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Un conflit vite oublié – Guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à propos du Haut-Karabagh – Enjeux régionaux et mondiaux

10 mars 2026

Le Caucase est depuis des temps immémoriaux le lieu occupé par les empires (romain, ottoman, russe) et l’objet de leur rivalité car il ouvre la voie des routes commerciales. Il ne cesse donc d’être l’objet de conflits. Dans cette période de trouble de chaos, d’affolement, la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour le Haut-Karabagh, mais pas seulement, nous montre comment un tel conflit met en jeu, au-delà des questions locales apparentes, des rivalités essentielles entre puissances et participe de la recomposition de l’ordre mondial. Le Caucase sud fait actuellement encore partie de la sphère d’influence russe. C’est cela que les uns et les autres voudraient faire cesser, certains pour des intérêts directs et puissants, d’autres pour des intérêts à plus long terme et d’autres enfin règlent leur conflit aussi sur ce terrain-là. L’Arménie s’est éloignée de la protection russe et s’est tournée vers l’Occident pour enfin chercher de nouveaux points d’appui (Inde, France) face aux menaces directes qui pèsent sur elle. L’Azerbaïdjan se sent de plus en plus puissant grâce aux hydrocarbures dont les autres ont besoin et à son alliance avec la Turquie. La Turquie aspire à une maîtrise de la région, lieu de passage de ses produits vers le monde. L’Iran a intérêt au statu quo dans la région pour garder son rôle dans le commerce et le transit énergétique. Israël tient à être présent pour avoir une tête de pont contre l’Iran. L’Inde et le Pakistan sont en compétition dans la région pour défendre leurs intérêts stratégiques. La Chine a besoin d’alliés dans la région pour implanter ses nouvelles routes de la soie. La Russie voit sa sphère d’influence contestée ce qu’elle ne peut pas se permettre. Les États-Unis rêvent d’expulser la Russie du Caucase pour l’affaiblir et pour maîtriser la région avec l’aide de ses alliés de l’OTAN comme la Turquie. L’Europe cherche aussi à affaiblir la Russie dans la région et à y asseoir sa place tout en étant désormais dépendante d’un fournisseur de gaz comme l’Azerbaïdjan. La France moins dépendante car elle a diversifié ses sources d’approvisionnement, s’efforce de jouer son propre jeu.

 

Rappel de la situation

L’Azerbaïdjan a lancé une opération militaire le 19 septembre 2023 faisant 200 morts et 400 blessés côté arménien et 2 victimes côté azerbaïdjanais, selon les déclarations des représentants du Haut-Karabagh. Cette opération faisait suite à 9 mois de blocus imposé par l’Azerbaïdjan en fermant le corridor de Latchine, seul lien terrestre entre l’Arménie et le Haut-Karabagh, ce qui a entraîné une forte pénurie de médicaments et de nourriture. Cette «  solution militaire  » a été possible grâce aux livraisons d’armes turques et israéliennes à Bakou. La capitulation entraîne l’autodissolution de la république autoproclamée, l’arrestation de ses principaux dirigeants et l’exode de l’essentiel de la population arménienne, environ cent mille personnes étant accueillies en Arménie.

Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie à propos de l’enclave du Haut-Karabagh n’est pas récent. Ce morceau de territoire a fait l’objet de deux guerres en 35 ans. La première, de 1988 à 1994, s’est soldée par la victoire de l’Arménie qui, à la fin du conflit, contrôle 13% du territoire de l’Azerbaïdjan y compris la région Karabagh et les territoires adjacents. La deuxième, qui a duré 44 jours en 2020, a inversé le rapport de force avec la victoire écrasante de l’Azerbaïdjan, qui a bénéficié du soutien décisif de son allié turc.

 

Brève histoire du Haut-Karabagh

Intégrée au royaume arménien dans l’Antiquité, cette province est passée sous influence arabe au Moyen Age, avant qu’une révolte ne la fasse revenir dans le giron de l’Arménie. Le Haut-Karabagh est absorbé par l’Empire russe en 1805, puis l’Arménie et l’Azerbaïdjan se le disputent lors de la guerre civile qui suit la révolution bolchevique de 1917. En 1918, les deux pays proclament leur indépendance et les combats reprennent au Karabagh. Des combats commencent entre les républiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan dans trois régions spécifiques  : le Nakhitchevan, le Syunik et le Haut-Karabagh. En 1923, l’oblast autonome du Haut-Karabagh a été créée à partir de la partie du Haut-Karabagh majoritairement habitée par des Arméniens, en vertu du statut accordé par le pouvoir soviétique aux minorités nationales. En février 1988, le soviet du Haut-Karabakh vote son rattachement à l’Arménie. Un premier conflit armé de grande ampleur éclate. Il fera 30 000 morts et des milliers de disparus. Entre-temps, l’URSS s’effondre. L’Arménie et l’Azerbaïdjan retrouvent leur indépendance à l’été 1991, et le Haut-Karabagh proclame la sienne le 2 septembre 1991. Cette indépendance ne sera pas reconnue par la communauté internationale, pas même par l’Arménie, ce qui n’empêche pas cette dernière de soutenir politiquement, économiquement et militairement le Haut-Karabagh. Avec le départ de l’armée soviétique, le conflit s’aggrave. Le groupe de Minsk, 2 créé en 1992, tente sans succès de trouver une solution. La Russie, qu’un traité de défense lie à l’Arménie, mais qui entretient également de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan, parvient à négocier un cessez-le-feu le 17 mai 1994. Les Arméniens furent implacables dans la victoire. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), plus de 500 000 azéris furent directement déplacés par la guerre. L’Azerbaïdjan a alors perdu 13% de son territoire, que plusieurs centaines de milliers d’habitants ont dû fuir. Depuis lors, les affrontements n’ont pas cessé. Fin septembre 2020, après de multiples accrochages, l’Azerbaïdjan relance les hostilités avec l’appui de son allié turc, qui lui fournit du matériel, notamment des drones, et lui envoie des mercenaires syriens. Six semaines suffisent à son armée pour écraser les forces arméniennes et reconquérir un tiers du Haut-Karabakh, où les combats font 6 500 morts. Un nouveau cessez-le-feu est conclu le 10 novembre 2020. Le groupe de Minsk est écarté des négociations. La Russie doit veiller sur ce cessez le feu avec 1960 soldats. L’Azerbaïdjan a repris le contrôle des régions de Fizuli, Jebrail, Zangelan et Kubatli, ainsi que d’une partie importante du territoire de l’ancien Okrug autonome du Haut-Karabagh (y compris les villes de Shusha et Hadrut). Il a également pris le contrôle des régions d’Aghdam, Kelbajar et Latchine (à l’exception du corridor de Latchine reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie). Les affrontements continuent et l’AzerbaÏdjan met en place en 2023 un blocus du corridor de Latchin. En septembre 2023, au terme d’une guerre éclair de 4 jours, l’Azerbaïdjan s’empare de la totalité du Haut-Karabagh.
(Il est à noter que le Haut-Karabagh occupe une position stratégique à proximité du pipeline qui transporte du gaz vers l’Europe. C’est un carrefour entre la Russie, l’Arménie et l’Iran.)

 

Les deux principaux protagonistes du conflit

Arménie

La république d’Arménie est un pays de 29 800 km² d’Asie occidentale (équivalant à la Belgique), plus particulièrement en Transcaucasie (Caucase), une région de l’extrême sud-est de l’Europe et de l’Asie occidentale, située entre la mer Noire et la mer Caspienne, et divisée en deux parties par les monts du Caucase. L’Arménie est limitée au nord par la Géorgie, à l’est par l’Azerbaïdjan, au sud par l’Iran et la région autonome du Nakhitchevan (rattachée à l’Azerbaïdjan), à l’ouest par la Turquie.

L’Arménie est l’un des pays les plus enclavés au monde, non seulement parce que le pays n’a aucun accès à la mer, mais aussi parce l’Arménie est en conflit avec deux de ses voisins  : la Turquie et l’Azerbaïdjan avec son enclave du Nakhitchevan. Cela signifie que les frontières avec ces deux pays sont fermées depuis plusieurs années. Quant à la frontière avec la Géorgie, elle n’est ouverte que partiellement. Sur les 1 000 kilomètres de frontière que compte le pays, 834 sont fermés. Il ne reste que la frontière avec l’Iran (35 km). La Russie est un important allié pour l’Arménie, mais ce pays n’a aucune frontière commune avec l’Arménie. L’Arménie se trouve isolée.

L’économie de l’Arménie a connu un profond déclin depuis les années 1990. Ses industries de transformation industrielle ont décliné avec le blocus énergétique de l’Azerbaïdjan et le problème des voies de transport vers la Russie. L’Arménie est un pays importateur d’aliments et aux ressources minérales (cuivre, etc.) faibles. Le secteur du commerce et des services a la plus grande part dans son économie. Ceci explique le rebond de son PIB et de sa croissance en 2021 (5,7%) et en 2022 (8%) grâce à sa situation géopolitique (visiteurs et flux financiers de Russie)

Pour surmonter son isolement, l’Arménie recherche de nouveaux alliés, comme l’Inde 3 ou la France, notamment pour se procurer des armes. Alors qu’elle se tourne vers l’Occident, ses relations traditionnelles avec la Russie se détériorent. Le premier ministre, Nikol Pachinian est arrivé au pouvoir en 2018 et dès ce moment les relations avec la Russie se sont tendues et les tentatives de rapprochement avec les puissances occidentales se sont multipliées. N. Pachinian a finalement déclaré que son pays n’était pas «  un allié de la Russie  » dans le conflit Ukrainien et a fourni une aide humanitaire à l’Ukraine. Finalement, l’Arménie supprime sa participation à l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective, pendant de l’OTAN, qui regroupe la Russie, l’Arménie et quatre anciennes républiques soviétiques) en février 2024.

 

Azerbaïdjan

L’Azerbaïdjan en tant que nation est apparu récemment, cette dernière ayant émergé en 1918 à la faveur de l’indépendance vis-à-vis de l’Empire russe. Devenu république soviétique, il proclame son indépendance après l’effondrement du bloc soviétique, en août 1991. Il a des frontières terrestres avec la Russie au nord, l’Iran au sud, la Turquie à l’ouest-sud-ouest, l’Arménie à l’ouest et la Géorgie au nord-ouest. Bien qu’il n’ait pas accès à la mer ouverte (c’est-à-dire donnant sur l’océan mondial), il possède un littoral de 713 kilomètres sur la mer Caspienne (mer fermée), à l’est. L’exclave du Nakhitchevan dans le sud-ouest du pays est située au sud de l’Arménie et au nord de l’Iran et communique avec la Turquie à l’ouest. L’Azerbaïdjan entend développer une relation privilégiée avec la Turquie tout en cultivant des relations étroites dans de très nombreux domaines avec l’Iran. Par ailleurs, l’Azerbaïdjan est le seul pays de majorité musulmane chiite à entretenir des relations diplomatiques avec Israël depuis son indépendance, officialisées dès le 7 avril 1992.

L’économie de l’Azerbaïdjan est fortement dépendante de l’exploitation du pétrole en mer Caspienne, qui représente 70% de ses exportations et 50% du budget de l’État (36% du PIB, 90% des recettes). La croissance serait de 5 à 6% en 2022/2023. Les ventes d’hydrocarbures représentent 94% des exportations. Elles ont permis à l’Azerbaïdjan de soutenir des dépenses militaires représentant quatre fois celle de son voisin ces dernières années en important huit fois plus d’armes 4 grâce à l’aide de la Turquie et de relations privilégiées avec Israël, qui lui a fourni 70% des importations de matériels militaires entre 2016 et 2020. Depuis 2014, selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), Tel-Aviv a fourni plus de 850 millions de dollars d’armes à Bakou.

L’Azerbaïdjan est doublement attractif. Comme fournisseur d’hydrocarbures d’abord, mais aussi et surtout parce qu’il occupe une remarquable position géostratégique. L’Azerbaïdjan conscient qu’il a une carte à jouer, fait valoir son positionnement de carrefour et parvient à approfondir simultanément ses partenariats avec la Russie, les États-Unis et l’Union européenne, tout en consolidant son alliance stratégique avec la Turquie et en maintenant une attitude prudente avec l’Iran.

 

Les puissances intéressées

Turquie

Elle souhaite contrer l’influence occidentale au Caucase, objectif qu’elle partage avec la Russie. Elle veut aussi maîtriser l’approvisionnement de l’énergie de l’Europe. Et dans le même temps, en soutenant l’Azerbaïdjan, elle affaiblit l’Arménie et diminue l’influence russe dans la région au profit de ses propres visées. La Turquie a des relations tendues avec l’Arménie en raison du génocide arménien qu’elle refuse toujours de reconnaître et a soutenu l’Azerbaïdjan avec armes et mercenaires lors de la deuxième guerre du Haut-Karabagh.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a forgé le concept «  une nation, deux États  » s’agissant de la Turquie et l’Azerbaïdjan. Il a célébré la “victoire” de l’Azerbaïdjan qui ouvre selon lui de «  nouvelles opportunités pour une normalisation générale dans la région  ». Depuis longtemps, la Turquie projette l’ouverture d’un corridor terrestre -dit corridor de Zanguezour- reliant la Turquie à l’Azerbaïdjan à travers l’Arménie et via le Nakhitchevan, exclave azerbaïdjanaise nichée entre l’Arménie et l’Iran et frontalière de la Turquie. Il prévoit d’ores et déjà avec l’Azerbaïdjan la construction d’un gazoduc de 85 km entre l’Est de la Turquie et le Nakhitchevan.

 

Iran

Il apporte son soutien à l’Arménie bien que les liens historiques culturels et religieux ne l’y prédisposent pas mais cela lui permet de contenir les aspirations nationalistes des azéris d’Iran dont il redoute les liens avec Bakou. Il a toujours entretenu d’intenses échanges avec l’Arménie 5 lui fournissant du gaz contre de l’électricité. Par contre, il a de nombreux désaccords avec l’Azerbaïdjan dont la délimitation des frontières maritimes en mer Caspienne et la question de la minorité azérie en Iran.

Voisin méridional des deux belligérants, il partage avec l’Arménie une frontière ultra-stratégique d’une petite quarantaine de kilomètres, le long de la vallée de l’Araxe, là où les stratèges turco-azéris ambitionnent la mise en place d’un corridor extraterritorial dit corridor de Zanguezour. L’Iran s’est toujours opposé à l’ouverture d’un corridor en territoire arménien parce que cela ouvrirait la voie à une remise en cause des frontières dans le Caucase. Le projet de corridor extraterritorial reliant Bakou à Ankara constitue pour lui une menace car il permettrait de remplacer les gazoducs iraniens par des gazoducs opérant depuis l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale, privant l’Iran de son rôle crucial dans le commerce et le transit énergétique. Si l’Iran perd sa frontière et ses liaisons de transport avec l’Arménie, «  son commerce avec l’Europe et l’Eurasie est à la merci des routes commerciales turques et azerbaïdjanaises  »

Jusqu’en 2020, l’Iran comptait sur la Russie pour préserver le statu quo dans le Caucase du Sud. Il a été surpris de voir la Russie tolérer l’implication militaire directe d’une puissance extérieure telle que la Turquie, membre de l’OTAN. De plus, Téhéran s’inquiète de la coopération militaire entre l’Azerbaïdjan et Israël 6. L’Iran s’inquiète de la sécurité de sa frontière nord-ouest, où des militaires israéliens sont présents et en capacité de mener des opérations en profondeur sur son territoire. Il a proposé comme solution de rechange au corridor sud-arménien une voie de passage qui transiterait sur son propre territoire, dans le but de détourner Bakou de ses tentations annexionnistes les plus brûlantes vis-à-vis de l’Arménie.

 

Israël

Israël et l’Azerbaïdjan sont liés depuis le début des années 2000 par un partenariat stratégique et l’Azerbaïdjan est considéré par Israël comme une base israélienne contre l’Iran. Israël est le plus grand fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan. Les importations de défense de l’Azerbaïdjan proviennent à 70% d’Israël, avec ajout de batteries de drones en 2022. Israël augmente parallèlement ses importations d’hydrocarbures en provenance de l’Azerbaïdjan et envisage de renforcer la coopération stratégique. Israël alimente l’Azerbaïdjan en armes non seulement pour avoir accès à ses hydrocarbures mais aussi pour avoir une tête de pont contre l’Iran.

 

Inde et Pakistan

Les deux rivaux d’Asie du Sud (cf. Cachemire) se livrent aussi une intense compétition dans la région pour défendre leurs intérêts stratégiques. Au Caucase, se joue entre le Pakistan et l’Inde une guerre par procuration des plus obscures et méconnues, chacun ayant choisi son parti dans le conflit du Haut-Karabagh. L’annexion récente de l’enclave a ainsi révélé leur soutien respectif envers l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais aussi l’intense compétition d’influence qu’ils se livrent dans la région pour défendre leurs intérêts stratégiques. Depuis 1991, le Pakistan soutient militairement l’Azerbaïdjan et l’Inde livre des armes à l’Arménie depuis sa défaite de 2020.

Au sein de l’OCI (Organisation de la coopération islamique), le Pakistan entretient évidemment des liens avec la Turquie, ce qui détermine par voie de conséquence ses bonnes relations avec l’Azerbaïdjan. «  L’axe dit “des trois frère” qui unit Ankara, Bakou et Islamabad est en effet une réalité, animé par plusieurs caractéristiques communes – des populations musulmanes, des conflits intérieurs ethniques ou territoriaux – qui les ont rapidement incités à s’engager dans une alliance.  »

L’Inde, quant à elle, a développé avec l’Arménie des relations dans la coopération culturelle et les hautes technologies. Elle prévoit de mettre en place de nouvelles coopérations économiques et commerciales et ne ménage pas ses efforts pour la mise en place du nouveau corridor Nord-Sud, INSTC, qui reproduirait les anciens réseaux marchands arméniens.

 

Russie

La région reste une partie intégrante de la sphère d’influence russe, mais l’opération «  antiterroriste  » azerbaïdjanaise de septembre 2023 a montré à quel point cette influence s’est amenuisée. La Russie, garante du cessez-le-feu que Vladimir Poutine a lui-même négocié en 1994, n’est pas parvenue à le faire respecter, malgré la présence de ses 1960 observateurs militaires. Ou bien, elle n’a pas voulu le faire car elle a besoin de l’Azerbaïdjan pour contrer les sanctions internationales, notamment pour écouler son gaz.

La Russie et l’Arménie sont liées par un traité d’assistance depuis 1997. La Russie a été l’arbitre du conflit opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020. Depuis, elle contrôlait le Haut-Karabagh en tant que force d’interposition (1960 hommes). La Russie ne veut pas s’aliéner l’Azerbaïdjan avec lequel elle a une frontière terrestre commune et des projets de nouvelles voies de communication russes vers l’Europe. Plus même, un accord a été signé en février 2022 au terme duquel Bakou offre une voie alternative d’exportation du gaz. Depuis, les exportations de gaz de l’Azerbaïdjan ont augmenté de 50% alors même que sa production a baissé  !

En 2020, la Russie était intervenue pour empêcher l’Azerbaïdjan de s’emparer du Haut-Karabagh. Le conflit opposait alors deux États du Caucase sur un territoire contesté, avec l’intervention directe de deux puissances majeures  : la Turquie apportant un soutien militaire et politique à Bakou, la Russie assumant la position de médiateur entre les belligérants. L’objectif de la Russie était de disposer d’un levier supplémentaire dans cette région stratégique.

À l’opposé, en 2023, la reprise du conflit se déroule dans un contexte d’affrontement entre la Russie et l’Occident en Ukraine ce qui accroît l’importance stratégique de l’Azerbaïdjan — et de son allié la Turquie — tandis que l’intérêt de l’Arménie a diminué. L’Azerbaïdjan est devenu une plate-forme de réexportation du pétrole russe et, donc, un partenaire-clé pour contourner les sanctions occidentales. Sergueï Lavrov s’est rendu à Bakou et a proclamé son soutien à la politique azerbaïdjanaise, au grand dam de l’Arménie. Il a répété textuellement ce que le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avait exprimé, déclarant que le groupe de Minsk (OSCE), qui pendant des décennies a été chargé de trouver une solution pacifique finale pour le Haut-Karabagh, est maintenant mort et que de nouvelles réalités ont émergé sur le terrain.

 

Chine

La Chine n’a pas pris position sur la bataille du Haut-Karabagh. Pourtant, bien que discrète, elle n’est pas absente du Caucase qui est une cible pour la promotion des nouvelles routes de la soie en Eurasie, la BRI (Belt and Road Initiative). Du fait de sa position stratégique au cœur du réseau des communications eurasiatiques, l’Arménie est un relais pour les ambitions chinoises dans la région. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Arménie, principal marché d’exportation et source de ses importations. Mais l’Azerbaïdjan est aussi précieux aux yeux de la Chine et dans le cadre de la «  diplomatie des tubes  » elle ne cesse d’y gagner du poids et d’y investir (financement du gazoduc transanatolien, du projet d’autoroute Bakou-Tbilissi-Kars). Le développement des relations avec la Chine a été identifié comme l’une des orientations prioritaires de la politique étrangère de l’Azerbaïdjan 7 lors d’une rencontre en mars 2024.

 

États-Unis

C’est la politique ouverte des États-Unis et de l’Occident en général d’expulser la Russie du Caucase. Dès la fin des années 90, comme le rappelait le politologue américain Brzezinski, la région est devenue importante dans la stratégie américaine qui a besoin de faire sauter les verrous du continent eurasien que sont l’Azerbaïdjan et l’Ukraine. Dès lors, les États-Unis poursuivent leurs efforts pour contenir et affaiblir la Russie, l’administration Biden s’efforce de réduire la présence politique, économique et militaire russe dans le Caucase du Sud.

Ils tentent désormais de prendre pied dans la région afin de contrôler le poids de la Russie en profitant de son état de faiblesse actuel. Ils voient aussi dans l’Arménie «  un balcon sur l’Iran  ». La visite historique à Erevan de la présidente de la chambre des représentants des Etats-Unis intervient au moment où les États-Unis cherchent à profiter de la situation actuelle en incitant Erevan et Bakou à un accord de paix qui donnerait aux occidentaux un accès à la mer Caspienne via la Turquie. Ils veulent utiliser leur implication dans les négociations Arménie-Azerbaïdjan pour créer les conditions du retrait des casques bleus russes du Haut-Karabagh et pour faire avancer le retrait de la base militaire russe d’Arménie. Le vide serait alors comblé par la Turquie en tant que puissance régionale et alliée des États-Unis. Les États-Unis ont laissé l’Azerbaïdjan vider le Haut-Karabagh de sa population arménienne malgré leurs menaces de sanction préalables. Les États-Unis espéraient tirer d’une défaite arménienne un retrait russe de l’enclave. Mais Bakou ne l’exige pas à court terme et la présence russe s’est redéployée sur les principales voies de communication.

 

Europe

L’Union européenne 8 considère plutôt favorablement la dégradation des relations entre l’Arménie et Moscou parce qu’elle affaiblit la Russie dans le Caucase. L’Union Européenne multiplie par ailleurs les pas en avant avec l’Azerbaïdjan, notamment du fait des tensions sur le marché du gaz et du pétrole suite aux sanctions contre la Russie. En juillet 2022, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s’est rendue à Bakou pour signer un partenariat stratégique avec l’Azerbaïdjan et les importations de gaz naturel en provenance d’Azerbaïdjan ont accru de 8 milliards de mètres cubes à 12 milliards de mètres cubes en 2023, et jusqu’à «  20 milliards de mètres cubes en quelques années  ». Après la reddition du Haut-Karabagh, l’Union Européenne s’est contentée de fournir une aide humanitaire sans prendre parti sur la situation malgré la demande de la France qui appelait à soutenir l’Arménie.

 

France

Elle a des liens historiques avec l’Arménie et aussi la plus grande communauté arménienne issue de la diaspora sur son territoire. A ce titre, la France était une pièce maîtresse du groupe de Minsk. Mais elle cherchait aussi à entretenir des bonnes relations avec les deux parties car l’Azerbaïdjan est important en raison de sa richesse en hydrocarbures. La France est allée jusqu’à vendre un satellite d’observation à Bakou. Après la défaite du Haut-Karabagh, elle a d’abord observé une réserve prudente puis a accepté de livrer des armes à l’Arménie qui se sentait menacée (risque d’annexion d’une partie de son territoire pour aménager une voie directe entre l’Azerbaïdjan et la Turquie). L’Azerbaïdjan accuse désormais la France de fomenter des guerres au Caucase et dénonce son comportement colonialiste en Afrique où l’on voit des azerbaïdjanais participer, voire organiser, des manifestations antifrançaises.

 

Quel avenir  ?

Le contexte géopolitique mondial ne favorise pas une stabilisation durable de la situation dans le Caucase. Les puissances (Russie, Turquie, Iran, États-Unis) impliquées au Caucase sont aussi en vive concurrence sur d’autres terrains et parties prenantes d’autres conflits brûlants, notamment guerre en Ukraine et guerre Israël-Palestine.

Les menaces sur le territoire Arménien sont très sérieuses 9. Bakou parle depuis longtemps de la nécessité de s’aménager une voie directe avec la Turquie. L’Arménie n’est que le bout du bout d’enjeux majeurs et de l’affrontement entre la Russie et les États-Unis augmenté des visées régionales spécifiques d’autres puissances.
Annexe — Quelques données chronologiques

De -20 av. J-C jusqu’en 369 ap. J-C  : l’Arménie était disputée entre Romains et Parthes.
Ensuite, elle fut disputée entre Romains, puis Perses et Byzantins.
484  : le Roi des Perses reconnaît l’autonomie de l’Arménie, et lui accorde la liberté du culte chrétien.
1723  : Occupation de Bakou par les troupes russes.
1805  : Intégration du Karabagh à l’Empire russe.
1813  : Le Daghestan et tout l’est de la Transcaucasie, dont le Karabagh et le Zanguézour, passent sous contrôle russe.
1828  : Les régions d’Erevan et du Nakhitchevan passent sous la domination russe.
1905  : Combats entre Arméniens et Azéris dans plusieurs villes, dont Bakou et Chouchi/Choucha.
1915-1916  : Génocide en Arménie occidentale.
1918  : Proclamation de la République démocratique fédérative de Transcaucasie  ; Azerbaïdjan et Arménie proclament leur indépendance  ; combats au Karabagh.
1920  : Soviétisation de l’Azerbaïdjan, du Haut-Karabagh et de l’Arménie.
1921  : Accord entre la Turquie kémaliste et la Russie soviétique qui entérine les pertes territoriales des Arméniens (Kars, Ardahan et le mont Ararat)  ; rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie au Bureau caucasien du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique (4 juillet). Le lendemain, le même bureau change de position et décide le rattachement de la région à l’Azerbaïdjan.
1922  : Création de l’Union de Transcaucasie, dissoute en 1936.
1923  : Création de la région autonome du Haut-Karabagh.
1988  : Le soviet du Haut-Karabagh vote son rattachement à l’Arménie.
1991  : Indépendances de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. Référendum dans la république autonome, 82% des inscrits votent pour l’indépendance du Haut-Karabagh  ; généralisation des combats.
1992  : Création du Groupe de Minsk, coprésidé par la Russie, la France et les États-Unis, pour la promotion d’une résolution pacifique du conflit (24 mars)  ; offensive des Arméniens qui prennent l’ancienne capitale Chouchi/Choucha puis le corridor de Latchine/Berdzor, reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie (mai).
1993  : Résolution n°822 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui demande le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés (30 avril)  ; ancien du KGB et du politburo, Gueïdar Aliev devient président d’Azerbaïdjan (juin).
1994  : Signature d’un cessez-le-feu à Moscou qui fige le front. La zone contrôlée par les Arméniens représente environ 13% du territoire de la République socialiste d’Azerbaïdjan. Fin des combats qui ont fait plus de 30 000 morts et environ un million de réfugiés.
2011  : Échec de pourparlers pour la paix entre les présidents arménien et azéri.
15 octobre. Ilham Aliev est élu président d’Azerbaïdjan en remplacement de son père décédé.
2004  : Assassinat d’un officier arménien par un officier azéri qui ravive les tensions.
2009  : Le Groupe de Minsk adopte les «  principes de Madrid  », négociés en 2007 et qui prévoient le retour sous souveraineté azerbaïdjanaise des territoires occupés, un statut d’autonomie temporaire pour le Haut-Karabagh avant le règlement définitif, un corridor vers l’Arménie, le retour des réfugiés et des garanties internationales.
2011  : Moscou propose un accord de paix, qui échoue.
2016  : Le long de la ligne de front, les combats les plus intenses depuis 1994 font apparaître les faiblesses des forces arméniennes qui cèdent un peu de terrain.
2018  : Nikol Pachinian est élu premier ministre après la démission du président Sarkissian et deux mois de manifestations massives. Son parti, Contrat civil, gagne les élections législatives du 9 décembre.
2020  : 27 septembre-10 novembre. Guerre éclair remportée par les forces azerbaïdjanaises qui reprennent une grande partie du territoire cédé après l’indépendance. Environ 6 000 morts. Cessez-le feu négocié par la Russie qui déploie une force de maintien de la paix sur place.
2022  : 12 décembre. Blocus du Haut-Karabagh par de prétendus militants écologiques appuyés par les forces armées azerbaïdjanaises qui contrôlent le corridor de Latchine/Berdzor.
2023  : 13 avril. Devant le parlement, Nikol Pachinian se dit prêt à reconnaître pleinement l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.
19 septembre. Offensive de l’Azerbaïdjan, les forces de l’Artsakh cèdent en vingt-quatre heures. La capitulation entraîne l’autodissolution de la république autoproclamée, l’arrestation de ses principaux dirigeants et l’exode de l’essentiel de la population arménienne, environ cent mille personnes étant accueillies en Arménie.

Élaboration à partir de Inès Gil, «  Le point sur le conflit au Haut-Karabakh (2/2). Chronologie des événements et retour sur l’utilisation des armes interdites et des cibles civiles  : quelles conséquences juridiques  ?  », Les clés du Moyen-Orient, 28/10/2020  ; Olivier Pironet, «  Chronologie du Haut-Karabakh  », Le Monde diplomatique, n°128, avril-mai 2013  ; site Kronobase, chronologie universelle [kronobase.org].

Face à un monde qui a perdu la boussole Reconstruire les perspectives historiques d’émancipation des peuples

1 juin 2025

“Le monde va changer de base. Nous ne sommes rien soyons tout” Eugène Pottier, l’Internationale

On a fait état dans le précédent numéro de Germinal d’analyses mettant en évidence le “grand désordre” d’un monde devenu “hors contrôle”, “déstabilisation” qui remet en cause ce qui avait constitué “l’ordre” qui avait prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sous la houlette contraignante des États-Unis. Cet “ordre” apparent est maintenant contesté par des puissances grandes et petites parmi celles qui regroupent la moitié de l’humanité. Dans un ouvrage récent, L’affolement du monde, Thomas Gomart, évoque dans le même sens une “grande mutation”, un épisode “d’indétermination des temps” s’accompagnant de la perte de tout repère, tandis que sur tous les continents se déploie “l’immédiateté anarchique” de guerres et de conflits.

Ce règne anarchique d’un capitalisme en crise se traduit aussi pour les différents peuples par la perte de toute perspective politique. Nulle part, on ne se trouve à même de proposer une orientation pour éclairer sur les raisons de cet “affolement” et sur ce qu’il peut en advenir pour le futur, nulle part on ne dresse de perspectives d’ordre historique pour que le peuple, les peuples, puissent à nouveau peser sur ce qui constitue leur propre histoire, reconquérir l’initiative.

Le rien devient un horizon  

Dans le sillage de la crise générale du capitalisme, le philosophe Michaël Foessel, faisait état en 2014 de ce qu’il nommait “la sombre incertitude du présent”, la “montée en puissance du vide”. “Le rien devient un horizon” écrivait-il. “La destruction du sens” lui paraissait “caractériser notre époque”. Il se posait la question de savoir “au nom de quoi se mène la lutte” lorsque l’état de crise est devenu un permanent, “lorsqu’aucune issue n’est à l’horizon”.

Ce sentiment est partagé par des locuteurs populaires.

«  On ne voit plus le sens [de] ce qui se passe  », ou de «  ce qui peut se passer  ».
«  Il n’y a plus aucun sens pour l’avenir  », «  il n’y a plus d’orientation  », «  notre génération, on avait encore l’image de ceux d’avant de la politique et les luttes, ça avait un sens  » [Maintenant] «  tout ça c’est obscur  », «  on ne sait pas où on va  », «  on ne sait pas où ça va nous conduire  ».

L’impression domine d’une impossibilité à se diriger dans le temps présent et pour le futur, qu’il s’agisse de soi-même ou d’un monde désorganisé, chaotique.

«  Une situation catastrophique s’annonce dans le monde  », «  une désorganisation totale  ». «  Pour l’avenir, il n’y a plus de perspectives, si ce n’est le chaos  », «  on ne sait plus quel chemin prendre  ».

Pour Michaël Fœssel, il résultait de cette privation de sens, une perte d’objet dans le débat politique, le nihilisme se présentant comme seul à même de régir le présent.

«  […] le nihilisme devient un concept central. [Il] ne désigne pas tant le désenchantement du monde qu’une réaction négative à ce dernier. Il est donc parfaitement compatible avec un activisme d’autant plus intense qu’il n’a pas de finalité claire  »[1].

Un tel activisme sans finalité extérieure pour lui conférer sa cohérence s’exprime dans le registre des mouvements revendicatifs, expression ultime d’un fantasme en négatif de maîtrise sur le cours des affaires du monde[2].

Doit-on considérer la perte de toute perspective historique comme définitive  ?

Si l’on remonte dans le temps, la perspective d’une transformation d’ensemble de la société, sous la figure d’un socialisme capable de résoudre les contradictions du capitalisme était projetée[3]. Le devenir d’une nation, du monde pouvait alors être défini en fonction d’une telle perspective, celle-ci demeurant vive jusqu’il y a quelques décennies, dans le sillage de la révolution russe qui devait conduire à la confrontation mondiale entre deux pôles économiques non compatibles en leur essence, capitalisme et socialisme (confrontation connue sous la dénomination de “guerre froide”).

Dès la fin du XXe siècle, les premiers symptômes d’une crise générale du capitalisme en gestation et la déconstitution du pôle socialiste, devaient annoncer les prodromes d’un dérangement majeur du statu quo mondial et l’ébranlement de perspectives ouvertes pour les peuples.

La visée historique de l’instauration d’un régime économique socialiste, constituée et développée bien avant la révolution russe – en tant que voie de résolution des contradictions du mode capitaliste de production et d’échange –, ne se présenta pas toutefois comme immédiatement forclose. En France notamment, il s’est agi pour l’essentiel dans un premier temps de récuser son actualisation soviétique et le forum politique mondial qui s’était constitué en son orbe. En contrepoint, des simulacres de socialisme se présentaient encore au nom du marxisme ou de Marx, bien que celui-ci n’ait plus grand chose à y voir.

Comme il en était le cas au cours du XIXe siècle, la visée d’instauration d’un régime économique socialiste, capable de mettre fin à l’absurdité immanente d’un capitaliste en crise, irrigua un temps les discours politiques, communistes et socialistes, “gauchistes”, “maoïstes”. La stratégie de partis adverses s’ordonnait elle-même pour partie autour de cet enjeu. Le spectre n’avait pas quitté la scène. Si l’on consulte des enquêtes réalisées en France au cours de cette période, auprès d’ouvriers et étudiants, on observe que cet enjeu figuré capitalisme/socialisme demeurait présent au sein de représentations communes. Le régime économique capitaliste, sa “monstruosité” pouvait se trouver dénoncé sur la base de sa “logique” interne.

«  Le capital, la politique pratiquée [est] basée sur la recherche du profit maximum, […] qui développe la concurrence […] pas de recherche du bien social. Le socialisme c’est différent du capitalisme, c’est le contraire  ».

Un demi-siècle plus tard, si l’on prend connaissance des projets développés aujourd’hui, on peut constater que la question de perspectives historiques mettant un terme aux fondements du régime du Capital ne sont plus à l’ordre du jour. On parle plus volontiers de transgressions limitées à la sphère politique, telle que “démocratie participative” ou “révolution citoyenne”. Comme si désormais le devenir historique ne pouvait plus se présenter que comme définitivement obturé, ou plus simplement ne se présentait pas.

La perspective d’instauration d’un régime socialiste comme dépassement, résolution, des contradictions destructrices du capitalisme, est-elle historiquement close  ? D’inévitables et ineffaçables insuffisances lors de son actualisation lors du XXe siècle valent-elles pour signifier son oraison funèbre, alors que les raisons d’une telle actualisation demeurent plus que jamais agissantes [4]. N’arrive-t-il pas dans l’histoire humaine que ce qui avait été projeté en idée, comme moyen de résoudre les antagonismes du temps – ainsi pour l’avènement de la société bourgeoise, la nécessité de mettre à bas ce que l’on pouvait nommer les rapports féodaux d’exploitation et d’oppression – ne se réalise pas de façon linéaire, que l’actualisation d’une telle idée, connaisse des avancées, des reculs, des déroutes, des revers. L’historien Pierre Vilar proposait un petit apologue à ce propos. Cet apologue sera ici retranscrit de mémoire, l’exactitude littérale n’est nullement garantie. En voici la teneur  : il peut arriver dans l’histoire que soient édifiés des étages habitables de “châteaux en Espagne”, sans que les fondations en aient été bâties [5].

Faut-il en conclure qu’il ne convient pas prétendre construire de tels étages  ? Ne doit-on pas plutôt, en tirant les enseignements des processus d’édification, œuvrer à établir en tant que perspective toutes les conditions nécessaires à la construction de fondements durables  ?

“La planète, mère commune est grosse d’une humanité” [6]
Eugène Pottier



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Michaël Fœssel, « Pourquoi le nihilisme », revue Esprit, mars-avril 2014.
  2. 2. Lors de manifestations à l’occasion de la réforme du système de retraites, on a pu ainsi entendre des militants d’âge respectable, regroupés sous une bannière dont on taira le nom, entonner des refrains tels que  : “on va tout faire péter”.
  3. 3. Dès les premiers développements du capitalisme, les contradictions de ce régime, et ses effets néfastes pour les hommes réunis en sociétés se dévoilent, donnant lieu, bien avant Marx, à des théorisations qui posent la nécessité et la possibilité historique de son dépassement, afin de résoudre le conflit interne qui le traverse, et parvenir à instituer un régime “vraiment social”, c’est-à-dire socialiste. Cette exigence posée dès la première moitié du XIXe siècle, influence au cours des siècles suivants le cours de l’histoire concrète du monde. Tout au long du XXe siècle, l’impact historique de cette exigence demeure considérable, malgré les revers subis après la dissolution du pôle socialiste mondial à la fin de ce siècle.
  4. 4. Rappelons que l’oraison funèbre du socialisme fut déjà prononcée après la défaite de la révolution de 1848, par l’économiste libéral Louis Reybaud.
  5. 5. La citation exacte de Pierre Vilar, de signification un peu différente est  : «  En architecte original, la science ne dessine pas seulement des châteaux en Espagne  ; elle en construit même quelques étages habitables avant d’avoir posé la première pierre  ». (Histoire marxiste, histoire en construction  : essai de dialogue avec Althusser). Pierre Vilar se réfère lui-même à Marx  : «  À la différence d’autres architectes, les savants ne dessinent pas seulement des châteaux en l’air, ils construisent un certain nombre d’étages habitables avant de poser la première pierre de l’édifice  », Contribution à la critique de l’économie politique, livre I, chapitre 1, partie A, «  Considérations historiques sur l’histoire de la marchandise  ».
  6. 6. Et “l’embryon précède l’être”, indique aussi Eugène Pottier dans ce poème  : Quel est le fou le monde ou moi  ? rédigé après la défaite de la révolution de 1848.

DOSSIER I – Données sur l’état du monde – Thomas Gomart – L’affolement du monde.

1 juin 2025

Thomas Gomart, historien, est directeur de l’IFRI. Il publie aussi dans la Revue des Deux mondes et dans Études. On ne résumera que le Prologue de son livre.

L’auteur traite de ce qui se présente pour lui comme un Changement d’époque marqué par une désorientation totale. Un des symptômes de ce changement d’époque serait le phénomène Trump aux États-Unis et le Brexit qui marquent une “perte de contrôle” de l’ensemble du système international, ou L’affolement du monde. Il n’y a plus de modèle convaincant de mondialisation, et multiplicité des visions et ambitions se heurtant sans principe commun (quel qu’il soit).

Il se demande s’il s’agit de la dernière étape avant la panique et le chaos total, ou de la première étape d’un mouvement de reconstruction du monde avec de nouvelles formes de coopération. Il penche pour la première hypothèse.

Il évoque au regard de l’histoire ce qu’il nomme un “moment machiavélien”, épisode de “grand désenchantement” du monde et d’indétermination des temps, épisode qui brouille les consciences, comme lors de guerres d’Italie des XVe et XVIe siècles, au cours duquel les Cités-États en crise deviennent la proie des grands États monarchiques. Il s’agissait alors d’une grande mutation au niveau de l’Europe qui ont fait perdre aux européens leurs repères, phénomène qui se manifeste aujourd’hui à l’échelle du monde.

“Nous naviguons désormais par gros temps”, avec de “nouveaux déchaînements de violence” (incontrôlables). Ce qui doit nous rappeler, avec Machiavel, à “la vérité effective des choses”, en se souvenant que “le mal (le désordre) est politiquement plus substantiel que le bien” et que “les rapports de force”, manifestations d’enjeux géopolitques fossilisés, “l’emportent sur les souhaits ou utopies” [7].

[À cet égard, il appelle à ne pas confondre géopolitique et politique internationale. – La conception géopolitique pose les conditions de changement des données du monde en fonction de visions préétablies, de rapports de pouvoir, elle ne laisse aucune place à la diplomatie. – La politique internationale (comme avec Machiavel) cherche d’abord à analyser les rapports effectifs, tels qu’ils sont (pour en tirer sinon des solutions du moins des compromis, dans le domaine de la diplomatie). Toutes les puissances du monde aujourd’hui se situent dans le champ de la géopolitique [8] et non de l’analyse.]

Avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’auteur prenait la situation de la Russie comme illustration de question géopolitique (insoluble). Il évoquait le poids de l’histoire et les contraintes de la géographie. Selon lui, la Russie se présentait comme exemple d’un antagonisme géopolitique. Cet exemple selon lui illustrait les enjeux de l’instabilité structurelle du système international.

Il restitue cette instabilité par rapport à trois séquences qui se sont succédées depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale  : 1991-2001  ; 2001-2008  ; 2008 à aujourd’hui.

1991-2001. C’est l’apothéose de l’hyperpuissance américaine, une “parenthèse enchantée”. Cette puissance impose ses vues au monde sans véritable opposition stratégique (y compris de la part de l’ex URSS). Les marchés s’ouvrent par le biais d’organisations internationales forgées et contrôlées par cette puissance. [Il ne s’agit pas de malveillance particulière, c’est ainsi].

La scansion est marquée par les attentats du 11 septembre 2001, qui interrompent cette séquence.

– 2001-2008. La Chine participe de plain-pied sur la scène, avec son entrée dans l’OMC (organe du système libéral). Pour contrecarrer les crises financières qui commencent à briser la “parenthèse enchantée”, le G20 est constitué. [Équilibres régionaux bousculés. Des interventions du “monde libre” ont lieu en Afghanistan et Irak sans rétablir l’ordre].

– 2008. Grande crise mondiale. L’ordre du monde libéral international ne se reconstitue pas. Tous les équilibres régionaux sont modifiés. Une contestation ouverte de ce monde se déploie ouvertement (notamment Iran, Corée du Nord, Russie, Chine, etc.). On assiste à la fin du mythe de la convergence possible entre l’ordre libéral international et la Chine, la Russie, avec acceptation des règles occidentales. Climat d’insécurité stratégique. Les enjeux géopolitiques deviennent seuls moteurs. Prévalence d’une immédiateté anarchique de conflits sans résolution possible. Cassures aussi entre USA et Europe et au sein de l’Europe.

Dans le Prologue de son livre, se référant aux attentats du 11 septembre Thomas Gomart situe en 2001 le début de “l’ébranlement” de l’ordre du monde libéral sous hégémonie américaine, tel qu’il avait prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. À propos de cet ébranlement et de la perte relative de cohésion de l’ordre mondial, sans doute faut-il aussi considérer les profondes mutations qu’ont constitué, une décennie avant les attentats du 11 septembre, la fin de la guerre froide conjuguée avec l’effondrement du pôle socialiste et la disparition de l’Union soviétique. La guerre froide en effet, indique le grand historien Éric J. Hobsbawm “avait gelé la situation internationale et, ce faisant, stabilisé un état de choses fondamentalement mouvant et provisoire” [9].

«  La fin de la guerre froide retira subitement les piliers sur lesquels reposait la structure internationale et, à un degré encore mal perçu, les systèmes politiques intérieurs. Elle laissa derrière elle un monde désemparé et partiellement effondré, sans rien pour le replacer. L’idée, brièvement caressée par les porte-paroles américains, que le vieil ordre bipolaire pourrait être remplacé par un “nouvel ordre mondial” fondé sur l’unique superpuissance qui subsistât […] se révéla vite irréaliste. Il n’y avait pas de retour possible au monde d’avant la guerre froide. […] Tous les repères étaient tombés, toutes les cartes devaient être modifiées.  »

«  La fin de la guerre froide ne marqua pas la fin d’un conflit international, mais celle d’une époque  : non seulement pour l’Est, mais pour le monde entier.  »



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 7. Dans son analyse, Thomas Gomart se préoccupe peu de la question des contradictions de classe au sein de la population, au sens précis du terme, mais plutôt d’un clivage entre ceux qui bénéficient ou ont bénéficié de la “mondialisation” capitaliste et ceux qui en ont pâti ou en pâtissent  : en gros entre élites proches de la “logique libérale” et “classes moyennes” (pour l’essentiel “populaires”). Ce clivage nourrit selon l’auteur les phénomènes de populisme, au détriment des modèles politiques classiques (symptômes Trump ou en France, hors raison vraiment politique, essor démesuré du FN). Selon les séquences, les catégories concernées peuvent évoluer dans le cadre de ce clivage. L’essor sans entraves de la mondialisation capitaliste après le décrochage et la fin de l’URSS, tendront à accentuer ce clivage qui va de pair avec le processus et la déconstitution de la sphère politique.
  2. 8. Voir dans ce numéro une analyse de la notion de géopolitique.
  3. 9. Pour cette citation et les suivantes, voir Éric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, 1914-1991, Éditions Complexe. Le Monde diplomatique, pour l’édition française.

La notion de géopolitique. Origine. Présupposés

1 juin 2025

Depuis quelques années, il est difficile d’étudier les questions internationales sans être confronté, dans le langage courant, les médias, dans le champ universitaire, à une notion présentée comme «  nécessaire à la compréhension du monde  »  : la géopolitique[10]. Le terme est usité comme substantif, mais aussi comme adjectif  : «  situation géopolitique  », «  analyse géopolitique  », etc. Fruit de la contraction des termes géographie et politique, le mot suggère une relation entre eux. Les définitions les plus usuelles indiquent qu’il s’agit bien des rapports entre les données de la géographie et la politique des États, la géopolitique étant, l’étude (dictionnaire Robert) ou l’analyse (lexique Dalloz) de ces rapports. L’encyclopédie Wikipédia définit la géopolitique comme «  une science humaine qui, étymologiquement, se propose d’étudier les applications politiques de la géographie  ». Alexandre Defay définit son objet comme étant «  l’étude des interactions entre l’espace géographique et les rivalités de pouvoir qui en découlent  ».

Le terme apparaît pour la première fois sous la plume du professeur de sciences politiques et de géographie suédois Rudolf Kjellen dans un article publié en 1901, puis dans un ouvrage Les grandes puissances, paru en 1904. Pour son auteur, ardent germanophile, la géopolitique est «  la science de l’État, comme organisme géographique, ou comme entité dans l’espace  : c’est-à-dire l’État comme pays, territoire, domaine ou, plus caractéristique, comme règne. Comme science politique, elle observe fermement l’unité étatique et veut contribuer à la compréhension de la nature de l’État  ». En 1916, il fait paraître un nouvel ouvrage, diffusé en Allemagne sous le titre Der Staat als Lebensform (L’État comme organisme vivant). Ses écrits seront utilisés en particulier en Allemagne après le traité de Versailles, afin de prouver «  scientifiquement  » les injustices dudit traité.

La géopolitique est le produit d’une période historique  : la fin du XIXe siècle au début du XXe. Ces auteurs vont revendiquer trois composantes  :

1. Une «  composante scientifique  », les relations de l’homme à l’espace, aux territoires relevant de lois (en particulier, il est question d’appliquer le darwinisme aux sociétés humaines, aux hommes).

2. Une «  composante technologique  », les progrès en matière de communication incitent à penser non seulement local, mais aussi régional et planétaire.

3. Une «  composante politique  », les puissances rêvent d’étendre leur domination au monde.
Bref, la géopolitique doit fournir aux dirigeants de ces pays des «  outils scientifiques  » qui aideront à guider et à légitimer leurs appétits de domination (territoriaux et autres).

Trois pays principalement vont développer la réflexion et les analyses géopolitiques  : l’Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis.

Il revient à l’allemand Friedrich Ratzel (1844-1904) de théoriser, le premier, la géopolitique. Ratzel va appliquer à la politique les résultats des travaux de Charles Darwin (théorie de l’évolution et de la sélection des espèces et leur adaptation) et de Ernst Haeckel (fondateur de l’écologie). Tout être vivant se développe dans un biotope. Donc aussi l’homme, la société humaine. Il est désireux de concilier science et politique, d’éclairer «  scientifiquement  » les choix des politiques. Au service de l’empire prussien, Ratzel va s’appliquer à démontrer que l’État, thème principal des travaux géopolitiques, est «  comme un être vivant, qui naît, grandit, atteint son plein développement, puis se dégrade et meurt  ». L’État est constitué d’une fraction de l’humanité rassemblée sur une fraction du sol. Pour vivre, l’État doit s’étendre et fortifier son territoire, son espace nourricier (le lebensraum, terme inventé par Ratzel, soit «  l’espace de vie  » ou, autre traduction, «  l’espace vital  »). Ratzel définit dans un ouvrage, publié en 1902, les “lois” qui régissent l’expansion d’un État. L’étendue de l’État va de pair avec le développement de la culture (ce qui justifie l’expansion au détriment des peuples jugés moins avancés), la puissance économique (l’expansion est affaire de puissance), l’idéologie, (l’expansion est affaire de volonté). La domination du plus fort est donc «  naturelle  » et même «  nécessaire  ». Les frontières sont donc «  vivantes  ». On assiste alors à la «  généralisation des expansions territoriales  ». Ratzel considère «  les lois objectives  » de la géopolitique comme subordonnées à la volonté politique.

Les successeurs de Ratzel vont constituer «  l’école allemande  » de géopolitique. Parmi ceux-ci, le général et géographe bavarois, Karl Haushofer (1869-1946), qui, après la défaite allemande de 1918, va devenir l’un des chantres de la puissance allemande. Il insiste sur l’importance fondamentale de la relation organique entre le territoire et la population, la nécessité pour l’Allemagne d’imposer son hégémonie sur le monde. Celle-ci n’étant pas directement réalisable, il conçoit quatre grandes zones  : une zone pan-européenne dominée par l’Allemagne et couvrant aussi l’Afrique, une zone pan-américaine dominée par les États-Unis, une zone pan-russe, incluant l’Asie centrale et le sous-continent indien, une zone pan-asiatique, dominée par le Japon, allié de l’Allemagne. Cette partition du monde permettrait de contrer l’encerclement anglo-saxon et en particulier de disloquer l’empire britannique. Haushofer constate que le leadership britannique est en déclin, que les États-Unis sont en passe de lui succéder. Il est à noter que dans ses projets géopolitiques, la France est absente en tant que puissance indépendante, tout au plus est-elle sous dépendance allemande. L’influence de l’école allemande dépasse largement les frontières de l’Allemagne (en particulier, au Japon, en Amérique latine). Entre les deux guerres mondiales, elle va s’attacher à démontrer «  scientifiquement  » l’injustice des frontières imposées à l’Allemagne par les puissances vainqueurs. Ainsi, elle va avoir recours aux arguments des frontières culturelles, Kulturkreisgrenze. L’école allemande de géopolitique va tout naturellement se mettre au service du nazisme. Elle devra faire profil bas en 1945, sans renoncer à son objectif central d’hégémonie.

L’école anglo-saxonne de géopolitique va, elle, épouser les conceptions de la puissance britannique par la domination des mers et des océans (théorie de l’empire maritime). Son principal contributeur, l’amiral britannique, universitaire et politique, Halford Mackinder, (1861-1947) conçoit la planète comme un ensemble, composé par un océan mondial, une île mondiale (Afrique, Asie, Europe) et de grandes îles périphériques (Amérique, Australie). Pour dominer le monde, il faut dominer l’île mondiale et principalement le cœur de cette île, heartland, véritable pivot géographique du monde (allant de la plaine de l’Europe centrale à la Sibérie occidentale et, en direction de la Méditerranée, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud). Sa formule  : «  Qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale, domine le monde  ». La peur de Mackinder  : une alliance entre l’Allemagne et la Russie qui leur permettrait de dominer l’île mondiale. Cette vision géopolitique britannique de domination privilégie les voies de transport sur mer et sur terre et donc le commerce. Elle fait sienne l’expression d’un des premiers navigateur anglais, Walter Raleigh  : «  qui tient la mer tient le commerce du monde  ; qui tient le commerce tient la richesse  ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même  ». Les thèses de Mackinder seront reprises bien plus tard. Ainsi, le Conseiller entre 1977 à 1980 du président américain Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, écrit dans son ouvrage Le grand échiquier (1997)  : «  l’Eurasie constitue l’axe du monde. […] L’Eurasie constituant désormais l’échiquier géopolitique décisif, il n’est pas suffisant de concevoir une politique pour l’Europe et une autre pour l’Asie. L’évolution des équilibres de puissance sur l’immense espace eurasiatique sera d’un impact déterminant sur la suprématie globale de l’Amérique  ». Rappelons aussi que c’est Mackinder qui a inventé le terme Eurasie, comprenant principalement l’Europe, la Russie, l’Asie centrale, la Chine, le Japon, l’Inde.

L’école américaine met l’accent sur les relations entre le développement technologique et la domination de l’espace par les États. Fortement inspirée de l’école britannique, elle privilégie la puissance maritime et la politique d’endiguement (containment) de l’Allemagne ou de la Russie. Ainsi, l’amiral Alfred Mahan (1840-1904), dans son ouvrage The Interest of America in Sea Power (1897) expose les trois impératifs de son pays dans sa conquête de la puissance  :

1. S’associer à la Grande-Bretagne, pour le contrôle absolu des mers  ;

2. Contenir l’Allemagne, la limiter à un rôle continental sans contrôle des mers  ;

3. Mettre en place une défense coordonnée des Américains et des Européens.

Il s’inquiète aussi de la montée en puissance de l’Asie et en particulier du Japon.

Citons aussi le principal contributeur à une géopolitique «  américaine  », Nicholas Spykman, (1893-1943), qui développe en ces termes la notion de géopolitique  : «  l’homme d’État, en politique étrangère, ne peut faire de place aux valeurs de justice, d’équité et de tolérance que dans la mesure où elles concourent à la réalisation de son objectif, la puissance, ou du moins ne le contrarient pas. Ces valeurs peuvent présenter quelque intérêt instrumental, en tant que caution morale de la volonté de puissance, mais doivent être abandonnées dès lors qu’elles deviennent cause de faiblesse. La volonté de puissance ne sert pas à faire respecter les valeurs morales, mais les valeurs morales à faciliter l’acquisition de la puissance  » (America’s Strategy in World Politics, 1942). Cependant, pour Spykman, la stratégie doit moins porter sur la zone du heartland, que sur celle du rimland (les «  terres du bord  »), espaces intermédiaires clés entre le heartland, cœur du continent, et les mers périphériques qui «  fonctionnent comme une vaste zone tampon de conflit entre les forces maritimes et terrestres  » (en Europe, la France et l’Allemagne font partie du rimland. Cette analyse de Spykman anticipe la géopolitique américaine de la seconde moitié du XXe siècle  : endiguement du heartland soviétique par une présence militaire active sur toute la frange du rimland. Spykman précise sa vision  : «  celui qui domine le rimland domine l’Eurasie  ; celui qui domine l’Eurasie tient le destin du monde entre ses mains  ».

Bien entendu, ces trois écoles de géopolitique ont suscité des émules dans d’autres pays.

Après la Seconde Guerre mondiale, le terme géopolitique tend à disparaître, victime du discrédit de la géopolitique allemande, regardée comme compromise au service du national-socialisme («  La geopolitik fourbit ses armes à l’hitlérisme  », J. Ancel). Mais si le terme s’est estompé, les contenus demeurent. Le corpus central de la géopolitique reste la question de la puissance, de l’hégémonie mondiale. Quand la géopolitique réapparaîtra à visage découvert, à la fin des années 1970, les contenus seront de même nature. Par exemple, en 1979, Henri Kissinger, dans Ses Mémoires, évoquera «  l’équilibre géopolitique du monde  », équilibre entre les puissances mondiales. Par écho, le géographe soviétique O.V. Vitkovski dénoncera, à la même époque, «  les visées géopolitiques des États-Unis  ». Et les spécialistes considèrent toujours l’Eurasie comme étant «  le centre de gravité géopolitique du globe  ».

Ainsi, la géopolitique prend son essor à un moment historique précis  : l’époque de l’impérialisme. Elle concerne principalement les grandes puissances qui exposent par son truchement un aspect de leur visions hégémoniques sur le monde (alliances/concurrence). Elle permet aussi de voir à l’œuvre leur argumentaire, leur «  habillage scientifique  », leur permanence stratégique.

 

Sources utilisées
Atlas géopolitique et culturel (Petit Robert des Noms propres).
Alexandre Defay, la Géopolitique, Paris, PUF, 2005 (Que sais-je).
Alain Lizellmann, Cours de géopolitique, Site de l’Institut de Stratégie Comparée.
Wikipedia, article “Géopolitique”.

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 10. Nous n’avons pas retrouvé les sources précises de cette contribution. Que son rédacteur veuille bien ne pas nous tenir rigueur de la publier sans autre mention et nous communiquer le cas échant la référence originale.

Le logiciel impérial russe de Jean-Robert Raviot

1 juin 2025

Dans son livre Le logiciel impérial russe récemment publié, Jean-Robert Raviot se propose d’adopter une démarche historique délaissée pour rendre compte avec plus de pertinence de la formation politique et «  impériale  » de la Russie. «  Il faut [dit-il] renouer le fil de l’histoire longue et se donner les moyens de situer correctement cette guerre  ». Il désigne par «  cette guerre  », la guerre russo-ukrainienne. La spécificité de cette exploration consiste en ce qu’elle s’appuie sur une «  vue de l’intérieur  ». Le «  logiciel impérial russe  » prend sa source selon l’auteur à partir d’un centre géographique  : Moscou, plus précisément, «  le Kremlin de Moscou, siège du pouvoir en Russie depuis la fin du XVe siècle  ». Ce kremlinocentrisme tel qu’il le nomme, concerne «  la dynamique politique  ». Cependant, ce centre politique ne se suffit pas à soi seul, J.R. Raviot y ajoute une autre dynamique qu’il appelle moscopolitisme comprenant en ce terme à la fois «  une dynamique géopolitique  » liée à la centralité de Moscou et «  le caractère multiethnique (et multiconfessionnel) de l’ensemble territorial constitué  ». Ces deux aspects selon J.R. Raviot, rendent compte de la formation historique de l’État russe moderne et répondent pour l’un à des «  forces centrifuges  » qu’il faut contrer parce que dissolvantes, et pour l’autre à «  une évolution autoritaire du système politique  ».

S’appuyant sur une formule «  géniale  » d’un historien russe  : «  En Russie, le centre est à la périphérie  », J.R. Raviot énumère les difficultés rencontrées par la construction étatique et politique russe, à savoir  : le gigantisme, la continentalité, la septentrionalité du territoire et le caractère multi ethnique et multi confessionnel de sa population.

Il s’oppose à ce «  lieu commun  » bien ancré d’une «  arriération russe  ». Pour lui, il s’agit d’une vision occidentale [qui] repose sur une équation entre occidentalisation et modernisation. Cette “vision” n’autorise pas à envisager un «  processus de modernisation sans occidentalisation  » que la Russie semble suivre historiquement. Pour J.R. Raviot «  l’histoire de la Russie est celle d’un long cheminement non pas vers l’Occident, mais avec l’Occident  ». Ce processus aujourd’hui n’est pas encore achevé, et à l’avenir, il devra tenir compte d’une «  archipellisation grandissante du territoire russe  ». Pour J.R. Raviot, «  la Russie du XXIe siècle sera une Russie des archipels  ». Le «  moscopolitisme  » devra y faire face, voire se «  réinventer  ». Les données démographiques, les tensions interethniques (migration en provenance d’Asie centrale), les crises écologiques, l’épuisement des ressources naturelles et le coût élevé de la connectivité transcontinentale, sont pour l’auteur les causes de cette archipellisation non seulement socio-économique mais également culturelle. À la suite de séjours répétés  ; J.R. Raviot constate au regard des métropoles russes, la formation d’une nouvelle classe sociale qu’il baptise les Moscobourgeois dont les comportements socio-économiques et culturels s’apparentent à ceux des «  classes moyennes occidentales  », précisant que «  leur adhésion au consensus patriotique est nettement moindre que celui de membres de la Russie majoritaire  ».

Concernant l’État russe, il nous indique qu’il est «  bâti sur l’échafaudage de l’URSS et de l’Empire de Russie (celui des tsars)  ». Il précise l’origine de cette dynamique impériale d’où naît l’État russe moderne, à savoir vers 1480, sous le règne d’Ivan le Grand, Ivan III. De plus, le rôle actif de l’État russe dans l’économie et en tant qu’agent de redistribution du revenu national serait selon les enquêtes d’opinion, fortement apprécié par la grande majorité de Russes. Cet État russe qui ne connaît pas «  le délitement symbolique qui frappe l’État en Occident  ».

J.R. Raviot reconnaît que la Russie «  renaît de ses cendres  » et «  revient […] dans le grand jeu de la géopolitique mondiale  », qu’elle renoue avec la nature profondément continentale de sa puissance sous forme d’un «  impérialisme défensif  ».

Sa particularité tient en ce qu’elle se trouve «  à équidistance de l’Occident, de la Chine et du monde musulman  ». L’auteur reprend les propos qu’il juge pertinents d’un certain Vadim Tsymbourski qui, dans les années 1990, avançait la thèse géopolitique de «  l’île Russie  », et évoquait la «  solitude géopolitique  » russe, thèse qui justifierait un «  interventionnisme de proximité  », à savoir un «  impérialisme défensif  ».

Cet interventionnisme de proximité peut-il être cantonné dans cette limite spatiale  ? La Russie, ce n’est plus l’URSS, elle n’échappe pas aux lois du marché, elle opère comme les autres puissances dans le cadre du régime marchand capitaliste. À sa façon, J.R. Raviot le souligne, dans ce cadre agissent des lois qui génèrent des crises générales, d’ampleur mondiale comme celle que nous connaissons depuis quelques décennies. La Russie n’y échappe pas.

Puissance d’équilibre ou pivot d’un nouvel ordre mondial  ? Cette question tourmente notre auteur. Dans la période actuelle de transition, que l’on peut qualifier de chaotique, la Russie ne suit-elle pas ces deux voies  ? J.R. Raviot le suggère. D’un côté, indique-t-il «  la Russie recherche un rôle de pivot et […] ne se positionne plus du tout en puissance globale, mais en puissance tierce.  ». D’un autre côté, «  la Russie a vocation à devenir une puissance d’équilibre entre l’Occident et le monde non-occidental  ».

Des recompositions mondiales sont en cours, seront-elles durables ou éphémères  ? Elles s’établissent en fonction d’intérêts propres sur des aspects économiques, politiques, sécuritaires particuliers. Chaque puissance tend à déployer sa propre vision sur le monde. J.R. Raviot a le mérite d’évoquer «  qu’aucune des grandes puissances mondiales, Russie comprise, ne se pose plus en modèle économique alternatif, pas plus qu’en chef de file d’une idéologie à portée messianique alternative aux “valeurs” prônées par l’Occident.  » Il ajoute que «  toutes ces puissances se sont converties à l’économie de marché […] elles sont toutes un peu “occidentalisées” […] sont toutes entrées dans le jeu de la globalisation…  ».

La portée historique de la formation russe comporte des périodes d’avancée et de recul, des périodes de transition de l’une à l’autre, mais la politique et les visées poursuivies par cette puissance, en dépit des vicissitudes historiques s’inscrivent dans ce qui caractérise selon J. R. Raviot, son «  logiciel impérial  ».

BRICS  : l’addition fait-elle la force  ?

1 juin 2025

À propos de la nouvelle configuration du monde entre puissances, on évoque aujourd’hui les BRICS, association de pays à géométrie variable qui est présentée comme un contrepoids à l’hégémonie américaine. Mais de quoi s’agit-il plus précisément  ? Il semble important de montrer qu’il ne s’agit pas d’un ensemble homogène, que cet ensemble est traversé de contradictions. Contradictions entre pays d’une part  ; d’autre part internes à chaque pays, comme la Chine, qui voudrait imposer une monnaie mondiale, mais craint d’ouvrir son marché des capitaux, conditions de réalisation de ses visées. On sera aussi attentif aux alliances privilégiées au sein de l’association des BRICS.

 

Depuis 2009, une association de puissances montantes
Après le précédent du RIC (Russie-Inde-Chine, 1986), naquirent les BRIC (avec le Brésil) en 2009, puis les BRICS deux ans plus tard (au tour de l’Afrique du Sud), enfin, depuis 2024, les BRICS+, incluant l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, ces nouveaux venus présentant le point commun de se situer autour du Golfe persique.

Commençons par quelques données  : avec les nouveaux entrants au 1er janvier 2024, les BRICS+ représentent 1/3 du PIB mondial (contre seulement 8% en 2001), du fait de leur développement industriel  ; 46% de la population mondiale  ; nouveaux entrants  : Émirats Arabes Unis, Iran, Arabie Saoudite, Éthiopie, Égypte. Le choix des nouveaux entrants fait que les BRICS représentent 1/3 de la production alimentaire et 43% de la production pétrolière mondiales, contrôlent le Golfe persique et le canal de Suez. Et avec ces nouveaux membres, ils disposent d’une minorité de blocage au FMI avec 20% des votes  ; auparavant, seuls les USA en disposaient avec 17%. Cette minorité est utile pour les décisions exigeant 85% des votes.

La grande puissance industrielle est la Chine, tandis que les autres pays sont surtout exportateurs de matières premières et de produits industriels bien précis (armement russe, aéronautique, automobile). Pour la puissance industrielle se pose le problème des marchés qui ne sont pas extensibles à l’infini. L’Argentine a été refusée, et le nouveau président, Javier Milei, confirme ne pas vouloir entrer dans le groupe. L’Algérie, producteur de pétrole et de gaz, demeure à la porte pour le moment.

 

Historique

Les BRICS se créent à la fois avec et contre la puissance états-unienne. En 1991, l’effondrement politique et économique de l’URSS laisse libre la place aux États-Unis pour la domination du monde et la mainmise sur la gouvernance économique mondiale. Dans la ligne du projet de Gorbatchev, qui avait voulu créer une alliance triangulaire Russie-Inde-Chine en 1986, les ministres des affaires étrangères de ces trois pays se rencontrent pour fonder le RIC.

Mais l’origine des BRICS n’est pas uniquement fondée sur le rejet de l’hégémonie des USA, puisqu’en 2001, la Banque Goldman Sachs, spéculant sur le potentiel de croissance de certains pays émergents, veut faciliter l’investissement en Chine, au Brésil, en Inde et en Russie. Pour le banquier d’affaires Jim O’Neill (qui a résumé dans son papier une étude d’une doctorante indienne), la gouvernance économique mondiale a besoin de «  briques  » émergentes. Une nouvelle étape intervient en 2006, quand en marge du G8 accueilli par la Russie, sont invités le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud et le Mexique.

La crise de 2008 marque une impulsion nouvelle. Elle touche particulièrement le Brésil et l’Afrique du Sud, tandis que la Russie est moins touchée et que les deux états-continents, la Chine et l’Inde, se maintiennent. Comme la crise part des USA, ceux-ci sont présentés comme l’origine du désordre mondial. Cette crise est une occasion non plus seulement de créer des alliances de circonstance, d’être les «  briques émergentes  » sous regard des États-Unis, mais de devenir un bloc qui se veut concurrent du G7, en contrepoids, servant les intérêts propres de chacun de ses membres. L’année suivante a lieu l’acte fondateur  : le sommet d’Ekaterinenbourg, réunissant la Russie, la Chine, l’Inde et le Brésil débouche sur une déclaration commune (16 juin), dans laquelle, outre la revendication d’un rééquilibrage du poids respectif de chacun au FMI, on défend un «  ordre mondial plus démocratique et juste multipolaire fondé sur la règle du droit international  » (point 12) et une «  diplomatie multilatérale avec l’ONU jouant un rôle central  » (point 14). Depuis cette date, se tient chaque année un sommet des BRIC, devenus BRICS en 2011 avec l’incorporation de l’Afrique du Sud. En août 2023, un important sommet a eu lieu. À l’ordre du jour, l’élargissement, la dédollarisation de l’économie et les conséquences de la guerre en Ukraine. La résolution, bien plus longue que celle de 2009, réaffirme l’idée d’un multilatéralisme politique et commercial reposant sur l’ONU (points 3 et 8)  :

 

Point 3. Nous réaffirmons notre engagement en faveur d’un multilatéralisme inclusif et du respect du droit international, y compris les objectifs et les principes consacrés par la Charte des Nations unies (ONU), qui en est la pierre angulaire indispensable, ainsi que le rôle central des Nations unies dans un système international au sein duquel les États souverains coopèrent pour maintenir la paix et la sécurité, faire progresser le développement durable, assurer la promotion et la protection de la démocratie, des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, et promouvoir une coopération fondée sur l’esprit de solidarité, le respect mutuel, la justice et l’égalité.
[…]

 

Point 8. Nous réaffirmons notre soutien au système commercial multilatéral ouvert, transparent, juste, prévisible, inclusif, équitable, non discriminatoire et fondé sur des règles, au cœur duquel se trouve l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avec un traitement spécial et différencié (TSD) pour les pays en développement, y compris les pays les moins avancés. […] Nous demandons le rétablissement d’un système de règlement des différends de l’OMC contraignant à deux niveaux, pleinement et fonctionnant correctement, accessible à tous les membres d’ici 2024, ainsi que la sélection de nouveaux membres sans retard.

 

Elle en demande une refonte, avec une représentation au conseil de sécurité.

 

Point 7  : Nous soutenons une réforme globale des Nations unies, y compris de son Conseil de sécurité, en vue de les rendre plus démocratiques, représentatives, efficaces et efficientes, et d’accroître la représentation des pays en développement dans la composition du Conseil afin que celui-ci puisse répondre de manière adéquate aux défis mondiaux actuels et soutenir les aspirations légitimes des pays émergents et en développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, y compris le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, à jouer un rôle plus important dans les affaires internationales, en particulier au sein des Nations unies, y compris de son Conseil de sécurité.

 

Dans cette déclaration commune, une large part est accordée au développement des pays pauvres et à la résolution des conflits  : contrairement à 2009, les BRICS se posent en arbitres, médiateurs et aspirants gendarmes du monde  :

 

Point 12  : Nous sommes concernés par les conflits en cours dans de nombreuses régions du monde. Nous soulignons notre attachement au règlement pacifique des différences et des différends par le dialogue et des consultations ouvertes à tous, d’une manière coordonnée et coopérative, et nous soutenons tous les efforts propices au règlement pacifique des crises.

 

Revendications

Depuis les accords de Bretton Woods de 1944 [11], la situation a évolué puisque certains membres actuels des BRICS, comme l’Inde, n’étaient pas encore souverains. Et ceux qui l’étaient déjà sont devenus des puissances capitalistes. Lors de leur création, les BRIC revendiquent donc une meilleure représentation dans les institutions financières comme le FMI et la Banque mondiale  : «  La voix des économies émergentes et en développement doit être mieux représentée dans les institutions financières internationales  », demande la déclaration fondatrice de 2009 (point 3). Au FMI, en 2009, la Chine et l’Inde n’ont que 4% des votes, contre 15% pour l’Europe, ce pourquoi ils demandent d’abord un rééquilibrage en accord avec leur poids économique. Comme nous l’avons vu, l’entrée de nouveaux membres au 1er janvier 2024 fait que désormais, les BRICS+ ont un droit de veto aux votes du FMI et de la Banque mondiale  : avec 20% du capital du FMI sous leur contrôle, ils peuvent bloquer les résolutions dont l’adoption exige 85% des votes.

Le projet des BRICS consiste en la création d’un fonds commun de réserves de change distinct des fonds en dollars, euros, livres, yens. La New Development Bank, créée en 2014, actuellement menée par l’ancienne présidente brésilienne Dilma Roussef, est un instrument au service de ce projet. Dans la déclaration du dernier sommet de Johannesbourg en août 2023, il est question d’accélérer la création de systèmes de paiements transfrontaliers propres (point 44).

Un autre aspect, non évoqué dans les déclarations issues des sommets, est militaire. Les USA ont, en 2022, des accords de défense avec 70 pays, et disposent de 400 bases militaires à l’étranger. Ils investissent chaque année entre 700 et 800 milliards de dollars pour la défense, contre 120 pour l’Europe et 45 seulement pour la Russie avant la guerre en Ukraine. L’idée de la Chine et de l’Inde est de faire en sorte que certains alliés des USA rompent leur traité pour s’allier avec eux.

 

Instrument des visées chinoises  ?

Pour la Chine, les BRICS étendus sont un moyen de se garantir des soutiens.

Quand on regarde l’évolution du poids relatif des différents pays entre 2000 et 2022, on observe vite combien le déséquilibre est en faveur de la Chine, qui générait un peu moins des 3/4 de la richesse produite par l’ensemble avant l’entrée des nouveaux membres  :

 

PAYS 2000 2022
Brésil  23,6%  6,6%
Russie 10% 6,6%
Inde  17,2%  12,8%
Chine  43,5%  72,3%
Afrique du Sud 5,7%  1,7%

% du PIB total des BRICS. Élaboration
d’après données recueillies sur Statista

 

La Chine dispose d’une industrie, s’approprie technologies et matières premières, mobilise une masse de main d’œuvre. En 20 ans, le PIB par tête est multiplié par 15 en Chine, par 6 en Russie et en Inde  :

 

PAYS 2000 2013 2022
Brésil 3 772 12 358 8 570
Russie 1 899 15 942 12 574
Inde 451 1 449 2 515
Chine 951 7 039 14 096
Afrique du Sud 3 039 6 824 6 979

PIB par tête en US$. Élaboration
d’après données recueillies sur Statista

 

La Chine voudrait créer un espace de transactions commerciales et financières hors de l’influence du dollar, mais n’est pas encore prête. Elle a commencé par obtenir l’entrée du Yuan dans le portefeuille de monnaies de référence mondiales, afin de juguler le rôle du dollar. Mais les transactions dans cette monnaie ne représentent que 5% du commerce mondial, n’existent pas quand la Chine ne participe pas à l’échange commercial. En 2015 la Chine crée un système bancaire transfrontalier, qui se veut concurrent du système SWIFT [12] mais y demeure adossé pour le moment, faute d’infrastructures propres.

Faiblesses de la Chine  : si elle coule la production des autres pays, le revenu dans ces pays sera insuffisant pour acheter leurs produits. Par ailleurs, à partir de 2008, la Chine a libéralisé son marché de capitaux. D’un côté, cela favorise les investissements. Mais le risque est la fuite de capitaux, et le pays perd la maîtrise de ses taux de change et d’intérêt. En 2015, c’est ce qui s’est produit  : les réserves de change ont baissé d’un coup de 25%, en conséquence de quoi le gouvernement a remis un contrôle sur les flux de capitaux. Or si la Chine veut que sa monnaie devienne une monnaie internationale, elle devra libéraliser son marché des capitaux, ce qu’elle ne veut ni ne peut faire en raison du danger de perte de contrôle.

 

Un «  attelage hétérogène  »  ?

La volonté d’opposition à l’hégémonie états-unienne n’est pas un ciment suffisant. Les BRICS+, qui ne forment pas un territoire continu, se caractérisent par une asymétrie économique, des structures économiques et sociales complètement différentes. Leur insertion internationale n’est pas la même, et deux orientations se dessinent  : les «  multi-alignés  », comme l’Inde, l’Égypte et les «  antioccidentaux  » autour de la Russie et de la Chine, comme l’Iran. La monnaie commune pose problème, car elle supposerait une perte de la souveraineté nationale des membres, à laquelle leurs dirigeants ne sauraient renoncer.

Les BRICS sont traversés de rivalités. Entre l’Inde et la Chine d’abord  : l’Inde a cherché à rattraper la Chine, sans y parvenir. Elle est opposée à la constitution des «  routes de la soie  » et à l’extension du yuan (RMB). Faute de pouvoir rivaliser sur le terrain économique, l’Inde s’est rabattue sur l’action politique. Sa diplomatie consiste à se poser en intermédiaire, à coopérer avec tout le monde en maintenant tout le monde à distance. Elle appartient à une quadruple alliance incluant les USA, le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD), avec le Japon et l’Australie, créé pour faire contrepoids à la puissance chinoise.

La Russie semble isolée, du moins par rapport à l’Europe, et ses échanges avec la Chine sont déséquilibrés  ; elle s’appuie sur l’Inde pour faire contrepoids à la Chine. Depuis un accord de 1971, la Russie fournit 40% du matériel militaire indien. La visite en France de 2023 était destinée, entre autres choses, à limiter la dépendance par rapport à la Russie. Chine et Russie sont rivales pour le contrôle des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale.

G7  : Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni, États-Unis.

G8  : Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni, États-Unis, Russie.

G20  : Allemagne, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Espagne, France, Inde, Royaume-Uni, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, République de Corée, Russie.


Sources
Déclarations des sommets des BRICS 2009-2021  : [https  ://brics-ysf.org/sites/default/files/]
Déclaration du 16 juin 2009, [https  ://brics-ysf.org/sites/default/files/2nd_Summit.pdf]
“Les BRICS se développent comme un modèle alternatif à l’ordre libéral occidental”, Magazine Geopolitis, Radio Télévision Suisse, 8 octobre 2022.
[https  ://www.rts.ch/info/monde/14358323-les-brics-se-developpent-comme-un-modele-alternatif-a-lordre-liberal-occidental.html]
Philippe Aguignier, «  L’internationalisation du RMB  : un bouclier contre les sanctions internationales  ?  », Expressions par Montaigne, Institut Montaigne, 30 mai 2023.
[https  ://www.institutmontaigne.org/expressions/linternationalisation-du-rmb-un-bouclier-contre-les-sanctions-internationales-0]
Jean-Pierre Allégret, «  BRICS  : de la dépendance à la contestation du dollar américain  », Diplomatie, n°123, septembre-octobre 2023.
Jean-Joseph Boillot, «  Chine-Inde  : un tango qui menace d’éclatement les BRICS  ?  », Diplomatie, n°123, septembre-octobre 2023.
Maxime Daniélou, «  BRICS  : la fabrique d’un ordre international post-occidental  », AOC, 5 septembre 2023.
[https  ://aoc.media/analyse/2023/09/04/brics-la-fabrique-dun-ordre-international-post-occidental/]
Fabrice Nodé-Langlois, «  Les “Brics+”, ces dix pays émergents qui défient l’Occident  », Le Figaro, 2 janvier 2024.
Jean-Pierre Sereni, «  Le “Sud global” à l’assaut du FMI  », Orient XXI, 30 octobre 2023.
[https  ://orientxxi.info/magazine/le-sud-global-a-l-assaut-du-fmi,6822]
Julien Verneuil, «  Les BRICS en 2023  : en quête d’un projet  », Diplomatie, n°123, septembre-octobre 2023.

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 11. Suivant les leçons de la crise de 1929, ces accords établissent le dollar convertible en or comme monnaie de référence. Ils débouchent sur la création du Fonds Monétaire International et de la BIRD (Banque Internationale pour la Recherche et le Développement). En 1971, le dollar est détaché du cours de l’or, instaurant des changes flottants, plus souples mais plus risqués.
  2. 12. Créé en 1977, le réseau SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Télécommunication) est destiné à faciliter les transactions bancaires dans le monde.

Heurs et malheurs de l’économie chinoise au cours de la crise générale du capitalisme (2008-2024)

1 juin 2025

Dans les médias, la Chine se trouve aujourd’hui sur le devant de la scène, sans que des données précises soient proposées sur sa structure économique interne et son évolution depuis un demi-siècle. Sans prétendre proposer une analyse portant sur l’évolution de cette structure (ses caractères socialistes ou capitalistes), cet article porte sur quelques aspects récents de son économie. Il a pour intérêt de montrer que cette puissance qui participe depuis quelques décennies de la logique globale du capital participe aussi aux effets de sa crise générale. Cette logique s’est imposée par étapes  : 1980-2000, entrée dans les circuits de circulation du capital et des échanges mondiaux, ouverture aux investissements étrangers, et à partir des années 2000, extension des processus qui se règlent sur la base des principes de la production et de l’échange capitalistes  : production illimitée et anarchique, s’accompagnant de surcapacités de production avec sous-capacités de solvabilité du marché intérieur, crises sectorielles et bulles diverses, dans le cadre d’une situation mondiale en proie à la crise générale.

 

Données économiques générales 2000-2020


Depuis les années 2000, la Chine est devenue partie intégrante de l’économie capitaliste avec une entrée pleine et entière dans la logique d’un marché mondialisé et un investissement démesuré. De 1978 à 2010, la croissance (officielle) du PIB est d’environ 10% puis de 6% jusqu’en 2019, moins après (±5%). Le PIB/ha a été multiplié par 9 en 25 ans et 745 millions d’habitants sont sortis de la pauvreté.

Durant cette période, la croissance a été financée par la dette (emprunts) du secteur public et financier, du secteur immobilier, des collectivités locales, des entreprises (publiques et privées) et des particuliers sans compter les IDE [investissement direct à l’étranger] et les délocalisations européennes qui ont industrialisé rapidement la Chine (tous secteurs, automobiles, avions, médicaments, centrales électriques etc.) et les échanges de technologies étrangères contre achats massifs de produits (avions etc.). Conséquences  : des surcapacités de production et des difficultés à vendre leurs productions dans le monde entier, bulles immobilières, fragilité du système bancaire, emprunteurs non solvables.

L’endettement s’est accéléré avec la crise de 2008 qui a, en même temps, fait baisser l’investissement. La relance massive par la dette, facilitée par la banque centrale, a visé les infrastructures. Les gouvernements locaux se sont endettés de 13,7% du PIB en 2014 à 34,8% en 2018 ce qui a entraîné des surcapacités dans l’industrie et l’immobilier au détriment des autres secteurs. L’offre s’est trouvée supérieure à la demande  : trop d’immeubles, de produits industriels qui ne trouvent pas preneur, caractéristique des crises capitalistes de surproduction. Les prix ont baissé, la rentabilité a baissé, la santé financière des entreprises s’est dégradée suivie de celle des banques qui ont prêté sans être remboursées (bulles et crises financières).

Les mesures de 2013 pour freiner l’endettement des gouvernements locaux ont été contournées  : pour refinancer les prêts à échéance non remboursés, il est fait appel au shadow-banking [13] qui passe de 1,5% des emprunts en 2008 à 48% en 2016. Après la stabilisation de 2016-2017, c’est un ralentissement qui induit des mesures de soutien avec une endettement qui repart à la hausse pour atteindre, en 2019, 308,5% du PIB ce qui est soutenable  ; en effet, l’épargne est élevée avec 45,7% du PIB en 2018 parce que les ménages mettent de côté en l’absence d’amortisseurs sociaux [14] ; par ailleurs, l’endettement extérieur est faible (14,4% du PIB en 2018) et la dette des sociétés non financières qui représente 155% du PIB en 2019, est détenue par des entités publiques.[15]

En 2002, la Chine représente 8,1% du PIB mondial, les USA 19,8% et l’UE 19,9%. En 2022, elle représente18,8% du PIB mondial, les USA 15,8% et l’UE 14,8%. Pour le commerce international et les activités portuaires, la Chine classe 6 ports dans les 10 premiers et 65% du volume en 2021 contre 25% en 2005. Shang Haï c’est 3 fois Rotterdam en 2021. Un inconnu chinois est 3e en 2021 encore inconnu dans les 10 premiers en 2005.[16]

 

Données économiques récentes (2020-2024).
Développement anarchique, difficultés spécifiques

 

1- La démographie, facteur humain de la production  : Vieillissement de la population et baisse du taux de natalité
Pour la première fois depuis les années 1960 et le Grand Bond en avant de Mao, en 2020, les décès ont dépassé les naissances. Malgré les efforts du gouvernement, notamment l’assouplissement de la politique de l’enfant unique en 2016, la société chinoise a évolué  : les jeunes sont tout simplement moins disposés à devenir parents. Le vieillissement de la population risque de mettre encore davantage le système de retraite à rude épreuve. Dans une décennie, un tiers de la population chinoise devrait être âgé de plus de 60 ans. Cette tendance suit les normes mondiales  : à mesure que les niveaux d’éducation et de revenu augmentent, les taux de natalité baissent. Les couples aisés sans enfants portent même un nom  : “les sans enfants, double salaire” – SEDS. Les couples SEDS évoquent toute une série de facteurs pour motiver leur décision de ne pas procréer. Dans le cas de la Chine, le coût de la vie est l’une des raisons. Selon un article publié en 2021, le revenu disponible nécessaire pour acheter un bien immobilier est passé de 18,9%, en 1998, à 110,8%, en 2016  ! Enfin, il faut compter avec le coût exorbitant des soins aux personnes âgées et des services de garde d’enfants, facteurs freinant la natalité. 

Conséquences  : après une diminution de 2 millions l’an dernier (2023), la population repassera sous le milliard 400 millions en 2028. Pour 2050 la projection se situe à 1 milliard 200 millions. Le nombre des plus de 60 ans a atteint 241 millions en 2017, puis 280 millions en 2020 et se dirige vers 420 millions en 2050. Les conséquences seront l’augmentation du prix du travail, la diminution du marché intérieur, et l’explosion des coûts sociaux et donc les délocalisations. 

 

2- Déflation et demande intérieure

2023 est une année de déflation. L’indice des prix à la consommation a reculé en novembre de 0,5% sur un an, selon le Bureau national des statistiques (BES). Ce recul est lié aux “fluctuations des prix de l’énergie et de l’alimentation à la baisse”. En octobre, l’indice a connu une baisse de 0,2%. Le BES a également indiqué que les prix à la production ont chuté pour le 14e mois d’affilée, glissant de 3% sur un an, contre 2,6% le mois précédent.

 

3- Chômage des jeunes

Le taux moyen de croissance du PIB réel a constamment chuté au cours de la présente décennie jusqu’à atteindre moins de 5%, après s’être maintenu à 10% pendant une trentaine d’années sur la période 1979-2010. En 2022, la croissance du PIB s’établissait à seulement 3% – le taux le plus faible en près de quarante ans.

Après une croissance médiocre du PIB au deuxième trimestre 2023 (+ 0,5%), l’économie chinoise a montré des signes de reprise au troisième trimestre (+1,3 % par rapport au deuxième trimestre 2023). Le chômage a diminué par rapport au pic de 5,3%, atteint au mois de juillet. Chez les 16-24 ans des zones urbaines, le taux de chômage avait atteint plus de 20%, en juin, avant que la Chine ne décide de cesser de publier les chiffres sur le chômage des jeunes. 

 

4- Manifestations d’une économie capitaliste incontrôlée en surproduction sur fond de dettes

1- L’immobilier, de l’expansion sans borne à la chute

De 1996 à 2017, avec des facilités d’emprunts sans limites pour les promoteurs, l’investissement immobilier est passé de 2,5% du PIB à 17% en relation avec une urbanisation rapide concomitante de l’industrialisation et une absence de placements alternatifs (87 % des ménages sont propriétaires et les biens immobiliers représentent 77 % de leurs actifs)  ; les gouvernements locaux dépendent des ventes de terrains pour financer les infrastructures à 40-45% de leurs revenus d’où une anarchie du marché immobilier ce qui a entraîné des bulles immobilières depuis 2005  ; le gouvernement a imposé des mesures restrictives fin 2016 avec pour conséquences, des prix immobiliers en crises cycliques d’augmentation et d’effondrement. Le crédit alloué à l’immobilier a diminué celui alloué à l’investissement productif, ce qui a baissé la productivité et le rendement du capital dans les autres secteurs.

L’importance du secteur immobilier chinois a encore augmenté et en 2023, c’est environ un tiers du PIB (30-33%) chinois, moteur de la croissance. À titre comparatif, en France, le secteur immobilier représente seulement 11%. Aux États-Unis, il n’excède pas les 17%.

Les entreprises immobilières se sont multipliées avec gonflement de l’endettement. Avec les restrictions, la demande en biens immobiliers pique du nez, sur fond de ralentissement économique, de déclin démographique et d’une crise de confiance  : une grande partie des promoteurs immobiliers chinois, les uns après les autres, mettent la clé sous la porte.

Les ménages chinois ont vu leur fortune fondre d’un tiers en quelques mois. La qualité de vie de la population chinoise n’a cessé de se dégrader depuis les dernières années. 

En 2022, c’est la chute, brutale  : les prix des biens ont baissé de 30 % en un an (un déclin supérieur à celui enregistré lors de la crise financière de 2008). Après avoir chuté de plus de 40 % entre 2021 et 2022, les ventes des 100 premiers promoteurs immobiliers ont ainsi reculé de 8 % supplémentaires au premier semestre 2023. À ce jour, plus de la moitié des 50 premiers promoteurs du marché en 2020 ont fait défaut sur leur dette.

Il y aurait 20 millions de logements en construction, mais jamais terminés en Chine. Ces 20 millions de logements sont donc distincts des 7,2 millions de logements invendus, selon les calculs de Reuters de septembre dernier. Or en l’état, ils sont inhabitables pour leurs acquéreurs (52% des logements vendus, mais jamais achevés). 

Les plus grands des promoteurs immobiliers ont plongé et nombre de chantiers sont arrêtés, laissant en plan bien des Chinois qui avaient investi leurs économies dans l’acquisition d’un appartement, condamnant au chômage des millions de travailleurs. 60 % des chantiers lancés depuis 2013 n’ont pas été livrés et les lancements de nouveaux chantiers ont été divisés par plus de deux.  Plus précisément, les 2 plus grands promoteurs immobiliers chinois ont fait faillite  : Evergrande et Country Garden.  L’endettement combiné de China Evergrande et Country Garden s’élève à 500 milliards de dollars. Country Garden, qui a récemment failli au paiement d’une dette d’environ 200 milliards de dollars, compte 400 000 appartements en attente d’achèvement (Evergrande atteignait le nombre sidérant de 720 000 appartements à terminer, fin 2022).  Un tribunal de Hong Kong a ordonné, lundi 29 janvier, la liquidation judiciaire d’Evergrande, dans la tourmente depuis 2021 (dette de 328 milliards de dollars (plus de 300 milliards d’euros). Les sous-traitants sont impayés et font faillite.

À court terme, les investisseurs particuliers (privés) pourraient également subir une perte financière sur des produits de “shadow-banking”, puisque les promoteurs se sont tournés vers le système bancaire parallèle (sociétés fiduciaires). Le recul des prix immobiliers pourrait éroder la consommation, les acquéreurs potentiels différeront leur achat, ce qui aura pour effet de freiner la reprise du marché. Au bout du compte, ces effets à moyen terme pourraient s’avérer plus dévastateurs que les pertes immédiates et d’autres formes de destruction de la valeur.

Autre catégorie de victimes de cette crise  : les collectivités locales font désormais face à une chute des recettes fiscales du foncier estimée à plus de 2 000 milliards RMB (250 Mds $ environ) entre 2021 et 2022. Elles sont également lourdement endettées (à hauteur d’au moins 66 000 milliards RMB soit environ 8 000 Mds$ d’après le FMI), de sorte que le gouvernement de Pékin doit gérer une deuxième crise, à la fois liée à la crise immobilière et distincte de celle-ci, et dont les effets seront potentiellement tout aussi dévastateurs. 

2- Le système bancaire, les finances

Les banques et investisseurs obligataires chinois sont clairement exposés à la crise du secteur immobilier, puisqu’ils en sont les principaux créanciers. Ainsi, les prêts au secteur immobilier totalisent 53 700 milliards RMB (soit environ 7 000 Mds$ près de 30% du total de l’encours de prêts bancaires), soit 38 600 milliards RMB de crédits immobiliers accordés à des particuliers pour l’acquisition de leur logement et 15 100 milliards RMB de prêts destinés à la promotion immobilière, dont 7 000 milliards RMB de prêts directs à des promoteurs.

Le conglomérat privé chinois Zhongzhi, un géant de la finance criblé de dettes s’est dit insolvable en novembre  ; il gère plus de 1 000 milliards de yuans (128 milliards d’euros) d’actifs. Les pertes du système bancaire sont estimées à 4 000 milliards de dollars (environ 3 670 milliards d’euros plus que le PIB français de 3 000 Mds €). Elles pourraient dépasser celles de la crise financière de 1929 sur les banques américaines (environ 700 milliards de dollars de pertes). 

 

5- Mise en place des conditions de futures crises de surproduction (régionales et mondiales)  : l’automobile

1- Automobiles

Les instances dirigeantes chinoises font tout pour maîtriser les facteurs de la production automobile  : l’acier, les composants électroniques, la main d’œuvre, les machines-outils robotisées et les batteries pour les véhicules électriques. Leurs capacités de production ne cessent de croître en quantité et en qualité.

La production et la vente des productions de l’industrie automobile chinoise ont battu des records en 2023. Selon la CAAM, au cours de l’année écoulée, il y avait 30,26 millions de véhicules produits et 30,09 millions de véhicules vendus, soit une augmentation respective de 11,6% et de 12% par rapport à 2022. En 2023, la production et la vente de véhicules électriques se sont respectivement élevées à 9,58 millions d’unités et à 9,49 millions d’unités, soit une hausse respective de 35,8% et de 37,9% par rapport à l’année précédente.

Les bons chiffres de l’exportation de l’industrie automobile chinoise sont également à relever  : 4,91 millions de véhicules ont été exportés, soit une augmentation de 57,9% par rapport à 2022, classant pour la première fois la Chine au premier rang mondial (devant le Japon). Parmi ces exportations, il y avait 1,2 millions de véhicules électriques, soit une hausse de 77,6% sur un an. En 2024, les ventes totales de véhicules de la Chine dépasseront 31 millions d’unités, dont 11,5 millions de véhicules électriques.

Pouvoir vendre tous ces véhicules à l’exportation reste une question qui n’a pas de réponse. Le marché européen a perdu de son attractivité. 32 Il n’est plus porteur pour les véhicules thermiques ou électriques chinois d’autant que les droits de douane vont réduire les avantages sur les prix. Les marchés américains et japonais sont également saturés par la concurrence mondiale  ; l’Afrique, l’Asie du Sud Est, l’Amérique latine ne sont pas actuellement des marchés car les populations ne sont pas solvables.

2- Batteries automobiles

Les batteries automobiles, indispensables pour les véhicules électriques, sont au cœur de la lutte entre puissances pour cette production. Elles nécessitent l’utilisation de métaux rares qu’il faut chercher et exploiter dans les mines puis raffiner afin d’en faire des métaux purs pour les batteries. La Chine s’approprie ces minerais rares, préempte les métaux pour en disposer sur place, ce qui est un problème pour les autres puissances concurrentes. La fabrication est très polluante et émettrice de CO2. Le véhicule neuf sort donc avec une dette en CO2 à rembourser en roulant entre 50 000 et 100 000 km selon la puissance de la batterie. Reste à produire l’électricité nécessaire à leur recharge, ce qui n’est pas résolu.

Selon Global Data, un fournisseur de données industrielles, la Chine est aussi devenue la plus grande source mondiale de brevets dans le domaine des batteries de groupes motopropulseurs de véhicules électriques au deuxième trimestre 2023. Au quatrième trimestre 2023, le constructeur automobile chinois BYD Co a même dépassé l’américain Tesla Inc. pour devenir le plus grand constructeur de voitures électriques au monde. Les besoins en minerais et métaux raffinés pour les batteries automobiles sont donc immenses et objets de convoitise et de concurrence acharnées.

3- Minerais stratégiques  : extraction des minerais bruts 

Ils sont stratégiques car indispensables dans la défense, l’industrie, l’énergie, l’environnement. Les grandes puissances industrielles sont dans une rivalité économique absolue pour s’approprier soit les minerais soit les métaux raffinés. Dans le cas particulier des batteries, il faut  : du lithium, cobalt, graphite, manganèse, molybdène, nickel.

Les principaux pays sources pour l’extraction sont les suivants  : la Chine (antimoine, germanium, graphite, lithium, molybdène, silicium, terres rares, tungstène, vanadium), les USA (béryllium, cuivre, germanium, molybdène), l’Afrique du Sud (manganèse, palladium, platine), Chili (cuivre, lithium, rhénium), Australie (bauxite, lithium, zirconium), R.D. du Congo (cobalt mais l’exploitant est chinois), Brésil (Niobium). La Chine représente au moins 30% de la production mondiale pour 8 minerais différents et plus de 70% pour 5 autres.

Les ressources propres de la Chine en minerais n’étant pas suffisantes dans l’objectif d’une suprématie mondiale pour 2049 dans les domaines des technologies futures des batteries, voitures électriques, intelligence artificielle etc., la Chine adopte une politique de préemption des ressources mondiales par le biais des IDE (Investissements Directs Étrangers) dans de nombreux pays. (même politique pour les produits agricoles).

En 2020, la Chine est en position dominante et produit entre 45 et 80% des métaux suivants  : tungstène, terres rares, graphite naturel, germanium, silicium, antimoine, vanadium, molybdène  ; ses réserves sont supérieures à 25% pour les métaux suivants  : tungstène, terres rares, graphite naturel, antimoine, vanadium, molybdène. Mais ce n’est pas suffisant pour sécuriser les ressources voire les augmenter, en prévision d’une demande internationale plus forte (les producteurs chinois espèrent vendre tous leurs produits technologiques fabriqués en Chine).

Quels sont les pays cibles des IDE chinois  ?

De 2005 à 2021, les IDE et les domaines sont les suivants  : l’Australie, l’Argentine, le Chili lui fournissent 60% de la production mondiale de lithium  ; la RDC assure ses approvisionnements en cobalt en contrôlant la moitié de la production, indispensable pour les batteries  ; avec l’Afrique du Sud, la Chine s’assure de la moitié de la production sud-africaine de platinoïdes (platine, palladium, iridium)  ; pour les batteries rechargeables, la Chine contrôle le graphite, le manganèse (Chine, mais aussi Brésil, Indonésie, Mozambique)  ; par l’Australie, la Guinée et l’Indonésie, elle contrôle et absorbe 77% de la production mondiale de Bauxite  ; le Brésil qui représente 88% de la production mondiale de niobium, lui en fournit 40%  ; les partenariats avec le Chili et le Pérou lui assurent ses approvisionnement en cuivre et en Afrique (RDC, Zambie et Congo).

4- Par le raffinage et la production de métaux, la Chine rend le monde dépendant  :

En 2022, 80% des métaux nécessaires à la fabrication des batteries automobiles sont transformés en Chine. Mais les étapes du raffinage (traitement, séparation, concentration) sont extrêmement polluantes nécessitant beaucoup d’eau. Partie la plus technique, c’est celle qui ajoute le plus de valeur. La Chine a ainsi éliminé ses concurrents étrangers sur le sol chinois par du dumping économique et environnemental (non respect des normes)  : elle raffine 90% des terres rares du monde alors qu’elle n’en produit plus que 60%. En 2020, la Chine est le premier raffineur mondial pour 11 minerais  : antimoine (67%), bauxite (54), cobalt (67), cuivre (41), germanium (89), lithium (62), manganèse (60), molybdène (38), nickel (32), terres rares (90), vanadium (59)  ; pour le béryllium, ce sont les USA qui sont 1ers avec 50% du raffinage et pour le niobium, c’est le Brésil avec 88%.

Le recyclage (récupération et purification très polluantes) des métaux et terres stratégiques est quasiment inexistant  ; seuls 6 métaux sont recyclés  : tungstène (42%), cuivre (33), antimoine (28), cobalt (22), bauxite (20), nickel (16)  ; pour les autres, on est à quasi 0%. Pour les puissances occidentales, il n’y a pas de solution à court terme, d’autant que l’embargo et le blocage de l’économie russe, fournisseur de métaux stratégiques, constituent un frein supplémentaire.

 

6- Autres secteurs

D’autres secteurs économiques restent problématiques.

La production agricole insuffisante impose à la Chine une politique de préemption des terres dans les pays étrangers pour disposer de supports nécessaires à l’alimentation de la population, assortie d’une politique d’achat de denrées alimentaires (lait, blé etc.).

La production de téléphones portables et d’ordinateurs est en plein essor et inonde les marchés mondiaux en dépit des rétorsions américaines, occidentales (Huawei par ex.)  ; il reste que le marché n’est pas extensible et le risque de surproduction, puis de mévente est là.

L’économie est capable de produire des TGV pour le marché intérieur et des avions commerciaux qui commencent à concurrencer les marchés des 2 géants (Boeing et Airbus). Les industries d’armement sont en plein essor  : bateaux de guerre, avions, missiles, chars etc., en coopération avec la Russie la Cotée du Nord et l’Iran. Elle a besoin de grandes quantités de micro-processeurs et d’IA qui lui sont refusés par les USA et Taïwan.

Sur le plan énergétique, la Chine continue de produire de l’électricité à partir de centrales à charbon mais elle se tourne vers le gaz et le nucléaire (2 EPR en fonctionnement, plus grand fabricant de centrales avec la Russie) de plus en plus pour des soucis sanitaires. Toutefois, elle vend des centrales à charbon clé en main et du charbon de sa propre production à de nombreux pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique. Elle produit aussi les médicaments pour le monde entier mais, avec, des salaires de plus en plus élevés, elle doit faire face à de nombreuses délocalisations vers l’Asie du Sud-Est notamment. Le marché intérieur est délaissé au profit des industries d’armement, des industries d’exportation et les services publics sont tous payants et donc réservés aux plus riches (santé, instruction, écoles, droit à la retraite etc.). C’est le règne du business et des profits privés contrebalancés par les injonctions et les contrôles du Parti Communiste Chinois.

Les crises sectorielles chinoises peuvent se combiner avec les crises du monde occidental. Les questions stratégiques (économiques, monétaires et militaires) ne sont pas abordées  ; il reste que des alliances anti-occidentales sont nouées dans le cadre des BRICS+, du partenariat avec la Russie et l’Iran, la Corée du Nord et de la Syrie, de l’OCS (accord de coopération de Shanghaï)  ; les tentatives de dédollarisation du commerce sont construites peu à peu etc. L’objectif de la Chine pour 2049 reste la suprématie mondiale mais, sur fond de crises et de bulles financières, les autres puissances installées ou en devenir ne comptent pas laisser la place à la Chine (piège de Thucydide).

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 13. Activités bancaires sans régulation et emprunts toxiques hors contrôle, ce qu’ont fait les USA et de nombreux pays au même moment (crise de 2008).
  2. 14. Pas de véritable sécurité sociale, ni retraites satisfaisantes, ni indemnités de chômage, pas de vrais services publics, l’enseignement et la santé sont payants.
  3. 15. Source  : Trésor-éco n°259 mai 2020. Les mutations économiques de la Chine depuis 20 ans.
  4. 16. Statista

DOSSIER II Perspectives socialistes de transformation de la société Du XIXe au XXIe siècle, une tragique régression

1 juin 2025

On présentera dans ce dossier quelques-unes des perspectives et visées de transformation de la base sociale et économique de la société, telles qu’elles ont pu être formulées en France dès avant la révolution de 1848. On parle de perspectives, parce qu’il ne s’agit pas de projeter le plus souvent des transformations immédiates mais de poser une orientation historique. Seule la construction d’une telle orientation fondée sur une analyse de ses conditions de possibilité permet de dresser une ligne stratégique à long terme à même de définir, en fonction des aléas de l’histoire, des tactiques adaptées, y compris lors des périodes les plus sombres, telle que celle que nous traversons aujourd’hui. On évoquera en contrepoint quelques rares projets proposés récemment d’un socialisme peu consistant, ayant récusé tout lien avec les perspectives socio-historiques, telles que formulées au XIXe siècle.

L’intitulé de ce dossier pouvant prêter à confusion, précisons qu’il ne concerne pas les perspectives socialistes du XIXe siècle au XXIe siècle, mais bien une confrontation terme à terme entre celles-ci au XIXe et XXIe siècles. Le XXe siècle étant pour sa part à caractériser comme une période où il ne s’agit plus de poser le socialisme en tant que visée pour l’avenir mais de s’efforcer de le réaliser sur la base d’orientations théoriques élaborées au XIXe siècle.

La perspective socialiste au XIXe siècle, en tant que résolution de l’anarchie du régime économique capitaliste

1 juin 2025

– I – Entre 1830 et 1848, se développent des visées socialistes que l’on peut qualifier de “modernes”. Elles sont pleinement contemporaines des débuts de l’extension du régime économique capitaliste et posent, sur la base d’une analyse de la base économique de la société capitaliste, la nécessité de sa transformation générale, si l’on a en vue de résoudre ses contradictions fondamentales et ses effets destructeurs. Une telle visée, incluant ou non des phases de transition, peut être exprimée sous le vocable socialisme, mais aussi par des mots d’ordre généraux, tels que Révolution sociale ou République sociale exprimant la nécessité de transformer la base de la société, d’aller au-delà de révolutions se limitant à l’ordre politique. Parmi les théoriciens de ce socialisme moderne, se fondant sur une analyse des caractères d’ensemble de la base économique on peut citer François Vidal, Louis Blanc, Pecqueur, avant même qu’un auteur tel que Marx ne propose de formulations pleinement théorisées de cette base. Ceux qui posent la perspective socialiste en tant que nécessité d’une transformation globale de la base économique de la société, posent aussi, pour faire advenir un nouveau régime social, la nécessité de disposer d’un levier politique général capable de mettre en œuvre cette transformation, réalisant l’unité de volonté d’un peuple souverain, allouant alors un rôle décisif à l’État en tant que lieu politique général et à sa prise en mains sous la direction d’une volonté générale.

 

– II – À côté de ce courant, il faut mentionner les idées développées par ceux qui n’envisageaient pas encore la nécessité de transformer la société dans sa base économique. De telle idées se sont trouvées précocement développées au cours de la même période, voire la précédant, par des auteurs exprimant ce que l’on a pu nommer un socialisme des “ouvriers de métier”. Ceux-ci, encore marqués par l’Ancien régime d’organisation du travail, développaient des aspirations surtout centrées sur le monde de la production immédiate et la situation spécifique faite aux ouvriers, sans prise en compte de la structure générale du régime capitaliste de production et d’échange. Ces ouvriers qui pouvaient dénoncer l’exploitation du travail visaient en partie à revenir aux anciens modes d’organisation de la production, notamment corporatiste. Ce courant pouvait aller de pair avec un certain rejet de la sphère politique en tant que lieu général des affaires de toute la société. À noter que ce que l’on a pu nommer “mouvement ouvrier socialiste”, se composait pour l’essentiel d’artisans, anciens compagnons et toute personne véritablement détentrice d’un “métier”, il a dominé le champ organisationnel [17] en France jusqu’en 1848, et même sous Napoléon III, voire jusqu’à la Commune. Avec la transformation de la donne économique, les progrès de l’industrialisation, il devait se prolonger sous d’autres formes, notamment avec le syndicalisme révolutionnaire à la charnière du XIXe et du XXe siècles.

Les différents projets, les courants n’étaient pas toujours clairement distingués dans leurs principes constitutifs. Rétrospectivement on a pu avoir tendance à penser que le second courant se posait comme “l’embryon” du premier, ou sa forme “primitive”. De fait, par une analyse plus attentive, il est utile dans l’analyse de mettre en évidence une distinction claire entre les “configurations” des deux courants  : – au regard des visées poursuivies,– au regard des formes d’organisation  :– au regard du type de prise en compte de réalité économique et sociale (globale ou fragmentaire)– au regard de la place et du rôle alloués aux instances politiques. Précisons que la distinction entre les deux courants n’est nullement réductible à celle posée dans une brochure de l’époque par Engels et Lafargue, entre “socialisme utopique” et “socialisme scientifique” [18].

 

Des principes et visées historiques distinctes

– Le premier courant, centré sur une transformation générale de la société, prenait appui sur une analyse d’ensemble de sa base économique, posant comme finalité pour le socialisme  : la nécessité de résoudre les contradictions du régime capitaliste de production et d’échange (son anarchie constitutive et destructrice). Ceci pouvant inclure la possibilité d’une “phase de transition” au niveau général, et non au moyen de structures alternatives supposées possibles au sein de la “logique” interne du régime économique.

– Le second courant, centré sur l’organisation immédiate du travail et de la production, ne visait pas explicitement la transformation d’ensemble de la société et de son mode de production et d’échange. Ou, dit autrement, la visée n’était pas de “sortir” de la “logique” immanente du Capital – telle qu’elle se déploie d’abord dans la sphère de la circulation.[19] Ce qui était visé consistait  : soit à un retour aux anciennes formes d’organisation du travail, soit au maintien des positions acquises au sein de la nouvelle donne économique. Ceci par des tentatives d’imposer des structures “alternatives” dans la base productive, assurant un certain pouvoir aux catégories ouvrières “de métier” (au moyen de coopératives, d’associations de producteurs…) [20]. Comme aujourd’hui, des revendications de “démocratie à la base” pouvaient y être associées, extérieures aux leviers politiques généraux (État en tant que lieu politique), se centrant autour de formes de participation dans la sphère productive et plus tard dans tous les rouages de la société [cf. autogestion, démocratie participative, etc.]

Ne se référant pas toujours au monde ouvrier, on a vu se multiplier d’autres courants, fondés sur les mêmes principes  : défense d’intérêts spécifiques, volonté de se faire une place dans le cadre d’une une société régie par la logique capitaliste, sans prise en compte de la structure générale de ce régime de production et d’échange, ni de l’intérêt général de toute la société. La prise en mains des leviers politiques n’était pas en tous les cas exclue, mais elle ne visait pas véritablement à une modification fondamentale de la base économique, la lutte purement politique, ou politicienne se trouvant, comme aujourd’hui alors au premier plan.

Bien qu’il s’agisse de “configurations” internes distinctes, ces courant opposés, qui se sont combattus, n’en ont pas moins cheminé parallèlement, leurs distinctions ne se donnant pas toujours à voir clairement. Cet enchevêtrement a comporté et comporte des incidences pour ce qui touche aux principes d’organisation politique. En France, au sein du mouvement effectif, ces courants se sont développés dans une ambiguïté presque constante, avec prévalence relative de l’un ou l’autre au sein de l’amalgame. S’il est possible en théorie de bien distinguer entre les diverses visées, il n’est pas possible, dans la pratique, de dresser de “muraille de Chine” entre ces courants, bien qu’il importe de toujours avoir en tête leurs distinctions, essentielles du point de vue des principes d’organisation politique et de la finalité de la lutte historique. Si du point de vue de leurs principes internes, les courants s’opposent, et se sont jusqu’à un certain point combattu, ils ont pu parfois se trouver conjugués de façon positive, lorsque c’était le premier courant qui “avait la main”, comme à la fin du XIXe siècle et lors de l’entre-deux-guerres, et jusque dans les années 80 du siècle dernier. À noter que dans la situation contemporaine, c’est le second courant qui s’impose, alors que l’analyse des données de la situation pose la nécessité d’œuvrer à la prédominance du premier. Il importe ainsi de caractériser ce qui est en jeu dans les revendications socialistes.

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 17. Voir l’ouvrage cité de Jacques Droz.
  2. 18. Rappelons aussi que cette distinction était elle-même fondée sur les publications de l’économiste libéral Louis Reybaud (qui visait à “ridiculiser” les visées socialistes en les réduisant à des projets irréalistes, se fondant pour ce faire sur ceux de moindre envergure historique).
  3. 19. Voir Le Capital. Notamment “La formule générale du capital”. [“Le Capital naît de la circulation”].
  4. 20. Ces tentatives toutefois, même réalisées, sont le plus souvent conduites à l’échec, dans la mesure où la logique du Capital continue de s’imposer. Au cours du premier XIXe siècle, ces formules peuvent encore se présenter comme relativement viables, pour quelque temps du moins.

Socialismes au XIXe siècle Présentation de deux grands courants – I – L’anarchie du mode de production capitaliste et les moyens d’y mettre fin – François Vidal (1846)

1 juin 2025

François Vidal, fait partie d’un ensemble de socialistes français du premier XIXe siècle. Il a participé à la révolution de 1848, membre, avec Louis Blanc, Pecqueur et Albert de la Commission du Luxembourg, dont il assurait le secrétariat. Deux ans auparavant, il avait développé dans De la répartition des richesses (1846), un projet de réorganisation de l’économie capable de mettre fin à l’anarchie du mode de production capitaliste (1). Dans un nouvel ouvrage, publié en 1848, Le droit au travail. Projets, voies et moyens de réformes sociales, il établira que le droit au travail implique «  la transformation économique de la société  ».

 

«  L’organisation du travail ne se réduit donc pas à un enrôlement temporaire d’ouvriers affamés, auxquels on donne, par prudence, une subvention de charité. Elle ne se réduit pas davantage à une diminution de la durée du travail, à une fixation quelconque du prix des salaires, à une réglementation du désordre.  » «  Le droit au travail, qu’on ne sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation [sociale] du travail  ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.  »

 

On va s’intéresser dans un premier temps à l’ouvrage De la répartition des richesses.

 

Une société fondée alors que le choc des intérêts privés engendre division et désordre

Dans la lignée de Sismondi auquel il se réfère, François Vidal perçoit les multiples contradictions que recèle le régime capitaliste. Il perçoit, comme l’établira Marx dans le Capital que la production dans le capitalisme se réalise en fonction de finalités contradictoires  : la production des choses utiles ne se règle pas en fonction des besoins sociaux, de l’intérêt commun de la société, mais en fonction de la recherche du gain, du profit, et aussi par le choc des intérêts privés en concurrence. Le choc des intérêts s’approfondit et fait ressembler la société à un bateau «  sans gouvernail ni volonté  ».

 

«  Mais dans l’ordre des intérêts économiques […] on trouve la diversité la plus effrayante. Autant de divisions et de subdivisions d’intérêts, que de divisions et subdivisions territoriales, que de divisions et subdivisions d’industries, de professions, de métiers […] et ces intérêts, se rencontrant chaque jour et partout en présence, se heurtent à tous les instants, sont perpétuellement en guerre.  »
«  Lutte d’ouvrier à maître, lutte des maîtres comme des ouvriers entre eux, lutte de producteur à consommateur, de producteur à producteur, lutte du capital contre le travail, des capitalistes entre eux, des travailleurs les uns contre les autres  ? Enfin, lutte de tous contre chacun, de chacun contre tous, mêlée générale, incohérence universelle  ?  »

 

Il résulte de ce choc continuel des intérêts privés, opposant les individus, mais aussi les branches de la production, les régions, et au-delà les nations, les classes sociales (et en leur sein même), qu’il devient impossible de viser l’intérêt général pour l’ensemble de la société. On ne peut pas davantage satisfaire les intérêts de tous, du fait que les intérêts, «  nécessairement opposés entre eux […] ne peuvent être tous satisfaits à la fois.  »

 

Le régime du laisser-faire, la libre concurrence, conduisent à l’anarchie et à l’anéantissement de toute liberté

Dans le régime de la concurrence entre intérêts privés, les entrepreneurs, même les moins âpres au gain, ne peuvent survivre [et avec eux les salariés] qu’en remportant des marchés contre leurs concurrents, faute de quoi ils courent à la faillite. Les entrepreneurs et exploitants de branches productives sont en lutte féroce entre eux et avec les grands distributeurs. Les ouvriers et autres salariés sont contraints de subir une aggravation de leurs conditions d’emploi dans l’espoir de voir subsister leur entreprise. Quant aux travailleurs en chômage, ce sont les plus notables victimes de l’anarchie sociale de la production qui résulte de cette liberté des intérêts privés en lutte.

De la sorte, la primauté des intérêts privés, leur libre déploiement, le laisser-faire dans l’économie, ne conduisent pas à la liberté mais à l’asservissement.

 

«  Les économistes libéraux […] ont posé l’intérêt particulier comme le régulateur suprême en toute chose, comme principe de justice, au milieu de la lutte acharnée de tous les intérêts […] ils ont fait de la force, de la ruse, du hasard et de la mauvaise foi, les arbitres souverains du monde économique  ; et, pour toute morale, ils ont proclamé cette maxime des sauvages  : “Malheur aux vaincus  !”  »

 

Un demi-siècle après la Révolution française, François Vidal reconnaît qu’un gigantesque développement de richesses a été favorisé par le capitalisme, grâce à la suppression des entraves que l’Ancien Régime mettait au développement de la production et des échanges. Cette “libération” toutefois n’a pas créé les conditions d’une organisation sociale d’ensemble de la production en fonction des besoins sociaux, ni une juste répartition des richesses produites. Au nom de la liberté des échanges, le principe de la force a triomphé au détriment des plus faibles, et avec lui le désordre qui affecte toute la société.

 

«  Et [les économistes libéraux] n’ont pas compris qu’ils arrivaient ainsi, au nom d’une fausse liberté, mais par l’antagonisme, par la guerre civile, par le désordre et par l’anarchie, à l’anéantissement de la liberté même, à la tyrannie des forts, à l’écrasement et à l’asservissement des faibles, à la domination d’une nouvelle féodalité et que désormais il ne pourrait plus y avoir entre les hommes d’autres rapports que les relations d’ennemi à ennemi, de vainqueur à vaincu, de maître à esclave  !  »
«  Ils avaient vu des organisations vicieuses, et ils ont dit  : toute organisation est un fléau, une calamité. Au nom de la liberté, il faut laisser faire  ; les choses s’organiseront d’elles-mêmes, les intérêts individuels se balanceront, s’harmoniseront, et tout ira pour le mieux.  »

 

Dans le cadre de cette “désorganisation sociale”, une contradiction entre travailleurs et propriétaires des moyens de production ne peut que se développer. François Vidal estime en effet que la “libre” lutte pour les salaires entre les travailleurs et les propriétaires des moyens sociaux de production, ne peut donner les conditions d’une répartition des richesses selon un principe de justice.

 

«  Nous ne serons pas pour le salariat, pour le libre débat des salaires, parce que nous ne croyons pas à la liberté de l’affamé, vis-à-vis du détenteur de subsistances  ; parce que nous ne croyons point à la liberté prétendue des salariés, laquelle se réduit en définitive à la liberté de ne pas travailler, c’est-à-dire à la liberté de ne pas mourir de faim  !  »

 

Une économie qui n’a pas pour finalité les besoins sociaux est “anarchique”

Selon Vidal, la science des économistes libéraux est une fausse science. Elle se borne à préconiser le libre jeu de prétendues lois immuables de l’économie, les livrer à elles-mêmes, sans prendre en compte les finalités sociales et les principes d’organisation qui en découlent. Il en résulte des effets désastreux, dont les crises constituent les symptômes les plus visibles. De telles “ lois” condamnent aussi les hommes à ne même plus pouvoir «  vivre de leur travail  », les privant de leur dignité, des conditions d’une vie proprement humaine (2).

Les “lois” de la science des économistes se résument ainsi à ce que Vidal nomme «  les lois générales du désordre et de l’anarchie  ». Leur science se résume à la devise  : il faut laisser faire les mécanismes involontaires. Ainsi conçue, cette “science” n’a nul moyen d’orienter le cours de l’économie, d’établir un «  équilibre général  », «  proportionner les moyens au but  ». La concurrence rend tout équilibre impossible entre production et consommation, elle décuple l’anarchie générale.

La “science” des économistes ne fait qu’ériger en lois la «  lutte acharnée de tous les intérêts  », la «  concurrence impitoyable  », qui conduisent au «  désordre absolu  », détruisant les fondements de la société, en tant que forme d’association entre les hommes.

 

«  […] Dans chacun de nos semblables, au lieu de voir un membre de la société, un associé, nous ne voyons plus qu’un concurrent ou un ennemi, un consommateur auquel il faut vendre le plus cher possible, un producteur auquel il ne faut acheter qu’au rabais, et dans tous les cas un adversaire auquel il faut absolument dicter la loi pour ne pas être forcé de la subir, [toute la vie] n’est autre chose […] qu’une lutte continue, une guerre incessante, où toutes les mauvaises passions sont perpétuellement mises en jeu et surexcitées, où chacun est contraint de combattre sans pitié […] pour son existence même et pour l’existence de ses enfants.  »
«  La concurrence rend tout équilibre impossible entre la production et la consommation  ; la concurrence qu’on appelle faussement la liberté et qu’on invoque au profit des producteurs, déprécie les profits et les salaires de toutes les industries, de toute espèce de travail  ; elle ne peut être avantageuse en réalité qu’à ceux qui ne contribuent en rien à la production.  »

 

Opposition de principe entre deux conceptions de la science économique

Pour François Vidal, comme il en était le cas pour Sismondi, et plus tard pour Adolphe Blanqui, la science économique ne peut être considérée comme simple science d’observation et de systématisation du mouvement involontaire de prétendues “lois naturelles” de l’économie. L’économie pour lui est une science proprement humaine, elle ne relève pas des «  sciences naturelles  », ni d’un mouvement involontaire, non soumis au principes et finalités qui gouvernent le monde humain.

Au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les plans physiques et “moraux” qui se combinent dans l’être humain, et les sciences qui leur correspondaient, se trouvaient posés tout à la fois dans leur spécificité et dans leurs relations. On distinguait, en fonction de ce même principe, les spécificités et les rapports entre sciences naturelles (la science physique par exemple, en tant que soumise à des lois, indépendantes de la volonté humaine), et, les sciences morales et politiques, qui, sans exclure toute détermination extérieure, concernaient les finalités, la pratique humaine (pensée, volonté, action consciemment orientée).

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, cette distinction et ces spécificités tendront à ne plus être clairement posées dans les disciplines des sciences humaines et/ou sociales. Ainsi, la plupart des économistes vont s’efforcer de “naturaliser” les lois de l’économie, considérant que la “science” de l’économie ne se construit pas sur le modèle des «  sciences morales et politiques  » (sciences proprement “humaines”), mais sur celui des “sciences de la nature”, tenues d’appliquer les mêmes principes et méthodes que les sciences physiques, avec des “lois” nécessaires, indépendantes des régimes sociaux, presque extérieures à la pratique humaine, et sur lesquelles les hommes ne peuvent avoir beaucoup de prise, si ce n’est à la marge.

Pour François Vidal, comme pour beaucoup de théoriciens de l’économie politique classique, l’économie était conçue comme la science des richesses socialement utiles, c’est-à-dire celles qui se rapportent aux besoins des hommes réunis en sociétés. Même si l’on pouvait et l’on devait y reconnaître l’existence de “lois”, la science de l’économie, au sens d’une «  économie politique  », ne pouvait se concevoir de la même façon que les sciences physiques. L’économie politique était selon eux une science humaine d’un type particulier, non séparée des finalités que s’assignent les hommes réunis en société, des principes moraux et de justice, de la poursuite d’un bien commun (questions qui d’une façon ou d’une autre se rapportent à la morale, prise dans son sens le plus général, la morale publique). Ce que souligne François Vidal  :

 

«  L’erreur capitale des économistes, l’erreur mère et génératrice de toutes leurs erreurs [est] de toujours confondre l’économie, science morale avant tout avec les sciences physiques.  »

 

Au contraire, pour les économistes libéraux de l’époque (et c’est encore le cas aujourd’hui), l’économie se trouvait posée comme une science à part, qu’on doit par conséquent “séparer” de tout ce qui touche aux lois qui régissent le monde proprement humain, le droit naturel, la morale, la politique. L’économie certes demeurait bien pour eux une science de la richesse, mais de la richesse selon les finalités et lois qui règlent la production et l’échange dans leur forme capitaliste, lois posées comme valant de toute éternité. Ceux-ci considèrent que leur science est «  de pure observation  », comme les sciences naturelles, qu’il s’agit de se contenter d’observer les “lois” de l’économie qui s’imposent à leur époque, les laisser à leur mouvement involontaire, comme si ce mouvement relevait d’une loi intemporelle de la nature. Ils ne se préoccupent pas, comme le faisait Sismondi, et comme le fera plus tard Marx, de faire état du caractère historiquement déterminé (non éternel) de la domination de ces “lois” et des contradictions structurelles qui leur sont propres, à l’œuvre dans la base de l’économie marchande capitaliste.

La science économique libérale, qui ne fait que refléter en idée les “lois” du capitalisme, se révèle ainsi incapable de comprendre la nécessité d’organiser l’économie sur une autre base et en fonction d’autres finalités. En outre, elle ne peut pas développer une véritable connaissance sur ce qui sous-tend ces “lois”, la connaissance de ce qui, fondamentalement, détermine leurs effets destructeurs (notamment les crises capitalistes). (3)

Certes, indique Vidal, comme l’avait fait Necker avant lui, il existe des lois dans le monde physique comme dans le monde humain, mais ces lois ne peuvent être appréhendées avec les mêmes critères.

 

«  le mot loi a deux acceptions différentes […] il signifie tantôt les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses […] il désigne alors particulièrement les lois du monde physique et les lois naturelles  ; et tantôt les règles établies par les hommes pour le gouvernement de leurs sociétés.  »

 

Si toutes les lois étaient de même principe que celles qui gouvernent la nature et le monde physique, les lois qui régissent le monde humain n’auraient pas plus bougé que la loi de la gravitation [sur la terre]. Il n’y aurait aucune différence entre les sociétés du passé et celles d’aujourd’hui. Pour Vidal, il faut distinguer entre  :

 

«  les lois nécessaires, générales, immuables, que nous ne pouvons modifier […] et des faits contingents sur lesquels nous pouvons exercer une influence immédiate et décisive  » [ce que l’on pourrait nommer des] «  lois particulières, que nous pouvons changer à notre gré, puisque ce sont des institutions humaines  ».

 

Deux conceptions de la finalité de l’économie

Selon Vidal l’économie, ou économie politique, doit d’abord se poser comme «  science de l’utile  », de ce qui est socialement utile aux hommes. Elle doit en premier lieu étudier les besoins physiques des hommes, chercher les moyens d’en assurer la complète satisfaction, conformément aux «  principes de l’utilité générale et de la justice distributive  ». Il définit par-là les principes de base d’une économie socialiste.

Centrée sur les besoins physiques des hommes, l’économie ainsi conçue ne nie pas leurs besoins moraux et intellectuels. Il s’agit seulement de considérer que la satisfaction des besoins physiques est la condition nécessaire de tout développement intellectuel et moral.

La satisfaction des besoins humains et sociaux est le but, la production, l’échange et la répartition sont les moyens. Ainsi, la science de l’économie selon Vidal est, ou devrait être, science du développement des richesses utiles, en vue de satisfaire les besoins sociaux. Cela implique bien entendu une transformation du fondement économique de la société, transformation que la science des économistes libéraux ne peut envisager. Pour eux, il s’agit seulement de décrire les lois économiques du régime existant. Celui-ci a pour objet premier non pas la satisfaction des besoins humains et l’utilité sociale. Le principe de “régulation” par le laisser faire de lois présentées comme nécessaires se présente comme intangible, immanent.

Du point de vue des sciences de l‘homme, comme des sciences des sociétés humaines, la science des économistes libéraux est ainsi pour Vidal, une «  science sans objet et sans but  ». (4)

 

Contre l’anarchie de la vie économique, l’organisation sociale de la production

Il existe, dit Vidal, des richesses naturelles (gratuites), qui n’ont pas été créées par le travail des hommes (l’air que l’on respire par exemple), mais la plupart des richesses ont été produites par le travail humain. La source principale de la richesse est donc le travail et l’industrie des hommes  : le travail de la terre, de l’industrie, au moyen des instruments de production (qui eux aussi sont un produit de l’industrie humaine.). Comme l’avaient établi les grands théoriciens de l’économie avant lui, François Vidal pose que «  le travail devient directement ou indirectement la source de toute richesse.  »

Les richesses sont destinées à satisfaire en premier lieu des besoins physiques des hommes. Une partie des richesses produites est ainsi consommée directement, elle peut aussi être utilisée comme moyens pour produire de nouvelles richesses et renouveler et étendre la production.

 

«  Il faut donc qu’il y ait une production incessante pour renouveler constamment la provision de richesses consommables  » (agriculture, industrie).

 

Une répartition équitable suppose que les travailleurs puissent consommer les richesses qu’ils ont produites  : que chacun puisse échanger les produits de son travail contre les fruits d’un autre travail, tout en réservant une part pour la production de richesses futures et pour les besoins sociaux généraux. Il faut donc «  proportionner la production aux besoins généraux  », trouver un principe d’équilibre général entre production et consommation.

 

«  Il est évident que cet équilibre général ne saurait s’établir de lui-même et par la seule force des choses.  »

 

D’où la «  nécessité d’une organisation et d’une direction  » de l’ensemble de la production sociale, c’est-à-dire d’une organisation et d’une direction de l’économie par la politique dans une société donnée (ce que devrait être une véritable économie politique). En posant la nécessité de subordonner l’ensemble de l’économie à une finalité sociale, c’est-à-dire de transformer ce qu’il nomme “le mode de production”, François Vidal montre comment les contradictions destructrices du capitalisme peuvent être surmontées. Son souci de positionner l’économie dans le champ d’une «  science humaine  » des besoins sociaux débouche ainsi sur la nécessité de transformer la base économique de la société, d’instaurer un autre mode de production, un régime vraiment social (socialiste) de production.

 

«  On ne peut violer les lois générales de l’économie  », mais «  on peut changer le mode de production  ».

 


Ne pas violer les lois générales de l’économie des sociétés, mais changer de mode de production

François Vidal ne conteste pas le fait qu’il existe dans toutes les formations humaines des lois très générales de l’économie qu’il n’est pas possible de violer. Celles-ci s’imposaient dans l’Antiquité comme elles s’imposent aujourd’hui. On ne peut violer ces lois générales, dit-il, mais les êtres humains peuvent instituer des lois particulières afin de changer le «  mode de production  ».

Quelles sont les lois générales de l’économie que l’on ne peut violer  ?

On ne peut pas consommer, répartir, distribuer des richesses si celles-ci n’ont pas été produites  :

 

«  On ne peut consommer sans moyens de consommation, c’est-à-dire sans production préalable  ».

 

C’est pourquoi il faut sans cesse renouveler la production, de façon simple ou élargie, car  : «  on ne peut consommer sans anéantir les richesses produites  ».

Si l’on ne peut contourner ces lois générales de la production, on peut modifier ce qui relève des institutions humaines  : le régime économique, le mode de production et de répartition.

 

«  Nous ne pouvons pas plus [que ne le pouvaient les Romains], produire [et reproduire] sans fonds de terre, sans capitaux, sans travail  ; mais ce que nous pouvons très bien modifier et ce que nous avons modifié, ce sont les institutions humaines, c’est le mode de production et le mode de répartition, c’est l’organisation du travail, c’est enfin tout le système économique.  »

 

En quoi consiste le changement à opérer dans le «  mode de production  »  ?

 

«  Concluons de tout ceci que, si l’homme ne peut faire que la production ne soit pas la production, la consommation la consommation, il peut du moins, à l’aide d’une combinaison mieux entendue des forces et des activités augmenter la richesse générale  ».

 

Ceci, en fonction d’un but d’utilité sociale et non de profit privé.

 

«  En se conformant aux lois de la physique et de la mécanique, un mécanicien peut construire une machine tout à fait différente des machines connues. En se conformant aux lois générales de l’économie, on peut de même combiner [les éléments pour un autre régime économique]. Mais suffirait-il au mécanicien, pour inventer sa machine, d’observer, de recueillir des faits, puis de laisser faire les forces naturelles  ? Eh  ! non, sans doute  : il faut encore qu’il trouve le moyen d’utiliser ces forces, qu’il invente sa machine. – Il ne peut dira-t-on, aller contre les lois de l’élasticité, de la pesanteur, de la dilatation, etc. – d’accord  ; mais il s’agit de tirer parti de ces lois, et non de les violer  ; et c’est précisément en cela que consiste l’art du mécanicien.  »

 

Ce n’est qu’en changeant de mode de production des richesses qu’on peut changer le mode de répartition, selon un principe équitable.

 

Fonder l’organisation sociale de la production sur le principe d’association des travailleurs

Pour en finir avec l’anarchie du régime économique et ses effets dévastateurs, le problème ne peut être résolu qu’en transformant à la base ce régime économique de production, fondé sur le laisser faire et les intérêts particuliers qui ne peuvent être spontanément “convergents”, et ne sont donc pas susceptibles de concourir à l’intérêt général.

 

«  Loin de considérer les intérêts individuels comme des rayons, qui de tous les points de la circonférence, convergent nécessairement vers un centre unique – l’intérêt général, nous croyons, nous, au contraire, que tant qu’on n’aura pas créé d’abord ce centre, ce foyer, c’est-à-dire tant qu’on n’aura pas réalisé la solidarité, chacun de ces intérêts se fera contre lui-même, et que tous rayonneront au hasard, se heurteront, se briseront les uns les autres. S’en remettre aujourd’hui, pour l’harmonie sociale, au libre essor [d’intérêts divergents] comme font les économistes de l’école libérale, et supposer que l’accord résultera de la liberté de la lutte et de l’excès de désordre, à notre sens, c’est complètement ridicule.  »

 

Il faut dit Vidal, et là réside toute la difficulté, trouver le moyen de rendre les intérêts convergents, «  trouver un moyen de rendre tous les intérêts solidaires, d’associer les hommes  ». C’est là «  le problème fondamental de l’économie politique.  »

 

«  Il faudrait d’abord que tous ces intérêts fussent convergents  ; mais alors même qu’ils auraient été rendus solidaires et que chacun viendrait aboutir au même centre [l’intérêt collectif], nous croyons qu’il faudrait encore diriger toutes les activités et toutes les intelligences, organiser l’unité d’action, combiner toutes les forces, au lieu de s’en remettre au hasard, à l’ignorance, au caprice des fantaisies individuelles, etc.  »

 

Ce n’est qu’en organisant sur le principe de l’association l’ensemble de la vie économique, production, échange, répartition des richesses, qu’un intérêt général peut être effectivement visé.

 

«  [L’homme] peut, à l’aide d’un système d’organisation et d’association, proportionner les produits aux besoins, et faire participer tout homme aux richesses produites  : il n’y a rien d’impossible. Les travailleurs ont été esclaves, serfs, apprentis, compagnons, salariés  ; ils pourraient bien devenir un jour associés.  »

 

L’organisation sociale de la production contre l’anarchie et la libre lutte de tous contre tous ne contredit pas le principe de liberté, il donne tout au contraire les conditions d’une égale liberté.

 

«  Et nous aussi nous voulons la liberté, LA LIBERTÉ POUR TOUS  ! pour les faibles comme pour les forts  ; mais nous ne prenons pas le mot pour la chose. Nous voulons une liberté réelle, stable, permanente, et non pas une liberté purement nominale […]. C’est donc au nom de la liberté que nous invoquons l’organisation.  »

 

Changer le mode de production et le mode du pouvoir. Instaurer un «  pouvoir social  »

Préservant l’égale liberté pour tous, la transformation de l’économie (sur un principe d’association sociale suppose toutefois l’imposition d’un pouvoir social qui en assure la pérennité. Le pouvoir n’est pas aboli, il s’agit d’en transformer la nature, le mettre au service des plus faibles, du peuple.

 

«  Le pouvoir a pu être jusqu’ici un instrument de tyrannie  : il s’agit aujourd’hui de tirer parti de cet instrument au profit de la liberté, de faire un moyen de civilisation de cette autorité même, qui, dans le passé, a presque toujours été un obstacle au progrès des idées et à l’affranchissement des nations.  »
«  Oui nous pensons qu’il faut organiser toute chose, même la liberté, surtout la liberté  : parce que rien ne va de soi-même d’abord, parce que, dans l’ordre économique pas plus que dans l’ordre politique, il ne peut y avoir de liberté réelle, de liberté pour tous, sans organisation, sans un pouvoir social partout et toujours prêt à assurer à chacun l’exercice et la jouissance de ses droits.  »

 

François Vidal combat sur un double front. Il lui paraissait indispensable de transformer tout à la fois la base économique de la société et le contenu du pouvoir politique, ce qui revenait à faire prévaloir l’intérêt commun, celui-ci, comme le concevait Rousseau, ne pouvant être posé et défendu que par le peuple, le peuple organisé.

 

*****

François Vidal ne présente pas ce nouveau mode, social, d’organisation de la production et du pouvoir, comme une solution magique, de mise en place simpliste. Il se préoccupe de la nécessité d’envisager des phases transitoires successives, les conditions formées dans une étape rendant possibles les conditions d’une étape supérieure. Il tient aussi pleinement compte des intérêts spécifiques des différentes classes et catégories sociales, de leurs possibilités objectives à se trouver ou non intéressées à la transformation de l’organisation sociale d’ensemble. Vidal n’est pas d’ailleurs opposé à l’amélioration de la condition des travailleurs dans le cadre du capitalisme, il en montre seulement les limites, le fait que les réformes qui s’effectuent dans ce cadre peuvent toujours être remises en cause, et qu’elles ne résolvent pas les causes de «  l’anarchie de la production  ».

Si l’on admet que l’art politique s’applique aux hommes et non à la matière inerte, force est de constater que les intérêts sont en jeu et qu’ils ne visent pas tous spontanément à opérer un changement dans «  le mode de production  » et le «  mode de pouvoir  ». Vidal perçoit que le changement du «  mode de production et de répartition  » ne peut se réaliser sans que ceux qui produisent les richesses sociales ne s’associent pour le faire advenir.

Parmi les innombrables catégories d’intérêts particuliers qui se manifestent dans la société, Vidal n’ignore pas non plus que certaines classes se révèleront sourdes et hostiles à cette transformation de l’organisation sociale. Il ébauchera en 1848, dans un deuxième livre, Le droit au travail. Projets, voies et moyens de réforme sociale, de possibles voies de passage pour que les catégories sociales subalternes entrées dans la voie du capitalisme (paysans, artisans, petits entrepreneurs), trouvent intérêt à se tourner vers le projet social (socialiste) qui répond à leurs intérêts à moyen terme, en les délivrant des effets de la concurrence, des crises de surproduction, de l’incertitude du lendemain.

Bien qu’il ne conçoive pas clairement comment les travailleurs associés pourraient dans ce but prendre en main la direction de la société, il développe, avant Marx et les marxistes, les principes d’une économie socialiste et l’idée d’une organisation sociale d’ensemble de la production (planification) capable de satisfaire les besoins sociaux, posés en tant que finalité.

 

————————————-

(1) François Vidal, De la répartition des richesses ou de la justice distributive en économie sociale, 1846, réédition Cahiers pour l’analyse concrète, n°70-71, Uzès, éditions Inclinaison, 2012. François Vidal, Vivre en travaillant, projet, voies et moyens de réformes sociales, 1848, réédition Centre de sociologie historique, 1997.


(2) Ces besoins eux-mêmes, indiquent Vidal, varient selon les temps, les circonstances, les phases de civilisation, le développement des forces de la production.


(3) À l’occasion de la survenue d’une nouvelle crise générale du régime capitaliste, telle qu’elle s’est révélée depuis 2008 – du même type que celle de 1929 –, on a pu constater, une nouvelle fois, que la science des “économistes” était incapable d’en saisir la nature, les causes et le développement. L’humanité connaissait des crises dues à l’insuffisance de la production. Le capitalisme, lui, crée cette “absurdité”, la crise due à la “surproduction”, la surabondance de produits. La crise générale du capitalisme qui s’est donnée à voir à partir de 2008 n’est qu’une nouvelle manifestation, à une échelle toujours plus large, de cette absurdité.


(4) Une première grande crise moderne de surproduction se manifeste au début du XIXe siècle, prenant son point de départ dans le pays capitaliste alors le plus développé, l’Angleterre. Cette crise met à mal l’idéologie d’une harmonie pré-établie du capitalisme. À la suite de cette première crise de type moderne, encore liée à des crises de type ancien, le régime capitaliste, va se trouver plongé au rythme des décennies dans de nouvelles crises de “surproduction”, plus ou moins profondes. Parmi les plus générales, on peut citer celles qui surviennent au cours des années 1847-49, en 1870, en 1898, en 1905-1908, puis 1929. Des théoriciens du socialisme mettent très tôt en évidence leur caractère cyclique, qu’ils posent en relation plus ou moins étroite avec la “logique” capitaliste. En 1848-49, l’économiste Adolphe Blanqui, frère d’Auguste, et non socialiste, écrit  :

 

«   Déjà l’Europe s’était accoutumée à assister tous les cinq ans, sur un point ou sur un autre, à des liquidations désastreuses qui détruisent des capitaux péniblement accumulés, et qui infligeaient aux écarts de la production des châtiments périodiques.  »

 

Lors de la dernière manifestation de la crise générale du capitalisme (2008), de même gravité que celle de 1929, certains spécialistes, incapables d’en saisir les raisons profondes, se sont au début focalisés sur sa vitrine boursière et financière (désordre imputé au problème des “subprimes”). Ils ont pu aussi imputer aux seuls États-Unis la responsabilité (culpabilité) de cette crise, plus tard à la “mondialisation”, ou encore dénoncer “l’immoralité” du capital financier, etc. Ce qui, il faut en convenir, ne permet pas de saisir les déterminations essentielles du mouvement anarchique du capital, qui est loin de se limiter au capital financier. Certains économistes, finalement assez rares, ont fait état des mouvements erratiques du capital dans la durée, de cycles alternés d’expansion et de régression, «  d’encombrement des marchés  », ou de problèmes de la «  demande  », mais sans rendre compte du pourquoi de ces mouvements.

II – Aux origines du mouvement ouvrier français, Le socialisme des ouvriers de métier 1830-1914

1 juin 2025

On a pu nommer Socialisme des ouvriers de métier une des formes prise par le mouvement ouvrier français au début du XIXe siècle en France auquel Bernard H. Moss consacre son ouvrage  : Aux origines du mouvement ouvrier français. Le socialisme des ouvriers de métier[21]. Comment ce socialisme des métiers s’est-il constitué, quelles étaient ses visées  ? Quelles sont les causes de son déclin  ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui  ?

Bernard H. Moss souligne l’importance pratique de ce mouvement, les rapports entretenus avec la forme républicaine, les objectifs assignés  : amélioration des conditions de vie des ouvriers de métier, protection dans le cadre d’un régime capitaliste en extension sans véritable remise en cause des fondements économiques de ce régime de production et d’échange.

 

Les ouvriers de métier

Le socialisme des ouvriers de métier se présente d’abord comme un mouvement coopératif pour l’association et la coopération des producteurs. Selon Bernard H. Moss, sa structure est d’ordre fédéral ayant pour base sociale les ouvriers de métiers traditionnels. Sa base sociale “ne fut ni l’artisan traditionnel, ni le prolétaire, mais l’ouvrier professionnel”. Ces ouvriers de métier étaient à la fois attachés aux pratiques professionnelles de l’artisan et, dans une certaine mesure, prédisposés à l’éclosion d’une conscience de classe de nature prolétarienne. Ils constituaient l’essentiel du prolétariat au XIXe siècle travaillant dans de petites entreprises ou dans des entreprises semi-artisanales, “comme salariés dans les petites entreprises capitalistes”.

Moss précise les conditions d’exercice de leur métier. Dans la pratique professionnelle du travailleur parisien par exemple, ils conservaient “l’essentiel de leur maîtrise professionnelle acquise au cours d’un long apprentissage et d’une longue expérience”. Comme ouvriers qualifiés, ils jouissaient d’une autonomie de travail et montraient une dextérité avérée et bien considérée. L’ouvrier qualifié “choisissait ses outils, il était le seul juge de l’ordre des opérations, de la qualité du travail, ainsi que du rythme et de la cadence”. De plus, “il éprouvait encore dans l’accomplissement de sa tâche de la joie et de la fierté, et s’identifiait à sa corporation en tant que groupe social”.

 

Le fédéralisme des corporations et la formation d’un “socialisme des métiers”

Cette base sociale que sont les ouvriers de métier rend compte de la structure fédéraliste de leur organisation. Ce fédéralisme va de pair avec une structuration empiriquement construite sur des bases locales chaque métier est représenté au sein de fédérations localement définies. Ces associations des sociétés ouvrières de différents métiers connaissent un développement sous forme de bourses de travail.

Les revendications portent sur “la fin de l’exploitation économique et de l’extorsion de la plus-value par les capitalistes”. En fonction de cette visée commune, “les ouvriers de métier se sentaient capables d’abolir le salariat par leurs propres efforts.” Ils portaient la revendication, d’une “collectivisation du capital industriel”, du fait que l’ouvrier de métier “pouvait se considérer comme le seul producteur véritable et considérer son employeur comme un parasite superflu qui utilisait le capital en sa possession pour s’approprier la valeur produite par l’ouvrier…” La portée revendicative et les critiques à l’encontre d’un capitalisme en développement ne proviennent pas d’une analyse d’ensemble de la “logique” d’ensemble de ce régime mais de constatations empiriques de leur situation concrète et de “l’expérience des ouvriers en matière d’organisation”.

Toutefois, sur la base de leur expérience “les ouvriers de métiers furent capables d’élaborer une vision critique du capitalisme industriel, faisant la différence entre ses aspects positifs et ses aspects négatifs, entre l’abondance potentielle et la misère existante, entre la richesse de quelques-uns et la spoliation de la masse, entre la socialisation de la production et son appropriation privée.”

Pour autant, “leurs notions de classe ne procédaient pas d’une théorie sociale abstraite, mais de la généralisation empirique de leur expérience des conflits entre ouvriers et employeurs. Pour eux, la classe ouvrière n’était pas une abstraction théorique de nature homogène, mais une réalité concrète, structurée et divisée en corps de métier.” Par rapport au socialisme se fondant sur une analyse d’ensemble de la structure économique, ils développaient “une conception [non] centralisatrice et abstraite, mais fédéraliste et concrète.”

Ce socialisme des métiers répondait pour l’essentiel aux désidératas des ouvriers professionnels. Sans prise en considération des intérêts d’autres catégories ouvrières ou plus généralement populaires, et moins encore la société dans son ensemble. Ce cloisonnement résultait aussi de formes de groupement en “quartiers ouvriers”, qui ont joué un rôle dans “la transmission de ce type de conception, et par conséquent dans le mode d’unification de ce mouvement”.

Des années 1830 jusqu’aux années 1870, l’objectif principal de ce socialisme fut la création d’associations de producteurs et de coopératives afin d’émanciper du salariat les métiers, objectif va de pair avec l’importance tant quantitative que qualitative des ouvriers de métier lors de cette période.
La formation de ce socialisme des ouvriers de métier relevait également de conditions externes notamment celles liées à la forme politique républicaine, de courte durée, qui s’impose en 1848 lors de la Seconde République, puis en 1870 avec la IIIe République. Avec la conquête de principes républicains, les ouvriers vont intégrer et adapter leur conception à celle d’un socialisme comme dépassement des contradictions du régime économique capitaliste, avec les concepts popularisés de classe sociale, d’exploitation et d’association., au profit d’un mouvement socialiste coopératif “fruit d’un rapprochement entre les ouvriers […] et les républicains idéalistes…”

 

Dérivations du socialisme des ouvriers de métier à des formes radicales  : particularisme, refus de l’universel, syndicalisme révolutionnaire et de salariés à statut

Tout en maintenant l’objectif fédéraliste du socialisme des métiers fédéralistes, ce courant devait, selon Moss, prendre des formes plus radicales qui sous des formes successives (bakouninisme, possibilisme, allemanisme, syndicalisme révolutionnaire) visait à émanciper les métiers par une révolution seulement ouvrière, cette forme révolutionnaire ne s’inscrivait pas toutefois dans un cadre anarchiste ou marxiste. Après le coup d’État de Napoléon III, frein à la réalisation du programme coopératif au moins pour un temps, en 1869 ce socialisme à vocation révolutionnaire parcellaire prit de l’ampleur chez les dirigeants français de la Première Internationale. La Charte d’Amiens d’octobre 1906, affirme ce caractère sous une forme syndicale, marquant d’une certaine façon l’apogée du socialisme des métiers. Selon Moss, les raisons peuvent en être recherchées par le nouveau contexte historique et politique lié à la consolidation de la République bourgeoise par l’alliance entre la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie. Il s’agit aussi de s’affranchir de la tutelle des “nouveaux politiciens socialistes”. Pour ce syndicalisme révolutionnaire, la grève générale reste le seul moyen d’aboutir “à la collectivisation du capital dans le cadre d’une fédération des métiers”.

Une constante au sein des nouvelles visées projetées  : tout ce qui ne se rattache pas aux intérêts et valeurs du métier, même en leur figure syndicale révolutionnaire est alors rejeté  : rejet des partis politiques, rejet du politique, de l’État dans l’organisation sociale, de ce qui relève du domaine général dans la continuité de ce mouvement.

 

«  Les ouvriers espéraient que l’avènement d’une république démocratique et sociale leur fournirait un appui sous une forme de contrats et de crédits publics donnant l’avantage aux associations dans leur lutte contre les entreprises capitalistes de grande taille. Ils attendaient que la République […] leur ouvre l’accès au crédit sévèrement restreint sous le régime des privilégiés. Les ouvriers escomptaient commencer déjà à s’autofinancer sans l’aide de l’État en organisant le crédit et les échanges mutuels au sein d’une fédération des métiers.  »

 

La république pouvait-elle répondre à ces attentes particulières alors qu’en son essence elle doit mettre au premier plan, la chose publique, l’intérêt général, non les intérêts particuliers  ?

 

«  L’accession des couches nouvelles petites-bourgeoises au pouvoir politique dans le cadre d’une République stable et leur réconciliation avec la bourgeoisie mit fin au rêve d’une République sociale qui libérerait la classe ouvrière…  »

 

Par rapport au marxisme, à sa forme guesdiste ou au regard de partis politiques universalistes, “les ouvriers de métier exprimèrent leur hostilité à une forme de socialisme mettant en cause leur autonomie de travail, leur organisation professionnelle et leur tradition fédéraliste…”

Au regard de l’État, il s’agissait “plutôt que de rechercher l’aide d’un État autoritaire et centralisé, les ouvriers [voyant] désormais dans une république communaliste et décentralisée l’instrument de leur émancipation…”

 

Le socialisme des métiers, une utopie  ?

Le passage du socialisme de métiers au syndicalisme révolutionnaire peut être considéré comme une tentative désespérée de survie face à une évolution politico-économique qui en supprimait la base sociale originelle. Ce socialisme des métiers contenu par la répression sous la Monarchie de Juillet et en partie sous le Second Empire reprit vigueur avec la Commune de Paris et la IIIe République qui lui offrit pour un temps “protection politique, aides légales et contrats publics”. Mais la Commune de Paris aussi bien que la IIIe République ne pouvaient permettre la réalisation effective de leur programme, ce qui rend compte du développement du syndicalisme révolutionnaire. Le développement progressif du régime capitaliste, sous sa forme industrielle qui caractérisa le XIXe siècle devait frapper en sa base sociale le socialisme des métiers. Lentement mais progressivement les ouvriers de métier sont confrontés à la fois à “la mécanisation et [au] développement des manufactures”, “à l’érosion [de leur] niveau de revenu traditionnel, de la sécurité de l’emploi et du statut des ouvriers qualifiés”. Sans compter la “généralisation progressive de l’emploi des machines universelles” telles que  : “presses et scies mécaniques après 1830, machines à coudre après 1860, tours, raboteuses, perceuses et machines à moleter après 1870”. Non seulement les ouvriers de métiers subissent un “déclassement” mais doivent faire face à la concurrence d’autres travailleurs  : les ouvriers d’usine dont les effectifs prennent progressivement de l’ampleur mais aussi entre ouvriers de même métier et entre des entreprises capitalistes qui les employaient. Cette concurrence croissante provoqua “un chômage accru, la stagnation des salaires et l’intensification du travail dans la plupart des corporations”, sans parler des “crises économiques cycliques” dont Bernard H. Moss rend compte. Cette évolution permet de comprendre les raisons de la radicalisation du mouvement ouvrier vers une forme syndicaliste révolutionnaire et les limites de cette forme de lutte.

 

«  Pendant la crise économique qui sévit au milieu de la décennie 1880-1890, la majorité des corps de métiers signalèrent un accroissement de la mécanisation, de la division, de l’intensification et de l’accélération du travail, des réductions d’emploi et une baisse des salaires aux pièces et des salaires réels par rapport à la période du Second Empire…  »

 

Certains ouvriers de métier s’en tirèrent un peu mieux que la majorité des autres comme ceux des métiers de luxe, de l’ameublement, de la joaillerie et des fabriques d’instruments de précision. Ceux-ci pourraient-ils prétendre appartenir à une “aristocratie ouvrière  ” Peut-être, mais pour le reste, bien plus nombreux, ce fut une prolétarisation assurée.

Ce socialisme des métiers se présente pour Moss comme une utopie dans le cadre des formes effectives du développement du capitalisme, dont il ne se préoccupait pas. Il “ne se préoccupa jamais des problèmes d’organisation liés à l’émergence d’un nouveau système industriel, de l’organisation technique de la production dans une usine moderne et dans le cadre d’une économie nationale nécessitant une gestion centralisée et hiérarchisée.”

 

«  Le socialisme des métiers, projection statique de couche supérieure de la classe ouvrière, dont l’éthique fédéraliste et professionnelle était incompatible avec les exigences du système industriel […] était ainsi en fin de compte, une utopie. »

 

*************

NOTE  : Proudhon et le courant “économiste”.

Dans le cadre de la “logique” de ce second courant, on peut aussi citer certaines des thèses défendues, par Proudhon dont on ne peut dans le cadre de ce dossier rendre compte de la logique d’ensemble. On peut aussi rapprocher de telles thèses du courant d’idées critiqué par Plekhanov et Lénine au cours du mouvement révolutionnaire russe sous l’appellation, “d’économisme”. Ce que l’on désignait comme courant “économiste” dans le cadre russe était pour partie débiteur de Proudhon, ce dernier en effet, dans Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1849), proposait une voie se limitant à une lutte limitée se restreignant au combat économique, au sens restreint du terme.

Dans les années 1880, ce courant “économiste” fut rapproché des thèses défendues par Proudhon, qui, sous un jour plus concret, cantonnait lui aussi la lutte sociale à la sphère économique sans envisager la transformation de l’ensemble des rapports de la société capitaliste.
L’État, dans la thématique de Proudhon n’était vu que sous l’aspect du contrôle et de la coercition. La société y était présentée comme un système artificiel issu de l’application arbitraire du principe d’autorité familiale, cléricale et étatique. La souveraineté du peuple, était pour lui une illusion, ou, au mieux, un substitut de l’ancien principe de droit divin. D’emblée, il rejetait toute forme politique supérieure à même d’organiser la société, à ses yeux autonome  :

 

«  la société produisait lentement et en silence son propre organisme  ; elle se sait un ordre nouveau, expression de sa vitalité et de son autonomie, et négation de l’ancienne politique comme de l’ancienne religion  ».

 

Avec Proudhon, l’action se trouvait cantonnée dans la sphère économique, avec rejet de l’expression générale de volontés politiques unifiées.

 

«  Le nouveau régime, basé sur la pratique spontanée de l’industrie, d’accord avec la raison sociale et individuelle, est de Droit humain. Ennemi de tout arbitraire, essentiellement objectif, il ne comporte par lui-même ni partis ni sectes  ; il est ce qu’il est, et ne souffre ni restriction ni partage  ».

 

La nouvelle société ne devait pas être basée sur une direction mais sur des “principes”  : confiance en la perfectibilité de l’individu et de l’espèce  ; honorabilité du travail  ; égalité des destinées  ; souveraineté de la raison  ; liberté absolue de l’homme et du citoyen. Ainsi, les institutions politiques étaient appelées dans le nouveau régime à être remplacées par des instances économiques  : remplacement du gouvernement par une organisation industrielle  ; des lois par des contrats  ; des pouvoirs politiques par des forces économiques  ; les classes sociales par des catégories et spécialités de fonction  ; la force publique par la force collective  ; l’armée par des compagnies industrielles  ; la police par l’identité des intérêts  ; la centralisation politique par la centralisation économique.

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 21. Ouvrage publié en anglais sous le titre The Origins of the French Labor Movement  : The Socialism of Skilled Workers, 1830-1914, University of California Press, Berkeley, 1976.

Petits projets récents se réclamant du socialisme

1 juin 2025

Faute de disposer de textes construits à la hauteur des analyses et perspectives proposées par les auteurs du premier XIXe siècle, nous proposons ci-après, de façon sans doute pour partie inéquitable, un échantillon récent (2023) de quelques projets restreints qui se revendiquent encore du socialisme. À cet égard, il faut signaler que depuis les années 70 du siècle dernier, avec les rétrogressions économiques et politiques qui ont affecté ce que l’on nommait encore, le “camp socialiste”, face au “camp capitaliste”, puis de la défaite du premier “camp”, avec la fin de l’URSS [en tant que moment historique actualisé de l’ambition socialiste], on ignore aujourd’hui si une telle défaite se révélera de caractère pérenne ou non, on constate seulement que peu d’auteurs ou d’organisations font désormais état de perspectives visant le socialisme au sens théorico-historique du terme, tel que celui développé dans les grandes thématiques du premier XIXe siècle.

Précisons qu’en dépit de contenus que l’on peut juger insuffisants, ces projets s’efforcent dans une certaine mesure de renouer avec quelques repères en termes de perspectives historiques, au-delà de programmes limités à des échéances électorales. Prenons donc ces projets comme indices de possibles renaissances de visées se positionnant dans le cadre de toute une époque.

 

«  Le socialisme à l’horizon  »

1 juin 2025

Sur la base d’un texte portant sur un débat au sein du Parti communiste français, [proposé sur le Site https  ://lepcf.fr/Le-socialisme-a-l-horizon], daté du 12 décembre 2023, la notion de socialisme est rapportée d’emblée de façon imprécise à une «  société alternative  », «  une société des jours heureux  » qui, certes reste à “bâtir” en tant que “projet”. Ce serait «  une perspective alternative concrète [qui] devient nécessaire et urgente.  » Ce socialisme semble s’inscrire dans un pseudo processus historique qui se limitant à une période récente correspondant au «  XXe siècle  », au cours de laquelle «  au moins une douzaine de pays ont mis en place des sociétés socialistes…  », ce qui constitue une «  source d’enseignement et d’expérience pratique…  ». Il convient à cet égard de considérer que «  les pays développés n’offrent pas d’exemple de société socialiste…  ». Cette limitation des perspectives socialistes dans l’espace et le temps impose d’entrer enfin dans «  une phase de bilan objectif de ces étapes et moments historiques, passés ou existants.  ». De ce fait, «  l’idée d’un socialisme d’un type nouveau mérite d’être travaillée…  ». La perspective socialiste peut être définie par quelques «  éléments clés  »  : planification, investissements, nouveaux services publics, arrêt de la militarisation et des conflits, codéveloppement Sud-Nord, paix et désarmement, développement et migrations.

Autour de cette préoccupation majeure, un débat s’est engagé au sein même du Parti communiste. On peut considérer qu’un tel «  socialisme  » ne serait lui-même qu’une “étape”, une transition vers une organisation sociale encore plus élevée, une société communiste  : «  Le socialisme est un cap qui nous permet de répondre aux défis actuels et d’avancer vers la société communiste.  » Une projection distincte peut être exposée selon laquelle «  La société communiste en France est possible sans passer par la société dite socialiste qui est déjà bien présente depuis les trente glorieuses  ». Les limitations spatiales d’un tel projet se trouvent aussi exposées  : «  Dans le monde actuel, une société socialiste ne peut s’édifier de manière isolée…  »
Autre interrogation, le socialisme peut-il s’édifier sur la base de constructions réalisées, voire galvaudées comme le principe de souveraineté. La réponse ici est oui  :

 

«  Une restriction générale de la souveraineté des États [fait partie de] régressions catastrophiques…  » «  la souveraineté [qui est en lien intime quand elle est populaire], avec la nation n’est pas un obstacle  ».
«  Le cadre général dans lequel nous pouvons agir, mobiliser reste prioritairement la nation. C’est le cadre historique, social et culturel de la souveraineté populaire.  »

 

Ce socialisme alternatif à “bâtir” trouve son vis-à-vis à dépasser dans un capitalisme dont on n’analyse pas cependant la “logique” interne, comme chez Marx et les théoriciens du XIXe siècle. On en signale plutôt quelques effets  : capitalisme «  fauteur de guerre  », de «  crises successives d’accumulation  », de «  Grande crise générale de suraccumulation  », de crises qui peuvent couvrir un laps de temps long indéfini.

Ce capitalisme trouve auprès de l’Union Européenne, un partenaire en tant que cible et objet de critiques telles que  :

 

«  L’UE devait garantir la paix, la démocratie et la prospérité. Elle est aujourd’hui un facteur de guerre, de grande pauvreté, de destruction des acquis sociaux…  »

 

De cette constatation découle une conséquence majeure assortie de la formulation d’un vœu pieu  : «  Il faut bâtir une Europe de coopération  ». Un préalable peut être posé au cours du débat  : «  je pense qu’il faut sortir de l’Europe et retrouver notre monnaie pour être indépendant  ». Dans le registre du “blâme”, l’OTAN et les USA font l’objet de condamnations. Il conviendrait de désaligner l’UE des USA, jusqu’à dissoudre l’alliance militaire.

Ce socialisme à l’horizon peut compter sur un partenaire à part entière, tel qu’il permet de «  contrebalancer la position états-unienne  ». Celui-ci se trouve à même de proposer […] «  un autre système avec une véritable alternative aux capitaux états-uniens et au dollar  », c’est de la Chine dont il s’agit. La Chine met en œuvre «  une économie socialiste de marché  » «  non une économie de type socialiste étatique  ». Il semble qu’il «  serait possible de l’envisager comme transition, mais pas comme système…  » Pour ce qui concerne les BRICS, une telle «  alliance […] montre une autre voie  ». Le Sud-global va pouvoir connaître de «  nouvelles perspectives  ». On note aussi l’expression de la nécessité de prendre du recul à l’égard des BRICS et de la Chine dans «  le contexte géopolitique actuel […] caractérisé par l’exacerbation des concurrences inter-capitalistes…  »

Certaines interventions de membres du PCF témoignent lors de ce débat d’interrogations récurrentes lorsqu’il s’agit de mettre en lumière des contradictions au sein du parti, le manque de direction politique claire, le flou qui règne à propos de questions sempiternelles portant notamment sur  : le «  parti guide  », «  l’avant-garde éclairée  », la «  dictature du prolétariat  » ou la «  transition pacifique, démocratique, non hégémonique, par la voie parlementaire majoritaire…  »

Il faut aussi mentionner que certains font état de la nécessité d’établir le lien avec la réalité sociale en relisant «  Marx et Lénine, afin de comprendre que les nouveaux systèmes sociaux, socialisme ou communisme, ne peuvent survivre que s’ils correspondent à un progrès…  », de «  contextualiser  » les «  livres anciens et les théories […] de nos révolutionnaires fondateurs [qui ont le besoin] de l’ analyse concrète d’une situation concrète  », suivant une méthode d’analyse «  la dialectique marxiste  ».

Vous avez dit socialisme … mais pourquoi et comment  ?

1 juin 2025

Quant à elle la revue Germinal de novembre 2023 [22] a intitulé son dernier numéro «  À quoi bon le socialisme  ?  ». Étant de ceux qui pensent que la seule issue possible pour que le monde aille mieux est de penser le possible historique au regard du but final «  une société réellement sociale  », il nous semblait important de voir ce qui était mis en avant au moins dans l’éditorial proposé par Nathan Cazeneuve. En dépit du flou de certaines propositions, cet éditorial se présente comme moins éloigné que le précédent des lignes directrices théorisées par les auteurs socialistes du premier XIXe siècle. Voilà les idées importantes que nous avons retenues de ce texte.

Nathan Cazeneuve se réfère d’abord à Léon Blum pour qui «  le socialisme est comme une expression particulière de l’instinct de justice, de solidarité et de moralité humaine.  ». Précisons que pour Léon Blum le socialisme en tant que catégorie historique ne se limitait pas à cette aspiration, qu’il avait clairement en vue les conditions de l’instauration d’un tel régime économique, en tant que résolution, dépassement des contradictions délétères du régime capitaliste de production et d’échange.

L’auteur n’ignore d’ailleurs pas que le socialisme ne se limite pas à cette aspiration de justice  : «  La force du socialisme n’est pas de se présenter comme une simple affirmation du sens de la justice et de l’égalité mais comme un moment décisif de leur transformation dans la mesure où les enjeux sociaux posés par l’organisation des modes de production engagent l’émergence d’un nouveau rapport de la société à elle-même. Ce nouveau rapport est destiné à faire émerger une société véritablement démocratique en juste division du travail.  »

’horizon du socialisme pour lui est plus que moral, «  il est le changement social, l’avènement d’une organisation égalitaire de la société où les distinctions se limiteraient à la répartition des tâches, attribuées selon les aptitudes et les besoins, et exprimeraient donc la solidarité réelle de ses membres.  »

Pour lui, ce qui caractérise le socialisme et qui aurait été abandonné, serait «  les questions de l’exploitation, des rapports de classe, de l’organisation démocratique de la société à partir du travail.  » L’important est «  de porter l’attention à son organisation institutionnelle et aux mécanismes de socialisation qui en constituent des conditions de possibilité.  »

Nathan Cazeneuve déplore «  qu’aujourd’hui, le socialisme semble avoir perdu sa centralité politique, tant en ce qui concerne l’état des partis que dans le champ idéologique.  »

Le «  socialisme n’est pas dépassé  » dit-il parce que «  non seulement nos sociétés reposent encore sur le type de contradictions que le socialisme entendait résoudre  », mais il insiste aussi sur le fait que nos sociétés «  ouvrent la voie d’une transformation sociale aussi radicale que réaliste  » et elles tiennent du fait «  qu’elles ont déjà quelque chose de socialiste  ».

Le développement du socialisme viendrait de «  la croissance du prolétariat industriel  » et cette croissance serait à l’origine «  d’un nouveau type de rapports de classes fondé sur l’approfondissement de la division du travail.  » L’industrialisation aurait «  renforcé les interdépendances entre les classes sociales au nom desquelles l’exploitation capitaliste pouvait être dénoncée et dépassée.  » Toutefois «  le socialisme n’est pas l’apanage d’une classe ou d’un temps, il est lié à des formes de société où progresse la différenciation fonctionnelle.  » C’est «  l’évolution de la société qui appelle des institutions à même de permettre une organisation démocratique du travail et d’assurer la socialisation de l’économie.  »

En quoi, le socialisme est-il d’actualité  ? Pour l’auteur, «  il n’est qu’à voir à quel point les inégalités ont progressé ces dernières décennies en faveur du capital ou comment le développement de nouvelles formes d’organisation du travail a produit des effets d’intensification et de déqualification du travail.  » Et c’est en cela qu’il pense que «  le socialisme constitue notre présent  ». Le socialisme ne serait finalement pas si désuet. Il serait le résultat du développement de la société elle-même, et il y aurait déjà une part de socialisme dans notre société. Pour dégager l’actualité du socialisme, il faudrait partir «  des tendances et des entraves présentes au socialisme, éclairer ce dont il est porteur comme cadre d’analyse sociale et comme horizon politique  ». Le socialisme serait à analyser «  comme un mouvement historique et une théorie du changement  », dont on ignore toutefois comment elle pourrait advenir.

À ce propos, Nathan Cazeneuve revient sur une idée, non démontrée, selon laquelle «  nous vivons dans des sociétés déjà pour partie socialistes  ». La question du comment faire pour passer de ces sociétés «  déjà pour partie socialistes  » à un régime socialiste actualisé, semble éludée dans le cadre de cet article.

Pour faire bonne mesure et en revenir aux thèmes porteurs du moment, il s’agit aussi pour l’auteur de «  montrer comment le socialisme s’avère à même d’articuler les ambitions de la pensée critique sur l’émancipation individuelle, le féminisme et l’antiracisme par leur ancrage dans une analyse sociologique à même d’ouvrir un horizon d’émancipation collective  ». Nathan Cazeneuve toutefois tient à préciser, à l’encontre des partisans d’une analyse de la société réduite à des conflits purement idéologiques ou aux relations de domination, que  : «  le socialisme ne considère pas l’individu comme une réalité donnée dont les déterminations sociales constitueraient nécessairement autant de vecteurs d’oppression, ni les conflits de valeurs comme le fait de simples croyances privées  ».

En fin de compte pour le lecteur, il arrive que les idées centrales parfois se brouillent et ne permettent pas de comprendre, au-delà des aspirations proclamées  : À quoi bon le socialisme  ? Et plus encore pourquoi et comment faire pour réaliser ce qui ne se présente ici que comme virtualité  ?

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 22. Revue distincte du Germinal que vous parcourez, et dont la création remonte à 1974.

Une dissolution peut en cacher une autre – Tragi-comédie en trois actes

9 décembre 2024

Prologue

 

La séquence électorale de l’année 2024 (Européennes-Dissolution-Législatives) constitue une nouvelle phase du processus de déconstitution de la vie politique de la nation, processus engagé depuis plusieurs décennies.[[1]]
Au soir du dimanche 9 juin 2024, après publication des résultats des élections européennes, la décision de dissolution de l’Assemblée nationale par le Président de la République, vingt jours avant les JO, a pris de court une partie de son entourage, et suscité au sein de la population divers sentiments allant de l’incompréhension à l’inquiétude ou à l’effroi. Le Président escomptait, semble-t-il, de la tenue de nouvelles élections législatives, une clarification de la situation politique du pays. Il n’est pas certain que les conséquences qui en ont résulté soient celles qu’il avait envisagées  : «  une majorité claire pour agir dans la sérénité et la concorde  ». De fait, la situation politique se montre aujourd’hui dans sa vérité, et nombre de ses protagonistes eux aussi ont été contraints de se dévoiler dans leur nudité. La séquence ne fait que révéler l’aboutissement d’un processus de dissolution durable et profond de la vie politique commune.

 

————————————–

1. Sur le processus de constitution-déconstitution des instances politiques, voir Hélène Desbrousses, le Lieu politique. Constitution et déconstitution, Centre de Sociologie Historique, Inclinaison, 2016.

 

Acte I – Résultats des Élections européennes 8 et 9 juin 2024

9 décembre 2024

Nombre de suffrages et nombre total de sièges par courant politique

Les 81 sièges à pourvoir étaient répartis de la façon suivante  :

La France revient (RN)  7 765 000 voix 31,37 % 30 sièges
Besoin d’Europe (Valérie Hayer) 3 614 000 voix 14,60 % 13 sièges
Réveiller l’Europe (Socialistes, Glucksman) 3 424 000 voix  13,83 % 13 sièges
La France insoumise – Union populaire 2 448 000 voix 9,89  % 9 sièges
La droite 1 794 171 voix 7,25  % 6 sièges
Europe Écologie 1 361 883 voix 5,5  % 5 sièges
La France fière (Zemmour) 1 353 127 voix 4,47  % 5 sièges

Le taux de participation s’est élevé à 51,49 % (hausse de 1,37 point), le taux d’abstention 48,51 %.
Sur le plan européen, le taux de participation est estimé à 51,05 %.

 

Bien qu’il s’agisse d’élections au Parlement européen et non d’un scrutin à vocation nationale, le “verdict des urnes” est sans ambiguïté, comme y insiste son représentant, Jordan Bardella  : le Rassemblement national remporte près d’un tiers des voix (36,8 % avec le parti de Zemmour). Le groupement présidentiel (Valérie Hayer) ne totalise guère plus d’un septième des voix exprimées (14,6  %). Même si une alliance du bloc présidentiel avec les diverses gauches et la droite traditionnelle pouvait être envisagée, elle ne pouvait escompter bénéficier, au mieux, que de la moitié des suffrages exprimés. Le “verdict” est-il sans appel  ? C’est sans nul doute ainsi qu’il est perçu du côté du Rassemblement national. Du côté du bloc présidentiel, si la défaite n’est pas mise en doute, on table encore sur la possibilité de “renverser la table”. Comme dans les westerns c’est à qui tirera le premier.

Selon la rumeur, le Rassemblement national se préparait depuis plusieurs mois à une éventuelle dissolution. Le 9 juin, Jordan Bardella s’exprime en ce sens (AFP 20h21-20h52), et appelle à de nouvelles élections législatives, par conséquent à la dissolution de l’Assemblée nationale.


« En permettant au Rassemblement national de dépasser les 30 % des voix, les Français ont rendu leur verdict, et celui-ci est sans appel. […] Dans un scrutin où le pouvoir aura jeté toutes ses forces dans la bataille, et ce jusqu’au président de la République, nos compatriotes ont exprimé une volonté de changement, mais aussi un chemin pour l’avenir. Le président ne peut rester sourd au message porté par les Français. L’écart inédit entre la majorité présidentielle et le premier parti d’opposition traduit un désaveu cinglant et un rejet clair de la politique conduite par Emmanuel Macron et son gouvernement. La fin d’un cycle et le jour un de l’après-Macron qu’il nous appartient de bâtir. L’un des moyens de Revenir au peuple, c’est la dissolution de l’Assemblée nationale et de nouvelles élections. »

 

A 21 heures, le Président de la République, se posant lui aussi en porte-parole du “peuple”, fait sa déclaration.


« Françaises, Français. Vous avez eu ce jour à voter pour les élections européennes […]. Le principal enseignement est clair  : ce n’est pas un bon résultat pour les partis qui défendent l’Europe, dont celui de la majorité présidentielle.
Les partis d’extrême droite qui, ces dernières années, se sont opposés à tant d’avancées permises par “notre” Europe, qu’il s’agisse de la relance économique, de la protection commune de nos frontières, du soutien à nos agriculteurs, du soutien à l’Ukraine, ces partis progressent partout sur le continent. En France, leurs représentants atteignent près de 40 % des suffrages exprimés.
[…] Pour moi, qui ai toujours considéré qu’une Europe unie, forte, indépendante est bonne pour la France, c’est une situation à laquelle je ne peux me résoudre. La montée des nationalistes, des démagogues, est un danger pour notre nation, mais aussi pour notre Europe, pour la place de la France en Europe et dans le monde. […] Je ne saurais donc, à l’issue de cette journée, faire comme si de rien n’était.
À cette situation s’ajoute une fièvre qui s’est emparée ces dernières années du débat public et parlementaire dans notre pays, un désordre qui, je le sais, vous inquiète, parfois vous choque, et auquel je n’entends rien céder. […]
C’est pourquoi […], j’ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l’Assemblée nationale. […]
Cette décision est grave, lourde, mais c’est avant tout, un acte de confiance. Confiance en vous, mes chers compatriotes, en la capacité du peuple français à faire le choix le plus juste pour lui-même et pour les générations futures  ; confiance en notre démocratie. Que la parole soit donnée au peuple souverain, rien n’est plus républicain. […] C’est un temps de clarification indispensable. […]
Dans les prochains jours, je dirai l’orientation que je crois juste pour la nation. J’ai entendu votre message, vos préoccupations, et je ne les laisserai pas sans réponse. […]
La France a besoin d’une majorité claire pour agir dans la sérénité et la concorde. Être Français est toujours se hisser à la hauteur des temps quand il l’exige, connaître le prix du vote et le goût de la liberté, agir quelles que soient les circonstances en responsabilité. C’est, au fond, choisir d’écrire l’histoire plutôt que de la subir. C’est maintenant. »

Acte II – Dissolution de l’Assemblée nationale Coup de poker

9 décembre 2024

On doit admettre que les résultats du scrutin aux Européennes ne laissent pas beaucoup de choix au Président. En se contentant de maintenir le statu quo, laissant en place le gouvernement et l’Assemblée dans sa composition, le fragile équilibre de la majorité présidentielle ne semble pas pouvoir être maintenu, le gouvernement serait renversé dès que s’ouvrira la discussion sur le budget, prévu en septembre. Emmanuel Macron a, semble-t-il, pris conscience de la défaite subie, mais il estime être à même de renverser la situation, créer les conditions d’un nouveau dynamisme, par ce qu’on peut choisir de nommer “un moment gaullien” ou “un coup de poker”, c’est selon.

Lors d’une conférence de presse organisée le 12 juin 2024, trois jours après la claque des européennes et l’annonce de la dissolution, Emmanuel Macron dit avoir reçu le message des Français. «  Nous ne pouvons rester indifférents ou sourds  », il promet une nouvelle fois de «  gouverner différemment  ». Le 18 juin il confirme  : «  J’ai compris le message de la défaite des européennes et j’en ai tiré des conséquences démocratiques. Si les Français nous refont confiance, ça ne pourra plus être comme avant. Nous devrons être encore plus ouverts sur le fond des mesures comme sur la manière de gouverner.  »

Les duettistes alors sur le devant de la scène, Bardella et Macron, se prononcent ainsi en conjoint accord pour dissoudre l’Assemblée nationale. Il faut «  revenir au peuple  », proclame l’un, «  que la parole soit donnée au peuple souverain  » assure l’autre. Quant à nous, tirons le meilleur parti d’un tel accord, pour, très modestement, redonner sinon la parole au peuple, du moins recueillir quelques commentaires et appréciations émanant de simples citoyens. La restitution de ces prises de position n’est pas l’expression en miettes d’un “échantillon représentatif” de la population. Dans leur appréciation de la réalité politique et sociale, les observations et jugements d’individus singuliers, [locuteurs référents] relevant de l’ordre commun, sont considérés pour eux-mêmes, leur intérêt n’étant pas envisagé ici comme inférieur, ou moins pertinent, que ceux émanant de commentateurs ou exégètes patentés.


La décision de dissolution  : réactions de quelques citoyens [[1]]

La décision de dissolution a suscité une certaine perplexité, de l’inquiétude, voire un sentiment de “vertige”, de perte des repères auxquels on s’était habitués.


« De toute façon il n’y a rien de bon pour nous à en attendre. »


« C’est trop compliqué à comprendre. En tous cas, quoi que ce soit qui arrive, on est très mal barré. »

 

Du fait qu’aucune vraie perspective politique ne se présente pour le pays, un principal responsable, ou fautif, de la situation peut ordinairement se trouver désigné  : le Président de la République [ou «  Macron  »]. La décision de dissolution est perçue comme relevant de motifs personnels, orgueil, auto-centration, mépris du peuple, qui rendraient compte de son impéritie politique.


« De la part de Macron, c’est du déni  : c’est comme si c’est nous qui n’avions pas compris. »


« Macron est tellement orgueilleux. Il a raison, point. Le bateau coule, et lui, il perce un trou dans le fond, et il nous entraîne tous avec lui. Que faire  ? Reste à tâcher que le trou soit le plus petit possible. »


« Macron a une façon de communiquer, qui montre du mépris, un mépris de classe  : il se préoccupe de la forme, pas du fond, pas du contenu. Alors, ce sont des crétins  ? C’est un jeu dangereux, c’est de la légèreté, il n’a jamais été un homme politique. »


« La dissolution. D’un président, on attend une vue stratégique  ; pas un “coup”. Il ne se demande pas vraiment ce qui va pouvoir arriver  : il est sûr qu’il a raison, la réalité le reconnaîtra. Cette absence d’anticipation est pénible à voir. »

 

Certains cependant, tout en en déplorant des effets contre-productifs, perçoivent les motifs qui ont conduit à la décision de dissolution  :


« Macron s’est dit  : foutu pour foutu, je mets les gens au pied du mur. Sauf qu’il ne sait pas où ça mène, il pense que cela fera peur et qu’il paraîtra plus acceptable. Cette façon, ça va plutôt faire l’effet inverse sur pas mal de gens. »


« La dissolution. Macron veut prendre de court ses opposants, mais c’est de la bidouille à l’aventure. »

 

Au-delà de la personne et du “style” d’Emmanuel Macron, l’origine de la décision serait à mettre en relation avec le résultat des élections européennes et la position périlleuse dans laquelle se trouve le camp présidentiel. Anticipant l’accession au pouvoir du Rassemblement national, on craint ce qu’il pourrait en résulter pour la vie politique.


« La probabilité que le RN soit au gouvernement est loin d’être nulle. »


« C’est catastrophique. Quel choix on a maintenant  ? Le Front national va être au gouvernement, et après Le Pen présidente  ? »


« [le Rassemblement national] Macron a-t-il pensé qu’une fois au pouvoir, on allait se rendre compte qu’ils étaient nuls  ? Et s’ils ont une majorité relative, la France se retrouvera ingouvernable. »


« Je suis écœuré. Saumâtre. Par les résultats du vote – même si je m’y attendais. Et par les réactions. »


« Si le RN est élu, LFI va manifester tous les jours, avec les débordements et la casse devenus habituels. Ça a déjà commencé. »


« Le RN au gouvernement, LFI poussera à de la violence dans le pays. [Pour aller vers quoi  ?] Vers rien  ! Et dans ce cas Bardella réagira par de la répression. Je crains Bardella, son visage lisse, sans expression, pas quelqu’un qui a des nuances et des scrupules. »

 

Certains admettent qu’il ne convient pas d’imputer au seul Président de la République l’essor électoral du Rassemblement national.


« Bon, ce n’est pas seulement lui qui fait monter le RN  : les black-blocs dans la rue, en ce moment c’est tous les jours le bordel. Il y a vraiment un sentiment d’insécurité en général, et le RN met ça en avant. »


« Je ne suis pas étonnée du tout du score RN. Cela fait des années que je pense que les gens sont découragés des autres parce que la situation ne s’améliore pas, au contraire, et ils voudront essayer le vote RN. »

 

On peut aussi ouvertement souhaiter la venue au pouvoir du Rassemblement national. Convient-il d’ailleurs d’imputer à ce parti tout le mal qui peut advenir  ?


« Le RN va passer. Tout ce qu’il reste à essayer, c’est voter RN. »


« On dit qu’avec le RN, l’économie ça n’ira pas. Mais de toutes façons, ça ne va pas, les prix augmentent, et tout va à vau l’eau, rien ne marche bien. »

 

Indépendamment de “Macron”, la situation, “l’ambiance” générale en politique est devenue détestable, plus spécialement au sein de l’Assemblée nationale, censée regrouper des représentants du peuple, et on ne sait plus ce qu’on peut attendre des courants organisés.


« Il n’y a plus de débats, à quelques exceptions près. Des débats où on s’écoute, même lorsque on n’est pas d’accord. Aussi bien dans le privé que dans les débats télé-radio. Ils martèlent ce qu’ils ont à dire, souvent ça vole pas bien haut, ils s’invectivent  ; mais ça n’avance pas. »


« C’est contre ce que doit être une Assemblée qui discute la politique et décide des lois. Ça ne sert qu’à crisper encore plus les uns contre les autres. »

 

Ce qui se passe au niveau mondial et pas seulement en France figure parmi les sources de préoccupation.


« J’ai travaillé toute ma vie, et quand je vois ce que devient la France… Remarque, c’est dans le monde entier. Trump va repasser  : il fera quoi  ? On sait pas. Les Juifs et les Arabes ils se massacrent, et ça durera jusqu’à la fin des temps. La Russie et l’Ukraine, ils se foutent sur la gueule, pareil. Et la Chine… »

 

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1. Les propos retranscrits sont issus d’enquêtes directes et de retranscription de forums (radios, réseaux divers).

Acte III – Législatives : Premier tour et entre-deux tours

9 décembre 2024

Les divers clans en présence, plus spécialement à gauche (mais sans doute aussi le RN) ne sont pas vraiment préparés à une échéance anticipée. La perspective d’une potentielle victoire du Rassemblement national aux Législatives provoque une onde de choc au sein des divers partis.

Les quatre partis de gauche constituent en grande hâte une coalition à vocation électorale (France insoumise, Parti socialiste, Parti communiste, Écologistes), ils concoctent dans la foulée une plate-forme commune, en dépit de leurs profondes divisions, pour rester dans l’euphémisation. à l’initiative de François Ruffin, une coalition se constitue sous l’intitulé Front populaire, intitulé réapproprié par Jean-Luc Mélenchon. Par une politique de désistement, on vise à “barrer la route” au Rassemblement national, tout en espérant réduire le groupe présidentiel à la portion congrue. Se demander quelles sont les raisons de l’accroissement du nombre des suffrages pour ce parti n’est pas au cœur des préoccupations.

La tactique consistant à faire «  barrage  » au Rassemblement national s’élargit en Front républicain, avec participation du parti présidentiel et de ses alliés et d’une partie de la droite (non ciottiste). Il n’existe pas de véritables programmes politiques tenant compte des données de la situation et de propositions cohérentes pour l’ensemble de la société, [ou comme le disent des citoyens «  dans l’intérêt du pays  »]. On se borne à des mesures, des promesses, c’est la course à l’échalote, le «  y’a qu’à  », «  faut qu’on  », «  fallait pas que  ».


L’appréciation de citoyens

Si les divers blocs en présence escomptent que les porteurs de suffrages vont naturellement soutenir leurs visées, il n’est pas certain que les électeurs soient tous enclins à le faire dans l’enthousiasme.


« Certes, on ne peut pas négliger le droit de vote, il faut voter. [Aux législatives], il va falloir trier, bien étudier les programmes. Parce que ça ne va pas être facile. »

 

L’incertitude, le doute pourtant ne sont pas absents.


« Autour de moi, les gens ne savent pas quoi penser. »


« C’est un peu pareil la même chose, à part qu’ils sont contre le Front national. »


« De façon, Il n’y a pas d’orientation cohérente pour ce qui va venir. »


« On peut dire que ça bouge, partout. On va avoir droit aux tractations pour les places  ! À quoi sont-ils prêts les uns et les autres  ? »

 

Les citoyens électeurs hostiles à une accession au pouvoir du Rassemblement national vont dans l’ensemble cependant soutenir la tactique du “barrage”, ce qui ne signifie pas nécessairement adhésion pleine et entière aux propositions des autres blocs. Plusieurs sondages ultérieurement publiés signalent à cet égard la méfiance générale qui s’expose envers tous les partis politiques (82 % des Français), «  on n’en attend pas grand-chose  » [[1]].

Les Insoumis et Mélenchon sont particulièrement visés  :


« Sinon, les autres ça vaut pas mieux, t’as Mélenchon  : c’est le n’importe quoi. Le genre qui vocifère et qui pousse à la révolte, mais ça ne rime à rien. »


« Mélenchon, c’est la vindicte continuelle, maintenant il n’hésite plus à jouer sur l’antisémitisme  : c’est pas la politique ça, c’est du racolage. »


« Quant à ce Front populaire, qu’est-ce qui est possible à partir de ce qui existe  ? Je me demande bien. »

 

Dans le cadre des propos limités, ici recueillis, on note que le Parti socialiste, les Républicains, sont peu mentionnés, comme s’ils étaient devenus absents de la scène politique.


« Les socialistes, où ils sont  ? »


« La droite, ils n’ont pas de couilles. Et il n’y a plus de jeunes chez eux. »


« LR est en deux morceaux, en crise. »

 

Les électeurs, voire “le peuple” lui-même, peuvent se trouver mis en cause  :


« Le peuple ne pense que son-pou-voir-d’achat. Faut penser un peu au-dessus. »


« Les gens veulent beaucoup, et se découragent tout de suite. Les jeunes sont ignorants de beaucoup de choses, l’histoire, la vie. Les nouvelles générations n’ont pas vécu ce que nous avons vécu. […] Nous, dans les années 60, on se serrait la ceinture  ; t’as un boulot qui est dur, mais t’as un boulot, après tu auras mieux. Quand je veux épater le pékin, je leur dis que ma femme a arrêté de travailler à 80 ans… parce qu’on l’a licenciée  : haaa  ! »

 


1. Voir entre autres le sondages Odoxa, Blackbone Consulting et le Rapport du CESE.

Résultats des élections législatives (principaux groupes)

9 décembre 2024

Premier tour

  RN Rassemblement national 9 377 297 voix 29,25 % des inscrits
  UG Union de la gauche 8 974 566 voix 28,06 % des inscrits
  ENS Ensemble Majorité présidentielle 6 425 226 voix 20,04 % des inscrits
  LR Les Républicains 2 104 918 voix 6,57 % des inscrits
  UXD Union de l’extrême droite 1 251 210 voix 3,90 % des inscrits

 

Second tour

  RN Rassemblement national 8 744 414 voix 32,05 % des inscrits
  UG Union de la gauche 7 005 512 voix 25,68 % des inscrits
  ENS Ensemble Majorité présidentielle  6 314 525 voix 23,15 % des inscrits
  LR Les Républicains  1 474 722 voix 5,41 % des inscrits
  UXD Union de l’extrême droite  1 364 947 voix 5,00 % des inscrits

 

Bilan du scrutin

9 décembre 2024

En continuité avec le scrutin européen (liste Bardella 31 % des suffrages), la progression des voix attribuées au premier tour au Rassemblement national a poursuivi sa progression (à comparer au score des Législatives de 2022  : 18,7 %.), une décrue relative est enregistrée au second tour. La progression est notable dans toutes les catégories socio-professionnelles et dans toutes les régions, plus spécialement dans les milieux ruraux et péri-urbains, les villes petites et moyennes [[1]]. Seules les principales métropoles et leurs banlieues sont à l’écart de ce raz-de-marée.

Les principaux chiffres (en nombre de voix et en sièges) du second tour confirment la tendance, bien que, suite au “tir de barrage” conjugué des organisations de gauche et du centre, les résultats soient inférieurs pour le Rassemblement national à ceux du premier tour, en chiffres absolus (élus déjà désignés au premier tour). Ce bloc obtient à l’Assemblée nationale 55 sièges de plus qu’en 2022.

Le nombre des électeurs ayant voté pour le Rassemblement national avait été au premier tour de 9 377 297 voix, soit 29,25 % des suffrages exprimés [[2]]. Il est au second tour de 8 744 414 voix, soit 32,05 % des suffrages. En nombre de voix le Rassemblement national est toujours en tête, mais ne disposera finalement que de 125 sièges à l’Assemblée.

Le nombre de voix obtenu pour le Nouveau front populaire est nettement inférieur à celui du Rassemblement national  : au premier tour il était 8 995 226 voix (28,06 % du corps électoral), au second tour de 7 005 344 voix, soit 25,68 %. Bien que le nombre de suffrages obtenus par le NFP soit inférieur celui du RN, le nombre de sièges obtenu est supérieur  : 178.

Un résultat inespéré est obtenu pour Ensemble (ex-majorité présidentielle). Ils obtiennent au premier tour 6 425 226 voix, soit 20,04 % des suffrages. Et au second tour  : 6 314 525 voix, soit 23,15 %. Le nombre de sièges s’élève à 150, derrière celui du Nouveau front populaire, mais loin devant celui du Rassemblement national, (bien que le nombre de suffrages exprimés en la faveur de ce parti, soit très supérieur en nombre de voix).

Le Rassemblement national, en tant que groupe parlementaire plus ou moins unifié, est le parti qui a le plus grand nombre d’élus à l’Assemblée nationale, bien qu’il ne dispose que du troisième bloc parlementaire, derrière l’alliance de gauche du Nouveau front populaire (NFP) et le bloc central macroniste [[3]]. Aucune majorité absolue ne se dégage (277 sièges). Il en manque une centaine pour le groupe disposant du plus grand nombre de sièges (NFP). Il ne peut ainsi revendiquer qu’une majorité très relative, et ne vient qu’au deuxième rang en termes de suffrages exprimés.

On pourrait arrêter là la tragi-comédie, mais la suite a contribué à révéler tout le contenu, cerise sur le gâteau, de ce que Macron visait à «  clarifier  ».

 


1. Voir Jérôme Fourquet, la France d’après. Tableau politique, Préface à l’édition de poche, Editions du Seuil, 2024.

2. Avec 33 % au premier tour (avec les “ciottistes”), le Rassemblement national et ses alliés s’étaient placés en tête le 30 juin devant le Nouveau front populaire (28,06 %) et Ensemble (20,04 %). 39 députés RN avaient été élus et leurs candidats s’étaient qualifiés pour le second tour dans 446 circonscriptions.

3. Aux Législatives, le vote se fait selon un scrutin uninominal à 2 tours  : les électeurs votent par circonscription pour un candidat et non une liste. Il n’y a de ce fait aucune proportionnalité entre le nombre de voix obtenues par un parti et le nombre de sièges qu’il obtient à l’Assemblée.

Après les législatives, quelle clarification  ?

9 décembre 2024

Gérard Larcher, président du Sénat (les Républicains) ne décolère pas  :


« Je croyais que le président devait clarifier le paysage politique… La situation à l’Assemblée nationale, composée de “trois minorités”, est plus confuse que jamais. Cette dissolution est un gâchis extraordinaire pour le pays. On ne joue pas avec la France. »

 

Du côté du Rassemblement national, on déplore les conséquences néfastes de la dissolution et les alliances électorales qui en ont résulté dans le but d’empêcher le Rassemblement national d’accéder au pouvoir, ceci au détriment du pays.

 

Jordan Bardella  :


« Ces alliances politiciennes contre-nature [sont destinées] à empêcher par tous les moyens [notre] arrivée au pouvoir. [Elles exposent] l’alliance du déshonneur et les arrangements électoraux dangereux passés entre Emmanuel Macron et Gabriel Attal avec les formations d’extrême gauche [qui] privent ce soir les Français d’une politique de redressement [[1]]. Je sais la frustration de millions de Français ce soir. »

 

Sébastien Chenu  :


« Les macronistes finissent par faire élire le Nouveau front populaire. On est bien dans un monde imaginé par Emmanuel Macron, dans un bourbier dans lequel il plonge la France. »

 

La victoire ne sera cependant que partie remise pour Jean-Philippe Tanguy  :


« Vous avez provoqué cette catastrophe. Notre pays est malheureusement paralysé. Mais le Rassemblement national incarne plus que jamais la seule alternance. »

 

Du côté du Nouveau front populaire, la tonalité générale se célèbre surtout sur le registre de la victoire et de la légitimation démocratique, dans le style  : «  on est les champions  », «  on a gagné  » (contre le FN et contre Macron). Par conséquent «  c’est à nous que revient le pouvoir  » .

 

Mélenchon  :


« Le NFP a conquis la place que le peuple lui a donné. Nous avons gagné contre le RN. C’est un vote de défiance populaire. C’est la défaite de Macron qui est confirmée, il doit s’incliner. Le président doit appeler le NFP à gouverner. Le NFP peut gouverner, c’est la gauche unie  : autour d’une œuvre écologique et sociale. »

 

Marine Tondelier  :


« Les résultats montrent une lutte victorieuse de la démocratie, nous allons réparer cette France. »

 

Manon Aubry  :


« Victoire inattendue et inédite du Nouveau front populaire. »

 

Bompart  :


« Le Nouveau front populaire est arrivé en tête des élections législatives. Le président doit nommer un gouvernement constitué par le Nouveau front populaire. « 


La désignation d’un Premier ministre et du gouvernement

Après les Législatives, on ne peut retenir que la vacuité  : pas de propositions posant des orientations politiques pour l’ensemble de la nation en fonction des données concrètes de la situation historique (économie, politique). Après la pantalonnade Ciotti, tout tourne pour l’essentiel autour de la question “à qui doit revenir le gouvernement nouveau  ?  : beaucoup de postulants, au moins un par courant, sans que les diverses fractions ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un nom, si ce n’est in extrémis (avec Lucie Castets), après avoir renvoyé dans leurs foyers tous les autres prétendants.

A propos du choix d’un gouvernement, Gérard Larcher, président du Sénat, conseille de temporiser  : «  Il y a un besoin de sérénité et de responsabilité, dans l’intérêt du pays  ». «  Donnons-nous du temps pour que la raison l’emporte sur les pulsions  ». Le temps ne manquera pas. Après maintes péripéties, Michel Barnier est désigné Premier ministre par le Président de la République.


Réactions à la nomination du gouvernement

Du côté du Nouveau front populaire, on condamne un «  hold-up électoral  », «  la trahison du vote  » la «  violence de ce détournement démocratique  », la «  violence faite au peuple français  », le «  déni démocratique  » [dont le responsable ne peut être que “Macron”]. Dans un tract diffusé par la France insoumise, avant et après la nomination, il est précisé  : «  Nous sommes la première force politique du pays. Le peuple a voté pour que notre programme soit appliqué dès maintenant, Macron tente de nier la volonté populaire exprimée dans les urnes et refuse de reconnaître la victoire du Nouveau front populaire  » [[2]]. On insiste sur les résultats du scrutin législatif, le nombre d’élus à l’Assemblée, non sur la capacité à concevoir et promouvoir quel peut être l’intérêt général pour le pays.

Du côté du Rassemblement national, on temporise, on pose ses conditions. Jordan Bardella  :


« Nous jugerons sur pièces son discours de politique générale, ses arbitrages budgétaires et son action. Nous plaiderons pour que les urgences majeures des Français, le pouvoir d’achat, la sécurité, l’immigration, soient enfin traitées, et nous nous réservons tout moyen politique d’action si ce n’était pas le cas dans les prochaines semaines.
Les onze millions d’électeurs du Rassemblement national méritent le respect, c’est notre exigence première. »


Du côté des citoyens

Parmi les électeurs ou affidés du Nouveau front populaire (Insoumis, gauche socialiste, Écologistes), certains entonnent le même refrain  :


« C’est un déni démocratique  ; c’est fouler aux pieds le résultat des élections  ; ne pas respecter le vote des Français  ; le changement politique n’a pas été pris en compte  ; le changement politique n’a pas été entendu  ; aucune légitimité à un gouvernement (non NFP). »


« Macron ne veut pas respecter le résultat des élections, confirmation de l’anti-démocratie de la macronie. »

 

D’autres, quoique plus ou moins électeurs de ces courants, s’expriment de façon moins stéréotypée  :


« Je vote écologiste, mais quand j’écoute les orateurs de LFI ou du NFP, je pense qu’ils discréditent la gauche, j’ai un peu honte. »


« J’ai voté NFP, mais maintenant, il y en a marre, parler d’illégitimité c’est pas le problème, il faut voir où on en est, ce qu’il y a à faire pour s’en sortir. »


« Je trouve qu’ils sont immatures. »

 

Indépendamment des choix partisans, on peut aussi estimer que les résultats des Législatives ne désignent pas spécifiquement le NFP et que compte tenu de la situation, il convient plutôt de chercher à construire en commun pour le bien du pays.


« (Les résultats) Un tiers, un tiers, un tiers, en élus et en voix, c’est le FN. Bon ce que ça veut dire, l’idée c’est de construire ensemble, pas se bloquer dans un extrême. Contester c’est nul, jamais construire mais ils ne veulent même pas discuter ensemble. »

 

Plusieurs critiquent la position de partis qui ne considèrent que leurs intérêts particuliers, de parti ou de clan, au détriment de l’intérêt général  :


« Ce qui fait la légitimité, c’est l’intérêt général, disait de Gaulle, […] Pour eux l’intérêt général, c’est dépassé. »


« Ils cherchent tous à se positionner avec des mots vides, la situation de la France ils s’en moquent. »


« Ils n’ont que des positions, pas de réflexion sur  : où on en est  ? et ce qu’il faut. »


« Darmanin  : avec moi pas d’impôts, Attal  : continuez avec moi, j’ai tout bon. »

 

Pour le bien de l’ensemble, ne faudrait-il pas coopérer, échanger, discuter, plutôt que de se «  tirer toujours dans les pattes  ».


« A part se tirer toujours dans les pattes, je ne sais pas s’ils savent faire autre chose. »


« Le service des Français est à voir en premier. »


« Il faut résoudre les difficultés (du pays). »


« Voir d’abord l’intérêt le meilleur pour notre pays, même si ce n’est pas son camp. »


« Tout faire pour que ça n’aille pas plus mal. »

 

C’est en fonction de tels critères que le gouvernement Barnier peut être positivement apprécié  :


« Barnier, il est à droite, il est pour l’Europe, c’est pas mon choix, mais au moins il fait de la politique, s’intéresse aux problèmes d’ensemble  ; pas moi d’abord, il a quand même la stature d’un homme d’État, on n’en a plus, c’est pas que je dis c’était mieux avant, mais oui quand même. »

 

Affaire non conclue. Encore à suivre  !

 


1. Jordan Bardella, indique le commentateur, use du verbe «  priver  » suggérant une sensation de vol dans les esprits des sympathisants.

2. Faut-il rappeler, puisqu’il est question de victoire, de peuple et de démocratie, que si l’on se réfère au nombre de suffrages exprimés, le Nouveau front populaire, qu’on le déplore ou non, ne peut pas être aussi catégoriquement proclamé “première force politique du pays”.

Apologue

9 décembre 2024

En conclusion, on peut dire que si la dissolution de l’Assemblée nationale a effectivement «  éclairci  » les données de la situation politique comme le requérait l’actuel président de la République, on constate qu’elle a surtout révélé celle-ci dans toute sa nudité ou plutôt son absolue “crudité”. Si l’on assiste bien à une décomposition au sein de la représentation nationale comme l’indique Jérôme Fourquet, celle-ci ne s’ouvre pas pour l’heure sur une recomposition. Le présent immédiat s’ouvre sur une «  Assemblée ingouvernable  », «  un corps social [et politique] dysfonctionnel, comme si les différents organes n’étaient plus faits pour travailler ensemble  » [[1]].

Le processus de déconstitution de la sphère politique qui s’est manifesté à l’occasion de la dissolution de l’Assemblée et des élections législatives de 2024 n’est pas un phénomène récent, la séquence actuelle a seulement conduit à le poser en perspective historique. La profonde dislocation de la sphère politique apparaît pour ce qu’elle est, elle donne à voir une disjonction, un divorce, disjonction entre les citoyens et les groupes (partis) censés les “représenter”, entre les attentes, aspirations, besoins, des différents éléments de la population et les orientations proposées, ou plutôt leur carence, réalité que mettent au jour plusieurs études et sondages, études qui viennent conforter le sens des quelques observations que nous avons recueillies auprès de citoyens locuteurs référents  [[2]].

Céline Bracq, directrice générale d’Odoxa, propose en ce sens une synthèse du sondage Odoxa/Blackbone Consulting  : l’affirmation selon laquelle les Français seraient “dépolitisés” lui paraît trop hâtive. Une majorité d’entre eux déclare en effet s’intéresser à la politique (56 %), ceci avec une certaine constance depuis plusieurs années. L’intérêt se révèle plus soutenu pour les plus âgés (66 %). Et aussi pour ceux qui affichent une proximité partisane avec un pic pour les sympathisants socialistes (76 %).

Cet intérêt pour la politique est toutefois généralement déconnecté de l’opinion qu’on porte sur les Partis politiques, 82 % des “sondés” en ont une mauvaise opinion. Parmi les reproches qui leur sont adressés  : manque d’honnêteté (90 %), de crédibilité (85 %). On leur reproche d’être éloignés des préoccupations des Français (85 %), pas capables de proposer des solutions efficaces (81 %).

La désaffiliation (et la désaffection) à l’égard des partis aurait, selon Céline Bracq, explosé en 2017 avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, conduisant de nombreux Français à la recherche de formes alternatives d’engagements. Il faut remarquer à cet égard que l’élection d’Emmanuel Macron réfractait déjà elle aussi un processus de désaffiliation à l’égard des partis en place  [[3]] (Parti socialiste, et hier Parti communiste, partis se réclamant du gaullisme). Concernant les élections, les électeurs manifesteraient une certaine lassitude à l’égard des convocations électorales, sans doute en relation avec le fait que leur voix ne paraît avoir aucune influence réelle sur les décisions politiques. Il est en conséquence reproché aux partis d’être trop centrés sur les élections (72 %), pour leur propre compte et sans doute au détriment des préoccupations de la population et des intérêts du pays.

Dans l’immédiat, on peut se poser des questions simples  : Qu’est-ce qui fait défaut aujourd’hui pour qu’une vie politique digne de ce nom puisse prévaloir ou se reconstituer  ? Faut-il imputer à la base de la société, aux citoyens, ou à ses sommets la “faute” de sa décomposition  ? La “faute” réside-t-elle dans le peuple, le populisme, la stupidité congénitale, ou l’absolue incompétence politique des citoyens électeurs  ? Non.

Si depuis quatre ou cinq décennies, la réalité économique et la disposition des forces de classes se sont trouvées profondément transformées, dans leur dépendance à un contexte international régi par le mouvement immanent du Capital, ce qui fait le plus défaut dans la situation actuelle ressort de l’absence de toute orientation politique générale, aucune orientation n’étant plus portée par les différents partis, ou organisations. L’essor vertigineux du Rassemblement national (et sans doute aussi des Insoumis) est aussi le fruit d’un tel abandon. Ce qui fait tragiquement défaut ce sont des orientations organisatrices, fondées sur une analyse des situations historiques toujours en mouvement, analyse qui seule permet de dresser des perspectives unificatrices pour toute la société – et non catégorie par catégorie, lieu partiel par lieu partiel.

Ou pour rester dans la langue de la marchandise, ce n’est pas la “demande” d’orientation politique générale qui fait défaut, ce qui fait défaut ce sont des “offres” politiques cohérentes se situant au regard du nécessaire et du possible.

 


1. Jérôme Fourquet, référence citée.

2. Voir le sondage Odoxa/Blackbone Consulting et le Rapport 2004 du Conseil Économique, Social et environnemental.

3. Dans de prochaines publications, Germinal s’efforcera de retracer ce processus de déconstitution de la “chose politique” et de ses déterminations, en s’interrogeant sur l’évolution des conjonctures socio-politiques concrètes, depuis la fin de la “Deuxième Guerre mondiale”, en France et dans le monde.

 

Un exemple de recomposition de l’ordre mondial dans le Caucase – Tentative de détourner les forces russes. Rivalité pour la maitrise des voies de circulation des richesses.

1 avril 2023

 

 

Quelques éléments pour la compréhension à partir des articles de la revue Orient XXI, notamment celui de Tigrane Yégavian intitulé «  Haut-Karabagh, de la guerre sans fin au conflit par procuration.  »

Le Caucase [1] est depuis des temps immémoriaux le lieu occupé par les empires (romain, ottoman, russe) et l’objet de leur rivalité car il ouvre la voie des routes commerciales. Il ne cesse donc d’être l’objet de conflits. Dans cette période de trouble, de chaos et d’opérations de repartage, la guerre de cet automne entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan nous montre comment un conflit local met en jeu, au- delà des questions locales apparentes, des rivalités essentielles entre puissances et participe de la recomposition de l’ordre mondial.


Les protagonistes

 

Le conflit au Haut-Karabagh a pour protagonistes l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Un premier conflit avait eu lieu au moment de l’éclatement de l’Union soviétique entre 1988 et 1994 dans l’enclave arménienne du Haut-Karabagh, en Azerbaïdjan du sud-ouest. Une deuxième guerre les avait opposés en 2020. Elle concernait le Haut-Karabagh, un territoire en discussion [2] entre les deux protagonistes. Enfin, le troisième conflit, la guerre de 2022 se situe, elle, sur le territoire de l’Arménie. Menée par l’Azerbaïdjan (avec le concours de la Turquie  ?), elle change la donne et le rapport de force.

Déjà au terme du cessez le feu tripartite de 2020, les Arméniens avaient dû renoncer aux 75 % du territoire qu’ils contrôlaient désormais sous surveillance de la force d’interposition russe environ 2000 casques bleus. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan a pris des positions stratégiques qui lui permettent de conquérir le Sud de l’Arménie en quelques heures. Fort de sa victoire militaire, il exige «  le principe de son intégrité territoriale  » (ce qui, selon lui, inclut le Haut-Karabagh) et demande un couloir extraterritorial dans le Sud de l’Arménie pour relier l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, lui-même relié à la Turquie par une étroite bande de terre de 15 km, ce qui revêt une importance stratégique essentielle.

 

 

Les puissances intéressées

 

Selon T. Yegavian, depuis 2020, au conflit initial se greffent deux conflits par procuration  : entre russes et turcs et entre israéliens et iraniens.


Israël

Israël et l’Azerbïdjan sont liés depuis le début des années 2000 par un partenariat stratégique et l’Azerbaïdjan est considéré par Israël comme une base israélienne contre l’Iran. Israël est le plus grand fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan. Les importations de défense de l’Azerbaïdjan proviennent à 70 % d’Israël, avec ajout de batteries de drones en 2022. Israël augmente parallèlement ses importations d’hydrocarbures en provenance de l’Azerbaïdjan et envisage de renforcer la coopération stratégique.


Iran

L’Iran avait soutenu l’Arménie pendant la première guerre de 1993-94 et avait averti l’Azerbaïdjan que sa frontière avec l’Arménie constituait une ligne rouge à ne pas franchir. Mais en 2020, il s’est rallié aux arguments azeris (Bakou évoquait la possibilité d’offrir son espace aérien aux jets israéliens pour entrer en Iran  !). L’Iran a des préoccupations à la fois économiques et géopolitiques. Le projet de corridor extraterritorial reliant Bakou à Ankara constitue pour lui une menace car il permettrait de remplacer les gazoducs iraniens par des gazoducs opérant depuis l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale, privant l’Iran de son rôle crucial dans le commerce et le transit énergétique. Si l’Iran perd sa frontière et ses liaisons de transport avec l’Arménie, «  son commerce avec l’Europe et l’Eurasie est à la merci des routes commerciales turques et azerbaïdjanaises  »

L’Iran a organisé des exercices militaires près de sa frontière avec les deux pays.


Russie

La Russie et l’Arménie sont liées par un traité d’assistance depuis 1997. La Russie est l’arbitre du conflit opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020. Elle contrôle désormais le Haut-Karabagh en tant que force d’interposition (1 960 hommes). Elle ne veut pas s’aliéner l’Azerbaïdjan avec lequel elle a une frontière terrestre commune et des projets de nouvelles voies de communication russes vers l’Europe. Plus même, un accord est signé en février 2022 [3] au terme duquel Bakou offre une voie alternative d’exportation du gaz. Depuis, les exportations de gaz de l’Azerbaïdjan ont augmenté de 50 % alors même que sa production a baissé.

Le plan Lavrov 2 inclut le corridor extraterritorial au Sud de l’Arménie, ce qui lui permettrait d’accéder à la Turquie et à la Méditerranée via l’Azerbaïdjan via ce corridor.


USA

Dès la fin des années 90, comme le rappelait le politologue américain Brzezinski, la région est devenue importante dans la stratégie américaine qui a besoin de faire sauter les verrous du continent eurasien que sont l’Azerbaïdjan et l’Ukraine. Dès lors, les États-Unis poursuivent leurs efforts pour contenir et affaiblir la Russie, l’administration Biden s’efforce de réduire la présence politique, économique et militaire russe dans le Caucase du Sud.

Ils tentent désormais de prendre pied (position) dans la région afin de contrôler le poids de la Russie en profitant de son état de faiblesse actuel. Ils voient aussi dans l’Arménie «  un balcon sur l’Iran  ». La visite historique à Erevan de la présidente de la chambre des représentants des États-Unis intervient au moment où les USA cherchent à profiter de la situation actuelle en incitant Erevan et Bakou à un accord de paix qui donnerait aux occidentaux un accès à la mer Caspienne via la Turquie. Ils veulent utiliser leur implication dans les négociations Arménie-Azerbaïdjan pour créer les conditions du retrait des casques bleus russes du Haut-Karabagh et pour faire avancer le retrait de la base militaire russe d’Arménie. Le vide serait alors comblé par la Turquie en tant que puissance régionale et alliée des USA.


Turquie

La recomposition géopolitique vers l’Est et le Caucase devient une zone importante pour la Turquie en termes économiques avec la question des couloirs de circulation. Cela renforcerait son influence économique et politique sur l’Iran et son hégémonie régionale (cf. panturquisme du XIXe siècle).

Là se pose en partie son pouvoir sur l’UE et l’Occident. Elle se pose là aussi comme médiateur le mieux placé pouvant se faire entendre de toutes les parties. Néanmoins, Erdogan dit que l’Azerbaïdjan et la Turquie «  c’est deux États, une seule et même nation  ».

Et, qu’en est-il de l’Arménie au bout du compte  ?

’Arménie, quant à elle, «  victime de la géopolitique des empires, n’est plus qu’une monnaie d’échange où Russes et Turcs tentent de maintenir à l’écart les occidentaux  » affirme T. Yégavian. Par ailleurs, elle ne peut rien attendre de l’Occident. C’est pourquoi selon T. Yégavian «  leur unique planche de salut repose sur la recherche de nouvelles alliances avec des pays qui partagent les mêmes intérêts géostratégiques, l’Inde, l’Iran, et dans une moindre mesure la Chine.  »

 


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Le Caucase est constitué de trois Pays : Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan.
  2. 2. Conflit opposant la République autoproclamée du Haut-Karabagh – aussi appelée Artsakh –, soutenue par l’Arménie, à l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, pour le contrôle du Haut-Karabagh, territoire originellement rattaché à l’Azerbaïdjan, un État non reconnu par la “communauté internationale” depuis sa déclaration d’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1991.
  3. 3. Signature aussi le 22 février d’une déclaration sur l’interaction d’alliance entre les deux pays qui concerne de nombreux domaines dont politique, militaire, commercial et industriel (notamment énergie, pétrole et gaz).

Autour de la guerre en Ukraine – Enjeux énergétiques et nucléaires – Marc Endeweld – Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien (juin 2022)

1 avril 2023

 

Marc Endeweld, journaliste d’investigation, se centre dans son ouvrage, Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien (juin 2022) sur les questions énergétiques dont les enjeux se trouvent souvent masqués par les différents protagonistes, les médias et dans des déclarations officielles. Selon l’auteur, les grands de ce monde, USA, Russie, Chine et accessoirement la France et l’Allemagne se retrouvent au centre ukrainien d’une lutte sans merci pour le contrôle et l’utilisation du pétrole, du gaz et du nucléaire (civil et militaire).


Les belligérants

Cette guerre, qui selon l’auteur marque la fin de la mondialisation, pose l’Ukraine comme terrain de l’affrontement des USA contre la Russie, le but stratégique des USA étant d’anéantir l’économie russe, en prélude à une centration sur le lieu du jeu futur, l’Asie, et plus spécialement la Chine. La Russie pour sa part vise de propres objectifs  : conserver l’Ukraine dans une dépendance géopolitique et énergétique. Quant à l’Ukraine, celle-ci revendique une liberté relative, géostratégique et énergétique par sa soumission aux USA. Dans ce conflit, la Russie et l’Europe ne se présentent plus que comme des pions des USA, l’Europe ne se positionne plus au centre de la stratégie mondiale, mais à sa périphérie du fait de sa faiblesse économique et politique. La France, isolée en Europe se révèle pour partie impuissante face à la politique russe.


Les objectifs ukrainiens et russes

Pour les dirigeants ukrainiens, la dépendance nucléaire de l’Ukraine à l’égard de la Russie doit prendre fin, ce qui se pose en contradiction avec le Mémorandum de Budapest signé en 1994 et au Traité de non-prolifération. Ils veulent sortir de ce Traité, adhérer à l’Union Européenne et à l’OTAN, l’UE dispose de l’arme atomique afin de se défendre contre la Russie, ce qui constitue pour la Russie un casus belli. La Russie prétend en effet maintenir la dépendance énergétique et le contrôle nucléaire de l’Ukraine à son égard, en référence au mémorandum de 1994.


L’arme du gaz

Les différentes puissances européennes étaient très dépendantes du gaz russe (importations de 155 Mds de m³ soit 40 % de la consommation), et plus spécialement l’Allemagne. La stratégie russe du gaz était claire  : contourner l’Ukraine pour servir les pays européens sans payer les taxes ukrainiennes (but de NS1 en 2011). Pour les Ukrainiens c’était économiquement catastrophique. Par la suite, les responsables russes s’étaient réjouis de l’abandon du nucléaire sous le mandat d’Angela Merkel, imaginant pouvoir tenir les Allemands par le gaz.

Aujourd’hui, en réponse à la politique des sanctions concernant l’exportation du gaz russe en direction de l’Europe, on constate que la Russie est parvenue à substituer à ses marchés européens d’autres destinations, notamment la Chine (avec à court terme deux gros gazoducs).

En 2018, le Président Trump était parti en guerre contre le gazoduc Nord Stream 2 qui devait desservir l’Allemagne et les pays européens, ceci afin de favoriser l’industrie gazière des USA et ses débouchés à l’export. L’administration du Président Biden ne poursuit pas d’autres objectifs  : réduire la dépendance de l’Europe au gaz russe, la guerre a permis de confirmer cet objectif. L’Allemagne se trouve contrainte d’abandonner Nord Stream2 et en 2022, la Russie cesse ses exportations de gaz vers l’Europe, ce qui engendre de graves difficultés pour l’industrie allemande. Les USA ont alors toute liberté pour inonder l’Europe de leur GNL (Gaz Naturel Liquéfié). Ils jouent aussi une autre carte celle du nucléaire.


L’arme du nucléaire civil et militaire

Après les années 2000 et l’effondrement de l’URSS, la Russie redevient une puissance nucléaire civile active, en exportant des centrales et enrichissant l’uranium, elle détient une position dominante (dans les pays de l’Est, la Turquie, l’Égypte, le Bangladesh, la Finlande, l’Inde etc.). Les Américains ont pris beaucoup de retard par rapport à ces avancées. De leur côté, depuis la «  révolution orange  » (2004) une orientation s’affirme en Ukraine, elle vise à s’affranchir de la dépendance ukrainienne au nucléaire russe, telle qu’elle était définie dans le Mémorandum de Budapest (1994), celui-ci donnant tout pouvoir à la Russie sur la filière de l’électricité nucléaire.

Du côté des États-Unis, surtout sous la présidence de Trump, l’objectif est de contrer cette situation de préséance russe, et aussi chinoise, sur la vente de centrales nucléaires dans le monde. L’industrie électronucléaire américaine est dans ce but redynamisée, avec comme objectif à dix ans de contrer le gaz russe par le nucléaire américain. Ce serait le retour des USA dans les géostratégies énergétiques, mais aussi une clé pour affaiblir la puissance russe. Il va de soi que la Russie ne peut considérer cette offensive géostratégique que comme une provocation et une menace.


La politique du Président Zelinski

On sait que le Président Zelinski, au pouvoir depuis 2019 aspire à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN. On sait moins qu’il aspire à disposer secrètement de l’arme nucléaire, ce qui rend le mémorandum de Budapest de 1994 caduc. La Russie craint que l’Ukraine dispose de quoi fabriquer des armes nucléaires, peut-être avec l’aide secrète des USA. L’Ukraine dispose pour ce faire des capacités techniques et humaines (des éléments anciennement soviétiques sont restés sur place depuis 30 ans) Pour la Russie, il s’agit d’un danger réel qui ne peut rester sans réponse.


Le découplage électrique Ukraine/Russie

De 2014 à 2022, L’Ukraine s’est petit à petit dégagée de ses liens avec la Russie sur le plan économique mais aussi énergétique. Ils ont procédé à la déconnexion progressive du réseau électrique sous contrôle russe pour se connecter au réseau européen. Dès 2019, un nouveau marché concurrentiel est créé préparant pour 2023 l’interconnexion européenne, c’est un exploit politique et économique. Pour la Russie, une telle stratégie contraire au Mémorandum de Budapest, est vécue comme hostile. Aussi bien, dès l’invasion, ils se positionnent militairement sur Tchernobyl et surtout Zaporijia, la plus grande centrale d’Europe, afin de continuer le contrôle sur le nucléaire ukrainien qu’ils considèrent comme leur propriété.


Les liens stratégiques énergétiques franco-russes remis en question par les USA

Les intérêts de la Russie et de la France étaient depuis environ trente ans intimement liés dans le domaine du nucléaire civil (Rosatom pour le nucléaire russe, Areva, EDF, Alstom pour les centrales, le combustible et les turbines françaises). Les turbines Arabelle d’Alstom (Belfort) équipaient plusieurs centrales nucléaires en Russie, ce qui faisait du russe Rosatom le principal client, entrant également pour 20 % dans une future filiale franco-russe (80 % pour EDF). Chaque réacteur russe rapportait 1 milliards de dollars à la sous-traitance française (Vinci, Bouygues, Dassault, Bureau Veritas etc.). En décembre 2021, un nouveau contrat et un nouvel accord stratégique sont en cours entre Framatome, CEA, EDF d’une part et Rosatom de l’autre. Mais les liens d’interdépendance franco-russe existaient aussi dans les secteurs gaz et pétrole  : Total était installé en Russie après avoir investi pour produire 17 % du gaz et du pétrole et posséder 24 % des réserves russes. Avec le russe Novatek et des capitaux chinois, Total a construit en Sibérie (Yamal) un complexe gigantesque de gaz naturel liquéfié (GNL) pour 27 milliards de dollars en 2013 pour contrer le GNL (de schiste) américain, ceci malgré les sanctions de 2014[1].


Le destin de l’Europe

Selon Marc Endeweld, qui cite T. Burkhard, le nouveau Chef des Opérations Terrestres, la guerre est revenue en Europe à portée de missiles et il faut se préparer à un affrontement de haute intensité. L’idée d’une Europe en paix depuis la chute du mur de Berlin est remise en question. Nous dépendons de tout  : dans le domaine alimentaire, les minerais, les produits de l’industrie lourde. Les USA pour leur part veulent devenir indépendants de la Chine pour la production. L’Europe est impuissante quoi qu’on en dise  ; le réarmement se fait pour la satisfaction des industriels américains et la fourniture de gaz se fait dans l’urgence, en ordre dispersé. Les Européens ont vécu depuis trente ans dans le court terme, sans stratégie commune dans l’énergie et le militaire, ce qui maintenant fonde leur dépendance à l’égard des États -Unis.


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En riposte à cette expansion, il faut rappeler que le pouvoir américain avait réussi à sanctionner Total pour ses implantations en Iran, le groupe français se trouvant dans la dépendance de financements américains (90 % des opérations de financement se font par les banques américaines, 30 % de l’actionnariat est américain et son principal actionnaire est la multinationale de gestion d’actif BlackRock).

Billet d’humeur – Trous de mémoire à courte vue

1 avril 2023

 

L’allocution du président de la République, Emmanuel Macron prononcée le 20 septembre 2022 à l’Assemblée Générale des Nations unies se présente comme la voix de la France au sein de cette instance internationale. C’est pourquoi la relation désinvolte du Président de la République à l’histoire me pose question.

Se refusant à faire “bégayer l’histoire”, il conjure son auditoire à condamner «  l’agression russe contre l’Ukraine  ». Il convoque en ce sens «  les principes de liberté des peuples, de l’intangibilité des frontières de tout État souverain contenus dans la Charte établie par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale  ». J’axerai mon propos sur ce point qui me semble essentiel, laissant de côté ce qui a trait au dérèglement climatique, la transition énergétique, ou l’éducation ou la prévention sanitaire dans le monde. Non que ces points soient accessoires ou anecdotiques mais la situation de l’heure commande de s’intéresser, comme le dit notre président, sans fioriture, à une alternative  : «  la guerre ou la paix  ».

Par une habile introduction, le président Macron évoque la «  dette  » dont sont redevables les 193 pays formant cette instance onusienne  : notre «  liberté  » et «  l’avenir du monde  » héritées des combattants des deux guerres mondiales du XXe siècle. Le 24 février 2022 «  la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, a rompu par un acte d’agression, d’invasion et d’annexion notre sécurité collective  ». Ne pas faire bégayer l’histoire, soit, mais ne pas taire non plus le processus qui a conduit à cette guerre. Et pour n’en rester qu’aux données les plus récentes, pourquoi n’a-t-on pas voulu entendre la Russie lorsqu’elle demandait l’application des accords de Minsk en 2014 et 2015 afin de régler le conflit interne à l’Ukraine dans la région du Donbass à majorité russophone. En ne respectant pas ces accords, on a donné à l’Ukraine un temps précieux pour se préparer, si l’on en croit Mme Merkel, ex-chancelière d’Allemagne (entrevue accordée au journal Die Zeit en décembre 2022). Ne doit-on pas aussi avoir en mémoire que depuis quelques temps des troupes militaires ukrainiennes (soutenues par des conseillers américains depuis l’Euro-Maïdan de 2014) s’étaient amassées non loin du Donbass précipitant le passage du Rubicon par la Russie.

Dire cela n’est pas prendre parti mais donner des faits. En portant toute la responsabilité du conflit sur la Russie, l’orateur en oublie le principal protagoniste  : les États-Unis d’Amérique qui n’ont eu de cesse de vouloir étendre l’OTAN (alliance militaire sous leur contrôle) vers l’Europe de l’Est jusqu’aux frontières de la Russie (ex-URSS). Certes pour le Président de la République, la France «  refuse le retour à l’âge des impérialismes et des colonies  » – il faut oser  ! – quand on sait que le monde est fracturé par des démocraties bottées au service d’un «  droit international  » du plus fort, détruisant des États et faisant des millions de morts. Ceci durant les trois dernières décennies après la fin de l’URSS, et plus spécialement en 1991  : Irak, Yougoslavie, Somalie, Syrie, Lybie, Yémen. Sans parler des opérations contre «  le terrorisme  » douteuses à tel point que la France se voit demander poliment de quitter les territoires par des responsables de pays africains (opérations Serval suivies de Barkane 2014/2022 – Centre Afrique, Mali, Burkina-Faso), lesquels font appel aux Russes, voire aux Chinois, pour contrebalancer l’influence française. Il est vrai que le sous-sol africain dispose de richesses considérables et aiguisent l’appétit de plus d’un.

Aux trous de mémoire sur le passé récent s’ajoutent ceux qui concernent le présent. On assiste à une reconfiguration du monde avec des puissances émergentes qui remettent en cause la perpétuation de tous les mécanismes édifiés par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, USA en tête. Mais le Président de la République semble ne pas le reconnaître ou ne pas pouvoir le dire. Ainsi, dans le cadre des zones d’influence de la France, les anciennes colonies font jouer la concurrence à plein. L’ancien pré-carré africain s’ouvre dans le grand large du commerce mondial aux dépens de la France. Et le Président de la République se borne à étaler un consensuel discours sur la nécessité de coopérer dans le cadre des institutions actuelles (FMI, Banque Mondiale) alors que d’autres grands ensembles voient le jour depuis quinze ans. Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud, 40 % de la population mondiale  ; d’autres pays se montrent candidats (Algérie, Égypte, Iran, pays arabes du Golfe, Turquie, Indonésie, Afghanistan) et l’Organisation de Coopération de Shanghai (ensemble géopolitique autour des pays d’Asie  : Chine, Russie, Inde) risquent de frapper les Occidentaux au cœur de ce qui fait leur solidité  : le poids de leurs économies dans le marché du capitalisme mondial. Peut-on imaginer que ces éléments d’un grand désordre à venir, source de tensions et de guerres à l’échelle du monde, échappent à la vue du responsable politique majeur de la nation  ?

Abes B

 

Voir aussi pour éviter d’avoir «  la mémoire qui flanche  » plusieurs articles de la revue en ligne Respublica, notamment Philippe Hervé, «  Lettre 1046  » (5 mars 2023).

 

Note de lecture

1 avril 2023

«  Il y a en Ukraine des intérêts impériaux, pas seulement de l’Empire russe, mais des empires des autres parties [du monde]. C’est le propre d’un empire de mettre les nations au second plan  ».
«  En un peu plus de cent ans, il y a eu trois guerres mondiales  : 1914-18, 1939-45, et celle-ci, qui est une guerre mondiale. Elle a commencé par bribes et maintenant personne ne peut dire que ce n’est pas une guerre mondiale  ».
«  Les grandes puissances sont toutes liées. Et le champ de bataille, c’est l’Ukraine. Tout le monde s’y bat  ».
Pape François (11 mars 2023)

 

Détacher l’Ukraine de la Russie, démanteler son espace stratégique
Pour les USA, un objectif vieux de plus de trente ans

 

 

I – Zbigniew Brzezinski – le Grand échiquier, (1997)

 

L’effondrement de l’URSS a créé dans l’espace post-soviétique un vide politique au cœur même de l’Eurasie. Ce trou noir «  doit être comblé  » estime Zbigniew Brzezinski en 1997.

Pour ce faire, un “pluralisme géopolitique” doit être instauré sur le continent eurasiatique, par une redistribution des zones d’influence, en partie celles de la Russie. Vis-à-vis de cet État, l’idéal serait de soustraire à son emprise, ses zones méridionales et surtout, à l’Ouest, l’Ukraine.

«  Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie.  »

«  La défaite et la chute  » de l’Union soviétique n’ont pas suffisamment amoindri la puissance russe. La Russie non communiste, même ayant perdu de sa superbe, se présente encore – davantage que ses “alliés” européens ou japonais – comme un adversaire potentiel, dont, dès maintenant, il convient de limiter les ambitions, ceci au moyen de repartages pluralistes, au profit de puissances comme l’Allemagne, la Turquie, voire même l’Iran et la Chine, sans pour autant refuser à la Russie une “sphère de déférence”.

La question de la libération, depuis la fin de l’Union soviétique des appétits des nouveaux-anciens compétiteurs globaux, ceux qui se préparent à être Califes à la place du Calife, n’a pas pu être prise en compte pour l’heure selon Brzezinski, en tant qu’éléments essentiels de la nouvelle donne. Une fois le péril commun conjuré, il n’ignore pas que la fin de la “bipolarisation du monde” [opposition entre capitalisme et socialisme, et pas seulement conflits entre puissance] a rouvert la voie à une reprise de la rivalité entre puissances à vocation mondiale situées dans le seul “camp” de l’économie capitaliste, comme il en était le cas avant la première guerre mondiale et l’édification d’un régime socialiste.


Remodelage pluraliste à l’Ouest de la Russie et dans les Balkans eurasiens

Après la défaite de l’URSS «  la Russie a cessé, en un temps record, de contrôler un vaste empire territorial  ». Elle a perdu son accès à la Mer baltique, à la Mer noire, ainsi que la maîtrise de la Mer Caspienne. Trois options géostratégiques sont alors apparues selon Brzezinski  : le partenariat (irréaliste) entre pairs avec l’Amérique pour le contrôle du monde, l’intégration des voisins proches avec développement des liens économiques, la recherche d’appuis en Eurasie, tendance anti-occidentaliste.

N’ayant plus les moyens de contrer l’hégémonie américaine, ni d’influencer l’Europe (par un jeu sur les cartes française ou allemande), la Russie, à condition de se démocratiser, devrait se rattacher à l’Europe, seule «  perspective géostratégique réaliste  ». Elle devrait en conséquence ne pas s’opposer à l’extension de la “communauté euro-atlantique” et reconnaître pleinement l’existence séparée de l’Ukraine (une «  Ukraine indépendante  » serait en outre appréciée par l’Allemagne et la Pologne).

 

«  Plus vite la Russie se tournera vers l’Europe, plus tôt le trou noir eurasien sera comblé par une société moderne et démocratique.  »

 

L’Amérique pourrait dans la foulée renforcer des liens de coopération, notamment militaires avec l’Ukraine, et profiter des opportunités de pénétration en Azerbaïdjan.

Une politique géostratégique raisonnable de la Russie aurait d’insignes avantages, pour ce qui touche à la région dénommée “Balkans eurasiens”, composés des pays qui s’étendent de la Géorgie au Nord-Ouest de la Chine, du Kazakhstan à l’Iran, riches en pétrole, gaz et or. Ils constituent des enjeux directs pour la Russie (vers le Sud), pour la Turquie (vers l’Est), pour l’Iran (vers le Nord). La Chine est aussi partie prenante dans ces enjeux, ce qui l’oppose à la Russie, mais peut l’amener à des formes d’alliances avec la Turquie et l’Iran.

 

«  L’intérêt géopolitique général de la Chine va donc à l’encontre de la position dominante que cherche à atteindre la Russie, mais s’accorde avec les aspirations de la Turquie et de l’Iran.  »

 

Par rapport aux divers prétendants au contrôle de la région,

 

«  le principal intérêt de l’Amérique, est donc de s’assurer qu’aucune puissance unique ne prenne le contrôle de cet espace géopolitique et que la communauté mondiale puisse y jouir d’un accès économique et financier illimité.  »

 

En ce sens il faut empêcher «  la Russie d’avoir la suprématie  ». Par contre, certains États de l’ancienne URSS «  méritent tout le soutien possible de la part des États-Unis  », le Kazakhstan devant toutefois bénéficier d’un «  soutien international prudent  ».

La Russie, puissance maintenant défaite, doit choisir une voie post-impériale, «  au lieu de déployer de vains efforts afin de recouvrer le statut de grande puissance  ». Cela doit la conduire à retirer ses troupes des frontières, démilitariser Kaliningrad et pleinement s’ancrer dans l’économie de marché. L’élite politique

 

«  devrait comprendre que la Russie doit avant tout se moderniser. Étant donné son étendue et sa diversité, un système politique décentralisé, fondé sur l’économie de marché, serait plus à même de libérer le potentiel créatif du peuple russe et de tirer profit des richesses naturelles du pays.  »

 

Décentralisée, la Russie aurait plus de mal à projeter ses «  visées impérialistes  ». Une confédération russe “ouverte”, développant des liens économiques étroits avec l’Europe, les nouveaux États de l’Asie centrale et l’Orient, pourrait comprendre une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême-orientale. Les États-Unis, en favorisant les investissements américains, les développements régionaux, en établissant une politique de relations avec l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan, saperaient la base des tentatives de reconstitution de l’ancienne entité soviétique.

Là semble aussi se situer le “trou noir” de la pensée de Brzezinski qui ne prend pas en compte les implications durables de ses premières constatations  : la “défaite et la chute” de la puissance soviétique constituent aussi le point de départ d’une trajectoire conduisant à l’instabilité mondiale généralisée, qui, en dernier ressort, menacera aussi la puissance américaine.


L’Europe, tête de pont sur le continent eurasien et les limites d’un espace européen autonome

Dans le souci de démanteler l’immense espace stratégique de la Russie, il faut tenir compte non seulement de ce qui se situe à l’Est de cet espace, mais aussi à l’Ouest, du côté de l’Europe. Les enjeux de l’unification européenne et du choix d’un leadership sur ce continent, ne concernent pas seulement l’Europe de l’Ouest mais aussi l’Est et l’espace central eurasiatique. L’objectif stratégique de l’Amérique en Europe consiste à la constituer en “tête de pont” de la puissance occidentale

 

«  consolider, grâce à un partenariat transatlantique plus équilibré, sa tête de pont sur le continent eurasien  ».

 

Les États-Unis doivent pouvoir continuer à maintenir leur contrôle sur cet espace, grâce à l’Europe, mais aussi contre des visées allemandes excessives, outrepassant les limites d’un leadership régional raisonnable. Les États-Unis en ce sens ont à définir clairement avec l’Allemagne les limites de l’Europe, ce qui renforce la nécessité de ne pas opérer de choix définitif entre la France et l’Allemagne, mais plutôt de jouer tour à tour sur l’une ou l’autre des “vues propres” qu’elles poursuivent.

 

«  Indépendamment l’une de l’autre, la France et l’Allemagne ne sont pas assez fortes ni pour construire l’Europe selon leurs vues propres, ni pour lever les ambiguïtés inhérentes à la définition des limites de l’Europe, cause de tensions avec la Russie. Cela exige une implication énergique et déterminée de l’Amérique pour aider à la définition de ces limites, en particulier avec les Allemands, et pour régler des problèmes sensibles, surtout pour la Russie, tels que le statut souhaitable dans le système européen des républiques Baltes et de l’Ukraine.  »

 

 

II – Russie/Ukraine/Allemagne
Un aspect des projets stratégiques américains. Georges Friedmann (2015)

 

Georges Friedman est le fondateur et PDG d’une société privée américaine, Stratfor, spécialisée dans le “renseignement”, conseillère de banques, de multinationales et surtout de l’Administration américaine. Le 4 février 2015, dans Cartes sur table, soit sept ans avant l’intervention de la Russie en Ukraine, voici ce qu’il déclarait devant le Chicago Council on Global Affairs[1], à propos de la stratégie américaine vis-à-vis de l’Europe, la Russie et l’Allemagne.

Ses déclarations exposent sans fards une constante concernant quelques-uns des intérêts stratégiques des États-Unis  : empêcher la constitution de toute puissance qui contredirait leur propre domination, et dans ce cadre isoler la puissance russe en dressant un «  cordon sanitaire entre celle-ci et le continent européen  », suscitant les conditions d’une rupture. Ainsi pourrait être “tenue en laisse” l’Union européenne et plus particulièrement l’Allemagne, la combinaison du capital allemand et des ressources russes étant susceptible de se révéler préoccupante pour la puissance américaine.

Si l’objectif déclaré de la stratégie américaine ne vise pas, du moins explicitement, l’existence même de la Russie, il s’agit bien cependant d’attenter à cette dernière en tant que puissance, lui “faire un peu mal”, ce qui va bien au-delà de la volonté de desserrer les liens économiques avec la puissance allemande.

 

«  Le fait est que les États-Unis sont prêts à créer un “cordon sanitaire” autour de la Russie. La Russie le sait. La Russie croit que l’intention des États-Unis est de faire éclater la Fédération de Russie. Je pense comme l’avait dit Pierre Lory  : nous ne voulons pas vous tuer, nous voulons juste vous faire un peu mal.  »

«  Nous n’avons pas la capacité d’aller partout, mais nous avons la capacité de, premièrement soutenir diverses puissances rivales afin qu’elles se concentrent sur elles-mêmes, en leur procurant le soutien politique, quelques soutiens économiques, militaires, conseillers, et en dernière option [employer] des mesures de désorganisation. L’objectif des mesures de désorganisation n’est pas de vaincre l’ennemi, mais de le déstabiliser.  »

 

Après avoir «  déstabilisé l’ennemi  », Georges Friedman recommande aux responsables américains de ne pas – sempiternelle erreur – changer de stratégie  : «  au lieu de nous dire “c’est bon, le travail est fait, rentrons chez nous”, nous nous disons “ce fut si facile  ! pourquoi ne pas y construire une démocratie  ?” Et c’est à ce moment-là que la démence nous frappe  ».

Il révèle sans fards des éléments de la mise en œuvre effective de cette stratégie américaine, et l’axe de celle-ci. Quelques jours auparavant un général américain avait annoncé aux Ukrainiens que les États-Unis allaient leur envoyer des formateurs militaires «  désormais officiellement et non plus officieusement  », et disposer des blindés et de l’artillerie, dans les pays baltes, en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie.

 

«  Ce soir bien sûr les États-Unis l’ont nié, mais les armes partiront bien. […] Les États-Unis ont agi en dehors du cadre de l’OTAN, parce que dans ce cadre n’importe quel pays peut imposer son veto sur n’importe quoi.  »

«  [Par ces actions les États-Unis préparent] l’“Intermarium” de la Mer noire à la Baltique dont rêvait Pilsudski. C’est la solution pour les États-Unis.  » «  Les États-Unis ont déjà joué cartes sur table. C’est la ligne de la Baltique à la Mer noire.  » «  Les États-Unis mettent en place le cordon sanitaire entre l’Europe et la Russie, pas en Ukraine, mais à l’Ouest.  »

 

Georges Friedman perçoit clairement que, dans le cadre de la mise en œuvre de ce cordon sanitaire, la Russie ne pourra admettre la rupture des liens historiquement noués avec l’Ukraine et quelle ne pourra pas “laisser faire”. Il apparaît qu’il a parfaitement anticipé la situation dans laquelle se trouvera la Russie sept ans plus tard – et donc les suites probables du processus.

 

«  Pour la Russie, le statut de l’Ukraine représente une menace pour sa survie, et les Russes ne peuvent pas laisser faire.  »

 

Faisant suite à la “révolution” ukrainienne de Maïdan de 2014, qui fut fortement “encouragée” par la puissance américaine, on pouvait déjà envisager que le processus engagé visant à séparer l’Ukraine de la Russie, puisse conduire celle-ci à la faute, et possiblement à l’engagement d’une guerre contre l’Ukraine. Une telle faute, par voie de conséquence, ne pouvait qu’appeler, au nom du droit et de la démocratie, à une riposte “occidentale”, entraînant une rupture obligée de liens entretenus par la Russie avec les puissances européennes, plus spécialement l’Allemagne.

 

«  L’intérêt primordial des États-Unis pour lequel nous avons fait des guerres pendant des siècles, lors de la première, de la deuxième, et la guerre froide, a été une relation entre l’Allemagne et la Russie, parce qu’unis, ils représentent la seule force qui pourrait nous menacer, et nous devons nous assurer que cela n’arrive pas.  » «  Pour les États-Unis, la peur primordiale est […] la technologie allemande avec les ressources naturelles russes et la main d’œuvre russe comme la seule combinaison qui a fait très peur aux États-Unis pendant des siècles.  » «  La meilleure façon de vaincre une flotte ennemie est de l’empêcher de se construire.  »

 

Dans la conjoncture de 2015, il subsistait des éléments de doute quant à la position de l’Allemagne face à la rupture des liens tissés avec la Russie.

 

«  La question pour laquelle nous n’avons pas de réponse est que va faire l’Allemagne  ?  » «  L’Allemagne est dans une position très particulière […] Les Allemands eux-mêmes ne savent pas quoi faire. Ils doivent exporter, les Russes peuvent acheter. D’autre part, s’ils perdent la zone de libre-échange, ils doivent construire quelque chose de différent.  »

 

 

III – Comment exploiter les vulnérabilités de la Russie
Rapport pour la Rand Corporation – Chicago (2019)[2]

 

La Rand (ResearchANdDevelopment) Corporation est un think tank sans but lucratif. À l’origine figurait le projet Rand durant la Seconde Guerre mondiale, visant à associer planification militaire avec la recherche et le développement, en lien avec la compagnie d’aviation Douglas. En 1948, ce projet devient indépendant de cette entreprise et son but déclaré est de viser la sécurité et la prospérité des États-Unis. Le développement de l’Union Soviétique avait obligé les Américains à changer de paradigme stratégique, comme on peut le voir dans le livre d’A. W. Marshall, Long-Term Competition with the Soviets  : A Framework for Analysis (1972). Peu après le démantèlement de l’URSS, en 1995, elle avait publié le rapport programmatique intitulé NATO expansion  : the next steps (Expansion de l’OTAN  : les prochaines étapes).

Ce rapport Extending Russia. Competing from Advantageous Ground (titre que l’on pourrait traduire par Écarteler la Russie pour rivaliser depuis un terrain avantageux), publié cinq ans après le Maidan ukrainien, analyse de manière systématique les différentes vulnérabilités de la Russie et leur exploitabilité par les USA, avec les avantages, les risques et leurs chances de succès. Puis propose une série de mesures, qui semblent appliquées à la lettre depuis le début de l’année 2022. Les auteurs ont le mérite d’être très direct dans leur propos qui, quant à sa logique, va dans le même sens qu’un Friedmann ou un Brzezinski, analysés dans ce numéro.

Les mots employés dans le titre ne sont pas anodins. Le verbe anglais «  to extend  » du titre, outre la traduction transparente de «  prolonger, étendre  », peut se traduire aussi par «  étirer au maximum, pousser à la limite de ses capacités  » (Robert & Collins). La préface précise cette idée, en indiquant qu’il s’agit de prendre des mesures «  susceptibles de conduire la Russie à entrer en compétition dans des domaines ou des régions où les États-Unis ont un avantage compétitif, conduisant la Russie à dépasser ses capacités militaires ou économiques ou causant la perte de prestige et d’influence intérieure et/ou extérieure du régime  ». Le but est de lui faire perdre son équilibre (dans l’original, «  unbalance the adversary  », d’agresser ses capacités militaires et économiques (comme verbe ou substantif, le vocable stress est appliqué 12 fois à la Russie, je choisis de le traduire par «  agresser  »).

Le rapport constate que malgré tous ses défauts et à la différence d’autres rivaux, la Russie, dont l’économie dépend de la rente énergétique, et la politique est soumise à l’autoritarisme de Poutine, «  parvient à être un concurrent à part entière (peer competitor) des États-Unis dans plusieurs domaines clés. Même si elle n’est pas la super-puissance qu’était l’URSS, la Russie a gagné en force économique et en poids international sous Poutine et affiche de bien plus grandes capacités militaires qu’aucun pays avec des dépenses de défenses similaires, de telle sorte qu’elle peut exercer son influence sur ses voisins frontaliers  ». La Russie a certes perdu en puissance, mais compte comme avantage «  sa population plus homogène, son territoire plus compact, son économie plus ouverte  ». Le concurrent numéro 1 est bien la Chine, ce qui justifie la neutralisation préalable de la Russie  : «  Certaines mesures pouvant déstabiliser la Russie à faible coût pour les USA risquent d’entraîner des réponses rapides des Chinois qui, en retour, peuvent déstabiliser les USA  ».

La faille principale de la Russie est sa source principale de richesse  : l’énergie. La mesure phare consiste donc, pour les USA, à augmenter leur production énergétique pour inonder le marché de pétrole et de gaz à bas prix, diminuant les revenus des Russes  : «  les USA peuvent adopter des politiques destinées à augmenter la fourniture de pétrole au monde, ce qui en ferait baisser le prix, donc limiterait les revenus russes  ». Développer la capacité des pays européens à importer du gaz d’autres fournisseurs est une mesure à plus long terme. Mais cela ne suffit pas. Les sanctions sont une autre mesure, risquées parce qu’elles dépendent du soutien des autres pays, mais elles sont actuellement à l’œuvre. Enfin, dans le chapitre consacré aux mesures économiques en ce sens, le rapport propose d’aller plus loin, d’«  entraver l’exportation de pétrole et de gaz  », d’ «  imposer des sanctions  » (notamment interdire tout commerce avec la Crimée et, pour les secteurs financier, d’armement et pétrolier, l’exportation de biens, technologie et services) et de «  favoriser la fuite des cerveaux  ».

Les autres vulnérabilités économiques de la Russie exploitables par les USA sont selon ce rapport  : la baisse des investissements directs étrangers, vérifiable depuis 2014  ; la fuite du capital humain utile aux besoins civils et de défense  ; la crise démographique (après une baisse de la population, l’accroissement de la population russe dépasse tout juste 0). Les vulnérabilités politiques, pour leur part, sont  : l’absence de réelle opposition politique  ; l’inertie du système  ; l’absence d’idéologie cohérente. Sur le plan stratégique, ils estiment que la Russie manque d’alliés utiles  ; s’est aliéné l’opinion mondiale  ; pâtit d’un faible cours des marchandises. Mais, remarque le rapport, l’exploitation du manque d’alliés et de l’inimitié mondiale peut se retourner contre eux, car la dégradation des relations avec la Russie peut influer sur leurs relations avec d’autres pays, comme on le voit dans ce tableau (traduction de l’auteur de l’article, p. 42)  :

 

Actuelles vulnérabilités de la Fédération de Russie en matière de politique extérieure

Vulnérabilité Exploitabilité stratégique par les USA Coût potentiel de la stratégie américaine d’expansion pour le Gouvernement russe Impact potentiel de la stratégie américaine d’expansion sur la population russe Potentiel retour de bâton contre les USA et leurs alliés de la stratégie américaine d’expansion
Manque d’alliés utiles Considérable Isolement diplomatique accru Réduction des contacts politiques et culturels avec les Occidentaux et difficultés accrues pour les voyages internationaux Dégradation des relations avec la Russie, tentatives d’intérférer dans la politique d’autres pays
Aliénation de l’opinion mondiale Considérable Isolement diplomatique et économique accru Détresse économique qui risque de toucher les citoyens ordinaires bien plus profondément que les élites Dégradation des relations avec la Russie, tentatives d’intérférer dans la politique d’autres pays
Baisse du prix des marchandises de base entraînant une faiblesse de la «  diplomatie des ressources  » Incertaine mais potentiellement considérable Perte de revenus pour l’État Détresse économique qui risque de toucher les citoyens ordinaires bien plus profondément que les élites La baisse du prix des marchandises de base peut toucher des partenaires stratégiques des USA

 

Le chapitre consacré aux «  mesures géopolitiques  » consiste à provoquer une réaction de la Russie, afin de l’affaiblir militairement. En ce sens, «  fournir plus d’équipement et de conseil militaires pourront la mener à augmenter son implication directe dans le conflit (au Donbass) et le prix payé. La Russie répondra peut-être en montant une nouvelle offensive et en s’emparant d’une plus grande partie du territoire de l’Ukraine  ». Plus précisément, le rapport propose de continuer à «  fournir des armes létales à l’Ukraine  » (depuis 2014, le Congrès américain vote l’aide militaire)  ; à «  augmenter le soutien aux rebelles syriens  » en guerre contre El Assad, allié de la Russie  ; à promouvoir un changement de régime en Biélorussie  ; à exploiter les tensions au Caucase du Sud, bref à réduire l’influence russe en Asie centrale  ; à défier sa présence en Moldavie. Ce plan semble marcher à merveille, à en regarder l’année 2022. Concernant l’Ukraine, il est dit que «  l’extension de l’assistance américaine à l’Ukraine, incluant la fourniture d’armes létales, a des chances d’augmenter pour la Russie les coûts, en sang et en argent, de la conservation de la région du Donbass. Il faudrait à la Russie plus d’aide aux séparatistes, plus de troupes sur le terrain, ce qui conduirait à de plus grandes dépenses, des pertes en équipement et en hommes. Au final, cela deviendrait objet de controverse chez elle, comme au moment de la guerre en Afghanistan  ». Fixer la Russie en Ukraine, la poussant à l’escalade, participe du projet de pousser la Russie au-delà de ses capacités («  Such escalation might extend Russia  ; Eastern Ukraine is already a drain  »). À cette fin, le rapport propose un renforcement des capacités militaires des trois armes, ainsi qu’une augmentation des effectifs américains et de l’OTAN en Europe  ; plus d’exercices militaires de l’OTAN sur ce continent  ; le retrait américain du traité de non-prolifération nucléaire (FNI signé en 1987). En complément, la propagande n’est pas absente des propositions  : on propose de jouer sur la légitimité du régime, l’environnement interne  ; de priver la Russie de ses soutiens intérieurs et extérieurs en jouant sur la corruption, les protestations non-violentes.

Comme ce rapport le montre, les USA ont une stratégie cohérente d’isolement et d’affaiblissement de la Russie, prélude à des affrontements plus consistants avec les principaux rivaux économiques et militaires.

 


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Le Chicago Council of Global Affairs joue un peu le rôle d’une CIA parallèle.
  2. 2. James Dobbins, Raphael S. Cohen, Nathan Chandler, Bryan Frederick, Edward Geist, Paul DeLuca, Forrest E. Morgan, Howard J. Shatz, Brent Williams, Extending Russia. Competing from Advantageous Ground, rapport pour la Rand Corporation, 2019.

    https  ://www.rand.org/pubs/research_reports/RR3063.html

DOSSIER – II – Enjeux stratégiques mondiaux et régionaux – Autour de la guerre en Ukraine

1 avril 2023

 

Il est difficile aujourd’hui de s’informer sur les enjeux stratégiques mondiaux et régionaux autour de la guerre en Ukraine si l’on ne dispose que des moyens d’information largement diffusés. Si l’on ne nous dissimule rien au sujet des péripéties liées à l’agression russe, rien ne nous permet de nous éclairer sur les raisons de cette agression et les enjeux qui y sont attachés. Nombre de données, qui remontent à plusieurs décennies sont pourtant disponibles à ce sujet. On propose dans ce dossier d’en restituer quelques illustrations, sur la base de textes émanant plus spécialement de responsables politiques américains ou d’officines de sécurité  :

— Ainsi, dès 1997, Zbigniew Brzezinski, dans un livre très largement diffusé, le Grand Échiquier, posait déjà la nécessité stratégique d’affaiblir la puissance russe, bien que celle-ci ne se présentât plus comme un adversaire économique. Pour ce faire, il préconisait de soustraire l’Ukraine à son emprise, ainsi que ses zones méridionales.

 

«  Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un Empire en Eurasie  »

 

— Plus récemment (2015) Georges Friedmann, fondateur d’une société américaine de conseil, Stratfor, exposait la nécessité pour les USA d’affaiblir la puissance russe, de l’isoler du continent européen, de lui «  faire un peu mal  », ceci en soutenant les puissances en rivalité avec elle, notamment aux alentours de l’Ukraine, de la Mer noire et de la Baltique. Il n’ignorait pas qu’un «  cordon sanitaire  » à l’encontre de la Russie ne pouvait qu’être mal acceptée par cette puissance, en vertu «  des liens historiques qui la lient à ce pays  », et qu’en conséquence «  les Russes ne peuvent pas laisser faire  », qu’ils risquaient de s’engager dans une guerre qui les affaiblirait.

— Des arguments semblables sont présentés en 2019 dans un rapport de la Rand Corporation, think tank associant renseignement et questions de stratégie militaire. Le rapport analyse les «  vulnérabilités de la Russie  » dans le but de la pousser «  à la limite de ses capacités  ». Il s’agit de lui «  faire perdre son équilibre  », plus spécialement en la provoquant à des réactions qui l’enliseraient dans un conflit insoluble.

 

«  Fixer la Russie en Ukraine, la poussant à l’escalade, participe du projet de pousser la Russie au-delà de ses capacités.  »

 

— On présente aussi dans ce dossier une note de lecture tirée de l’ouvrage de Marc Endeweld, Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien, révélant des enjeux énergétiques et nucléaires qui impliquent des puissances du monde  : USA, Chine, Russie, Allemagne, France, sachant que le cas échéant un développement du nucléaire civil et militaire peut être envisagé dans le cadre ukrainien.

— Enfin, à propos du conflit dans le Haut Karabagh, sont encore évoquées les visées stratégiques des États-Unis et de la Russie, mais aussi d’Israël, de l’Iran et de la Turquie.

 

Revue de presse : Trois articles à propos du processus de l’ébranlement de l’ordre mondial

1 avril 2023

 

Les trois articles présentés ci-après se présentent comme, trois projections, trois focales à propos d’un même objet  : le processus de transformation du statu quo mondial.
Pour Éric Pomès et Mathieu Grandpierron, la période est marquée par une transition de puissance, passant d’un ordre mondial selon les règles de la puissance américaine à un autre selon celles de la Chine. Une telle transition ne remet pas en cause le régime économique capitaliste, plutôt les règles qui gouvernent la mondialisation en fonction de celui qui détient la puissance. Sur le même thème, en relation avec la guerre en Ukraine, Xavier Guilhou, se préoccupe plus largement de l’accélération du phénomène global de déconstruction de l’ordre du monde, achèvement de la pluriséculaire “parenthèse” au cours de laquelle «  l’occident contrôlait  » cet ordre. Il aborde aussi dans ce contexte la question de la plus grande dépendance de l’Europe et de la faiblesse profonde des États-Unis eux-mêmes. André Laramé pour sa part considère la nouvelle configuration mondiale, comme expression d’un changement d’ère, au sein de laquelle une mondialisation éclatée en blocs plus ou moins solidaires, remet en cause la liberté mondiale des échanges, au profit de politiques protectionnistes.


«  Transition de puissance  »  ?

 

Le mensuel de géopolitique Conflits de novembre publie un article de deux chercheurs à l’ICE, Éric Pomès et Matthieu Grandpierron, «  La transition de puissance au XXIe siècle  ». Ils cherchent à établir les caractères généraux et particularités actuelles des processus qu’ils nomment «  transition de puissance  », c’est-à-dire des modes de remplacement de la suprématie d’une grande puissance dans “l’ordre international”, par la suprématie d’une autre puissance, ou par un autre type d’ordre.

Les auteurs veulent rendre compte de profonds changements qui affectent les relations internationales. Ils observent une contestation de la suprématie des États-Unis venant «  au grand jour  » en 2014, et qu’on suppose donc plus souterraine avant ce moment.

Le caractère essentiel de cette période de «  transition de puissance  » est, selon eux, la rivalité entre deux grandes puissances, les États-Unis et la Chine – celles-ci contestant la suprématie de celle-là. Quelle que soit la pertinence de cette projection, lorsqu’elle suppose probable une transition de la Chine sur le mode de “l’accommodement”, elle tient compte de sa situation “ambigue”, c’est-à-dire tout à la fois liée aux règles internationales dans les échanges, et les contestant comme contrariant sa propre expansion.

Les auteurs voient en outre comme transitoire un état de choses dans lequel la suprématie américaine serait remplacée par un “ordre” avec plusieurs centres de décisions, dans chacun desquels une puissance grouperait autour d’elle d’autres pays, s’imposerait dans une partie du monde où elle seule aurait la suprématie. Il reste à établir si cela serait l’assurance de la transition qu’ils supposent, ou rendrait compte plutôt de tendances en cours vers une situation d’absence “d’ordre”.

Il est un élément éclairant de leur analyse lorsqu’est évoquée la situation de la puissance américaine. Sa primauté d’hegemon était acceptée par d’autres puissances et pays qui en bénéficiaient  ; ceux-ci tendent maintenant à remettre en cause leur soumission aux règles internationales favorisant la suprématie américaine, et donc aux moyens de leur imposition au monde. Cependant que les États-Unis recherchent des moyens de conserver leur suprématie, en dépit des règles de droit mêmes qu’ils revendiquent.

Les auteurs mettent aussi utilement en lumière le rôle et l’évolution du contenu du droit international dans la survenue, l’imposition, ou la contestation de la suprématie d’une puissance. Le droit international sert «  d’instrument de régulation des relations internationales  », à même de contraindre les comportements des États. C’est ainsi que la puissance qui a la suprématie, avec le consentement suffisant de puissances secondaires bénéficiant tant soit peu de l’ordre existant, «  profite de son pouvoir pour façonner et remodeler le droit international dans son intérêt  ». Ce qui peut se présenter comme “droit” au nom de principes défendus comme universels, se révèle assez facilement être surtout adapté aux intérêts de la puissance dominante, et son contenu assez “plastique” pour s’adapter auxdits intérêts dans chaque période. C’est pourquoi le contenu du droit international, loin d’être une vérité absolue et intangible, a évolué selon les périodes historiques, et la disposition des forces des puissances en présence. Les auteurs en montrent les différentes séquences, depuis le XIXe siècle, son évolution incluant ou excluant les petits pays, les pays vaincus, l’Union soviétique, ou encore des “États voyous”, selon la situation internationale et les jeux de puissances. Il ressort de façon plus globale de leur bilan, que l’ordre international et le droit international ont été marqués depuis un long temps par l’influence et la domination “occidentale”. Les positions des puissances montantes sont alors le plus souvent données comme «  contraires à l’ordre international  » et combattues «  au nom de la communauté internationale  ».

L’exposé des auteurs, qui rend compte de la profondeur de changements dans les relations internationales ne débouche pas sur une interrogation quant à l’existence des causes mêmes de cet affaiblissement de la suprématie américaine, et au-delà “occidentale”, sur les possibilités des pays qui la contestent, ni sur la nature de la situation “ambiguë” de la Chine. La recherche de puissance, de maintien ou de contestation de la suprématie, la défense d’intérêts ou l’invocation de principes idéologiques, s’ils sont des mobiles, ne sont pas des causes.


«  Déconstruction du monde  »  ?

 

Xavier Guilhou, ancien responsable de la DGSE dans les années 1980, publie dans la revue Conflits d’avril 2022, l’article «  Que nous apprend la guerre en Ukraine  ? Que la déconstruction de “l’ordre du monde” s’accélère  !  »

Dans le but d’éclairer le public et les décideurs, et comme préalable nécessaire à toute définition d’une stratégie nationale, l’auteur s’efforce de caractériser les profonds changements en cours dans les relations internationales et les règles qui les encadraient.

 

«  Les marqueurs d’une accélération de la bascule de l’ordre mondial sont là.  »

 

“Accélération” qui suppose que ce processus de basculement est antérieur à la guerre en Ukraine qui introduit l’article (avril 2022). Cette “bascule” voit les relations internationales se détacher de celles établies avec le Traité de Versailles (1919) puis les accords de Yalta (1945).

X. Guilhou replace le conflit en Ukraine en perspective. Les États-Unis ont «  un but de guerre  » «  éliminer leur adversaire  », la Russie, puissance non soumise, selon le schéma du “regime change”. Cette «  posture belliqueuse  » des USA ne laisse «  aucune marge de manœuvre aux Européens  », les sanctions prises contre la Russie – fait valoir l’auteur dès le mois d’avril – sont un «  piège qui se referme sur les Européens  ». Ce constat n’indique donc pas seulement une faiblesse des pays européens et de l’Union européenne, mais aussi l’amoindrissement de la suprématie américaine et l’advenue d’autres velléités d’indépendance, voire d’accession à la puissance. Signe encore d’un changement de configuration, l’auteur remarque que les négociateurs entre Russie et Ukraine ne se sont nullement trouvés [dans les semaines qui suivirent] être des pays d’Europe, mais la Turquie, Israël, la Chine.

«  La moitié de la population mondiale n’est pas concernée  » par le conflit en Ukraine, et «  pour la première fois les USA n’ont pas obtenu une adhésion totale  ». Le «  reste du monde  », montre X. Guilhou, a compris que les actuelles règles dictées par les USA n’assurent plus un ordre stable et «  qu’il était temps de se protéger  ». La Chine, l’Inde, l’Arabie Saoudite engagent la «  dédollarisation  » de leurs échanges et cela constitue «  un tournant majeur  » dans les relations internationales, dans la situation mondiale. Les guerres en Irak et Syrie, la fin des accords de Yalta, et la fin du Pacte de Quincy (qui avait instauré une alliance stratégique sur l’énergie entre USA et Arabie Saoudite en 1945).

 

«  Toute cette construction qui a assis la prééminence des États-Unis sur l’ordre du monde est définitivement morte.  » «  Nous sommes juste face à un retour de l’Histoire et à la fermeture d’une parenthèse où l’Occident a contrôlé “l’ordre du monde”.  »


«  Changement d’ère  »  ?

 

André Larané, directeur du site d’histoire et de stratégie herodote.net, identifie lui aussi, dans son éditorial du 24 novembre 2022, un «  changement d’ère  ». D’autres analystes décrivent un changement profond dans les relations internationales sous l’angle politique stratégique, sans que le rôle de l’économie et des relations économiques n’apparaissent beaucoup dans ce processus. André Larané s’intéresse plus à ces dernières, à l’évolution des règles commerciales et aux situations liées. Ce «  changement d’ère  » voit «  la fin d’un cycle  » de «  mondialisation  » qui s’est poursuivi depuis le Kennedy Round après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la création de l’OMC en 1994. Observant il y a vingt ans les prémisses d’un tarissement de la liberté sans freins des échanges internationaux, il supposait alors

 

«  la fin prochaine de cette mondialisation en entrevoyant la constitution de blocs plus ou moins solidaires  : Amériques, Europe-Russie-Méditerranée, Asie du sud et pays de l’Océan Indien, Extrême-Orient.  »

 

Il veut reconnaître aujourd’hui que ce n’est cependant pas le schéma qu’il voit advenir.

 

«  Nous nous en éloignons dans les faits pour des raisons qui tiennent plus à l’idéologie et aux aléas géopolitiques qu’à la rationalité économique.  »

 

En d’autres termes, selon l’éditorialiste, ce n’est pas une ère nouvelle qui advient, ni une “mondialisation” en quelque sorte éclatée, dans laquelle la formation de blocs d’intérêts économiques et commerciaux de pays (plus ou moins par parties du monde) prendrait la suite de la liberté des échanges sans obstacles politiques à l’échelle mondiale. Il observe la Russie détachée de l’Europe, peu de perspectives sérieuses de développement dans les pays méditerranéens et du Moyen-Orient, et la Chine à la peine dans son projet des Nouvelles Routes de la Soie. En Europe, «  la rébellion  » des électeurs et les fragilités industrielles révélées par la crise du Covid «  refroidissent les ardeurs libre-échangistes  ». La guerre en Ukraine «  a fait tomber les masques  ». Elle révèle d’une part la fragilité des liens dans l’UE, chacun agit d’abord pour se protéger  ; d’autre part que ces Européens divisés sont «  en matière militaire et stratégique  » «  plus dépendants que jamais  » des États-Unis, qui «  forts de leur toute-puissance militaire, usent ouvertement de celle-ci pour briser ce qui reste de l’autonomie européenne  ».

 

Le Monde diplomatique n° 820, juillet 2022 Compte-rendu de l’article  : «  FMI. Les trois lettres les plus détestées du monde  » Sous-titre  : “Dans les coulisses d’une machine à punir”

1 avril 2023

 

Le Monde diplomatique  : «  Un voile de mystère entoure le Fond monétaire international, dont les règles semblent fluctuer en fonction des motivations politiques  : austérité draconienne pour les uns, générosité sans borne pour les autres  ».

Cet article rappelle la genèse de l’institution du FMI, créée en même temps que la Banque Mondiale à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Les objectifs affichés  : éviter que les désordres économiques internationaux [du régime capitaliste] ne déclenchent de nouveaux conflits, en «  coordonnant les politiques monétaires  » dans le cadre de la reconstruction, en venant en aide aux pays en manque de devises par l’intermédiaire d’une Banque commune à laquelle les membres abondent. Deux fonctions pour le FMI  : surveiller et assister les différents pays, ce qui revient à leur dicter leur conduite lors des difficultés qu’ils affrontent. Une fois par an, tous les pays membres reçoivent une mission du FMI pour «  discuter de leur situation économique dans le cadre de notre surveillance régulière  ».

Sans entrer dans le détail de la création et des crises qui ont affecté le FMI, signalons que la France est elle aussi assujettie à ces “surveillances” et “conseils”, les équipes sont directement reçues par les ministres des Finances et le gouverneur de la Banque centrale. [Ainsi le 22 janvier 2022, le gouvernement a été invité à mettre en œuvre la réforme des retraites, tout en notant «  l’opposition populaire  » à cette réforme]. Certains pays sont sous surveillance intensive, comme la Grèce en 2007.

Une partie de “l’assistance” consiste en «  conseils techniques”, qui ressemblent beaucoup à une tutelle pour certains pays  : aide informatique, écriture de rapports à la place des responsables. Elle consiste plus généralement en prêts assortis de conditions draconiennes  : le FMI ne prête que sur la base d’un programme d’ajustement imposé aux pays membres demandeurs. «  On n’est pas là pour faire de la charité  » (Strauss Kahn).

La conditionnalité des prêts peut concerner la réduction des fonctionnaires, la réforme des entreprises publiques, le système de sécurité sociale, les privatisations, à coup de mesures d’une extrême sévérité, sans anesthésie, «  une chirurgie de guerre  » (Michel Camdessus). Pour le FMI, la «  maladie financière ne s’attaque qu’à des sujets déjà malades qu’il convient d’opérer  ». Ainsi en 1998, le président indonésien Suharto s’est vu contraint d’abandonner la souveraineté économique de son pays en échange de l’aide du FMI. Les aides et les conditions auxquelles elles sont soumises se passent le plus souvent sans consultation des Parlements. Ceci avant même d’avoir reçu les fonds. Les décisions du Conseil d’administration évitent le passage au vote jusqu’à ce que l’unanimité soit garantie. Les oppositions ne peuvent être formulés qu’oralement, quitte à être sanctionnées par la «  capacité de nuisance des États-Unis  »[1].

Les États-Unis jouent un rôle prépondérant dans le conseil d’administration, en fonction des montants qu’ils versent au FMI. Ils sont les seuls à disposer d’un droit de veto. Et seuls quelques pays disposent d’une voix propre  : France, Royaume-Uni, Allemagne (1960), Japon (1970), Chine (1980). D’autres pays groupés sans cohérence géographique ne disposent que de porte-paroles via des directeurs exécutifs.

En 2008, Kiev avait sollicité l’aide du FMI moyennant une dose d’austérité insupportable, le Président Ianoukovitch avait refusé, le FMI avait alors supprimé ses versements. La Russie proposait alors un prêt de 3 milliards d’euros. À la suite de la “révolution” de Maidan, Ianoukovitch sera renversé en 2014, dès lors un prêt sera accordé à l’Ukraine par le FMI en 2015 (réduction de 20 % de la dette privée, échelonnement des remboursements). L’Ukraine est cependant déclarée en arriéré de paiements à un créditeur souverain (la Russie). Les règles du FMI dans ce cas devraient interdire la poursuite des versements du FMI. La règle se trouve modifiée, Kiev a fait défaut sur sa dette à l’égard de Moscou, mais le FMI continue à lui prêter assistance. (Il n’en a pas été de même pour la Grèce).

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 2000, Joseph Stiglitz qualifiait ainsi le FMI  : «  Si l’on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraissent contradictoires et intellectuellement incohérents  ».

    À noter qu’une pseudo réforme du FMI avait eu lieu en 2010, avec léger changement du rapport de forces dans les votes  : États-Unis de 16,7 % à 16,5 %  ; Chine de 3,8 à 6, Inde de 2,3 à 2,6. Il faudra six ans pour que le Congrès américain donne son feu vert. Dès lors, la Chine et plusieurs pays asiatiques et du Sud multiplient les initiatives visant à créer de nouvelles institutions monétaires. La moitié de la dette des pays pauvres est désormais due à la Chine.

    En 2020, la dette mondiale, publique et privée a bondi de 28 % pour atteindre 256 % du PIB global. «  C’est un peu comme si l’incendie s’était décuplé alors que le diamètre de la lance des pompiers n’avait pas changé  ».

Face à un ordre occidental discrédité – Propos de Xi Jinping, Modi, Poutine

1 avril 2023

 

Depuis la fin d’un monde ordonné autour de la polarité entre deux régimes économiques [capitalisme/socialisme], la mondialisation capitaliste a pu déployer librement les contradictions qui la traversent. Les rivalités entre puissances se sont exacerbées et de nouveaux prétendants à l’hégémonie ont pris leurs marques.

Le processus de remise en cause de l’ordre mondial dans l’orbe des USA s’est déployé dans la foulée, faisant l’objet de discours politiques de la part de prétendants potentiels. On a choisi de restituer de façon littérale quelques bribes de tels discours, prononcés à l’occasion de forums ou autres conférences par des dirigeants de puissances majeures, telles que la Chine, l’Inde et la Russie[1]. Il va de soi qu’il ne s’agit pas d’une analyse des positions stratégiques de ces divers protagonistes.


Chine  : Xi Jinping

 

Pour le président Chinois, Xi Jinping, «  le monde se trouve une fois de plus à la croisée des chemins  »,

 

«  … à un carrefour de l’histoire  » ce qui n’épargne aucun pays. Ce monde «  entre dans une nouvelle période de turbulences et de transformations.  »

 

Tout en déplorant cet état de fait, Xi Jinping constate les effets néfastes qui en découlent  :

 

«  les tensions géopolitiques et les changements dans l’échiquier économique exercent des impacts négatifs…  »

 

S’agit-il pour lui seulement d’une crise mondiale par successions et adjonctions de calamités (Covid-19, crises alimentaires et énergétiques, la dette, etc.) ou bien d’une détérioration plus profonde où «  des facteurs d’instabilité et d’incertitude se multiplient  »  ?

La situation mondiale est selon lui gravement affectée par «  l’unilatéralisme  », «  le protectionnisme  », «  l’hégémonisme  », «  la mentalité de la guerre froide… devenue archaïque…  » qui réapparaissent et s’étendent. Ces facteurs vont à l’encontre du développement de l’économie et du marché mondial.

 

«  Les chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales sont mises à mal  ».

 

La position de domination que se sont arrogées les puissances occidentales est remise en question  :

 

«  … la recherche d’une domination hégémonique, la volonté d’imposer la politique du plus fort et les tentatives d’intimidation au moyen de l’abus de puissance, de brutalités exercées sur les pays faibles, de l’accaparement de richesses, du pillage et du jeu à somme nulle ont de graves impacts…  »

 

La division nocive entre «  groupes  » ou «  blocs  » est facteur de division et d’entrave au progrès global  :

 

«  Le clivage idéologique, la politique des groupes et la confrontation des blocs ne font que diviser le monde et entraver le développement mondial et le progrès de l’humanité.  »

 

Il souligne «  le grave déficit de gouvernance mondiale  », plus spécialement dans les échanges économiques, ce qui rend nécessaire une réforme de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) avec la participation active de la Chine.

 

«  Nous devons participer pleinement et en profondeur à la réforme de l’Organisation Mondiale du Commerce…  »

 

Il devrait en être de même pour la “gouvernance mondiale”. Une forme de reconnaissance de la Puissance chinoise et une participation plus notable dans la «  gouvernance mondiale  », une évolution de «  l’ordre international  », sont aussi requis, pour un ordre plus juste  :

 

«  Nous devons prendre une part active dans la gouvernance mondiale pour faire évoluer l’ordre international dans un sens plus juste et plus rationnel et offrir une garantie à la paix et à la stabilité en Asie-Pacifique et dans le monde.  »

 

Le précarré chinois, «  l’Asie-Pacifique  », zone de libre-échange, constituera la base «  d’un nouveau système d’économie ouverte de niveau plus élevé…  » Le «  marché  » et «  les lois de l’économie  » [capitaliste] ne sont pas récusés, mais plutôt les obstacles qui empêchent le développement des échanges mondiaux et la place de la Chine dans ce cadre  :

 

«  Nous devons continuer de préserver le système commercial multilatéral centré sur l’OMC, de faire avancer activement la réforme de l’OMC, de promouvoir la libéralisation et la facilitation du commerce et de l’investissement et de construire une économie mondiale ouverte…  »

 

La réforme de l’OMC devra aller de pair avec celle du FMI, ce qui permettrait d’associer aux visées chinoises des «  pays à faible revenu  »  :

 

«  Le Fonds monétaire international doit accélérer la réallocation des droits de tirage spéciaux (D.T.S.) aux pays à faible revenu.  »


Inde  : Narendra Modi

 

Le premier ministre indien conteste comme Xi Jinping l’ordre mondial et l’incapacité des puissances et institutions mondiales à en résoudre les problèmes, outre le changement climatique et la pandémie, les ravages qui se manifestent dans le domaine économique  : chaînes d’approvisionnement globales en ruine, «  pénurie de biens essentiels à travers le monde  »  :

 

«  les institutions multilatérales telles que l’ONU ont échoué sur ces questions  » relatives aux dévastations mondiales.  »

 

Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères, S. Jaishankar, affirme plus nettement dans son livre The india Way, Strategies for an Uncertain World, son rejet de la domination occidentale, qui aurait selon lui «  trop durée  » et qui laisse présager une issue inéluctable et périlleuse. Une alternative doit être mise en place.

 

«  La clé de la longévité occidentale tient à l’ensemble des institutions et des pratiques qu’elle a établi durant sa période de domination […] Mettre en place des alternatives est un défi immense. Mais […] cela finira par arriver.  »

 

Selon le premier ministre, l’année 2047 se présente comme une échéance possible pour faire de l’Inde une «  puissance dominante  », d’où son slogan  : «  India First  ».

Dans le même sens, Narendra Modi préconise de «  créer un nouvel ordre mondial  » qui selon le ministre des Affaires étrangères pourrait se réaliser en suivant une pente “douce”. L’Inde devrait s’affirmer comme «  puissance douce  » grâce à ses traditions, à hindouisme, susceptibles de convaincre l’opinion publique mondiale. Ainsi pourraient se trouver résolus «  les conflits mondiaux et les dilemmes de notre temps.  » affirme Modi. L’Inde se présente comme porteuse des intérêts de l’humanité  :

 

«  Il est de notre responsabilité de développer les connaissances du monde avec l’intellectualisme issu de notre culture millénaire  ».

«  L’Inde se doit de considérer «  tous nos amis du Sud qui ont été les compagnons de route de l’Inde sur le chemin du développement  ».

 

Pour faire adhérer les “puissance du Sud” aux visées mondiales indiennes, C’est aussi au nom «  d’une société pillée pendant des siècles par les attaques étrangères et le colonialisme  » qu’il convient de porter cette revendication mondiale pour «  nous libérer d’une mentalité coloniale  ».

Jaishankar, le ministre des Affaires étrangères, envisage aussi l’alliance avec la Chine pour contrecarrer l’ordre occidental  :

 

«  L’Inde et la Chine gardent à l’esprit qu’elles contestent toutes les deux l’ordre établi par l’Occident  ». «  Les deux pays poursuivent le même effort de créer un monde plus équilibré.  »

 

Au sein de cet équilibre recherché, la Russie trouverait sa place. Il convient  :

 

«  de préserver la force et la stabilité de la Russie…  »


Russie  : Wladimir Poutine

 

Wladimir Poutine conteste lui aussi l’ordre mondial que les pays occidentaux et les USA imposent au monde. Selon lui, «  le monde moderne traverse une période de changements spectaculaires.  »

Ces «  changements  » rapides et de grande ampleur touchent les domaines suivants  : l’économie, la finance, les relations internationales. Ils ont conduit à des effets néfastes, résultat «  d’erreurs systémiques  » dont les protagonistes sont ciblés  :

 

«  [c’est le] résultat d’erreurs systémiques dans les politiques économiques de l’administration américaine actuelle et de la bureaucratie européenne.  »
«  Le monde a été poussé dans cette situation par de nombreuses années de politiques macroéconomiques irresponsables de la part des pays dit du G7, notamment des émissions incontrôlées de monnaie et l’accumulation de dettes non garanties. Et ces processus n’ont fait que s’accélérer, s’intensifiant avec le déclenchement de la pandémie du coronavirus en 2020 …  »

 

La responsabilité revient à l’Occident qui prétend maintenir un ordre «  à sens unique  ».

Selon Poutine, les «  instances internationales s’effondrent, elles sont défaillantes  ». «  L’ordre mondial unipolaire est terminé…  », «  de nouveau centres de force ont émergé sur la planète…  »

Les arguments de Poutine à l’encontre de cet ordre à sens unique, ne se positionnent pas exactement sur les mêmes thèmes que les dirigeants de l’Inde et de la Chine. S’agissant de la Russie, il met davantage l’accent sur une «  coopération internationale  » fondée sur la “souveraineté politique”, “l’indépendance économique”, et ce qu’il nomme la “justice historique”. Il s’agit selon lui de préalables pour parvenir à «  approfondir la coopération internationale  »  :

 

«  […] il est important pour nous non seulement de défendre notre souveraineté politique, notre identité nationale, mais aussi de renforcer tout ce qui détermine l’indépendance économique du pays, son autosuffisance et son indépendance financière personnelle et technologique.  »

 

Le président russe ne préconise pas pour autant pour la Russie «  l’auto-isolement  », «  l’autarcie  ». La coopération internationale se construit entre «  intérêts nationaux  » au moyen de «  projets communs  » qui n’excluent pas «  les entreprises occidentales [celles-ci continuant] à travailler avec succès sur le marché russe.  »

Il n’y a pas d’autre alternative

 

«  [Seuls], les États forts et souverains  » institueront «  les règles de fond du nouvel ordre mondial  » ou ils seront «  condamnés à devenir ou à rester une colonie impuissante.  »

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. - Discours de Xi Jinping, les 17 et 18 novembre 2022 à Bangkok et le 16 octobre 2022 lors du rapport du XXe Congrès du PCC.

    – Narendra Modi, citations extraites d’un article du Figaro du 27 novembre 2022 : «  G20, pourquoi l’Inde de Modi va-t-elle refonder l’ordre mondial  ».

    – Wladimir Poutine, Discours au Forum économique international de Saint-Pétersbourg du 18 juin 2022.

“Le monde à la dérive” – le point de vue d’un diplomate indien Shiv Shankar MENON «Personne ne veut l’ordre mondial actuel. Comment toutes les grandes puissances – même les États-Unis – le remettent en cause »*

1 avril 2023

 

Les manifestations d’un bouleversement en cours dans ce qui apparaissait comme un “ordre mondial” relativement stable sont aujourd’hui prises en compte par un certain nombre de commentateurs qui signalent que ce bouleversement va de pair avec un rejet du monde “occidental” par un nombre croissant de peuples et d’États, mais les spécialistes l’inscrivent au sein d’un processus historique. Il n’en est pas de même pour Shiv Shankar Menon, un diplomate indien, qui s’efforce d’appréhender de tels bouleversements en les mettant en rapport avec le cours général des événements. Ce que l’on appelle “l’ordre international” est selon lui en cours de désintégration  : le monde, quoi qu’il advienne, n’est plus susceptible d’exister sous ses formes antérieures.


L’ordre mondial “occidental” récusé

 

Après la Seconde Guerre mondiale, dans la partie du monde où régnait l’ordre capitaliste, s’était ouverte une période de suprématie des États-Unis “ordre” régi selon ses règles économiques, juridiques et politiques. Cet ordre se présentait comme «  ouvert  » et «  libéral  ». Toutefois, ce qu’on pourrait caractériser comme le régime capitalisme de l’après-guerre n’avait pu investir qu’une partie du monde, une autre s’efforçait d’édifier un autre régime économique [mode socialiste et production et d’échange]. L’existence de ce pôle non seulement limitait le processus de mondialisation capitaliste, mais créait des conditions de développement d’un type nouveau dans l’ensemble du monde.

La présence de ce pôle socialiste en voie d’édification dans le monde fut interrompue avec la chute de l’URSS en 1991, ouvrant la voie à une période historique marquée par de nouvelles contradictions [inhérentes au mode capitaliste de production], soumettant pour l’essentiel la quasi-totalité du monde à une domination américaine, qui se prévalait des «  valeurs de la démocratie  », et d’une «  primauté du droit  » auto-proclamée. De fait, précise, S. Menon, cette suprématie reposait «  sur la domination et les impératifs du pouvoir militaire, politique et économique des États-Unis  ». Il ne s’agissait pas pour autant de pure contrainte.

Toutes les puissances, y compris la Chine, se sont longtemps «  arrangées  » de cette suprématie américaine, qui allait de pair avec une expansion sans freins du mode dominant de production et d’échange.

 

«  Pendant la majeure partie de l’ère qui a suivi la fin de l’Union soviétique, la plupart des puissances, y compris la Chine montante, ont généralement suivi l’ordre des États-Unis.  »

 

Ces «  arrangements  » semblent désormais, «  être une chose du passé  » et remis en cause. Toutes les puissances souhaitent changer cet “ordre”.


Plus d’ordre global, chacun suit son chemin et prétend l’imposer au monde

 

Ce que l’on pourrait ici nommer la “glorieuse” expansion libre du règne du capital a en effet montré le peu de stabilité qu’on pouvait attendre d’un tel “ordre”. La “mondialisation” capitaliste, sans lisière, soumise à ses propres lois “anarchiques” ne pouvait qu’entrer en crise. La crise de 2008 l’a clairement rappelé au monde, poussant chaque État, petit ou grand, isolément ou en coalition, à défendre ses propres visées, au “chacun pour soi”, à la volonté de “réviser” les règles et le droit qui régissent les rapports entre puissances. Les États-Unis eux-mêmes, indique Menon, ont besoin de modifier “l’ordre du monde”, de déroger aux règles et institutions mêmes qu’ils ont instaurées et défendues, et aux principes qu’ils ont posés comme supérieurs  :

 

«  De moins en moins de pays, y compris ceux qui ont construit l’ordre international précédent, semblent déterminés à le maintenir. […] Beaucoup de pays sont mécontents du monde tel qu’ils le voient et cherchent à le changer à leur propre avantage.  »

 

Chaque puissance, observe Menon, entend désormais faire prévaloir ses propres fins, assurer la maîtrise de ses propres affaires, voire prétendre «  changer l’ordre  » du monde selon ses propres visées, avec l’invocation de ses propres “valeurs” ou de son ancestrale “sagesse”. Les prises de position de la Chine sont à cet égard particulièrement explicites. Elle «  cherche à changer l’ordre mondial  »  :

 

«  La Chine a été le plus grand bénéficiaire de l’ordre mondialisé mené par les États-Unis. Elle veut maintenant, pour reprendre les mots du président Xi Jinping, “prendre la scène”  ».

 

Une «  pléthore d’autres puissances  » affichent leur intention de jouer – ou jouer à nouveau – un plus grand rôle international et plus autonome. L’Allemagne voit la situation du monde à un tournant (Zeitenwende) et se demande comment ses intérêts vitaux pourront “naviguer” dans la nouvelle situation qui s’est créée, notamment depuis la guerre en Ukraine. Le Japon est dans une situation similaire. L’Inde entend également désormais peser de tout son poids au plan international, plus spécialement dans le domaine économique.

Le cas de la Russie est un peu différent.

 

«  Pour sa part, la Russie ne s’est jamais vraiment intégrée à l’ordre mondial dans lequel les puissances occidentales ont tenté de la comprimer dans les années qui ont suivi immédiatement la fin de la guerre froide.  »

 

Quant aux petites puissances, elles ont, selon Menon, elles aussi perdu confiance dans la légitimité des institutions mondiales gouvernées sous égide américaine car elles leur interdisent le développement d’une économie autonome et ne prévoient aucun allégement de la dette qui les prend littéralement à la gorge. En outre, une série d’interventions dans des affaires intérieures, de “régime change” – sans profit pour les populations concernées – nourrissent l’incertitude, discréditant les institutions mondiales dominantes et le droit taillé à leur mesure dont ils sont juges pour tous les autres.


«  Une sorte d’anarchie  »

 

Dès lors que l’ordre mondial gouverné par quelques puissances, et au premier chef les États-Unis, se trouve remis en cause par ceux mêmes qui l’ont mis en place, la question se pose  : un autre “ordre mondial” peut-il pour autant s’instaurer  ? Et quelle puissance pourrait en être promotrice  ? La puissance chinoise, au développement économique éclair, peut se présenter comme concurrente des États-Unis pour la première place. La période qui s’ouvre se demande Menon, pourrait-elle alors se structurer de la même façon que lors de la “guerre froide” qui opposait “deux blocs”, aux régimes économiques antagoniques, capitalisme et socialisme, l’un sous suprématie américaine, l’autre lié à l’Union soviétique  ? Il ne le pense pas. Il met en évidence le fait que la situation présente n’est pas comparable. Du fait du renforcement immédiat et versatile de certaines alliances, il n’y a ni régimes économiques, ni “blocs” géo-politiques, séparant le monde de cette façon.

Aucune puissance ne propose aujourd’hui, indique-t-il, une alternative semblable à «  l’appel du communisme et du socialisme aux pays en développement dans les années 1950 et 1960  » tel qu’il se présentait lorsque l’existence de l’Union soviétique proposait au monde entier une véritable alternative. Contrairement à la situation qui séparait alors socialisme soviétique et camp “occidental” [i.e. les pays capitalistes] –, il n’y a plus aujourd’hui de polarité antagonique entre régimes économiques. Chine et États-Unis sont aujourd’hui dans une «  interdépendance économique  » au sein du monde capitaliste  :

 

«  La Chine, n’offre pas une alternative idéologique ou systémique, mais attire d’autres pays avec des promesses et des projets financiers, technologiques et d’infrastructure, et non des principes.  »

 

En d’autres termes, c’est parce qu’elle était socialiste que l’Union soviétique et ses alliés avaient pu échapper aux “lois” qui gouvernent l’expansion démesurée du capitalisme. Sa réalité en tant que puissance avait aussi ouvert un forum politique pour les peuples et petites nations. Dans la situation présente en revanche, indique Menon, la Chine ne remet en cause que «  des aspects  » de l’ordre «  libéral occidental  », sans en changer les fondements. Sa perspective se borne à modifier ce régime dans le sens de son intérêt, de l’adapter à sa propre formation économique et politique.

Si l’on reprend les termes de Menon, dans la période actuelle, l’opposition entre ces puissances n’est au fond ni «  idéologique  », ni «  systémique  ». Le processus en cours ne va pas dans le sens de la constitution d’un “nouvel ordre”. Le monde au contraire «  se fragmente  »  :

 

«  L’économie mondialisée se fragmente en blocs commerciaux régionaux, avec des tentatives de découplage partiel dans les domaines de la haute technologie et de la finance, et des querelles toujours plus féroces entre les puissances pour la primauté économique et politique.  »

 

Ce mouvement ne touche pas que les grandes puissances, «  beaucoup de pays sont mécontents du monde tel qu’ils le voient et cherchent à le changer à leur propre avantage  ».

 

«  Cette tendance pourrait conduire à une géopolitique plus fâcheuse, plus litigieuse et à des perspectives économiques mondiales plus médiocres.  »


«  Un monde à la dérive  »

 

Il ne peut pas dans ces conditions advenir de nouvelle “guerre froide” semblable à celle des années 1945-1991, car il n’existe plus “deux blocs” aux régimes économiques antagoniques. Dès lors, si «  aucun pouvoir unique ne peut dicter les termes de l’ordre actuel, et [puisque] les grandes puissances ne souscrivent pas à un ensemble clair de principes et de normes  », quel monde et quelles relations internationales peuvent-ils advenir, s’interroge Menon  ?

 

«  La géopolitique devient plus fracturée et moins cohésive.  »

«  Nous nous trouvons dans un monde dans lequel chaque pays suit son chemin.  »

«  Une sorte d’anarchie s’insinue dans les relations internationales – non pas l’anarchie au sens strict du terme, mais plutôt l’absence d’un principe central d’organisation ou d’hégémonie.  » «  Dans ce processus, un monde beaucoup plus dangereux émerge.  »

 

On constate l’incapacité de chacune des puissances à instaurer un ordre mondial selon un quelconque principe et des règles acceptables par les autres. Chaque puissance tend à se replier sur ses intérêts propres, développe ses capacités militaires. Plutôt que de travailler à un ordre stable, les états forgent et forgeront des coalitions multiples et variables pour chaque problème particulier, aucune large entente acceptable n’étant susceptible d’émerger. En «  chevauchant les divisions  » entre grandes puissances, en rééquilibrant sans cesse leurs relations avec eux, les petits pays, comme ils tendent déjà à le faire, défendront leurs propres intérêts  :

 

«  les pouvoirs vont probablement s’embrouiller de crise en crise à mesure que leur insatisfaction à l’égard du système international et les uns avec les autres grandit, dans une forme de mouvement sans mouvement.  »

 

Cela expose plus largement, selon nous, l’impasse destructrice où conduit une économie fondée sur une finalité capitaliste [non d’abord de satisfaction des besoins sociaux humains] dans l’incapacité de réaliser les valeurs qu’elle affiche. Ce qui paraissait un “ordre” stable – et qui l’était relativement durant toute une période – s’avère déboucher sur un monde fragmenté, sans règles que l’on puisse communément admettre et respecter, un monde de danger, d’incertitude, de conflits, de désordre.

Le processus de transformation en cours n’est donc pas une avancée historique, porteuse d’une maîtrise de l’humanité de ses propres créations.

Sans cap ni gouverne, «  le monde est à la dérive  ».

 


 

* 3 août 2022, foreignaffairs.com

 

Fin du droit international et imposition d’un ordre mondial impérial *

1 avril 2023

 

Bien que le droit international soit toujours invoqué plus spécialement à propos du conflit russo-ukrainien, le processus de déconstitution du droit international est depuis longtemps engagé, au profit de ce qu’on pourrait nommer un droit mondial de forme impériale. Sans même évoquer ici la négation de ce droit au profit d’interventions armées du “monde libre” sur des États souverains, de «  droit d’ingérence  », de «  droits humanitaires  » supérieurs, ce processus s’est révélé au grand jour à l’occasion de l’intervention de l’OTAN en République de Yougoslavie en 1999. Comme si les grandes puissances “occidentales”, maîtresses du jeu mondial, semblaient toujours décider arbitrairement du contenu du droit qui leur convient, pour l’imposer au reste du monde, sans que le contenu d’un droit international effectif ne puisse leur être opposé (plus spécialement depuis la fin d’un pôle socialiste dans le monde).


De l’état de droit à l’état de fait

 

Historiquement, le droit international se présentait comme un droit élaboré entre puissances égales, mises sur le même plan, quelles que soient leurs puissances relatives. Les relations entre États devaient s’établir dans un cadre convenu, réglé, aux termes d’accords négociés, consentis protocolairement. Ce socle de relations réciproques constituait un élément de référence entre nations. Ce droit mettait fin, du moins formellement, au non droit marqué par l’oppression des États les plus forts sur les États les plus faibles. Il n’admettait pas le droit “d’ingérence” que s’attribuaient des puissances majeures sur des État tiers.

Balbutiant jusqu’au XVIe siècle, le droit international s’est élaboré lorsque des États nationaux se sont formés et ont pu affirmer institutionnellement leur souveraineté, leur indépendance, s’engageant à assurer la sécurité des personnes et des biens de leurs nationaux. Après la Première Guerre mondiale et la Révolution soviétique, l’institutionnalisation de ce droit au plan mondial trouva les conditions pour se mettre en place. Une instance de concertation internationale obligatoire fut instituée, médiation raisonnée en cas de conflits, ceci au sein de ce qui fut dénommé la Société des Nations (l’intitulé n’étant pas sans importance).

En 1941, au cours de la Seconde Guerre mondiale, un «  système de sécurité générale établi sur des bases les plus larges  » (que celles de la SDN) fut projeté, notamment à l’instigation de Roosevelt et Churchill. La dénomination retenue est ici encore significative, le terme de nation est mis en avant, dans la terminologie d’une Organisation des Nations Unies. La déclaration de cette organisation des Nations Unies fut affirmée en janvier 1942, suivie par la déclaration de Moscou en 1943, les conférences de Dumbarton-Oaks en 1944 et de Yalta en 1945, qui marquent les étapes préparatoires à la Conférence de San Francisco qui en 1945, aboutit à la signature de la Charte des Nations Unies. Les pays de l’ONU s’engagent à unir leurs forces pour maintenir la sécurité et la paix internationale. L’ONU institue aussi une structure de médiation entre États.

La Charte de l’ONU n’est pas une constitution cosmopolite, indique John Rosenthal[1]. C’est un traité, qui présuppose donc la liberté d’action – ou en d’autres termes la souveraineté des États qui en sont parties prenantes. Cette institution de droit international existe et pose formellement la question du droit, dans un contexte différent de celui de l’entre-deux-guerres, dans une situation historique où il n’est plus possible de concevoir les relations entre les nations, sans instances et sans droit international institué.

En 1999 pourtant, l’OTAN va déployer sa force de frappe sur le sol souverain de la République fédérale de Yougoslavie, au motif de mettre un terme à l’oppression que feraient peser les Serbes sur la minorité dite “albanaise” de la province du Kosovo. Bien que la Yougoslavie n’ait pas violé le droit international, qu’elle ait prétendu défendre «  son intégrité territoriale contre des mouvements sécessionnistes (Kosovar)  », l’opération se fait avec l’approbation de ce qui est nommé «  la communauté internationale  ».

L’attaque de l’OTAN se trouve justifiée par Vaclav Havel, alors dirigeant de la République tchèque  :

 

«  [Elle] n’est pas advenue comme un acte d’agression irresponsable ou comme un outrage au droit international. Elle procède au contraire du respect d’une loi qui se situe plus haut que celle qui protège la souveraineté des États. […] Tandis que l’État est une création humaine, les êtres humains sont la création de Dieu.  »

 

Mais qui décide du contenu de la volonté de Dieu  ? Il est intéressant de noter, comme le fait John Rosenthal, que le principe idéologique “spontané” selon lequel  : “contre la dictature tout est permis” était déjà énoncé avant l’attaque de l’OTAN et sous une forme plus sophistiquée par les deux philosophes politiques les plus célébrés d’Europe et des États-Unis, c’est-à-dire respectivement Jürgen Habermas et John Rawls. Rawls dans le Droit des gens (1993) [écrit]  :

 

«  Les sociétés respectueuses du droit existent dans l’état de nature vis-à-vis des régimes hors-la-loi  ».

 

Quant à Habermas il proclame, dans une veine similaire bien que plus contournée  :

 

«  Dans la mesure où des valeurs universalistes orientent une population accoutumée à de libres institutions, et définissent aussi la politique extérieure, une communauté politique républicaine n’agit pas plus pacifiquement en général, mais les guerres qu’elle mène ont un caractère différent. La politique étrangère de l’État change en accord avec la motivation de ses citoyens. Le déploiement de ses forces militaires n’est plus exclusivement déterminé par une raison d’État essentiellement particulariste mais aussi par le désir de promouvoir l’extension internationale d’États et de gouvernements non autoritaires.  »

 

[L’attaque de l’OTAN contre la Yougoslavie représente en ce sens] «  un bond en avant sur le chemin qui va du droit international des États […] jusqu’au droit cosmopolite de la société civile mondiale  ».


De l’état de fait au “nouveau” droit international

 

Le “nouveau” droit international s’établit ainsi par et sur le fait accompli, d’où découlent des “rapports inter étatiques”, c’est-à-dire d’États supposés jusqu’ici avoir existé entre eux à “l’état de nature”. Ces rapports s’imposent aux États, hors de tout cadre préalablement établi, promulgué et reconnu.

Les bases de ce “droit” nouveau s’établissent en fonction de formes elles aussi “nouvelles”, se posant selon les cas comme droit au territoire, droit religieux, droit humain, droit divin, droit humanitaire, “droits collectifs” des peuples ethniques, droit à l’identité, droit culturel, droit de mener une guerre au nom de la civilisation, droit de renverser un régime qualifié pour ce faire de dictature. Ce “nouveau” droit mondial balaie, ouvertement, et sur un large spectre, à grande échelle, le politique et les règles juridiques entre nations du monde. Il devient ainsi apparemment légitime, écrit John Rosenthal, que  :

 

«  les “communautés politiques républicaines” satisfassent leur “désir” par l’usage de la force contre les gouvernements autoritaires.  »

 

Dans ce cas de figure, ce “nouveau” droit mondial empiète sur la compétence des cours nationales. Il détruit l’ancien ordre international, c’est en cela qu’il est “nouveau”. Il isole les États, neutralise leur capacité de résistance, passe au-dessus des institutions internationales reconnues.

Établissant un parallèle qu’on peut récuser, avec une situation historique antérieure, John Rosenthal précise encore à ce propos  : c’est entre le milieu et la fin des années 30 que les théoriciens nazis du droit commencèrent à promouvoir une telle “rénovation” du droit international. Peu de temps après l’occupation allemande et le démembrement de la Tchécoslovaquie, Carl Schmitt célébrait la réussite de ses collègues (et de lui-même) à cet égard  :

 

«  La science allemande du droit international, écrivait-il, a lancé une initiative très significative au cours des dernières années, afin de transformer le droit international d’un simple ordre inter-étatique [zwischenstaatlichen Ordnung] en un droit authentique des peuples [Recht der Völker]  ».

 

En substituant les peuples (“ethno-culturels”) aux nations et États historiquement constitués, on sapait déjà les fondements des institutions souveraines. Il poursuit  :

 

«  La notion de droit international sans États souverains est aussi peu cohérente que celle de droit civil sans personnes libres. Si tant est que le droit existe, il faut qu’il y ait des sujets du droit, formellement autonomes les uns vis-à-vis des autres et dont les droits et obligations soient précisément codifiés par le droit. Si les sujets autonomes du droit international ne sont pas les États, qui sont-ils  ? S’ils sont supposés être des individus, comme dans le droit civil, alors nous ne parlons pas en fait de droit international mais plutôt d’un droit cosmopolite dans lequel se dissoudraient les droits nationaux particuliers.  »


Sous le “nouveau droit”, des repartages en cours  ?

 

En débordant un peu sur le propos de John Rosenthal, on peut inférer de ce qui précède que les puissances du “camp occidental” sont parvenues, durablement ou non, à faire régner un ordre “nouveau” sur le monde, ordre qui ne reconnaît plus les formations historiques en États et le principe d’égalité des nations. Dans ce contexte d’anarchie, l’universelle compétence de l’ONU «  fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres  » est escamotée, l’institution internationale, parce qu’elle peut mettre en œuvre des mécanismes de médiation, d’interposition, de recours et de surveillance, est neutralisée et en voie de coma annoncé. Les puissances de ce “camp” s’arrogent un droit d’ingérence qu’elles appliquent au cas par cas, en fonction de légitimations de divers ordres, prétendument éthiques, qui recouvrent des motifs factuels moins honorables, ne visant pas à faire triompher le droit commun de l’humanité, ni même à protéger réellement les “minorités”.

Comme par le passé, cette déconstitution du droit, va de pair avec les manœuvres d’intimidation, les ultimatums, les agressions, qui accompagnent les processus de repartage du monde. Depuis 1945, les États-Unis semblent avoir régné plus ou moins seuls sur le “monde libre”, maintenant ce que l’on a nommé une ère de “stabilité hégémonique”, sans trop s’embarrasser des droits souverains des nations. Ce qui est sinon nouveau, du moins marque un tournant historique, c’est le contexte mondial ouvert après l’achèvement de la dissolution du “camp” socialiste. Le ciment de l’unité (relative) des différentes puissances mondiales contre l’ennemi commun, l’Union soviétique, a disparu. Dès lors, les rivalités, sous-jacentes pendant toute une période, se donnent libre cours, en un jeu complexe d’alliances, de marchandages et de provocations. Ces rivalités, masquées par l’existence d’une coopération formelle au sein de l’OTAN et de divers organismes économiques et politiques, ne sont-elles pas maintenant devenues l’élément contradictoire principal qui permet de rendre compte des divers événements se déroulant de façon apparemment dispersée à la surface du globe  ?

 


 

* Cette contribution reprend pour partie un article paru dans les Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 49-50, 2003, «  Compte-rendu d’un article de John Rosenthal  ».

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. John Rosenthal, «  Nouveau droit international ou absence de droit international.  », Recherches internationales, mars-juin 2000, n° 60-61

Déploiement d’un déséquilibre mondial après la défaite du bloc soviétique – Note de lecture : E. J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes. Le court XXe Siècle 1914-1991

1 avril 2023

 

Dans le chapitre introductif, «  Le siècle à vol d’oiseau  », l’historien britannique établit une périodisation des années qui courent de la Première Guerre mondiale au démantèlement de l’Union soviétique, en trois phases  : les catastrophes, de 1914 à l’immédiate après-guerre de 1945-1946  ; un «  âge d’or  » de transformations et d’enrichissement sans précédent (1947-1970)  ; depuis 1970, une crise mondiale faite d’incertitude et de décomposition des cadres hérités de l’époque moderne, de l’humanisme, des Lumières du mouvement socialiste dans ses anticipations et réalisations historiques.

Contre la tendance contemporaine à se focaliser sur l’immédiat, éric Hobsbawm rappelle le rôle de l’historien, consistant à conserver un «  lien organique avec le passé public des temps dans lesquels ils vivent  », à «  comprendre et expliquer pourquoi les choses ont suivi ce cours et comment elles s’agencent  », il se pose la question des critères de classification des pays en blocs une fois le bloc communiste disparu. Car, écrit-il, «  le monde qui s’est morcelé à la fin des années quatre-vingt était un monde façonné par l’impact de la Révolution Russe de 1917  » – que l’on y fût favorable ou hostile. Une fois ce monde en déshérence, «  il n’est pas facile, même avec le recul, de concevoir des critères de classification plus réalistes que ceux qui plaçaient les États-Unis, le Japon, la Suède, le Brésil, la Corée du Sud sous une même catégorie  ; et les économies étatiques ou les systèmes en vigueur dans la zone d’influence soviétique dans le même ensemble que les économies asiatiques de l’Est et du Sud-Est qui, elles, ne se sont pas écroulées  ». Au moment de l’écriture de ce livre moins que maintenant, l’observateur, simple citoyen, a de plus en plus de mal à situer les blocs mouvants à l’œuvre dans le monde.

Pour l’historien, si la Révolution de 1917 a été si structurante, c’est d’abord que, profitant de l’effondrement du capitalisme lors de la Première Guerre mondiale et des effets de la crise de 1929, elle est apparue comme promotrice d’une solution de rechange pour des peuples entiers. Ensuite, par un paradoxe historique, c’est parce que durant la Seconde Guerre mondiale, elle a sauvé son antagoniste, le régime libéral bourgeois, des solutions autoritaires, puis l’a obligé à se réformer durant cet «  âge d’or  » des années 1947-1970. Dans cette même période, le monde communiste fut un accélérateur de décolonisation et de modernisation des pays sous-développés. On remarque que maintenant, la Russie s’implante en Afrique en jouant sur cet ancien ressort de l’indépendance et de la critique de la persistance de la mentalité coloniale, française en particulier. Le monde qui s’est effondré après 1991 avait été façonné par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, dont faisait partie la Russie soviétique, au détriment des perdants, rayés de la vie politique et intellectuelle. Il se trouve alors dans une crise universelle et mondiale, touchant tous les pays puisque «  l’âge d’or  » de 1947-1970 a pour la première fois créé une seule économie mondiale, pour laquelle les frontières des états et des idéologies, le droit international, les structures historiques héritées des sociétés marchandes, toutes les formes d’organisations des sociétés, représentent un obstacle majeur dont la destruction systématique est bien avancée.

Bien loin d’être un «  turfiste  », comme il le dit, Hobsbawm voit clairement le déséquilibre mondial induit par la chute du bloc soviétique, se traduisant par une perte de tous les cadres hérités soit de la société bourgeoise libérale soit du socialisme, y compris dans les états les plus stables comme le nôtre.

 

Une anticipation stratégique Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier (1997) – Reviviscence du désordre inhérent à l’espace capitaliste après le repliement d’un pôle socialiste dans le monde

1 avril 2023

 

C’est au cours des années 90 du siècle dernier qu’un des stratèges majeurs de la politique des États-Unis, Zbigniew Brzezinski, avait tracé par anticipation le devenir possible de l’ordre du monde capitaliste, son probable chaos, ses dérives, tel qu’il tend à se déployer après la défaite du régime économique adverse, le socialisme. La présence d’un pôle socialiste, et son incarnation centrale, la Russie soviétique, n’avait-elle pas, pendant près de 70 ans, battu en brèche la logique immanente de l’économie capitaliste et son extension mondiale. Que devient l’ordre d’un monde qui ne se conçoit plus qu’à partir d’un seul pôle  ?


Après la chute de l’Union soviétique, les incertitudes de la puissance américaine

 

On peut procéder à deux lectures du livre de Brzezinski, le Grand Échiquier, paru en 1997, qui posait les fondements de la stratégie américaine après la déconstitution de l’autre pôle mondial, en tant que contexture de toute une période historique. Une première lecture, largement répercutée, a surtout mis l’accent sur la volonté de puissance et de contrôle de la planète par l’unique superpuissance américaine après la fin de l’Union soviétique, ou plus généralement de ce que l’on nommait le “camp socialiste”. Selon l’auteur, la «  défaite et la chute  » de l’Union soviétique ont «  parachevé l’ascension rapide des États-Unis comme seule et, de fait, première puissance mondiale réelle  ». Cette lecture n’est pas fausse, mais réductrice, elle interdit de dégager une vision claire des transformations et leurs enjeux stratégiques comme de leurs effets mondiaux trois décennies plus tard, effets que Brzezinski, inscrivant son propos dans une temporalité longue hors de l’immédiateté des événements, énonçait déjà.

Une seconde lecture révèle en effet les incertitudes de la puissance américaine face au relatif chaos du monde qui s’instaure à l’issue de sa “victoire” sur le régime économique adverse. Le précédent ouvrage de l’auteur (1993), rendait déjà compte de cet état chaotique, sous le titre Out of Control. Global Turmoil on the Eve of the Twenty-first Century. La défaite de l’Union soviétique ne pouvait manquer de libérer un espace de rivalité, un état de désordre et de guerre dans l’ensemble du monde.

La destruction du pôle socialiste, la «  défaite et la chute  » de l’Union soviétique ne pouvaient manquer de libérer de fait les conditions d’une deuxième mondialisation capitaliste, après celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, et avec elle les rivalités exacerbées entre puissances – capitalistes ou non – et, à terme, l’anarchie mondiale inhérente à ce régime économique. La défaite et la chute de l’Union soviétique créaient de fait les conditions d’une deuxième mondialisation capitaliste.

Le régime d’un “droit international”, impliquant le respect des nations souveraines, avait pu être instauré à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, contribuant à un équilibre relatif du monde lorsque les deux régimes économiques, capitalisme et socialisme, réglaient encore ce droit. Cet équilibre devait être détruit, une fois le socialisme défait  ; dès lors, seuls les États-Unis – puissance phare du capitalisme – se présentaient, selon Brzezinski, comme capables d’imposer un minimum d’ordre. Pour un certain temps, et dans certaines limites, ce fut le cas. Toutefois,

 

«  le leadership mondial dont l’Amérique a hérité n’ira […] pas sans désordres et sans tensions, sans violences ne serait-ce que sporadiques.  »
«  Ni les nouveaux problèmes mondiaux qui vont au-delà des limites de l’État nation, ni les inquiétudes géopolitiques traditionnelles ne seront dissipés, ou même contenus, si la structure géopolitique du pouvoir mondial commençait à s’effriter.  »

 

Brzezinski, au contraire de beaucoup des partisans du régime capitaliste, n’imagine pas en effet qu’une fois rétablies les conditions de déploiement d’un capitalisme sans entrave, la “main invisible du marché” se révèle à même de faire régner l’harmonie. Parmi les causes possibles de perturbations, résultant de la nouvelle donne mondiale, unipolaire, figurait déjà la mise en place de coalitions “anti-hégémoniques” entre puissances, de l’Ouest à l’Est, coalitions susceptibles de remettre en cause tant l’ordre impérial “occidental” que la paix du monde. Chaque puissance, prise à part ou en coalition, pouvait prétendre détenir une hégémonie régionale ou à exercer une influence planétaire  :

 

«  tous les rivaux politiques et/ou économiques des États-Unis aussi.  »

«  Leur puissance cumulée dépasse de loin celle de l’Amérique. Heureusement pour cette dernière, le continent est trop vaste pour réaliser son unité politique.  »

 

Foyer depuis cinq cents ans de la puissance mondiale, ce que Brzezinski présentait comme l’Eurasie se posait comme lieu d’une potentielle rivalité avec l’Amérique et était susceptible de se développer  :

 

«  l’échiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale  », «  le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître  ».

«  Désormais, les États-Unis auront probablement à faire face à des coalitions régionales visant à bouter l’Amérique hors de l’Eurasie et menaçant ainsi son statut de puissance globale.  »

 

Dans ce contexte, pour s’efforcer de maîtriser les déséquilibres, et la possibilité d’un chaos global, susceptible de menacer tant la puissance américaine que l’ordre du monde, l’objectif était, pour Brzezinski, de «  formuler une politique géostratégique cohérente pour l’Amérique  ». Et pour cela identifier «  les États possédant un réel dynamique géostratégique et capable de susciter un bouleversement important de la distribution internationale du pouvoir  », les empêcher de développer (seuls ou en coalition) une politique d’hégémonie mondiale (des hégémonies régionales pouvant en revanche être favorisées)  :

 

«  Puisque la puissance sans précédent des États-Unis est vouée à décliner au fil des ans, la priorité géostratégique est donc de gérer l’émergence de nouvelles puissances mondiales, les responsables de la politique internationale américaine [devant] avoir plusieurs coups d’avance en tête, de manière à prévoir les contre-attaques possibles.  »

 

Face à un nombre accru de compétiteurs, à leur jeu propre, aux alliances “anti-hégémonistes” plus ou moins déclarées qu’ils peuvent nouer, le positionnement de Brzezinski en Grand Maître sur le Grand Échiquier du monde, relevait pour une part de l’attitude conjuratoire, on le constate aujourd’hui.


La fin d’un pôle socialiste dans le monde et l’affirmation d’une puissance impériale globale

 

La technique de réassurance de l’auteur consistait à positionner comme autant de pions ou de pièces maîtresses les différents États et puissances du monde. Déjà en voie de domination économique du monde depuis 1914, indiquait Brzezinski, détenant la maîtrise des deux océans, la puissance américaine a «  conquis en moins de cinquante ans l’hégémonie au plan mondial  », avec en contrepoint «  l’effacement de l’Europe  », en tant que protagoniste d’un équilibre stratégique global.

La Deuxième Guerre mondiale avait renforcé ce déclin de l’Europe, imposant en quelque sorte aux États-Unis son rôle de puissance hégémonique du “monde libre”, face au pôle communiste. La défaite allemande en 1945, ayant tenu pour l’essentiel «  au rôle joué par les États-Unis et l’URSS  », conduisant à une inévitable “bipolarité” du monde  : en deux régimes économiques et sociaux, capitalisme et socialisme. L’Amérique ne pouvait admettre le partage de l’hégémonie avec l’Union Soviétique. Par sa politique, cette puissance [et ses alliés du “monde libre”] était parvenue «  à limiter sa progression à Berlin, en Corée, en Afghanistan  ». Et c’est en fonction de «  l’organisation supérieure  » de la puissance impériale américaine que l’affrontement avait pu conduire, à terme, à la défaite de l’Union soviétique et du pôle socialiste, par la mise en œuvre de formes de lutte, économiques et “culturelles”, souvent préférées aux formes militaires  :

 

«  L’Amérique, en s’appuyant sur la stratégie dite du containment, [a empêché] le bloc communiste d’étendre son influence à l’ensemble du continent. Les critères militaires ne pouvant plus, à eux seuls, décider de l’issue de la confrontation, la vitalité politique, le dynamisme économique et le pouvoir d’attraction culturelle [ont revêtu] une importance décisive.  »

 

Forte des succès obtenus (“défaite et ruine” de son adversaire), la supériorité américaine est devenue véritablement globale, forme de puissance unique au regard de toutes les hégémonies passées. Sa position dominante a concerné les domaines économique, militaire, technologique et culturel  :

 

«  La puissance globale à laquelle se sont élevés les États-Unis est donc unique, par son envergure et son ubiquité.  »

 

Elle

 

«  a maintenu, et même renforcé, sa position dominante, en multipliant les applications militaires des innovations scientifiques les plus avancées. Ainsi, elle dispose d’un appareil militaire sans équivalent du point de vue technologique, le seul à avoir un rayon d’action global. Dans le domaine des technologies de l’information, elle continue à creuser l’écart.
En bref, aucune puissance ne peut prétendre rivaliser dans les quatre domaines clés – militaire, économique, technologique et culturel – qui font une puissance globale.  »


Un règne incontesté, des vassalités consenties  ?

 

Bien qu’il ait conscience du désordre mondial susceptible de se déployer à la suite de la défaite du “camp socialiste” il semble possible pour Brzezinski, du moins pour un certain temps, de maintenir sous contrôle les différentes pièces de l’échiquier. Le fait que certaines puissances prétendent devenir à leur tour maîtres du jeu, tisser des liens mondiaux, lever des armées de pions pour leur propre cause, au nom du combat contre le pouvoir global américain, ne constitue pas, à la fin du XXe siècle, une préoccupation immédiate. Dans les années 90, soit jusqu’aux années 2020, on peut escompter «  [qu’aucun] rival ne sera assez fort pour disputer seul aux États-Unis le statut de première puissance globale, et ce, pour encore au moins une génération  ».

Plusieurs puissances certes contestent l’hégémonie américaine, mais leur envergure d’ordre régional ne semble pas les autoriser à prétendre à la constitution de “Contre-Empires”.

Les États-Unis paraissent ainsi pour l’heure seuls capables encore d’imposer leurs valeurs au monde. Ils «  cooptent des partenaires  », autrefois l’Allemagne et le Japon, ils s’efforcent à cette époque d’appliquer cette stratégie à la Russie. Ils exercent aussi «  une influence indirecte sur les élites étrangères  », tandis que la culture économique et le constitutionnalisme américains se diffusent partout dans le monde. Ainsi, en Europe  :

 

«  Rompant avec le modèle usuel des empires du passé, structurés selon une hiérarchie pyramidale, ce système vaste et complexe s’appuie sur un maillage planétaire au centre duquel se tient l’Amérique. Son pouvoir s’exerce par le dialogue, la négociation permanente et la recherche d’un consensus formel, même si, en dernière analyse, la décision émane d’une source unique  : Washington, DC.  »

«  De plus en plus d’Européens admettent que s’ils veulent combler leur retard, ils doivent adopter la culture économique américaine, plus compétitive, plus dure.  »

 

La domination américaine sur l’ensemble du monde paraît se faire presque à la demande des divers États, vassaux ou tributaires. La suprématie américaine est devenue le fondement d’un nouvel ordre mondial, que Brzezinski dénomme encore “international”. C’est là un angle mort de son analyse. En effet le “nouvel” ordre mondial, une fois abattu le pôle socialiste qui en garantissait dans une certaine mesure la pérennité, se présente déjà comme droit mondial impérial  :

 

«  La suprématie américaine a engendré un nouvel ordre international qui reproduit et institutionnalise, à travers le monde, de nombreux aspects du système politique américain.  »

 

Le nouvel ordre mondial s’ordonne autour d’un système de sécurité collective doté de forces et d’un commandement intégré, d’organismes de coopération économique régionale et d’institutions de coopération mondiale, par une recherche supposée du consensus dans les décisions, «  même si les procédures sont dominées, de fait, par les États-Unis  », et par «  la préférence accordée aux démocraties dans les alliances importantes  ».

À première lecture, le règne américain ne paraît ainsi nulle part contesté, même lorsque il s’avère nécessaire de le maintenir par le recours à la force  :

 

«  Dans le golfe Persique, une série de traités de sécurité, conclus pour la plupart à l’issue de la courte expédition punitive contre l’Irak en 1991, ont transformé cette région, vitale pour l’économie mondiale, en chasse gardée de l’armée américaine  ».

 

Cette illustration de ce que l’on dénomme “l’arrogance américaine” s’expose dans une autre formule, qui, à bien la considérer, se présente comme technique de réassurance face à des risques dont on perçoit la gravité  :

 

«  Dans la terminologie abrupte des empires du passé, les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi  : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité  ; cultiver la docilité des sujets protégés  ; empêcher les barbares de former des alliances offensives.  »

 

Réfractée en miroir par ses “vassaux” (potentiels rivaux en hégémonie) et ses “tributaires”, la théorie de l’omnipotence américaine servira cependant à forger contre elle des armes idéologiques d’une certaine portée mondiale. L’auteur n’ignore pas d’ailleurs l’existence de divers protagonistes qui travaillent à une redistribution à leur profit de l’espace ex-soviétique. Il s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre pour «  prévenir l’émergence d’une puissance eurasienne dominante  » qui viendrait s’opposer aux États-Unis, mais l’essentiel est de contenir la redistribution, “pluraliste” qui pourrait survenir, moyennant quelques deals sous contrôle américain.


L’Europe protectorat américain. Un équilibre sous contrôle  ?

 

Pour que le repartage de l’espace soviétique demeure sous contrôle, il est nécessaire qu’à l’Ouest (Europe), comme à l’Est (Japon-Chine), les puissances régionales n’outrepassent pas leur rôle de pièces maîtresses (en prétendant assurer celui de maître du jeu). Sur le grand échiquier mondial, l’Europe, en déclin du point de vue de sa capacité hégémonique, n’en occupe pas moins une place privilégiée. C’est «  l’alliée naturelle de l’Amérique  ». Mais ce n’est pas en tant que force politique indépendante (et prétendant à l’hégémonie) que l’Europe se trouve positionnée sur le grand Échiquier. Par Europe, il entend «  l’ensemble géopolitique uni par le lien transatlantique  », et ce n’est que dans le cadre de cette conception, que les États-Unis se prononcent pour l’émergence d’une entité “Europe”. Toutefois,

 

«  on ne peut ignorer l’éventualité que l’Union européenne, en réalisant son unité, devienne un rival pour les États-Unis à l’échelle mondiale.  »

 

Si l’Europe parvenait à s’unifier politiquement, ne pourrait-elle pas jouer «  un rôle mondial comparable à celui des États-Unis  ?  » On doit considérer cependant que sans le lien transatlantique, le processus d’unification s’arrêterait, en raison des méfiances mutuelles entretenues entre les différents États. Au contraire de l’impérialisme américain, la particularité de “l’impérialisme européen” est d’être marqué par

 

«  une rivalité permanente entre États, non seulement pour la conquête coloniale, mais aussi pour l’acquisition d’une position dominante au sein de l’Europe.  »

 

Hors du cadre transatlantique, leurs rivalités internes se donneraient libre cours, interdisant à terme une unification effective et la capacité hégémonique. Or, sans stabilité interne, il n’est pas possible d’envisager une prééminence mondiale, comme en ont attesté les deux guerres mondiales, processus d’auto-destruction de l’Europe.

Pour s’opposer à l’émergence d’une Europe sous domination de l’une ou l’autre des puissances européennes, Brzezinski préconise une politique d’équilibre. Il faut éviter qu’un État européen puisse, à lui seul, détenir l’hégémonie. Il marque dans l’immédiat (1997) «  une préférence pour un leadership allemand  », plutôt que français, ceci à condition que l’Allemagne reste dans la dépendance américaine.

 

«  Si l’engagement européen ouvre [pour l’Allemagne] la voie de la rédemption nationale, seuls des liens étroits avec l’Amérique garantissent la sécurité. Elle pourrait alors exercer, avec le sauf conduit américain, un leadership régional à l’Est.  »

 

Toutefois, dans la mesure où l’Allemagne pourrait être tentée de jouer un jeu propre, la France pourrait être concernée par un leadership européen, conforme aux vœux américains. Le problème à son égard toutefois est qu’elle a toujours prétendu «  affirmer une identité propre et […] préserver sa liberté de manœuvre  » [notamment à propos de son intégration à l’OTAN]. Elle entretient l’illusion qu’elle demeure une puissance de rang mondial, de par la possession de l’arme atomique et vise à exercer la prépondérance en Europe, ce qui passerait par une «  réduction graduelle de la primauté américaine  »  :

Pas facile d’opérer un choix pour le stratège. On doit tenir compte du fait que l’économie française est plus faible que l’économie allemande, et que sa prétention à la prépondérance est par conséquent mal assurée. Quant à l’Allemagne, depuis sa réunification, elle se présente comme capable, de «  faire valoir sa propre vision pour l’avenir de l’Europe  », en partenariat avec la France, et non plus sous un statut de “protégé”.


L’Asie, le “volcan politique en sommeil”

 

Père gardez-vous à l’Est, père gardez-vous à l’Ouest, telle semble la devise qui doit gouverner le jeu du Grand Maître sur l’échiquier du monde.

Ayant défini une stratégie pour contenir d’éventuelles ambitions européennes, il s’agit de se préoccuper du continent asiatique «  en passe de devenir le centre de gravité de l’économie mondiale  », “volcan politique en sommeil”, traversé de multiples conflits territoriaux et ethniques, et de bouleversements géopolitiques. Tandis que la Russie a beaucoup perdu de son influence sur cette région, la Chine monte en puissance, le Japon se montre plus réservé à l’égard de la puissance américaine, etc. La Chine se présente comme la puissance en pleine ascension susceptible de devenir dominante  :

 

«  Aussi, en raison de ce qu’ils sont et de leur simple présence, les États-Unis deviennent involontairement l’adversaire de la Chine au lieu d’être leur allié naturel.  »

 

Dans ce contexte, le rôle des États-Unis devient de plus en plus dépendant de la coopération du Japon (les forces japonaises étant considérées comme un prolongement de la présence américaine dans la région).

Le Japon n’en cherche pas moins à jouer un rôle politique plus autonome. C’est «  un pays qui ne se satisfait pas du statu quo mondial  ». Cependant, «  contrairement à l’Allemagne, il se trouve isolé dans la région  ». Le Japon est devant un dilemme  : s’il devient une puissance régionale, il se heurte à la Chine  ; s’il devient une puissance mondiale, il remet en cause le soutien des États-Unis. Comme au sein d’autres puissances du monde, plusieurs tendances se font jour. Un groupe dominant a pris le parti des États-Unis  ; celui des «  mercantilistes mondialistes  », partisans d’une démilitarisation relative, et visant à une extension de la part commerciale du Japon. Une nouvelle génération affirme sous la formulation   : faire du Japon «  un pays normal  », sa volonté d’une politique indépendante. Il convient de lui accorder une part congruente dans le cadre des échanges mondiaux  :

 

«  Sur ce continent aussi, la politique américaine doit donc offrir aux puissances régionales, des participations au contrôle mondial global, pour satisfaire, tout en les limitant, leurs aspirations régionales ou internationales.  »

 

En bref, synthétisant les divers éléments de son analyse stratégique, Brzezinski indique comment devrait se présenter la succession des coups à jouer par l’Amérique sur le «  grand échiquier  » mondial. Le maintien de la suprématie américaine dépend de sa capacité à faire jouer correctement leurs rôles aux principaux acteurs géostratégiques, sur le continent européen, en Eurasie centrale et en Asie. Sinon, on en arrive au chaos global. Et de fait, de nombreuses inconnues demeurent quant aux stratégies propres mises en œuvre par les grands partenaires adverses.

À l’égard de la Chine, dans les conditions de la fin du XXe siècle,

 

«  un dialogue stratégique sino-américain s’impose […] concernant les zones que les deux pays souhaitent voir libérées de la domination d’États qui aspirent à exercer leur hégémonie.  »

 

Toutefois, même si l’Amérique parvient à maîtriser le jeu d’ensemble, Brzezinski n’ignore pas que l’avenir sera fait de «  désordres et de tensions  », et ceci sur les différents fronts  :

 

«  La longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur l’échiquier eurasien et dont ils parviendront à gérer les pivots géopolitiques clés de cette région.  »


Vers une paix globale ou vers le chaos global  ?

 

Bien que l’auteur ne puisse admettre que le fondement du désordre, depuis la “défaite” du pôle socialiste, résulte de la libération mondiale des “lois” qui gouvernent de façon immanente le régime capitaliste (“l’économie de marché”) dont il préconise l’extension mondiale, les difficultés d’un contrôle global américain sont clairement perçues  :

 

«  Malgré sa dimension planétaire, l’hégémonie américaine reste superficielle. Elle s’exerce par de multiples mécanismes d’influence, mais à la différence des empires du passé, pas par le contrôle direct.  »

 

Il souligne le fait qu’en Eurasie (Europe plus Asie), il existe encore des «  États politiquement dynamiques et historiquement ambitieux  » et que «  ce contexte exige une grande habileté géostratégique  ». Or, l’Amérique est «  trop démocratique chez elle pour se montrer autocratique à l’extérieur  », l’emploi «  de sa capacité d’intimidation militaire est limité, contraignant à user de moyens indirects  »  : «  les manœuvres, la diplomatie, la formation de coalitions, la cooptation et l’utilisation de tous les avantages politiques disponibles  », «  clés du succès dans l’exercice du pouvoir géostratégique  ». Le régime démocratique, à cet égard, entrave les interventions “pacificatrices” de l’empire global.

Pour maintenir la stabilité d’un inconcevable monde unipolaire[1], maintenant que se trouve défait l’adversaire global [Russie et pôle socialiste], l’Amérique est tenue de pratiquer une défense globale de “l’Occident”, en l’absence de l’adversaire lui aussi global qui en avait forgé l’unité relative. Pour rendre possible une telle défense, un renforcement sur le front intérieur et une bonne gouvernance au niveau extérieur seraient indispensables. Il n’est pas certain que leurs conditions soient réunies. L’Amérique doit donc s’engager plus nettement pour favoriser la stabilité géopolitique internationale et faire renaître en Occident un improbable “sentiment d’optimisme historique”. Pour ce faire, il convient de bien gérer à la fois les problèmes sociaux intérieurs et les défis géopolitiques extérieurs, sans méconnaître les obstacles et les difficultés d’une telle gestion. De fait, les États-Unis ont à faire face à une fragilité d’ordre intérieur, notamment celle de «  la diversité culturelle  », qui ne permet pas un consensus en politique étrangère.

La politique de paix de la puissance globale se heurte aussi à des obstacles au plan extérieur qui rendent de plus en plus difficile l’exercice d’un contrôle sur l’ensemble du monde, contre les nouvelles puissances qui ambitionnent de mettre en péril la suprématie américaine.

Si tout allait dans le bon sens, le maintien de la suprématie américaine par le recours aux manœuvres politiques pourrait consolider jusqu’à un certain point l’ordre dans les différentes régions, au moyen d’ententes avec les partenaires ou rivaux potentiels.

À court terme, «  la tâche la plus urgente est de veiller à ce qu’aucun État ou groupement d’États n’ait les moyens de chasser d’Eurasie les États-Unis ou d’affaiblir leur rôle d’arbitre  ».

À moyen terme, il conviendrait de développer de véritables partenariats avec une Europe plus unie et «  politiquement mieux définie  », avec une Chine à vocation régionale et une Russie “post-impériale”. Tout cela est dans l’ordre du possible, mais aussi de l’incertain.

À long terme Brzezinski pense que «  la politique globale  » des États-Unis est vouée à devenir de moins en moins propice à la concentration d’un pouvoir hégémonique dans les mains d’un seul État. L’Amérique n’est donc pas seulement «  la première superpuissance globale, ce sera probablement la dernière  ».

La décrue prévisible de la puissance américaine dans un monde que l’on prétend réduire à un seul pôle, pourrait sinon aller de pair avec un chaos global, engendrant, contre l’optimisme prôné, un sentiment d’inquiétude dans l’ensemble occidental. Comme l’exprimait l’historien Hans Kohn, cité par Brzezinski  :

 

«  ce qui ressemblait au passé a resurgi   : la foi fanatique, les dirigeants infaillibles, l’esclavage et les massacres, le déracinement de populations entières, la barbarie impitoyable.  »

 

La fin de la guerre froide a fait renaître de tels sentiments  :

 

«  La paix relative qui règne aujourd’hui dans le monde pourrait avoir la vie courte.  » «  Alors qu’on s’attendait à l’instauration d’un “nouvel ordre mondial” fondé sur le consensus et l’harmonie, “ce qui semblait appartenir au passé” appartient désormais à l’avenir.  »

 

Nous en sommes là.

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Quels que puissent être les avatars de sa résolution dans des conjonctures particulières, la contradiction entre capitalisme et socialisme marque toute notre époque historique. Elle n’est pas épuisée. Les tentatives de résolution de cette contradiction en une partie du monde, en un temps donné, ne peuvent être considérées comme de simples “accidents”, leur causalité reste à l’œuvre. Ces tentatives, quel qu’ait été leur devenir immédiat, découlent des contradictions économiques inconciliables inhérentes au mode de production et d’échange capitaliste, telles qu’elles s’étaient déjà manifestées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Elles s’exposent encore, d’un siècle à l’autre, au cours des grandes crises générales de ce régime économique. Le pôle socialiste est aujourd’hui défait, mais c’est toujours un spectre qui hante aujourd’hui l’ensemble du monde et plus seulement l’Europe, comme en 1848.

DOSSIER – I Le grand Désordre du monde Nouvelles éparses du Front

1 avril 2023

 

Le thème de la “déconstruction” de l’ordre du monde tel qu’il s’imposait depuis des décennies sous domination des puissances dites occidentales (West) et de l’hégémonie des états-Unis, se diffuse aujourd’hui dans la presse. Non qu’une telle “déconstruction” puisse être considérée comme un phénomène nouveau, elle résulte de fait d’un processus historique de moyenne durée que le déclenchement de la guerre en Ukraine a révélé au grand jour. Ce processus remonte aux années qui, pour l’ensemble du monde, ont accompagné le démantèlement d’un pôle socialiste autour de l’Union soviétique. On est passé d’un monde “polarisé”, structuré par le rapport entre deux régimes économiques antagoniques (capitalisme/socialisme) à un “monde unipolaire”. On est passé dans le même temps de la guerre encore “froide” à la multiplication de “guerres chaudes”, qui n’ont épargné que temporairement la plupart des pays du monde “occidental”. D’une certaine façon, comme le signalait, il y a plus de trente ans, le stratège américain Zbigniew Brzezinski, le monde est devenu hors de contrôle («  out of control  »). On peut dire, de façon pour partie paradoxale, que c’est l’existence d’un “autre monde”, socialiste, qui avait concouru au maintien d’un ordre capitaliste, pour la simple raison qu’il contraignait à juguler, jusqu’à un certain point le développement immanent des contradictions de ce régime sa “mondialisation” irrépressible, ses crises générales destructrices, ses rivalités internes, contradictions insolubles, celles-là même qui avaient abouti au déclenchement irrépressible de la Première Guerre mondiale, et dans la foulée à une révolution socialiste en Russie.

Après plus d’un demi-siècle de batailles ininterrompues, dans l’ordre économique, idéologique, parfois militaire, une défaite fut infligée dans les années 90 du siècle dernier à ce que l’on nommait le “camp socialiste”. Dès lors pour le “camp capitaliste” victorieux, les contradictions de ce régime devaient nécessairement se déployer à l’échelle de la planète entière, son extension sans frein. Zbigniew Brzezinski anticipait dès 1997 ce devenir probable. S’interrogeant sur les “incertitudes de la victoire”, il percevait que de celle-ci, à terme, pouvait s’ouvrir sur un grand désordre mondial. Certes, dans un premier temps, le démantèlement d’un pôle socialiste créait les conditions d’un renforcement du camp capitaliste, et de ses champs d’action. Aucune puissance rivale ne semblait alors capable de devoir contester la domination de cet ordre, et de la puissance qui la garantissait, les États-Unis. Brzezinski fixait le temps d’une génération. Et si l’Europe lui paraissait alors trop désunie vraisemblablement pour relever le défi afin de se substituer à la suprématie américaine, l’Asie, et plus spécialement la Chine, se présentait déjà comme le grand compétiteur à redouter. Quant à la Russie d’alors, devenue non socialiste [ou plus précisément l’ensemble des républiques réunies sous son égide], il lui semblait indispensable de lui ôter tous les moyens de sa puissance, notamment en la séparant de l’Ukraine. Qu’on désapprouve ou qu’on approuve les visées de ce grand stratège au service de la puissance américaine, ne peut-on parler de prescience à ce propos de cette question particulière comme de la vue cavalière d’ensemble qu’il proposait  ?


Voir dans ce dossier l’article  : «  Une anticipation stratégique. Zbigniew Brzezinski, Le Grand échiquier. Reviviscence du désordre inhérent à l’ordre capitaliste après le repliement d’un pôle socialiste dans le monde  ». Et dans le Dossier II  : «  Zbigniew Brzezinski, Détacher l’Ukraine de la Russie, démanteler son espace stratégique. Un objectif vieux de plus de trente ans  ».

 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le démantèlement d’une puissance socialiste dans le monde, devait conduire à déstabiliser le relatif équilibre entre puissances qui avaient permis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’institution d’un véritable droit international [entre nations], ceci au profit d’un droit de type impérial imposé par la puissance hégémonique américaine et ses “vassaux” [1]. Le grand historien britannique, éric. J. Hobsbawm, avait déjà perçu le déséquilibre mondial induit par la chute du bloc soviétique, qui se traduisait par la perte tant des cadres politiques hérités de la société libérale que du socialisme.


Voir «  Déconstitution du droit international et imposition d’un ordre mondial impérial  ».
Note de lecture  : «  E. J. Hobsbawm. L’âge des extrêmes. Le court XXe siècle 1914-1991  ».

 

Ce qui devait arriver tôt ou tard arriva. Face au pouvoir discrétionnaire du “camp” occidental, auquel beaucoup de puissances du monde avaient dans un premier temps consenti, du moins tant qu’elles en tiraient de relatifs bénéfices, le processus de contestation de l’ordre “occidental” ne pouvait que croître. Ce camp, subissant lui-même la poussée d’antinomies internes ne parvenant plus en effet à masquer la subordination de son ordre à ses intérêts et finalités propres. Les contradictions immanentes du régime capitaliste, de nouveau déployées avec la crise générale de 2008 marquèrent vraisemblablement le signal du regain de l’expression ouverte de telles contestations. On en propose dans ce dossier quelques illustrations. Ainsi Shiv Shankar Menon, diplomate indien dresse en ce sens le tableau d’un monde retourné à une anarchie globale, au sein duquel chaque puissance, petite ou grande, prétend suivre son propre chemin, et pour les plus grandes imposer les règles de leur propre ordonnancement politique et “culturel”.


Voir «  Le monde à la dérive. Personne ne veut de l’ordre mondial actuel  » Le point de vue d’un diplomate indien.

 

“L’ordre occidental”, discrédité, se trouve désormais ouvertement récusé par les dirigeants parmi les plus grandes puissances du monde  : Chine, Inde, qui ne se satisfont plus de la place qui leur est faite au sein de cet ordre, et par la Russie qui oppose une fin de non recevoir à ce qu’elle considère comme son propre anéantissement programmé par l’Occident [ainsi que le prévoyait déjà depuis des décennies nombre de stratèges américains]. Nombre de petits pays refusent aussi les principes des institutions mondiales qui les desservent au lieu de les servir.


Voir «  Face à un Occident discrédité. Propos de Xi Jinping, Modi, Poutine  ».
FMI. «  Les trois lettres les plus détestées du monde  » d’après le Monde diplomatique.
Trois articles de revues d’histoire ou de de stratégie  : «  Transition de puissance  »  ; «  Déconstruction du monde  »  ; «  Changement d’ère  ».


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Formulation empruntée à Brzezinski.

Face au grand désordre du monde, reconstruire l’unité historique des luttes populaires

1 avril 2023

 

Dans la société contemporaine «  la mémoire historique n’est plus vivante  », ainsi que l’observait le grand historien britannique, Éric. J. Hobsbawm[1]. C’est pourtant par la médiation de cette “mémoire”, ou plus précisément de cette connaissance, qu’il nous est possible de nous orienter afin de pouvoir faire face à ce qui se trouve en jeu dans notre présent, aussi bien qu’au regard de ce qui peut advenir dans le futur.

 


L’opacité du présent et du devenir

Lorsqu’autour de soi, on se préoccupe de l’état d’esprit de nos concitoyens, on remarque que le présent est porteur d’inquiétude, celle-ci s’exprimant souvent de façon imprécise  :

 

«  ça m’inquiète pas mal l’actualité  »  ; «  rien n’est stable  »  ; «  tout est sur le fil  »  ; «  depuis des années, on est sur la défensive  »  ; «  [on peut] juste voir un jour après l’autre  »  ; «  on avance sans but précis car on ne sait pas de quoi demain sera fait  »  ; «  où cela [la situation] peut nous mener  »  ; «  y a-t-il un avenir face à ce chaos  ?  »

 

Des craintes, des appréhensions s’expriment, elles portent sur des objets en relation avec les conditions immédiates de la vie  : salaires, coût de la vie, retraites, éducation, emploi  ; parfois sur des objets touchant à la situation d’ensemble du pays  a: crise économique, endettement, désindustrialisation, mauvaise gestion de l’énergie, etc. Ces appréhensions, concernent aussi maintenant la situation mondiale, révélant une source d’alarme mal définie  :

 

«  une situation catastrophique qui s’annonce [dans le monde]  »  ; «  une désorganisation générale  »  ; «  la guerre en Ukraine  »  ; «  la menace nucléaire  »  ; «  ça fait peur  »  ; «  le régime est à bout de souffle  ».

 

L’avenir se présente comme particulièrement opaque, inconnaissable, non maîtrisable.

 

«  tout ça c’est obscur  », «  on ne sait pas où on va  », «  on ne sait pas où tout ça va conduire  ».

 

Ne pas savoir “où on en est”, “où on va”, interdit toute possibilité d’orientation, toute perspective pour le futur, au plan personnel comme au plan politique. Cela ne s’applique pas seulement aux “individus ordinaires”, mais encore à ceux qui sont chargés “d’indiquer le chemin”  :

 

«  on ne sait pas quel chemin prendre  »  ; «  on est paumés  »  ; «  je crois que nos dirigeants ne savent pas non plus comment se diriger et nous diriger  ».

 


Assiste-t-on à une “dérive” de l’ordre du monde  ?

À propos du futur, proche ou lointain, les responsables politiques, les médias livrent peu de clés de compréhension. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine toutefois, plusieurs analystes font état d’une “déstabilisation”, d’un “désordre”, d’une “dérive” globale du monde, voire d’une situation “hors contrôle”. Ils évoquent la remise en cause de ce qui constitue et a constitué “notre” monde, l’ordre global que prescrivaient et prescrivent encore les puissances “occidentales” sous la houlette des États-Unis (puissances européennes et leurs annexes), ordre qu’ils imaginaient impérissable.

Pour nombre de pays et de peuples du monde, cet ordre depuis pas mal de décennies se trouve discrédité, et plus encore depuis la crise générale du capitalisme mondialisé qui s’est révélée en 2008. De grandes puissances et de plus petites, parmi celles qui regroupent la moitié de l’humanité, telles que la Chine, l’Inde, une partie de l’Amérique latine et de l’Afrique, rejettent ouvertement cet ordre, jugé tout à la fois unilatéral et inéquitable. Ici ou là, on évoque les risques d’un conflit général, comparable à celui de la Première Guerre mondiale, mais à une échelle démesurée.

On peut comprendre que dans le cadre d’une telle situation historique, il s’avère indispensable de travailler à dégager, construire, une vue large, dans l’espace et dans le temps, d’une telle situation, au-delà de ce que nos expériences individuelles ou collectives, nous permettent de pressentir. Ce n’est qu’à ce prix qu’il devient possible de réunir les conditions d’une relative maîtrise du devenir historique. C’est dans ce but, qu’on travaille dans ce numéro de Germinal, à percer, si peu que ce soit, l’opacité de la situation  : dans quel état se trouve le monde  ? Qu’est-ce qui peut survenir  ? et par suite être capable de se demander Que faire  ? ou plutôt Qu’est-il possible de faire  ? Comment, par quelles voies, le peuple, les peuples, peuvent-ils peser sur le processus historique, reconquérir l’initiative.


Lever l’opacité. Situer dans le temps long l’actuel désordre du monde

Dans la conjoncture politique et intellectuelle du moment, s’intéresser à l’histoire pour comprendre «  où on est  ?  », «  où ça va  ?  », le présent, le devenir probable se présente pour beaucoup comme inutile, superflu.

 

«  L’histoire, je ne vois pas comment ça pourrait nous aider, c’est compliqué, on ne voit pas où ça mène, moi ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on fait, ce qu’on construit, ce qu’on peut fabriquer  »  ; «  l’histoire ça ne dit pas comment faire, comment lutter, faire entendre là-haut, ce qu’on veut, nos idées.  » (Technicien bâtiment)

 

Dans la conjoncture actuelle, il semble difficile de donner “un sens” à la succession des événements historiques.

 

«  [Notre génération] on avait encore l’image de ceux d’avant et la politique et les luttes, ça avait un sens  ».

 

Comme le formule l’historien F.X. Fauvelle l’histoire «  s’apparente à un puzzle  », dont il est difficile de restituer le dessin originel. Comment savoir s’il recèle, une quelconque cohérence, le moindre sens  ?

Pourtant, si l’on parcourt d’anciens manuels scolaires, on perçoit que le mouvement de l’histoire humaine n’est pas dépourvu de raisons internes capables de rendre compte de la succession de ses phases. Si l’on parle de puzzle, cela signifie que l’on peut regrouper les pièces éparses, à fin de restituer des schèmes généraux qui aident à situer le présent dans un continuum, toutefois non linéaire, du passé au devenir possible. Travail que les historiens depuis l’Antiquité se sont efforcés de réaliser.

Pour répondre à la réticence exprimée à l’égard de l’histoire, par le technicien du bâtiment cité plus haut, qui disait se préoccuper de tout ce qui touche au “faire” humain, on découvre que l’histoire est une construction humaine, et qu’elle n’est pas aléatoire, qu’elle se trouve structurée en séquences, présentant chacune des aspects contradictoires, moteurs du mouvement historique, des configurations spécifiques de facteurs économiques, sociaux, politiques, culturels, idéologiques. On peut ainsi repérer une succession d’époques, et à l’intérieur de celles-ci, des périodes, des phases, des conjonctures, dont il est possible de définir les “logiques” internes. Au sein de chaque époque, l’ensemble des “lois” et conditions déterminent pour partie l’existence et la pratique des êtres humains, mais ceux-ci les ont pour partie construites, et peuvent en retour agir sur elles, dans le respect des principes qui ordonnent leur “logique” propre.

 

«  Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé  »[2].

 


Les époques historiques et leur “logique” interne

L’histoire humaine relève pour une part de déterminismes, ou pour le dire autrement de l’ensemble de conditions et lois générales qui ordonnent les formations historiques, dont les générations successives “héritent”, et que le règne humain a pour partie forgées. Dans les temps présents, l’histoire est aussi dans la dépendance de la pratique sociale mise en œuvre, pratique, qui pour reprendre la formule de Kant, désigne ce qui est «  possible par liberté  », dans le cadre de ces conditions générales.

Pour ce qui touche au continent européen, les grandes époques qui se sont succédé, se sont enchaînées selon un “ordre des temps” qui n’a rien de fortuit. Selon les découpages des Manuels scolaires français, on distinguait ainsi l’Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes, l’Époque contemporaine, c’est-à-dire notre époque, non close, et dont il s’agit précisément de dresser la configuration spécifique, pour travailler à comprendre «  où on en est  » et «  où ça va  ?  »

Chaque époque succède à une autre, avec des périodes de transition, en fonction des contradictions de la précédente. Ainsi l’époque des «  Temps modernes  » résout certaines des contradictions du Moyen Âge, lui-même époque de transition. Au sein d’une même époque toutefois, les traits d’époques antérieures peuvent coexister et il existe des périodes mixtes où le nouveau inaugural s’amorce déjà au sein de l’ancien, mais peut aussi dépérir avant de s’affirmer. Lorsque le nouveau en gestation, annonciateur d’une nouvelle époque, ne s’est que temporairement imposé, la configuration spécifique qu’il a inaugurée, continue à marquer l’histoire du monde, d’une façon ou d’une autre.


L’époque contemporaine. Le capitalisme et son héritière bâtarde  : la visée historique du socialisme

Au plan économique, l’époque contemporaine est marquée par le régime du Capital, d’abord dans le cadre du monde occidental. À partir de la fin du XIXe siècle, tant que l’édification d’un autre régime économique, “vraiment social” ne s’oppose pas à l’extension “sans mesure” du capital, par essence, “illimitée”, il tend à s’étendre par vagues au monde entier. Lors de ses phases d’ascension, l’augmentation des richesses sociales produites satisfait jusqu’à un certain point, bien qu’inégalement, les besoins des populations. Les conditions d’un changement d’époque ne sont pas encore réunies. Cette phase ascendante se trouve cependant vite traversée par des crises périodiques, puis de grandes crises générales, qui tendent à détruire ces richesses et faire rendre gorge aux peuples. Ces crises périodiques révèlent les contradictions immanentes[3] du capitalisme.

 

«  La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste  : le capital et son expansion apparaissent comme le point de départ et le terme, comme le mobile de la production  ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. […] le moyen – le développement illimité des forces productives de la société – entre en conflit permanent avec le but limité, la mise en valeur du capital existant[4].  »

 

Dès les premiers développements du capitalisme, les contradictions de ce régime, et ses effets néfastes pour les hommes réunis en sociétés se dévoilent, donnant lieu, bien avant Marx, à des théorisations qui posent la nécessité historique de dépasser, résoudre le conflit interne qui le traverse, afin de parvenir à instituer un régime “vraiment social”, qui ne subordonne pas la satisfaction des besoins sociaux à une mise en valeur sans limite du capital.

Comme l’indique Sieyès, la Révolution française promeut au plan politique les conditions de déploiement d’une société “d’échanges libres” [liberté du marché], contre les vestiges des blocages qui s’imposaient dans l’Ancien Régime et entravaient l’extension du libre mode d’échange capitaliste. Cette révolution, en contrepoint, fait aussi éclore “l’idée socialiste”, et celle d’un enchaînement des révolutions, comme l’indique le Grand Larousse du XIXe siècle.


Éphémère prologue à la réalisation de “l’idée socialiste”  : Février 1848 en révolution

Dans la continuité de la Révolution française, les thèmes d’un dépassement de la révolution politique par une révolution sociale qui en serait l’aboutissement, se répandent[5]. Après la révolution de 1830, les mots socialisme, socialistes, sont énoncés et valent pour exposer les principes d’un régime économique qui ne serait plus régi par la «  société d’échanges libres  » chère à Sieyès et l’exploitation du travail salarié, mais par une finalité directement sociale. Les formulations «  réforme sociale  », «  république sociale  », «  révolution sociale  », se rapportent à cette même finalité. Ils tiendront une place notable dans les discours et revendications lors de la révolution de 1848. Le mot socialisme, posé en tant que perspective de la lutte populaire et but à atteindre[6], associe révolution dans l’ordre économique et dans l’ordre politique. Les formulations de «  république une, démocratique et sociale  » et de «  révolution sociale  » se conjuguent avec l’idée de pouvoir dévolu au peuple, la république sociale, c’est «  là où le peuple est maître  »[7].

Les contemporains, y compris parmi ceux qui n’aspiraient nullement à un tel bouleversement, signalent la portée générale de l’événement, pour toute la société et les autres nations.

 

«  C’est le bouleversement total  » (Hugo)  ; «  La révolution de Février a mis en cause toute la société  » (Proudhon)  ; «  Courons aux digues  !  » (Thiers)  ; «  La révolution gagne toutes les classes […]  ; la société tout entière en sera bouleversée, la société est en ce moment plus renversée qu’elle ne l’était en 1793  » (Balzac).

 

Ce sont les “bases” de la société que cette révolution vise à transformer.

 

«  Les hommes qui ont dirigé […] cette révolution ne craignirent pas d’annoncer au monde étonné qu’elle avait pour but de changer complètement les bases sur lesquelles la société repose  » (Adolphe Blanqui, frère d’Auguste).

 

Pour François Vidal[8], la révolution de Février, quel qu’ait été son aboutissement, constitue un prologue de portée historique à la réalisation d’un ordre social nouveau, ce qui bien entendu inquiète les contemporains partisans du statu quo.

 

«  Ce n’est pas seulement la France, c’est l’Europe entière qui s’agite et qui tressaille au pressentiment d’un ordre nouveau. La révolution de Février n’a été que le prologue du drame solennel qui va se dérouler  »  ; «  L’incendie ira-t-il jusqu’au Dniepr  ?  » (Balzac).

 

Bien qu’on puisse considérer comme François Vidal que la visée “socialiste” de la révolution de Février, constitue le prologue d’une longue lutte historique pour édifier un nouveau régime social, les premières réalisations de cette révolution seront de courte durée et la répression n’épargnera pas ses initiateurs, ni ses combattants ordinaires. Dès lors, les adversaires d’une société régie par des principes socialistes se déchaînent. «  Parce qu’ils avaient eu peur, parce qu’ils n’avaient plus peur  », et qu’ils veulent conjurer l’éventualité du retour du spectre, ainsi que le notait Marx. De la terreur éprouvée par des tenants de l’ordre ancien face au bouleversement de Février 1848, succède une condamnation de toute l’aventure et l’affirmation de la nécessité de mettre en œuvre le rétablissement de «  l’ordre social  », voire la nécessité d’une contre-révolution active.

 

«  De février à mai, dans ces quatre mois où l’on sentait de toutes parts l’écroulement  » (Hugo)  ; «  Le bouleversement total, la ruine  » (Hugo)  ; «  L’édifice social près de se dissoudre  » (Thiers)  ; «  Les gens qui ont pris le pouvoir sont effrayés, leur incapacité a été démontrée  », «  la ruine totale  », «  la révolution nécessitera une contre-révolution  » (Balzac).

 

Dans le Dictionnaire de l’Économie politique, organe du clan des économistes libéraux, dont les thèses se répandent sous le second Empire, une oraison définitive de la visée socialiste est prononcée  :

 

«  L’effort est épuisé, la veine tarie  ! […] le vide est déjà fait autour de ceux qui naguère occupaient la scène. On a vu les idées à l’essai et les hommes à l’œuvre  ; tout cela est jugé désormais  »  ; «  Le code que l’on proclame [c’est] le code de la brute  »  ; «  tous les mauvais instincts étaient sollicités et conviés à un immense déchaînement  » […] «  L’issue de semblables égarements ne saurait être douteuse  »  ; «  le socialisme est éteint, du moins dans la forme où il s’est dernièrement produit, il n’y a pas à craindre de démenti ni du temps, ni des événements  : parler de lui, c’est presque prononcer une oraison funèbre  » (Louis Reybaud).

 


Le “court XXe siècle”  : Réalisation et ajournement de “l’idée” socialiste

On ne va pas résumer ici en quelques pages deux siècles d’histoire valant pour notre époque contemporaine, on va plutôt s’efforcer de dresser, en vue cavalière, une esquisse du conflit qui a marqué tout le XXe siècle, le conflit entre capitalisme et socialisme, ce dernier s’affirmant pendant plus de sept décennies non plus comme simple “prologue” à la réalisation de “l’idée socialiste” mais en annonciateur d’une nouvelle époque de l’histoire.

En dépit de l’oraison funèbre prononcée par le libéral Louis Reybaud après 1848, le spectre en effet reprend vie promptement, “l’idée socialiste” se développe dans les principaux pays du capitalisme ascendant, regroupant bientôt de larges ensembles de population. Tout simplement parce que “l’idée socialiste” ne relève pas, comme le voudrait Reybaud, d’un “égarement” idéologique sans fondement dans la réalité sociale, mais des propres “égarements” qui sont inhérents au régime économique capitaliste. Face aux crises de ce régime qui s’intensifient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, et qui tendent déjà à se déployer dans l’ensemble au monde, le mouvement ouvrier et populaire se reconstitue et s’unifie. Auprès des classes industrieuses non ouvrières, la perspective socialiste commence d’ailleurs à se présenter comme une alternative à l’anarchie sociale, que recèle le mouvement du capital, en voie d’approfondissement. La perspective concrète d’un changement de l’ordre social se fait jour en France jusque dans l’enceinte de la Chambre des députés, y compris auprès de courants présumés “bourgeois”. On peut y parler “d’exproprier le capital”. Le radical, puis très tiède socialiste et finalement droitier, Alexandre Millerand envisage même des «  expropriations sans indemnisation  », ce que ne requiert pas un socialiste plus aguerri tel que Jaurès. Pour lui et le courant d’idées qu’il représente, ce qu’il s’agit de combattre ne concerne pas en effet des hommes, mais les lois immanentes du régime économique. Le socialiste guesdiste Georges Dazet expose en ce sens le but du combat  : Le socialisme consiste avant tout à «  supprimer le Capital, tout le capital, mais rien que le Capital  ».

L’idée de révolution en vue de mettre fin à ce régime économique en vue d’instaurer une économie socialiste se déploie dans une partie des pays d’Europe. L’unité de la visée y est affirmée  :

 

«  On ne pourra manquer d’être frappé de l’admirable unité de pensée qui, par-dessus les frontières, en dépit des différences de race, de langue, de mœurs, d’institutions politiques cimente en un seul bloc tous les socialistes. […]. Chez les théoriciens de tous les pays […] chez les prolétaires industriels déjà parvenus à la conscience de leurs intérêts de classe, jusque chez les moujiks russes […], chez tous, les mêmes vues d’avenir, le même but assigné à la révolution[9].  »

 

Certes, la première révolution russe de 1905, bouleverse certaines prévisions touchant aux lieux où un tel processus pourrait s’actualiser, ce qui ne modifie en rien la finalité de la visée historique assignée. En écho à la conjecture déjà envisagée dans le Larousse du XIXe siècle sur l’enchaînement des révolutions, comme aux analyses du russe Georges Plekhanov[10], Georges Dazet prophétise  :

 

«  Heureux les Russes, qui semblent bien appelés à faire l’économie d’une Révolution […] d’un seul bond, et brûlant une étape, ils tentent de faire en un seul coup la Révolution politique – que nous avons faite – et la révolution économique – qui nous reste à faire  ».

 

La révolution russe de 1905, quoique réprimée, se présente à son tour, en perspective historique, comme un prologue à la grande révolution de 1917. La Première Guerre mondiale qui porte à l’antagonisme tant les contradictions propres au mouvement du capital que les rivalités entre puissances, favorise l’actualisation en Russie du mouvement révolutionnaire, conduisant à précipiter, entre Février et Octobre 1917, l’enchaînement (enchâssement) des deux révolutions.


Achèvement ou pérennité dans l’histoire de la perspective socialiste  ?

Le contenu des diatribes qui s’étaient déversées sur les événements révolutionnaires de Février 1848, en tant que prologue à une transformation de la base de la société, vont s’appliquer aux événements d’Octobre 1917. Ils perdent toute mesure. On assiste dans le même temps à la constitution d’une coalition de puissances pour des expéditions militaires, contre la nouvelle Russie, dans l’espoir de détruire dans l’œuf la tentative prométhéenne. Si l’on peut faire reproche à cette révolution de n’avoir pas toujours “fait dans la dentelle”, comme toute révolution, on ne peut pour autant faire silence sur la violence adverse qui ne cessera de se manifester, durant tout le procès d’édification d’un régime économique opposé au régime du capital.

Impossible dans le cadre de cet article de retracer les sept décennies de constitution d’un pôle et d’un forum mondial autour de l’édification d’un régime socialiste en Russie, on peut seulement poser que la révolution russe, comme l’avait accompli en son temps la Révolution française, a bouleversé tout l’ordre du monde. Comme l’écrit Éric J. Hobsbawm  :

 

«  Le monde qui s’est morcelé à la fin des années 1980 était le monde façonné par l’impact de la révolution russe de 1917  ».

 

L’existence d’un pôle et d’un forum socialiste mondial est apparue pour les peuples du monde comme une solution de rechange au capitalisme, elle a constitué une base d’appui pour les conquêtes sociales dans les pays capitalistes et favorisé les processus de décolonisation et de modernisation au sein de pays économiquement peu développés. Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette période de l’histoire, on ne peut pas envisager la réalisation de la visée socialiste comme une simple “parenthèse”– comme le font nombre de commentateurs contemporains. Lorsque le nouveau en gestation dépérit pour un temps dont on ne peut fixer la durée, il n’en demeure pas moins qu’il annonçait la formation d’une époque nouvelle, en tant que dépassement des contradictions du régime capitaliste. La configuration spécifique qu’il a inaugurée, continue à marquer l’histoire du monde, d’une façon ou d’une autre. En outre, l’effondrement du monde “socialiste” n’a pas signifié la fin de l’opposition historique entre régimes économiques, ni celle des antagonismes destructeurs du capitalisme.

L’effondrement de ce monde, toujours selon Éric J. Hobsbawm, «  a révélé le malaise du reste  », il s’est ouvert sur «  un futur inconnu et problématique  », «  une ère de décomposition, d’incertitude et de crise  », «  la crise générale de tous les systèmes  », «  l’effondrement de régions entières du monde dans l’anarchie et la guerre  ». Ce que l’on peut aussi dénommer le grand désordre du monde.

H.D.

 

[Voir sous cet intitulé le premier dossier de ce numéro, assorti d’un complément – Enjeux stratégiques mondiaux et régionaux autour de la guerre en Ukraine.]

 

Reprenons le fil de l’histoire.

Travaillons à reconstruire l’unité historique des luttes populaires.

 

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Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. L’âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, 1914-1991, Éditions Complexe, le Monde diplomatique, 1994.
  2. 2. Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, 1871.
  3. 3. Par “immanent”, on entend ce qui est, réside, dans “l’être” même du capital, ce qui lui est inhérent, indépendamment de la pratique et des visées humaines.
  4. 4. «  Si le mode de production capitaliste est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale  ». Karl Marx.
  5. 5. Lamartine : «  En 1792, le peuple n’était que l’instrument de la Révolution, il n’en était pas l’objet. Aujourd’hui la Révolution est faite par lui et pour lui. Il est la révolution elle-même  ».
  6. 6. «  C’est le socialisme qui a fait la révolution de Février  » (Proudhon) ; «  Le socialisme restera le caractère essentiel et le souvenir le plus redoutable de la révolution de Février. La république n’y apparaîtra de loin que comme un moyen mais non un but.  » (Tocqueville).
  7. 7. «  Le peuple […] se battait seulement pour avoir la réalité d’une république démocratique et sociale  » dit Caussidière, tandis que Victor Hugo s’inquiète, il voudrait que l’on prenne garde à ne pas «  aller de la république lièvre à une république tigre  ».
  8. 8. François Vidal, Vivre en travaillant, Projets, voies et moyens de réformes sociales, 1848.
  9. 9. Georges Dazet, Lois collectivistes pour l’An 19…, Société Nouvelle de Librairie et d’édition, Edouard Cornelet, 1907.
  10. 10. Georges Plekhanov, dès les années 1880 avait posé la possibilité en Russie d’un enchaînement des deux révolutions. Pour lui, il ne s’agissait pas seulement « d’abroger les lois de l’Empire tsariste » mais les lois mêmes de la production et de l’échange du régime économique capitaliste.

Le peuple géant désuni, bafoué – Reconstruire son unité et sa capacité souveraine

1 avril 2022

«  Le pouvoir craignait ta puissance,
il est venu te désarmer  :
Conserves-en la souvenance  »
Anonyme (1849)
Peuple, réveille-toi  !


 

Depuis quelques années, voire quelques décennies, l’état d’esprit d’une grande majorité de la population n’est pas porté à l’optimisme.

Il n’en est pas de même, semble-t-il, dans le sillage de ceux qui ont trouvé place sur la grande “cordée” du quinquennat présidentiel 2017-2022, et qui participent comme tels du “nous” revendiqué par le pouvoir en place. Certes, de ce côté, tout semble aller au mieux dans le meilleur des mondes possibles  : «  nous avons traversé ensemble beaucoup d’épreuves  », mais «  grâce aux réformes menées  », «  nous avons tenu bon  », et «  c’est ce chemin qui doit être poursuivi  ».[1]

La parabole de la Cordée énoncée par Emmanuel Macron, à laquelle on fait ici référence, mérite à cet égard d’être interrogée. Que signifie-t-elle si l’on se réfère aux données effectives de la situation  ? À première vue, on imagine qu’il s’agit d’inciter des individus, ou un ensemble mal défini [nous  ?] à s’élever vers le haut  ? Vers des hauteurs  ? (on ne peut pas être plus précis). Ceci via une trajectoire imposée sur une paroi plus ou moins verticale, par le moyen d’une cordée conduite il est vrai par un inébranlable “premier”. Il y a des gens au bas de cette paroi. On imagine que certains d’entre eux pourront emprunter cette voie abrupte, par la force du poignet, une tension corporelle et mentale de tous les instants, leur aptitude à se saisir des bonnes prises. On peut supposer que d’autres n’y parviendront pas, mais qu’après tout cela ressort de leur propre responsabilité. L’important est que tous puissent y aspirer, il s’agit là d’un appât (ou d’un appeau) pour continuer à participer de l’ordre social existant. C’est présumer aussi, c’est un non-dit nécessaire, qu’il n’y a plus d’ascenseur social à disposition, et plus même les degrés d’une antique échelle sociale à gravir pas à pas.

 

Gulliver s’étant emdormi est attaché par les habitants de l’Illiput

 

Quittons la parabole et revenons au bas de l’à-pic qui reste à gravir, du côté du grand nombre de ceux «  qui ne sont rien  », qui n’ont pas réussi à se raccrocher à la grande cordée, qui ont dévissé, ou ont été éjectés, ou qui ne figurent pas même pas sur une liste d’attente d’élévation virtuelle[2]. Ici, les perceptions que l’on se fait du monde “tel qu’il est” témoignent de moins d’audace conquérante. On voit beaucoup moins bien où se trouve “le chemin” que l’on doit “poursuivre” et où il mène. Tout en bas, ou juste en bas, la prise en compte des données de la situation suscite surtout l’incertitude, l’inquiétude, la crainte d’un avenir qu’on ne peut pour l’heure déchiffrer, une certaine incompréhension.

 

«  Je me sens comme dans un tourbillon, ballottée d’un point à l’autre, on ne peut plus savoir où on est, comment ça va tourner dans le monde.  »

«  Je ne comprends pas ce qui se passe, et pourquoi ça se passe.  »

 

L’espoir en un sauveur suprême capable de maîtriser, en pensée et en actes, le devenir d’un pays, d’un monde, en état de bouleversement, n’est pas largement partagée, de ce côté-ci de la population.

 

«  C’est pas avec les politiques qu’on a qu’on peut savoir où on va.  »

«  On a aucun choix pour demain, une petite orientation au moins.  »

«  Il n’y a aucune vision, comme avec de Gaulle, ou Churchill, quand ça va mal pour le pays et pour le monde.  »


Scission du corps politique de la nation et déconstitution de la société politique

Les citoyens dont on a retranscrit les commentaires font état du divorce grandissant qui s’est établi entre deux pôles de la société, divorce qui conduit à la dissolution de la nation en tant que corps politique organisé. Dans une enquête d’opinion récente [Cevipof], les personnes interrogées estiment que le fonctionnement démocratique de la société s’est perdu, que la “distance” établie entre les politiques et les citoyens se révèle plus grande qu’entre citoyens. Pour les trois-quart de la population consultée, il est fait aussi état de la perte pour le pays d’une «  boussole morale  » capable d’orienter le devenir commun. Commentant les résultats de cette enquête, Luc Rouban[3] en déduit que  :

 

«  pour une majorité des enquêtés, le corps politique s’est désagrégé […] son univers de référence historique [ayant] disparu  ».

 

Dans le cadre d’une autre enquête [Fondapol] réalisée dans 55 pays réputés “démocratiques”, beaucoup parmi les enquêtés jugent pour leur part que les idéaux démocratiques qui sont proclamés ne correspondent pas au fonctionnement effectif de ces démocraties. [Voir dans ce numéro le dossier «  Les peuples destitués de leurs facultés politiques  », synthèse des résultats de ces enquêtes].

Ces tendances à la déconstitution d’une vie politique digne de ce nom ne datent pas bien entendu de ce seul quinquennat, c’est cependant au cours de celui-ci que ces tendances paraissent s’être cristallisées, consolidées, la politique devenant chaque jour davantage une “chasse gardée”. Arnaud Benedetti[4] écrit à ce propos  :

 

«  Le politique a perdu sa capacité à être, c’est-à-dire à agir de manière souveraine et le peuple ne dispose plus de son autonomie à opérer des choix, autres que ceux de ses dirigeants.  »

 

On assisterait selon cet auteur à un «  processus de dissolution du peuple au profit d’une classe dirigeante à dominante oligarchique  », processus particulièrement avancé en France, une «  virulence française [se manifesterait] dans le dépérissement politique  ».

Pour Arnaud Benedetti, les “marcheurs” [la République en marche] représenteraient «  le point d’acmé de la pensée dominante des trois dernières décennies, qui traduit une sortie du sillon démocratique  ».

En étroite corrélation, les deux faces d’un tel processus seraient à l’œuvre. Dans les sommets de la société, avec le dépérissement du cadre souverain, on assisterait à un avilissement de la vie politique du pays, tandis que dans son fond, le peuple se trouverait relégué hors de la Cité politique, celle-ci dès lors ne pouvant manquer de se déconstituer[5]. S’il cesse de se poser en tant qu’association de citoyens, association d’égaux [dont les ministres ne sont que ses commis], le corps politique ne peut en république (ou en démocratie) se maintenir comme simple tutelle sur le peuple, reposant sur le clivage dirigeants-dirigés.


La déconstitution du politique à partir du haut

On passera rapidement sur ce que le juriste Alain Supiot[6] considère comme «  le démantèlement de l’État par lui-même  », à savoir l’application de réformes structurelles au sein des entreprises et des services publics, selon les exigences des marchés financiers, qui est aussi l’affirmation d’une emprise incontournable du capital sur notre vie économique, sociale, politique, intellectuelle. Ce qui se nomme aussi  : “New Public Management” et en français “République contractuelle”. De la même façon, on évoquera de façon cursive la question des “cabinets conseils” de statut privé, souvent étrangers (ou transnationaux) qui se substituent aux rouages de l’État, à son administration, selon les mêmes critères de soumission à l’univers du capital. [Voir dans ce numéro les articles consacrés à ce thème]

Il sera surtout question dans ce numéro des processus spécifiquement politiques d’abaissement, délibéré, des possibilités d’expression de la volonté du peuple.

Si l’on considère “l’offre” politique au sommet, on constate qu’il n’existe plus de grands enjeux, de visions générales pour l’avenir, entre lesquelles la population puisse opérer des choix, au-delà de ses intérêts immédiats en conflit perpétuel. La base de l’édifice politique en porte les effets, dans la mesure où les formes de regroupement organisé au sein du peuple ont dépéri elles aussi. Faute d’une telle structuration politique, qui permettait de se grouper en fonction de visées sociales générales, les classes sociales à vocation hégémonique – au sens historique du terme – se trouvent dans l’incapacité de donner à connaître leur volonté à l’ensemble de la société. Placé aux marges de la démocratie, alors qu’il en constitue le principe essentiel, le peuple, les classes qui sous son vocable s’unifient, n’ont plus aujourd’hui de relais public pour faire entendre leur voix.

Depuis quelques années, tout semble se passer comme s’il n’existait qu’une seule pensée conforme, avec quelques variantes. L’expression de quelques dissidences, portées par des individus ou groupes, n’est pas abolie, mais il n’est pas certain qu’elles correspondent toujours à la volonté générale d’une majorité de la population. Du côté des sphères au pouvoir, on prône certes la “bienveillance”, obligatoire, dans le débat public – celle-ci pouvant à l’occasion servir de masque à l’intolérance. Il ne convient pas en effet de s’aviser de trop penser hors de la norme [en langage soutenu  : hors de la doxa dominante].

Le peuple en fin de compte ne semble pas disposer d’un plein accès à l’exercice de la raison commune, comme s’il s’agissait d’un domaine réservé à ceux qui se sont parvenus à se hisser – peut-être de façon provisoire – sur la grande cordée[7].

 

«  Je crois qu’ils pensent qu’on est trop bêtes  », «  si on a des idées sur ce qu’on voudrait pour le pays, c’est pas de notre ressort, l’idée c’est plutôt  : “peuple ferme ta gueule  !”  ».

 

Le peuple se trouve d’emblée médiatiquement disqualifié, même lorsqu’il s’agit de contribuer à poser les orientations à suivre pour la réalisation du bien commun. Contrairement à ce que défendait Rousseau, ce n’est pas du ressort du peuple de dire «  ce qui convient à sa conservation  ». Cela ne relève pas de sa compétence. En outre ce peuple, jugé incapable d’esprit critique, est toujours mal informé, désinformé. C’est seulement du côté de ceux qui sont du “bon côté”, du côté des compétences, de ceux qui savent [ou s’imaginent savoir], que l’information se révèle «  crédible et concrète, de qualité  », «  ni biaisée ni complotiste  », «  sans fake news  ». Cela ne saurait en aucun cas relever du populaire ordinaire[8] [Voir dans ce numéro, l’analyse du “Rapport Bronner” «  Les Lumières à l’ère numérique  »]

Aux sommets, l’oligarchie dirigeante s’est coupée du peuple et s’en défie. Elle ne peut comprendre que sa légitimité n’a plus d’autre source qu’elle-même, que son aptitude à gouverner s’en ressent, se limite à un ensemble de techniques, de management, communication, de maniement des comportements humains, que de surcroît elle sous-traite. Il en résulte une rupture avec la réalité. Tout cela ne peut faire illusion que très momentanément.


Reconstituer la capacité souveraine du peuple

En bas, face au mépris structurel affiché par tous ceux qui s’imaginent suivre le bon itinéraire, une grande partie de la population qui n’a pu se joindre à la grande Cordée, tend à se désaffilier des institutions politiques, médiatiques, et de leur personnel. Dans beaucoup d’enquêtes d’opinion, la défiance, voire le “dégoût” s’expriment à égard de cette structuration du paysage politique et de son fonctionnement effectif. Il n’en est pas de même à l’égard de la politique en tant que telle – domaine des affaires générales d’un pays. L’idée [pas encore une idéologie] ne peut-elle dès lors germer dans le bas de la société, qui en est aussi l’assise, de se «  mettre à son compte  », de définir ses propres orientations, et de chercher les moyens de les mettre en œuvre dans la continuité de l’histoire.

 

«  Pourquoi je ferais confiance à ces gens-là  ?  »  ; «  On est mis de côté comme toujours  », «  on ne les intéresse pas, alors moi je leur dis  : vous ne m’intéressez pas  ».

 

Dans le Préambule de la Constitution de la Cinquième République, il est inscrit à l’article 2  : «  gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple  », et à l’article 3  : «  La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum  ». Il est précisé en outre que  : «  Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice  ».

Toutefois, le principe d’appartenance de la souveraineté au Peuple se présente souvent comme une simple formule, qui fait bien dans le décor. Il arrive d’ailleurs à certains politiques de s’amuser de la formule dans leur discours privés, comme si personne n’y croyait vraiment. Le mot, disent-ils est «  très vague  », «  c’est une abstraction  » qui ne correspond à aucune réalité concrète, «  on ne voit pas très bien quel rôle politique le peuple peut assumer  ». Et ceci tout au long des siècles, y compris depuis que le principe de la souveraineté du peuple a été proclamé.

Dans la sphère médiatique le mot et ses dérivés sont suspects (voir le mot populisme). Et il est vrai que dans la réalité du monde tel qu’il est, le peuple est aujourd’hui dépossédé de sa capacité souveraine. Il n’est plus organisé, uni, en Être politique capable de définir la volonté générale, en peuple politiquement “institué”, au sens que Rousseau donne à ce terme. On n’hésite pas d’ailleurs en sous-mains à encourager ses distinctions internes (divisions catégorielles, de sexe ou de genre, de générations, d’origine, etc.), pour mieux délégitimer sa prétention à être celui qui doit être à la source des orientations à donner à la nation.

 

«  They, who have put out the people’s eyes, reproach them of their blindness.  » [John Milton, 1642][9]

 

Dépossédé de sa capacité souveraine, sans possibilité d’expression politique d’ordre général, le peuple devient simple formule de rhétorique que l’on invoque parfois pour juguler ses passions et ses révoltes désordonnées.

Politiquement invisible, ce peuple relégué, «  oublié de la démocratie  », souffre de sa relégation. Sous tutelle, en état de minorité, encore mal “éclairé”, il n’est pourtant pas dupe et ne se satisfait pas de l’état de minorité où il se trouve placé. De telle sorte que l’écart entre les buts unilatéralement définis aux sommets de la société et ce que veut confusément encore le peuple, ne peut manquer de susciter des remous en profondeur.

Si l’on suit Christophe Guilluy[10], il faut prendre en compte le fait que le peuple n’a pas cessé d’exister, qu’on doit juste déplorer qu’il ne soit plus un “peuple politique”, pleinement institué.

 

«  L’impasse démocratique n’entraîne pas l’anomie, mais un bouillonnement permanent qui alimente un mouvement de contestation multiforme  »[11].

 

Ce bouillonnement se présente pour l’heure en tant que processus spontané, réactif. Il est toutefois en voie d’organisation ou de réorganisation. Ses revendications ne sont plus seulement centrées sur des intérêts partiels, catégoriels, ils revêtent comme l’indique Christophe Guilluy une dimension “existentielle”. Une telle dimension, éventuellement via l’utilisation de «  marionnettes populistes  », signifie  : «  nous existons  », et relève, quant au fond, d’un ordre historique et politique général. Le peuple dans sa masse n’est pas représenté dans la sphère politique générale, mais il est «  présent sur le champ de bataille  ». Guilluy y insiste  : ce n’est pas l’anomie. La contestation n’est pas unifiée, elle peut revêtir encore un aspect sauvage, il ne lui manque qu’une boussole, qu’une orientation générale pour pouvoir restituer le contenu historique de sa lutte.

 

«  Nous ne disons pas [au monde]  : laisse-là tes combats, ce sont des fadaises […] Nous lui montrons seulement pourquoi il combat véritablement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir, qu’il le veuille ou non  » Karl Marx [1843].

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Extraits de la déclaration d’investiture du candidat Emmanuel Macron à la Présidentielle 2022.
  2. 2. Dans le cadre de cet article, on ne parlera pas de ceux qui sont, ou ne sont pas, sur la cordée, en termes de classes ou de catégories sociales, strictement déterminées. Quoique les définitions des classes dans la base économique ne soient nullement caduques, celles-ci, dans les conditions contemporaines, se présentent sous des formes mouvantes, selon qu’elles participent d’un mouvement ascendant ou sont en voie d’affaissement, selon qu’elles sont associées à l’univers de la circulation de la valeur d’échange et du capital, ou dépendent encore de la production de richesses matérielles (en utilité) et des classes qui les produisent ou créent les conditions de leur production.
  3. 3. Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS (Cevipof), a notamment publié La démocratie représentative est-elle en crise  ? 2019, et Les raisons de la défiance, 2022.
  4. 4. Arnaud Benedetti est Professeur associé à l’Université Paris Sorbonne, directeur de la Revue politique et parlementaire. Il a notamment publié Comment sont morts les politiques  ? Le grand malaise du pouvoir, et Le coup de com permanent. Voir aussi Frédéric Rouvillois, Liquidation, qui met en évidence l’actuelle domination sans partage des thèses technocratiques du St-Simonisme, incarnation de la prise du pouvoir par une “oligarchie transnationale”, sur base de mondialisation capitaliste (il récuse le terme d’élites qui ne désigne pas clairement son objet politique).
  5. 5. L’idée de «  république contractuelle  » (logique marchande et non logique d’un “Contrat social”), revient à signifier la fin de la Cité politique.
  6. 6. Alain SUPIOT, « Tribune » le Monde, 29 janvier 2022. Publication récente, Le travail n’est pas une marchandise, 2019.
  7. 7. Dans le Meilleur des mondes d’Aldous HUXLEY, on parlerait des citoyens alpha et beta.
  8. 8. Voir dans ce numéro l’analyse de la conception de Sieyès, qui oppose à l’exercice par le peuple de la souveraineté, celle des compétences, de “ceux qui savent”. Dossier  : Souveraineté et souveraineté du peuple. Constitution et déconstitution.
  9. 9. Traduction non littérale possible (sous toutes réserves)  : «  Ceux qui ont crevé les yeux du peuple lui font reproche de son aveuglements.  »
  10. 10. Christophe Guilluy, «  L’inquiétude des catégories populaires est sociale et existentielle  », Entretien par Vincent Trémolet de Villers, le Figaro, 20 février 2022. Publication récente, Le temps des gens ordinaires, 2020.
  11. 11. Plusieurs commentateurs mettent en garde sur les conséquences d’un «  étouffement de la vie politique du peuple  », sur le fait que le «  surgissement de nappes profondes d’insatisfaction  » ne puisse conduire à la manifestation de «  tensions sociales graves  », «  potentiellement explosives  », de «  rébellions imminentes  ».

Une page de philosophie – De l’accès de l’homme et du peuple à la majorité politique et à la capacité souveraine – Emmanuel KANT – Qu’est-ce que les lumières  ? (1784)

1 avril 2022

 

Les éléments du texte d’Emmanuel Kant Réponse à la question  : Qu’est-ce que les Lumières  ? qui sont ici présentés ne sont pas à considérer comme une reproduction fidèle et exhaustive de son contenu. Ce manifeste de Kant, élaboré cinq ans avant le surgissement de la Révolution française, et vingt deux ans après ce qui a pu être considéré comme un signal annonciateur, le Contrat social de Rousseau, réfracte les réalités contrastées d’une époque, tout à la fois lointaine, en termes d’histoire, et proche de nous par les préoccupations qu’elle révèle. Il est fait état, d’un côté de l’éveil des progrès humains en matière de connaissances, et plus encore en matière d’aspiration à développer les capacités humaines de maîtrise du monde matériel et social  ; d’un autre côté, subsiste, dans un monde encore pour l’essentiel plongé dans les ténèbres, la pesanteur des entraves qui s’opposent à ces progrès et aspirations.

Au regard de cette réalité contradictoire, qui n’est pas en tous points étrangère à notre actualité, on a retenu les passages de l’écrit de Kant, qui, pour un individu ou pour un peuple, n’ont rien perdu de leur actualité. Pour un individu, ces passages incitent à chercher et construire les moyens de maîtrise de son propre devenir, et, pour un peuple, de travailler à développer et reconstituer sa capacité souveraine, en comprenant que ces deux quêtes ne peuvent être poursuivies l’une sans l’autre.


*****

 

Emmanuel Kant parle de l’état de minorité de l’homme, c’est-à-dire de son immaturité, de son incapacité à se servir de son entendement (de son pouvoir de penser) sans la direction d’autrui. Il considère que l’homme en est responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage.

 

«  Aie le courage de te servir de ton propre entendement  ». Voilà la devise des Lumières.

 

Bien que la nature ait affranchi les hommes depuis longtemps, un grand nombre reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, laissant à d’autres le soin de se poser comme leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur, de se laisser guider voire mener comme un troupeau. Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner la peine de décider moi-même. Je n’ai pas besoin de penser  ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Persuader la grande majorité des hommes qu’il est très dangereux pour eux d’effectuer ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est cela à quoi s’emploient ceux qui se posent comme leurs tuteurs qui, très aimablement, par “bonté” ou pour leurs propres intérêts, ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Ceci, après avoir rendu bien sot leur bétail domestiqué, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermés. Ils leur montrent les dangers qui menacent ces créatures si elles essayent de s’aventurer seules au-dehors, hors des sentiers balisés. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher  ; mais des accidents de cette sorte rendent néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.

Il est donc difficile pour chaque individu pris séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, sa nature même. Il s’y est si bien complu qu’il se révèle dans le moment incapable de se servir de son propre entendement, ceci parce qu’on ne lui a jamais laissé en faire l’essai. Aussi sont-ils peu nombreux ceux qui sont arrivés par le propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré. Mais il est dans le domaine du possible, et même de l’inévitable à terme, qu’un public [un ensemble d’hommes, un peuple] s’éclaire lui-même, pour peu qu’on lui en laisse la liberté. Un peuple toutefois ne peut parvenir que lentement aux Lumières. Une révolution peut bien entraîner la chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser  ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, comme les anciennes lisières [limites] à entraver la pensée.

Or, pour accéder aux Lumières, rien d’autre n’est requis que la liberté  ; la liberté la plus inoffensive qui soit, celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines.

On doit cependant considérer que partout il y a limitation de la liberté.

Mais quel mode de limitation se révèle contraire aux lumières  ? Lequel ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageux  ? Kant répond  : l’usage public de notre propre raison, c’est-à-dire exposé à la vue de tous, doit toujours être libre, et lui seul peut amener les Lumières parmi les hommes. Son usage privé peut être sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des Lumières.[1]

 


 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Kant entend par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant (théoricien) devant l’ensemble du public. Il appelle usage privé de sa raison celui qu’on a le droit de faire dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous ont été confiés.

Correspondance – S’élever à la compréhension du monde pour pouvoir le transformer

1 avril 2022

 

Un jour, un camarade m’a demandé pourquoi je m’intéressais toujours à la politique.

Si au début j’ai vu un moyen de m’élever à la compréhension du monde, j’ai compris aussi que cela ne se ferait pas en claquant des doigts et que cela dépasserait tout intérêt individuel. C’est un travail personnel, difficile, sur toute une vie. Pour ma part, cela fait une quinzaine d’année que je me suis engagé. Et militer ça veut dire étudier des textes à la source, essayer de les comprendre, de les assimiler pour ensuite transmettre en écrivant des articles et les diffuser.

Semer des idées suivant une ligne directrice qui me paraît juste, selon mon jugement, qui doit répondre au bien commun de l’ensemble de la société. Si le but est d’avoir une action sur le monde, ce n’est pas pour le plaisir de vouloir le transformer, mais bien parce qu’il y a des dysfonctionnements et qu’ils peuvent être résolus. Non sans difficultés bien-sûr. Ce n’est pas utopique, sinon, je n’y verrais pas d’intérêt, car cette pratique s’appuie sur les choses réelles, concrètes au quotidien  : des discussions informelles à l’étude de texte en groupe ou de l’essai de la rédaction d’un article à paraître. C’est comme une course de relais sauf qu’au lieu de transmettre un témoin, on transmet des idées. C’est un travail d’éducation politique, nécessaire et possible.

Pour beaucoup, cela peut paraître bizarre, voire inutile pour certains, car il n’y a pas de retour dans l’immédiat. Mais il faut le voir dans la durée historique, et cette lutte de position est nécessaire. Voilà pourquoi je m’intéresse toujours à la politique.

Un homme, en fonction de ce qu’il «  voit, peut et veut  », oriente le sens de sa vie. Il en est de même pour les hommes civilisés, instruits, organisés et souverains, ils peuvent organiser l’ensemble de la société. Si la politique est la capacité humaine qui permet de changer la réalité, en raison aussi des contraintes matérielles, cela nous laisse la possibilité «  de faire ou de ne pas faire  ». Elle est une science philosophique de l’action raisonnée qui dépend du «  pouvoir  » et du «  vouloir  » humain. Ainsi, l’organisation de la vie collective ne dépend que de nous.

 

NOTES DE LECTURE – Comment détourner les peuples de leurs visées historiques – Des diverses façons de manipuler l’opinion (en démocratie ou en régime fasciste)

1 avril 2022

 

Dans le précédent numéro de Germinal, nous avions proposé un ensemble de lectures autour du thème «  Crise générale du capitalisme et processus de fascisation  ». Ce dossier dévoilait les moyens mis en œuvre par la propagande de puissances et courants fascistes, lors de leurs phases “séductrices”, principalement au cours de l’entre-deux guerres. Ces courants, spéculant sur la situation de crise du régime économique et politique, et sur les difficultés qui en découlaient pour les populations, faisaient miroiter dans leurs discours des solutions illusoires pour appâter et mettre sous influence des catégories sociales désorientées, politiquement désorganisées, ceci avant de pouvoir se révéler capables d’imposer une politique de coercition et de mise au pas de l’ensemble de la société.

Dans ce numéro de Germinal, sans laisser de côté le thème de la séduction au sein de la propagande fasciste ou fascisante, on s’attachera à confronter leurs thèses et procédés à d’autres courants exposant des types de propagande plus subtils, et plus insidieux, convenant davantage à l’esprit ambiant de nos sociétés “démocratiques”, tout en recourant parfois à des techniques, mécanismes et leviers similaires. En sachant que dans nos sociétés démocratiques, où le pouvoir est censé appartenir au peuple, sa capacité souveraine, se trouve ici aussi le plus souvent déniée. Toutes ces formes de propagande, dont certaines relèvent de la pure “logique” capitaliste, conduisent à «  dompter la grande bête populaire  », en temps calme comme en temps de crise.

Trois notes de lecture sont proposées  : Edward Bernays, Propaganda (1928)  ; Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique (1939)  ; Vance Packard, la Persuasion clandestine (1958).

 

Edward Bernays, Propaganda – Comment manipuler l’opinion publique en démocratie

1 avril 2022

 

Quand, en 1928, paraît aux États-Unis Propaganda, son auteur, Edward Bernays, a déjà à son actif plusieurs promotions réussies en matière d’influence dans le domaine du spectacle, comme les Ballets russes en 1915 ou dans le registre politique, comme l’entrée en guerre du pays en 1917. Point commun entre ces deux réalisations  : l’opinion publique était a priori hostile au premier comme à la seconde, les deux fois il l’a retournée.

Depuis la fin du XIXe siècle, la production de toutes sortes de marchandises connaît un essor formidable, ce qui accroît la concurrence entre manufacturiers désireux d’en réaliser la valeur  : la production de masse «  n’est rentable que pour autant qu’elle soutienne son rythme, autrement dit continue à vendre ce qu’elle fabrique en quantité constante ou croissante  ». En conséquence, poursuit Bernays, c’est la demande qui doit désormais s’adapter à l’offre, et non l’inverse  : «  Un industriel potentiellement capable de fournir un produit précis à tout un continent ne peut pas se permettre d’attendre le client  ». Toute ressemblance avec des faits existants serait fortuite ou involontaire  : en 2021, un célèbre manufacturier de vaccins offre un produit qui doit trouver ses clients.

Depuis la fin du XIXe siècle aussi, les «  masses populaires  » se dotent de relais syndicaux et politiques, suivant des orientations diverses mais structurantes. Les États-Unis de Bernays connaissent un «  âge doré  » (Gilded Age) de l’industrie, favorable à la concentration de capitaux et à la formation de monopoles, à la tête desquels se trouvent les aciéries Carnegie, la Standard Oil de Rockfeller ou les chemins de fer Vanderbilt. C’est l’époque de fraudes massives, révélées par les lanceurs d’alerte de l’époque, les muckrackers (littéralement, déterreurs de scandales), qui suscitent le rejet de l’opinion publique. Les grèves et manifestations sont nombreuses, et férocement réprimées. Devant cette irruption des masses dans la vie publique, les grands trusts se voient obligées de modifier leur communication pour entraîner le public dans le sens de leurs intérêts (Préface de Normand Baillargeon). C’est dans ce contexte que Bernays commence son ouvrage Propaganda  : «  le suffrage universel et la généralisation de l’instruction sont ensuite venus renforcer ce mouvement [de transfert d’autorité de l’aristocratie à la bourgeoisie], au point qu’à son tour la bourgeoisie se mit à craindre le petit peuple, les masses qui, de fait, se promettaient de régner  ». Alors notre propagandiste de poursuivre, «  aujourd’hui, pourtant, une réaction s’est amorcée. La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre [de s’engager dans la voie] nouvellement acquise dans la direction voulue  » (idem). La presse catholique, qui au même moment parlait de faire rentrer les flots des aspirations populaires dans le lit d’une rivière, n’aurait pas renié ces propos. Toute ressemblance avec des faits existants serait fortuite ou involontaire[1]. Contre les idées d’une partie des Lumières, tenantes d’une opinion libre et éclairée, la «  voix du peuple  » n’est pour Bernays «  que l’expression de l’esprit populaire, lui-même forgé pour le peuple par des leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l’opinion publique, héritage de préjugés, de symboles et de clichés  ». Quant à l’individu, sa décision est conditionnée par un «  mélange d’impressions gravées en lui par des influences extérieures qui contrôlent sa pensée à son insu  ». On est loin de la ligne de conduite des Lumières selon Kant (1784)  : Qu’est-ce que les Lumières  ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même (pour partie) responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude  ! (Ose penser  !). «  Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières  ».

Cette nouvelle propagande, utile au commerce comme à la politique, ne doit plus être frontale. Oubliés les «  Achetez mon produit  » ou «  Votez pour moi  ». «  La propagande moderne désigne un effet – selon l’auteur – cohérent et de longue haleine pour susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou un groupe  ». Elle est à la charge de professionnels, de techniciens, les conseillers en relations publiques, les véritables dirigeants, invisibles, d’une société démocratique, dont la tâche est, par ordre, d’analyser le problème soumis par le client  ; de cerner le public potentiel  ; sur la base des deux premiers points, de formuler une ligne de conduite  ; de veiller à couper court à toute mésinformation pour «  établir une confiance si solide dans l’intégrité de son client que les rumeurs et la suspicion n’auront plus d’espace où se déployer  ». Toute ressemblance avec des faits existants en 2021 serait fortuite ou involontaire  : le problème est pour le manufacturier de vaccins de vendre son produit à un public potentiel  : l’ensemble de l’humanité  ; la ligne de conduite consisterait à l’effrayer et à la contraindre  ; tout doute exprimé contre le produit était balayé ou discrédité publiquement.

Sur quels ressorts joue cette «  nouvelle propagande  »  ? Sur le groupe. Le groupe modifie les mobiles de l’action humaine  : «  La vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les désirs humains. Ce n’est qu’en s’attachant à les sonder que le propagandiste parviendra à contrôler ce vaste mécanisme aux pièces mal emboîtées que forme la société moderne  ». Ce principe est applicable au commerce comme à la politique  : «  en politique, les méthodes de la propagande ne sont efficaces que sur les électeurs qui opèrent leur choix en fonction des préjugés et des attentes du groupe dans lequel ils se reconnaissent  »[2].

 


 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. En 2021, un célèbre manufacturier de vaccins eut besoin, pour trouver ses clients, de ce travail d’influence, de modelage  : la nouvelle propagande. À l’été 2021, le gouvernement français, jouant des ressorts d’une propagande médiatique a opéré un travail d’influence sur un peuple considéré comme un enfant, jouant sur des désirs profonds et sur la peur liée de la pandémie.
  2. 2. Dans le cas d’une épidémie ou d’une menace de guerre, on peut jouer sur le désir de retrouver une «  vie normale  », de voir s’éloigner la maladie ou la mort, processus de conditionnement par la peur. Les autorités politiques créent alors des «  circonstances qui [v]ont ordonn[é] l’enchaînement des pensées  ».

Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique

1 avril 2022

 

La première édition – française – de l’essai de Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique date de 1939, deux mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Le livre est alors partiellement censuré, les passages qui sont estimés porter atteinte aux régimes de Mussolini ou Hitler y ont été supprimés  ![1]. L’ouvrage sera détruit peu après en Allemagne (1940). Une seconde édition enrichie paraît en 1952.

Dans la première édition l’auteur étudie surtout la propagande fasciste, plus spécialement nazie, il s’intéressera par la suite plus généralement aux techniques de manipulation et d’asservissement de la population par voie de “viol psychique”. L’analyse de ces techniques au sein des régimes fascistes met en lumière les menées des pouvoirs politiques travaillant à orienter la pensée et les comportements de la population, ceci par la mobilisation de ressorts intimes (appel aux émotions, à la peur, à l’intimidation, besoin de se conformer aux normes sociales imposées, etc.).

La peur est particulièrement mobilisée lorsqu’existe une menace, réelle ou forgée à dessein par le pouvoir en place, met par avance la population dans un état «  d’impressionnabilité accrue  », qui tend à annihiler la conscience. La forme privilégiée de propagande du fascisme hitlérien, du «  viol psychique  » des masses se fondait sur une persuasion émotive basée sur la peur. Mais ce ressort élémentaire peut faire partie de l’arsenal de la propagande présumée démocratique. L’annihilation ou la paralysie de la conscience prend alors des formes “douces” mais pernicieuses, dans la mesure où la propagande peut aller jusqu’à se présenter comme souci de veiller au bien être de la population.

Après la Seconde Guerre mondiale, et plus encore lors des périodes de crise, des régimes démocratiques ne dédaignent pas de faire usage de semblables méthodes de manipulation, elles tendent même à les perfectionner, par l’apport des sciences du comportement. Beaucoup de gouvernements contemporains, confondant gouvernance et politique, n’estiment-ils pas en effet qu’il est naturel pour le peuple de se conformer à ce que les autorités ont décrété, d’appliquer au besoin des mesures de coercition, plus ou moins douces, envers ceux qui ont l’audace de refuser des directives jugées arbitraires. Ceux qui ne se conforment pas sont mis au ban de la société politique, accusés de tous les maux (tactique du bouc émissaire). Tout le mal viendrait de leur indocilité, objection de conscience ou simple esprit de circonspection.

Dans la première partie de son ouvrage, Serge Tchakhotine prend appui sur la théorie pavlovienne des «  réflexes conditionnés  » qui, selon lui, serait pour l’essentiel biologiquement prédéterminée. C’est là le point le plus discutable de son analyse, qui, certes ne minimise pas le rôle de l’acquis, mais le restreint à des schémas mécanistes qui tendent à restreindre le rôle d’une faculté proprement humaine  : la raison pratique (c’est-à-dire, selon Kant  : “ce qui est possible par liberté”).

Ces réflexes innés, non réfléchis, non consciemment maîtrisés, seraient à la base de réactions capables d’influencer les comportements humains. À l’aide d’incitations, stimulus, mis en œuvre par la propagande, un conditionnement spécifique, des comportements précis (réflexe conditionné) pourraient être déclenchés chez les êtres humains. Le système des réactions comportementales se fonde pour Tchakhotine sur quatre pulsions de base déterminant les comportements, en fonction des incitations. Face aux incitations de la propagande toutefois, tous les hommes ne réagissent pas de la même manière. Certains adoptent le comportement requis, d’autres résistent. Moins de 10 % des êtres humains se révélerait capable de résister à ces techniques de propagande, les 90 % restants succomberaient à ce “viol psychique”. En certains cas, cette proportion pourrait n’être que de 1 % contre 99 %. De tels pourcentages peuvent sans doute être attestés au sein de contextes tels que le nazisme, mais il n’est pas certain que la “persuasion douce”, en jouant sur d’autres registres, ne puisse parfois rendre compte de telles proportions. D’une manière générale, l’action propagandiste s’adresserait ainsi à deux types d’individus  : ceux que l’auteur nomme les violables, les passifs, qui constitueraient la grande majorité, et les résistants, une minorité.

Les violables formeraient dans nos société capitalistes la grande masse des indifférents, des hésitants, des déprimés par les difficultés de la vie quotidienne. Ils se laisseraient aisément ébranler sous l’effet de la peur et pourraient accepter d’être maintenus en état de minorité civique, sous tutelle, dominés et guidés.

Selon Tchakhotine, on peut sur cette base distinguer deux formes de propagande, celle qui s’adresse aux 10 % de résistants, davantage centrée sur une persuasion plus ou moins rationnelle, l’autre adressée aux 90 % de violables qui joue plus par suggestion, jeu sur les émotions  : il nomme la première “ratio-propagande”, la seconde “senso-propagande”, en sachant bien qu’il n’existe pas de “muraille de Chine” entre les deux. Il s’agit dans le premier cas de propagande politique classique, agissant souvent par l’écrit, la délibération. Quant à la seconde, la propagande émotionnelle, qui fut employée avec succès par les propagandistes fascistes, elle tend aujourd’hui à s’imposer dans l’univers réputé démocratique. Le viol des masses par la propagande ne s’arrête pas en effet à l’ensemble des techniques largement déployées au sein des régimes fascistes. Le viol psychique par la propagande a pris le nom de publicité ou de marketing, commercial ou politique, voire de techniques de “communication” élaborées, qui peuvent se présenter au nom de la rationalité ou de la scientificité.

Et contrairement à ce que l’on imagine souvent, le souci de conformisme semble l’emporter dans la société contemporaine sur l’esprit de liberté. Comme l’indiquera Bernanos après la Seconde Guerre mondiale  :

«  Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles.  »

La confrontation des individus “violables”, ou des obéissants et dociles, avec la réalité sociale effective pose cependant la question des limites de la propagande dans la durée historique. Cette confrontation ne conduit-elle pas à terme à ce que les individus, la population ordinaire, reconstituent sur cette base des éléments de conscience, peut-être encore frustes, et, tirant des enseignements des épreuves subies, parviennent à reconstituer une intelligence politique éclairée.


 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La dédicace qui salue le génie historique du peuple français a également disparu  : «  Je dédie ce livre au génie de la France à l’occasion du 50e anniversaire de sa Grande Révolution.  »

Vance Packard, La Persuasion clandestine, Paris, Calmann-Lévy (1958)

1 avril 2022

 

Dans le cadre de la concurrence existant entre producteurs de marchandises, ceux-ci ont de tout temps usé de publicité (réclame) pour écouler leurs produits sur le marché. Ces pratiques existaient au XIXe siècle, mais elles se perfectionnent dès le début du XXe siècle aux États-Unis, au milieu du siècle en Europe. Il s’agit toujours de persuader le consommateur final pour lui faire acheter un bien ou un service, mais les techniques de persuasion deviennent plus sophistiquées. Il faut requérir d’autres mobiles que les motifs rationnels liés à des besoins effectifs. Ceci en partie indépendamment du contenu de l’offre et des qualités utiles propres des produits à écouler. Il convient d’abord de «  stimuler le client  » en jouant sur des ressorts non rationnels.

C’est de cette évolution des ressorts de la publicité que traite le livre de Vance Packard, The hidden persuaders, publié dans le contexte du développement de la production capitaliste de masse. Celle-ci en effet implique une extension corrélative du marché, en vue de la réalisation de la valeur contenue dans les marchandises à promouvoir. À production de masse doit correspondre une consommation de masse. Il ne s’agit plus seulement de «  répondre  » à une demande sociale, il faut la susciter à grande échelle. Aux besoins utilitaires qui s’expriment, il faut adjoindre des besoins non encore formulés, les «  révéler  », voire les «  créer  », dans le but de susciter une demande à large échelle. Ceci par le biais de techniques de «  marketing  », qui jouent sur des motivations et mécanismes inconscients, aptes à persuader les consommateurs et les conduites à l’achat. C’est le début de la grande époque de la communication publicitaire, de «  la com  », de la mise en œuvre «  d’hameçons communicationnels  ».

L’accent se trouve porté sur la “recherche des mobiles”, ou motivations souterraines. Il s’agit de faire appel aux émotions, aux désirs subjectifs, au subconscient à l’inconscient.

 

«  La publicité peut devenir plus efficace si elle se concentre sur les problèmes émotifs, si elle prétend satisfaire au-delà des besoins physiologiques, à des besoins plus souterrains  : besoins, d’appartenance, de sécurité, d’estime, besoin de s’accomplir, sentiment de puissance.  »

 

L’extension de réseaux d’information orientés finira ainsi par immerger la conscience d’une grande partie de la population. Les techniques de marketing tendent en effet à faire prévaloir un certain conformisme social, tant à propos des pratiques de consommation que des comportements politiques. Elles ne tardent pas à s’appliquer à la communication politique, afin d’orienter les citoyens vers les bons choix, ici aussi en jouant sur des motivations plus ou moins inconscientes, hors de la rationalité. Vance Packard décrit ces mécanismes de manipulation affective et mentale mis en jeu et leur relatif succès. Il met en garde contre l’illusion qui consiste à penser que nous agissons de façon libre, en fonction de critères pleinement rationnels en matière de consommation, mais aussi en matière politique.

Le passage à l’acte du consommateur, comme celui du citoyen, se présentent comme étroitement lié à ses émotions. Dans l’un et l’autre cas, il s’avère que l’on consomme plutôt une image (image-marque d’un produit dans le domaine commercial (image d’un candidat en matière politique) que les qualités intrinsèques du produit (ou du candidat) lui-même.
L’émergence des grands médias (radio, télévision) vont élargir l’impact de ces processus d’influence et de persuasion, qui s’amplifieront encore avec l’expansion d’internet et des media sociaux. On peut toutefois s’interroger. Les consommateurs comme les citoyens sont-ils totalement dupes, sont-ils uniquement régis par leurs émotions dans leurs comportements d’achat ou de choix politiques se demande Dominique Desjeux. Se laissent-ils aller durablement à mordre aux «  hameçons  » de la com  ? Ou observe-t-on au contraire, que, dans la durée, une méfiance se développe vis-à-vis de la communication publicitaire, que celle-ci soit associée à une marchandise ou à un choix politique. Les consommateurs, les citoyens ne prennent-ils pas conscience de la divergence existant entre la réalité et l’image projetée par la communication (marchandise ou candidat). Selon Dominique Desjeux, une méfiance concernant des marques vantées par la «  com  » se faisait jour dès la fin des années 1970. À la suite de la crise économique de la fin des années 1990, qui affecte le pouvoir d’achat des consommateurs, cette méfiance serait devenue un sujet d’inquiétude pour les promoteurs publicitaires.

La montée de cette méfiance face à la réalité sociale effective pose à son tour la question de la toute-puissance réelle ou fantasmée de la communication, et des techniques de «  persuasion clandestine  » dénoncées par Vance Packard. N’y-aurait- il pas surévaluation de leur pouvoir, de la capacité des techniques de communication à dominer et manipuler durablement la population  ?

Pas plus que la communication publicitaire ne peut pallier les contradictions insolubles du régime économique (et politique), elle ne peut supprimer la prise de conscience de la réalité des choses. Le consommateur n’est pas un pur “être de désir”. Le rapport entretenu par la population avec la réalité (notamment parmi ceux dont le pouvoir d’achat est limité,) réduit fortement les facteurs de séduction de la «  persuasion clandestine  ». Les consommateurs de marchandises, comme ceux que l’on imagine simples consommateurs de politique ne sont sans doute pas durablement des protagonistes passifs.

 


 

Michel Callon, Laws of the Markets, Hoboken, Wiley, 1998.

Dominique Desjeux, la Consommation, Paris, Presses universitaires de France, coll. «  Que sais-je  ?  », 2006, et «  Le marketing entre cadrage, consommateur acteur et nouvelle émergence sociétale», in Marketing, Remède ou poison, 2013.

Thibaut Letexier, La main visible des marchés, La Découverte, 2022.

 

DOSSIER – Le peuple dépossédé de la politique*

1 avril 2022

 

Lorsque dans le cadre d’une enquête de terrain, l’on demande à différents groupes de population ce que représente pour eux la politique, on obtient des réponses contrastées, selon la façon dont on a posé la question. Soit il leur est demandé de dire comment ils conçoivent la politique[1], en tant que notion, domaine de l’activité sociale humaine, soit on se borne à recueillir de simples “opinions”, points de vue, jugements éventuels, sur ce qu’évoque pour eux la vie politique “telle quelle est”, telle qu’ils peuvent l’apprécier dans son fonctionnement effectif, au travers de la pratique ou des responsables qui l’ont en charge.

Dans le premier cas, la politique, en tant que “concept” pourrait-on dire, se présente comme ce qui concerne «  les affaires générales de la société  », des citoyens, de l’État, de la nation, de ce qui concerne le “public”, par opposition à ce qui est partiel, limité à une catégorie, au particulier, au privé, au local, etc. Cette façon de concevoir la politique ne s’accompagne pas le plus souvent de dépréciations négatives. Il n’en est pas de même dans le second cas, lorsqu’il s’agit de donner son avis sur le fonctionnement effectif de la politique, celui-ci se trouvant assez généralement remis en cause, la politique se présentant chaque jour davantage depuis quelques années en extériorité par rapport à la population, [«  ça ne m’intéresse plus  » ou «  cette fois je ne vais pas voter  »], comme si le processus de scission entre deux pôles du “corps politique” en était arrivé à son terme.

Au pôle “d’en bas”, celui de la population, du peuple, des citoyens ordinaires (quel que soit le nom qu’on leur donne), la défiance, voire le “dégoût” peuvent s’exprimer envers les responsables et institutions politiques (prises au sens large  : gouvernement, partis, médias, justice…). C’est ce qu’attestent des résultats d’enquêtes récents (Cevipof et Fondapol) dont on présente un abrégé sommaire dans le cadre de dossier [Voir l’article  : Les peuples dépossédés de l’exercice de leurs facultés politiques].

À l’autre pôle, celui du “haut”, celui des responsables politiques, de ceux qui se placent en position de dire le vrai et le bien pour ceux qui ne sont “rien”, d’autres formes de dissolution de la société politique sont à l’œuvre. Des illustrations en sont proposées dans ce dossier. La première fait état de l’importance prise par les Cabinets conseils dans la gestion de l’État, jusqu’à en arriver à substituer à la direction politique d’un pays, un ensemble de méthodes et techniques qui relèvent de la “gouvernance” et du management. [Voir dans ce dossier la note de lecture sur l’ouvrage de M. Aron et C. Michel-Aguirre, les Infiltrés, et l’article «  Substituer la gouvernance à la politique  »].

La seconde illustration porte sur ce qui se présente comme une volonté venue “d’en haut” visant à réduire autant qu’il est possible l’expression politique qui s’expose au pôle de ceux «  qui ne sont rien  ». Cette volonté se traduit par un souci d’exercer un certain contrôle de l’information, de faire prévaloir, à partir des sommets du monde médiatique et politique, l’information estimée conforme et légitime, contre tout ce qui se présente comme “mésinformation”, “complotisme”, voire outrage à une Raison hypostasiée, se constituant en isolat, contre la raison pratique [au sens de Kant], telle qu’elle se forge par la délibération des citoyens associés. [Voir l’article «  Les Lumières à l’ère numérique ou le Meilleur des mondes oligarchique  » – variation sur le rapport de la Commission Bronner, missionnée par le Président de la république]

 


 

*. Sur la notion de Lieu politique, voir Le lieu politique. Constitution et déconstitution. Centre de Sociologie Historique, 2016.

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir, parmi d’autres, Le vocabulaire et les conceptions politiques du peuple, Cahiers pour l’analyse concrète, 68-69, 2011

Lecture  : Mathieu Aron, Caroline Michel-Aguirre – Les Infiltrés – Comment les cabinets de conseil ont pris le contrôle de l’État

1 avril 2022

 

Deux journalistes de l’Obs, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, ont publié en février dernier après trois années d’investigation les Infiltrés (éditions Allary). Le sous-titre, Comment les cabinets de conseils ont pris le contrôle de l’État, dit bien la nature de ce qui peut être considéré comme une révélation pour la plupart des citoyens. Révélation en effet, car jusqu’il y a peu, ce que les auteurs nomment un «  putsch progressif  » passait sous les radars.

Notre État «  qui a payé pour se dissoudre  », disent les auteurs, se trouve aujourd’hui dans la dépendance de sociétés de “conseil” privées, souvent étrangères, qui ont investi les lieux d’administration et de décision politique de la république. Ceux qui les appellent partagent avec eux l’idée que le gouvernement consiste en une entreprise à “manager”. C’est en ce sens qu’un consultant du cabinet allemand Roland Berger a pu dire en 2008  :

«  Le gouvernement est comme une entreprise, avec un directeur général (le Premier ministre), et des patrons de business units (les ministres), qui utilisent nos méthodes éprouvées dans les grandes firmes pour faire mieux et moins cher.  »

Ce que mettent au jour les deux auteurs interroge quant à la conception même que l’on se fait de la politique et de la démocratie dans les hautes sphères au gouvernement.

À la différence des pays anglo-saxons, pendant trente ans la France avait résisté à l’infiltration dans l’Administration et le gouvernement de ces “cabinets conseils”. Le tournant fut pris dans les années 90, et aujourd’hui ces cabinets de “consulting” sont «  au cœur de l’État  ». L’administration, ses organismes, les ministères, les gouvernements font systématiquement appel à eux pour des “missions” de tous ordres  : numérisation d’un service d’administration ou d’un ministère, études d’opinions, campagne de “com” sur la la conduite à tenir par le gouvernement, et jusqu’à la définition de stratégies. Notons que ces cabinets privés, par exemple chargés de numériser un service du ministère de la Justice, des Armées, ou autre ont accès à des données confidentielles de l’État susceptibles de terminer leur course dans des clouds américains.

Au-delà même de l’accès à ces données confidentielles, nos ministères ont chargé des cabinets privés, américains et allemands, de définir des stratégies, domaine qui relève pourtant strictement de la compétence de l’État. Le cabinet américain Mac Kinsey a été payé une fortune pour une “étude” visant à trouver comment réaliser un milliard d’euros d’économie dans un budget de 24 milliards. La question de savoir quelles dépenses privilégier ou pas, aux dépens de telles autres, et avec quelles conséquences, constitue pourtant ici aussi un choix éminemment politique relevant de l’État. De même, «  la restructuration du renseignement économique français  » (Tracfin) a été «  définie à partir du diagnostic d’un cabinet privé  ». Lorsque la filière nucléaire de Bercy ne sait établir elle-même les coûts du nouveau modèle d’EPR, à qui demande-t-elle un audit  ? Au cabinet de conseil Roland Berger fondé à Munich en 1967, et devenu «  incontournable  » au ministère de l’Économie et des Finances.

Poursuivons  : l’externalisation des services «  tient lieu de doctrine  » au ministère des Armées pour la “gestion du personnel”, le transport de troupes. Plus préoccupant encore, constatent avec effroi les deux journalistes, cette externalisation vaut aussi «  pour l’analyse prospective et la conception stratégique  ». Pas moins de quinze cabinets consulting, notamment les grands américains Mac Kinsey et Accenture, ont emporté un marché de 87 millions d’euros de ce ministère pour «  définir une stratégie  »  ! Cela signifierait-il que nos ministères ne sont pas en mesure de concevoir une stratégie et/ou qu’ils considèrent cette tâche politique et régalienne comme de nature purement technique et managériale et qu’on pourrait en conséquence la déléguer à quinze cabinets privés de techniciens formatés[1].

Ces recours coûtent bien sûr très cher au budget de la nation, d’autant qu’il leur arrive de produire des logiciels inadaptés, inefficaces, voire inemployables. Le logiciel Louvois de gestion des personnels des Armées a été abandonné après dix ans de pagaïe, idem à l’Éducation nationale (plus de deux millions d’euros chacun). Loin de prêter un œil plus “indépendant” les études de ces cabinets produisent ce que l’on «  attend d’eux  ». Leurs études informatisées détectent les faiblesses qui justifient que l’on recourt à leurs bons services. Seraient-ils plus compétents  ? Le “consulting” pallierait-il la lourdeur de l’Administration  ? [Des hauts fonctionnaires ont été dépossédés de leurs tâches, jusqu’à conduire à «  une réelle perte de compétences des services de l’État  »]. À la lourdeur bureaucratique, l’absence de vue d’ensemble, cinquante parapluies devant aujourd’hui être ouverts avant la moindre décision, on ajoute plutôt l’absence de vue d’ensemble et les missions en doublon[2].

Plus généralement, ce recours aux consultants extérieurs aurait-il permis un meilleur service public, un service de l’État plus satisfaisant  ? Si l’on en juge d’après la réflexion des usagers, d’après les sondages et les mouvements de protestation c’est loin d’être le cas. Ces mêmes usagers ne devraient-ils pas au moins disposer de quelque droit de regard, puisque ce sont eux qui alimentent le budget de l’État par le travail et l’impôt, et que, selon la Constitution, ils sont aussi des citoyens, formant le “peuple souverain” – ou la “nation souveraine”. Il ressort, de fait, que le “managering”, se substituant à la politique, ne poursuit pas le service à la nation. Il vise à la réduction des coûts, et surtout à faire accepter telle mesure par la population. S’agit-il d’une “étude” d’un cabinet de consulting proposant une réforme de la Justice  ? «  Rien n’est pensé dans le but d’une amélioration de la qualité de la Justice  » tenant compte «  des souhaits des justiciables  ». Dans toutes les interventions de ces cabinets dans l’Administration, relèvent les deux auteurs, il n’est jamais tenu compte de l’avis des citoyens, il n’est nullement recherché.

Alors pourquoi continue-t-on de recourir à ces cabinets de “consulting”. À cela plusieurs éléments de réponse progressifs. On apprend que le recours systématique à des cabinets de conseil, outre la perte de compétences des hauts fonctionnaires, transforme la porosité d’hier entre la haute fonction publique et les entreprises privées industrielles et bancaires, en porosité entre celle-là et les cabinets de consulting. L’interpénétration a changé de nature. Des ex-directeurs de cabinets ministériels s’y font embaucher, ou en proviennent, y retournent[3] . Il y a aussi les liens personnels qui s’établissent entre responsables politiques et gouvernementaux et le pool des conseillers.

Irait-t-on vers une réduction de ces recours  ? Tout semble montrer que non. L’actuel président a levé les dernières restrictions à leur emploi, lui qui les fréquente depuis beau temps, il a fait notamment appel à Mac Kinsey pour sa campagne présidentielle de 2017, et aussi pour le thriller des mesures anti-covid – c’est d’ailleurs à cette dernière occasion que le sujet du “consulting” est devenu suffisamment visible et préoccupant pour que les questions qu’il pose méritent d’être soulevées en Commissions parlementaire ou sénatoriale.

À propos de l’actuel Président de la République (février 2022), un dirigeant de grandes entreprises, connu et qui le connaît, dit de lui  : «  il pense comme eux  ». Il apparaît en effet de plus en plus clairement que ce président considère au fond la politique comme du managering, la responsabilité politique comme de la «  gouvernance  », et la démocratie comme consensus, mise au pas, après étude des «  comportements  », et marketing. Cette conception se présente comme une forme – à la fois manifestation et vecteur – de la dissolution du Lieu politique. Elle affecte – parmi les autres – notre pays, l’actuel président n’en étant qu’une figure des plus emblématiques. Notons au passage que beaucoup de candidats aux prochaines présidentielles ont recours aux services de ces cabinets pour mener leur campagne, parfois jusqu’à définir leur programme.

On doit se demander si, en fin de compte, les responsables politiques, et pas seulement ceux qui sont au gouvernement, nous considèrent comme des citoyens, dont on devrait connaître les volontés et les éléments de choix pour le devenir de la nation, ceci dans le cours d’un processus de délibération  ? Les méthodes employées et les principes mis en œuvre attestent que tel n’est pas le cas[4].

On constate que «  la communication politique utilise peu ou prou les mêmes recettes  » que celles utilisées «  dans le marketing  ». Il s’agit de pousser le consommateur à consommer. Cela se dit  : «  inciter sans contraindre  ». L’État, sa “Direction de la transformation publique”, a ainsi signé un contrat (10,4 millions) avec un cabinet britannique pour se faire assister dans la mise en œuvre de démarches de «  sciences comportementales appliquées aux politiques publiques  ». Cela n’est pas spécifique à la France, la plupart des gouvernements y recourent, ainsi que des institutions internationales, telle l’OMS. Avec de telles méthodes, l’État n’est plus un lieu politique, une association organisée de citoyens, ni une direction des affaires publiques par ceux qui sont en charge de l’exécutif.

La question des Cabinets de conseil ne constitue qu’un des derniers avatars d’un processus en cours depuis des décennies. Sous le quinquennat 2017-2022, le paquet a été mis. Si l’on y ajoute les tentatives de mainmise du pouvoir sur l’information et la définition de ce qu’il est licite ou non de penser, la qualité de citoyen tend à perdre tout sens. De la même façon, la qualité de sujet humain doté d’une capacité de réflexion semble même ne plus devoir être posée. [Voir article suivant]

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Ces cabinets, au passage, ont ainsi eu accès à des informations confidentielles sur l’organisation même des armées, le renseignement militaire, et jusque sur la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure)  !
  2. 2. Les cabinets de consulting recrutent directement leurs cadres – pour des salaires flatteurs à tous égards – dans les Grandes Écoles (Mines, X, HEC) parmi des élèves formés et payés par l’État (un tiers des promotions).
  3. 3. Parmi les cas les plus alarmants, on peut citer celui d’un ancien Chef d’État-Major des Armées, et d’anciens directeurs de la Direction Générale de l’Armement ou de la DGSE (!) recrutés comme conseillers par ces cabinets d’intérêts privés, basés à l’étranger, vendeurs de services à qui ou à quel État en mesure de les acheter.
  4. 4. En 2020, un cabinet a été rémunéré (un pactole de 2,8 millions €) pour «  analyser la conversation sociale à partir d’un corpus de tweet  ». Peut-on être plus éloigné de ses concitoyens pour de telles inepties dépourvues de sens  ? En 2021 le cabinet Kantar a fabriqué (2,1 millions) un «  baromètre de l’impact médiatique de l’action gouvernementale  », c’est-à-dire  : est-ce que la mayonnaise prend  ?

Les Lumières à l’ère numérique Ou le Meilleur des Mondes oligarchiques

1 avril 2022

 

Le Président de la République, usant du Nous de majesté –  plus ou moins identifié à la population du pays, tenue au consensus  – adresse le 29 septembre 2021 une «  Lettre de mission  » à Gérald Bronner en vue de former une «  Commission de haut niveau  », dont l’ambition déclarée pose la nécessité de «  faire face aux dangers que l’ère numérique fait peser sur notre démocratie  ». En prenant connaissance de cette Lettre, on en arrive à se demander, si la liberté de penser ne se limite pas en fait à penser ce qui est conforme aux directives de ceux qui nous gouvernent, tout le reste, ce que nous concevons nous-mêmes de façon éclairée, se trouvant rejeté dans le registre de la “désinformation”, des “fake news” du “complotisme”, et autres vocables ad hoc forgés par nos élites omniscientes.

Les objectifs de cette Commission sont les suivants  :

–  Établir un état de «  l’impact d’Internet sur nos vies de citoyens  : notre information, notre rapport à l’autre, notre représentation du monde et de nous-mêmes, notre exposition à des biais cognitifs qui peuvent nous enfermer  ».

Si l’on comprend bien, il convient que le “petit nous” –  la population  – se conforme à ce que le “Grand Nous” en Majesté, estime constituer la vraie, la bonne information. Il conviendra aussi que, nous –  la population  –, soyons pliés aux «  représentations du monde et de nous-mêmes  » que le “Grand Nous” juge convenables, et, bien entendu, exemptes de tout biais cognitif.

– «  Formuler des propositions dans les champs de l’éducation, de la prévention, de la régulation, et de la judiciarisation des diffuseurs de haine, afin de libérer la société des bulles de filtre, qui enferment une partie de nos concitoyens et nourrissent les extrémismes, la discorde, la violence, les dérives sectaires et les obscurantismes.  »

Si l’on comprend bien, nous – la population ordinaire – n’avons plus le droit de haïr (sauf à avoir à faire avec la justice), la société aura aussi le devoir de nous libérer des «  bulles de filtre  » qui nous «  enferment  » dans des positions extrémistes. Et que le “Grand Nous” déclare illicites, quelles que puissent en être les raisons. Nous n’avons même plus le droit d’être dans l’obscurité, quand le monde se révèle obscur, le “Grand Nous” ne fait-il pas pour nous toute la lumière.

 

– «  Proposer de nouveaux espaces communs de démocratie, de la citoyenneté et du collectif, qui puisent trouver leur place dans le monde numérique, servir de repaire comme de repère à des citoyens isolés  ».

 

Si l’on comprend bien, mes petits agneaux, fuyez vos repères et vos modes de regroupement partisans au sein de la Cité politique. Ce ne sont que des foyers de discorde [«  judiciarisables  », ne l’oubliez-pas], regroupez-vous tous dans le même troupeau, sous la houlette du bon Pasteur et de ses chiens de garde.

Plus généralement, dans le cadre de sa Lettre de mission, le Président de la république requiert qu’il faille, s’agissant de l’information, porter défiance envers les «  contenus auto-produits  » «  qui rencontrent leur public  », «  au gré des affinités idéologiques  ».

Les «  affinités idéologiques  » seraient elles donc elles aussi proscrites  ? Faudra-t-il les censurer  ? Il semble bien qu’il en soit ainsi. Prenant l’effet pour la cause, la Lettre évoque en effet [l’inadmissible] division de la société en «  groupes construits  » sur des «  postulats déconnectés de tout fondement rationnel  ». Il s’agirait là d’une atteinte à «  la cohésion nationale  », comme au «  système démocratique héritier des Lumières  ». En conséquence, ne serait-il pas préférable de faire prévaloir une seule source d’information  ?

 

«  […] L’éclatement des sources d’information aboutit à la division de la société en groupes construits autour de postulats déconnectés de tout fondement rationnel  ».

 

Faut-il rappeler que, dans l’esprit des Lumières[1], les postulats construits autour de «  fondements rationnels  » ne peuvent être élaborés sur la base d’une Raison pure, hypostasiée, mais par l’usage pour chaque citoyen de la raison commune [capacité à se servir de son propre entendement et de s’orienter par soi-même]. En outre, la Cité politique, la République, ne requièrent nullement “l’unisson”, mais au contraire un certain “discord” qui participe de la formation de la raison commune, comme de l’unification de la République[2] et de la nation.

Au sein de la rhétorique sophistique de la «  Lettre de mission  », les «  groupes construits  » [quelle impudence  !], porteurs de «  contenus auto-produits  » au gré d’affinités idéologiques [irrémissible outrecuidance  !], se présentent comme opposés au «  système démocratique héritier des Lumières  », alors qu’ils en sont une expression à valeur exemplaire, qui marque la sortie de l’homme de son état de minorité, le développement de sa capacité à se servir de son entendement sans la tutelle d’autrui.

Aurait-on fait retour aux préceptes qui prévalaient sous l’Ancien régime (et encore avec nuances), ou aux thèses contre-révolutionnaires, à celles des Idéologues ou des économistes libéraux du XIXe siècle, à celles de Guizot et sa “souveraineté de la raison”, qui toutes s’opposent au principe de souveraineté du peuple, qu’on présume toujours enfant ou “fol”, toujours en état de minorité, et qui prétend faire valoir sa raison historique et politique, contre l’usurpation de l’intérêt général par les gouvernants qui tiennent les rênes du pouvoir.

À l’appui de sa dénonciation de la division de la société «  en groupes construits autour de postulats déconnectés de tout fondement rationnel  », la Lettre propose deux illustrations, sans commune mesure  :

– Aux États-Unis, l’attaque du Capitole par des émeutiers.

– En France, la montée des mouvements anti-vaccins.

Outre les caractères politiques [et “judiciarisables”] des deux événements, en tous points distincts, ceux-ci sont mis en relation, sans moyen terme, avec les “désordres informationnels” liés à “l’ère numérique”, qui semblent se manifester hors de tout motif, toute visée, sans relation aucune avec des déterminations d’ordre objectif (pour ne pas dire d’ordre “rationnel”).

Ne pourrait-on appliquer à l’ensemble du contenu «  auto-produit  » de la “Lettre de mission” l’étiquette de “Complosophisme”, pour se recommander de la définition qu’en propose Alexis Haupt[3]. Et se demander si le Président a pu lui-même commettre un tel contenu, si l’on tient compte de sa qualité de Prince philosophe. Sans doute s’agit-il plutôt d’un billet émanant de quelque Cabinet Conseil se substituant aux instances proprement politiques.

Les recommandations présentes dans l’Introduction du Rapport se présentent en effet comme autant de conseils de “bonne gouvernance” managériale pour contenir tant «  l’exacerbation  » des conflits religieux et des «  tensions géopolitiques  », que «  la montée des populismes  » [auto-construits  ?], et contrer la «  défiance populaire envers les élites et les institutions  », dont il serait oisif de rechercher les causes spécifiquement sociales et politiques.

Si l’on applique les principes de la Raison unique du “Grand Nous”, la « révolution numérique  » ne nous offrira-t-elle pas, selon le rapporteur, une « opportunité inédite  », pour instaurer de «  nouveaux modes de gouvernance  » et «  d’intelligence collective  », pour «  repenser les cadres de la démocratie représentative  », hors de toute influence perturbante des «  affinités idéologiques  », des «  biais cognitifs  », des fauteurs de discorde, des groupes et des contenus d’information illicitement «  auto-produits  ». Bref pour repenser autocratiquement «  les cadres de la démocratie  ».

Bienvenue dans le Meilleur des mondes et son élite dirigeante. Soumettons-nous, à l’insu de notre plein gré, à la tutelle bienveillante de ses castes supérieures, les Alpha et les Bétas. Abreuvons-nous tous à son enseignement “hypnopédique” [garanti sans biais cognitif] et à sa drogue obligatoire du bonheur[4].

 


 

 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Se positionnant en miroir à la «  Lettre de mission  », le rédacteur du rapport [Luc Bronner sans doute] fait référence dans son introduction au texte de Kant, Qu’es t-ce que les Lumières, rédigé quelques années avant la Révolution française sous l’impulsion notamment des idées de Rousseau. Il semble, ici aussi en miroir, utiliser cette référence à contresens.
  2. 2. Voir Jean Bodin, Les six livres de la République.
  3. 3. D’après Alexis Haupt  : «  Complosophisme  : utilisation abusive de l’étiquette de “complotiste” pour faire taire ou censurer celui qui remet en question un discours officiel sans avoir à débattre de ses arguments.  »
  4. 4. Voir Aldous Huxley, Le meilleur des Mondes (Brave New World), 1932.

Les peuples destitués de l’exercice de leur facultés politiques [Enquêtes du Cevipof et de la Fondapol – 2022]

1 avril 2022

 

Deux investigations récentes portant sur la vie politique ont été proposées au début de l’année. L’une porte sur l’état d’esprit, les opinions, les sentiments, le degré de “confiance” des Français envers leurs institutions et leurs représentants politiques, l’autre sur les conceptions de la liberté et de la démocratie que se font les citoyens de 55 pays, mais aussi de leurs inquiétudes.

 

I – Enquête annuelle du Cevipof [1]  : Baromètre de la confiance politique des Français


Lassitude, défiance envers les institutions et la politique.

Parmi les termes à même de décrire “l’état d’esprit actuel” des Français, vient en premier “lassitude” (40 %), puis “la méfiance” (37 %), en progression de 14 % en un an. La méfiance peut aussi concerner, mais dans une moindre mesure (30 %) les gens “d’une religion différente”.

Ce sont les institutions qui recueillent le plus de défiance. Au plus bas, sont les partis politiques (seulement 21 % d’expression de la confiance), les réseaux sociaux (22 %), les médias (29 %). Seuls 46 % des Français ont confiance dans la justice de leur pays. Dans le même sens, à la question “que ressentez-vous pour la politique  ?”, 70 % choisissent des qualificatifs péjoratifs, “méfiance” (39 %), “dégoût” (17 %).

Cela va de pair avec la piètre opinion accordée aux “responsables politiques”. Ils “ne se préoccupent pas assez des gens” (77 %), “sont corrompus” (65 %), “parlent trop et n’agissent pas assez” (79 %), “sont déconnectés de la réalité et ne servent que leurs propres intérêts” (75 %), “ne montrent pas de respect pour les citoyens” (68 %), “ne sont pas soucieux de plus de justice dans la société française” (68 %), “ne sont pas des gens sincères et qui suivent leurs convictions” (71 %), “ne sont pas compétents” (63 %)[2].

Pour autant, la politique, si on la considère en tant que forme universelle “intéresse” 57 % des interrogés. Tout dépend de comment elle est conçue et pratiquée. Est-elle perçue dans sa pratique effective comme concernant les affaires publiques, et saisissable par tous  ? Il ne le semble pas. À la question «  la politique est-elle une affaire de spécialistes  ?  » près de la moitié (47 %) répondent Oui. Ceci en contradiction avec le fait que 75 % des personnes interrogées pensent que «  les gens peuvent changer la société par leur action  », et que ce devrait être «  le peuple et pas les politiques  » qui devrait «  prendre les décisions politiques les plus importantes  ».

Le besoin de la population de pouvoir peser sur ses choix s’exprime aussi au travers de l’avis selon lequel la société se présente comme “injuste” pour 63 % des personnes interrogées. Le régime économique est lui aussi contesté, 39 % jugent que “le capitalisme est à profondeur”, 50 % qu’il est “à réformer sur quelques points”.


“Distance entre les politiques et les citoyens plus grande qu’entre les citoyens”

L’aggravation des contradictions au sein de la société, n’est pas perçue comme pour les deux tiers, le facteur le plus préoccupant concerne le divorce “entre les politiques et les citoyens”.


Le sentiment d’appartenance, la formation nationale

À la question “vous avez le sentiment d’appartenir en premier à quelle communauté  ?”, 25 % opinent pour “la communauté nationale”, 13 % pour “les gens qui parlent la même langue et qui sont de la même origine géographique”, 8 % choisissent la formule vague “les mêmes valeurs”. 41 % choisissent la réponse  : pas “le sentiment d’appartenir à aucune communauté”. Compte tenu de la formulation de la question centrée sur le sentiment «  d’appartenance  » à une communauté, cette réponse peut traduire un rejet du “communautarisme”, ou du séparatisme, ou une tendance au repli sur soi, qui réfracte peut-être le sentiment d’un dessaisissement progressif de leur formation de peuple politique et de nation politique.

S’agissant de la nation France, 40 % sont d’accord avec la proposition  : la France représente “une nation assez unie malgré ses différences”  ; pour 56 % (en progression de 3 %) elle serait “plutôt un ensemble de communautés qui cohabitent les unes avec les autres”. 61 % estiment cependant qu’un danger essentiel serait susceptible de menacer la nation, ou plutôt la république (“l’islam menace la république”). D’autres thèmes paraissent plus déterminants. Ce qui signifie aussi que pour 39 % des interrogés, ce n’est pas à proprement parler une religion en elle-même qui est menaçante (d’autres éléments de l’enquête établissent que 49 % estiment que “l’immigration est un enrichissement culturel”).


Le pays a perdu sa «  boussole morale  », le fonctionnement démocratique s’est perdu

Le plus préoccupant pour les personnes interrogées concernerait surtout «  l’état moral du pays  ». Les trois quarts estiment que “le pays a perdu sa boussole morale”. En contrepoint, 68 % estiment que “le pays a besoin de plus d’autorité et d’ordre”. Ce qui ne signifie pas, semble-t-il, l’acceptation d’une privation des libertés. La même proportion (67 %) estime que ce qui fait problème dans la situation présente serait que “l’on ne peut plus dire ce que l’on pense”.

On trouve le même type de préoccupations dans l’enquête Fondapol (voir plus loin). Ce n’est pas “la “démocratie” qui est remise en cause, mais “le fonctionnement démocratique” (57 %), chiffre en progression de 8 % depuis l’an passé. Pour 75 % “quelles que soient les lois votées, les problèmes du quotidien ne sont pas résolus.

Il ne s’agit donc pas de remplacer le régime démocratique  : 69 % jugent que “la démocratie est irremplaçable, c’est le meilleur régime possible”, et 79 % estiment “qu’il est utile de voter pour faire évoluer les choses”. Une petite moitié cependant (47 %) opine pour “moins de démocratie, mais plus d’efficacité”. 70 % sont d’accord pour dire que “la démocratie fonctionnerait mieux en France si les citoyens étaient associés de manière directe” (pétitions, tirage au sort).


Faut-il remplacer les politiques par des experts et des hommes forts  ?

En relation sans doute avec les critiques portant sur le «  fonctionnement  » effectif actuel de la démocratie, plus qu’avec le principe démocratique lui-même, les préférences accordées à d’autres régimes politiques (se substituant aux “institutions démocratiques”), 52 % sont d’accord pour “que ce soient des experts et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays”, 39 % optent pour “avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections”, et 27 % pour que ce soit “l’armée qui dirige le pays”.

Le juriste Christophe Boutin propose une lecture éclairante de cette enquête.

«  La demande d’un homme fort, ou du pouvoir des experts, peut en effet venir de la part des catégories socioprofessionnelles aisées, dotées d’un bagage intellectuel plus ou moins important […] et qui sont volontiers partisanes de la mise en place d’une démocratie censitaire, c’est-à-dire d’un système dans lequel une oligarchie à laquelle elles croient participer se maintient ainsi au pouvoir sans qu’un peuple envieux ne soit réellement à même de l’empêcher. Mais la même demande d’un homme fort, et, pourquoi pas, d’experts, peut aussi venir de la part de ce qu’on pourrait appeler des populistes, ou des bonapartistes, pour reprendre une grande distinction classique de la vie politique française, qui souhaitent ici, au contraire, lutter contre cette emprise oligarchique, et que parvienne au pouvoir quelqu’un qui soit en quelque sorte l’expression même du peuple […] Le décollage de la demande touchant l’armée lui-même peut satisfaire les deux, soit qu’il s’agisse d’en user contre le peuple pour mater sa révolte et protéger l’oligarchie, soit que la révolte populaire estime indispensable le recours à l’armée pour chasser l’oligarchie.  »

 


II – Libertés. Devenir. Le retour de l’inquiétude et de la défiance

 

La Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), dirigée par Dominique Reynié, publie une enquête annuelle – intitulée Libertés, l’épreuve du siècle – conduite par des instituts de 55 pays. Plus de 47 000 personnes y ont participé. 39 questions étaient posées sur leurs craintes, leurs choix concernant principalement la démocratie, la liberté, la guerre. L’enquête s’est organisée autour d’un clivage entre pays de “démocratie libérale“ et pays “autoritaires” ou “totalitaires”, se substituant à l’ancienne division selon la nature du régime économique. L’étude sur «  les libertés  » et les «  inquiétudes  », quant au présent de «  la démocratie  » et à son avenir possible positionne les pays retenus en vis-à-vis de pays aux régimes réputés «  autoritaires  ». Il y aurait d’un côté des pays se présentant comme autant de “démocraties” (27 pays de l’Union européenne, les pays est-européens et balkaniques, ainsi que les États-Unis, l’Inde, le Brésil, la Tunisie), de l’autre la Russie, la Chine, la Turquie, qui ne font pas partie de l’investigation.


«  De qui les démocraties ont-elles peur  ?  »

Le premier groupe de questions porte sur le degré “d’inquiétude” ou de “crainte” qu’inspire aux populations des pays interrogées, l’attitude de tel ou tel grands pays de “régime “autoritaire”, ou “autocratique”, ainsi que celle des États-Unis. Il semble que seul le caractère réputé «  autoritaire  » de ces régimes, soit de nature à expliquer cette «  peur  ». Les facteurs économiques, géopolitiques, les différences entre des formations historiques ne sont pas pris en compte.

“L’inquiétude” quant à “l’attitude de la Chine sur la scène internationale” semble largement partagée et en progression notable (53 % de l’opinion globale, 60 % si l’on inclut celle de l’Inde). Elle est de 60 % au sein des pays de l’UE (elle n’était que de 40 % en 2018). 60 % des Européens (54 % des Français) se révèlent cependant favorables à “l’approfondissement des relations” avec la Chine. Pour l’ensemble des pays concernés, l’inquiétude à l’égard du rôle de la Russie sur la scène internationale, ne serait que de 38  % de l’opinion globale (en Europe 61  %, en France 64 %). La tendance est en recul depuis 2018, y compris dans les pays de l’Est de l’Europe. L’attitude de la Turquie inquiète 71 % des interrogés en France. Les catégories sociales “supérieures” et les plus âgés seraient ceux qui expriment le plus de crainte.

Les États-Unis restent considérés comme “la puissance la plus influente” par 70 % de l’opinion globale. Leur attitude sur la scène internationale “inquiète” 31 % des Européens (63 % en 2018), évolution qui correspondrait au remplacement de Donald Trump par Joe Biden. Il est toutefois notable de considérer que dans les pays adhérents à l’Otan, 32 % jugent “inquiétante” l’attitude des États-Unis.


L’inquiétude face à la possibilité d’une guerre mondiale

C’est une des données les plus marquantes révélées par cette étude  : une “guerre mondiale” semble “probable dans les prochaines années” pour 38 % de l’opinion européenne, 44 % de l’opinion française, 50 % de l’opinion mondiale.


“De quoi les démocraties ont-elles peur  ?”

Des malheurs privés plus que d’une troisième guerre mondiale  ?

Ce chapitre vise à mesurer la “peur” suscitée par diverses évolutions dans le domaine économique et social. L’inquiétude quant au “déclassement économique” se révèle importante, mais aussi la crainte d’un développement de la discorde au sein de la société frayant la voie à la violence interne, et remettant en cause “l’idée démocratique”.
Les Français s’affirment comme “très inquiets” ou “plutôt inquiets” pour ce qui touche à leur pouvoir d’achat (86 %), à la crise économique (88 %), aux inégalités sociales (88 %), au chômage (84 %), à la dette (78 %), l’impossibilité de maintenir la même protection sociale (90 %). Les réponses dans les pays européens sont du même ordre de grandeur.

Les Français se déclarent aussi “inquiets” concernant le changement climatique (86 %), l’islamisme (84 %), la délinquance (92 %), l’immigration (73 %), le terrorisme (89 %), la guerre (66 %), l’extrémisme politique (81 %).

La défiance envers autrui progresserait globalement de façon plus forte dans les catégories populaires (71 %) que dans les catégories “supérieures” (53 %), davantage chez les femmes (68 %) que chez les hommes (61 %), chez les moins de 35ans (67 %) que chez les plus de 65 ans (59 %)[3].

Au vu de ces réponses, l’étude fait valoir que «  les sociétés démocratiques redoutent davantage les malheurs privés qu’une troisième guerre mondiale  ».

L’opinion mondiale montre une ambivalence à propos des “réseaux sociaux”, vus à part égale comme “bonne chose” (s’informer soi-même, parler librement) et ”mauvaise chose” (fausses infos, discussion seulement avec ceux de même opinion). Les trois quarts de l’opinion se retrouvent d’accord pour dire que les GAFAM et la Big Tech “ont un pouvoir trop important” et que “le gouvernement devraient les contrôler davantage”.


L’attachement à l’Union européenne “dans un monde fragilisé”

41 % des Européens et 38 % des Français estimaient en 2017 que “faire partie de l’UE est une bonne chose”. Ils sont en 2021, 52 % des Européens et 43 % des Français. Parmi ceux-ci, ce sont surtout les cadres dirigeants d’entreprises (72 %), les professions intellectuelles et scientifiques (77 %), les retraités (67 %°), les petits entrepreneurs, ouvriers qualifiés et sans emploi (60 à 62 %), qui estiment que c’est “une bonne chose”, les personnels de service et employés de commerce, ouvriers peu qualifiés et manœuvres, seulement 49 %.


“L’idéal démocratique” ne correspond pas au “ fonctionnement” de la démocratie

En réponse à une question sous-jacente à l’étude  : «  À quelles conditions les démocraties peuvent maintenir un tel niveau de confort matériel, poursuivre les progrès poursuivis depuis cent ans  ?  », l’étude fait ressortir une opinion positive à propos de «  l’idée démocratique  », mais plutôt négative sur «  la manière dont elle fonctionne dans leur pays  ». Ceci en concordance avec l’enquête CEVIPOF. Dans l’ensemble des pays (plusieurs réponses étant possibles), les populations interrogées sont massivement (autour de 80 %) en faveur d’un “système politique démocratique avec un Parlement élu qui contrôle l’exécutif”.

Les trois quarts de l’opinion globale tous pays se disent en faveur de la formulation proposée “que ce soient les citoyens et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble meilleur pour le pays”.

L’adhésion de principe à l’idée démocratique se trouve ici aussi contredite par «  la manière dont elle fonctionne dans le pays  ». 72 % des moins de trente-cinq ans se déclarent favorables à un régime où  : ce seraient “les experts et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays” (contre 46 % des plus de soixante ans). Cet acquiescement ne présente pas de différences significatives selon le positionnement social, ni selon l’auto-positionnement politique “à gauche” ou “à droite”.

Un régime où l’on aurait “à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections” à la faveur de 52 % de l’opinion globale (36 % sans l’Inde), dont 25 % des plus de soixante et 44 % des moins de 35 ans. “Que l’armée dirige le pays” recueille 40 % du global (25 % sans l’Inde) dont 11 % des plus de soixante ans et 36 % des moins de trente-cinq ans. Les chiffres en France ne nous sont pas apparus dans la publication en ligne.


Critique du fonctionnement effectif de la démocratie, les peuples dépossédés de la politique

Parmi les personnes interrogées, 44  % estiment que “la démocratie fonctionne mal dans leur pays”, 50 % en France, 33 % aux États-Unis, 14 % en Suisse (le plus faible  %), 90 % au Liban (le plus fort  %).

En outre 59  % estiment que ceux qui nous gouvernent sont “pour la plupart tous corrompus”.

La proposition “Le vote ne sert pas à grand-chose, les hommes et les femmes politiques ne tiennent pas compte de la volonté du peuple”, a pour sa part l’assentiment de 41 % de l’opinion française (33 % européenne, 30 % dans l’ensemble). On note aussi l’importance du sentiment de défiance à l’égard des médias des pays réputés démocratiques. “J’ai l’impression que cela ne me concerne pas”. “La confiance” accordée aux institutions politiques est elle aussi limitée  : à 27  % pour les partis politiques, 43 % pour le Parlement, 48 % pour les syndicats, 50 % pour les autorités religieuses à égalité avec le système judiciaire. La police (56 %) et surtout l’armée (68 %) recueillent moins de défiance.

Par ailleurs, même si l’opinion globale estime à 60 % que les gouvernements autoritaires se révèlent plus efficaces contre les pandémies (70 % en France), 74 % n’acceptent pas qu’on “réduise un peu mes libertés”. Les libertés jugées importantes sont celles de pouvoir manifester (83 %), de décider (95 %), d’avoir le choix de vote (96 %), de dire ce que je pense (96 %), la liberté de la presse (94 %).


 

 

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), à partir d’un panel de 10 500 personnes interrogées par OpinionWay.
  2. 2. La moitié se disent “satisfaits” de l’actuel président  ; pourtant, 60 % n’ont “pas confiance” en lui, et “la politique du gouvernement actuel” suscite “l’inquiétude” de 67 %.
  3. 3. Dans l’ensemble des pays concernés les plus nombreux à penser que leurs désaccords conduiront à la violence sont les Libanais (76 %), les Français (71 %) et les Belges (61 %). Ce sont les mêmes qui se déclarent les plus pessimistes quant à l’avenir de leur pays.

Germinal propose un cours sur le thème : Souveraineté et Souveraineté du peuple – Constitution et déconstitution

1 avril 2022

 

Dans ce numéro et les suivants, Germinal, en coopération avec l’Université des classes populaires, propose aux lecteurs un cours sur la notion de souveraineté et celle de souveraineté du peuple, cette dernière ne pouvant trouver à se réaliser que s’il existe un cadre souverain pour que le peuple puisse véritablement être institué en peuple politique et développer sa capacité souveraine.

Le cours comprendra les exposés suivants  :

–  La notion de souveraineté

–  Jean Bodin (1576). La souveraineté, «  âme de la République  »

–  Jean-Jacques Rousseau  : Le droit politique et la Souveraineté du peuple

–  La Révolution française  : souveraineté de la nation et souveraineté du peuple

–  Les diverses façons de nier le principe de la souveraineté du peuple

–  Données historiques  : «  L’invention de la souveraineté  » d’après Albert Rigaudière

–  La question de la Souveraineté dans les formations politiques non centralisées

On commencera le cours dans ce numéro par un cours portant sur  :

La souveraineté du peuple au regard des enjeux révolutionnaires * [Rousseau, Sieyès, Robespierre]

 


 

* Ce cours a été établi sur la base de travaux de Hélène Desbrousses, Représentations communes et représentations savantes des formes de l’État , Thèse pour le Doctorat d’État en Sciences politiques, IEP Paris, 1993, ainsi que d’articles publiés dans les Cahiers pour l’analyse concrète, 23-24, 30-31, 34, 35 et de l’ouvrage le Lieu politique. Constitution et déconstitution, co-édition CSH Inclinaison, 2016. Une partie de ces cours est disponible sur le Site de l’Université des Classes populaires, www.lunipop.fr.

 

La souveraineté du peuple au regard des enjeux révolutionnaires * [Rousseau, Sieyès, Robespierre]

1 avril 2022

 

Avant de commencer le cours, il est nécessaire de répondre à des questions qui seront abordées par la suite.

– Première question  : Comment le peuple peut-il être souverain  ? Les conditions nécessaires.

Pour qu’un peuple puisse exercer sa souveraineté, une condition préalable est requise   : que soit constitué un cadre de souveraineté, qui ne soit pas dans la dépendance d’autres puissances (à l’extérieur ou à l’intérieur). Mais cette condition nécessaire n’est pas suffisante. La question centrale est celle de la formation d’une volonté une du peuple. En cela réside toute la difficulté, car le peuple n’existe pas dans un corps physique naturel (comme un prince). L’existence physique unitaire n’existe que dans des individus distincts, à la différence de ce qu’il en est pour un roi, qui peut superposer un “corps politique” sur un corps physique, même si déjà ici le problème de “l’unité de volonté” demeure posé.

La possibilité d’une souveraineté du peuple se heurte à un problème “de forme”  : comment faire pour que le peuple puisse être constitué en sujet politique Un, ayant un “moi commun”, une “volonté commune”. Comment constituer le peuple en un “être construit”, alors qu’il n’est pas un “corps naturel” de par sa réalité physique et psychique  ?

Pour qu’une souveraineté effective du peuple se révèle possible, il faut que celui-ci soit institué en un corps artificiel (artificiel = produit de l’art humain), par le moyen d’une association politique. En ce sens le peuple, s’il est conçu comme simple agrégat, multitude, ou regroupé selon “l’appartenance” à une “race”, une “ethnie”, hors de toute formation historique et politique commune, ne peut accéder à une capacité souveraine effective. Pour Rousseau, le peuple, unifié en tant que corps politique, se regroupe sur la base de la capacité souveraine des différents individus, qui elle-même présuppose l’égalité des hommes, c’est-à-dire leur égale capacité à décider ce qui est bon pour leur conservation, et son extension à ce qui est bon pour la conservation commune. L’institution du peuple en corps politique souverain, par le contrat social et le rôle joué par la figure du “Législateur” donne les conditions d’expression de la volonté commune, en sachant qu’elle n’est pas la simple addition des volontés de tous, qui sont disparates. S’il y a dissolution de l’association politique, c’est-à-dire non-respect des clauses du pacte social, le corps politique se dissout, il n’y a plus de peuple (corps politique), et par conséquent plus de souveraineté effective du peuple.

– Autre question. La souveraineté du peuple est-elle un principe qu’il suffirait d’appliquer, ou résulte-t-elle d’un processus historique  ?

Le développement d’un cadre politique souverain pour une nation et la formation de la capacité souveraine du peuple de cette nation ne «  tombent pas du ciel  », juste parce qu’on a décidé qu’il devait en être ainsi. Il ne faut pas confondre le long processus houleux de formation d’un cadre politique souverain, la capacité d’un peuple à exercer la souveraineté, et la notion, le principe de souveraineté.

Dans le processus de formation de la souveraineté et d’unification d’un royaume, d’une nation, d’un peuple, la force, la violence, voire la coercition, ont joué leur rôle, pour parvenir à la maîtrise effective de ce cadre souverain, contre la soumission à d’autres puissances, contre le chaos des fluctuations incessantes de soumission aux «  droits  » successifs des «  plus forts  ».

Mais la souveraineté ne peut reposer sur la seule force, elle dépend de conditions d’unification effective  : loi commune, minimum d’égalité et de justice (au sens ancien du terme), de sûreté contre le jeu des rapports de force et les attaques extérieures. La solidité des nations et des cités, donc aussi la souveraineté, ne peut se maintenir sans le soutien du peuple, qui lui-même requiert un minimum d’égalité, de justice, de protection. Faute de quoi les royaumes, les Cités (et les républiques) se déconstituent, en même temps que le peuple, et ne peuvent résister aux rivalités internes comme aux convoitises des puissances extérieures.

 


 

* Ce cours a été établi sur la base de travaux de Hélène Desbrousses, Représentations communes et représentations savantes des formes de l’État , Thèse pour le Doctorat d’État en Sciences politiques, IEP Paris, 1993, ainsi que d’articles publiés dans les Cahiers pour l’analyse concrète, 23-24, 30-31, 34, 35 et de l’ouvrage le Lieu politique. Constitution et déconstitution, co-édition CSH Inclinaison, 2016. Une partie de ces cours est disponible sur le Site de l’Université des Classes populaires, www.lunipop.fr.