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Quel est le sens historique du mot communisme ?

1 novembre 2008

En février 2005, à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, un rapport réclamant une condamnation immédiate du communisme, a été déposé. Le 25 janvier 2006, une résolution allant dans le sens de certaines recommandations de ce rapport préparatoire a été votée [1]. Dans certains pays de l’ancienne sphère communiste, les emblèmes des travailleurs: la faucille et le marteau, ont même été interdits.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’idée même de communisme et ses symboles sont incriminés. On peut s’interroger sur la persistance d’un tel acharnement et sur son pourquoi. Et se demander quels peuvent en être les motifs dans la conjoncture actuelle, alors que le communisme en tant que puissance dans le monde, et les Partis qui se réclament encore de lui, sont loin de constituer une menace imminente pour le capitalisme [2].

Depuis quelques années, notamment à l’extrême gauche, se développent aussi des courants qui feignent de se faire les défenseurs du « mot » communisme, alors qu’en même temps, ils condamnent la réalité historique à laquelle ce mot était attaché.

Quels sont donc les aspirations populaires et réalités historiques qu’il s’agit ainsi de désapprendre, d’annihiler ou de contrefaire ? Pour le comprendre, il est utile d’avoir une idée claire du sens de ce mot et des réalités historiques auquel il renvoie.

Aujourd’hui, pour beaucoup, le mot communisme est mis en relation avec le Parti communiste, tel qu’il est aujourd’hui, parfois tel qu’il fut dans son histoire. Certains l’associent, ou au contraire refusent de l’associer, à la révolution et au socialisme soviétiques, sans toujours bien savoir en quoi ils ont consisté. Il arrive aussi qu’on ignore que le communisme, au moins comme aspiration humaine, ressort d’une longue histoire, et que les premières ébauches de sa forme moderne furent élaborées par les premiers théoriciens du mouvement populaire, avant Marx lui-même, dès après la Révolution française.

Des questions se posent.

Quand on parle de communisme, de quoi parle-t-on ? D’une utopie séculaire, de l’attente d’un nouveau “messie”, ou du sens d’une évolution nécessaire et possible de la société ? Est-ce qu’il s’agit seulement d’un choix d’opinion, d’une idéologie, ou de la visée d’un régime social reposant sur d’autres fondements économiques que le régime capitaliste (ou féodal) ? Dans l’histoire, un tel régime social a-t-il pu, ou pourra-t-il voir le jour, quelles contradictions a-t-il dû résoudre ou devra-t-il résoudre ? Ce régime peut-il s’imposer d’un seul coup, ou par étapes, toujours en allant de l’avant ou bien en subissant des reculs, des défaites. Sa réalisation peut-elle s’accomplir en échappant aux lois historiques de toute lutte de classes, ou doit-on la considérer comme l’aboutissement, dans la longue durée, d’une telle lutte.

Autres questions essentielles. Qu’a pu apporter ou que peut apporter le communisme aux classes populaires, et plus généralement à toute la société ? Et, interrogation que beaucoup formulent, sera-t-il question avec le communisme de “tout” mettre en commun ou de réaliser les conditions du bien commun de la grande majorité (impossibles à mettre en œuvre dans les sociétés marquées par les oppositions entre classes sociales) ? L’individu sera-t-il nié comme dans les “communautarismes” qui se développent aujourd’hui, ou au contraire le communisme moderne donne-t-il les conditions d’une véritable individuation des hommes et de leur conscience?

Sur ces questions, il n’est pas facile d’y voir clair.

– D’une part, parce qu’il est aujourd’hui difficile de ne pas se laisser influencer par les “images” négatives diffusées par la presse, la télévision, les courants d’idées dominants, sur les «horreurs» du communisme. Ce ne sont là cependant que de vieilles rengaines qui sont entonnées, depuis le début du XIXe siècle, par tous les tenants du maintien des régimes d’exploitation, pour tenter de se prémunir contre les visées d’émancipation des classes populaires.

– D’autre part, parce que les organisations qui se réclament encore du communisme sont en plein désarroi et reprennent souvent à leur compte ces mêmes refrains. Et que, ayant abandonné leurs visées historiques, elles ne proposent plus une conception intelligible de ce qu’est le communisme, et quelles sont ses conditions effectives de réalisation.

Sans pouvoir répondre dans cet article, à toutes les questions posées, on contribuera à les éclairer. Pour ce faire, on s’interrogera d’abord sur les significations premières des mots commun, communauté, puis communisme, dans la langue française. On pourra percevoir que le communisme (construit sur la notion de commun) n’a rien à voir avec les communautarismes dont on nous parle aujourd’hui, qu’il ne nie pas la notion d’individu, mais au contraire la présuppose. On s’intéressera ensuite à l’évolution du sens du mot dans sa relation avec des réalités historiques: du communisme comme simple aspiration humaine, aux théories qui posent ses conditions concrètes de réalisation. Puis des premières tentatives pour établir le communisme (avec pour première étape le socialisme), aux perspectives pour l’avenir, sans oublier de mentionner les difficultés, les obstacles qui se sont opposés et s’opposent à sa réalisation.

Commun, communauté, dans la langue française

De par son étymologie, le mot communisme s’est formé sur la base d’autres mots: communauté et commun, eux-mêmes issus du cum latin, qui signifie avec (ou de façon conjointe). Dans la langue française, ce qui est commun, la communauté, ne préexiste pas aux membres qui la composent, elle se fonde sur leur mise en relation. Le sens du mot est donc distinct de celui qu’on associe aujourd’hui aux conceptions “communautaristes”.

Si l’on consulte les anciens dictionnaires, deux idées essentielles sont mises en relation avec le mot commun:

– ce qui appartient à tous en général (ou à un groupement donné),

– ce qui fonde un rapport d’association entre des hommes.

La première idée s’exprime dans des formules telles que « l’air qu’on respire est commun à tous », « le soleil est commun à tout le monde ». On peut parler aussi de qualités communes à tous les hommes (« la raison commune », « le sens commun »), ou de sort commun: quelles que soient les différences « le genre humain est commun aux deux sexes », « le sort commun des riches comme des pauvres est d’être mortels ». Il y a aussi l’idée de « droit commun », droit valable pour tous, égalitaire, qui s’oppose aux droits particuliers, aux privilèges. Ou encore la notion de « bien commun », plus ou moins synonyme de bien public, et qui s’oppose à ce qui est particulier, privé.

Il peut y avoir un sens plus étroit, l’idée de quelque chose de commun entre particuliers ou pour un groupe donné, en relation avec la notion de propriété (ce qui appartient conjointement à plusieurs), et à un droit : « un passage commun » entre deux maisons, des «communaux» (pâturages d’un village où tous les habitants avaient le droit d’envoyer leurs troupeaux). Dans le mariage, il y a ce qui est commun entre le mari et la femme, « propriété commune » des biens des mariés et de ce qu’ils acquièrent ensemble, qui n’exclut pas des biens propres à chacun.

Dans tous les cas, le commun ne signifie pas que “tout est à la communauté”. Le commun dans la langue française, (comme dans le registre juridique), suppose un corollaire, le « propre », le particulier. Le commun n’est pas synonyme de ce qui est signifié par la notion latine de coenobium (communauté de vie).

Des significations secondaires peuvent en outre être associées au mot commun. Le commun, peut servir à désigner « le vulgaire » (ou l’esprit commun, ordinaire, non noble), et, de façon méprisante, la multitude, le peuple, ce qui est subalterne.

Le second sens du mot commun, tel qu’il se développe avec la notion de communauté, se construit sur la même base. Il ne signifie pas non plus la suppression de l’individualité. La communauté, telle que la signification en est donnée dans les anciens dictionnaires, pose un rapport d’association, sur la base de règles et de buts communs. C’est souvent un synonyme de société, petite ou grande. Le mot communauté ne renvoie pas ainsi, comme dans la langue allemande à l’idée d’un “être ensemble” au-dessus des individus (gemeinschaft) s’opposant à la notion de société (gesellschaft).

On trouve en effet les expressions suivantes, rapportées à communauté : « société de plusieurs personnes qui vivent sous certaines règles », « personnes qui ont fait société pour leurs intérêts communs ». On peut trouver aussi des mises en relation avec la notion de république (communis respublica). La communauté peut être une association de citoyens, des habitants d’un bourg, une association d’ecclésiastiques, d’artisans d’un même métier, un collège, une université, un corps juridique ou politique.

Le mot commune en français (au sens municipalité), a pour sens premier co-munia (charges avec d’autres, en commun). Les membres de la commune sont ceux qui ont part (participent) aux charges, souvent avec une idée d’égalité, de parts égales, s’opposant à la notion d’immunité (absence de participation aux charges ou aux règles d’une association de citoyens). (On trouve dans un dictionnaire de français ancien un premier sens du mot communiste: chargé d’un office au service de la commune).

Le mot communauté ne signifie pas ici non plus la négation de l’individu, de ce que l’on a en propre. Toutefois l’idée de commun, de but commun, de droit commun, de règles communes, peut s’opposer à celle de lois privées (privat leges, privilèges), mais aussi à celle d’un individualisme conçu comme mise en avant d’intérêts particuliers, privés, contrevenant au droit commun, au bien commun. Ou l’individualisme comme retour à un “état de sauvagerie”, à la lutte de tous contre tous, à la “liberté” de l’état de jungle, c’est-à-dire à un « droit du plus fort » (qui, comme le rappelle Rousseau ne ressortit pas vraiment au droit). Par la suite, l’idée de propriété commune ou sociale pourra être mise en opposition avec la propriété privée de la terre et des grands moyens de production.

Certes, il existe aussi quelques acceptions du mot qui exposent l’absorption de l’individu dans une communauté, au sens d’un “être ensemble” supérieur et antérieur aux individus, impliquant la suppression de la famille et de tout mobile personnel, avec possession de tous les biens et même des êtres, soumission absolue à la communauté, comme dans l’état primitif de l’humanité (et par conséquent aussi l’asservissement à des chefs ou prêtres communautaires).

Toutefois, avant la Révolution française, les notions de commun et de communauté renvoient le plus souvent à l’aspiration au bien commun (qui peut supposer la subordination des intérêts particuliers à ce bien commun). Ce que propose Rousseau dans le Contrat social. Un autre courant, plus ou moins en rupture avec le premier, s’est aussi développé à cette époque, proche d’un communisme primitif où l’individu n’aurait pas d’existence ni de conscience propres.

L’anarchie capitaliste et la formation du communisme moderne

Après Révolution française, au début du XIXe siècle, le sens généralement donné au mot communisme est « doctrine égalitaire ». Une partie des idées rousseauistes sont alors mobilisées. Très vite, la réalisation de l’égalité est posée en relation avec la transformation des fondements économiques de la société.

Pour Babeuf, les hommes ont des facultés et des besoins communs: ils ont besoin de nourriture, d’une même éducation. Les conditions de l’égalité réelle des individus, mais aussi des villes, des régions, supposent cependant une transformation de la base du régime social: suppression du travail de l’immense majorité au profit d’une extrême minorité, mise en commun des biens contre la propriété privée des moyens de produire (à l’époque, principalement la terre)[3].

D’autres courants se développent au cours des premières décennies du XIXe siècle. Certains ne se situent encore que sur le terrain de l’utopie. Mais en critiquant le régime social bourgeois, ils mettent au jour la base anarchique du capitalisme: crises périodiques, avec leur cortège: chômage, destruction des forces productives. Certaines de ces utopies, qui se présentent sous la figure d’un “anti-capitalisme” avant la lettre, sont régressives, elles visent à faire retour à l’Ancien Régime, et tentent d’enrôler le peuple dans ce combat d’arrière-garde.

Dès les années 1840, de nombreux théoriciens socialistes et communistes, dépassent ce point de vue étroit. Ils posent la nécessité de transformer de façon progressiste la base économique du capitalisme, qui outre l’exploitation travail, se présente comme absurde, facteur d’anarchie sociale. Ils perçoivent que ce régime, fondé sur la concurrence entre capitaux pour la conquête des marchés, conduit aux crises de surproduction, et au chômage, pour les travailleurs. Ils posent que cette transformation doit s’opérer en prenant pour principe, non plus les intérêts privés, mais les besoins sociaux.

Les tenants du socialisme et du communisme poursuivent alors sensiblement les mêmes buts, instaurer un régime réellement “social”, avec socialisation de la production. Ils peuvent ne pas être d’accord sur les moyens à employer pour y parvenir. Les socialistes nourrissent l’espoir d’un changement pacifique progressif possible. Les communistes n’imaginent pas que les capitalistes admettent de bon cœur l’idée d’abandonner leurs intérêts propres, ils pensent, comme par exemple Dezamy, que la société ne peut se transformer d’elle-même, et qu’il y aura besoin d’une dictature provisoire pour imposer le changement (idée déjà présente au moment de la Révolution française).

Notons qu’en même temps que le communisme moderne parvient à poser les conditions de transformation du régime capitaliste, le mot d’anti-communisme apparaît (en 1842). Après la révolution de 1848 (et plus tard après la Commune de 1871), l’anti-communisme se déchaîne de nouveau, et ceci bien que les classes prolétariennes ayant alors perdu des batailles, ne semblent plus menacer le capitalisme. Du côté de la bourgeoisie, c’est Thiers par exemple qui affirme que le communisme est un régime d’inégalité (et en même temps d’uniformité), d’inquisition, qu’il détruit la liberté humaine, abolit la pensée, la civilisation, abaisse l’homme au niveau de l’animal. Sur l’autre versant, et bien qu’il se pose en adversaire du régime, Proudhon condamne lui aussi le communisme, en tant qu’utopie, utopie à laquelle il reproche cependant son « déterminisme économique ». Le communisme, selon lui serait un esclavage, un régime d’inégalité et d’oppression. Ces vieux refrains se sont en fait peu modifiés depuis un siècle et demi.

Le communisme moderne n’a rien à voir avec les « communautarismes »

C’est en prenant appui sur ces premières formulations du mouvement socialiste et communiste français, que Marx propose une théorie achevée du communisme moderne, tel qu’il peut s’instaurer sur la base de ce que le mode de production capitaliste recèle. Il met en effet au jour les conditions de possibilité d’un régime de production réellement “social”, en analysant dans son ouvrage central, le Capital, les déterminations matricielles des contradictions inhérentes au régime capitaliste, contradictions qui poussent à leur résolution.

Mais déjà, dans ses textes de jeunesse, notamment dans l’Idéologie allemande, il indiquait dans ses grandes lignes en quoi consistait le communisme en tant que régime social.

« Le communisme se distingue de tous les mouvements qui l’ont précédé jusqu’ici en ce qu’il BOULEVERSE LA BASE DE TOUS LES RAPPORTS DE PRODUCTION ET D’ÉCHANGE ANTÉRIEURs et que, pour la première fois, il traite consciemment toutes les conditions naturelles préalables comme des créations des hommes qui nous ont précédé jusqu’ici, qu’il dépouille celles-ci de leur caractère naturel et les soumet à la puissance des individus unis. De ce fait, son ORGANISATION EST ESSENTIELLEMENT ÉCONOMIQUE, ELLE EST LA CRÉATION MATÉRIELLE DES CONDITIONS DE CETTE UNION; elle fait des conditions existantes les conditions de l’union [4]. »

Bien qu’il affirme que le communisme repose d’abord sur une transformation de la base économique, il ne nie pas, mais au contraire exalte la puissance des hommes, et établit que l’union (réelle) des individus suppose l’existence d’une telle transformation.

« L’état de choses que crée le communisme est précisément la base réelle qui rend impossible tout ce qui existe indépendamment des individus. »

Le communisme moderne ne peut être confondu avec les doctrines communautaires, anciennes ou récentes, qui exaltent la vie purement collective des hommes, et condamnent toute forme d’individuation, il pose seulement les conditions d’une véritable vie individuelle et sociale des hommes, qui ne peut exister que si l’on fait prévaloir les buts communs du plus grand nombre contre les buts privés d’une fraction de la société s’appropriant la richesse sociale.Il ne s’agit pas d’abolir toute forme de propriété, mais d’établir une forme de propriété sociale, principalement des grands moyens sociaux de production, afin de supprimer les causes de l’exploitation du travail d’autrui. Par là les hommes peuvent tous accéder à la propriété de soi-même et à la conscience individuelle.

De la sorte, le communisme ne signifie pas la fusion, la communion des éléments au sein d’un tout organique, il établit un mode de relation entre les hommes où ce qui est commun est distingué des réalités individuelles, et ce qui est individuel concoure au bien commun. Ainsi il ne s’agit pas de retourner en arrière, en deçà des apports de la révolution bourgeoise qui a posé les bases d’une individuation des êtres humains (sans avoir réussi à en donner toutes les conditions). Il s’agit au contraire de mener jusqu’à son terme cette individuation que la société bourgeoise ne peut produire.

Conditions de réalisation du socialisme et du communisme en tant que régimes sociaux

On a signalé que communisme moderne est la forme d’une exigence générale, dans des conditions historiques qui en ont rendu la réalisation possible.

Pour qu’une société communiste existe autrement que comme un souhait ou une utopie, il faut en effet que les conditions de sa réalisation aient été formées. À l’inverse des conceptions, anciennes, le communisme moderne, tel que Marx notamment en a établi le caractère nécessaire, n’est pas une invention de l’esprit. Pas plus que les premiers théoriciens socialistes français, il n’a échafaudé tout seul dans sa tête l’idée communiste. Son œuvre a consisté à montrer, sur la base d’une analyse les antagonismes de la société marchande parvenue au stade capitaliste, en quoi le socialisme et le communisme sont une forme nécessaire de développement social, la voie de résolution de ces antagonismes.

Ainsi, la société communiste moderne n’est réalisable qu’à une époque particulière de l’histoire. Le régime capitaliste, en tant que mode de production s’étendant progressivement dans le monde, produit une partie des conditions de sa réalisation. Il “libère” les facteurs d’une production sociale, non communautaire, impossible à développer dans le cadre de régimes féodaux ou tribaux. Toutefois, le capitalisme, en même temps qu’il produit certaines conditions de réalisation d’une société communiste, en entrave la réalisation, en ne menant pas jusqu’à son terme le processus de socialisation qu’il a enclenché. Il enserre en effet les facteurs de socialisation de la production dans le carcan de l’appropriation en vue de buts privés. Cette contradiction est la cause des secousses qui traversent périodiquement ce régime et engendrent développement inégal, crises et guerres. Une révolution politique doit être opérée pour qu’une socialisation effective puisse être opérée.

On doit cependant comprendre que même si les classes populaires s’emparent des leviers du pouvoir, la première phase de la société communiste, ou socialisme, ne peut éliminer d’emblée les contradictions que le capitalisme a développé, celles qui opposent les caractères privés et sociaux de la production et des échanges. En revanche, en détenant ces leviers, les classes populaires peuvent créer les conditions nécessaires pour que progressivement le caractère social puisse, à terme, prévaloir. Ce n’est qu’au cours de la seconde phase, ou communisme proprement dit, que les contradictions du capitalisme peuvent être complètement résolues.

La société communiste en tant que réalité et perspective

On a beaucoup parlé de “l’échec” de “l’expérience” communiste, telle qu’elle a existé en Union Soviétique et dans l’ensemble de ce qu’on appelait « le camp socialiste ». Plutôt que d’un “échec”, il faudrait plutôt parler de la perte d’une bataille, dans le cadre d’une lutte s’inscrivant dans la durée historique. Et pour comprendre un tel revers, il conviendrait de prendre en compte les données théoriques du problème et les vicissitudes historiques inhérentes à toute lutte de classes.

Pour que le régime communiste moderne puisse être “définitivement” institué, il faut que les contradictions qui minent les régimes sociaux dont il est issu aient été pleinement surmontées [5]. Et ceci à une échelle suffisamment large, pour que la réaction des classes bourgeoises (mais aussi féodales), ne dispose plus d’aucune ressource pour imposer la restauration des régimes anciens.

En dépit des pas en avant accomplis dans la durée (70 ans), il y a eu recul, dissolution, puis défaite des régimes socialistes et communistes. Toutefois, la restauration du capitalisme en un point ou plusieurs points du monde, à un moment de l’histoire (et même le retour en force de structures sociales archaïques, de type féodal, ou tribal), n’ont pu annuler miraculeusement les contradictions destructrices de ces régimes et la nécessité de les dépasser. La crise récente, sur fond de régression et d’anarchie depuis une trentaine d’années, en atteste une fois de plus.

Comme pour toute transformation historique d’envergure, le passage au communisme ne peut s’effectuer en ligne droite. Il s’agit d’un processus de longue durée, qui comporte des périodes d’avancées et de reculs, des phases de révolution et de contre-révolution, à l’image de la lutte séculaire qui a opposé le régime marchand capitaliste à la féodalité. Les difficultés, les défaites, sont à voir par rapport à ce processus d’ensemble, dans la durée historique. Si l’on conserve ses facultés critiques, on ne peut confondre le mouvement historique général et les aléas de sa réalisation. La situation préoccupante dans laquelle se trouvent les classes exploitées et opprimées du monde entier, ne signifie pas ainsi que toute volonté de transformation sociale soit vaine, vouée à l’échec, ni qu’il faille réviser une théorie qui aurait “vieilli”, et ne correspondrait plus aux données contemporaines. La crise actuelle de l’ensemble du régime capitaliste n’est-elle pas là pour attester que la théorie de Marx est loin d’avoir « vieilli » ? Les contradictions fondamentales du régime de production marchand capitaliste qu’il a mises au jour, sont toujours à l’œuvre et poussent à l’élévation à un état pleinement “social”. Et un tel régime ne peut être instauré de trente-six façons, mais seulement sur la base d’une socialisation effective [6].

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Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Toutes les recommandations cependant n’ont pas été acceptées, l’incrimination a été limitée aux «régimes communistes totalitaires». La résolution invite cependant tous «les partis communistes et post-communistes […] qui ne l’ont pas encore fait, à reconsidérer l’histoire du communisme et leur propre passé»
  2. 2. Le rapport présenté à l’Assemblée du Conseil de l’Europe signale un des enjeux de cette condamnation : « Si nous nous en abstenions, une nostalgie illusoire risquerait de s’installer dans l’esprit des jeunes générations, qui verraient dans ce régime un substitut éventuel à la démocratie libérale » [le mot «démocratie libérale» signifiant ici régime capitaliste]
  3. 3. Cabet, théoricien de «l’école communautaire» ou «sociétaire», projette les bases d’un nouveau régime social fondé sur l’association fraternelle, égalitaire, unitaire. Fraternelle, parce qu’il n’existe qu’un seul genre humain, et qu’en conséquence tous les hommes sont frères. L’égalité en découle, et il faut qu’il y ait égalité de droits et de devoirs, des jouissances et des charges, égalité en éducation, propriété, industrie. Ainsi pourra se réaliser l’unité puisque sera supprimée la division en classes, et qu’il n’y aura plus qu’un peuple de citoyens travailleurs.
  4. 4. Souligné par la rédaction
  5. 5. « Au cours du remplacement d’une forme d’échange antérieure, devenue une entrave, par une nouvelle forme», «les différents stades et intérêts ne sont jamais complètement dépassés, mais seulement subordonnés à l’intérêt qui triomphe et ils se traînent encore pendant des siècles à ses côtés. » MARX, l’Idéologie allemande.
  6. 6. C’est sur la base de cette analyse qu’il conviendrait sans doute d’apprécier le contenu effectif de ce que l’on appelle aujourd’hui, faussement, socialismes (notamment le « socialisme du XXIe siècle » au Venezuela).

Ce que révèle la crise :

1 novembre 2008

l’épuisement historique du capitalisme,
la nécessité d’un régime réellement social,
les difficultés de la lutte des classes populaires aujourd’hui

Centré sur les contradictions du capitalisme et leurs effets destructeurs, ce numéro traite aussi du seul mode historique de résolution de telles contradictions: l’instauration d’un régime réellement “social” se fondant sur l’intérêt commun de la société.

Dans le précédent Germinal (déc. 2007) nous avions évoqué la survenue possible, « dans un futur relativement proche, d’une crise économique mondiale du type de celle de 1929, qui aurait des effets encore plus larges et plus dévastateurs ».

Ce n’était pas là jouer au devin. Nombre de spécialistes, y compris des économistes, dits “bourgeois”, signalaient depuis quelques années une telle éventualité. La crise financière actuelle ne constitue en effet que le dénouement d’un cycle commencé il y a plusieurs décennies, qui expose le mouvement immanent des contradictions internes du régime capitaliste.

Les titres récemment parus dans la presse expriment assez bien le niveau d’épuisement auquel paraît arrivé ce régime : « Sauvons le capitalisme », « Repenser le système ? » « Refonder le capitalisme », ou, en termes plus radicaux, « Le capitalisme a fait son temps », « Le capitalisme touche à sa fin ».

Il n’y a pas là forcément de quoi se réjouir, du moins dans l’immédiat. Car, si la crise met à nu le caractère illégitime du capitalisme, dès lors que sa phase révolutionnaire est achevée, et la nécessité d’en finir avec lui, on sait aussi que des situations de crise comparables ont conduit à l’aggravation des conditions de vie du peuple, à l’instauration de politiques réactionnaires de type fasciste, aux guerres impérialistes, en vue de nouveaux repartages du monde. Ces dangers sont particulièrement préoccupants si l’on tient compte de l’état de division, de désorganisation, et de désorientation politique, dans lequel se trouvent aujourd’hui les divers peuples du monde.

La crise dévoile l’illégitimité historique du capitalisme

Un spécialiste de l’économie, cité dans le précédent numéro, formulait cette question: « le capitalisme a-t-il encore des ennemis ? ». Il voulait indiquer par là que les travailleurs, les peuples, n’étaient plus en mesure de le combattre avec succès. à son interrogation une réponse peut être apportée: même quand les classes populaires sont en situation de faiblesse historique, le capitalisme est son propre ennemi, et cela en raison du déploiement inévitable de ses propres contradictions.

La plupart des commentateurs ont tenté d’analyser les motifs “capitalistes”, immédiats ou lointains de la crise (rôle de la bourse, du crédit, baisse tendancielle du taux de profit, cycles économiques, etc.). Il est rare qu’ils aient mis au jour la “matrice” essentielle qui gouverne ces divers phénomènes, et la succession des crises dans le mode de production marchand capitaliste. La crise actuelle ne se limite pas en effet à une défaillance conjoncturelle, elle est l’aboutissement d’un processus amorcé depuis des décennies, qui révèle plus crûment que d’ordinaire le fait que ce mode de production est à bout de souffle. Le problème n’est pas celui de tel capitaliste, tel type de capitalisme, ou d’un gouvernement donné, il touche à la “logique” du régime lui-même qui soumet toute la société à son anarchie et à ses effets destructeurs, qui se manifestent en crises périodiques. Jusqu’à aboutir à cette situation absurde: les besoins sociaux ne sont pas satisfaits alors que les travailleurs sont empêchés de produire, que les forces productives sont entravées, les richesses détruites.

On pouvait imaginer il y a quelques années que le capitalisme pouvait se “réformer ”, échapper à ce processus périodique de destruction. N’avait-on pas connu une relative embellie d’un peu plus d’un quart de siècle (années 1945 à 1970), période au cours de laquelle l’existence du socialisme dans le monde avait contraint le capitalisme, jusqu’à un certain point, à mettre en veilleuse quelques-uns de ses vieux démons. Ceux-ci pourtant ne pouvaient manquer de faire retour avec leur réaction en chaîne: exploitation sans retenue du travail (en corollaire, mise au chômage si le capital n’y trouve plus son profit), recherche constante du profit maximum là seulement où il peut être dégagé, et abandon complet de branches de productions utiles dans une nation donnée, puis fuite en avant dans la sphère financière si, dans les conditions d’une concurrence exacerbée, les profits estimés suffisants ne semblent plus pouvoir être dégagés de la production des richesses réelles. Enfin, après les crises “ordinaires”, la grande crise et la grande dépression. (Voir les articles sur la Crise, le chômage, et les témoignages sur les conditions de travail)

Contre l’abandon des perspectives historiques, la crise indique que seul le socialisme peut mettre fin à l’anarchie capitaliste

Même si, dans l’abstrait, les travailleurs peuvent se féliciter des signes de cet avatar douloureux du capitalisme, ils ne peuvent se réjouir de ses conséquences concrètes sur leurs conditions de vie. Il n’est pas ainsi honteux d’aller jusqu’à espérer que le capitalisme puisse une fois encore “sauver sa mise”, pour ne pas perdre le peu qu’ils ont acquis, ou de souhaiter qu’on ne sombre pas dans une réaction générale plus grande encore. à cet égard, on ne peut prédire à coup sûr dans quel sens la situation évoluera au cours des prochaines années, les rédacteurs de Germinal ne sont pas des prophètes. Ils estiment en revanche nécessaire de poser le principe suivant: pour résoudre, dans la durée historique, les contradictions insolubles du capitalisme, qui périodiquement aboutissent à des convulsions générales, il n’existe pas d’autre mode de résolution que l’instauration d’un régime socialiste [1]. Le capitalisme crée lui-même certaines des conditions matérielles d’instauration de ce régime. (Voir article sur le sens du mot communisme)

Ce n’est qu’avec le socialisme qu’il peut être mis fin au chaos engendré par l’anarchie, la concurrence, l’exploitation qui caractérisent le capitalisme, et qu’il peut aussi être mis fin à l’oppression des régimes qui l’ont précédé (tel le féodalisme), régimes qui coexistent avec lui, ou survivent en lui, en plusieurs points du monde. La bourgeoisie, après sa phase d’essor révolutionnaire s’est trouvée incapable de les éliminer, ou n’y a pas eu intérêt, et a contribué elle-même à les réactiver après la fin de l’Union Soviétique.

Les chantres du capitalisme connaissent si bien les vices de leur régime, qu’ils se sont toujours efforcés de persuader toute la population que le socialisme est impossible, qu’il est liberticide, que ceux qui ont voulu l’instaurer sont des criminels. Ceci, même après que leur adversaire ait perdu une bataille et que les classes populaires aient été affaiblies et désorganisées. Et, dès que refait surface l’exigence historique de résoudre les effets destructeurs des antagonismes capitalistes, ces mêmes chantres ou d’autres, peuvent aussitôt travailler à dénaturer le sens du mot socialisme (ou celui de révolution). C’est ce que firent les nazis, avec le terme « national-socialisme », et les partisans de Vichy, avec la formulation « révolution nationale ». De façon plus sournoise, des altérations du sens des mots, (dont celui de communisme), sont encore proposées aujourd’hui. Dans tous les cas, il s’agit de dissuader les peuples de dresser des perspectives historiques, nécessaires et réalisables, qui correspondent à l’intérêt de l’ensemble de la société.

Si le capitalisme, de par les contradictions qui le minent, est son propre ennemi, il secrète aussi, comme l’avait établi Marx, son propre « fossoyeur » : les classes prolétaires, qui seules peuvent porter l’exigence d’émancipation de la société jusqu’à son terme. Des idéologues ont tenté de remettre en question cette donnée théorique du marxisme. Ainsi a-t-on vu affirmer, il y a quelques années, que le rôle principal dans la transformation sociale devait tour à tour revenir aux porteurs de la technique, aux classes moyennes, voire aux “jeunes” ou aux “étudiants”, et, aujourd’hui, en mettant au premier plan de prétendus « nouveaux mouvements sociaux », ou de « nouvelles classes révolutionnaires » (« immigrés », « multitude », etc.).

Du point de vue des classes réactionnaires, qu’elles soient féodales ou bourgeoises, la mise en procès du socialisme et la dénégation du rôle historique des classes prolétariennes, sont après tout des procédés normaux, guère nouveaux, et qui visent à détruire l’espérance populaire. Mais il n’est pas “normal” pour des organisations se réclamant du peuple, des travailleurs, voire de la révolution, de se ranger au point de vue de leur adversaire de classe, en abandonnant toute perspective de transformation socialiste effective, interdisant au peuple de se projeter dans l’avenir, et entravant par là même sa lutte immédiate contre la régression.

Dans la mesure où de telles perspectives ne sont plus projetées, maints dirigeants de ces organisations limitent leur “fond de commerce” à la pratique de la dénonciation. Ils se cantonnent dans le registre de la “riposte ”, ce qui atteste qu’il ne visent pas à reconquérir l’initiative historique. Ils ne sont pas POUR LE SOCIALISME, seulement CONTRE ceci ou cela (un gouvernement donné, un camp impérialiste), ils se définissent comme des ANTI (anti-capitaliste, anti-impérialiste, voire anti-Sarkozy) [2].

Des projets positifs peuvent cependant être esquissés, le plus souvent comme s’il s’agissait d’un simple choix entre possibles mis sur le même pied. On établit de vagues « projets alternatifs au capitalisme », et l’on prétend avant tout faire du « neuf », du « nouveau », quelque chose « d’autre », de « différent », (« autre monde », « altermondialisme »). Sans que cet « autre », ce « neuf », ce « différent », corresponde aux données du développement historique, telles que les meilleurs théoriciens du socialisme dès le XIXe siècle et Marx notamment les avaient mises au jour.

Et si quelques-uns ont l’audace de se recommander encore du socialisme (ou du communisme), ils restent eux aussi le plus souvent dans le vague, sans recourir par exemple à la théorie marxiste dont ils se réclament. Ainsi, il suffit qu’un gouvernement se déclare socialiste (par exemple « l’écosocialisme » ou « le socialisme du XIXe siècle » de Chavez), pour que cela soit pris pour argent comptant, sans se préoccuper de la nature exacte d’un tel régime, en recourant à des fondements théoriques.

La crise révèle les dangers de l’impréparation politique des classes populaires.

À l’échelle de l’histoire, l’aggravation des contradictions internes du régime capitaliste prépare les conditions de sa transformation générale, l’instauration d’un régime socialiste. Et seules les classes populaires peuvent porter cette exigence. Dans le moment présent toutefois, la question de leur impréparation politique ne peut être éludée.

Certes, ressortant de facteurs objectifs, des conditions favorables à une transformation sociale d’ensemble se développent nécessairement. Si l’on analyse les fondements sur lesquels reposent toutes les sociétés d’exploitation, les classes exploiteuses ne peuvent jamais tabler sur une conservation définitive de leur régime. Il n’est pas exclu cependant qu’elles puissent parvenir à surmonter temporairement leurs contradictions.

Même si on ne peut fixer d’échéance, les classes populaires n’en doivent pas moins se préparer, et être préparées, à remplir leur rôle historique. Sans dissimuler la réalité. Si, en raison de la grave crise qui affecte le capitalisme dans son ensemble, les conditions objectives de reprise d’une offensive populaire existent, les facteurs subjectifs de cette reprise (orientation, organisation) ne sont pas au rendez-vous, ils ont été déconstitués au cours des dernières décennies.

Au cours du dernier demi-siècle, les conditions de la lutte des classes se sont en effet fondamentalement modifiées, au plan mondial, comme au plan national, avec l’affaiblissement, puis la fin de l’expérience socialiste, plus spécialement en Union Soviétique. La lutte de classe ne s’est pas arrêtée, mais l’initiative historique des classes populaires a été suspendue. Ayant subi cet important revers, le camp des travailleurs a laissé pour un temps le champ libre aux classes porteuses du passé. Rendues ainsi à leur ivresse, elles ont imaginé, trop vite, que plus jamais elles ne trouveraient en face d’elles un puissant adversaire organisé.

Le vide politique, pour ce qui est de l’organisation des classes populaires, a rendu possible la prolifération d’enrôlements trompeurs: mise en avant de luttes catégorielles ou “au-dessus” des classes, incitation à des combats fratricides au sein du peuple (sur la base de “religions” ou d’imaginaires “identités”). Dans la situation de crise qui a mis en effervescence des catégories sociales disparates, déboussolées, des faux prophètes se sont mis à prêcher la révolte sauvage comme devant prévaloir sur la lutte consciente et organisée du peuple. Ils ont travaillé et travaillent, comme dans le cadre du fascisme hier, à exciter, chauffer à blanc « tous les mécontentements ». Au nom d’une contestation prétendument radicale (où thèmes d’extrême droite et d’extrême gauche se trouvent mêlés), de tels prêches se font au service de classes et de courants de pensée historiquement réactionnaires, et s’opposent aux intérêts d’ensemble du peuple.

Ce sont ainsi les facteurs de désorganisation, désorientation, désunion, qui dominent aujourd’hui. La tendance à l’abaissement de la conscience, à la division de l’unité du peuple, pèse sur le mouvement populaire. Mais une tendance opposée, encore en gestation, s’y développe et se développera: demande de repères politiques, de perspectives politiques, soif d’apprendre et de comprendre, de maîtriser le devenir, besoin de réorganisation des forces.

On se trouve ainsi dans une situation riche de potentialités mais plus encore de périls, qui n’est pas sans analogie avec la situation des années30, après la crise de 1929, avec le déploiement des mouvements fascistes, qui renaissant aujourd’hui sous d’autres formes à l’échelle du monde. Dans une telle situation, il est indispensable que les forces populaires se réorganisent pour être à même de leur faire face, comme elles le firent au cours de ces années, au prix d’une lutte longue et difficile.

La crise pose la nécessité d’une réorganisation politique des classes populaires

La lutte de classes ne se limite pas à des combats immédiats contre des patrons ou des gouvernements. Elle se déroule à l’échelle de la société et de l’histoire, où tour à tour les classes en lutte détiennent l’initiative, avec des périodes d’avancées, de reculs, d’organisation, de désorganisation et de réorganisation. Ainsi, la lutte de la bourgeoisie contre les féodaux, s’est étendue sur plusieurs siècles avant la Révolution française, avec alternance de moments de progression et de régression, jusqu’à ce qu’elle parvienne à imposer son propre régime social. La lutte du prolétariat, et plus largement des classes populaires, pour instaurer le socialisme, s’étend de la même façon sur plusieurs siècles. En sachant bien que le passage du capitalisme au socialisme ne s’opère pas de lui même, ni indépendamment de conditions historiques déterminées. Si les classes populaires ne peuvent influer directement sur l’ensemble de ces conditions objectives, elles peuvent agir au niveau qui dépend directement des sujets humains, le niveau politique.

Dans la situation présente, la question de l’action politique et de son orientation se révèle cruciale. Une même situation peut conduire à des évolutions différentes, en fonction de l’orientation générale qui peut être donnée à la lutte. En l’absence de perspectives d’ensemble, correspondant à ce qui est nécessaire et possible, la situation de crise peut conduire à une explosion désordonnée des mécontentements, à un abaissement massif de la conscience, qui peuvent être instrumentés au profit de processus de fascisation.

Alors que les perspectives d’ensemble ne sont plus dressées, qu’un état de désorientation s’est imposé et généralisé, il faut à tout prix maintenir les visées émancipatrices, sans ignorer pour autant la réalité du moment. Les classes populaires ont à reconquérir sur cette base une direction politique indépendante, sur leur terrain, et non celui des classes, modernes ou archaïques, qui les exploitent et les oppriment partout dans le monde. C’est au moyen de cette réappropriation qu’il est possible de discerner entre ce qui est juste, conforme aux intérêts des peuples, et tous les faux-semblants. Il est vital de tracer une telle ligne politique directrice, tenant tout à la fois compte de la situation de départ (où on en est) et de l’objectif historique à viser (vers quoi se diriger).

La reprise de l’initiative historique des classes populaires, leur réorganisation, ne peut faire l’économie de ce travail de fond. Elle ne peut être reconquise qu’en s’attachant, dans une perspective historique, à l’analyse des situations concrètes, en étudiant quelles conditions et quels facteurs gouvernent les processus historiques d’ensemble, en tirant des enseignements des luttes sociales et politiques qui ont permis aux peuples modernes de resurgir de l’abîme et modeler l’histoire, en analysant la situation actuelle dans la continuité historique, la disposition des forces de classes au niveau national et international, sans négliger la question des rivalités entre puissances impérialistes.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. À propos de l’édification du socialisme en Union Soviétique, il est utile de rappeler ce que nous avons souligné dans d’autres numéros: La première expérience socialiste s’est déroulée dans des conditions particulièrement difficiles, dans un pays économiquement et politiquement très en retard, à peine sorti du Moyen Âge, et pour certaines parties du pays encore féodal, voire lié à des structures tribales. Dans ce contexte difficile, le formidable effort d’édification du socialisme dut s’effectuer en ayant à faire face aux attaques incessantes, directes et indirectes, de toutes les puissances capitalistes, et aussi de leurs alliés, les classes féodales. On peut comprendre que dans ces conditions, certaines libertés et valeurs démocratiques bourgeoises modernes, (dont la «liberté du marché»), n’aient pu pleinement s’épanouir, et que des mesures coercitives aient dû être exercées à l’encontre des classes qui voulaient rétablir l’ordre ancien. Avant de porter la critique, tout cela doit être analysé historiquement. On peut cependant déjà établir que l’expérience soviétique eut un impact mondial considérable, que s’ouvrit avec elle toute une époque d’émancipation pour des peuples coloniaux et semi-coloniaux, et que dans les centres impérialistes elle contraignit les classes au pouvoir à accorder quelques avantages aux travailleurs, avantages aujourd’hui remis en cause.
  2. 2. L’opposition à quelque chose d’autre, l’anti, le contre, n’ont de sens, de valeur, d’efficacité politique, qu’en raison d’une affirmation « positive ». La lutte contre « le régime capitaliste » ne peut avancer historiquement – l’emporter – que si elle est d’abord une lutte pour le socialisme. (à noter aussi que les termes anticapitalisme et même anti-impérialisme (principalement “anglo-saxon”) ont eu, dans les années 30 des usages plus que suspects, notamment au sein de mouvements fascisants ou fascistes).

Témoignages : Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ?

1 novembre 2007

Témoignages : Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ?

Ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, l’égalité. Je suis ouvrier dans la métallurgie, j’ai été militant, j’avais beaucoup d’espoir de changement de la vie dans les entreprises et dans la société, mais maintenant c’est très dur, les gens sont devenus moins combatifs, ils s’étaient cru embourgeoisés, et cela été le tournant de l’histoire sociale. Et puis plouf, on s’aperçoit que c’était un mirage, mais c’est trop tard, on est au bout du rouleau. Il y en a qui espèrent encore pouvoir s’en tirer tout seuls, ou alors il n’y a plus du tout d’espoir. On a eu de plus en plus de mal à entraîner les gens dans des luttes, et plus question de vues dures quand on est dans le privé. Et puis il y a eu beaucoup de luttes qui n’ont rien apporté, ou ce qui a été apporté a été tout de suite repris dans les années qui ont suivi. Il n’y a pas eu assez d’opposition entre ce qu’on nous a repris et ce qui avait été donné. Et puis pour beaucoup de gens, la politique ça fait peur, je ne sais pas pourquoi. Mais c’est entretenu par ceux qui la font. On a peur de se mouiller, cela va déjà si mal, et on ne croit pas que ça va apporter quelque chose. La gauche, les programmes n’ont jamais été appliqués, la raison c’était qu’on ne pouvait rien faire contre l’économie, la seule chose qui aurait changé, ç’aurait été de s’emparer du capital. Mais au fond ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, ça ressemble à une phrase toute faite, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Au fond rien n’a changé, il y a toujours les ouvriers, c’est ce qu’on est les prolétaires, et de l’autre côté, les capitalistes. On voudrait une société où il n’y a plus de gens qui ont faim et soient privés de travail, on a encore l’espoir de créer une société où tout cela soit fini. Il faudrait la démocratie, mais surtout si ça veut dire l’égalité.

Je travaille pour faire l’entretien dans un établissement (public).

Je ne suis pas quelqu’un de fervent de la politique. Disons sincèrement je me dis que c’est blanc bonnet et bonnet blanc malheureusement, et cela ne m’intéresse plus. D’ailleurs, il y a longtemps que je travaille, toujours travailler, toujours payé pareil, ça ne change pas. Peut-être quand la gauche est passée, il y avait eu un peu plus, non je ne peux même pas dire. Mais c’est vrai que la politique n’intéresse plus parce que pour moi c’est tous les guignols qui passent à la télé, c’est tous des comédiens. Cela dit, je dois aller voter, mais je ne sais même pas pour qui voter, alors que je suis d’une famille socialiste, très socialiste, j’avais mon beau-frère qui était au PS, mon père qui est décédé, j’avais 10 ans, c’était aussi un fervent du socialisme. Mon mari aussi a été écoeuré, lui c’était plus communiste, il travaille en imprimerie, il s’occupait beaucoup, il faisait délégué syndical. Il a arrêté. Il y a trop de crédits, ce n’était pas la peine, les gens ne suivent plus après, parce qu’ils ont trop de dettes, donc les grèves et tout ça, y a plus personne qui veut suivre. Il a été longtemps au parti communiste, il y est toujours d’ailleurs, mais plus délégué syndical. Bon, moi la politique, je dis on a mangé notre pain blanc, maintenant on pense tous les deux à la retraite et faire notre petit bonhomme de chemin, ce qui nous restera vivre, mais ne plus se faire de soucis (politiques), de toute manière cela ne changera rien. Quand j’étais jeune j’étais un peu plus virulente, quand on vieillit le changement qu’il y a eu (on le regarde), et il n’y a jamais eu de changement, car on nous donne un côté pour nous le retirer de l’autre. Il y a trop d’injustice.

Ouvrier dans une usine de jouets (menacée de fermeture) :

La politique, maintenant je suis « écoeuré », ça change quoi ? La politique si c’était pour l’égalité oui, mais chacun fait pour lui-même. Même les cheminots, quand ils disent 37 ans 1⁄2 pour tous, qu’il faut être solidaires, que c’est la « communauté de nos intérêts », c’est il y a dix ans (1993) qu’il fallait le dire, et le faire, alors on était seuls, ça n’a pas débrayé pour nous. On savait qu’on était les premiers attaqués et qu’après ils devraient payer aussi. La solidarité ! fallait nous défendre à ce moment, maintenant on va mettre tout le monde dans le même sac. Je ne le dis pas, parce que je suis syndiqué, mais EDF, SNCF, les fonctionnaires, j’ai rien contre, qu’ils défendent leurs intérêts, mais il y a des fois j’ai envie de dire : eh bien qu’on privatise tout ça à fond, ils verront la solidarité ! C’est comme en 95, « tous ensemble », « grève par procuration », « grève par procuration », mais nous on n’a rien obtenu. La division c’est sûr qu’on nous y pousse en haut, mais il faut voir aussi qu’on n’est pas dans la même situation. Sinon c’est hypocrite. La moitié que l’Etat paie, enfin pas vraiment la moitié, c’est forcément sur l’autre moitié que c’est pris, et ce qu’ils gagnent ça se répercute. Et puis de ce côté, nous on a le couteau sous la gorge, c’est même pas la retraite, c’est le lendemain. L’égalité ! Alors faut voir ce que c’est que l’égalité ! Je suis pas pour diviser, mais pour l’unité, qu’on voie ce que c’est, pas de grandes phrases. Il disent que le pays est riche pour financer leurs retraites, c’est vrai. Mais c’est pas pour nous, il faut quand même voir, c’est des mots. Est-ce qu’ils voient où on en est vraiment en France, c’est pas comme il y a vingt ans, la concurrence, les fermetures, les délocalisations. Même si je ne suis pas d’accord avec Sarkozy, c’est vrai qu’on peut pas distribuer à tous si on ne produit pas dans le pays, ça il faut le voir. Même s’il y en a qui s’en mettent dans les poches, le problème reste. Alors pour l’instant la politique, je mets de côté.

Jeune ouvrier :

C’est vrai qu’on a tendance à rejeter la politique en disant un seul mot : « c’est pourri ». La politique c’est rien d’autre qu’une idéologie où les masses se confondent, ça forme des ensembles où par exemple chacun essaie de voir son intérêt et son bien-être. Mais la paix est menacée par tous les intérêts qui se combattent. Les communistes, ça se définissait par « défendre l’ouvrier », défendre la masse défavorisée. Il les défendent peut-être, mais pour moi c’est lointain, ils font trop de politique, c’est-à-dire qu’il arrive qu’ils défendent les ouvriers, mais seulement pour eux, pour leurs idées, ou des choses qui sont pour eux seulement. La vraie politique pour moi, ce serait la justice, l’égalité, si simplement ces deux mots étaient tenus, on aurait franchi un grand pas.

Employée.

C’est vrai que ça serait important la politique pour notre avenir, mais je m’y intéresse pas, parce qu’il n’y a rien qui change plus ou moins. Peut-être que je devrais m’y intéresser pour mes enfants. En vieillissant je m’interroge un peu plus qu’avant. Ce sont plus les hommes qui s’intéressent à la politique, il y a moins de femmes quand même. Je trouve que c’est souvent les milieux comme nous, un milieu bas social, je trouve qu’on s’intéresse moins à la politique. Tandis que mon fils qui a été longtemps à l’école, il va s’intéresser plus facilement à la politique qu’un simple ouvrier. C’est peut-être parce qu’on côtoie plus de gens quand on va l’école, on a plus le temps que quand on travaille, donc c’est un peu ça, on côtoie des personnes différentes, tandis qu’au travail vous côtoyez plus ou moins les mêmes personnes, des personnes qui ne s’intéressent pas à la politique, alors on ne va pas leur parler politique. Tandis que dans les universités, c’est des personnes différentes, des milieux différents, nous on vient à peu près tous du même milieu, si on n’est pas monté au-dessus, pas fait les grandes écoles quoi, on ne peut pas s’intéresser beaucoup à la politique, c’est vrai j’essaie mais ce n’est pas évident. Et mon mari ne s’intéresse pas trop la politique, il faut avoir quelqu’un avec qui communiquer pour la politique, parce que si on ne peut pas donner son avis, ça reste en plan, donc ça n’intéresse pas mon mari, ou alors il faudrait être d’un parti, mais lequel, savoir quel parti ?, c’est comme l’histoire de faire partie d’un syndicat, lequel est le bon comment on peut savoir. Quand quelqu’un me rapporte ses idées, il a ses propres idées, il va me parler et il a déjà choisi son candidat, c’est pour ça qu’il faut parler avec plusieurs personnes différentes. Autour de moi, déjà mon fils à ses idées, et même mon dernier fils il voulait lui donner ses propres idées, alors je lui dis : « non tu ne dois pas lui donner, il faut que ce soit de lui-même qu’il choisisse », c’est un peu ça la politique hein ! J’aimerais m’y intéresser, mais comment faire, pour s’intéresser il faudrait lire beaucoup pour comprendre.

Ouvrier maçon :

La plupart dans la boîte on gagne à peine un peu plus du SMIC. Avant, le patron ne pouvait pas faire ce qu’il voulait, on avait des points d’appui avec les syndicats, maintenant le patronat a repris le dessus partout. La politique, je sais pas bien où ça mène. Il y a trop de partis dans la politique, chacun défend ses droits, chacun est bien assis et ne pense qu’à sa place, pas aux autres, ou alors ils font semblant de défendre ceux qui ont la même opinion. Il devrait y avoir moins de partis ça irait mieux pour tout le monde. Il y a les riches et les pauvres, là c’est des catégories qui existent, même s’il y en a qui pensent que ça n’existe pas, c’est sur ces questions qu’il faudrait défendre des choses. Je crois pas qu’il faut se buter sur un parti. Mais les gens qui font de la politique le font pour se faire valoir, pour se faire intégrer dans la société avec les enfants. Je connais un militant un jeune, sans examen, il est secrétaire de mairie. Dans la commune il y a des inimitiés à cause de cartes syndicales, des choses comme ça c’est aussi cela qui me dérange la politique, il y a des gens qui ne sont pas sincères et font de la politique juste pour leur bien.

Ouvrière.

Je m’intéresse un petit peu à la politique, dans les périodes d’élection, aussi un peu en dehors, j’écoute quand même, c’est important de savoir. Pour les enfants, j’essaie de juger ce que j’entends par rapport à ce qui peut leur arriver plus tard. Et puis, il faut quand même savoir comment on est géré, si on est bien géré ou pas, la politique c’est aussi l’argent, ce qu’on fait de l’argent, ce qu’on touche, l’argent parce qu’on bosse et on doit savoir pourquoi on bosse, qui nous dirige et pourquoi, où ça va, voilà quoi. Quand j’étais petite, je ne m’intéressais pas à la politique, j’allais avec ma mère dans les manifestations, mais bon j’étais jeune. C’était un autre monde, j’entrais dans un autre monde qui n’était pas forcément du mien. Et puis avec la vie du travail, avec les enfants je m’y intéresse un peu plus, mais je ne suis pas fana non plus de la politique, mais c’est important quand même. La gestion du pays et à tous les niveaux, l’argent, ce qu’on en fait, c’est quand même eux qui nous dirigent quoi, nous on dirige notre vie, mais indirectement, ils en font partie de ce qu’est cette vie. Quelque part aussi ça serait l’anarchie si on n’avait pas quelqu’un pour orienter, diriger. C’est comme nos enfants, s’ils ne nous avaient pas au- dessus, si on n’avait pas non plus quelqu’un au-dessus, ce ne serait pas forcément bien. On doit être au courant je pense, savoir quand même qui s’occupe de telles choses. Quand on te donne une loi, pourquoi on va faire ça comme ça et pas autrement, c’est quand même eux, même si c’est toi qui vote pour eux, C’est eux qui dirigent, tu dois quand même savoir ce qu’ils font et pourquoi, c’est dans ce sens que je m’y intéresse à la politique. Mais faire de la politique pour moi, non cela ne m’intéresse pas. Celui qui dirige les autres, même s’il a besoin des voix et des gens, c’est lui qui est à la base de pas mal de choses. Si ça se passe bien, je n’ai pas besoin moi de faire de la politique, on a tous besoin d’avoir quelqu’un pour diriger, que ce soit comme un patron ou un chef, mais à côté de ça diriger c’est quand même assez lourd, parce que si ça va bien tant mieux, si ça ne va pas (le dirigeant) il se prend tout. La politique c’est pareil, tu as une manifestation, les gens ne sont pas contents donc, pour être confronté à ça, cela ne m’intéresse pas vraiment.

Enseignante

Je suis ce qu’on appelle dépolitisée, il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas dans la situation actuelle, et je crains de suivre une mauvaise direction. Pourtant je défends des principes, l’égalité, les droits sociaux, le bien public. Mais rien dans ce qui est proposé ne correspond. C’est toujours pour condamner, être contre tout, jamais pour dire vers quoi on pourrait se diriger. Dans les Universités, ceux qui bloquent, souvent avec violences, des petits groupes qui vous agressent, je ne pense pas que ça vise à améliorer les choses. Je ressens un malaise en voyant des étudiants et enseignants, qui se disent à gauche, accaparer la parole, empêcher les autres de parler. Si on les critique, on est violemment agressé, on reste passif, parce qu’on a « peur », mais ça accumule de la rancœur. Et finalement parmi ceux que l’on empêche de parler, que l’on méprise, il y en a qui voteront pour la droite, ou même l’extrême droite. Ceux qui parlent haut font comme s’ils étaient nécessairement dans le vrai, qu’ils défendaient vraiment le bien général. Se contenter d’être contre un parti, contre une personne, ça ne veut pas dire qu’on défend le bien du peuple, qu’on représente la grande majorité. Cela va à l’encontre de la réunion de tous les gens honnêtes pour vraiment défendre le bien public, les droits sociaux. Et puis ça rappelle d’autres périodes de l’histoire, le fascisme, où là aussi on intimidait les gens.

La politique : éléments d’enquête

1 novembre 2007

La politique est conçue de façon différente, selon qu’on s’intéresse à sa définition (ce que devrait être la politique), ou à ce qu’elle est effectivement dans la réalité d’aujourd’hui. La politique, dans sa définition, devrait selon les personnes interrogées, concerner les affaires générales du pays (non les affaires locales ou liées à des intérêts particuliers). Le champ de la politique est presque toujours centré sur son propre pays, en y incluant les relations qu’il peut entretenir avec d’autres pays et le reste du monde. Les domaines d’application de la politique concernent en priorité l’activité économique et sociale d’ensemble.

Le mot de politique est souvent référé à « idées », « orientations », avec la notion d’intentionnalité, de volonté, visant des objectifs, servant à réaliser des actions pratiques (idée de « fil conducteur des actes à entreprendre »). La politique est aussi vue comme affrontement entre différentes idées, orientations, concernant une même réalité sociale. Ces idées, ces orientations doivent être mises en pratique, ce serait là l’objet de la politique au sens plein, il faut donc des moyens, les principaux seraient les lois, les règlements, les mesures, les outils publics. On évoque moins l’imposition de rapports de force, de domination.

Les organisations politiques sont posées comme agissant pour faire adopter telle ou telle mesure, ou le plus souvent pour faire élire leurs cadres, et trouver les moyens de convaincre. Le rôle politique des citoyens est en général limité au vote, à l’élection, comme moyen de choisir, plus que comme détermination des orientations souhaitables. L’expression propre des idées, des opinions du peuple, joue un rôle subordonné. Le fait que divers systèmes puissent être exposés publiquement est cependant perçu comme étant un outil pour pouvoir s’orienter, comparer, et par conséquent, pouvoir fonder des choix.

Les principaux agents de mise en oeuvre de la politique qui sont mentionnés sont le Président de la République, le gouvernement, les organes dirigeants du pays. Les citoyens, la population, ne sont pas crédités d’une action indépendante. Les regroupements politiques (partis) sont perçus surtout à travers le débat d’idées qui les oppose sur les choix à faire pour le pays. Mais le combat entre hommes politiques, entre partis, est aussi perçu comme affrontement stérile, sans objectif général, de lutte pour la lutte, ou pour des intérêts particuliers. On impute à la plupart des politiques de ne pas mettre en avant le problème d’un pays, l’essentiel étant pour eux de se livrer bataille, sans se soucier de ce qui est bon pour ceux qui votent.

La politique est ainsi considérée sous deux aspects. D’une part, elle devrait idéalement concerner les affaires générales du pays, les grandes questions économiques et sociales, les enjeux décisifs pour toute la population. D’autre part, on estime que, dans la réalité, elle consiste surtout en querelles entre hommes politiques et partis, ou avec le gouvernement. Il existe un hiatus entre l’ampleur perçue du domaine politique général, et l’étroitesse des contenus qui sont proposés, limités aux préoccupations des hommes politiques, des partis, qui ne s’intéresseraient qu’à leurs propres intérêts. Ce hiatus est jugé préoccupant et facteur principal de la « destruction de la politique ». Cette destruction ne serait pas un effet de « l’apolitisme » des citoyens, mais la cause d’une désillusion, d’une désaffection à l’égard de ses contenus effectifs actuels. Une opinion largement représentée pose que les idées, les orientations, quand il y en a encore, deviennent un simple « discours », une « belle parole », du « baratinage », du « bavardage pour ne rien dire ». Cela suscite chez certains l’espoir de voir prédominer une conception unitaire, « apolitique » de la politique, contre les affrontements stériles d’hommes et de partis, les changements continuels de leurs idées, l’instabilité nuisible au bien commun. Toutefois dans l’ensemble, la politique, en tant que concernant les affaires générales du pays, n’est pas rejetée dans son principe. Ce qui est rejeté, ce sont les visions de la politique comme étant au service d’intérêts particuliers.

Témoignage : Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ?

Ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, l’égalité

Je suis ouvrier dans la métallurgie, j’ai été militant, j’avais beaucoup d’espoir de changement de la vie dans les entreprises et dans la société, mais maintenant c’est très dur, les gens sont devenus moins combatifs, ils s’étaient cru embourgeoisés, et cela été le tournant de l’histoire sociale. Et puis plouf, on s’aperçoit que c’était un mirage, mais c’est trop tard, on est au bout du rouleau. Il y en a qui espèrent encore pouvoir s’en tirer tout seuls, ou alors il n’y a plus du tout d’espoir. On a eu de plus en plus de mal à entraîner les gens dans des luttes, et plus question de vues dures quand on est dans le privé. Et puis il y a eu beaucoup de luttes qui n’ont rien apporté, ou ce qui a été apporté a été tout de suite repris dans les années qui ont suivi. Il n’y a pas eu assez d’opposition entre ce qu’on nous a repris et ce qui avait été donné. Et puis pour beaucoup de gens, la politique ça fait peur, je ne sais pas pourquoi. Mais c’est entretenu par ceux qui la font. On a peur de se mouiller, cela va déjà si mal, et on ne croit pas que ça va apporter quelque chose. La gauche, les programmes n’ont jamais été appliqués, la raison c’était qu’on ne pouvait rien faire contre l’économie, la seule chose qui aurait changé, ç’aurait été de s’emparer du capital.

Mais au fond ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, ça ressemble à une phrase toute faite, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Au fond rien n’a changé, il y a toujours les ouvriers, c’est ce qu’on est les prolétaires, et de l’autre côté, les capitalistes. On voudrait une société où il n’y a plus de gens qui ont faim et soient privés de travail, on a encore l’espoir de créer une société où tout cela soit fini. Il faudrait la démocratie, mais surtout si ça veut dire l’égalité.

Il n’y a jamais eu de changement, en politique c’est tous des guignols

Je travaille pour faire l’entretien dans un établissement (public). Je ne suis pas quelqu’un de fervent de la politique. Disons sincèrement je me dis que c’est blanc bonnet et bonnet blanc malheureusement, et cela ne m’intéresse plus. D’ailleurs, il y a longtemps que je travaille, toujours travailler, toujours payé pareil, ça ne change pas. Peut-être quand la gauche est passée, il y avait eu un peu plus, non je ne peux même pas dire. Mais c’est vrai que la politique n’intéresse plus parce que pour moi c’est tous les guignols qui passent à la télé, c’est tous des comédiens.

Cela dit, je dois aller voter, mais je ne sais même pas pour qui voter, alors que je suis d’une famille socialiste, très socialiste, j’avais mon beau-frère qui était au PS, mon père qui est décédé, j’avais 10 ans, c’était aussi un fervent du socialisme. Mon mari aussi a été écoeuré, lui c’était plus communiste, il travaille en imprimerie, il s’occupait beaucoup, il faisait délégué syndical. Il a arrêté. Il y a trop de crédits, ce n’était pas la peine, les gens ne suivent plus après, parce qu’ils ont trop de dettes, donc les grèves et tout ça, y a plus personne qui veut suivre. Il a été longtemps au parti communiste, il y est toujours d’ailleurs, mais plus délégué syndical.

Bon, moi la politique, je dis on a mangé notre pain blanc, maintenant on pense tous les deux à la retraite et faire notre petit bonhomme de chemin, ce qui nous restera vivre, mais ne plus se faire de soucis (politiques), de toute manière cela ne changera rien. Quand j’étais jeune j’étais un peu plus virulente, quand on vieillit le changement qu’il y a eu (on le regarde), et il n’y a jamais eu de changement, car on nous donne un côté pour nous le retirer de l’autre. Il y a trop d’injustice.

La politique si c’était pour l’égalité, oui, mais chacun fait pour soi-même

Ouvrier dans une usine de jouets (menacée de fermeture) : La politique, maintenant je suis « écoeuré », ça change quoi ? La politique si c’était pour l’égalité oui, mais chacun fait pour lui-même. Même les cheminots, quand ils disent 37 ans ½ pour tous, qu’il faut être solidaires, que c’est la « communauté de nos intérêts », c’est il y a dix ans (1993) qu’il fallait le dire, et le faire, alors on était seuls, ça n’a pas débrayé pour nous. On savait qu’on était les premiers attaqués et qu’après ils devraient payer aussi. La solidarité ! fallait nous défendre à ce moment, maintenant on va mettre tout le monde dans le même sac.

Je ne le dis pas, parce que je suis syndiqué, mais EDF, SNCF, les fonctionnaires, j’ai rien contre, qu’ils défendent leurs intérêts, mais il y a des fois j’ai envie de dire : eh bien qu’on privatise tout ça à fond, ils verront la solidarité ! C’est comme en 95, « tous ensemble », « grève par procuration », « grève par procuration », mais nous on n’a rien obtenu. La division c’est sûr qu’on nous y pousse en haut, mais il faut voir aussi qu’on n’est pas dans la même situation. Sinon c’est hypocrite. La moitié que l’Etat paie, enfin pas vraiment la moitié, c’est forcément sur l’autre moitié que c’est pris, et ce qu’ils gagnent ça se répercute. Et puis de ce côté, nous on a le couteau sous la gorge, c’est même pas la retraite, c’est le lendemain. L’égalité ! Alors faut voir ce que c’est que l’égalité ! Je suis pas pour diviser, mais pour l’unité, qu’on voie ce que c’est, pas de grandes phrases. Il disent que le pays est riche pour financer leurs retraites, c’est vrai. Mais c’est pas pour nous, il faut quand même voir, c’est des mots. Est-ce qu’ils voient où on en est vraiment en France, c’est pas comme il y a vingt ans, la concurrence, les fermetures, les délocalisations. Même si je ne suis pas d’accord avec Sarkozy, c’est vrai qu’on peut pas distribuer à tous si on ne produit pas dans le pays, ça il faut le voir. Même s’il y en a qui s’en mettent dans les poches, le problème reste. Alors pour l’instant la politique, je mets de côté.

La paix est menacée par tous ces intérêts qui se combattent

Jeune ouvrier : C’est vrai qu’on a tendance à rejeter la politique en disant un seul mot : « c’est pourri ». La politique c’est rien d’autre qu’une idéologie où les masses se confondent, ça forme des ensembles où par exemple chacun essaie de voir son intérêt et son bien-être. Mais la paix est menacée par tous les intérêts qui se combattent. Les communistes, ça se définissait par « défendre l’ouvrier », défendre la masse défavorisée. Il les défendent peut-être, mais pour moi c’est lointain, ils font trop de politique, c’est-à-dire qu’il arrive qu’ils défendent les ouvriers, mais seulement pour eux, pour leurs idées, ou des choses qui sont pour eux seulement. La vraie politique pour moi, ce serait la justice, l’égalité, si simplement ces deux mots étaient tenus, on aurait franchi un grand pas.

La politique, c’est pas pour le bas niveau social

Il faudrait lire beaucoup pour comprendre. Employée. C’est vrai que ça serait important la politique pour notre avenir, mais je m’y intéresse pas, parce qu’il n’y a rien qui change plus ou moins. Peut-être que je devrais m’y intéresser pour mes enfants. En vieillissant je m’interroge un peu plus qu’avant. Ce sont plus les hommes qui s’intéressent à la politique, il y a moins de femmes quand même. Je trouve que c’est souvent les milieux comme nous, un milieu bas social, je trouve qu’on s’intéresse moins à la politique. Tandis que mon fils qui a été longtemps à l’école, il va s’intéresser plus facilement à la politique qu’un simple ouvrier. C’est peut-être parce qu’on côtoie plus de gens quand on va l’école, on a plus le temps que quand on travaille, donc c’est un peu ça, on côtoie des personnes différentes, tandis qu’au travail vous côtoyez plus ou moins les mêmes personnes, des personnes qui ne s’intéressent pas à la politique, alors on ne va pas leur parler politique. Tandis que dans les universités, c’est des personnes différentes, des milieux différents, nous on vient à peu près tous du même milieu, si on n’est pas monté au-dessus, pas fait les grandes écoles quoi, on ne peut pas s’intéresser beaucoup à la politique, c’est vrai j’essaie mais ce n’est pas évident.

Et mon mari ne s’intéresse pas trop la politique, il faut avoir quelqu’un avec qui communiquer pour la politique, parce que si on ne peut pas donner son avis, ça reste en plan, donc ça n’intéresse pas mon mari, ou alors il faudrait être d’un parti, mais lequel, savoir quel parti ?, c’est comme l’histoire de faire partie d’un syndicat, lequel est le bon comment on peut savoir.

Quand quelqu’un me rapporte ses idées, il a ses propres idées, il va me parler et il a déjà choisi son candidat, c’est pour ça qu’il faut parler avec plusieurs personnes différentes. Autour de moi, déjà mon fils à ses idées, et même mon dernier fils il voulait lui donner ses propres idées, alors je lui dis : « non tu ne dois pas lui donner, il faut que ce soit de lui-même qu’il choisisse », c’est un peu ça la politique hein ! J’aimerais m’y intéresser, mais comment faire, pour s’intéresser il faudrait lire beaucoup pour comprendre.

La politique, je ne sais pas où ça mène, chacun défend ses droits et ne pense pas aux autres

Ouvrier maçon : La plupart dans la boîte on gagne à peine un peu plus du SMIC. Avant, le patron ne pouvait pas faire ce qu’il voulait, on avait des points d’appui avec les syndicats, maintenant le patronat a repris le dessus partout. La politique, je sais pas bien où ça mène. Il y a trop de partis dans la politique, chacun défend ses droits, chacun est bien assis et ne pense qu’à sa place, pas aux autres, ou alors ils font semblant de défendre ceux qui ont la même opinion. Il devrait y avoir moins de partis ça irait mieux pour tout le monde. Il y a les riches et les pauvres, là c’est des catégories qui existent, même s’il y en a qui pensent que ça n’existe pas, c’est sur ces questions qu’il faudrait défendre des choses. Je crois pas qu’il faut se buter sur un parti. Mais les gens qui font de la politique le font pour se faire valoir, pour se faire intégrer dans la société avec les enfants. Je connais un militant un jeune, sans examen, il est secrétaire de mairie. Dans la commune il y a des inimitiés à cause de cartes syndicales, des choses comme ça c’est aussi cela qui me dérange la politique, il y a des gens qui ne sont pas sincères et font de la politique juste pour leur bien.

On a besoin d’orientations, de direction, mais ceux qui dirigent, tu dois savoir ce qu’ils font

Ouvrière. Je m’intéresse un petit peu à la politique, dans les périodes d’élection, aussi un peu en dehors, j’écoute quand même, c’est important de savoir. Pour les enfants, j’essaie de juger ce que j’entends par rapport à ce qui peut leur arriver plus tard. Et puis, il faut quand même savoir comment on est géré, si on est bien géré ou pas, la politique c’est aussi l’argent, ce qu’on fait de l’argent, ce qu’on touche, l’argent parce qu’on bosse et on doit savoir pourquoi on bosse, qui nous dirige et pourquoi, où ça va, voilà quoi. Quand j’étais petite, je ne m’intéressais pas à la politique, j’allais avec ma mère dans les manifestations, mais bon j’étais jeune. C’était un autre monde, j’entrais dans un autre monde qui n’était pas forcément du mien. Et puis avec la vie du travail, avec les enfants je m’y intéresse un peu plus, mais je ne suis pas fana non plus de la politique, mais c’est important quand même.

La gestion du pays et à tous les niveaux, l’argent, ce qu’on en fait, c’est quand même eux qui nous dirigent quoi, nous on dirige notre vie, mais indirectement, ils en font partie de ce qu’est cette vie. Quelque part aussi ça serait l’anarchie si on n’avait pas quelqu’un pour orienter, diriger. C’est comme nos enfants, s’ils ne nous avaient pas au- dessus, si on n’avait pas non plus quelqu’un au-dessus, ce ne serait pas forcément bien.

On doit être au courant je pense, savoir quand même qui s’occupe de telles choses. Quand on te donne une loi, pourquoi on va faire ça comme ça et pas autrement, c’est quand même eux, même si c’est toi qui vote pour eux, C’est eux qui dirigent, tu dois quand même savoir ce qu’ils font et pourquoi, c’est dans ce sens que je m’y intéresse à la politique. Mais faire de la politique pour moi, non cela ne m’intéresse pas. Celui qui dirige les autres, même s’il a besoin des voix et des gens, c’est lui qui est à la base de pas mal de choses. Si ça se passe bien, je n’ai pas besoin moi de faire de la politique, on a tous besoin d’avoir quelqu’un pour diriger, que ce soit comme un patron ou un chef, mais à côté de ça diriger c’est quand même assez lourd, parce que si ça va bien tant mieux, si ça ne va pas (le dirigeant) il se prend tout. La politique c’est pareil, tu as une manifestation, les gens ne sont pas contents donc, pour être confronté à ça, cela ne m’intéresse pas vraiment.

Contre la politique qui défend des intérêts particuliers

Enseignante. Je suis ce qu’on appelle dépolitisée, il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas dans la situation actuelle, et je crains de suivre une mauvaise direction. Pourtant je défends des principes, l’égalité, les droits sociaux, le bien public. Mais rien dans ce qui est proposé ne correspond. C’est toujours pour condamner, être contre tout, jamais pour dire vers quoi on pourrait se diriger. Dans les Universités, ceux qui bloquent, souvent avec violences, des petits groupes qui vous agressent, je ne pense pas que ça vise à améliorer les choses. Je ressens un malaise en voyant des étudiants et enseignants, qui se disent à gauche, accaparer la parole, empêcher les autres de parler. Si on les critique, on est violemment agressé, on reste passif, parce qu’on a « peur », mais ça accumule de la rancœur. Et finalement parmi ceux que l’on empêche de parler, que l’on méprise, il y en a qui voteront pour la droite, ou même l’extrême droite. Ceux qui parlent haut font comme s’ils étaient nécessairement dans le vrai, qu’ils défendaient vraiment le bien général. Se contenter d’être contre un parti, contre une personne, ça ne veut pas dire qu’on défend le bien du peuple, qu’on représente la grande majorité. Cela va à l’encontre de la réunion de tous les gens honnêtes pour vraiment défendre le bien public, les droits sociaux. Et puis ça rappelle d’autres périodes de l’histoire, le fascisme, où là aussi on intimidait les gens.

Histoire du Parti communiste bolchevik – 1895-1900 : une nouvelle étape

1 novembre 2007

Dans le précédent numéro de Germinal, on a retracé les toutes premières ébauches de la formation d’une organisation communiste en Russie, de 1880 à 1895. Dans ce numéro, seront présentées les cinq années suivantes, qui aboutissent à la constitution, encore formelle, d’un parti pour toute la Russie. En rappelant les étapes de cette formation encore embryonnaire, on a voulu insister sur le fait que la création d’un parti indépendant pour les classes populaires ne résulte pas d’un simple décret, qu’il se constitue dans la durée, au travers de luttes théoriques et pratiques, par un processus difficile d’avancées et de reculs, et que ce processus peut être mené à son terme si l’on ne « perd jamais le fil », celui des intérêts des classes populaires comme celui de la théorie marxiste qui dresse des perspectives pour leur lutte historique.

A partir de 1894 plusieurs unions ouvrières s’étaient constituées dans plusieurs régions de Russie. Sous l’impulsion de Lénine, dirigeant reconnu des marxistes de Petersbourg, les cercles marxistes de cette agglomération se regroupent aussi en une seule organisation « l’Union de lutte pour la Libération de la classe ouvrière ». Cette union devait jouer un rôle essentiel dans la création d’un parti ouvrier révolutionnaire, elle constituait, selon Lénine « le premier embryon sérieux d’un parti révolutionnaire s’appuyant sur le mouvement ouvrier ». Sa tâche principale fut de lier plus étroitement les orientations du marxisme au mouvement de masse et d’assumer la direction politique de ce mouvement. De la propagande marxiste auprès d’un petit nombre d’ouvriers avancés, on passait à un travail d’agitation politique large.

L’industrie avait connu en Russie une période d’essor, le nombre des ouvriers augmentait, un fort mouvement gréviste s’était développé durant ces années, confirmant l’idée, rejetée par les Populistes, que la classe ouvrière devait jouer un rôle d’avant-garde dans le mouvement révolutionnaire. C’est pourquoi l’éducation politique des ouvriers constituait un objectif central pour « l’Union pour la libération de la classe ouvrière », celle-ci travaillant à rattacher les revendications d’ordre économique à la lutte politique contre le tsarisme, elle dirigea de grandes grèves de masse. Ainsi, commençait à se réaliser en Russie la fusion du socialisme avec le mouvement ouvrier.

En raison de son activité au sein de cette organisation, Lénine et ses compagnons furent arrêtés par la police tsariste. De nouveaux dirigeants se mirent à la tête de l’Union de lutte. Ils se donnaient le nom de « jeunes » et qualifiaient Lénine et ses compagnons de « vieux », défendant une ligne contraire aux premières orientations. Ils voulaient que les ouvriers se limitent à la lutte « économique » contre les patrons, réservant le combat politique à la bourgeoisie libérale. On donna à ce courant le nom « d’économistes », celui-ci joua un rôle de frein dans le développement de la lutte révolutionnaire.

Lutte contre le « populisme » et le « marxisme légal »

Les courants populistes qui ne voulaient pas reconnaître que le rôle principal dans la révolution revenait à la classe ouvrière, avaient été combattus par les premiers marxistes russes (Plekhanov notamment), mais ce courant influençait encore la jeunesse révolutionnaire. Les populistes s’efforçaient par tous les moyens d’empêcher le travail des marxistes, cherchant à les déconsidérer, en altérant à dessein leurs conceptions. Pour permettre la constitution d’un véritable parti révolutionnaire, ces courants devaient être combattus au plan des idées. Cette tâche fut menée à bien par Lénine, dans une brochure Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les sociaux-démocrates. Il y établissait que les populistes étaient de « faux amis » du peuple, qui avaient abandonné la lutte contre le gouvernement tsariste et soutenaient à la campagne les koulaks (paysannerie s’orientant vers le capitalisme, exploiteurs des paysans pauvres). Dans sa brochure, Lénine posait la nécessité d’une alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, mais aussi la nécessité de l’organisation en un seul parti des cercles dispersés. Il établissait clairement que seuls les marxistes visaient à supprimer l’oppression des capitalistes et des grands propriétaires fonciers. Dans d’autres ouvrages rédigés à cette époque, il critiquait la tactique de la terreur individuelle du groupe de la Narodnaiä Volia (Parole du peuple), qui nuisait à la lutte de classes populaires. Conduit de façon persévérante, sur une dizaine d’années, ce combat aboutit à la déroute idéologique du populisme.

Comme cela arrive toujours dans l’histoire, face à la montée des mouvements sociaux, de nombreux intellectuels se déclaraient alors « compagnons de route » du mouvement en cours. Quand le marxisme se développa largement en Russie, certains voulurent aussi s’affubler de l’habit marxiste. Sous le drapeau du marxisme, ils luttaient à leur façon contre le populisme, mais dans le but d’adapter le mouvement ouvrier aux intérêts de la société bourgeoise, rejetant ainsi la possibilité pour la classe prolétarienne de diriger le processus révolutionnaire. Ils estimaient qu’on devait d’abord se mettre « à l’école du capitalisme ». Des ententes provisoires furent cependant conclues avec ces « marxistes légaux » dans la lutte contre le populisme.

Première tentative de création d’un parti et nécessité de surmonter « l’économisme »

Dans ce contexte, plusieurs unions locales travaillaient à se grouper en un parti à l’échelle de la Russie (le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie – POSDR). En 1898, le premier Congrès ne réunit que neuf délégués, Lénine était alors déporté en Sibérie et ne put y assister. Un Manifeste fut lancé, il ne parlait pas de la nécessité de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, du rôle dirigeant qu’il devait jouer, ni de l’alliance avec les paysans. Ce « parti » n’avait pas de statuts, pas de programme, ni de ligne commune, toutefois l’acte formel de sa création joua un grand rôle dans l’idée d’une unification nécessaire.

Dans les organisations locales cependant, la confusion idéologique grandissait, favorisant un renforcement du courant opportuniste des « économistes ». Il fallut plusieurs années de travail intense, et le rôle joué par le journal l’Iskra (l’Etincelle), pour vaincre ces courants, pour grouper et lier entre elles les organisations marxistes disséminées. Déporté en Sibérie, Lénine y poursuivait son activité révolutionnaire. Son travail d’analyse théorique des rapports économiques et de l’évolution des forces de classes en Russie (le Développement du capitalisme en Russie) fut d’un grand secours pour l’accomplissement de cette tâche. Il acheva la déroute idéologique des populistes. Sur cette base, les tâches des révolutionnaires en Russie pouvaient être clairement définies, et les conceptions erronées des « économistes » combattues. Les « économistes » prétendaient en effet que les ouvriers ne devaient mener que la lutte économique, et devaient constituer une force d’appoint pour la lutte politique la bourgeoisie libérale. En conséquence, ils s’opposaient à la constitution d’un parti indépendant de la classe ouvrière. En relation avec des courants opportunistes similaires dans plusieurs pays d’Europe (les « bernsteiniens »), leur influence était puissante.

Ce fut avec la création de l’Iskra, que la lutte contre « l’économisme » et pour la création d’un parti prolétarien indépendant fut menée à bien. La publication d’un journal illégal pour toute la Russie se présentait alors comme une tâche essentielle. En 1900, une relation fut établie à l’étranger pour l’édition du journal, avec le groupe « Libération du travail » (Plékhanov, Véra Zassoulitch, Axelrod). La publication des premiers numéros de l’Iskra (1900-1901) marqua la transition à une nouvelle période : la formation effective avec les groupes et cercles dispersés d’un Parti ouvrier unique de Russie.

Pour connaître la suite, se reporter à l’Histoire du Parti Communiste Bolchevik de l’U.R.S.S.

Les mots et l’histoire « Mondialisation » et remise au premier plan des rivalités impérialistes

1 novembre 2007

Pour comprendre la situation historique dans laquelle on se trouve, certaines notions aident à se repérer. D’autres au contraire contribuent à masquer les données de la réalité, c’est le cas d’un mot mis en avant depuis plusieurs années, celui de « mondialisation », puis celui « d’altermondialisation », mots qui ont refoulé à l’arrière plan des notions qui donnaient à voir quelles sont les contradictions principales du monde : contradictions de classes, contradictions entre puissances.


« Mondialisation » ou logique antagonique du capitalisme dans sa phase impérialiste

Ce n’est que depuis la fin de l’Union Soviétique que les mots mondialisation, anti-mondialisation, puis alter mondialisation, se sont largement répandus. Ils ont servi à refouler une catégorie d’analyse couramment utilisée avant la première guerre mondiale, celle d’impérialisme, qui on le verra, permettait de mieux comprendre les enjeux et conflits en oeuvre dans le monde capitaliste..

Avant la fin de l’Union Soviétique, on parlait surtout de l’existence de « deux camps », définis en termes d’opposition entre régimes sociaux : le camp capitaliste, le camp socialiste ou communiste. Les enjeux pour les peuples étaient relativement clairs. Ces deux régimes, chacun de leur côté, se présentaient comme relativement unifiés au regard de leur logique de base : loi de l’échange marchand et du profit pour l’un, principe de la satisfaction des besoins humains pour l’autre.

Avec l’affaiblissement du camp socialiste puis sa défaite, on se plut à dire, dans le camp adverse, que du côté communiste l’unité n’avait été que fictive. C’était vrai dans une certaine mesure, mais cela permettait de dissimuler l’évolution du pôle capitaliste, devenu seul à imposer sa loi. On faisait mine de considérer que de ce côté il n’y avait pas de division, de rivalités. Pourtant, dans cette grande lutte de classe historique, qui comme toute lutte de classes se déroule à l’échelon des siècles, la défaite à un moment donné du socialisme au plan mondial, ne pouvait que raviver les contradictions au sein du camp capitaliste.

L’unification relative du capitalisme dépendait en effet, pour partie, de son opposition au camp socialiste. Maintenant qu’il n’y a plus qu’un seul camp, qu’un seul monde, les différentes puissances capitalistes n’ont plus besoin d’affirmer une unité de façade (puisque celle-ci reposait sur la nécessité de vaincre leur adversaire commun : le socialisme). Comme c’était le cas avant la révolution de 1917, on en est revenu à la logique capitaliste « ordinaire ». Celle-ci repose toujours sur la concurrence, la rivalité. Quelques spécialistes bourgeois le reconnaissent d’ailleurs. Certains soulignent que depuis la révolution soviétique, le processus de « globalisation de l’économie, né à la fin du XIXe siècle », avait été détruit. Mais que, maintenant que le régime socialiste a disparu, « des conflits internationaux majeurs » risquent de réapparaître, « fractionnant en divers blocs » l’univers capitaliste. Ce qu’on appelle mondialisation n’est ainsi rien d’autre que la marche ordinaire du capitalisme lorsqu’il se croit délivré de l’hypothèque socialiste.

A l’échelon de l’histoire, la marche du capitalisme est une succession de crises, de conflits entre puissances, de guerres. Avant la révolution soviétique, dans la mesure où il n’existait qu’un monde, celui du capitalisme, il n’y avait qu’un unique marché mondial. Sur cet unique marché mondial, la lutte ne se déroulait qu’entre capitalistes et entre puissances impérialistes. C’est de nouveau vrai aujourd’hui, mais à une échelle beaucoup plus grande. La lutte pour conquérir des positions sur cet unique marché ne signifie pas unité, les règles du marché capitaliste portent sans cesse aux conflits, aux guerres. Les contradictions entre capitaux et puissances sont aujourd’hui décuplées. De sorte que le mot de « mondialisation », qui semble poser qu’une unité s’instaure entre les diverses puissances du monde, ne reflète pas correctement la réalité.

Pour schématiser l’évolution historique de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, on peut distinguer les phases suivantes :

– Avant la première guerre mondiale et la révolution soviétique, il n’y avait, comme aujourd’hui, qu’un seul monde, celui du capitalisme impérialiste avec des puissances en rivalité. Les contradictions à l’œuvre au sein de ce monde ont abouti à la première guerre mondiale, mais aussi à la révolution soviétique.

– Avec la révolution soviétique, il n’y a plus un seul monde, mais deux : le monde capitaliste et le monde socialiste, ceci pendant plus de soixante-dix années. Ces deux mondes ne reposent pas sur les mêmes bases économiques. Il y a tendance à l’unification des deux côtés et le maintien de chaque « monde » suppose la nécessité de lutter contre le principe qui régit le monde adverse. Dans le cours de cette lutte, le camp capitaliste est parvenu à l’emporter pour un temps. Dans la durée historique cela ne signifie ni qu’il a triomphé à jamais, ni qu’il soit « le meilleur ».

– Depuis la fin de l’Union soviétique, il n’y a de nouveau qu’un seul monde capitaliste impérialiste. La logique de ce monde conduit de nouveau à la lutte entre puissances rivales. On peut cependant rappeler que cette rivalité avait conduit à la première guerre mondiale, ébranlant la légitimité historique du capitalisme. Ce combat, en relation avec la lutte de classes, avait aussi produit les conditions d’une révolution « qui ébranla le monde », la révolution soviétique, et à l’édification du socialisme. Ce mouvement fut encore amplifié après la Seconde Guerre mondiale. On pourrait croire que depuis la victoire du capitalisme la lutte contre le communisme a cessé. Il n’en est rien. Il n’est qu’à voir les procès en criminalisation qui sont faits à l’expérience socialiste, pour comprendre que les idéologues capitalistes redoutent toujours, à juste titre, que puissent se reconstituer des perspectives historiques d’émancipation pour les classes populaires. Et ceci d’autant plus que le régime capitaliste entre de nouveau dans une phase de crise générale, crise aggravée avec l’entrée en lice de nouvelles puissances mondiales.

Plus d’un siècle de lutte de classes et d’affrontements entre puissances capitalistes

Le processus d’extension du capitalisme à l’échelle mondiale, on l’a dit, n’est pas un phénomène nouveau. Déjà en 1850, des économistes libéraux évoquaient ce processus irrépressible de « l’échange universel » qui s’étendait à toute la terre, contre les « barrières artificielles des frontières, des nations ». On parlait déjà aussi des rivalités que ce processus induisait, et notamment de la lutte pour la « préférence des marchés ».

En France du côté des courants socialistes, sans même avoir encore le secours de Marx, on s’opposait à cette logique, en montrant que la concurrence « élevée à l’échelon universel », ne pouvait résoudre ce qu’elle ne parvenait pas à résoudre à l’échelon d’une nation. On mettait déjà en garde contre ce « pouvoir du marché », qui était devenu « le véritable souverain », et qui menaçait de conduire à des catastrophes. La catastrophe prévisible n’était pas imputée à une puissance particulière (comme aujourd’hui les Etats-Unis), mais au fondement même du régime marchand capitaliste, et à son anarchie. La nécessité de travailler à établir un nouveau régime social, régi par d’autres rapports économiques, était affirmée. Cela se nommait le socialisme ou le communisme, et non « l’alter mondialisme ». Ce socialisme ne se définissait pas comme un voeu pieux, un souhait, mais comme seul mode de résolution effective des contradictions du capitalisme par la transformation de la base économique de la société..

Tout au long du XIXe siècle, les socialistes et communistes d’alors mettaient ainsi à nu les contradictions du régime capitaliste. Marx par son travail théorique permit de révéler pourquoi le capitalisme ne pouvait surmonter les contradictions qui le minaient. Cela eut une grande implication pour comprendre la seule manière de les résoudre. Faute de la transformation de la base économique du régime, l’évolution impérialiste du capitalisme à la fin du XIXe siècle, devait conduire à l’exacerbation de ses contradictions, rendant plus nécessaire que jamais la transformation de la base la société. Les socialistes et communistes d’alors en étaient pleinement conscients.

L’existence de l’Union soviétique, puis l’édification du socialisme sur une grande partie du monde, ne fit pas disparaître les rivalités entre capitaux et puissances du côté capitaliste. Elle en restreignit seulement le champ mondial d’application et les contraignit à une certaine retenue dans leurs affrontements, au moins pour un temps. L’existence du socialisme limita aussi la liberté de manoeuvre des différentes classes exploiteuses, qui redoutaient que les forces populaires encouragées par la révolution, ne viennent à remettre en cause la légitimité de leur domination. Empêtrées par leurs propres crises, les classes exploiteuse eurent recours à des tactiques de lutte frontale, mais aussi de contournement du mouvement populaire. Notamment, lors des périodes de crise, en feignant de se mettre sur le terrain du socialisme. (Il ne faut pas oublier que les fascistes ont essayé de se présenter comme socialistes et révolutionnaires, comme le fit le parti nazi – ou Parti National Socialiste – pour tenter de séduire les masses, et aussi pour affaiblir ou d’abattre leurs rivaux capitalistes).

Au cours de la période de l’entre-deux-guerres, ce qu’on appelle aujourd’hui « mondialisation », pouvait être appelé « l’interdépendance » économique entre pays capitalistes (et au sein de la finance internationale). On estimait comme aujourd’hui que la « régulation » de l’ordre mondial par l’économie devait conduire à une dissolution des formations nationales. Cette notion d’interdépendance masquait la réalité des rivalités capitalistes et impérialistes. Il en est de même avec la notion de « mondialisation ».

La situation mondiale de l’entre deux guerres était complexe. Aux rivalités entre puissances capitalistes, s’ajoutait la contradiction entre deux régimes sociaux : capitalisme et socialisme. Ces contradictions devaient conduire à la seconde guerre mondiale, avec la division du camp capitaliste en deux fractions : l’une (Angleterre, USA, résistance française) conclut une alliance avec l’Union Soviétique, pour combattre le camp fasciste. L’alliance fut de courte durée. Une fois le conflit entre puissances momentanément tranché, le bloc des puissances capitalistes se reconstitua contre le « camp » socialiste. Les différentes puissances capitalistes restaient prudentes vis-à-vis des classes populaires, craignant qu’elles ne soient tentées par la solution socialiste. Quelques avantages leur furent alors octroyés (notamment sécurité sociale, retraites, régime général de chômage indemnisé).

Maintenant que l’adversaire commun, le régime socialiste a été momentanément battu, que l’unité du camp contre son ennemi communiste, n’est plus une exigence vitale pour sa survie, plus rien ne contraint à accorder aux masses populaires les quelques avantages qu’on lui avait concédés, on travaille à les supprimer. De plus la concurrence exacerbée entre capitaux n’autorise plus les différentes puissances à se payer le luxe de soigner leur base populaire. Elles s’alignent sur la logique « normale » du capitalisme. Au plan des contradictions entre puissances, plus rien non plus ne les oblige maintenant à se soumettre au champion de la défense du monde capitaliste d’hier : les États-Unis. Elles n’en ont plus besoin puisque le l’ennemi socialiste est supposé abattu. À fin de défendre leurs propres intérêts, beaucoup de ces puissances sont entrées en lutte avec ce qu’elles nomment la « superpuissance » américaine. Cela s’est passé d’abord souterrainement, plus de plus en plus ouvertement.

« Mondialisation », un mot aidant à masquer la nature des conflits. La large diffusion du mot « mondialisation » correspond à cette nouvelle situation. Avec la défaite du camp socialiste et communiste, son usage a permis de faire oublier l’opposition entre capitalisme et socialisme (au plan des régimes sociaux et des rapports de classe), en leur substituant une fausse alternative entre mondialisation et alter mondialisation. Le mot sert aussi à dissimuler la réalité de la lutte entre camps capitalistes rivaux. En outre, dans le contexte de cette rivalité, le mot mondialisation est presque devenu synonyme de puissance américaine. Cela permet d’oublier que les différentes puissances d’Europe sont tout aussi capitalistes, et ceci depuis plusieurs siècles (et pas seulement parce que les États-Unis le leur imposeraient). À « l’empire du mal » soviétique ont a fait succéder « l’empire du mal » américain, sans s’interroger sur la base économique commune qui régit aussi bien Europe que les États-Unis. Pour la plupart des forces politiques des grands pays d’Europe, à droite comme à gauche, les États-Unis sont ainsi devenus l’ennemi principal auquel on s’imagine pouvoir opposer le « chevalier blanc » de l’Europe, ou « l’altermondialisme ». Cela interdit d’analyser les jeux en cours entre diverses puissances, leurs rivalités y compris au sein de l’Europe, le fait que certaines d’entre elles visent à prendre la place qu’occupaient les États- Unis. Et cela n’a rien à voir avec les intérêts des classes populaires qu’on cherche à manipuler, enrôler dans un combat qui n’est pas le leur. Celles-ci en effet ont à s’opposer à la logique du régime capitaliste, non à un « camp » particulier pour le profit de l’autre.

Dissimuler les ambitions impérialistes de « l’Europe » en désignant un ennemi extérieur ?

Si l’on n’analyse de près la thèse de « l’ennemi principal » (sous-entendu les Etats-Unis), on s’aperçoit que cette thèse vise à dénoncer la tutelle supposée des pays d’Europe par les Etats-Unis. Ce refrain était déjà à la mode dans l’entre-deux-guerres, comme durant de la seconde guerre mondiale, alors que l’Europe était sous le joug allemand. On dénonçait alors le règne de « l’impérialiste yankee », la « vassalisation » auquel il était censé soumettre l’Europe. On exigeait sa « dévassalisation ». Cela permettait comme aujourd’hui de dissimuler que les rivalités entre puissances européennes étaient centrales, comme elle l’étaient avant la guerre de 14. Certains alors avaient cherché à masquer de telles rivalités, en parlant du danger que constituait la « montée en puissance de l’économie américaine ». En 1916, en pleine guerre d’affrontements entre les grandes puissances d’Europe, l’empereur Guillaume II n’affirmait-il pas que les peuples devaient cesser de travailler comme des esclaves pour « la race des maîtres Anglo-Saxons », qui selon lui, voulaient « asservir la liberté de l’Europe ».

Une guerre mondiale plus tard, cette pseudo libération dut s’accommoder de la soumission à l’hégémonie allemande, au nom de cette même « liberté européenne ». On utilisait des formules, qui ressemblent à celle d’aujourd’hui, stigmatisant « l’hégémonie américaine », qui faisait peser « sa menace sur le monde », dénonçant le « bellicisme » de Roosevelt. Face à cette menace posée comme étant le seul mal existant sur terre, on enjoignait aux peuples de se soumettre à la puissance occupante, pour mener la guerre contre les puissances « anglo-saxonnes », et contre l’URSS. Pour légitimer la montée en puissance de cette « Europe européenne », sous direction allemande, on parlait aussi « d’anticapitalisme », de lutte contre le « capital international », contre la « finance mondiale ». Hitler lui-même ne parlait-il pas de la nécessité de combattre ce « capital international » (c’est-à-dire anglo-américain).

La collaboration au sein de « l’Europe européenne », au nom de la « dévassalisation » à l’égard des États-Unis, impliquait comme aujourd’hui, que l’on détruise les nations, les « barrières nationales », ce qu’on appelait le « nationalisme hystérique et borné ». On exigeait des peuples qu’ils relèguent leurs « idées nationalistes étroites » qui empêchaient la grande puissance Europe de se constituer. Faut-il rappeler que l’Europe n’était pas pour autant unie, la guerre interne se poursuivait, jusqu’à la reconquête d’une certaine indépendance des nations après la victoire des Alliés. Indépendance qui fut cependant de courte durée, puisque l’idée de reconstituer une puissance européenne s’imposa de nouveau, toujours contre les nations et les peuples.

« L’essence de l’impérialisme », « stade suprême du capitalisme » : la rivalité entre puissances

La notion de mondialisation, comme celle d’altermondialisation (ou d’Union Européenne), ne favorise pas le développement de la conscience, car elle contribue à dissimuler les principaux enjeux économiques et sociaux de toute une époque, aussi bien les contradictions de classe que les contradictions entre puissances capitalistes. Cette notion détourne les classes populaires des objectifs de leur lutte, et ne les prépare pas à affronter les crises mondiales qui se développent.

Il arrive cependant qu’à côté du terme de mondialisation, ou à sa place, certaines organisations qui se présentent comme « révolutionnaires » utilisent le mot d’impérialisme. L’usage de ce mot dans leur cas, n’est pas référé à la théorie de l’impérialisme, il sert seulement à dénoncer le grand rival américain, qu’on présente comme s’il était à lui seul « L’Impérialisme ». Ces mêmes organisations peuvent y ajouter les mots de lutte de classes, d’anticapitalisme, de révolution. Certains à l’extrême gauche notamment, mais cela peut être aussi à l’extrême droite, cachent leurs objectifs derrière ces mots « révolutionnaires », dans le seul but d’orienter des populations désorganisées dans le combat contre l’impérialisme concurrent. Les mêmes encore travaillent à détruire les formes unitaires d’organisation politique des classes populaires, en exaltant la « multitude » « nomade », sur le seul critère de son opposition à l’empire américain. Pour ce combat exclusif, certains font même mine de s’opposer à l’Europe, uniquement parce qu’ils estiment que l’Europe ne s’oppose pas assez vigoureusement aux États-Unis.

Lorsque ces courants, qui ne sont nullement préoccupés par les intérêts des classes populaires, utilisent le mot d’impérialisme il ne se réfèrent pas à l’analyse à laquelle le mot renvoie, analyse forgée à la fin du XIXe siècle par différents théoriciens, puis par Lénine. Le concept d’impérialisme est en effet une catégorie d’analyse historique et non un simple mot. Il permet de caractériser l’évolution du capitalisme à une époque déterminée, époque qui n’est pas encore achevée. Une telle analyse permet de rendre compte non seulement des tendances à l’oeuvre dans le passé et le présent, mais aussi de ce qui peut se développer dans le futur. En tant que catégorie historique, l’impérialisme constitue une phase historique de développement du régime marchand capitaliste, où se manifeste l’exacerbation des contradictions capitalistes et des oppositions inconciliables entre plusieurs impérialistes. Cette phase impérialiste crée les conditions de la guerre entre puissances, mais aussi les conditions d’instauration d’un nouveau régime social : le socialisme.

Sous un certain angle, le déploiement impérialiste du capitaliste (notamment au regard du développement des forces productives et de leur socialisation forcée), est aussi comme le disait Lénine « l’antichambre du socialisme ». Mais de cela il n’est pas question pour ceux qui utilisent le mot, seulement pour les besoins de leur propre combat. Dans sa théorisation de l’époque impérialiste, Lénine avait pourtant mis au premier plan « la lutte entre groupements capitalistes ». Il insistait sur le fait que cette lutte révélait « le sens historique et économique des événements en cours » (ceux de l’affrontement entre puissances, lors de la Première Guerre mondiale). Les formes de la lutte peuvent changer et changent constamment, indiquait-il, mais le sens de la lutte, son contenu de classe, ne change pas tant que les classes existent. Il s’opposait ainsi à l’idée, aujourd’hui répandue, de la possibilité d’un seul « super impérialisme », et montrait que les alliances pacifiques entre puissances n’étaient pas durables et recouvraient toujours un conflit plus ou moins aigu. Même si une seule puissance pouvait paraître dominer à un moment donné, cela ne modifiait ni leur rivalité, ni la fragilité des alliances conclues, toujours mouvantes en fonction des intérêts propres de chacune d’entre elles. Il montrait aussi que l’impérialisme induisait des transformations au sein des structures sociales et des formes de lutte des différentes classes, aussi bien dans les métropoles capitalistes que dans la périphérie. La rivalité entre puissances pouvait notamment conduire à modifier le caractère des luttes. Ainsi, le fait que des luttes se présentent comme luttes « révolutionnaires » ou de « libération », pouvait se révéler trompeur, et dans certaines conditions servir les buts réactionnaires de telle ou telle puissance dans son combat contre une autre.

La république, un très ancien concept ?… Est-il toujours d’actualité ?

1 novembre 2007

Lors de la dernière période électorale, les représentants politiques de tous bords ont pour la plupart pris parti pour la république. En utilisant ce terme, il est difficile de croire qu’ils défendaient tous les mêmes intérêts. Dans ce contexte de confusion et de dévoiement des concepts politiques (et le mot « république » n’est pas le seul à en faire les frais !), il paraît essentiel de définir plus précisément la notion de république. Cela aide à mieux comprendre dans quelle situation politique on se trouve aujourd’hui, et aide à combattre le processus de désorganisation du peuple qui s’impose depuis plusieurs dizaines d’années.

Beaucoup, parmi ceux qui ont fait un peu de philosophie, croient que le mot république est d’origine grecque (ceci parce que dans la tradition scolaire, il existe un ouvrage de Platon que l’on intitule, de façon erronée : La république, en réalité, le titre exact de ce texte de Platon est  Politéia). La notion de république, comme la signification qui y est attachée, est en fait d’origine romaine.

Dans l’objectif de revenir à des repères clairs, on reviendra ainsi sur la définition qu’en donne Cicéron dans son livre De republica (La République), vieux de 2061 ans, mais toujours d’actualité. Cicéron fut sans doute l’un des premiers auteurs (avec Varron) à poser la république comme « la chose du peuple ». Ce sens donné à la notion est plus exact et plus riche, du point de vue des intérêts populaires, que le sens moderne (pseudo-savant) qui se contente de poser  la république comme : « un régime politique de type représentatif où les représentants sont élus au suffrage universel » (Encyclopédie de la philosophie, Le livre de Poche, 2002).

Cicéron, homme politique romain, défenseur d’une philosophie politique concrète

L’ouvrage de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.) revêt un intérêt particulier. S’il ne néglige pas l’apport de la philosophie grecque, notamment la philosophie politique, qu’il a longtemps étudiée, il peut porter sur elle un regard critique, en prenant  en compte l’expérience historique de formation des institutions romaines, et sa pratique personnelle de juriste et d’homme politique (il a notamment été consul pendant plusieurs mois en 64 av. J.-C.). Son concept de république ne peut être identifié à la Politeia de Platon. Il fait d’ailleurs la critique des positions purement « idéales » de ce philosophe sur la constitution de la Cité : « Platon créa une cité plus conforme à son désir qu’à son espoir et la restreignit le plus possible ; son dessein n’était pas de la concevoir telle qu’elle pût exister, mais telle qu’on pût percevoir en elle le principe des institutions politiques. Pour moi au contraire, si je puis remplir mon dessein, tout en m’inspirant des mêmes principes, ce n’est pas dans une ombre, une image de la cité, c’est dans l’Etat le plus étendu que je situerai les institutions dont je veux parler. »

L’apport spécifique de Cicéron est d’avoir théorisé les principes politiques qui se sont progressivement imposés au sein de la Rome de l’époque républicaine. Il ne faut toutefois pas confondre la définition de ce qu’est la république pour Cicéron (res publica : la chose publique), et ce que dans les livres, on appelle l’institution à Rome de la république vers 509-510 avant J.-C. (il s’agissait alors seulement d’abolir la royauté, en se libérant du joug des Tarquin).

La République selon Cicéron

Cicéron écrit De Republica entre 54 et 51 avant J.-C., période de décomposition de la république romaine. A cette époque, l’Etat romain est soumis à des luttes internes pour la conquête du pouvoir depuis presque un siècle, ce qui conduira à la constitution de l’Empire en 27 avant J.-C.

Il prend le terme République dans le sens latin de « chose publique » (res publica), comme constituant un espace propre, distinct de la « chose privée » (res privata). C’est un progrès historique de ne plus confondre domaine public et domaine privé, comme ce pouvait être le cas dans certaines formes communautaires. Avec l’idée de « chose publique », l’organisation de la vie politique ne peut plus être conçue, comme l’avait fait Platon dans le Politique, comme s’identifiant au principe de gestion d’un domaine par un maître. Selon ce principe de gouvernement de la Cité par un maître (« l’homme royal » de Platon), les intérêts du « domaine » semblaient seuls mis en avant, non ceux de la « chose publique », ou « chose du peuple », tels que Cicéron les pose.

On doit remarquer cependant, que si pour lui, la « chose publique » est la « chose du peuple », cela ne signifie pas forcément que le peuple puisse définir lui-même ce qu’est le bien public ou qu’il gouverne directement la société. Tout dépend ici de l’évolution historique, du degré d’organisation politique d’un peuple donné.

« La chose publique donc, dit Scipion [personnage à travers lequel Cicéron s’exprime], est la chose du peuple ; et par peuple il faut entendre, non tout assemblage d’homme groupés en troupeau d’une manière quelconque, mais un groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêts. »

Il est important d’analyser tous les termes de cette citation. On remarque en premier lieu que la définition du peuple est d’ordre « politique », le peuple ici n’est pas un simple « troupeau » humain (ou un groupement qui reposerait sur une « race » ou une « identité » supposées pouvoir faire lien). Dans le cadre de cette définition, le lien se forge en fonction d’une formation d’ordre historique et politique.

La formation d’une société politique (république) suppose ainsi que trois conditions soient remplies :

– Un nombre de membres assez grand (multitudo), réunis par voie d’association (non comme un troupeau ou une « race »).

– Une législation commune et le consentement donné à cette législation (juris consensus).

– Une communauté d’intérêts, un but commun (utilitatis communio).

Il faut distinguer à ce sujet entre le mouvement qui pousse les hommes à l’association politique, et la forme juridique à laquelle aboutit ce mouvement (la forme républicaine). Cicéron assigne comme première cause à la formation des sociétés humaines une sorte d’instinct qui pousse l’homme à se rapprocher des autres hommes, une sociabilité naturelle. La faiblesse de l’homme, le besoin qu’il a de protection ne viennent qu’en deuxième ligne. Ceci dit dans son ouvrage, tous les personnages mis en scène ne partagent pas cette position, Scipion se trouve contredit sur ce dernier point.

Dans ce qu’il nous reste de son texte, Cicéron ne s’étend pas sur la distinction entre les deux domaines : intérêts privés / intérêts publics, et leur possible opposition. Mais dans sa définition, il est clair que l’intérêt public, le but commun, doit prévaloir sur la « chose privée » et les buts particuliers, ceci dans le cadre de l’organisation politique commune. Ce qui ne signifie pas que les « choses privées » (ce qui n’appartient pas à la « chose publique ») soient rejetées, elles doivent seulement être subordonnées au bien commun (ce qui fait toute la différence avec le « communautarisme » où la distinction entre les domaines public et privé n’existe pas).

La république aujourd’hui … ?

Bien que la définition de Cicéron ne corresponde pas aux définitions communément admises aujourd’hui, elle éclaire ce qu’il y a de plus important en matière politique pour le peuple. Cicéron met en effet au premier plan le bien public (qui est celui du peuple), mais aussi la loi commune, l’association du peuple. Tant qu’il demeure dirigé selon le bien public, la question de savoir qui détient le pouvoir n’est pas sans importance, mais elle est ici secondaire [1]. Elle dépend concrètement du degré effectif d’organisation politique auquel le peuple est parvenu dans l’histoire de chaque nation.

Si l’on se réfère à la définition de Cicéron, on peut ainsi comprendre qu’il existe des fausses républiques (celles où le peuple n’est souverain que sur le papier), et des « vraies » républiques, conformes à leur définition si l’intérêt public est mis au premier plan, que ce soit le peuple qui gouverne ou non (ceci en fonction de l’état des conditions historiques). Bien entendu, quand le peuple a historiquement conquis sa souveraineté, comme en France, une « forme » incomplète de république (où le pouvoir est par exemple dévolu à un monarque) constitue une régression.

Ceci ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’autres formes de régression de la forme républicaine, même quand la constitution affirme qu’on est toujours en république. Aujourd’hui, on cite à tout va les principes républicains, mais la « chose commune » est-elle réellement le souci premier ? La République n’est-elle pas considérée que sous un aspect formel, alors que la mise au premier plan de la « chose publique », est loin d’être affirmée. Cette mise à l’écart de la « chose publique » peut même être observée dans les définitions que certains courants réputés « républicains » proposent : ils peuvent se borner à parler de « valeurs » sur lesquelles se fonde la république, telles que la « laïcité », les droits individuels, la « liberté » (en général mal définis) ou le « respect de la vie privée », en oubliant la « chose publique », la « loi commune », l’institution politique du peuple.

La question qui se pose est alors de savoir pourquoi ces principes essentiels ne sont plus vraiment revendiqués. Serait-ce parce que la république est en voie de déconstitution, que le peuple est lui aussi politiquement désorganisé ? Il est utile d’y réfléchir. On parle aussi des atteintes à la République, mais en quoi consistent ces atteintes si on ne sait plus ce qui est essentiel dans la République ? Beaucoup de questions se posent à cet égard, on essaiera de les éclairer dans le prochain numéro.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Aristote, dans son analyse des différentes constitutions mettait aussi au premier plan le principe de la finalité de la vie politique : intérêt public ou intérêts particuliers. Les différentes formes se définissaient en fonction de ce premier critère. Le second critère, subordonné, concernait la dévolution du pouvoir : à un seul (monarchie ou tyrannie) ; à quelques-uns (aristocratie ou oligarchie) ; au peuple (« régime constitutionnel » –un peu comparable à l’idée de république – et démocratie).

Se remettre à l’ouvrage L’exemple de Jules Guesde et la création du Parti Ouvrier Français : Des raisons d’espérer

1 novembre 2007

Nous sommes dans une période de désorganisation de la classe ouvrière et de désorientation politique générale. Il est essentiel dans ce contexte de rappeler d’autres situations historiques où de semblables facteurs s’imposaient. L’initiative politique du peuple, avait alors pu se reconstituer, et elle le fut à une échelle plus large. L’organisation du peuple pour imposer ses orientations résulte d’une marche de longue haleine, faite d’avancées et de reculs, comme l’avait été en son temps en France la lutte de la classe bourgeoise contre la féodalité.

Dans le contexte actuel de profonde régression historique, on peut tirer des enseignements de l’expérience de la formation du Parti Ouvrier Français, parti qui fut le premier grand parti communiste de masse, même s’il n’en portait pas encore le nom. Un tel exemple nous encourage à tenir bon pour les perspectives à dresser et pour le travail de réorganisation.

Cela ne conduit pas à négliger le rôle mondial qu’a joué le parti communiste bolchevik russe, la révolution d’Octobre 1917 et l’édification du socialisme en Union soviétique. Mais, d’une part ce forum du communisme mondial n’existe plus, et, si l’on veut mener à son terme la tâche historique entreprise, nous devons maintenant compter sur nos propres forces. D’autre part, il faut se souvenir que l’expérience révolutionnaire en France est riche, et a inspiré les marxistes dans tous les pays du monde. De plus, la formation du Parti Ouvrier Français s’est effectuée dans le cadre d’un pays capitaliste qui avait déjà accompli sa révolution bourgeoise, non dans un pays comme la Russie, encore sous la coupe de forces féodales et de l’autocratie tsariste. Le Parti communiste français, bien que constitué en 1920 dans la foulée de la révolution d’octobre, en fut aussi pour partie héritier. Cette formation reste donc riche d’enseignements pour ce qui nous concerne. Et si la tâche d’unification des forces des différentes classes populaires vers un objectif commun, se heurte sans doute au plan politique à plus d’obstacles aujourd’hui que dans la Russie d’alors, les conditions économiques pour l’instauration d’un régime socialiste sont beaucoup plus favorables aujourd’hui.

Le premier document portera sur : Jules GUESDE, « éducateur et organisateur du Prolétariat »

« Educateur et organisateur du prolétariat », tel fut en effet le rôle joué par Jules Guesde dans le mouvement ouvrier, caractérisation que l’on peut lire sur le socle de la statue qui lui est dédiée à Roubaix, près de la gare. Il y a des hommes dont la vie est exemplaire à la fois pour ce qu’elle a été et aussi pour ce qu’elle symbolise du mouvement social. Jules Guesde est un de ces hommes, sa vie s’identifie avec l’organisation du mouvement ouvrier en France. Marcel Sembat, un des fondateurs du Parti communiste, dira de lui : « Il n’a vécu que pour le socialisme, il a toujours été pauvre [il], est passé partout, jetant le grain rouge partout ».

Diffuser le marxisme, se démarquer des courants politiques de la classe bourgeoise, transformer le mouvement ouvrier désorganisé en mouvement politique unifié, indépendant, et conscient des objectifs historiques à réaliser, c’est ce que Jules Guesde s’efforça de réaliser tout au long de sa vie. Par l’affirmation des perspectives communistes, avec la création du POF, par sa lutte contre les courants qui voulaient égarer les travailleurs : ceux qui voulaient les faire renoncer à toute transformation réelle de la société, ceux qui essayaient de transformer le mouvement ouvrier en force d’appoint de fractions de la bourgeoisie. Jules Guesde s’était fixé deux missions : introduire le marxisme au sein de la classe ouvrière et le faire fusionner avec le mouvement ouvrier naissant, pour forger un parti de classe indépendant. C’est ce qu’il parvint à faire.

Les points suivants de sa biographie seront abordés dans ce document :

– Une jeunesse qui se cherche: du radicalisme au marxisme en passant par l’anarchisme.

– Diffuseur du marxisme et père fondateur du premier parti ouvrier français

– Champion des classes laborieuses : soutien des revendications immédiates et des perspectives historiques

– L’attachement aux principes du communisme

Le deuxième document portera sur : La création du Parti Ouvrier Français

On présente dans ce numéro quelques aperçus du contenu de ce document :

Le contexte de l’époque en France.

Pendant son enfance et sa jeunesse Guesde a vécu sous le régime politique du Second Empire, au cours duquel l’expression des idées républicaines et des idées socialistes était alors interdite. Le mouvement ouvrier était désorganisé après l’écrasement de l’insurrection populaire de juin 1848, il se développait néanmoins, cherchant sa voie entre mouvements revendicatifs immédiats, lutte politique d’ensemble, recherche de moyens pour que la société ne soit plus porteuse d’exploitation et d’injustice, et ne marche plus à l’aveugle de crise en crise, et de crise en guerre.

Bien que les données ne soient plus exactement les mêmes à notre époque, la classe ouvrière était alors multiforme comme elle l’est aujourd’hui, avec un prolétariat très concentré dans quelques grands centres et une majorité de travailleurs employés dans de petits ateliers. A côté des ouvriers, il y avait des classes moyennes urbaines, nombreuses et diversifiées, et une paysannerie alors très importante.

Du point de vue politique, lorsque Jules Guesde commença son activité, la classe ouvrière et le peuple avaient perdu une nouvelle bataille, avec l’écrasement de la Commune. Dans leur masse, les ouvriers étaient inorganisés ou désorientés, pourtant ils cherchaient à s’organiser au travers de tentatives souvent illusoires, pour combattre les conditions de vie et de travail qu’imposait le capitalisme. Les idées individualistes, réformistes, utopistes dominaient. Le courant proudhonien exerçait une large influence, il proposait aux ouvriers de se grouper en associations de producteurs pour faire concurrence aux capitalistes, non de viser à se libérer du capitalisme. Au plan politique, les proudhoniens étaient partisans de formes de regroupement de type fédéraliste, qui s’opposaient à l’unification des forces sur la base d’une orientation directrice commune. Un autre courant exerçait aussi une influence sur le mouvement ouvrier, le courant des blanquistes. Blanqui et les blanquistes avaient été un point d’appui pour l’expression des premières idées prolétariennes en France, avant le marxisme, mais ils pensaient pouvoir transformer la société au moyen de simples coups de force.

Le marxisme n’existait pas alors comme courant influent dans le mouvement ouvrier. Seul un petit groupe d’intellectuels avait pris l’habitude de se réunir pour discuter des théories révolutionnaires. Jules Guesde, de retour d’exil, convaincu de la justesse de la théorie de Marx, s’assigna pour tâche avec ses compagnons, la diffusion du marxisme auprès des ouvriers les plus démunis, afin que la classe ouvrière puisse s’organiser en parti indépendant.

Il faut considérer aussi que, du côté des forces bourgeoises républicaines existaient des forces qu’on ne pouvait qualifier tout uniment de « réactionnaires ». Ainsi en était-il du Parti radical qui remportait de grands succès aux élections. Ce parti n’était pas sans titres de gloire, notamment auprès des catégories populaires, plus spécialement artisans et petits bourgeois ruraux, car il avait constitué une force politique essentielle dans la défense de la république contre les tentatives de restauration monarchique.

Réunion des conditions de formation d’un parti indépendant de la classe ouvrière

Après la défaite et la désorganisation subie par le prolétariat, un premier Congrès ouvrier se tint en 1876. Il marquait un début de résurrection d’un mouvement ouvrier conscient. Très faible encore et chaotique, il ne disposait ni de théorie révolutionnaire conséquente, ni d’organisation politique, ni de programme et de dirigeants avertis. Parallèle instructif, il en sera de même une vingtaine d’années plus tard lors du premier congrès (1898) de ce qui devait devenir le Parti bolchevik en Russie.

Dans ce contexte de désorganisation profonde, la restitution des perspectives historique de lutte de la classe ouvrière (transformation socialiste de la société), était une condition essentielle pour progresser. Les premières actions de Jules Guesde et de ses compagnons s’attachèrent ainsi à exposer à la face du monde les buts réels des communistes, afin de s’opposer aux « légendes du spectre communiste ». Ils défendaient aussi l’expérience révolutionnaire de la Commune, que les adversaires bourgeois présentaient comme « criminelle ». L’anathème contre le communisme visait d’abord, comme aujourd’hui, les initiatives du peuple que l’on jugeait « coupable » dès qu’il prétendait transformer les conditions générales de la vie sociale. Une campagne pour l’amnistie des Communards et la libération de Blanqui fut ainsi menée.

Il s’agissait de faire reconnaître la signification historique de la Commune :

« Tous les efforts […] n’empêcheront pas le 18 mars d’être ce qu’il a été et ce qu’il deviendra davantage : 1/ une révolution ouvrière continuant et complétant les journées de juin 1848 et les insurrections lyonnaises des premières années du règne de Louis Philippe ; 2/ une révolution économique ou sociale dont les racines plongent jusqu’à la fin du siècle dernier en pleine conjuration des Egaux ».

« Le 18 Mars est presque exclusivement prolétarien […] comme le constatait ce colonel préposé aux exécutions qui, avant de faire abattre un membre du comité central, Levêque, disait d’un air goguenard à ses soldats « c’est un maçon et ça voulait gouverner la France ! » OUI, c’étaient des maçons, des relieurs, des cordonniers, c’est- à-dire une nouvelle couche sociale qui entrait en ligne […], qui émergeait à coups de fusils. »

« Le 18 Mars est social ou socialiste dans son programme […] » « Mais c’est surtout dans ses conséquences historiques, qui […] caractérisent une tentative révolutionnaire, c’est surtout dans son lendemain qui dure encore, dans les espérances et [les terreurs] qu’il a éveillées d’un bout à l’autre que le 18 mars donne sa véritable mesure ouvrière et socialiste […] ».

« Que voyons-nous d’autre part ? Cette même date maudite, ce cri proscrit par les classes dirigeantes de partout, lesquelles, si divisées qu’elles puissent être, se retrouvent unies et solidarisées contre ce qu’elles reconnaissent ainsi pour l’ennemi commun. De l’autre, tous ceux qui bénéficient de cet ordre à un titre quelconque et entendent le conserver […] Ici l’univers capitaliste ; Là, l’univers prolétarien. »

Création du journal L’Egalité et constitution du Parti ouvrier

Réunir les éléments de fusion entre mouvement ouvrier et théorie, tel était l’objectif, telle était la nécessité (comme ce fut le cas aussi pour les marxistes russes une vingtaine d’années plus tard). Une tâche essentielle était à mener en ce sens : regrouper les ouvriers dans des cercles d’étude afin qu’ils s’approprient le marxisme, tout en diffusant une large propagande autour des perspectives historiques du mouvement ouvrier. Par le travail théorique, les cercles d’étude et de propagande, un lien avec le mouvement ouvrier se développa. Diffuser le marxisme auprès des ouvriers pour qu’ils s’en emparent, c’est ce à quoi s’employa aussi le journal L’Egalité, premier journal marxiste français. Le premier numéro du journal sortit en novembre 1877. Son but affiché était d’orienter les ouvriers vers une organisation indépendante et de développer une conscience claire du but à atteindre.

Autour du journal, gravitaient les groupes et cercles d’étude, les ouvriers y étudiaient le marxisme et analysaient les questions sociales. Ces cercles d’étude se multiplièrent là où les ouvriers inorganisés étaient révoltés et soucieux de comprendre comment on pouvait transformer la société. Se fixer comme objectif de diffuser parmi les ouvriers la théorie n’empêchait nullement Jules Guesde de se soucier de la situation immédiate des ouvriers, de leurs conditions de vie et de travail. Il exposait sur la place publique la situation qui leur était faite, tout en expliquant les raisons de fond d’une telle situation et la nécessité de transformer les conditions de base qui la déterminait. En s’adressant aux ouvriers, il leur disait : « c’est votre rentrée dans la vie d’homme, la liberté de remplir vos devoirs envers vous-même et envers votre classe qui, pour s’émanciper, ne peut compter que sur votre activité consciente ».

Sur la base de ce travail, les thèses communistes furent diffusées et défendues dans les Congrès ouvriers. Elles finirent par s’imposer au IIIe Congrès ouvrier de Marseille en 1879. Une résolution affirmait que « l’appropriation collective de tous les instruments de travail et forces de production doit être poursuivie par tous les moyens possibles ». On y décida aussi « l’organisation des travailleurs en parti de classe ». Dans un courrier à Marx, Guesde indiquait : « Je me suis occupé de former ce « parti indépendant et militant » que vous déclarez justement de la plus haute importance […]. Mais pour que ce parti soit à la fois « indépendant » et « militant », il faut de toute nécessité que le prolétariat français qui doit le constituer soit arraché à la duperie du radicalisme bourgeois et que, d’autre part, il soit bien persuadé que son émancipation ne saurait sortir que de la lutte ».

Pour parvenir à forger un parti ouvrier indépendant, nécessité de mener la lutte au plan des idées

Faire pénétrer dans le mouvement ouvrier les thèmes fondamentaux du marxisme, ne pouvait s’accomplir sans combattre d’autres courants d’idées : le réformisme multiforme, l’anarchisme, le radicalisme.

Lors du premier Congrès de 1876, les méthodes « révolutionnaires » avaient été rejetées, on rejetait aussi l’usage de la grève. Ce qui était prôné était la « coopération, comme moyen de libérer le prolétariat. Jules Guesde critiqua ces thèses, mais il soulignait en même temps l’importance de cette tentative d’organisation autonome que représentait le Congrès : «… c’était la première fois qu’il était donné au prolétariat français de se réunir et de faire entendre sa voix […] la première parole des délégués […] a été pour se séparer, se distinguer de tous les partis politiques existants ».

Lors du IIe Congrès ouvrier à Lyon en 1878, les thèses coopératives l’emportèrent encore, mais pour la première fois on put entendre des positions communistes. La motion communiste recueillit cependant peu de voix. Un petit groupe d’ouvriers se regroupa cependant autour de l’Egalité, pour aller plus avant dans l’organisation du prolétariat. De premiers groupes socialistes furent créés à Paris, Troyes, Marseille, Bordeaux.

C’est au cours du IIIe Congrès ouvrier de Marseille en 1879, que la lutte contre les courants opportunistes et pour l’organisation en parti indépendant triompha des thèses coopérativistes. Celles-ci soutenaient que la constitution d’associations de producteurs suffisait pour abattre la société bourgeoise de l’intérieur. A l’inverse, les thèses communistes affirmaient qu’ « il ne saurait être apporté une amélioration sérieuse à la situation des prolétaires sans une transformation complète de la société, c’est-à-dire sans suppression du salariat lui-même. » Ce Congrès marqua la fin de la domination exclusive du courant proudhonien sur le mouvement ouvrier. De leur côté, les blanquistes se rallièrent aux thèses communistes, abandonnant l’idée du coup de force révolutionnaire, et reconnaissent la nécessité de l’organisation du prolétariat en parti de classe. Au congrès du Havre (1880), le parti devint le Parti Ouvrier Français (POF) avec un programme et une organisation.

A l’occasion d’une grande grève dans le textile de Roanne et du lock out patronal qui lui fut opposé, Jules Guesde s’attacha à dégager la signification du mouvement gréviste : les grèves en général montraient selon lui, à la fois la misère ouvrière et le fait que le pouvoir était aux mains d’une classe, le lock out faisait la preuve du droit de vie et de mort capitaliste sur les ouvriers. Il insistait sur le fait qu’à terme, il ne pouvait y avoir de solution à cette situation dans le cadre de la société bourgeoise, que seule la socialisation des moyens de production pouvait régler le problème.

« Ce que veulent et doivent vouloir les travailleurs pour assurer enfin la liberté […] c’est la reprise des moyens de production par la société […] c’est l’expropriation de la classe capitaliste ».

Enfin, il montrait la nécessité pour les travailleurs d’avoir leur propre parti de classe. « Pour être en mesure d’affranchir le travail et les travailleurs, il faut que le prolétariat, qui ne peut compter que sur lui-même, s’organise ; il faut qu’il entre en masse dans le parti ouvrier, il faut qu’il constitue en un mot la force en dehors de laquelle le droit ouvrier ne sera jamais qu’un mensonge ».

A l’intérieur du Parti Ouvrier, la lutte devait aussi être menée contre les « possibilistes », anciens proudhoniens qui avaient réussi à maintenir l’organisation fédérative contre le parti centralisé. Ils voulaient cantonner le mouvement ouvrier dans le cadre de ce qui est possible dans le capitalisme, sans toucher au régime capitaliste lui-même. Il fallait établir qu’il s’agissait là d’orientations trompeuses qui détournaient le mouvement ouvrier de la seule façon réelle et durable d’améliorer son existence : transformer la base de la société.

Ces luttes aboutirent à une scission au sein du Parti, avec d’un côté la Fédération des travailleurs socialistes de France, de l’autre le Parti Ouvrier de Guesde, à organisation centralisée. Le travail du parti se poursuivit, une place particulière étant donnée aux cours d’éducation ouvrière pour diffuser le marxisme dans les grandes concentrations prolétariennes.

Les enseignements à tirer par rapport aux enjeux d’aujourd’hui

Le Parti Ouvrier de Guesde fut le premier grand parti de la classe ouvrière, qui, à partir du travail d’une poignée de militants, parvint à conquérir en une dizaine d’années l’adhésion de millions de sympathisants. Ce premier grand parti ouvrier moderne se caractérisait : – par son objectif : être « l’instructeur et le recruteur » du socialisme révolutionnaire (en fonction d’un but historique clairement posé, d’un travail d’éducation de masse) ; – par son indépendance à l’égard des courants bourgeois et par son organisation centralisée (facteur d’unification) ; – par ses militants disciplinés, en majorité d’origine ouvrière, au dévouement total. L’existence de ce Parti faisait aussi ressortir que les classes exploitées savent se mobiliser pour ce qui est historiquement juste, même lorsque n’en résultent pas de victoires immédiates, et même si les difficultés semblent l’emporter pendant toute une période.

Aujourd’hui bien sûr la situation est différente, mais il s’agit toujours d’engager un travail général de réorganisation du mouvement populaire, dans une période marquée par la régression sociale, politique, idéologique. Il s’agit toujours de combattre ces tendances à la réaction, de rétablir les visées communistes, de s’émanciper de l’agitation organisationnelle immédiate et du terrain de lutte bourgeois.

Comment les classes populaires peuvent-elles s’orienter ?

1 novembre 2007

« De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. Il faut [lui faire voir le bien] qu’il cherche, lui apprendre à connaître ce qu’il veut. » Jean-Jacques ROUSSEAU.

« Nous ne disons pas au monde, abandonne tes luttes, ce ne sont que des sottises » « Nous lui montrons seulement pourquoi il lutte véritablement».

Karl MARX

Nous nous trouvons dans une situation historique qui n’est pas bonne. Les classes populaires n’ont pas la maîtrise non seulement de leur devenir personnel, familial, mais aussi collectif. Les années à venir se présentent comme incertaines et il arrive qu’on appréhende le pire : montée des crises, des violences, des guerres, qui partout dans le monde s’aggravent et qui chaque jour sont plus proches de nous.

Dans de telles conditions, il est difficile de voir ce que l’on pourrait faire pour vraiment changer les choses, transformer la situation d’ensemble. Ne voyant pas comment on peut agir, que faire, par où commencer, on en vient à se dire qu’il ne reste plus à chacun qu’à essayer de tirer son épingle du jeu. En même temps, certains voudraient comprendre comment le monde en est arrivé là, voir « la réalité en face ». Comme le disait un militant, rencontré lors d’une diffusion de Germinal : « la lucidité est une forme de résistance ». La reconquête de la lucidité, c’est-à-dire de la compréhension des conditions dans lesquelles on se trouve, et des buts historiques qu’on peut et doit atteindre, constitue un moyen indispensable pour que les peuples reconquièrent l’initiative historique.

Pour pouvoir s’orienter, on a en effet besoin de savoir où on en est et vers quoi on peut se diriger (caractère de la situation historique, sens de son évolution). Les luttes immédiates elles-mêmes (pour trouver, conserver un emploi, avoir de quoi vivre, pour la santé, la retraite…), ne trouveront leur sens que si l’on parvient à les situer par rapport à cette « ligne » qui va de la situation actuelle aux perspectives historiques possibles.

La lutte des classes se déroule à l’échelle de l’histoire

On a souvent l’idée que la lutte de classes se limite au combat immédiat entre les ouvriers et les patrons, ou entre les classes populaires et le gouvernement. On pense cette lutte un peu comme un jeu de « bras de fer », un simple « rapport de force », plus ou moins statique, sans le mettre en rapport avec les conditions historiques d’ensemble. Le combat immédiat est bien un aspect de la lutte de classes, mais celle-ci évolue sur plusieurs siècles, avec des périodes d’avancées et de reculs généraux, de victoires partielles, de défaites, de périodes de retraite – en bon ordre ou en pagaille. Il en fut ainsi en France pour la lutte de la classe bourgeoise contre les féodaux, qui s’est étendue sur plusieurs siècles avant la Révolution française, et au cours de laquelle cette classe a connu des moments de progression, de régression, d’organisation, de désorganisation et de réorganisation.

Pour ce qui touche à la lutte entre classes de la société moderne, on doit constater que le mouvement populaire subit aujourd’hui, depuis la fin de l’Union Soviétique, le contrecoup de la défaite du socialisme et des perspectives qu’il offrait. Au plan économique, cette défaite a entraîné une aggravation des conditions de vie et de travail des classes populaires dans tous les pays, elle a eu aussi des répercussions au plan politique sur les orientations que ces classes pouvaient projeter et sur leur organisation. Certes, des mouvements de colère, des révoltes, se manifestent contre la régression sociale, mais elles sont souvent impuissantes ou aboutissent à diviser plus encore le peuple. Dans la situation de désorientation politique actuelle, ces colères et ces révoltes risquent d’être manipulées, ou le sont déjà, comme ce fut le cas au moment où se développait le fascisme. La clarté dans les orientations se révèle ainsi plus que jamais indispensable. Sur cette base, les classes populaires pourront se réorganiser, reconquérir leur force historique. En se réorganisant elles pourront aussi mieux combattre au quotidien.

Les classes populaires ne sont pas inertes, des combats sont aujourd’hui menés (on l’a vu récemment pour le maintien des « régimes spéciaux », pour l’abrogation de la loi de réforme des Universités, etc.). Mais ces combats ne se font pas le plus souvent dans le sens de l’unité. Chaque catégorie, même si cela n’est pas illégitime, a tendance à défendre son intérêt particulier, sans le situer concrètement par rapport à celui d’autres catégories, par rapport au bien commun. Il arrive aussi que ceux qui sont dans la capacité de combattre, reprochent à ceux qui ne le sont pas (situations précaires, crainte du chômage), d’être « dépolitisés », sans conscience politique. La division des forces populaires tend ainsi à s’accroître, quelles que soient les bonnes paroles proférées sur la « solidarité » de tous (Voir dans ce numéro l’article : « Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique »).

Le désintérêt pour la politique n’a pas pour cause première « l’individualisme », la baisse de conscience, comme on le dit souvent, il est lié à l’idée que la politique aujourd’hui « n’apporte rien », ou ne sert que ceux qui s’en occupent, ou encore qu’elle nous entraîne dans une mauvaise direction. La première cause de la dépolitisation dont on fait grief aux classes populaires, est l’absence de perspective commune, la désorientation. La reconstitution de perspectives (dans l’ordre du possible historique), est ainsi aujourd’hui une tâche essentielle. Et en la matière, il ne s’agit pas de se borner au futur immédiat, ni de se contenter d’émettre de simples souhaits, ou encore de se centrer sur les besoins et revendications de catégories particulières.

Où on en est : le développement des contradictions internes du capitalisme

On l’a dit au début de l’article, rien ne va plus aujourd’hui. Et ce n’est pas conjoncturel. Après une relative embellie d’un peu plus d’un quart de siècle (années 1945 à 1970) – succédant à la réaction fasciste et à une guerre mondiale – un mouvement de régression s’est amorcé à partir des années 70. En France, le capitalisme en est revenu progressivement à sa logique « normale », qui est d’exploiter sans retenue le travail, de chercher le profit maximum, de mener la guerre contre ses concurrents. Ce qui ne lui permet pas de se soucier outre mesure du sort des travailleurs. Les digues qui le contraignaient à mettre en veilleuse cette « logique », et a concéder quelques miettes des richesses sociales aux classes populaires, se sont effondrées. Ces digues étaient l’existence d’un camp socialiste et les perspectives qu’il offrait, mais aussi l’organisation politique des peuples, dont il ne reste plus que des vestiges. (Voir dans ce numéro l’article sur la notion de « Mondialisation ») .

La lutte de classe toutefois ne s’est nullement arrêtée avec l’affaiblissement, puis la fin de la première expérience socialiste. Mais l’initiative historique des classes populaires a été suspendue. Cela a entraîné une régression dans l’ensemble du monde, le retour en force des rivalités entre puissances, de leurs affrontements plus ou moins « pacifiques », auxquels participent aussi des classes de type féodal. Aujourd’hui plusieurs spécialistes, se préoccupent de la possible survenue, dans un futur relativement proche, d’une crise économique mondiale (du type de celle de 1929), qui aurait des effets encore plus larges et plus dévastateurs, et qui pourrait conduire à une conflagration à l’échelon planétaire.

De tels éléments peuvent se présenter comme désespérants, mais ils signalent aussi la fragilité du régime capitaliste et la perte de sa légitimité historique. Au plan mondial, deux tendances se dessinent : aggravation des contradictions capitalistes et leurs effets destructeurs pour les peuples, et, développement des conditions d’une transformation sociale possible. Dans une émission radio, un commentateur se posait récemment la question : « le capitalisme a-t-il encore des ennemis ? ». À cette question, on peut répondre que, même lorsque les classes populaires sont momentanément battues, le capitalisme est son propre ennemi, de par les contradictions internes qui le minent. C’est pourquoi il secrète, comme l’indiquait Marx, son propre « fossoyeur », les classes prolétaires, qui seules peuvent libérer toute la société en résolvant les contradictions destructrices de ce régime.

Les dangers de la situation de crise capitaliste

À l’échelle de l’histoire, l’aggravation des contradictions internes du régime capitaliste prépare les conditions de sa transformation générale, l’instauration d’un régime socialiste. Mais une telle aggravation recèle aussi de grands dangers, surtout lorsque les classes populaires sont désorganisées et divisées. Dans ce vide politique, la place est laissée libre pour des mobilisations trompeuses : mise en avant de luttes catégorielles ou pour des regroupements déniant les clivages de classes (« communautés », ethnies, religions, « quartiers ») ; exaltation de révoltes sauvages allant à l’encontre du bien commun. Ces combats ne se positionnent pas sur le terrain des classes populaires, mais servent le combat des classes exploiteuses, modernes ou anciennes.

Nous sommes dans cette situation dangereuse, qui à certains égards rappelle les conditions de développement des mouvements fascistes dans les années 30. Et cela se déroule maintenant à l’échelon du monde. Dans cette situation de crise et de division, qui met en effervescence des catégories sociales disparates, déboussolées, certains faux prophètes, se proposent aujourd’hui, comme dans le fascisme hier, d’exciter, chauffer à blanc « tous les mécontentements », ce qui s’oppose à la construction d’un projet d’union des forces autour de perspectives d’ensemble.

Le danger est d’autant plus grand qu’il se présente masqué. Depuis des années, la régression politique et dans les idées, s’est infiltrée sans dire son nom, se présentant sous l’angle de contestations radicales mais qui s’opposent aux intérêts d’ensemble du peuple (des idées d’extrême droite ont ainsi été recyclées à l’extrême gauche). Face à ces fausses perspectives, aucune force politique ne semble mettre en avant les perspectives communes des différentes catégories populaires. (Voir dans le numéro précédent l’article portant sur les conditions historiques et politiques d’instauration du fascisme)

Le « tabou » des perspectives historiques

Si l’on considère la situation présente à l’aune de l’histoire, on s’aperçoit que la défaite subie au plan mondial par les classes populaires, ne signifie pas que les perspectives qui avaient commencé à se réaliser dans une grande partie du monde, n’aient plus d’avenir. Si l’on examine les proclamations des différentes organisations qui se réclament du socialisme ou du communisme, on a l’impression cependant que, par crainte d’évoquer le passé soviétique, il existe un « tabou » dès qu’il s’agit d’évoquer la possibilité d’instauration d’un régime socialiste [1]. Le reniement du passé obture l’avenir. La déconsidération de l’expérience soviétique condamne les aspirations des prolétaires, ceux d’aujourd’hui, mais aussi ceux qui ont lutté au XIXe siècle, au moment de la révolution de 1848, de la Commune, de la Révolution soviétique et même de la Révolution française.

Certes, du point de vue de toutes les classes réactionnaires, la condamnation du socialisme est après tout un procédé normal. Cette condamnation n’est pas nouvelle, elle se manifestait déjà au moment de la révolution de 1848, et a toujours visé à détruire l’espérance populaire. Mais il est moins normal que les organisations censées défendre le peuple, aient emboîté le pas de leurs adversaires dans cette campagne d’intimidation.

Il est vrai que la première expérience socialiste s’est déroulée dans des conditions particulièrement difficiles, dans un pays économiquement et politiquement très en retard, à peine sorti du Moyen Âge, et pour certaines parties du pays encore féodal, voire lié à des structures tribales. Dans ce contexte difficile, le formidable effort d’édification du socialisme dut s’effectuer en ayant à faire face aux attaques incessantes, directes et indirectes, de toutes les puissances capitalistes, et aussi de leurs alliés, les classes féodales. On peut comprendre que dans ces conditions, certaines libertés et valeurs démocratiques bourgeoises modernes, n’aient pu pleinement se développer, et que des mesures coercitives aient dû être exercées à l’encontre des classes qui voulaient rétablir l’ordre ancien. Tout cela doit être analysé historiquement. On peut néanmoins déjà établir que l’expérience soviétique eut un impact mondial considérable, que s’ouvrit avec elle toute une époque d’émancipation pour des peuples coloniaux et semi-coloniaux, et que dans les centres impérialistes elle contraignit les classes au pouvoir à accorder quelques avantages aux travailleurs, avantages qui sont aujourd’hui remis en cause.

Tracer une ligne claire : de la situation actuelle à un avenir possible

Pour résoudre les contradictions insolubles du capitalisme, qui périodiquement aboutissent à des convulsions générales (crises, guerres d’envergure mondiale, fascisation), il n’existe historiquement pas d’autre mode de résolution que l’instauration d’un régime socialiste. Et le capitalisme au plan économique crée lui-même certaines des conditions d’instauration de ce régime.

Le passage du capitalisme au socialisme ne peut cependant s’opérer spontanément, dans n’importe quelles conditions, à n’importe quel moment de l’histoire. S’il n’est pas possible aux classes populaires d’agir sur l’ensemble des données qui rendent cette transformation possible, elles ont la possibilité d’agir au niveau qui dépend directement des sujets humains, le niveau politique. À ce niveau politique, on se trouve à une croisée des chemins. Une même situation peut conduire à des évolutions différentes, selon les orientations qui seront dessinées. Faute d’orientation juste, la situation de crise, l’irruption chaotique des mécontentements, l’exacerbation des rivalités entre puissances impérialistes, peut conduire à une aggravation de la réaction, à un abaissement massif de la conscience, à un processus de fascisation, qui semble déjà bien entamé en plusieurs parties du monde.

Pour que la situation évolue favorablement pour les classes populaires, celles-ci doivent reconquérir une orientation indépendante de lutte, sur leur terrain, et non celui des classes, modernes ou archaïques, qui les exploitent et les oppriment partout dans le monde. Seule la reconquête d’une orientation indépendante, visant l’émancipation de toute la société, leur permettra de s’unifier historiquement. Pour ce faire, le sens de l’histoire doit être ressaisi sur l’axe passé – présent – avenir. On doit dans cet objectif, rétablir les apports de l’expérience socialiste, analyser quels furent les obstacles rencontrés, leur nature, mais aussi le pourquoi de la situation de régression actuelle, et les perspectives historiques qui malgré tout peuvent s’ouvrir pour les classes populaires.

C’est à ce travail que Germinal contribue. Et, bien que déplorant de ne pouvoir proposer de solutions immédiates, ses rédacteurs savent que, sur cette base, le regroupement se fera, même si dans un premier temps, il ne peut réunir que peu de forces. (Les articles sur « Jules Guesde et la création du Parti ouvrier français » et sur les débuts du parti bolchevique en Russie, attestent qu’il en est ainsi aux premiers moments d’une réorganisation politique d’envergure.)

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Les propositions faites par les diverses organisations politiques ne se trouvent même pas au niveau de ce qu’elles étaient il y a plus de 150 ans, au cours des années qui avaient précédé et préparé le mouvement révolutionnaire de 1848.

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1 janvier 2007

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Comment les classes populaires peuvent-elles s’organiser, se réorganiser?

1 janvier 2007

Pour éclairer cette question, Germinal publiera des données sur la formation de l’organisation des classes populaires dans divers pays du monde. Dans ce numéro et les suivants, on traitera des débuts de la formation du Parti communiste de Russie à la fin du XIXe siècle. En Russie, l’organisation politique des classes populaires s’était constituée plus tardivement que dans d’autres pays du continent européen. Dans des conditions historiques difficiles, dans un pays économiquement et politiquement en retard, ce qui devait devenir le parti communiste de Russie, sut pourtant orienter la lutte de la classe ouvrière et de la paysannerie. Ce Parti dirigea la révolution de 1917. Sous sa direction s’opéra la transformation de l’ancien empire russe des Tsars en Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), donnant un puissant soutien aux luttes populaires dans le monde, et aidant la révolution socialiste à l’emporter sur les forces réactionnaires en plusieurs pays. Le Parti communiste de Russie fut donc la cheville ouvrière de la formation d’un « camp » du socialisme, qui n’était plus régi par la “logique” du capitalisme. L’existence même de ce « camp », opposé au « camp » du capitalisme, favorisa aussi dans les pays de la périphérie le développement du caractère progressiste (du point de vue historique) des luttes conduites par des bourgeoisies nationales, contre les classes féodales et les emprises de différents impérialismes. Des avancées et des reculs marquèrent l’histoire de ce parti, qui dans un environnement hostile, parvint cependant à se maintenir au pouvoir pendant plus de soixante-dix ans. Le caractère communiste de ce parti fut toutefois soumis à des révisions néfastes, au cours des trois ou quatre dernières décennies de son existence. Le fait que dans les pays les plus avancés du capitalisme, aucun “relais” révolutionnaire ne parvint à soutenir de son propre mouvement les principes communistes, ce fait joua sans doute un rôle dans le processus général de déconstitution du communisme. On doit aussi considérer, qu’en dépit de leurs divisions, des forces du capitalisme, et aussi des forces semi- féodales, firent converger leurs efforts dans le but de briser le processus d’édification socialiste, de disloquer le « camp » socialiste, et de détruire l’URSS son bastion, qui menaçaient l’existence même de leurs régimes d’exploitation des travailleurs. Les attaques extérieures n’auraient cependant pas suffi à anéantir l’édification socialiste en URSS. Des contradictions internes encore non résolues continuaient de s’y manifester, les attaques extérieures y trouvèrent des points d’appui. À l’extérieur aussi, les forces de classe du capitalisme et des ses alliés féodaux travaillaient sans relâche à détruire les mouvements progressistes, qui se développaient dans leur propre «camp», privant ainsi le développement socialiste en URSS de tout soutien fiable. En Union Soviétique, et dans le monde entier, les perspectives communistes furent ainsi affaiblies, puis annihilées, ceci bien avant la fin officielle de l’URSS (fin 1990), faisant dépérir sa capacité d’attraction L’affaiblissement des perspectives socialistes, puis la dissolution de l’URSS, constituèrent une défaite historique pour les classes populaires du monde entier, défaite qui se traduisit aussi par la capitulation de nombreuses directions communistes, qui, pour survivre, en vinrent à se calquer sur les positions de la bourgeoisie (et plus tard même, sur celles de classes relevant de structures sociales féodales, entrées dans le circuit financier capitaliste, et plus ou moins « gauchisées »). Comme cela avait été le cas, après la Révolution française, cette défaite devait déboucher sur une période de réaction généralisée dans le monde entier, au plan des conquêtes sociales, des perspectives d’émancipation, conduisant à une soumission et une instrumentation des peuples aux forces de classes et aux idées les plus régressives. On a en a des exemples sous les yeux chaque jour. Pourtant comme ce fut le cas aussi après la fin de la phase ascendante de la Révolution française, la réaction ne pourra pour toujours triompher. Les perspectives historiques, ouvertes par ces deux grandes révolutions ne peuvent à long terme être éradiquées et effacées.

Genèse et formation d’un parti de la classe ouvrière en Russie

La création d’un parti, qu’il s’agisse de celui de la classe ouvrière ou d’autres classes, ne ressort pas d’une simple décision. On ne décrète pas un beau jour: « nous sommes le parti ». C’est par un processus de longue haleine, au travers de luttes pratiques et théoriques, de tâtonnements, d’obstacles à surmonter, que se forgent les conditions d’une unification de classe, qui toujours repose sur la relation établie entre le mouvement objectif et une orientation. Sur la base du mouvement ouvrier qui se développait et des petits groupes marxistes russes des années 1880, un Parti communiste naquit ainsi en Russie, en 1896. Sa première dénomination était le POSDR (Parti Ouvrier Social-démocrate de Russie), devenu en 1912 le PCB (Parti Communiste bolchevik) de Russie, puis PCUS (Parti Communiste de l’U.R.S.S.) en 1922.

Les éléments de constitution de l’organisation politique

Au cours des trois décennies qui ont précédé la révolution de 1917, ce parti de la classe ouvrière a grandi et s’est fortifié, dans une lutte contre tous les courants nuisibles à la cause des ouvriers et de la paysannerie. Il s’est fondé et développé sur la base d’une orientation politique, s’élaborant sur la base de la théorie marxiste et d’une prise en compte les conditions propres de la Russie à l’époque de l’impérialisme. C’est avec un tel parti que la lutte de la classe ouvrière et de la paysannerie fut menée, d’abord contre le tsarisme (avec les deux révolutions démocratiques bourgeoises de 1905 et de janvier 1917), puis pour le socialisme, avec la révolution d’octobre 1917. On traitera dans ce numéro des premières ébauches de constitution d’une organisation politique de la classe ouvrière, de 1880 à 1895, et des conditions au sein desquelles elle s’est constituée. Les éléments de constitution de l’organisation politique de la classe ouvrière se sont d’abord développées séparément. D’un côté, les ouvriers commençaient à s’associer à l’échelle de leur lutte immédiate contre les capitalistes. D’un autre côté, les premiers petits groupes marxistes qui se constituaient, n’étaient pratiquement pas liés au mouvement ouvrier. Ce n’est qu’en 1895, que commença à se réaliser un début de fusion entre le mouvement ouvrier et le marxisme, de façon encore restreinte. Sur cette base put se former un véritable parti communiste.

L’évolution des conditions économiques et sociales en Russie

La Russie était entrée plus tard que d’autres pays d’Europe dans la voie du développement capitaliste. Dans les années 1850-1860, l’économie féodale et la noblesse terrienne y dominaient encore. Avec une tel mode d’organisation sociale, l’industrie ne parvenait pas à prendre un grand essor. Pour se développer, l’industrialisation nécessitait l’abandon du servage. En 1861, le gouvernement tsariste, affaibli par une défaite militaire (contre les puissances capitalistes franco-anglaises, alliées aux Turcs), et effrayé par les révoltes paysannes contre la noblesse terrienne, fut contraint d’abolir le servage. Après cette abolition cependant, les paysans continuaient à subir l’oppression des propriétaires fonciers qui les saignaient à blanc. La paupérisation des masses paysannes s’aggravait et contraignait les paysans « libres » à se faire embaucher dans les fabriques et les usines, où ils étaient durement exploités et opprimés. Avec l’abolition du servage, le développement du capitalisme industriel fut assez rapide, et avec lui le nombre et la concentration des ouvriers s’accrut. Dans les années 1890, les ouvriers des fabriques se formèrent en prolétariat industriel moderne dans de grandes entreprises capitalistes. Avec ces grands regroupements, leur combativité se trouva renforcée. Comme dans tous les pays capitalistes cependant, les années d’essor furent suivies d’années de crise, avec leur cortège de chômage et de misère, crise résultant des contradictions qui sont à la base de ce régime. Malgré le développement de l’industrie, la Russie restait encore un pays agraire, économiquement arriéré, où dominait la petite exploitation paysanne à faible rendement. à la campagne cependant, le capitalisme progressait, entraînant une différentiation et une décomposition de la paysannerie. Tandis que beaucoup de paysans étaient ruinés, une couche supérieure se développait, celle de la bourgeoisie rurale, les koulaks, qui exploitaient et opprimaient des paysans, de plus en plus pauvres. Au plan politique, il n’y avait pas d’institutions démocratiques, pas de capacité d’expression politique. Les ouvriers et les paysans en Russie n’avaient à cette époque aucun droit politique. à la moindre révolte, ils étaient matraqués par la police et les cosaques, au service de l’autocratie tsariste. La bourgeoisie libérale se trouvait aussi soumise à ce joug autocratique.

Le développement des premières associations de lutte des ouvriers

Dès les années 1870-1880, la classe ouvrière de Russie se « réveilla » et engagea des luttes contre les capitalistes. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient extrêmement pénibles. Ils commencèrent à se concerter entre eux pour présenter des revendications communes. Lors de leurs premières grèves, comme cela avait été le cas dans les plus anciens pays capitalistes, il leur arrivait de briser les machines, saccager des comptoirs patronaux. Mais certains ouvriers plus avancés commençaient à comprendre que pour lutter efficacement, il fallait s’organiser plus largement. De premières associations ouvrières se constituèrent, vite détruites par l’autocratie tsariste. En 1878, fut fondée à Petersbourg une Union des ouvriers russes du Nord, dont le programme s’inspirait des partis ouvriers de pays plus avancés d’Europe (économiquement et politiquement), ceux qui s’étaient regroupés dans la « Première Internationale », où Marx avait joué un rôle éminent. Cette Union s’assignait pour but final la révolution socialiste, le «renversement du régime politique et économique de l’état». Les buts immédiats étaient la conquête de droits politiques (liberté de parole, de presse, de réunion…), la limitation de la journée de travail. L’Union des ouvriers russes du Nord, qui groupait 200 membres et des sympathisants, fut détruite par le gouvernement tsariste. Le mouvement ouvrier continuait pourtant de grandir, gagnant de nouvelles régions. Dans les années 1880, plus de 48 grèves et 80 000 grévistes pouvaient être recensés sur cinq ans. En 1885, préparée et organisée par des ouvriers éclairés, eut lieu une puissante grève, dans une grande entreprise, qui comptait 8 000 ouvriers et où les conditions de travail étaient très mauvaises. Cette grève (contre la baisse des tarifs et les amendes) eut une grande importance dans l’histoire du mouvement révolutionnaire. La grève fut réprimée par la force armée, plus de 600 ouvriers furent arrêtés. Mais d’autres grèves éclatèrent, et le gouvernement tsariste, effrayé par la progression du mouvement ouvrier, fut contraint de promulguer une loi répondant pour partie aux revendications des ouvriers. L’expérience de ces grèves fit comprendre que l’on pouvait obtenir des résultats par une lutte organisée. Toutefois le mouvement restait encore sans orientation politique d’ensemble.

Les petits cercles, la diffusion du marxisme en Russie et la lutte contre le « populisme »

Au moment où les luttes des ouvriers contre leurs conditions de travail et de vie, commencent à se développer, l’activité politique révolutionnaire n’était pas sous influence marxiste, mais sous influence des « populistes* » adversaires du marxisme. Leur travail d’agitation se concentrait sur la paysannerie qu’ils considéraient comme l’embryon du socialisme. Ils pensaient que le capitalisme ne se développerait pas en Russie, ni le prolétariat. Ils ne considéraient pas la classe ouvrière comme classe d’avant-garde et voulaient arriver au socialisme sans elle, ils l’empêchaient de former un parti indépendant. Ils pensaient aussi que ce sont les individualités d’élite, les « héros », qui font l’histoire. En fonction de cette conception, ils imaginaient renverser le tsarisme avec leurs seules forces, sans le peuple, par des actions d’éclat. Ils croyaient que la lutte révolutionnaire peut être menée par le terrorisme, par des attentats. Or, il n’était pas possible par ces moyens de renverser l’autocratie tsariste, ni d’anéantir la classe de la noblesse terrienne, qui ne se réduisent pas à des individus. Leurs conceptions politiques comme les actions qu’ils menaient entravaient l’initiative révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie. Luttant contre ces conceptions nuisibles, un premier groupe marxiste russe prit naissance en 1883, Libération du travail. Ce groupe était organisé de l’étranger par Plékhanov, un intellectuel qui avait dû se réfugier à Genève, pour échapper aux persécutions tsaristes. Auparavant, Plekhanov avait participé au mouvement « populiste », mais lors de son émigration, ayant pris connaissance du marxisme, il rompit avec ce « mouvement populiste » et contribua au grand effort de traduction et de diffusion du marxisme en Russie. La théorie de Marx établissait en effet que le capitalisme créait son propre fossoyeur, le prolétariat, que celui-ci devait prendre conscience de ses forces, s’unir contre la bourgeoisie, que le prolétariat industriel (bien que moins nombreux à l’époque en Russie que le prolétariat paysan) pouvait rallier autour de ses perspectives d’autres catégories populaires, pour édifier une société d’où serait bannie l’exploitation d’une classe par une autre. Sur la base d’une analyse des contradictions du capitalisme, le marxisme posait que la classe ouvrière devait jouer un rôle d’avant-garde, qu’il fallait donc construire une organisation pour unifier les forces, éclairer la classe ouvrière contre les fausses perspectives du « populisme ». Le groupe Libération du travail fut le premier à engager la lutte contre les conceptions erronées des «populistes», montrer les torts qu’ils causaient au mouvement révolutionnaire. Plékhanov joua un rôle essentiel dans sa réfutation théorique, point par point, des conceptions «populistes». Ses écrits compromirent leur influence auprès des intellectuels révolutionnaires. La déroute idéologique des « populistes » n’était toutefois pas complète. Après l’écrasement de leur parti, Narodnaïa Volia (La volonté du peuple), les «populistes» renoncèrent à leur lutte contre le gouvernement tsariste et prêchèrent la réconciliation avec lui. Ils devinrent dans les années 1880-90 les porte-parole des intérêts de la bourgeoisie rurale, des koulaks. Ayant joué un grand rôle pour l’orientation générale de la lutte politique, le groupe Libération du travail commit cependant des erreurs importantes. Dans son premier projet de programme, il admettait encore, comme les «populistes», la tactique de la terreur individuelle. Plekhanov, pour sa part, ne voyait pas bien le rôle que pouvait jouer la paysannerie et considérait la bourgeoisie libérale comme un appui possible pour la révolution. Le groupe Libération du travail, comme les groupes marxistes, n’étaient alors pratiquement pas liés aux ouvriers. Il ne s’agissait que de petits cercles sans relation avec les mouvements de masse. On en était encore, comme l’indiqua Lénine, à un «processus de développement utérin». C’est en 1895, avec l’activité de Lénine, et du petit groupe L’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière à Petersbourg, que commencera à se résoudre la question de la fusion du mouvement ouvrier avec le marxisme, base pour la formation d’un parti communiste.

suite au prochain numéro

*Le mouvement « populiste » de l’époque, en Russie, ne correspond pas à ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de“populisme”. Les populistes Russes détournaient l’attention des travailleurs de la lutte de classe contre l’ensemble du régimed’exploitation, en commettant des attentats contre des représentants isolés des classes oppresseuses, sans aucun profit pour la révolution. Ils imaginaient que les individualités d’élite, les “héros” seuls font l’histoire, et non les classes et la lutte de classes. Ils empêchaient aussi la classe ouvrière de s’organiser de façon indépendante et de comprendre le rôle dirigeantqu’elle devait jouer dans la société. Ils s’opposaient opiniâtrement à la diffusion du marxisme auprès de la classe ouvrière.

Ne criez plus: à bas les communistes !

1 janvier 2007

Poème de Pierre LACHAMBEAUDIE (1806-1872)

Quoi ! désormais tout penseur est suspect !
Pourquoi ces cris et cette rage impie ?
N’avons-nous pas chacun notre utopie
Qui de chacun mérite le respect ?
Ah! combattez vos penchants égoïstes
Par les élans de la fraternité ;
Au nom de l’ordre et de la liberté,
Ne criez plus: à bas les communistes !
Pour qui ces mots seraient-ils odieux:
égalité, communisme, Espérance,
Quand chaque jour de l’horizon s’élance
Pour tout vivant un soleil radieux !
Ah! croyez-moi, les cruels anarchistes
Ne sont pas ceux que vous persécutez ;
ô vous surtout, pauvres déshérités,
Ne criez plus: à bas les communistes !
Amis, la terre a-t-elle pour les uns
Des fruits, des fleurs; des ronces pour les autres !
D’un saint travail devenons les apôtres :
Tous les produits à tous seront communs,
Rassurez-vous, esprits sombres et tristes :
La nuit s’envole, espérons un beau jour;
Si vous brûlez d’un fraternel amour,
Ne criez plus: à bas les communistes !

Quand la conscience se joint à la révolte…

1 janvier 2007

J’ai aujourd’hui 27 ans, je n’ai pas pour l’instant de situation stable.
Mon père était régleur de machine et ma mère plieuse dans la reliure industrielle. J’ai deux frères aînés. Ils sont ouvriers eux aussi. Toute ma famille, à une ou deux exceptions près, est ouvrière. Nous habitions dans un quartier populaire de la banlieue sud de Lyon.
A la maison, on ne parlait pas beaucoup. Mon père travaillait dur à l’usine. Ma mère encore plus parce qu’elle faisait double tâche: son travail de l’usine et son travail à la maison. Je l’aidais le samedi matin à passer l’aspirateur. Mes frères eux, ne levaient pas le petit doigt et mon père « mettait les pieds sous la table ». « Le ménage, c’est le travail de la femme », dit-elle encore aujourd’hui, à moitié convaincue, car je sais qu’elle appréciait mon aide.
Pendant qu’elle faisait le linge et repassait, mon père jardinait sur le terrain de mon grand-père. Celui-ci avait une maison qu’il avait construite de ses mains. Faut dire qu’il avait eu un petit peu d’argent parce qu’il avait été petit chef dans son entreprise. Il est mort en 1984, de vieillesse, mais quand même bien abîmé par le travail.
Du côté de mon père, ils sont un peu paysans. Je veux dire par là qu’ils élèvent des bêtes et cultivent un peu pour leur consommation personnelle. A la maison, on avait souvent des légumes, des fruits, des œufs frais, et parfois même de la viande. C’était bien.
Peut-être est-ce lié au milieu paysan, mais dans la famille de mon père — il a trois frères et une sœur — on buvait beaucoup. Tout le monde. Les hommes, les femmes, et les enfants. C’était « le blanc du matin », le rhum dans le café, le vin à midi et le soir, les apéritifs à toutes les heures de la journée, les digestifs, la bière, etc. Mon père buvait beaucoup, même quand il était seul. Je ne sais pas s’il avait toujours bu, ou si à une époque de sa vie, il avait « rencontré » des raisons de boire.
Du côté de ma mère — elle a onze frères et sœurs — on boit beaucoup aussi. Mais pas elle. Elle en a trop souffert à la maison. Moi aussi. étant plus jeune, mon père, le week-end, m’emmenait faire la tournée des bistrots. Il me payait des parties de flipper pendant que lui « tenait le comptoir ». Je voyais son état se dégrader d’heure en heure, et je ne pouvais rien faire. J’étais terrifié quand il conduisait la voiture. Par chance, on n’a jamais eu d’accident. A cause de l’alcool, ma mère le quittera plus tard, lorsque j’ai eu 20 ans. Il mourra à l’âge de 65 ans, à cause de l’alcool et de la cigarette disent les médecins. Mais peut-être aussi pour d’autres causes, l’usure au travail, la misère morale d’une vie sans perspectives.
Ce que je vivais, beaucoup autour de moi le vivaient aussi. Mes amis, mes voisins, mes cousins. Je vivais dans ma petite bulle: le quartier, avec « mes problèmes ».
Mes parents ne m’ont jamais rien expliqué sur la politique. Mon père râlait devant la télé quand il regardait les infos. Le reste du temps, il dormait soit de fatigue, soit parce qu’il avait trop bu, le plus souvent, les deux. Je ne me suis pas demandé alors s’il avait eu des rêves d’une vie meilleure, d’un monde meilleur, si à une période de l’histoire il avait eu de l’espoir.
Ma mère n’a pas pu aller à l’école longtemps. Elle avait beaucoup de frères et sœurs et elle faisait partie des aînés. Elle a commencé à travailler à quatorze ans, parce qu’il «fallait manger». Etant plus petite, elle faisait du porte à porte pour vendre le poisson que mon grand-père péchait dans le Rhône. Ça faisait quelques sous.
Elle nous a toujours dit à mes frères et moi, que sa grande fierté était ses enfants. J’ai toujours su qu’elle disait ça parce qu’elle pensait avoir raté sa vie avec mon père. C’est la peur de se trouver seule avec trois enfants qui l’a empêchée de le quitter plus tôt. Elle s’était mariée jeune pour quitter « le poids » de sa famille, mais c’était pour porter un autre fardeau. C’est seulement après la rupture de trente-deux  ans de mariage qu’elle a commencé à vivre.
Les « leçons politiques » que j’ai pu recevoir de mes parents, je crois que c’est en regardant leurs conditions de vie et comment ils se comportaient socialement. Ils n’étaient peut-être pas très instruits, mais avaient des principes forts. Celui entre tous qu’il nous fallait respecter était le travail. Ils nous ont toujours dit à mes frères et moi: « Si vous ne voulez pas aller à l’école, d’accord, mais vous irez ! On ne veut pas vous voir traîner ». Mes deux frères ont commencé à travailler à l’âge de seize ans. Ils ont toujours travaillé, et pour eux, c’était et c’est toujours la seule façon d’être digne: gagner son pain en travaillant. Heureusement, ils ont eu la chance de ne jamais être au chômage.
À cette époque de ma vie, je crois que je ne connaissais pas le terme de « classe sociale », d’ailleurs qui en parlait encore ? Le monde existait, j’étais dedans et je me laissais porter. Et pourtant, je me suis souvent posé des questions dès mon enfance: Si le travail c’est la vie, pourquoi ne procure-t-il pas le bonheur ? Pourquoi ce sont les honnêtes gens qui payent et les malhonnêtes qui encaissent ?
Pourquoi les riches sont riches, et pourquoi les autres restent pauvres ? Pourquoi mon père, comme beaucoup d’autres, se détruit à petit feu avec de l’alcool ? Pourquoi mes copains, mes voisins sont dans la même condition que moi ? etc. Je me posais des tas de questions sans pouvoir y répondre. Dans ma tête, c’était tout embrouillé.
Puis, de par mes fréquentations extérieures, j’ai cherché des réponses dans la religion, mais je n’y ai rien trouvé, ou du moins, cela ne m’a pas convenu. Je constatais que face à des conditions de vie difficile, parfois sans issue, il y avait ceux qui allaient chercher refuge, comme mon père, dans l’alcool, et puis les autres, dans la religion.
En fait, il a fallu que je fasse de la musique pour comprendre que je subissais les effets du régime social dans lequel nous vivons: le capitalisme. Et que pour comprendre ces effets, il fallait remonter jusqu’aux causes. Tout cela, personne dans mon entourage n’était capable de me les expliquer. Il m’a fallu rencontrer un élément déclencheur, une rencontre  et une motivation.

Sentiment de « révolte » et théorie révolutionnaire. Une rencontre.

J’ai toujours aimé la musique. Grâce à elle, je pouvais « changer d’air ». J’ai été, si on peut dire, « éduqué musicalement » par mon grand frère. Bien qu’il m’ait foutu quelques raclées gratuites « pour m’endurcir », aujourd’hui, je le remercie de m’avoir baigné dans la « funky music ». A travers elle, j’ai vite accroché au rap.
Quand le rap est arrivé, ça a été foudroyant. Des types décrivaient leur condition de vie en musique, parlaient de la société, critiquaient le système… Ça a été le déclic. Il fallait que j’en fasse, parce que j’avais des choses à dire.
Avec des amis, on a formé un groupe. On cherchait une salle de répétition. On a été accueilli dans une association. Le responsable était un fervent défenseur de l’éducation populaire. J’ai appris par la suite que c’était aussi un militant qui, avec quelques autres, n’avait pas renoncé à défendre les principe du marxisme et de l’émancipation historique du peuple. Il participait à la rédaction de Germinal.
Sa rencontre a été décisive. Son objectif était la formation du citoyen, sur la base d’une claire conscience politique et sociale. A cette époque, je n’avais qu’une notion vague de la politique, de la société. Pour moi, ça se limitait à: « il y a des riches et des pauvres ». Les premiers nous gouvernent, et moi, je fais partie des seconds.
J’avais une vague notion de classe qui relevait plus du réflexe que de la conscience réelle. La politique pour moi, n’était qu’une bagarre de politiciens où l’on n’y comprenait rien. Tous pourris, la loi de la jungle où le plus fort arrive le premier.
Je ne me souviens plus exactement des phrases, des questions, qui m’ont permis de m’orienter, mais elles devaient ressembler à : « Si tu veux critiquer la société, encore faut-il la connaître et avoir des arguments. Pour cela, il faut t’instruire. La politique, c’est la science qui régit la vie publique. C’est elle que tu dois étudier. »
C’est par cette voie que je me suis intéressé à la politique. C’est le rap qui m’y a conduit, via cette rencontre.
Puis, finalement, ce sont la lecture et l’étude qui ont tout changé. C’est la prise de conscience que la société existe uniquement parce que ce sont les hommes qui l’ont créée. Donc, si elle ne va pas, on peut la changer. Il n’y a pas de fatalité.
Je pense que c’est le fait de comprendre que l’on peut être maître de sa vie et changer la société qui m’a motivé.
Parce que celle dans laquelle je vivais ne me plaisait pas. Pour moi, il y avait trop d’injustice, trop de contradictions, et on voulait me faire croire à trop de fatalisme: le travail dur sans reconnaissance et uniquement alimentaire, l’alcoolisme, des vies sans saveur, etc. Et tout ça, tu pouvais le multiplier par le nombre de familles autour de moi et le multiplier par le nombre de quartiers dans toutes les villes de France et puis par toutes les villes du monde, le schéma se répétait et se répète encore.
Alors, j’ai donc commencé à lire des livres. Mais pas n’importe lesquels. Des livres avec un contenu social, un contenu politique. Des livres qui me permettraient de comprendre le monde dans lequel je vivais. Des livres qui parlaient de ma vie, comme de la vie de beaucoup d’autres que moi. Qui ne sont pas partis en vacances étant enfant, qui ont subi les frustrations de leurs parents, qui ont vécu les périodes de chômage des parents, qui ont perdu leurs parents au boulot, qui ont vu leur mère faire double tâche, etc. Je n’avais jamais lu un livre entier jusqu’à l’âge de vingt ans.
Un roman m’a d’abord percuté : la Mère de Maxime Gorki. Parce que c’est un témoignage d’une époque de grands bouleversements, une époque offrant de nouvelles perspectives. Parce qu’à un moment donné dans l’histoire, le peuple a pris le pouvoir. Et puis, les personnages dans ce roman m’étaient assez familiers….
Mais cette première lecture n’était pas suffisante. Parce qu’elle n’allait pas au bout de l’explication, ce livre n’était qu’une illustration d’une époque. C’est le Manifeste du parti communiste de Karl Marx qui m’a convaincu. Parce qu’il contient une orientation claire et sans ambiguïté. On y parle de classes sociales et de lutte de classes. Cela m’a tout de suite éclairé. Les problèmes y sont posés à l’endroit et sans embrouilles. Les contradictions sociales sont posées clairement. Il m’a fallu un effort intellectuel pour comprendre quelques bases. Mais je sais que dans la vie, rien ne se donne. Encore moins la connaissance et le savoir. Alors j’ai lu et étudié.
Aujourd’hui, quelques années sont passées. Chaque jour je suis moins ignorant que la veille. Pourquoi ? Parce que je lis et j’étudie le marxisme. Et d’autres choses encore, l’histoire, les grandes théories politiques, mais aussi des romans, lorsqu’ils touchent à des problèmes, des conflits qui affectent les individus et la société.
Nous sommes dans une période sombre, c’est vrai. On a l’impression, ou on veut nous donner l’impression, qu’aucune perspective d’avenir ne s’ouvrira plus jamais pour le peuple. On essaie de le détourner de ses véritables intérêts, de le faire communier avec les classes qui l’exploitent et l’oppriment. Mais le peuple reste la force historique de la société, il pourra reconquérir sa force politique, se réorganiser, l’histoire l’a déjà prouvé. Pour cela, il faut une conscience claire des conditions de sa lutte et de ses buts. Je milite pour y contribuer.

Réflexions autour du mot fascisme

1 janvier 2007

Aujourd’hui, le fascisme est toujours évoqué en rapport aux courants d’extrême droite. Ce qui ne permet pas de comprendre comment s’est présenté le fascisme historiquement, et comment il pourrait se présenter aujourd’hui. Du point de vue historique en effet, les fascismes les plus marquants (le nazisme allemand notamment) se sont présentés comme « révolutionnaires » et « anti-capitalistes », voire comme « anti-impérialistes », et non comme « réactionnaires » ou « d’extrême-droite ». Il a fallu plusieurs années de destructions pour que des populations abusées aient mis au jour les véritables objectifs des organisations fascistes, par leurs luttes et le développement de leur conscience. Pour ce qui touche à l’utilisation du mot fascisme, la situation aujourd’hui se présente différemment. Comme ce mot a laissé un mauvais souvenir, qu’on a bien compris que le fascisme n’était nullement « révolutionnaire » ou contre le capitalisme, les processus de fascisation ne peuvent plus se développer sous ce nom. Comme hier pourtant, et pour tromper les peuples, les processus de fascisation peuvent se déguiser, sous les formules de « l’anticapitalisme » ou de « l’anti-impérialisme ». Cela n’est pas nouveau. Les différents fascismes ont toujours pratiqué le détournement et le retournement du vocabulaire. On peut ainsi encore se laisser prendre, surtout dans le cadre de la désorientation politique actuelle, baisser la garde, être séduit par des mots, des formules, qui cachent les véritables objectifs poursuivis. Pour ne pas être abusé, il est nécessaire de déceler les traits spécifiques qui permettent de reconnaître ce qu’est le fascisme, quand il ne se présente pas sous son nom. Et, bien qu’il n’existe pas à ce jour de véritable théorie du fascisme, on doit essayer de dégager des éléments de caractérisation, historiques et politiques, qui signalent qu’un processus de fascisation est en cours, ou qu’on a à faire à des régime fascistes (toujours sans oublier que le fascisme ne se réduit nullement à des organisations se revendiquant de l’extrême droite).

Caractérisation historique : Le fascisme, manifestation d’un nœud de contradictions à l’époque du capitalisme impérialiste

On ne peut pas identifier le fascisme à la folie ou à la méchanceté des hommes (ou d’un seul homme), comme certains « spécialistes » ont pu le faire croire. Le fascisme se développe en raison de déterminations générales, dans des conditions propres à une période historique. Si l’on observe l’histoire, les processus de fascisation et le fascisme se positionnent à l’intersection de deux catégories de contradictions : — des contradictions de classes: contradictions sociales entre la classe bourgeoise et la classe prolétarienne, sans oublier les contradictions au sein des différentes classes et les contradictions de type ancien (qui peuvent mobiliser des classes liées à des structures plus ou moins «féodales» — recyclées ou non dans les circuits capitalistes). ; — des contradictions entre puissances: rivalités, directes ou indirectes, pour le partage et le repartage des zones d’influence mondiales. Parvenue à un certain degré d’acuité, la conjonction entre ces deux catégories de contradictions, induit sous des formes diverses, une tendance générale à la réaction et à la fascisation, dans divers pays du monde. Mais cette tendance ne s’impose pas à n’importe quel moment, ni avec la même force partout. Cela dépend des conjonctures historiques. Cela dépend aussi des capacités de résistance et d’organisation politique des différents peuples, de leur histoire propre. Qu’un régime fasciste (ou apparenté) parvienne ou non à s’imposer, on constate que lorsque les deux catégories de contradictions s’aggravent (comme dans la période de l’entre deux guerres: crise économique et sociale et tensions exacerbées entre puissances), les classes dominantes cherchent à restreindre ou annihiler toute possibilité d’expression politique des classes populaires, cherchent à déconstituer leurs formes d’organisation politique, par la manière forte ou par la séduction. Les processus de fascisation révèlent en fait un état de crise profond des régimes en place, une faiblesse historique de la classe bourgeoise, qui ne parvient plus à maintenir démocratiquement ses alliances avec les classes laborieuses. Dans les pays encore partiellement féodaux, ils révèlent une même faiblesse historique des bourgeoisies nationales, qui par crainte des masses populaires, ont laissé à des classes féodales ou pré-féodales, le soin de verrouiller la société. Le libre déploiement de tels processus révèle aussi la faiblesse ou l’insuffisance de la force organisée du peuple, qui n’a pu résister aux entreprises conjointes de l’intimidation et de la séduction.

Caractérisation politique : Le fascisme et la dissolution de l’expression politique des classes populaires

À côté de la violence et de la terreur, tout processus de fascisation (quel que soit le nom qu’on lui donne), tend à « flatter » les différentes fractions du peuple, Profitant de leurs difficultés et de leur malaise, il tend à les enfermer dans des « identités » catégorielles ou partielles (de « race », « d’ethnie », de religion…). Cette « flatterie » identitaire conduit les exploités à se diviser, à lutter les uns contre les autres, à détruire leur unité de classe, au profit d’une imaginaire communion avec les classes qui les oppriment (en mettant en avant une prétendue « communauté » de « race » ou de « culture »). Dans ce contexte d’aggravation des contradictions, les classes dominantes (bourgeoisie, ou féodaux entrés dans les circuits financiers capitalistes), doivent pour leur propre survie, empêcher l’unification politique du peuple, ou décomposer cette unité quand elle avait été forgée. Il leur faut interdire aux classes populaires de contester la base du régime économique, de se donner pour but la réalisation d’une société meilleure pour le peuple (le socialisme). Si, au cours de l’entre deux guerres, on voulait empêcher les classes populaires de suivre l’exemple soviétique, aujourd’hui, on leur impose l’idée que leur objectif d’émancipation est irréalisable, ou fondamentalement mauvais. Toutes les fractions des classes dominantes ne deviennent pas pour autant « fascistes », mais un certain accord se réalise lorsqu’il s’agit de dissoudre l’organisation politique des classes populaires et leurs perspectives historiques. Comme les régimes bourgeois traditionnels, le fascisme, qui peut se présenter comme « anti-capitaliste », ne vise pas à détruire les fondements du capitalisme, pas plus que ceux des autres régimes d’exploitation. Il vise seulement, cette fois-ci de façon radicale, à interdire toute possibilité d’expression des contradictions de cette base, toute expression politique de la lutte des classes populaires. Les tenants du fascisme ne veulent pas s’attaquer aux formations sociales fondées sur des antagonismes de classes, et à la lutte qui en résulte. Ils ne dénient pas toute forme de lutte de classe, bien au contraire. Ils cherchent à radicaliser le combat des classes dominantes, en faisant régresser les formes politiques qui avaient permis au peuple de s’organiser, de poursuivre un but commun. (Ces formes avaient d’ailleurs aussi permis à la bourgeoisie révolutionnaire de poursuivre ses propres buts il y a deux siècles). Ce que les tenants du fascisme tentent de supprimer, détruire, décomposer, c’est l’expression politique générale de la lutte des classes populaires, plus spécialement celle de la classe ouvrière. Lors des processus de fascisation, puis du fascisme, cette décomposition des cadres d’expression politique se concrétise : — par la dissolution (ouverte ou masquée), des formes politiques modernes: république, démocratie, liberté d’expression, puis par leur destruction ; — par la décomposition (ouverte ou masquée) des organisations politiques des classes populaires, puis par leur destruction. Au cours des processus de fascisation, les modes de regroupement politique des classes populaires sont empêchés ou affaiblis, leurs forces «désassemblés». Certaines organisations bourgeoises ou petites-bourgeoises, peuvent en subir le contrecoup. Ceci au profit d’autres formes de regroupements: formes corporatives, formes locales ou communautaristes, avec mise en avant d’identités partielles, ethniques ou culturelles, contre l’unité de classe. Le processus de décomposition s’effectue selon deux voies combinées : — par la séduction: flatterie identitaire, et parfois par «l’achat» des populations au moyen d’avantages immédiats. — par l’oppression spirituelle, l’intimidation (physique et idéologique), puis par la terreur. Ces deux voies sont intimement liées. Il faut bien voir que la violence ne s’impose pas toujours sous l’angle de la violence physique, surtout au début. Mais il y a violence quand on veut décomposer ou détruire ce qui permet au peuple de s’organiser, de s’unir, de lutter pour le bien commun.

Caractérisation «impérialiste» : Le fascisme et la volonté de faire adhérer le peuple aux ambitions de « son » impérialisme, contre une hégémonie rivale

Les classes ou fractions de classes qui visent, par la fascisation ou le fascisme, à dissoudre ou détruire les organisations politiques du peuple, cherchent aussi à faire adhérer l’ensemble de la population à leurs ambitions. Pour ce faire, leur propagande dénonce presque exclusivement les impérialismes concurrents, ceci sous diverses « étiquettes » de droite comme de gauche. Une telle propagande, pour mieux combattre les rivaux, peut même avoir recours à des formules d’apparence marxiste : « l’anti-capitalisme », « l’anti-impérialisme » », en dénaturant le sens de ces formules, les coupant de la théorie qui leur sert de fondement. Il faut rappeler qu’au cours de l’entre-deux-guerres, le fascisme s’est imposé dans les pays capitalistes qui revendiquaient un repartage des zones d’influence mondiale à leur profit (Italie, Allemagne, Japon), contre les puissances en place (Angleterre, États-Unis, France). Il faut rappeler, car on l’a oublié, que ces puissances fascistes, pour rallier d’autres puissances à leur cause, ou pour tenter de séduire leurs populations, dénonçaient dans leur propagande le communisme, mais aussi « le capital international » ou la politique des rivaux capitalistes (notamment « l’impérialisme » anglo-saxon ou « l’hégémonisme américain »). Pour parvenir à leurs buts mondiaux, ces régimes fascistes s’efforçaient en effet de constituer des blocs à l’échelon d’un continent, en soumettant d’autres nations, afin de battre l’hégémoniste adverse. Aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’il en est encore ainsi, qu’on travaille à enrôler les masses derrière son propre « camp » contre l’empire rival, qu’on oublie que « l’essence » de l’impérialisme, c’est la rivalité entre puissances mondiales (oubli qui se manifeste au sein même de courants qui se réclament du marxisme). Pour faire adhérer les masses à la cause de « leur » impérialisme (aujourd’hui à l’échelon d’un continent), la propagande s’est avérée, et s’avère, un moyen très efficace. Les principes de violence et de séduction sont à l’œuvre ici aussi. Comme l’indiquait le dirigeant fasciste-nazi, Adolphe Hitler, la propagande s’adresse à tous les mécontents, à la masse la moins éduquée (politiquement). La propagande ne cherche pas à élever leurs facultés rationnelles, la conscience, mais au contraire à mobiliser « les ressorts des passions fanatiques ». De plus, pour ne pas éparpiller les forces combatives contre des ennemis multiples, il recommandait que l’attention soit concentrée, par amalgame, sur un seul ennemi (ainsi, selon lui, la figure du juif devait regrouper toutes les figures des ennemis de la puissance impérialiste allemande: les communistes, la finance internationale, l’hégémonisme américain, la tradition nationale révolutionnaire française, etc.).

Etre vigilant face aux fausses orientations qui aggravent la situation de tous les peuples

Ces quelques éléments de caractérisation du fascisme, et des processus de fascisation, sont bien entendu insuffisants, pour être à même de déceler, à coup sûr, si aujourd’hui encore le danger se révèle imminent. Quelques évolutions récentes doivent cependant nous rendre vigilants. N’observe-t-on pas depuis quelques décennies une décomposition de la nation républicaine en France, une déconstitution des organisations politiques populaires, la mise au ban de leurs perspectives historiques d’émancipation, la valorisation des regroupements communautaires, l’appel « aux passions fanatiques », les atteintes à la liberté d’expression, la diabolisation du communisme, mais aussi d’un seul impérialisme (le rival américain), la grande discrétion à l’égard des buts impériaux poursuivis au nom de la « construction européenne » ? À chacun de réfléchir, en se fondant sur la raison, en éclairant sa conscience par le recours à l’étude, l’analyse. Et non en restant soumis à des réflexes, des « passions fanatiques », comme on y est incité lors de tout processus de fascisation.

Pourquoi aujourd’hui s’engager politiquement? (témoignage)

1 janvier 2007

Il m’est arrivé de rencontrer des militants d’une autre génération. Ils parlaient d’une époque où l’on était fier de défendre les positions de la classe ouvrière, où des perspectives d’avenir s’ouvraient: sur un monde d’où serait bannie l’exploitation de l’homme par l’homme. En discutant avec eux, il me semblait que si à cette époque, la vie était encore dure pour les travailleurs, du moins avaient-ils une conscience claire du sens de leur lutte, des buts historiques qu’ils poursuivaient. Aujourd’hui, comme certains ouvriers le disent: « l’avenir est tout noir », « il n’y a même plus d’avenir », « c’est comme si on était tombés dans un trou sans fond ». Certains pensent aussi: « on ne sait plus où on va », « on ne comprend plus la situation », « ni pourquoi il est bon de se mobiliser », « on n’a plus de relais politique pour orienter les luttes ». Je suis née dans ce monde-là, celui où l’espérance paraît avoir disparu pour la majorité, pour le peuple. Un monde où il est devenu très difficile de comprendre les enjeux nationaux et internationaux. Un monde, où le peuple, désorganisé, désuni, ne parvient pas à « voir » où est le bien commun, que pourtant il cherche. Parce que chacun se trouve isolé, contraint de lutter pour lui-même, pour sa survie immédiate. Cette difficulté à agir sur la société dans laquelle nous vivons, tient en partie à ce que nous ne parvenons pas à comprendre à quelles « lois » elle obéit, pourquoi cela a changé par rapport au monde d’il y a trente ou cinquante ans. Cela provoque chez la plupart d’entre nous un sentiment d’impuissance. Pourquoi s’impliquer dans la vie politique, si on ne sait pas ce qu’il faut faire, comment agir, si ça ne sert à rien. Ce témoignage a pour but de montrer comment, à partir de mes incompréhensions, j’en suis venue à m’engager politiquement. Pour cela, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes diffusant le bulletin Germinal et qui, dans la tourmente historique, avaient réussi à ne pas perdre toute confiance en l’avenir, et qui avaient coûte que coûte travaillé à maintenir des repères politiques solides. Comme première motivation, j’avais cette idée de mieux comprendre les ressorts qui déterminent le mouvement profond de la société. Car, comment transformer le monde si on n’a aucune idée de comment il «fonctionne», comment il évolue ? Cela m’a poussée à dépasser les obstacles, développer petit à petit ma conscience. Bien sûr je sais que cela ne suffit pas à transformer la situation, mais cela permet de voir quel but on peut poursuivre sur le long terme, sans se tromper de cause, être entraînés dans des combats où le peuple se divise et se détruit.

Essayer de comprendre ce qui nous domine et comment changer les choses

Au départ je voulais comprendre pourquoi, alors que l’on nous parle de progrès social, les conditions de vie et de travail ne s’améliorent pas. Pourquoi le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser, que le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté grandit, que les conditions de travail se dégradent, les contrats de travail précaire se multiplient, le coût de la vie est de plus en plus cher, les acquis sociaux sont remis en cause les uns après les autres, etc. ? Qu’est-ce qui a changé pour que les travailleurs, même sans imaginer la révolution, ne puissent plus faire entendre leur voix ? Bien que je ne sois pas électrice depuis longtemps, j’ai vécu sous des gouvernements de droite, sous des gouvernements de gauche, mais cela n’a rien changé, ou presque, à cet état des choses. Le processus de régression finit toujours par tracer de nouvelles foulées. Je peux maintenant voter, et cela permet au moins de dire qu’on n’est pas contents. Mais chacun se rend compte qu’aucun courant politique aujourd’hui ne paraît vraiment défendre les intérêts d’ensemble du peuple, et que rien ne s’améliore bien au contraire. Comme beaucoup d’autres, je veux ou j’espère changer cette situation. Mais comment faire ? Chacun dans son coin, il est difficile de distinguer avec certitude l’orientation juste à suivre, de connaître les meilleures solutions à mettre en œuvre par et pour le peuple ! Que faire alors ? S’agiter sans savoir où l’on va ? Attendre des jours meilleurs ? De par l’expérience de ces dernières années, il paraît évident que la pagaille incohérente ne sera pas le remède aux maux de notre société. La patience ou le laisser faire ne permettront pas non plus de trouver la solution.

Sur quelles bases se réorganiser et retrouver la confiance en l’avenir

Comme je ne me satisfaisais pas de cette situation, j’ai commencé à essayer de connaître les « lois » qui font que l’intérêt général, celui du peuple, ne parvient pas à s’imposer. La théorie de Marx, m’a aidée à mieux comprendre, la logique du capitalisme, qui entrave le progrès de la société et s’oppose à la réalisation des besoins du peuple. J’ai aussi lu Rousseau qui nous montre comment la prédominance des intérêts particuliers (d’individus ou de groupes), luttant les uns contre les autres, empêche que l’intérêt commun puisse s’imposer. Ces études m’ont aidée à saisir quelle est la cause des maux qui affectent le monde, ceci encore de façon très générale, pour toute une époque. Mais cela ne suffit pas. Il fallait aussi comprendre pourquoi, à certains moments, cela va mieux, à d’autres moments, comme aujourd’hui, cela va de plus en plus mal. Pourquoi la société a pu progresser au cours de certaines périodes, pourquoi, à d’autres, elle s’enfonce dans la réaction. Et que faire dans ce cas ? Pour cela, je sais qu’il faut aussi connaître l’histoire, réfléchir sur les changements des contextes historiques, dans un pays et dans le monde, connaître les conditions concrètes de la situation historique au sein de laquelle nous voudrions pouvoir agir. Je n’en suis qu’au début. Mais je sais, que sans ce travail d’étude et d’analyse, on prend le risque de faire fausse route dans nos revendications et nos mobilisations, d’aller à l’encontre de ce que l’on recherche. Ce travail d’étude et d’analyse, pour réorganiser la lutte, ne se fait pas tout seul, chacun pour soi. En s’y attelant avec d’autres (ce qui n’empêche pas de militer aussi au jour le jour), on retrouve une orientation, on peut progressivement unir des forces, reconquérir la confiance en l’avenir, pour les classes populaires. Et même si on est encore contraint de «reculer», face à l’offensive de toutes les classes réactionnaires (y compris les vieilles classes féodales qui redressent partout la tête dans le monde), du moins peut-on le faire en bon ordre, comme à la bataille. Ainsi on prépare, regroupe les forces, afin de pouvoir ressaisir l’initiative historique, dans un futur plus ou moins proche. Il m’est arrivé de rencontrer des militants d’une autre génération. Ils parlaient d’une époque où l’on était fier de défendre les positions de la classe ouvrière, où des perspectives d’avenir s’ouvraient: sur un monde d’où serait bannie l’exploitation de l’homme par l’homme. En discutant avec eux, il me semblait que si à cette époque, la vie était encore dure pour les travailleurs, du moins avaient-ils une conscience claire du sens de leur lutte, des buts historiques qu’ils poursuivaient. Aujourd’hui, comme certains ouvriers le disent: « l’avenir est tout noir », « il n’y a même plus d’avenir », « c’est comme si on était tombés dans un trou sans fond ». Certains pensent aussi: « on ne sait plus où on va », « on ne comprend plus la situation », « ni pourquoi il est bon de se mobiliser », « on n’a plus de relais politique pour orienter les luttes ». Je suis née dans ce monde-là, celui où l’espérance paraît avoir disparu pour la majorité, pour le peuple. Un monde où il est devenu très difficile de comprendre les enjeux nationaux et internationaux. Un monde, où le peuple, désorganisé, désuni, ne parvient pas à « voir » où est le bien commun, que pourtant il cherche. Parce que chacun se trouve isolé, contraint de lutter pour lui-même, pour sa survie immédiate. Cette difficulté à agir sur la société dans laquelle nous vivons, tient en partie à ce que nous ne parvenons pas à comprendre à quelles « lois » elle obéit, pourquoi cela a changé par rapport au monde d’il y a trente ou cinquante ans. Cela provoque chez la plupart d’entre nous un sentiment d’impuissance. Pourquoi s’impliquer dans la vie politique, si on ne sait pas ce qu’il faut faire, comment agir, si ça ne sert à rien. Ce témoignage a pour but de montrer comment, à partir de mes incompréhensions, j’en suis venue à m’engager politiquement. Pour cela, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes diffusant le bulletin Germinal et qui, dans la tourmente historique, avaient réussi à ne pas perdre toute confiance en l’avenir, et qui avaient coûte que coûte travaillé à maintenir des repères politiques solides. Comme première motivation, j’avais cette idée de mieux comprendre les ressorts qui déterminent le mouvement profond de la société. Car, comment transformer le monde si on n’a aucune idée de comment il «fonctionne», comment il évolue ? Cela m’a poussée à dépasser les obstacles, développer petit à petit ma conscience. Bien sûr je sais que cela ne suffit pas à transformer la situation, mais cela permet de voir quel but on peut poursuivre sur le long terme, sans se tromper de cause, être entraînés dans des combats où le peuple se divise et se détruit.

Pour les classes populaires l’espérance est-elle possible ?

1 janvier 2007

Le projet des Cahiers de formation politique pour l’Union de lutte des classes populaires, remonte à plus de trente ans. Ses premières ébauches ont vu le jour sous forme d’un bulletin qui n’était lu que par quelques individus, mais qui leur permit de maintenir le flambeau de perspectives de progrès historique pour toute la société. Aujourd’hui, alors que ces perspectives semblent s’être évanouies, qu’un état de désorientation politique s’est imposé et généralisé, une diffusion publique plus large des données d’orientation qui se sont trouvées maintenues et développées au cours de ces années, nous semble répondre à un besoin et à une nécessité. Afin de reconquérir les conditions de l’espérance historique.

La destruction des perspectives

Depuis trente ans, la situation des classes populaires s’est fondamentalement transformée, dans notre pays comme dans l’ensemble du monde. Ceci non dans le sens du progrès, mais en allant de mal en pis. Il n’en était pas de même au cours des années 1960-70. Pour la majorité des travailleurs, comme pour les premiers rédacteurs de ce qui devait devenir Germinal, l’espérance en un monde meilleur était encore vive. Les possibilités d’émancipation, d’amélioration des conditions de vie et de travail, pour soi-même, pour ses enfants ou pour l’ensemble des travailleurs, paraissaient encore ouvertes. On pouvait espérer que le monde en viendrait un jour prochain à « changer de base ». Dans ce passé encore proche, il était difficile de percevoir qu’un long processus de régression économique, sociale et politique s’annonçait, que la réaction dans les idées devait bientôt déferler. Pour les générations nouvelles parvenues à la conscience politique dans les décennies suivantes, il est difficile aujourd’hui de se représenter l’état d’esprit d’alors. Cela est vrai aussi pour les générations plus anciennes qui ont du mal à se remémorer leurs espoirs et leurs visées d’alors. Très vite d’ailleurs, au sein des organisations qui faisaient mine de défendre les intérêts des travailleurs, beaucoup commencèrent à s’esbaudir sur les dérives anti- républicaines et anti-communistes qui ont accompagné Mai 1968. Ces dérives pourtant signalaient déjà un processus bien engagé de désorganisation des classes populaires. Parmi ceux qui prétendaient diriger le mouvement ouvrier, il en était aussi qui, pour sauver leur mise, s’empressèrent de capituler afin de mieux s’adapter au monde tel qu’il allait !

Des décennies de régression, la revanche des forces du passé

Si l’on essaie de retracer comment se présentait la situation il y a trente ou quarante ans, on peut dire que ce qui dominait encore sur la scène sociale, était la volonté de lutte pour un monde meilleur. On ne se trouvait pas contraint au seul combat défensif pour freiner la régression. Et nul courant de pensée n’osait faire prévaloir les combats fratricides au sein des classes populaires. La communion des intérêts entre classes opposées, sur la base de la « religion », des « cultures » ou d’imaginaires identités, était considérée pour ce qu’elle est: une flatterie réactionnaire contre l’unité politique du peuple. Comme il était alors possible de se projeter dans l’avenir, on ne pouvait pas nous contraindre à nous enfermer dans le passé, dans d’hypothétiques «origines» ou liens communautaires. Des digues s’opposaient alors à la division, la dissolution des forces populaires, les exploiteurs et les oppresseurs ne parvenaient pas à mobiliser au service de classes et de courants de pensée historiquement réactionnaires. Peut-on se satisfaire d’un tel démantèlement de l’organisation de lutte des classes populaires, ou de l’enrôlement de certaines de ses fractions dans des combats d’arrière-garde ? Non. Pour reconquérir la capacité de lutte du peuple, on doit cesser d’être aveuglés par tous les faux prophètes, et développer une claire conscience des déterminations qui ont conduit à cet état de désorganisation désastreux. Qu’est-ce qui a changé au plan historique d’ensemble au cours de ces quatre ou cinq décennies ? Qu’est-ce qui a changé au niveau de la faculté d’entraînement du mouvement populaire ? Pourquoi les classes populaires en sont-elles réduites à cette perte d’initiative, de recul historique, de dissolution, de division ? Telles sont les questions qu’il est nécessaire de poser pour ouvrir la voie à une reconstitution de la force commune et des perspectives d’avenir.

Développer une vision claire des conditions de la lutte

La reprise de l’initiative ne peut en effet s’effectuer dans l’ignorance et la confusion. L’initiative ne peut être ressaisie sans que l’on travaille à connaître les conditions et facteurs qui ont gouverné et gouvernent les processus historiques d’ensemble, sans que l’on tire des enseignements de l’expérience des luttes sociales et politiques, qui ont permis aux peuples modernes de resurgir de l’abîme et de modeler l’histoire. L’initiative ne peut être ressaisie dans la confusion des orientations qui épuise les forces, et conduit un jour ou l’autre dans le mur ou à l’abîme. Il ne suffit pas en effet de crier tous les matins « à bas la mondialisation » pour reconquérir l’initiative historique, si l’on ne sait rien des conditions de la lutte, ce que l’on doit combattre et ce que l’on vise. L’initiative historique ne peut être reconquise que si l’on contribue à l’analyse des situations concrètes dans une perspective historique, que si l’on discerne les tendances, la disposition des forces de classes comme celles des puissances du monde en rivalité. C’est sur cette base que l’on pourra apprendre à s’orienter et s’unir, à refuser toutes les orientations en trompe l’œil.

Ne pas ignorer les conséquences des batailles perdues

Même si la potion se révèle amère, il faut admettre qu’au cours du dernier demi-siècle, les conditions de la lutte des classes se sont fondamentalement modifiées, au plan mondial, comme au plan national. Par là, il ne s’agit pas de dire qu’il n’existe plus de « lutte de classes ». Non, ce qui a changé, ce sont les caractères généraux de cette lutte. Les classes porteuses du passé, même s’il ne s’agit pour elles que d’une victoire relative, ont pour l’instant repris l’initiative, tandis que le camp des travailleurs connaissait d’importants revers, aboutissant à une défaite d’ordre historique, qu’on ne saurait cependant considérer comme définitive. Cette défaite s’est d’abord traduite par la décomposition du camp socialiste, en proie à des offensives internes et externes, puis par sa dissolution avec la fin de l’Union Soviétique. Il s’agit là d’une grande bataille perdue. Toutefois, si l’on se place au niveau du temps historique, il ne s’agit pas de l’anéantissement du camp des travailleurs. Dans sa lutte séculaire contre les forces féodales, la classe bourgeoise n’a-t-elle pas connu de semblables défaites, elle en connaît encore, elle a néanmoins fini par mettre à genoux les forces rétrogrades (avec l’aide du peuple faut-il le rappeler). Quoi que l’on puisse penser des manquements ou des mérites de l’édification soviétique, on doit considérer que cette défaite a eu des répercussions dans l’ensemble de la situation du monde, comme sur les conditions de lutte des classes populaires. Dans les pays capitalistes notamment, on doit mentionner la dissolution de leur unité de classe, leur difficulté à s’opposer aux remises en cause de leurs acquis historiques, mais aussi le redéploiement des combats entre puissances capitalistes en concurrence, combats porteurs de destruction. Sans parler de la mise à l’avant-scène des conflits meurtriers à prétextes « raciaux » ou « religieux », du changement du sens des mobilisations dans les pays de la périphérie, de la perte de leur caractère émancipateur, de leur subordination aux instrumentations des puissances impérialistes rivales, comme aux visées de leurs classes dominantes (au sein de structures tribales ou féodales recyclées dans la finance mondiale). Avec partout, un abaissement général de la conscience politique. De telle sorte qu’en de nombreux points du monde, en même temps que se dissipaient les perspectives d’émancipation socialiste, en dépit de quelques sursauts, on en est revenu bien en deçà des acquis des révolutions démocratiques bourgeoises, retournant partout à des modes de mobilisations et des guerres de type barbare.

S’élever à la compréhension de l’ensemble du mouvement historique

Au cours de ces années, les rédacteurs du bulletin qui allait devenir Germinal, ont éprouvé comme beaucoup d’autres, des difficultés à saisir le sens des nouvelles conditions de lutte qui s’imposaient aux classes populaires. Au cœur de ce désarroi, leur mérite a été de ne pas céder au sauve-qui-peut ambiant, ne pas se soumettre à l’immédiat, de ne pas chercher à s’adapter, par opportunisme, à ces conditions de régression généralisée, de ne pas abaisser leur conscience mais de tenter au contraire de l’élever. Un autre mérite a consisté à ne pas se lancer dans une agitation désordonnée, ne pas faire alliance avec des forces et courants d’idées réactionnaires, obscurantistes, désorganisateurs, comme le firent nombre de faux révolutionnaires. Ce qui leur a paru vital au cours de cette période de recul, fut de maintenir et rétablir des visées émancipatrices, en travaillant à s’élever à «la compréhension de l’ensemble du mouvement historique», comme le recommandait Marx, sans pour autant nier la réalité du moment. Pour ce faire, ils ont pris appui sur la théorie, l’ont développée en s’efforçant d’analyser les conditions nouvelles, de tirer des enseignements de la défaite subie. Le fait que nous estimions indispensable, en fonction de ce travail, de souligner les difficultés et les dangers de la situation est le contraire d’une vision fataliste. On ne peut maîtriser que ce que l’on connaît. Face à la régression, on doit chercher quelles sont les conditions de reprise de l’offensive populaire. En la matière, une seule chose nous paraît assurée, de telles conditions se développent et se développeront nécessairement, car elles ressortent de facteurs objectifs, relevant du processus historique d’ensemble. Si l’on analyse les fondements sur lesquels reposent toutes les sociétés d’exploitation, les classes exploiteuses ne peuvent jamais tabler à long terme sur une victoire définitive, étant en proie à des contradictions insolubles, qu’elles ne parviennent à surmonter que temporairement. Et au prix de destructions d’une ampleur toujours plus grande, tant de la richesse sociale que des hommes eux-mêmes.

Préparer les forces populaires à reconquérir l’initiative historique

Face aux périls qui menacent l’ensemble de la société, le peuple politiquement réorganisé est seul capable de renverser l’ordre des choses. La responsabilité de ceux qui prétendent lui fournir des orientations se situe à ce niveau. Même si on ne peut fixer d’échéance, les classes populaires doivent se préparer et être préparées à remplir leur rôle, à condition de ne pas oublier que les conditions objectives de reprise d’une offensive populaire se présentent avec leur corollaire: la réaction exacerbée des classes qui ne peuvent admettre la fin de leurs régimes d’oppression, réaction qui affecte aussi l’organisation des classes populaires. Nous sommes en quelque sorte à une croisée des chemins. La tendance à la désorganisation, à la division de l’unité du peuple, à l’abaissement de la conscience, domine encore, au service de forces de régression. Elle peut déboucher et débouche déjà dans certaines régions du monde, sur des mouvements qui présentent des traits comparables aux processus de fascisation. Une autre tendance s’y oppose ou peut s’y opposer, du côté des classes populaires. De ce côté en effet, s’exprime et se développe déjà un besoin de réorganisation, une demande de repères politiques, de perspectives d’avenir, une soif d’apprendre et de comprendre, de reconquérir l’initiative. C’est en s’appuyant sur cette potentialité, sur ce qui peut se développer, que la réaction peut être combattue, et non en soutenant ce qui semble dominer: l’abaissement de la conscience, l’ignorance, la désorganisation, la lutte de tous contre tous dans les replis communautaires. Germinal se propose de contribuer à éclairer la conscience en fonction de cet objectif, et appelle les lecteurs à enrichir et faire fructifier cette potentialité.

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Comment se préparer?

Après la défaite subie par les ouvriers et artisans parisiens, lors de l’écrasement de la Commune en 1871, la réorganisation du mouvement populaire ne s’opéra pas du jour au lendemain. Le découragement, la confusion des idées, la concurrence entre courants, paraissaient rendre impossible toute reprise de l’initiative. C’est au sein de petits «cercles d’études sociales» que les premières ébauches d’une réorganisation d’ensemble se constituèrent. On y étudiait des questions politiques, s’efforçant de comprendre la situation générale et de populariser les luttes menées par les différentes classes de la société. C’est sur la base de ce travail que put se reconstituer une organisation solide, le Parti Ouvrier Français sous la direction de Jules Guesde. En unifiant les différentes luttes autour de perspectives communes, la formation de cette organisation eut un grand retentissement historique, au-delà même du cadre français. Dans une situation nouvelle, et pour reconstruire l’organisation des classes populaires, on doit développer un travail du même type. Des cercles de formation politique autour de Germinal existent déjà, d’autres seront constitués. Contactez la Société populaire d’éducation pour y participer.

Qu’y aura-t-il dans Germinal?

Pour contribuer à une formation politique générale, les rubriques suivantes seront proposées: — Articles d’analyse de la situation en France et dans le monde: données sur l’économie, la politique, les idées, les conditions de la lutte des classes, les rivalités entre puissances. — Pages d’histoire: ces pages proposeront des données permettant de se faire une opinion sur divers événements historiques, par exemple sur la révolution de 1848, la révolution soviétique, le Front Populaire, mais aussi sur les contre-révolutions, le fascisme, les enjeux des guerres mondiales, le conflit israélo-arabe, la guerre d’Espagne, etc. — Notions politiques: études sur des notions telles que la république, la nation, la souveraineté, l’internationalisme, les classes sociales, le capitalisme, l’impérialisme, le fascisme, les crises, le chômage, le socialisme… — Études de textes de Marx, Rousseau, Jules Guesde, Blanqui, Robespierre, Bodin, etc., et des Biographies politiques de ces divers auteurs. — Petits Atlas politiques pour comprendre l’histoire et les conditions sociales de tel ou tel pays du monde, par exemple la Chine, les états-Unis, l’Iran, Israël, l’Allemagne, le Venezuela, etc. — Enquêtes et Témoignages sur les mouvements des diverses classes sociales (France et autres pays). — Forums de discussion pour comprendre les enjeux de tel ou tel débat: par exemple sur la place de la religion dans la société; le débat citoyenneté nationalité; lutte de classes ou guerre des “races”; la révolution est-elle à l’ordre du jour ? Bien entendu, il n’y aura pas dans chaque numéro toutes les rubriques. La participation des lecteurs aux cercles de formation politique permettra d’enrichir le contenu de Germinal. Transmettez-nous aussi vos demandes d’articles sur un sujet qui vous préoccupe.