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Quand la conscience se joint à la révolte…

J’ai aujourd’hui 27 ans, je n’ai pas pour l’instant de situation stable.
Mon père était régleur de machine et ma mère plieuse dans la reliure industrielle. J’ai deux frères aînés. Ils sont ouvriers eux aussi. Toute ma famille, à une ou deux exceptions près, est ouvrière. Nous habitions dans un quartier populaire de la banlieue sud de Lyon.
A la maison, on ne parlait pas beaucoup. Mon père travaillait dur à l’usine. Ma mère encore plus parce qu’elle faisait double tâche : son travail de l’usine et son travail à la maison. Je l’aidais le samedi matin à passer l’aspirateur. Mes frères eux, ne levaient pas le petit doigt et mon père « mettait les pieds sous la table ». « Le ménage, c’est le travail de la femme », dit-elle encore aujourd’hui, à moitié convaincue, car je sais qu’elle appréciait mon aide.
Pendant qu’elle faisait le linge et repassait, mon père jardinait sur le terrain de mon grand-père. Celui-ci avait une maison qu’il avait construite de ses mains. Faut dire qu’il avait eu un petit peu d’argent parce qu’il avait été petit chef dans son entreprise. Il est mort en 1984, de vieillesse, mais quand même bien abîmé par le travail.
Du côté de mon père, ils sont un peu paysans. Je veux dire par là qu’ils élèvent des bêtes et cultivent un peu pour leur consommation personnelle. A la maison, on avait souvent des légumes, des fruits, des œufs frais, et parfois même de la viande. C’était bien.
Peut-être est-ce lié au milieu paysan, mais dans la famille de mon père — il a trois frères et une sœur — on buvait beaucoup. Tout le monde. Les hommes, les femmes, et les enfants. C’était « le blanc du matin », le rhum dans le café, le vin à midi et le soir, les apéritifs à toutes les heures de la journée, les digestifs, la bière, etc. Mon père buvait beaucoup, même quand il était seul. Je ne sais pas s’il avait toujours bu, ou si à une époque de sa vie, il avait « rencontré » des raisons de boire.
Du côté de ma mère — elle a onze frères et sœurs — on boit beaucoup aussi. Mais pas elle. Elle en a trop souffert à la maison. Moi aussi. étant plus jeune, mon père, le week-end, m’emmenait faire la tournée des bistrots. Il me payait des parties de flipper pendant que lui « tenait le comptoir ». Je voyais son état se dégrader d’heure en heure, et je ne pouvais rien faire. J’étais terrifié quand il conduisait la voiture. Par chance, on n’a jamais eu d’accident. A cause de l’alcool, ma mère le quittera plus tard, lorsque j’ai eu 20 ans. Il mourra à l’âge de 65 ans, à cause de l’alcool et de la cigarette disent les médecins. Mais peut-être aussi pour d’autres causes, l’usure au travail, la misère morale d’une vie sans perspectives.
Ce que je vivais, beaucoup autour de moi le vivaient aussi. Mes amis, mes voisins, mes cousins. Je vivais dans ma petite bulle : le quartier, avec « mes problèmes ».
Mes parents ne m’ont jamais rien expliqué sur la politique. Mon père râlait devant la télé quand il regardait les infos. Le reste du temps, il dormait soit de fatigue, soit parce qu’il avait trop bu, le plus souvent, les deux. Je ne me suis pas demandé alors s’il avait eu des rêves d’une vie meilleure, d’un monde meilleur, si à une période de l’histoire il avait eu de l’espoir.
Ma mère n’a pas pu aller à l’école longtemps. Elle avait beaucoup de frères et sœurs et elle faisait partie des aînés. Elle a commencé à travailler à quatorze ans, parce qu’il «fallait manger». Etant plus petite, elle faisait du porte à porte pour vendre le poisson que mon grand-père péchait dans le Rhône. Ça faisait quelques sous.
Elle nous a toujours dit à mes frères et moi, que sa grande fierté était ses enfants. J’ai toujours su qu’elle disait ça parce qu’elle pensait avoir raté sa vie avec mon père. C’est la peur de se trouver seule avec trois enfants qui l’a empêchée de le quitter plus tôt. Elle s’était mariée jeune pour quitter « le poids » de sa famille, mais c’était pour porter un autre fardeau. C’est seulement après la rupture de trente-deux  ans de mariage qu’elle a commencé à vivre.
Les « leçons politiques » que j’ai pu recevoir de mes parents, je crois que c’est en regardant leurs conditions de vie et comment ils se comportaient socialement. Ils n’étaient peut-être pas très instruits, mais avaient des principes forts. Celui entre tous qu’il nous fallait respecter était le travail. Ils nous ont toujours dit à mes frères et moi : « Si vous ne voulez pas aller à l’école, d’accord, mais vous irez ! On ne veut pas vous voir traîner ». Mes deux frères ont commencé à travailler à l’âge de seize ans. Ils ont toujours travaillé, et pour eux, c’était et c’est toujours la seule façon d’être digne : gagner son pain en travaillant. Heureusement, ils ont eu la chance de ne jamais être au chômage.
À cette époque de ma vie, je crois que je ne connaissais pas le terme de « classe sociale », d’ailleurs qui en parlait encore ? Le monde existait, j’étais dedans et je me laissais porter. Et pourtant, je me suis souvent posé des questions dès mon enfance : Si le travail c’est la vie, pourquoi ne procure-t-il pas le bonheur ? Pourquoi ce sont les honnêtes gens qui payent et les malhonnêtes qui encaissent ?
Pourquoi les riches sont riches, et pourquoi les autres restent pauvres ? Pourquoi mon père, comme beaucoup d’autres, se détruit à petit feu avec de l’alcool ? Pourquoi mes copains, mes voisins sont dans la même condition que moi ? etc. Je me posais des tas de questions sans pouvoir y répondre. Dans ma tête, c’était tout embrouillé.
Puis, de par mes fréquentations extérieures, j’ai cherché des réponses dans la religion, mais je n’y ai rien trouvé, ou du moins, cela ne m’a pas convenu. Je constatais que face à des conditions de vie difficile, parfois sans issue, il y avait ceux qui allaient chercher refuge, comme mon père, dans l’alcool, et puis les autres, dans la religion.
En fait, il a fallu que je fasse de la musique pour comprendre que je subissais les effets du régime social dans lequel nous vivons : le capitalisme. Et que pour comprendre ces effets, il fallait remonter jusqu’aux causes. Tout cela, personne dans mon entourage n’était capable de me les expliquer. Il m’a fallu rencontrer un élément déclencheur, une rencontre  et une motivation.

Sentiment de « révolte » et théorie révolutionnaire. Une rencontre.

J’ai toujours aimé la musique. Grâce à elle, je pouvais « changer d’air ». J’ai été, si on peut dire, « éduqué musicalement » par mon grand frère. Bien qu’il m’ait foutu quelques raclées gratuites « pour m’endurcir », aujourd’hui, je le remercie de m’avoir baigné dans la « funky music ». A travers elle, j’ai vite accroché au rap.
Quand le rap est arrivé, ça a été foudroyant. Des types décrivaient leur condition de vie en musique, parlaient de la société, critiquaient le système… Ça a été le déclic. Il fallait que j’en fasse, parce que j’avais des choses à dire.
Avec des amis, on a formé un groupe. On cherchait une salle de répétition. On a été accueilli dans une association. Le responsable était un fervent défenseur de l’éducation populaire. J’ai appris par la suite que c’était aussi un militant qui, avec quelques autres, n’avait pas renoncé à défendre les principe du marxisme et de l’émancipation historique du peuple. Il participait à la rédaction de Germinal.
Sa rencontre a été décisive. Son objectif était la formation du citoyen, sur la base d’une claire conscience politique et sociale. A cette époque, je n’avais qu’une notion vague de la politique, de la société. Pour moi, ça se limitait à: « il y a des riches et des pauvres ». Les premiers nous gouvernent, et moi, je fais partie des seconds.
J’avais une vague notion de classe qui relevait plus du réflexe que de la conscience réelle. La politique pour moi, n’était qu’une bagarre de politiciens où l’on n’y comprenait rien. Tous pourris, la loi de la jungle où le plus fort arrive le premier.
Je ne me souviens plus exactement des phrases, des questions, qui m’ont permis de m’orienter, mais elles devaient ressembler à : « Si tu veux critiquer la société, encore faut-il la connaître et avoir des arguments. Pour cela, il faut t’instruire. La politique, c’est la science qui régit la vie publique. C’est elle que tu dois étudier. »
C’est par cette voie que je me suis intéressé à la politique. C’est le rap qui m’y a conduit, via cette rencontre.
Puis, finalement, ce sont la lecture et l’étude qui ont tout changé. C’est la prise de conscience que la société existe uniquement parce que ce sont les hommes qui l’ont créée. Donc, si elle ne va pas, on peut la changer. Il n’y a pas de fatalité.
Je pense que c’est le fait de comprendre que l’on peut être maître de sa vie et changer la société qui m’a motivé.
Parce que celle dans laquelle je vivais ne me plaisait pas. Pour moi, il y avait trop d’injustice, trop de contradictions, et on voulait me faire croire à trop de fatalisme : le travail dur sans reconnaissance et uniquement alimentaire, l’alcoolisme, des vies sans saveur, etc. Et tout ça, tu pouvais le multiplier par le nombre de familles autour de moi et le multiplier par le nombre de quartiers dans toutes les villes de France et puis par toutes les villes du monde, le schéma se répétait et se répète encore.
Alors, j’ai donc commencé à lire des livres. Mais pas n’importe lesquels. Des livres avec un contenu social, un contenu politique. Des livres qui me permettraient de comprendre le monde dans lequel je vivais. Des livres qui parlaient de ma vie, comme de la vie de beaucoup d’autres que moi. Qui ne sont pas partis en vacances étant enfant, qui ont subi les frustrations de leurs parents, qui ont vécu les périodes de chômage des parents, qui ont perdu leurs parents au boulot, qui ont vu leur mère faire double tâche, etc. Je n’avais jamais lu un livre entier jusqu’à l’âge de vingt ans.
Un roman m’a d’abord percuté : la Mère de Maxime Gorki. Parce que c’est un témoignage d’une époque de grands bouleversements, une époque offrant de nouvelles perspectives. Parce qu’à un moment donné dans l’histoire, le peuple a pris le pouvoir. Et puis, les personnages dans ce roman m’étaient assez familiers….
Mais cette première lecture n’était pas suffisante. Parce qu’elle n’allait pas au bout de l’explication, ce livre n’était qu’une illustration d’une époque. C’est le Manifeste du parti communiste de Karl Marx qui m’a convaincu. Parce qu’il contient une orientation claire et sans ambiguïté. On y parle de classes sociales et de lutte de classes. Cela m’a tout de suite éclairé. Les problèmes y sont posés à l’endroit et sans embrouilles. Les contradictions sociales sont posées clairement. Il m’a fallu un effort intellectuel pour comprendre quelques bases. Mais je sais que dans la vie, rien ne se donne. Encore moins la connaissance et le savoir. Alors j’ai lu et étudié.
Aujourd’hui, quelques années sont passées. Chaque jour je suis moins ignorant que la veille. Pourquoi ? Parce que je lis et j’étudie le marxisme. Et d’autres choses encore, l’histoire, les grandes théories politiques, mais aussi des romans, lorsqu’ils touchent à des problèmes, des conflits qui affectent les individus et la société.
Nous sommes dans une période sombre, c’est vrai. On a l’impression, ou on veut nous donner l’impression, qu’aucune perspective d’avenir ne s’ouvrira plus jamais pour le peuple. On essaie de le détourner de ses véritables intérêts, de le faire communier avec les classes qui l’exploitent et l’oppriment. Mais le peuple reste la force historique de la société, il pourra reconquérir sa force politique, se réorganiser, l’histoire l’a déjà prouvé. Pour cela, il faut une conscience claire des conditions de sa lutte et de ses buts. Je milite pour y contribuer.

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