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La situation internationale, la situation en France, et la montée des inquiétudes

Le point de vue des gens ordinaires

Dans les numéros précédents, Germinal a présenté comment était perçu le phénomène de la crise par différentes catégories de travailleurs. Cette fois-ci, nous avons interrogé une trentaine de personnes entre mars et juin 2011 [1], employés, cadres et artisans, ouvriers, enseignants [2], en leur demandant comment ils voyaient l’évolution de la situation internationale [3] et celle de la France, et quels étaient selon eux les risques et les dangers de la situation.

Une fois de plus, les constats ne sont pas optimistes. La situation internationale est perçue comme particulièrement « instable », voire explosive. Le développement des conflits en plusieurs lieux du monde, et les recompositions du champ international, font peser la menace d’un élargissement des théâtres de guerre. Dans ce contexte, la France « subit » la situation internationale, elle en est « le reflet ». En état de régression, elle semble particulièrement « vulnérable ». « L’aggravation de la pauvreté » et les conséquences qui en découlent pourrait l’entraîner dans des conflits mondiaux où elle encourrait de grands risques, menaçant sa « démocratie » et sa « souveraineté ». En l’absence de perspectives politiques, alors que les classes populaires sont désorganisées, on se demande comment faire face à la situation, où trouver protection, alors que le cadre national paraît se déliter.

Inquiétudes à l’égard de l’évolution de la situation internationale

Que ce soit sous forme lapidaire ou avec commentaires, les personnes interrogées caractérisent de façon pessimiste la situation. « Il y a toujours autant de problèmes », l’évolution n’est « pas très bonne ». Cela va « de mal en pis » et « cela fait peur ? ». On se déclare « très pessimiste pour les années à venir », la situation est « turbulente », « conflictuelle », « plutôt instable et pouvant conduire au chaos », « inquiétante pour ne pas dire explosive ».

Des crises de différente nature, se succèdent (climatiques, alimentaires, sociales), et au total se traduisent par une crise générale : « la situation financière est à zéro, il y a des problèmes économiques », « l’augmentation démographique, l’appauvrissement des ressources naturelles, des matières premières font craindre la continuité des crises », « économiques, sociales, alimentaires, climatiques », « on va vers une crise économique aggravée et générale », « la crise s’amplifie de plus en plus, ça s’enflamme dans tous les pays, même si on nous ment ». Le constat est fait d’une « aggravation de la pauvreté » dans le monde et par contrecoup d’une « augmentation des inégalités », « des écarts entre les pays riches et les pays pauvres ».

L’ordre international est bouleversé, surtout du fait de la montée en puissance de certains pays dits “émergents ”, en particulier la Chine : « l’émergence des pays d’Afrique et d’Asie devrait bouleverser l’ordre actuel », « hausse de l’importance des pays émergents et surtout de la Chine », « la Chine sera leader sur le marché », et il va y avoir « redistribution des cartes entre les pays ».

Cette redistribution affecte selon certains l’Europe, qui recule, la puissance des États-Unis ne semblant pas nécessairement affectée, « montée en puissance de la Chine puis de l’Inde avec recul de l’Europe, les US restant la première puissance mondiale ». Pour un autre, au contraire, on assistera à la présence renforcée d’une Europe consolidée et d’une Amérique en stagnation, tandis que globalement « le monde occidental [resterait] toujours influent ».

La montée des tensions, conflits susceptibles d’évoluer en conflit généralisé, « cela fait peur ». « Le monde est sujet de rivalités, d’oppositions de conflits limités ». Le lien avec la menace terroriste peut être évoqué : « de plus en plus de conflits et de tensions, peut-être en raison des menaces terroristes ».

Référence est faite aux mouvements en Tunisie, en Égypte et au Moyen-Orient. Pour certains, il y a l’idée qu’il s’agit de « soulèvements démocratiques » qui vont se multiplier, d’autres dénoncent à propos des mêmes événements un possible « embrigadement des peuples ».

Le plus souvent il est fait référence à la guerre économique et à la rivalité entre pays impérialistes anciens et nouveaux pour la domination du monde, « guerre pour les ressources, la domination des marchés », en relation avec la crise économique. Les partages et repartages du monde semblent à l’ordre du jour, d’aujourd’hui comme demain : « d’abord multiplication des conflits par petits pays interposés puis affrontements entre pays des blocs impérialistes ».

Aussi l’élargissement du conflit est perçu comme inévitable : « les relations internationales vont se tendre jusqu’à un point de non retour, c’est à dire jusqu’à ce qu’une nouvelle guerre mondiale explose de manière déclarée, visible par tous », « les luttes entre impérialistes pour le partage du monde nous conduisent à la guerre ».

En marge de ces constats, certains caressent l’espoir que « la bonne volonté et l’intelligence des hommes pourraient avoir raison sur l’avidité et la cupidité » et mettre fin à tout cela. Alors, « faire cesser la guerre serait un grand bonheur ».

Liée à la situation internationale, l’évolution en France est préoccupante

Les personnes interrogées usent des mêmes qualificatifs pour décrire la situation en France que ceux qu’ils utilisent à propos de la situation mondiale. Lucides, les travailleurs estiment que la crise, loin d’être terminée, se manifeste encore dans tous ses effets quoi qu’on en puisse dire ou penser : « la France régresse », « l’évolution des années à venir n’est pas si bien qu’on pourrait penser », « la situation se dégrade d’années en années », « la situation intérieure ne peut que se dégrader et ça commencé il y a longtemps », « la situation va se dégrader et l’économie chuter ».

Les évolutions internes dépendent de l’évolution de la situation dans le monde : « ça va dépendre de l’évolution du niveau économique mondial », « la France suit le même avenir que la situation mondiale : crises diverses, chômage, problèmes de logement, de services publics, de climat ».

Les effets de la crise n’ont pas cessé de se faire sentir et ne sont pas près de le faire. En relation avec le chômage, on assiste toujours et de plus en plus à une baisse du pouvoir d’achat, à une dégradation des conditions de vie des travailleurs : « ça ne peut que se dégrader, il y a toujours plus de chômage », « il est toujours plus difficile de trouver du travail », « les conditions de vie des salariés vont se durcir, recul de l’âge de la retraite, allongement du temps de travail, etc. », « les travailleurs deviennent corvéables à merci ».

Dans le même temps, à l’échelle de l’ensemble de la société, le manque de moyens est toujours plus important, entraînant une diminution des prises en charge et des services assurés jusque là par l’État : « manque de moyens financiers, diminution des retraites, services publics réduits au minimum », « diminution de la protection sociale dans son ensemble, santé, retraite, chômage ».

Le développement du secteur privé au détriment du secteur public utile à tous, est dénoncé. Il en résulte des états de misère qui tiennent aux situations de chômage mais aussi à la défaillance des services publics : « le développement du secteur privé au détriment du service public partout : éducation, santé, énergie, transports », « la baisse de la protection sociale et des services publics augmente encore la précarité et les inégalités », « tout notre système de protection sociale va foutre le camp et il y aura appauvrissement de plus en plus de ceux qui n’ont pas les moyens ».

L’aggravation de la pauvreté va de pair avec le développement des inégalités et l’accroissement des écarts entre riches et pauvres. L’élargissement du fossé entre pays riches et pays pauvres se reproduit à l’intérieur du pays. On s’attend à encore davantage de pauvreté et au creusement des écarts, en raison de la dégradation de la situation économique et l’augmentation du chômage : « l’augmentation du chômage entraîne l’augmentation de la pauvreté, l’augmentation du nombre d’individus ayant besoin d’aides pour vivre, et cela donne des écarts dans l’économie du pays », « l’aggravation de la situation économique entraîne plus de chômage, les fossés se creusent, il y a plus de riches et de pauvres et disparition des classes moyennes », « la scission est toujours plus accentuée entre l’oligarchie et le peuple ».

Il est accordé peu de confiance aux partis politiques existants pour améliorer la situation des classes populaires. Ces partis sont inaptes à résoudre les problèmes et empêtrés dans leurs conflits internes et leurs intérêts électoralistes à court terme. On peut les accuser de faire le lit des mouvements d’extrême droite et du Front National : « on va avoir de plus en plus de conflits politiques mais la Gauche et la Droite c’est tous les mêmes », « les partis connus font un pont d’or au Front National ».

Plusieurs des personnes rencontrées s’attendent à la montée de « révoltes catégorielles », à une « hausse du racisme ». Quelques-uns s’inquiètent de la place prise par le phénomène religieux, surtout musulman : « développement des religions autres que catholiques », « la religion prend une place importante dans la vie des français, surtout la religion musulmane ».

Quelques remarques lapidaires, ici ou là, se prononcent pour une évolution nécessaire de la situation, jusqu’à tabler sur « une bonne révolution ». L’un des individus interrogés attribue l’essentiel de la situation au « je m’en foutisme devenu un mode de vie », et estime « qu’il faut faire des efforts au travail et dans la vie courante pour retrouver la France des bâtisseurs ». Un autre pense que « l’arrêt de l’expatriation des entreprises françaises pourrait être une solution », et plusieurs voudraient croire qu’un peu de « bonne volonté » pourrait aider à dessiner un avenir meilleur et qu’il faudrait « promouvoir des idéaux forts comme les Droits de l’Homme ».

La France, de plus en plus dépendante

L’évolution de la France est en général posée comme dépendant de la situation économique mondiale. Elle ne « pourra pas se défendre face à d’autres puissances » : plus même, elle « devient une région de l’Europe », elle « sera instrumentée par l’Allemagne et l’Europe ». On assiste pour certains « à la fin de la France comme puissance », à sa fragilisation. Elle serait exposée à l’extérieur et « sur son propre territoire [et] elle n’a pas toutes les cartes ».

Le lien entre la situation internationale et l’évolution de la situation en France est étroit : non seulement la France reflète la situation internationale mais elle la subit et en éprouve les effets négatifs. Certains affirment que nous subissons la situation internationale, pour d’autres il ne s’agit cependant pas d’une fatalité. S’interrogent sur la nature du lien, évoquant les symptômes les plus évidents de ce qui se profile, la plupart essaient d’en comprendre le pourquoi, les phénomènes évoqués comme symptomatiques de la dépendance entre la situation extérieure et intérieure, sont d’ordre économique et politique.

L’exode de la misère du monde et les transferts de population inquiètent. Les populations des pays pauvres se déplacent pour fuir la pauvreté et l’insécurité qui règnent dans leurs pays, leur arrivée en France accroît les problèmes existant déjà. Les capacités d’accueil n’existent pas face à cet accroissement massif et l’intégration paraît difficile, et susceptible de renforcer la pauvreté ici : « les immigrés des pays pauvres choisissent les pays libres et tolérants […], les contribuables payent la facture, le pays s’appauvrit, la France ne peut pas subvenir à toutes les misères du monde », « les déplacements massifs des populations quittant leur patrie et pensant trouver l’Eldorado vont entraîner une intégration difficile, les capacités d’accueil sont limitées ».

La « mondialisation capitaliste », dont on ne sait toujours ce qu’elle représente, est présentée comme capable de rendre compte des phénomènes : « de fait, la mondialisation s’est imposée », « la montée du capitalisme et du pouvoir de l’argent au niveau mondial (se généralise) partout », « l’évolution de la situation nationale est plus ou moins liée à la situation internationale puisque c’est de cette dernière que va dépendre notre capacité à relancer la production et le travail ».

Les menaces pesant sur la nation face à la “mondialisation”

La situation mondiale, la « mondialisation » menacent les nations (ou plutôt la nation) : « la mondialisation capitaliste entraîne l’abandon et le refoulement de l’idée de nation chez les oligarques », la « carte mondiale se redessine » au détriment des puissances anciennes et sans respect des nations, « nous subissons la situation internationale » alors qu’« une nation ne peut se sentir épanouie sans un contexte international apaisé dans son ensemble ».

De ce fait, la question de la défense des intérêts des nations et de la souveraineté peut venir au premier plan. Soit que l’on déplore que « chacun [voie] midi à sa porte et se moque des autres nations », et qu’en conséquence « les relations ne puissent jamais être au beau fixe ». Soit parce que l’on déplore que la souveraineté et le principe constituant des nations, ait perdu tout sens : « il n’y a jamais eu autant d’États dans le monde et pourtant on ne peut pas dire qu’ils sont autant de nations souveraines et les construisant réellement ». « On a abdiqué au profit du “multipolaire”, du rattachement à des ensembles comme l’Europe. Mais sous ce couvert, des puissances mènent leur propre politique… soit volontairement, soit autant que leur permet leurs capacités. »

La question de la souveraineté nationale ressort ainsi, du fait même de la « mondialisation capitaliste » qui « crée une gouvernance mondiale grâce aux multinationales et elle tend au dépassement du cadre national ». « Il semble que les États Nations vont disparaître pour laisser place à un ordre mondial. »

Le devenir de la France dans ce contexte inquiète. Plusieurs craignent une perte de souveraineté, synonyme de perte de pouvoir de décision des citoyens sur leur devenir, et une inféodation à d’autres puissances : « si on part du principe où la France n’a pas les moyens de jouer un rôle de premier ordre (elle ne fait pas le poids face à la Chine, aux États-Unis, à l’Allemagne…), elle devra se soumettre à une autre puissance. On peut donc penser que la France perdra toute indépendance et que la nation se délitera », « la France sera instrumentée par l’Allemagne et l’Union Européenne ».

En tant que nation, la France est plusieurs fois implicitement mise en relation avec les conditions de sa puissance économique : « la France n’est plus une puissance économique, elle perd son crédit », « sa place (change) dans l’échiquier mondial capitaliste », elle « n’a plus de compétitivité par rapport aux pays émergents dont la concurrence est insoutenable ». Les relations entre la situation internationale et celle de la nation sont alors perçues comme des « relations étroites dans le sens où la France est prise en tenaille entre la plus grande puissance mondiale (USA) et la montée des pays émergents (Chine, Inde) qui sembleront dicter, dessiner le sort, l’avenir de la nation qui ne peut qu’être dans une situation de suivre, de subir ».

De fait, les pays émergents, d’Asie particulièrement, se présentent comme devant bouleverser l’ordre mondial, dans la mesure où ils participent activement au repartage du monde, « la carte mondiale se redessine grâce aux pays du Tigre : Asie essentiellement ». Ce qui apparaît déterminant, c’est « l’évolution exponentielle de la Chine, (qui) va contraindre le reste du monde à changer : économie, façon de penser, de concevoir la gestion globale de toute nation ». Chine et USA sont quelquefois associés : « l’évolution internationale dépendra de la Chine et des USA qui sont des grandes puissances monétaires… Si la Chine et les USA vont mal, ça va engendrer sur les cours boursiers une situation défavorable pour notre nation. Ca peut engendrer des répercussions monétaires ».

Les dangers, nombreux, inévitables (soulèvements, guerres), vont grandissant

Le premier danger évoqué concerne l’évolution (jugée régressive) des conditions de vie, voire même des possibilités de survie. Il est question tout à la fois de « misère », de « maladie », « d’épidémies », de « catastrophes “naturelles” [mais] liées à l’intervention de l’homme », de « l’écart grandissant entre les plus aisés et les plus démunis ». « L’aggravation de la pauvreté sous toutes ses formes » qui concerne à la fois les hommes et les pays, constitue du monde une poudrière : « les besoins alimentaires créeront des tensions dans les pays à forte croissance démographique », « les pays pauvres sont de plus en plus isolés ». L’Afrique apparaît comme la principale victime : « je tremble pour l’Afrique, toujours en proie à la faim et au manque de structures pouvant améliorer la vie de ses habitants », « les pays pauvres d’Afrique sont de véritables volcans ». Pour certains, cette situation génère au-delà de leurs lieux d’élection « des sentiments d’insécurité dans les pays occidentaux », le risque d’attentats terroristes. Les sentiments des populations sont manipulés, « les rancœurs attisées, faisant rejaillir les vieux démons connus (xénophobie, antisémitisme, etc.) ».

Il est supposé que les pays les plus défavorisés ne peuvent que se révolter face à la misère subie : « ils se révolteront forcément un jour, l’Afrique et certains pays d’Asie qui sont malheureusement des pays sans richesses et sous développés », « les émeutes de la faim se développent ».

Pour toutes les personnes interrogées, la guerre semble bien être la menace principale, elle paraît inévitable. Partout les conflits se développent et iront se développant, le danger se manifestant « principalement dans les pays du Sud ». Une grande variété de lieux est citée : (Amérique du Sud, Chine, Inde, Pakistan, Afghanistan, Corée, Afrique, Proche et Moyen-Orient, Pays arabes : Syrie, Iran/Irak, Libye, Égypte, Maghreb), mais plusieurs insistent sur le conflit entre pays du Maghreb et des pays européens : « ce serait un conflit entre pays du Maghreb et des pays européens, pays qui ont aidé militairement pour rétablir la sécurité ». Le pétrole constitue un des enjeux : « danger d’un blocus niveau pétrole, pays du Maghreb qui engendrerait inflation importante à la pompe ».

Tant que le problème de la faim, combiné à celui de la surproduction ne trouve pas de solution, les guerres pourraient se renouveler constamment, en de nombreux lieux, « c’est le problème de la faim qui va tout déclencher. On produit de plus en plus sans pouvoir acheter, ça va péter ». Les guerres seraient liées à la compétition et aux rivalités entre puissances capitalistes, dont le seul souci est d’écouler les produits. On considère en premier lieu « la guerre économique », et la Chine est souvent mentionnée et « elle offrira certainement des produits moins chers au détriment du marché français ».

Les guerres pourraient aussi se développer en relation avec les révoltes politiques : « révoltes dans les pays soumis aux régimes totalitaires Maghreb, Afrique, Chine », « manifestations dans les pays comme la Tunisie, l’Égypte ».

De manière générale, on considère que cela va pourrait aller vers « la guerre pour tout », que les conflits peuvent survenir « partout […] on est dans la mondialisation ». « pas de lieu prédéfini, ça peut être n’importe où, ça va bouger et personne n’est à l’abri ». Contrairement à ce qui ressortait dans les précédente enquêtes où l’on situait principalement les guerres ailleurs dans le monde, la conscience de leur extension possible aux vieux pays impérialistes peut être exprimée : « les conflits et la guerre ne pourront pas éternellement se dérouler loin des pays occidentaux », « l’Europe sera touchée un jour ou l’autre. Cette guerre ne sera sans doute pas comparable aux précédentes dans sa forme, peut-être que les actes de terrorisme, de manipulation des populations seront les armes les plus utilisées », « une guerre au plus gros niveau, pas n’importe quelle guerre, et ensuite la régression ».

Des risques plus précis pour la France

Les principaux risques encourus, là encore, sont posés en relation avec l’aggravation de la pauvreté et de la précarité, elles mêmes dépendantes du chômage : « problème de chômage de plus en plus important », « une accentuation du chômage et de la pauvreté ». S’agissant de la France, chômage et pauvreté sont étroitement associés (alors qu’au niveau international la pauvreté semble endémique, quelquefois associée au pillage). Ils sont souvent eux-mêmes présentés comme indissociables du régime qui les génère, le capitalisme : « le capitalisme ? ? ? », « chômage, pauvreté, montée du capitalisme ». La « dégradation du climat social » en est la conséquence prévisible et « les tensions sociales s’exacerbent ».

Deux phénomènes d’importance sont signalés : l’impact de la paupérisation tout à la fois sur les classes moyennes et sur la classe ouvrière. D’un côté, « l’augmentation des écarts entre riches et pauvres a des répercussions sur la classe moyenne qui se verra dans l’obligation de payer plus de taxes dans divers domaines, impôts, charges ». De l’autre, ce poids se fait sentir sur l’ensemble des ouvriers, affectant les possibilités d’organisation de la classe ouvrière, ou de manifestation, « la masse ouvrière est submergée de cas sociaux, de chômeurs, de gens qu’il faut aider, comment peut-on se manifester dans cette situation ? »

Une autre difficulté sera de faire face à un double exode de population : « fuite des cerveaux et perte de main d’œuvre qualifiée pour les employeurs, arrivées massives d’immigrés et difficultés d’intégration de certaines populations migrantes ».

Dans ces conditions, le risque de « repliement sur soi » paraît très important, entraînant « la haine raciale, la stigmatisation des étrangers ». Quelqu’un craint « une chasse aux sorcières à l’image de ce qu’ont subi les juifs, les musulmans sont les prochains ». Un autre envisage les « risques de la bêtise humaine, haine, intolérance », « les risques de guerres de religion ». Enfin, quelqu’un évoque la possibilité d’une révolution, présentée comme pouvant conduire au chaos : « en poussant les gens à la pauvreté, une révolution pourrait survenir, ce qui mettrait le chaos en France ».

Des risques pus généraux, concernant la France en tant que nation, face à d’autres pays. Il est question de « l’affaiblissement économique de la France », « à force de se dégrader, la France va devenir un pays sous développé ». En concurrence avec d’autres pays, « elle a perdu sa compétitivité face aux autres pays en Europe et dans le monde ». Elle a aussi perdu sa souveraineté : « du fait de l’Europe, il y a aussi des interférences, la France a perdu sa souveraineté », de sorte qu’elle peut se retrouver entraînée dans des conflits où elle n’a pas l’initiative et la maîtrise : « dans des situations exposées, en Afrique, le gouvernement français n’a pas tous les atouts ».

S’agissant des risques qui concernent l’évolution de la situation, ceux-ci sont plusieurs fois imputés aux dirigeants politiques, et pas nécessairement au seul gouvernement : « aux responsables de partis politiques, de régions, de communautés de commune et de syndicats (qui) sont beaucoup trop occupés à se créer un empire personnel et n’ont que faire de la bonne marche du pays ». On redoute la mainmise « d’une oligarchie toujours plus influente et avide », la mise en place de « lois liberticides ». On craint d’aller vers « une démocratie fortement menacée, une république sous haute surveillance ». Quelqu’un parle de « risques politiques, liés à l’orientation et à la manipulation de masses populaires ».

La nation, cadre historique protecteur, dépassé, ou en voie de délitement

Parmi les personnes interrogées, la nation, souvent assimilée à la nation française, est perçue comme une construction historique, qui renvoie pour beaucoup au fait « d’être français » jusqu’à la profession de foi de certains : « je suis français et fier de l’être ».

La nation c’est un pays, « le pays où l’on vit », « mon pays », « pays dans lequel on doit pouvoir vivre, produire et travailler de droit », « ça représente l’égalité, liberté, fraternité et à cela on peut rajouter la solidarité ? ». La nation est associée à une population, un territoire, « une entité géographique », « où vivent des citoyens », délimitée par des « frontières ». La comparaison peut être faite avec la maison où on met des portes, « ça représente ma maison et chez moi, il y a des portes avec serrures ». La caractérisation géographique peut signaler la conscience d’un sens affaibli de la notion : « la nation ne se trouve avoir plus qu’un sens géographique de population vivant dans un même périmètre délimité géographiquement » (le sens moderne de nation étant éclipsé par la globalisation).

À ce « territoire, à l’endroit où l’on vit ou où on a vécu » est lié une histoire commune, « un sentiment d’appartenance à une histoire commune ». Dans cette optique, la nation est à la fois une « entité géographique, historique et linguistique ».

De nombreuses formulations insistent sur le fait que la nation constitue un cadre de vie et de développement commun, cadre protecteur et qui permet de poser un devenir commun. C’est « le cadre d’une société », sans lequel « la société n’a plus aucun moyen de se développer de manière ordonnée et juste ». Cadre historique d’organisation pour une société, au plan économique, social, politique, la nation donnerait les conditions de la maîtrise d’une existence et d’un devenir commun. C’est « un cadre historique, moderne, où les hommes peuvent s’organiser en société et maîtriser leur vie économique, politique », « un cadre de référence pour vivre ensemble et bâtir un avenir, définir des cadres de vie, des institutions politiques ». Ce cadre régulateur fixe des repères communs, contre le jeu des forces particulières, intérieures ou extérieures, livrées à leur propre mouvement : « sans ce cadre […], c’est la loi du plus fort, […] qui peut venir de l’intérieur ou de l’extérieur de la société », « quand la nation quitte la cité, que reste-t-il ? les divisions, les haines, à chacun son territoire, ses affaires ». La nation se présente ainsi comme cadre unificateur, ce qui suppose certains principes égalitaires : « l’unification qui permettait un accès à l’égalité (services sociaux, éducatifs, de santé) ».

La nation, en tant que cadre d’unification, favoriserait le développement d’un “échange” entre les individus, d’une certaine solidarité, ne prenant pas en compte les distinctions de conditions ou d’origines : « la nation représente l’ensemble d’un peuple, la même communauté partageant la même histoire, les mêmes valeurs sur un même territoire », « ce serait des personnes solidaires les unes envers les autres quelles que soient leurs origine », « un havre de réflexions, d’esprits lucides et réalistes, prenant des décisions adéquates, fondées sur le bien-être et le respect de chacun ». Dans le même ordre d’idées, la nation peut être posée comme reposant sur le peuple et les citoyens, en tant que sujets politiques : « avant tout un peuple doté d’une volonté de faire avancer les choses », « un espace politique où le citoyen peut exister contre l’oligarchie ».

La question de la souveraineté est évoquée au regard du contexte international, formulée en termes d’indépendance et d’autonomie nécessaire « la nation renferme les notions de frontières, d’autogestion et autonomie même si on vit dans un contexte européen et même mondial ».

La prise en compte de la nation comme cadre historique plus ou moins protecteur, face aux contradictions intérieures et aux menaces extérieures est prégnante.

Cependant, plus de la moitié du groupe de référence s’entend pour dire que la nation (française) tend à disparaître, « n’existe plus », « n’est plus réellement actuelle », « est dépassée ». Ils peuvent attribuer cet effacement à un processus de décomposition interne sans autre précision : « c’est un gâteau en décomposition », ou mettre en cause le phénomène d’englobement supranational mondial : « la nation qui représente une communauté ayant des territoires, langage et histoire commune n’est plus réellement actuelle avec l’ouverture des frontières », « la nation, c’est des trucs de clocher, c’est dépassé », « maintenant, il n’y a plus de différence entre la nation et le monde ».

Certains indiquent, que, pour ce qui les concernent, ils ne se reconnaissent pas ou plus dans la nation, car le mot ne correspond plus à ses principes fondateurs, à l’idée de solidarité qu’il recelait [4] : « les principes fondamentaux sont bafoués à tous les niveaux », « un mot qui perd tout son sens car il n’y a plus de solidarité, chacun pour soi », « la nation semble dépassée pour défendre les acquis sociaux des salariés ».

La perte de sens qui affecte la nation peut aussi être associée au déficit de souveraineté, du fait de son rattachement à l’Europe, « la nation n’existe plus à cause de l’Europe », « le destin de la nation disparaît des mains des Français sur les plans économiques et politiques à cause de l’Europe », « la nation française devient une province de l’Europe ».

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. La question des dettes souveraines des États n’était pas alors au premier plan dans la presse (écrite et audio-visuelle).
  2. 2. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un « échantillon », présumé « représentatif » de l’ensemble de la population, mais d’un groupe de référence, l’importance de chaque catégorie sociale ne permettant pas de distinguer les points de vue de chacun des sous-groupes.
  3. 3. Les représentations concernant l’évolution de la situation dans le pays où l’on vit et travaille, peuvent se former en relation avec une perception directe des réalités (économiques, sociales) immédiates. En revanche, pour la majorité des citoyens, l’appréhension de la situation internationale ne peut être qu’indirecte, et dans la dépendance de ce que diffusent les grands moyens de communication (dans une faible mesure, elle peut aussi dépendre des points de vue des organisations politiques). On note cependant qu’en raison de l’aggravation de la situation au plan mondial, une appréhension propre semble se développer, en raison des effets des contradictions extérieures sur la situation intérieure qui se font sentir sur les conditions de vie de peuple.
  4. 4. Selon d’autres, la nation présente un caractère impérialiste « c’est une nation impérialiste, colonialiste dirigée par la bourgeoisie ».

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