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Notions théoriques : Les crises dans le régime marchand capitaliste

La crise financière qui touche l’ensemble du régime capitaliste est partout à la Une aujourd’hui. Sans que l’on perçoive le plus souvent que cette crise n’est qu’un rebondissement prévisible d’un processus de fond qui affecte périodiquement ce régime, qu’il est la suite logique du développement de ses contradictions internes, qui se sont répandues dans le monde depuis les années 70.

Les crises sont inévitables en régime capitaliste

Parmi les analyses qui ont été proposées, on a pu mettre au premier plan la crise dite des “subprimes”, l’immoralité du capital spéculatif, ou encore la “culpabilité” exclusive imputée aux États-Unis. Ces données immédiates ne permettent pas de saisir les déterminations essentielles d’un mouvement qui touche le mouvement général du capital (et pas le seul capital financier), et l’ensemble du monde marchand capitaliste. Avec plus de discernement, l’attention a été portée par plusieurs spécialistes sur un processus de plus grande ampleur et durée : l’existence de phases alternées au sein de « cycles » [1] propres au régime capitaliste. Dans la majorité des cas cependant, le pourquoi de ces mouvements cycliques n’est pas restitué, pas plus que la seule voie permettant d’y mettre fin.

Si l’on met pour l’instant de côté le caractère particulier de la crise actuelle, sa vitrine boursière et financière, on doit considérer que dès ses premiers développements, le capitalisme ne peut échapper à la réitération de crises plus ou moins graves, plus ou moins généralisées, qui s’achèvent comme aujourd’hui de façon spectaculaire, succédant à une phase de fuite en avant dans la finance.

Dès 1825, et tous les dix ans environ, le système capitaliste a été plongé dans la crise : en 1847-48 notamment, en 1870, en 1898, en 1905-1908 [2]. Au début du XXe siècle, le capitalisme en est arrivé à son dernier stade de développement, l’impérialisme, conduisant à aggraver les effets des antagonismes qui minent ce régime social. Les crises vont dès lors devenir plus importantes et plus larges, touchant progressivement l’ensemble du monde.

La crise de 1929 donne une idée de la gravité de ces crises. Aux États-Unis, la production d’acier y était retombée au niveau de 1909, celle du charbon avaient baissé de 80%. Dans l’industrie de transformation, l’emploi ouvrier avait diminué de près de 40%, deux millions de fermiers se retrouvaient ruinés, leurs fermes vendues pour dettes. Le chômage était alors terrible. En Grande-Bretagne, 72 hauts fourneaux furent détruits, la production de fonte descendit au niveau de 1857 ! En Allemagne, la production industrielle diminua de 40% faisant 6 millions de chômeurs. Au Brésil, 22 millions de sacs de café furent brûlées dans les locomotives. En France, les effets de la crise s’imposèrent avec retard, mais elle ne put y échapper, entraînant le chômage, la politique de déflation et la baisse des revenus.

Les mesures de destruction de produits et de moyens de production, le développement d’un chômage massif et d’une exploitation renforcée des travailleurs, ne firent que préparer une crise plus forte, celle de 1936-1938, à l’issue de laquelle les classes bourgeoises cherchèrent une échappatoire à la crise, dans la soumission à des régimes fascistes et, comme elle l’avait fait en 1914, dans la guerre impérialiste mondiale.

La crise classique de « surproduction capitaliste » et ses causes

Dans le début de son développement, le capitalisme a créé des forces de production formidables, et jamais l’humanité n’avait soupçonné que le travail humain puisse être capable de créer autant de richesses. Le capitalisme s’est aussi développé sur la base de la production marchande, dont il a conservé les formes d’échange, tout en développant de façon gigantesque la masse des marchandises produites. Il a par la même décuplé les contradictions de cette logique marchande [3].

Auparavant, les petits producteurs, artisans, paysans, travaillaient isolément, avec des moyens limités. Ils produisaient en petite quantité des produits peu variés. La productivité du travail était faible, les perfectionnements lents et limités. Les producteurs individuels, dispersés, possédaient leurs outils et donc leurs produits. Ils échangeaient ceux-ci par la vente et l’achat, en les mettant sur le marché. La production de la société ne se faisait pas en connaissance des besoins à satisfaire, mais en fonction du gain que chacun espérait réaliser sur le marché. Les producteurs, déjà en concurrence, n’étaient pas assurés de pouvoir vendre leurs marchandises, réaliser la valeur de celles-ci. Ainsi, une certaine “anarchie” de la production au niveau social existait déjà. En raison de la contradiction entre le besoin qu’avait le petit producteur marchand de porter au marché sa production, (de la “socialiser” ainsi en quelque sorte), et le caractère privé de son activité de production. Mais cette anarchie n’existait qu’à une petite échelle.

Avec le développement de la production marchande capitaliste, la production s’est élargie et est devenue d’une certaine façon “sociale”: le produit fabriqué est le fruit du travail collectif, de la coopération, de nombreux individus, et non d’un seul ou quelques-uns. Le machinisme s’étant développé, les producteurs mettent en oeuvre des instruments de production, utilisables seulement par un ensemble d’hommes. Les forces productives deviennent ainsi sociales et se développent prodigieusement. Mais l’anarchie marchande subsistant, celle-ci est également devenue sociale (à l’échelle de toute la société). Si les forces productives et la production sont devenues sociales, la propriété des moyens de production (machines, usines), reste privée, dans les mains des capitalistes. C’est une contradiction propre au capitalisme qui recouvre une contradiction de classe [4], et qui engendre inévitablement l’anarchie et les crises dans la société capitaliste [5].

En effet, pour cette raison, la production ne peut être réglée suivant un plan, qui correspondrait aux besoins à satisfaire au niveau de la société, ceci sur plusieurs années. La production des marchandises se règle (ou se dérègle) en fonction des intérêts propres de chaque capitaliste (réalisation de profits). Et chacun se trouve en concurrence avec les autres. Chaque capitaliste travaille à développer la production dans le but d’accroître son capital. Pour cela il doit agrandir l’échelle de la production, chercher à produire un plus grand nombre de produits, à moindres frais, et dans les plus brefs délais, afin d’imposer sa marchandise sur le marché. Aucun ne peut savoir si les marchandises pourront trouver à se vendre, à un prix concurrentiel.

Comme le machinisme et la production socialisée permettent de produire une masse considérable de produits, la production s’est considérablement accrue, en même temps que la concurrence pour les débouchés. Les capitalistes jettent des masses de marchandises sur les marchés, accroissent leur capital et s’en servent pour élargir encore la production, élargir leur capital, augmenter encore leur profit. Mais il arrive un moment où les marchandises ne se vendent plus ou qu’il n’y a plus d’acheteurs solvables [6]. Le marché est saturé, encombré, et arrivent encore d’autres marchandises, invendables. Ne pouvant vendre, les capitalistes ne récupèrent pas leur capital, augmenté de la plus-value, ils ne peuvent alors investir pour de nouvelles productions. La production s’arrête, le capital chôme, tout, les travailleurs et les moyens de production, doivent chômer avec lui. C’est la crise ordinaire de surproduction capitaliste.

Les crises mettent au jour le caractère anarchique et absurde du régime capitaliste

L’humanité connaissait des crises dues à l’insuffisance de la production. Le capitalisme, lui, crée cette absurdité, la crise due à la surproduction, à la surabondance de produits [7]. Le problème n’est pas la surabondance des richesses, mais le fait que celles-ci ne puissent être socialement appropriées et produites en fonction des besoins sociaux.

Que les produits fabriqués aient une utilité sociale, qui satisfasse les besoins, cela n’intéresse le capital que pour une raison : parce qu’il ne peut vendre que des produits répondant un minimum à des usages, des utilités, des besoins. Comme c’est la loi du profit qui règle la production, si un secteur n’est plus, ou pas assez rentable, du point de vue capitaliste, il est délaissé au profit d’autres secteurs rentables immédiatement, ou qu’on imagine tels. Ainsi, des secteurs d’investissement capitaliste, vitaux pour une société donnée (par exemple le textile ou la sidérurgie), peuvent être bel et bien abandonnés, ou, le capital dans un pays donné, peut chercher à les “délocaliser” dans des lieux où un meilleur taux de profit semble pouvoir être dégagé. Ce qui ne résout pas la question de la réalisation des valeurs produites, et, à terme, élargit et renforce les facteurs de généralisation de la crise.

Et si la lutte sur les différents secteurs industriels les plus rentables, devient elle-même trop problématique, si la lutte pour les marchés se fait plus âpre, notamment face à l’émergence de nouveaux concurrents féroces, capables de produire à moindre coût, en exploitant avec moins de “scrupules” la force de travail, une partie des capitaux délaissent même l’ensemble des productions socialement utiles (ce que l’on appelle aujourd’hui « l’économie réelle »), pour se réfugier dans la spéculation financière, où de “gros coups” immédiatement profitables peuvent se réaliser, mais qui ne produisent aucune richesse sociale utile [8]. Fuite en avant gigantesque qui ne peut qu’aboutir à puissancier les effets des crises capitalistes. C’est à l’aboutissement de ce processus, activé depuis plusieurs décennies, que nous assistons aujourd’hui.

À SUIVRE

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Notamment Cycles dits de Kondratiev
  2. 2. Cela est dans la nature du régime marchand et marchand-capitaliste, et a été à maintes reprises observé et critiqué. En 1848-49, un économiste nullement socialiste, Adolphe Blanqui, écrivait : « Déjà l’Europe s’était accoutumée à assister tous les cinq ans, sur un point ou sur un autre, à des liquidations désastreuses qui détruisent des capitaux péniblement accumulés, et qui infligeaient aux écarts de la production des châtiments périodiques […] L’appât trompeur de […] bénéfice a fait croître sans cesse le nombre des usines qui se nuisent par leur concurrence même, et qui, plus tard demandaient au salaire [aux ouvriers] les sacrifices devenus nécessaires pour assurer quelque profit au capital. » Au début du XVIIe siècle, en France, alors que le capitalisme apparaissait déjà comme régime de production, Montchrétien, grand économiste de l’époque, critiquait l’anarchie du monde capitaliste naissant, il écrivait, en s’adressant au Roi : « Le plus royal exercice que peuvent prendre vos Majestés, c’est de ramener à l’ordre ce qui s’est détraqué, de régler et distinguer les arts [les industries, les productions] tombés en une monstrueuse confusion, de rétablir les négoces et commerces discontinués et troublés depuis longtemps. Si vous pouvez tirer ces trois points du Chaos où ils sont mélangés pêle-mêle et leur donner une forme convenable, vantez-vous alors d’avoir fait un grand œuvre. »
  3. 3. Dans le premier chapitre du Capital, Marx a montré quel était le “noyau” d’une telle “logique” marchande, notamment en analysant « le double caractère du travail présenté par la marchandise ». Il établit que le travail dans la production marchande, engendre dans un même mouvement, un produit utile et une valeur pour l’échange. Pour que cette valeur marchande se réalise, elle a besoin d’un support utile, correspondant à un besoin. Mais pour qu’elle se réalise du point de vue marchand et capitaliste, il lui faut aussi être vendue (trouver un équivalent dans l’échange : autre marchandise ou argent). Si l’échange ne s’actualise pas, la valeur produite par le travail (et la plus-value qu’elle contient) ne peut non plus être réalisée. De cette possible dissociation entre valeur d’usage et réalisation de la valeur d’échange, gît la possibilité des crises. Le crédit montre bien cette dissociation dans le temps : à une richesse déjà produite (un logement par exemple), peut correspondre le paiement différé (au niveau d’un particulier) d’un équivalent argent. En sens inverse, on peut escompter une production ultérieure de valeurs au moyen de “crédits” aux entrepreneurs. Il y a déjà possibilité que le “parcours” complet ne parvienne pas à son terme, et puisse ainsi aboutir à un “désordre” d’une ampleur plus ou moins grande. Dans la pure spéculation boursière, la dissociation peut atteindre sa limite, dans la mesure où il peut arriver qu’il n’y ait plus aucun support utile, et aucune production effective de valeur d’échange, dans l’accroissement d’un capital donné (plus aucune création de valeur réelle, en tant que produit du travail). Le mouvement ordinaire de la production et de l’échange marchand simple est M-A-M (Marchandise-Argent-Marchandise), le mouvement marchand capitaliste est A-M-A’ (Argent-Marchandise-plus d’Argent. L’accroissement d’argent final reflète l’accroissement de Valeur crée par le travail humain, c’est la plus-value). Mais comme l’indique Marx, le rêve du capitaliste serait d’avoir directement A-A’, sans qu’il y ait besoin de créer de réelle valeur nouvelle, il rêve de tirer directement un accroissement d’argent de l’argent lui-même. Or, si l’accroissement du capital argent n’a plus aucun rapport avec la production de richesses réelles, le monde imaginaire qu’il projette se fracasse un jour ou l’autre contre la réalité. Une économie qui en vient à chevaucher de telles chimères aboutit nécessairement à des carambolages, carambouillages, et, à terme, à la faillite généralisée.
  4. 4. Le régime capitaliste qui repose sur l’exploitation des travailleurs par le capital, s’est approprié de façon privée les grands moyens de production (machines, usines, moyens de transport, etc.). D’un côté, les capitalistes se servent de ces moyens pour exploiter le travail et élargir leur capital (du fait que la force de travail de l’ouvrier coûte moins de valeur qu’elle n’en produit ; la différence entre la valeur créée par l’ouvrier en une journée par exemple et la valeur de sa force de travail que le capitaliste paie en salaire, c’est du travail non payé que le capitaliste s’approprie gratuitement). De l’autre côté, en raison de l’appropriation privée des grands moyens de production et d’échange, les travailleurs ne possèdent aucun moyen de production correspondant aux conditions de la production moderne. Ils n’ont qu’une seule marchandise à vendre pour pouvoir subsister : leur force de travail, et ils doivent la vendre à celui qui détient les moyens de production, le capitaliste. Ils reçoivent en échange un salaire qui leur permet juste de s’entretenir ainsi que leur famille, pour être à même de représenter leur force. Ils ne peuvent ainsi véritablement s’enrichir et doivent sans cesse en renouveler la vente. Toutefois, si aucun capitaliste n’achète cette force, ou ne peut l’acheter, l’ouvrier perd son unique moyen de vivre, il devient chômeur, il s’appauvrit. Que les crises soient aiguës ou rampantes, c’est lui qui paie les pots cassés.
  5. 5. Cette contradiction est une reproduction par le régime marchand capitaliste de la contradiction entre le caractère privé de la production du petit producteur marchand et la nécessité qu’il éprouve de “socialiser” sa production, de la porter au marché.
  6. 6. Surproduction et surabondance se comprennent, en l’occurrence, non pas dans l’absolu, mais en raison des moyens d’achat dont disposent les acheteurs.
  7. 7. Le perfectionnement illimité du machinisme permet d’accroître la quantité des richesses, mais compte tenu de la forme marchande de l’échange, la capacité d’absorption des marchés ne peut se développer aussi vite que la production. Notamment parce que le mode capitaliste de production se heurte à une autre de ses contradictions, les masses ne peuvent acheter les marchandises produites, puisque l’accroissement du capital suppose la limitation de leur revenus à ce qui est nécessaire à leur reproduction (dans le meilleur des cas).
  8. 8. Contrairement à l’idée que veulent répandre certains thuriféraires de la spéculation financière, celle-ci ne “nourrit” pas la production de la richesse réelle, elle la stérilise.

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