L’aigle polonais ne peut tourner la tête que d’un côté dans le même temps
Pour évoquer les vues et les options stratégiques de la Pologne dans ce changement d’époque, il semble indispensable de reprendre quelques éléments propres à sa géographie et son histoire, avant de nous référer principalement aux thèmes de la déclaration à l’ONU de son président Karol Nawrocki, le 24 septembre 2025.
Le poids de la géographie et la mesure de l’histoire
Peut-être plus que pour aucun autre pays, on ne peut considérer les positions stratégiques polonaises sans tenir compte de sa situation géographique et de son histoire complexe. Tout le monde n’a pas comme la France, la providence de mers, montagnes et fleuve comme frontières naturelles sur cinq côtés de son hexagone. Située en plein milieu de la grande plaine de l’Europe orientale, la Pologne s’est trouvée dans l’Histoire entre, à l’est l’Empire de Russie (et auparavant de la Rus’ de Kiev) et à l’ouest, le Reich allemand (ou ses diverses figures, principautés, duchés, Saint-Empire). Des parties ou tout de son actuel territoire se sont trouvées sous la tutelle ou incluses dans les frontières d’un de ces deux empires – un temps aussi de l’Empire autrichien des Habsbourg. Elle-même a englobé des territoires d’autres États, ou de leurs incertaines marches. Ses frontières ont donc beaucoup fluctué.
Confrontée aux convoitises des empires russe, austro-hongrois, ottoman, de la Suède et de la Prusse, elle se rapproche en 1386 de la Lituanie puis, par le traité de Lublin, fonde avec elle en 1569, la République des Deux nations (République s’entend ici au sens d’État indépendant ; il s’agit d’un royaume). Cet État couvrait tout ou partie des actuelles Lituanie (dont le roi renonce au paganisme), Lettonie, Estonie, Biélorussie, une partie de la Poméranie (Allemagne), et une large partie ouest de l’Ukraine actuelle, sans toutefois s’implanter aux rives de la mer Noire. Ont été renforcés dans le même temps le pouvoir de la noblesse (elle élit son roi, se dispute et affaiblit l’unité), et les prérogatives seigneuriales sur le peuple paysan. Les révoltes paysannes contre elles se rassemblaient, en certaines époques, en invoquant les anciens cultes païens. Le vaste royaume agrégé va bientôt se déliter. Lorsque la Suède l’occupe (1648-1667) et la ravage (elle perd le tiers de sa population), elle en appelle à la tsarine de Russie qui “délivre” la Pologne et la garde sous sa tutelle. Avant son indépendance de 1919, la Pologne sera encore plusieurs fois envahie, plusieurs fois partagée, 1683, 1772. En annexant une bonne part du territoire polonais, en 1793, Catherine II va y rétablir le servage, oppression par un empire et par la propriété foncière, qui alimentera la haine antirusse.
Le repli économique seigneurial dans les ornières de la corvée a retardé la formation de manufactures. Avant 1945, hormis l’extraction du charbon en Haute-Silésie et le textile dans la région de Lodz, la Pologne était un pays essentiellement agricole. Dans son histoire, les politiques de formation nationale initiées par la bourgeoisie ont été fortement marquées, par les caractères propres aux affirmations de puissance des grands propriétaires fonciers. L’église catholique nationale a joué, et joue encore, un rôle pesant dans la mobilisation nationale, démarquant la Pologne catholique de la Russie orthodoxe, de l’Allemagne protestante et de l’Empire ottoman musulman. Sans parler des populations juives ostracisées mais concurrentes dans plusieurs classes de la société, et fusible coutumier.
Après une Constitution populaire inspirée de la Révolution française et la révolte de Kosciuszko, la Pologne est encore dépecée et, suite au Congrès de Vienne de 1815, n’existe que comme le petit « royaume du Congrès », sous tutelle de l’Empire russe, cependant que d’autres parties sont annexées à la Prusse, ou sous tutelle autrichienne. Pendant la Première Guerre mondiale, l’Allemagne enrôlera des troupes polonaises sur le front russe ; sa défaite probable fit incliner les Polonais vers les pays de l’Entente, et la perspective de renouveau national.
La Pologne et le XXe siècle
La révolution russe de 1917 qui abat le tsarisme fut l’occasion pour la Pologne de recouvrer une indépendance fragile. Les différentes options de son leader, le Général Pilsudski, pour l’affirmer, témoignent d’éléments récurrents de la situation polonaise. Pilsudski navigua entre une temporisation avec la Russie bolchévique alors en pleine guerre civile, et l’engagement armé contre elle sur le front ukrainien, auprès des puissances de l’Entente.
Piłsudski proposa en 1918 la création d’une fédération “Entre les Mers” qui, de la mer Baltique à la mer Noire, agrègerait la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie et les Pays baltes. Outre que les puissances occidentales n’y étaient pas favorables, tous ces États – en cours de détachement d’avec l’Empire russe –, préférèrent tabler sur leur indépendance – qui se concrétisera ou non. Ce qui advint plutôt, ce furent les contestations de frontières et les guerres de la Pologne avec l’Ukraine, puis avec la Lituanie, la Tchécoslovaquie, l’Union Soviétique. La Paix de Riga de mars 1921, partageait la Biélorussie et l’Ukraine entre Pologne et Russie. À rebours des courants dits “nationaux-démocrates” – qui entendaient fonder l’État sur l’ethnie –, Pilsudski défendit une conception politique de l’État national et promut une « assimilation étatique » des “minorités” (un tiers de la population), c’est-à-dire fondée sur la seule loyauté envers l’État polonais. Cette direction se heurtait au nationalisme ukrainien et aux courants ethnicistes en Pologne, et Pilsudski s’y plia avant d’être évincé. Dans les faits c’est l’assimilation forcée des minorités ukrainiennes qui s’est appliquée. Autant dire le renforcement des ressentiments sous un mode ethnique entre les populations[1].
En 1926, Pilsudski revient par un coup d’État qui n’est pas franchement combattu dans la population, au vu de l’état chaotique de la vie politique. À sa mort en 1935, la dictature militaire de Beck s’allie à l’Allemagne nazie, intervient avec elle contre la Tchécoslovaquie (crise des Sudètes), et accepte le passage des armées allemandes dans une future agression de l’Union Soviétique. Inutile abaissement.
La Prusse orientale ou Silésie – elle avait été conquise par les chevaliers teutoniques du XIIIe au XVe siècles – était devenue un territoire allemand séparé de l’Allemagne par le corridor de Dantzig (Gdansk). Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 partage la Pologne aux environs de la “ligne Curzon” entre les deux signataires. L’URSS – boudée par les démocraties européennes qui la concevaient première cible du IIIe Reich – entendait détourner d’elle temporairement la convoitise de l’Allemagne nazie. Le 11 septembre suivant, la Pologne est envahie à l’Ouest par l’Allemagne et le 17, à l’Est par l’URSS – gain territorial qui retardera un peu l’invasion allemande de l’Union Soviétique débutée en juin 1941[2]. L’Allemagne nazie massacre les classes dirigeantes polonaises, clergé (50.000), aristocratie, universitaires et déporte deux millions de civils aux travaux forcés. Six millions de Polonais perdent la vie (20% de la population) dont trois millions de Polonais juifs (97% de la population polonaise juive). En 1945, la Conférence de Potsdam des trois grands vainqueurs déplace les frontières polonaises de 200 km à l’Ouest, au détriment des possessions allemandes à l’Ouest, et au bénéfice de l’Ukraine et de la Biélorussie à l’Est (territoires d’ailleurs peuplés d’Ukrainiens ou de Biélorusses).
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est une période de développement industriel qui commence alors que la Pologne se trouve dans l’orbe soviétique. Elle la contestera massivement dans les années 1980. La Pologne des années 80, se trouve pourtant rongée par la dette (et s’en prémunira bien plus tard)[3]. Les huit millions d’ouvriers du syndicat Solidarnosc imaginaient alors qu’ils allaient instaurer un “vrai socialisme”. Ce fut autre chose.
Après la proclamation de la IIIe République, le 1er janvier 1990, la Pologne subit une “thérapie de choc” plongea le pays dans un capitalisme ultralibéral tel, qu’il aurait été refusé dans les pays d’Europe occidentale. On a entendu dire alors « miracle » : en 35 ans, son PIB brut va passer de 66 à 1.000 milliards de dollars. Il reste que la meilleure part des bénéfices financiers est allée aux entreprises occidentales, allemandes surtout, massivement implantées dans le pays, et qui ont accaparé ou détruit la moitié des trésors industriels consciencieusement construits par la nation depuis 1945. Des inconnus formés par les fondations américaines et allemandes se sont imposés à tous les postes clefs. Le miracle commence par six millions de chômeurs. Cette croissance devra ensuite une certaine part de son succès à l’arrivée massive de main d’œuvre ukrainienne et biélorusse, pour une part de langue polonaise. La Pologne, en effet, après l’émigration massive des années 90, temporaire ou définitive, est devenue elle-même une terre d’immigration.
Après l’effondrement de l’Union Soviétique, en 1991, la Pologne opte pour la protection du grand vainqueur américain. Elle adhère d’abord à l’OTAN en 1999, puis est incluse dans l’UE en 2004.
En 2016, l’Initiative des Trois Mers (ITM) se voit comme « un système géopolitique efficace capable de diversifier l’approvisionnement en gaz naturel vers des sources non russes ». L’Allemagne y est défavorable : elle table à l’époque sur un accord avec la Russie et l’approvisionnement par le gazoduc Nord Stream en Mer Baltique – qui permet à tous deux d’éviter la traversée de la Pologne. Les États-Unis, en revanche soutiennent financièrement l’initiative en 2020 – message tant à la Russie, à l’UE, qu’à leurs relations – et cajolent les pays d’Europe orientale.
Enfin, le Triangle de Lublin (ainsi nommé pour évoquer le traité de Lublin de 1569), signé le 20 juillet 2020, renforce la coopération dans les domaines politique, militaire et économique entre la Lituanie, la Pologne et l’Ukraine. L’objectif explicite de ce “triangle” est de rapprocher l’Ukraine de l’UE et de l’OTAN. Ce à quoi l’OTAN s’est employée continûment et que la Russie a fait valoir depuis 2006 comme étant pour sa sécurité une « ligne rouge » en contravention avec les accords tenus, fin des années 80, entre Gorbatchev d’une part, l’Allemagne et les États-Unis, de l’autre. Selon ces accords, non écrits, en échange de la dissolution par la Russie du Pacte Varsovie et de son acceptation de la réunification allemande, ces deux pays s’engageaient à ne pas faire adhérer à l’OTAN les pays limitrophes de la Russie.
En 2022, la Cour constitutionnelle polonaise reconnaît la prédominance du droit constitutionnel polonais sur le droit européen. Ce qu’aucun autre pays de l’Union européenne n’a décidé. À part l’Allemagne. Néanmoins, à mesure qu’elle craint la Russie, la Pologne mesure les limites de sa souveraineté et se résout à rallier la direction de l’UE, de son leader, l’Allemagne en « couple » avec la France.
À noter que la Chine est parvenue à installer à Malaszewicze un intensif terminal de transbordement ferroviaire : quinze jours de gare à gare avant de déverser ses pléthoriques marchandises dans le reste de l’Europe.
Les quelques éléments sont donnés ici pour situer certaines conditions durables des choix polonais en matière de relations internationales et leur présence dans les mémoires.
Les présentes vues stratégiques de la Pologne
La présentation de la situation internationale par le président polonais Karol Nawrocki, dans son discours du 24 septembre 2025 à l’ONU, est un appel à ce que le monde se mobilise… contre son voisin russe. On relève un hiatus dans sa présentation. En effet, il caractérise le basculement d’époque :
« Nous nous trouvons à un tournant de l’histoire », « le monde est entré dans une ère nouvelle et dangereuse de rivalité entre grandes puissances […] Au lieu du droit, on recourt à la force brute. »
Cependant, sans surprise d’ailleurs, le caractère global de cette « ère nouvelle » n’apparaît plus guère, et de ces « grandes puissances » entrées dans une « dangereuse rivalité », il ne mentionne que la Russie, contre laquelle tout son discours se veut une réaction à l’agression de l’Ukraine en février 2022.
« La Russie néo-impériale et néocoloniale tente de détruire l’architecture de la sécurité internationale, viole le droit international, renforce les divisions et s’efforce de faire revivre le Concert des puissances. »
Ledit “concert des puissances” réfère aux périodes où la Pologne comptait peu parmi les disputes et accords entre grandes puissances européennes. Par cette intentionnalité de “destruction de l’architecture mondiale”, la Russie endosserait ainsi bien plus que le rôle de déclencheur de ce « tournant de l’histoire ». C’est une menace constante du fait de son « idéologie », celle des « ambitions impériales auxquelles elle n’a pas renoncé », de sa « vision impériale qui traite des nations entières comme des propriétés coloniales, leur dénie leur souveraineté, les qualifiant de constructions artificielles, et justifie l’invasion comme une “correction historique” ».
« Nous, en Pologne et en Europe centrale et orientale, le savons depuis au moins 86 ans. »
Ces “86 ans” font référence à la date du Pacte germano-soviétique de 1939 – évoqué plus haut – et de l’invasion de la Pologne qui suivit. Pacte et envahissement… réduits ici encore à une seule puissance, la Russie. La suite éclaire aussi quant à la situation polonaise.
« Les Polonais n’ont pas cédé aux hordes soviétiques en 1920 et, défendant la civilisation européenne, ont vaincu les Soviétiques. Les Polonais et les pays d’Europe centrale n’ont pas renoncé à leur esprit de liberté et de souveraineté durant les quarante-cinq années de colonialisme soviétique après 1945. »
Cette vision orientée de l’Histoire interroge tout de même. Les Polonais ont plusieurs fois montré un rejet de la tutelle soviétique. Cependant, il est proprement impossible que les Polonais, et son président, aient oublié que l’Allemagne, suite au Pacte germano-soviétique, l’a occupée par moitié en 1939, avant de la ravager, martyriser et piller sur tout son territoire dès 1941. S’agirait-il d’un oubli du “tourisme” des envahisseurs nazis pendant cinq années abominables ? Une omission mentale de l’écrasement du IIIe Reich par lesdites « hordes » soviétiques ? Non, cette présentation unilatérale sans complexe s’explique bien entendu par le besoin de montrer la puissance russe – qui a violé le droit international en même temps qu’une frontière – intrinsèquement dangereuse pour la paix et la liberté des nations, et en appeler à une mobilisation européenne et mondiale. Ce regard unilatéral de la Pologne manifeste, en même temps que ses craintes à l’est, qu’elle n’est vraiment pas en situation de chercher des “querelles d’Allemand” à son voisin, ami et partenaire de l’Ouest. Pas plus d’ailleurs, que de qualifier d’« impériale » la politique d’une autre puissance “protectrice”.
Comment garder le contrôle
Au nom des principes onusiens de « souveraineté » et d’« interdiction de l’agression », Karol Nawrocki fait appel à l’Assemblée Générale de l’ONU. Il juge que c’est « le dernier moment pour agir concrètement » de façon déterminante pour « l’avenir de notre civilisation ». Sans attendre, la Pologne « consacre des fonds importants au développement de ses capacités de défense ». Elle a très vite soutenu l’effort militaire de l’Ukraine et a aussi accueilli « plus d’un million de réfugiés ukrainiens ». Ce que le président polonais ne peut mentionner c’est que la population polonaise se lasse un peu de cet accueil, comme de la concurrence des produits agricoles ukrainiens bénéficiant des tarifs préférentiels européens.
Face aux « ambitions impériales russes », qu’est-ce que le président polonais attend précisément des États européens, au-delà de leur actuel soutien à l’Ukraine ? Cet aspect n’est pas présent dans un discours à l’ONU. Il interroge néanmoins.
La décision allemande de devenir « la première armée conventionnelle en Europe » fera percevoir aux Polonais que perdure la situation de leur pays comme tampon – ou “glacis” – entre deux puissances. L’Allemagne n’est pas forcément mue aujourd’hui par des ambitions d’extension ou d’occupation militaire au-delà de ses frontières. Néanmoins, si elle se réarme, c’est bien pour veiller à ses intérêts, et elle prendra en compte les besoins polonais dans la mesure où elle pourra les intégrer à ses fins, fins auxquelles elle a dit ne pouvoir parvenir seule (Merz).
Un courant de pensée en Pologne, incarné par Jacek Bartosiak connaît actuellement une certaine notoriété sur “les réseaux”. Il promeut activement l’idée d’Initiative des Trois Mers (Baltique, mer Noire, mer Égée) et d’une stratégie polonaise indépendante dans cette zone de territoires. Son emploi de la notion d’« espace vital » – celle-là même employée par le nazisme du Troisième Reich pour conquérir l’Europe orientale et en détruire les populations – n’a pas été apprécié de tous en Pologne. Selon sa conception, c’est fondamentalement leur situation géographique qui détermine le destin des États. Ainsi selon lui, la politique impériale russe perdurera, car essentiellement déterminée par sa « situation géographique » et non « par l’idéologie », elle est donc “naturellement” « ennemie ».
Au regard de quoi, on aura noté plus haut la qualification par le président polonais, d’« idéologique » le mobile d’une « politique impériale russe ». Le président polonais reconnaît-il que l’enfermement dans la géographie n’a pas été à l’avantage de la Pologne ? « Idéologique » peut aussi être manière de qualifier les choix russes persistants de résister à l’engrènement à une forme de mondialisation qui, à l’effondrement de l’Union Soviétique, a conduit la Russie à la purge, au pillage et à la désorganisation par les capitaux extérieurs. En tout état de cause, c’est certainement en opposition au « fatalisme géographique » de Bartosiak – mentionné ci-dessus – qui a pu flatter une part des Polonais, que le président actuel, à la tribune même de l’ONU, ne cautionne pas l’idée de conflit avec la Russie comme fatal, perpétuel, dû à l’existence même de la Russie. Cela donne une profondeur différente à ses dénonciations de la politique russe. Dès lors, on peut entendre de bien des manières cette considération : « L’ordre mondial n’est pas immuable. Il dépend de nous – des gouvernements, des institutions, mais surtout des sociétés ».
Renforcer notablement sa défense et s’appuyer sur une alliance militaire sont une chose. Être dévolue an rôle de nation chair à canon, une autre. La ligne de crête chemine entre un appel à la solidarité européenne et une incertitude quant au rôle que la Pologne devra jouer.
Les limites du soutien amical ou le retour du refoulé
Fin mai 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a autorisé par décret une unité de forces spéciales à se nommer « Héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne » (UPA). Il refusera de revenir sur sa décision, au motif d’honorer le « nationalisme ukrainien » de ce régiment. « Nationalisme » ? Le président polonais, Karol Nawrocki, a alors vivement rappelé quelle sorte de « héros » étaient célébrés là et a, en conséquence, décidé de retirer à son homologue ukrainien la plus haute distinction polonaise, l’Ordre de l’Aigle blanc :
« Pour l’écrasante majorité de la société polonaise, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) demeure avant tout une formation responsable des crimes brutaux commis contre des citoyens de la République de Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale. »
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Stepan Bandera prête allégeance à l’Allemagne nazie qui a envahi l’Union Soviétique, dont la République Soviétique d’Ukraine. Son organisation voulait créer un État “ethniquement homogène”. Elle a massacré, dans l’ouest de l’Ukraine, de façon systématique et toujours atroce, probablement 100.000 civils polonais, auxquels fait référence K. Nawrocki. Et aux ordres des envahisseurs nazis – ou sans ordres – plusieurs milliers d’Ukrainiens juifs.
Le président ukrainien, ne pouvait ignorer qu’en janvier 2018 le Parlement polonais a introduit la responsabilité pénale pour la négation des « crimes des nationalistes ukrainiens dans les années 1925-1950 ». Ni qu’en 2025 les autorités polonaises ont déclaré le 11 juillet « journée nationale de commémoration des victimes polonaises du génocide perpétré par les nationalistes ukrainiens ». En 2018 et 2025, c’est un message[4]. Le risque pris par V. Zelenski d’offenser les dirigeants et l’opinion en Pologne ne lui a semble-t-il pas paru majeur[5]. De fait, le ministre polonais des Affaires étrangères, reçu à Kiev début septembre 2026, déclare les frappes russes proches de la frontière polonaise, « preuve définitive » « pour la société polonaise » que « la sécurité de la Pologne et celle de l’Ukraine sont étroitement liées ».[6]
L’histoire est donc présente à plus d’un titre dans la situation et la mémoire de la population polonaise. La Pologne continuera, bien sûr, de consacrer 4,5 % de son budget à la Défense (plus fort pourcentage de tous les pays de l’UE), et à servir de plaque tournante, ferroviaire notamment, pour une grande partie des livraisons d’aide militaire et humanitaire à Kiev.
La solidarité des deux pays reste de saison ; pour la sécurité de « l’Europe » : le même ministre polonais Sikorski déclarait en effet, le 24 février 2026[7] que « l’Europe finance la guerre à 100 %. Finalement, Poutine se rendra compte qu’il ne peut pas mettre fin à cette guerre sans l’Europe ».
Ce serait sage, en effet. La logique voudrait en retour que l’Europe “se rende compte qu’elle ne peut pas mettre fin à la guerre” sans la Russie.
Tout cela tendrait à montrer que l’Entre-deux-Mers n’est pas prés de voir le jour, comme une puissance autonome de ses alliés d’Europe occidentale. C’est l’OTAN qui en fait office, dont les principaux pays d’Europe occidentale avec leurs buts propres, concourent à être le leader. Sans omettre que si les Américains sont sortis du terrain, ils entendent conserver le sifflet de l’arbitre, la vente du matériel et les crampons des joueurs.
[1] – Dans ces vastes territoires d’Europe centrale et orientale, aisés à l’expansion autant qu’à l’invasion, de longs siècles de passage sous les tutelles successives de tel ou tel empire, ont amené la coexistence de “minorités” linguistiques ou ethniques, dans des États et empires sans cesse en lutte pour le territoire, et fondés sur une économie agricole et de grande propriété foncière. La difficile accession aux rapports modernes et à l’économie capitaliste, souvent pour bonne part par l’extérieur, poussa à la formation de lieux politiques, de nations politiquement souveraines, d’États modernes. Ceux-ci héritèrent néanmoins de ces imbroglios de “minorités” ethniques et linguistiques, carcan archaïque que les peuples, au sens politique, doivent sans cesse désarmer.
[2] – Ce sont les précédentes frontières de l’Empire tsariste et celles futures de l’Union Soviétique (Biélorussie et Ukraine).
[3] – « Ce n’est que depuis peu que la gauche polonaise a pris conscience de l’imbrication de la Pologne communiste dans le système économique capitaliste mondial et par conséquent du fait que les crédits accordés dans les années 1970 constituaient des pétrodollars recyclés en dette à destination des pays pauvres. » Monika Karbowska, historienne, « La dette polonaise : ses origines politiques et ses conséquences », investigaction.net, Janvier 2012.
[4] – Les dents ont encore grincé peu après lorsque, faute de concrétisation par l’Ukraine d’une fourniture de technologie de drones à la Pologne, celle-ci a décidé ne pas lui livrer comme prévu ses douze derniers avions MIG 29 (elle s’équipe d’avions américains et sud-coréens en remplacement).
[5] – Peut-être doit-il aussi tenir compte d’un élément de la situation ukrainienne. Après quatre années de guerre, quels que soient les soutiens extérieurs, et lorsque de plus en plus de jeunes ukrainiens, assurés de ne pas survivre au front, rusent pour échapper aux rafles, le président ukrainien est plus que jamais tributaire des courants nostalgiques de cette époque bandériste et qui fournissent des troupes motivées dans cette guerre, guerriers expérimentés depuis leur formation en milice dès 2014.
[6] – Démonstrations de force russes dont le plus sûr effet est de mobiliser et rassembler les pays d’Europe occidentale et d’en invoquer la légitimité auprès de leur population.
[7] – Cette date n’a pas été choisie au hasard. C’est le jour même où prennent fin les accords Salt de réduction des armements nucléaires stratégiques entre les Etats-Unis et la Russie, conclus et reconduits dans les années 1990, puis en 2011 entre Obama et Medvedev, pour dix ans plus cinq, éteints le 4 février 2026. Les États-Unis s’étaient unilatéralement retirés, sous le premier mandat de D. Trump, des autres accords sur les armements nucléaires, INF et SALT.