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Se remettre à l’ouvrage L’exemple de Jules Guesde et la création du Parti Ouvrier Français : Des raisons d’espérer

Nous sommes dans une période de désorganisation de la classe ouvrière et de désorientation politique générale. Il est essentiel dans ce contexte de rappeler d’autres situations historiques où de semblables facteurs s’imposaient. L’initiative politique du peuple, avait alors pu se reconstituer, et elle le fut à une échelle plus large. L’organisation du peuple pour imposer ses orientations résulte d’une marche de longue haleine, faite d’avancées et de reculs, comme l’avait été en son temps en France la lutte de la classe bourgeoise contre la féodalité.

Dans le contexte actuel de profonde régression historique, on peut tirer des enseignements de l’expérience de la formation du Parti Ouvrier Français, parti qui fut le premier grand parti communiste de masse, même s’il n’en portait pas encore le nom. Un tel exemple nous encourage à tenir bon pour les perspectives à dresser et pour le travail de réorganisation.

Cela ne conduit pas à négliger le rôle mondial qu’a joué le parti communiste bolchevik russe, la révolution d’Octobre 1917 et l’édification du socialisme en Union soviétique. Mais, d’une part ce forum du communisme mondial n’existe plus, et, si l’on veut mener à son terme la tâche historique entreprise, nous devons maintenant compter sur nos propres forces. D’autre part, il faut se souvenir que l’expérience révolutionnaire en France est riche, et a inspiré les marxistes dans tous les pays du monde. De plus, la formation du Parti Ouvrier Français s’est effectuée dans le cadre d’un pays capitaliste qui avait déjà accompli sa révolution bourgeoise, non dans un pays comme la Russie, encore sous la coupe de forces féodales et de l’autocratie tsariste. Le Parti communiste français, bien que constitué en 1920 dans la foulée de la révolution d’octobre, en fut aussi pour partie héritier. Cette formation reste donc riche d’enseignements pour ce qui nous concerne. Et si la tâche d’unification des forces des différentes classes populaires vers un objectif commun, se heurte sans doute au plan politique à plus d’obstacles aujourd’hui que dans la Russie d’alors, les conditions économiques pour l’instauration d’un régime socialiste sont beaucoup plus favorables aujourd’hui.

Le premier document portera sur : Jules GUESDE, « éducateur et organisateur du Prolétariat »

« Educateur et organisateur du prolétariat », tel fut en effet le rôle joué par Jules Guesde dans le mouvement ouvrier, caractérisation que l’on peut lire sur le socle de la statue qui lui est dédiée à Roubaix, près de la gare. Il y a des hommes dont la vie est exemplaire à la fois pour ce qu’elle a été et aussi pour ce qu’elle symbolise du mouvement social. Jules Guesde est un de ces hommes, sa vie s’identifie avec l’organisation du mouvement ouvrier en France. Marcel Sembat, un des fondateurs du Parti communiste, dira de lui : « Il n’a vécu que pour le socialisme, il a toujours été pauvre [il], est passé partout, jetant le grain rouge partout ».

Diffuser le marxisme, se démarquer des courants politiques de la classe bourgeoise, transformer le mouvement ouvrier désorganisé en mouvement politique unifié, indépendant, et conscient des objectifs historiques à réaliser, c’est ce que Jules Guesde s’efforça de réaliser tout au long de sa vie. Par l’affirmation des perspectives communistes, avec la création du POF, par sa lutte contre les courants qui voulaient égarer les travailleurs : ceux qui voulaient les faire renoncer à toute transformation réelle de la société, ceux qui essayaient de transformer le mouvement ouvrier en force d’appoint de fractions de la bourgeoisie. Jules Guesde s’était fixé deux missions : introduire le marxisme au sein de la classe ouvrière et le faire fusionner avec le mouvement ouvrier naissant, pour forger un parti de classe indépendant. C’est ce qu’il parvint à faire.

Les points suivants de sa biographie seront abordés dans ce document :

– Une jeunesse qui se cherche : du radicalisme au marxisme en passant par l’anarchisme.

– Diffuseur du marxisme et père fondateur du premier parti ouvrier français

– Champion des classes laborieuses : soutien des revendications immédiates et des perspectives historiques

– L’attachement aux principes du communisme

Le deuxième document portera sur : La création du Parti Ouvrier Français

On présente dans ce numéro quelques aperçus du contenu de ce document :

Le contexte de l’époque en France.

Pendant son enfance et sa jeunesse Guesde a vécu sous le régime politique du Second Empire, au cours duquel l’expression des idées républicaines et des idées socialistes était alors interdite. Le mouvement ouvrier était désorganisé après l’écrasement de l’insurrection populaire de juin 1848, il se développait néanmoins, cherchant sa voie entre mouvements revendicatifs immédiats, lutte politique d’ensemble, recherche de moyens pour que la société ne soit plus porteuse d’exploitation et d’injustice, et ne marche plus à l’aveugle de crise en crise, et de crise en guerre.

Bien que les données ne soient plus exactement les mêmes à notre époque, la classe ouvrière était alors multiforme comme elle l’est aujourd’hui, avec un prolétariat très concentré dans quelques grands centres et une majorité de travailleurs employés dans de petits ateliers. A côté des ouvriers, il y avait des classes moyennes urbaines, nombreuses et diversifiées, et une paysannerie alors très importante.

Du point de vue politique, lorsque Jules Guesde commença son activité, la classe ouvrière et le peuple avaient perdu une nouvelle bataille, avec l’écrasement de la Commune. Dans leur masse, les ouvriers étaient inorganisés ou désorientés, pourtant ils cherchaient à s’organiser au travers de tentatives souvent illusoires, pour combattre les conditions de vie et de travail qu’imposait le capitalisme. Les idées individualistes, réformistes, utopistes dominaient. Le courant proudhonien exerçait une large influence, il proposait aux ouvriers de se grouper en associations de producteurs pour faire concurrence aux capitalistes, non de viser à se libérer du capitalisme. Au plan politique, les proudhoniens étaient partisans de formes de regroupement de type fédéraliste, qui s’opposaient à l’unification des forces sur la base d’une orientation directrice commune. Un autre courant exerçait aussi une influence sur le mouvement ouvrier, le courant des blanquistes. Blanqui et les blanquistes avaient été un point d’appui pour l’expression des premières idées prolétariennes en France, avant le marxisme, mais ils pensaient pouvoir transformer la société au moyen de simples coups de force.

Le marxisme n’existait pas alors comme courant influent dans le mouvement ouvrier. Seul un petit groupe d’intellectuels avait pris l’habitude de se réunir pour discuter des théories révolutionnaires. Jules Guesde, de retour d’exil, convaincu de la justesse de la théorie de Marx, s’assigna pour tâche avec ses compagnons, la diffusion du marxisme auprès des ouvriers les plus démunis, afin que la classe ouvrière puisse s’organiser en parti indépendant.

Il faut considérer aussi que, du côté des forces bourgeoises républicaines existaient des forces qu’on ne pouvait qualifier tout uniment de « réactionnaires ». Ainsi en était-il du Parti radical qui remportait de grands succès aux élections. Ce parti n’était pas sans titres de gloire, notamment auprès des catégories populaires, plus spécialement artisans et petits bourgeois ruraux, car il avait constitué une force politique essentielle dans la défense de la république contre les tentatives de restauration monarchique.

Réunion des conditions de formation d’un parti indépendant de la classe ouvrière

Après la défaite et la désorganisation subie par le prolétariat, un premier Congrès ouvrier se tint en 1876. Il marquait un début de résurrection d’un mouvement ouvrier conscient. Très faible encore et chaotique, il ne disposait ni de théorie révolutionnaire conséquente, ni d’organisation politique, ni de programme et de dirigeants avertis. Parallèle instructif, il en sera de même une vingtaine d’années plus tard lors du premier congrès (1898) de ce qui devait devenir le Parti bolchevik en Russie.

Dans ce contexte de désorganisation profonde, la restitution des perspectives historique de lutte de la classe ouvrière (transformation socialiste de la société), était une condition essentielle pour progresser. Les premières actions de Jules Guesde et de ses compagnons s’attachèrent ainsi à exposer à la face du monde les buts réels des communistes, afin de s’opposer aux « légendes du spectre communiste ». Ils défendaient aussi l’expérience révolutionnaire de la Commune, que les adversaires bourgeois présentaient comme « criminelle ». L’anathème contre le communisme visait d’abord, comme aujourd’hui, les initiatives du peuple que l’on jugeait « coupable » dès qu’il prétendait transformer les conditions générales de la vie sociale. Une campagne pour l’amnistie des Communards et la libération de Blanqui fut ainsi menée.

Il s’agissait de faire reconnaître la signification historique de la Commune :

« Tous les efforts […] n’empêcheront pas le 18 mars d’être ce qu’il a été et ce qu’il deviendra davantage : 1/ une révolution ouvrière continuant et complétant les journées de juin 1848 et les insurrections lyonnaises des premières années du règne de Louis Philippe ; 2/ une révolution économique ou sociale dont les racines plongent jusqu’à la fin du siècle dernier en pleine conjuration des Egaux ».

« Le 18 Mars est presque exclusivement prolétarien […] comme le constatait ce colonel préposé aux exécutions qui, avant de faire abattre un membre du comité central, Levêque, disait d’un air goguenard à ses soldats « c’est un maçon et ça voulait gouverner la France ! » OUI, c’étaient des maçons, des relieurs, des cordonniers, c’est- à-dire une nouvelle couche sociale qui entrait en ligne […], qui émergeait à coups de fusils. »

« Le 18 Mars est social ou socialiste dans son programme […] » « Mais c’est surtout dans ses conséquences historiques, qui […] caractérisent une tentative révolutionnaire, c’est surtout dans son lendemain qui dure encore, dans les espérances et [les terreurs] qu’il a éveillées d’un bout à l’autre que le 18 mars donne sa véritable mesure ouvrière et socialiste […] ».

« Que voyons-nous d’autre part ? Cette même date maudite, ce cri proscrit par les classes dirigeantes de partout, lesquelles, si divisées qu’elles puissent être, se retrouvent unies et solidarisées contre ce qu’elles reconnaissent ainsi pour l’ennemi commun. De l’autre, tous ceux qui bénéficient de cet ordre à un titre quelconque et entendent le conserver […] Ici l’univers capitaliste ; Là, l’univers prolétarien. »

Création du journal L’Egalité et constitution du Parti ouvrier

Réunir les éléments de fusion entre mouvement ouvrier et théorie, tel était l’objectif, telle était la nécessité (comme ce fut le cas aussi pour les marxistes russes une vingtaine d’années plus tard). Une tâche essentielle était à mener en ce sens : regrouper les ouvriers dans des cercles d’étude afin qu’ils s’approprient le marxisme, tout en diffusant une large propagande autour des perspectives historiques du mouvement ouvrier. Par le travail théorique, les cercles d’étude et de propagande, un lien avec le mouvement ouvrier se développa. Diffuser le marxisme auprès des ouvriers pour qu’ils s’en emparent, c’est ce à quoi s’employa aussi le journal L’Egalité, premier journal marxiste français. Le premier numéro du journal sortit en novembre 1877. Son but affiché était d’orienter les ouvriers vers une organisation indépendante et de développer une conscience claire du but à atteindre.

Autour du journal, gravitaient les groupes et cercles d’étude, les ouvriers y étudiaient le marxisme et analysaient les questions sociales. Ces cercles d’étude se multiplièrent là où les ouvriers inorganisés étaient révoltés et soucieux de comprendre comment on pouvait transformer la société. Se fixer comme objectif de diffuser parmi les ouvriers la théorie n’empêchait nullement Jules Guesde de se soucier de la situation immédiate des ouvriers, de leurs conditions de vie et de travail. Il exposait sur la place publique la situation qui leur était faite, tout en expliquant les raisons de fond d’une telle situation et la nécessité de transformer les conditions de base qui la déterminait. En s’adressant aux ouvriers, il leur disait : « c’est votre rentrée dans la vie d’homme, la liberté de remplir vos devoirs envers vous-même et envers votre classe qui, pour s’émanciper, ne peut compter que sur votre activité consciente ».

Sur la base de ce travail, les thèses communistes furent diffusées et défendues dans les Congrès ouvriers. Elles finirent par s’imposer au IIIe Congrès ouvrier de Marseille en 1879. Une résolution affirmait que « l’appropriation collective de tous les instruments de travail et forces de production doit être poursuivie par tous les moyens possibles ». On y décida aussi « l’organisation des travailleurs en parti de classe ». Dans un courrier à Marx, Guesde indiquait : « Je me suis occupé de former ce « parti indépendant et militant » que vous déclarez justement de la plus haute importance […]. Mais pour que ce parti soit à la fois « indépendant » et « militant », il faut de toute nécessité que le prolétariat français qui doit le constituer soit arraché à la duperie du radicalisme bourgeois et que, d’autre part, il soit bien persuadé que son émancipation ne saurait sortir que de la lutte ».

Pour parvenir à forger un parti ouvrier indépendant, nécessité de mener la lutte au plan des idées

Faire pénétrer dans le mouvement ouvrier les thèmes fondamentaux du marxisme, ne pouvait s’accomplir sans combattre d’autres courants d’idées : le réformisme multiforme, l’anarchisme, le radicalisme.

Lors du premier Congrès de 1876, les méthodes « révolutionnaires » avaient été rejetées, on rejetait aussi l’usage de la grève. Ce qui était prôné était la « coopération, comme moyen de libérer le prolétariat. Jules Guesde critiqua ces thèses, mais il soulignait en même temps l’importance de cette tentative d’organisation autonome que représentait le Congrès : «… c’était la première fois qu’il était donné au prolétariat français de se réunir et de faire entendre sa voix […] la première parole des délégués […] a été pour se séparer, se distinguer de tous les partis politiques existants ».

Lors du IIe Congrès ouvrier à Lyon en 1878, les thèses coopératives l’emportèrent encore, mais pour la première fois on put entendre des positions communistes. La motion communiste recueillit cependant peu de voix. Un petit groupe d’ouvriers se regroupa cependant autour de l’Egalité, pour aller plus avant dans l’organisation du prolétariat. De premiers groupes socialistes furent créés à Paris, Troyes, Marseille, Bordeaux.

C’est au cours du IIIe Congrès ouvrier de Marseille en 1879, que la lutte contre les courants opportunistes et pour l’organisation en parti indépendant triompha des thèses coopérativistes. Celles-ci soutenaient que la constitution d’associations de producteurs suffisait pour abattre la société bourgeoise de l’intérieur. A l’inverse, les thèses communistes affirmaient qu’ « il ne saurait être apporté une amélioration sérieuse à la situation des prolétaires sans une transformation complète de la société, c’est-à-dire sans suppression du salariat lui-même. » Ce Congrès marqua la fin de la domination exclusive du courant proudhonien sur le mouvement ouvrier. De leur côté, les blanquistes se rallièrent aux thèses communistes, abandonnant l’idée du coup de force révolutionnaire, et reconnaissent la nécessité de l’organisation du prolétariat en parti de classe. Au congrès du Havre (1880), le parti devint le Parti Ouvrier Français (POF) avec un programme et une organisation.

A l’occasion d’une grande grève dans le textile de Roanne et du lock out patronal qui lui fut opposé, Jules Guesde s’attacha à dégager la signification du mouvement gréviste : les grèves en général montraient selon lui, à la fois la misère ouvrière et le fait que le pouvoir était aux mains d’une classe, le lock out faisait la preuve du droit de vie et de mort capitaliste sur les ouvriers. Il insistait sur le fait qu’à terme, il ne pouvait y avoir de solution à cette situation dans le cadre de la société bourgeoise, que seule la socialisation des moyens de production pouvait régler le problème.

« Ce que veulent et doivent vouloir les travailleurs pour assurer enfin la liberté […] c’est la reprise des moyens de production par la société […] c’est l’expropriation de la classe capitaliste ».

Enfin, il montrait la nécessité pour les travailleurs d’avoir leur propre parti de classe. « Pour être en mesure d’affranchir le travail et les travailleurs, il faut que le prolétariat, qui ne peut compter que sur lui-même, s’organise ; il faut qu’il entre en masse dans le parti ouvrier, il faut qu’il constitue en un mot la force en dehors de laquelle le droit ouvrier ne sera jamais qu’un mensonge ».

A l’intérieur du Parti Ouvrier, la lutte devait aussi être menée contre les « possibilistes », anciens proudhoniens qui avaient réussi à maintenir l’organisation fédérative contre le parti centralisé. Ils voulaient cantonner le mouvement ouvrier dans le cadre de ce qui est possible dans le capitalisme, sans toucher au régime capitaliste lui-même. Il fallait établir qu’il s’agissait là d’orientations trompeuses qui détournaient le mouvement ouvrier de la seule façon réelle et durable d’améliorer son existence : transformer la base de la société.

Ces luttes aboutirent à une scission au sein du Parti, avec d’un côté la Fédération des travailleurs socialistes de France, de l’autre le Parti Ouvrier de Guesde, à organisation centralisée. Le travail du parti se poursuivit, une place particulière étant donnée aux cours d’éducation ouvrière pour diffuser le marxisme dans les grandes concentrations prolétariennes.

Les enseignements à tirer par rapport aux enjeux d’aujourd’hui

Le Parti Ouvrier de Guesde fut le premier grand parti de la classe ouvrière, qui, à partir du travail d’une poignée de militants, parvint à conquérir en une dizaine d’années l’adhésion de millions de sympathisants. Ce premier grand parti ouvrier moderne se caractérisait : – par son objectif : être « l’instructeur et le recruteur » du socialisme révolutionnaire (en fonction d’un but historique clairement posé, d’un travail d’éducation de masse) ; – par son indépendance à l’égard des courants bourgeois et par son organisation centralisée (facteur d’unification) ; – par ses militants disciplinés, en majorité d’origine ouvrière, au dévouement total. L’existence de ce Parti faisait aussi ressortir que les classes exploitées savent se mobiliser pour ce qui est historiquement juste, même lorsque n’en résultent pas de victoires immédiates, et même si les difficultés semblent l’emporter pendant toute une période.

Aujourd’hui bien sûr la situation est différente, mais il s’agit toujours d’engager un travail général de réorganisation du mouvement populaire, dans une période marquée par la régression sociale, politique, idéologique. Il s’agit toujours de combattre ces tendances à la réaction, de rétablir les visées communistes, de s’émanciper de l’agitation organisationnelle immédiate et du terrain de lutte bourgeois.

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