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Les puissances impérialistes en rivalité et les tentatives d’enrôlement des luttes populaires à leur profit

Au cours de l’année, des mouvements politiques se sont produits en Tunisie, en Egypte, en Libye, dans plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient, avec un mot d’ordre qui semblait essentiel, adressé aux chefs d’État, ou aux gouvernements : « dégage ». Pour certains de ces mouvements, les commentateurs ont parlé de “révolution”. Pour connaître leur nature effective (savoir s’il s’est agi effectivement de révolutions), il faut, d’une part, s’interroger sur la signification du mot révolution (voir l’article sur la notion de révolution), d’autre part, se demander à l’avantage de quelle classes, ou quelles puissances, ces mouvements ont pu être incités ou encouragés.

Ces événements ne sont pas tous de même nature, ni au regard des objectifs poursuivis, ni à celui des soutiens ou appuis qu’ils ont pu recueillir. En l’absence d’analyses précises, on ne peut se prononcer sur leur sens historique, on ne peut préjuger de ce qui en découlera pour les différents peuples. On peut juste énoncer que, dans l’état actuel des choses, il ne s’agit pas de révolutions, au sens d’une transformation économique et sociale des fondements de la société.

Dans le même intervalle de temps, dans d’autres pays plus proches, notamment en Espagne, d’importantes mobilisations se sont produites avec cette fois-ci pour mot d’ordre principal « indignez-vous ». On peut de la même façon s’interroger sur leur signification dans le contexte actuel de crise du capitalisme, se demander au sein de quelles stratégie ou tactique de classe, de fractions de classe ou de puissances, elles sont susceptibles de s’intégrer.

Faute de données suffisantes, on ne propose pas dans le cadre de cet article, une analyse de ces mobilisations ou de ces pseudo “révolutions”, on vise seulement à donner quelques exemples de leurs possibles instrumentations par des forces de classes ou des puissances qui ne visent pas l’émancipation des peuples. Dans le cadre du capitalisme, parvenu au stade impérialiste, le bien-fondé de revendications populaires dans un pays ou dans un autre, peut se trouver détourné au profit des visées illégitimes poursuivies par les différentes puissances du monde en rivalité[1].

De telles tentatives de subordination des mécontentements populaires à de telles visées se multiplient tout particulièrement lors des périodes de crise générale du capitalisme. Pour les différentes puissances en rivalité, il s’agit d’un enjeu crucial, les unes pour rester dans la course, maintenir leurs zones d’influence, défendre leur place hégémonique, les autres, pour conquérir ou reconquérir ces zones, ravir le rôle hégémonique (mondial ou régional) à leurs rivaux. Cela concerne toutes les puissances, mondiales, petites ou grandes, “installées” ou “émergentes”, mais il est clair que celles qui visent un repartage du monde à leur profit sont plus volontiers à l’initiative, les autres ayant au contraire intérêt à maintenir l’état des choses (le statu quo).

Certains soulèvements populaires se révèlent en effet favorables à une redistribution des sphères de domination des différentes puissances. Et, dans le cadre de ce combat, tous les moyens sont bons, les “grands moyens”, l’économie, la guerre, mais aussi l’incitation à la mobilisation de masses qui subissent dans un contexte historique de crise, la dégradation de leurs conditions de vie et qui sont politiquement désorientées. Si telle ou telle puissance, ou tel ou tel clan au pouvoir, est jugé par ses rivaux, trop indépendant ou ne répondant pas à leurs attentes, il est relativement aisé de spéculer sur les mécontentements populaires (comme on spécule à la bourse), pour qu’ils se dressent contre un homme ou un gouvernement, qu’on leur présente comme la cause de tous leurs maux.

Ce qui est projeté, à l’extérieur, par les différentes puissances en lice, peut aussi se dérouler au sein de chacune d’elles, l’objectif étant de désarmer, désorganiser, désorienter les classes populaires en faisant miroiter de fausses solutions aux problèmes qui se posent (et ce ne sont pas toujours les gouvernements en place qui sont les plus désorganisateurs à cet égard). Des forces d’opposition peuvent très bien viser à affaiblir un gouvernement, non pour l’intérêt des classes populaires, mais pour leurs intérêts propres, parfois au profit de puissances rivales[2]. De telles manœuvres ont été particulièrement mises en œuvre après la crise générale du capitalisme de 1929. Et parfois, comme aujourd’hui, on pouvait mettre en avant des mots tels que révolution, anticapitalisme, ou encore socialisme[3]. Avec de tels mots, les classes réactionnaires s’efforçaient de présenter la réaction ou le fascisme comme des régimes favorables aux peuples.

Il existe certaines similitudes aujourd’hui avec la situation de l’entre-deux guerres. Mais on doit aussi prendre conscience que la désorganisation et la désorientation politiques des divers peuples du monde est plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’était à cette époque. Spéculant sur les difficultés et le mécontentement des catégories sociales touchées par la crise, on assiste aujourd’hui à une remise au goût du jour de ce type de pseudo solution, toujours au moyen de mots dont on a retourné le sens. Ceci d’autant plus que les perspectives socialistes sont présentées par les classes exploiteuses comme utopiques, néfastes ou impossibles.

Dans la période actuelle, marquée par une extension de la crise du capitalisme, les contenus et les formes de la lutte de classe ont perdu de leur netteté, les visées de la lutte des classes populaires se brouillent, la désorientation politique est à son comble, ce qui rend plus aisé l’enrôlement par les diverses puissances impérialistes des luttes populaires pour leur propre combat, contre leurs adversaires.

Quelques exemples historiques de tentatives d’instrumentation de mobilisations populaires

Karl Kautsky[4] dans Comment s’est déclenchée la guerre mondiale (1921), expliquait ainsi, documents à l’appui, que Guillaume II (Empereur du Reich allemand de 1888 à 1918), lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale,
« envisageait une insurrection chez les Musulmans et aux Indes, sinon pour sauver l’Allemagne, du moins pour ruiner l’Angleterre ».

Et de Moltke, chef de l’État-major allemand, y ajoutait l’insurrection de la Pologne. Kautsky affirmait encore, toujours documents à l’appui, que la politique allemande,
« cherchait un appui chez les rebelles irlandais, les anarchistes d’Italie, les dynamiteurs d’Amérique et, finalement, chez les bolcheviks de Russie qui, tous, furent aidés, dans la mesure du possible, par l’État-major allemand ».
Qu’ils aient fait là un mauvais calcul, et aient sous-estimé l’intelligence politique des bolcheviks, Kautsky le soulignait aussi.

Georgy Lukacs[5], à la suite de Lénine, évoquait ces mêmes mécanismes d’instrumentation au sein des pays coloniaux ou dépendants. Il soulignait ainsi que la rivalité entre puissances avait des incidences sur le caractère des luttes de libération nationale, qui n’étaient plus automatiquement “progressistes”, c’est-à-dire menées dans l’objectif de l’émancipation des peuples.

Au cours de l’entre-deux-guerres, de telles tentatives de dévoiement se sont multipliées dans tous les pays, et de façon plus affirmée au sein des puissances qui s’estimaient lésées par le partage issu de la Première Guerre mondiale. Après la crise de 1929, l’impérialisme allemand notamment, tout à ses visées de reconquête et d’expansion, travailla à manipuler certains courants politiques chez les impérialistes rivaux, et à faire adhérer à ses visées le peuple allemand, spéculant sur ses difficultés dont il rendait les autres puissances responsables (notamment les États-Unis et la France). À cet égard, l’instauration d’un régime fasciste en 1933 devait permettre d’avoir les coudées franches.

Une tentative historique de dévoiement des luttes populaires : le fascisme

Le fascisme n’apparaît et ne s’impose pas n’importe quand dans l’histoire. Il se manifeste au cœur d’un nœud spécifique de contradictions socio-historiques relevant de l’univers capitaliste moderne : contradictions de classes et contradictions entre puissances, processus de régression historique affectant tout spécialement l’organisation politique des classes populaires. Dans les conditions de la crise générale du capitalisme, l’instauration de régimes fascistes rencontre moins d’obstacles que lors des périodes de prospérité relative. Encore s’agit-il de comprendre que des processus plus ou moins diffus de fascisation précèdent l’instauration du fascisme[6]. Ces processus sont favorisés par la désorganisation, la division, la désorientation des classes populaires.

Au cours des processus de fascisation, on constate que se développe un ensemble de procédures qui conduisent à la désorganisation politique des classes populaires. Aux modes de regroupement républicains, et aux formes d’organisation unitaire des classes populaires se substituent d’autres formes de regroupement : communautaristes, chacun selon sa “culture”, formes corporatives, formes éclatées en fonction des lieux, des âges, des “genres”, des “origines”, des races. Pour imposer de tels modes de regroupement, on essaie de “flatter” les différentes catégories, les séduire, les opposer les unes aux autres. On vise tout particulièrement les catégories les moins conscientes, afin de mobiliser, comme l’écrivait Hitler, « les ressorts fanatiques », souvent en favorisant la dénonciation et la désignation d’un ennemi unique. Le retournement du vocabulaire est mis à contribution pour tenter de convaincre le peuple : les visées fascistes se sont ainsi présentées dans l’histoire comme “révolutionnaires”, “anti-capitalistes”, voire même ”démocratiques”. Dimitrov[7] a mis en évidence ce côté séducteur du fascisme comme des processus de fascisation :

« Le fascisme vise à l’exploitation la plus effrénée des masses, mais il aborde celles-ci avec une habile démagogie anticapitaliste, en exploitant la haine profonde des travailleurs pour la bourgeoisie rapace, les banques, les trusts et les magnats financiers, et en formulant les mots d’ordre les plus tentants au moment donné pour les masses politiquement frustes. Le fascisme adapte sa démagogie aux particularités nationales de chaque pays et même aux particularités des différentes couches sociales dans un seul et même pays. [Il] arrive au pouvoir comme le parti de choc contre le mouvement révolutionnaire du prolétariat, contre les masses populaires en fermentation, mais il présente son avènement au pouvoir comme un mouvement “révolutionnaire” contre la bourgeoisie. »

Et aujourd’hui ?

Durant l’entre deux guerres, la situation présentait des particularités par rapport à aujourd’hui. Les puissances capitalistes étaient comme aujourd’hui en concurrence, mais le monde était alors divisé en deux régimes sociaux opposés (capitalisme et socialisme). De ce fait, les classes au pouvoir, craignant que les classes exploitées et dominées puissent s’inspirer de l’exemple soviétique, mettaient en sourdine, jusqu’à un certain point, leur rivalité. Mais les rivalités n’étaient nullement éteintes, et la crise devait les mettre au premier plan (plus spécialement du côté des puissances vaincues ou de celles qui s’estimaient lésées dans le partage des zones d’influence). Le fascisme, qui arborait dans les premiers temps une figure séduisante, n’était qu’un moyen, adapté au temps de crise, pour tenter de sauver la mise de telle ou telle puissance capitaliste ou favoriser la conquête de son “espace vital”.

Il est bien évident cependant que si un processus de fascisation se développait aujourd’hui, il ne se présenterait plus sous le nom de fascisme. L’histoire en effet a permis de mettre au jour les objectifs réels qui étaient poursuivis par les soi-disant “révolutionnaires”, ou anticapitalistes, qui ne visaient nullement à détruire le régime capitaliste. De sorte, que si les processus de fascisation ne se présente plus sous la bannière du mot fascisme, cela ne revient pas à dire que, compte tenu de la situation, ils ne puissent se manifester sous d’autres formes, avec d’autres mots. Si des processus de fascisation sont aujourd’hui en cours, ils avancent nécessairement à visage masqué.

On doit, d’ores et déjà, constater que des tentatives de désorientation et de division des classes populaires sont à l’œuvre dans la période actuelle, de même que les manœuvres de séduction. Au plan du vocabulaire, les retournements du sens des mots sont aujourd’hui légion. Certaines notions (communisme notamment) ont disparu du vocabulaire ou sont réputées criminelles, ou bien on change leur signification[8]. La dénonciation se substitue au projet politique (On parle d’anti-capitalisme et non d’instauration d’un régime socialiste, seul à même de résoudre les antagonismes destructeurs du mode de production capitaliste).

D’autres courants politiques “surfent sur la vague”, et détournent eux aussi le sens du terme “révolution”. Ainsi, une revue de droite, plutôt extrême, Rebellion[9] use à outrance, comme le fait une partie de l’extrême gauche, de mots liés à la révolution et à l’anti-capitalisme. Au fil des articles, plus qu’un projet politique, on retrouve une fois de plus la désignation d’un ennemi unique : au plan international les États-Unis, au plan de la politique intérieure, le gouvernement actuel et le Président de la République.
En signalant les dangers que suscite la crise générale du capitalisme pour la lutte des classes populaires, on vise à lutter contre la désorientation, la dislocation des forces. Reconstituons nos repères, nos orientations historiques, afin de ne pas être, comme cela a été le cas dans le passé, à la merci de pêcheurs en eau trouble, même s’ils se présentent encore sous un visage avenant.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Ce qui se manifeste de façon plus évidente que jamais depuis que n’existe plus au plan mondial de “pôle” du socialisme, capable de contrecarrer les visées des puissances capitalistes en rivalité, voire de les contraindre à mettre une sourdine à leurs affrontements internes, pour affronter leur adversaire commun.
  2. 2. Ce fut le cas à la fin des années 60 dans le but de “virer” de Gaulle et la politique de relative souveraineté de la nation qu’il pouvait incarner.
  3. 3. Voir les mots de « révolution nationale » (Pétain), ou en Allemagne de « national-socialisme » (ce que signifiait le mot nazi).
  4. 4. Il a été reproché à Kautsky de ne pas avoir soutenu la révolution soviétique et surtout les formes politiques qu’elle a institué. On pourra revenir dans un autre article sur le sens de ce débat. Notons pour l’instant que son analyse des facteurs de déclenchement de la Première Guerre mondiale est instructive et toujours fondée sur des sources historiques. Malgré les critiques que Lénine profère à son égard, on ne peut lui faire le reproche d’avoir soutenu son propre impérialisme.
  5. 5. GEORG LUKACS, « L’impérialisme : guerre mondiale et guerre civile », in Lénine (1924), réédition EDI, 1965.
  6. 6. Le processus de fascisation témoigne donc d’une faiblesse historique des deux classes de la société moderne. Les contradictions de classes arrivent à un tel niveau que, d’une part, les classes dirigeantes ne parviennent plus à maintenir démocratiquement leurs alliances avec les classes populaires et que, d’autre part, le peuple n’est pas suffisamment organisé pour résister aux procédés de séduction que met en œuvre le fascisme, en parallèle avec la répression.
  7. 7. DIMITROV, « L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale Communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme » (1935), in Œuvres choisies, 1952.
  8. 8. Exemple récent révélateur, plusieurs courants réputés de “gauche”, voire de gauche extrême, au lieu de parler de rivalités entre puissances impérialistes, désignaient à vindicte un seul “ennemi”, les États-Unis, et, selon les cas, son complice ou son inspirateur : Israël. Depuis Obama toutefois, cette désignation exclusive s’atténue pour ce qui concerne les États-Unis, mais non pour Israël (voir notamment à cet égard le best seller de Stéphane Essel, Indignez-vous ?).
  9. 9. n°35, mars-avril 2009.

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