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Ce que révèle la crise :

l’épuisement historique du capitalisme,
la nécessité d’un régime réellement social,
les difficultés de la lutte des classes populaires aujourd’hui

Centré sur les contradictions du capitalisme et leurs effets destructeurs, ce numéro traite aussi du seul mode historique de résolution de telles contradictions : l’instauration d’un régime réellement “social” se fondant sur l’intérêt commun de la société.

Dans le précédent Germinal (déc. 2007) nous avions évoqué la survenue possible, « dans un futur relativement proche, d’une crise économique mondiale du type de celle de 1929, qui aurait des effets encore plus larges et plus dévastateurs ».

Ce n’était pas là jouer au devin. Nombre de spécialistes, y compris des économistes, dits “bourgeois”, signalaient depuis quelques années une telle éventualité. La crise financière actuelle ne constitue en effet que le dénouement d’un cycle commencé il y a plusieurs décennies, qui expose le mouvement immanent des contradictions internes du régime capitaliste.

Les titres récemment parus dans la presse expriment assez bien le niveau d’épuisement auquel paraît arrivé ce régime : « Sauvons le capitalisme », « Repenser le système ? » « Refonder le capitalisme », ou, en termes plus radicaux, « Le capitalisme a fait son temps », « Le capitalisme touche à sa fin ».

Il n’y a pas là forcément de quoi se réjouir, du moins dans l’immédiat. Car, si la crise met à nu le caractère illégitime du capitalisme, dès lors que sa phase révolutionnaire est achevée, et la nécessité d’en finir avec lui, on sait aussi que des situations de crise comparables ont conduit à l’aggravation des conditions de vie du peuple, à l’instauration de politiques réactionnaires de type fasciste, aux guerres impérialistes, en vue de nouveaux repartages du monde. Ces dangers sont particulièrement préoccupants si l’on tient compte de l’état de division, de désorganisation, et de désorientation politique, dans lequel se trouvent aujourd’hui les divers peuples du monde.

La crise dévoile l’illégitimité historique du capitalisme

Un spécialiste de l’économie, cité dans le précédent numéro, formulait cette question : « le capitalisme a-t-il encore des ennemis ? ». Il voulait indiquer par là que les travailleurs, les peuples, n’étaient plus en mesure de le combattre avec succès. à son interrogation une réponse peut être apportée : même quand les classes populaires sont en situation de faiblesse historique, le capitalisme est son propre ennemi, et cela en raison du déploiement inévitable de ses propres contradictions.

La plupart des commentateurs ont tenté d’analyser les motifs “capitalistes”, immédiats ou lointains de la crise (rôle de la bourse, du crédit, baisse tendancielle du taux de profit, cycles économiques, etc.). Il est rare qu’ils aient mis au jour la “matrice” essentielle qui gouverne ces divers phénomènes, et la succession des crises dans le mode de production marchand capitaliste. La crise actuelle ne se limite pas en effet à une défaillance conjoncturelle, elle est l’aboutissement d’un processus amorcé depuis des décennies, qui révèle plus crûment que d’ordinaire le fait que ce mode de production est à bout de souffle. Le problème n’est pas celui de tel capitaliste, tel type de capitalisme, ou d’un gouvernement donné, il touche à la “logique” du régime lui-même qui soumet toute la société à son anarchie et à ses effets destructeurs, qui se manifestent en crises périodiques. Jusqu’à aboutir à cette situation absurde : les besoins sociaux ne sont pas satisfaits alors que les travailleurs sont empêchés de produire, que les forces productives sont entravées, les richesses détruites.

On pouvait imaginer il y a quelques années que le capitalisme pouvait se “réformer ”, échapper à ce processus périodique de destruction. N’avait-on pas connu une relative embellie d’un peu plus d’un quart de siècle (années 1945 à 1970), période au cours de laquelle l’existence du socialisme dans le monde avait contraint le capitalisme, jusqu’à un certain point, à mettre en veilleuse quelques-uns de ses vieux démons. Ceux-ci pourtant ne pouvaient manquer de faire retour avec leur réaction en chaîne : exploitation sans retenue du travail (en corollaire, mise au chômage si le capital n’y trouve plus son profit), recherche constante du profit maximum là seulement où il peut être dégagé, et abandon complet de branches de productions utiles dans une nation donnée, puis fuite en avant dans la sphère financière si, dans les conditions d’une concurrence exacerbée, les profits estimés suffisants ne semblent plus pouvoir être dégagés de la production des richesses réelles. Enfin, après les crises “ordinaires”, la grande crise et la grande dépression. (Voir les articles sur la Crise, le chômage, et les témoignages sur les conditions de travail)

Contre l’abandon des perspectives historiques, la crise indique que seul le socialisme peut mettre fin à l’anarchie capitaliste

Même si, dans l’abstrait, les travailleurs peuvent se féliciter des signes de cet avatar douloureux du capitalisme, ils ne peuvent se réjouir de ses conséquences concrètes sur leurs conditions de vie. Il n’est pas ainsi honteux d’aller jusqu’à espérer que le capitalisme puisse une fois encore “sauver sa mise”, pour ne pas perdre le peu qu’ils ont acquis, ou de souhaiter qu’on ne sombre pas dans une réaction générale plus grande encore. à cet égard, on ne peut prédire à coup sûr dans quel sens la situation évoluera au cours des prochaines années, les rédacteurs de Germinal ne sont pas des prophètes. Ils estiment en revanche nécessaire de poser le principe suivant : pour résoudre, dans la durée historique, les contradictions insolubles du capitalisme, qui périodiquement aboutissent à des convulsions générales, il n’existe pas d’autre mode de résolution que l’instauration d’un régime socialiste [1]. Le capitalisme crée lui-même certaines des conditions matérielles d’instauration de ce régime. (Voir article sur le sens du mot communisme)

Ce n’est qu’avec le socialisme qu’il peut être mis fin au chaos engendré par l’anarchie, la concurrence, l’exploitation qui caractérisent le capitalisme, et qu’il peut aussi être mis fin à l’oppression des régimes qui l’ont précédé (tel le féodalisme), régimes qui coexistent avec lui, ou survivent en lui, en plusieurs points du monde. La bourgeoisie, après sa phase d’essor révolutionnaire s’est trouvée incapable de les éliminer, ou n’y a pas eu intérêt, et a contribué elle-même à les réactiver après la fin de l’Union Soviétique.

Les chantres du capitalisme connaissent si bien les vices de leur régime, qu’ils se sont toujours efforcés de persuader toute la population que le socialisme est impossible, qu’il est liberticide, que ceux qui ont voulu l’instaurer sont des criminels. Ceci, même après que leur adversaire ait perdu une bataille et que les classes populaires aient été affaiblies et désorganisées. Et, dès que refait surface l’exigence historique de résoudre les effets destructeurs des antagonismes capitalistes, ces mêmes chantres ou d’autres, peuvent aussitôt travailler à dénaturer le sens du mot socialisme (ou celui de révolution). C’est ce que firent les nazis, avec le terme « national-socialisme », et les partisans de Vichy, avec la formulation « révolution nationale ». De façon plus sournoise, des altérations du sens des mots, (dont celui de communisme), sont encore proposées aujourd’hui. Dans tous les cas, il s’agit de dissuader les peuples de dresser des perspectives historiques, nécessaires et réalisables, qui correspondent à l’intérêt de l’ensemble de la société.

Si le capitalisme, de par les contradictions qui le minent, est son propre ennemi, il secrète aussi, comme l’avait établi Marx, son propre « fossoyeur » : les classes prolétaires, qui seules peuvent porter l’exigence d’émancipation de la société jusqu’à son terme. Des idéologues ont tenté de remettre en question cette donnée théorique du marxisme. Ainsi a-t-on vu affirmer, il y a quelques années, que le rôle principal dans la transformation sociale devait tour à tour revenir aux porteurs de la technique, aux classes moyennes, voire aux “jeunes” ou aux “étudiants”, et, aujourd’hui, en mettant au premier plan de prétendus « nouveaux mouvements sociaux », ou de « nouvelles classes révolutionnaires » (« immigrés », « multitude », etc.).

Du point de vue des classes réactionnaires, qu’elles soient féodales ou bourgeoises, la mise en procès du socialisme et la dénégation du rôle historique des classes prolétariennes, sont après tout des procédés normaux, guère nouveaux, et qui visent à détruire l’espérance populaire. Mais il n’est pas “normal” pour des organisations se réclamant du peuple, des travailleurs, voire de la révolution, de se ranger au point de vue de leur adversaire de classe, en abandonnant toute perspective de transformation socialiste effective, interdisant au peuple de se projeter dans l’avenir, et entravant par là même sa lutte immédiate contre la régression.

Dans la mesure où de telles perspectives ne sont plus projetées, maints dirigeants de ces organisations limitent leur “fond de commerce” à la pratique de la dénonciation. Ils se cantonnent dans le registre de la “riposte ”, ce qui atteste qu’il ne visent pas à reconquérir l’initiative historique. Ils ne sont pas POUR LE SOCIALISME, seulement CONTRE ceci ou cela (un gouvernement donné, un camp impérialiste), ils se définissent comme des ANTI (anti-capitaliste, anti-impérialiste, voire anti-Sarkozy) [2].

Des projets positifs peuvent cependant être esquissés, le plus souvent comme s’il s’agissait d’un simple choix entre possibles mis sur le même pied. On établit de vagues « projets alternatifs au capitalisme », et l’on prétend avant tout faire du « neuf », du « nouveau », quelque chose « d’autre », de « différent », (« autre monde », « altermondialisme »). Sans que cet « autre », ce « neuf », ce « différent », corresponde aux données du développement historique, telles que les meilleurs théoriciens du socialisme dès le XIXe siècle et Marx notamment les avaient mises au jour.

Et si quelques-uns ont l’audace de se recommander encore du socialisme (ou du communisme), ils restent eux aussi le plus souvent dans le vague, sans recourir par exemple à la théorie marxiste dont ils se réclament. Ainsi, il suffit qu’un gouvernement se déclare socialiste (par exemple « l’écosocialisme » ou « le socialisme du XIXe siècle » de Chavez), pour que cela soit pris pour argent comptant, sans se préoccuper de la nature exacte d’un tel régime, en recourant à des fondements théoriques.

La crise révèle les dangers de l’impréparation politique des classes populaires.

À l’échelle de l’histoire, l’aggravation des contradictions internes du régime capitaliste prépare les conditions de sa transformation générale, l’instauration d’un régime socialiste. Et seules les classes populaires peuvent porter cette exigence. Dans le moment présent toutefois, la question de leur impréparation politique ne peut être éludée.

Certes, ressortant de facteurs objectifs, des conditions favorables à une transformation sociale d’ensemble se développent nécessairement. Si l’on analyse les fondements sur lesquels reposent toutes les sociétés d’exploitation, les classes exploiteuses ne peuvent jamais tabler sur une conservation définitive de leur régime. Il n’est pas exclu cependant qu’elles puissent parvenir à surmonter temporairement leurs contradictions.

Même si on ne peut fixer d’échéance, les classes populaires n’en doivent pas moins se préparer, et être préparées, à remplir leur rôle historique. Sans dissimuler la réalité. Si, en raison de la grave crise qui affecte le capitalisme dans son ensemble, les conditions objectives de reprise d’une offensive populaire existent, les facteurs subjectifs de cette reprise (orientation, organisation) ne sont pas au rendez-vous, ils ont été déconstitués au cours des dernières décennies.

Au cours du dernier demi-siècle, les conditions de la lutte des classes se sont en effet fondamentalement modifiées, au plan mondial, comme au plan national, avec l’affaiblissement, puis la fin de l’expérience socialiste, plus spécialement en Union Soviétique. La lutte de classe ne s’est pas arrêtée, mais l’initiative historique des classes populaires a été suspendue. Ayant subi cet important revers, le camp des travailleurs a laissé pour un temps le champ libre aux classes porteuses du passé. Rendues ainsi à leur ivresse, elles ont imaginé, trop vite, que plus jamais elles ne trouveraient en face d’elles un puissant adversaire organisé.

Le vide politique, pour ce qui est de l’organisation des classes populaires, a rendu possible la prolifération d’enrôlements trompeurs : mise en avant de luttes catégorielles ou “au-dessus” des classes, incitation à des combats fratricides au sein du peuple (sur la base de “religions” ou d’imaginaires “identités”). Dans la situation de crise qui a mis en effervescence des catégories sociales disparates, déboussolées, des faux prophètes se sont mis à prêcher la révolte sauvage comme devant prévaloir sur la lutte consciente et organisée du peuple. Ils ont travaillé et travaillent, comme dans le cadre du fascisme hier, à exciter, chauffer à blanc « tous les mécontentements ». Au nom d’une contestation prétendument radicale (où thèmes d’extrême droite et d’extrême gauche se trouvent mêlés), de tels prêches se font au service de classes et de courants de pensée historiquement réactionnaires, et s’opposent aux intérêts d’ensemble du peuple.

Ce sont ainsi les facteurs de désorganisation, désorientation, désunion, qui dominent aujourd’hui. La tendance à l’abaissement de la conscience, à la division de l’unité du peuple, pèse sur le mouvement populaire. Mais une tendance opposée, encore en gestation, s’y développe et se développera : demande de repères politiques, de perspectives politiques, soif d’apprendre et de comprendre, de maîtriser le devenir, besoin de réorganisation des forces.

On se trouve ainsi dans une situation riche de potentialités mais plus encore de périls, qui n’est pas sans analogie avec la situation des années30, après la crise de 1929, avec le déploiement des mouvements fascistes, qui renaissant aujourd’hui sous d’autres formes à l’échelle du monde. Dans une telle situation, il est indispensable que les forces populaires se réorganisent pour être à même de leur faire face, comme elles le firent au cours de ces années, au prix d’une lutte longue et difficile.

La crise pose la nécessité d’une réorganisation politique des classes populaires

La lutte de classes ne se limite pas à des combats immédiats contre des patrons ou des gouvernements. Elle se déroule à l’échelle de la société et de l’histoire, où tour à tour les classes en lutte détiennent l’initiative, avec des périodes d’avancées, de reculs, d’organisation, de désorganisation et de réorganisation. Ainsi, la lutte de la bourgeoisie contre les féodaux, s’est étendue sur plusieurs siècles avant la Révolution française, avec alternance de moments de progression et de régression, jusqu’à ce qu’elle parvienne à imposer son propre régime social. La lutte du prolétariat, et plus largement des classes populaires, pour instaurer le socialisme, s’étend de la même façon sur plusieurs siècles. En sachant bien que le passage du capitalisme au socialisme ne s’opère pas de lui même, ni indépendamment de conditions historiques déterminées. Si les classes populaires ne peuvent influer directement sur l’ensemble de ces conditions objectives, elles peuvent agir au niveau qui dépend directement des sujets humains, le niveau politique.

Dans la situation présente, la question de l’action politique et de son orientation se révèle cruciale. Une même situation peut conduire à des évolutions différentes, en fonction de l’orientation générale qui peut être donnée à la lutte. En l’absence de perspectives d’ensemble, correspondant à ce qui est nécessaire et possible, la situation de crise peut conduire à une explosion désordonnée des mécontentements, à un abaissement massif de la conscience, qui peuvent être instrumentés au profit de processus de fascisation.

Alors que les perspectives d’ensemble ne sont plus dressées, qu’un état de désorientation s’est imposé et généralisé, il faut à tout prix maintenir les visées émancipatrices, sans ignorer pour autant la réalité du moment. Les classes populaires ont à reconquérir sur cette base une direction politique indépendante, sur leur terrain, et non celui des classes, modernes ou archaïques, qui les exploitent et les oppriment partout dans le monde. C’est au moyen de cette réappropriation qu’il est possible de discerner entre ce qui est juste, conforme aux intérêts des peuples, et tous les faux-semblants. Il est vital de tracer une telle ligne politique directrice, tenant tout à la fois compte de la situation de départ (où on en est) et de l’objectif historique à viser (vers quoi se diriger).

La reprise de l’initiative historique des classes populaires, leur réorganisation, ne peut faire l’économie de ce travail de fond. Elle ne peut être reconquise qu’en s’attachant, dans une perspective historique, à l’analyse des situations concrètes, en étudiant quelles conditions et quels facteurs gouvernent les processus historiques d’ensemble, en tirant des enseignements des luttes sociales et politiques qui ont permis aux peuples modernes de resurgir de l’abîme et modeler l’histoire, en analysant la situation actuelle dans la continuité historique, la disposition des forces de classes au niveau national et international, sans négliger la question des rivalités entre puissances impérialistes.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. À propos de l’édification du socialisme en Union Soviétique, il est utile de rappeler ce que nous avons souligné dans d’autres numéros : La première expérience socialiste s’est déroulée dans des conditions particulièrement difficiles, dans un pays économiquement et politiquement très en retard, à peine sorti du Moyen Âge, et pour certaines parties du pays encore féodal, voire lié à des structures tribales. Dans ce contexte difficile, le formidable effort d’édification du socialisme dut s’effectuer en ayant à faire face aux attaques incessantes, directes et indirectes, de toutes les puissances capitalistes, et aussi de leurs alliés, les classes féodales. On peut comprendre que dans ces conditions, certaines libertés et valeurs démocratiques bourgeoises modernes, (dont la «liberté du marché»), n’aient pu pleinement s’épanouir, et que des mesures coercitives aient dû être exercées à l’encontre des classes qui voulaient rétablir l’ordre ancien. Avant de porter la critique, tout cela doit être analysé historiquement. On peut cependant déjà établir que l’expérience soviétique eut un impact mondial considérable, que s’ouvrit avec elle toute une époque d’émancipation pour des peuples coloniaux et semi-coloniaux, et que dans les centres impérialistes elle contraignit les classes au pouvoir à accorder quelques avantages aux travailleurs, avantages aujourd’hui remis en cause.
  2. 2. L’opposition à quelque chose d’autre, l’anti, le contre, n’ont de sens, de valeur, d’efficacité politique, qu’en raison d’une affirmation « positive ». La lutte contre « le régime capitaliste » ne peut avancer historiquement – l’emporter – que si elle est d’abord une lutte pour le socialisme. (à noter aussi que les termes anticapitalisme et même anti-impérialisme (principalement “anglo-saxon”) ont eu, dans les années 30 des usages plus que suspects, notamment au sein de mouvements fascisants ou fascistes).

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