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Comment les classes populaires peuvent-elles s’organiser, se réorganiser ?

Pour éclairer cette question, Germinal publiera des données sur la formation de l’organisation des classes populaires dans divers pays du monde. Dans ce numéro et les suivants, on traitera des débuts de la formation du Parti communiste de Russie à la fin du XIXe siècle. En Russie, l’organisation politique des classes populaires s’était constituée plus tardivement que dans d’autres pays du continent européen. Dans des conditions historiques difficiles, dans un pays économiquement et politiquement en retard, ce qui devait devenir le parti communiste de Russie, sut pourtant orienter la lutte de la classe ouvrière et de la paysannerie. Ce Parti dirigea la révolution de 1917. Sous sa direction s’opéra la transformation de l’ancien empire russe des Tsars en Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), donnant un puissant soutien aux luttes populaires dans le monde, et aidant la révolution socialiste à l’emporter sur les forces réactionnaires en plusieurs pays. Le Parti communiste de Russie fut donc la cheville ouvrière de la formation d’un « camp » du socialisme, qui n’était plus régi par la “logique” du capitalisme. L’existence même de ce « camp », opposé au « camp » du capitalisme, favorisa aussi dans les pays de la périphérie le développement du caractère progressiste (du point de vue historique) des luttes conduites par des bourgeoisies nationales, contre les classes féodales et les emprises de différents impérialismes. Des avancées et des reculs marquèrent l’histoire de ce parti, qui dans un environnement hostile, parvint cependant à se maintenir au pouvoir pendant plus de soixante-dix ans. Le caractère communiste de ce parti fut toutefois soumis à des révisions néfastes, au cours des trois ou quatre dernières décennies de son existence. Le fait que dans les pays les plus avancés du capitalisme, aucun “relais” révolutionnaire ne parvint à soutenir de son propre mouvement les principes communistes, ce fait joua sans doute un rôle dans le processus général de déconstitution du communisme. On doit aussi considérer, qu’en dépit de leurs divisions, des forces du capitalisme, et aussi des forces semi- féodales, firent converger leurs efforts dans le but de briser le processus d’édification socialiste, de disloquer le « camp » socialiste, et de détruire l’URSS son bastion, qui menaçaient l’existence même de leurs régimes d’exploitation des travailleurs. Les attaques extérieures n’auraient cependant pas suffi à anéantir l’édification socialiste en URSS. Des contradictions internes encore non résolues continuaient de s’y manifester, les attaques extérieures y trouvèrent des points d’appui. À l’extérieur aussi, les forces de classe du capitalisme et des ses alliés féodaux travaillaient sans relâche à détruire les mouvements progressistes, qui se développaient dans leur propre «camp», privant ainsi le développement socialiste en URSS de tout soutien fiable. En Union Soviétique, et dans le monde entier, les perspectives communistes furent ainsi affaiblies, puis annihilées, ceci bien avant la fin officielle de l’URSS (fin 1990), faisant dépérir sa capacité d’attraction L’affaiblissement des perspectives socialistes, puis la dissolution de l’URSS, constituèrent une défaite historique pour les classes populaires du monde entier, défaite qui se traduisit aussi par la capitulation de nombreuses directions communistes, qui, pour survivre, en vinrent à se calquer sur les positions de la bourgeoisie (et plus tard même, sur celles de classes relevant de structures sociales féodales, entrées dans le circuit financier capitaliste, et plus ou moins « gauchisées »). Comme cela avait été le cas, après la Révolution française, cette défaite devait déboucher sur une période de réaction généralisée dans le monde entier, au plan des conquêtes sociales, des perspectives d’émancipation, conduisant à une soumission et une instrumentation des peuples aux forces de classes et aux idées les plus régressives. On a en a des exemples sous les yeux chaque jour. Pourtant comme ce fut le cas aussi après la fin de la phase ascendante de la Révolution française, la réaction ne pourra pour toujours triompher. Les perspectives historiques, ouvertes par ces deux grandes révolutions ne peuvent à long terme être éradiquées et effacées.

Genèse et formation d’un parti de la classe ouvrière en Russie

La création d’un parti, qu’il s’agisse de celui de la classe ouvrière ou d’autres classes, ne ressort pas d’une simple décision. On ne décrète pas un beau jour : « nous sommes le parti ». C’est par un processus de longue haleine, au travers de luttes pratiques et théoriques, de tâtonnements, d’obstacles à surmonter, que se forgent les conditions d’une unification de classe, qui toujours repose sur la relation établie entre le mouvement objectif et une orientation. Sur la base du mouvement ouvrier qui se développait et des petits groupes marxistes russes des années 1880, un Parti communiste naquit ainsi en Russie, en 1896. Sa première dénomination était le POSDR (Parti Ouvrier Social-démocrate de Russie), devenu en 1912 le PCB (Parti Communiste bolchevik) de Russie, puis PCUS (Parti Communiste de l’U.R.S.S.) en 1922.

Les éléments de constitution de l’organisation politique

Au cours des trois décennies qui ont précédé la révolution de 1917, ce parti de la classe ouvrière a grandi et s’est fortifié, dans une lutte contre tous les courants nuisibles à la cause des ouvriers et de la paysannerie. Il s’est fondé et développé sur la base d’une orientation politique, s’élaborant sur la base de la théorie marxiste et d’une prise en compte les conditions propres de la Russie à l’époque de l’impérialisme. C’est avec un tel parti que la lutte de la classe ouvrière et de la paysannerie fut menée, d’abord contre le tsarisme (avec les deux révolutions démocratiques bourgeoises de 1905 et de janvier 1917), puis pour le socialisme, avec la révolution d’octobre 1917. On traitera dans ce numéro des premières ébauches de constitution d’une organisation politique de la classe ouvrière, de 1880 à 1895, et des conditions au sein desquelles elle s’est constituée. Les éléments de constitution de l’organisation politique de la classe ouvrière se sont d’abord développées séparément. D’un côté, les ouvriers commençaient à s’associer à l’échelle de leur lutte immédiate contre les capitalistes. D’un autre côté, les premiers petits groupes marxistes qui se constituaient, n’étaient pratiquement pas liés au mouvement ouvrier. Ce n’est qu’en 1895, que commença à se réaliser un début de fusion entre le mouvement ouvrier et le marxisme, de façon encore restreinte. Sur cette base put se former un véritable parti communiste.

L’évolution des conditions économiques et sociales en Russie

La Russie était entrée plus tard que d’autres pays d’Europe dans la voie du développement capitaliste. Dans les années 1850-1860, l’économie féodale et la noblesse terrienne y dominaient encore. Avec une tel mode d’organisation sociale, l’industrie ne parvenait pas à prendre un grand essor. Pour se développer, l’industrialisation nécessitait l’abandon du servage. En 1861, le gouvernement tsariste, affaibli par une défaite militaire (contre les puissances capitalistes franco-anglaises, alliées aux Turcs), et effrayé par les révoltes paysannes contre la noblesse terrienne, fut contraint d’abolir le servage. Après cette abolition cependant, les paysans continuaient à subir l’oppression des propriétaires fonciers qui les saignaient à blanc. La paupérisation des masses paysannes s’aggravait et contraignait les paysans « libres » à se faire embaucher dans les fabriques et les usines, où ils étaient durement exploités et opprimés. Avec l’abolition du servage, le développement du capitalisme industriel fut assez rapide, et avec lui le nombre et la concentration des ouvriers s’accrut. Dans les années 1890, les ouvriers des fabriques se formèrent en prolétariat industriel moderne dans de grandes entreprises capitalistes. Avec ces grands regroupements, leur combativité se trouva renforcée. Comme dans tous les pays capitalistes cependant, les années d’essor furent suivies d’années de crise, avec leur cortège de chômage et de misère, crise résultant des contradictions qui sont à la base de ce régime. Malgré le développement de l’industrie, la Russie restait encore un pays agraire, économiquement arriéré, où dominait la petite exploitation paysanne à faible rendement. à la campagne cependant, le capitalisme progressait, entraînant une différentiation et une décomposition de la paysannerie. Tandis que beaucoup de paysans étaient ruinés, une couche supérieure se développait, celle de la bourgeoisie rurale, les koulaks, qui exploitaient et opprimaient des paysans, de plus en plus pauvres. Au plan politique, il n’y avait pas d’institutions démocratiques, pas de capacité d’expression politique. Les ouvriers et les paysans en Russie n’avaient à cette époque aucun droit politique. à la moindre révolte, ils étaient matraqués par la police et les cosaques, au service de l’autocratie tsariste. La bourgeoisie libérale se trouvait aussi soumise à ce joug autocratique.

Le développement des premières associations de lutte des ouvriers

Dès les années 1870-1880, la classe ouvrière de Russie se « réveilla » et engagea des luttes contre les capitalistes. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient extrêmement pénibles. Ils commencèrent à se concerter entre eux pour présenter des revendications communes. Lors de leurs premières grèves, comme cela avait été le cas dans les plus anciens pays capitalistes, il leur arrivait de briser les machines, saccager des comptoirs patronaux. Mais certains ouvriers plus avancés commençaient à comprendre que pour lutter efficacement, il fallait s’organiser plus largement. De premières associations ouvrières se constituèrent, vite détruites par l’autocratie tsariste. En 1878, fut fondée à Petersbourg une Union des ouvriers russes du Nord, dont le programme s’inspirait des partis ouvriers de pays plus avancés d’Europe (économiquement et politiquement), ceux qui s’étaient regroupés dans la « Première Internationale », où Marx avait joué un rôle éminent. Cette Union s’assignait pour but final la révolution socialiste, le «renversement du régime politique et économique de l’état». Les buts immédiats étaient la conquête de droits politiques (liberté de parole, de presse, de réunion…), la limitation de la journée de travail. L’Union des ouvriers russes du Nord, qui groupait 200 membres et des sympathisants, fut détruite par le gouvernement tsariste. Le mouvement ouvrier continuait pourtant de grandir, gagnant de nouvelles régions. Dans les années 1880, plus de 48 grèves et 80 000 grévistes pouvaient être recensés sur cinq ans. En 1885, préparée et organisée par des ouvriers éclairés, eut lieu une puissante grève, dans une grande entreprise, qui comptait 8 000 ouvriers et où les conditions de travail étaient très mauvaises. Cette grève (contre la baisse des tarifs et les amendes) eut une grande importance dans l’histoire du mouvement révolutionnaire. La grève fut réprimée par la force armée, plus de 600 ouvriers furent arrêtés. Mais d’autres grèves éclatèrent, et le gouvernement tsariste, effrayé par la progression du mouvement ouvrier, fut contraint de promulguer une loi répondant pour partie aux revendications des ouvriers. L’expérience de ces grèves fit comprendre que l’on pouvait obtenir des résultats par une lutte organisée. Toutefois le mouvement restait encore sans orientation politique d’ensemble.

Les petits cercles, la diffusion du marxisme en Russie et la lutte contre le « populisme »

Au moment où les luttes des ouvriers contre leurs conditions de travail et de vie, commencent à se développer, l’activité politique révolutionnaire n’était pas sous influence marxiste, mais sous influence des « populistes* » adversaires du marxisme. Leur travail d’agitation se concentrait sur la paysannerie qu’ils considéraient comme l’embryon du socialisme. Ils pensaient que le capitalisme ne se développerait pas en Russie, ni le prolétariat. Ils ne considéraient pas la classe ouvrière comme classe d’avant-garde et voulaient arriver au socialisme sans elle, ils l’empêchaient de former un parti indépendant. Ils pensaient aussi que ce sont les individualités d’élite, les « héros », qui font l’histoire. En fonction de cette conception, ils imaginaient renverser le tsarisme avec leurs seules forces, sans le peuple, par des actions d’éclat. Ils croyaient que la lutte révolutionnaire peut être menée par le terrorisme, par des attentats. Or, il n’était pas possible par ces moyens de renverser l’autocratie tsariste, ni d’anéantir la classe de la noblesse terrienne, qui ne se réduisent pas à des individus. Leurs conceptions politiques comme les actions qu’ils menaient entravaient l’initiative révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie. Luttant contre ces conceptions nuisibles, un premier groupe marxiste russe prit naissance en 1883, Libération du travail. Ce groupe était organisé de l’étranger par Plékhanov, un intellectuel qui avait dû se réfugier à Genève, pour échapper aux persécutions tsaristes. Auparavant, Plekhanov avait participé au mouvement « populiste », mais lors de son émigration, ayant pris connaissance du marxisme, il rompit avec ce « mouvement populiste » et contribua au grand effort de traduction et de diffusion du marxisme en Russie. La théorie de Marx établissait en effet que le capitalisme créait son propre fossoyeur, le prolétariat, que celui-ci devait prendre conscience de ses forces, s’unir contre la bourgeoisie, que le prolétariat industriel (bien que moins nombreux à l’époque en Russie que le prolétariat paysan) pouvait rallier autour de ses perspectives d’autres catégories populaires, pour édifier une société d’où serait bannie l’exploitation d’une classe par une autre. Sur la base d’une analyse des contradictions du capitalisme, le marxisme posait que la classe ouvrière devait jouer un rôle d’avant-garde, qu’il fallait donc construire une organisation pour unifier les forces, éclairer la classe ouvrière contre les fausses perspectives du « populisme ». Le groupe Libération du travail fut le premier à engager la lutte contre les conceptions erronées des «populistes», montrer les torts qu’ils causaient au mouvement révolutionnaire. Plékhanov joua un rôle essentiel dans sa réfutation théorique, point par point, des conceptions «populistes». Ses écrits compromirent leur influence auprès des intellectuels révolutionnaires. La déroute idéologique des « populistes » n’était toutefois pas complète. Après l’écrasement de leur parti, Narodnaïa Volia (La volonté du peuple), les «populistes» renoncèrent à leur lutte contre le gouvernement tsariste et prêchèrent la réconciliation avec lui. Ils devinrent dans les années 1880-90 les porte-parole des intérêts de la bourgeoisie rurale, des koulaks. Ayant joué un grand rôle pour l’orientation générale de la lutte politique, le groupe Libération du travail commit cependant des erreurs importantes. Dans son premier projet de programme, il admettait encore, comme les «populistes», la tactique de la terreur individuelle. Plekhanov, pour sa part, ne voyait pas bien le rôle que pouvait jouer la paysannerie et considérait la bourgeoisie libérale comme un appui possible pour la révolution. Le groupe Libération du travail, comme les groupes marxistes, n’étaient alors pratiquement pas liés aux ouvriers. Il ne s’agissait que de petits cercles sans relation avec les mouvements de masse. On en était encore, comme l’indiqua Lénine, à un «processus de développement utérin». C’est en 1895, avec l’activité de Lénine, et du petit groupe L’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière à Petersbourg, que commencera à se résoudre la question de la fusion du mouvement ouvrier avec le marxisme, base pour la formation d’un parti communiste.

suite au prochain numéro

*Le mouvement « populiste » de l’époque, en Russie, ne correspond pas à ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de“populisme”. Les populistes Russes détournaient l’attention des travailleurs de la lutte de classe contre l’ensemble du régimed’exploitation, en commettant des attentats contre des représentants isolés des classes oppresseuses, sans aucun profit pour la révolution. Ils imaginaient que les individualités d’élite, les “héros” seuls font l’histoire, et non les classes et la lutte de classes. Ils empêchaient aussi la classe ouvrière de s’organiser de façon indépendante et de comprendre le rôle dirigeantqu’elle devait jouer dans la société. Ils s’opposaient opiniâtrement à la diffusion du marxisme auprès de la classe ouvrière.

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