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DOSSIER – I – Le grand Désordre du monde Nouvelles éparses du Front

Le thème de la “déconstruction” de l’ordre du monde tel qu’il s’imposait depuis des décennies sous domination des puissances dites occidentales (West) et de l’hégémonie des états-Unis, se diffuse aujourd’hui dans la presse. Non qu’une telle “déconstruction” puisse être considérée comme un phénomène nouveau, elle résulte de fait d’un processus historique de moyenne durée que le déclenchement de la guerre en Ukraine a révélé au grand jour. Ce processus remonte aux années qui, pour l’ensemble du monde, ont accompagné le démantèlement d’un pôle socialiste autour de l’Union soviétique. On est passé d’un monde “polarisé”, structuré par le rapport entre deux régimes économiques antagoniques (capitalisme/socialisme) à un “monde unipolaire”. On est passé dans le même temps de la guerre encore “froide” à la multiplication de “guerres chaudes”, qui n’ont épargné que temporairement la plupart des pays du monde “occidental”. D’une certaine façon, comme le signalait, il y a plus de trente ans, le stratège américain Zbigniew Brzezinski, le monde est devenu hors de contrôle («  out of control  »). On peut dire, de façon pour partie paradoxale, que c’est l’existence d’un “autre monde”, socialiste, qui avait concouru au maintien d’un ordre capitaliste, pour la simple raison qu’il contraignait à juguler, jusqu’à un certain point le développement immanent des contradictions de ce régime sa “mondialisation” irrépressible, ses crises générales destructrices, ses rivalités internes, contradictions insolubles, celles-là même qui avaient abouti au déclenchement irrépressible de la Première Guerre mondiale, et dans la foulée à une révolution socialiste en Russie.

Après plus d’un demi-siècle de batailles ininterrompues, dans l’ordre économique, idéologique, parfois militaire, une défaite fut infligée dans les années 90 du siècle dernier à ce que l’on nommait le “camp socialiste”. Dès lors pour le “camp capitaliste” victorieux, les contradictions de ce régime devaient nécessairement se déployer à l’échelle de la planète entière, son extension sans frein. Zbigniew Brzezinski anticipait dès 1997 ce devenir probable. S’interrogeant sur les “incertitudes de la victoire”, il percevait que de celle-ci, à terme, pouvait s’ouvrir sur un grand désordre mondial. Certes, dans un premier temps, le démantèlement d’un pôle socialiste créait les conditions d’un renforcement du camp capitaliste, et de ses champs d’action. Aucune puissance rivale ne semblait alors capable de devoir contester la domination de cet ordre, et de la puissance qui la garantissait, les États-Unis. Brzezinski fixait le temps d’une génération. Et si l’Europe lui paraissait alors trop désunie vraisemblablement pour relever le défi afin de se substituer à la suprématie américaine, l’Asie, et plus spécialement la Chine, se présentait déjà comme le grand compétiteur à redouter. Quant à la Russie d’alors, devenue non socialiste [ou plus précisément l’ensemble des républiques réunies sous son égide], il lui semblait indispensable de lui ôter tous les moyens de sa puissance, notamment en la séparant de l’Ukraine. Qu’on désapprouve ou qu’on approuve les visées de ce grand stratège au service de la puissance américaine, ne peut-on parler de prescience à ce propos de cette question particulière comme de la vue cavalière d’ensemble qu’il proposait  ?

 

Voir dans ce dossier l’article  : «  Une anticipation stratégique. Zbigniew Brzezinski, Le Grand échiquier. Reviviscence du désordre inhérent à l’ordre capitaliste après le repliement d’un pôle socialiste dans le monde  ». Et dans le Dossier II  : «  Zbigniew Brzezinski, Détacher l’Ukraine de la Russie, démanteler son espace stratégique. Un objectif vieux de plus de trente ans  ».

 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le démantèlement d’une puissance socialiste dans le monde, devait conduire à déstabiliser le relatif équilibre entre puissances qui avaient permis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’institution d’un véritable droit international [entre nations], ceci au profit d’un droit de type impérial imposé par la puissance hégémonique américaine et ses “vassaux” 1. Le grand historien britannique, éric. J. Hobsbawm, avait déjà perçu le déséquilibre mondial induit par la chute du bloc soviétique, qui se traduisait par la perte tant des cadres politiques hérités de la société libérale que du socialisme.

 

Voir «  Déconstitution du droit international et imposition d’un ordre mondial impérial  ».
Note de lecture  : «  E. J. Hobsbawm. L’âge des extrêmes. Le court XXe siècle 1914-1991  ».

 

Ce qui devait arriver tôt ou tard arriva. Face au pouvoir discrétionnaire du “camp” occidental, auquel beaucoup de puissances du monde avaient dans un premier temps consenti, du moins tant qu’elles en tiraient de relatifs bénéfices, le processus de contestation de l’ordre “occidental” ne pouvait que croître. Ce camp, subissant lui-même la poussée d’antinomies internes ne parvenant plus en effet à masquer la subordination de son ordre à ses intérêts et finalités propres. Les contradictions immanentes du régime capitaliste, de nouveau déployées avec la crise générale de 2008 marquèrent vraisemblablement le signal du regain de l’expression ouverte de telles contestations. On en propose dans ce dossier quelques illustrations. Ainsi Shiv Shankar Menon, diplomate indien dresse en ce sens le tableau d’un monde retourné à une anarchie globale, au sein duquel chaque puissance, petite ou grande, prétend suivre son propre chemin, et pour les plus grandes imposer les règles de leur propre ordonnancement politique et “culturel”.

 

Voir «  Le monde à la dérive. Personne ne veut de l’ordre mondial actuel  » Le point de vue d’un diplomate indien.

 

“L’ordre occidental”, discrédité, se trouve désormais ouvertement récusé par les dirigeants parmi les plus grandes puissances du monde  : Chine, Inde, qui ne se satisfont plus de la place qui leur est faite au sein de cet ordre, et par la Russie qui oppose une fin de non recevoir à ce qu’elle considère comme son propre anéantissement programmé par l’Occident [ainsi que le prévoyait déjà depuis des décennies nombre de stratèges américains]. Nombre de petits pays refusent aussi les principes des institutions mondiales qui les desservent au lieu de les servir.

 

Voir «  Face à un Occident discrédité. Propos de Xi Jinping, Modi, Poutine  ».
FMI. «  Les trois lettres les plus détestées du monde  » d’après le Monde diplomatique.
Trois articles de revues d’histoire ou de stratégie  : «  Transition de puissance  »  ; «  Déconstruction du monde  »  ; «  Changement d’ère  ».

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1. Formulation empruntée à Brzezinski.

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