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La doctrine turque en matière de politique étrangère

La Turquie est un carrefour géopolitique avec l’Europe à l’ouest, la mer Noire au nord et le Moyen-Orient au sud. Pour tenter de caractériser sa doctrine en matière de politique extérieure, il faut regarder son évolution. On peut dire qu’elle combine héritage kémaliste,[1] ambitions régionales et volonté d’autonomie stratégique.

De son héritage kémaliste, elle garde prudence et occidentalisation : priorité à la sécurité nationale, intégration aux institutions occidentales : membre de l’OTAN depuis 1952, elle appartient aussi à l’OCDE et à l’OSCE). Au temps de la guerre froide, la Turquie devient un pilier stratégique du flanc sud de l’OTAN face à l’URSS. Occupant une position géostratégique de premier ordre, elle est en alliance étroite avec les USA. Son contrôle des détroits des Dardanelles et du Bosphore fait que, durant la guerre froide, la Turquie devient pour les USA un pilier stratégique du flanc sud de l’OTAN face à l’URSS. Sa diplomatie s’aligne sur celle du bloc occidental, et notamment des USA, avec lesquels elle entretient un partenariat privilégié.

Dans les années 2000, Davutoglu, ministre des affaires étrangères puis premier ministre, développe la doctrine de la « profondeur stratégique », l’une des doctrines géopolitiques les plus importantes de la politique extérieure turque contemporaine. La Turquie possède une profondeur historique (héritage ottoman), une profondeur géographique unique, multirégionale : et une profondeur culturelle, le monde turcique et musulman. L’objectif est donc de transformer la Turquie en puissance régionale centrale en appliquant les principes suivants : valorisation de l’héritage ottoman, diplomatie multidirectionnelle (Europe, Moyen Orient, Afrique, Asie centrale), stratégie du zéro problème avec les voisins pour créer une zone d’influence stable autour d’elle, influence culturelle (institutions religieuses, universités, séries télévisées).

Après 2011, on assiste à un tournant interventionniste où prédomine la doctrine du Mavi Vatan. Ce concept, développé à l’origine par un groupe de militaires, renvoie à une défense plus active des intérêts maritimes de la Turquie dans la mer Égée, la Méditerranée orientale et la mer Noire ; à une éventuelle extension de sa zone économique exclusive (ZEE) et des ressources énergétiques (gaz) et à une volonté de mettre l’accent sur la puissance navale considérée comme un élément clé des enjeux stratégiques régionaux.

De 2011 à 2016, se développent des crises régionales (printemps arabe, guerre en Syrie) et des tensions avec les voisins, ce qui ruine le principe du « zéro problème avec les voisins ». De 2016 à nos jours, la doctrine évolue : la doctrine du Mavi Vatan reprise par Erdogan complète et approfondit celle de la « profondeur stratégique », dans une optique plus offensive et plus eurasiate.

Depuis 2022, la Turquie affiche plus clairement son analyse de la situation internationale, sa position dans ce contexte et ses prétentions

« À l’échelle mondiale, nous traversons une période caractérisée par une augmentation des incertitudes, des imprévisibilités, des crises et des conflits menaçant la paix et la stabilité dans notre voisinage, des rivalités exacerbées entre diverses puissances, ainsi que l’érosion du multilatéralisme et des valeurs universelles […] …. L’inadéquation des mécanismes actuels de gouvernance mondiale, les fragilités qui s’accentuent au niveau mondial mais en particulier dans notre région… Afin d’éliminer les menaces et les défis émanant de ce contexte et de profiter des possibilités émergentes, la Turquie est contrainte de mener une politique étrangère forte tant sur le terrain qu’à la table des négociations, en mettant en œuvre une diplomatie perspicace et agile. 

La politique étrangère militaire et géopolitique qui repose sur 5 piliers :

– Priorité à la sécurité territoriale : empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome.

– Autonomie stratégique : refus de dépendre uniquement de l’Occident tout en restant un élément clé de l’OTAN ; coopération conflictuelle avec les USA ; coopération concurrentielle avec la Russie.

– Projection régionale et intervention militaire : intervention en Syrie, dans le conflit du Haut Karabagh, en Méditerranée orientale (enjeux gaziers). – Développement d’une industrie militaire nationale (drones bayraktar) ; bases militaires à l’étranger (Qatar et Somalie)

– Diplomatie transactionnelle : pragmatique et centrée sur les intérêts ; partenariat dossier par dossier plutôt qu’alliances.

Des actes concrets récents viennent illustrer cette nouvelle orientation : faire d’Istanbul un centre des Nations Unies, activer l’Organisation des États Turciques (l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Turquie et l’Ouzbékistan), mettre en place une plate-forme pour la paix dans les Balkans : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Montenegro, Kosovo, Macédoine du Nord et Serbie.

 

La politique extérieure de la Turquie est plus offensive et dans le même temps la situation intérieure du pays est déliquescente. L’économie, après une ou deux décennies d’épanouissement, est maintenant en difficulté avec une inflation à 31%. Les manifestations de mécontentement sont réprimées, les partis d’opposition sont décapités, les universitaires, juristes et journalistes qui font entendre leur voix pour la défense du peuple sont démis de leurs fonctions et emprisonnés.

[1] – Mustapha Kemal a fondé la République turque en 1923 sur les décombres de l’empire ottoman et dans la résistance à la domination militaire occidentale. Il a mis en place un État moderne pour développer l’économie et une politique réformiste où domine le nationalisme et l’occidentalisme (éducation, laïcité).

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