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Les suites de la crise de 1929 et la question du repartage du monde

On a présenté dans le numéro 5 de Germinal, des données concernant les répercussions de la crise mondiale du capitalisme sur la situation intérieure de la France. Dans l’article intitulé « De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale) », on a abordé un certains nombres de questions : celle de la nature de la crise et du “terrain” antérieur sur lequel elle agissait, des conséquences qui en découlaient pour la situation objective des différentes classes et leurs positions subjectives[1]. En présence de quelles forces et contradictions de classes se trouvait-t-on[2], que pouvait-on en conclure au niveau des alliances possibles ? Comment caractériser la situation, était-elle révolutionnaire comme le prétendaient certains courants politiques (dont certains par la suite collaboreront avec l’occupant nazi), quels étaient les critères d’appréciation pour analyser cette situation, au sein de quels rapports d’hégémonie entre puissances ces courants se trouvaient-ils insérés à l’échelon mondial ?[3]

Dans ce numéro, on se propose de poursuivre la collecte des données en s’intéressant plus particulièrement à la situation mondiale et aux enjeux impérialistes de repartage des zones d’influence. Toutes les puissances, comme aujourd’hui, étaient affectées par la crise (question du marché, des débouchés) qui aggravait la concurrence entre elles et donnait les conditions d’une guerre généralisée pour “purger” leurs conflits, en tant que forme d’expression des contradictions inconciliables que développe périodiquement le capitalisme. Par rapport à la situation d’aujourd’hui, l’existence du pôle soviétique modifiait cependant la donne et le mode d’affrontement entre ces puissances. Chacune d’entre elles avait des visées propres, des formes de lutte distinctes, des systèmes d’alliances en évolution[4], avec constitution de “camps”, plus ou moins stables, et des moments de basculement, jusqu’à la remise en cause du statu quo issu de la Première Guerre mondiale.

Les effets de la crise

L’interdépendance contradictoire et destructrice du monde capitaliste se manifeste après le krach boursier de 1929, qui n’est lui-même que l’aboutissement d’une crise générale de surproduction capitaliste. La crise touche tous les pays à l’exception du monde socialiste, alors en voie d’édification en Union Soviétique. La crise est globale, elle affecte le système monétaire (crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations), le crédit, la production, industrielle et agricole, elle aggrave la lutte pour les marchés, pour les débouchés, les capitalistes cherchent à abaisser les coûts de production. Elle entraîne aussi des faillites, le chômage. Le capital, comme à chaque crise, s’efforce “d’alléger” sa situation au détriment des travailleurs, ouvriers et agriculteurs, des différents pays. Au plan politique, la crise se répercute, par la mise en cause des formes républicaines et la désorientation des organisations politiques. Au niveau international, d’autres effets se manifestent : exacerbation des contradictions entre puissances, crise de la Société des Nations, remise en cause des traités internationaux, troubles dans les métropoles et les colonies, en prélude à l’affrontement ouvert de la Seconde Guerre mondiale pour le repartage des zones d’influence.

La France est plus tardivement touchée, de par l’importance de son marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit. La crise affecte cependant gravement l’industrie, et l’agriculture, les échanges, en contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de “bulles” spéculatives). Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants, sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers des grandes banques et entreprises sont davantage protégés (baisse des charges fiscales sur les profits, aide directe de l’État aux grandes banques). De petits et moyens industriels sont cependant eux aussi menacés, voire ruinés. La réponse gouvernementale vise à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et d’aggravation de la concurrence entre puissances mondiales.

Les enjeux impérialistes

À l’issue de la Première Guerre mondiale qui a vu la défaite de l’Allemagne, est instauré ce que l’on a nommé “le système de Versailles”, construction politique voulue par la France de Clemenceau, en l’absence de l’allié russe et de l’associé américain. Ce système de consolidation des rapports entre puissances est toutefois fragile, seule l’alliance franco-anglo-russe, qui n’a pas survécu à la guerre, aurait pu en donner les garanties.

Or la Russie, après la révolution soviétique, est exclue du concert international, et l’Angleterre craint une prépondérance française sur le continent, en l’absence de la Russie et de l’Allemagne. Les États-Unis pour leur part refusent de garantir l’équilibre issu de la Première Guerre mondiale souhaitant mener leurs alliances au gré de leurs intérêts. La France tentera toutefois de maintenir le statu quo par des mesures diplomatiques et cherche l’appui de la SDN pour garantir ce statu quo. Les puissances vaincues ou exclues de ce système se ligueront contre le dispositif qui entrave leurs ambitions, jusqu’au nouveau repartage mondial global de la Seconde Guerre mondiale.

La période si bien nommée a posteriori “d’entre-deux-guerres” est ainsi marquée dès le début par les remises en causes, plus ou moins pacifiques, puis ouvertement violentes, de l’équilibre issu des résultats de la Première Guerre mondiale. Dès 1920, les puissances vaincues, et au premier chef l’Allemagne, réclament une révision des traités et une redistribution des zones d’influence. Elles se posent en “nations prolétaires” opprimées par les puissances victorieuses, avec à leur tête la France, alternant, pratiques de négociation et coups de force politique du fait accompli, jouant des contradictions entre la France et la Grande-Bretagne, et recourant aussi à l’occasion aux USA et à l’URSS, jusqu’à ce que les alliés cèdent progressivement à leurs revendications.
— Jusqu’en 1925, c’est la phase dite de “collaboration” qui s’impose, tandis que l’Allemagne tente de reconstituer ses forces. Elle réclame la levée des sanctions, le rejet de sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre, la restitution de mandats coloniaux et un siège permanent à la SDN.
— Entre les, années 1925 et 1929, le “système de Versailles” commence à se désagréger avec l’appui de l’ Angleterre notamment. L’Allemagne part “à l’assaut” des traités et réclame une révision globale sous forme encore “pacifique”.
— Entre 1929 et 1935, avec le développement de la crise économique et la montée des tensions et rivalités entre grandes puissances, on passe à la “révision en actes”, tandis que la politique de sécurité collective et la SDN entrent en crise. La France cherche des contrepoids face à la politique de révision, avec l’URSS, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie. L’URSS prône une politique de sécurité collective : pactes de non-agression et non-ingérence, renonciation à la guerre. Mais c’est la révision des traités qui s’impose, avec l’appui tacite des autres puissances. Les ambitions se redéploient ouvertement.

Dès 1932, avant l’instauration du nazisme, l’Allemagne protestant contre la politique “d’inégalité” des droits dont elle serait victime, réclame l’égalité en matière d’armement, avec l’accord des cinq puissances. À l’Est, elle pratique une politique de rapprochement économique et politique, préparant sa future expansion et les coups de force. En 1933, Daladier propose un pacte d’assistance mutuelle à l’Allemagne nazie. En 1935, unilatéralement l’Angleterre autorise un développement des forces navales allemandes, en contradiction avec les traités issus de la Première Guerre mondiale. La phase de “révision pacifique” a fait long feu. Crises, troubles locaux, agressions se multiplient : crises coloniales notamment dans les colonies et mandats français (Indochine, Syrie 1930, Maroc, Algérie, Tunisie 1934, 1937, 1938), crise dans les Balkans où la crainte du révisionnisme allemand est à son comble. En 1931 avait aussi commencé l’agression japonaise en Chine, en 1935 l’agression italienne en Éthiopie avec l’accord secret de l’Angleterre.
— De 1935 à 1939, les coalitions de guerre achèvent de se reconstituer. Deux blocs vont se trouver face à face. Le bloc des puissances “révisionnistes” (qui remettent en cause l’équilibre issu de la Seconde Guerre mondiale), et, celui des États partisans du statu quo, qui toutefois manifestent une grande indulgence à l’égard de la poussée allemande à l’Est et cèdent à ses revendications. Il s’agit d’exclure l’URSS socialiste et d’utiliser l’Allemagne comme vecteur du combat mondial contre le communisme. En dépit des traités, l’Allemagne récupère la Sarre en 1935. Les Conférences pour la paix et le désarmement aboutissent en fait au réarmement de l’Allemagne, au rétablissement du service militaire, en violation des clauses du “système de Versailles”.

En mars 1936, à six semaines des élections qui verront la victoire du Front populaire, l’Allemagne réoccupe illégalement la zone rhénane démilitarisée, dénonçant les accords de Locarno. En dépit de quelques protestations verbales, les puissances alliées préconisent une politique “d’apaisement” à l’égard de l’Allemagne nazie, aussi bien dans cette zone, que dans la Mitteleuropa et dans les colonies. Au moment même où l’Allemagne viole les traités, elle propose un “Plan de paix” pour “l’égalité des droits”, un pacte de non agression, le statu quo à l’Ouest, allant jusqu’à présenter un plan d’éducation pacifique de la jeunesse.
À l’Est, l’Allemagne procède par étapes, “acceptables” pour les autres puissances, dans son expansion. Elle se présente, ou présente les populations sur lesquelles elle veut reconquérir sa domination comme des “victimes” d’oppressions de la part des États qu’il s’agit de déstabiliser. Ainsi si l’Allemagne reconnaît en 1936, la souveraineté de l’Autriche, elle affirme en même temps son caractère « allemand ». En 1938, sur la base de la reconnaissance de ce caractère, c’est l’Anschluss et la fin de la souveraineté autrichienne.

Dans les Sudètes, même tactique. Dans un premier temps, en 1935, l’Allemagne avait demandé que la région des Sudètes, qui fait partie de l’État Tchèque, soit reconnue comme « nation allemande ». En 1938, c’est la constitution d’un gouvernement allemand autonome des Sudètes. Puis c’est le soulèvement provoqué des Sudètes et le chef du parti allemand de cette région tchèque, Heinlein, demande l’annexion à l’Allemagne. Au mépris des traités, l’Angleterre et la France cèdent (la Tchécoslovaquie se voit imposer une modification des frontières et la cession des Sudètes à l’Allemagne) tout en proposant cyniquement une garantie des frontières tchèques, dont ils ont eux-mêmes entériné l’amputation. En octobre 1938, les troupes allemandes entrent en Tchécoslovaquie. En novembre 1938, Prague ratifie la loi d’autonomie slovaque et ruthène. En mars 1939 l’Allemagne exige la reconnaissance de l’indépendance slovaque.

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne[5] sans déclaration de guerre, point de départ en Europe de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Un des problèmes posés est celui de l’attitude des différentes classes dans une métropole capitaliste lors d’une crise générale, survenant après une phase de prospérité relative, qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux.
  2. 2. Ceci au sein des métropoles capitalistes, mais aussi dans les colonies et pays semi-dépendants.
  3. 3. Si l’on considère la nature des alliances effectives au moment de la Seconde Guerre mondiale, il est clair que, bien que la contradiction fondamentale de classe, ne soit pas modifiée, la forme prise par cette contradiction, confère le rôle principal aux contradictions entre puissances.
  4. 4. Peut-être faut-il considérer que la rupture définitive à cet égard date de l’acceptation par l’Angleterre et la France de la dislocation de la Tchécoslovaquie en 1938.
  5. 5. Concernant l’agression de la Pologne et la controverse autour du Pacte germano-soviétique, Germinal proposera prochainement un article spécial.

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