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La république, un très ancien concept ?… Est-il toujours d’actualité ?

Lors de la dernière période électorale, les représentants politiques de tous bords ont pour la plupart pris parti pour la république. En utilisant ce terme, il est difficile de croire qu’ils défendaient tous les mêmes intérêts. Dans ce contexte de confusion et de dévoiement des concepts politiques (et le mot « république » n’est pas le seul à en faire les frais !), il paraît essentiel de définir plus précisément la notion de république. Cela aide à mieux comprendre dans quelle situation politique on se trouve aujourd’hui, et aide à combattre le processus de désorganisation du peuple qui s’impose depuis plusieurs dizaines d’années.

Beaucoup, parmi ceux qui ont fait un peu de philosophie, croient que le mot république est d’origine grecque (ceci parce que dans la tradition scolaire, il existe un ouvrage de Platon que l’on intitule, de façon erronée : La république, en réalité, le titre exact de ce texte de Platon est  Politéia). La notion de république, comme la signification qui y est attachée, est en fait d’origine romaine.

Dans l’objectif de revenir à des repères clairs, on reviendra ainsi sur la définition qu’en donne Cicéron dans son livre De republica (La République), vieux de 2061 ans, mais toujours d’actualité. Cicéron fut sans doute l’un des premiers auteurs (avec Varron) à poser la république comme « la chose du peuple ». Ce sens donné à la notion est plus exact et plus riche, du point de vue des intérêts populaires, que le sens moderne (pseudo-savant) qui se contente de poser  la république comme : « un régime politique de type représentatif où les représentants sont élus au suffrage universel » (Encyclopédie de la philosophie, Le livre de Poche, 2002).

Cicéron, homme politique romain, défenseur d’une philosophie politique concrète

L’ouvrage de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.) revêt un intérêt particulier. S’il ne néglige pas l’apport de la philosophie grecque, notamment la philosophie politique, qu’il a longtemps étudiée, il peut porter sur elle un regard critique, en prenant  en compte l’expérience historique de formation des institutions romaines, et sa pratique personnelle de juriste et d’homme politique (il a notamment été consul pendant plusieurs mois en 64 av. J.-C.). Son concept de république ne peut être identifié à la Politeia de Platon. Il fait d’ailleurs la critique des positions purement « idéales » de ce philosophe sur la constitution de la Cité : « Platon créa une cité plus conforme à son désir qu’à son espoir et la restreignit le plus possible ; son dessein n’était pas de la concevoir telle qu’elle pût exister, mais telle qu’on pût percevoir en elle le principe des institutions politiques. Pour moi au contraire, si je puis remplir mon dessein, tout en m’inspirant des mêmes principes, ce n’est pas dans une ombre, une image de la cité, c’est dans l’Etat le plus étendu que je situerai les institutions dont je veux parler. »

L’apport spécifique de Cicéron est d’avoir théorisé les principes politiques qui se sont progressivement imposés au sein de la Rome de l’époque républicaine. Il ne faut toutefois pas confondre la définition de ce qu’est la république pour Cicéron (res publica : la chose publique), et ce que dans les livres, on appelle l’institution à Rome de la république vers 509-510 avant J.-C. (il s’agissait alors seulement d’abolir la royauté, en se libérant du joug des Tarquin).

La République selon Cicéron

Cicéron écrit De Republica entre 54 et 51 avant J.-C., période de décomposition de la république romaine. A cette époque, l’Etat romain est soumis à des luttes internes pour la conquête du pouvoir depuis presque un siècle, ce qui conduira à la constitution de l’Empire en 27 avant J.-C.

Il prend le terme République dans le sens latin de « chose publique » (res publica), comme constituant un espace propre, distinct de la « chose privée » (res privata). C’est un progrès historique de ne plus confondre domaine public et domaine privé, comme ce pouvait être le cas dans certaines formes communautaires. Avec l’idée de « chose publique », l’organisation de la vie politique ne peut plus être conçue, comme l’avait fait Platon dans le Politique, comme s’identifiant au principe de gestion d’un domaine par un maître. Selon ce principe de gouvernement de la Cité par un maître (« l’homme royal » de Platon), les intérêts du « domaine » semblaient seuls mis en avant, non ceux de la « chose publique », ou « chose du peuple », tels que Cicéron les pose.

On doit remarquer cependant, que si pour lui, la « chose publique » est la « chose du peuple », cela ne signifie pas forcément que le peuple puisse définir lui-même ce qu’est le bien public ou qu’il gouverne directement la société. Tout dépend ici de l’évolution historique, du degré d’organisation politique d’un peuple donné.

« La chose publique donc, dit Scipion [personnage à travers lequel Cicéron s’exprime], est la chose du peuple ; et par peuple il faut entendre, non tout assemblage d’homme groupés en troupeau d’une manière quelconque, mais un groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêts. »

Il est important d’analyser tous les termes de cette citation. On remarque en premier lieu que la définition du peuple est d’ordre « politique », le peuple ici n’est pas un simple « troupeau » humain (ou un groupement qui reposerait sur une « race » ou une « identité » supposées pouvoir faire lien). Dans le cadre de cette définition, le lien se forge en fonction d’une formation d’ordre historique et politique.

La formation d’une société politique (république) suppose ainsi que trois conditions soient remplies :

– Un nombre de membres assez grand (multitudo), réunis par voie d’association (non comme un troupeau ou une « race »).

– Une législation commune et le consentement donné à cette législation (juris consensus).

– Une communauté d’intérêts, un but commun (utilitatis communio).

Il faut distinguer à ce sujet entre le mouvement qui pousse les hommes à l’association politique, et la forme juridique à laquelle aboutit ce mouvement (la forme républicaine). Cicéron assigne comme première cause à la formation des sociétés humaines une sorte d’instinct qui pousse l’homme à se rapprocher des autres hommes, une sociabilité naturelle. La faiblesse de l’homme, le besoin qu’il a de protection ne viennent qu’en deuxième ligne. Ceci dit dans son ouvrage, tous les personnages mis en scène ne partagent pas cette position, Scipion se trouve contredit sur ce dernier point.

Dans ce qu’il nous reste de son texte, Cicéron ne s’étend pas sur la distinction entre les deux domaines : intérêts privés / intérêts publics, et leur possible opposition. Mais dans sa définition, il est clair que l’intérêt public, le but commun, doit prévaloir sur la « chose privée » et les buts particuliers, ceci dans le cadre de l’organisation politique commune. Ce qui ne signifie pas que les « choses privées » (ce qui n’appartient pas à la « chose publique ») soient rejetées, elles doivent seulement être subordonnées au bien commun (ce qui fait toute la différence avec le « communautarisme » où la distinction entre les domaines public et privé n’existe pas).

La république aujourd’hui … ?

Bien que la définition de Cicéron ne corresponde pas aux définitions communément admises aujourd’hui, elle éclaire ce qu’il y a de plus important en matière politique pour le peuple. Cicéron met en effet au premier plan le bien public (qui est celui du peuple), mais aussi la loi commune, l’association du peuple. Tant qu’il demeure dirigé selon le bien public, la question de savoir qui détient le pouvoir n’est pas sans importance, mais elle est ici secondaire [1]. Elle dépend concrètement du degré effectif d’organisation politique auquel le peuple est parvenu dans l’histoire de chaque nation.

Si l’on se réfère à la définition de Cicéron, on peut ainsi comprendre qu’il existe des fausses républiques (celles où le peuple n’est souverain que sur le papier), et des « vraies » républiques, conformes à leur définition si l’intérêt public est mis au premier plan, que ce soit le peuple qui gouverne ou non (ceci en fonction de l’état des conditions historiques). Bien entendu, quand le peuple a historiquement conquis sa souveraineté, comme en France, une « forme » incomplète de république (où le pouvoir est par exemple dévolu à un monarque) constitue une régression.

Ceci ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’autres formes de régression de la forme républicaine, même quand la constitution affirme qu’on est toujours en république. Aujourd’hui, on cite à tout va les principes républicains, mais la « chose commune » est-elle réellement le souci premier ? La République n’est-elle pas considérée que sous un aspect formel, alors que la mise au premier plan de la « chose publique », est loin d’être affirmée. Cette mise à l’écart de la « chose publique » peut même être observée dans les définitions que certains courants réputés « républicains » proposent : ils peuvent se borner à parler de « valeurs » sur lesquelles se fonde la république, telles que la « laïcité », les droits individuels, la « liberté » (en général mal définis) ou le « respect de la vie privée », en oubliant la « chose publique », la « loi commune », l’institution politique du peuple.

La question qui se pose est alors de savoir pourquoi ces principes essentiels ne sont plus vraiment revendiqués. Serait-ce parce que la république est en voie de déconstitution, que le peuple est lui aussi politiquement désorganisé ? Il est utile d’y réfléchir. On parle aussi des atteintes à la République, mais en quoi consistent ces atteintes si on ne sait plus ce qui est essentiel dans la République ? Beaucoup de questions se posent à cet égard, on essaiera de les éclairer dans le prochain numéro.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Aristote, dans son analyse des différentes constitutions mettait aussi au premier plan le principe de la finalité de la vie politique : intérêt public ou intérêts particuliers. Les différentes formes se définissaient en fonction de ce premier critère. Le second critère, subordonné, concernait la dévolution du pouvoir : à un seul (monarchie ou tyrannie) ; à quelques-uns (aristocratie ou oligarchie) ; au peuple (« régime constitutionnel » –un peu comparable à l’idée de république – et démocratie).

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