le peuple n’a pas intérêt au démembrement de la nation. Le démembrement national qui résulte de la soumission à une puissance étrangère s’accompagne nécessairement d’une régression sociale pour les classes du peuple. Il n’en est pas de même pour les classes riches, bourgeoises, ou dominantes, qui veulent avant tout maintenir leur régime de propriété. C’est pourquoi elles se révèlent paralysées face à une invasion étrangère, craignant que l’appel au peuple pour défendre la nation n’entraîne dans la foulée ses passions “socialistes”.

La guerre de 1870 rend palpable l’opposition entre intérêts des classes au regard de la question  : défense ou liquidation de la nation. Et, pour le peuple, la possibilité de mener la lutte politique dépend du maintien de l’indépendance de la nation.


« La nation sous le coup des baïonnettes allemandes, ne s’appartient plus. Or, pour disposer d’elle et statuer sur son avenir, elle doit être libre. Elle a donc perdu ce droit avec sa liberté. »

 

Considérant que les classes populaires veulent une défense de la nation tandis que la bourgeoisie accepte la soumission, la légitimité nationale revient ainsi pour Blanqui aux classes populaires. Elle procède de ceux qui luttent pour la maintenir et réside tout entière, pratiquement, dans les classes populaires et dans leur volonté de faire advenir la République Sociale.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir l’analyse de Bernard Peloille, De la Nation et de sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016.

Jules Guesde (1845-1922) Classe ouvrière, nation, patriotisme, internationalisme

1 janvier 2021

 

«Educateur et organisateur du prolétariat  »[1], tel fut le rôle joué par Jules Guesde dans le mouvement ouvrier. Il y a des hommes dont la vie est exemplaire à la fois pour ce qu’elle a été et aussi pour ce qu’elle symbolise du mouvement social. Jules Guesde est un de ces hommes, sa vie s’identifie avec l’organisation du mouvement ouvrier en France. Transformer le mouvement ouvrier désorganisé en mouvement politique unifié, indépendant, et conscient des objectifs historiques à réaliser, c’est ce que Jules Guesde s’efforça de réaliser tout au long de sa vie. Il est le père fondateur du premier parti ouvrier en France et le champion des classes laborieuses.

 

Pour Jules Guesde, la nation est considérée comme une forme progressiste de l’évolution humaine, ce qui n’exclut pas l’existence en son sein d’une lutte entre classes sociales. Guesde n’en déduit pas pour autant que le cadre national, historiquement forgé, doive être détruit au prétexte d’un internationalisme mal compris. Pour lui, comme pour Blanqui, les réalités et les notions de classe et de nation ne s’opposent nullement, et la défense de la nation, le patriotisme, lui semblent se trouver davantage du côté des classes exploitées que des classes exploiteuses. Ce qui se trouvait attesté par l’insurrection populaire de la Commune (1871), faisant suite à la capitulation des classes dirigeantes au cours de la guerre franco-allemande. Les quelques extraits de textes de Guesde proposés ci-dessous en font foi.


L’internationalisme suppose la formation de nations constituées


Congrès National du Parti ouvrier  –  Limoges 1906


« On a parlé ici de nations comme de quelque chose, soit de purement artificiel, soit de purement réactionnaire. Mais les nations sont quelque chose de considérable dans l’évolution de l’humanité  ; elles sont une étape sur la grande route de la patrie humaine. Et le rôle qu’elles jouent aujourd’hui ne sera pas épuisé demain. Je salue les nations constituées qui me permettent de parler, d’ores et déjà, d’inter nation et de percevoir et d’entrevoir et de poursuivre la nation unique de l’avenir. »


Le collectivisme ne se réalise pas aux dépens des nations, mais à leur bénéfice


Janvier 1893  –  Conseil National du Parti ouvrier


«  Aux travailleurs de France  !  »
« L’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie. Les patries, lorsqu’elles se sont constituées, ont été une première et nécessaire étape vers l’unité humaine à laquelle nous tendons et dont l’internationalisme, engendré par toute la civilisation moderne, représente une nouvelle étape, aussi inéluctable. »


Les internationalistes sont les seuls patriotes, non les classes exploiteuses


« Nos adversaires de classe ont recours à la seule arme qui leur reste  : la calomnie. Ils sont en train de dénaturer notre internationalisme comme ils ont essayé de dénaturer notre socialisme. Et, bien que ceux qui affectent de nous présenter comme des sans patrie soient les mêmes hommes qui, depuis un siècle, n’ont su que faire envahir et démembrer la patrie livrée par leur classe au banditisme de la finance cosmopolite et exploitée […], pas plus que nous ne leur avons permis de confondre la solution collectiviste avec l’anarchie, cette caricature de l’individualisme bourgeois, nous ne les laisserons traduire notre glorieux cri de  : vive l’Internationale  ! par l’inepte hoquet de  : à bas la France  ! »


« En criant Vive l’Internationale  ! ils crient Vive la France du travail  ! vive la mission historique du prolétariat français qui ne peut s’affranchir qu’en aidant à l’affranchissement du prolétariat universel  ! »


« Nous voulons donc  –  et ne pouvons pas ne pas vouloir  –  une France grande et forte, capable de défendre sa République contre les monarchies coalisées et capable de protéger son prochain 89 ouvrier contre une coalition, au moins éventuelle, de l’Europe capitaliste. »


La formation historique de la France nourrit le patriotisme des socialistes français


« Les socialistes français sont encore patriotes à un autre point de vue et pour d’autres raisons  : parce que la France a été dans le passé et est destinée à être dès maintenant un des facteurs les plus importants de l’évolution sociale de notre espèce. »


« C’est la France qui, après avoir déchaîné sur le monde la Révolution bourgeoise, préface indispensable de la Révolution prolétarienne, a été le grand champ de bataille de la lutte de classe, mettant sans compter au service de la rédemption du travail ses héroïques insurgés de Lyon 1832, et de Paris 1848 et 1871. »


« Et nous comptons sur nos camarades français, sur le peuple de l’atelier et du champ, pour se joindre au Conseil National du Parti dans ce double cri qui n’en fait qu’un  : Vive l’Internationale  ! Vive la France  !  » 


Le but de la classe ouvrière  : un régime social contre l’exploitation et la guerre


Congrès National du Parti ouvrier  –  Limoges 1906

[La guerre étant un des effets du capitalisme, elle ne disparaitra qu’avec lui. Il n’y a lieu, ni moyen de la combattre en tant que telle.] «  On peut phraser contre la guerre, on ne saurait la supprimer dans une société basée sur les classes et leur antagonisme.  »


« Lorsque j’entends parler d’insurrection à opposer à une guerre déclarée, […] je dis que s’il y a un seul moment où elle est impossible, c’est […] lorsque le péril commun fait taire toutes les autres préoccupations. […] Si vous dites aux prolétaires que c’est pour le défendre [le capital] qu’ils vont se faire tuer, vous leur mentez. «  Demandez donc aux patrons, aux propriétaires, aux rentiers de l’Alsace s’ils ont perdu un seul centime à l’annexion [guerre franco-allemande 1870-71]. »


«  Notre devoir national, c’est de faire la révolution sociale chez nous  »


« En proposant un autre but [que celui du socialisme] à la classe ouvrière, on la détourne du véritable but […]. Ce qu’il faut dire au prolétaire, c’est  : prends le gouvernement, chasse les bourgeois du pouvoir, et la guerre aura vécu. »


« Chaque prolétariat est comptable devant le prolétariat de tous les pays de sa bourgeoisie à lui. Quand, sous prétexte d’horizons plus vastes et d’action plus décisive, vous faites oublier à la classe son champ national, sa dette envers la classe ouvrière des autres nations, vous faites encore œuvre antisocialiste et antirévolutionnaire. »

 

Considérant que «  la nation est à la fois le cadre indispensable à l’action ouvrière d’aujourd’hui et la condition de l’insurrection de demain  », Jules Guesde estime que le devoir socialiste est de la défendre quand elle est menacée.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Caractérisation que l’on peut lire sur le socle de la statue qui lui est dédiée à Roubaix, ville dont il fut le député plusieurs décennies.

La lutte pour faire prévaloir une économie vraiment “sociale” – Une lutte d’ordre historique à propos de textes de François Vidal (1844 -1848)

1 janvier 2021

 

Dans la période actuelle les perspectives pour faire prévaloir une société vraiment “sociale”, semblent s’être effacées à l’horizon des existences humaines, pour les classes populaires comme pour l’ensemble de la société. Au regard de l’histoire pourtant, cette perspective est toujours d’actualité. Parce qu’elle se fonde sur les antagonismes inhérents à l’économie capitaliste, et la nécessité de résoudre ses antagonismes, qui, une ou deux fois par siècle, se manifestent au travers des crises de plus en plus destructrices, crises et destructions qu’aucune des sociétés dans le monde ne parvient plus à juguler.

 

C’est sur la base de l’analyse de telles contradictions que, très précocement, des socialistes français, avant Marx, ont posé la nécessité et la possibilité de la transformation de la base économique de la société, pour ouvrir la voie à l’édification d’une économie socialiste. Ceci de façon non utopique, en tenant compte des acquis que le capitalisme a pu développer avant de tendre à les nier de par son mode “anarchique” de déploiement.

Parmi ces socialistes, il faut citer le nom de François Vidal qui, dès 1844, pose les contours d’un régime économique socialiste moderne, tourné vers l’avenir et non sur un retour au passé [1]. Il analyse les transformations induites par l’économie capitaliste, pour partie positives au regard de la production des richesses, en même temps que leurs aspects négatifs, inhérents à la contradiction fondamentale sur laquelle cette économie s’érige. En fonction de cette analyse, Vidal pose la nécessité de construire l’économie sur une autre base, sociale, socialiste [2].


Crises périodiques, anarchie capitaliste, nécessité du socialisme

 

Selon Vidal, la marche de la société fondée sur l’économie capitaliste est livrée à l’anarchie périodique, à des crises de plus en plus gigantesques, à la «  force du hasard  », interdisant toute véritable «  prévoyance sociale  ».

Ce désordre touche toute la société, tous les intérêts y sont en opposition. Il est à l’origine des grandes crises récurrentes, de la désorganisation de la production et des échanges, de la paupérisation des travailleurs. C’est le règne de l’anarchie qui ne résulte pas d’un simple “dysfonctionnement” de la base économique, qu’il suffirait de «réformer», mais de son fondement même. Et c’est cette anarchie qui rend nécessaire la transformation de la base économique de la société. Faute de quoi,


« nous verrons les finances épuisées, l’industrie aux abois, le commerce paralysé  ; nous verrons les illusions des optimistes s’évanouir  ; nous verrons monter le flot de la misère  ; nous verrons se fermer les ateliers, les magasins, les boutiques  ; nous verrons se succéder les faillites et les catastrophes  ; nous verrons s’écrouler les derniers débris de notre vieil édifice économique… Dira-t-on encore, alors, qu’il faut laisser faire, qu’il faut laisser les ruines s’entasser, l’industrie s’anéantir, les capitaux disparaître, le commerce s’arrêter, les populations mourir de faim  ? Dira-t-on aux ouvriers de prendre patience, d’attendre le retour du calme, de la confiance, du crédit  ? leur vantera-t-on encore les merveilles de la concurrence et du ­salariat […]  ? »

 

Si l’on veut faire cesser le désordre et l’anarchie, la constitution d’une économie nouvelle, «  sociale  », devra s’imposer. Faute de quoi les révolutions seront inévitables. Seul le socialisme peut préserver de la catastrophe, mais cette vérité ne sera comprise que trop tard.


« Toute société basée sur le désordre et sur l’injustice, porte dans ses flancs un germe de dissolution prochaine, inévitable. L’antagonisme, la concurrence, l’hostilité flagrante de tous les intérêts, le désordre systématique, le salariat et l’exploitation sous toutes les formes, ont porté leurs fruits. Voyez, la vieille société s’affaisse sur elle-même  : partout des débris et des ruines. Il faut constituer un ordre nouveau. […] Le socialisme que l’on rejette maintenant, le socialisme que l’on calomnie, peut seul nous préserver des horreurs de la misère, de l’anarchie et de la guerre sociale. »


Réaliser le socialisme en supprimant l’absurde “détour” du capital

 

La société fondée sur une économie socialiste est à l’opposé du “laisser-faire” régnant dans l’économie capitaliste. Les partisans du socialisme estiment que «  rien ne va de soi-même si ce n’est le désordre  ». Pour combattre le désordre, conséquence des “lois” économiques du capitalisme, posées comme «  lois naturelles  »  –  notamment «  loi de l’offre et de la demande  » (on dirait aujourd’hui loi du marché), il faut intervenir dans le sens d’une réorganisation rationnelle et globale de la société, en fonction de nouveaux principes.

Passer d’une société livrée au laisser faire des “lois” involontaires du capitalisme au socialisme, de l’économie négative à l’économie positive, ne peut s’effectuer au moyen de réformes «  isolées et parcellaires  » qui se révèleraient «  impuissantes  ». Il faut changer la base des institutions économiques, sortir du «  cercle vicieux de l’économie libérale  »  –  c’est-à-dire capitaliste.

Sous le régime du pouvoir absolu des capitalistes et spéculateurs, les travailleurs sont contraints de passer par le “détour” du capital privé pour mettre en œuvre collectivement leurs forces. Le capital «  dicte la loi  », fait à son gré fonctionner, ou paralyse, la mise en œuvre des moyens de la production. En cas de crise, inévitable dans ce régime, les marchés sont engorgés, le capital bloque tout le crédit, contraignant les bras des travailleurs à chômer. La nécessité de passer par le capital privé pour mettre en œuvre les forces productives constitue une entrave à leur développement et à celui de la richesse sociale. Mettre fin à ce désordre, c’est réorganiser la production en fonction des besoins sociaux et non plus des profits. Cela ne peut se faire sans socialiser «  le capital  », empêcher les spéculateurs d’enrayer à volonté l’industrie, le commerce, le travail, les empêcher de s’emparer de tous les canaux de la circulation, levant un tribut sur la société entière, faisant hausser à leur gré l’intérêt des capitaux.


La mondialisation des échanges aggrave l’anarchie capitaliste

 

Les économistes libéraux (partisans du régime capitaliste) sont, selon Vidal, tout à la fois optimistes et fatalistes, optimistes pour tout ce qui touche aux “lois” qui favorisent le Capital et les riches  ; fatalistes pour tout ce qui touche aux “lois” qui contraignent au désordre, à la misère des travailleurs. Les causes de la misère sont pour eux les causes même de la richesse (leur richesse). De la sorte, la science économique se borne à constater les lois, les naturaliser, les faire échapper à tout empire humain, sacraliser le laisser-faire.


« Ils s’efforcent de constater et d’expliquer [les] lois, puis de recueillir des faits, voilà tout  : Ils ne s’inquiètent point de savoir si ces étranges résultats de lois prétendues nécessaires, ne sont pas tout simplement les conséquences forcées d’institutions humaines défectueuses  ; […] si elles ne pourraient pas être modifiées par les hommes qui les ont faites. »

 

Si les économistes libéraux refusent tout ce qui pourrait ressembler à une contrainte de 1’état entravant le jeu anarchique des forces économiques, Vidal note qu’ils peuvent néanmoins en requérir l’aide pour les soutenir par rapport au marché, notamment aux marchés extérieurs, s’imaginant que les contradictions non résolues dans le cadre national pourraient l’être dans le cadre du marché mondial. À cet égard, comme un Marx plus tard, il ne pense pas que les effets funestes du régime de la concurrence puissent être suspendus par son extension à l’univers  –  ce que l’on nomme aujourd’hui mondialisation  –  ils sont bien plutôt décuplés.


« Voudriez-vous, comme l’Angleterre, faire dépendre des hasards du commerce extérieur le sort de votre population industrieuse  ?  –  Je vous dis que tous les marchés du globe ne suffiraient pas pour absorber les produits manufacturés des deux pays  ; je vous dis que pour lutter contre la Grande-Bretagne, il faudrait d’abord rendre nos ouvriers aussi misérables que les Irlandais, exploiter sans pitié les hommes, les femmes et les enfants  ; je vous dis qu’il faudrait, en outre, demander au trésor des subventions toujours croissantes, [primes à l’exportation, pour fournir aux étrangers le moyen d’acheter à bas prix et de consommer aux dépens de votre budget], puis aller disputer aux Anglais, aux Américains, aux Allemands, tous les chalands de l’univers, finalement entreprendre des expéditions lointaines et des guerres ruineuses, pour conquérir à coups de canon des consommateurs que vous auriez bientôt saturés et ruinés  ; je vous dis qu’après avoir fait des sacrifices considérables en hommes et en écus, vous vous trouveriez bientôt réduits […] à chercher encore des débouchés nouveaux, à tout prix, sous peine de voir le commerce s’arrêter, les magasins encombrés, et des millions d’individus sans travail et sans pain. Je ne crois pas qu’il faille encore exagérer les funestes effets de la concurrence en la rendant universelle. »


La longue lutte pour le socialisme, la question de sa réalisation dans le temps de l’histoire

 

En 1848, se manifestent les préludes d’une révolution sociale. Même si cette révolution n’aboutit pas à la victoire, elle constitue selon Vidal, une phase révolutionnaire s’inscrivant au sein d’un processus historique de longue durée, inauguré par la Révolution française en 1789.


« La révolution commencée il y a plus d’un demi-siècle et qui a si fort ébranlé le monde, n’est point encore définitivement accomplie, il s’en faut grandement. […] Depuis lors, nous vivons toujours dans le provisoire  ; nous nous débattons au milieu de l’incohérence des idées et de l’opposition violente des intérêts, au milieu du désordre moral, politique, économique. »


« [Lors de la révolution de 1848], le peuple ne s’est pas contenté de demander des droits politiques égaux à ceux dont jouissaient les nobles et les riches  : il a demandé des réformes sociales, le droit au travail, l’association ou l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. »

 

La révolution de février 1848 se présente ainsi comme amorce d’un bouleversement plus profond, qui dépasse les frontières de la France, mais dont nul ne peut prévoir encore les formes et le dénouement.


« Il va s’accomplir dans le monde de grands événements que nulle puissance humaine ne saurait empêcher. […] Ce n’est pas seulement la France, c’est l’Europe entière qui s’agite et qui tressaille au pressentiment d’un ordre nouveau. La Révolution de Février n’a été que le prologue d’un drame solennel qui va se dérouler sous nos yeux, et dont le dénouement est inconnu. […] »

 

Les crises, le désordre, récurrents du régime économique, ne peuvent être résolus hors d’une réorganisation socialiste. De cela Vidal est sûr. Mais il n’ignore pas, en dépit de quelques illusions sur la venue possible d’un révolution sociale ­prochaine, qu’une telle réorganisation qui attaque de front l’ordre du capital, se heurte à des résistances, qu’il existe des antagonismes entre les classes, qui s’opposent à sa réalisation. Il perçoit que la transformation socialiste de la société, pour inéluctable qu’elle soit dans le temps long de l’histoire, ne peut magiquement s’affranchir des contraintes d’une «  époque  » qui en est encore au trouble, à l’indécision. Nul ne peut donc déterminer la date de réalisation d’une telle révolution de la base économique de la société, ni ses modalités.


« Notre vieille société chancelle sur ses bases, elle a perdu son aplomb et son équilibre  ; il n’est pas de restauration qui puisse la préserver de la ruine. Chacun sent aujourd’hui qu’une transformation est inévitable dans un avenir prochain  ; et ce sentiment général, qui est la force invincible et mystérieuse de la révolution, entretient l’anxiété dans les esprits et donne à tout ce qui se fait de nos jours un caractère inexprimable de faiblesse et d’indécision. Les plus timides se rattachent instinctivement à ce qui est, moins par conviction que par frayeur de l’inconnu.
Un temps viendra où toutes nos espérances d’aujourd’hui seront réalisées et dépassées. Mais quand  ? Dans des siècles, peut-être  ; et d’ici là, combien ­faudra-t-il de générations pour épuiser la coupe du malheur  ?  –  Ne perdons pas courage  : 1’humanité avance à pas lents, […] mais elle avance toujours, en dépit de tous les obstacles. Le présent est triste, bien triste sans doute […] Vivons dans le futur par l’espérance, comme nous vivons dans le présent par la ­douleur.  »

 

Cent soixante-dix ans passés, et quelques nouvelles «  vibrations  » et «  secousses  », n’ont pas rendu le discours de Vidal aussi inactuel qu’on pourrait le penser, en cette époque, encore soumise aux effets destructeurs des antagonismes du régime capitaliste, et plus que jamais en proie à «  l’opposition violente des intérêts  », à ce «  caractère inexprimable de faiblesse et d’indécision  », de vie «  dans le provisoire  », «  d’incohérence des idées  ».

 


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir François Vidal, De la répartition des richesses (1844) et Le droit au travail (1848) rééditions Inclinaison, Parthenay.
  2. 2. Si le capitalisme a pu dans certains domaines répondre à des besoins sociaux, il ne peut accomplir de réformes allant à l’encontre de ses principes de développement, plus spécialement pour ce qui touche à des questions essentielles telles celles qui affectent l’existence des travailleurs. Ainsi, dans une économie réglée par le capitalisme, le simple «  droit au travail  » ne peut être assuré. Ce n’est qu’en transformant la base économique de la société qu’un tel droit peut se trouver assuré. «  Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore implique nécessairement l’organisation du travail  ; et l’organisation du travail implique la transformation de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.  »

LECTURES – Crise générale du capitalisme et processus de fascisation  : La phase de “séduction”

1 janvier 2021

 

Les lectures présentées dans ce dossier ne visent pas à définir le fascisme[1]. On se bornera dans ce numéro à présenter quelques textes d’époque, qui, à l’exception du premier (Nitti) sont rédigés par des partisans du régime fasciste, aux moments où ceux-ci ne disposent pas encore du pouvoir. Il s’agit donc de “séduire” différentes catégories de la population pour les inciter à rejeter les institutions et pouvoirs en place, en spéculant sur leurs difficultés, leurs mécontentements, leur rejet plus ou moins raisonné de la politique de gouvernements incapables de maîtriser les causes des crises du capitalisme.


Conditions historiques d’émergence et de mûrissement des mouvements et régimes fascistes

 

Si l’on s’efforce de considérer historiquement le phénomène du fascisme, ses conditions d’émergence et de mûrissement, on constate que les mouvements et les régimes qui s’en réclament, sous ce nom ou sous un autre, ne s’imposent pas n’importe quand dans l’histoire. Ils s’inscrivent dans un contexte général marqué par le processus de déstabilisation globale dans laquelle le capitalisme s’est engagé depuis la fin du XIXe siècle, jusqu’à aboutir à la Première Guerre mondiale et à la révolution en Russie en 1917. Nous ne sommes pas encore sortis de ce contexte.

Depuis la fin du XIXe siècle, le champ des contradictions du régime capitaliste, déjà inconciliables dans un seul pays, s’est élargi à l’échelle du monde. La première grande vague de “mondialisation” capitaliste se développe depuis lors. Tous les pays ne deviennent pas capitalistes, mais la “logique” de ce régime économique, les contradictions qu’elle porte, se répandent dans l’ensemble du globe, conférant un caractère spécifique aux autres contradictions sociales et politiques, tant dans les formations capitalistes qu’au sein de structures plus archaïques  : féodales, tribales, recyclées ou non dans la modernité.

Les processus de fascisation se manifestent ainsi au cœur d’un nœud spécifique de contradictions relevant de l’univers capitaliste moderne. Ils se positionnent à chaque fois à l’intersection de deux ordres de contradictions socio-historiques  : contradictions de classes, contradictions entre puissances. Et dans chaque pays, dans des situations concrètes déterminées.

Au XXe siècle, la Première Guerre mondiale, la révolution en Russie, n’ont pas mis fin aux désordres capitalistes. Après la guerre et la coalition armée du monde capitaliste contre la Russie en révolution –  coalition alors vouée à l’échec  – les crises économiques se succèdent. Dans le même temps, les pays vaincus (Italie, Allemagne) visent à reconquérir et étendre leur puissance, ce qui implique des préparatifs pour mener la guerre et y coaliser leurs populations. Dès 1922, les fascistes italiens instaurent un régime politique qui prétend résoudre les problèmes économiques et politiques liés à la déstabilisation du monde capitaliste.


La subversion du sens des mots et du langage politique

 

Un des premiers traits des tactiques mises en œuvre par les mouvements fascistes porte sur la subversion du sens des mots et du langage. Pour séduire la population, le terrain de leurs adversaires politiques est investi. L’idéologie fasciste peut se présenter comme “anticapitaliste”, “révolutionnaire”, anti-bourgeois, voire même revendiquer un surcroît de démocratie. Dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, c’est ainsi que procèdent le fascisme italien. Après la grande crise qui affecte tous les pays capitalistes (1929), le fascisme allemand procédera de même, préparant les conditions de sa prise légale de pouvoir en 1933.

Cette subversion du langage politique pour appâter une population désorientée a été soulignée par Dimitrov dans son rapport au VIIe Congrès de l’Internationale Communiste en 1935  :


« [Le fascisme] présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie. »

 

Au plan des institutions politiques, l’objectif visé par les divers courants fascistes, ne vise pas à résoudre les antagonismes économiques qui sont au fondement du régime capitaliste, à édifier une société socialiste. Il s’agit de déconstituer ou détruire les formes politiques des régimes représentatifs et des organisations politiques de classe (souvent au prétexte de prises de position en faveur de formes “démocratiques” plus “concrètes”, plus “proches des gens”, plus directe). Ce processus de subversion s’effectue en premier lieu “en douceur”, par la flatterie identitaire, ce qui n’exclut pas l’intimidation idéologique. Les effets destructeurs de la crise économique qui favorise “le sauve qui peut” chacun pour soi, la montée de mécontentements de tous ordres, la division de la société en factions opposées les unes aux autres, le rejet des pouvoirs institués, sont autant d’aliments pour la propagande fasciste. Dès que les conditions de conquête du pouvoir sont atteintes (ce n’est pas toujours le cas), la violence ouverte, la terreur, physique et idéologique, se superposent aux menées séductrices.


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Dans la mesure où les grandes crises du capitalisme tendent à produire les mêmes effets, on pourrait sur cette base comparer la situation de l’entre-deux-guerres [2] et la situation actuelle. Sur les grandes tendances, il est vrai que peuvent se manifester quelques aspects communs. Il convient cependant de ne pas oublier que des facteurs distincts s’exposent dans la période contemporaine, tant dans le domaine de la politique intérieure que dans l’état des confrontations entre puissances du monde. De nouvelles puissances, avec leurs visées propres, sont entrées dans le champ de la compétition globale et il n’existe plus de pôle du socialisme, de forum international pour exposer de façon générale les luttes et perspectives historiques des peuples du monde. En outre, dans la plupart des pays capitalistes, et notamment en France, la classe ouvrière, les classes populaires, ne sont plus politiquement organisées, ce qui s’oppose au déploiement de contrefeux projetant une visée d’avenir pour toute la société.

Si les principales conditions socio-historiques qui ont présidé à la formation de mouvements et régimes fascistes, ne sont plus exactement celles de l’entre-deux-guerres, on peut cependant déceler quelques caractères communs. Avec la crise et l’aggravation des conditions de vie des différentes classes de la société, le chacun pour soi, les intérêts particuliers en lutte tendent à se présenter comme dominants, tout cela est “pain béni” pour les projets de subversion de multiples pêcheurs en eau trouble, qui spéculent sur les difficultés qui affectent la population dans sa diversité. Des conditions sont réunies pour que l’on puisse faire miroiter des solutions miraculeuses capables de résoudre tous les problèmes qui se posent à elle, même si les revendications des différentes catégories se révèlent en opposition, bien que la majorité sans doute espère encore voir triompher l’intérêt commun.

Quant à la subversion des mots et du vocabulaire politique, trait saillant des processus de fascisation, celui-ci est plus que jamais à l’œuvre. Les méthodes de persuasion, visent à subvertir les institutions ­républicaines, parfois au nom d’un surcroit de démocratie. En dépit de certaines évolutions d’ordre “technique”, elles visent toujours à abaisser la conscience du peuple.

Il est clair toutefois que si des processus de ­fascisation se trouvaient en cours, les courants qui les portent ne se dénommeraient plus fascisme, compte tenu du médiocre “souvenir” que ce mot a laissé dans les mémoires. Les projets de déconstitution de la sphère politique et de l’organisation en classe, prennent d’autres dénominations et d’autres formes, elles n’en visent pas moins à remettre en cause les formes de la “démocratie représentative”, conquête historique de la bourgeoisie ascendante sous l’initiative ou avec l’appui des classes populaires[3]. Ceci pour leur substituer d’autres formes  : formes locales, corporatives, groupements sur des bases communautaristes, de métier, mise en avant d’identités ethniques, culturelles, ou de “genres” séparés, contre les unifications générales sur une base sociale, de classe. Cette disposition des forces antagoniques avec la disposition en classes organisées, implique leur démantèlement, ouvert ou masqué.

 


 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. «  Aucune interprétation ou définition du fascisme n’a fait l’unanimité  », écrivait Robert O. Paxton dans son ouvrage le Fascisme en action. En outre, les dénominations proposées par les promoteurs du fascisme  –  fascisme italien et national-socialisme allemand  –  se présentent eux-mêmes comme autant de mots travestissant les objectifs économiques, sociaux, politiques effectifs, qui sont visés. à défaut de leur définition, pour un essai d’analyse des configurations fascistes, on peut se reporter à la contribution de Ugo Danilo Rossi, «  Le fascisme en tant que catégorie historique. Questions liminaires  », Cahiers pour l’analyse concrète 57-58. Vocabulaire du politique. Fascisme. Néofascisme, Inclinaison, 2006. Plusieurs facettes du phénomène y sont analysées  :  –  Dissolution et contournement de la notion Fascisme  ;  –  Le fascisme comme catégorie historique (ou le pourquoi du fascisme  ?)  –  Le fascisme comme catégorie politique (ou comment le reconnaître  ?) 
  2. 2. Dans l’entre-deux-guerres, fascisme et communisme se présentent comme deux voies opposées pour surmonter les contradictions du capitalisme en crise. Dans les deux cas, comme l’indique Robert Paxton, il s’agit de lever une hypothèque sociale, mais tandis que le fascisme maintient, sous des formes spécifiques, les conditions générales du régime capitaliste qu’il vise à maintenir, le communisme vise à abolir leur fondement dans la base économique. 
  3. 3. Lénine, «  Vérités anciennes et toujours nouvelles.  », Œuvres, 1911, tome 17  : «  [à l’époque des révolutions bourgeoises], les structures dont se dote la démocratie bourgeoise, la physionomie qu’elle revêt, les traditions dont elle s’imprègne, le niveau minimum de démocratie qu’elle admet, sont en fonction du passage à l’hégémonie, aux moments décisifs de l’histoire nationale, non point à la bourgeoisie mais aux couches “inférieures”, à la “plèbe” au XVIIIe siècle, au prolétariat au XIXe et XXe siècles.  » 

Les faux guides du peuple  : la leçon italienne de 1919-1922 – L’analyse de Francesco Nitti (1923)

1 janvier 2021

 

Francesco Nitti fut l’un des derniers présidents du Conseil de l’Italie avant le fascisme instauré en 1922. Issu d’une famille pauvre du Sud de l’Italie, il s’éleva à la faveur des possibilités offertes par les premiers temps de l’unité italienne, réalisée en 1870 pour devenir un homme politique bourgeois, préoccupé par le développement industriel de sa région d’origine, et fervent ennemi du socialisme, qui est selon lui «  la plus grande menace pour la vie de la cité politique  ». Quand le fascisme prit le pouvoir, il s’exila en France définitivement.

Ce défenseur de la démocratie bourgeoise assiste en tant que Premier ministre entre 1919 et 1920 à la montée du fascisme, qui n’a rien à voir avec ce que l’on imagine. Car dans les premiers temps, les fascistes ne se sont pas présentés sous une forme violente, au contraire. Prétendant répondre aux demandes populaires de participation à la vie politique et de meilleure répartition sociale, le programme du Parti fasciste est un vaste filet tendu sur l’Italie pleine de mécontentements multiples mais tous fondés, nous explique Nitti  :


« Le fascisme se présenta au public, au mois de mars 1919, en soutenant toutes les causes qu’il nie aujourd’hui. Au lieu des formules d’anti-démocratie et de hiérarchie qu’il proclame, le fascisme avait des principes extrêmement radicaux  : constituante nationale, comprise comme étant la section italienne d’un mouvement révolutionnaire européen  ; abolition de la Monarchie et proclamation de la souveraineté populaire  ; abolition du Sénat et de toute forme artificielle et arbitraire de privilège  ; abolition de la police politique  ; abolition de tous les titres de caste, de tous les titres nobiliaires et chevaleresques  ; liberté de conscience et de religion dans la forme la plus large  ; dissolution des sociétés anonymes  ; suppression de toute espèce de spéculations (sic) des banques et des bourses  ; recensement des richesses et réduction des grandes fortunes  ; attribution de la terre aux paysans associés  ; élimination de la diplomatie secrète et confédération des États européens, etc. » (Bolchevisme, ­fascisme et démocratie, 1923, p. 66)

 

La pratique montre que le fascisme, une fois au pouvoir, ne fut pas la révolution sous laquelle il s’affichait. Dans le vocabulaire fasciste, le mot «  révolution  » ne désigne aucunement un changement radical de régime économique mais un retournement des institutions par la violence. En employant ce mot, les fascistes, comme plus tard les nazis, se situent sur le terrain des luttes populaires pour mieux capter les mécontents. Le fascisme se présente comme une révolution mais n’en est pas une, c’est un «  expédient provisoire de la réaction  », «  un retour au passé  », d’autant plus dangereux que dans le cas de son chef Mussolini  :


« Sa connaissance des forces ouvrières et des milieux révolutionnaires lui donnait les moyens d’agir efficacement. Partout et toujours, la réaction est d’autant plus facile qu’elle est faite par des éléments venant de la révolution, et appliquant dans le sens opposé les méthodes qu’ils ont toujours pratiquées et la démagogie qu’ils ont toujours employée. » (Bolchevisme, fascisme et démocratie, 1923, p. 69)

 

Après avoir appâté le peuple par de la surenchère révolutionnaire, le pouvoir fasciste repose exclusivement sur la violence, ce qui à en lire Nitti le distingue du bolchevisme qui, lui, est guidé par un idéal, une doctrine. La force est l’unique source de légitimation du fascisme, «  simple conquête de l’État par une minorité armée  », des chefs de bande, des aventuriers, qui ont supplanté les héros romantiques. Car les fascistes étaient très loin d’être des anciens combattants et des personnes rétrogrades. Dans un écrit antérieur, «  L’Italie et le Gouvernement Nitti en 1919  » (Opere, vol. XV, Scritti politici, VI, p. 543-544), il indique leur composition  : «  artistes, aventuriers et désœuvrés de la pensée, individus qui n’avaient aucune idée politique mais qui étaient des expressions de mécontentement  »  ; «  Mussolini réunissait surtout des artistes de théâtre, des hommes insatisfaits, mais il se présentait d’une telle façon qu’il était possible de prévoir que cet étrange parti pouvait représenter une menace pour l’avenir  » [C’est nous qui traduisons].

Au final, le fascisme a piétiné toutes les libertés une fois au pouvoir  : suppression du vote libre, nomination des maires (podestats) en lieu et place d’élections, épuration du barreau, intimidations en tout genre, prélèvement forcé sur tous les salaires, y compris de ceux qui ne sont pas fascistes, stigmatisés comme antinationaux, gouvernement par décret, confusion entre parti et nation, rejet assumé des Lumières et de la démocratie. La maison de Nitti fut mise à sac. Le piège se referme sur les Italiens et sur la démocratie bourgeoise  :


« Quand l’Italie a perdu sa liberté, après l’occupation fasciste, j’ai vu se révéler des choses que je n’aurais jamais crues possibles  : des hommes que je croyais parfaitement honnêtes sont devenus des espions, des voleurs et n’ont pas dédaigné servir les plus vils desseins. De jeunes et ardents démocrates, maçons fervents, des esprits libres ou s’affichant tels, exagérant leur anticléricalisme, sont devenus complices de toutes les rapines au service de la réaction. Des secrétaires qui avaient ma confiance et dont je n’avais jamais douté de l’honnêteté, que j’avais élevés au rang de préfets, de directeur général de ministère, d’ambassadeurs, se sont abaissés à faire œuvre d’espionnage, se sont associés au vol et à la rapine. » (La democrazia, 1933, p. 71)

 

Comment des précurseurs du fascisme allemand s’efforcent de séduire les ouvriers – August Winnig, Du prolétariat à «  l’état ouvrier  », 1930

1 janvier 2021

 

On a vu avec l’analyse de Nitti quelle était la tactique des promoteurs du fascisme italien lors de la phase préliminaire où ils visent à séduire tous les mécontents pour préparer l’instauration d’un régime politique d’oppression. Dans l’Allemagne vaincue de la Première Guerre mondiale et les suites de la grande crise du capitalisme, August Winnig procède de la même façon, subvertissant le vocabulaire de tous les courants politiques adverses, de la droite à la gauche, du socialisme au communisme. Au sein d’un plan global de réorganisation de la société allemande, il fait miroiter aux ouvriers une ère d’émancipation, pour peu que ceux-ci abandonnant les garanties de la démocratie représentative, pour trouver enfin la solution de tous les problèmes, économiques, sociaux, politiques, tout ceci sans changer le fondement capitaliste de la société.

Dans cet objectif, August Winnig, fort de son expérience syndicale antimarxiste, prône un État de style syndicaliste-corporatiste au sein duquel les travailleurs trouveraient la place éminente qui leur revient. Il exploite à cet effet tout ce qui peut susciter l’adhésion de la cible qu’il vise à captiver  : critique des défauts de la république de Weimar comme du mouvement socialiste marxiste, auxquels il adjoint les thèmes antisémites. Il s’agit de séduire «  les masses  » en touchant des cordes sensibles, engendrées par la situation de crise, par le chômage, la dégradation des conditions de vie.

Se plaçant fallacieusement sur le terrain du marxisme, du moins de son vocabulaire, Winnig prétend élever la condition prolétarienne à une situation valorisante, ce qu’il nomme «  l’état ouvrier  ». La flatterie envers les ouvriers fait partie de son arsenal persuasif  : «  L’ouvrier est porteur d’une mission, comme le furent la noblesse et la bourgeoisie  ». Il parle même, en dénaturant le sens de la perspective marxiste, de “mission historique” des ouvriers, au service de la “communauté allemande”, en opposition à “l’idéal bourgeois”.

Winnig s’adresse plus largement à l’ensemble des électeurs, dont beaucoup sont écœurés par la situation de la politique sous la république de Weimar, qui les conduit à passer «  d’une élection à l’autre de la droite à la gauche, de la gauche à la droite, du centre aux partis extrêmes et des partis extrêmes au centre, [dans] une inconstance permanente, une hésitation et une recherche perpétuelle…  ».

Il tire aussi parti du contexte historique de crise générale du capitalisme, qui a porté à son point extrême d’acuité l’anarchie sociale, les impasses économiques, les luttes sociales sans aboutissement progressiste. Pour mettre fin au désordre, aux divisions, la solution qu’il propose, ne se pose pas au regard d’une perspective pour l’avenir qui mettrait fin aux contradictions du régime économique et social. Il fait miroiter la reconstruction imaginaire d’un modèle corporatiste hérité du passé qu’il adapte en idée au temps contemporain. Comme d’autres théoriciens de l’époque dans divers pays capitalistes (dont quelques années plus tard la France de Vichy), Winnig remet à l’honneur cette voie chimérique, qui dans le cas de la formation historique allemande, va de pair avec une mise au premier plan la communauté raciale, les «  origines biologiques  » ancestrales de la race allemande.


L’état ouvrier contre ses ennemis  : bourgeois, marxisme, socialistes, juifs, économie anglaise, matérialisme français, République parlementaire

 

C’est sur le modèle de Mein Kampf que Winnig désigne les forces qui s’opposent à l’instauration de «  l’état ouvrier  » au sein de la communauté allemande raciale. Il préconise une voie qui à terme, en cas de prise du pouvoir, devrait conduire à l’éradication de tout ce qui est considéré en tant qu’ennemi potentiel de cet “état ouvrier” comme de la puissance allemande.

En 1930 cependant, l’expression des visées fascistes nazies, qui s’affirmeront en 1933 par la prise du pouvoir par Hitler, en est cependant encore à la phase de la séduction. Pour tromper son auditoire, Winnig se place sur le terrain des objectifs sociaux et politiques de ses adversaires encore influents auprès des ouvriers, empruntant son vocabulaire au marxisme, au socialisme, voire au christianisme social. Les mots eux-mêmes se trouvent subvertis. Ainsi en est-il de mots tels que nation, état, sont privés de leur signification universelle, qui sont rapportés à l’origine biologique du peuple et des ouvriers allemands.


« Lorsqu’il est question de “état” dans ce livre, nous entendons par là des éléments de la nation rapprochés par leur origine biologique et leur expérience ­historique. »

 

Subvertissant de la même façon les orientations du mouvement ouvrier et socialiste, Winnig feint de condamner le monde et la pensée “bourgeoise”, qui se serait manifestée par la “déficience bourgeoise” de la République allemande. Dans le même registre, il dénonce l’influence néfaste du marxisme. Marx, selon lui, a causé beaucoup de dégâts, du fait qu’il pensait «  d’une manière absolument bourgeoise  », qu’il «  était attaché à la façon de penser du bourgeois…  » et «  se mettait en travers du courant naturel qui devait amener l’ouvrier à former un état  ». En outre Marx est présenté comme «  l’ennemi du sentiment allemand  », «  il haïssait l’Allemagne, il haïssait l’Allemand en soi…  ».

La dénonciation de la façon “marxiste-bourgeoise” de penser, l’hostilité que cette pensée aurait manifestée à l’égard de l’Allemagne, est exposée en relation avec la condamnation des juifs, dont l’influence selon Winnig se serait révélée prégnante au sein du parti social-démocrate. Elle aurait permis aux juifs «  d’occuper des emplois officiels  ». Quant à «  la presse socialiste [elle] était en grande partie dirigée par les juifs  ». «  Il y avait des juifs à la tête des organismes d’éducation  », «  des spécialistes juifs dirigeaient la politique économique et financière  », etc. Cette dénonciation du rôle des juifs dans les rouages politiques et économiques est ici encore calquée sur la prose du futur chancelier Hitler dans Mein Kampf. Et pour enfoncer le clou, Winnig stipule que, la haine que Marx portait à l’encontre de l’Allemagne «  ne peut s’expliquer sans ses origines juives  ».

A ces ennemis de l’intérieur, il faut ajouter l’influence étrangère, qui lui est associée, «  fatalité  » néfaste, tant à l’égard du «  mouvement ouvrier  » que de «  la vie allemande  » en son entier. Winnig considère plus spécialement «  l’invasion de l’économie anglaise et du matérialisme français dans la vie allemande  », comme autant d’asservissements d’ordre matériel et intellectuel sur «  la pensée allemande  » et le mouvement ouvrier lui-même. Cette domination étrangère aurait présidé à l’institution de la République de Weimar, et par conséquent à «  l’application du parlementarisme à l’Allemagne  », forme inappropriée pour cette nation. La «  forme de la République de Weimar  », vouée à la corruption, se présente pour l’auteur comme «  forme corrompue de l’État allemand  ». Il en serait résulté un processus de «  décomposition  » de la communauté allemande de race, une «  dégénérescence de la politique et des hommes  ».


Pour le triomphe de la communauté raciale allemande contre ses ennemis

 

Une grande partie de l’ouvrage est consacrée au modèle du soi-disant “état ouvrier”, contre le modèle politique républicain. “L’état ouvrier”, pour Winnig, au contraire de la république, se présente comme un aboutissement. Cet état avait trouvé dans l’ancien compagnonnage ses débuts prometteurs, pour s’ouvrir sur des «  tendances à la révolution sociale  » [en opposition à la voie révolutionnaire socialiste ou communiste].

Contre la forme républicaine, la nation allemande reconquise (au sens “racial” que l’auteur alloue au mot nation) offrira à “l’état ouvrier” un cadre indispensable, se déclinant sous les mots  : «  profondeurs biologiques  », «  origines biologiques  », «  matières premières biologiques  », «  forces biologiques  », «  nécessité biologique  », «  raisons biologiques  », «  jeu des forces naturelles  », «  force supérieure, s­urnaturelle  ».

Au-delà de toute considération en termes de lutte entre classes sociales, ce sont ces «  forces biologiques  » de la nation allemande  » qui imposent souverainement leurs lois, «  au-delà de tout autre facteur  »:


« les forces biologiques des nations obéissent à des lois qui leur sont propres [elles] ne s’accommodent pas des limites de la vie déterminées par les sociétés. »

 

Pour la promotion de “l’état ouvrier” dans le cadre d’une “nation” fondée sur l’origine biologique, il faut que l’Allemagne développe une économie forte, convenant à ses ambitions mondiales.


« … c’est l’ascension de l’économie allemande qui a rendu possible l’ascension de l’ouvrier. Il est donc important pour nous que l’économie allemande soit florissante. »


« L’essor de l’économie de l’Allemagne est étroitement lié à l’essor de sa puissance. »

 

Pour mener une politique conforme à ce développement “vital” de la «  communauté allemande de vie et de destin  », un gouvernement fort se révèle tout autant nécessaire, pour combattre tous les opposants, à l’intérieur comme à l’extérieur, ce qui à terme nécessitera un recours à la guerre. Anticipant sur la prise du pouvoir par Hitler et le parti nazi [national-socialiste] en 1933 et la destruction de la république de Weimar, Winnig se fait prophète. Il projette la survenue d’un homme fort capable de prendre le pouvoir, un «  homme extraordinaire  » allumant dans la classe ouvrière «  l’étincelle révolutionnaire  » au service de la “communauté allemande”, c’est-à-dire au service d’un régime fasciste lui-même au service de l’impérialisme allemand.


« Un jour survint l’événement qui tord le ressort  : un homme extraordinaire, aux idées audacieuses, un incident qui soulève les passions, cela suffit pour donner le branle, pour débander les forces latentes  ; cela devient un mouvement révolutionnaire. »

 

Un modèle de fascisme sous le masque de l’anticapitalisme – Un ouvrage de Drieu la Rochelle (1934)

1 janvier 2021

 

L’ouvrage de Drieu la Rochelle [1]  a été publié en France dans la foulée de la crise générale du capitalisme qui se révèle en 1929, suivie en 1933 par l’avènement en Allemagne du fascisme hitlérien [nazisme].

En France, la crise survient plus tardivement que dans les autres pays capitalistes. Elle se traduit par un cortège de fermetures d’usines, un chômage massif, une période déflationniste conduisant à des baisses de salaires, comme du revenu paysan. Des artisans et commerçants s’appauvrissent, des petits industriels, et même des affairistes sont menacés dans leurs acquis. Au plan politique, les partis ­traditionnels sont discrédités par de multiples «  affaires  » et se révèlent incapables de maîtriser la situation. La démocratie représentative parlementaire est discréditée. Les ligues d’extrême droite voient grandir leur influence et tentent le 6 février 1934 une sorte de coup politique insurrectionnel qui échoue. Il sera le prélude à un renforcement de courants fascistes français.

Au plan international, les préparatifs de la Seconde Guerre s’intensifient.

C’est dans ce contexte qu’en 1934, Drieu la Rochelle publie son ouvrage Socialisme fasciste, qui prétend résoudre par le fascisme les maux de la société capitaliste en crise. Spéculant sur les mécontentements qui s’expriment dans toutes les catégories sociales, il s’efforce de les “appâter” en prenant appui sur l’état de “déroutement” qui résulte de l’état de crise économique et politique.

Du recueil de textes constituant le livre Socialisme fasciste, il ne sera retenu que certains extraits, ceux qui montrent comment Drieu la Rochelle tire parti des conditions désastreuses de la situation économique et politique d’alors, pour faire miroiter des solutions imaginaires, en partie au nom du ­socialisme, de l’anticapitalisme, ou de la “démocratie directe”. De fait, ce que Drieu la Rochelle préconise, sous couvert de résoudre les problèmes économiques et politiques d’une nation soumise à la crise du capitalisme, aboutit à remettre en cause les institutions républicaines, sous couvert de «  donner la parole au peuple  » alors que celui-ci, dans son état d’inorganisation politique, ne peut faire aboutir ses visées historiques.


La crise des années trente et la décomposition des partis en France. Le “système” et ses profiteurs

 

Dans le chapitre II, «  La situation en France  », la première partie, écrite en mars 1934, est intitulée «  Les évènements de février ou la balançoire  », Drieu désigne dans cette partie «  la faiblesse de toutes les vieilles formations politiques  », qui s’est manifestée au cours des évènements de février 1934. Il dresse un état de la désagrégation des partis. Les mondes de droite et de gauche reposent, selon lui, sur les mêmes bases sociales et géographiques avec les mêmes combinaisons politiques, elles ne se séparent que sur le partage des bénéfices. Il analyse ce qu’il nomme les deux droites, qu’il trouve inégales, avec l’Action Française minoritaire, peu liées aux classes populaires, puis les deux gauches, radicale et socialiste, qui mettent en interrelation riches et pauvres, bourgeois, paysans, fonctionnaires. Il constate par ailleurs l’impuissance des partis prolétariens, les communistes étant selon lui insignifiants. Quant au monde des affaires, il est présent partout dans les quatre partis.

Drieu la Rochelle se fait le porte-parole des critiques d’une partie de la population contre le “système” politique en place, la corruption des partis, leur centration sur leurs intérêts propres plus que sur l’intérêt de la société. à noter que cette critique du «  système  », plus que du régime économique, constitue un thème privilégié, récurrent dans les milieux d’extrême droite et fascisants [thème qu’il arrive à la gauche de reprendre à son compte].

Le monde radical et socialiste, écrit Drieu, «  c’est le monde des places, des prébendes, des bureaux de tabac et des recettes, des croix et des retraites  ». Les affidés de ces partis participent aux bénéfices économiques  : les commerçants, les industriels, les avocats, les politiques (nombreux et prospères aussi à droite), ainsi que les «  fonctionnaires qui concussionnent  ». Le monde des partis national, ­républicain ou monarchiste, porte, lui aussi ses croix, se distribuant les places  : beaucoup de fonctionnaires, des officiers, des professeurs, des grands administrateurs. L’auteur n’oublie pas le monde paysan «  qui grappille à droite et à gauche  ». Les deux mondes qui s’opposent dans le jeu parlementaire participent des deux côtés «  au système économico-politique de la démocratie capitaliste  ». Quant aux velléités de l’Action Française et du monde communiste, elles se révèlent incapables d’entraîner de leur côté, respectivement, le monde de droite et le monde de gauche, qui se tiennent l’un l’autre sans se dominer  : «  le monde de gauche a un instrument de chantage –  les élections, le monde de droite a un instrument de chantage  – la presse.  ».

Les évènements des 6, 9 et 12 février 1934 ne font que confirmer le diagnostic  : «  le monde d’extrême-gauche est incapable de renverser le capitalisme, comme le monde d’extrême-droite est incapable de renverser la démocratie.  » Pour lui, l’Action Française et les communistes eux aussi «  tiennent au système.  » Tous ces mondes se tiennent, l’impuissance est totale, et face à cette impuissance à rassembler, il convient, selon Drieu, de créer un nouveau parti, qu’il estime capable de sauver la situation.


«  Un parti national et socialiste  » sous l’emblème du fascisme allemand, pour une “démocratie directe” contre la démocratie représentative

 

Selon Drieu la Rochelle, le «  système  » ne fonctionne plus, l’équilibre des forces est rompu entre les partis traditionnels, sur fond de crises ministérielles et de scandales à répétition. Comme aucune des forces existantes n’est capable à elle seule de résoudre les problèmes, «  il faut donc créer une force nouvelle  ». Les forces centrifuges doivent être fusionnées sous une force plus grande. Les partis usés, sclérosés, débordés, doivent être remplacés sur une base large par un parti unique pratiquant de nouvelles méthodes. Ce parti se construira sur le modèle des grands partis qui ont triomphé «  à Moscou, à Rome, à Berlin, à Angora [=Ankara], à Varsovie et à Washington.  » «  Ce parti ne peut être que national et socialiste  ». C’est ainsi l’intitulé même du Parti nazi allemand que Drieu la Rochelle reprend à son compte.

Selon lui, depuis la fin de la guerre, «  la dislocation du capitalisme  » a provoqué une nouvelle série de révolutions, dont il feint de ne pas discerner les finalités opposées. Il met ainsi sur le même plan les véritables révolutions qui visent à résoudre les contradictions du régime capitaliste, et les pseudo-révolutions réactionnaires [régimes fascistes] qui le prolongent par la suppression des institutions démocratiques et l’usage de la terreur. Pour lui, la révolution commencée en Russie (1917)  –  révolution socialiste –, aurait été relayée par la “révolution” fasciste italienne (1922-1925), et enfin par le national-socialisme en Allemagne (1933)  –  c’est-à-dire le fascisme nazi.

Pour l’objectif que poursuit Drieu la Rochelle, le capitalisme défaillant doit devenir un capitalisme d’État. Tous les capitalistes devront se ranger sous l’autorité de ce seul capitalisme. [Il devra en être de même pour les travailleurs]. La transformation économique exige «  une main de fer  », avec une «  police qui institue et gère [ce] capitalisme d’État  ». Cette police sera tout à la fois une police de la production et de la répartition, sans modifier son fondement capitaliste. Au plan politique, il va de soi que l’instauration de ce régime fasciste exige la fin de la démocratie représentative.

Pour exercer le pouvoir dictatorial que nécessitent ces objectifs, il faut un «  parti qui noyaute la nation  », l’obéissance dans le parti et au parti étant absolue. Une nouvelle élite avec sa classe d’appui et de privilège, se recrutera dans toutes les classes sociales. On maintiendra, à la marge, sans pouvoir législatif, comme une vitrine, le principe de la représentation du peuple, car on ne peut l’abolir tout à fait, on conservera, comme en Allemagne et en Italie «  un fantôme de parlement  ».


Faire triompher le courant fasciste par un travail de sape à tous les échelons

 

Sur le modèle du parti mussolinien, le parti rassemblera les extrêmes, l’Église, les Francs-Maçons, le capitalisme et le syndicalisme, la droite et la gauche, les pacifistes et les impérialistes.

La préparation de la prise du pouvoir du mouvement fasciste se fera [comme en Italie et en Allemagne] par un travail de sape des différentes factions qui, spéculant sur les diverses insatisfactions de la population, organiseront le désordre pour discréditer les gouvernements élus, subvertir le gouvernement en place. Plusieurs factions pourront concourir à la révolution avec en marge des groupements d’intellectuels cohérents.


« Quelques centaines de meneurs qui viennent au hasard de toutes les classes et qui se répandent dans la foule et qui travaillent pour quelques chefs  : voilà qui suffit. »

 

Les classes populaires et toutes les catégories menacées par une crise durable, pourront être séduites par l’argument d’un parti rassembleur, qui prétend régénérer la société, contre les disputes des différents partis pour la course au pouvoir et aux prébendes. Elles pourront être séduites aussi en raison de l’impuissance des partis au pouvoir qui se succèdent d’année en année sans résoudre les problèmes économiques et sociaux. Il ne faudra pas épargner la propagande mensongère, les menaces et les attaques contre tous les élus.

Une grande partie de la population pourrait encore être séduite par un principe anarchiste de “démocratie directe” où tout serait résolu par la parole, sans délibérer, et ceci sans toucher véritablement la base économique capitaliste.

La nouvelle élite forgera de nouveaux instruments pour sa propagande  : «  les instruments ne sont plus la tribune parlementaire  ». Ils sont plus directs et rayonnants  : c’est la presse et la radio, et, comme dans le modèle hitlérien, la persuasion par la propagande répétée. Plus le mensonge est gros plus il apparaît comme la vérité. La presse complétée par la radio deviennent les véritables instruments de gouvernement. «  Plus besoin d’intermédiaires, plus besoin de députés  ». Le Parlement est une institution tuée par la presse et la radio comme le journaliste Mussolini l’a bien montré «  le somnambule du haut-parleur et de la radio comme Hitler.  »


« La Radio détruit la nécessité de la procédure parlementaire et ramène aux formes anciennes de la vie publique  ». Les gouvernants parlent directement à la foule, ce qui «  nous rejette à la cité antique ou moyenâgeuse, à la horde germanique ou gauloise et […] à la forme par excellence de la démagogie, la dictature. »

 

Il faut noter que le projet d’inspiration fasciste préconisé par Drieu la Rochelle, copie conforme des modèles italiens et allemands, ne parviendra pas à prévaloir dans les années 30 et le contexte français. La population lui opposera la tactique du Front ­populaire. Ce n’est que lors de la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation d’une puissance étrangère, l’Allemagne nazie, que la logique antirépublicaine parviendra, pour quelque temps, à s’imposer.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Drieu La Rochelle, intellectuel mondain, a participé des différents courants littéraires d’après-guerre, surréalisme, dadaïsme, notamment. En 1934, il se détourne des milieux intellectuels de gauche pour se rallier aux Anciens Combattants et à l’Allemagne de Hitler. Avec Bertrand de Jouvenel, il se rend à Berlin pour être accueilli par Otto Abetz dont il devient l’ami. Il publie à son retour Socialisme fasciste, recueil de quelques 24 textes écrits en 1933 et surtout 1934. Il fréquente jusqu’en 1945, les partis fascistes de l’époque (PPF de Doriot notamment). En novembre 1941, il se rend à Berlin à l’invitation de Goebbels en compagnie d’intellectuels collaborationnistes, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Ramon Fernandez, Marcel Jouhandeau, Jacques Chardonne. à la Libération, avant d’être arrêté pour intelligence avec l’ennemi, il se suicide. 

La résurgence d’un discours fasciste dans les conditions d’une aggravation des contradictions du capitalisme – Une illustration  : Maurice Bardèche dans les années 1970

1 janvier 2021

 

Les courants fascistes ou fascisants qui se sont développés après la grande crise de 1929, bien que défaits à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas morts et reprennent vigueur dès que possible. Ils cheminent selon leur propre logique, la stratégie pour les faire avancer aussi. Toutefois s’il y a permanence des discours fascistes ou fascisants, ceux-ci ne trouvent à se diffuser largement que lors des périodes de grandes crises capitalistes, lorsque les fondements de la société sont ébranlés, qu’un mécontentement général tend à se répandre largement à un ensemble de catégories de population, dans un climat marqué par un abaissement de la conscience politique.

Le plus souvent, ces courants dans un premier temps avancent masqués. Dans les années 1970, 25 ans après la défaite officielle des fascismes au pouvoir à l’échelle du monde, on en trouve un bel exemple chez Maurice Bardèche. Sa revue Défense de l’Occident consacre alors un numéro au fascisme dans le monde. A cette occasion, évoquant les «  Progrès et chances du fascisme  » il expose sans fard (et sans faribole) le projet politique fasciste, ses visées et la stratégie pour le faire aboutir. Il commence par présenter l’analyse de la situation et les causes qui, selon lui, ont permis la résurgence et le développement de ce courant. Ensuite, il rappelle le contenu du fascisme et enfin, il précise ce qu’il faut faire et comment pour que ces idées se développent et deviennent victorieuses dans la société  : imposer une “image de marque” dans toutes les couches de la société, là est la condition du succès. Il ne vise pas une clientèle particulière mais développe une stratégie globale. Il dit en clair les choses et affirme le besoin de faire de la rhétorique pour convaincre les masses.

D’entrée de jeu, il situe son propos. Nous sommes peu de temps après le mouvement l’ébranlement de 1968 et la mort du général De Gaulle. Cette dernière, selon lui, s’est d’abord faite dans l’indifférence générale, mais les medias avec leur puissance ont complètement retourné «  l’opinion publique  » donnant naissance à une affliction générale. C’est d’ailleurs pourquoi il dit  :


« une nation qui se laisse retourner de cette façon […] est une nation mûre pour la dictature communiste […], qu’elle est mûre aussi, si les circonstances s’y prêtent, pour une direction autoritaire qui lui serait imposée dans son propre intérêt. »

 

L’alternative est posée, communisme ou fascisme, et l’ennemi principal est désigné.

En premier lieu, il s’agit de remettre en cause l’ordre mondial instauré après la Seconde Guerre mondiale. Maurice Bardèche examine ensuite plus précisément les causes de cette rénovation des idées fascistes en France. Il s’attache à examiner l’évolution qui pousse irrésistiblement vers des régimes autoritaires mais qui n’aboutit pas forcément à l’instauration d’un régime fasciste. Il y faut d’autres conditions. En effet, l’expérience gaulliste, après l’expérience franquiste, atteste que la lutte contre le communisme se transforme en défense du statu quo, c’est à dire «  des hiérarchies bourgeoises implantées et des fortunes faites  », dont l’objectif est de maintenir les privilèges d’une société de nantis. Ce type de régime s’installe après des périodes de crise et d’épreuves et risque de se substituer à «  l’élément de rénovation et de sélection qu’est le fascisme  », confortant les intérêts établis dans les pays menacés par le communisme.

Pour aller de l’avant et ne pas se laisser déborder par ces régimes autoritaires, il faut s’atteler à un élément essentiel. Ce qu’il reste à faire, pour Maurice Bardèche, c’est imposer «  une image de marque frappante et simple  », en l’opposant à la fois «  au nihilisme gauchiste  » et à «  l’hypocrisie démocratique  », ainsi qu’à «  l’immobilisme autoritaire des régimes pseudo fascistes  ». C’est là que la nécessité de la rhétorique prend sa place et est clairement affichée. Il s’agit de s’adresser de manière active à toutes les couches de la société, de ne pas s’adresser seulement à une fraction de la population mais au contraire de chercher à séduire et s’attacher des adeptes partout en jouant sur les mécontentements. C’est très important car cette


« image de marque n’aura d’influence que dans la mesure où elle rencontrera un écho dans les masses, dans les syndicats, dans les bureaux, chez les cadres, parmi les paysans […]. Elle ne deviendra un facteur politique que si elle plaît, si elle correspond à des tendances profondes de la volonté populaire que les gérances démocratiques ne satisfont pas et que la caserne communiste ne peut développer. »

 

Pour des précisions de stratégie et de tactique, la parole est donnée aux militants d’Ordre Nouveau dans un article intitulé «  comment passer au fascisme  ». Ceux-ci parlent du retard économique de la France qui se traduit par de l’austérité pour les masses populaires et la liquidation de groupes professionnels non rentables, petits paysans, petits commerçants «  tout en laissant le champ libre au capitalisme de pointe  ». Le refrain de l’anticapitalisme est une fois de plus entonné, sans bien sûr qu’il s’agisse de se fixer pour finalité une remise en cause des fondements de ce régime économique. Le mécontentement qui gagne toutes les classes sociales et la situation économique dégradée sont favorables au fascisme et la remise en cause de vastes couches sociales peut devenir un facteur de troubles très graves à condition que les groupes protestataires ne mènent pas des actions purement fractionnelles et s’intègrent dans une lutte d’ensemble.

Il s’agit à terme de rallier non plus des individus mais des groupes organisés en leur proposant un programme favorable à leurs revendications à l’inverse «  des solutions finales  » (autrement dit l’instauration du socialisme), qui leur seraient «  inacceptables  ».

Les militants d’Ordre Nouveau rappellent qu’il convient de ne pas faire seulement un coup d’état, mais de réaliser un travail en profondeur à l’encontre du pouvoir, du régime politique, et des institutions et de «  se pénétrer de deux idées très simples  : le régime ment toujours, il n’y a pas de solution sans la destruction du régime  »[1]. Enfin ils insistent sur la nécessité de pénétrer l’opinion pour aboutir à


« une certaine plasticité de l’opinion […] c’est à dire que celle-ci, détachée du régime, doit être prête à accepter un changement qu’en temps normal elle refuserait  ». «  Peu importe que cette attitude soit réelle ou artificielle […], il importe seulement qu’entre le Régime et l’opinion un fossé se creuse, que les relations soient mauvaises, que la crédibilité du pouvoir soit atteinte. »

 

Pour y parvenir, il faut s’insérer partout, prendre la tête d’une action revendicatrice délaissée par les syndicats officiels, faire tomber un délégué syndical communiste, faire passer un nationaliste, susciter une association de défense de quartier, lancer une maison de jeunes, etc. Car «  la propagande n’a d’effet qu’en s’appuyant sur des réalisations  » et «  l’action ne devient effective que du jour où elle a obtenu le contrôle d’un organisme social si limité soit-il  », ce qui permet de constituer «  un groupe social d’où les adversaires ont été éliminés, où les neutres sont absorbés et où le Nationalisme soit chez lui, appuyé par tout le groupe  ».

Maurice Bardèche, propose en 1970 une stratégie qui alors ne parviendra pas à ses objectifs, mais qui, dans les années récentes, sera mise en œuvre, en relation avec la crise générale du capitalisme, même si le mot de fascisme n’est pas prononcé. Il s’agit toujours de s’efforcer de séduire des populations déboussolées, en prenant appui sur le débordement des ­mécontentements, en ciblant toutes les couches de la société aux intérêts contradictoires, en utilisant les références révolutionnaires pour les détourner au profit de leur but, en visant à renverser les institutions en place  : mots d’ordre toujours renouvelé de remise en cause du “système”.

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Ils précisent que cette tâche sera longue et «  ne peut être entreprise qu’avec le support d’une “doctrine révolutionnaire” apportant l’explication complète de tous les problèmes politiques, une doctrine comprise comme un gouvernail pour la pensée et l’action  ». Ils n’hésitent pas à prendre pour exemple – en dépit de finalités opposées  –  la Révolution française qui a réussi à détruire la monarchie non pas par un coup d’état (ce n’est pas la prise de la Bastille), mais par «  la destruction du corps social traditionnel, l’imposition d’une nouvelle idéologie, la mise à jour d’une nouvelle économie et d’une organisation sociale  ». Sans oublier la référence à Lénine pour la mise au point d’un corps de doctrine clair, et la transformation de l’œuvre de Marx en «  arme efficace de guerre politique  ». 

Ceux qui veulent détruire l’unité de la République n’exposent pas la volonté de l’ensemble du peuple – Un exemple parmi d’autres  : les séparatismes selon la race ou la religion – Petite revue de presse

1 janvier 2021

 

La crise générale du capitalisme, bien avant la pandémie actuelle, a bouleversé le champ de l’économie, affectant pratiquement toutes les catégories sociales, réduisant les unes à la survie, d’autres au déclassement, et la grande majorité à un sentiment de dépossession au regard de leurs acquis passés. Cela est allé de pair avec une désorganisation déjà ancienne des classes populaires, l’obscurcissement et l’abandon de la perspective de transformation sociale. Ces conditions, comme lors de toutes les périodes de grande crise, ont attisé les facteurs de division au sein de la population, la constitution de factions en lutte les unes contre les autres et contre l’unité du peuple, de la république, de la nation.

Cela fait déjà presque un demi-siècle que la lutte de ces classes tend à se réduire à la défense d’acquis dans le cadre du capitalisme, la défense des intérêts particuliers prenant le pas sur la recherche du bien public. Faute de perspective historique, il faut admettre qu’il était somme toute “normal” que, dans ce cadre, le “sauve qui peut” “chacun pour soi” tende à s’imposer, chaque catégorie s’efforçant de combattre pour ses intérêts propres.

Depuis quelques décennies cependant, la lutte de tous contre tous a pris une autre tournure. Ce ne sont plus les manifestations de luttes particulières sur le terrain social qui tendent à s’imposer. Sur le devant de la scène, à grand renfort de promotion dans les divers médias, on assiste à des combats de type identitaire, qui visent à la partition de l’unité du peuple et de la république, voire au bannissement de fractions de la population par d’autres  : “genre” contre “genre”, identité contre identité, race contre race. Ces entreprises sont le fait de tout petits groupes minoritaires, qui cherchent à se faire passer pour des majorités, et à intimider ceux qui s’opposent à leur entreprise. Des médias, des ­organisations po­litiques, des associations, des syndicats, se font leurs haut-parleurs.

Dans ce qui suit, on donnera, en premier lieu, un aperçu de ces courants, se centrant dans ce numéro sur quelques contenus “racialistes” et “indigénistes” relevés dans la presse. Puis, en second lieu, on laissera la parole à ceux “dont on n’entend pas la voix”, citoyens sans doute majoritaires, attachés au modèle irréductiblement universaliste et émancipateur de la formation historique française, à l’unité et à l’indivisibilité de la République.


I  –  Ceux qui prétendent détruire l’unité du peuple et de la république par la promotion d’identités prétendument religieuses ou raciales

 

Pour faire reconnaître institutionnellement leur qualité de communautés fractionnelles au sein de la nation, des organisations travaillent à se faire exister comme «  victimes de l’intolérance  » sur la base de critères prétendument “ethniques” ou “religieux”. C’est ainsi notamment que procède le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)  :


« La France refuse à ce jour de reconnaître l’existence de minorités ethniques ou religieuses en son sein […] Il devient urgent pour la France de reconnaître la communauté musulmane (comme d’autres d’ailleurs) comme une des minorités vivant sur son territoire. » [Communiqué du CCIF sur son site, 20 août 2020]

 

Autre illustration  : Pour le Parti des Indigènes de la République (PIR) et sa fondatrice, Houria Bouteldja, les individus seraient ainsi prédéterminés par la religion, l’origine, de leurs parents ou ancêtres, voire la race (les blancs, les pas-blancs). Ceci contre la notion de citoyen, et ce qui va avec, contre le libre-arbitre, l’universel  :


« Le concept d’individu est universel. Qui dit ça  ? Les intellectuels blancs.  » [indigenes-republique.fr, 9 nov. 2016] «  J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. » [Les Blancs, les Juifs et nous, La fabrique éditions, mars 2016, p.72]

 

Il s’agit aussi pour Houria Bouteldja, au nom d’un soi-disant anti-impérialisme, de s’opposer à la modernité, de détruire les formations historiques de nation et d’État républicain  :


« Il faut défaire les structures de la modernité à commencer par celle des États-nations impérialistes. » [indigenes-republique.fr, 9 nov. 2016]

 

Plus précisément encore, il s’agit pour elle de promouvoir la lutte des races contre le principe historique de la lutte des classes et l’unité politique du peuple  :


« Faire la critique de la lutte des classes en valorisant le rôle de la lutte des races.
Or ces structures [États et nations] sont soutenues certes par les bourgeoisies blanches mais également par les classes moyennes blanches et jusqu’à un certain point, d’une manière dialectique, par le prolétariat blanc qui les combat d’un côté mais les conforte de l’autre. » [indigenes-republique.fr, 9 nov. 2016]

 

Enfin, par la voix d’Houria Bouteldja, le Parti des Indigènes de la République, se félicite du travail de sape accompli auprès des “idiots utiles” de la gauche radicale, dans le but de devenir pôle de référence de la Gauche  :


« Maintenant, oui, on est en train de gagner du terrain, tant sur le plan idéologique que politique. Une partie de la gauche radicale débat à partir de nos “postulats” ce qui la divise et la réforme. » [indigenes-republique.fr, 6 juillet 2017]


II  –  Ceux qui défendent la formation républicaine, son universalisme et refusent d’être réduits au rôle de victimes prisonnières d’une identité

 

En écho contrasté à la voix du Parti des Indigènes de la République ou du Collectif contre l’Islamophobie (exemples parmi d’autres), on fait maintenant entendre la voix de ceux qui refusent d’être assignés à une identité, et veulent se poser d’abord comme individus et citoyens. Un grand nombre de ces assignés (à une “origine”, une “couleur”, une “religion”) n’écoutent pas la voix des sirènes qui prônent la division, voire la sécession, sur des bases “d’appartenance” raciales ou pseudo-religieuses.

Donnons en premier la parole à Zineb El Rhazoui, journaliste sous protection policière, qui condamne fermement l’entreprise de subversion menée par ceux qui travaillent à manipuler les populations en fonction de critères pseudo-religieux  :


« Ils ont fait de toi leur chasse gardée, leur fonds de commerce. Ils t’ont expliqué que toi, né en France, tu étais différent et que tu le serais toujours […] Je sais que si tous les hommes sont égaux en droits, ils le sont aussi en devoirs […] Je te montrerai que la France est aussi la Mecque de ceux parmi nous qui défendent les droits humains dans des pays qui les violent allègrement. » [Le Figaro, 25 juillet 2016]

 

Même condamnation par [Fatiha Boudjahlat], une professeure en réseau d’éducation prioritaire. Elle critique au nom de l’intérêt général, la stratégie de ceux qui veulent diviser la société en tentant de pousser à la lutte entre “communautés”, coaliser au nom de la religion  :


«  [La notion de] islamophobie, c’est fait pour créer et coaliser une communauté musulmane […] pour que les gens ne se disent plus “je”, mais “moi musulman, on m’attaque”.  » «  L’intérêt général, c’est pas seulement ceux qui vous ressemblent.  » «  Les motivations de porter le voile […] ne sont pas toutes “communautaristes”. Mais associez-les à de vrais islamistes qui, eux, ont de vraies volontés politiques, qui ont besoin du feu, qui ont besoin que ça brûle […] que ça aille mal. Eux, ont une vraie volonté communautariste.  » [Radio Sputnik, interview, 12 nov. 2019]


Les boutefeux séparatistes prétendent détruire la notion même de libre-arbitre.


« On n’est pas des bébés-phoques. »

 

L’appui d’une partie de la gauche à ces courants de division  :


« La gauche, cette gauche, les gauchistes, ont […] renoncé à l’émancipation individuelle et collective. Ils ont trahi les classes populaires. »

 

C’est aussi l’appartenance à la nation et la citoyenneté française qui est revendiquée, comme le fait Latifa Ibn Ziaten, mère du premier soldat assassiné par Merah à Toulouse en mars 2012. Elle intervient auprès des jeunes, des parents, dans des collèges, dans des prisons, pour qu’ils ne soient pas la proie des flatteries identitaires. Elle revendique les «  valeurs républicaines  » et le courage, contre la flatterie identitaire.


« À la morgue, j’ai dit à mon fils  : Imed, je t’ai élevé avec dignité, avec respect, avec les vraies valeurs républicaines, la valeur du pays qui m’a accueilli, qui m’a donné la chance de réussir, et je suis fière d’être Française. » [Libération, 19 novembre 2015]

 

Pour Nadia R ou Linda K. la France constitue leur pays d’élection. Et l’utilisation de l’assignation au statut de victime au prétexte d’une identité relevant d’une origine ou d’une “couleur” de peau est condamnée.


«  Avant même d’avoir la nationalité française, je me sentais déjà Français. La France, elle m’a tout donné.  »


«  Mes parents nous rappelaient régulièrement notre chance d’être nés en France.  » «  Pour certains, être arabe ou Noir, c’est forcément être abonné à la souffrance et au racisme  : où est leur liberté, où est leur choix  ? Nulle part.  »


«  On maintient les gens dans l’idée qu’ils sont des victimes. […] Nos enfants n’ont plus de repères, ils sont déglingués [et même chez les parents] il y a un discours de victimisation.  »

 

Pour Patrice Quarteron, champion du monde de boxe thaï, vilipendé comme traître pour s’être drapé dans le drapeau tricolore après une victoire, les mêmes règles, les mêmes lois, s’appliquent à tous au sein de la communauté française, contre les lois qui prétendent créer des communautés séparées au sein d’une même nation.


« Quand on exprime ostensiblement son appartenance à une communauté, c’est qu’on exclut les autres. Je pars du principe qu’on appartient à une seule communauté  : la communauté française, point-barre. On vit sur les mêmes règles, etc. À partir du moment où on se revendique d’une communauté, je me pose la question  : où ils veulent aller, c’est quoi le but  ? […] Ils veulent se séparer, mettre leurs règles. Ici on est en France. » [FaceBook, 28 juillet 2017]

 

Abnousse Shalmani, journaliste née à Téhéran, elle a connu enfant le régime khomeiniste iranien avant que ses parents ne se réfugient en France. Elle oppose aux principes identitaires fatalistes, l’universalisme libérateur, et dénonce le pseudo antiracisme, “racialiste”.


« Le glissement de la gauche américaine de la dénonciation des inégalités au discours identitaire, qui réduit chaque être humain à son sexe, sa race, sa religion, sans espoir de ne jamais y échapper. […] Cette dérive identitaire est à l’opposé de l’universalisme. [Elle] ne fait que remettre au goût du jour la fatalité de la naissance. Ce qui résonne dans ce discours, c’est la prison de la victimisation et l’essentialisation […] Combattre le racisme en usant d’un vocabulaire raciste n’est pas de l’antiracisme, mais le renouveau de la ségrégation. » [Le Figaro, 12 juin 2020]

 

Vida Azimi. Sa famille quitte l’Iran après l’installation de la république islamique en 1979. Historienne du droit à Paris II et au CNRS. Les flatteries identitaires se posent pour elle comme un contrepoint résultant de l’abandon des objectifs de transformation sociale.


« La Persane que je suis […] n’en peut plus de la sollicitude complice de certaines “élites” et des médias vis-à-vis des manifestations férocement identitaires d’une partie de la population. » [Le Figaro, 21 mars 2018]

 

Enfin, Abnousse Shalmani, estime que la formation historique française porteuse d’universalisme, et de liberté, triomphera des séparatismes de race.


« La culture française est assez riche pour répondre aux séparatistes de la race, elle est assez solide pour résister à la déferlante “antiraciste” qui n’est qu’un racisme déguisé en humanisme. Alors, oui, je crois encore aux vertus de la France universaliste. Sans elle, je ne serais pas celle que j’ai choisi d’être… en toute liberté. » [Le Figaro, 12 juin 2020]

 

Chine  : Données économiques – Revue de presse – Hérodote, Conflits * – L’évolution de la puissance économique de la République Populaire de Chine

1 janvier 2021

 

La République Populaire de Chine inscrite dans un territoire continental de 9 593 0000 km2, est forte d’une population d’un milliard quatre cent un millions d’habitants.

Entre 1978 et 2011, la Chine a connu un taux de croissance annuel moyen de 10%[1]. En 2010, [elle] est devenue la deuxième économie mondiale.


« Le pays est le premier producteur et exportateur de produits manufacturés et occupe le deuxième rang comme importateur. »

 

En 2017, la Chine exportait 2 157 milliards de dollars et importait pour 1 842 milliards de dollars, en 2018, son PIB était de 13 608 milliards de dollars. Ces indicateurs révèlent l’importance de place mondiale acquise par cette puissance lors de ces dernières décennies.

Dans la cour des plus grands du monde capitaliste, la Chine se situe maintenant au plus près du géant américain, suivie du Japon, de l’Allemagne et de l’Inde. D’extraordinaires forces productives humaines et matérielles ont été développées depuis trois ou quatre décennies pour parvenir à conquérir des parts de marché mondial au détriment des rivaux.

Ce développement rapide n’est pas sans poser quelques difficultés dans le domaine de l’énergie et d’approvisionnement en matières premières.


« La Chine est devenue le premier consommateur d’énergie, d’aluminium, de cuivre, d’étain, de soja, de zinc, de charbon, de carbonate, de lithium, et de deuxième pour le pétrole. »

 

L’approvisionnement est devenu une question stratégique. Le flux important qu’il requiert doit être assuré par un flux important d’investissements et de travaux d’infrastructures, plus spécialement en Afrique, et de plus en plus en Amérique latine.

Les excédents commerciaux qui résultent des échanges mondiaux, ont aussi permis à la Chine de devenir une puissance financière sans précédent, qui s’est plus spécialement attachée à l’achat de bons du trésor américain, dont elle est devenue le principal créancier. Au niveau mondial, la RPC est aujourd’hui un des prêteurs principaux. Détentrice majeure de réserves internationales, elle est le deuxième émetteur d’investissements étrangers directs. Cette capacité financière va de pair avec la création d’organismes financiers mondiaux. Entre 2013 et 2014, la RPC a annoncé la «  création de neuf institutions de crédit pour financer des projets d’infrastructure et de développement  », «  notamment l’Asian Infrastructure Investisment Bank (AIIB) et la New Development Bank  ». Cette politique positionne la Chine sur le terrain des rapports entre puissances capitalistes, que confirme «  l’internationalisation du yuan  » et son corollaire «  une dé-dollarisation de l’économie mondiale  ».


Une politique d’expansion mondiale

 

Dans le cadre de cette politique d’expansion mondiale, des projets de réalisation de travaux d’infrastructure gigantesques sont proposés aux gouvernants de plusieurs pays, au prix de leur endettement.


L’exemple latino-américain

Avec l’Afrique, l’Amérique latine constitue un champ d’investissement de la RPC. Depuis 2013, elle dépasse l’UE par ses importations. Quant aux exportations latino-américaines vers la Chine, elles concernent pour une bonne part les matières premières et des biens manufacturés provenant de ressources naturelles. En contrepoint, on constate que les échanges commerciaux entre les pays d’Amérique latine se réduisent.

Plusieurs traités de libre-échange ont été conclus avec des pays latino-américains  : le Chili en 2005, le Pérou en 2008, le Costa Rica en 2011, un traité est en préparation avec la Colombie. Les investissements directs en provenance de Chine sont passés de 6,3 milliards de dollars, de 1990 à 2009, à 32 milliards de dollars, de 2010 à 2012. Ils concernent le secteur des ressources naturelles et l’approvisionnement énergétique. Des firmes chinoises acquièrent des actions ou prennent des participations et concessions dans des entreprises du continent. Le contrôle de la moitié de la production de cuivre de l’Équateur et du tiers de la production d’or et d’argent est ainsi assuré par des firmes chinoises. L’exploitation de gisement d’hydrocarbure en Argentine, l’exploitation de l’or (projet Veladero), les activités minières au Pérou, font aussi l’objet d’un contrôle chinois.

Quant aux infrastructures liées à la production de matières premières, elles ont bénéficié de prêts, au Venezuela, au Brésil et à l’Argentine. En échange les bénéficiaires remboursent leur dette par des livraisons de matières premières et/ou par une prise de participation des entreprises chinoises dans les secteurs clés de l’économie, par la livraison de pétrole pour le cas vénézuélien.
Certaines productions agricoles, plus spécialement le soja, font partie des denrées convoitées. La Chine en contrôle le marché mondial (à noter que 51% des actions du groupe néerlandais Nidera, un des négociants principaux en grains sur le plan mondial, ont été acquis par l’entreprise publique chinoise Cofco).


L’Asie du Sud Est

L’Asie du Sud-Est, constitue une sorte de pré-carré chinois. Les mines d’or, comme celle de Sokor en Malaisie, mais surtout le textile, notamment au Cambodge, font l’objet de visées spécifiques. Les multinationales chinoises en prennent le contrôle et imposent de nouvelles normes de travail afin d’accroitre la productivité et le rendement. L’instauration de ces normes s’établit au moyen de pratiques d’encadrement importées de Chine et par le biais d’ouvriers chinois expatriés «  Fils et filles de la Chine  ». Les salaires dans ces pays représentent 1/5 des salaires industriels moyens chinois, aubaine pour les capitaux chinois, ce processus s’est accompagné de délocalisations et par un appauvrissement pour les travailleurs des pays concernés[2].


La Chine et l’Inde

En tant qu’immense marché potentiel, l’Inde fait l’objet de convoitises chinoises, comme il en est le cas pour d’autres puissances, notamment ­américaines. Les rapports ambivalents entre la Chine et l’Inde participent de la «  coopération  » et de la «  compétition  »  : d’un côté des accords économiques et politiques, de l’autre des rivalités politiques.

Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Inde n’ont fait que s’accroître depuis 1978 passant de 0,264 milliards de dollars à 100 milliards en 2015. Premier fournisseur de l’Inde, la Chine n’en est que le troisième client. Leurs relations ont évolué selon le contexte historique, toutes deux évitant d’être ligotées par des accords avec les autres grandes puissances, plus spécialement les États-Unis d’Amérique.

Leurs rapports s’inscrivent au sein d’un cercle comprenant les États-Unis, la Russie et le Japon. L’actuel président chinois, Xi Jinping, exprime en ces termes la stratégie chinoise envers ces puissances  : soutenir la Russie, détourner les États-Unis du Pacifique, et s’assurer de la neutralité de l’Inde, sans laquelle il ne peut y avoir d’endiguement américain. Du côté indien s’expose une volonté d’un certain retrait par rapport aux prétentions chinoises. L’Inde veut profiter des investissements chinois pour se développer afin de pouvoir concurrencer par la suite la Chine. Elle veut rester maître de son indépendance, en évitant tout accord bilatéral tant avec les États-Unis qu’avec la RPC. Si des accords avec l’un ou l’autre sont signés, l’Inde en contrepartie en signe d’autres avec le protagoniste délaissé. L’Inde est nourrie aussi des ambitions mondiales, de moindre ampleur par rapport à la Chine. Sa présence en Afrique se positionne en concurrence avec celle de la Chine, ses investissements y sont même supérieurs. Pour l’instant, l’Inde n’y finance que des infrastructures et des investissements dans le secteur productif. La Chine, très présente sur le continent, se révèle en outre disposée à investir les champs religieux et sportifs, apportant des aides à la construction de mosquées et de stades.

Dans cette brève revue de presse, on n’a pas abordé les rapports de la Chine avec la Russie, plus qu’ambivalents eux aussi. Chine, Inde, Russie peuvent cependant nourrir un objectif commun, objectif qu’évoque Pascal Marchand dans l’article «  Chine-Inde-Russie. Vers un triangle anti hégémonique  ?  » Tous (la Chine, l’Inde et la Russie), écrit-il, contestent la place que «  leur laisse l’ensemble euro atlantique dans les affaires du monde  ». De là à envisager une politique mondiale commune contre cet ensemble, il existe sans doute encore une certaine marge. À suivre…

 

*Revue Hérodote, n°171 4e trimestre 2018  ; Revue Conflits, n° 7, 2015. 

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 1978, Deng Xiaoping a théorisé l’idée d’une «  voie du socialisme à la chinoise  » préconisant «  une large ouverture aux investissements étrangers et une volonté d’accroître la productivité  ». Le processus de transition s’est opéré par le biais d’acquisitions aux concurrents capitalistes de firmes de technologie et de brevets, disposant de solides réseaux de distribution, et par la prise de part de marché dans les entreprises de produits de consommation courante.
  2. 2. Plusieurs pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) qui ont signé un accord de libre-échange avec la Chine en 1992 (Indonésie, Viêt Nam, Philippines, Cambodge, Birmanie), ont vu fléchir leur “indice des droits humains fondamentaux” entre 2016 et 2017. 

Note sur la transition du féodalisme au capitalisme

1 janvier 2020

La question de l’accumulation primitive

 

Le régime capitaliste n’a pas été créé par Dieu le 8 e jour. La société ne s’est pas réveillée un matin en constatant qu’elle était devenue la proie du capital, avec la séparation du producteur et des moyens de production. C’est le résultat d’un processus historique. 

Quelques repères dans ce processus.

Le capitalisme apparaît en Europe occidentale, d’abord au sein de la société féodale. Et plus précisément dans la décadence de cette société (incapable de dépasser par elle-même ses contradictions).

Le capitalisme est la forme développée de la production marchande, elle-même développée dans le monde féodal. Il apparaît enté sur cette production marchande.

Commençons par cette petite production marchande.

On peut penser que le petit producteur marchand, paysan ou artisan, qui dispose de ses moyens de production va se développer graduellement jusqu’à devenir capitaliste.

Ce n’est pas faux. Mais c’est un mode de développement qui présente plusieurs défauts. Marx écrit  :

«  Nul doute que maint chef de corporation, beaucoup d’artisans indépendants et même d’ouvriers salariés, ne soient devenus d’abord des capitalistes en herbe, et que peu à peu, grâce à une exploitation toujours plus étendue du travail salarié, suivie d’une accumulation correspondante, ils ne soient enfin sortis de leur coquille, capitalistes de pied en cap. L’enfance de la production capitaliste offre, sous plus d’un aspect, les mêmes phases que l’enfance de la cité du moyen âge, où la question de savoir lequel des serfs évadés serait maître et lequel serviteur était en grande partie décidée par la date plus ou moins ancienne de leur fuite. Cependant cette marche à pas de tortue ne répondait aucunement aux besoins commerciaux du nouveau marché universel, créé par les grandes découvertes de la fin du XIV e siècle.    » (Le capital, Livre I, t. III, chap. XXXI.)

Le développement graduel du petit producteur en capitaliste n’est donc pas le mode principal du développement du capitalisme dans l’histoire empirique.

Revenons à la question de la ruine de l’ordre féodal, et de tous les modes y correspondant, qui se produit depuis la fin du XIV e siècle (au moins). C’est un processus qui court sur deux ou trois siècles.

La ruine progressive de la grande propriété féodale, à laquelle les serfs doivent d’ailleurs leur affranchissement, entraîne une paupérisation de grandes masses de population rurale, une prolétarisation et une sous-prolétarisation, avec une population «  sans feu ni lieu  » jetée sur les routes, qui conflue vers les villes, où elle grossit la masse de pauvres et d’indigents.

Cette ruine fragilise la petite production marchande organisée sur des modes féodaux.

Dans cette ruine va opérer le “bélier” qui ouvre la voie à la production capitaliste proprement dite, l’accumulation d’argent.

L’accumulation en privé de richesses (en argent) pouvant servir de moyen d’achat universel remonte loin. Elle se rencontre dans le régime économiques et sociaux les plus divers. 

Elle prend de formes diverses. À côté du vol, du pillage, etc., les deux formes principales «  qui, écrit Marx, poussent sous les régimes d’économie sociale les plus divers […] c’est le capital usuraire et le capital commercial  ».

Avec les “grandes découvertes”, et les colonisations, (c’est-à-dire l’or d’Amérique, les sources de matières premières, des produits nouveaux, etc.) l’accumulation d’argent dans les mains des grands négociants, et de créditeurs (usuriers, bancocrates, etc.) s’est considérablement développée au XVI e et XV IIe siècle.

Ces accumulateurs tendent à s’approprier les dépouilles des féodaux. En ce sens, ils contribuent à bouleverser la petite production marchande, et à précipiter de nombreux producteurs dans la population laborieuse ruinée, «  sans feu ni lieu  ».

Pour ne pas rester un trésor improductif, les masses d’argent accumulé doivent trouver à s’employer dans la production, à une échelle qui leur corresponde, c’est-à-dire en grand, à grande échelle. Elles supposent donc pouvoir disposer de nombreuses forces de travail dépourvues de moyens de production. 

Par bonheur, leur action, conjointe à la ruine de la production féodale, leur en livre les premiers contingents.

À propos du milieu du XVI e siècle, en France, un historien écrit  : 

«  Forcés par le besoin, aiguillonnés par la faim, ils venaient par bandes se réfugier dans les villes. Fermiers ruinés, manœuvres sans ouvrage ne possédant plus que leurs âmes, parce qu’elles n’avaient pu être vendues, affluaient vers la capitale, où la famine les poursuivait encore.  » (Louis BOUCHER, Étude sur la Salpétrière, 1883).

Dans le Préambule “de lettres patentes” (délivrées par le Roi) de 1656, il est observé  :

«  Les ordonnances de Police relatives aux Pauvres se sont trouvées, par suite des temps, infructueuses et sans effets. Le nombre des malheureux s’est augmenté au-delà de la créance commune et ordinaire.  » (Archives nationales MM 227)

Mais il faut les “dresser” au travail à grande échelle, aux nouvelles formes de travail voulues par la production capitaliste.

En France (comme en Angleterre) au XVIe et au XV IIe siècle, on voit s’empiler les lois relatives à l’embrigadement et à l’encadrement des populations paupérisées dans la nouvelle production. Cela sera essentiellement du ressort de la puissance publique. 

Le rôle de la puissance publique est d’autant plus important que cette transition vers le régime capitaliste est une effroyable anarchie générale, dominée par la seule soif d’enrichissement individuel immédiat, sans vue d’ensemble, sans systématique (normes, techniques, de production de produits), dans le cadre d’une concurrence “mondiale” violente et peu soucieuse de règles entre accumulateurs d’argent (pirates, corsaires = pirates accrédités par le Roi), à la base de grandes compagnies de commerce anglaises, françaises et hollandaises), anarchie où prospèrent nombre “d’irréguliers”, etc.

Le rôle de la puissance publique, ou de l’État, dans l’accumulation primitive, se retrouve dans tous les pays concernés par cette formation historique du capitalisme (Angleterre, France, Hollande).

Il y a, écrit Marx,

«  différentes méthodes d’accumulation primitives que l’ère capitaliste fait éclore. [Mais] toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger la phase de transition  ». Le capital, livre I, t. III, chap. XXXI.

L’État a notamment un rôle économique et un rôle politique.

«  Le procédé de fabrication des fabricants fut encore simplifié sur le continent, où Colbert avait fait école. La source enchantée d’où le capital primitif arrivait aux faiseurs [faiseurs de plus-value], sous forme d’avance et même de dons gratuits, y fut souvent le trésor public.  » Le capital, livre I, t. III, chap. XXXI.

Ces libéralités du Prince ont une raison économique fondamentale. Marx dit  :

«  Le minimum de la somme de Valeur dont un possesseur d’argent ou de marchandises doit pouvoir disposer pour se métamorphoser en capitaliste varie. À l’origine même de la production capitaliste, quelques-unes de ces industries exigeaient déjà un minimum de capital qui ne se trouvait pas encore dans les mains des particuliers. C’est ce qui rendit nécessaire les subsides de l’État accordés à des chefs d’industries privées — comme en France du temps de Colbert.  » Le capital, livre I, t. I, chap. XI.

Soulignons en passant que l’État joue des rôles “techniques”, définition de normes techniques, réglementation qualitative des importations et des exportations, y compris lutte contre les contrefaçons. Au surplus le protectionnisme est un facteur de l’accumulation primitive, dans tous les pays, Hollande, Angleterre, France.

L’État ne soutient pas exclusivement, il s’en faut de beaucoup, les seuls gros accumulateurs d’argent, gros commerçants par exemple. Il tend à aider la création d’une nation capitaliste, et donc d’une classe de capitalistes liée à la généralisation de la production capitaliste en gésine.

Au reste, étant entendu que si l’État est créancier, il est aussi symétriquement débiteur des accumulateurs d’argent. Les bancocrates, financiers, rentiers, courtiers et bien sûrs aventuriers, mènent joyeuse vie…

La «  force concentrée et organisée de la société  » qu’est l’État soutient et organise autant que faire se peut la “rencontre” entre accumulateurs d’argent et force de travail “libre”, le passage de celle-ci sous l’autorité de ceux-là. On a évoqué les lois sur les pauvres. Mais l’État participe aussi à l’enrôlement de ces pauvres sous l’autorité de l’argent accumulé, par le truchement d’institutions d’État, il s’agit de plier les pauvres au travail du régime de manufacture. 

Dans les lettres patentes sur l’Hospital General Charitable, de mars 1657, on lit  : «  La fin du dessein est, suivant ce beau modelle de l’Hospital de Lyon, d’oster la mandicité et l’oisiveté, et d’empescher tous les desordres qui viennent de ces deux sources, establir des manufactures […]  » (Archives Nationales, MM 227.) 

Dans un mémoire sur l’Hopital général de Paris du 30 décembre 1666, on lit  : «  Depuis le mois d’avril 1665 il a fallu faire de grands efforts pour enfermer les pauvres  ; il en a fallu de plus grands pour les faire travailler.  » (Bibliothèque Nationale, Manuscrits 11364).

En France, l’Hopital général est le nom générique d’une institution destinée à dresser ceux «  qui ne possèdent que leur âme  » au travail manufacturier. L’Hopital général existe à Paris, où il est composé par «  cinq maisons  », La Pitié, La Salpètrière, Bicètre, Scipion, La Savonnerie, et aussi à Dijon, Reims, Beaune, Narbonne, Langres, Troyes… C’est en fait un ensemble d’ateliers manufacturiers, où sont “secourus” des masses de pauvres  ; dans les établissements de Paris, en 1666, il y a 5 324 pauvres ouvriers, en 1663 l’Hopital général a vu passer au moins 63 177 pauvres (in  : Procès verbal de Messieurs Doviat et Saintot, commissaires députez par la Cour, pour reconnoitre l’estat de l’Hopital General, et ses urgentes necesitez, AN. MM 227). 

Il ne faut pas bien entendu “exagérer” le rôle de l’Hopital général dans l’accumulation proto-capitaliste, y voir un facteur à soi seul décisif. Mais il est exemplaire (en France) dans son principe.

Aussi bien ses “succès” ne laissent pas d’être, sous un certain aspect problématiques. En effet, il peut, tendanciellement, opérer comme machine à fabriquer des “pauvres”, car plus il est efficace, plus il menace la petite production artisanale. En ce sens d’ailleurs il fonctionne bien comme production manufacturière, qui est le plus puissant facteur de ruine de la petite production. C’est ce que constatent les sieurs Doviat et Saintot cités plus haut «  On a fait ce que l’on a pu pour établir des manufactures et des métiers dans l’Hopital, et que la principale raison qui en a empêché, a esté la crainte de faire de nouveaux pauvres, et de faire préjudice aux artisans de Paris […] On a offert aux Marchands et aux artisans toutes les mains de l’Hopital, pour s’en servir, même gratuitement.  »

La réunion sous l’autorité du capital des forces de travail et des moyens de production s’opère aussi dans les colonies (lorsqu’il y en a), avec une grande violence. 

Au total l’accumulation primitive est un processus historiquement progressif. Mais c’est le peuple qui “paye” ce progrès historique.

À ce propos, notons que si, comme le dit Marx, le capital arrive au monde couvert de sang et de boue, les régimes féodaux étaient au monde et tentaient de s’y maintenir également couverts de boue et de sang. De même que la critique du féodalisme ne doit pas être une absolution du capitalisme, ainsi la critique du capitalisme ne doit pas se transformer en apologie des régimes antérieurs. En outre, un marxiste, doit s’élever à la représentation du mouvement historique dans son ensemble, et doit d’abord comprendre les différents processus, sous leurs figures aimables ou désagréables, honnêtes ou criminelles, en raison de leur inscription dans la marche progressive de l’histoire.

La condition essentielle du développement du capitalisme est la séparation du producteur immédiat et des moyens de production, pour leur réunion sous l’autorité, dans la forme, du capital. Il apparaît également que la “première” accumulation capitaliste suppose l’accumulation préalable, sous forme d’argent notamment, pouvant être moyen d’achat des moyens de production et des forces de travail. Il apparaît enfin que la puissance publique, l’État, a un rôle important.

À propos du pacte de non agression germano-soviétique (août 1939)

1 janvier 2020

 

Le parlement européen, 80 ans après, «  révise  » l’histoire

Le 19 septembre 2019, les députés européens ont adopté une résolution portant sur une supposée “mémoire” européenne unifiée. Cette résolution se prononce sur l’importance de cette “mémoire” «  pour l’avenir de l’Europe  ». Comme l’indique le Monde diplomatique (novembre 2019), au moyen du «  concept de “régimes totalitaires”, utilisé dans le texte à vingt-deux reprises  », on prétend réunir «  dans un même opprobre l’URSS envahie et l’Allemagne envahisseuse, les vingt-six millions de morts soviétiques et leurs assassins  ».

«  La résolution ne s’en tient pas à ce révisionnisme rudimentaire  ». Elle postule que «  la seconde guerre mondiale a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non agression germano-soviétique du 23 août 1939  ».

Ainsi l’Allemagne nazie ne serait pour rien dans le déclenchement de cette guerre. Elle en sortirait finalement “blanchie”, presque innocente. Toute part de responsabilités indirectes seraient de la même façon oubliée. Et plus spécialement, pour rester dans l’euphémisation, les “complaisances” d’autres puissances mondiales envers l’agression nazie (dont attestent notamment les accords de Munich en 1938).

Si l’on revient à l’histoire réelle, le scénario se révèle très différent, comme le confirme l’ouvrage déjà ancien que Roger Maria a consacré à ce Pacte De l’accord de Munich au pacte germano-soviétique, (l’Harmattan 1995).

 

LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE DANS LE CONTEXTE DE L’AVANT SECONDE GUERRE MONDIALE ET DES RELATIONS ENTRE PUISSANCES MONDIALES

 

Le 23 août 1939, Molotov et Ribbentrop signaient le pacte de non-agression germano-soviétique.

Étudier cet événement de façon isolée permet de conforter la thèse selon laquelle ce pacte aurait été la cause du déclenchement de la seconde guerre mondiale, l’URSS se voyant conférée une responsabilité décisive dans ce déclenchement. Si l’on considère au contraire cet événement d’un point de vue historique, on doit analyser ce tournant de la politique soviétique, non comme un point de départ, mais comme aboutissement d’un processus, lui-même déterminé par les contradictions entre puissances impérialistes et entre celles-ci et l’Union soviétique.

Les contradictions mondiales et l’évolution des relations diplomatiques

L’issue de la Première Guerre mondiale avait marqué l’échec momentané des puissances impérialistes vaincues (principalement l’Allemagne)  dans leur visée de repartage du monde à leur profit. Il est clair toutefois que les causes de la rivalité entre puissances n’avaient pas disparu. La question du repartage demeurait posée, ce n’était que partie remise. Il restait à se demander quand et sous quelle forme.

La donne en effet se trouve en partie modifiée. Les impérialismes en rivalité ne peuvent plus se livrer seulement entre eux à leur jeu meurtrier. Avec la révolution soviétique et l’édification d’un  régime socialiste, une partie notable du globe, jusqu’alors champ de libre expansion d’un capital (déjà “mondialisé”), se trouve soustraite à son emprise. Les diverses puissances ont un intérêt commun à reconquérir ce champ, en négociant entre elles de nouveaux “deals”, pour le repartage escompté. L’affermissement de la puissance soviétique, va ainsi les contraindre à infléchir quelque peu les “règles” du jeu. Sans supprimer les déterminations de leur combat interne, elles tendent à constituer un front, plus ou moins uni, face à un adversaire commun. Au pôle de la puissance, socialiste, il est clair qu’il est vital de tenir compte de ce double caractère d’un côté, rivalité interne entre puissances capitalistes, et, de l’autre unité relative du front contre le régime socialiste qui s’édifie en Russie. Ces déterminations permettent d’éclairer en partie le processus qui aboutit à la conclusion du Pacte germano-soviétique en 1939.

À la fin de la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles est censé faire valoir la volonté commune du camp des vainqueurs du monde capitaliste (France, Angleterre, États-Unis) contre le principal vaincu de ce même camp. Les contradictions de ce camp se font toutefois jour à peine la guerre terminée, l’Angleterre et les États-Unis s’empressant de renouer une alliance avec l’Allemagne, en violation des clauses du Traité de Versailles. Ce traité prévoyait en effet une réduction considérable du potentiel militaire allemand, la démilitarisation de la Rhénanie, l’interdiction de tout Anschluss [Annexion] de l’Autriche, ainsi que des réparations de guerre principalement dues à la France. La non-ratification de ce traité par le Sénat de États-Unis le rend en partie caduc.

S’agissant du Traité de Versailles, l’URSS ne se positionne pas, quant à elle, en fonction de critères impérialistes. Après avoir subi des interventions des puissances capitalistes et des “armées russes blanches” qu’elles soutiennent, la priorité de l’URSS est la sécurité de son territoire, condition vitale pour construire les bases du socialisme. Cette priorité est plus que jamais d’actualité quand les nationaux-socialistes (les “nazis”) parviennent au pouvoir en Allemagne, en 1933. À partir de cette date et jusqu’en 1939, la priorité de la politique extérieure de l’URSS est  la «  sécurité collective  ». Certes, la Société des Nations (SDN) se présente pour elle en tant que réunion de puissances impérialistes pour se répartir les sphères d’influence, mais elle estime cependant nécessaire, en fonction des conditions concrètes, de se rapprocher de certaines d’entre elles. Plus précisément, des puissances qui n’ont pas intérêt à un nouveau repartage du monde, et qui en conséquence peuvent souhaiter le maintien de la paix. L’URSS entre alors à la SDN (septembre 1934) et s’efforce d’y faire prévaloir cette politique de «  sécurité collective  ». La diplomatie soviétique œuvre aussi à la réalisation d’un rapprochement franco-anglo-soviétique, contre l’expansionnisme  de l’impérialisme allemand.

L’URSS, après Versailles, n’était pas opposée à la révision de certaines clauses des traités, qui lésaient le peuple allemand, sans être pour autant favorable à la liquidation des clauses qui ôtaient à la puissance allemande les moyens d’une nouvelle expansion belliqueuse. Pour des motifs très différents, la France avait elle aussi intérêt à ce que soient appliquées les clauses de Versailles, qui lui garantissaient le maintien de son empire colonial, le retour de l’Alsace et de la Lorraine, les réparations dues par l’Allemagne, la réduction du danger militaire allemand. La France est alors considérée comme la première puissance du continent. Elle n’a aucun intérêt au bouleversement du statu quo en Europe et dans ses aires coloniales. Son intérêt objectif la pousse à un rapprochement diplomatique avec l’URSS (la Russie n’était-elle pas son allié stratégique «  naturel  »). Côté français, ce rapprochement doit beaucoup au rôle joué par Louis Barthou (aux Affaires étrangères en 1934), qui préconise un «  encerclement  » de l’Allemagne, par un jeu d’alliances occidentales et orientales. L’idée est d’arriver à un «  Locarno de l’Est  », obligeant l’Allemagne à respecter ses frontières à l’Est comme à l’Ouest (le traité de Locarno de 1925 ne garantissait que les frontières occidentales de l’Allemagne).

Louis Barthou est assassiné et le projet tourne court. Cet échec tient aux manœuvres de la diplomatie allemande, mais aussi britannique, qui ne tient pas à un encerclement de l’Allemagne qui aurait conféré à l’URSS un rôle déterminant, lui accordant des garanties contre les interventions des puissances capitalistes. Après la mort de Louis Barthou, Pierre Laval poursuit en apparence la même politique, jouant “la carte russe”, tout en “torpillant” les conditions de sa réalisation. En effet, l’accord franco-soviétique du 2 mai 1935, qui comprenait des clauses militaires, n’est pas suivi d’une réunion des états-majors, ce qui rend les clauses inopérantes. Il fournit en outre un prétexte aux dirigeants allemands pour dénoncer le pacte de Locarno, et se débarrasser de l’obligation de respecter les limites de leurs frontières occidentales. Cet accord inachevé marque la fin des tentatives de la France de mener une politique étrangère indépendante de celle de l’Angleterre.

Il peut paraître étonnant que les dirigeants anglais n’aient pas voulu l’encerclement de l’Allemagne, qu’ils aient travaillé à liquider les dispositions arrêtées à Versailles. Cette attitude s’explique à la lumière des intérêts impériaux de l’Angleterre. Celle-ci, première puissance coloniale et maritime, a pris dès 1919 l’Allemagne sous sa “protection”. Ainsi, la puissance vaincue, a pu, avec l’aide des États-Unis, se reconstruire par un flux de capitaux, de prêts, allant de pair avec un soutien donné à l’Allemagne pour la dispenser du paiement des réparations de guerre. La puissance allemande a pu dès lors se doter d’une base industrielle, qui se révèlera utile pour son effort de remilitarisation. Dans le cadre des contradictions entre puissances impérialistes, la politique anglo-américaine nuit aussi à l’impérialisme français, et affaiblit une position jugée prépondérante sur le continent. 

Le rôle diplomatique important joué par l’URSS dans les affaires européennes, son entrée dans la SDN, sa défense de la politique de «  sécurité collective  », vont cependant conduire les dirigeants anglais à infléchir (ou préciser) leur ligne politique. L’Allemagne, politiquement, économiquement et militairement redressée, peut maintenant être considérée comme un allié utile pour la reconquête des intérêts capitalistes perdus en Russie. Un nouveau “deal”, sous contrôle britannique, paraît possible, l’Allemagne se voyant concéder un terrain “régional” d’expansion à l’Est. La politique anglaise de “l’apaisement” à l’égard de l’Allemagne hitlérienne, associée à la personne de Chamberlain premier ministre en 1937, perd alors son caractère énigmatique. Sous prétexte de préserver la paix en Europe, la négociation avec l’Allemagne est privilégiée, en dépit du caractère ouvertement fasciste du régime. Par de nombreuses missions et correspondances diplomatiques, l’Angleterre fait comprendre au Reich qu’il n’existe aucun problème qui ne puisse être résolu par la négociation, y compris les problèmes liés à “l’espace vital”, revendiqué par la puissance allemande. On négocie, entre gens d’affaires, les «  problèmes  » qui peuvent entraver sa progression à l’Est (il faut comprendre par «  problèmes  », les peuples qui refusent d’être annexés au Reich  !). L’anti-bolchevisme affiché du gouvernement allemand sert les buts du gouvernement britannique. Poursuivant un objectif commun contre le communisme, on peut laisser le Reich allemand étendre son influence en Europe centrale et orientale, Berlin ne disputant pas à l’Angleterre l’hégémonie sur son empire et le reste du monde. Par la politique de «  l’apaisement  », le peu d’empressement à privilégier une politique de sécurité collective, l’impérialisme anglais ne favorisa pas, c’est un euphémisme, les conditions d’un maintien de la paix.

Bien entendu, la puissance allemande promouvait la révision des traités, qui lui ouvrait la porte à un nouveau repartage du monde. Bénéficiant du soutien financier anglo-américain, d’une certaine indulgence de la part de plusieurs dirigeants français, des milieux financiers et industriels, l’expansionnisme allemand se retrouve mis sur de bons rails, ses visées prenant le masque d’une croisade contre le bolchevisme (voir le pacte “anti-Kominterm” conclu entre l’Allemagne et le Japon en novembre 1936, puis par l’Italie l’année suivante).

De la même façon, l’anticommunisme scellait l’alliance entre les trois puissances aspirant à une redéfinition des sphères d’influences (Allemagne, Japon, Italie), elle inclinait les autres à fermer les yeux sur les agressions à l’égard des petites puissances à l’Est. Pour les puissances occidentales (Angleterre, États-Unis, et dans une certaine mesure la France), l’antibolchevisme pouvait aller dans le sens de leurs propres desseins. En France, au «  plutôt Hitler que Blum  » des adversaires du Front Populaire (1936), devait succéder en 1938, le «  plutôt Hitler que Staline  ». On pouvait imaginer en outre rester maître de la situation en limitant la poussée allemande à l’Est. Du côté des signataires du pacte anti-Komintern, il s’agissait plutôt de se répartir des zones, à l’Italie devait revenir la Méditerranée, au Japon la Chine, la Mandchourie et la partie la plus orientale de l’URSS, à l’Allemagne, l’Europe centrale, l’Europe orientale et notamment l’Ukraine, (considérée dans les projections allemandes comme le futur “grenier à blé” du Reich). Cela permettait aussi à l’Allemagne de faire pression sur l’URSS, en menaçant de cautionner une avancée japonaise à ses frontières orientales. L’anti-bolchevisme des dirigeants allemands traduisait leur inquiétude face aux efforts diplomatiques soviétiques pour mettre en place la “sécurité collective”, et, la possibilité d’une alliance franco-anglo-russe qui aurait brisé leurs espoirs d’expansion.

Après la remilitarisation de la Rhénanie, qui s’opère en 1936, sans opposition aucune, l’Allemagne peut sereinement absorber l’Autriche et annexer, avec l’accord occidental, une partie de la Tchécoslovaquie. 

Les étapes de l’agression “contrôlée” de la puissance allemande

Pour la partie visible de la succession des événements, la remilitarisation de la Rhénanie par l’Allemagne constitue, le premier épisode de l’enchaînement des événements qui devaient conduire à la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi le coup de grâce porté aux clauses militaires du traité de Versailles. L’opération ne constituait pas même un coup de poker, dans la mesure où Hitler s’était assuré la neutralité de l’Angleterre. La France seule aurait pu répondre à la provocation. Dans le contexte du Front populaire, elle ne le fit pas. Ne pouvant compter ni sur l’Angleterre, ni sur l’accord franco-russe saboté de 1935, les dirigeants français laissèrent faire, quoique l’armée française fut alors considérée comme étant supérieure à celle de l’Allemagne. Cet événement signa la fin de la crédibilité diplomatique de la France.

Fort de ce succès, en violation du traité de Versailles, l’Allemagne put se tourner vers l’Autriche et l’intégrer par un Anschluss, rendu effectif le 13 mars 1938. L’Italie se déclara «  neutre  », l’Angleterre décida de ne pas se prononcer sur «  la question de l’autonomie autrichienne  ». L’URSS, en revanche, demanda une réaction commune aux gouvernements anglais et français (note du 18 mars 1938 adressée à ces gouvernements). Le  gouvernement soviétique se déclarait prêt

«  à entreprendre immédiatement les autres puissances […] l’examen des mesures pratiques qui seraient destinées à enrayer le développement de l’agression et à supprimer le danger […] d’un nouveau carnage mondial  ».

Cette proposition d’un «  front de la paix  » fut rejetée par le gouvernement anglais.

La conférence de Munich (1938) constitua un second pas dans l’avance de «  l’agression contrôlée  » de la puissance allemande. L’URSS ne fut pas conviée à la conférence qui «  régla pacifiquement  » le sort des minorités “allemandes” de Tchécoslovaquie par l’intégration du territoire correspondant au Reich. En toute connaissance de cause, la France et l’Angleterre ignorèrent la volonté soviétique clairement exprimée de tenir ses engagements vis-à-vis de la Tchécoslovaquie menacée. Ce deuxième refus de constituer un front commun avec l’URSS montre que la Conférence de Munich a bien constitué un triomphe pour la politique britannique de «  l’apaisement  », à défaut de constituer une victoire pour la paix. La conférence devait soi-disant permettre de «  contenir  » par la «  négociation  » l’expansion allemande, contrôler une progression «  raisonnable  » du Reich vers l’Est, et par là servait à briser l’influence de Moscou en Europe. La conférence fut suivie par la signature d’un accord entre l’Angleterre et l’Allemagne, accord dont on parle moins que du pacte germano-soviétique.

Le coup de force hitlérien de mars 1939, instituant un protectorat allemand sur la Bohème Moravie et indirectement sur la Slovaquie, fut lui-même une violation de «  l’accord de Munich  », censé endiguer la poursuite de l’agression de la puissance allemande à l’Est. Ce coup de force déçut quelque peu Chamberlain qui déclara aux Communes, le jour même de l’entrée des Allemands à Prague, le 15 mars 1939  : «  Je regrette naturellement de tout cœur ce qui vient de se produire  : mais nous ne devons pas pour autant nous détourner de notre voie  ». En clair poursuivons sur «  notre voie  » de rapprochement avec le Reich, en dépit de notre «  déception  », Hitler n’est pas un gentleman, mais cela ne doit pas nous conduire à abandonner «  à la légère  » notre politique, au prétexte d’annexion de la Tchécoslovaquie  ! La voie suivie était pourtant celle qui avait permis le réarmement de l’Allemagne, et la réunion des conditions d’un déclenchement anticipé de la guerre. Cette politique était contraire à celle que défendait Churchill. Celui-ci soulignait dans ses Mémoires 

l’incontestable bonne volonté de la Russie soviétique de se joindre aux puissances occidentales et de marcher à fond avec elles pour sauver la Tchécoslovaquie.

On a parlé d’aveuglement, de lâcheté et d’incompétence pour qualifier les choix opérés notamment lors de la Conférence de Munich. La suite des événements autorise à penser qu’une telle politique visait à créer les conditions d’un affrontement germano-soviétique, qu’on pouvait imaginer, à terme, favorable aux intérêts britanniques, comme à ceux d’autres fractions impérialistes d’ailleurs.

La politique “d’apaisement” envers l’Allemagne et l’anéantissement des derniers espoirs de paix

Si la politique «  d’apaisement  » avait été une «  erreur de bonne foi  », en vue de «  sauver la paix  », elle n’aurait pas dû survivre à l’agression contre la Tchécoslovaquie, elle aurait dû conduire à conclure des accords effectifs avec l’URSS. Il n’en fut rien. L’Angleterre avait interrogé l’URSS sur l’attitude qu’elle prendrait en cas d’agression sur des pays proches d’elle (Roumanie et États Baltes), lui demandant de garantir ces territoires en cas d’agression allemande. Si les conditions d’une telle demande n’étaient pas entièrement satisfaisantes pour Moscou, des consultations diplomatiques se mirent toutefois en place entre Anglais, Français et Soviétiques. Ces consultations furent vite court-circuitées, l’Angleterre accordant, sans consulter l’URSS, sa garantie à la Pologne le 30 mars 1939, ainsi qu’à la Roumanie et à la Grèce le 13 avril suivant. La France fit de même. Cette politique  des garanties contre une agression extérieure constituait un revirement de la politique britannique qui avait rejeté à peine deux semaines auparavant toute idée d’alliance aléatoire pouvant entraîner l’Angleterre dans un conflit où ses intérêts vitaux ne seraient pas en jeu.

Que penser alors d’un tel revirement  ? Pourquoi accorder à la Pologne qui avait participé avec l’Allemagne au dépeçage la Tchécoslovaquie, une garantie refusée à l’Autriche et aux Sudètes en 1938 et au reste de la Tchécoslovaquie en 1939  ? Ceci tandis que l’URSS proposait – une fois de plus – une grande alliance de garanties communes, seule capable d’arrêter l’engrenage  ! Là où Churchill voyait une politique stupide pavée de «  bonnes intentions  », ne peut-on plutôt voir un calcul froid la garantie accordée à la Pologne permettait de nouveau d’écarter l’établissement d’un «  front de la Paix  », en conférant à l’Angleterre l’initiative. Il s’agissait pour elle, comme à Munich, de s’interposer comme médiateur dans le règlement de «  la question polonaise  », puisque c’était désormais au tour de la Pologne de faire les frais de l’appétit du Reich. La «  crise  » polonaise donnait à l’Angleterre une nouvelle occasion de ne pas se couper de toute alliance avec l’Allemagne et d’aller vers un «  Munich polonais  ». De plus, en faisant pression sur le gouvernement polonais pour que celui-ci négocie avec le Reich, l’Angleterre n’abandonnait pas son grand dessein de voir les armées germano-polonaises se tourner contre l’URSS.

Il y eut cependant dans le même temps de nombreux contacts entre l’Angleterre et l’URSS, celle-ci ne cessant de faire des propositions concrètes pour une grande alliance indispensable au maintien de la paix. Les dirigeants anglais continuaient cependant à contrecarrer la réalisation d’une telle alliance en multipliant les contre-propositions inacceptables pour la sécurité de l’URSS. On exigeait tout sans rien donner en échange. On proposait aux Soviétiques de s’engager à venir au secours des pays risquant d’être attaqués par l’Allemagne, sans que ni la France, ni l’Angleterre ne s’engagent en retour à aider l’URSS si cette dernière, suite à l’envahissement desdits pays, se trouvait elle-même aux prises avec l’Allemagne dans un conflit direct. On demandait donc aux Soviétiques d’assumer seuls les conséquences de la politique des «  garanties  » de l’Angleterre et de la France. De plus, l’URSS ne devait aider lesdits pays que si ceux-ci le jugeaient «  désirable  ». Dans la négative, les Soviétiques étaient invités à regarder, impuissants, le Reich occuper la Pologne, la Roumanie, et les États Baltes, pour ensuite faire face eux-mêmes aux armées allemandes sur un front de plusieurs milliers de kilomètres  ! Dans le rapport présenté par Staline au XVIIIe Congrès du PCBUS (10 mars 1939), celui-ci appelle à 

«  être prudents et ne pas permettre que les provocateurs de guerre, habitués à faire tirer les marrons du feu par les autres, entraînent notre pays dans les conflits  ».

La dernière chance de sauver la paix prit la forme d’une conférence appelée «  conférence de Moscou  » qui se tint de juin à août 1939. Pressée par une opinion publique favorable à une alliance avec l’URSS, l’Angleterre dut accepter ce projet de conférence à trois  : France, Angleterre et URSS. Moscou exigeait que l’accord oblige les trois puissances à une collaboration militaire totale et réciproque en cas de guerre menée par l’Allemagne contre des pays limitrophes de l’URSS, ce qui aurait constitué une «  agression directe  » de l’Union soviétique. La France et l’Angleterre devaient dans ce cas, intervenir contre l’Allemagne, conjointement avec l’URSS. En fonction de la même logique, les Soviétiques exigeaient, en cas d’attaque allemande vers l’Est ou vers l’Ouest, de pouvoir faire passer leurs troupes à travers la Pologne. Ces deux conditions furent refusées et entraînèrent l’échec de la conférence. Les Pays Baltes, dont les gouvernements étaient proches de celui de Berlin, se déclarèrent prêts à mener une guerre sur deux fronts contre l’Allemagne en cas d’attaque  : contre l’URSS, si celle-ci pénétrait dans leurs territoires pour marcher contre les armées allemandes  ! Quant à la Pologne, elle s’opposait catégoriquement au passage des troupes russes sur son territoire. L’Angleterre de son côté, ne voulait pas voir se concrétiser un scénario, défavorable à sa politique étrangère en cas d’accord, l’URSS aurait pu traverser la Pologne et vaincre l’Allemagne aux côtés de la France et de l’Angleterre. Il était inconcevable pour Londres de voir Moscou gagner une telle influence en Europe, même si cela sauvegardait le dernier espoir de la paix.

La conférence de Moscou donna lieu à une consultation des états-majors des trois grands pays, qui échoua. On exigeait que l’URSS ne vienne en aide aux pays attaqués que si ces derniers l’appelaient à leur secours. On revenait ainsi à la situation de départ la question de la Pologne et des Pays baltes était laissée en suspens, laissant à l’Allemagne la porte ouverte à l’Est. L’Angleterre, qui depuis mars 1939 exerçait des pressions sur la Pologne pour que cette dernière négocie avec l’Allemagne, ne fit rien pour l’inciter à accepter les conditions de l’Union soviétique. Les dirigeants allemands, qui craignaient, plus que tout, la réalisation d’un accord franco-anglo-soviétique, furent vite rassurés, la mission militaire britannique envoyée à la «  consultation des états-majors  » n’avait aucun mandat de décision. L’ambassadeur du Reich à Londres put dire à son propos qu’elle avait 

«  pour but de connaître la combativité de l’armée soviétique plutôt que de conclure des accords militaires  ».

La conférence de Moscou était condamnée d’avance. Paris et Londres eurent beau rejeter la responsabilité de l’échec sur Moscou, ils venaient de refuser la dernière possibilité concrète d’un accord. C’est dans ce contexte international, et du peu de confiance que l’Union soviétique pouvait accorder aux puissances occidentales, que l’URSS dut s’orienter vers la conclusion d’un pacte de non agression avec l’Allemagne.

Le Pacte germano-soviétique et la soi-disant «  trahison  » russe

On a reproché à l’URSS d’avoir mené un double jeu en négociant d’un côté avec les puissances occidentales et de l’autre avec l’Allemagne. On insiste beaucoup moins sur le double jeu des puissances occidentales et sur la politique britannique de rivalité-alliance avec l’Allemagne, qui mettait l’URSS à la merci de ses activités souterraines. En juillet 1939, pendant la conférence de Moscou, des conversations diplomatiques «  secrètes  » avaient lieu à Londres entre le Reich et l’Angleterre. L’URSS, à juste titre, pouvait craindre la fusion entre le front anti-soviétique incarné par le pacte anti-Komintern et le front anti-soviétique occidental, attesté par le rapprochement anglo-allemand. Il était vital pour l’URSS de préparer les conditions de sa défense dans le contexte stratégique qui se mettait en place. Il reste que si la diplomatie soviétique avait deux cartes dans son jeu, c’est la carte de l’alliance occidentale, du «  front de la paix  », qui avait sa priorité. De plus les discussions que l’URSS conduisit avec l’Allemagne étaient très différentes de celles menées en juillet 1939 à Londres entre Anglais et Allemands. Les Britanniques voulaient rassurer les Allemands sur la conférence de Moscou (n’envisageant pas d’accord consistant avec l’URSS). Ils proposaient un nouveau marchandage, concernant des pays auxquels ils avaient pourtant accordé leur garantie, dans le cadre d’une possible répartition anglo-allemande des sphères d’influence. Pour l’URSS, il s’agissait d’abord de la protection de la patrie socialiste, et tout rapprochement germano-soviétique devait passer (préalable exigé par Moscou) par l’abandon, par la puissance allemande, de ses sphères d’influences orientales, du moins celles qu’elle convoitait (Pays Baltes, Pologne entière, Roumanie). C’est l’URSS pourtant, qui après la signature du pacte germano-soviétique, fut accusée de «  trahison  », alors que l’accord anglo-allemand en discussion à Londres aurait conduit (comme après Munich) à un accroissement territorial et stratégique du Reich. Le Pacte germano-soviétique limita, quant à lui, l’avancée du Reich en Europe orientale.

Les négociations germano-soviétiques débutèrent en avril 1939, à l’initiative des Soviétiques. Elles avaient au début pour but, du côté soviétique, de faire pression sur l’Angleterre et la France pour la conclusion d’un accord. Il s’agissait ainsi de trouver des «  contre-assurances  » côté allemand, pour faire échec aux conversations anglo-allemandes de juillet 1939 et desserrer le front germano-nippon contre la Russie. Un extrait de la presse japonaise de l’époque atteste du sens stratégique décisif de la politique soviétique.

«  Dans les milieux militaires autorisés on croit que le gouvernement soviétique cherche actuellement un rapprochement avec Berlin, dans le but de séparer l’Allemagne du Japon [et parce que ce gouvernement] craint que les puissances occidentales abandonnent, à la longue, la Russie.  »

Du côté allemand, après les conversations anglo-allemandes, Berlin souhaitait dans l’immédiat arriver à un accord politique avec Moscou, certains que les Anglais ne feraient rien pour faire aboutir la conférence de Moscou. Envisageant d’en découdre aussi avec leurs rivaux impérialistes, les dirigeants allemands voulaient rapidement obtenir la neutralité du seul pays pouvant sérieusement ruiner leurs visées expansionnistes. L’URSS posa ses conditions, elle mit en avant à propos des Pays baltes, de la Roumanie et de la Pologne, les points sur lesquels elle n’avait rien obtenu de la part de la France et de l’Angleterre. Début 39, l’URSS obtint ce qu’elle demandait, signe d’un tournant provisoire de la politique anti-soviétique de l’Allemagne, conduisant à l’isoler du Japon, de l’Italie et, fatalement, de l’Angleterre. La signature du document avec l’URSS limitait les prétentions de l’Allemagne à l’Est «  entre la Baltique et la Mer Noire  ». Ce recul diplomatique était à la mesure du poids de l’URSS dans la balance. En même temps, la signature du pacte désignait à la face du monde, quel était l’adversaire le plus conséquent de l’Allemagne, l’Union soviétique. Par la promesse de non-agression l’Allemagne abandonnait (pour un temps limité) ses visées agressives contre l’URSS, pour ne pas se trouver face à un tel adversaire, dans le cadre d’une guerre sur deux fronts.

La signature du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939 fut accompagnée de la signature de protocoles secrets. Ces protocoles concernaient notamment la Pologne. L’URSS estimait qu’en ayant refusé le passage des troupes soviétiques sur son territoire, la Pologne, sous la pression anglaise, avait entraîné l’échec de la conférence de Moscou en même temps que sa propre condamnation. Il n’était dès lors plus question pour l’URSS de sacrifier la sécurité de son propre territoire pour préserver l’intégrité du territoire polonais dont l’invasion était programmée dès juillet 1939 par Hitler. Les Soviétiques agissaient sous la contrainte des faits et des politiques suivies par les impérialistes en rivalité. Ils devaient envisager le problème polonais du point de vue stratégique, empêcher l’Allemagne de régler seule cette question. La Pologne fut en ce sens «  partagée  » en deux «  sphères d’influence  », l’une pour le Reich, l’autre pour l’URSS, partage qu’évoque Churchill dans ses Mémoires

Du côté des Soviets, il faut dire que c’était une nécessité vitale de maintenir les armées allemandes sur des bases de départ aussi éloignées à l’Ouest que possible […]. Il leur fallait occuper les États baltes et une grande partie de la Pologne par la force ou par la ruse avant d’être eux-mêmes attaqués. La politique qu’ils pratiquaient dénotait un grand sang-froid et elle était même, en l’occurrence, réaliste au plus haut point.

Il fallait à tout prix empêcher que les puissances soi-disant opposées au Reich parviennent à réitérer «  le coup de Munich  » pour la Pologne. Le pacte germano-soviétique permettait à l’URSS de gagner du temps et de se fortifier en vue de l’affrontement inévitable avec l’impérialisme allemand. Il donnait des conditions d’un renouement de l’alliance avec les pays qui avaient fait échouer les négociations. Staline lui-même n’avait aucune illusion sur la nature de ce pacte  ; il voulait le signer pour cinq ans, Hitler pour vingt-cinq ans, la barre fut ramenée à dix. Ce pacte permit à l’URSS de préparer sa défense et la contre-offensive, il fut d’une importance stratégique capitale pour la victoire finale, il créait, à l’Est, une ligne de front située beaucoup plus à l’Ouest que celle à laquelle aurait abouti le règlement anglo-allemand des questions polonaises, roumaine et balte. On ne peut donc le réduire, du point de vue stratégique, à la “simple” question de la sécurité du territoire soviétique.

Si l’on analyse les conditions concrètes qui ont conduit à la signature du pacte germano-soviétique, on peut percevoir que celui-ci se présente comme la conséquence de la politique des grandes puissances, non comme la cause du déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ce pacte contribua certes à modifier l’enchaînement et les formes prises par cette guerre, obligeant les pays capitalistes à prendre leurs responsabilités. Il contraignit l’Angleterre à entrer résolument en guerre contre la puissance allemande nazifiée, contre son ambition de réalisation d’un condominium, sous contrôle britannique. Le jeune régime soviétique, pour sa part affirmait par ce pacte qu’il n’était pas question pour lui de se laisser sacrifier sur l’autel des intérêts impérialistes, fauteurs de guerre.

Après 1848, Louis Reybaud proclame  «  l’oraison funèbre du socialisme  »

1 janvier 2020

Deux siècles plus tard, prononcera-t-on celle du capitalisme  ?

Précisons dès le départ que quand on parle ici de socialisme, on ne se réfère pas aux partis socialistes d’aujourd’hui, mais à la perspective d’instauration d’un mode de production vraiment “social”, mettant fin aux contradictions destructrices du capitalisme. Depuis près de deux siècles, avec des avancées et des reculs, cette perspective a été poursuivie. Entre le milieu du XIX e siècle et les années 1970, la lutte populaire pour la réalisation de ces buts progressait dans le monde entier, avec, comme pour toute lutte d’envergure historique, des hauts et des bas. Depuis une cinquantaine d’années, cette lutte a marqué le pas. Ce recul est-il définitif comme le proclament tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, tirent profit du régime capitaliste  ? Faut-il “enterrer” les ambitions populaires qui visent à mettre fin aux effets dévastateurs résultant de la “logique” anarchique du capitalisme, “logique” qui s’impose au-delà même de la volonté des classes dirigeantes.

Il faut savoir que la question de la défaite «  définitive  » des perspectives socialistes n’est pas nouvelle. Après la répression de la révolution de 1848,  un économiste libéral, Louis Reybaud avait déjà prononcé «  l’oraison funèbre  » du socialisme (Dictionnaire de l’économie politique de Coquelin et Guillaumin édition de 1853). Il considérait que la défaite du socialisme, accomplie selon lui lors de la révolution de 1848, condamnait à jamais toutes ces «  chimères  » «  qui ont fait leur temps  ». Le socialisme avait été vaincu par «  le cri de la conscience publique  ». On pouvait porter un jugement définitif sur cette cause et par conséquent proclamer son «  oraison funèbre  ».

«  On a vu les idées à l’essai et les hommes à l’œuvre ; tout cela est jugé désormais. La même foule qui battait des mains à ces régénérateurs de l’humanité ne les accueillerait aujourd’hui qu’avec des sifflets et procéderait au besoin à leur exécution. […] Non seulement le succès leur a échappé, mais leur échec a été des plus ridicules et des plus tristes que l’on puisse voir. Le hasard, une surprise de l’opinion, leur avait livré la société comme un champ d’expériences ; ils pouvaient essayer sur elle toutes leurs formules de parfait bonheur, de satisfaction et de prospérité illimitées ; ils pouvaient en disposer à leur gré, y fonder leur âge d’or, lui prodiguer les délices de leur paradis imaginaire […] ; rien ne gênait leur action, ne s’opposait à l’application de leurs programmes ; ils étaient les maîtres, ils commandaient, ils avaient l’influence et le pouvoir. Qu’en est-il résulté  ? Un déplorable et universel avortement. Ce sont là des déceptions auxquelles on ne s’expose pas deux fois. […] Ainsi, en affirmant que le socialisme est éteint, du moins dans la forme où il s’est dernièrement produit, il n’y a pas à craindre de démenti ni du temps, ni des événements  : parler de lui, c’est presque prononcer son oraison funèbre.  »

La tonalité du discours donne la mesure de la peur ressentie par les classes favorables au régime capitaliste. Les défenseurs de la “chimère socialiste” ayant été anéantis ou proscrits, les tenants de l’échange libre pouvaient désormais pavoiser et condamner leurs adversaires en toute impunité. «  Parce qu’ils avaient eu peur, parce qu’ils n’avaient plus peur  », parce qu’on pouvait imaginer enfin que le socialisme était à jamais “éteint”, qu’on pouvait enfin, et pour toujours, procéder «  au besoin à l’exécution  » des hommes et des idées.

En quoi consistait pour Louis Reybaud ce socialisme dont il prononçait à la fois l’exécution et l’oraison funèbre. L’article Socialisme du Dictionnaire de l’économie politique en donne un aperçu. Ce qui est combattu pour l’essentiel est encore aujourd’hui combattu. On pourrait presque dire que ce sont les économistes libéraux du XIX e siècle qui ont forgé la doctrine d’un antisocialisme systématique. Les différents articles du Dictionnaire en attestent. L’ensemble se présente comme une apologétique du capitalisme et son mouvement immanent posé comme objet de “la science”, science qu’on affirme réglée par un ordre “naturel”, “providentiel”. Pour ces économistes, le socialisme au contraire se pose comme extérieur à la science, une chimère, une utopie. Il ne s’agit donc pas d’analyser le contenu des thèses socialistes, elles sont amalgamées en un seul courant de négativité, depuis la nuit des temps.

On peut parler déjà d’une «  lutte entre deux camps  », entre la “science” de l’économie capitaliste et les principes d’une économie socialiste. La formule de «  lutte entre deux camps  » est utilisée par le socialiste François Vidal, secrétaire de la commission du Luxembourg. Selon lui, la lutte oppose ceux qui veulent transformer les rapports économiques fondamentaux (les socialistes), et les «  économistes  » «  antisocialistes  » qui prônent le libre jeu de lois prétendument naturelles de l’économie, naturalisant les rapports sociaux proprement humains. La lutte tourne autour de la question de l’objet de la science économique, les principes et lois qui la régissent.

La perspective socialiste en 1848 contre l’anarchie capitaliste

L’économie politique socialiste non utopique se constitue après la révolution de 1830, dans un effort théorique pour rendre compte au plus près des processus de reproduction de la société capitaliste. C’est sur cette base qu’on peut projeter les moyens de sa transformation. Au sein de cette école, les théorisations diffèrent, l’unité se fait au niveau d’une critique raisonnée de l’économie capitaliste, du laisser-faire et de l’anarchie qui la régit.

Selon le courant socialiste, l’économie politique n’est pas conçue comme science naturelle. C’est une science qui fait intervenir l’activité consciente humaine, c’est-à-dire la politique, c’est donc une science humaine. Livrées à elles-mêmes, les lois de l’économie impliquent le «  désordre industriel et commercial  », les crises périodiques, entraînant faillites, paralysie du travail, transformant la société en champ de bataille. Une attention particulière est portée au régime de la concurrence, facteur continuel et insoluble de désordre. 

Pour des socialistes, tel que François Vidal, le capitalisme perpétue la misère et porte ainsi en ses flancs un germe de dissolution inévitable, faisant fermenter le «  levain des révolutions  ». L’économie capitaliste rend tout à la fois «  l’ordre impossible et la réorganisation de la société nécessaire  ». Toutefois, comme le posera Marx, les contradictions qui “reproduisent” le désordre sont aussi celles qui poussent à sa transformation.

Vidal refuse le qualificatif d’utopie. Il n’est pas question dit-il de faire «  abstraction du milieu actuel pour proposer l’idéal d’une société parfaite, créer par la pensée un monde imaginaire où tout serait prévu, calculé, combiné, harmonieux  ».  La transformation est nécessaire, mais pour qu’elle soit effective, et ne reproduise plus désordre et destruction, il faut partir de la réalité contradictoire du capitalisme, afin de toucher au fondement économique de la société. Le simple droit au travail, indique-t-il, implique déjà que l’on touche aux fondements de l’économie capitaliste  :

«  Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation du travail ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.  »

Comme il en sera le cas pour Marx, la transformation est estimée possible, sur la base matérielle développée par l’élargissement des moyens du travail (machines, grande production), qui donne les premiers éléments d’une exploitation unitaire, sociale. Sur la base de cette analyse, Vidal dénonce les sophismes de «  l’école libérale  ». Selon lui, la liberté des libéraux n’est que l’expression du laisser-faire de la concurrence dans les rapports économiques, qui règle tous les rapports sociaux. Lors de chaque crise, l’équilibre ne se rétablit, que par le laisser-faire, qui est la «  liberté de la destruction humaine  ». La science économique des libéraux est une doctrine du fatalisme. C’est la «  théorie transcendantale de la force et du hasard  », théorie de la «  domination des forts et des riches, de l’exploitation des faibles et des pauvres  », la négation de toute prévoyance sociale.

Les économistes libéraux sont tout à la fois fatalistes et optimistes. Fatalistes puisqu’ils posent les vices du régime économique comme résultant de la nature des choses. Optimistes, «  en ce sens qu’ils trouvent que tout est à peu près aujourd’hui pour le mieux, dans un monde où les riches jouissent de tous les privilèges  ». Et si la misère, provoquée par le laisser-faire, tourne à la révolte et trouble “l’ordre merveilleux”, ses économistes ne laissent plus faire  ! Le laisser-faire cède la place à l’intervention de la force. L’école socialiste, au contraire, estime que «  rien ne va de soi-même si ce n’est le désordre  », et avec le désordre, il n’y a pas de véritable liberté. Le régime socialiste a pour objectif de «  détrôner la force et le hasard  », pour laisser place à la prévoyance, la possibilité d’une anticipation de l’avenir. 

Comme le faisait Necker, Vidal distingue ainsi les lois immanentes de l’économie (capitaliste), livrée à son propre mouvement, et les lois civiles qui peuvent limiter ou étendre le champ d’action des lois économiques spontanées. Il ne propose pas de supprimer les «  lois  » du régime capitaliste, ce qui est impossible, mais d’entraver leur action en modifiant les conditions économiques générales.

Pour les économistes libéraux, la science économique est extérieure au pouvoir humain

Ainsi qu’en attestent de nombreux articles, le Dictionnaire de l’économie politique est un instrument de propagande antisocialiste. L’entreprise sera réussie puisqu’elle contribuera à faire oublier qu’à la même époque existait un autre courant portant sur la science de l’économie, face aux économistes libéraux. 

Dans l’Article «  Économie politique  » (Charles Coquelin),  la science économique est posée en tant que «  branche de l’histoire naturelle de l’homme  », ne conférant à l’homme que le rôle d’une «  abeille intelligente  ». L’échange universel et les lois qui le régissent ne peuvent être soumis à des barrières artificielles (politique, gouvernements, réglementation des États, «  systèmes artificiels  », tels que socialisme et communisme). Comme dans les thèses contre-révolutionnaires, l’auteur s’oppose à l’expression de tout volontarisme humain, “antinaturel”, car produit de l’art humain, «  artificiel, criminel et spoliateur  ».

La science économique est ainsi la “science” de réalités que l’homme ne peut transformer

Par l’observation des lois de la nature, cette “science” révèle des vérités immuables, fondées sur les lois que l’homme «  ne peut transformer à son gré  ». Elle contraint à échapper aux «  pratiques aveugles  », par le respect des lois naturelles, proscrivant toute «  organisation artificielle  ». Le principe suprême de l’économie étant la liberté des échanges, on ne doit plus (comme dans l’économie politique classique), centrer la science économique sur la richesse des nations, telle qu’elle repose sur les deux sources  : valeur et utilité. «  Cela donne lieu à des débats stériles  ». La richesse ne doit être considérée que lorsqu’il y a valeur échangeable. Ni les richesses, ni les besoins des hommes, liés à la valeur en utilité, ne doivent plus être objets de la science économique.

Coquelin aborde aussi ce que l’on dénommerait aujourd’hui la “mondialisation”. La science économique a pour théâtre  : l’Univers, le globe. L’échange universel impose ses lois partout, l’ordre politique doit lui être subordonné et s’affranchir des «  barrières artificielles  », ne pas s’arrêter aux limites des États. Les conditions générales du marché prévalent, le «  fait politique local  » [nations] disparaît au profit de ce qu’il nomme le «  fait universel humain  », c’est-à-dire le capitalisme mondialisé. 

La science économique démontre en outre l’absurdité des théories artificielles  : mercantilisme, socialisme, communisme. Tout ce qui relève d’une intervention politique relève déjà du socialisme qui est une “absurdité”, qu’il s’agisse des combinaisons artificielles proposées par Colbert et tous les “interventionnismes”. Il est absurde de vouloir répartir les fruits du travail en fonction de lois «  conventionnelles  », non naturelles, de préconiser l’organisation du travail, le droit au travail et toute réglementation quelconque de la production et des échanges. Ces systèmes artificiels sont présumés sortis de la tête «  d’hallucinés  », «  de sauvages  », «  d’ignorants  », «  de sectes  », qui n’ont pas goûté aux splendeurs de la science.  Quant au désordre, à l’anarchie, que dénoncent les sectes socialistes, pour le sauvage qui n’a jamais observé le cours des astres, l’anarchie semble régner dans la voûte céleste.

Les crises commerciales ne remettent pas en cause l’harmonie du régime capitaliste

Ce que les socialistes désignaient comme désordre, chaos, anarchie, engendrés dans le capitalisme, par le laisser-faire, la concurrence, Coquelin le nomme Harmonie. Ce que les socialistes désignaient comme organisation du travail, prévoyance sociale, droit au travail, Coquelin le nomme caprice humain. Des images sont mobilisées à l’appui de cette idée d’harmonie économique immanente  : celle de l’orchestre, celle des sphères célestes, transférées, sans démonstration, à l’ordre économique gouverné par l’ordre marchand capitaliste  : harmonie préexistante, établie par «  les tendances spontanées de l’espèce humaine  ». En niant l’harmonie par des mesures artificielles, les sectes socialistes s’opposent à “la science”. En prônant l’organisation du travail, l’intervention publique, ces sectes sont en outre «  désorganisatrices  » de l’ordre naturel.

Pour Coquelin et les économistes libéraux, l’harmonie se fonde sur l’opposition des intérêts, celle-ci concourt à l’ordre général «  sans que les individus s’en doutent  ». Si ceux qui posent un «  regard superficiel  » sur la marche de l’économie, ne voient que désordre, chaos, l’observation et l’étude «  révèlent  » «  l’ordre merveilleux, les prodiges  » que réalise l’ordre naturel.

Quant aux crises commerciales qui peuvent sembler contredire cet ordre providentiel, la science trouvera un jour le rapport entre ces «  dissonances  » apparentes et l’harmonie. Les crises en fin de compte seraient un moyen de retourner à l’harmonie. Ce n’est qu’un «  dérangement subit des affaires  » «  qui en trouble la marche  », mais on peut guérir le mal par le mal, c’est-à-dire par le bien suprême selon Coquelin, la concurrence.

Article Concurrence

La concurrence économique est posée en tant que forme particulière de la concurrence générale entre les hommes, donc naturelle et éternelle, on ne peut donc pas la supprimer. La concurrence est bénéfique, facteur de progrès. Elle tient les intérêts en éveil, stimule les producteurs en rivalité. Ses inconvénients ne tiennent pas à elle-même, mais aux «  imperfections de la nature humaine  ». Sous son action, l’équilibre ne peut manquer de se rétablir. 

La concurrence, est «  la condition première de la vie sociale  ». En dépit des inconvénients qui peuvent l’accompagner, qui ne relèvent pas de son principe, son action est remarquable. La tâche de l’économiste est ainsi d’en exposer «  les merveilleux effets  ».

La concurrence est le «  souverain régulateur  », la «  puissance mystérieuse qui conduit les hommes à leur insu  ». «  Puissance éclairée  », elle s’impose comme «  régulateur unique et souverain  », «  guide suprême  », «  source première des lois providentielles  », «  législation invisible qui introduit l’ordre  ».

Les maux que l’on impute à la concurrence, proviennent en réalité de réglementations contraires à l’ordre naturel. L’idée d’organisation de l’économie est absurde, de plus, le principe d’organisation selon un plan d’ensemble est “impossible”, étant hors du ressort des hommes. Seule la «  puissance souveraine de la concurrence  » peut régler la répartition des produits échangeables et leur valeur relative. Il ne faut pas lui faire obstacle, même si ses effets se révèlent destructeurs. 

Article Socialisme

La “science” économique est on le voit mise en œuvre comme arme pour éradiquer l’idée socialiste.

Le label scientifique attaché à l’économie politique, comme «  branche de l’histoire naturelle  », a pour fonction principale la délégitimation des théories de l’intervention humaine, plus spécialement le socialisme, et toute visée de transformation fondamentale de la base économique. Le socialisme n’est que l’ennemi du jour.

En outre, au plan politique, ceux qui posent que le peuple est capable de décider du sort de la société, sont «  hors la science  », plus grave encore, ils sont «  destructeurs de l’ordre  » providentiel. L’idée que l’homme puisse transformer la société est une «  idée dangereuse  ». Et le socialisme n’est pas autre chose que l’instauration d’un «  régime artificiel de spoliation  ». Et bien qu’on ait prononcé son oraison funèbre, il semble se présenter encore en tant que spectre, capable d’abuser les classes non éclairées par les «  lumières de la science  ». Ce qui est jugé dangereux dans les théories récentes, c’est que «  l’utopie socialiste ne se limite plus à des cercles d’initiés  », qu’elle exerce une «  influence délétère  » sur «  la partie saine de la société  », qui devient complice de ses «  divagations  », contaminant la «  partie saine  ».

L’idée socialiste d’égalité (sociale et civile) s’inscrit de la même façon contre le cours naturel des choses, une spoliation, une atteinte à la libre propriété. Ceux qui prônent l’égalité veulent en fait imposer une «  concurrence aveugle, stérile, anarchique  », celle des «  appétits et instincts égoïstes  », des «  injustes prétentions  », sous forme de «  violence antinaturelle  » (communisme), contre la liberté et la «  concurrence légitime, laborieuse, éclairée, profitable à tous  » (capitalisme).

En conséquence, il ne faut pas faire accéder au droit politique les injustes prétentions du peuple. Le peuple, «  qui n’a pas le savoir  » est enclin à se tromper sur les «  lois de l’économie politique  ». Mises en possession du droit politique, les classes déshéritées seraient tentées d’user de la législation pour réaliser «  la spoliation universelle  ». Contre ces injustes prétentions, il faut combattre les “chimères” qui peuplent l’esprit des classes déshéritées, combattre l’influence des «  cerveaux en délire  », des «  sectes désorganisatrices  », des «  systèmes arbitraires  » qui ne reconnaissent pas l’harmonie nécessaire. Quant à la lutte contre cette «  maladie  » de l’état social et de l’esprit humain que constitue le communisme, il faut «  l’éliminer  » pour préserver «  le corps sain  ».

*****

La contre-attaque libérale de l’après 1848 contre le socialisme et le communisme, se révélera, en fin de compte, elle aussi “chimérique”, projection imaginaire d’un non lieu où s’évanouissent les antagonismes du monde réel, utopie qui ne se situait pas en une île, un âge d’or hors de l’histoire, mais dans le lieu même de la “science”, dont l’économie libérale revendiquait le statut, dans le lieu même du régime où elle se déploie, le mode capitaliste de production et d’échange. Et sans pouvoir, à tout jamais, empêcher que le «  hasard  », une «  surprise de l’opinion  » n’apporte à nouveau, dès la fin du XIX e siècle et au début du XX e siècle, que leurs «  démentis  » au prononcé de cette oraison funèbre. Oraison funèbre, qui à l’échelle de l’histoire, concernera tôt ou tard, le régime capitaliste de production et d’échange.

Mondialisation : le mot sa réalité

1 janvier 2020

Est-ce la phase ultime du capitalisme  ?

Depuis une ou deux décennies, le mot “mondialisation” a été largement diffusé, mais les réalités économiques auxquelles ce mot renvoie sont plus anciennes. Ce mot signifie l’expansion au monde entier d’une réalité d’un phénomène, d’un processus. Quelle est cette réalité, ce processus en extension  ?

S’agit-il seulement des échanges, du commerce  ? Dans ce cas, il ne s’agirait pas d’un processus nouveau. Déjà dans l’Antiquité, il existait des relations d’échange entre grandes régions du monde. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que depuis la fin du XIX e siècle, l’économie capitaliste est parvenue à une phase d’apogée, s’étendant à l’ensemble du monde. On peut alors parler de mondialisation, ou plus précisément de mondialisation capitaliste  : domination d’un modèle économique exclusif à tous les pays et peuples.

Si l’on se réfère à l’étymologie, le mot de mondialisation est construit à partir du mot monde, mais ce mot a lui-même deux sens principaux  :

–   une aire dans l’espace, pour nous principalement la planète terre,

–   mais aussi l’idée d’un certain arrangement, d’une disposition, d’un ordre, d’une “logique” interne, s’imposant à tous ses éléments, y compris ses éléments humains. Cet “ordre” mondial est précisément celui du capitalisme (lors même que subsistent de nombreux pays où cet ordre se combine à des régimes sociaux antérieurs ou archaïques).

La question aujourd’hui est donc de savoir quel “ordre”, quelle “logique” s’étend, se répand, s’impose, à l’ensemble du monde humain, et ce qu’ils impliquent.

*****

Les échanges marchands entre pays, entre continents, existaient déjà, on l’a dit, dans l’Antiquité. Si l’on voulait appliquer à ces échanges, la notion de mondialisation, cela pourrait servir à désigner un processus d’ouverture et d’extension du commerce dans l’aire mondiale, mais une extension limitée, ne prenant pas la forme d’un unique marché mondial, imposant partout ses seules lois. Dans l’Antiquité et encore au Moyen Âge, les relations d’échange, entre pays, entre peuples, ne valaient pas comme extension d’un seul “système”, d’un seul mode de production et d’échange.

Depuis que le mode d’échange marchand simple s’est développé en mode capitaliste, l’idée de mondialisation signifie ainsi la propagation à toute la planète, à tous les peuples, d’un seul régime social de production et d’échange, le capitalisme, la domination exclusive de ses “lois”. Cette domination ne date pas du XXI e siècle, on peut faire remonter les débuts de ce processus de généralisation au XIX e siècle.

Le processus de mondialisation capitaliste dans l’histoire

La croyance en la pérennité du mode capitaliste de production et d’échange, en la nécessité de son extension inéluctable au monde entier, est ancienne. Sans doute remonte-t-elle aux premiers balbutiements du capitalisme.

Au cours de la première moitié du XIX e siècle, en France, elle était vivement défendue par les économistes libéraux. Dans le Dictionnaire de l’Économie politique publié en 1850, on salue le «  processus irrépressible de l’échange universel qui s’étend au globe  », contre les «  barrières artificielles  » des frontières, des nations, des réglementations, et plus généralement contre toutes les contraintes politiques.

Les libéraux à cette époque, évoquent peu les problèmes sociaux engendrés par ce processus. Ils se contentent de condamner les luttes entre classes, sans indiquer que c’est le capitalisme qui les engendre, sans pouvoir les résoudre. Ces économistes libéraux perçoivent cependant déjà que la généralisation du capitalisme au monde suscite qu’il existe de violentes luttes pour les marchés, la «  préférence pour le marché  », qu’elle conduit à la constitution de capitaux et blocs de puissances en rivalité.

Du côté des socialistes de l’époque, opposés aux libéraux, ceux qui luttent pour l’instauration d’un régime de production et d’échange vraiment “social”, ce processus d’expansion au monde entier de la logique “absurde” et destructrice du capitalisme, est vivement critiquée. Au sein de ces courants, dès la première moitié du XIX e siècle, l’ordre capitaliste est analysé dans ses contradictions internes et réprouvé, ceci avant même que Marx n’en dévoile pleinement le fondement dans le Capital. On dénonce les méfaits du régime de la concurrence entre capitaux, qui se substitue à la souveraineté politique du peuple, mais aussi les conflits, les guerres que le capitalisme développe inévitablement, entre les nations, entre les peuples.

Dès 1848, le socialiste François Vidal, préoccupé par les contradictions que recèle le capitalisme livré à son propre mouvement, indique que la concurrence «  élevée à un échelon universel  » ne peut résoudre ce qu’elle ne parvient pas à résoudre à l’échelle d’une nation. Contre ce régime absurde, qui régulièrement conduit à la crise, au chômage, aux faillites, à la misère, des ouvriers relayés par leurs organisations projettent la possibilité d’un autre régime économique, fondé sur la socialisation des moyens de production, et dirigé par le bien commun.

Avec la montée en puissance des grands empires capitalistes occidentaux à la fin du XIX e siècle, le capitalisme tend à élargir plus encore son règne dans l’ensemble du monde. L’extension de ce règne dans le champ de l’économie, la concurrence entre capitaux pour les marchés, conduisent aux crises de surproduction, puis à des crises générales, dont les effets se déploient déjà à l’échelle mondiale. Les effets des premières grandes crises à la fin du XIX e siècle, puis au début du XX e siècle aboutissent aux âpres luttes que se mènent les différentes puissances, jusqu’au déclenchement d’une grande guerre, elle aussi à l’échelle mondiale  : la Première Guerre mondiale.

Bien avant la Première Guerre mondiale toutefois, des théoriciens de diverses tendances, y compris au sein de la classe bourgeoise s’étaient préoccupés des “méfaits” sociaux engendrés par le régime capitaliste comme de son incapacité à venir à bout des crises périodiques du Capital. Ils étaient beaucoup plus clairvoyants qu’aujourd’hui. La question des rivalités entre capitaux et des puissances pour le partage du marché, des débouchés, les obsédaient. Certains indiquaient que cette rivalité impliquait nécessairement la guerre, et qu’à “économie mondiale” (mondialisation) correspondait la possibilité du “caractère mondial” des nouvelles guerres  : des guerres mondiales. À la même époque cependant, comme aujourd’hui, d’autres imaginaient que l’extension pacifique du capitalisme était possible, moyennant qu’on le “réforme”. Ils évoquaient la possibilité de ce que l’on nommerait maintenant une «  mondialisation heureuse  », ou ce qui revient au même, une “autre mondialisation”.

L’interruption du processus de mondialisation capitaliste

À l’issue de la Première Guerre mondiale, le processus de mondialisation capitaliste fut interrompu, du fait de la révolution sociale en Russie et de l’édification dans un grand pays du monde d’un régime social opposé  : le socialisme.

Au sein des courants socialistes et communistes des métropoles capitalistes cette perspective d’instauration d’un autre régime social s’était trouvée théorisée tout au long du XIX e siècle. Ces courants visaient à résoudre les contradictions insolubles et destructrices du capitalisme, pesant plus particulièrement sur les classes populaires, mais aussi sur l’ensemble de la société. Cette perspective, fondée sur une analyse objective des contradictions du régime capitaliste avait acquis une grande cohérence théorique à la fin du XIX e siècle, en France comme dans d’autres pays européens. C’est en Russie toutefois qu’elle trouva à se réaliser, dans la foulée de la guerre mondiale, avec la révolution d’Octobre 1917. Et, ceci en dépit des difficultés inouïes que devaient affronter les classes populaires, dans un pays encore en état d’immaturité économique et politique.

Le parti communiste qui avait pris en main la direction politique de l’Empire russe travailla à créer les conditions nécessaires à l’édification d’un régime socialiste dans ce pays. En conséquence, la “logique” capitaliste et son avatar, le processus de mondialisation, devait connaître pendant un demi siècle un long temps d’arrêt, un large champ d’expansion du capital échappant à son emprise. 

Ce temps d’arrêt changea le cours du monde, tout au long de la période au cours de laquelle un régime socialiste de production poursuivit en Russie son édification, et sans doute au-delà même de ce temps. Le Capital ne pouvait plus imposer au monde entier une domination inconditionnelle, ceci d’autant plus que la perspective du socialisme, la possibilité d’en finir avec le capitalisme, gagnait d’autres peuples, sur tous les continents.

Face aux assauts incessants du “camp” capitaliste, l’édification autour du pôle soviétique d’un autre régime de production, socialiste, fut à son tour suspendue dans la dernière décennie du XX e siècle. Il ne faut pas en conclure que la perspective d’une telle édification soit pour autant détruite pour les peuples dans le temps historique. Car, en effet le socialisme, l’économie socialiste, répond à la nécessité de mettre au premier plan les besoins humains généraux, et suppose donc de mettre fin aux effets destructeurs que recèle le mode de production capitaliste, à la contradiction fondamentale qui le mine, et dont la crise générale actuelle, révèle le caractère inévitable. En sachant que ce régime, de par sa “logique” interne ne peut de lui-même se réformer.

Pendant quelques années, les défenseurs du capitalisme se sont imaginés qu’avec la destitution du “camp” socialiste mondial, aucune digue ne pouvait plus être opposée à la domination du Capital. Ils se sont imaginés qu’il était possible de déferler à nouveau dans le monde entier, sans rencontrer d’obstacles. Sans comprendre que les obstacles dépendent de “l’organisation” interne du capitalisme lui-même, et que, comme l’indiquait Marx, le capitalisme est son propre «  fossoyeur  ».

La fin de l’Union Soviétique, en tant que régime social fondé sur une économie socialiste, a cependant constitué un tournant historique, néfaste pour les peuples, auquel a correspondu la résurgence de l’idée et du mot de mondialisation.

Avant la dissolution de l’Union Soviétique, on parlait de «  deux mondes  » opposés, «  deux camps  », deux “régimes sociaux”  : capitalisme et socialisme. Après, du côté du monde capitaliste, avec l’effondrement du camp constitué autour de l’URSS, on se contenta de disserter sur les “vices” supposés du monde socialiste tout en taisant les tares et contradictions internes du camp capitaliste.

La relative unité des différentes puissances du “camp” du capitalisme ne dépendait pourtant que de son opposition globale au “camp” socialiste. À partir du moment où celui-ci pouvait paraître abattu pour toujours, il n’y avait plus nécessité de “serrer les rangs” contre le régime adverse. Dès lors on devait se trouver reporté à la “logique” globale qui régnait avant la Première Guerre mondiale, celle de la rivalité meurtrière et sans frein entre capitaux et puissances mondiales (rivalité que Lénine avait théorisée dans son ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme).

La Révolution socialiste, l’extension de son influence au plan mondial avait permis d’entraver la mondialisation capitaliste. La défaite du socialisme en tant que régime social  –  défaite non définitive au plan historique  – a remis à l’ordre du jour la recrudescence des conflits majeurs entre capitaux et puissances mondiales, et avec eux les crises et guerres sur l’ensemble de la planète.

Peut-on pour autant tirer un trait sur la phase historique qu’a constitué l’édification d’un régime socialiste dans une grande partie du monde  ? Non. Sa trace ne peut être effacée, pas plus que les perspectives qui y sont associées. On en est seulement revenu pour un temps de l’histoire, dont on ignore le terme, à l’expression brutale des contradictions inhérentes au mode de production capitaliste, étendues au monde entier. Comme avant la guerre de 1914, le processus de “mondialisation” de l’économie capitaliste est déployé, et avec lui la lutte économique sauvage que mènent entre eux les capitaux et puissances mondiales. 

Le mot mondialisation, ce qu’il révèle, ce qu’il occulte

Ceux qui parlent aujourd’hui de mondialisation omettent souvent sa dénotation qualificative mondialisation capitaliste. Ce qui leur permet de faire silence sur les contradictions antagoniques qui sont à l’œuvre dans cette mondialisation. La notion de mondialisation (tout court) joue alors un rôle d’écran, masquant des oppositions dévastatrices inévitables, leurs implications pour chaque pays et pour le monde dans son ensemble  : crises générales affectant toute la société, au premier chef les classes populaires, exacerbation des rivalités entre puissances, guerres locales, et leur propension à se “mondialiser”.

Ceux qui parlent aujourd’hui de mondialisation ne s’interrogent pas davantage sur les implications, pour les classes populaires du monde entier, de l’interruption des perspectives d’édification d’un régime socialiste. La période 1917-1990, celle où il existait une lutte entre deux “mondes”, semble considérée comme simple parenthèse, et non comme expression de contradictions de toute une époque historique, toujours à l’œuvre, celles-là même qui avaient abouti à transformer l’ensemble de la “donne” mondiale.

Comme avant la Première Guerre mondiale, ceux qui soutiennent la mondialisation, comme ceux qui la critiquent[1], se focalisent sur les aspects apparemment unificateurs  : globalisation de l’économie en interconnexion, marché planétaire des économies, espace économique unique, décloisonnement des marchés, sans voir que cette pseudo unification masque toujours des antagonismes dévastateurs. Comme si les classes populaires, les peuples, ne pouvaient et ne devaient plus jamais attenter à cet harmonieux “concert” du monde capitaliste.

À la thématique de “l’espace unique”, se superpose celle de la prééminence du champ de l’économie, de son autonomisation, et par suite de sa domination absolue dans le champ politique, ce qui devrait rendre obsolètes les nations, les frontières politiques, la souveraineté des États. Que l’on soit partisan ou adversaire de la destruction de la souveraineté des peuples, on fait silence, à droite, comme à gauche, et aux extrêmes, sur la nécessité d’édification d’un régime socialiste, effectivement opposé à la “logique” capitaliste, régime seul capable de mettre fin à ce mode de production et à aux ravages périodiques qu’il fait subir aux classes populaires comme à la société dans son ensemble.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La thématique de l’anti-mondialisation (ou de l’alter mondialisation), s’est construite en miroir sur celle de mondialisation. Elle joue elle aussi le rôle de fétiche, avec les mêmes angles morts et l’évacuation des contradictions économiques ou sociales qui structurent la mondialisation capitaliste.

Poujade et le poujadisme (1953 – 1958)

1 janvier 2020

Plusieurs commentateurs ont fait état de “ressemblances” entre le “poujadisme” et la mobilisation des “gilets jaunes”, comme aussi celle des “bonnets rouges”, observant que les uns et les autres présentaient des traits comparables  : “révoltes”, “anti-système”, “anti-gouvernement”, débutant comme  des revendications anti-taxes, s’associant à des sentiments de dépossession, de déclassement, subies par certaines catégories sociales, plus spécialement en “régions”. D’autres traits spécifiques ont été signalés  : “spontanéité” apparente, expression d’une certaine “victimisation” de la part de ces catégories, recours à des intimidations, violences verbales, mais aussi physiques.

Si l’on se réfère aux contextes historiques, on note cependant d’importantes différences. La période (années 50 du siècle dernier) était alors mue, dans son ensemble, par une forte croissance économique, (les Trente Glorieuses). La crise concernait surtout les petits commerçants, qui se sentaient mis à l’écart de cette croissance. Ils étaient tout à la fois confrontés à une pression fiscale en forte augmentation (incluant des contrôles intrusifs) et la concentration des réseaux commerciaux (grandes surfaces commerciales). La disposition des forces de classes était alors différente. Le mouvement ouvrier organisé était en capacité d’orienter l’ensemble des luttes sociales. Le Parti communiste, alors puissant, exposait au plan politique une orientation d’ordre historique.

Le mouvement des “gilets jaunes” s’inscrit dans un tout autre contexte  : celui d’une crise générale du capitalisme, qui, comme en 1929,  affecte l’ensemble du monde, la plupart des pays et de nombreuses catégories sociales, plus spécialement les classes dites moyennes qui s’estiment dépossédées de ce qu’elles avaient pu acquérir ou espérer acquérir lors de périodes plus fastes. La disposition actuelle des forces de classes est elle aussi très contrastée par rapport à celle des années 195358. La classe ouvrière, politiquement affaiblie et désorganisée a perdu de sa capacité hégémonique, ne disposant plus d’organisation politique, à vocation historique. 

Le contexte historique et politique du mouvement Poujade 

Après les grandes difficultés de l’après-guerre, l’économie en France se porte mieux. Ce relèvement de l’économie va marquer le début des Trente Glorieuses.  Il accélère l’exode rural et la croissance urbaine. On commence à parler de «  grandes surfaces commerciales  ». Cette situation frappe directement le petit commerce et l’artisanat. Pour lutter contre les difficultés monétaires et budgétaires, le gouvernement Pinay (1952-1953) prend des mesures drastiques. Il renforce et alourdit les contrôles fiscaux, ce qui engendre des drames dans les milieux paupérisés du commerce et de l’artisanat (faillites et même, suicides).

La question des “lézardes” qui affectent l’Empire colonial de la France (qui devient «  Union française  ») marque aussi cette époque, notamment les révoltes qui surviennent dans les pays colonisés. Dans ce cadre, la défaite de Dien Bien Phu (1954) met fin à la présence française en Indochine. C’est aussi le début du conflit algérien.

La situation politique de ce début des années 1950 est souvent caractérisée comme une situation de «  crise politique  », «  crise de régime  ». La IV e République est «  à bout de souffle  ». Situation qui fera dire à De Gaulle  : «  Le pouvoir n’est pas à prendre, il est à ramasser  ». De son côté, Jean Lacouture, dans la biographie qu’il consacre à De Gaulle, évoque «  la liquéfaction de l’État  ». Il cite un vice-président de la Chambre qui lui confie  : «  la situation politique a atteint un degré de démoralisation et de désintégration  » sans précédent sous ce régime.

Les trois principaux partis de gouvernement (SFIO, Radical et MRP) sont affaiblis et divisés. Aucun ne dispose de la majorité à l’Assemblée. Les coalitions sont fragiles et souvent éphémères (de 1947 à 1958, 24 gouvernements qui durent de 16 mois à 1 jour). Le Parti communiste recueille alors environ un quart des voix, il apparaît comme «  un bloc solide et influent  », soutenu par l’URSS.

Ce climat politique «  lourd  » est propice aux rumeurs les plus alarmantes. La menace d’un “coup d’État” prend corps, soit sous la forme d’une «  dictature communiste  » (avec le soutien de l’URSS), soit sous celle d’une «  dictature militaire gaulliste  ». C’est le moment où Poujade va entrer en scène.

Pierre Poujade

Pierre Poujade est né en 1920 à Saint-Céré dans le Lot. Au début de la Seconde Guerre mondiale,  il s’engage dans un mouvement de jeunesse pétainiste, les Compagnons de France. Cependant en 1942, l’Allemagne envahit la “zone libre” et Poujade ne supporte pas cette occupation. Il part à Alger, puis, rejoint l’Angleterre où il sert dans la Royale Air Force.

À la Libération, il pratique différents métiers avant de s’installer comme libraire papetier dans sa ville natale, d’où son surnom  : «  le petit papetier de Saint-Céré  ». C’est alors un commerçant modeste qui vit avec sa famille dans une région plutôt pauvre.

Les principales étapes du poujadisme

Le 20 juillet 1953, on annonce un contrôle fiscal à Saint-Céré. L’émotion est grande. Sous l’impulsion de Poujade et d’un communiste  : Frégeac, le Conseil municipal décide de s’opposer à ce contrôle. Avec l’appui de la population, celui-ci est mis en échec. Poujade est élu président du comité provisoire mis en place.  Dès lors, il va sillonner les routes  : porte à porte, rencontres, réunions, se révélant activiste efficace et «  infatigable  ».

Le 19 octobre 1953, Poujade préside à la création du Syndicat indépendant de défense professionnelle des commerçants et artisans du Lot, dont il devient président. Le programme donne l’orientation du mouvement  : suppression des contrôles et des privilèges fiscaux, égalité devant l’impôt.

Le 29 novembre, premier congrès du Syndicat qui prend le nom d’U.D.C.A. (Union de Défense des Commerçants et Artisans). Le “Mouvement Poujade” est lancé. Le mois suivant, l’U.D.C.A. remporte tous les sièges aux élections professionnelles à la Chambre de Commerce du Lot.

Dès lors, le mouvement se présente comme étant simple, actif, efficace, et, surtout, au service de tous les commerçants et artisans. Il a mis fin à tout contrôle fiscal dans le Lot.

Non sans habileté, Poujade utilise aussi comme relais une organisation qu’avaient créée les communistes après la Libération  : la Confédération Générale du Commerce et de l’Industrie. Il présente toujours son action comme étant “apolitique”, donc sans hostilité à l’égard des communistes. Le poujadisme, «  c’est la défense des petits […] contre les soupiers de l’Etat vampire  ».

Le mouvement va rapidement gagner les départements voisins. Si l’organisation est souple, les directives et les modes d’action sont toujours définis par Poujade.

Au printemps 1954, de premières grandes réunions regroupent des milliers de participants. Le mouvement s’étend encore plus. On appelle Poujade «  le Robin des bois de l’impôt  ». 

Au milieu de l’année 1954, un rapport du Ministère des Finances indique  : «  Au sud de la Loire, nous ne sommes plus maîtres de la situation  ».

Le 5 juillet 1954, a lieu une première réunion du mouvement à Paris, au Vélodrome d’Hiver  avec 35 000 participants. Le poujadisme s’impose comme une force avec laquelle il faut compter.

Les diverses manœuvres pour discréditer le mouvement et son Président échouent. Le 14 août 1954, le gouvernement Edgar Faure avait fait voter l’amendement Ulver-Dorey qui prévoyait des peines de prison pour tous ceux qui s’opposent aux contrôles fiscaux. Cet amendement est considéré comme «  une déclaration de guerre  » par les poujadistes qui durcissent leurs actions.

Progressivement, Poujade prend conscience que l’action revendicatrice pure et le «  civisme  » ne suffisent pas pour assurer la défense des couches sociales concernées. L’action politique et l’idéologie qui la légitime font leur apparition dans le mouvement poujadiste.

Aux déclarations du type  : «  Le propre du Mouvement, sa raison d’être et son avenir c’est l’honnêteté, le peuple et l’action  », suivent les références à la Révolution de 1789  : «  Le sang qui coule dans nos veines est aussi rouge que jadis […]. Le souffle généreux, sacré, de 1789, passe par la nation qui se retrouve et qui se dresse …  ». Puis vient la dénonciation du Parlement  : «  Le Parlement n’est que le représentant et l’esclave de quelques féodalités. Toutes nos misères viennent de là […]. Après la Libération de la France, il fallait entreprendre la libération des Français  ».

Avant un nouveau grand rassemblement à Paris, Poujade tente une nouvelle démarche auprès des députés, en vain.

Le 24 janvier 1955, le rassemblement Porte de Versailles connaît un “succès monstre”  : 130 000 participants. L’attitude antiparlementaire se renforce. C’est le moment où Poujade décide de s’adresser à d’autres catégories sociales, il crée alors des Unions Parallèles (pour les travailleurs, pour les paysans, pour les jeunes et pour les professions libérales). Ces Unions Parallèles ne sont ni des syndicats, ni des partis politiques, elles se présentent comme «  Grands mouvements civiques  ». Ce sera un échec.

Le mouvement enchaîne les meetings dans tout le pays. Le nombre d’adhérents à l’U.D.C.A. est estimé à plus de 400 000.

En décembre 1955, Edgar Faure dissout l’Assemblée nationale. Poujade décide de relever le défi et transforme son mouvement en parti et présente des candidats. Leur slogan  : «  Sortez les sortants  !  ».  Les pronostiqueurs officiels prévoient un million de voix pour ce nouveau parti, et tout au plus, deux à trois députés.

Le 2 janvier 1956, les candidats poujadistes recueillent deux millions et demi de voix (11,5% des votants au niveau national), plus de 50 députés sont élus. L’effervescence est à son comble. On prêtera à De Gaulle une formule dont il a le secret  : «  Autrefois les épiciers votaient pour les notaires, aujourd’hui les notaires votent pour les épiciers  ». De fait, les candidats poujadistes ont recueilli les voix des “épiciers” (le mouvement Poujade), mais aussi celles de tous les mécontents du régime, et ils sont légion. Les députés poujadistes vont refuser la confiance au gouvernement dit de Front Républicain. Ils proposent «  un gouvernement de salut public  », dénonçant «  le cirque du Parlement  » tout en l’utilisant comme tribune.

Sans réelles perspectives politiques, le poujadisme va alors s’étioler et perdre progressivement son influence, ce que l’on pourra constater lorsque cette Assemblée sera dissoute en 1958 (retour de De Gaulle que Poujade soutient). Un seul député poujadiste sera réélu. Puis, plus aucun lors des élections de 1962. Le poujadisme en tant que mouvement social puis politique a vécu.

Les orientations de Poujade et du poujadisme 

Au plan historique, certains spécialistes inscrivent le poujadisme comme continuateur d’une tradition de rébellion fiscale, généralement des classes moyennes, contre la politique de l’État.

Poujade cependant se présente moins comme un idéologue que comme un homme d’action réagissant à une conjoncture spécifique. Certaines de ses formules “choc” permettent de mieux cerner le contenu de son entreprise politique. Il dénonce Paris, «  la ville mangeuse d’hommes  », s’en prend aux «  pourris de Paris  » à qui il oppose «  la saine atmosphère de province  ». Il est fier de défendre «  les petits, les obscurs, les sans-grade  ». Face aux politiciens “pourris”, il oppose «  les bons citoyens  » qui sont «  honnêtes  », «  bons républicains  ». Les poujadistes aiment citer Victor Hugo. Descendants de la Révolution Française, ils ne se disent pas chouans mais «  bleus  ».

Le mot «  politique  » est pris dans une acception péjorative, Poujade lui  préfère le mot «  civisme  ». Tout en étant légaliste, il dénonce le «  système  », ces hommes politiques qui ne servent pas «  l’intérêt général  », mais qui d’abord «  se servent  » eux-mêmes.

Il tient à préciser qu’il ne s’agit pas de prôner l’adhésion à une doctrine ou à un programme, de s’associer aux mots d’ordre du mouvement. D’ailleurs, dit-il, «  tout honnête homme a les mêmes réactions que moi  ». Il est le «  petit Poujade  », le «  Poujade de base  » qui se contente de «  dire tout haut ce que le peuple pense tout bas  ». Et puis, dit-il, «  moi, je ne suis pas Jeanne d’Arc, c’est d’en bas que viennent mes voix  ».

Le 31 juillet 1955, il déclare  : «  Nous ne prétendons pas imposer un programme tout fait au peuple français. Nous voulons au contraire que chacun exprime ses revendications […] de l’ensemble des revendications populaires nous tirerons un programme précis  ».

Poujade ne cache pas sa défiance à l’égard des “intellectuels”, «  des grosses têtes  », comme des proclamations de foi électorales, selon lui toutes identiques et toutes mensongères. «  Méchants partis  » qui dénaturent tout ce qui vient du peuple, peuple lui-même «  nécessairement bon, juste et naturel  ».

Le marxisme est dénoncé par le mouvement Poujade, du fait qu’il défend «  le dogme de la lutte des classes  ». Il incline pour le libéralisme en politique mais aussi en économie.

Pour Poujade, l’Empire colonial, «  c’est la France  », il se prononce ainsi pour «  l’Algérie française  ». Il se méfie des puissances impérialistes (URSS, USA et Angleterre). Il faut d’abord «  relever la France  » pour pouvoir parler «  fermement  » aux autres nations.

Comment caractériser historiquement et politiquement le poujadisme  ?

Le mouvement Poujade a pu être caractérisé de “fasciste”. Cette caractérisation mériterait une analyse de ce qu’est le fascisme et des contextes historiques au sein desquels se développent les courants de fascisation, ou auxquels on peut les assimiler. Faute d’analyse contextualisée du mouvement poujadiste, l’auteur de cet article ne se prononce pas, notant seulement que pour sa part, Poujade tient à se définir comme «  républicain  ».

Un point particulier mérite d’être examiné, l’attitude des communistes à l’égard du mouvement.

Dès la naissance du mouvement à Saint-Céré, des communistes vont participer pleinement au mouvement. Certains vont même y occuper des postes de responsabilité. La presse communiste est dithyrambique. Dans le journal l’Humanité, on peut lire  : «  … Les artisans et les petits commerçants peuvent être sûrs de l’appui du Parti Communiste Français, de ses organisations, de ses élus, car la défense de leurs revendications n’est aucunement en contradiction avec les intérêts de la classe ouvrière …  » (Juin 1954).

Après le grand meeting du Vélodrome d’Hiver, le soutien est total et chaleureux. Mais Poujade va refuser de s’engager aux côtés du PCF. Ainsi, il refuse l’invitation de prendre la parole aux côtés de Jacques Duclos à Strasbourg. Puis, il va progressivement faire rejeter les communistes en dehors des organismes de direction de l’U.D.C.A..

Le 2 octobre 1955, la presse communiste publie un article de Waldeck Rochet intitulé  : «  Poujade dans la voie de l’aventure  ». Fin 1955, lorsque le mouvement poujadiste investit le champ politique, c’en est bien fini du glorieux Poujade «  anti-fisc  », du «  Robin des bois de la lutte fiscale  ». Il est devenu «  Poujade factieux  ». La presse communiste souligne que Poujade est entouré de «  fascistes hitlériens  », qu’il a une formation «  pétainiste  », etc. Après le succès électoral de 1956, Poujade devient «  l’ennemi Numéro Un  », bref, «  l’ennemi fasciste  ». Le dirigeant du PCF, Grenier écrit une brochure au titre évocateur  : «  Poujade sans masque  ». On peut y lire  : «  On retrouve dans son programme des emprunts faits à ceux de Hitler, de Mussolini, de Franco et de Pétain. Programme donc nettement fasciste…  ».

Le Parti communiste n’a pas le monopole de ce type de critique. Les principaux partis (surtout ceux du Front républicain), les syndicats (surtout FO), relayés largement par la presse, ne sont pas en reste. Relevons (en vrac)  : «  déviationnisme politique  », «  raciste  », «  antisémite  », «  xénophobes et antijuif  », «  antirépublicain  », et, pour couronner le tout  : «  fasciste  » (dont le contenu n’est jamais précisé). Le journal l’Express consacre à chacun de ses numéros une page spéciale pour dénoncer «  le péril poujadiste  ». Poujade est affublé alors d’un sobriquet évocateur  : «  Poujadolph  ». 

Pour finir, quelques remarques

Le succès immédiat de Poujade se présente comme le fruit d’une exaspération dans certains milieux sociaux plus que d’un plan, d’un programme préétabli (bien qu’on ne puisse négliger la possibilité d’influences extérieures). Le climat de crise politique que traverse le pays a grandement favorisé son éclosion et son rapide développement. L’échec des Unions Parallèles illustre le fait que le mouvement poujadiste n’a toutefois touché ni les ouvriers, ni les intellectuels. Le poujadisme n’a pas réussi le passage de «  la réaction antifiscale  » à «  la lutte politique  ». Jean-Marie Le Pen, alors jeune député poujadiste, qui quitte le mouvement en 1957, reprochera à Poujade de ne pas être «  assez politique  ». L’arrivée de De Gaulle au pouvoir (en 1958), mettant un terme à la crise politique, marque la disparition du mouvement poujadiste.

Sources  : Le Poujadisme, numéro spécial de la revue Défense de l’Occident, mai 1956 ; Thierry BOUCLIER, Les années Poujade  : une histoire du poujadisme (1953-1958), Perrin, 2006 ; Romain SOUILLAC, Le mouvement Poujade  : de la défense professionnelle au populisme nationaliste, Presses de Sciences-Po, 2007 ; Dominique BORNE, Petits bourgeois en révolte  ? Le mouvement Poujade, Flammarion, 1977 ; Pierre MARTIN, Le poujadisme face à la presse de 1953 à 1958, le cas de Nice Matin et du Patriote de Nice et du Sud-Est, résumé d’un mémoire sous la direction de M. SCHOR, Faculté des Lettres de Nice (en ligne) ; Jean LACOUTURE, De Gaulle, tome II, France-Loisirs.

La déconstitution de la Cité politique et  le phénomène “gilets jaunes”

1 janvier 2020

Éditions Inclinaison    Cahiers pour l’Analyse concrète

 

Beaucoup d’ouvrages ont été consacrés à la mobilisation des “gilets jaunes”. La plupart se centrent sur les données immédiates, et non sur les déterminations profondes de cette mobilisation, sur les conditions de son irruption dans un période historique déterminée. C’est tout au contraire, sur les déterminations, sur les raisons de l’irruption de ce phénomène que porte l’ouvrage réalisé par une équipe du Centre de Sociologie historique  : La déconstitution de la Cité politique et le phénomène “gilets jaunes”.

Les auteurs, Hélène DESBROUSSES, Frédéric EMSELLEM, Gérard FUNFFROCK, Sylvain TEISSIER, ont pour ambition de fournir des matériaux pour une analyse concrète de la situation [1], et dans cet objectif d’en «  revenir à un regard historique [2]  ». Selon les auteurs, la “nature”, la “signification” le principe “d’intelligibilité” du phénomène “gilets jaunes”, ne peuvent être compris à partir de lui-même. Ce mouvement dévoile d’abord quelque chose de notre situation historique, plus spécialement, écrivent-ils, «  sur le processus de déconstitution d’ordre historique qui affecte l’ensemble de la société, au plan économique, politique, idéologique  ». 

Les divers dossiers réunis dans l’ouvrage reposent pour partie sur des enquêtes directes auprès de différentes catégories de population, pas toutes favorables aux “gilets jaunes”, et sur le travail de documentation concernant les faits. L’investigation porte aussi sur la “réception” de la mobilisation auprès des principaux commentateurs  : sociologues, journalistes, responsables politiques, faiseurs d’opinion, parmi ceux qui ont assez largement célébré les “gilets jaunes” (jusqu’à les identifier à l’ensemble du “peuple”). L’image du “peuple” ainsi diffusée, ne recèle aucun principe social et politique d’unification. Pour ces commentateurs, le peuple se présente comme dépourvu de conscience historique et de toute perspective politique d’ordre général, donc comme inapte à développer une capacité souveraine. La figure du peuple se réduit à la «  multitude  », à un simple «  agrégat de forces  », réduit à ses affects, ne “consultant pas la raison”, et dont les actes ne se légitiment que par la “colère”  ». Cette figure du peuple, disent les auteurs, remonte en fait aux temps médiévaux, à l’Ancien Régime, aux thèses contre-révolutionnaires et fascisantes. Et les spécialistes qui reprennent de telles images, témoignent à l’égard du peuple d’une condescendance, voire d’un certain mépris. Ces images du peuple sont contraires aux données historiques de sa formation, plus spécialement en France. 

L’enquête menée par l’équipe du Centre de Sociologie historique auprès d’éléments du “peuple”, révèle au contraire que parmi ceux-ci, cette figure dévalorisante du peuple est loin de faire l’unanimité que beaucoup se sont révélés circonspects à l’égard du “sens” du mouvement des “gilets jaunes”. Dans le cadre restreint de cette note de lecture, on ne développera que cet aspect.

Plan général de l’ouvrage

I –  Analyser le phénomène “gilets jaunes” au regard des déterminants de la période historique.

II –  La dissolution des repères historiques et politiques des classes populaires.

III –  Points de vue “ordinaires” autour du phénomène “gilets jaunes” (les pour, les contre, les circonspects).

IV –  Les “gilets jaunes” sont-ils le peuple  ?

V –  La parole aux thuriféraires  : Une foire d’empoigne. Concurrence pour les effets d’aubaine à escompter du phénomène “gilets jaunes”.

VI –  Que penser des pratiques spécifiques de la mobilisation “gilets jaunes”  ?

Le “sens” du phénomène “gilets jaunes” tel que le perçoivent des citoyens ordinaires

Il n’est pas question d’épuiser ici tous les contenus du livre. Un seul aspect, contenu dans le premier chapitre sera abordé  : la façon selon laquelle des “citoyens ordinaires” ont pu s’interroger sur le sens (ou absence de sens) du phénomène “gilets jaunes”, au regard d’orientations politiques ou historiques d’ordre général. Au contraire de la “visibilité immédiate”, du phénomène “gilets jaunes”, largement exaltée par les spécialistes et dans les medias, les conditions d’émergence du mouvement ne se donnent pas à voir directement. La plupart des commentateurs de presse, les sociologues, les organisations politiques, plus ou moins “à la remorque” de la mobilisation, se sont limités à cette visibilité immédiate, isolant le phénomène par rapport à ses déterminants socio-historiques. Il n’en a pas été toujours de même au sein de la population “ordinaire”. Nombreux parmi ces non-spécialistes se sont en effet interrogés sur la signification globale, sociale et politique de ce phénomène, éprouvant souvent des difficultés à lui “donner sens”.

Tout en pouvant se “reconnaître” dans certaines des revendications exprimées, nombre de citoyens “ordinaires” ont en effet ressenti un sentiment de trouble lorsqu’ils s’efforçaient de saisir les traits spécifiques du mouvement, son objectif, ses visées, le sens des pratiques mises en œuvre, sa cohérence ou son incohérence, son positionnement au regard du mouvement d’ensemble de la société.

Les interrogations se sont d’emblée exprimées par des formules telles que  :

«  on ne sait pas ce que c’est  » ; «  c’est indistinct  » ;  

«  ce qu’ils veulent, c’est quoi  ?  »

La difficulté à saisir le sens (orientation) du phénomène, sa finalité, ses motivations effectives, s’est exposée comme inquiétude, crainte, premiers indices d’une attitude de circonspection, et forme  élémentaire de discernement à son égard.

«  On comprend les revendications, mais c’est pas net  » ; «  je ne sais pas où ça va aller […]  » ; «  où ça va nous mener tout ça  » ; «  ils bloquent, ils ne savent même pas pourquoi  » ; «  c’est une frange de la population qui est mobilisée [mais] quelle est la raison réelle.  »

Cette question du “sens” s’est aussi posée du côté de certains “gilets jaunes” ou de leurs soutiens  :

«  Il était temps qu’on entende ce que le petit peuple avait à dire […] en même temps je ne sais pas où ça va.  »

«  C’est n’importe quoi ce mouvement  » indique un manifestant, pourtant favorable aux “gilets jaunes”.

Un autre, mobilisé sur un rond-point, en vient à revendiquer, “théoriser” ce “n’importe quoi”  :

«  Question  : Vous avez des revendications claires, une orientation commune  ?

–  Non, c’est pas le but […] on fait ce qu’on veut. […] L’idée c’est de regrouper tout le monde […], ça part comme ça et on verra comment tourneront les choses. 

–  Vous avez des plans  ?

–  Non, surtout pas […] on est dans la rue, c’est tout, c’est simple  ».

La question du “sens” fréquemment évoquée vaut pour déplorer l’absence d’orientation, de repères (politiques, historiques), l’absence de but commun.

«  ça va dans tous les sens, il peut rien en sortir  » ; «  casser tous les radars, brûler des péages, ça n’a pas de sens  »  ; «  Macron démission  ! À quoi ça rime  ? à rien  » ; «  c’est de la colère sans orientation  » ; «  c’est la désorganisation et la perte de repères  ».

«  Ils n’ont aucun but commun  » ; «  ces gilets jaunes ont-ils des repères historiques  ?  Non. Ont-ils un but historique  ? Non.  » 

Beaucoup ont perçu le caractère double du mouvement  : d’un côté, la relative légitimité de revendications diverses concernant une bonne part de la population ; de l’autre, la mobilisation de ces colères diversifiées au service d’une ligne politique concertée, susceptible de dissimuler la défense d’intérêts particuliers et de buts partisans.

«  On comprend les revendications […] mais c’est pas net, c’est inorganisé ou alors c’est organisé en dessous, mais qui, pour quoi  ?  » ; «  en écoutant ce qui se disait, j’étais plutôt favorable. […] J’avais décidé d’aller à leur rencontre sur les ronds-points pour essayer de discuter, […] j’ai eu la surprise de voir que des personnes étaient repérées comme responsables [et] empêchaient les autres de discuter librement. […] Je ne peux plus penser à ce mouvement comme vraiment spontané, comme la volonté de s’organiser pour les plus touchés par le régime économique.  »

Le “visible” immédiat et le non visible ne coïncident pas. En fonction des difficultés qui affectent de nombreuses catégories de populations, certains suspectent une volonté de captation des clientèles électorales par des courants de divers “bords” (tels le Rassemblement National, plus tard les Insoumis). Ce qui serait “dessous” le mouvement immédiat peut se présenter comme revendication d’un “troisième tour” des élections présidentielles et législatives  de la part des “perdants” de 2017.

«  Ce que j’aimerais bien savoir, c’est ce qu’il y a dessous  ?  […] La Marine après, elle va tout ramasser  » ; «  Les agents les plus actifs de cette mobilisation ont été sans doute Le Pen et ses annexes, implantés et expérimentés, mais il y a aussi des forces sûrement actives de tous les perdants de 2017  » ; «  Ce qu’ils veulent c’est en finir avec Macron, tout le monde attend sa chute, tous ceux qui ont perdu leur mise [en 2017]. La France va encore se trouver à la traîne  » ; «  Il y en a qui veulent la peau de Macron, c’est dommage parce qu’il présentait bien et il donnait une bonne image du pays  ».

Pour plusieurs interlocuteurs, il semble que des minorités politiques poursuivent des buts séditieux non affichés comme tels. “Sous” la dénonciation de la personne de Macron, se manifesterait une visée de subversion des institutions, des cadres politiques constitués. 

«  La violence dès le début, pas de but commun défini, pas de cadre, pas de responsables, ni d’interlocuteurs, mais il y a eu quand même des apparitions coordonnées  » ; le drapeau tricolore mais qui n’unifie pas, une faction qui le capte  » ; «  la présence de réseaux d’extrême droite est certaine, «  ils [voulaient] un coup d’État  ».

Une possible “stratégie de la tension” est évoquée, l’appel à un groupe ou un homme mettant fin au “désordre”, faisant régner l’ordre que les institutions en place, ou le Président au pouvoir, sont incapables de faire régner.

«  Il y a des politiques ou des n’importe quoi qui attisent les feux, des incitations à aggraver la crise (“Allez à l’Élysée, y rentrer”), [par] la casse, la violence, il y en a qui veulent qu’il y ait des morts, une crise.  »

Parmi ces “citoyens ordinaires”, le phénomène “gilets jaunes” peut aussi se trouver resitué au sein d’une séquence historique plus longue que le temps immédiat, ses causes ou facteurs se présentant alors comme bien antérieurs aux élections de 2017.

«  Bon Macron je ne l’estime pas du tout, il est trop arrogant, mais tout ne vient pas de lui, c’est de longtemps, ça ne va plus. […] rien n’est réglé au fond  » ; «  ça vient de loin, les motifs de révolte, on prélève, on prélève, mais les services diminuent, c’est pas de maintenant, mais personne n’entend  » ; «  cela me pousse à questionner ce mouvement avec l’état de déconstitution qui a commencé dans les années 70  » ; «  ça fait plus de quarante ans que ça dure… c’est accumulé… et ça lui tombe dessus, lui il veut mettre un peu d’ordre dans tout ce bazar, mais c’est pas lui qui l’a fait ce bazar […]  ».

Au sein des représentations communes, des références à des situations historiques passées sont plus rares, bien que l’idée de possible danger fasciste soit parfois exprimée, surtout par les plus âgés. Les formes de manifestation du phénomène, leur persistance préoccupent.

«  C’est dangereux, une désorganisation totale en termes de classes, c’est février 34 en moins organisé, un caractère lumpen, la décomposition, la mise en question d’un ennemi désigné, des gens honnêtes ont pu être embringués dans un truc légitime, mais pour quelle issue  ?  » ; «  Ils sont chauffés à blanc, ça chauffe, ça a été chauffé, ça fait penser aux événements en Algérie en 1968  : “faire chauffer les petits blancs”  » ; «  Je suis effrayée de voir avec quelle facilité l’opinion admet le soutien obligatoire aux “gilets jaunes” […] Demain on dira à tous ces enthousiastes inconscients  : “on vous laisse passer, buvez d’abord l’huile de ricin  !”  » [Allusion à la pratique des chemises noires “mussoliniennes”].

*****

Ces extraits ne rendent pas compte de la visée d’ensemble de l’ouvrage. On retiendra que les auteurs s’efforcent cependant de mettre en perspective le phénomène immédiat des “gilets jaunes”,  dans ce qu’ils nomment “l’épaisseur” de l’histoire concrète. Ils évoquent la nécessité de respecter le premier principe de la méthode dialectique  : ne pas isoler un phénomène donné du contexte général, du lieu, de l’époque, de la période, de la phase au sein desquels il se manifeste.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Il ne s’agit pas de proposer “la vérité”. Les auteurs signalent à cet égard la nécessité de ne pas partir seulement de ce que l’on connaît ou croit connaître, mais plutôt de nos ignorances en la matière. La prise de conscience de nos ignorances se révèle ici précieuse, elle nous pousse à chercher à connaître, les causes, le pourquoi des phénomènes, ce qui fait se mouvoir les choses, les êtres.
  2. 2. Ce que recommandait le sociologue François Dubet.

La contradiction fondamentale du capitalisme

1 janvier 2020

Cet article présente des difficultés. Ceux qui souhaitent progresser dans sa compréhension peuvent entrer en contact avec Germinal – Union de lutte des classes populaires.

On peut caractériser la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste de différentes façons. Cela ne ressort pas d’un simple débat d’idées, car il en découle des implications politiques. Cela touche à la question de la possibilité ou de l’impossibilité de “réformer” ou “moraliser” le capitalisme ; à la question des fondements économiques sur lesquels peut s’édifier, ou non, un mode de production effectivement socialiste ; à la question des classes sociales qui y ont “intérêt” et à celles qui finalement préfèrent le capitalisme ;  et par conséquent à la question des classes qui sont capables de lutter pour une vraie révolution sociale et sont capables d’en diriger la réalisation ; enfin à la question de la “disposition des forces de classes” nécessaires pour y parvenir, et dans quelles conditions.

En bref, en fonction de la définition que l’on donne de la contradiction fondamentale du capitalisme, on peut déterminer qui, historiquement, quelle classe a vraiment intérêt à mettre fin à ce mode de production, et édifier le socialisme, et quelles classes ont intérêt à maintenir le fondement du capitalisme tout en prétendant le “réformer”. Qu’en est-il, où en est-on à cet égard dans la conjoncture actuelle  ?

*****

Comment les socialistes historiques et Marx ont analysé la contradiction fondamentale du capitalisme  ?

Les grands économistes du XVIII e siècle, les Quesnay, Adam Smith, Turgot, etc. avaient, bien avant Marx, mis au jour le mouvement d’ensemble du mode de production capitaliste (cycle production, circulation, reproduction). C’est sur ce socle théorique que Marx a construit son œuvre majeure le Capital. Dès le premier chapitre, «  la Marchandise  », Marx, insiste sur le fait que c’est sur la base de la «  forme élémentaire de la richesse  », la “forme marchandise”, que se développent «  dans les sociétés où règne le mode capitaliste de production  », les autres “formes” contradictoires caractérisant le cycle d’ensemble du capital [1].

«  [Dans les sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste], l’analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse sera par conséquent le point de départ de nos recherches  ».

Ce faisant, Marx, tout en reconnaissant les apports théoriques des économistes classiques qui l’ont précédé, met en évidence la limite de ces apports, limite qui tient en ce qu’ils présupposaient un déroulement harmonieux du cycle capitaliste, sous l’empire d’une “main invisible [2] ”, capable de réguler le jeu des intérêts particuliers, de sorte qu’ils concourent de façon immanente à la richesse et au bien commun des nations.

Ce postulat d’harmonie avait été remis en question bien avant Marx, par la pratique d’abord, dans la théorie ensuite. Quelques années après la survenue de la première grande crise moderne du mode capitaliste de production (1816), une “critique de l’économie politique” fut en effet engagée par Sismondi dès 1819. Il fut parmi les premiers, à mettre en évidence l’engendrement des diverses contradictions destructrices du régime capitaliste sur la base de la “matrice” que recèle déjà la “forme” marchande de la production et des échanges, “germe” de toutes les autres contradictions.

L’apport théorique de Sismondi a été souligné par Marx dans le Capital.

«  Sismondi a [la conviction] intime que la production capitaliste est en contradiction avec elle-même ; que par ses formes et ses conditions elle pousse au développement effréné de la force productive et de la richesse […] ; que les contradictions entre valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent, achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc., ne font que s’accentuer à mesure que la force productive se développe.  »

Si Marx a pu énoncer à propos de Sismondi quelques réserves, celles-ci ne portaient pas pour l’essentiel sur son analyse d’ensemble du mode capitaliste et de ses contradictions, mais sur les moyens qu’il avait pu envisager pour y porter solution. Les premiers socialistes français non utopiques, parmi ceux qui reprennent pour partie les analyses de Sismondi, s’attacheront eux aussi à mettre au jour de telles contradictions, ce que l’un d’entre eux François Vidal, pouvait en 1846 nommer «  l’anarchie sociale de la production  » dans «  la société fondée sur l’économie capitaliste  ».

«  Chose étrange que cette société fondée sur l’économie capitaliste  ! Elle est en capacité de développer des richesses suffisantes pour assurer les besoins de l’ensemble de la population, et elle se trouve en même temps aux prises avec ce qui semble une fatalité   : l’anarchie sociale de la production, l’affrontement “libre” et destructeur entre les divers intérêts particuliers.  »

Ces socialistes français qui théorisent les “lois” anarchiques du capitalisme, avant la révolution de 1848, portaient plus spécialement la critique sur les effets du laisser-faire, du libre jeu des intérêts particuliers et de la libre concurrence, à la source de cette “anarchie sociale”. Pour eux, seule une réorganisation de la base économique de la société, en fonction d’une finalité véritablement “sociale”, ne reposant plus sur un fondement capitaliste, mais sur les besoins généraux de la population, se présentait comme à même de mettre fin à cette anarchie et à ses effets destructeurs. 

Quelques années plus tard, en 1847-48, Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste, font eux aussi état de “l’anarchie”, ou de “l’absurdité” que recèlent ce qu’ils nomment «  les conditions bourgeoises de la production  », ou «  régime de la production moderne  », formulations qui correspondent plus ou moins à ce que Vidal nommait déjà «  l’économie capitaliste  ». Pour ce dernier, ce qui est au fondement de ces «  conditions bourgeoises de production et d’échange  » n’est pas encore pleinement établi au plan théorique, comme il l’était chez Sismondi, et le sera plus tard dans le Capital.

Dans le Manifeste (Marx-Engels), il est plutôt fait état de la contradiction entre forces productives et rapports de production, en sachant que cette contradiction s’applique plus ou moins à tous les “modes de production”, et pas seulement au capitalisme. Il faut noter que ces notions et formulations du Manifeste concernant le capitalisme ne s’inscrivent pas encore dans un cadre conceptuel construit, tel qu’il sera exposé plus tard par Marx dans le Capital.

La contradiction entre caractère social des forces productives et caractère privé des rapports de production, se manifeste au plan social, selon les auteurs, comme antagonisme entre classes. Selon une formulation célèbre du Manifeste, parfois travestie[3], il en découlait que «  l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes  ». Le passage de «  l’organisation féodale  » au «  régime de la production moderne [capitalisme], résultait ainsi de la distorsion (non correspondance) entre l’essor des forces productives et les entraves (chaînes) que lui opposait «  l’organisation féodale  » de la production, ou le «  régime féodal de propriété  ». 

Comment se présente dans le Manifeste du parti communiste la contradiction fondamentale du capitalisme  ?

Il faut rappeler que la contradiction fondamentale entre forces productives et rapports de production est valable pour tous les modes de production, mais elle présente des spécificités dans le capitalisme.

Comme il en était le cas pour les théoriciens socialistes, eux aussi préoccupés des conditions “capitalistes” de la production et des échanges, dans le Manifeste, les «  conditions bourgeoises de la production  », sont dans un premier temps rapportées à la «  libre concurrence  ». Celle-ci aurait libéré les forces productives en brisant les chaînes de «  l’organisation féodale  ». Toutefois, au sein du capitalisme, la contradiction entre forces productives et rapports de production se serait reproduite sous une forme nouvelle. Les rapports sociaux restés fondés sur la propriété privée des moyens de production seraient entrés en opposition avec la forme nouvelle de la production, devenue sociale. Ces rapports dès lors auraient à leur tour constitué des entraves à l’essor des forces productives. Cette contradiction serait à l’origine des manifestations de désordre qui minent le mouvement interne du capitalisme et conduisent aux crises périodiques, crises générales qui affectent toute la société [4], et menacent à terme l’existence même de la classe bourgeoise et sa domination. Cette analyse somme toute est toujours d’actualité.

«  Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à tout autre époque eut semblé une absurdité, s’abat sur la société – l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentané ; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent anéantis.  »

«  Les forces productives […] sont devenues trop puissantes pour celle-ci, qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système [capitaliste] est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées en son sein.  »

«  Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises  ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre en conquérant de nouveaux marchés et, en exploitant plus à fond les anciens. À quoi cela aboutit-il  ? À préparer des crises plus générales et à diminuer les moyens de les prévenir.  »

Ici encore, on le voit, cette analyse est toujours d’actualité.

Les contradictions du mode capitaliste de production sont ainsi dans le Manifeste, rapportées à deux types de déterminations   :

– D’une part, contradiction entre développement de forces productives devenues sociales, et, régime de propriété demeuré privé (contradiction qui s’expose pour partie encore de façon “descriptive”).

– D’autre part, dans un registre plus théorique  : prise en compte des «  conditions [générales] de production et d’échange  », telles qu’elles confèrent au régime marchand capitaliste une forme spécifique. 

C’est le premier type de détermination (contradiction entre forces productives et rapports de production) qu’Engels mettra principalement en œuvre dans le chapitre «  Notions théoriques  » de son ouvrage Anti Dühring (1876), sans tenir vraiment compte des nouveaux apports théoriques contenus dans le Capital.

La contradiction fondamentale du capitalisme dans le Capital de Marx

Marx pour sa part, dans son ouvrage théorique majeur, le Capital, établit, en filiation avec les analyses de Sismondi, que c’est sur la base du “noyau” (ou “matrice”), sur lesquels s’édifie le mouvement immanent du capitalisme, que l’on peut rendre compte des formes contradictoires de développement du procès de production et de circulation du capital. Ce “noyau” se trouve déjà contenu dans la forme élémentaire de la richesse dans le régime marchand, de par la “forme marchandise” que prennent les produits du travail, et la finalité qu’elle recèle en germe. C’est sur la base de ce sous-bassement théorique qu’on peut comprendre les déterminations de «  l’anarchie sociale de la production  » dans le capitalisme, et ses différentes manifestations.

La contradiction que recèle in ovo (dans l’œuf) la “forme marchandise” n’aboutit pas toutefois à «  l’anarchie de la production  » dans le mode d’échange marchand simple. Cette «  anarchie  » se développe lorsque le mode marchand simple se transforme en mode capitaliste de production.

À noter que la logique de cette “matrice” contradictoire, et la finalité qu’elle implique, avaient déjà été entrevues par Aristote. Celui-ci avait mis en lumière le double caractère que recèle la forme marchandise des biens produits en vue de la recherche de profit. Il posait que dans le mode marchand, deux finalités distinctes, deux «  formes d’acquisition  », pouvaient être poursuivies lorsque l’on produit des biens  : acquisition de richesses en vue d’un but utile ; acquisition de la richesse en tant que telle (en argent), ce qui pour lui relevait de la chrématistique. 

«  Pour toutes les deux [formes d’acquisition], les biens servent au même usage, mais non dans le même but.  »

«  Chaque objet de propriété a deux usages qui tous deux appartiennent à cet objet, comme tel, mais non pas de la même manière   : l’un est propre à l’objet, l’autre ne l’est pas  ; une chaussure par exemple, peut être soit portée soit échangée [celui qui échange une chaussure avec un autre qui en a besoin, contre de la monnaie ou de la nourriture se sert de la chaussure en tant que chaussure, mais non selon son usage normal, puisqu’elle n’a pas été faite pour l’échange 5.  »

«  Au regard de la finalité poursuivie, les arts qui visent principalement une fin utile n’ont pas de limite pour la production de leur fin, mais ne sont pas illimités quant aux moyens pour l’atteindre, puisque cette fin constitue pour tous une limite.  »

«  Il n’en est pas de même de l’art chrématistique (art des “affaires”) qui vise l’acquisition de la richesse (sous forme argent) pour elle-même, et par conséquent n’a pas de limite, car cette fin est justement la richesse, telle qu’elle a été définie, et l’acquisition d’argent.  »

C’est sur la base de cette forme générique d’acquisition, illimitée au regard de son but en richesse argent (ou richesse sous forme capital) que peut se déployer «  l’anarchie sociale de la production  ».

Au regard des deux finalités déjà posées par Aristote, les marxistes parleront, d’un côté, de recherche du profit, et du profit maximum (pour le capitalisme) ; et de l’autre, de recherche de la satisfaction des besoins sociaux (pour le socialisme), en sachant qu’on ne peut passer de l’un à l’autre sans bouleverser les fondements économiques du régime capitaliste, sa contradiction essentielle.

On examinera dans de prochains articles ce qui découle de cette contradiction, notamment les crises, mais aussi les classes sociales et leur capacité, ou leur incapacité à pouvoir orienter l’ensemble des luttes sociales pour supprimer effectivement cette contradiction.

*****

«  La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste  : le capital et son expansion apparaissent comme le point de départ et le terme, comme le mobile et le but de la production ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital […], ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que le capital doit employer pour ses fins et qui tendent vers l’accroissement illimité de la production, vers la production comme une fin en soi, vers le développement absolu de la productivité sociale du travail. Le moyen –  le développement illimité des forces productives de la société  –  entre en conflit permanent avec le but limité, la mise en valeur du capital existant. Si le mode de production capitaliste est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale.  »

Le Capital, Livre III. Œuvres II, Économie II,

p. 1032. Éditions la Pléiade.

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Le Capital, «  La marchandise et la monnaie  », chapitre premier «  La marchandise  ».
  2. 2. Les commentateurs ont parfois interprété la métaphore de la «  main invisible  » de façon restrictive. Pour Adam Smith, il ne s’agit pas tout à fait d’une harmonie pré-établie, plutôt du fait que les “lois” du marché, en relation avec le mouvement des intérêts individuels, conduiraient à un résultat inattendu  : l’intérêt général.
  3. 3. Contrairement à une idée reçue, la formulation «  la lutte de classes est le moteur de l’histoire  » ne se trouve pas dans le texte de la version française. La phrase qui figure dans le texte est  : «  L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes  ». La lutte de classes dans l’histoire s’applique ici à toute société, non à tout groupement humain, plus spécialement au sein des formations archaïques qui ne “font” pas encore société.
  4. 4. Au début du XVIII e siècle, en France, alors que le capitalisme apparaissait déjà comme mode de production et d’échange en gestation, Montchrestien, grand économiste de l’époque, avait déjà dénoncé le chaos qui pouvait affecter le régime marchand. Il écrivait, en s’adressant au Roi  : «  Le plus royal exercice que peuvent prendre vos Majestés, c’est de ramener à l’ordre ce qui s’est détraqué, de régler et distinguer les arts [les industries, les productions] tombés en une monstrueuse confusion, de rétablir les négoces et commerces discontinués et troublés depuis longtemps. Si vous pouvez tirer ces trois points du Chaos où ils sont mélangés pêle-mêle et leur donner une forme convenable, vantez-vous alors d’avoir fait un grand œuvre.  »

Face au chaos du monde. Reconstruire l’orientation historique de la lutte des classes populaires

1 janvier 2020

Pour la population dans son ensemble, comme pour les lecteurs de Germinal et ses rédacteurs, il n’est pas facile de caractériser dans quelle situation se trouve le monde, la France, sur le plan économique, social, politique. Alors que le présent paraît lui-même obscur, il est plus difficile encore de se prononcer sur ce qui peut advenir dans les années qui viennent, de se montrer capable de “percer l’avenir”. Pourtant le besoin existe de disposer d’une ligne directrice pour nous orienter par rapport au passé et à l’avenir. Comment reconstituer cette ligne directrice  ?

Pour la réalisation de cet éditorial, et pour tenter d’éclairer, si peu que ce soit, le présent et le devenir possible, on a pris appui sur diverses prises de parole, recueillies auprès d’individus insérés dans différents milieux sociaux, en privilégiant ceux qui s’interrogent sur les données de la situation et qui voudraient en comprendre les déterminations[1]. L’apport spécifique de Germinal a consisté à répertorier les différents thèmes et questionnements, encore sous forme de mosaïque, les ordonner, travailler à leur conférer un sens général dans le cadre d’une évolution historique de longue et moyenne durée.

L’effacement de l’axe passé-présent-avenir

La montée de l’incertitude, le besoin d’orientation

Pour beaucoup de citoyens, au sein de toutes les classes sociales, la situation, en France et dans le monde, se présente comme instable, chaotique, porteuse de multiples dangers. Au regard de l’avenir, un sentiment d’incertitude peut s’exprimer  :

«  C’est opaque, on ne sait pas ce qui peut se passer.  »

«  On ne sait pas dans quel sens cela peut tourner.  »

Cette incertitude est porteuse d’inquiétude.  

«  [La situation] donne lieu à une profonde inquiétude quand à la suite au plan économique et social.  »

«  L’avenir est incertain pour de plus en plus de strates de la société.  »

À propos des affaires du monde, certains estiment que «  ça part dans tous les sens  », par conséquent qu’aucune orientation ne se dessine pour l’avenir, qu’on ne peut pas savoir comment on pourra affronter les problèmes qui peuvent survenir  :

«  On a l’impression de vivre une période de chaos, de flou, sans perspectives.  »

«  On ne maîtrise plus grand-chose, le monde social, le monde entier  » ; «  le sentiment d’impuissance totale.  »

Confrontés à un état du monde sans visibilité, un besoin d’orientation se manifeste. Il faudrait pour cela comprendre quelle est la situation, «  où on en est  », et sur cette base, «  où ça peut aller  », afin de ne plus être soumis aux aléas chaotiques d’un monde indéchiffrable  : 

«  le fait premier serait de s’emparer des réalités du monde, de la période  ».

«  voir pourquoi ça conduit aujourd’hui à ce que ça parte dans tous les sens  ».

«  je pense que pour qu’on voit s’il y a possibilité d’un changement, il faudrait savoir où on en est  ».

Comprendre pourquoi on en est arrivé «  là où on en est  », les raisons, les causes, d’une telle situation, aiderait à voir les objectifs du “changement” possible qui pourrait être visé.

«  on doit rechercher la cause de tout ça, on ne peut plus poursuivre comme ça  ».

«  savoir ce qu’on peut faire pour que ça change, et comment  ».

«  comme pour construire quelque chose, savoir d’abord ce qu’on veut faire, avec quoi, les matériaux, les outils, les moyens qu’on a, comment on fait  ».

On note l’idée d’un “avant” dans le temps, un “avant” où il existait des orientations générales pour penser et agir en vue de transformer la société, un “avant” où ça ne partait pas “dans tous les sens”, et l’idée que cela est maintenant perdu, ou qu’on ne parvient plus à rendre visible une orientation commune  :

«  avant, il y avait un projet commun  » ; «  avant il y avait des mouvements de travailleurs [qui] étaient [réfléchis]  ».

«  quand c’était la classe ouvrière, on comprenait où les luttes menaient, maintenant ça va aller où  ?  »

Le sentiment s’expose d’un “manque”, d’une “perte” de quelque chose d’essentiel  :

«  comment ont pu se perdre tous les repères et toute perspective historique qui ont pu exister jadis  ».

«  ce qui manque maintenant, c’est le relais politique  ».

Comment s’orienter sans repères généraux, visibles à tous  ?

Quand il n’existe plus d’orientation générale, de repères, de projet d’avenir, rendus visibles à tous il est difficile pour les individus de parvenir à s’orienter, aussi bien dans l’espace du monde que dans le temps de l’histoire.

–  Si l’on considère l’espace du monde, comment pourrait-on, chacun dans son coin, son milieu immédiat, parvenir à établir des relations entre des phénomènes, des événements survenus en divers lieux, et dont les motifs et les actes se présentent comme en tous points différents  ? Comment établir des liens entre les guerres meurtrières en divers points du monde, les rivalités économiques, les mouvements de protestation qui s’étendent et s’intensifient pour des motifs particuliers, souvent opposés. Quelles relations peut-on, par exemple, établir entre la crise générale du capitalisme, les conflits politiques et religieux, les mouvements de protestation sur tous les continents au nom de causes distinctes, les attentats terroristes, etc. Même si l’on imagine qu’il existe des déterminations communes à tous ces phénomènes, il est difficile de les mettre au jour, en relation avec la situation historique dans son ensemble. Sans pouvoir préciser les raisons concrètes des divers phénomènes, certains s’efforcent de les rapporter à une cause principale  : le capitalisme, et son état de crise.

«  une réaction noire et totale du capitalisme sur toute la terre  ».

«  La situation d’ensemble [dans le capitalisme] pousse à la lutte de tous contre tous  » ; «  c’est pire avec la crise  ».

«  [une situation de] lutte entre capitaux, lutte de toutes les catégories sociales, les unes contre les autres.  »

–  Si l’on s’intéresse maintenant à l’axe temporel passé, présent, avenir, on perçoit que les différentes classes ne peuvent plus projeter de visées historiques, un «  horizon d’attente [2]  ». Tout semble se dégrader, mais dans un temps immobile, circulaire, répétition du même, en pire, à l’image du monde capitaliste lui-même.

La presse, les spécialistes des sciences sociales, les organisations politiques, dont la fonction serait de travailler à établir les relations entre événements, phénomènes, dans l’espace et dans le temps, ne remplissent pas, ou plus, leur rôle. La plupart se centrent sur l’immédiat, sans travailler à restituer une vue d’ensemble, sans essayer de saisir le sens du mouvement historique en cours. Les moyens d’information générale (radio, télévision), proposent peu d’analyses de fond aptes à donner des repères. Il en est de même sur les “réseaux sociaux” qu’on devrait nommer “réseaux privés”, dans la mesure où chacun tend à ne parler que de lui-même ou de ce qui lui ressemble, de sa “communauté” large ou restreinte (chacun se présentant comme délivrant la «  Vérité  », le plus souvent contre d’autres). Sans parler des organisations politiques, prêchant chacune pour leur chapelle ou leur propre survie, ou se mettant à la remorque de «  ce qui bouge  » sans se préoccuper du sens de ces remue-ménage et de leur rapport au bien public commun. Il s’agit de défendre son point de vue ou celui d’une fraction de la population, d’une catégorie sociale particulière, d’un parti, d’un clan. 

Comment les citoyens “ordinaires” s’efforcent de se forger une vue d’ensemble  ?

Faute d’orientation générale visible, les groupes restreints, les individus, se trouvent limités à ce qu’ils peuvent directement percevoir en fonction de leur situation propre, en fonction des influences reçues de leur milieu social ou politique immédiat. 

En dépit des difficultés de chacun toutefois, c’est parmi les citoyens dits “ordinaires” que finalement se décèle un souci de saisir les données de la situation, son insertion dans le temps. C’est aussi parmi ces citoyens que l’on relève la préoccupation d’un bien commun, pour la société dans son ensemble.

En prenant appui sur les formulations de ces citoyens, on va s’efforcer d’en restituer le sens général, pour essayer de dégager quelques lignes de compréhension portant sur la situation présente, tout en notant que le plus souvent les éléments d’analyse s’exposent sous forme de constats, plus que d’une réflexion sur les causes.

L’état du monde

Le présent est perçu comme trouble, incertain, périlleux, dégradé, par rapport à un passé proche, ceci sur un plan général. Le présent semble ici déterminer aussi un futur menaçant  :

«  la désorganisation sur le plan mondial  » ; «  dans le monde c’est une course à l’abîme, générale  », 

«  la guerre entre pays, continents, religions, ça fait peur  »

«  des guerres à tous les coins du monde, des révoltes, des révolutions, pas toujours bien nettes  ».

Il peut y avoir l’idée de régression, voire de réaction historique généralisée, touchant au principe même de la civilisation  :

«  le monde macère, s’autodétruit  » ; «  ça devient un monde sauvage  » ; «  le retour des démons de la barbarie  ». 

L’état de la France

Comme il en est le cas pour la situation mondiale, s’expose une inquiétude, quant à la possibilité de saisir le sens des événements qui se succèdent et ce qu’on peut en attendre pour le futur  :

«  on ne sait pas tout ça où ça va, où on va  » ; «  je me demande comment on va s’en sortir de tout ça, dans l’immédiat je ne vois pas  ».

La situation de la France est souvent posée comme si le pays était une île, se gouvernant librement sans tenir compte de l’état du monde, notamment du régime économique (capitalisme), de ses lois immanentes, de sa crise “mondialisée”.

Comme l’indiquait Hubert Védrine, à propos des nations européennes, tout se passe comme si l’on avait cru «  à un monde de bisounours alors qu’on est dans Jurassic Park [3]  ».

Quelques locuteurs cependant n’isolent pas la situation de la France par rapport au monde extérieur  :

«  On voudrait tout garder pour soi, alors que partout c’est la guerre, la ruine, la misère, et on fait comme si ça ne devrait pas rentrer ici.  »

Dès lors que l’on ne se pose pas la question du contexte général, tout le mal peut sembler résulter soit du gouvernement en place, soit de la population elle-même. S’agissant du gouvernement en place, l’imputation de tous les maux au Président de la République, Emmanuel Macron, a suffisamment été martelée par divers mouvements revendicatifs depuis 2017, pour qu’on n’en restitue pas toutes les formulations, quant au fond assez rebattues. Pour quelques-uns, une telle imputation ne se centre pas sur les véritables causes.

«  ils prennent Macron comme si c’était la cause de tout  » ; «  on se défoule sur untel ou untel, sans vouloir voir les causes de ce qui ne va pas et pourquoi ça va de mal en pis  ».

«  C’est l’économie qu’il faut regarder, ça se dégrade partout, même [chez] les patrons, les politiques, n’y peuvent pas grand-chose.  »

Le “chacun pour soi” et la “lutte de tous contre tous”

À propos de la position des différentes classes et couches de la société, le sentiment prévaut de la domination partout du «  chacun pour soi  »  :

«  on a l’impression [qu’il n’y a pas de souci pour le général] que chacun veut pour lui  » ; 

«  tout le monde veut tout, je ne sais pas où on va  » ;

«  les mouvements multiples et parcellaires veulent tous s’imposer  »

«  aujourd’hui chacun arrive avec ses représentations, ses désirs, sans poser la question [des conditions] d’un régime égalitaire et juste  » ; «  pas de vue d’ensemble, défense des intérêts particuliers ou mise en accusation par comparaison d’autres intérêts individuels.  »

Tout en étant déplorée, la centration sur les divers intérêts particuliers, peut être “comprise” dans sa relation avec la situation de crise, le sentiment de perte de ce que l’on croyait posséder  :

«  chacun a peur de l’avenir, de son avenir, et essaie de maintenir ce qu’il a, ce qu’il croyait posséder comme chose acquise définitivement  » ; «  je comprends les revendications, avec la crise, chacun perd quelque chose, donc il se défend sans penser aux autres  ».

Pour autant, la mise en avant du chacun pour soi ne peut que déboucher sur la “lutte de tous contre tous”  :

«  Multiplication des luttes […] dans tous les sens  : climat, gilets jaunes, retraite, religions, identités de toutes sortes  : sexuelle, nationale, locale, raciale, alimentaire, animalière, qui s’apparente à un choc des intérêts particuliers qui va jusqu’à l’intérêt de chaque individu.  »

«  Repli sur soi, lutte de tous contre tous, avec des jacqueries sociales, des grèves de catégories protégées, et pas d’horizon politique, le prolétariat sans pilote, des déclassés, écolos, indigénisme, féminisme, communautarisme, voyant [chacun] leurs intérêts particuliers.  »

L’impression que ces luttes dressent les individus, les clans, les catégories, les unes contre les autres,

«  les laïcs contre les croyants, les femmes contre les hommes sans nuances, et vice versa, les homos contre les hétéros, les vegan contre les mangeurs de viande et les éleveurs, c’est au-dessus des classes, on oublie la lutte sociale  »

«  ça divise au lieu de nous unir  ».

Inquiétude à propos du climat de violence, de haine, de perte des repères civilisés

Face à cette mêlée où chacun s’efforce de «  défendre son bout de gras  », certains s’inquiètent du climat qui en résulte, climat de violence et de haine qui tend à se propager dans toute la société  :

«  il y a maintenant trop de haine partout, entre bobos et paysans, entre ceux qui travaillent sans filet et ceux qui sont fonctionnaires, protégés, même entre voisins, partout  ».

«  La violence partout, tout le temps, partout, pour rien, à la place de parler.  »

La crainte existe que cette violence puisse aller jusqu’à la perte de tout comportement civilisé, voire une guerre civile  :

«  c’est sans freins, tout est livré à la violence, à l’irrationnel, au chaos, plutôt qu’aux rapports civilisés  ».

«  ça devient le monde sauvage  » ; «  moi, ce que je crains, c’est que tout ça nous amène à la guerre civile  »… «  j’espère qu’il n’y aura pas de sang  ».

Face à la domination des intérêts immédiats, et aux dangers d’auto-destruction de la société qu’ils suscitent, un point de vue, peut-être minoritaire, voudrait faire prévaloir le collectif, l’intérêt général  : 

«  chacun est ancré sur soi, [moi] j’essaie de voir le global, le collectif  ».

«  L’intérêt commun prévaut [ou devrait prévaloir] sur l’intérêt particulier, non  !  »

Mais, comme l’indiquait Rousseau, si chacun a les moyens de voir quel est le bien public, beaucoup tendent à «  l’éluder  »  :

«  Il n’y a pas plus aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, quand bien même, [la vue de la réalité] les mettrait au pied du mur.  »

«  Toutes les données [de la situation, notamment économique] sont visibles, elles ne sont pas restituées [par les différentes catégories] par rapport à l’intérêt général, et ça se retrouve partout autour de nous.  »

Pour la lutte des classes populaires, les mouvements récents débouchent-ils sur une orientation claire  ?

À propos des mobilisations récentes (“gilets jaunes”, grèves et blocages contre la réforme des retraites), plusieurs des personnes qui se sont exprimées estiment que ces mouvements n’ont pas supprimé le “chacun pour soi” et la “lutte de tous contre tous”. Bien qu’un certain nombre de revendications puissent être estimées légitimes, la crainte est qu’il en résulte plus de division au sein de la population, mais aussi l’affaissement de l’économie du pays, voire à la dislocation de la société. 

Dans le cadre de cet article, on portera l’accent sur les propos de ceux qui s’interrogent sur la signification de ces mouvements, leurs déterminations, leurs implications concrètes par rapport à la société dans son ensemble. En conséquence, on fera moins cas des paroles portées par ceux qui mettent au premier plan des intérêts propres. Ceux-ci d’ailleurs s’interrogent moins sur les données de la situation dans son ensemble que sur leurs droits spécifiques, leurs acquis ou conquis, particuliers, fruits de luttes antérieures. Hors de toute contextualisation, ces droits peuvent être posés comme immuables ou relevant de l’intérêt général.

La légitimation d’actions au nom de l’intérêt général peut être contestée, jugée usurpée, des deux côtés de la “barrière”, gouvernement et syndicats  :

«  qu’il s’agisse des syndicats ou du gouvernement […] d’un côté leur réforme [retraites] de l’autre [le maintien des acquis], [ils se réclament des deux côtés de] l’intérêt général  ».

D’un côté comme de l’autre, les données économiques ou politiques de la situation seraient occultées. Le gouvernement se révélerait insensible aux réactions prévisibles de la population soumise aux effets de la crise, les manifestants ne tiendraient pas compte des contraintes économiques (capitalisme en crise)  :

«  Macron ou les autres ne voient pas l’exaspération qui travaille la population depuis quelques années  » ; 

«  les personnes qui descendent dans la rue défendent et s’attachent à des acquis sociaux antérieurs sans tenir compte de la situation actuelle  » ; «  la vache à lait est tarie  ».

«  ils espèrent qu’il y ait encore du grain à moudre [comme si c’était encore les années de prospérité]  » ; «  qu’ils défendent un avantage qu’ils vont perdre, on peut comprendre, mais ce n’est plus possible  ».

Le thème de la «  convergence des luttes  » est loin d’être unanimement soutenu. On admet qu’il existe une coalition des exaspérations, tout en remarquant que cette coalition repose sur des intérêts divergents. Pour certains cette opposition serait factice, d’abord imputable au gouvernement  : «  le gouvernement nous monte les uns contre les autres  », d’autres s’interrogent sur le bien fondé de la “convergence”  :

«  il y a convergence peut-être pour revendiquer, on est tous à cran, mais on n’a pas les mêmes problèmes  »

«  [Ils veulent la convergence], mais il y a les intérêts en opposition.  »

«  nous, le privé, c’est pas la même chose, on peut pas partir à 55 ans [comme les cheminots]  ».

Le fait que chaque catégorie veuille défendre ses acquis, n’est pas forcément condamné, mais mis en relation avec les données d’ensemble d’équité entre catégories.

«  Je peux comprendre que chacun veuille défendre “son bout de gras” [mais pas en disant que c’est] pour ceux qui n’en ont pas [de gras]  » ; «  eux, ils veulent défendre leurs acquis et c’est nous qui payons leurs retraites avec nos impôts  » ; «  ceux qui sont en grève, on a l’impression qu’ils se mettent dans l’impasse, mais ils nous y mettent aussi dans l’impasse  ». 

Ici encore, même si les revendications particulières ou corporatives ne sont pas condamnées en tant que telles, on voudrait que les formes prises par la lutte ne portent pas atteinte à l’économie du pays  :

«  qu’ils fassent grève d’accord, mais pas tout bloquer  » ; «  on n’a pas besoin de ça pour l’économie  » ; «  l’économie va se bloquer encore plus  » ; «  ils sont une masse, [ils se disent] on peut faire un blocage, pourrir l’économie  ». 

La critique peut se révéler plus virulente, lorsque est soupçonnée une volonté délibérée de nuire à l’ensemble de la société pour des objectifs partiels et partiaux  : 

«  pour le pays, l’économie, je crois qu’ils s’en fichent, c’est pas intelligent  » ; «  Ils peuvent tout bloquer alors ils bloquent  » ; «  c’est du rentre-dedans, ils ne pensent qu’à eux  ».

«  Ils ont coupé l’électricité [et le gars d’Engie] il avait l’air content de lui.  »

«  On a l’impression qu’ils sont bornés [à ce qui les concerne], [ils se disent] c’est à nous maintenant, c’est leur moment.  »

Ces propos sont sans doute prononcés en écho à des déclarations imputées à certains leaders syndicaux, telles que rapportées par leurs soutiens ou la grande presse. Certains de ces leaders auraient exposé leur volonté de parvenir à «  l’arrêt de l’économie française  », appelé à la poursuite des grèves dans tous les secteurs de l’économie, «  jusqu’au blocage de l’économie [4]  ». 

Quoi qu’il en soit, ce type de déclarations émanant de responsables syndicaux, suscite une certaine amertume, y compris parmi des syndiqués de base, qui estiment ces déclarations contre-productives.

«  cela nous coupe de la population  »

«  ils sont prêts à brûler les meubles pour sauver l’argenterie, leur argenterie, la maison brûle quand même  ».

La lutte des classes est une lutte d’ordre historique

Reconstituer son orientation sur l’axe passé-présent-avenir

Parvenus à la fin de cet éditorial, on peut constater qu’il ne s’en dégage pas encore une analyse d’ensemble de la situation en France et dans le monde. Le mot situation se rapporte en effet à situer, et dans le cas qui nous occupe, à “situer”, mettre en relation, les données du présent par rapport aux déterminations économiques, sociales, politiques, tant au regard du temps historique que de l’espace mondial.

À partir des données recueillies auprès de quelques citoyens, on peut cependant retenir que se manifeste un besoin d’orientation, pour partie dégagé du présent immédiat. Qu’il est pour cela nécessaire de reconstituer des repères, correspondant à toute une époque de l’histoire, et valant pour l’avenir. C’est sur cette base que l’organisation de la lutte historique des classes populaires pourra se reconstruire, en fonction d’objectifs communs. La lutte des classes est en effet à comprendre comme lutte historique, qui se forme et s’affermit dans la durée, qu’elle ne se borne pas à la lutte immédiate de telle ou telle catégorie «  contre le patronat et le gouvernement [5]  ».

La lutte de classe, au sens historique du terme, se poursuit sur plusieurs siècles, avec succession de pas en avant, de reculs, de défaites, de victoires, chaque fois à une échelle plus large. Tel fut le cas pour la lutte des forces de la bourgeoisie contre les forces de type féodal. Tel est le cas pour la lutte entre “prolétariat et bourgeoisie”, à comprendre quant au fond comme lutte pour faire prévaloir un régime effectivement socialiste, contre le régime capitaliste et ses insolubles contradictions.

La volonté populaire visant à faire prévaloir un régime effectivement “social” a commencé à se cristalliser à la Révolution française. Tout au long du XIX e siècle, cette volonté s’est affirmée, la Révolution russe en fut une première grande réalisation, en continuité avec les aspirations et combats menés dans de nombreux pays par le prolétariat et les classes populaires. Quant aux idées, aux théories, qui avaient formalisé ces aspirations, guidé les processus révolutionnaires, elles remontent au moins au XVIII e siècle avec Rousseau, avec les socialistes non utopiques du XIX e siècle, enfin avec Marx et ses continuateurs.

La révolution russe et l’édification effective d’un régime économique socialiste furent confrontés à de rudes obstacles, dans un pays qui n’avait pas encore réalisé sa révolution bourgeoise et ne disposait pas de toutes les conditions économiques et politiques pour un succès rapide et facile. Cerné de puissances capitalistes, le régime socialiste fut contraint de mener un combat continu face à de multiples assauts  : guerriers, économiques, politiques, idéologiques. Face à ces assauts et aux difficultés intérieures qu’ils potentialisaient, la puissance socialiste devait finir par rendre les armes, et avec elle les orientations historiques qu’elle portait pour l’ensemble des peuples du monde.

Il faut prendre acte de ce recul historique et de la réaction politique généralisée, en sachant qu’il y en eut d’autres, qui, dans l’histoire, furent surmontés. C’est dans les conditions de cette période qu’il faut maintenant penser et agir, en analysant leurs déterminations. Pour autant, si la résolution des antagonismes portés par le capitalisme n’est pas pour demain, cela ne signifie pas que la perspective socialiste soit caduque, qu’il faille la poser comme à jamais irréalisable. L’exigence de mettre fin aux effets destructeurs du régime capitaliste réside en effet dans la “logique” même de ce régime [voir dans ce numéro l’article sur «  La contradiction fondamentale du capitalisme  »].

Suffit-il de se contenter de reprendre le fil là où il s’est trouvé interrompu, aspirant à faire retour aux données d’un passé clôturé plus d’un demi-siècle auparavant  ? Suffit-il de diffuser des “idées” aptes à faire “converger” par magie les luttes de différentes catégories de population  ? Suffit-il de «  créer  » un “rapport de forces” favorable aux intérêts, somme toute, particuliers, que l’on défend  ? Peut-on imaginer que l’on puisse par incantation en revenir à une situation antérieure plus euphorique, situation que beaucoup de catégories sociales aujourd’hui en ébullition ont contribué à dégrader  ?

Non, pour viser l’avenir, il faut avoir une claire perception des données qui déterminent la phase au sein de laquelle on se trouve, en les rapportant aux conditions d’ensemble de la lutte pour toute une époque historique. La lutte de classes ne peut être orientée sans que l’on comprenne ces conditions d’ensemble, à poser en relation avec celles qui s’imposent dans une situation concrète particulière (marquée notamment par une crise générale du capitalisme). Sans remettre en question tous les pas en avant historiquement réalisés, on doit prendre en considération l’état de recul historique, et de régression politique, en sachant que celle-ci peut conduire à un aventurisme politique, comme ce fut le cas après la crise de 1929.

La régression dans le domaine politique s’atteste dans le domaine des idées qui sont diffusées par divers courants de pensée (y compris parmi ceux qui se situent à gauche, extrême ou non, parmi ceux qui prétendent à une révolution dont ils ignorent le contenu). Dans ce domaine, on est revenu très en arrière, bien en deçà des orientations diffusées en 1917 en Russie et la plupart des pays d’Europe, bien en deçà des Blum ou Jaurès, du Parti ouvrier de Jules Guesde, bien en deçà des idées socialistes diffusées lors de la révolution de 1848, bien en deçà de l’apport théorique de Marx.

Le travail de réorientation est à reprendre en remontant assez loin. Dans le cas de la France et de beaucoup de pays du continent, beaucoup de repères ont été déconstruits. Contre les courants “déconstructeurs”, désorganisateurs, les repères théoriques et historiques, doivent être rétablis et développés, afin d’orienter le mouvement d’ensemble des classes populaires. C’est ce travail que firent en leur temps, parfois dans l’isolement, des socialistes français du XIX e siècle, Marx, Guesde, Plekhanov, Lénine et tant d’autres.

L’appel est lancé à tous ceux qui veulent contribuer à ces tâches historiques et s’associer aux objectifs poursuivis par Germinal –  Union de lutte des classes populaires, même si, dans un premier temps, cela ne concerne encore que quelques-uns.

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Les citations ont été tirées des sources suivantes  : enquêtes auprès de personnes de diverses catégories sociales, prise en compte de textes émanant de courants politiques et syndicaux, lecteurs et contributeurs de Germinal, forums d’auditeurs de radios publiques et privées. À noter qu’entre ces deux catégories de forums, les auditeurs peuvent sembler appartenir à des mondes différents. Les radios publiques donnant semble-t-il plus d’échos, aux secteurs liés au monde de la fonction publique et des acteurs culturels, RTL par exemple recueillant davantage d’opinions issues d’auditeurs du secteur privé et de “travailleurs ordinaires”.
  2. 2. L’expression «  horizon d’attente  » est empruntée à Reinhart KOSELLECK, Le futur passé, Contribution à la sémantique des temps historiques, Éditions de l’EHESS, 1990. Cette expression est mobilisée, au sein d’une problématique distincte dans un article portant sur les mouvements sociaux de 1995  : Hélène DESBROUSSES, Bernard PELOILLE, «  Expérience mémorable et horizon d’attente  », Faire Mouvement Novembre-décembre 1995, Actuel Marx Confrontation, PUF, 1998.
  3. 3. L’ancien président du parti socialiste allemand, Sigmar Gabriel avait indiqué dans le même sens  : «  Nous sommes des herbivores géopolitiques dans un monde de carnivores géopolitiques et nous finirons par devenir des vegans, puis des proies.  »
  4. 4. Appel lancé lors d’une assemblée générale de cheminots à Saintes. Pour sa part, Laurent Brun, secrétaire général de la CGT cheminots, aurait indiqué dans un entretien avec Jean-Baptiste Djebarri  : «  Je suis capable de vrais compromis [qui ne sont jamais proposés]. Donc ce sera la guerre totale. Jusqu’à la fin. La SNCF sera par terre mais l’appareil [de la CGT] sera debout. La guerre à outrance n’est pas pour me déplaire. La seule sortie possible, c’est la révolution.  » (Figaro, 21 décembre 2019). Laurent Brun a contesté l’interprétation de cette déclaration, sortie selon lui du contexte de son énonciation.
  5. 5. C’est un point sur lequel LÉNINE insistait particulièrement en 1902 , dans Que faire  ?, lorsqu’il travaillait à réorienter le mouvement révolutionnaire et à faire prévaloir une conception véritablement politique et historique de la lutte politique de classe.

Comment on définit le peuple selon la place qu’on lui accorde en politique

1 novembre 2018

En guise d’introduction, deux définitions du mot peuple   :

1 — «  Communauté à la fois raciale et linguistique qui a maintenu sa particularité existentielle, ses traditions et son esprit propre, malgré les bouleversements de l’histoire  ».

2 — «  Un peuple n’est pas un rassemblement quelconque d’hommes, c’est le rassemblement d’une multitude d’individus, qui se sont associés en vertu d’un accord sur le droit et d’une communauté d’intérêts  ».

Plus de deux millénaires séparent ces deux définitions. Si l’on sait que la première fut proposée par un politiste en 1965 [1], et la seconde environ soixante ans avant notre ère [2], ne peut-on s’interroger sur la modernité relative de l’une par rapport à l’autre, modernité que peut contredire la chronologie. 

Deux questions méritent d’être posées.

De ces deux définitions, laquelle se révèle à même de donner sens aux notions de république et de démocratie, conférer au peuple le statut de sujet politique  ? Et selon laquelle de ces définitions tend-on aujourd’hui à conformer le peuple  ? Veut-on développer sa capacité souveraine ou l’assujettir à un destin  ? Il faut pour cela comprendre que la qualité de sujet politique [3] souverain, se fonde sur une capacité (potentialité) à se diriger, non “par d’autres”, mais par soi-même, pour soi-même, par conséquent d’une capacité à définir et faire prévaloir les grandes orientations de la vie de la Cité.

La possibilité pour un peuple de se poser en sujet politique suppose ainsi qu’il soit institué en sujet dans le champ proprement politique. Faute d’une telle institution, on ne peut reconnaître au peuple aucun “existence” politique, si ce n’est en effigie. Il n’y a qu’une “multitude”, incapable de tenir le rôle du sujet, le nom de peuple est usurpé. Le peuple-communauté consigné dans une “identité”, dont l’unité se maintiendrait en fonction d’une spécificité originelle, ne se trouve pas plus à même de tenir un tel rôle. Il n’est que l’expression d’une fusion communautaire imaginaire, hors de sa propre production historique, ne pouvant déployer la qualité de sujet libre et souverain. 

La propension à circonscrire la notion de peuple dans le champ de l’identité, du culturel, voire de l’ethnique, du communautaire, contre l’idée d’un peuple politiquement institué, est relativement récente dans le cadre de la formation historique française, propension qui touche plus particulièrement la littérature courante ou de spécialité [4]. Jusqu’à une époque récente, les figures du peuple, que celui-ci soit positivement ou négativement connoté, étaient principalement inscrites dans le registre politique ou social. Dans le registre de la philosophie politique classique, le peuple était distingué de la multitude, il n’était véritablement institué ou constitué en peuple, que réuni par un principe d’ordre politique, lui conférant une unité, une cohérence. Le peuple institué désignait la partie active, indispensable de la société, ayant vocation à devenir le souverain. Nombre de textes littéraires situaient cependant le peuple du côté de l’ignorance, de la soumission à l’immédiat, du dérèglement, sans pour autant qu’il soit assigné à une identité ethnique ou culturelle. Le peuple était la multitude ignorante, soumise à ses passions, ou, de façon plus neutre, placé au bas de la hiérarchie sociale. 

Depuis quelques décennies, la prédominance des figures, sociales et politiques, décline au profit d’acceptions “identitaires”. Ces remobilisations du mot peuple, ou des peuples au pluriel, ne témoignent pas d’un souci de (re)donner toute sa place au peuple dans le jeu politique. Il s’agit d’inciter les “peuples” à concentrer leurs efforts pour la conquête d’identités improbables contre les droits politiques et sociaux. En opposant les peuples définis par des “identités” au peuple politiquement et historiquement institué, c’est aussi le peuple au sens social qu’on efface de la scène. Et cela n’est pas sans incidence sur les luttes menées.

Quand le peuple était identifié aux travailleurs, ou quand les termes prolétaires, classe ouvrière, jouaient comme doublets sémantiques, l’unité du peuple relevait du social et du politique, contre des conditions d’exploitation et d’oppression communes. L’antagonisme ne pouvait alors pas passer entre peuples, entre “communautés”, mais entre classes, groupes sociaux. Le fait que la lutte se déroulât au sein de formations nationales, n’excluait nullement, sans nier les spécificités historiques de chacune d’elles, des relations entre peuples de différentes nations, une certaine conception de l’internationalisme. Il n’en est pas de même pour les peuples définis par une “identité” irréductible, leur pseudo unité tend ici à prendre la forme de la lutte entre “peuples”, entre “communautés”.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Julien FREUND, l’Essence du politique, Paris, Sirey, 1965.
  2. 2. CICÉRON, la République.
  3. 3. Le mot sujet en français peut valoir pour signifier l’assujettissement à un autre (les sujets d’un roi), mais aussi un “être”, support d’attributs ou d’actions.
  4. 4. Cet usage “culturel” du mot peuple, se présente rarement si l’on interroge les “citoyens ordinaires”, comme l’a établi Bruno Pouly. Les figures sociales, historiques et politiques ou para-politiques étant largement dominantes. Ces figures positionnent le peuple dans le champ politique et social, autour des notions de pauvreté, de travail, de groupement, d’ordre commun, de lois, de volonté, de territorialité. Voir Bruno POULY, «  Représentations contemporaines du peuple  », in Figures du peuple, CSH, 2001.

Populisme

1 novembre 2018

«  Je suis partisan de la démocratie, mais ce n’est pas l’affaire du peuple  »

[anonyme XIXe, XXe, XXIe, siècles]

 

Le terme de populisme se diffuse largement en France depuis la fin des années 1980. C’est un terme à la définition plus qu’imprécise. «  Le mot est partout, sa définition nulle part  », indique l’historien Philippe Roger. La plupart des spécialistes reconnaissent que le terme de populisme est vague, c’est-à-dire indéfini, c’est dire qu’il ne permet pas de cerner les phénomènes, les réalités auxquels il est censé se référer. Les publications sur le sujet ne s’en multiplient pas moins, sans que pour autant la signification de ce vocable soit fixée. 

 Le plus souvent, l’emploi des mots populisme et populistes vaut pour dénoncer, sans recul critique, divers courants ou mouvements politiques, “mis dans le même sac”, voire pour dénoncer le peuple lui-même. Il interdit de s’interroger sur les idées et les programmes des courants et partis que l’on «  range  » sous le vocable de populisme, et surtout sur les causes, les conditions de leur émergence. «  La mécanique est imparable, elle permet de fermer le débat avant de l’avoir ouvert  » (cité d’après Marianne). Guillaume Roubaud-Quashie (Revue Cause commune), estime pour sa part, que l’emploi inconsidéré du mot, mettant dans la même catégorie des objets politiques distincts, ne constitue pas un progrès de la pensée politique, mais une «  régression au plan intellectuel  ». 

Pierre-André Taguieff souligne pour sa part le «  strict usage polémique  » et dépréciatif de la notion, relevant pour l’essentiel du «  langage médiatique  » («  les acteurs politiques, les journalistes, les intellectuels médiatiques  »). Le “populisme” se présente comme un péril, sans que l’on sache précisément la nature de ce péril, ses déterminations, ses cibles[1]. On parle de «  menace populiste  », «  danger populiste  », «  dérive populiste  », «  montée du populisme  ». La notion peut valoir comme «  injure polie  » (Gérard Mauger), voire euphémisation de la notion de fascisme (elle-même non définie). Elle est fréquemment associée à celle de nationalisme dans les sciences politiques (“langage Sciences-Po, tant du côté de ses rares défenseurs que de celui de ses contempteurs, servant à désigner des tendances et phénomènes politiques et historiques spécifiques, eux-mêmes imprécis, nébuleux.

Au-delà du mot, il conviendrait ainsi de s’interroger sur ce que révèle l’inflation de son usage, et sur les phénomènes historiques et politiques auxquels il peut, ou a pu, renvoyer, sous cette dénomination ou sous une autre, sur les contextes, les conditions de survenance de ces phénomènes, leur périodisation. Interrogation relevant d’une analyse proprement historique, impossible à mener dans le cadre de cet article. On se bornera, dans un premier temps, à questionner le mot lui-même, ses significations successives, telles qu’elles sont attestées dans la langue française. Dans un second temps, on s’aventurera à poser la question du vocabulaire en relation avec des enjeux politiques et historiques.

Le mot dans la langue française

Si l’on se réfère à des Dictionnaires et Lexiques publiés en France, les termes populisme et populistes, dans les significations qu’on leur attribue aujourd’hui, ne sont mentionnés que depuis une trentaine d’années.

— Pierre Bouretz signale toutefois une occurrence d’un mot de signification comparable et de même racine en 1842  : Popularisme  : «  déchéance du gouvernement populaire, cour basse et servile faite au peuple pour capturer son affection  ». Les idées de “déchéance” et de “capture” du peuple ne sont pas sans intérêt.

— Rien dans le Pierre Larousse du XIXe siècle. 

— Dans le Larousse du XXe siècle (édition de 1932), il est fait état de «  l’école littéraire  » créée en 1932 par Léon Lemonnier et André Thérive, école qui avait pour dessein, en opposition à la «  littérature mondaine  », de «  peindre les petites gens  », dans la filiation du naturalisme (dont cette école «  rejette pourtant les théories sociales et le style démodé  »).

Pas de références aux populistes russes du XIXesiècle, mais au Parti des populistes en Allemagne  : Parti qui «  recrute surtout dans les milieux de la grande industrie  », «  d’un nationalisme prudent  », qui a constamment participé au pouvoir, avec le Centre catholique, et alternativement avec les socialistes et les nationalistes. Le Parti aurait recueilli en 1928, un peu moins de 10 % des voix et 44 sièges sur 489 au Bundestag.

— Le grand Dictionnaire Robert de la langue française (édition 1962) ne mentionne que l’école littéraire qui a pris le nom de populisme.

— Rien dans le Dictionnaire de Sociologie Larousse (1973).

— Dans le Grand Larousse en 5 volumes (édition 1987), plusieurs entrées sont proposées  : 1/ référence au populisme russe des narodnitchestvo à partir des années 1870, en tant que «  voie spécifique au socialisme  »  ; 2/ «  idéologie des mouvements des libération nationale, visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes  » (référence à Mustafa Kemal), et «  depuis les années 1930  » à divers courants politiques d’Amérique latine. Les traits mentionnés à propos de ces populismes  : «  anti-impérialisme et anticapitalisme modéré  », souci d’alliance des ouvriers et de la paysannerie avec les «  classes moyennes urbaines  ». 3/ tendance artistique visant à exprimer «  la vie et les sentiments des milieux populaires  »  ; 4/ Référence aux populistes russes, héritiers de Herzen et Tchernychevski, partisans d’un «  socialisme agraire  », avec mention de la persistance de ces thèses jusqu’en 1917 dans la mouvance des Socialistes Révolutionnaires.

— Rien dans le Lexique de la politique Dalloz (1988).

— Dans le Dictionnaire des Sciences Sociales Dalloz (1988). Référence à  : 1/ «  mouvement d’idées en Russie  », issu de l’intelligentsia, adaptation du socialisme européen à la Russie. 2/ en Amérique latine, courants qui s’efforcent de récupérer  » «  l’exaltation du principe populaire  » et de contrôler «  la revendication de suffrage universel  ».

À partir de la décennie 1990, alors que les références historiques peuvent demeurer stables et succinctes dans les dictionnaires, le mot populisme tend à envahir le débat politique, ceci sans que sa signification soit explicitée. Dans le monde, limité à l’Europe et aux États-Unis, le qualificatif s’appliquerait à une trentaine d’incarnations contemporaines. En France, à droite, le mot s’applique de façon préférentielle au Front national, plus tard à gauche, aux Insoumis. Toujours pour la France, le mot est d’usage rétrospectif, se rapportant surtout à des mouvements de faible durée  : au boulangisme (1885-89), ou au poujadisme (1953-58). Dans ce même usage rétrospectif, la notion que recouvrirait, sous diverses dénominations, le vocable de “populisme” tend à être appliqué à des phénomènes survenus ou survenants dans le monde entier, depuis la fin du XIXe siècle.Voir la contribution de Fabien Nicolas «  Les partis “populistes” face à l’évolution des systèmes partisans et politiques […] 1880-2002  » (Amnis 2005), contribution qui par ailleurs n’est pas sans intérêt. Dans son article de l’Encyclopedia Universalis, le politiste Pierre-André Taguieff pour sa part, tout en faisant état de l’inconsistance du mot, tend à pratiquer un tel usage extensif de la notion. 

Critique des courants qui visent à “capturer” 

le peuple ou critique du peuple lui-même  ?

«  Derrière le mot de populisme, il y a le mot peuple  », indique Alain Dieckhoff, et tout dépend de la signification que l’on accorde à ce mot  : corps de citoyens  ; groupement socialement défini en termes de classes sociales  ; race, ethnie, relevant d’“origines” homogènes  ?

Pour Éric Dupin, le rejet du populisme dans certains milieux est un «  rejet du peuple à peine dissimulé  » d’un peuple non socialement ou politiquement défini, mais qui s’inscrit dans «  les vieilles représentations d’un peuple immature et incorrigible, toujours guidé par ses bas instincts, souvent dangereux par ses colères subites, et définitivement incapable de raison  ». Dans le même sens, Jacques Rancière dénonce une telle figure du peuple qui amalgame «  l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse  ».

La politiste Annie Collowald indique pour sa part que la dénonciation du populisme, associée à cette figure réactionnaire du peuple, vaut pour «  justifier la supériorité morale des élites sociales et politiques établies [autorisant] le retour de thèses réactionnaires ou hautement conservatrices.  » Face “à une surcharge de demandes populaires” ces élites ne proposaient-elles pas, dans les années 70, de lutter contre les “excès de la démocratie”.  » Annie Collowald met en relation le succès de la notion de populisme avec la disparition progressive des classes populaires dans la sphère politique et leur délégitimation lors des échéances électorales (le peuple vote mal). 

La conception d’un peuple éternellement et essentiellement immature peut d’ailleurs être partagée par des auteurs que l’on associe à la défense du mouvement populaire, ou du moins aux mobilisations offensives de la “multitude” [Voir dans ce numéro  : «  Frédéric Lordon, une conception réactionnaire de la politique et du peuple  »]. Dans les deux cas, le peuple est présenté dans une acception péjorative  : peuple guidé par ses affects, ses passions, incapable de raison, s’opposant au peuple politiquement institué, à même de se prononcer sur le bien public commun, comme dans la conception rousseauiste, et par là potentiel détenteur d’une capacité souveraine.

Aperçus sur le contenu social et historique 

des réalités rapportées à la notion de populisme

Dans un article proposé sur Wikipedia, le caractère de classe du populisme, en tant que courant politique se trouve souligné. Mais pas, comme on pourrait l’imaginer, en le situant du côté du peuple, considéré comme mouvement de classes populaires. Le populisme désignerait plutôt «  l’instrumentation de l’opinion du peuple par des partis et des personnalités politiques qui s’en prétendent les porte paroles alors qu’ils appartiennent le plus souvent aux classes sociales supérieures  ».

Partant d’un point de vue distinct, la référence aux classes et à la lutte de classes, à l’effacement, non de leur réalité, mais de leur expression politique, peut se trouver mise en évidence. Ainsi, Guillaume Roubaud-Quashie estime que «  le populisme fleurit là où on masque la lutte de classe [2]  ». Pour Dominique Reynié, il convient en ce sens de clairement distinguer la notion de populisme de celle de peuple. Le populisme est selon lui une «  entreprise politique  », se posant en extériorité par rapport aux classes populaires [peuple socialement identifié], entreprises qui s’efforcent de tirer profit du «  délitement du mouvement populaire  » pour imposer leurs objectifs propres. Ceci au cours d’une phase historique critique de transition, marquée par l’absence d’alternative historique et d’organisation universaliste des classes populaires (rapportée à l’effondrement du communisme au plan mondial).

Dominique Reynié met en évidence les caractères historiquement situés des phénomènes que l’on range sous le vocable populisme. D’autres auteurs ont mis en évidence des caractères concomitants  : phénomènes de “dépossession” des classes moyennes, privation de repères, de visibilité et de représentation pour les classes populaire, de perte de toute perspective historique pour l’ensemble de la société. 

Ces phénomènes se développeraient de façon cyclique, prenant forme à la fin du XIXe siècle, au cours de l’entre-deux-guerres, et dans les dernières décennies de ce siècle (Bertrand Badie). Ils correspondraient à des phases historiques de transition et/ou de déconstitution, découlant de contradictions économiques, sociales, politiques, entrées dans un processus critique  : incapacité des classes qui détiennent les leviers économiques et politiques, à maîtriser le présent et le devenir commun, “délitement” des formes démocratiques, «  élargissement du fossé entre la classe politique et le peuple  », “ordre qui se défait”. Cet état de crise pourrait selon certains commentateurs, conduire à poser la nécessité de transformations sociales, générales ou mineures.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. On est “populiste” si on est pour la nation, si on critique l’Europe, la finance mondiale, les élites politiques et médiatiques ou «  le système  » dans son ensemble, etc. Le qualificatif, indique Fabien Escalona, «  participe, de façon inconsciente ou non, à délégitimer des courants politiques tout simplement critiques de l’ordre existant.  »
  2. 2. Peut-être faudrait-il préciser, pour éviter tout fonctionnalisme, là où la lutte de classe – ouvrière, populaire – ne dispose plus des moyens d’une expression historique.

Préparatifs pour une prise du pouvoir par le fascisme. L’outillage de la séduction

1 novembre 2018

Dans les conditions d’une crise générale du capitalisme, comme il en est le cas aujourd’hui, avec l’exacerbation des contradictions entre classes et puissances, le risque de voir se développer des processus de fascisation n’est pas exclu, même si le fascisme ne se présente pas comme tel, sous ce nom ou sous un autre. Aujourd’hui lorsque le mot fascisme est évoqué, on mentionne surtout des courants d’extrême droite. Du point de vue historique pourtant, les fascismes au pouvoir les plus marquants (Italie, Allemagne) ne se présentaient pas comme conservateurs, réactionnaires, de droite, mais au contraire comme “révolutionnaires”, “anticapitalistes”, investissant le terrain et le vocabulaire de leurs adversaires. Cet aspect avait été souligné par Dimitrov dans son rapport au VIIe Congrès de l’Internationale Communiste en 1935  : «  [Le fascisme] présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie.  »

Ainsi, aujourd’hui encore, il ne faut pas considérer le fascisme comme un mot pour désigner des adversaires, il faut être capable de distinguer entre les discours et la réalité, entre le vocabulaire et les objectifs politiques qu’ils recouvrent. Il est important de déceler, au-delà des apparences, les traits spécifiques des courants qui ont caractérisé les mouvements fascistes ou fascisants, en sachant que ces traits se présentaient comme séduisants, du moins dans un premier temps.

Pourquoi est-ce nécessaire  ? Pour la raison suivante  : si certains aspects dans notre situation historique sont différents de ceux de l’entre-deux-guerres, d’autres s’y apparentent. Comme à l’époque, une crise générale du capitalisme sévit dans le monde entier, les tensions et les guerres se manifestent partout dans le monde, la situation des classes populaires s’est dégradée, et, comme lors des processus de fascisation, des fractions de la bourgeoisie sont affectées et entrent en dissidence contre les fractions au pouvoir, espérant mobiliser pour leur propre compte les classes populaires

Le positionnement des diverses classes s’est toutefois modifié dans la situation contemporaine. La classe ouvrière n’a plus d’orientation historique, il n’existe plus d’organisation indépendante, capable d’entraîner les catégories sociales menacées par la crise capitaliste dans un mouvement général d’émancipation. Aucun régime économique opposé au capitalisme n’existe plus dans le monde, comme il en existait dans l’entre-deux-guerres. Par suite, loin de s’atténuer avec la chute de ce que l’on appelait le “camp socialiste”, la rivalité entre puissances de l’orbe capitaliste peut se donner de nouveau libre cours.

La dégradation de l’économie qui affecte la majorité de la population, la montée de mécontentements contradictoires, n’en constitue pas moins sur le long terme, une menace pour le régime capitaliste dévoilant aux yeux de tous son incapacité à œuvrer durablement pour le bien commun. Dans le court terme, comme dans d’autres phases historiques, de nombreux courants politiques, y compris parmi ceux qui se disent “révolutionnaires”, profitant du mécontentement général, contribuent à dévier le sens des luttes populaires, ceci par de multiples appâts et flatteries. Comme aucune perspective d’ensemble ne leur est plus opposée, des revendications identitaires, des intérêts catégoriels, inconciliables, sont mis au premier plan, chacun prétendant combattre pour ses intérêts propres, contre d’autres, à fin de disjoindre et opposer ce qu’il peut y avoir de commun au sein des classes populaires, les plus soumises aux effets destructeurs du capitalisme. Comme on dit, tout cela «  fait le lit du fascisme  ».

***

Bien que la configuration politique actuelle soit préoccupante, des distinctions existent entre le paysage politique actuel et celui de l’entre-deux-guerres. Les conditions qui avaient fait mûrir les processus fascisation dans l’entre-deux-guerres se sont étendues à l’ensemble du monde, sous des formes nouvelles. Des processus de ce type sont en cours ou sont dans les conditions de se développer, mais à n’en pas douter la plupart ne se dénomineront plus Fascisme, compte tenu du médiocre “souvenir” laissé dans les mémoires par ce vocable. Certains peuvent se présenter au nom de l’anti-fascisme, ou, comme hier, de la “révolution”, de l’anti-capitalisme ou de l’anti-impérialisme.

Les discours, les mots, servent plus que jamais à masquer ce qui est en jeu dans la réalité, de sorte, on le répète, qu’il faut apprendre à reconnaître les grands traits qui signalent l’entrée dans un processus de fascisation. On ne s’attachera pas ici à décrire tous les traits d’un un tel processus, ceux-ci ne prenant leur forme spécifique qu’au regard d’enjeux historiques à chaque fois concrètement délimités. On se bornera à attirer l’attention sur les aspects les plus typiques, et sur le double caractère par lequel s’annoncent les courants de dissolution de l’organisation politique du peuple  : violence négatrice et séduction, en s’attachant surtout ici au volet “séduction”.

Pour se préparer à usurper le pouvoir, il faut d’abord séduire

Dans l’histoire, la facette violente, destructrice, du fascisme, est le plus souvent mise au premier plan. On oublie que le fascisme a pu d’abord se présenter sous le visage de la séduction, celle-ci incluant la violence séductrice et la séduction de la violence.

La violence, surtout au début, ne se présente pas nécessairement sous l’angle d’une violence physique. Son caractère négateur se signale d’abord par la volonté de nier, détruire ce qui s’oppose aux visées poursuivies. Il s’agit de dénoncer, déconsidérer, les institutions que l’on vise à abattre comme les formes d’organisation politique du peuple. Pour dissocier l’unité politique et organisationnelle reposant sur des substrats de classe, les mouvements fascistes prétendent substituer des modes de groupement “trans-classes”, communautaristes, corporatistes, ethniques, racistes. 

Sous leur figure séductrice, les mouvements fascistes font miroiter des avantages (incompatibles) aux diverses catégories de population, par flatteries identitaires, afin de susciter l’adhésion à ces “nouveaux” modes de groupement. Des retournements du sens des mots sont mis en œuvre pour appâter le peuple. 

Fascisme italien

Contre la lutte des classes populaires, rendre au capitalisme son “élan vital”

Le théoricien du fascisme italien, Giovanni Gentile mettait en évidence le trait de violence négatrice, telle il s’exposait dans le domaine des idées  :

«  Le fascisme a d’abord surgi sous l’aspect d’une négation violente et dogmatique contre toutes les idées que nous exécrions [idéologies libérales, démocratiques, socialistes]  ».

La violence négatrice allait de pair avec les manœuvres de séduction consistant à faire miroiter un “nouvel” ordre social où se réconcilieraient principes privés et collectifs, “l’esprit collectif” communautaire se trouvant magnifié. Une attention particulière se trouvait portée aux catégories sociales “mécontentes”, susceptibles de vouloir changer la donne au sein de la société capitaliste  : groupes sociaux en voie de déclassement, intellectuels en rupture de ban. Pour appâter le chaland, la déconsidération de la politique “bourgeoise” constituait un atout. Elle autorisait à présenter le projet fasciste comme plus “proches” des préoccupations quotidiennes, de «  l’homme réel  », du «  concret  », favorisant «  l’intervention directe, contre les «  abstractions politiques  ». En dépit de leurs intérêts contradictoires, promesse était faite d’un bien-être, d’un bonheur particulier pour chaque catégorie de population.

Un genre d’autogestion était proposé aux potentiels dissidents comme aux travailleurs ordinaires  : faire organiser la société et la production «  par les producteurs eux-mêmes  », autogérer «  par eux-mêmes  » leur propre exploitation, chacun dans son petit domaine respectif, non à l’échelle de toute la société. C’était là reconduire le vieux principe du maintien du peuple dans sa minorité politique. «  Savetier, reste à ta savate  ». Tu peux régner dans ton petit domaine local, dans ton échoppe, mais tu dois laisser les orientations générales de la société à ceux qui vont la conduire dans la vraie direction. 

L’abandon du droit d’aînesse politique de la classe ouvrière, du peuple, pour le plat de lentilles de l’auto organisation de la société et de la production par les “producteurs”, les “gens eux-mêmes” ne parvint pas à dissimuler l’effectivité de l’aggravation des conditions de vie et de travail pour une majorité de travailleurs. D’autres mirages furent projetés, incitant le peuple à ne plus se définir sur une base sociale, de classe, mais à s’identifier à des entités vagues, au-dessus des clivages de classe, pour l’expansion d’une grande communauté fantasmée, de «  coutume, d’esprit, de mémoire  », à laquelle les individus devaient être soumis.

Ainsi, selon Giovanni Gentile, l’idée “descendait” vers le peuple (ce qui revenait à dire que le “peuple” “n’auto-développait” pas vraiment son «  intervention directe  » sur le monde). Toute «  l’énergie vitale  » devait émaner du sommet, pour la faire parvenir «  jusqu’aux plus extrêmes boutures  ». “L’esprit” de cette énergie devait absorber tous les intérêts et la puissance du “peuple“. L’immanence du mouvement des masses (multitude inorganisée) était en réalité imposé par l’intimidation et un endoctrinement intolérant venu d’en haut. 

Bien qu’il prétende bouleverser l’ordre social existant, le fascisme italien ne se proposait nullement de supprimer les causes capitalistes du malheur du peuple. Contrairement aux visées du mouvement socialiste et communiste, il ne voulait nullement s’attaquer au fondement de ce régime, seulement s’engager dans une “autre voie”, “alternative”, quelque chose comme un “autre capitalisme”, c’est-à-dire le même, en en changeant les bénéficiaires. Le régime fasciste se présentant ainsi comme forme politique spécifique du capitalisme en crise.

Dès ses premières déclarations, Mussolini indiquait clairement le lien entre fascisme et le maintien, sous une forme “nouvelle”, d’un capitalisme régénéré. La politique fasciste ne devait pas permettre, de résoudre les contradictions du capitalisme en s’attaquant à ses fondements, mais de supprimer les effets de sa grande crise. Celle-ci portait en effet le danger d’une extension de la lutte des classes. Pour Mussolini, il s’agissait, au nom de “l’anticapitalisme”, de “rendre sa vigueur” au capitalisme italien, lui faire retrouver son “élan vital”, en favorisant son libre jeu dans la concurrence mondiale, en réprimant toute possibilité d’expression de la lutte sociale. D’où les compromis dans le vocabulaire  : bien qu’il ne soit nullement question d’abolir la logique capitaliste, des mots de tonalité révolutionnaire étaient utilisés.

Dans la réalité toutefois, le fascisme ne peut supprimer les manifestations d’une lutte des classes, continuellement reproduite par les contradictions de la base économique. Il peut seulement s’efforcer d’en empêcher l’expression politique, en détruisant, ou retournant par la séduction, les institutions et organisations politiques en place. 

Fascisme allemand  : Pour la suprématie mondiale, supprimer les obstacles de classe

Séduire et fanatiser par l’inconscience et l’intolérance

Dans la configuration allemande, plusieurs traits du “modèle” italien peuvent être mis en évidence. Toutefois la mise en avant d’un communautarisme de “l’esprit” et du “sang” et l’exaltation du “fanatisme”, impliquant une violence négatrice radicale contre tout ce qui s’opposait à ses visées, lui ont conféré une physionomie particulière. On va s’intéresser au volet “séduction”, intimement lié à l’intimidation physique et idéologique.

Bien avant que le mouvement nazi n’ait pris le pouvoir, Adolf Hitler, dans son ouvrage Mein Kampf, avait projeté tout un programme d’annihilation de la conscience humaine, ou plutôt de domination universelle de l’inconscience. La conscience, la raison, devaient être remplacées par une «  foi fanatique  », visant à «  imposer sa propre vérité sans aucune tolérance  ». Les principes de la propagande nazie furent construits en fonction de cet objectif. «  Les moyens les plus brutaux  » devaient être utilisés pour imposer cette foi fanatique, à fin de forger «  une base spirituelle à la persécution  ». Les conceptions adverses (démocratie, socialisme, communisme) ne pouvaient être brisées qu’à la condition «  d’allumer un nouveau flambeau  ». 

Pour rendre possible la prise du pouvoir, il fallait conquérir les masses, et pour cela détruire leurs orientations politiques et leurs organisations, faisant adhérer à “l’idée fasciste” le «  matériel humain à malaxer  ». La propagande ainsi conçue ne devait pas proposer une analyse objective de la réalité, éclairer les consciences, «  viser l’équité doctrinale  », «  doser le bon droit des différents partis  », chercher la vérité. elle devait au contraire «  plier la réalité  », en soulignant exclusivement le bon droit «  du parti que l’on représente  », afin d’atteindre l’objectif poursuivi. Selon les fascistes en effet, nazis ou non, l’opinion publique ne se constitue pas en fonction d’expériences et de réflexions, de principes rationnels, elle est suscitée par des formules et slogans qu’on lui diffuse d’en haut, pourvu que ceux-ci soient propagés avec force de «  persuasion et persévérance  ». 

La propagande devait ainsi favoriser ce qui donne vigueur à l’inconscience  : la pénombre, la répétition, l’incantation, le discours oral (plutôt que l’écrit qui favorise la réflexion). Ne se fondant pas sur l’analyse et la raison, elle devait procéder par formules affirmatives, concises, concentrées, des formules stéréotypées, capables de faire pénétrer des points peu nombreux, des idées force, répétées avec opiniâtreté, aussi longtemps que nécessaire. Selon cette conception, qui sévit encore, le peuple est considéré comme un abruti. 

Il n’était pas question de conquérir les catégories déjà “conquises” aux idées et objectifs fascistes, dont un certain nombre de catégories dirigeantes, de dirigeants dans les domaines politique et économique, d’intellectuels et de cadres. C’est à la nuée des mécontents “les plus faciles à abuser”, à la multitude la moins consciente, que la propagande était destinée. Il lui fallait revêtir une «  forme psychologiquement appropriée  » à la «  mentalité des masses  », chercher hors de la raison «  la clé qui ouvre leur cœur  ». Les masses, selon Hitler (il n’est pas le seul à le penser) disposent d’une «  faculté d’assimilation restreinte  », elles sont peu accessibles aux raisonnements abstraits, elles sont «  comme les femmes, dominées par l’instinct  », «  la paresse intellectuelle  », la présomption. Il était donc exclu de chercher à élever leurs facultés rationnelles, celles-ci s’opposant à la mobilisation des «  ressorts des passions fanatiques  », «  à la base des grands bouleversements  ». C’est «  aux forces mystérieuses  » qui «  [empoignent] la masse dans le domaine des sentiments  », qu’il fallait faire appel. «  L’âme de la masse  », n’étant «  qu’une partie de la nature  », n’est «  accessible qu’à ce qui est entier et fort  ». En outre, pour ne pas éparpiller les forces combatives sur des ennemis multiples, l’attention devait, par amalgame, se concentrer sur un seul ennemi, mettant «  dans le même tas une pluralité d’adversaires les plus variés pour qu’il semble à la masse de nos propres partisans que la lutte est menée contre un seul ennemi  ».

N’est-il pas troublant de voir se développer ce type de discours et de pratiques dans la période contemporaine  ?

La politique conçue selon la logique “ami/ennemi” et lutte des peuples les uns contre les autres

En utilisant un vocabulaire révolutionnaire, le fascisme italien visait à inciter une partie de la population à pousser les masses à une insurrection, pour rendre réalisable une prise pouvoir. qui n’avait pas pour objectif de mettre fin aux fondements du régime capitaliste. De la même façon, les fascistes nazis ont mis en œuvre un discours révolutionnaire à fin de créer les conditions de leur propre prise de pouvoir. La reconquête de la puissance allemande en vue de conquérir «  la suprématie mondiale  », requérait un peuple docile, homogène, sans opposition de classes. Les nazis se proposaient de ainsi “construire” un “nouveau peuple”, mettant sous le boisseau les critères de classe, au profit d’une imaginaire identité originelle, renfermée dans le cadre d’un “État ethnique”. Cette identité prétendument originelle, censée se trouver au fondement de l’homogénéité, devait ainsi être “construite” par la coercition et la propagande. Le maintien de cette unité fictive ne pouvait prévaloir que dans la mesure où la lutte de la classe ouvrière, des classes laborieuses, qui en contredisait l’effectivité, se trouvait privée de toute forme d’expression politique.

Le fascisme nazi affichait ouvertement sa volonté de supprimer “la lutte de classes”. Loin de rejeter toute forme de combat, il prétendait en modifier les buts et les protagonistes. La puissance de la masse devait à cet effet être canalisée vers ce qui était posé comme le «  combat fondamental  », d’un peuple dépolitisé contre d’autre peuples. À la lutte de classes, le fascisme nazi voulait substituer le combat des communautés selon l’ethnie, la “race”. 

La destruction de toute expression politique organisée pour les classes populaires, allait de pair avec la désignation d’un ennemi commun, ou plutôt l’amalgame de tous les ennemis en un seul  : “capital international”, égalitarisme politique, mais aussi marxisme et communisme. La désignation du marxisme et du communisme comme ennemis, tenait précisément à ce qu’ils se positionnaient politiquement du point de vue des classes sociales, qu’il contestaient «  l’importance de l’entité ethnique  » et mettaient en avant la nécessité d’une expression politique du peuple.

Mai 68 en perspective historique.  La dissolution des repères de classe. Le point de vue d’une figurante

1 novembre 2018

 

J’ai participé en tant que figurante aux événements de Mai 68, sans bien comprendre le sens historique de ce mouvement, quel pouvait en être “le contenu de classe”. On a parlé d’un tournant historique, mais, faute d’analyse cohérente disponible, je ne saurais pas dire, de quel “côté” l’histoire a vraiment “tourné” il y a maintenant un demi-siècle.

Pour essayer de saisir la signification de cet événement, j’ai questionné plusieurs personnes de divers milieux et âges, en majorité de “gauche”, pour recueillir leurs points de vue. La plupart se sont déclarés globalement favorables à ce mouvement, sans pour autant parvenir à préciser quels en étaient les contenus sociaux et les objectifs, la place dans l’histoire. Plus souvent que les autres, les militants politiques de gauche ont mis en avant les aspects positifs, mais il n’existe pas de correspondance stricte en fonction des positionnements sociaux. Les salariés seraient plus sensibles aux “avancées” réelles ou supposées touchant aux salaires, aux conditions de travail, certains petits commerçants ou artisans, seraient plus enclins à évoquer un état de désordre, d’anarchie, voire de régression sociale, des étudiants, enseignants, cadres, plus ou moins intellos, insistent sur le thème “anti-autoritaire”, l’autogestion, la “liberté” qui aurait été conquise, souvent limitée à la liberté sexuelle, etc. 

Lorsqu’il s’agit des suites de Mai 68, les réponses sont différentes, l’insistance est souvent portée sur l’aggravation de la situation économique et sociale  : les fermetures d’entreprises, le chômage, la perte de possibilités de se projeter dans l’avenir, etc., ceci même quand on a estimé que les effets de Mai 68 devaient, par principe, s’être révélées bénéfiques. Il y a difficulté à effectuer un retour raisonné sur l’événement à le situer dans l’histoire, à se représenter des causes, des conséquences, des enjeux concrets. 

Caractère spécifique du Mai 68 français. 

Deux mobilisations de classes distinctes

Ces différents témoignages ne permettaient pas vraiment de situer le contenu social et les objectifs du mouvement de 1968. Pour tenter d’y remédier j’ai consulté un certain nombre des multiples ouvrages qui lui ont été consacrés. Dans leur ensemble, ils ne proposent pas d’analyse historique, animée du souci de dégager des causes immédiates, proches ou lointaines  : des facteurs d’ordre interne ou externe, d’ordre structurel ou conjoncturel. La plupart des textes se centrent sur les faits, les courants idées, les phénomènes dits de société. Les interprétations les plus répandues se sont focalisées sur le mouvement étudiant, souvent en se limitant à la France, alors qu’il s’est agi d’un phénomène international, commencé dès le début des années 60, principalement dans les pays industrialisés (à l’Ouest comme à l’Est). Le déclenchement du mouvement en France vient presque en dernier, bien qu’il l’ait fait “rebondir” et en changer partiellement la signification.

Dans la plupart des pays, les mouvements avaient peu de choses à voir avec le mouvement ouvrier historique, ou si l’on préfère, avec une lutte de classes visant à la transformation du régime social (capitaliste). La plupart des mobilisations se voulaient «  au-dessus des classes  », pour une impossible “troisième voie”, ni capitaliste, ni surtout socialiste ou communiste. La plupart voulaient la destitution des institutions ou gouvernements en place, un peu comme les “révolutions chromatiques” ou les “révolutions arabes” de la dernière décennie, ou le “dégagisme” des Insoumis. Des regroupements de type communautariste pouvaient prévaloir (notamment aux États-Unis, tels les phénomènes yippies et hippies, le Power to the Women, le Black Power et les émeutes qui l’ont accompagnés).

En France, une conjonction particulière de forces a prévalu, conjonction momentanée de deux mobilisations distinctes. Si l’on veut parler en termes de catégories sociales, ou de “classes”, il faut distinguer entre  :

— D’un côté, la mobilisation d’une partie des étudiants (et lycéens), et d’une partie du corps enseignant, sensibles aux thèmes et pratiques d’agitation émanant de groupements politiques disparates. qui pouvaient poursuivre, en toute conscience ou non, des visées propres  : remise en cause des autorités et pouvoirs établis (de Gaulle à l’époque)  ; remise en cause des maîtres et mandarins, au plan du système éducatif  ; remise en cause du statu quo politique au plan national comme au plan international.

— De l’autre, un mouvement de classe, ouvrier et populaire, saisissant l’occasion pour poser des re-vendications “traditionnelles”  : salaires, conditions de travail. Ce mouvement pour l’essentiel relevait encore de formes d’organisation syndicales et politiques, dans une dépendance directe ou indirecte aux forces communistes alors puissantes. La spécificité du mouvement en France, fut l’apport d’un mouvement ouvrier encore organisé sur des bases de classe, avec des objectifs distincts, se greffant plus que se joignant à celui des étudiants.

Le jeu des facteurs internes  : 

quelles classes en mouvement  ?

Les représentants de la CGT ou du PC, ont à l’époque, du moins au début, proposé des analyses en termes de classes, distinguant nettement les diverses forces sociales concernées  : d’une part, la classe ouvrière, estimée seule apte à diriger le mouvement, d’autre part, les étudiants, qualifiés de fils et filles de bourgeois, marqués par «  l’idéologie petite bourgeoise  », facilement égarés de ce fait par des mentors “gauchistes” et incapables de conduire l’ensemble du mouvement vers des objectifs émancipateurs. Il était aussi fait mention de la montée des mécontentements dans l’ensemble de la société, du fait de la politique menée par l’État gaulliste «  au service des monopoles  ». D’où, très vite, la nécessité proclamée d’unir, «  contre le pouvoir des monopoles et leur État  », toutes les catégories anti-monopolistes, dont les universitaires et les étudiants. Il était peu fait mention du contexte historique, de la conjoncture, des difficultés inhérentes au mode de production capitaliste, de l’épuisement de la phase de relative prospérité de l’après-guerre, en France et dans le monde. 

J’ai trouvé des éléments d’une contextualisation historique et d’une “analyse de classe” plus dynamique, pour ce qui concerne les étudiants chez des auteurs extérieurs à la pensée marxiste, tels François Mauriac ou Raymond Aron. Le premier avait ironisé sur la “lutte des places” au sein des divers rouages de la “superstructure” économique et politique  : «  Nous entrerons dans la carrière quand nos aïeux y seront encore  ». Le second observait l’évolution de la condition étudiante au cours de la décennie. Il constatait que le nombre des étudiants avait considérablement augmenté, faisant accéder les enfants des classes moyennes et populaires à l’Université, sans pour autant, comme aujourd’hui, leur offrir de débouchés professionnels, conformes à leurs “mérites”. Les tentatives gouvernementales pour freiner cet accès sans mesure à l’enseignement supérieur avaient pour l’essentiel échoué. Bien que cela ne soit pas pleinement perçu alors, 1968 marquait l’entrée dans une phase marquant la fin de la relative prospérité d’après-guerre. Toute la population en était affectée, et d’une façon spécifique les étudiants, et la “jeunesse”. 

La société, qu’elle soit capitaliste ou non, ne peut de façon automatique offrir de débouchés correspondant aux aspirations d’un nombre croissant d’étudiants. Comme à la fin du XIXe siècle, la période était ainsi marquée, comme aujourd’hui encore, par un phénomène de “déclassement subjectif”  : les possibilités d’installation à un niveau supérieur dans la société, ne correspondaient plus aux données objectives. Phénomène que certains analystes, ont nommé formation d’un sous-prolétariat intellectuel, et que de Gaulle, après Jaurès, avait semble-t-il perçu.

Les incitations à la révolte pouvaient facilement “prendre” au sein de cette catégorie de population  : étudiants “mal dans leur peau”, intellectuels en rupture de ban, visant à conquérir un espace social à la hauteur de leurs ambitions. Au plan des perspectives, dans la jeunesse en général et plus précisément pour les étudiants, il y avait (et il y a toujours), doublement, absence de futur possible  : plus de perspectives historiques, réellement révolutionnaires, c’est-à-dire visant à la transformation de la base capitaliste de la société  ; et plus de perspectives immédiates satisfaisantes dans le cadre des centres capitalistes (révolte contre un régime qui ne tenait pas ses “promesses”). Ce qui explique sans doute pourquoi les mouvements, comme aujourd’hui encore, étaient moins orientés vers des objectifs historiques, que centrés sur la dénonciation  : du régime en place ou de toute autorité, pour la revendication de droits particuliers. Et, qu’on en restait, et qu’on en reste, dans un domaine pré politique, régi par un principe du “désir” conduisant à imaginer d’illusoires “troisièmes voies”, ou “projets alternatifs”, hors de toute analyse des situations réelles.

L’équivoque de Mai 68  :

Des positionnements de classe ambivalents

Si l’on s’essaie à proposer une analyse de classes du mouvement de 68, il est utile, de prendre en considération les forces en présence. Mais il faut aussi chercher à rendre compte, dans chaque conjoncture historique du positionnement des classes principales de la société, bourgeoisie et classe ouvrière, pour utiliser les termes consacrés. Seules ces deux classes en effet sont dans les conditions de proposer des perspectives générales aux catégories sociales intermédiaires, petite bourgeoisie de type ancien dans le secteur marchand, petite bourgeoisie de type nouveau  : petits et moyens fonctionnaires d’État, étudiants. L’historien François Simiand indiquait à ce propos qu’au cours de l’histoire, les classes moyennes, ou intermédiaires (dont les étudiants font partie), ne disposaient pas d’une position réellement indépendante dans la société, qu’ils s’orientaient et agissaient dans tel ou tel sens, en fonction de cadres non délimités par leur effort propre. Commentant ce propos, Maurice Halbwachs, ajoutait dans son Esquisse d’une psychologie des classes sociales  :

 

«  D’où une alternance d’attitudes [de la classe moyenne]  : tantôt résignée à des conditions et mouvements qu’elle ne comprend pas, dont elle n’aperçoit ni les raisons ni les conséquences, et tantôt dressée dans un mouvement de révolte violente et aveugle contre son évolution qu’elle pense pouvoir arrêter et détourner de son cours. […] Elle ne prend jamais une conscience bien nette des motifs de sa conduite, qui ne sont chez elle que les aspirations qui se font jour dans la bourgeoisie ou la classe ouvrière.  »

 

En 1968, en France, quelles classes détenaient l’initiative historique  : la classe bourgeoise ou la classe ouvrière  ? Ni l’une ni l’autre sans doute. Ni la bourgeoisie, ni la classe ouvrière, ne détenaient vraiment l’initiative, aucune n’était en mesure de proposer des perspectives d’ensemble concrètes pour l’avenir, aucune ne détenait les moyens de maintenir ou de nouer des alliances solides avec les catégories intermédiaires de la population (dont les étudiants). 

La force d’entraînement du gaullisme, que l’on pourrait appeler une “grande politique” bourgeoise à ambition nationale était en voie d’épuisement. Des fractions bourgeoises concurrentes, des transfuges momentanés de cette classe, peu soucieux de défendre un intérêt national commun aux différentes classes, rongeaient leur frein. Une fois la tâche historique du gaullisme accomplie (résolution de la “question algérienne”), l’impossible unité du camp “bourgeois”, ou supposé tel, ne tenait plus. Les désirs concurrents d’une modification du statu quo (plus banalement un “pousse toi de là que je puisse faire mes propres affaires”), avaient la prévalence. 

Du côté de la classe ouvrière, ou plutôt de ses organisations historiques, la force d’entraînement du Parti communiste, fondée sur des perspectives d’ordre historique, pour partie greffées sur l’édification du socialisme en URSS, était aussi en voie d’épuisement. Cela était encore masqué du fait de la puissance relative de ce parti, au maintien de son influence propre sur le mouvement populaire. Du côté des “révoltés”, la surenchère de la phrase révolutionnaire se posait en rivalité par rapport au “Parti de la classe ouvrière”, qui parvint cependant, momentanément, à modifier la donne initiale, conférant à l’événement français sa tonalité particulière, jusqu’à devenir la figure emblématique du mouvement dans l’ensemble du monde.

Cette configuration particulière des forces de classe, le divorce entre phraséologie et contenu social réel, a contribué à rendre compte de “l’équivoque” qui marque tant le mouvement lui-même que les représentations que l’on s’en fait. Si l’on parcourt l’abondante littérature qui a été produite à l’époque, les références surabondantes aux classes sociales, à Marx, à la “révolution” surprennent en effet, si on les rapporte à la nature de la mobilisation. Au regard de ce qui succède à l’événement, on ne peut qualifier Mai 68 de révolution, une majorité de commentateurs en conviennent aujourd’hui. Même en restant au simple niveau des valeurs d’emploi du “mot” révolution, on remarque que celui-ci était rarement associé à l’idée de transformation de la base économique du capitalisme, mais plus généralement à des questions de “pouvoir”  : «  pouvoir étudiant  » (parfois à l’imitation du «  pouvoir noir” aux États-Unis), lutte contre le «  pouvoir gaulliste  » ou celui des mandarins, des petits chefs, etc. Et quand la référence à Marx était mobilisée, il n’était en général pas question de poser la révolution en termes marxistes, pour lesquels l’essentiel, le but visé, concerne la transformation des rapports de production et d’échange, la prise de pouvoir n’en constituant qu’un des moyens nécessaires.

L’inflation de ce vocabulaire “marxiste” et “révolutionnaire” tenait à ce qu’il se révélait encore nécessaire de se positionner sur le terrain idéologique du mouvement ouvrier, encore pour partie structuré par les organisations communistes en place, et leurs alliés. La force électorale du PC ne pouvait être négligée, les références à la lutte de classe étaient encore présentes dans son discours, l’influence de la CGT était tout aussi “incontournable”, et la plus grande part du mouvement ouvrier ne s’était pas encore déprise de l’attraction qu’exerçait l’URSS, idéologiquement affaiblie, mais encore puissante et influente. 

En raison de cette équivoque, qui annonçait un changement dans la succession des phases historiques d’après guerre, les représentations de Mai 68 se sont projetées de façon “globalement positive”, tout en associant au terme révolution des connotations contradictoires  : d’un côté, “libération” de toute contrainte ou autorité, prévalence des visées privées en concurrence, de l’autre “conquêtes” collectives  : économiques, politiques, syndicales.

***

À défaut de bilan historique, ce point de vue d’une figurante en forme de questionnement, pose la nécessité d’une analyse “en surplomb” de l’épisode 68, et au-delà de la phase historique qui s’est ouverte depuis lors. D’autant que les facteurs alors en cause —  auxquels il faut maintenant adjoindre l’achèvement de la dissolution de l’organisation des classes populaires  —, sont plus que jamais présents et agissants. Pour sortir de l’actuelle “misère” dans le champ politique, ne plus être le jouet des événements, il importe, en travaillant à élucider le sens historique de cette période, de cesser de se situer, comme il en a été le cas pour beaucoup d’entre nous, en position de simple “figurant”. Il resterait alors à interroger le contexte général et le jeu des puissances rivales de la France dans ce mouvement, prétendument “spontané”. Signalons à ce propos que David Caute, dans l’ouvrage 1968 dans le monde, fait état de tels facteurs externes, plus spécialement la remise en cause du statu quo international de l’après-guerre et de ses répercussions à l’intérieur de chaque pays.

Frédéric Lordon. Une conception réactionnaire du peuple et de la politique

1 novembre 2018

Au sein de la lignée idéologico-politique qui vise à déconstruire les repères historiques et politiques des classes populaires, il existe toute une arborescence de branchettes, broutures et ramilles. Parmi celles-ci, il faut faire place aux spéculations d’un Frédéric Lordon, devenu “mode” depuis les rassemblements nocturnes de 2016, Place de la République à Paris (Nuit debout). On a présenté Frédéric Lordon comme «  maître à penser  » et «  moteur insurrectionnel  » de ce rassemblement. Son discours irrigue aussi une partie du courant des Insoumis. Les propos de cet auteur, une fois déchiffrés, présentent, au regard de leur visée politique d’ensemble, des points de convergence avec ceux de Chantal Mouffe, le tour “savantasse” de son discours se révélant cependant beaucoup plus obscur que celui de sa consœur.

Frédéric Lordon oppose de façon plus absolue qu’elle-même les affects, les émotions, les passions, à la raison. Bien qu’il fasse mine de dénoncer le capital, il n’analyse pas celui-ci du point de vue de sa forme et de ses contradictions spécifiques, comme dans la théorie de Marx, mais presque comme un “être”, comme tel régi par des affects et une volonté de puissance. Quant à la figure du peuple qu’il dresse (“multitude” ou “dominés du capitalisme”), celle-ci s’apparente fort à celle répandue depuis des millénaires par les classes “dominantes” des sociétés antiques, médiévales, d’Ancien régime, et par des contre révolutionnaires, tels Bonald ou Maistre. La multitude, qui tient lieu de peuple, se présente pour lui comme mue par ses seuls affects ou passions, ne vivant que dans l’instant, ne consultant jamais la raison, bref agissant de façon irresponsable, à la façon des enfants ou des fous.

 

«  Fol peuple  », disait déjà le noble chevalier dans le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier (1422). refrain mille fois réitéré  : «  Rien de plus déréglé que les peuples, tout dépend pour lui des instants.  » (Cardinal de Retz) «  Quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte, la voix de la raison jamais ne se consulte.  » (Corneille)

 

Cette imputation d’une irrationalité consubstantielle du peuple va de pair avec la remise au goût du jour de vieilles antiennes contre-révolutionnaires, celles de «  l’anti-humanisme théorique  » ou de la «  fin du Sujet  », répandues au tournant des années 60 par le courant des “déconstructeurs”. Au demeurant, Lordon n’en propose pas la moindre démonstration, il se contente d’affirmer l’impossibilité pour les êtres humains de se constituer en sujets politiques, davantage encore s’agissant de la multitude.

 

«  [La multitude] n’est pas tant la collection particulière de telles et telles singularités individuelles qu’elle n’est le collectif elle-même.  »

 

Le ciment de la multitude n’est pas la raison mais «  quelque affect commun  », qui s’apparente presque à une persévérance d’ordre biologique. Le déni de la potentielle formation du peuple en sujet politique va de pair avec une falsification du concept de politique, à la façon de Carl Schmitt. La politique ne serait pour Lordon qu’un ensemble de passions ne laissant nulle place à la liberté humaine [1] comme aux principes de la raison.

 

«  Le politique n’échappe en rien à l’universalité de la condition passionnelle, mais il en est même la manifestation la plus haute.  »

 

Face aux passions en effervescence, Lordon nie le principe de la raison (ce que les êtres humains ont en commun), du moins pour le vulgaire, c’est-à-dire les malheureux individus dépourvus «  d’imagination intellectuelle  ». Un déterminisme radical, universel des passions est opposé au déterminisme présumé “métaphysique” de la raison, jusqu’à nier la possibilité de penser la réalité du monde et ses déterminations. Cela s’applique à la possibilité pour les hommes ordinaires de se représenter les causes susceptibles de rendre compte du désordre du monde, les moyens de sa transformation, l’impossibilité pour eux de projeter une finalité d’ordre historique.

 

«  On ne pense jamais qu’à partir de ses affects.  » «  Il n’y a pas lieu de penser la structure du monde ni le principe de ses lois.  »

 

Que faire dans cette obscurité au sein de laquelle la multitude, les “dominés du capital”, ne peuvent rien savoir de la structure du monde, ni être simplement sensibles à l’exploitation qu’ils subissent.

Lordon envisage une sortie de l’impasse. Bénédiction d’ordre terrestre ou divin, il existe selon lui deux catégories d’individus  : ceux qui disposent d’une imagination intellectuelle suffisante pour être sensibles à l’exploitation (êtres supérieurs à la façon de Nietzsche), et, ceux qui sont dépourvus de cette imagination intellectuelle (la multitude, les dominés du capital, les petits intellectuels). Il suffit d’éduquer les seconds selon les vues des premiers, éducation qui ne devra pas se faire par l’intellect, la raison. Les affects du peuple devront être “conduits” au moyen “d’images” se substituant «  aux idées  ». Les images, en effet, porteuses d’affects, ne sont-elles pas à même d’abaisser «  les seuils d’indignation  »  ? Les images sont par là “motrices”, leur «  déversement continuel  » étant apte à exercer un énorme pouvoir sur les masses qu’il s’agit de mettre en mouvement. 

Commentant l’auteur, Jérôme Lamy précise qu’il convient ainsi de «  rechercher «  des points d’inflexion potentiels pour une orientation séditieuse des affects […] les ressorts d’une révolte à venir  » [2].

Une telle révolte s’élabore au prix de la destruction de la raison, de la destruction des sujets, des peuples politiquement institués. Il s’agit de faire se lever tous les “indignés” du monde, dans l’objectif de favoriser «  le moment insurrectionnel  ». Dans quel but  ?

Frédéric Lordon, comme Chantal Mouffe, est peu disert sur ce point. Sans doute faut-il se rapporter à l’histoire, notamment celle de l’entre-deux- guerres, pour saisir la signification politique de cette injonction. Si l’on s’efforce de décrypter la citation qui suit, on peut déjà comprendre que ceux qui visent à «  dominer  » le mouvement de la multitude, pour des visées obscures, ne le feront pas au profit de «  la masse  » de «  ceux d’en bas  ».

 

«  C’est bien de la masse liquide, du bas donc, que se forme la vague qui s’élève au-dessus de la masse, et vient, par passage du point de déferlement, la dominer d’en haut. Et telle est bien la singulière figure que dessine la transcendance du social, émergée “d’en bas” mais s’élevant au-dessus du substrat qui leur a donné naissance pour le dominer comme un “en haut”.  »

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Comme le signale Annie Coll (Ars industrialis), Frédéric Lordon regrette à cet égard que Pierre Bourdieu se soit laissé aller à accorder «  quelques marges à la liberté humaine  ».
  2. 2. Jérôme Lamy, «  Frédéric Lordon, Les affects de la politique  », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 138/2018.

Chantal Mouffe. Dissidence de transfuges de la classe bourgeoise contre le “privilège ontologique” de la classe ouvrière

1 novembre 2018

Chantal Mouffe est une éminente représentante du courant d’idées, qui, depuis une cinquantaine d’années, vise à “déconstruire” les repères du mouvement ouvrier et populaire. Son projet politique déjà ancien s’énonce dans l’un de ses ouvrages, Hégémonie et stratégie socialiste (1985), co-écrit avec le citoyen argentin, Ernesto Laclau. Ce courant d’idées a plus ou moins profondément “imprégné” de nombreuses organisations et idéologies se réclamant de la “gauche”, en Amérique latine notamment, mais aussi en Europe par exemple Podemos en Espagne, Les Insoumis en France.

L’auteur ne vise pas à résoudre les contradictions inhérents au mode de production capitaliste, elle propose seulement une «  alternative à la société néo-libérale  », alternative qu’elle pourrait nommer socialisme, à condition que ce “socialisme” se construise d’abord, dans une perspective “post-marxiste”, tout à la fois contre le projet communiste et le projet social-démocrate, au profit des «  luttes nouvelles  » montées en puissance depuis 1968. Le propos est clair. Le projet alternatif s’oppose à toute prééminence du mouvement des classes prolétariennes et, par conséquent, au rôle que le marxisme leur confère dans la résolution des antagonismes du capitalisme. Ainsi selon l’auteur,

 

«  [Les] luttes nouvelles ne pouvaient pas être interprétées en termes de lutte classes.  »

 

Chantal Mouffe ne prétend pas mettre ouvertement en question l’existence d’antagonismes liés à l’économie et aux rapports de production, ceux-ci se présentent seulement comme accessoires. Ils ne sont pas considérés comme à même de définir le substrat social des différentes classes. Admettre que les classes relèvent de rapports sociaux objectivement définis reviendrait à poser un “essentialisme” de classe.

 

«  Ce que nous avons remis en question avec Laclau […] c’est la métaphysique marxiste du progrès et du privilège [sic] ontologique de la classe ouvrière.  »

 

Dans l’immédiat, Chantal Mouffe se garde toutefois de remettre frontalement en cause ce “privilège ontologique”. Tout en subvertissant le sens des mots, elle s’efforce de maintenir quelques repères du vocabulaire “marxiste”, et des “anciens mouvements sociaux”. Ainsi, les mots peuple, gauche, socialisme, égalité, justice, démocratie, peuvent continuer à servir d’étendard, pour peu qu’on en épure le contenu social. On reste dans le flou ou bien on transforme la signification des mots.

Pour «  construire  » un nouveau peuple, un nouveau “nous” hors des intérêts de classe, les critères de regroupement doivent demeurer imprécis. Le nouveau peuple, “nous” informe, est une “construction” sans fondations, il ressort du seul vouloir de ses commanditaires, en vue de finalités indéfinies.

 

«  Le “nous” en politique n’existe pas avant sa construction.  » «  Dans tous les cas le “nous” et le “eux” ne sont jamais la représentation d’intérêts qui existent déjà.  »

 

L’unité du nouveau peuple ne peut ainsi se constituer en fonction d’intérêts et de perspectives communes (économiques, sociales). Du fait qu’on s’efforce d’amalgamer les intérêts et visées contradictoires qui le traversent, il ne peut pas être effectivement uni. On imagine seulement pouvoir «  fédérer  » des souffrances et des frustrations, indépendamment des intérêts sociaux en jeu.

 

«  Toutes les luttes qui existent ne convergent pas naturellement.  » «  Il est important de fédérer un ensemble de demandes hétérogènes qui peuvent entrer en conflit les unes avec les autres, pour créer une volonté collective.  » «  [Mais] dans la mesure où «  le peuple” est hétérogène”, il faut un principe articulateur pour les fédérer.  »

 

Qui va définir ce principe  ? Comment faire pour fédérer ce cartel de mécontents, non socialement situés, et sans «  privilège ontologique  »  ? Par la remise au goût du jour de très vieilles recettes  : en premier lieu ne pas miser sur la raison (seule réellement capable de “fédérer” en vue de dégager un bien commun). Chantal Mouffe mise sur les émotions, les passions, les “affects”. Et pour conférer une apparence d’unité à ces passions, ces affects, nécessairement discordants, elle travaille à dénicher la perle rare  : un “leader charismatique” qui condenserait ces émotions en exaltation irrationnelle.

 

«  La dimension affective est très forte car les affects ont un rôle central dans la création d’un “nous”.  » «  Dans la plupart des cas, la personne d’un leader joue un rôle important. Elle permet au “nous” de se cristalliser autour d’affects communs, de s’identifier à un signifiant hégémonique.  »

 

On conçoit que pour parvenir à cette “identification”, il faut rejeter toute conception de la démocratie se fondant sur la capacité politique du peuple. Comme le signalait Rousseau, la capacité à se prononcer sur le contenu de la volonté générale, ne peut en effet se construire qu’en donnant toute sa place à un développement de la conscience, elle suppose un peuple institué en sujet, ayant accédé à sa majorité politique. Chantal Mouffe oppose à cette conception de la démocratie (pouvoir effectif du peuple) l’idée d’une démocratie radicale, non délibérative. La délibération n’a-t-elle pas pour vice essentiel de faire appel à la raison. Radicale, cette démocratie sera transversale, fondant la pseudo unité du “nous” sur des revendications “sociétales”, aptes à faire communier bourgeois et prolétaires, en dépit du fait que ces classes s’opposent dans leur “essence” sociale. 

Quel est le but de cette démocratie transversale  ? Ici le discours est peu explicite. On apprend qu’il est question de changer «  les rapports de pouvoir  ». S’agirait-il de substituer au pouvoir en place un «  leader charismatique  » avec ses vieilles et jeunes gardes  ? Cela est plus que suggéré. Il n’est pas question de s’attaquer à la racine des rapports sociaux capitalistes, plutôt de viser une prise de pouvoir pour “occuper la place” sans mettre fin aux rapports capitalistes. Ce que l’on peut traduire de façon lapidaire par la formule «  Dégage  !  ».

II – Le bouleversement des repères historiques et politiques

1 novembre 2018

Dans une situation troublée se multiplient les pêcheurs en eau trouble

Depuis une cinquantaine d’années, on parle de Nouveaux Mouvements Sociaux. Cela vaut-il pour dire qu’auparavant existaient “d’anciens mouvements sociaux”  ? De quoi s’agit-il exactement  ?

Il semble que les “anciens mouvements sociaux” désignent ce qu’on appelait mouvement social tout court, plus simplement mouvement ouvrier, voire lutte de classes. Si l’on se rapporte à la formulation nouveaux mouvements, doit-on en déduire que la lutte de classes se rapporterait désormais à d’anciens enjeux sociaux, désormais résolus  ? Les références aux mots mouvement ouvrier, classe sociale, lutte de classe — au sens historique du terme — devraient dès lors être considérés comme obsolètes, périmées.

La formulation Nouveaux Mouvements Sociaux en effet ne se réfère pas à des enjeux de classe. Elle s’applique à des protestations et manifestations diverses, légitimes ou non, dont on ignore les contenus sociaux, les forces de classes qu’ils mobilisent (ceci, même lorsqu’on évoque le mouvement de «  catégories sociales nouvelles  » ou de «  nouveaux salariés  », pour “faire comme si” on était “marxiste”). L’inventaire de ces nouveaux mouvements sociaux est inépuisable  : féminisme plus ou moins radicalisé, fondamentalisme écologiste, revendications LGBT, antiracistes et antispecistes, ligues Vegan  ; révolte “des banlieues”, dissidence des Indigènes de la République, appels pour la défense de multiples “droits” segmentaires, du “mariage homosexuel”, à l’euthanasie ou à la PMA, etc., rassemblements catégoriels prétendant à l’universalité, etc.

On assiste à la mise en branle, en continu, de diverses catégories “d’Indignés” et “d’Insoumis”, de “discriminés”, sortis de leurs gonds, aux intérêts et visées contradictoires. La réalité sociale ne s’ordonne plus en fonction d’antagonismes liée à des substrats sociaux, c’est une peu «  la lutte de tous contre tous  », et dans le cadre de cette lutte, la constitution de niches selon les espèces, les genres, les communautés, les “origines”, se combattant les unes les autres, hors tout critère de classe. On peut sur cette base faire “communier” —  ce ne sont là que des exemples  — de grandes bourgeoises et les ouvrières qu’elles exploitent, des bobos férus d’écologie et des agriculteurs en difficulté, à l’affût d’un marché de niche qui les préserverait de la ruine.

Dans le contexte d’une désorganisation du mouvement populaire, chaque fraction de la population tend alors, parfois au nom de la “convergence des luttes” ou de l’intérêt public, à se constituer en factions, défendant becs et ongles leur propre cause, au détriment d’autres catégories, au premier chef de la “désuète” classe ouvrière, pourtant toujours à la source de la production des richesses sociales. Finalement, chaque individu, chaque catégorie, chaque “communauté” revendique le droit de “voir midi à sa porte” et d’imposer sa vision aux autres. Chacun, chacune, réclame «  le droit de choisir sa vie  », fût-ce au prix de l’écrasement des plus vulnérables économiquement et socialement. On est dans le capitalisme, et on le sait, le capitalisme c’est «  la loi de la jungle  », avec des renards libres de «  choisir leur vie  » dans le poulailler “libre”.

De façon périodique il est vrai, des “anciens mouvements sociaux” s’efforcent de regagner du terrain, par des mobilisations et grèves, s’inscrivant encore peu ou prou dans la lignée de ce que l’on appelait le “mouvement ouvrier”, au sens historique du terme. Des mouvements d’agriculteurs ou de petits producteurs surviennent aussi, dont on saisit aisément les enjeux sociaux. Ces mobilisations, quand elles parviennent à créer un écho, ne concernent pas en général la classe ouvrière (ouvriers et employés ordinaires), non par ce que cette classe aurait cessé d’exister (elle demeure majoritaire), mais parce que ses membres, soumis de plein fouet à l’incertitude des lendemains, ne peuvent s’accorder ce luxe dans la conjoncture actuelle.

Lorsque le régime capitalisme entre dans une crise généralisée, l’efflorescence de mécontentements et de mécontents de tous ordres est certes compréhensible. La question demeure toutefois de saisir la signification sociale de ce bouillonnement et les buts visés par les divers protagonistes. On doit aussi se demander pourquoi des organisations censées se situer “à gauche” privilégient des protestations et modes de groupement hors des tout critère de classe, plutôt que d’organiser et relayer les luttes de ceux qui subissent au premier chef les effets du régime capitaliste. Les mobilisations dites “sociétales” ou “transversales” (transversales en termes de classes) semblent se présenter comme les seules légitimes. Au sein d’une telle fusion entre intérêts de classes antagoniques, nul doute que la classe la plus forte l’emportera nécessairement. 

Si l’on s’efforce de penser historiquement, en se reportant 80 ans en arrière, on assiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à un “retournement” de phases s’amorçant dans la conjoncture des années 70 du siècle dernier. Ce retournement tient aux transformations des conditions économiques et à une relative modification de la composition des classes. Cette modification toutefois ne concerne que la part relative des différentes catégories sociales, elle n’affecte pas la structure des classes. Nous sommes toujours dans le capitalisme. Il y a toujours une classe exploiteuse et des classes exploitées, toutes les catégories intermédiaires vivent toujours, d’une façon ou d’une autre, des valeurs créées dans la base économique par les classes populaires. Ce qui a changé dans son principe, c’est la place accordée à ces classes dans le domaine politique.

Il y a une cinquantaine d’années, les organisations politiques censées agir pour la défense des intérêts immédiats et historiques de la classe ouvrière, et plus largement du peuple, ne mettaient pas au premier plan les nouveaux mouvements sociaux. La place prééminente de la classe ouvrière pour orienter la lutte d’ensemble, bien que déjà combattue, prévalait encore. Non par choix, non par “égoïsme” ou “privilège” de classe, mais pour des motifs qui tiennent à la nécessaire disposition des forces de classes dans le mode capitaliste de production et d’échange. Seule l’union de lutte, politiquement et historiquement “orientée” par la classe ouvrière (ici au sens large) se révèle en effet capable de conduire jusqu’à son terme la lutte d’ensemble pour la transformation de toute la société, son émancipation à l’égard des effets destructeurs sans cesse reconduits au sein de ce mode de production.

Les nouveaux mouvements sociaux, portés par les “nouveaux” courants de gauche, et de droite, occupent aujourd’hui la scène politique. Il est plus que jamais question «  d’écarter  » le “privilège” [sic] que constituait la «  centralité ouvrière  », au profit des fameux nouveaux mouvements sociaux  : féminisme, lutte contre les discriminations et l’homophobie, antiracisme, mouvement écologiste, etc. On peut ainsi faire convivialement communier des classes aux intérêts et visées sociales contradictoires. Diverses fractions de la classe bourgeoise (moyenne ou grande) y font leur beurre, imaginant sauver leurs mises, avec l’aide si possible —  on n’est pas sectaire  — d’un ralliement de forces ouvrières. À ce titre, comme l’indique Chantal Mouffe, les “nouveaux mouvements” «  doivent tenir compte des luttes ouvrières  ».

Les limites de “l’embellie” dans le domaine économique

1 novembre 2018

Dans un récent numéro d’Alternatives économiques (L’état de l’économie 2018), plusieurs articles faisaient état d’un léger mieux en France et en Europe, détaillant les points forts et les points faibles de la “reprise économique”. Les données regroupées signalaient que le dynamisme économique restait fragile et que, pour l’essentiel, il ne coïncidait pas avec une amélioration des conditions de vie des classes et personnes les plus soumises à ce que l’on pourrait appeler «  la vie à l’incertain  ». «  L’embellie  » actuelle, soulignait l’éditorialiste, posait la nécessité d’accélérer les réformes structurelles déjà engagées pour que l’Europe puisse rendre durable cette relative amélioration.

Reconquête d’un dynamisme économique ou menace d’un nouveau plongeon”  ?

Selon l’éditorial, l’année 2018 avait démarré avec de bonnes nouvelles  : «  la croissance mondiale s’est accélérée l’an dernier  : elle est passée de 3,2% en 2016 à 3,6% en 2017 et 2018 pourrait être encore meilleure […]. La zone euro en profite cette fois avec une croissance calée autour de 2%. Un mouvement que rejoint désormais la France  ». Les statistiques de l’INSEE montraient que le chômage était en baisse. De 10,3% de la population active en 2013 au point le plus fort de la crise, le chômage est passé à 9% en 2018. C’est relativement mieux. Des analyses établissent un redémarrage de la demande intérieure  : «  elle a retrouvé son niveau d’avant crise de 2008  ». Les spécialistes étaient aussi très optimistes sur la reprise de la consommation des ménages, notant la croissance du PIB.

Mais pour combien de temps  ?

Le mensuel explique que pour le maintien de cette embellie dans la durée, le gouvernement français a engagé des mesures  : «  les entreprises sont soutenues par la poursuite de la baisse de la fiscalité avec 8 milliards d’allégements en 2018  », ainsi que par le versement exceptionnel de 5 milliards cette année, en prévision des baisses de prélèvements obligatoires, dépenses financées par des économies sur les dépenses publiques. En prévision, ou déjà en cours de réalisation, des mesures devaient être prises pour la réduction de la taxation du capital, un contrôle accru des dépenses de santé, etc. 

On note à cet égard que les effets redistributifs des mesures fiscales mises en place par les gouvernements actuels et précédents (réforme de l’ISF, Prélèvement forfaitaire unique) «  favorisent les 2% des ménages les plus riches, 42% de l’ensemble des gains fiscaux seront captés par les 5% des ménages les plus aisés  ». Pour les ménages les plus modestes, «  la revalorisation des minima sociaux ne compensera pas la fiscalité indirecte  » (CSG, taxation du tabac, des énergies). La répartition des gains fiscaux entre les différents groupes sociaux paraît donc inégalitaire.

Toutefois, selon Xavier Ragot, président de l’OFCE, «  l’économie respire car nous avons arrêté d’appuyer sur le frein  ». S’il ne fallait qu’appuyer sur l’accélérateur, ou aller en roue libre, pour que l’on évite une crise, tout irait au mieux dans le meilleur des mondes  ! et sans rien changer à la “logique” anarchique du capitalisme  ! Le président de l’OFCE fait cependant part de «  divergences importantes au sein de la zone euro [qui] pourraient éclater au grand jour à l’occasion de la prochaine crise économique ou politique  ». La perspective d’un nouvel épisode de la crise ne semble pas se poser en tant que simple hypothèse, elle paraît relever de l’évidence. L’économie aurait donc seulement pris une inspiration avant de replonger, en espérant ne pas aller au fond.

L’Europe  : Diversité heureuse ou développement des antagonismes  ?

Comme ça va mieux pour l’instant, il faut faire durer le plaisir. Les auteurs admettent que la question de la pérennité de “l’embellie” économique se pose cependant. Il faudrait «  engager des réformes pour consolider son avenir  » déclare Jérôme Creel directeur du département des études de l’OFCE et professeur à l’ESCP Europe. «  Des réformes  : battre le fer pendant qu’il fait beau  » titre encore un des articles. Car outre les réformes qu’a entrepris la France, des négociations avec les 27 autres pays membres de la zone sont engagées. On voudrait que la planète Europe scrutée par les économistes soit Une. Mais les désaccords entre pays membres de la zone euro remettent ce désir de stabilité en cause  : «  Les vingt-huit sont divisés sur la marche à suivre  ». Les intérêts économiques et politiques divergents des puissances concurrentes s’affrontent. 

De plus, le suivi strict des quatre règles budgétaires de l’UE reste difficile à respecter et les risques financiers qui menacent la cohésion entre les États membres impossibles à dompter, même si des vœux pieux sont formulés par la Commission  : la répartition des risques économiques entre chaque pays, une meilleure gestion économique des crises par le biais d’un Fond Monétaire Européen, constituerait «  une capacité budgétaire pour une croissance durable, la compétitivité, la cohésion et la sécurité, un soutien à l’investissement public en cas de crise  ».

Pourtant, la volonté de disposer d’un parfait alignement des planètes ne peut stopper les lois destructrices dans le chaos du mode de production capitaliste, tel qu’il s’impose au sein des différents pays. Nos spécialistes, subventionnés par l’UE, souhaiteraient voir l’Europe unie. Elle ne l’est pas et elle ne peut pas l’être. 

Que faire alors  ? Les spécialistes aspirent à une «  prise de conscience  », à une volonté de cohérence économique. «  Les États membres ont assoupli la législation anticartel qui les fragilisait  », ils ont permis un regroupement entre firmes européennes pour faire face à la concurrence mondiale. Il faut des «  champions européens pour tenir bon  ». Des rapprochements de firmes ont permis «  un découpage du secteur des transports  : le ferroviaire aux Allemands, le naval aux Italiens, l’aéronautique aux Français  ». Tout cela sans nul doute dans la communion enthousiaste de puissances en rivalité  !

Le songe et la réalité

«  Stabilisation économique  », «  croissance  », «  l’économie respire  », «  redresser notre potentiel productif  », voilà tout un champ lexical qui laisserait n’importe quel demandeur d’emploi, disons, dubitatif. On apprend que le chômage reste endémique, que les emplois mal payés se multiplient ainsi que les temps partiels subis, et que les inégalités sociales et la pauvreté se sont accrues.

En France, le taux de chômeurs au sens du BIT s’élevait à 9,2% à la mi 2017. Pour rendre comparable le taux de chômage avec les autres pays, les instituts statistiques appliquent la définition du BIT  : «  est considérée comme chômeuse, une personne sans travail, disponible dans les deux semaines (ce qui exclut les indisponibilités temporaires pour maladie par exemple) et recherchant activement un emploi  ». Un chômeur de longue durée (plus d’un an) n’effectuant plus de démarche active n’est plus considéré comme chômeur. Il entre dans ce qui est appelé «  halo du chômage  » (5,1%). De même la définition stricte du chômage exclut les personnes qui travaillent à temps partiel subi. Une personne à mi-temps par exemple qui n’a pas trouvé un temps plein est aussi une personne au chômage à mi-temps non comptabilisée dans les statistiques, mais représentant 5,2% de la population active. Si l’on considère les chômeurs, les désinscrits et les personnes au chômage partiel, on arrive à un total de sous-emploi de 19,5%.

Le niveau de vie est aussi à prendre en considération. Pour la première fois depuis 50 ans qu’il est mesuré, on constate sa diminution (à peu près pour tout le monde), mais de manière inégale au cours de sept années consécutives (2008-2015). Le dixième le plus pauvre de la population a, quant à lui, subi la plus forte baisse. Pour les 6,2 millions de personnes qu’il représente, le revenu moyen a reculé de 4,4% passant de 720€ mensuel à 690€ (alors que 1015€/mois est la somme considérée comme le seuil de pauvreté). Toujours dans la période 2008-2015 la proportion de personnes en dessous de ce seuil est passé de 13% à 14,2%. Pour l’essentiel de cette progression, 750 000 personnes sont en situation de grande pauvreté (niveau de vie inférieur à 846€/mois). Non seulement le nombre de pauvres a augmenté, mais ils sont de plus en plus pauvres. Depuis 2008 on en comptabilise un million de plus, ce qui fait un total de près de 9 millions de pauvres (dont près de 3 millions de moins de 18 ans). 

Le dynamisme économique serait-il porteur de stabilité pour nous, pauvres terriens  ? Selon Denis Clerc, économiste, fondateur d’Alternatives économiques, au cours de la période considérée, l’emploi s’est rétracté face à une démographie en augmentation. De 2014 à 2015 le chômage avait légèrement baissé, mais il a augmenté sur la période 2008-2015, avec «  une dégradation de la qualité moyenne de l’emploi  ». Les contrats à durée indéterminée (CDI) ont diminués (-560 000), ils sont remplacés par des contrats à durée déterminée (CDD), des emplois non-salariés et des emplois à temps partiels.

Les diplômes pour obtenir un emploi «  sont toujours nécessaires mais de moins en moins suffisants  ». La qualification des emplois ne s’élève pas au même rythme que celle du nombre des travailleurs. Il y a une intensification de la concurrence scolaire. Le niveau de diplôme ne cesse de s’élever et pour certains, la fréquentation de l’université ne leur a pas permis d’éviter l’usine voire le chômage, nourrissant un sentiment de déclassement. 21,7% de personnes âgées de 30 à 59 ans ont connu une mobilité sociale descendante contre 23,9% qui ont connu une mobilité ascendante par rapport à leurs pères.

***

Depuis les années 70 du siècle dernier, on a vu se succéder des crises de plus en plus rapprochées, jusqu’à la crise générale du capitalisme amorcée en 2008, dont les effets ne se sont pas résorbés. Dans ce contexte, les classes qui n’ont à vendre que leur force de travail, et qui peinent maintenant à lui trouver preneur, ne peuvent bénéficier d’une amélioration de leurs conditions de vie sur le long terme. Une embellie, faut-il le rappeler, n’est qu’une éclaircie dans un ciel d’orage.

Au sein du tumulte, des technocrates épaulés de spécialistes, réunis sous forme de conseil d’administration, font et défont en idée les rouages de l’économie, pour tenter de maîtriser l’anarchie du mode de production capitaliste. En vain, car ils ne peuvent pas, dans le cadre de ce régime, «  prendre le mal à la racine  ».

Le mouvement “Nuit debout” (2016). Un phénomène de “déclassement”  au sein de catégories sociales supérieures

1 novembre 2018

Cette contribution prend appui sur un article de la Revue française de science politique (n°4 – 2017), «  Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout, Place de la République.  »

Dans la foulée des manifestations du printemps 2016, contre la réforme du code du travail, le mouvement connu sous le nom de Nuit debout a consisté, en un rassemblement durable de population, Place de la République à Paris, à partir du 31 mai. Des Assemblées générales, des concerts, des commissions de travail sur des sujets nombreux et disparates y furent organisés, propices ou non à la “convergence des luttes”. Un des mots d’ordre était le refus de la “précarité’”.

Des observateurs plus ou moins bienveillants, ont évoqué le contenu “social” de ces rassemblements  : phénomènes de “déclassement social”, ou “d’entre soi de privilégiés qui ignorent le vrai prolétariat”, ou encore “d’attroupements de marginaux”. 

L’article de la Revue française de science politique met au premier plan la notion de déclassement comme clé de compréhension de Nuit debout, et une tendance de fond  : les difficultés d’insertion professionnelle de nombre de catégories de diplômés, phénomène au demeurant sectoriel à Nuit debout, les présents étant issus de secteurs d’emploi en crise, on comptait beaucoup de “créatifs culturels”, au recrutement concentré en Ile-de-France, ce qui rend compte des limites d’extension du mouvement et le type de “sociabilité” spécifique du rassemblement.

Analyse sociale des participants à Nuit debout

Sur la base d’une enquête sur le lieu même, les auteurs proposent une ‘“sociographie” des participants. Ils notent que les classes populaires sont peu représentées (on compte cependant des employés). Les classes supérieures et diverses catégories en voie de déclassement sont surreprésentées. On observe aussi la présence de quelques SDF. Le “déclassement” se présente ici sous forme d’un décalage entre le diplôme (obtenu ou visé) et la situation sur le marché du travail, décalage qui s’est amorcé dans les années 80, avec l’expansion du nombre d’accédants aux études supérieures [80% d’une génération au niveau bac], décalage qui s’est aggravé avec l’extension des périodes de récession et de crise (1993-2008).

À Nuit debout, bien que peu présent dans les débats, l’aspect sectoriel du phénomène de déclassement est particulièrement notable, il concerne plus spécialement les secteurs de la culture, des sciences humaines, des médias, un peu moins ceux de l’informatique et de l’associatif. Ce facteur peut éclairer la forme spécifique de la mobilisation, présumée “conviviale”, sur la base de sociabilités amicales et professionnelles, plutôt que par la grève ou la manifestation de masse.

Si on compare la composition de Nuit debout avec celle de la population française, on constate une surreprésentation des catégorie diplômées (2/3 de post-bac contre 1/3 pour l’ensemble de la population). Les cadres et fils de cadres sont surreprésentés. Il s’agit d’une population majoritairement issue de catégories sociales supérieures (avec faible représentation des cadres commerciaux). Les ouvriers, employés de commerce et de la fonction publique, sont peu présents. 

On note cependant la vulnérabilité sociale de cette population, avec des taux importants de diplômés chômeurs et de chômeurs diplômés. Contrairement à l’idée que l’on se fait parfois de la difficulté qu’ont les chômeurs à se mobiliser, on a affaire ici à des chômeurs enclins à se mobiliser.

Les fins de mois difficiles touchent 40% de l’échantillon, soit autant que dans la population française, pourtant beaucoup moins diplômée, surtout faute d’insertion professionnelle stable pour ces catégories. Malgré les diplômes et l’origine sociale, les “deboutistes” ne sont donc pas tous favorisés ou privilégiés. 

La grande pauvreté était aussi présente à Nuit debout, mais très minoritaire (7,5%)  : SDF, squatteurs, migrants et sans-papiers, plutôt attentifs à la commission “nomades” et au stand de Droit au Logement (DAL), une des organisations à l’initiative du mouvement. À noter que cette “grande pauvreté” était aussi présente aux États-Unis en 2011, lors du mouvement Occupy Wall street. 

Un phénomène de “déclassement” au sein des catégories sociales supérieures

Selon les auteurs, le mouvement Nuit debout est à considérer sous le prisme du déclassement, la propension à la contestation qui en découle ressort de la précarisation du marché du travail, qui touche non seulement les catégories populaires, mais aussi les cadres et diplômés de certains secteurs professionnels. Ce processus de précarisation et la contestation qu’elle suscite est commune aux pays au sein desquels la scolarisation se prolonge, dans un contexte de récession (Jaurès en faisait déjà état à la fin du XIXe siècle). La multiplication des diplômés par rapport aux débouchés crée un sentiment de frustration et d’injustice. La situation sociale de ces diplômés n’est pas conforme à leurs espérances, leurs diplômes sont dévalués. Les récessions de 1993 et 2008 n’ont eu qu’un effet accélérateur. 

Les auteurs établissent une distinction entre trois catégories de déclassés au sein du mouvement  : 

— Ceux qui font partie des professions intermédiaires du secteur public, de la santé et du travail social (dont animateurs, éducateurs, infirmiers, enseignants au collège). Ils sont largement syndiqués et militants, souvent leurs parents l’étaient aussi [continuation de Mai 68, Parti communiste, réseaux associatifs]. Ils étaient surtout présents à la commission “Éducation debout”. Cette catégorie était déjà bien présente dans les mouvements alter mondialistes. 

— La catégorie des diplômés chômeurs surreprésentée. L’enquête distingue entre ceux qui sont en reprise d’étude, ceux qui les ont interrompues, ceux qui en sortent juste et cherchent un premier emploi, ceux qui font des petits boulots, ceux qui aspirent aux arts ou au journalisme, et les immigrés à diplôme étranger. Cette catégorie est peu syndiquée, elle a peu manifesté contre la loi travail, elle participe beaucoup à des associations, comme à Nuit debout, avec présence souvent quotidienne, notamment à des “commissions”. Ils disposent d’une relative disponibilité, et d’une certaine proximité avec les questions politiques, du fait d’études et de diplômes presque tous en sciences humaines.

— La catégorie des “petites mains” du monde artistique et des medias (techniciens, assistants photographes, traducteurs, correcteurs, ouvreuses…). Ils sont en chômage intermittent, ils ont reçu une formation artistique ou en sciences humaines. Comme la catégorie précédente, ils sont non syndiqués, mais engagés dans le monde associatif. Ce sont des intermittents, des indépendants, et surtout salariés. Leur “déclassement” est de type sectoriel.

La dimension sectorielle de Nuit debout est flagrante si l’on prend en considération les appartenances des présents. La moitié est issue du monde de l’art, de l’enseignement notamment supérieur, puis des médias, de l’associatif et du numérique. Cette composition ressemble d’ailleurs à celle du contre sommet du G8 en 2001, en moins militant et moins international. 

On doit à cet égard considérer que ces secteurs sont en crise depuis deux décennies, face à des mutations de fond (réforme de statuts et de financement), et face à l’expansion scolaire qui, dans le contexte économique et social, crée les conditions d’une concurrence à l’université et pour l’emploi. Le vivier de mobilisation est d’autant plus important que ces secteurs dépendent surtout de fonds publics, qui se sont asséchés. Il en résulte un sentiment d’abandon à l’égard des représentants politiques de tout bord. Ces secteurs portent sur la place publique leurs luttes sectorielles et leurs réseaux militants.

On retrouve aussi à Nuit debout, une partie des milieux qui protestaient contre l’affront de la “Manif pour tous”, dont les valeurs se présentent comme radicalement opposées. Le besoin de mobilisation pourrait aussi, selon les auteurs, résulter des chocs politiques associés aux attentats de novembre 2015.

Si l’on s’intéresse maintenant aux milieux de recrutement on constate que le réseau des initiateurs du mouvement correspond pour bonne partie à celui des noyaux organisateurs de ces secteurs, même si le sens donné à la mobilisation n’était pas déterminé d’avance par ces noyaux. Plus généralement, Nuit debout constitue un lieu de sociabilité professionnelle entre personnes du même secteur, qui n’ont pas toujours l’occasion de se croiser. L’intérêt et l’amplification qui ont été accordés à cette mobilisation relève sans doute de mobiles directement professionnels, s’agissant de journalistes ou universitaires spécialistes des mouvements sociaux. Le sujet était en outre “à portée de métro’” amplifiant le succès médiatique. La “sociabilité” mise en scène pouvait flatter divers milieux, tous ceux qui rêvent de faire “faire de la politique autrement”, de manière festive, avec ouverture d’un large “marché aux idées”. Pour autant, Nuit debout n’a pas bénéficié de l’audience espérée dans l’ensemble de la population. La difficulté d’extension du mouvement aux classes populaires de même que son essoufflement ne paraissent pas résulter d’un défaut d’organisation, mais de la spécificité de sa composition sociale et de sa concentration sectorielle et géographique (Paris et l’Ile-de-France), principal lieu de recrutement des participants.

Pour conclure, on peut savoir gré aux auteurs d’avoir analysé le mouvement Nuit debout au prisme du “déclassement”, en tenant compte de ses spécificités sectorielles. Cette analyse, nécessairement partielle, n’épuise pas bien évidemment la question plus générale du bouleversement des situations et repères de classes dans une période de déconstitution historique des sociétés capitalistes.

Retour généralisé aux conditions de vie “à l’incertain” Une régression historique

1 novembre 2018

L’ouvrage de Camille Peugny Le déclassement (Grasset, 2009) date déjà d’une dizaine d’années. Il n’en présente pas moins des données intéressantes concernant les processus de déclassement social, en cours en France depuis le “tournant” des années 70, et ses possibles répercussions sur les processus d’organisation et les luttes des classes sociales.

L’auteur propose une définition du déclassement en fonction du rapport entre profession des parents et profession des enfants  : «  Est déclassé tout individu qui ne parvient pas à maintenir la position sociale de ses parents  ». Ce processus de déclassement, qui affecte les enfants de cadres et cadres supérieurs, s’inscrit dans la durée historique, marquant un “retournement de situation”, par rapport à la période précédente, dite des Trente Glorieuses. Au cours de cette période, se manifestait une tendance à la mobilité sociale ascendante pour un certain nombre d’enfants des classes populaires. Et jusque dans les années 80, les cas d’ascension sociale étaient encore nombreux [1].

Pendant la période de reconstruction d’après-guerre en effet, il avait fallu reconstruire, il y avait nécessité forte de main d’œuvre qualifiée. Dans ce contexte, l’école semblait à même de contribuer à la formation de cette main d’œuvre, conduisant à réduire la barrière entre l’origine sociale des individus et la possibilité d’ascension sociale. La “société méritocratique” se développe alors, la réussite comme l’échec s’individualisent et ne paraissent plus liés à un «  destin de classe”. Le niveau d’éducation général s’élève, le marché de l’emploi absorbe sans peine les diplômés. Jusque dans les années 60, cet essor des catégories employés et professions intermédiaires, se traduit par l’émergence d’une vaste “classe moyenne”, qui atténue le clivage entre la classe ouvrière et les classes supérieures. L’auteur parle d’une “moyennisation de la société”, d’une relative uniformisation des pratiques et des modes de vie. Bien que la base et les rapports sociaux ne se soient pas modifiés, les analyses sociales de type marxiste ne paraissent plus dès lors adaptées pour rendre compte de la structuration de la société.

La première crise de l’après-guerre vient rompre cette “moyennisation heureuse”. Un hiatus commence à se manifester entre “origine sociale” niveau d’éducation, diplômes, et possibilité de se faire une place sur la marché du travail. L’élévation sensible du niveau d’éducation s’accompagne d’une dégradation des perspectives sociales. Les enfants, même plus diplômés que leurs parents, n’ont plus de débouchés, et se retrouvent à des postes d’exécutants. Dans la France des années 2000 déjà, un fils de cadre sur quatre, et une fille sur trois, occupent une position professionnelle inférieure à celle de leur père. La fréquence de telles trajectoires ne cesse d’augmenter. En contrepoint, “l’ascenseur social” pour les enfants d’ouvriers et d’employés s’est mis “en panne”. Les perspectives de promotion sociale vers le salariat d’encadrement se referment. 

Le phénomène de déclassement et ses effets sur les attitudes politiques

Les processus de “déclassement” sont à mettre en relation avec la situation économique des années 1970. Celle-ci se présente en effet comme première grande crise depuis la guerre, et premier symptôme annonçant l’entrée du capitalisme dans une phase de crise plus générale.

Dans ce contexte historique, les trajectoires de “déclassement” ne sont pas sans répercussions pour les personnes qui y sont confrontées. Alors que dans la situation d’après-guerre, la mobilité sociale ascendante s’était accrue, on assiste au phénomène inverse, une mobilité sociale “descendante”. Les générations nées depuis les années 1960 plus diplômées que leurs aînés, ont des perspectives de stabilité et de mobilité sociale dégradées, avec des attentes plus grandes, faisant naître pour beaucoup un état de “souffrance”. Selon l’auteur, cet état est susceptible, au plan collectif, d’affecter la cohésion sociale, dans la mesure où la quantité de personnes “souffrantes” augmente. L’ouverture large de l’enseignement secondaire et supérieur et les attentes qu’il a suscitée (en contradiction avec l’état du marché de l’emploi), rendent en outre plus sensibles les effets du “déclassement”. À une «  forte aspiration sociale à la réussite, une participation honorable à la compétition scolaire  » s’oppose «  l’absence de mobilité sociale  ».

L’expérience est douloureuse, dévalorisante, elle suscite chez les individus un sentiment de frustration  : «  Les effets du sentiment de frustration sur les déclassés sont visibles dans le domaine politique  : il modèle des attitudes, des représentations, des comportements politiques  ». Au plan collectif, pour une partie des “déclassés”, un sentiment fort se fait jour  : celui d’appartenir à une génération sacrifiée. Ce sentiment influe sur les attitudes politiques. La perception d’une injustice peut déboucher sur un discours violent à l’encontre du système scolaire, accusé d’être totalement inadapté aux besoins réels de la société, mais aussi à l’encontre du système social, estimé in capable de donner à chacun “la place qu’il mérite”.

Le processus de déclassement contribue aussi à rendre les groupes sociaux plus disparates. Les déclassés alimentent des groupes sociaux dont ils ne faisaient pas partie de par leurs origines sociales. Dans le groupe ouvriers et employés, il y a des fils de cadres. Le vote de classe perd de sa signification, il n’est plus le meilleur indicateur des attitudes et opinions politiques des différentes classes et groupes sociaux. Aux votes de type “structurel” se substituent des votes “conjoncturels”, avec des “électeurs conjoncturels”. Selon l’auteur depuis les années 2000, le clivage droite/gauche associé à des enjeux de classe, a perdu de sa signification. D’un axe socio-économique, on serait passé à l’expression d’un clivage de l’espace social «  ouvert/fermé  ». 

Pour une partie de ceux qui sont dans la situation de “déclassés”, un comportement spécifique se ferait jour. Il en dégage quelques traits  : hostilité au libéralisme économique, en même temps que faible degré de préoccupation sociale, conscience aigue de la précarité de leur situation professionnelle  ; attente d’une certaine protection de la part de l’État et d’un contrôle de l’activité économique. En même temps, peu d’attachement à la fonction redistributive de l’État, s’accompagnant d’une critique de ceux qui en bénéficient, estimés responsables de leur situation. Ce discours contradictoire révélerait un mécanisme capable de rendre acceptable le sens de leur trajectoire “descendante”. La défiance à l’égard de la politique, qui constitue selon l’auteur un levier important du FN, n’aurait cependant pas spécialement d’attrait pour ces “déclassés”.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. L’auteur prend en considération deux générations d’hommes âgés de 40 ans  : ceux nés entre 1944 et 1948, et ceux nés entre 1964 et 1968. Pour la première génération, la chance d’avoir une situation professionnelle supérieure à celle des parents, le rapport était de 2,4, pour la seconde génération de 1,4.

I – Le bouleversement des conditions économiques et sociales

1 novembre 2018

On ne développera pas dans ce numéro une analyse d’ensemble des bouleversements des conditions économiques et sociales survenues depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. On en propose seulement deux aspects  : l’un concerne la déstabilisation de la situation économique depuis les années 70 et les sentiments d’insécurité qui en ont résulté, l’autre, l’ébranlement des conditions d’existence et les phénomènes de déclassement qui ont affecté nombre de catégories sociales.

Retour généralisé aux conditions de vie “à l’incertain”

Une régression historique

Robert Castel a publié en 2003 L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé  ? (éditions du Seuil). Ce livre pose la question de “l’insécurité”, sociale et civique, dans une perspective historique. Bien que l’ouvrage date d’une quinzaine d’années, il met au jour des tendances, qui, depuis, se sont largement développées.

Robert Castel constate que le sentiment généralisé d’insécurité qui se développe depuis plusieurs décennies et tend à s’amplifier, prend appui sur différentes sources d’inquiétude et menaces dont la population ne se sent pas protégée, en France comme dans la plupart des pays d’Europe occidentale. 

Ce sentiment d’insécurité peut sembler paradoxal à notre époque, dans le cadre de sociétés modernes préservées des périls vitaux les plus graves, si on les compare à ceux qui affectent la majorité des populations du monde. Si l’on se tourne vers l’histoire passée, on constate que les hommes ont été soumis à des situations d’insécurité et violence quasi continuelles, bien plus considérables qu’aujourd’hui.

Ainsi, selon Robert Castel, «  le sentiment d’insécurité n’équivaut pas à une absence de protection  ». «  Le sentiment d’insécurité est une construction historique  ». Il existerait, au cours de la période récente, un décalage entre les perceptions développées au cours de phases contrastées de l’histoire, le sentiment qu’on a bénéficié de protections, mais que s’il en existe encore, celles-ci ont été fragilisées, qu’on craint de ne plus être assuré de rien à l’avenir.

Dans d’autres conditions historiques, une grande partie de la population pouvait se trouver satisfaite d’avoir la sécurité de trouver à manger, «  le risque de la famine a été longtemps un risque réel  ». Il n’a pas totalement disparu, même si dans des pays semblables à la France ce risque a été amoindri. (À noter cependant que la peur de manger certains produits réputés cancérigènes a pu remplacer la peur de ne pas avoir à manger, surtout pour certaines catégories sociales, parmi les moins soumises à la peur de manquer.) 

L’auteur distingue dans la situation contemporaine trois principaux facteurs d’insécurisation, qui peuvent s’amalgamer «  pour entretenir cette sorte d’inflation du souci sécuritaire  »  : – l’insécurité civile – l’insécurité sociale – les «  nouveaux risques  », tels que les catastrophes nucléaires, le changement climatique, la chimie nutritionnelle, etc.

L’insécurité civile

L’insécurité civile concerne les menaces qui portent sur l’intégrité des biens et des personnes, affirmation des droits inaliénables de l’individu, tels qu’ils sont mis en cause par toute forme de violence, vols, délinquance, criminalité… L’État est chargé de combattre ce type d’insécurité avec la police et la justice. La protection de l’individu et de ses biens va de pair avec le droit de propriété, y compris la propriété de soi-même. Ce droit figure dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

«  Le premier support, surtout pour l’individu moderne, a été la propriété privée. C’est la raison pour laquelle il y a eu valorisation de la propriété, et donc une sorte de priorité donnée à sa sauvegarde.  »

Ce n’est pas la garantie de cette “sécurité civile” en tant que telle qui est à rejeter. On ne peut pas vivre en société «  si l’on vit sous la menace permanente de l’agression, du vol, du viol, de la violence physique ou de toute autre violence  ». L’application du principe peut cependant se révéler difficile. Au XVIIe siècle, Thomas Hobbes posait la nécessité d’assurer la sécurité des biens et des personnes pour éviter «  la guerre de tous contre tous  » dans un monde régi par les intérêts particuliers. Mais la réalisation par l’État d’une sécurité totale se heurte à son tour aux libertés de l’individu, problème «  présent dans toute société démocratique  ». 

“L’insécurité sociale”

L’insécurité sociale est de nature différente, vivre chaque jour “à l’incertain”, «  être à la merci du moindre aléa de l’existence  », par la maladie, un accident, le chômage, sans aucune assise sociale ou “réserve” permettant d’y faire face, de pouvoir envisager les moyens de vivre à l’avenir. «  En ce sens, on peut dire que l’insécurité sociale a été une donnée permanente de l’existence de cette partie la plus nombreuse de la population que l’on appelait autrefois le peuple  », en particulier dans le prolétariat du XIXe siècle, et sans doute bien au-delà.

La lutte contre l’insécurité sociale relève d’une autre fonction de l’État, que l’on a rapporté à partir du XXe siècle à “l’État providence” ou “État social”, plus particulièrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce type d’État se propose de réduire les risques sociaux  : assurances sociales contre la maladie, le chômage, la vieillesse «  ce risque dramatique qu’était pour le travailleur devenu vieux de ne plus pouvoir travailler alors qu’il ne disposait pas d’autres ressources  ». Le droit et la possibilité de bénéficier d’une pension de retraite ont constitué un moyen de lutte contre l’insécurité sociale, contre «  la peur, si répandue autrefois parmi le peuple, de mourir à l’hospice dans la misère  ».

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des phases historiques contrastées se sont succédé. Jusque dans les années 1960-1970, une grande part de la population a ainsi été “couverte” contre les principaux risques sociaux, «  la sécurité sociale au sens fort du mot a remplacé l’insécurité sociale pour la plupart des citoyens  ».

Robert Castel insiste sur le fait que cette “société assurancielle” n’a pas pour autant signifié société d’égalité. Elle n’a pas supprimé les grandes inégalités et disparités sociales, mais a permis de vivre dans «  une société de protection  », concernant, à quelques exceptions près, l’ensemble des citoyens. Jusqu’à la crise du milieu des années 1970, cette protection a prévalu, mais l’auteur estime que l’on peut maintenant parler d’une «  remontée de l’insécurité sociale  », un nombre croissant de gens perdent «  la sécurité qui leur donnait une assurance sur la vie, ou ne parviennent pas à l’acquérir  ». La menace constante de ne plus être certain pouvoir «  vivre de son travail  » accentue cette insécurité.

Cette nouvelle insécurité sociale en effet a commencé à concerner des gens qui travaillaient, mais aussi des gens qui ne travaillaient pas, en raison du chômage de masse et de la précarisation des situations de travail. Un chômeur de longue durée perd ses droits essentiellement rattachés à sa condition de travailleur. L’insécurité sociale au regard de l’activité professionnelle touche aussi les jeunes en quête d’emploi. Cette “galère” correspond à la version moderne de «  la vie au jour le jour  » dont abondent les récits populaires au XIXe siècle. Subsister «  de petits boulots, d’un peu d’aides sociales, d’un peu d’aides familiales – lorsqu’il y en a – et aussi parfois vivre d’un peu de délinquance  ».

L’insécurité sociale commence ainsi à toucher des gens en activité  : travailleurs pauvres, travailleurs qui ne parviennent pas à assurer les conditions d’une vie décente, travail intermittent, à temps partiel, etc, situation qui touche davantage les femmes.

L’affaiblissement des protections sociales est un aspect du phénomène de l’insécurité sociale, mais il ressort aussi des conditions générales de la vie économique. Il a une dimension sociale collective, et non pas seulement individuelle. Des groupes sociaux entiers «  décrochent  », plus spécialement les ouvriers et employés qui avaient été bien intégrés dans la société industrielle, lors des trois décennies de l’après-guerre, et dont l’avenir est maintenant compromis. 

Une première modernisation de la société française – planification, développement économique – s’était imposée après la Seconde Guerre mondiale, profitant aux catégories salariées. Des groupes sociaux, tels que petits commerçants, petits paysans, artisans, en avaient cependant été exclus. Confrontés à ce phénomène de «  dépossession sociale  », un ressentiment collectif s’était alors politiquement manifesté par le poujadisme. Dans la conjoncture de 2003, l’auteur interprète pour partie le lepénisme comme variante actualisée de ce poujadisme, en relation avec une deuxième phase de modernisation de la société française, l’européanisation, la mondialisation. Ce sont maintenant les catégories qui constituaient au sens large la classe ouvrière qui se perçoivent de la même façon “dépossédées”. Dans ce contexte, un ressentiment collectif plus général se développe, Robert Castel estime que le “racisme” peut pour partie, relever de ce sentiment.

Insécurité civile et insécurité sociale, quoique différentes, peuvent se conjuguer, si l’on considère par exemple «  le problème des banlieues  », «  des quartiers sensibles  », où peuvent coexister ces deux types d’insécurité. En règle générale en effet, les taux de délinquance (insécurité civile) y sont plus élevés, les taux de chômage aussi, de même qu’un habitat souvent dégradé, des discriminations. Mais l’État ne peut combattre avec les mêmes moyens l’insécurité civile, la délinquance et l’insécurité sociale, le chômage. Ce que l’auteur pourrait dénoncer dans les politiques des gouvernements  :

«  Ce n’est pas tant de lutter contre l’insécurité civile, à condition de garder les règles de l’État de droit, mais c’est de faire, consciemment ou inconsciemment, comme si cette lutte contre la délinquance, la recherche de la tolérance zéro, équivalait à une lutte pour l’insécurité en général  ». 

Les «  nouveaux risques  »

De “nouveaux risques” et le développement de “nouveaux” sentiments d’insécurité sont apparus au tournant du siècle, liés au développement de technologies censées menacer l’homme et la nature. Par exemple, les méfaits de l’agriculture intensive, le réchauffement climatique, les catastrophes nucléaires, etc. Ces “nouveaux risques”, se surajoutant aux précédents, aboutissent à une «  vision catastrophique de l’avenir de l’humanité  », «  assiégée  » de toute part par toutes sortes de dangers.

«  Nous sommes sur cette planète  », dit Ulrich Beck, «  comme sur un siège éjectable  ». L’avenir doit maintenant se lire «  sous le signe de la menace et du danger  », comme si nous étions réduits à l’impuissance et par là même impossibles à protéger. Il n’est pas certain que la perception de ces “nouveaux risques” affecte de façon principale les mêmes catégories sociales.

Il faut pourtant, dit Robert Castel, «  comprendre qu’on ne peut pas contrôler tous les dangers pour une raison simple qui est que la vie –  qu’il s’agisse de la vie individuelle ou de la vie sociale  – comporte toujours de l’imprévisible, et qu’aucune société ne peut se donner comme programme de sécuriser totalement l’existence humaine  ». N’adhérant pas à ce rêve d’une sécurisation totale, il ne rejette pas pour autant la volonté d’assurer à la population les protections civiles et sociales nécessaires, protection que les individus ne peuvent assurer par eux-mêmes, du seul fait que ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, sont vulnérables, étant en concurrence et mus par des intérêts particuliers. La «  compétition de tous contre tous […] ne constitue pas une société  ». Si cette compétition prédomine, on n’est plus vraiment “en société”, mais, en “état de nature”. L’état de nature comme chez Hobbes et le Rousseau du Contrat social, est sans droit et sans loi, il ressemble à une jungle. Robert Castel défend pour sa part l’État de droit (et un minimum “d’État social”), seul garde-fou contre les violences quotidiennes qui défont le lien social. C’est cela, selon lui, être protégé. (À noter que de nouvelles menaces se sont depuis développées, en relation avec le contexte international).

La propriété protège jusqu’à un certain point contre l’insécurité sociale, c’est une protection relative. Au début de l’industrialisation, et aujourd’hui encore dans certaines régions du monde, les prolétaires en proie aux lois du marché, étaient sans aucune protection, dans un état d’insécurité sociale totale. L’établissement de protections et droits sociaux, rattachés à la condition salariale, avait permis de sortir de cette situation, créant «  le socle nécessaire de la citoyenneté sociale et l’arme de la lutte contre l’insécurité sociale  ».

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes … et de s’en sortir  !

1 novembre 2018

À la fin des années 60, mon père et ma mère et leurs cinq enfants ont quitté les rivages d’une petite ville touristique pour se retrouver dans une énorme métropole ouvrière – les pieds dans le sable le matin, au pied des usines le soir. L’appel du boulot a été plus fort que celui du large. Forcément.

Je suis né dans cette métropole ouvrière, sixième et dernier de la fratrie. J’ai grandi dans cet environnement dans lequel on pouvait toujours trouver du travail dans l’usine située juste en face de celle qui vous avait viré la veille. J’ai été scolarisé avec des enfants dont seul le nom traduisait les origines (Italie, Portugal, Pologne, Maghreb) et tous assurément issus des milieux populaires. J’ai moi-même longtemps cru être fils d’ouvrier. 

Avec le recul j’ai pu constater que mon père avait pu, avec un seul salaire, assurer l’entretien d’une famille de six enfants dans une maison assez grande, posséder une voiture “familiale” pour nous emmener l’été vers la mer que nous avions quittée. Pour l’essentiel, nous n’avons jamais manqué de rien – même s’il fallait parfois revêtir les vêtements des grands frères ou manger le dimanche les bouchées à la reine confectionnées avec le reste des abats de la semaine. 

Touche-à-tout dans le domaine du bâtiment, mon père avait fini par monter et gérer une petite SARL avec deux de ses collègues. C’était bien un ouvrier. Mais socialement et économiquement il se rattachait désormais davantage à la petite bourgeoisie qu’au prolétariat. Qu’importe  ! Dans son esprit et à la maison, c’est bien les valeurs ouvrières qui prévalaient  : patience, persévérance, courage, vertus du travail, critique des patrons, haine de la fainéantise et de l’oisiveté. Mais aussi moralité, honnêteté, respect de la patrie et de la république.

Un bain politique…

«  J’ai eu six enfants, et j’en ferai six communistes  !  » avait-il dit un jour lors de l’une de ses envolées politiques ponctuant le repas dominical. Et, effectivement, tout dans notre environnement familial devait contribuer à ce noble dessein. En voici la liste  : culte des valeurs ouvrières, haine du patron, des bourgeois et plus généralement des gens “qui ont de l’argent”, abonnement à l’Humanité et à Pif gadget[1], buste de Lénine sur le buffet, disques de Jean Ferrat, des chœurs de l’Armée Rouge et des Quilapayun [2], présence dans la bibliothèque de la collection complète des Rougon-Macquart de Zola, reprise de la petite chanson se moquant du programme commun (mettant en scène «  Marchais, Mitt’rand et le p’tit Fabre [3]  » sur l’air de «  l’Empereur, sa femme et le p’tit prince  »), accueil dans notre maison d’un repas du comité de rapprochement France-RDA, passage en revue de tous (j’ai bien dit  : tous) les spectacles de danseuses folkloriques des pays de l’Est venues égayer les fêtes de Liberté et d’AvantGarde[4], écoute religieuse des émissions politiques de Georges Marchais ou du secrétaire général de la CGT, etc. Bref, tout ce qui peut expliquer qu’un petit garçon de 9 ans puisse chanter à tue-tête dans la cours de l’école un refrain se demandant «  À quoi peut bien servir en notre temps / Un jeune Républicain Indépendant  » [5], sans en comprendre un traître mot. J’ai appris bien plus tard que la crèche que nous prenions soin de mettre en place tous les ans à Noël n’a pas sa place dans la liste des «  attributs  » communistes que je viens de vous dresser…

… duquel il fallait sortir

C’est dans ce contexte que la politique est venue à moi. C’était donc à mon tour d’aller vers elle  ! En effet, être baigné dans un tel environnement (très marqué PCF) n’était pas forcément l’idéal pour y parvenir. Est-ce qu’on fait de la politique parce qu’on a vu Higelin à la fête de l’Huma  ? Ou parce qu’on s’est noté deux-trois répliques de Marchais (ou de Herzog [6], ou de Hue) entendues à la télé  ? Il m’a bien fallu admettre que non.

Admettre aussi que mon environnement politique familial m’avait plutôt enferré dans une sorte de “posture communiste”, de “catéchisme” dans lequel celui qui a raison est systématiquement celui qui est bien “encarté”, au PCF ou à la CGT en l’occurrence. Alors bien évidemment qu’il ne faut pas tout renier. J’ai au moins grandi dans la conscience que le sort des classes populaires était indigne et qu’il est légitime de vouloir changer les choses, et surtout que «  quelque chose ne tournait pas bien rond  » dans la société.

Une rencontre décisive

La vie est faite de rencontres qui peuvent changer les choses et c’est précisément l’une d’entre elles qui m’a fait ré-entrer, en quelque sorte, en politique. Elle s’est faite autour d’un atelier théâtre. On nous proposait de réfléchir au contexte politique et historique dans lequel la pièce que nous devions jouer avait été écrite. La démarche était pour le moins nouvelle pour moi  : réfléchir, étudier et analyser le contexte pour mieux comprendre ce qu’on allait jouer, comment on allait le jouer, pourquoi la pièce avait été écrite de cette façon.

Très vite ce type de travail de réflexion est sorti du seul cadre théâtral. Il est vrai que chercher à “refaire le monde” m’intéressait davantage que de savoir comment jouer un personnage de Brecht  ! En marge de ces groupes de travail, les discussions politiques allaient bon train –  nous étions alors en pleine campagne de la présidentielle de 1981. Lors de l’une de ces discussions, un hurluberlu (comment pouvais-je le qualifier autrement au moment des faits  !) m’a annoncé que l’élection éventuelle de Mitterrand ne changerait rien au sort de la France ou à celui des ouvriers. Dans le contexte d’espoir que suscitait la perspective de voir un socialiste à la tête de l’État, un tel propos ne pouvait que me sidérer. «  C’est un gauchiste  !  », avait dit Thérèse du groupe théâtre… Peut-être. 

Mais n’empêche  ! Le propos s’appuyait (d’après son auteur) sur une analyse de la situation générale qui concluait invariablement que le résultat de cette élection ne changerait rien fondamentalement.

Je n’ai pas attendu de savoir si mon hurluberlu avait raison – qui pourrait en douter aujourd’hui  ? – pour vouloir creuser d’autres questions  : comment arriver à une telle conclusion, comment savoir, comment anticiper, comment prévoir, que faut-il souhaiter de mieux pour la société, comment s’en donner les moyens. Pour résumer, comment faire de la politique vraiment  ? “Comment  ?” Puisque j’ai toujours eu l’impression d’avoir la réponse au “pourquoi  ?” Simplement «  parce que quelque chose ne tourne pas rond  » dans la société. C’est un bon début. 

Une jeunesse arrogante

Mais les débuts sont souvent chaotiques. Cette rencontre décisive m’a amené vers une activité de réflexion militante clairement communiste. La découverte de textes d’auteurs comme Marx ou ceux issus d’analyses plus contemporaines comme celles de Germinal – véritables “révélations” [7] pour moi – a eu un double effet. D’abord positif, celui de nourrir ma curiosité. Mais aussi catastrophique, celui d’accroître mon empressement teinté d’arrogance. Je me revois prompt à prêcher la bonne parole en brandissant des ouvrages (dont j’avais à peine compris le titre) au nez de camarades bien plus âgés et expérimentés que moi en politique, mais qui étaient restés dans le giron du PCF… Ça m’est passé très vite heureusement. Il est parfaitement inutile de passer d’un “catéchisme” à un autre en croyant détenir une vérité. Rien n’est simple dès qu’il s’agit de changer vraiment les choses. Et c’est pourtant bien ce qu’il faut essayer de faire, avec humilité. Pas à pas. En sachant que rien ne se fera tout seul et que, malgré nos efforts, il faudra s’armer de patience.

J’ai alors compris que les personnes que je côtoyais autour de la publication Germinal me permettaient de faire de la politique autrement. À savoir constater d’abord et avant tout que les choses sont complexes, en matière historique, sociale ou politique. Qu’elles exigent méthode et travail pour leur compréhension. Qu’un travail de militant uniquement tourné vers les revendications immédiates ne peut suffire. Que les phénomènes du monde sont connaissables à condition d’en analyser les conditions et les causes. Que cette connaissance doit être diffusée dans les classes populaires pour que chacun comprenne que le sort fait au peuple n’est pas une fatalité. Sans comprendre cela, difficile d’avoir une action militante efficace ou de ne pas tomber dans la désillusion quand la période devient moins propice au militantisme politique.

Une illusion perdue

Est-ce ce qui est arrivé à mon père  ? Je ne sais pas. Mais je sais qu’à la fin de sa vie il ne voulait plus parler de politique ou même en entendre parler. «  Ce n’est pas pour nous. Ce n’est pas nous qui décidons. Ça nous passe au-dessus. Ça nous dépasse.  » En l’espace de 30 ans le militant communiste qu’il était ne croyait même plus en la possibilité d’avoir une prise quelconque sur les choses.

C’est bien compréhensible. Combien avant lui sont morts désespérés de ne pas avoir vu les choses changer, au point de douter de leurs convictions  ? Combien avant lui ont pu regretter que les changements de périodes (et a fortiori d’époques) ne se mesurent pas à l’échelle de leur propre vie  ? Combien, avec lui, ont connu le déclin effarant des organisations de représentation de la classe ouvrière et la non moins effarante propagande qui vise à décrédibiliser la perspective communiste  ?

Un peuple aux oubliettes  ?

De nos jours on pourrait conclure comme le faisait mon père à la fin de sa vie que la politique «  nous passe au-dessus  ». Que le peuple «  ne décide pas  ». Le constat n’est pas faux. D’autres vont même plus loin que ce triste constat et semblent s’en réjouir en avançant l’idée que le peuple n’est pas capable de décider ou qu’il fait les mauvais choix les rares fois où on le sollicite [8]. Le peuple «  qui vote mal  » serait ainsi responsable de tout  : Hitler en 1933, et aujourd’hui Trump, le Brexit, Marine Le Pen, la montée du “populisme” en Europe, le racisme, etc. Bientôt on reprochera au peuple de manger de la viande et de se déplacer en voiture au lieu de préserver la vie animale et de faire du vélo. Comme les aristocrates qui moquaient les “gueux” sous l’Ancien Régime, les classes dirigeantes et moyennes actuelles semblent vouloir cacher ces nouveaux “gueux”, ce peuple – particulièrement ses couches les plus populaires – qui leur fait honte.

Une conviction.

Pourtant, si je fais de la politique c’est parce je ne suis pas d’accord avec ce constat et que j’ai la conviction que c’est précisément à ces “gueux” qu’il faut redonner de la visibilité et de la crédibilité historiques. Que c’est bien pour le peuple et par le peuple que la société doit changer, dans l’intérêt de l’ensemble de la société.

Si je fais de la politique autrement, c’est parce que Germinal, mes camarades et toutes les activités qui gravitent autour de ce journal – publications d’analyses, atelier d’écriture, conférences – m’aident depuis plus de 25 ans à essayer de comprendre comment on peut s’y prendre. Comment, dans l’histoire, des changements durables ou non ont pu s’opérer dans le sens d’une amélioration du sort des classes populaires et si ces expériences peuvent nourrir nos espoirs d’aujourd’hui. Mais aussi, malheureusement, à savoir analyser les périodes de nets reculs de ces espoirs populaires (période dans laquelle nous sommes aujourd’hui) et qui pourrait bien nous conduire à préparer des «  replis en ordre serré  » pour mieux repartir de l’avant. 

Cette aide m’est précieuse. Et même si je continue à faire le constat, comme à mes tout débuts, que «  quelque chose ne tourne pas bien rond  » dans la société, je crois commencer à comprendre pourquoi.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Hebdomadaire pour enfants mettant notamment en scène Pif le chien, création de José Cabrero Arnal (1909-1982), apparu pour la première fois en 1948 dans l’Humanité. Réfugié espagnol et ancien de Mathausen.
  2. 2. Groupe musical chilien opposé à Pinochet, exilé après 1973.
  3. 3. Robert Fabre, président du mouvement des radicaux de gauche, l’un des signataires du programme commun de l’Union de la gauche avec Georges Marchais et François Mitterrand.
  4. 4. Liberté, journal lié au PCF du Nord et fondé à la libération. Avant-garde, journal du Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF).
  5. 5. Tiré de «  un jeune  », chanson de Jean Ferrat se moquant du parti des républicains indépendants de Giscard.
  6. 6. Philippe Herzog, tête de liste du PCF aux élections européennes de 1989.
  7. 7. “Révélation” non pas au sens religieux du terme mais au sens de  : «  ce qui apparaît brusquement comme une connaissance nouvelle, un principe d’explication.  » 
  8. 8. Outre les nombreux cas de désaveux de consultations référendaires (sur l’Europe, Notre-Dame-des-Landes, bientôt celle du Brexit  ?), certains, comme Aymeric Caron, journaliste, auteur et créateur du Rassemblement des écologistes pour le vivant (REV), proposent un «  permis de vote  » (à l’instar du permis de conduire) qui permettrait de vérifier les connaissances du votant au moment du vote par un petit QCM. Dans un autre registre assez proche, voilà ce qu’on pouvait lire dans Télérama à la suite de la décision du président Macron d’abandonner le projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes  : «  les opposants ont su élargir la résistance, mettre en avant une expertise citoyenne capable de convaincre à la fois le gouvernement et une majorité de Français. […] La montée des périls environnementaux remue les sociétés. Elle n’affaiblit pas la démocratie, et la rend plus riche, plus complexe, contraignant la majorité à écouter les minorités qui ne se satisfont pas d’un simple devoir électoral.  » Autrement dit, une démocratie «  riche et complexe  » serait celle qui «  contraint la majorité  » à se plier à “l’expertise” des minorités. Minorité savante contre majorité présumée ignorante.

Le phénomène « gilets jaunes » dans son contexte. La dissolution des repères historiques et politiques des classes populaires depuis un demi siècle

1 novembre 2018

Pour saisir la signification socio-politique du phénomène “gilets jaunes”, il est nécessaire de situer cette mobilisation dans une perspective historique, plus spécialement au regard de la structuration (ou déstructuration) de l’ensemble de la société politique et des mouvements populaires.

Si l’on considère les mouvements populaires dans la durée historique en France, on constate que depuis la Révolution française et les révolutions du XIXe siècle, ce mouvement s’était constitué en fonction de repères et d’une orientation historique générale, qui depuis une cinquantaine d’années, semblent s’être évanouis, ou avoir été activement déconstitués.

Quels étaient ces orientations, ces repères  ? En schématisant, on pourrait dire qu’ils reposaient sur le postulat d’une histoire orientée vers le progrès, en dépit des vicissitudes et inévitables reflux de luttes sociales de longue durée. Ce progrès se posait comme bénéfique tant pour les classes populaires que pour la société dans son ensemble. En fonction de cette orientation historique, il ne se concevait pas de façon utopique comme susceptible de prévaloir au sein du capitalisme lui-même, mais sur la base de la résolution des contradictions internes de ce régime économique, seule à même de mettre fin à son fonctionnement anarchique, à ses effets destructeurs, sur la société en général, sur les classes laborieuses en particulier. Une finalité historique se trouvait posée  : l’instauration d’un autre régime économique, se constituant sur un nouveau fondement économique, un mode socialiste (vraiment social) de production et d’échange.

La réalisation d’un telle transformation se concevait comme achèvement d’une lutte historique de longue durée entre classes aux intérêts historiques antagoniques  :

 

— entre celles qui, principales productrices des richesses sociales, subissaient de plein fouet les effets des antagonismes du régime capitaliste  : le prolétariat orientant et entraînant d’autres catégories populaires,

— et, celles qui en tiraient peu ou prou avantage lors des périodes fastes  : la classe bourgeoise, grande ou moyenne, en ses diverses fractions.

 

Selon la formulation marxiste, dans le cours de cette transformation générale, le “rôle historique” du prolétariat [classe la plus continûment soumise aux effets ravageurs du capitalisme] se fondait sur une analyse des contradictions économiques fondamentales que recèle ce régime de production. La classe ouvrière (à comprendre au sens large), en vertu de la place qu’elle occupait au sein des rapports sociaux, se révélait seule capable de jouer un rôle d’orientation générale pour la réalisation, jusqu’à son terme, d’une finalité d’ordre historique  : mettre effectivement fin au régime capitaliste, instaurer le socialisme, ceci, non pas pour son seul bien propre, mais pour celui de toute la société. 

LA DISSOLUTION DES REPÈRES DE CLASSES [1]

Bien évidemment, les différents courants et catégories de population, y compris au sein de la classe ouvrière, ne partageaient pas tous, avec opiniâtreté, la visée d’un tel objectif. Les perspectives générales de la lutte ne s’en posaient pas moins en toute visibilité face à l’ensemble de la société. Et, depuis plus d’un siècle, la classe ouvrière avait conquis plein droit de cité dans la sphère politique.

En dépit de l’adversité, de reculs, flottements périodiques, de telles perspectives et repères se sont maintenus jusque dans les années 60 du siècle dernier, dans le cadre de la formation historique de la France. Certes des courants politiques contraires se sont manifestés dans le même temps dans l’ensemble de la société. Ces courants pouvaient exposer les intérêts et visées particulières de catégories sociales, dites “moyennes” (petite et moyenne bourgeoisie, ancienne et “nouvelle”). Séparés d’une orientation historique générale, de tels intérêts ne peuvent cependant exposer que des objectifs catégoriels immédiats en concurrence  : conserver, ou reconquérir la place qui la classe bourgeoise avait pu leur accorder pour préserver son régime économique. Pendant longtemps ces courants se sont positionnés, ou ont feint de se positionner, sur le terrain du socialisme, de la classe ouvrière, du moins tant que celle-ci disposait encore d’une position semi-hégémonique.

L’effacement de la position centrale de la classe ouvrière et des perspectives qu’elle offrait à toute la société, ont conduit à effacer ou disloquer les repères historiques du mouvement social dans son ensemble. Pour autant, les classes et courants qui expriment les attentes de catégories “intermédiaires” (entre bourgeoisie et prolétariat), ne peuvent parvenir à exercer un rôle dirigeant sur la scène politique, et viser à terme le bien de toute la société.

Les événements de Mai 68, survenus au cours d’une période au cours de laquelle se sont manifestés les prodromes d’une nouvelle grande crise du régime capitaliste, de troubles internationaux, économiques, financiers et monétaires, marquèrent à cet égard un “tournant” quant à l’orientation générale du mouvement social. Si le “moment 68” a pu être considéré comme “révolutionnaire”, notamment par un certain nombre de catégories petites bourgeoises “nouvelles”, on doit s’interroger sur la signification sociale effective de ce “moment” dans l’histoire, sur son “caractère de classe”, pour partie double, sur le sens de la succession d’événements et de tendances à la régression économique, politique, sociale, idéologique, qui sont survenues depuis.

Peut-on parler de révolution au sens plein du terme à propos de 1968, si l’on tient compte du contexte et du contenu des revendications  ? Ce mouvement a-t-il mis fin au régime capitaliste, aux désordres périodiques qu’il porte en lui (à l’échelle mondiale)  ? Non. A-t-il été suivi, ceci à l’échelle du monde, d’une amélioration de la situation, économique, politique, pour la société dans son ensemble, pour les classes populaires en particulier  ? Non. S’est-il ouvert sur des perspectives claires pour l’avenir  ? A-t-il permis la construction de repères pour comprendre les données de la situation, orienter la pratique politique, «  savoir où on en est  » «  où on va  », ce qu’il est possible d’envisager pour l’avenir  ? Non.

Si l’on mène l’enquête [2] auprès de citoyens ordinaires (pour la plupart non militants ou idéologues), il ne semble pas que le “moment 68” se présente comme véritablement révolutionnaire. On constate que même parmi ceux qui, estimaient que ses effets devaient s’être révélés bénéfiques, l’insistance est plutôt portée sur l’aggravation de la situation économique et politique à partir des années 70-80  : fermetures d’entreprises, licenciements, chômage, perte de possibilités de se projeter dans l’avenir, etc. Et, si l’on compare les conditions générales du mouvement des classes populaires, entre les années qui précèdent 1968 et aujourd’hui, on constate que les orientations historiques et politiques, les repères qui animaient ce mouvement —  et par suite celui de l’ensemble de la société  — ont été anéantis, laissant place à une incertitude généralisée sur le présent et l’avenir, à des mobilisations non structurées au regard de visées historiques.

Disqualification de la classe ouvrière et de toute perspective historique 

La dissolution des orientations et repères de classe ne s’est pas opérée ouvertement, du moins dans un premier temps. En France, André Gorz, fut un des premiers, en 1980, à en formuler de façon explicite une théorisation, dans son ouvrage Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme. Selon lui, et le mouvement de 68 l’aurait attesté, le prolétariat se trouvait désormais disqualifié en tant que classe révolutionnaire. Ceci du fait de la passivité qui s’impose aux ouvriers dans le procès immédiat de production face à la logique du capitalisme. Ainsi, pour cet auteur, le prolétariat, les ouvriers ordinaires, ne pouvaient pas «  participer à des luttes sociales tenant en échec la classe dominante et la domination de l’appareil d’État  ». Il convenait ainsi de substituer à cette “ancienne” classe révolutionnaire les revendications d’une nouvelle “non classe”, se positionnant hors de la contradiction bourgeoisie/prolétariat. À l’analyse de classes au regard de la place occupée au sein des rapports de production et d’échange, se trouvait substituée une analyse en termes de domination, où, de fait, se trouvait mise au premier plan la prééminence des catégories petite et moyennes bourgeoises de type “nouveau”.

La lutte devait donc maintenant, selon André Gorz, se mener dans le cadre de “nouveaux rapports sociaux”, se focalisant sur des critères de domination et non plus d’exploitation ou de changement de régime économique. Elle devait être menée de façon transversale, recevant son orientation de la «  non classe  » [3] des «  non travailleurs  ». Le non travail lui-même [le chômage] devait se trouver valorisé, étant par nature “anticapitaliste”, alors que la «  revendication du plein emploi  » était au contraire présumée relever de la “logique capitaliste”. La “non classe” rebelle au travail, incarnait ainsi «  la dissolution de la société  », et visait en outre à clore toute possibilité d’un développement historique tourné au progrès.

«  Il ne s’agit donc plus de savoir où nous allons, ni d’épouser les lois immanentes du mouvement historique. Nous n’allons nulle part, l’histoire n’a pas de sens.  »

Les “Nouveaux Mouvements Sociaux” contre le “privilège” historique de la classe ouvrière

Dans un premier temps, l’effacement des visées historiques de la classe ouvrière incluant ses alliances avec des catégories petites bourgeoises du secteur productif et marchand, put bénéficier aux classes moyennes “nouvelles” cherchant à affermir leur places, statuts et avantages spécifiques au sein du régime capitaliste. Dans le cadre des “nouveaux” rapports sociaux, André Gorz fut un des premiers à mettre sur le devant de la scène les thèmes “transclasses” (dont la lutte écologiste), ceci contre la prévalence des luttes effectivement sociales. Les thèses de cet auteur furent par la suite largement reprises et développées. Quand cela s’avérait nécessaire, la disqualification politique du prolétariat (ou classe ouvrière) mais aussi de la petite bourgeoisie traditionnelle du secteur productif et marchand put se présenter sous des travestis, au moyen de quelques vocables de substitution  : «  nouvelle classe ouvrière  », «  nouveaux salariés  », «  prolétariat non traditionnel  », etc. Il s’agissait bien pourtant pour l’auteur de prendre la relève du «  mouvement ouvrier déclinant  », du «  vieux mouvement social de la révolution prolétarienne  » au profit de ces “nouvelles classes”.

Le flambeau des nouveaux rapports sociaux et des nouveaux mouvements sociaux fut repris et développé, indépendamment de tout substrat social (base de toute véritable analyse de classes), ceci bien que le terme de «  lutte de classes  » puisse continuer à être mobilisé. N’ayant plus de support concret au sein des rapports capitalistes, ces nouveaux mouvements étaient supposés «  se construire de par leur mouvement même  », sans base matérielle capable de leur conférer la qualité de véritables sujets. Constitués en fonction de visées transversales, et non plus en fonction de substrats sociaux, au moyen du critère indéfiniment extensible celui de domination, ces nouveaux modes de mobilisation, tel que, Michel Foucault parmi les premiers les spécifia, peuvent ainsi concerner, hors critère de classe, le combat des femmes contre la domination masculine, des enfants contre la domination des parents, la lutte contre la domination de l’administration étatique sur les genres de vie (plus spécialement au regard des préférences sexuelles), contre la domination de la politique carcérale sur les prisonniers, etc. Par la suite, la liste sera étendue à l’infini, tendant à poser les luttes à fondement social, comme secondaires ou illégitimes. Les luttes proprement ouvrières, mais aussi celles de nombre de catégories sociales productives et marchandes se sont ainsi trouvées dépossédées de toute initiative, au profit d’un conglomérat de catégories sociales “moyennes” (petite et moyenne bourgeoisie de type nouveau).

Ces thèses, élaborées entre les années 60 et 70, se répandirent et furent développées, de conserve avec celles portant sur les nouveaux mouvements sociaux. Elles furent progressivement intégrées dans les programmes des différents partis, en premier lieu par les partis de gauche. Les mots, ouvriers, classe ouvrière, pouvaient continuer à être requis, à titre d’antiques fétiches, lorsque les protagonistes des nouveaux mouvements sociaux se trouvaient contraints de chercher leur appui. Plus récemment, Chantal Mouffe, inspiratrice de Podemos ou du Parti des Insoumis (Mélenchon) apporta sa contribution. À l’instar d’André Gorz, elle s’indigne de la prééminence politique autrefois accordée à la classe ouvrière dans l’orientation des luttes sociales, prééminence qualifiée de “privilège”. 

Caractère de classe des “Nouveaux Mouvement Sociaux”.

Selon leurs théoriciens, les nouveaux rapports sociaux, comme les nouveaux mouvements sociaux, les classes elles-mêmes et leurs rapports d’opposition, tels qu’ils relèvent de la base économique du capitalisme, n’en sont pas moins toujours à l’œuvre, les rapports économiques fondamentaux du capitalisme ordonnent toujours, de façon essentielle, les sociétés où règne ce mode de production et d’échange.

On pourrait dire des Nouveaux Mouvements Sociaux qu’ils sont “transclasses”. Ce serait abusif. De fait, ils s’adressent prioritairement à des populations qui ne peuvent ressortir de la «  classe ouvrière  », ni de la petite bourgeoisie du secteur productif et marchand. Pour caractériser la nature sociale de ces nouveaux mouvements, il serait sans doute excessif de prétendre que ce qui ne relève pas de la «  classe ouvrière  » relève nécessairement des “nouvelles classes bourgeoises” (grande et moyenne et petite) en ses diverses factions. Sans aller jusque là, on doit reconnaître que ce n’est pas seulement le repère “classe ouvrière” qu’on tend à effacer, mais aussi tout repère se référant aux intérêts objectifs des diverses classes et catégories sociales, à la structure de classe et aux finalités historiques que chacune d’elle est susceptible de viser.

 

UN PRÉSENT SANS DEVENIR LISIBLE

 

S’associant aux troubles, à l’état de chaos, qui règnent dans le monde, la perte des repères comme des perspectives historiques qui guidaient le mouvement populaire, ont contribué à rendre toujours plus opaques le présent et l’avenir, ceci pour l’ensemble de la société et les classes qui la composent. Aussi bien, depuis plusieurs décennies, s’exprime un sentiment de désarroi, d’incertitude, qui gagne toute la société. Après la crise de 2008, la séquence des élections de 2017 au dénouement imprévu, ont encore renforcé ce sentiment. 

«  Où on va, on ne sait pas  »  ; «  on n’est jamais sur de rien, ce qui va se passer  »  ; «  j’ai l’impression de ne rien comprendre de la situation, déjà maintenant et après…  ».

Pour les catégories sociales dites “moyennes” ou “intermédiaires” du secteur marchand, anciennes et nouvelles, cette opacité s’avère totale. Les deux classes à capacité hégémonique des sociétés modernes, la bourgeoisie, et le prolétariat ne disposant plus, ni l’une ni l’autre, d’une capacité de maîtrise du devenir de la société dans son ensemble et par conséquent d’orientations générales à faire prévaloir face aux autres classes. Ceci à l’échelle de l’ensemble du monde.

Ainsi, Christine Lagarde, directrice du FMI (Fonds Monétaire International), a parlé, lors de la réunion annuelle de cette institution (octobre 2018) d’un «  niveau d’incertitude jamais vu  » s’agissant de l’économie mondiale. Elle a dans le même temps déploré qu’au regard du passé [grande crise du capitalisme], beaucoup de responsables politiques aient été saisis «  d’amnésie collective  ». Les représentants des classes au pouvoir, ceux qui disposent de données générales sur l’économie et la politique du monde, qui détiennent certains des ressorts qui autorisent à agir sur sa marche, se révèlent eux-mêmes incertains quand à son devenir. Comment alors les citoyens ordinaires, ceux dont la vue peut difficilement s’élever au-dessus de leurs conditions immédiates d’existence, pourraient-ils y voir plus clair, avancer avec certitude.

Doit-on se limiter à condamner la myopie, l’aveuglement de ceux qui se trouvent dans des conditions favorables pour voir de plus haut et donc plus loin que nous-mêmes. Jusqu’à un certain point sans doute, mais on doit aussi considérer qu’ils sont eux-mêmes, du moins s’agissant de leur capacité d’anticipation du futur, livrés à l’incertitude, dans l’incapacité de maîtriser le devenir. On ne peut toutefois imputer à des individus ou à un “système” politique, tous les maux qui ressortent des contradictions inhérentes à un régime social, le capitalisme. Bien qu’il existe des périodes “d’accalmie”, l’absence de toute certitude quand au présent et l’avenir, se trouve en effet au fondement même de la “logique” qui régit ce régime, de son caractère “absurde”, tel que les premiers socialistes non utopiques du XIXe siècle français l’avaient dévoilée. 

 

Le capitalisme et la vie à l’incertain

 

L’incertitude quant au présent et à l’avenir qui régit aujourd’hui la population de l’ensemble du monde et ceux qui sont censés le gouverner, s’expose de façon diversifiée au niveau des individus, des groupes sociaux, avec plus ou moins d’intensité selon les conjonctures. Les repères de classe, tels que rapportés aux rapports sociaux fondamentaux du capitalisme, n’en conservent pas moins toute leur importance. 

On peut dire à cet égard que “l’incertain” régit de façon constante ceux que l’on appelait les prolétaires (ouvriers, employés, sans statuts protecteurs), ceux qui ne disposent pour toute propriété que de leur force de travail, et qui ne peuvent toujours trouver à la “vendre”.

Le sort était un peu moins fluctuant, précaire, pour ceux qui disposaient de quelque propriété, quelques moyens privés leur permettant de mettre en œuvre leur travail, sans toutefois pouvoir vivre de leurs agios ou rentes (artisans, agriculteurs, petits commerçants). Périodiquement cependant ces catégories se trouvent elles aussi dépossédées et ne parviennent plus à pouvoir «  vivre dignement  », «  vivre de leur travail  », comme ils le disent eux-mêmes. D’autres encore, parmi les nouvelles catégories qui avaient investi le secteur marchand, ont vu leurs espoirs anéantis, comme leur souhaits d’accéder à un certain statut social, une certain niveau d’aisance, avec les effets de la crise de 2008, dont ils n’avaient nullement pressenti l’inéluctabilité.

Ceux qui disposent d’un titre de propriété lié à leur fonction dans la dépendance de l’État [service public, “nouveaux salariés”] ont été longtemps plus assurés du lendemain dans la durée, se souciant principalement de défendre leur mis, sans toujours se soucier du bien de l’ensemble de la société. Leur sort n’en est pas moins lié à la “bonne santé” de leur État, donc à une création suffisante de valeur dans la base économique de la société. Si cette richesse se tarit, si l’endettement public ne parvient plus à être asséché, ils peuvent eux aussi, avec la faillite de leur protecteur, et de la base matérielle qui l’alimente, se trouver livrés à l’incertain.

Les conditions de vie à l’incertain sont vraies pour toute une époque dans les sociétés où domine le mode de production capitaliste. Elles sont plus ou moins affirmées selon les catégories sociales, les régions du monde, les périodes historiques. Toutefois, les classes bourgeoises des diverses formations nationales, quelles que puissent être leur propres souhaits ou vouloirs propres, sont elles-mêmes soumises à la “logique” anarchique de ce régime économique et à la crainte d’une révolte des peuples. Pour toute l’époque où s’impose le capitalisme, on doit cependant distinguer des périodes et des phases. D’où l’importance de toujours situer historiquement les orientations politiques à faire prévaloir, savoir que faire et ce qu’il est possible de faire, aussi bien dans l’immédiat qu’en perspective historique.

 

PENSER HISTORIQUEMENT

 

Penser historiquement, c’est s’efforcer de penser tout à la fois la continuité du mouvement historique d’ensemble, et dans ce cadre, la succession chaotique (ou cahoteuse) de différentes périodes et phases  : définir les traits structurels permanents, qui, pour toute une époque, déterminent le mouvement historique général, et analyser de façon concrète les traits particuliers, fluctuants, qui spécifient ces différentes périodes, phases, conjonctures.

Les époques peuvent être caractérisées par les caractères généraux des rapports économiques qui tendent à prévaloir dans un pays donné et plus largement dans le monde, en termes de rapports sociaux et de contradictions sociales, de classes, antagoniques ou non. En schématisant, l’époque contemporaine, qui, à partir du XIXe siècle, tend à s’imposer dans une partie du monde, s’affirme comme époque du capitalisme. Bien avant Marx, les socialistes non utopiques avaient mis au jour l’anarchie sociale, “l’absurdité”, que recèle ce régime économique et la nécessité de son dépassement par un autre régime économique, vraiment social. L’époque contemporaine est marquée sur le long terme par cette contradiction, qui sur le plan social et politique, ne se manifeste par seulement par une lutte d’ordre historique entre prolétariat et bourgeoisie, mais aussi par de multiples luttes immédiates entre diverses catégories, chacune d’entre elles tendant à faire prévaloir ce qu’elle considèrent comme ses “droits”.

La lutte de classes toutefois en tant que lutte de nature historique, ne peut être conçue comme simple rapport de forces, bras de fer immédiat entre ouvriers et patronat, entre les diverses catégories intermédiaires” en concurrence, ou entre les salariés et l’État. 

Nous n’avons pas changé d’époque, nous sommes toujours dans le capitalisme, sans avoir modifié les rapports sociaux fondamentaux du capitalisme et la structure de classes qui y correspond. Or, les contradictions du capitalisme ne peuvent se trouver effectivement résorbées tant que sa base économique se maintient. Du point de vue de l’histoire générale, cela signifie que la résolution de ces contradictions passe par la suppression de ce qui est au fondement de sa “logique” anarchique. Toutefois, dans la conjoncture présente, la prééminence de l’orientation des luttes populaires par la classe ouvrière n’est plus. Privés d’orientation générale, les nouveaux mouvements sociaux comme les mobilisations de diverses catégories intermédiaires des secteurs privés et marchands, n’ont pas pour vocation de mettre fin aux contradictions fondamentales du capitalisme. Ils sont le plus souvent tournés vers le retour illusoire à un passé idéalisé  : celui d’une classe bourgeoise disposant encore de moyens aptes à satisfaire successivement les différentes “classes moyennes”, (ce qui pouvait se manifester dans une alternance droite/gauche).

Rétablir le possible historique sans l’identifier au possible immédiat

Dire que nous n’avons pas changé d’époque ni de rapports sociaux, ne signifie pas qu’on puisse et qu’il faille à chaque moment en appeler à la révolution, sans tenir compte de ce qui est historiquement possible, des conditions réelles de chaque époque, phase, conjoncture particulières. Et surtout en s’imaginant que tout combat contre le pouvoir en place est une lutte effectivement révolutionnaire, capable de mettre à bas le régime économique. Et lors même que serait visée une révolution véritable, on ne peut pas poser la fin du capitalisme, sans que ces conditions à court et moyen terme soient pour autant réunies.

L’orientation politique ne consiste pas à se prononcer sur le seul désirable. On ne peut pas refaire la Révolution française ou la révolution russe hors de ses conditions, quand bien même on le souhaite vivement. On ne peut pas prôner une réédition du Programme de la résistance indépendamment des conditions qui en avaient rendu la réalisation possible. Plus généralement, on ne peut pas confondre la disposition des forces de classe lors des périodes de relatif progrès social et lors de périodes d’indéniable régression. 

Au sein d’une même époque, différentes périodes et phases se succèdent en effet, faisant varier les conditions au sein desquelles se déroulent les mouvements sociaux et si l’on veut la lutte des classes. Il faut, ainsi que le préconisait Gramsci, se montrer attentif aux “signaux” qui annoncent que s’épuisent les caractères d’une phase historique déterminée, et qu’une autre peut se trouver déjà en gestation. Dans l’histoire moderne du capitalisme, on peut repérer de telles successions  : phases de relative stabilisation ou d’essor, phases de régression et de désordres, phases intermédiaires au sein desquelles ces différentes tendances se neutralisent ou s’opposent, sans que l’on sache dans quel “sens” cela peut tourner.

Il y a une cinquantaine d’années, les données de la situation n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Après la Libération et la période de reconstruction, l’économie reprenait vigueur, bénéficiant à des degrés divers à l’ensemble de la société. La classe ouvrière détenait une partie de l’initiative en matière politique, elle disposait d’une capacité d’orientation sur le mouvement des classes populaires. Il y avait encore la perception d’un devenir de transformation possible pour l’ensemble de la société. Il n’en est plus de même aujourd’hui, ce que chacun peut percevoir. L’idée d’un “basculement” survenu entre deux phases de l’histoire récente est d’ailleurs fréquemment exposée, notamment au sein des classes populaires. On aurait «  changé de période  », c’en serait fini de la relative prospérité de l’après-guerre, qui avait permis l’accession à un certain confort, y compris pour les moins favorisés, un temps où l’on pouvait espérer un mieux-être, une ascension sociale, moins d’incertitude.

Le constat de l’entrée dans une phase de régression, en gestation depuis plusieurs décennies se fait jour, pour certains en relation avec les convulsions périodiques qui affectent le mode de production capitaliste.

«  On est dans une autre époque, ça fait au moins trente ans  »  ; «  On ne vit plus comme avant […] on était moins dans l’incertain  »  ; «  c’est le capitalisme, ça dérape tous les cinquante ou cent ans, et alors c’est la crise  ».

Les «  crises profondes et durables  » du capitalisme peuvent signaler, selon Gramsci, le passage ou l’amorce d’un passage d’une phase historique à une autre, passage qui n’annonce pas un mieux pour le court terme. En raison de la crise profonde qui affecte l’ensemble du régime capitaliste, on ne peut exclure un tel retournement de tendance, à plus ou moins long terme. Il ne pourra se révéler favorable aux classes populaires, et plus généralement à la société, que si les orientations historiques et repères politiques ont été reconstruits. 

Tout, dans la conjoncture présente semble aller à l’encontre de la possibilité d’un ressaisissement de l’initiative historique du peuple.

Le fait que le capitalisme ait perdu de sa légitimité historique ne se présente pas pour l’heure comme favorable à une “revanche” de la classe ouvrière et des catégories sociales dépossédées de leurs ambitions ou de leurs statuts. La classe bourgeoise, en ses diverses fractions, se trouve pour sa part incapable de maîtriser la situation. Elle ne parvient plus à maîtriser le devenir des sociétés en France et ailleurs dans le monde. Ce qui, comme lors de l’entre-deux-guerres, peut déboucher, sur des menées politiques aventureuses, plus destructrices encore. Ceci d’autant plus que le prolétariat et les classes populaires, les organisations censées conduire leur mouvement, ne sont plus dans la capacité d’assurer un rôle d’orientation générale. Le danger de captation des mécontentements par des courants politiques séditieux, sous un vocabulaire anti-capitaliste, révolutionnaire, pseudo populaire, pseudo souverainiste, est au plus haut. On ne peut dans ces conditions exclure la possibilité de processus de fascisation, de droite et de gauche, qui comme dans l’entre-deux-guerres, n’arboreront pas nécessairement dans un premier temps une figure repoussante.

«  Tout régresse, tout semble perdu  »  ; «  on est bien faibles pour pouvoir changer les choses  »  ; «  la société à changer est un problème tellement gigantesque.  »

Faisant suite aux précédentes crises générales (début du XXe siècle et crise de 1929), la grande crise, manifestée au grand jour depuis 2008, signale que les contradictions incurables du capitalisme se sont exacerbées  : contradictions entre classes, contradictions entre puissances capitalistes, celles-ci menant une nouvelle fois le monde à un surcroît d’effets destructeurs. On ne peut plus dès lors parler, du moins pour le court et moyen terme, d’une période historique allant dans le sens du progrès en général et populaire en particulier.

C’est en fonction de ces données structurantes que l’on peut sans doute analyser et caractériser le phénomène “gilets jaunes” et les raisons de la mobilisation d’une partie des catégories sociales “intermédiaires”, de type ancien et moderne, parmi celles qui se jugent dépossédées de leurs droits particuliers.

Une réorientation des luttes populaires est-elle possible  ?

Ces considérations, que l’on peut juger pessimistes, sont autant d’appels à la réorientation historique, sans laquelle il ne peut y avoir de réorganisation politique. Dans l’histoire, la classe ouvrière, le peuple, se sont plusieurs fois trouvés dans l’impossibilité de remplir leur rôle historique. Leur capacité d’initiative s’est pourtant toujours reconstituée, chaque fois à une échelle plus large. En dépit de l’anarchie qui s’expose dans la plupart des mobilisations contemporaines, les bases d’une réorganisation du mouvement populaire, aujourd’hui inapparentes, enfouies, n’ont pas disparu, les mobiles qui les font renaître se sont renforcés. Les causes profondes, objectives, de l’aspiration des peuples à édifier une société nouvelle, ce sont les antagonismes destructeurs du capitalisme et de tous les régimes d’oppression, qui les font périodiquement renaître. Les aspirations à une société “vraiment sociale” sont toujours présentes. Ce n’est que sur la base de ces aspirations que peuvent prendre sens les revendications d’égalité sociale, d’égalité politique, l’exigence de «  pouvoir vivre  » dans des conditions conformes aux droits comme aux devoirs de tout citoyen, de pouvoir «  vivre de son travail  », de ne plus être soumis à l’incertitude pour le présent et l’avenir. 

C’est en fonction de ces aspirations que le mouvement ouvrier et populaire peut se reconstruire, se réorganiser, s’unifier, pour affronter la situation actuelle de régression, de barbarie, de guerre. Toutefois, pour que les classes populaires puissent ressaisir l’initiative historique, la priorité du jour est de se dégager du marécage politique, marqué tant par la prééminence des nouveaux mouvements sociaux que par celle de mobilisations anarchiques de catégories dépossédées de leurs statuts. Nous devons travailler à reconstruire les repères sociaux et politiques, restituant le moment présent dans le droit fil du mouvement socialiste historique, tel qu’il fut précocement formalisé dans le sillage de la Révolution française.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Dans Germinal, les mots de classes populaires, classe ouvrière, prolétariat, peuple, sont fréquemment utilisés. Des lecteurs attentifs souhaiteraient que leurs significations respectives soient plus précisément distinguées. En outre, pour certains, seuls les termes de « classe ouvrière » ou « prolétariat » leur paraissent conformes à la théorie de Marx. On notera d’abord qu’au sein de l’œuvre de Marx, ces mots (comme d’ailleurs ceux de bourgeoisie ou de capitaliste) ne sont pas véritablement “conceptualisés” le plus souvent, mais rapportés à leur sens commun, leur portée théorique se saisissant en fonction de leurs valeurs d’emploi respectives et au regard de la structure d’ensemble des rapports sociaux au sein de laquelle ils s’insèrent. Dans un prochain numéro, Germinal proposera quelques précisions sur l’usage de ces différents termes, en fonction de semblables principes.
  2. 2. Voir les données de cette enquête dans les Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 62-63, 2008.
  3. 3. Cette “non classe”, extérieure au prolétariat, ne s’en inscrit pas moins en tant que classe au sein des rapports capitalistes, en tant que consommatrice de valeurs crées dans la production. De sorte qu’il s’agit bien pour Gorz, de maintenir « une sphère de la nécessité », c’est-à-dire des « activités qui sont matériellement nécessaires au fonctionnement de la société en tant que système matériel », maintenir les hommes qui font fonctionner la matérialité de la société, c’est-à-dire des ouvriers, leur position devant cependant rester subalterne dans le champ politique. Par ailleurs, la nouvelle “non classe” du “non-travail” pourvue de “non repères” n’en vise pas moins à conquérir l’hégémonie. De façon implicite, Gorz tend ainsi à la situer en tant que fraction de la classe bourgeoise, se préoccupant de conquérir pour elle-même la domination : « le pouvoir ne peut être pris que par une classe déjà dominante dans les faits. »

Révolution Russe

25 mars 2018


Que faire en politique ? Voir, Vouloir, Pouvoir…

6 janvier 2018

Il faut travailler à reconstruire les repères pour s’orienter et redonner des perspectives générales afin de se prendre en main.
Comment sortir de ce marasme dans lequel nous sommes et ainsi renouer avec l’espoir d’un monde meilleur ?

LECTURES – Alice Gérard, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

1 octobre 2017

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution.

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques.

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au xixe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

La IIIe République, ou la Révolution française devenue institution du pouvoir bourgeois

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.
L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).
On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes.

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État.

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans.

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis.

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment.

Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor.

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée.

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers.

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard.

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945)

Première guerre mondiale et ses répercussions.

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne).

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du xixe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques.

On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

Feuilleton (à suivre) – I – Aux commencements du processus révolutionnaire russe

1 octobre 2017

ocessus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées.

Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne [1], en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble.

Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste.

La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.
La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impliquait

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. ocessus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

    Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées.

    Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne {{1}}, en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

    La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

    De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble.

    Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

    Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste.

    La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.
    La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impli

Alice GÉRARD, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

1 octobre 2017

Collection Questions d’Histoire, 1970. Flammarion

 

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution. 

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques. 

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au XIXe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

 

LA IIIe RÉPUBLIQUE, OU LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DEVENUE INSTITUTION DU POUVOIR BOURGEOIS 

 

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.

L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).

On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes. 

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État. 

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans. 

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis. 

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment. Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor. 

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée. 

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers. 

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard. 

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945). Première guerre mondiale et ses répercussions. 

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne). 

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du XIXe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques. On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

Feuilleton (à suivre) – I – Aux commencements du processus révolutionnaire russe

1 octobre 2017

Le processus révolutionnaire russe ne commence pas en 1917, ni même en 1905. Sans même parler des relations qui s’établissent entre les mouvements sociaux, républicains et populaires, notamment entre la France et la Russie depuis la Révolution française, les premiers pas du mouvement ouvrier et socialiste commencent bien avant la fin du XIXe siècle. Entre ce premier mouvement et la révolution russe d’Octobre 1917, un demi siècle s’est écoulé.

Au cours du troisième tiers du XIXe siècle, le développement industriel de forme capitaliste s’effectue en Russie tardivement mais avec rapidité. Le mode de production marchand, puis marchand capitaliste pénètre aussi le monde paysan. Un marché intérieur est dans le même temps en voie de formation. Une classe prolétarienne de caractère moderne (concentrations industrielles) se forme, différant pour partie dans sa composition des classes ouvrières qui s’étaient manifestées au cours des révolutions du XIXe siècle dans un pays comme la France. Le processus d’organisation proprement politique de cette classe s’effectue cependant au sein de formes sociales et politiques plus “arriérées” qu’en France, avec des institutions de l’Empire russe, peu nourries de principes démocratiques, et surtout non historiquement unifiées. 

Dès les années 1860-65, on observe dans l’empire russe un double mouvement. D’un côté, les premiers développements d’une industrie capitaliste, avec pénétration importante de capitaux étrangers. Ce processus est marqué par l’extension d’importantes concentrations ouvrières, la prolétarisation d’une partie de la paysannerie. De l’autre, sous l’impulsion de ce développement, on observe la formation des premières organisations d’un prolétariat moderne [1], en même temps que de petits cercles marxistes, pour partie influencés par le mouvement socialiste en Europe occidentale. Ces cercles sont alors peu liés à la masse ouvrière, tandis que le mouvement ouvrier grandit. Celui-ci d’abord désordonné, limité à des explosions immédiates, soumis à diverses influences, s’élargit et s’organise. En cinq ans (de 1881 à 1886), on compte en Russie plus de 48 grèves et 80 000 grévistes.

La Russie n’en demeure pas moins un pays foncièrement agraire. En 1897, les 5/6e de la population travaillent dans l’agriculture, contre 1/6e dans l’industrie, les transports, le commerce. Les paysans ne sont plus serfs, mais souvent condamnés à payer des fermages et soumis à de nombreuses redevances, pour “payer” en quelque sorte aux propriétaires fonciers leur émancipation du statut de servage. Leur situation ne s’améliore pas. On assiste à un processus de décomposition de la paysannerie traditionnelle, une partie se prolétarise, tandis qu’une bourgeoisie paysanne, liée au marché, se constitue.

De premiers cercles marxistes se forment, dont le groupe Libération du travail constitué en 1883. Celui-ci est organisé depuis l’étranger par Plekhanov, un ancien populiste, maintenant propagateur de la théorie marxiste, qu’il rétablit contre de multiples altérations et contre le courant “populiste”. Ce groupe diffuse les thèmes d’un socialisme moderne. Comme les organisations socialistes de l’époque, dont l’influence s’est élargie dans divers pays européens, Libération du travail pose que le socialisme est le produit nécessaire du développement de la société capitaliste. Par conséquent, seule la réunion sous direction prolétarienne des forces sociales hostiles aux effets du capitalisme, se présente à même d’affranchir des maux qu’inflige ce régime de production, et viser à terme une révolution pleinement sociale, qui concerne toute la société. Pour imposer cette conception des moyens et des buts d’une telle révolution, la bataille sur le plan des idées se révèle centrale. Il s’agit de savoir dans quel sens orienter le mouvement d’ensemble. Dans le contexte de la fin du XIXe siècle en Russie, cette bataille se tient contre les courants populistes, tournés vers le passé, et qui exercent dans le domaine des idées une influence sur le mouvements populaires, plus spécialement sur la paysannerie.

Le courant populiste, qui, dans ses commencements, avait eu recours à des modes de lutte terroristes, était regroupé au sein de l’organisation Narodnaïa Volia (la Voix du peuple). Au plan de l’analyse de la base économique, les populistes refusaient de prendre en considération le fait que le développement du capitalisme était en cours en Russie, que par conséquent le développement d’une classe ouvrière moderne était un phénomène irréversible, et que cela constituait une condition favorable au processus révolutionnaire. Pour les populistes, le capitalisme n’était qu’un phénomène accidentel en Russie, ils ne tablaient pas sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et n’envisageaient pas de projeter le mouvement vers l’avenir. La principale force révolutionnaire était pour eux la communauté paysanne, qui devait mener le combat guidée par la perspective populiste. 

La Narodnaïa Volia fut détruite par l’autocratie et les populistes renoncèrent à la lutte sous sa forme terroriste. Mais leurs conceptions et leur influence se maintenaient parmi les intellectuels d’esprit révolutionnaire. Dans les années 1884-1894, la lutte théorique et idéologique contre ce courant eut une portée décisive. Plekhanov et le groupe Libération du travail engagèrent une critique qui limita leur influence. Leurs idées cependant renaissaient sous diverses formes. La lutte théorique contre ce courant se poursuivit avec les textes de Lénine, notamment Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894). Il établit que ces faux amis du peuple marchent en réalité contre lui. Puis, dans Le développement du capitalisme en Russie (rédigé en 1896-1898), il analyse, en continuité avec Plekhanov, l’effectivité du développement capitaliste en Russie et son incidence sur l’évolution et la disposition des forces de classes.

La lutte devait aussi être menée contre les courants bourgeois, incapables de prendre en mains leur propre révolution bourgeoise démocratique, contre l’autocratie tsariste et les forces féodales, et les tâches qu’une telle révolution impliquait.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 1875, est fondée à Odessa l’Union des ouvriers de la Russie méridionale, vite détruite par le gouvernement tsariste. En 1878, à Saint Petersbourg, se constitue l’Union des ouvriers russes du Nord, comptant environ deux cent membres et autant de sympathisants. Par ses objectifs et son programme, cette Union s’apparentait déjà au mouvement socialiste marxiste des autres pays européens. Son initiateur, Obnorski, avait vécu à l’étranger et s’était familiarisé avec l’activité des organisations socialistes. Le but final était la révolution socialiste, et le but moins lointain « le renversement du régime politique et économique de l’État [tsariste] ». L’organisation fut elle aussi détruite.

Jacques Saoul – Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste.

1 octobre 2017

Tome I, Éditions Charlot, (1946)

Témoin de la révolution russe, participant actif aux côtés des bolcheviks lors de cette révolution et de la guerre civile, puis au sein de l’Internationale communiste, Jacques Sadoul a proposé plusieurs ouvrages sur la révolution russe, où il salue cet évènement historique fondateur : Notes sur la révolution bolchevique (1919), Quarante lettres de Jacques Sadoul (1922) traitant de la guerre civile et enfin Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste (Tome 1, 1946).

Cet ouvrage vise à restituer la longue histoire de la Russie, de ses révolutions et de la construction socialiste en URSS. L’analyse du processus d’édification s’arrête en 1928, le Tome 2, L’URSS, premier État socialiste, qui aborde la période des succès économiques (plans quinquennaux) et militaires (victoire sur l’Allemagne du IIIe Reich au prix des plus grands sacrifices, reconstruction de l’économie), ne sera pas publié.

Par son exposé général, l’auteur établit que le processus révolutionnaire russe est à comprendre dans la durée, produit de tout un développement historique dans des conditions spécifiques propres à la Russie. La révolution de 1917 ne peut ainsi être analysée comme un simple coup d’État, à l’instigation d’une poignée de terroristes enragés.

L’exposé de Jaques Sadoul se présente comme une suite de paragraphes disposés dans un ordre chronologique. Les grands moments de basculement du processus de formation historique de la Russie, sont rappelés, sur la base de l’historiographie classique de la Russie, sans négliger les relations que cette puissance a pu entretenir avec de grandes tendances et mouvements de l’histoire mondiale. L’ouvrage présente ainsi un intérêt propre. Beaucoup d’ouvrages consacrés à la révolution russe ne considèrent en effet que la séquence qui s’ouvre après Octobre 1917. D’autres, au contraire, ne portent attention qu’à l’histoire spécifique de la Russie, la phase révolutionnaire n’en constituant qu’un appendice, examiné sous le seul angle de cette histoire 1. Dans l’un et l’autre cas, le processus révolutionnaire et sa signification historique propre, son caractère universel, ne se présentent que comme un épiphénomène, une simple parenthèse dans l’histoire.

1. C’est sous cet angle que Georges Sokoloff considère le processus révolutionnaire, dans son Retard russe [voir fiche de lecture].

Jacques SADOUL Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste

1 octobre 2017

Tome I, Éditions Charlot, (1946)

 

Témoin de la révolution russe, participant actif aux côtés des bolcheviks lors de cette révolution et de la guerre civile, puis au sein de l’Internationale communiste, Jacques Sadoul a proposé plusieurs ouvrages sur la révolution russe, où il salue cet évènement historique fondateur : Notes sur la révolution bolchevique (1919), Quarante lettres de Jacques Sadoul (1922) traitant de la guerre civile et enfin Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste (Tome 1, 1946).

Cet ouvrage vise à restituer la longue histoire de la Russie, de ses révolutions et de la construction socialiste en URSS. L’analyse du processus d’édification s’arrête en 1928, le Tome 2, L’URSS, premier État socialiste, qui aborde la période des succès économiques (plans quinquennaux) et militaires (victoire sur l’Allemagne du IIIe Reich au prix des plus grands sacrifices, reconstruction de l’économie), ne sera pas publié. 

Par son exposé général, l’auteur établit que le processus révolutionnaire russe est à comprendre dans la durée, produit de tout un développement historique dans des conditions spécifiques propres à la Russie. La révolution de 1917 ne peut ainsi être analysée comme un simple coup d’État, à l’instigation d’une poignée de terroristes enragés.

L’exposé de Jaques Sadoul se présente comme une suite de paragraphes disposés dans un ordre chronologique. Les grands moments de basculement du processus de formation historique de la Russie, sont rappelés, sur la base de l’historiographie classique de la Russie, sans négliger les relations que cette puissance a pu entretenir avec de grandes tendances et mouvements de l’histoire mondiale. L’ouvrage présente ainsi un intérêt propre. Beaucoup d’ouvrages consacrés à la révolution russe ne considèrent en effet que la séquence qui s’ouvre après Octobre 1917. D’autres, au contraire, ne portent attention qu’à l’histoire spécifique de la Russie, la phase révolutionnaire n’en constituant qu’un appendice, examiné sous le seul angle de cette histoire [1]. Dans l’un et l’autre cas, le processus révolutionnaire et sa signification historique propre, son caractère universel, ne se présentent que comme un épiphénomène, une simple parenthèse dans l’histoire.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. C’est sous cet angle que Georges Sokoloff considère le processus révolutionnaire, dans son Retard russe [voir fiche de lecture].

II — Georges Sokoloff, Le retard russe (2014)

1 octobre 2017

L’ouvrage de Georges Sokoloff n’est pas centré sur la révolution russe qu’il se borne à inscrire dans le cadre de la formation historique spécifique de la Russie et de ce qu’il nomme “l’Idée russe. Dans le cadre de cette formation de longue durée, la révolution aurait pour une part perpétué l’héritage de “l’Idée russe » et le retard qu’elle véhicule. Pour illustrer son propos, l’auteur prend en compte et synthétise des données factuelles de l’historiographie russe. Il s’agit de déceler dans l’histoire de la formation historique de la Russie ce qui a pu conforter l’idée d’un retard, russe, puis soviétique, notamment dans le domaine économique, par rapport à d’autres pays développés.

« L’idée russe »

« L’Idée russe » se présente en tant que tremplin pour la formation historique de la Russie, qui, en même temps en freine le processus. Dans son introduction, Georges Sokoloff s’interroge : « L’Idée russe » traduit-elle un retard ou exprime-t-elle une réponse, à la fois singulière et obligée, aux « défis de l’histoire. »
« L’Idée russe » prégnante au xixe siècle se présente comme une sorte de « système de valeurs » reposant sur « la vie spirituelle, l’esprit collectif, la vraie justice, l’élan de la foi », s’opposant à un autre système vantant « les satisfactions matérielles, la place de l’individu, les droits formels, le pragmatisme. » Pour l’auteur, il s’agit d’une « idéologie » que l’on retrouve dans la devise du comte Ouvarov, ministre sous Nicolas Ier : « Autocratie, orthodoxie, idée nationale », ou encore chez Alexeï Khomiakov : « Orthodoxie, idée slave, patrie ». Ce système idéologique « qu’on dirait fait sur mesure pour le Russe et personne d’autre… » assurerait « une supériorité morale de par le monde entier ». Les populistes du xixe siècle s’en étaient emparés pour lutter contre le tsarisme, qui, selon eux trahissait l’idée russe, en adhérant aux valeurs du capitalisme industriel étranger.

La période historique du passage d’une société féodale à une société bourgeoise aurait ainsi été marquée par une « résistance culturelle » favorisant une relative unité. Cette « force intérieure » appelée starina se rattache à “l’ancien” dont la respectabilité ne saurait être remise en cause. L’idée d’immuabilité qui lui est associée, cette starina constituerait une sorte de trésor, comprenant la langue et la puissance maternelles, la religion chrétienne, les coutumes et les terres russes. Ce trésor ou « réserve morale » aurait permis d’affronter les crises et malheurs de l’histoire russe. Sans cette « réserve » pourrait-on expliquer les victoires sur les Mongols à partir de 1380 ou l’unité politique reconstruite autour de Moscou ? L’ « Idée russe » reste une référence absolue pour l’Église orthodoxe, Église qui selon l’auteur aurait protégé les puissants intérêts du féodalisme russe.

« L’Idée russe » exprimerait la résistance féodale face à la montée d’une société bourgeoise. Pour Sokoloff cette « Idée » fut en effet érigée par les penseurs du xixe siècle en un vertueux rempart patriotique contre les valeurs bourgeoises. Elle imprégnerait plus généralement l’histoire russe, ayant permis une certaine capacité d’adaptation historique, y compris pour les tenants de l’édification socialiste. Ainsi « les sociaux-démocrates : ceux-là affirment qu’on peut à la fois être socialiste, aimer la Russie au point de vouloir en faire l’épicentre d’une révolution mondiale, et vouer un véritable culte à l’industrie, berceau du prolétariat ouvrier. » Et, encore aujourd’hui, cette « Idée russe » demeurerait prégnante, sous la forme d’une morale diffuse.

 

***

 

À propos de la formation historique de la Russie et de sa relative unification, Sokoloff fait état de quelques-unes des “étapes” de cette formation, pour l’essentiel connues, en y adjoignant des données comparatives sur les évolutions économiques et démographiques, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues. Il concentre aussi son attention sur les raisons qui rendent compte tout à la fois de “l’Idée russe” et de sa signification au regard de la disposition des forces sociales russes, plus spécialement au xixe siècle.

 

Aux origines de la Russie, les migrations

 

Le centre historique de la Russie se trouve dans la partie centrale de l’Europe en tant que lieu de passage d’importantes migrations. De “proto slaves” s’y seraient fixés. Du ixe au milieu du xie siècles, des Varègues (suédois) font quelques incursions puis s’intègrent progressivement. Sokoloff évoque le « dualisme slave/ vikings, les uns apportant de nouvelles techniques agricoles, les autres le désir d’aventures. Les territoires occupés s’étendent, alors une meilleure exploitation des axes fluviaux est réalisée. Un certain Kïî, personnage légendaire éponyme de Kiev et Oleg le Varègue auraient initié et constitué une fédération tribale, donnant naissance à une « Russie primitive ».

 

La Rus’kiévienne

 

L’expansion territoriale accroît les possibilités marchandes par la navigation et le portage, couvrant l’axe du Golfe de Finlande jusqu’à la Mer noire proche de Byzance, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux, et de nouvelles sources d’enrichissement spirituel et culturel. Les Varègues, dont l’ethnonyme est « Rûs », poursuivent à l’initiative d’Oleg et de ses successeurs la conquête et la soumission d’autres peuplades slaves, posant la question de l’unité administrative et politique de cette « Rus’kiévienne ». Dès 945, une ébauche administrative se met en place afin de percevoir les impôts, l’unité se construit aussi pour faire face aux convoitises extérieures.

Avec l’alliance avec Byzance, l’élargissement du commerce extérieur, une monnaie, la grivna s’impose progressivement. L’unité économique et administrative consolide l’ensemble, et se trouve renforcée par la conversion au christianisme. Une langue commune se forme avec la création et l’apprentissage de l’alphabet cyrillique composé par les disciples de Cyrille et de Méthode dès la fin du ixe siècle.
Lors de cette période, la formation russe semble suivre un progrès linéaire en dépit de quelques obstacles. Les dispositions prises par les princes kiéviens se heurtent cependant à des résistances. En 1068, une assemblée populaire prétend prendre les armes contre les nomades Polovtses. En 1113 les Kiéviens mécontents exigent un autre prince. Des révoltes religieuses et politiques ont lieu à Novgorod en 1131 et 1207. En dépit de ces dissensions internes, la Rus’kiévienne se construit contre les forces centrifuges.

 

Rupture du processus. Les invasions mongoles

 

L’unité en cours de formation, se trouve rompue pour une longue période par les invasions mongoles dès le début du XIVe siècle. La Rus ‘kiévienne ne peut tenir devant ces vagues destructrices. Son unité était fragile, elle avait connu un éclatement en une variété de « principautés » (au nombre de cinquante au début du XIIIe et près de deux cent cinquante au xive siècle). En outre les dissensions sociales internes ne manquaient pas : révoltes urbaines, rivalités au sein de la dynastie, complots. La fragile unité, « réduite à sa propre impuissance » cède face aux invasions tatares qui préfigurent la constitution d’une sorte “d’État mongol”, la future “Horde d’Or”, qui reposait sur « une collectivité humaine entièrement vouée à la conquête armée ».

La terreur mongole toutefois calme les séditions internes. La Horde d’Or délègue le pouvoir à des princes russes en matière d’administration et de fiscalité. Les tributs imposés sont fixés en fonction d’un recensement de la population soumise, il s’y ajoute des contributions exceptionnelles en faveur du Khan, des droits sur les marchandises et les charges d’entretien des forces d’occupation (ce qui correspondait à quatorze formes de prélèvement).

 

La Moscovie, le processus peut reprendre…

 

Alors que la Rus’Kiévienne tend à se décomposer, un autre centre historique de la Russie est en formation, du nom de Moskva, ville située plus au nord. Celle-ci se fortifie sur la base d’activités commerciales. En 1326, elle devient la capitale religieuse de la Russie. Ivan III, prince de Moscou, souverain en 1462, dirige non plus une ville, mais un pays : la Moscovie. Celle-ci va à son tour connaître des déboires, plus spécialement face aux Mongols. En 1481, c’est cependant la principauté de Moscou (et non plus Kiev, épuisée), qui délivre la Russie des Mongols et réunit l’ensemble des territoires. Malgré les difficultés, la population a connu un fort développement au cours de ces cinq siècles (de quatre à douze millions d’habitants).

Libéré du poids mongol, une politique étrangère se met en place, la Moscovie s’agrandit avec l’intégration de Novgorod, Pskov et Smolensk. Le rouble de Novgorod devient monnaie nationale. Le marché intérieur commence à se constituer. Une sorte d’osmose, de « juxtaposition » pour reprendre le terme de Sokoloff, s’opère entre les « frontières territoriales » et les « frontières religieuses ».

Ivan IV, dit le Terrible est couronné Tsar en janvier 1547. Il s’empare du titre de César, et défend l’orthodoxie, tout à la fois contre le christianisme papiste et contre l’islam. Il commence la conquête des khanats proches et instaure un régime autocratique afin de mettre un terme aux intrigues des boyards de la cour. Sous son règne et les suivants, la Moscovie, connaît de grands fléaux : famines, épidémies, migrations de population. En 1571, les Mongols que l’on croyait affaiblis, incendient Moscou. Mieux armées, les troupes russes leur infligent une sévère défaite aidées par les cosaques. La porte du gigantesque territoire sibérien s’ouvre aux riches marchands, les activités marchandes s’élargissent davantage. Sous le règne du successeur d’Yvan, Boris Godounov [1551-1605] les conditions de vie restent cependant déplorables. Le servage est instauré officiellement en Russie alors qu’en Europe il a perdu de sa réalité. De grandes révoltes, des guerres paysannes se produisent. La dynastie des Romanov [1613 – 1645] accède au trône et cherche à mettre un terme à ce « capharnaüm », mais d’autres révoltes éclatent : révolte du cuivre, deuxième guerre paysanne avec pour mot d’ordre « Secouons le joug des nobles ! » Au cours du xviie siècle, la conquête du vieux cœur de la Rus ’kiévienne est entreprise.

La Moscovie voit son industrialisation progresser. La croissance démographique et économique s’accélère au cours des xviie et xixe siècles. Des manufactures s’installent, le commerce et les échanges extérieurs se développent. Des mesures protectionnistes sont prises afin de contrer la concurrence étrangère. Presque toutes ces nouvelles activités sont prises en mains par la noblesse. La féodalité se modernise sur le plan économique, mais demeure un frein au développement, en maintenant un système politique et social rétrograde.

 

L’empire russe

 

Lors des XVIIe, XVIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, un empire russe se déploie et va s’ouvrir sur la Baltique, en outre, une partie du Caucase, la Crimée et le littoral Nord de la Mer noire, sont conquis sur les Turcs. Le territoire de l’Empire s’élargit encore avec la conquête de la Lituanie, la Biélorussie et une partie occidentale de l’Ukraine, la Russie acquiert le statut de superpuissance. Sous Nicolas Ier, l’empire s’agrandit de territoires supplémentaires qui font du Caucase une « frontière naturelle ».

Le servage s’étend. Alexandre Ier interdit certaines « pratiques les plus monstrueuses [fomentées] par des propriétaires », mais il n’est pas répondu aux aspirations paysannes. Des émeutes et insurrections paysannes se multiplient. Des vagues de réaction accompagnent ou suivent les phases de modernisation économique. La crainte de la contagion des mouvements révolutionnaires, notamment venant de France, et les révoltes locales, nourrissent la réaction politique.

L’auteur souligne le poids féodal sur la structure du régime politique. Le tsar s’appuie sur les services civils et militaires de la noblesse, laquelle en contrepartie est rétribuée par l’octroi de terres et de paysans, voire d’usines et d’ouvriers réduits au servage. La prégnance de la noblesse s’appuie aussi sur un droit de police et de justice.

 

La révolution russe

 

L’auteur inscrit le processus révolutionnaire dans le cadre de cette histoire de longue durée, en relation avec les spécificités économiques et sociales de la formation de la Russie. La relation avec le développement général des mouvements ouvriers et socialistes qui se développent au cours du xixe siècle dans les pays de l’Europe occidentale, n’est pas analysée en tant que telle.

Au cours de la période qui couvre la seconde moitié du XXe siècle, l’empire s’engage dans une série de réformes visant les infrastructures et les institutions. Alexandre II envisage d’abolir le servage, en dédommageant la noblesse terrienne au frais des paysans. Le développement du chemin de fer joue un rôle indéniable dans la transformation du pays, en stimulant activités et échanges économiques (textile, agriculture et charbonnage). Le territoire, suite à la « guerre ruineuse » contre les Turcs, s’agrandit du Turkestan et des Balkans et par l’annexion d’une partie du Caucase.

Le développement économique progresse encore avec la mise en chantier du transsibérien, la convertibilité du rouble et la modernisation de plusieurs secteurs industriels, engagés par Piotr Stolypine et Sergueï Witte, alors ministres des finances. Le marché russe devient attractif aux yeux des épargnants et investisseurs des États européens. Le régime de production marchande capitaliste prend de l’ampleur. Une « amélioration des conditions d’existence » fait chuter la mortalité, la population russe aurait « plus que doublé » au cours de cette période.

Au plan politique, la période est marquée par l’apparition d’un courant politique, le populisme. Ce courant s’oppose à la politique tsariste plus spécialement pour ce qui touche au développement de l’économie capitaliste. Pour l’auteur, ce populisme se présente comme garant d’une partie des intérêts féodaux. Il se radicalise. L’assassinat d’Alexandre II, conduit à ce que le pouvoir tsariste opère un revirement « réactionnaire ».

En dépit de l’essor économique, le mécontentement populaire s’accroît : grèves ouvrières, émeutes paysannes, mutineries dans l’armée. De plus, la guerre contre le Japon (1904-1905) se solde par un échec, aggravant la situation. Cette défaite joue un rôle dans le déclenchement de la première révolution russe de 1905-906. Le mouvement est réprimé, mais pour calmer le peuple, le régime met en place une « Chambre des députés », ou Douma d’État, qui ne permet pas de réaliser « l’indispensable réforme agraire ».

L’auteur ne se focalise pas sur les deux révolutions russes, ce n’est pas son objet. Il admet cependant, au bénéfice de la révolution de 1905, « une prise de conscience », qui pouvait ouvrir à « des perspectives politiques positives ». C’est au regard de la question de “l’Idée russe” qu’il s’intéresse aussi à la révolution de 1917, à « l’URSS », au « socialisme soviétique ». Il s’agit surtout d’évaluer leur « performance », somme tout selon lui « assez médiocre » Toutefois, selon lui, les « bouleversements » que le socialisme soviétique a engendré « ne suffisent pas à saisir les tenants et aboutissants du retard pris par la Russie ». Sokoloff reste prudent et reconnaît que « l’ère soviétique a bien amené un progrès, notamment sensible dans l’investissement et dans les consommations collectives, dépenses militaires comprises. » Il souligne aussi certaines difficultés que « l’URSS » a rencontré au cours de l’édification du socialisme, la disparité des différentes républiques, notamment celles d’Asie centrale dont la pauvreté persistante, indique-t-il, a pesé sur sa performance générale.

 

Pierre COURTADE, Essai sur l’antisoviétisme (1946)

1 octobre 2017

Au caractère universel de la révolution russe, comme première forme d’édification d’un mode de production ne reposant plus sur un fondement capitaliste, a répondu une réaction généralisée de la part des puissances capitalistes. L’essai de Pierre Courtade établit que dès la naissance de la révolution bolchevique, les puissances capitalistes ont visé à abattre le nouveau régime en Russie. Ces tentatives se sont poursuivies, sous d’autres formes moins ouvertement bellicistes, jusqu’à la fin de l’Union Soviétique (et même au-delà !!). L’analyse est menée jusqu’en 1946, date de parution de l’ouvrage. Selon Pierre Courtade, le caractère universel de la révolution russe se vérifie en quelque sorte au regard de l’opposition continue des puissances du monde capitaliste à son égard dans les relations internationales, de 1917 à 1946, qu’il s’agisse d’interventions armées, de soutien aux forces intérieures ou extérieures, ou de la massive diffusion d’une idéologie antisoviétique.

Depuis la révolution d’octobre 1917, l’antisoviétisme a toujours existé, les interventions militaires, les campagnes idéologiques, les faits diplomatiques, en attestent. De par les principes économiques qu’elle instaure, et l’édification d’un mode de production socialiste, la révolution bolchevique, s’oppose en effet frontalement au capitalisme. La révolution, puis l’édification d’un mode de production socialiste ont bouleversé la donne mondiale, déstabilisant le fondement même du capitalisme, lui fermant des marchés, ouvrant des perspectives révolutionnaires pour tous les peuples. 

Une approche chronologique de cet affrontement est proposée en trois parties. 

 

— Fin de la Première Guerre mondiale et l’entre-deux-guerres : 1917-1939

— Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

— L’après Seconde Guerre mondiale.

 

L’auteur se focalise sur le camp dit “anglo-saxon” qu’il présente comme l’impérialisme le plus agressif. On ne retiendra ici que quelques épisodes saillants, qui marquent la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes de 1917 à 1946, cet antisoviétisme n’ayant pas cédé même après la défaite de l’Union Soviétique.

Fin de la Première Guerre mondiale et entre-deux-guerres : 1917-1939

Dès la prise du pouvoir par les bolcheviks, les puissances alliées interviennent dans la guerre civile russe (1918 à 1921). Le premier ministre britannique, Lord Robert Cecil, justifie la guerre contre le bolchevisme par les arguments suivants : désengagement de la Russie bolchevique de la guerre mondiale impérialiste, ce qui constitue une trahison envers les alliés en fermant le second front de l’Est. L’ambassadeur anglais en Russie souligne cependant que la Russie n’était plus à même de mener cette guerre en raison de la décomposition de son armée. Le Foreign office ne suit pas cette position et prétend discréditer le nouveau régime auprès des masses populaires. On dissimule le fait que le retrait russe de la guerre avait été posé en fonction du principe d’une paix généralisée. Afin de désavouer le chef des bolcheviks auprès de la social-démocratie des pays capitalistes, on ne met au devant de la scène que les tractations secrètes entre les Bolcheviks et Allemands. Lénine est présenté comme un agent de Guillaume II.

La politique interventionniste des puissances anglaise et française consiste à soutenir les forces contre-révolutionnaires, “les Blancs” [contre “les rouges”]. Le peuple russe (ouvriers et paysans) n’en prend pas moins prend les armes contre “les Blancs” de Koltchak et contre les puissances étrangères. En pleine Première Guerre mondiale Churchill aurait proposé à “l’ennemi” allemand d’envahir l’Ouest de la Russie, « Payez-vous à l’Est ! ». Tout en accusant Lénine de collusion avec la puissance allemande, les britanniques vont jusqu’à utiliser dans les Pays Baltes des troupes allemandes pour alimenter les troupes des Blancs. La Russie bolchevique est devenue l’ennemi n° 1.

Ce qui préserve la Russie bolchevique de la destruction et de la contre-révolution, ce sont les contradictions internes des puissances impérialistes qui limitent l’efficacité des attaques contre « le pays des Soviets ». Du fait de leurs rivalités, les Anglais, Américains et Français ne parviennent pas à coordonner leurs actions. La guerre civile russe en 1922 se conclut au profit des bolcheviques de par l’action de la jeune armée rouge. Les puissances impérialistes ont perdu cette première bataille. 

L’antisoviétisme va prendre une forme non interventionniste. Cette nouvelle forme est défendue notamment le président des États-unis Wilson. Celui-ci indique : « le communisme est un danger social et politique », mais on ne peut pas le défaire par les armes, les peuples sont las de la guerre (des troupes canadiennes ont refusé l’engagement dans une nouvelle guerre et se sont mutinés). Pour sa part, Lloyd George, ministre britannique de la guerre, craint une contagion révolutionnaire en Angleterre. À la conférence de Paris (novembre 1919), il s’oppose à Clemenceau qui continue à défendre la position interventionniste. La jeune république socialiste n’obtient-elle pas le ralliement des masses, les paysans eux-mêmes deviennent bolcheviques souligne, ébahi, Lloyd George. Au sein des diverses puissances capitalistes, le dessein de relever l’Allemagne, ennemi d’hier, se fait jour, dans le but de contrer la puissance plus ou moins fantasmée de “l’impérialisme russe”.

De 1922 à 1925, l’URSS cependant sort progressivement de son isolement international, la révolution est consolidée. Dès 1924 le réalisme des puissances capitalistes conduit à un accord pour intégrer la Russie dans le concert des nations. Un mouvement général pour la reconnaissance des soviets est enclenché.

Dès le milieu des années 20, le bloc des puissances capitalistes se reconstitue toutefois contre l’URSS. Le chancelier allemand Stresemann devient un grand européen “fréquentable” et l’Angleterre se pose en arbitre du conflit franco-allemand. À la veille du pacte de Locarno (1925), un mémorandum britannique soutient que l’instabilité de l’Europe a pour origine la Russie soviétique et qu’une politique de sécurité enjoint à son encerclement. Ce Pacte reconstitue un bloc occidental contre les Bolcheviks. Le général Smuts, n’est pas sans clairvoyance lorsqu’il affirme qu’une « nouvelle sainte Alliance des quatre puissances se met en place sous les oripeaux du pacifisme. » La mise en place de cette seconde croisade obtient le soutien moral et matériel des États-unis. On imagine détourner l’orage allemand vers les plaines de l’Est. Une rupture des relations diplomatiques anglo-soviétiques survient dans la foulée, bien que des relations commerciales soient maintenues : « business is business. »

La politique des soviétiques pendant les années SDN est de prendre les nations capitalistes « au pied de la lettre ». Bien que Litvinov représentant de l’URSS à la SDN, ait scandalisé par ses propos : « le régime capitaliste est la cause profonde des conflits armés », un plan de désarmement total est proposé par la puissance soviétique. Et malgré son exclusion de la SDN, l’URSS adhèrera au Pacte de Locarno (Briand-Kellog) qui lui permet de désigner l’agresseur si elle est attaquée. 

Les enjeux de la période peuvent être compris selon l’auteur, si l’on met en relation l’antisoviétisme et la question de la résurgence du pangermanisme. Après l’échec de la première croisade contre le bolchevisme dans la guerre civile russe, une partie du camp “anglo-saxon” envisageait ainsi que l’Allemagne puisse jouer un rôle dans une « seconde croisade ». C’était un jeu plus dangereux que la participation directe des forces impérialistes “anglo-saxonnes” en Russie. La diplomatie soviétique avait très tôt compris le sens de cette stratégie d’encerclement et cherché une entente avec l’Allemagne, qu’elle obtient dès le Traité de Rapallo (1922). Ce traité alimenta la hargne des anticommunistes de l’entre-deux-guerres, comme le fera plus tard le Pacte germano-russe de non agression de 1941 (Molotov Ribbentrop). Les apprentis sorciers avaient joué la carte du “nationalisme” expansionniste allemand, plutôt que la carte russe, se tirant ainsi eux-mêmes une balle dans le pied.

La France avait adopté une attitude plus modérée, moins dangereuse pour l’URSS, elle craignait en effet une Allemagne forte à ses frontières. Ce fut le retour de la traditionnelle alliance franco-russe. La France pratique toutefois un difficile jeu d’équilibriste : encourager l’Allemagne dans ses ambitions nationales, tout en la freinant, pour éloigner tout danger pour la France. Le ministre Daladier se prendra lui aussi les pieds dans ce jeu subtil, perdant la partie par les accords de Munich (1938). Sans oublier que cette “tactique” ne relevait pas du seul Daladier. Après le Front populaire, une partie de la bourgeoisie française ne défendait-elle pas la position : « plutôt Hitler que Staline ! ». 

La Seconde Guerre mondiale

La grande alliance qui se noue au cours de la Seconde Guerre mondiale, entre l’URSS, les États-Unis, le Royaume britannique, “la France libre”, ne met pas fin à l’antisoviétisme. En 1946, Elliott Roosevelt, fils du président, qui a assisté à toutes les conférences avec son père, révèle dans son livre best-seller (Mon père m’a dit) le fond de la politique de Churchill qui escomptait un effondrement de l’URSS. Dès la signature de la Charte de l’Atlantique en août 1941, indique-t-il « les Anglais voulaient nous convaincre d’envoyer de plus en plus de matériel vers le Royaume-uni et de moins en moins vers l’URSS. » Comme si les Anglais visaient « à voir s’épuiser les Nazis et les Russes pendant qu’eux-mêmes devenaient les plus forts ». La poursuite de la politique antisoviétique après 1939 se voit d’ailleurs dans les aides accordées par la France, l’Angleterre et les États-unis, à la Finlande alliée à Hitler, et en guerre contre l’URSS. Ou par les soutiens aux Polonais favorables à l’Angleterre. 

Les milieux diplomatiques et gouvernementaux occidentaux savent que la Russie soviétique n’a pas fait cause commune avec Hitler en 1939, seulement gagné du temps face aux manœuvres des britanniques. En dénonçant le Pacte germano-russe de non-agression de 1939, les puissances occidentales visaient avant tout à disqualifier et détruire le courant communiste sur leurs propres territoires. Curieusement on n’accusa pas symétriquement Hitler de son alliance avec les Soviets, l’accusation ne visait que la politique soviétique, révélant le caractère unilatéral de la condamnation, qui, au demeurant masquait des préparatifs d’intervention militaire contre la Russie, par le Nord, en Finlande, et par le Sud par les troupes du général Weygand.

Devant l’incroyable défaite du front de l’Ouest, en partie liée à la visée antisoviétique, l’Allemagne nazie se révéla capable de gagner en moins de trois semaines la bataille de France. L’antisoviétisme dût alors reculer, la priorité devenant pour les “Français libres” la défaite de l’Allemagne nazie. On assista, indique Pierre Courtade, à une certaine « mise en veille de l’antisoviétisme […] plus tard on verra ». Et en effet, après la chute de l’Allemagne nazie, l’antisoviétisme reprit de plus belle.

Fin de la Seconde Guerre mondiale et la préparation de l’après-guerre

À la conférence de Yalta les alliés reconnaissent les zones d’influence soviétique sur l’Europe orientale. Dès la fin de la guerre cependant, les “anglo-saxons” opposent deux concepts : d’un côté, la « démocratie politique » occidentale [des puissances capitalistes], de l’autre la « démocratie économique », telle que l’illustre « le totalitarisme soviétique ». 

La Grande-Bretagne visait à étendre la sphère des pays de « démocratie politique », concept qui n’était pas vraiment opérant pour les pays de l’Europe centrale et orientale, ceux-ci n’ayant pas de classes moyennes s’exprimant dans le cadre du régime parlementaire. Le concept de démocratie politique masquait selon Courtade la défense d’intérêts économiques et financiers occidentaux, dans la mesure où la « démocratie économique » (ou « totalitarisme soviétique »), menaçait les intérêts des trusts internationaux à l’Est du continent européen, en Hongrie, Bulgarie et Yougoslavie libérés. 

Le cas de la Hongrie est exemplaire. En 1946 la situation économique de la Hongrie est catastrophique, en fonction de quoi l’URSS lui restitue les usines déplacées pendant la guerre. L’armée rouge ne remet pas alors en cause le régime de la propriété privée. Cette politique conciliatrice est même reconnue par le journal conservateur The Times. En août, un traité commercial hungaro-soviétique est signé pour seize mois, pour 30 millions de dollars de marchandises, sans protestation de la part des anciens alliés. En octobre cependant, une note du département d’État proteste contre ce traité commercial hungaro soviétique, ainsi qu’à propos d’un traité similaire avec la Bulgarie.

La presse occidentale se met à parler « d’impérialisme soviétique ». Le gouvernement des États-unis et la Confédération des patrons américains, prétendent participer, pas toujours de façon désintéressée, à la reconstruction des États de l’Europe centrale, faute de quoi ils menacent de supprimer tout crédit à l’URSS. Ils ont besoin rapidement des parts de marché de l’Europe de l’Est, afin de relancer leur économie. La reconversion de l’économie de guerre en économie de paix posait en effet problème aux États-Unis. Au Royaume Uni, la situation économique était difficile aussi, le déficit commercial étant passé de 194 millions de livres en 1938 à 461 millions de livres en 1945. Dans les milieux d’affaires, l’URSS se présentait ainsi comme puissance maléfique, les dépossédant de leurs marchés. Une reconstitution du « bloc occidental » visant à isoler l’URSS se posait comme une nécessité pour le camp capitaliste, comme hier à Locarno ou lors du Pacte à quatre de 1934.

Aux États-Unis, des courants bellicistes projetaient une guerre préventive contre l’URSS momentanément affaiblie. Ils savaient que les Soviétiques pouvaient rapidement disposer de l’arme atomique et que sa reconstruction économique était en bonne voie. Ces courants accusent alors le pouvoir soviétique de disposer partout d’espions. Ils déploient la rhétorique du danger de la « pax communista ». Le parti de la guerre contre la Russie regroupe le milieu des affaires et son aile droite, certains syndicats, des socialistes “antistaliniens”, des minorités ethno-nationales. Les discours complotistes ont un impact sur la population américaine, préparant la campagne maccarthyste et sa “chasse aux sorcières”. 

Il existe un autre courant qui défend un principe de conciliation avec l’URSS. Il regroupe des intellectuels qui estiment qu’il n’existe pas de rivalité impérialiste entre l’URSS et les États-unis, que ces deux pays sont complémentaires : des pays continents avec beaucoup de ressources. Il n’est donc pas exclu de “faire des affaires” avec les soviétiques. Comme le font certains penseurs actuels de la “mondialisation”, certains de ces intellectuels peuvent aussi défendre la thèse néo-pacifiste de l’abandon de la fin des cadres nationaux au profit d’un super État. Parmi ces “conciliateurs”, certains estiment d’ailleurs que le peuple américain peut adhérer plus aisément à la rhétorique d’une croisade “idéaliste” (plutôt qu’à une croisade militaire), dans la continuité de la croisade antitotalitaire contre l’Allemagne nazie. Dans le camp des puissances capitalistes, tel qu’il s’exprime à l’ONU, l’ennemi toutefois n’est plus la puissance allemande et le fascisme international, mais l’URSS. Il s’agit de préserver l’Europe du bouillonnement révolutionnaire.

À la veille de la “guerre froide” qui va marquer des décennies de relations internationales, Pierre Courtade met en évidence la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes, sous ses diverses formes. Il espère, que dans le cadre d’une France de « démocratie sociale », devenant un fait social (à l’instauration de laquelle Parti communiste devait jouer un rôle déterminant), se trouvera à même de revivifier l’alliance franco-russe, la politique d’amitié avec les pays des Balkans et des “slaves du Sud”. Il tend à croire que cette « démocratie sociale » sera acceptée par les puissances impérialistes occidentales comme le fait soviétique le fut en 1924. 

Pierre COURTADE, (1915-1963), Essai sur l’antisoviétisme, Paris, Editions Raisons d’être, 1946. Élève de Jean Guéhenno. Pierre Courtade commence sa carrière de journaliste au Progrès de Lyon. Il rencontre des hommes qui compteront pour lui, comme Louis Aragon, Roger Vaillant ou René Tavernier. Il adhère au PCF pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il participe à la Résistance. À la Libération, il entre à la rédaction de l’hebdomadaire Action. En 1946, Maurice Thorez lui propose de tenir la rubrique internationale de l’Humanité, il l’animera jusqu’à son décès.

I — Karl Kautsky, Ancienne et nouvelle Révolution

1 octobre 2017

(Le Socialiste – 9 décembre 1905)
Karl Kautsky[1], dirigeant de la Social-Démocratie allemande, grand connaisseur de l’œuvre de Marx, théoricien du mouvement socialiste international, salue dès le départ la première révolution russe de 1905. Il dégage les caractères de cette révolution et sa portée universelle. Toutefois la première phase de cette révolution, dont il espérait le succès proche, ne parvient pas à triompher. Les objectifs qu’elle poursuivait ne se réaliseront que lors de la seconde phase du processus révolutionnaire, qui débute en Octobre 1917.
Karl Kautsky situe le processus révolutionnaire russe dans la continuité d’un mouvement historique d’ensemble, celui des révolutions des classes modernes : la révolution anglaise du xviie siècle, la Révolution française. Il présente les points communs et les spécificités de chacune d’elles, en fonction des caractéristiques des différentes époques et des formations historiques, s’intéressant plus spécialement à la disposition des forces de classes et à la capacité hégémonique de chacune d’elles. Selon lui, le retentissement mondial de la révolution qui s’engage alors en Russie peut être mis sur le même plan que celui qu’inaugura la Révolution française.
Dans la conjoncture de 1905 toutefois, Kautsky ne mesure pas le risque de réaction et de guerre généralisée qui surviendra quelques années plus tard, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale impérialiste. Il ne mesure pas davantage le risque d’intervention étrangère qui se produira contre la révolution bolchevique lorsque celle-ci triomphe en Octobre 2017.

 

Le texte de Kautsky :

 

« Ce dont plus d’un, dans nos rangs mêmes, pouvait encore douter il y a un an, est aujourd’hui de la dernière évidence : la Russie est à l’heure qu’il est dans une Révolution qui peut être mise en parallèle, pour la force et pour l’importance, avec les deux plus grandes révolutions que l’histoire ait vues jusqu’à présent, celle d’Angleterre au xviie et celle de France au xviiie siècle.

Il est naturel de chercher entre elles les points de comparaison et leur ressemblance superficielle est frappante. Dans chacune de ces deux révolutions il s’agissait d’une lutte contre l’absolutisme, contre lequel la masse de la nation se levait parce que son joug était devenu insupportable, parce qu’il apportait au pays misère, souffrance et honte.

Mais la ressemblance ne va pas beaucoup plus loin. Nous arrivons à des différences profondes, dès que nous passons sous la surface politique et recherchons les oppositions de classes qui agissent comme ressorts du mouvement.

Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante.

L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience.

À la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789.

Dans chacune de ces révolutions, la classe finalement victorieuse fut la classe capitaliste. Or celle-ci vit, politiquement comme économiquement, de l’exploitation des forces d’autrui. Jamais elle n’a fait une révolution : toujours elle l’a seulement exploitée. La besogne de la révolution, la lutte et ses dangers, elle les a toujours laissés à la masse populaire. Mais de celle-ci, aux xviie et xviiie siècles, ce n’était pas les prolétaires qui étaient le ressort le plus actif ; c’était les petits bourgeois ; les prolétaires en formaient toujours un appendice inconscient. Ce fut la petite bourgeoisie, valeureuse et consciente, des villes géantes Londres et Paris, qui osa assumer le combat d’avant-garde contre l’absolutisme et qui réussit à l’abattre.

La petite bourgeoisie de Russie n’a jamais eu ni valeur ni conscience, du moins pas dans les derniers siècles, depuis qu’il existe un tsarisme russe. Elle se recrutait presque exclusivement parmi les paysans déracinés, qui, il y a quelques dizaines d’années, étaient encore des serfs. De plus, il n’y a pas en Russie de ville géante capable de dominer tout l’empire. En outre, même en France et en Angleterre, les capitales ont perdu leur domination absolue, qu’elles ont dû partager avec les centres industriels ; aussi, même dans l’Europe occidentale, le petit bourgeois a-t-il cessé d’être révolutionnaire et est-il devenu, chez nous aussi, un soutien de la réaction et de la puissance gouvernementale.

Il n’est pas étonnant que les petits bourgeois de Russie soient intervenus, avec la voyoucratie (Lumpenproletariat), comme des éléments contre-révolutionnaires, se mettant à la disposition de la police pour écraser la Révolution. Mais comme cette petite bourgeoisie n’a pas de programme, pas de but politique, elle ne peut être poussée dans la lutte contre la Révolution que par la promesse d’avantages individuels ou sous l’excitation de ses rancunes individuelles.

Or, il y a point d’avantages, il n’y a que des coups et des dangers de mort à recueillir dans la bataille contre le prolétariat sans propriété, puisqu’il est armé, et le petit bourgeois réactionnaire se montre toujours, dès qu’il n’a plus d’idéal politique, aussi lâche que brutal : il n’exerce sa rage que sur les plus faibles. C’est le plus volontiers, comme exploiteur, sur les femmes et les enfants, dans la lutte actuelle contre la Révolution, sur des juifs et des étudiants isolés, non sur les ouvriers dont le bras est robuste. Ainsi la contre-révolution russe devient exclusivement un pillage et un massacre ; ainsi le prolétariat révolutionnaire, dans sa lutte contre la réaction, se montre politiquement dès aujourd’hui l’élément indispensable du progrès social, de même qu’économiquement il en est devenu, depuis longtemps, la condition la plus importante. D’autre part, la petite bourgeoisie elle-même, en tant qu’elle ne se rattache pas au prolétariat, se révèle politiquement comme une couche de la population qui ne peut plus que causer du dommage et troubler l’ordre de la société, de même qu’économiquement, dans sa majorité, elle est devenue aujourd’hui un parasite du corps social, ne pouvant prolonger son existence qu’aux dépens de celui-ci.

À côté de la petite bourgeoisie, la plus importante des couches révolutionnaires des révolutions précédentes était celle des paysans. Elle avait bien déjà montré, au temps de la Réforme, dans les guerres de paysans, qu’elle n’était en état que d’ébranler l’État, mais non pas de fonder dans cet État une nouvelle domination politique indépendante. Les paysans ne sont plus à considérer comme un parti proprement dit, une armée politique particulière, mais seulement comme une troupe auxiliaire d’autres armées ou partis politiques, troupe qui cependant n’est nullement dénuée d’importance, et qui, selon qu’elle se met d’un côté ou de l’autre, peut décider de la victoire ou de la défaite. Elle mit en France, en 1848, le sceau à la défaite de la Révolution aussi bien qu’elle l’avait mis à son triomphe en 1789 et années suivantes.

Le rôle joué par les paysans dans la grande Révolution française, fut toutefois tout autre que dans la Révolution d’Angleterre. En France, la propriété foncière de la noblesse et du clergé existait encore sous des formes féodales ; elle vivait de l’exploitation des paysans serfs, qu’elle avait abaissés à un degré incroyable de misère et à qui, noblesse et clergé de cour qu’elle était devenue, elle ne rendait plus aucun service en échange. La destruction de cette propriété foncière était une des tâches les plus pressantes de la Révolution et fut le lien qui attacha à elle le plus solidement le paysan.

En Angleterre, la vieille noblesse féodale avait été anéantie à l’époque de la guerre des Deux Roses et remplacée par une noblesse nouvelle qui comprenait très bien les besoins capitalistes. La Réforme avait en outre donné à cette noblesse les biens d’Église au dix-septième siècle. La vieille société féodale avait complètement disparu. Là où il y avait encore des paysans, ils étaient libres, maîtres sur leur terre. La grande propriété foncière n’était pas alimentée par des corvées mais par des fermiers capitalistes employant des ouvriers salariés. La noblesse propriétaire elle-même n’était d’ailleurs devenue noblesse de cour que pour une parte minime, passait encore l’année tout entière sur ses domaines, où elle agissait pour la juridiction et pour l’administration de la communauté.

C’est pourquoi la Révolution anglaise n’amena pas un bouleversement général de la propriété foncière. Elle accomplit bien de nombreuses confiscations, mais à titre de mesure politique et non sociale. Quelque irritation que puissent avoir paysans et fermiers contre la grande propriété foncière, aucune nécessité ne les contraignait à la morceler ; au contraire, la crainte du prolétariat salarié, nombreux dans les campagnes, les poussait à s’abstenir de commencer une pareille œuvre, qui pouvait finir par devenir dangereuse pour eux-mêmes. Non seulement la grande propriété foncière anglaise résista à la Révolution, mais elle y mit fin par un compromis avec la bourgeoisie, fatiguée de son côté de la domination de la petite bourgeoisie, et assura ainsi tellement son règne, qu’il n’y a pas, encore aujourd’hui, d’aristocratie terrienne, pas même dans la Prusse orientale et en Hongrie, qui soit plus sûrement assise que celle d’Angleterre.

C’est tout autrement que les choses vont se passer en Russie, dont les paysans sont dans une situation qui, malgré toutes les différences de détail, correspond en gros à celle des paysans de France avant la Révolution. Sur ce point aussi, ces deux révolutions auront dans leurs résultats cette similitude que l’on peut s’attendre à la ruine de la grande propriété foncière actuelle dans tout l’empire russe et à son passage dans la possession des paysans. En dehors du tsarisme, c’est la grande propriété foncière qui devra payer les frais de la Révolution.

Il est impossible de prévoir de quel genre sera le mode de production agricole qui se développera sur cette base nouvelle, mais une chose est certaine : en ceci encore les Révolutions russe et française se ressembleront, que le morcellement de la grande propriété foncière individuelle sera un lien qui attachera indissolublement le paysan à la Révolution. Nous ne savons pas encore quelles luttes de races la nouvelle Révolution cache en son sein ; peut-être bien qu’il produira à ce propos des conflits entre paysans et prolétariat urbain. Mais les premiers défendront des poings et des dents la Révolution contre quiconque voudrait tenter de rétablir le vieux régime nobiliaire, fût ce même une intervention étrangère.

Nous arrivons ainsi au troisième facteur qui serait à considérer dans cette comparaison entre les trois Révolutions : la situation extérieure qu’elles créent.

Au XVIIe siècle, les relations internationales étaient encore si peu de chose que la Révolution anglaise resta un événement tout local, qui ne trouva pas le moindre écho dans le reste de l’Europe. Ce ne furent pas des guerres extérieures, mais la fastidieuse guerre civile, conséquence de la grande force de résistance de la noblesse foncière, qui produisit la domination révolutionnaire militaire et finalement la dictature d’un général victorieux, Cromwell.

La fin du XVIIIe siècle connaissait déjà des relations plus développées entre les États européens. La Révolution française ébranla toute l’Europe, mais ses efforts libérateurs ne trouvèrent qu’un écho affaibli.

L’ébranlement résulta de la guerre menée par les monarques coalisés d’Europe contre une République, et c’est de cette guerre que provint en France le régime du sabre et l’empire du général victorieux, Napoléon.

Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie.

Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne.

Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme.

Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »

 

 

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Karl Kautsky est souvent présenté comme un adversaire inconditionnel de Lénine. Leurs divergences toutefois se sont surtout manifestées après la révolution d’Octobre 1917. Au cours des premières phases du processus révolutionnaire, Kautsky a joué un rôle éminent de théoricien et de praticien, dont Lénine et les bolcheviks eux-mêmes se sont réclamés.