Les possibilités d’une île – Les impératifs stratégiques contradictoires de la Grande-Bretagne
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne se trouve devant des contraintes multiples qu’elle priorise tour à tour selon les périodes successives : période de la guerre froide, effondrement de l’Union Soviétique et expansion de la mondialisation, basculement d’une époque rendu manifeste par l’intervention armée russe en Ukraine, enfin deuxième mandat de D. Trump et libre cours aux positionnements américains brutalement inamicaux. Elle est amenée aujourd’hui à définir une stratégie de Défense propre, non corollaire des orientations stratégiques américaines, et s’engage dans des projets et des formats dont elle n’est pas assurée d’avoir les moyens.
Le “grand large” ou la dépendance stratégique au grand frère américain
Après 1945 et avec la guerre froide, la Grande Bretagne noue avec les États-Unis une « relation privilégiée » (« special relationship ») qui traduit assez le complet passage de relais de la suprématie mondiale, de feu l’Empire britannique à la super-puissance américaine. Il s’agit d’accords particuliers par lesquels la Grande Bretagne “bénéficie” du renseignement américain, et de la technologie de la dissuasion nucléaire – et de ce fait en dépend, largement encore aujourd’hui. L’OTAN, dont la Grande-Bretagne est co-fondatrice en 1949, conçue en principe comme une défense contre l’Union Soviétique socialiste, n’est pas dissoute suite à l’effondrement de celle-ci, en 1991. Socialiste ou pas socialiste, il ne semble pas admis que la Russie puisse encore échapper à l’orbe des pays “occidentaux”, à l’investissement libre de leurs capitaux, et par conséquent qu’elle prétende appuyer une quelconque indépendance sur un statut de puissance – tenue par principe pour menaçante par le Royaume-Uni depuis le XVIIIe siècle et leur rivalité, dite du “Grand Jeu”. Cette hantise de voir se former sur le continent une entité puissante ou une alliance robuste n’a pas quitté la Grande-Bretagne lorsque les États-Unis en ont pris le relais.
En 2010, par les accords de Lancaster House, la Grande-Bretagne renforce sa coopération en matière de défense avec la France, amitié marginale loin pourtant de secouer cette dépendance américaine.
En mars 2021, vingt ans après la fin de la guerre froide, et dix ans après l’annonce par Barack Obama de l’orientation stratégique américaine dite du “pivot asiatique”, la Grande-Bretagne post Brexit, annonce que ses priorités stratégiques ne sont plus en Europe. La « priorité absolue » de sa politique extérieure et de défense, pour la décennie 2020-2030 est un repositionnement vers “l’Indopacifique” (la formule même des Américains). Avec la “mondialisation”, cette région du monde était manifestement devenue le centre économique mondial. Un puissant acteur, la Chine, se profilait comme un rival de « l’allié américain », et contestant l’ordre mondial autour de sa suprématie. En outre, elle était active dans une zone où la Grande-Bretagne a encore des intérêts liés au Commonwealth et à son ancien empire. Elle affiche alors l’ambition de devenir la « Grande-Bretagne mondiale », noue des alliances asiatiques (ASEAN, AUKUS), et se détache de l’Europe.
L’Europe, la Russie, la proximité continentale
L’intervention armée russe en Ukraine en février 2022 va bouleverser à nouveau ces ambitions “mondialistes”. Le Stratégic Defense Review (SDR) de 2023 redéfinit la zone euro-atlantique comme une « priorité absolue » de la politique extérieure et de défense britanniques. Le document affirme bien sûr que les orientations pour un « Indopacifique libre et ouvert » restent une préoccupation majeure. Mais dès ce moment la Grande Bretagne laisse entrevoir que son repositionnement européen sera durable. Sa rivalité historique avec l’empire russe explique peut-être en partie l’intensité de l’implication britannique dans le soutien politique, financier, en armements, renseignements et conseils à l’Ukraine. Pour autant, le SDR de 2023 confirme la réduction des effectifs de la Défense. Comme pour d’autres pays participant à un soutien de l’Ukraine en armements et conseils, la Grande-Bretagne est de fait engagé dans une “guerre par procuration” avec la Russie, qui ne lui coûte pas un homme, l’Ukraine semblant comme assignée par ses “soutiens” européens et américains à ce rôle de ban d’essai des nouveaux armements et nouvelles tactiques. Étant hors de l’Union européenne depuis le Brexit, la « coalition des volontaires » formée avec la France puis d’autres pays, lui permet de contourner cette absence, et se présenter en puissance qui compte.
Quand le parrain n’assure plus
La Grande-Bretagne va devoir s’alarmer d’un facteur supplémentaire important de bouleversement, les orientations brutalement inamicales du deuxième mandat Trump, alarmes que le Document stratégique SDR de 2025 exprime avec la pudeur coutumière outre-Manche :
« Fondamentalement, les hypothèses de longue date du Royaume-Uni concernant les équilibres et les structures de puissance mondiale ne sont plus certaines. »
Dit autrement : alors que la Russie passe aux rapports de force ouverts dans l’Est du continent, les États-Unis privilégient outrageusement leurs propres intérêts sans égards aucuns à notre “special relation ship”.
« L’imprévisibilité même de ces événements [la guerre en Ukraine] et d’autres événements mondiaux, combinée à la rapidité des changements dans tous les domaines, a créé de nouvelles menaces et vulnérabilités alarmantes pour notre pays, ainsi qu’une complexité dangereuse dans le monde. » « Dans un monde où l’impossible d’aujourd’hui devient l’inévitable de demain […] la défense ne peut plus être considérée comme une simple prestation de nos forces armées. »
En clair, fini le temps où notre effort de Défense consistait surtout en un appui honnête aux opérations américaines. Il va falloir construire notre propre défense, et notre propre stratégie. En effet, les États-Unis – plus exactement, les institutions publiques des États-Unis – se distancient de l’Europe, réduisent leur implication dans l’OTAN et leur aide à l’Ukraine – désengagement très diplomatiquement qualifié à Londres d’« ajustement des priorités régionales américaines ». Les pays d’Europe occidentale identifient une « menace russe » et se trouvent à présent dans une situation similaire : montrer des capacités militaires propres, incluant des formats et armements nouveaux incontournables depuis le conflit ukrainien.
La Grande-Bretagne définit la Russie comme une menace « immédiate », et la Chine comme un « défi complexe et dans la durée ». L’implication en Indopacifique, hier « priorité absolue », est repoussée loin dans le temps – pour ne pas insulter l’avenir, ni les États-Unis.
Le SDR 2025 parle d’une « approche globale » de la Défense britannique. Il s’agit, d’abord, de repositionner sa défense dans le champ européen et le cadre de l’OTAN : toute attaque contre un de ses membres entraînant une défense collective, il faut être en mesure de la « dissuader ». La Grande-Bretagne se voit idéalement l’interface entre l’OTAN et l’UE. Pour « passer à un état de préparation au combat pour dissuader les menaces et renforcer la sécurité dans l’espace euro-atlantique », il s’agit ensuite de renforcer les moyens de soutenir un « conflit conventionnel de longue durée ». La Grande Bretagne veut se doter des moyens capacitaires, en munitions surtout, la guerre en Ukraine ayant montré leur énorme consommation en conflit conventionnel. Elle dote la dissuasion nucléaire de nouveaux moyens budgétaires, après la mise en scène par la Russie de la possibilité d’utiliser du nucléaire tactique.
Rappelons que, comme nombre de pays d’Europe, l’armement et la capacité opérationnelle britanniques dépendent largement de fournitures et de maintenance techniques américaines. La production sur le territoire pallierait-elle ce fâcheux facteur ? « Nous veillerons à ce que la Défense soit un moteur de croissance pour tout le Royaume-Uni, en investissant 6 milliards de livres sterling dans les munitions au cours de cette législature. » Ce qui suivra le Document, ce sont les accords avec Trump : les productions de défense sur le sol anglais le seront pour une bonne part par des technologies et des capitaux américains.
Le Document stratégique annonce également la création d’un « projet de loi sur l’état de préparation à la défense », qui doterait le gouvernement de pouvoirs supplémentaires pour mobiliser l’industrie et les réserves en cas de crise majeure. Les dirigeants britanniques semblent, en outre, vouloir préparer les esprits de leurs compatriotes à des temps plus difficiles, en ce que « une mobilisation de toute la société est essentielle ».
Un complexe d’impératifs contradictoires.
Une fois publiés ces projets de stratégie autonome et volontaire, plusieurs observateurs et revues se sont interrogés quant à la possibilité de les réaliser. La tendance depuis plusieurs années a été, comme dans bien d’autres pays européens, de réduire continûment les effectifs militaires (72 500 aujourd’hui). La préférence avait été donnée aux formats légers et technologiquement sophistiqués, mais une large partie des équipements a vieilli, y compris dans la Marine : Britania rule the waves a pris l’eau, et les moyens de la renflouer manquent.
Il est ensuite un facteur d’incertitude – toute stratégie d’une puissance n’ayant de sens qu’en tenant compte des possibilités effectives, des besoins budgétaires contradictoires, du niveau de cohésion nationale et de l’état d’esprit dans la société. Les projets d’augmentation des dépenses de défense, et les préoccupations internationales du Premier Ministre K. Starmer, seraient pour quelque chose dans son faible taux de popularité, dans le contexte d’un budget national de plus en plus contraint, alors que les besoins essentiels – “essentiels” eux aussi – de la population sont de plus en plus mal assurés et, qu’ici ou là, la chasse aux boucs émissaires n’a rien de flegmatique. Parmi les partis qui parient sur les mécontentements dans la population, celui de Nigel Farage, Reform UK, s’est ouvertement acoquiné avec D. Trump. Certains autres électrons libres sont plus virulents encore. Aucun d’eux n’a pour autant miraculeusement effacé les préoccupations internationales de Starmer et d’autres.
Depuis qu’elle n’a plus le gouvernail de la politique internationale, la Grande-Bretagne cabote.
Article rédigé avant l’annonce de la prochaine démission de K. Starmer,
qui change peu de choses à la problématique globale de la Grande-Bretagne