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De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale)

Sans penser que les situations sont en tous points identiques, il existe entre les conditions actuelles et celles qui ont suivi la crise de 1929, des points communs, mais aussi des points différents, qui rendent la comparaison riche d’enseignements.
Dans les deux situations, celle liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, la nature capitaliste de la crise est la même, dans les deux cas elle survient après une phase de prospérité relative qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux. Dans les deux situations, il y a imbrication entre les contextes nationaux et internationaux, qui conduisent à un aiguisement des contradictions sociales, de classes, et des contradictions entre puissances impérialistes. Toutefois, entre la situation liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, de grandes différences existent, on le verra, notamment dans ce que l’on pourrait nommer « la disposition des forces de classes» et leur organisation, tant au plan mondial qu’au plan national.

Analogies et différences entre les suites de la crise de 1929 et la situation actuelle.
Données d’ensemble

On va essayer de marquer les points communs et les différences qui peuvent se faire jour entre les deux situations.
Au plan intérieur, après la crise de 1929, dans tous les pays, de régime démocratique ou non, les travailleurs sont confrontés à une crise générale de longue durée du régime capitaliste, se traduisant par le marasme de l’activité industrielle, le développement du chômage, la baisse du temps travaillé et du salaire effectif, des mesures à l’encontre de la main-d’œuvre étrangère. Comme dans la situation actuelle, le débat entre protection de la production et du marché national, et, libre-échange mondial est à l’ordre du jour. Face à la crise, après 1929 comme actuellement, il est question de trouver des moyens de réduire le déficit de l’État, de rétablir l’équilibre financier, et donc de réduire des dépenses sociales, de limiter le nombre des fonctionnaires. La France, comme les autres pays, est travaillée par des scandales financiers, des affaires de corruption, la déconsidération des appareils politiques, l’agitation aux extrêmes, des tentatives de recomposition des forces politiques. Après 1929, comme aujourd’hui les mouvements sociaux sont en partie défensifs. Dans le cas français, dans la situation de crise après 1929, avec le Front Populaire, ces mouvements sociaux permettront cependant d’opposer une digue, malheureusement peu durable, au mouvement général de régression économique, sociale et politique.

Le contexte international de la crise de 1929 est, par certains aspects, comparable au contexte actuel. La crise de surproduction capitaliste, dont les premières manifestations datent des années d’après la Première Guerre mondiale, a abouti comme aujourd’hui à une crise financière. La concurrence entre puissances capitalistes s’est aggravée. Au plan politique, la question des alliances entre puissances se pose, en cette période autour de 1929, dans des termes plus ou moins comparables à ceux d’aujourd’hui, ce qui n’empêche pas comme aujourd’hui, la concurrence et la lutte entre les puissances supposées “amies”. La “nécessité” de construction d’une Union européenne, qui allait de pair avec le rapprochement franco-allemand, était déjà à l’ordre du jour. En dépit des divergences entre puissances européennes, cette volonté de construire l’Europe signifiait d’abord volonté de contrer la concurrence américaine.

En relation avec la rivalité économique, les puissances vaincues de la Première Guerre mondiale, au premier chef l’Allemagne, avant même la prise du pouvoir par les nazis, alternent manœuvres diplomatiques, conflits locaux et coups de force en vue de reconquérir et gagner de nouvelles zones d’influence dans le monde. D’abord sous le couvert de « l’amitié » entre les peuples, puis de l’agression plus ou moins ouverte, à partir de 1933.

La volonté hégémonique de l’Allemagne pour son “expansion vitale” et le repartage des zones d’influence dans le monde trouvera son aboutissement avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Par rapport à la situation actuelle, de profondes différences existent cependant entre les conditions liées à la crise de 1929 et celles d’aujourd’hui.

Au plan international au cours des années 30, les manœuvres de repartage du monde se faisaient plus ouvertement qu’aujourd’hui. La menace d’une nouvelle guerre mondiale était davantage visible, ce qui d’une certaine façon facilitait une contre-offensive populaire (la plupart des courants politiques cependant tendaient à masquer ou minimiser ce danger). En outre, il existait alors une alternative au capitalisme, l’existence d’une puissance socialiste (Union Soviétique), ouvrant aux peuples une perspective concrète, et donnant les conditions d’une organisation politique unificatrice.

La réaction politique s’affirmait elle aussi plus ouvertement qu’aujourd’hui, notamment avec l’instauration du fascisme en Allemagne et de régimes autoritaires dans de nombreux pays, en particulier dans une partie de l’Europe centrale. A noter cependant que la réaction ne se présentait pas le plus souvent comme “de droite”, mais spéculait sur les mécontentements, jusqu’à arborer un masque « révolutionnaire », voire « socialiste » (le mot nazi ne signifiait-il pas en effet National-Socialisme, et le régime de Pétain ne se posait-il pas comme « révolution nationale »).

D’une certaine façon cependant, face à une menace ouverte, une certaine unification des classes populaires pût tardivement se réaliser, plus particulièrement en France. Le danger du nazisme en Allemagne et les menaces d’agression que cette puissance faisait peser permirent une mobilisation politique assez large (sans que pourtant l’unité ne parvienne à se maintenir durablement). L’objet central de la lutte se présentait alors clairement : résister à la réaction, au fascisme et à la guerre.

Autre différence importante à observer : dans la période autour de la crise de 1929 l’organisation de classe et la disposition des forces de classes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. La classe ouvrière, alors organisée, jouait dans les luttes un rôle prééminent [1], ce qui eût un grand rôle dans la constitution d’un Front Populaire.

Le processus de mobilisation du Front populaire, qui s’est étendu sur quatre ans, comportait un aspect électoral et gouvernemental, mais il allait bien au-delà. Il y avait les conditions de réalisation d’un processus d’unification du peuple sur la base des orientations de la classe ouvrière. En effet, c’était principalement les travailleurs du secteur privé, et au premier chef les ouvriers, qui étaient le mieux organisés, et à même d’entraîner une partie de la paysannerie et des petits producteurs indépendants. La masse des fonctionnaires, menacés par les mesures gouvernementales, devait finir par s’agréger à cette mobilisation, mais ce n’est pas eux qui donnaient alors l’orientation et les mots d’ordre principaux. Le mouvement social de Juin 1936, à la différence de ceux d’aujourd’hui, était ainsi incarné par les travailleurs prolétaires, qui seuls peuvent prétendre à la direction historique de la lutte des classes, pour la transformation en profondeur du régime social. Aujourd’hui, ce sont plutôt les fonctionnaires qui donnent le ton dans les mobilisations [2]. Mais quelles que soient leurs qualités et la légitimité de leurs revendications, ils ne peuvent, en tant que groupe social, diriger le mouvement d’ensemble, au-delà de la défense de leurs intérêts immédiats.

Les conquêtes du Front Populaire, quoique vite remises en question, étaient tangibles : nationalisation des chemins de fer, des industries de guerre, du matériel aéronautique, secteurs aujourd’hui précisément plus qu’en voie de privatisation (et cela n’a pas commencé avec la droite). Il y eut aussi les mesures les plus emblématiques : congés payés, quarante heures. La «retraite des vieux travailleurs» toutefois fut ajournée compte tenu de la situation économique d’ensemble et des effets de la crise qui ne cessaient de se faire sentir. Compte tenu des conditions économiques défavorables, le gouvernement socialiste de Léon Blum, dut par la suite décréter une « pause sociale ». Dès 1938, malgré un essai de remobilisation des forces, les conquêtes du Front Populaire furent compromises, compte tenu du contexte d’une crise dont on ne parvenait pas vraiment à sortir. Les menaces de guerre devenaient par ailleurs centrales.

Données sur l’économie et les classes

Le krach boursier de 1929 succède à une série de « petites » crises, liée au problème récurrent de la surproduction capitaliste. Une période de spéculation financière, voie choisie pour tenter de surmonter ce problème structurant, précipite le krach de Wall Street. L’interdépendance du monde capitaliste se manifeste alors pleinement, la crise affectant tous les pays (sauf, faut-il le rappeler l’économie socialiste en URSS). Cette crise générale affecte la production industrielle et agricole, le crédit, le système monétaire : crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations. Il en résulte une aggravation de la lutte pour les marchés, de la course aux débouchés, conduisant à des manœuvres de dumping, d’abaissement des coûts de production, des faillites, le chômage. Comme lors de chaque crise, les travailleurs, ouvriers et agriculteurs, les producteurs indépendants, des différents pays, sont particulièrement touchés, ce qui n’exclut pas que des capitalistes, notamment de petits et moyens industriels, puissent « trinquer » eux aussi.

La France est, on le sait, plus tardivement touchée, l’importance du marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit, ont retardé les effets de la crise. Mais celle-ci, comme dans les autres pays capitalistes finit par toucher gravement l’industrie, l’agriculture, les échanges marchands, ce qui contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de « bulles » spéculatives). La réponse gouvernementale à la crise vise alors essentiellement à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et de l’aggravation de la concurrence mondiale. Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers de grandes banques et entreprises purent être relativement préservés, du moins à moyen terme et pour une partie d’entre elles (baisse des charges fiscales sur les profits, soutien de l’état aux grandes banques).

Au plan politique, sans aller jusqu’au fascisme, les suites de la crise de 1929 conduisent en France à une remise en cause des institutions démocratiques.

Économie : indications chiffrées

–Au niveau des échanges commerciaux mondiaux, on assiste à un effondrement de la demande et des prix, et à une diminution importante du commerce extérieur. Hors des échanges en numéraire, les importations de l’étranger et des colonies passent d’environ 60 millions de francs en 1929 à 42 millions en 1931, et 25 millions en 1936 (on constate une remontée en 1938, avec 46 millions). Pour les exportations, une semblable tendance est observée, forte baisse : en 1929, environ 52 millions ; en 1931 : 30 ; en 1936, au plus bas de la courbe, 15 millions (avec une remontée en 1938 : 31 millions).

–La production industrielle accuse un affaissement sensible, succédant à l’essor enregistré entre les années 1920 et 1930 (passant de 62 à 140 en valeur indicielle). Par rapport à 1928 (base 100), l’indice est en 1931 de 94 ; de 79 en 1935 ; de 85 en 1936 ; de 83 en 1938 [3]. Les reculs de production enregistrés diffèrent selon les branches (recul de 51% dans le bâtiment, de 22% dans le textile). La dépression touche la production de houille, d’acier, la fabrication des moyens de production. Il en résulte un taux de chômage important (selon des estimations récentes au moins 10% de la population active), auquel s’ajoute le chômage partiel qui touche près de la moitié des salariés. (Comme l’indiquera Léon Blum, au moment de l’application de la loi sur les 40 heures en 1936, une grande partie des ouvriers travaillaient déjà moins de 40 heures par semaine).

– Pour la production agricole, la tendance essentielle est comme aujourd’hui à la baisse des prix pour les producteurs. Par rapport à 1930 (base 100), le prix du blé est à l’indice 51 en 1935, le vin à l’indice 75. Cette baisse des prix des produits agricoles va de pair avec un renchérissement des instruments de production. Le franc étant surévalué, les agriculteurs français se trouvent en outre pénalisés dans la concurrence pour l’exportation. La baisse des revenus est beaucoup plus importante que dans les autres secteurs. Par rapport à 1930 (base 100), l’indice est de 75 en 1932, de 41 en 1935. Les petits et moyens propriétaires exploitants sont les plus touchés, leurs revenus baissent d’environ 54%. Endettés, perdant leurs débouchés, de nombreux agriculteurs sont ruinés. De gros propriétaires fonciers acquièrent à vil prix les productions agricoles, et rachètent les terres, dépossédant les exploitants. La différenciation au sein de la paysannerie s’accentue. A noter qu’un tiers des actifs ruraux sont des ouvriers agricoles.

–Entre 1931 et 1936, le chômage augmente de façon importante, la population active globale connaît une baisse importante. La diminution touche de plein fouet la population non agricole (baisse d’un million). Tandis que les actifs ouvriers enregistrent une baisse de 1,4 million entre 1931 et 1936 (passant de 9,14 à 7,72 millions), les employés subissent une baisse d’effectifs moins importante (1931, 2,6 ; 1936, 2,47 millions). Quant à la population agricole active, elle passe de 7,7 à 7,2 millions.

Le chômage ordinaire, le chômage partiel, la crainte de la perte d’emploi, ne favorisent pas la revendication salariale. Les conditions de travail se détériorent, flexibilité des horaires, augmentation des cadences, de l’intensité du travail. On tend à imputer le chômage, moins à la crise capitaliste, qu’aux étrangers, qui représentent, il est vrai, à l’époque une proportion importante des actifs (on en compte près de trois millions en 1931, ils représentent 6,7% des actifs). Des mesures d’expulsion sont prises (500 000 en 1932). On observe aussi une tendance à exclure les femmes du monde du travail.

Les salaires horaires sont cependant en légère progression de 1930 à 1936, et plus encore de 1936 à 1938, mais il faut tenir compte que le nombre d’heures travaillées diminue, ce qui se traduit par une diminution moyenne des revenus salariaux d’environ 12,5%.

–La situation de la petite industrie et du commerce est désastreuse. La moyenne mensuelle des faillites et liquidations judiciaires est de 1 254 en 1934, (près du double de celle enregistrée en 1929). Un nombre important de petites entreprises et de commerces disparaissent entre 1930 et 1934 (1934 : 160 000 faillites). Face à la crise des débouchés, la concurrence, l’endettement, les petites entreprises se trouvent à la merci des banques et du capital financier. Nombre de petits patrons perdent leurs biens et leurs moyens de subsistance, des couches entières des « classes moyennes » disparaissent.

– Les fonctionnaires sont relativement peu touchés. Toutefois la politique de réduction des déficits budgétaires et de défense du franc ont conduit à une baisse de leur pouvoir d’achat dès 1932. Ils sont désignés à la vindicte comme étant « budgétivores ». La crise affecte moins, semble-t-il, les valeurs mobilières, les revenus fonciers et des propriétés bâties. Les cadres, les ingénieurs, enregistrent une sensible amélioration de leur pouvoir d’achat. Les revenus des anciens combattants sont touchés par les mesures gouvernementales.

La disposition des forces de classes avant et pendant le front populaire

Quoique grossières, et toujours discutables, ces données donnent un aperçu de la situation des différentes classes, ouvriers, agriculteurs, petits entrepreneurs et commerçants. Objectivement, il faut prendre en compte la dégradation des conditions de travail et de vie affectant la majorité des travailleurs, dégradation susceptible d’entraîner une radicalisation de leurs comportements. Au plan subjectif, il faut aussi avoir à l’esprit que cette dégradation intervient après une phase de prospérité relative, ce qui ne peut manquer d’infléchir les contenus de la radicalisation ou les imputations retenues. C’est par rapport à de telles données, dans l’ordre objectif et subjectif, que se trouve posée, du côté des organisations qui se réclament de la classe ouvrière, la question des alliances stratégiques et tactiques, et leur contenu possible. Il est clair en effet qu’aucune classe ne peut espérer réaliser dans l’isolement social une visée de réforme ou de révolution, et il n’est pas certain que mûrisse alors une visée révolutionnaire au sein des couches moyennes [4], et même au sein de l’ensemble prolétarien de l’époque en France, compte tenu des caractères spécifiques de la situation que l’on vient de mentionner. Les forces de classe organisées cherchent plutôt à limiter les dégâts.

Du point de vue des possibilités d’union des différentes catégories populaires, la situation est difficile, les petits producteurs indépendants notamment, mais aussi les fonctionnaires, oscillent entre deux orientations : se positionner du côté de la classe ouvrière ce qui revient à se situer en fonction de perspectives historiques d’ensemble, ou viser d’abord à sauver leur mise, leurs intérêts propres, dans l’immédiat quitte à requérir pour leur cause l’appui prolétarien. A noter que les organisations ouvrières sont elles-mêmes divisées entre une tendance “révolutionnariste” (du moins en paroles), ou anarcho-syndicaliste, et une tendance réformiste, majoritaire, favorable à une planification dans le cadre capitaliste, un projet qui se révèle inadapté dans les conditions de la crise.

Avant le rassemblement du Front populaire, des grèves importantes avaient eu lieu, dans les charbonnages, la métallurgie, le textile, dans de grandes fermes par les ouvriers agricoles. Il s’agissait, le plus souvent, d’essayer de préserver ce qui pouvait l’être, compte-tenu de la crise. La classe ouvrière et ses organisations (la CGT, la CGTU, le Parti communiste et pour une part des fractions du Parti socialiste) jouèrent un rôle important, mais pas nécessairement dirigeant à l’égard des mouvements des classes moyennes et de la petite bourgeoisie productrice et de la paysannerie. A gauche, c’était encore le Parti radical, qui, bien qu’en perte de vitesse, demeurait un pivot pour l’organisation politique de la petite bourgeoisie. Lors des importantes manifestations paysannes, notamment en 1933, où 15 000 agriculteurs manifestent à Paris, ce sont essentiellement les petits commerçants, les classes moyennes qui s’associent à leur agitation.

Avec le discrédit de la droite traditionnelle, les scandales, l’extrême droite radicalisée était en essor et recrutait dans les classes moyennes traditionnelles, auprès des ingénieurs et techniciens, des anciens combattants. Contre l’impuissance des gouvernements et des organisations politiques à résoudre les problèmes posés par la crise, et contre les menaces supposées du communisme contre la propriété, ces organisations se tournaient vers les régimes forts, voire le modèle fasciste. Les Croix de feu, la Solidarité française, l’Action française, les Jeunesses patriotes, dispensaient un discours tout à la fois anticapitaliste et anticommuniste. Ce discours se trouve parfois en résonance avec celui de fractions d’extrême gauche qui prétendaient aussi lutter contre la “finance internationale”, les forces occultes, les étrangers, et aussi l’Union soviétique (que la gauche, trotskyste notamment, dénonçait aussi).

Face à cette recomposition des forces de classe, l’accès du national-socialisme au pouvoir en Allemagne, donna cependant les conditions d’un mouvement d’unification populaire, qui parvint à rassembler, au-delà du prolétariat industriel, des salariés de diverses catégories et une partie du monde rural. Ce mouvement se concrétisa au plan organisationnel par la conclusion d’un pacte entre SFIO, Parti communiste et Parti radical. Rompant avec la tactique de relatif isolement du prolétariat, le Parti communiste se prononça alors pour une tactique adaptée à la situation, mettant en avant une nécessité première : barrer la route à la réaction et au fascisme qui menaçait l’ensemble des travailleurs et la nation. Il n’abandonnait pas pour autant les revendications économiques. Cette tactique supposait la réalisation d’alliances sociales et politiques, incluant le pacte avec la SFIO et le Parti radical. (C’est ce pacte avec le Parti radical que Trotski remettait en cause dans sa condamnation du Front populaire).

Aux élections de 1936, le pacte d’unité d’action permit un ralliement à la coalition de Front populaire d’une part importante de la paysannerie et des classes moyennes (le rôle des instituteurs syndiqués en direction de la paysannerie fut notable). L’alliance entre ouvriers, employés et producteurs indépendants devait toutefois tendre à se rompre après 1936. La déception dominait chez les petits patrons, les agriculteurs, les commerçants qui s’étaient ralliés à la politique du Front populaire, ils estimaient n’avoir rien obtenu de tangible, dans la mesure où seuls les salariés semblaient avoir bénéficié d’avantages sociaux (à la suite du mouvement de grève et d’occupation d’usines) [5]. De plus, les lois sociales en faveur des ouvriers touchaient les intérêts des petits entrepreneurs et des rentiers. Et, pour beaucoup de membres des classes moyennes, le Front populaire finit par signifier émeutes, déficit accru, vie chère, mettant en péril leur activité et l’ordre commun de la nation. Cet état d’esprit, fortement encouragé par les gouvernements qui succèdent à celui du Front Populaire, facilitera l’instauration, dans les années 1938-1939, d’un climat de guerre civile larvée contre la classe ouvrière (répression, licenciements, mesures de police, coups de main). Par des campagnes de presse, encouragées par des formations de droite, mais aussi une partie des radicaux et quelques fractions de gauche, le Parti communiste se trouva ainsi désigné comme l’ennemi à abattre, on l’accusait d’utiliser l’antifascisme pour pousser le pays à la guerre et réaliser ses ambitions révolutionnaire [6]. La campagne idéologique de stigmatisation préparait sa prochaine mise hors la loi.

***

On traitera dans le prochain numéro des problèmes internationaux, rivalités entre puissances capitalistes en tant que prodromes de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On doit aussi considérer un point secondaire. Dans la situation d’alors, en France, avant 1936, la gauche n’avait pas accédé au pouvoir, contrairement à ce qu’il en est aujourd’hui. On pouvait donc espérer que sa venue au gouvernement serait capable de changer les choses. La situation est maintenant différente, les gouvernements, de droite ou de gauche, se sont succédé, avec plus d’une décennie de pouvoir socialiste, et les gouvernements socialistes n’ont pas été les derniers à contribuer à privatiser les services publics et à désorganiser les forces populaires.
  2. 2. Si l’on compare ce qui était posé comme essentiel dans les revendications, les slogans propres aux deux périodes sont révélateurs. Les mots d’ordre du Front Populaire, axés sur les nécessités de l’heure et les besoins de l’ensemble des travailleurs, étaient clairs : « la liberté, le travail et la paix », et comme la classe ouvrière jouait un rôle directeur, beaucoup avaient le socialisme pour horizon plus ou moins lointain de leurs luttes. Dans la période récente, au « tous ensemble », sans contenu de classe, de l’année 1995, qui ne désignait nullement ni ce pour quoi ni contre quoi il faut lutter, ont succédé les « anti-Sarkozy», qui ne désignent plus du tout la nature des maux essentiels qu’il s’agit de combattre, et qui n’ouvrent aucune perspective historique.
  3. 3. Si l’on considère l’évolution des prix mondiaux des matières premières (base 100 en 1928), l’indice est de 52,4 en 1931 passe à 38,6 en 1935 ; puis 41,1 en 1938. Quant à l’indice des prix de détail (base 100 en 1930), il baisse dans un premier temps (1936 : 79,8), pour remonter ensuite (en 1938 : 113,4).
  4. 4. Dans cet objectif, de nombreuses organisations politiques tendaient comme aujourd’hui à désigner des «coupables » (gouvernement, responsables politiques), censés être seuls responsables de la dégradation de la situation.
  5. 5. La politique du gouvernement de Front populaire a donné lieu à de multiples interprétations : certains (dont Pétain) lui imputent la cause de l’abaissement économique du pays, et de la défaite de 1940. D’autres (notamment parmi les trotskistes) y ont vu une « manœuvre stalinienne » ou une « révolution trahie ». La majorité des classes travailleuses ont cependant retenu de ce mouvement les acquis sociaux et l’unité populaire. Pour des analystes attentifs à la réalité, il s’agissait d’un mouvement défensif, où ne s’exprimait pas de vraie volonté révolutionnaire. Des commentateurs d’extrême gauche, sans véritablement s’appuyer sur des données concrètes, mettaient pourtant en avant dès avant la formation du Front populaire, la thématique de « l’agonie du monde capitaliste », capable de dissiper d’un coup les « illusions de la classe ouvrière ». Ils projetaient l’imminence de l’éclatement de «l’antagonisme entre dictature bourgeoisie et dictature prolétarienne », affirmant que se développait une « situation révolutionnaire » (sans en donner les critères de reconnaissance). Il a pu encore être affirmé en juin 1936 que «tous les possibles étaient ouverts» ou que, outre l’antienne d’une révolution manquée ou trahie, les «lois sociales » étaient venues empêcher le dénouement décisif.
  6. 6. Ce thème est encore présent parmi les contempteurs du communisme, y compris à gauche et à l’extrême gauche. Dans un ailleurs, dont il n’est pas toujours aisé de situer les contours, le Front populaire a pu être considéré comme un instrument bourgeois, et un produit de la politique de Staline (par les trotskistes notamment). Le Front populaire s’est aussi trouvé condamné par un Emmanuel Mounier, en tant qu’instrument du Parti communiste. On peut de nos jours repérer encore cette composante anti-communiste de la critique du Front populaire. Ainsi, Stéphane Courtois présente l’antifascisme, comme un “mythe” inventé et porté par les communistes à seule fin de servir les intérêts de l’Union soviétique, et comme une manipulation utilisant le danger nazi comme instrument de chantage, manœuvre stalinienne, qui avait pour but de neutraliser la critique de gauche à l’égard de l’URSS.

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