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Face à la peur de l’avenir, que peuvent faire les classes populaires ?

1 novembre 2010

Dans le numéro de Germinal de janvier 2007, avant que ne se manifeste au grand jour les effets de la crise générale du capitalisme, dont le processus se développait depuis les années 70, nous avions proposé ce titre: Pour les classes populaires, l’espérance est-elle possible ?

Il nous semblait, et il nous semble encore, que cette espérance pouvait et devait être recouvrée, moyennant la reconquête par ces classes de l’initiative historique. On essaiera d’en poser les conditions.

Dans ce numéro, nous faisions aussi état des difficultés de la situation actuelle pour les classes populaires en France et dans le monde. Les perspectives et les visées d’un “monde meilleur”, qui existaient encore il y a une trentaine d’années, semblaient s’être évanouies. L’unité de classe des travailleurs semblait s’être dissoute, remplacée par la concurrence catégorielle et par des formes de combat barbare, clan contre clan, race contre race, religion contre religion, origine contre origine, au grand profit de la survie du régime capitaliste et de tous les régimes d’oppression sociale: les féodalismes, les théocraties, les formations tribales et communautaristes.

Un facteur de recul historique : l’effacement du rôle dirigeant de la classe ouvrière

Si l’on interroge aujourd’hui différentes catégories de travailleurs (voir l’article Réorganiser les classes populaires pour faire face à “ce qui nous attend”), beaucoup font état de leur sentiment d’inquiétude, de crainte, face aux “dangers” de la situation historique. Ils prévoient qu’à terme, même les catégories relativement protégées verront leur situation se détériorer. Ils disent que l’on traverse une “mauvaise passe”, que l’on ne voit pas comment on pourrait changer les choses, “comment en sortir”, que ce soit par les élections, ou même par de grandes mobilisations, dont ils craignent qu’elles puissent “tourner mal”, au détriment des travailleurs. La plupart n’imputent pas à un gouvernement particulier les maux essentiels qu’ils subissent, ils l’imputent pour l’essentiel au régime capitaliste lui-même. Ceci au contraire des organisations qui se font porte-parole privilégiées de catégories sociales moins directement soumises aux fléaux ordinaires du capitalisme [1], qui, en dépit de phrases vengeresses sur le libéralisme ou la finance, agissent comme si tout dépendait d’un gouvernement, d’une couleur politique, voire d’un homme. Parmi ceux que nous avons interrogés, plusieurs perçoivent à cet égard qu’en dépit des mouvements de protestation apparemment unitaires, il peut exister des distorsions entre intérêts immédiats des différentes catégories de travailleurs. Chacun, disent-ils, se replie sur ses propres intérêts, chaque individu ou catégorie prétend d’abord “sauver sa peau” (quitte à requérir pour sa cause l’appui des autres). Ils perçoivent surtout qu’il manque un fil directeur pour que l’intérêt commun soit vraiment pris en compte.

De façon plus imprécise, certains saisissent que seule la réorganisation de la classe ouvrière, la première et la plus durement visée par les effets des contradictions du régime capitaliste, rendrait possible l’unification réelle de la lutte immédiate et de la lutte d’ensemble pour son objectif historique: l’édification d’un régime vraiment « social », mettant fin aux crises périodiques et leur cortège de faillites, chômage, licenciements, misère, peur de l’avenir. Mais disent-ils aussi, aujourd’hui « les ouvriers sont laminés». La condition ouvrière elle même, qui toujours fut dure, ne se présente plus que sous cet angle, comme une souffrance, un abêtissement, un bannissement hors de la société. La fierté ouvrière de se trouver à l’origine de la production de la richesse des sociétés, mais aussi d’orienter le sens de leur histoire, semble avoir disparu.

Pourtant les fondements de cette fierté existent toujours, simplement ils n’ont plus de moyen d’expression politique indépendant. La plupart des organisations, des syndicats et des partis, y compris la CGT et le Parti communiste, tendent aujourd’hui à représenter d’abord les revendications de catégories sociales moins soumises aux aléas de l’anarchie capitaliste de la production (fonctionnaires et autres régimes spéciaux). Ces catégories certes ont le droit de faire valoir leurs revendications, qui peuvent dans certains cas coïncider avec celles de l’ensemble des travailleurs. Mais, au regard de l’expérience historique, on constate que ces catégories tendent à se mobiliser pour des objectifs immédiats qui les concernent en propre [2], sans perspectives à long terme correspondant à l’intérêt commun de tous les travailleurs. De ce fait, à la différence de la classe ouvrière, et plus généralement des classes qui se trouvent dans la situation de prolétaires, elles ne peuvent orienter l’ensemble de la lutte, encore moins le mouvement historique.

Il ne s’agit pas par là d’opposer les travailleurs entre eux, mais de voir comment la lutte de classes peut prendre un tour différent en fonction de la classe qui « donne » les orientations. A titre d’exemple, si la classe ouvrière disposait d’une expression politique indépendante, elle mettrait en avant la nécessité d’une mobilisation populaire massive (et non parcellaire), si possible dans un ensemble de nations, contre ce qui résulte directement de la « logique » pour partie destructrice du régime capitaliste: la question de l’emploi, du chômage, des licenciements, de la désindustrialisation, de la destruction d’une économie nationale cohérente. Sur cette base, elle pourrait s’assurer l’appui d’une grande partie de la société, les diverses catégories sociales menacées par cette même « logique » : les employés, les agriculteurs, les artisans, et même quelques petits entrepreneurs, ainsi que les catégories moins menacées qui pourraient apporter leur soutien, dans la mesure où beaucoup finiront elles aussi par subir le sort commun.

L’importance de la disposition des forces de classes pour transformer réellement l’ordre des choses

Face aux périls qui menacent l’ensemble de la société, périls exacerbés par l’entrée dans la crise générale du capitalisme, seule la classe ouvrière, politiquement organisée, peut parvenir à transformer fondamentalement l’ordre des choses pour toute notre époque historique. La classe ouvrière et les catégories les plus directement soumises aux effets de l’anarchie capitaliste doivent se préparer à remplir ce rôle.

Dans cet objectif, tous les efforts sont à faire pour modifier la disposition actuelle des forces de classe, modification qui conduit à situer les luttes immédiates et les subordonner à l’objectif historique de la classe ouvrière: la transformation de la base économique de la société (Voir l’article Stratégie et tactique de la lutte des classes). Différentes configurations des forces de classes se sont présentées dans l’histoire. La première chose à considérer en la matière est celle-ci : quelle est la force de classe fondamentale effectivement capable d’orienter le mouvement d’ensemble de la société à une époque donnée de l’histoire. C’est seulement ensuite que l’on peut déterminer de quels appuis et réserves cette classe dispose, et pour quels objectifs.

–Avant la Révolution française, cette force fondamentale était la bourgeoisie, même si d’autres catégories du peuple étaient révolutionnaires. En alliance avec une grande partie du peuple travailleur, elle put donner le coup de grâce aux vestiges des forces féodales et des classes privilégiées d’Ancien Régime. Une fois ces forces vaincues, ou du moins très affaiblies, la bourgeoisie mit en avant ses seuls intérêts, de sorte qu’elle n’était plus capable de représenter l’ensemble du mouvement de la société vers le progrès. Ce qui n’empêchait pas les différentes fractions de cette classe de requérir à l’occasion l’appui populaire pour régler leurs propres conflits internes. Ainsi, lors de la révolution de 1830, la bourgeoisie industrielle et financière capta à son profit la force ouvrière contre les forces composites qui s’étaient développées lors de la période de la Restauration.

–Entre 1830 et 1848, les premières organisations ouvrières en tirèrent des enseignements et parvinrent à élaborer une orientation indépendante, encore faible et divisée, mais dont les perspectives et les mots d’ordre posaient déjà des perspectives historiques et politiques, beaucoup plus ambitieuses qu’aujourd’hui : Organisation sociale et non capitaliste du travail, Fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, Droit au travail, par la transformation de la base économique de la société. (Voir dans ce numéro l’article sur Louis Blanc, un des premiers théoriciens du mouvement ouvrier socialiste).

Du point de vue quantitatif, la classe ouvrière était faible, elle ne représentait qu’une petite partie des citadins, qui eux-mêmes ne représentaient que 25% de la population. Mais la question quantitative n’est pas, en tant que telle, la question décisive en ce qui concerne la disposition des forces de classe. Les ouvriers organisés représentaient bien la force fondamentale pour la transformation de la société, et ils dressaient des perspectives pour l’ensemble de la société. Le problème était que la majorité de la population était alors paysanne et ne constituait pas alors un appui solide pour la classe ouvrière, étant pour partie sous la coupe de forces d’Ancien Régime, et pour partie tributaire de la bourgeoisie qui l’avait émancipée lors de la Révolution. Une petite fraction du monde rural, notamment des artisans, se rallia cependant aux forces ouvrières. Mais les ouvriers finirent par être battus (en partie à l’occasion d’une provocation du pouvoir – fermeture des ateliers nationaux– qui les poussa à une insurrection, dont ils ne maîtrisaient pas les conditions).

–Au cours des années suivantes, les progrès de l’organisation ouvrière, son élargissement en fonction de perspectives socialistes (en partie du moins) furent notoires. Au moment de la guerre franco-allemande de 1870-71, l’insurrection populaire (dont un des motifs de départ était la défense de la patrie) aboutit à la constitution de la Commune de Paris et d’autres Communes dans plusieurs villes de province. Mais la disposition des forces de classe avait peu évolué, une partie du pays était sous occupation allemande, plusieurs objectifs contraires coexistaient, et le soutien de la paysannerie ne pouvait être que sporadique. Les Communards furent donc eux aussi vaincus. Et comme après 1848, l’organisation de classe se reconstitua cependant, à un échelon plus large encore, acquérant en outre une dimension internationale (entre les nations) plus marquée.

–Après l’échec de la révolution russe de 1905, c’est à partir de l’année 1917, dans l’Empire russe archaïque, pour partie féodal, que devait parvenir à s’affirmer réellement les perspectives historiques que les ouvriers lyonnais et parisiens notamment, avaient projetées dès les années 1830. Cette fois-ci, bien que la proportion des ouvriers dans la population russe ait été faible, le prolétariat organisé parvint à entraîner les masses paysannes dans la révolution, puis à accomplir les tâches de la révolution bourgeoise et de la révolution socialiste. En dépit des attaques de toutes les puissances capitalistes coalisées, en dépit de conditions économiques défavorables, la révolution soviétique, révolution ouvrière et paysanne, parvint ainsi à résoudre les contradictions portées par le capitalisme (suppression des crises et du chômage, développement cohérent de la production, de l’éducation, de la culture).

Elle parvint à « tenir » pendant près de soixante-dix ans et exerça une influence sur la disposition des forces de classes dans le monde entier. (Il ne faut pas dissimuler il est vrai que tout ne fut pas “rose” et que certaines classes furent réprimées ou durent subir des atteintes à leur statut antérieur).

– Les premiers affaissements dans les années 70, puis la fin de l’Union Soviétique, en 1990, contribuèrent au développement du processus de réaction sociale et politique que les classes populaires subissent depuis plusieurs décennies, et qui finit par affecter aussi les catégories mieux protégées.

–En France, le rassemblement du Front Populaire, qui se concrétisa par une victoire électorale en 1936, fut redevable pour partie à l’existence de la perspective socialiste enfin réalisée en Union Soviétique. Pour une autre part, la réussite relative du mouvement d’unification tenait aussi au fait que l’adversaire de classe se présentait sous son visage le plus hideux, avec la venue au pouvoir en 1933 du fascisme nazi en Allemagne. Il faut aussi considérer, du point de vue des forces de classes, que les ouvriers représentaient alors la force fondamentale, non pour une raison de nombre mais par leur orientation et leur organisation. Sur cette base, la classe ouvrière put orienter la lutte des autres salariés, des petits producteurs et d’une partie des fonctionnaires, alors peu “revendicants ”, leur statut étant moins protégé qu’aujourd’hui. (Voir l’article De la crise de 1929 à 1939)

–C’est à une toute autre disposition des forces que l’on a affaire en 1968. Le mouvement est à l’initiative, plus ou moins “spontanée” des étudiants. La classe ouvrière, encore organisée ne joue pas alors le rôle dirigeant, mais parvient cependant à tirer le meilleur possible pour les travailleurs. Un rôle important est aussi joué par des catégories sociales, dans la dépendance directe de l’état, elles n’ont pas vraiment pour adversaire réel le capitalisme, mais la politique du Président de la République d’alors (De Gaulle), dont plusieurs puissances impérialistes rivales souhaitaient l’éviction (ne serait-ce qu’en raison du fait qu’il tentait de maintenir une certaine indépendance de la nation dans les domaines économique, politique et monétaire).

– Aujourd’hui, la disposition des forces de classes est encore plus défavorable à la classe ouvrière, désorganisée et sans capacité d’expression politique propre. Ceci bien que les ouvriers représentent encore environ 20% des actifs et que les catégories sociales soumises directement aux aléas de la production capitaliste (employés, artisans, petits commerçants, agriculteurs, petits entrepreneurs) en représentent environ 50%, soit au total plus des deux tiers de la population. Pour mémoire, les fonctionnaires d’état (hors intérimaires et fonctions hospitalière et territoriale dont la situation est un peu différente) ne représentent que de 10 à 12% de la population active (les plus contestataires faisaient partie des cadres A de la fonction publique, enseignants notamment, et ne représentent que 6 à 7% de l’ensemble).

Il n’est pas question ici encore d’opposer les fonctionnaires, et autres statuts spéciaux, aux travailleurs ordinaires, ni de dire qu’ils n’ont pas d’utilité sociale, mais de constater simplement que ce ne sont pas les plus soumis aux aléas du régime de production capitaliste, qui tendent aujourd’hui à orienter la lutte d’ensemble [3], compte tenu des marges de manœuvre dont ils disposent. Et que, malgré quelques résultats immédiats, cela a une incidence sur le processus historique d’émancipation de toute la société. A propos d’un même problème, par exemple les retraites, ces catégories tendent à orienter les thèmes revendicatifs autrement que la classe ouvrière ne le ferait, ils ne mettent pas les mêmes enjeux au centre, ne posent pas la question de “l’injustice” de la même façon (Voir l’article sur L’historique de la question des retraites).

Rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière

Dans la situation actuelle, il peut sembler que le rôle historique joué par la classe ouvrière ne puisse plus être tenu. On allègue que les ouvriers, qui représentaient 30% des actifs en 1936, ne représentent plus que 20% aujourd’hui, alors que les catégories intermédiaires, notamment dans le secteur public, se sont développées, jusqu’à sembler représenter les intérêts de tous les salariés (“par procuration” a-t-on dit en 1995, mais la classe ouvrière leur a-t elle vraiment donné “procuration” ?). L’argument du nombre toutefois n’est pas valable, c’est la place assurée dans la société qui est déterminante, et les ouvriers, et autres producteurs, sont toujours « le sel de la terre », sans lesquels aucune production matérielle de richesse ne se réalise, et par conséquent sans lesquels aucune société ne peut survivre.

Un autre argument est énoncé pour dénier à la classe ouvrière son rôle de force fondamentale pour la transformation sociale. Du fait de son absence d’expression politique propre, elle n’existerait tout simplement plus. En réalité la classe ouvrière existe toujours dans son “être”, bien que privée d’expression. Mais comme l’indique une des personnes que nous avons interrogées, elle « est laminée », subissant de plein fouet les effets de la crise capitaliste. Ce sont les ouvriers, qui, avec les employés sont les plus touchés par les licenciements et le chômage, et ils ont peu de moyens de riposte. Beaucoup d’ouvriers ont aussi l’impression de la perte de leur monde, l’impression de “s’enfoncer” dans un abîme sans fond.

Plus que les autres soumis à l’insécurité sociale, à la peur de l’avenir, comment pourraient-ils assumer un rôle dirigeant ? A cela, il faut répondre que si la classe ouvrière ne ressaisit pas ce rôle, aucune autre classe ne pourra le faire et le processus de réaction se poursuivra, ceci quelle que soit la “couleur” du gouvernement. L’unité, la prévalence de l’intérêt commun, ne peuvent se réaliser que sur la base d’un regroupement qui permette de faire front aux effets des contradictions centrales du régime capitaliste qui affectent la grande majorité de la population. Faute de quoi, l’ensemble de la société ira à vau-l’eau, et les catégories jusque là protégées seront elles aussi entraînées dans cette « débâcle ».

Plus préoccupant encore, la situation de crise pourrait conduire, comme le craignent plusieurs des personnes que nous avons interrogées à « l’exaspération et la violence grandissante », à « une explosion », à « la montée d’opportunismes de tous poils », qui risquent de conduire « au chaos social », voire « même à la fascisation ». Et en effet les mouvements de fascisation ont toujours spéculé sur les mécontentements, non pour y porter remède, mais pour se hisser au pouvoir. Si l’on observe la démagogie aujourd’hui professée par les syndicats, par les Partis de gauche et d’extrême gauche, qui prétendent juxtaposer des mécontentements hétéroclites et contradictoires, sans élever la conscience sur le fond des problèmes posés, sur les conditions effectives d’une unification, on ne peut qu’être inquiet sur leur capacité à orienter le mouvement d’ensemble de la société.

Malgré les difficultés de la situation et le fait que la classe ouvrière soit désorganisée, il n’y a pas négation de sa potentielle capacité historique, seulement privation de ses conditions d’expression propres. Sa capacité directrice se donne cependant à voir dans le surcroît de lucidité des individus de cette classe, comme aussi des autres classes soumises sans rempart aux effets de la “logique” marchande capitaliste. Moins sensibles aux rêveries utopiques, fausses promesses, et davantage centrées sur le possible dans une situation donnée, la lucidité, le réalisme de ces classes les rend aptes à apprécier les conditions effectives de la lutte, et à terme, à ressaisir le fil directeur du mouvement de la société. à condition bien sûr que cette potentialité s’actualise dans un processus de réorganisation indépendante, orienté en fonction du but stratégique.

Il s’agit en effet de voir la situation en perspective historique.

Au plan mondial, la dernière défaite de la classe ouvrière, dans sa phase ultime, date d’un peu plus de vingt ans. C’est finalement peu au regard de l’histoire, les périodes de reconstitution se sont jusqu’ici étendues sur deux, trois ou quatre décennies. De plus la dernière défaite est différente des précédentes. En effet, les objectifs posées dès les années 1830 par les ouvriers et théoriciens socialistes français, ont été réalisées dans la longue durée par la révolution soviétique, pendant près de soixante-dix ans, montrant ainsi dans les faits que la substitution d’un régime socialiste au capitalisme n’était pas une utopie. Et ceci, on l’a dit, dans des conditions défavorables (arriération économique et politique de la Russie pré révolutionnaire, attaques incessantes, militaires et idéologiques par le “camp” capitaliste, soutien insuffisant, voire condamnation, de la part des forces organisées des pays développés).

Comme avant la Première Guerre mondiale, les effets destructeurs du capitalisme se donnent de nouveau libre cours dans le monde entier, à une échelle toujours plus large, affectant des catégories sociales de plus en plus étendues, tandis que les catégories ouvrières et prolétariennes se sont développées à la même échelle dans l’ensemble du monde capitaliste (mais aussi semi féodal). Les conditions objectives d’une reconstitution du rôle dirigeant de la classe ouvrière sont ainsi réunies, l’effort reste à porter sur les conditions “subjectives”, c’est-à-dire sur les sujets humains que nous sommes. Cette tâche historique de reconstitution des orientations et de l’organisation est à entreprendre, que l’on soit ouvrier ou non, en se plaçant du point de vue des intérêts fondamentaux de la classe ouvrière et des travailleurs soumis aux aléas destructeurs du capitalisme, intérêts qui coïncident avec les intérêts de l’ensemble de la société.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Notamment fonction publique
  2. 2. Faut-il rappeler que lorsque le régime général des retraites a été « réformé » sous le gouvernement Balladur en 1993, on n’a pas enregistré de la part des organisations représentant ces catégories de travailleurs (fonction publique, régimes spéciaux) de soutien actif contre cette réforme qui touchait les seuls travailleurs du privé, pourtant majoritaires (les cheminots notamment ne se mirent en mouvement qu’en 1995 quand leur propre statut fut menacé). Ce qui n’empêche pas qu’au sein de ces couches sociales, on puisse déborder de bons sentiments à l’égard de la « misère du monde », à l’égard de populations marginales, de déclassés et sous-prolétaires, plus sans doute qu’à l’égard des travailleurs et des chômeurs ordinaires. Leur bonne conscience est à ce prix.
  3. 3. On constate à cet égard que les revendications qui émanent des organisations qui représentent ces catégories visent essentiellement le gouvernement et plus encore le Président de la République, beaucoup moins le régime économique. On peut même se demander, sans approuver pour autant la politique actuelle, si les tentatives du Président de la République pour la réindustrialisation du pays et les essais de prendre distance avec les diktats européens, même si ces tentatives n’ont pas été couronnées de succès, n’en font pas aussi une cible pour les puissances capitalistes rivales. Ce qui s’est manifesté au grand jour lors de l’affaire des Roms.

Eugène Pottier : La crise (1884)

27 mai 2010

Un poème d’Eugène Pottier

Eugène Pottier (1816-1887), l’auteur de l’Internationale, a écrit ce poème en 1884, en pleine crise du capitalisme, à l’époque où renaissait le mouvement ouvrier, après la période de repli de 1871-1879, au cours de laquelle la réaction s’était déchaînée.


CRISE (1884)

Toi que les employeurs avares
Accusent d’être trop payé,
De boire et fumer des cigares,
Parle à ton tour, pauvre employé.
Bien haut, ta maigreur, ton oeil cave,
Réfutent le patron hâbleur.
Donnons la parole à l’esclave,
Écoutons le souffre-douleur :

( … )
Je suis l’embauché de l’usine
Et j’y vends mes jours en détail ;
Triste servant de la machine,
Je suis la chose du travail,
J’appartiens même à la courroie
Qui nous accroche même dans ses tours,
Sous l’arbre de couche nous broie ;
L’espiègle fait ça tous les jours.

Cet écrasement, c’est l’histoire
Des camps comme des ateliers.
De l’industrie et de la gloire
Je fournis les sanglants charniers.
On chiffre bien ceux qu’extermine
Sous l’uniforme, le brutal ;
Compte-t-on les morts de la mine,
Les mutilés du Capital ?

Dans la poigne capitaliste,
Je me sens serré par le cou ;
Si trop étranglé, je résiste,
Le tarif revisse l’écrou.
L’étiage de nos salaires
Descend plus bas que nos besoins,
Nous laissons dormir nos colères
Et nous vivons de moins en moins.

( … )
Quoi ! n’avoir pas le nécessaire
En trimant plus que du bétail !
Quoi ! la mort de faim, la misère,
Voilà les fruits de son travail !
Et l’imbécillité ventrue
Ose émettre un doute insolent.
Mais ceux qui crèvent dans la rue,
Triples bourgeois, font-ils semblant ?

Aussi j’ai faim dans les entrailles,
Dans le coeur et dans le cerveau ;
J’ai vu mes propres funérailles,
J’ai faim d’un avenir nouveau.
Comme un roulement d’avalanche,
Mon chant réveillera les sourds,
Quand le clairon de la revanche
Sonnera dans nos vieux faubourgs.

Fouché (1759 – 1820)

26 mai 2010

La Révolution Française a porté en son sein des hommes d’un rare opportunisme, qui ont défendu le conservatisme bourgeois et se sont au passage enrichis considérablement. Il paraît intéressant d’examiner les positions mouvantes et l’itinéraire de l’un d’entre eux.

Quand Fouché naît en 1759 près de Nantes, son père est capitaine au long cours et, possède des plantations à Saint-Domingue. On lui fait suivre des études chez les Oratoriens. Il restera professeur dans les collèges de cet ordre religieux et terminera principal à Nantes.

Au moment de la Révolution, il est proche des conservateurs et opposé à l’abolition de l’esclavage. Élu à la Convention Nationale, il est Girondin et vote la mort du roi. Il passe à la Montagne puis se rallie au parti d’Hébert (gauchiste).

Nommé proconsul, il part en mission à Nantes, Nevers, Moulins pour recruter des volontaires. Il a une autorité sans limite et exerce une politique de terreur contre les riches et les prêtres. En octobre 1793, il arrive à Lyon où comme dans la Nièvre il fait vider les églises de leurs objets précieux, et insulte la religion. Pour punir la rébellion de la ville, 2 000 lyonnais sont condamnés à mort. La guillotine n’allant pas assez vite, la mitraillade est adoptée.

Revenu à Paris en avril 1794, il s’oppose à Robespierre, et est exclu des Jacobins. Il est l’un des artisans de la chute de Robespierre le 27 juillet 1794.

En février 1794, Robespierre avait combattu « le faux révolutionnaire » qui utilise « l’attaque violente contre les préjugés religieux », qui œuvre à « rendre odieuses » les opérations du culte et qui est « toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu qu’elles aient beaucoup d’inconvénients ».

Il échappe au sort des anciens terroristes (le bagne) et vit à Paris. Amnistié, il est employé par Barras dans sa police secrète et dans diverses missions à l’étranger et aux années.

Le Directoire le nomme en 1799 Ministre de la police. Il mène une politique antijacobine et antimonarchique, réorganise avec succès la police, exerce la censure : le nombre des journaux passe de 73 à 13. Il amnistie personnellement les émigrés. Après le 18 Brumaire, il conserve son ministère mais Bonaparte le renvoie le 15 septembre 1802. Après le plébiscite de 1804, Napoléon le rappelle dans sa fonction. Mais Fouché défend sa politique, il veut la paix, des alliances avec Rome, l’Autriche et la Russie. Il dispose toujours de pouvoirs très étendus. Pendant la guerre contre l’Autriche, Fouché prend l’initiative de la lutte contre un débarquement anglais. Napoléon le nomme le 15 août 1809 Duc d’Otrante, mais le 3 juin 1810 le renvoie et l’éloigne de France. Pendant la première Restauration, Fouché prend contact avec des royalistes. Revenu de l’île d’Elbe, Napoléon le nomme de nouveau Ministre de la Police. Après la défaite de Waterloo, c’et Fouché qui rédige l’acte d’abdication. Puis il participe pendant deux mois à la commission de gouvernement.

La deuxième restauration lui accorde son dernier portefeuille de ministre de la police, pour quelques semaines, mais il doit quitter Paris sous un déguisement le 4 octobre 1815. Fouché se réfugie à Prague puis à Trieste où il meurt le 26 décembre 1820.

Condorcet (1743 – 1794)

26 mai 2010

C’est par l’intermédiaire de Turgot, alors Contrôleur Général des Finances dont il est le disciple, que Condorcet est nommé Inspecteur des Monnaies où il travaille à unifier les poids et mesures. Mathématicien, il s’intéresse aux questions économiques et politiques. Selon lui, le libéralisme est une condition nécessaire pour que le peuple devienne assez fort pour imposer le respect de ses intérêts. Avant que n’éclate la Révolution française, il propose, à la stupéfaction générale, un plan d’abolition de l’ensemble des droits féodaux. Dès 1785, et après Rousseau, il se prononce pour la République, mais limite l’exercice de la citoyenneté à « tout homme » propriétaire « qui habite un pays ». Par cette citation: « Un homme peut avoir le droit d’en forcer un autre à travailler pour lui mais non de le forcer à lui obéir », il dénonce l’esclavage.

En 1789, il propose avant la Constitution de 1791, une France monarchique, la séparation des pouvoirs, le législatif appartenant à une assemblée de représentants du peuple contrôlant l’action des ministres nommés par le roi. Plus tard, il ajoute un Conseil national de notables, puis s’oppose au veto royal, au choix des ministres par le roi et à la direction des finances laissée au monarque.

Nommé au Comité d’Instruction publique, c’est entre fin 1791 et avril 1792 qu’il se consacre à un projet scolaire, d’ailleurs resté sans suite et dont les grandes lignes, notamment la laïcité, seront reprises sous la Troisième République.

Il est à l’origine d’un projet de constitution que lui a demandé l’Assemblée pour avril 1793. Dans ce projet, lui aussi resté sans suite, Condorcet avance l’unité et l’indivisibilité de la République, la centralisation politique aux mains de l’Assemblée, la dépendance des ministres, le droit à l’assistance sociale et le maintien de la liberté de propriété.

La désapprobation qu’il exprime devant la constitution montagnarde l’écarte du processus révolutionnaire.

Conférence débat : approche matérialiste du mode de production capitaiste

11 mai 2010

Cher lecteur,

Nous vous informons que dans le cadre de ses soirées formations la Société Populaire d’Education organise le mardi 25 mai 2010 à 20h à son siège social, 1 avenue de la commune de Paris 69700 GIVORS, une conférence débat intitulée :

« Approche matérialiste du mode de production capitaliste »

Cette présentation sera tirée de l’étude d’articles de notre journal de formation politique Germinal…
Bien cordialement

S. TEISSIER

Conférence débat : présentation de Germinal numéro 4

7 février 2010

Cher lecteur,

Notre but de comprendre pour lutter nous semble plus que jamais primordial dans une situation de désorganisation générale, afin de réellement pouvoir participer à l’union de lutte des classes populaires et ne pas se laisser entraîner sur le terrain d’autres classes.

C’est pourquoi nous avons pris plus de temps pour étoffer le numéro 4 de la nouvelle série de Germinal dont la sortie a eu lieu début décembre. Ce numéro en plus de notre travail d’analyse comprend des enquêtes sur la crise. Les résultats montrent que cette crise structurelle de surproduction est perçue comme telle par ceux qui en subissent directement les conséquences.

Dans le cadre de nos soirées de formation, nous présenterons ce nouveau numéro le mercredi 27 janvier 2010 à 20h à notre siège social 1 avenue de la Commune de Paris 69700 GIVORS.

Bien cordialement

S. TEISSIER

Correspondance : Il ne suffit pas de parler de lutte des classes pour être du côté des travailleurs

1 novembre 2009

J’ai déniché par hasard un vieux livre, paru en 1938, et réédité en 1993, Au-delà du nationalisme, de Thierry Maulnier. Le titre ne m’inspirait pas particulièrement, mais en feuilletant les pages, j’ai constaté qu’il était souvent question de « lutte des classes ».

Bon, me suis-je dit, cela peut être intéressant. Déjà le titre du premier chapitre annonçait la tonalité du livre «  Le fait de la lutte des classes ». Pour l’auteur, la lutte des classes se présente comme un fait, et sa cause désignée est le régime « libéral-capitaliste ».

« Ainsi, par un étrange renversement de l’ordre naturel des choses, on attribue à la doctrine dont le prolétariat s’est armé pour faire front dans la lutte économique, la responsabilité même de cette lutte, et les défenseurs du régime libéral-capitaliste en sont venus à reprocher au socialisme la lutte des classes, comme si c’était le socialisme et non le régime libéral-capitaliste, qui l’avait créé. »

Tout cela n’est pas mal vu, pouvait-on penser. L’auteur poursuivait en ces termes : ceux qui opposent à la lutte des classes la réconciliation des classes se livrent à un « pur bavardage ». C’est le « néant ». La seule façon de mettre fin à la lutte des classes passe par la nécessaire transformation de la structure sociale. Et d’enfoncer le clou : « Toute négation idéaliste, toute solution sentimentale des antagonismes de classe sont hypocrisie, ou aveuglement ».

La force des idées marxistes, me suis-je dit devait alors être importante pour obliger des auteurs, rien moins que progressistes comme Thierry Maulnier, à s’en inspirer, au moins par les mots.

Dans le deuxième chapitre, intitulé « La lutte des classes, cas particulier des antagonismes sociaux ». Thierry Maulnier indiquait que « l’inégalité et la lutte des classes ne peuvent naître que de l’inégalité des conditions de travail ».

Quelques pages plus loin, il évoquait en ces termes le régime « libéral-capitaliste » : « La concurrence capitaliste, les batailles pour la conquête des marchés, la lutte entre l’organisation capitaliste du profit et le mouvement des revendications ouvrières […], la guerre économique des classes s’est déchaînée et persiste avec une intensité extraordinaire; la concentration capitaliste a eu lieu et n’est peut-être pas achevée ».

Bon, je savais que les fascistes avaient à l’époque utilisé le thème anti-capitaliste, pour tenter de tromper les ouvriers, mais là tout de même, cela sonnait juste, l’auteur finalement s’était peut-être converti au communisme !
Bien d’autres extraits étaient tout aussi engageants.

Le but toutefois, en choisissant ces quelques citations, n’est pas de donner à voir le contenu complet du livre, mais de signaler un piège : tous ceux qui parlent de « lutte des classes » ne visent pas forcément à défendre les intérêts populaires.

Et tel n’était pas d’ailleurs l’objectif de l’auteur, Thierry Maulnier, édité dans la collection « Les grands classiques de l’homme de Droite », dirigée par Alain de Benoist. Dans une préface, Paul Sérant nous apprend d’ailleurs que Thierry Maulnier (1909-1988) a joué un rôle très actif en 1930 au sein du journal L’étudiant français, journal qui se situait dans la mouvance de l’Action française, mouvement d’extrême droite, dirigé par Maurras. Maulnier était alors militant d’extrême-droite. Il a écrit en 1938, Au-delà du nationalisme, plaidoyer pour la dissolution de la souveraineté des nations.

Dans ce texte, Thierry Maulnier use aussi du mot « révolution », et Maurras ira jusqu’à lui reprocher un « anticapitalisme » trop virulent. Toujours dans sa préface, Paul Sérant rappelle que « l’anticapitalisme » le plus déterminé ne constitue pas un phénomène nouveau dans les mouvances de droite, il était déjà professé au xixe siècle, notamment par le marquis de la Tour du Pin.

Révolution, lutte des classes, anticapitalisme, à l’aide de formules qui de prime abord peuvent sembler “très à gauche”, des militants de l’extrême droite française (comme d’ailleurs des mouvements fascistes dans d’autres pays), ont tenté de rallier à leur cause des fractions de classes populaires, menacées dans leur existence. L’histoire a montré que ce n’était pas pour défendre vraiment les intérêts des travailleurs.

Ne dénions pas pour autant la valeur des notions de « lutte des classes », de « révolution », mais apprenons à démasquer les faussaires, en restituant leur véritable sens.

Gabriel Péri : Comprendre la situation pour pouvoir agir pour le bien du peuple

1 novembre 2009

Éléments de biographie politique

Gabriel Péri est né le 9 février 1902 à Toulon. Son père était directeur des services techniques de Marseille et sa mère était « mère au foyer ». Il adhère à l’organisation des Jeunes socialistes de Marseille à quinze ans. Après la Révolution d’Octobre 1917 en Russie, Gabriel Péri prend parti avec son groupe des Jeunesses socialistes pour l’adhésion du Parti socialiste à l’Internationale communiste, à l’appel du Parti Bolchevique en d’août 1918.

A partir de là, il devient communiste et commence à écrire des articles dans le journal Clarté d’Henri Barbusse. Puis, au cours des deux décennies suivantes, il intègre l’Humanité en 1924, devient membre du Comité central, puis député en 1932, et enfin président de la commission des affaires étrangères de la Chambre des Députés, avant la dissolution du Parti communiste français en août 1939.

Arrêté et condamné à cinq ans de prison, cinq mille francs d’amende et cinq ans de privation de droits civiques par le Troisième tribunal militaire de Paris, le 3 avril 1940 « pour avoir participé à la constitution du Groupe ouvrier et paysan Français et avoir propagé des mots d’ordre de la Troisième Internationale », Gabriel Péri est interné à la prison de la Santé, puis transféré à la prison du Cherche Midi, placé sous contrôle allemand. Considéré comme otage par les Allemands qui entendent répondre aux attentats individuels que mène le PCF depuis l’entrée en guerre de l’URSS, il fait partie des quatre-vingt-douze otages fusillés le 15 Décembre 1941 au Mont Valérien.

Après ce rapide tour d’horizon des événements qui ont jalonné sa vie, l’attention sera portée sur ce qu’il a écrit, plutôt que sur ce qu’on a pu dire de lui ou écrire sur lui. Parce qu’il semble important de consulter directement les sources plutôt que les interprétations qui ont été faites de ses conceptions. De plus, comme il s’agit d’un homme politique, il a paru important de s’intéresser au contenu de sa politique. On se limitera ici à quelques écrits, en relevant ce qui paraît important, à savoir, l’intérêt qu’il porte à son pays, la France, cadre de son activité politique, sa ligne politique : comment il analyse la situation, plus spécialement dans la période où se préparent les conditions de la Deuxième Guerre mondiale, et comment, malgré les difficultés, les obstacles, il pose un avenir historiquement possible.

Défense de la patrie et du peuple

Après la crise de 1929, l’instauration du fascisme nazi en Allemagne en 1933, puis « l’embellie » que représente le Front Populaire en France, Gabriel Péri porte un intérêt particulier aux questions internationales. En 1936, malgré le succès populaire, il perçoit qu’existe toujours le danger d’instauration du fascisme dans des pays comme la France, et de façon plus préoccupante en Espagne. Il se déclare inquiet notamment de la façon dont le gouvernement français traite la question de l’Espagne, et, à la Chambre des députés dont il est un des élus, il critique la politique de « non-intervention ». L’attitude de la France face à la rébellion de Franco contre le gouvernement républicain légitime, lui semble devoir décider du sort de la paix ou de la guerre en Europe. « Elle signifiera qu’elle est prête ou non à se soumettre aux entreprises de domination, d’expansion et de guerre » ou alors elle imposera la paix. La rébellion de Franco se présente selon lui comme « un épisode de la grande offensive hitlérienne ». Le gouvernement français ne peut selon Gabriel Péri se détourner de cette affaire. D’une part pour des raisons de principe : la défense des institutions démocratiques contre l’agression fasciste, d’autre part, pour garantir le maintien de la paix en Europe et la sécurité de la France. La politique dite de « non intervention » , loin d’être neutre, permet en effet la fourniture d’armes aux franquistes par l’Allemagne et l’Italie, modifiant « donc le rapport des forces sur le champ de bataille [1] ». Franco bénéficie alors du soutien militaire mais aussi financier de l’Allemagne via la banque de Hambourg, indique-t-il. L’analyse de Gabriel Péri visait à montrer que la volonté d’expansion de l’Allemagne ne s’arrêtera pas à l’Espagne. Aussi, les justifications de la politique de non intervention au prétexte du maintien de la paix en France, ne le convainquaient nullement. « En cédant au chantage de la guerre on affaiblit les chances de la paix. On incite les maîtres chanteurs à menacer plus souvent et à exiger d’avantage. » Du point de vue stratégique, la victoire de Franco pourrait en outre rompre les communications de la France avec l’Afrique du Nord.

Son analyse de la situation devait malheureusement se révéler exacte.

Après la « livraison » de la Tchécoslovaquie aux nazis, par les anglo-français en septembre 1938, (accords de Munich), et l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne (Anschluss), Gabriel Péri dénonce la cinquième colonne hitlérienne qui selon lui sévit en France. Lors du procès fait à Lucien Sampaix, journaliste à l’Humanité, il dévoile les agissements d’organismes divers, de ministres, espions et valets de l’impérialisme allemand en France. Il s’agit pour lui de « bien servir la défense nationale », de pratiquer une « vigilance patriotique », pour le bien de la France et du peuple français, contre la trahison, la propagande nazie et ses représentants. Le soutien populaire aidant, Lucien Sampaix est acquitté. Cela ne met pas fin à la réaction et aux attaques contre le Parti communiste. Après la signature du Pacte germano-soviétique de non agression [2] le 23 août 1939, les journaux communistes sont saisis et interdits [3].

Le 1er septembre 1939, Hitler envahit la Pologne. Après le rejet par l’Allemagne de l’ultimatum anglo-français demandant le retrait des troupes, se produit la déclaration de guerre des anglo-français le 3 septembre. En mai, c’est le début de l’invasion allemande en France. Le 16 juin, Pétain devient président du conseil et dès le lendemain appelle les Français à cesser le combat, puis à collaborer avec l’envahisseur.

Une grande clairvoyance pour démasquer les fascistes déguisés en révolutionnaires

En avril 1941 quelques mois avant son exécution, Gabriel Péri rédige une brochure, intitulée Non, le nazisme n’est pas le socialisme. L’objet du texte est contenu dans le titre, il s’agit de mettre en garde les classes populaires contre ceux qui se servent des mots de socialisme et de révolution pour tenter de les tromper. Il s’agit de faire face à la propagande nazie en France, qui visait en effet (on l’a oublié) à présenter le fascisme allemand comme « révolutionnaire » et favorable aux intérêts du peuple. Sa critique s’étend aux partisans français de cette même propagande, les « charlatans de la Révolution Nationale », telle que la prônent les pétainistes et leurs affidés (y compris dans certaines franges d’extrême gauche). Ceux-ci, s’appuyant sur l’expérience allemande, s’activent pour faire passer le socialisme pour ce qu’il n’est pas. Il met en garde le peuple face à ceux qui crient que « l’ère des grands bouleversements a commencé », indiquant que cela peut « être un moyen de dissimuler les efforts souterrains que l’on tente pour conserver sous un nom nouveau le vieil ordre des choses ». Il ajoute : « Tu ne les croirais pas, tu refuserais de les entendre s’ils parlaient leur langage et s’ils se présentaient à toi tels qu’ils sont. Alors ils se maquillent et choisissent pour te parler les mots que tu as si souvent employés toi-même, les grands mots de socialisme, de révolution qui expriment tes aspirations et ton effort vers une vie meilleure et un monde plus juste ». Gabriel Péri fait référence ici au discours que pouvait tenir, entre autres, le Rassemblement National Populaire [4].

Dire que le capitalisme est malade est une chose, vouloir substituer à sa forme ordinaire, parfois au nom d’un présumé anti-capitalisme, une forme plus abominable est une autre chose. C’est ce que Gabriel Péri démontre en expliquant comment, en usant de rhétorique, de duperie, en s’appuyant sur des personnalités représentatives (« syndicalistes mercenaires, socialistes de contrebande, ou néo socialistes marrons ayant condamné comme d’inutiles et encombrants accessoires les enseignements les moins discutables du socialisme et des révolutions ouvrières »), les valets d’Hitler, espéraient parvenir à leurs fins : faire croire que le nazisme est le socialisme, ce qui constitue la plus horrible des duperies.

Il propose une analyse de la montée du fascisme en Allemagne. Il dévoile tour à tour le jeu des puissances industrielles du pays pour soutenir les entreprises d’Hitler et la manière dont elles s’y sont prises pour défaire l’organisation politique du mouvement ouvrier allemand. « Les procédés qu’employèrent les nazis allemands méritent d’être étudiés de très près. Ils seront peut-être expérimentés par les nazillons français. Il est bon que nous ne soyons pas pris au dépourvu. »

Gabriel Péri écrit : ce qu’ils nomment socialisme, « c’est tout ce contre quoi le socialisme s’inscrit en irréductible ennemi, c’est ce que le socialisme se propose d’abattre ».

Afin de pouvoir poser les différences de fond qui opposent indubitablement le nazisme et le socialisme, il propose un portrait des traits caractéristiques de chacun des termes :

« Le socialisme a un contenu précis. […] Le socialisme nous révèle la contradiction qui creuse le tombeau du capitalisme . » « [Il] révèle aux exploités le secret de leur exploitation et le moyen de briser cette exploitation […]. Le socialisme repose sur deux assises fondamentales : la propriété sociale des moyens de production, dans le cadre du respect de la petite propriété individuelle, fruit du travail personnel ; la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme. »

« La Société Socialiste, c’est celle où les moyens de production appartiennent soit à la société toute entière, soit à la collectivité des producteurs qui les gère. La Société Socialiste, c’est celle où les moyens de production qui permettaient l’exploitation du travail d’autrui, étant devenus propriété sociale, la classe exploiteuse n’existe plus. La Société Socialiste est celle où la classe travailleuse (ouvriers et paysans) a cessé d’être exploitée par les possesseurs des grands moyens de production, pour devenir la propriétaire collective de ces moyens de production, affranchie de toute exploitation. »

Ainsi, pour lui, « être socialiste c’est se rendre à cette vérité d’évidence : il n’est qu’un moyen de résoudre la contradiction qui mine la société, c’est la substitution à l’ancien régime (capitaliste) d’un régime où l’état social s’harmonisera avec les forces de production (sociales) […]. C’est lutter pour une société qui mette fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. »

Le nazisme n’est rien de tout cela : « Est-ce cette société [le socialisme] que se proposent de construire les démagogues ivres du Rassemblement anti-national et impopulaire? Ce qui est certain, c’est que leurs maîtres de Berlin ne l’ont pas construite. Ils lui ont tourné le dos. » Le nazisme, malgré ses prétentions révolutionnaires [et sa démagogie qui peut parfois prendre pour cible le « capital international »], « est le contraire du socialisme. […] Le nazisme est né de l’effort du capitalisme décadent pour imposer son pouvoir par la terreur […] Le nazisme est la tentative tout à la fois sournoise et violente des couches réactionnaires de la bourgeoisie pour détourner les exploités de la voie de leur affranchissement. »

Le nazisme est pour lui l’expression de l’impérialisme allemand, de la volonté hégémonique de l’Allemagne, de son programme d’expansion impérialiste. L’Allemagne prétend créer « l’ordre nouveau », contre l’ordre ancien [la vieille Europe]. La victoire de cet « ordre nouveau » a pour but d’assurer « la paix définitive dans la construction de l’Europe ». On sait par quels moyens ! La duperie des peuples et la guerre à outrance s’ils ne se soumettent pas.

S’inspirer de l’apport de Gabriel Péri

Antifasciste clairvoyant, défenseur de la démocratie, patriote, communiste, partisan de la paix et de l’entente entre les peuples, Gabriel Péri n’imagine pas que les crises du capitalisme, avec la réaction politique et les guerres impérialistes qu’elles suscitent, puissent se résoudre sans que l’on change le régime de production, sans que l’on instaure le socialisme. « Le socialisme nous révèle la contradiction qui creuse le tombeau du capitalisme. Le socialisme révèle aux exploités le secret de leur exploitation. » Gabriel Péri a donné sa vie pour cette cause, et avec d’autres qui poursuivaient les mêmes objectifs, il fut fusillé par les Allemands en décembre 1941, avant de pouvoir connaître l’issue de la lutte de la Seconde Guerre mondiale : la victoire des forces antifascistes et le renforcement du camp socialiste.

Pendant cette période de crise aiguë pour le peuple, il s’agissait pour lui, en analysant de façon pénétrante la situation concrète, de contribuer à tracer une juste ligne de conduite, à percer au jour les leurres et les mensonges « que la grande presse internationale relayait ». On connaît aujourd’hui la fin de cette histoire, mais le déroulement de l’Histoire n’est pas fini. Les écrits de Gabriel Péri demeurent d’actualité. Une nouvelle crise générale du capitalisme est en cours, et des charlatans de nouveaux rassemblements pseudo révolutionnaires n’ont fait que changer de nom.

Hommage doit être rendu à Gabriel Péri pour avoir contribué à éclairer la situation d’alors, ce qui peut nous aider à comprendre la situation d’aujourd’hui. A nous de nous en emparer et d’en faire bon usage. Pour ne pas être dupés par des mystificateurs et pouvoir agir réellement pour le bien du peuple. A notre tour de préparer, dans une situation difficile, les conditions de « lendemains qui chantent [5] ».

Ainsi Gabriel Péri ne sera plus pour nous le simple nom de la rue d’en face.

Sources :

Gabriel Péri, un grand Français vous parle. Une vie de combat pour la paix et la sécurité de la France. éditions du Parti Communiste Français, 1946.

Non, le nazisme n’est pas le socialisme, brochure, 1942.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. L’URSS, qui avait conclu une alliance d’ordre stratégique avec la France, critiquait son fléchissement face à l’Allemagne, sans prétendre pour autant brider ses initiatives en tant que nation souveraine.
  2. 2. Un article sera consacré à cette question dans un prochain numéro, en s’efforçant de replacer le Pacte germano-soviétique dans le cadre des stratégies mondiales des différents camps, dans la situation de 1939.
  3. 3. Le 26 septembre 1939, le gouvernement décide par décret la dissolution du Parti Communiste Français. En octobre des députés communistes sont arrêtés. Le 20 janvier 1940 leur déchéance est décrétée.
  4. 4. Le Rassemblement National Populaire fut fondé par Marcel Déat (ancien député SFIO), en dissidence avec son Parti. Le nom « Rassemblement national populaire » avait été choisi en référence au « Rassemblement populaire », nom initial du Front populaire. Le RNP se voulait « Section française de l’Internationale européenne » ou SFIE, par analogie avec la SFIO. Les uniformes du RNP étaient calqués sur ceux des Jeunes gardes socialistes (chemise bleue, cravate rouge). Sur le plan idéologique, le RNP était favorable à un régime « fasciste socialiste et totalitaire.
  5. 5. Titre de la biographie qui lui est consacrée : Les lendemains qui chantent, éditions Sociales 1947.

Fascisme et communisme. Deux conceptions antagoniques de la propagande

1 novembre 2009

Pour protéger le régime capitaliste du possible développement des aspirations populaires à une transformation socialiste de la société, les idéologues à la mode s’efforcent de faire du communisme un repoussoir. Dans ce but, ils ont tenté et tentent encore de poser une équivalence entre communisme et fascisme (ou nazisme).

Pourtant, dans la réalité historique, fascisme et communisme poursuivaient des buts antagoniques. Au plan économique, une des cibles essentielle du fascisme était le régime socialiste de production qui avait mis fin à l’anarchie capitaliste et à son régime de crises. Au plan politique, l’organisation communiste, en tant que maître d’œuvre de ce processus de transformation sociale, devait en conséquence être considérée comme l’ennemi à abattre par les tenants de l’ordre capitaliste.

Dans cet article, on ne se propose pas d’analyser quelles sont les oppositions fondamentales qui existent entre fascisme et communisme. On voudrait juste, sur la base des textes, montrer en quoi les conceptions de la propagande du fascisme et du communisme sont en tous points opposées.

La conception communiste de la propagande

Pour les dirigeants marxistes révolutionnaires, tels Marx, Plekhanov ou Lénine, la propagande est conçue comme un moyen d’élever la conscience des masses sur les contradictions objectives de la société, sur les buts à atteindre, la stratégie politique, la tactique, etc. La propagande selon eux doit s’appuyer sur le travail théorique et d’analyse. Elle ne vise pas à manipuler les masses, faire miroiter des chimères. Il ne s’agit pas non plus de se contenter de fustiger l’adversaire, mais de donner à voir au peuple les conditions générales de ses luttes et les moyens de progresser.

Marx indiquait en ce sens :

« Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité, à genoux devant elle! Nous apportons au monde les principes que le monde a lui-même développés dans son sein. [Nous ne disons pas] nous allons te crier le vrai mot d’ordre du combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat exactement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir. »

S’intéressant aux distinctions et liens entre propagande et agitation, Lénine précisait à cet égard :

« […] Un propagandiste, s’il traite par exemple le problème du chômage, doit expliquer la nature capitaliste des crises, montrer ce qui les rend inévitables dans la société moderne, montrer la nécessité de la transformation de cette société en société socialiste, etc. En un mot, il doit donner « beaucoup d’idées » [même si] du premier coup, toutes ces idées prises dans leur ensemble ne pourront être assimilées que par un nombre (relativement) restreint de personnes. »

Lénine établissait le lien entre propagande communiste et travail théorique. Il critiquait ceux qui imaginent qu’on peut développer la conscience sur la base des formes les plus étroites de l’action pratique, ainsi que le faisaient les opportunistes. Selon lui, tout rapetissement ou éloignement de l’idéologie socialiste [marxiste], devait conduire au renforcement des divers courants de l’idéologie bourgeoise. Le développement purement « spontané » du mouvement ouvrier conduisant en effet à se mouler dans les cadres de pensée « spontanés » de la société capitaliste.

Lénine précisait encore sa conception :

« Quiconque attire l’attention, l’esprit d’observation et la conscience de la classe ouvrière uniquement ou même principalement sur elle-même, n’est pas un social-démocrate [dénomination des révolutionnaires à l’époque] ; car pour bien se connaître elle-même, la classe ouvrière doit avoir une connaissance précise des rapports réciproques de toutes les classes de la société contemporaine . »

Développer la conscience de soi de la classe ouvrière et celle de la réalité du monde, comprendre, connaître les conditions de sa transformation, les perspectives possibles, les conditions générales de la lutte, tels étaient et devraient encore être les maîtres mots d’une propagande communiste effective.

La conception fasciste de la propagande

Des idéologues fascistes, tels Mussolini, Goebbels ou Hitler, ont bien posé les objectifs et les moyens de la propagande fasciste, qui diffèrent du tout au tout de la conception communiste. On en donnera un aperçu sur la base de textes publiés par Hitler.

La propagande, telle que l’envisagent les nazis, vise selon Hitler à propager les idées fascistes au sein d’un « matériel humain à malaxer ». Elle doit trouver une forme adaptée à cet objectif. Il ne s’agit pas ici de proposer une « analyse objective de la réalité », de viser à éclairer les consciences, ou « l’équité doctrinaire », à « doser le bon droit des différents partis ». La propagande fasciste ne recherche pas objectivement la vérité si celle-ci est favorable aux autres, elle souligne « exclusivement le bon droit du parti que l’on représente ».

Pour les fascistes, qu’ils se nomment ainsi ou non, les opinions, les points de vue ne se forgent pas en fonction de l’expérience et des connaissances des individus, elle sont suscitées par le martèlement des idées fascistes, pourvu que celui-ci soit persévérant et persuasif. La propagande, toujours selon Hitler, doit s’adresser à la masse la moins éduquée politiquement, aux mécontents, aux diverses classes menacées, même si leurs intérêts sont incompatibles. Elle doit revêtir une forme « psychologiquement appropriée à la mentalité des masses », qui selon lui ont une « capacité d’assimilation restreinte », les masses étant peu accessibles « aux idées et raisonnements abstraits ». Les masses sont pour les nazis « comme les femmes », présumées dominées par les sentiments, l’instinct, la paresse intellectuelle et la présomption. User d’objectivité avec la masse serait faiblesse, car celle-ci ne reconnaît que la force.

On voit par là le mépris des fascistes à l’égard de la capacité de conscience du peuple (et notamment des femmes !).

L’âme de la masse est considérée comme une « partie de la nature », ne concevant que la victoire du plus fort, admettant « l’assujettissement et l’anéantissement du plus faible ». La propagande fasciste, on peut le constater, ne se propose nullement d’élever les consciences, les facultés rationnelles des classes populaires. Elle prétend au contraire s’appuyer sur « les ressorts des passions fanatiques ». Il ne faut pas « instruire scientifiquement » l’individu isolé, indique toujours Hitler, mais « empoigner la masse dans le domaine des sentiments », faire appel à des « forces mystérieuses ». L’art de la « réclame politique » n’a rien à voir ici avec l’explication scientifique. Plus la teneur scientifique est modeste, plus elle s’adressera exclusivement aux sens de la foule, plus son succès sera décisif.

Ne se fondant pas sur la conscience, la raison, la propagande procède par formules concises, concentrées, capables de faire pénétrer des formules stéréotypées, sur des points peu nombreux, constamment repris sans modification, des idées forces répétées avec opiniâtreté. L’exact opposé de la conception de Marx ou de Lénine, appuyée sur un travail théorique et d’analyse, donnant « beaucoup » d’idées » afin de développer la connaissance des situation historique et des conditions de la lutte.

Pour ne pas éparpiller les forces combatives sur des ennemis multiples, l’attention doit au contraire selon la conception fasciste être concentrée sur une seule idée force, un seul ennemi, amalgamant en lui tous les ennemis, « mettant dans le même tas une pluralité d’adversaires les plus variés pour qu’il semble à la masse de nos propres partisans que la lutte est menée contre un seul ennemi ».

***

Si l’on se réfère aux points de vue ici rapidement évoqués, l’opposition entre la conception fasciste et la conception communiste de la propagande ressort clairement. On peut déplorer qu’une partie du discours de la gauche, plutôt que de travailler à élever la conscience et la connaissance de la réalité du monde, se soit laissé entraîner à imiter certaines des recettes de la propagande fasciste. Lors des périodes de désorientation politique, au cours desquels les mots sont détournés de leur sens, il est ainsi plus nécessaire que jamais de se demander à quelle conception de la propagande on a vraiment affaire de la part des différents courants qui s’agitent sur la scène politique.

Le Code du Travail et la protection des salariés aujourd’hui

1 novembre 2009

Le point de vue d’un inspecteur du travail

Une des principales fonction du Code du Travail est d’assurer un minimum de protection au salarié contre une subordination trop grande à l’employeur. C’est un moyen de réguler l’activité salariée – sinon c’est la concurrence sauvage qui s’instaure et les salariés ne sont plus protégés, étant seuls dans des négociations de gré à gré. Le Code du travail expose l’évolution de cent trente ans de luttes sociales. Toutefois, le rapport de force entre patronat et salariés ne dépend pas seulement de la volonté de lutte des travailleurs, il s’inscrit dans un contexte historique général, qui voit alterner des périodes de flux et de reflux de l’initiative des classes populaires, ceci en relation avec les données de la lutte des classes au plan mondial. Aujourd’hui, nous sommes loin des Trente glorieuses (1945-1970) et depuis cette période relativement favorable aux couches populaires, le contexte politique et social d’ensemble n’a cessé de se dégrader. Même lorsqu’il existe une loi pour protéger le salarié, bien souvent elle est rendue inopérante en étant ignorée, contournée ou tout simplement pas respectée.

Voici le point de vue d’un inspecteur du travail

La recodification du Code du Travail, lancée par le ministre du Travail, Jean-Louis Borloo, au début de l’année 2005 et entrée en application le 1er mai 2008, a simplifié certains aspects en supprimant un bon nombre de variétés d’application inutiles, mais elle a également oublié sciemment certaines choses – comme la possibilité de dresser un P.V. à un employeur ne payant pas les salaires, par exemple. Mais le plus gros problème, c’est la priorité donnée aux accords d’entreprise contre la loi depuis les mesures d’août 2009. Avant ces mesures, quand les inspecteurs du travail s’inquiétaient des formes proposées pour le « dialogue social », on leur répondait : la loi c’est le socle. Maintenant, ce qui doit l’emporter ce sont les accords d’entreprise. Cela développe la concurrence entre les entreprises, notamment les PME, et c’est le plus agressif qui gagne. C’est la situation d’aujourd’hui, mais c’est ce qu’on craignait depuis une quinzaine d’années et qui s’est mis en place petit à petit. Le gouvernement actuel l’a acté.

Plus que le code du Travail lui-même, ce sont les tendances que les syndicats ont fini par accepter de mettre en oeuvre, notamment l’individualisation. C’est-à-dire le traitement des problèmes individu par individu, plutôt que par catégorie de salariés, traiter entreprise par entreprise plutôt que par branche. Sur les trente dernières années, il y avait plutôt eu une amélioration constante du droit des salariés tant en matière collective que sur le plan individuel. Tout ce qui s’est passé alors en matière de droit du travail, c’était l’amélioration des dispositions légales : en effet, il y a dix ans encore, les conventions collectives et les accords d’entreprise ne pouvaient qu’améliorer la loi. En 1986, avec les dispositions sur l’aménagement du temps de travail, Delebarre (ministre socialiste) a introduit la possibilité de déroger à la loi par des accords de branche et des accords d’entreprise pour assouplir les contraintes des entreprises.

En 1998, la loi a imposé les 35 heures comme durée légale du travail pour les entreprises de plus de 20 salariés ; en 2002, pour les plus petites. Par négociation, il était possible d’aménager le temps de travail par un accord, mais pas la durée légale.

Remise en cause des principes du Code du travail

Aujourd’hui, cette réécriture remet en cause des pans entiers du Code du Travail. En fait, elle remet tout en cause en introduisant la possibilité de négocier partout, et en supprimant la protection que constituait la loi pour les salariés. C’est très net sur la question de la durée du travail, sur la question des retraites et sur l’emploi âgés. Le gouvernement affirme en substance : « on est un des plus mauvais employeur des plus par rapport à la moyenne de l’Europe, et donc il faut faire que les anciens travaillent », alors même qu’il est incapable de faire embaucher les jeunes et impuissant face aux licenciements des seniors.

En général, le gouvernement pousse à la négociation, mais lorsqu’il s’agit de prendre des mesures contraignantes pour les salariés, il prend des décisions, légifère, sanctionne ; mais quand il s’agit des mesure contraignantes pour le patronat, il ne prend aucune décision ni aucune sanction. Par exemple, en 2003, la CFDT avait accepté de discuter de l’allongement global de la durée du travail à condition que l’on envisage dans le même temps, l’abaissement de cette durée du travail pour certaines catégories de salariés, comme ceux ayant des emplois pénibles. Ils ont négocié et il n’y a eu ni sanction ni ratification de la part du gouvernement. Résultat : la durée du travail a augmenté, y compris pour les emplois pénibles.

Le gouvernement impose des délais courts pour les négociations entre patronat et syndicats, et annonce que si elles n’aboutissent pas à un accord, il prendra une décision. Résultat : il ne prend de décision que dans le sens du patronat ; sinon, il laisse faire. C’est ainsi qu’à la demande répétée du MEDEF et sans qu’il y ait accord des syndicats, le « forfait jours de travail » pour les cadres, défini par la loi, a augmenté et est passé de 218 à 235 jours par décret gouvernemental.

Depuis dix ans environ, la question de la négociation se retourne systématiquement contre les organisations syndicales des salariés qui sont piégées à chaque fois. Tous les praticiens du droit constatent que les négociations n’amènent que du négatif pour les salariés. La situation est en effet différente de ce qu’elle était précédemment. Avant, il n’y avait pas les mêmes pressions, ni du gouvernement, ni du patronat qui menace en permanence de « fermer la boutique » si les ses conditions ne sont pas acceptées. On assiste à un affaiblissement général de la compétence des représentants des salariés, aggravé par le fait qu’ils ont été acculés petit à petit à négocier à l’échelle locale. Auparavant, il fallait des accords de branche pour avoir des accords d’entreprise. La hiérarchie des accords faisait qu’un accord d’entreprise ne pouvait pas déroger à un accord de niveau supérieur. Maintenant l’accord d’entreprise peut se substituer à l’accord de branche.

On a fait éclater le collectif au détriment des plus faibles. C’est la possibilité de négocier partout qui a créé cette situation. L’individualisation est une conséquence de la négociation. Avant, les entreprises tentaient déjà de passer des accords à leur niveau. Elles pouvaient le faire, mais c’était sujet à conflit. Permettre des accords avec possibilité d’applications particulières, sans critères objectifs, c’est donner l’autorisation de faire n’importe quoi ; c’est rendre cela normal alors qu’avant cela apparaissait comme l’expression du pouvoir patronal et pouvait être contesté, refusé avec des soutiens (y compris de la part de l’inspection du travail), en lien avec des critères objectifs : ceux de la loi et des accords de branche.

Dans le contexte actuel, dès qu’une négociation est engagée, c’est sur du négatif pour les salariés et pas sur autre chose. Les syndicats sont en position de faiblesse et signent des accords entérinant le négatif. Et comme si ce n’était pas assez d’avoir des délégués syndicaux en position de faiblesse dans les négociations, le patronat conteste de plus leur représentativité. Il affirme qu’il n’est pas normal qu’il y ait des délégués syndicaux là où il n’y a pas de syndicat présent dans l’entreprise, alors que la loi le prévoit explicitement!

Il s’ensuit que si le syndicat n’obtient pas un certain pourcentage des voix et devient non représentatif, il n’y a plus de délégué syndical dans l’entreprise. Et dans les petites entreprises les pressions sur le vote sont importantes, et on se retrouve dans la situation où, au comité d’entreprise, le patron n’a plus que des ouvriers à sa botte, ou trop menacés pour s’opposer à la fois au chantage à l’emploi et aux menaces disciplinaires. Il arrive ensuite que les délégués syndicaux ou des ouvriers viennent trouver l’inspecteur du travail pour lui demander d’intervenir : « que peut-on faire ? – il faut que vous nous aidiez », alors qu’ils sont pieds et poings liés par les accords qu’ils ont signé sans en connaître les conséquences ou bien sans pouvoir se battre pour rester dans le cadre général. Alors, dans les entreprises où des accords qui dérogent aux règles légales ont été signés, l’inspecteur du travail a tendance à ne plus intervenir. Il leur dit : « allez voir ceux pour qui vous avez voté. Ils sont là pour appliquer les décisions de ces accords que vous avez votés ».

***

Durant des années – celles des Trente glorieuses en particulier – on a pu croire à un capitalisme « assagi », attentif aux différents maux du monde du travail et de ce point de vue, presque progressiste. Dans une certaine mesure, les inspecteurs du travail ont pu alors imaginer pouvoir concilier par leurs actions, exploitation capitaliste des ouvriers et amélioration de leurs conditions d’existence. C’était « avant ».

Aujourd’hui, force est de constater une rétrogression, l’exploitation sans frein du travail, la recherche constante du profit maximum là seulement où il peut être accessible, avec son lot inévitable de licenciements et son contingent grossissant de chômeurs. L’aggravation de la concurrence entre capitalistes à l’échelon mondial ne favorise pas non plus la mansuétude patronale à l’égard des salariés.

Concrètement dans le domaine du droit du travail, cette réaction se traduit d’abord par la déconstruction du cadre général applicable à tous, confirmant ainsi la fin du principe d’égalité. L’enjeu des luttes s’obscurcit avec l’émergence du local, du parcellaire, de l’individuel, qui systématiquement, visent la destruction du collectif, de l’expression des intérêts communs, de la réalisation des intérêts de classe. La conscience générale de ces intérêts de classe s’en trouve abaissée et ce mouvement à reculons est amplifié par l’affaiblissement organisé de la représentation syndicale. De leur côté, le pouvoir d’action des inspecteurs du travail s’amenuise, leur domaine d’intervention se rétrécit, leur champ de compétence se réduit. Tout cela marque le retour progressif à un état de nature, à une concurrence capitaliste débridée, sauvage, brutale, avec pour conséquence possible, la radicalisation dangereuse des luttes et de leur forme, éloignant toujours plus les classes populaires de la réalisation de leurs intérêts historiques et les mettant à la merci des plus basses manipulations.


Qu’est-ce que le Code du Travail ?

Le code du Travail expose les lois et dispositions réglementaires concernant le travail :

– les conditions de travail, l’hygiène et la sécurité, la durée du travail, la formation, la protection contre le chômage, la maladie, la vieillesse, les congés payés, le logement, le transport ;

– les rapports entre les employeurs et les salariés : le droit de grève, les institutions représentatives du personnel, les droits syndicaux, l’inspection du travail, les prud’hommes ;

– les salaires bruts et nets (contribue à les fixer).

Historique

A l’origine, le Code du Travail est né pour faire respecter la diminution de la durée du travail pour les enfants de cinq à huit ans qui travaillaient quatorze heures par jour. La première loi sur la durée du travail, le 22 mars 1841, interdit le travail des enfants de moins de huit ans et limite à huit heures, le travail des enfants entre huit et douze ans.

Ensuite, le Code du Travail s’est attaché à la santé et à la sécurité au travail. C’est pour faire respecter les lois que le corps des inspecteurs du travail a été créé : une première tentative en 1875 a vu la nomination de quinze inspecteurs du travail à la charge des conseils régionaux – mesure qui s’est révélée inefficace.

Sous la pression populaire et l’action du Parti Ouvrier, la loi du mai 1892 a créé un corps d’inspecteurs fonctionnaires d’État. Plus tard, en 1906, le ministère du Travail verra le jour.

Stratégie et tactique dans la lutte des classes

1 novembre 2009

Certaines organisations politiques imaginent que la lutte des classes populaires peut se mener au jour le jour, sans fixer un but à long terme (d’ordre historique), et sans analyser l’évolution des situations concrètes qui rapprochent ou éloignent de ce but. Il suffirait de crier : « luttons, luttons », (« tous ensemble » si possible et « en même temps ») pour remporter des victoires, ou pour cesser de reculer. Ou encore, il suffirait de dire « à bas le capitalisme », « vive la révolution », pour que l’horizon des classes populaires s’éclaircisse. Malheureusement, si on observe l’état des luttes réelles depuis plusieurs dizaines d’années, on s’aperçoit bien évidemment que cela ne suffit pas.

D’une part, parce que les classes qui veulent maintenir le régime capitaliste (ou pire encore celles qui veulent faire survivre partout dans le monde moderne des régimes féodaux ou même tribaux), ces classes réactionnaires élaborent en effet des tactiques face à la lutte des classes populaires, et en outre disposent d’un minimum d’orientations stratégiques. D’autre part, parce que si l’on veut atteindre un but, il faut bien connaître en quoi consiste ce but et les conditions qui permettent sa réalisation effective. Une condition essentielle pour ce faire est que l’ensemble de la lutte soit orientée au plan historique par les classes qui sont au cœur des contradictions du capitalisme, au premier chef par la classe ouvrière.

Pour orienter la lutte de classe vers son but historique, il faut ainsi disposer d’une visée stratégique capable d’orienter la succession des tactiques à mettre en œuvre, ceci en fonction des conditions réelles et selon les moments historiques. Pour cela, il faut analyser de façon claire ces conditions : de quelles forces de classes dispose-t-on, comment doivent-elles et peuvent-elles être mobilisées pour atteindre les objectif, à court terme et à long terme.

Aujourd’hui, on doit ainsi considérer que la situation est loin de ressembler aux périodes d’action offensives du prolétariat, comme c’était le cas par exemple en 1917. Les classes populaires se trouvent dans une situation de recul au plan de l’histoire. A certains égards, la situation actuelle présente quelques traits qui l’apparente aux périodes où se regroupaient des mouvements fascistes (qui rappelons-le ne se présentaient pas comme “de droite”). De plus, l’orientation générale des luttes populaires est prise en main par des classes relativement “protégées” et non par la classe ouvrière, comme c’était encore le cas il y a une quarantaine d’années. Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de lutter, bien au contraire, mais cela contraint plus que jamais à avoir une orientation stratégique qui guide la succession des tactiques en tenant pleinement compte des conditions historiques réelles.

Si l’on compare la stratégie politique à la stratégie militaire, on peut ainsi percevoir que dans certaines conditions historiques, dans le cadre d’un recul ou d’une défaite de la classe ouvrière, la meilleure tactique pour ne pas perdre de vue le but stratégique c’est d’organiser la retraite en bon ordre, afin de récupérer des forces pour reprendre l’offensive quand les conditions seront réunies. La retraite en bon ordre est préférable à la débandade, la capitulation, mais aussi à l’assaut héroïque hors de ses conditions de possibilité, qui conduit immanquablement à détruire les forces populaires. (Toute l’histoire du mouvement ouvrier montre que les classes réactionnaires n’hésitent pas à inciter les classes populaires à des combats suicidaires quand elles savent que par ce moyen elles sapent toute possibilité de reconstitution de leurs forces [1].

Voilà pourquoi il est essentiel pour l’organisation politique de comprendre la question de la stratégie dans sa relation avec la succession des tactiques les mieux adaptées à chaque situation concrète.

Stratégie et tactique (définitions)

— La statégie s’inscrit dans le long terme, en posant un but historique, et en déterminant au besoin les étapes nécessaires pour atteindre ce but. Elle se préoccupe de la disposition des forces de classes, forces fondamentales et leurs réserves. La stratégie change chaque fois que la lutte des classes passe d’une étape à l’autre, restant elle-même inchangée, pour l’essentiel, tout au long d’une étape donnée. Elle a pour objet de fixer la direction de l’effort principal, en se basant sur une étape donnée de cette lutte, et d’élaborer, en tenant compte du but poursuivi, un plan approprié de la disposition des forces (force directrice fondamentale, réserves principales et secondaires). L’orientation stratégique permet de lutter pour la réalisation de ce plan tout au long de l’étape envisagée de la lutte ou de la révolution.

L’objet de la direction stratégique consiste à organiser ou réorganiser la force fondamentale pour pouvoir sur cette base utiliser judicieusement toutes les réserves afin d’atteindre le but de la lutte historique, à chaque étape donnée de son développement (ainsi il convient sans oublier le but, de savoir si l’on est dans une période d’avancée ou de recul du mouvement).

— La tactique est une partie de la stratégie, subordonnée à celle-ci et destinée à la servir. Elle s’inscrit dans le court terme, au sein des étapes déterminées par la stratégie. La tactique a pour objet de fixer la ligne de conduite des classes populaires pendant une période relativement courte, de flux ou de reflux du mouvement, de l’essor ou du déclin de la lutte, de travailler à l’application de cette ligne, en remplaçant quand il le faut les anciennes formes de lutte et d’organisation par de nouvelles.

Si la stratégie a pour but de remporter à terme la victoire historique pour les classes populaires, la tactique s’assigne des objectifs moins importants, car elle s’efforce de gagner non une victoire définitive, mais telle ou telle bataille, ou de permettre un repli en bon ordre pour préparer la une réorganisation des forces, une reprise de l’initiative.

La tactique change selon les flux et les reflux, tandis que le plan stratégique pour toute une période historique reste sans changement.

La direction tactique est une partie de la direction stratégique, subordonnée aux tâches et aux exigences de cette dernière. Son objet est d’assimiler toutes les formes de lutte et d’organisation et d’assurer leur utilisation judicieuse, afin d’obtenir, dans des conditions données, le maximum de résultats, nécessaires à la préparation du succès stratégique, permettant aussi de ne pas le perdre de vue même quand les obstacles et les difficultés s’accumulent. Pour l’utilisation judicieuse des formes de lutte et d’organisation des classes populaires, certaines conditions doivent être considérées comme principales :

— Il faut en tout premier lieu que la force fondamentale (la classe ouvrière à notre époque) soit organisée, de telle sorte qu’elle puisse effectivement orienter le mouvement d’ensemble de la société.

— Dans la mesure où cette classe a conquis, ou travaille à reconquérir l’initiative historique, il faut mettre au premier plan les formes de lutte et d’organisation correspondant au flux ou au reflux du mouvement d’ensemble.

— Il faut trouver à chaque moment, dans la chaîne des processus, le maillon particulier qui permet, si l’on s’en saisit, de tenir toute la chaîne et de maintenir coûte que coûte la visée stratégique.

— Il faut dégager la tâche immédiate dont la solution constitue le point central et dont l’accomplissement assurera la meilleure solution des problèmes à affronter.

La tactique s’occupe ainsi des formes de lutte et des formes d’organisation des classes populaires, de leur succession et de leur combinaison. La tactique peut varier à plusieurs reprises, selon les flux ou les reflux, selon l’essor ou le déclin de la lutte.

L’exemple du processus révolutionnaire en Russie (1903-1917) : étapes de la stratégie

Il est important de comprendre que le processus de la lutte de classe, au sens historique du terme, ne va pas toujours dans le sens révolutionnaire. On prendra cependant pour illustrer la relation entre stratégie et tactique, et bien que les conditions historiques dans lesquelles nous nous trouvons ne soient pas identiques, l’exemple d’une stratégie victorieuse : le processus révolutionnaire qui a conduit à l’instauration du régime socialiste soviétique en URSS.

Plusieurs étapes stratégiques peuvent être distinguées au cours de ce processus : quand une étape était franchie la stratégie changeait.

Lors de la première étape (de 1903 à février 1917), le but était de renverser l’autocratie tsariste dans l’Empire russe, et de liquider complètement les survivances moyennâgeuses (pré-capitalistes). La force fondamentale de la révolution était le prolétariat, la réserve immédiate, la paysannerie. L’effort principal tendait alors à isoler la bourgeoisie monarchiste libérale, qui cherchait à s’assurer l’appui de la paysannerie et à s’entendre avec le tsarisme. Le plan de disposition des forces consistait en une alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie, qui, dans le contexte russe de l’époque étaient des classes effectivement révolutionnaires.

Une fois les objectifs de la première étape atteints, le but stratégique n’était plus le même. On entrait dans la deuxième étape (de mars à octobre 1917). Il s’agissait dans ce nouveau contexte, de viser à abattre l’impérialisme en Russie et de sortir de la guerre impérialiste. La force fondamentale était toujours le prolétariat. La réserve immédiate était cette fois la paysannerie pauvre. Le plan de disposition des forces consistait donc en une alliance du prolétariat avec la paysannerie pauvre. Le prolétariat des pays voisins constituait une réserve potentielle. La guerre qui traînait en longueur et la crise générale qui affectait le capitalisme impérialiste, constituaient jusqu’à un certain point des conditions favorables (dans la mesure où le prolétariat était alors organisé). La direction de l’effort principal était d’isoler la démocratie petite bourgeoise qui cherchait à gagner la masse des paysans travailleurs et à interrompre le processus révolutionnaire par un compromis avec l’impérialisme.

La troisième étape commença après la révolution d’Octobre. Le but cette fois-ci était de consolider le pouvoir socialiste dans un seul pays, et de s’en servir comme point d’appui pour combattre le capitalisme dans tous les pays. La force fondamentale de la révolution était le pouvoir prolétarien en Union Soviétique et le mouvement révolutionnaire du prolétariat dans tous les pays. Les principales réserves étaient les masses de semi-prolétaires et les petits paysans dans les pays développés, le mouvement de libération dans les colonies et les pays dépendants. La direction de l’effort principal, consistait à isoler la démocratie petite-bourgeoise et ses organisations, qui constituaient le principal appui de la politique d’entente avec le régime capitaliste impérialiste. Le plan de disposition des forces consistait en une alliance de la révolution prolétarienne avec le mouvement de libération des colonies et des pays dépendants.

Les flux et les reflux du mouvement tactique

Tandis que durant la première étape de la révolution (de 1903 à février 1917), le plan stratégique est resté sans changement, la tactique s’est modifiée à plusieurs reprises.

Au cours de la période 1903-1905, la tactique du parti communiste (bolchevik) était offensive, car c’était le flux de la révolution, le mouvement révolutionnaire suivait une ligne ascendante, et c’est sur ce fait que la tactique devait se baser. En conséquence, les formes de lutte, elles aussi, étaient révolutionnaires et répondaient aux exigences du flux de la révolution : grèves politiques locales, manifestations politiques, grève politique générale. Les formes d’organisation, elles aussi, changeaient en rapport avec les formes de lutte : comités d’usine, comités de paysans révolutionnaires, comités de grève, Soviets de députés ouvriers.

Dans la période suivante de reflux (1907-1912), le Parti fut contraint de passer à une tactique de retraite, il y avait alors un déclin du mouvement révolutionnaire, et la tactique devait tenir compte de ce fait. En conséquence, les formes de lutte changèrent, de même que les formes d’organisation : au lieu du boycottage de la Douma (l’Assemblée), participation à celle-ci ; au lieu d’actions révolutionnaires extra-parlementaires déclarées, intervention et travail à l’Assemblée ; au lieu des grèves politiques générales, des grèves économiques partielles. Durant cette période, le Parti dût passer dans la clandestinité et les organisations révolutionnaires de masse furent remplacées par des organisations culturelles et d’éducation.

Au cours de la deuxième et troisième étapes de la révolution, la tactique changea des dizaines de fois, cependant que les plans stratégiques demeuraient inchangés.

Disposition des forces de classes et réserves directes et indirectes de la révolution

Pour ne pas se tromper de situation historique, il est utile de considérer quelles étaient les forces de classes effective dans ce processus révolutionnaire. La force fondamentale était alors le prolétariat, celui-ci était politiquement organisé, ce qui lui permettait de diriger l’ensemble du mouvement. Ce n’est que lorsque cette force fondamentale est dans les conditions de diriger le mouvement général, en relation avec le but stratégique, que l’on peut considérer la question des réserves de la révolution. Celles-ci peuvent être directes ou indirectes.

Les réserves directes étaient dans le cas de la révolution soviétique : la paysannerie et les couches intermédiaires, le prolétariat des pays voisins, le mouvement révolutionnaire dans les colonies et pays dépendants, les conquêtes et acquisitions de la dictature du prolétariat.

Toujours dans le cas de la révolution soviétique, les réserves indirectes étaient les contradictions entre classes bourgeoises du pays et les contradictions entre impérialistes, qui s’exposaient par les conflits et les guerres.

Pour utiliser judicieusement les réserves, et garantir une juste direction stratégique, il fallait remplir certaines conditions indispensables :

— S’assurer qu’existaient les forces fondamentales de classe (organisées) d’une révolution effective, visant l’instauration d’un régime socialiste, qu’elles étaient politiquement organisées et capables d’orienter le mouvement d’ensemble. Pour la période historique qui est la nôtre, cette force fondamentale est toujours la classe ouvrière, ou si l’on veut les classes prolétariennes, mais elle n’est pas actuellement organisée de façon à assumer vraiment le rôle directeur.

— Dans le cas de la révolution soviétique, cette force fondamentale organisée existait. Il fallait sur cette base concentrer les principales forces de la révolution au moment décisif sur le point le plus vulnérable de l’adversaire — par exemple, en octobre 1917, la guerre était ce point faible. Mais ceci parce que la révolution était déjà mûre, que l’offensive marchait “à toute vapeur”, que l’insurrection frappait à la porte et que le ralliement des réserves à l’avant-garde se présentait comme la condition décisive du succès.

— Il fallait en outre, bien choisir le moment pour porter le coup décisif, (ou déclencher un grand mouvement ou une insurrection). Ce moment était alors celui où la crise avait atteint son point culminant, et parce qu’une condition était remplie : l’avant-garde était prête à se battre jusqu’au bout, les réserves étaient prêtes à soutenir l’avant-garde, le désarroi était le plus fort dans les rangs de l’adversaire. Ne pas observer ces conditions aurait mené à une faute dangereuse qu’on appelle la « perte de cadence ». Il en est ainsi lorsque l’organisation retarde sur la marche du mouvement, ou au contraire le devance de trop loin, ce qui crée le danger d’un échec.

— La direction une fois adoptée devait être suivie sans défaillance au travers des difficultés et des complications de tout genre et de tout ordre sur le chemin conduisant au but, afin que l’avant-garde ne perde pas de vue le but essentiel de la lutte, et que les masses ne s’égarent pas en marchant vers ce but.

— Il fallait aussi avoir en tête, la nécessité de manœuvrer avec les réserves de façon à se replier en bon ordre (ceci lorsque les adversaires sont forts ou reprennent des forces), lorsque la retraite est inévitable, et qu’il serait désavantageux d’accepter la bataille que l’adversaire veut imposer. La retraite en bon ordre devenant dans ce cas l’unique moyen de soustraire l’avant-garde au coup qui la menace et de lui conserver ses réserves. Le but d’une telle stratégie étant de gagner du temps, de démoraliser l’adversaire et d’accumuler des forces pour ensuite repasser à l’offensive.

***

Sur la base de cet exemple, on peut comprendre que la question de la disposition effective des forces de classe dans un moment historique donné, en relation avec celle de la direction stratégique, et la succession et la combinaison des tactiques, sont des questions importantes. Faute d’une juste direction stratégique et tactique, les classes populaires ne peuvent remporter des victoires, ni même mettre un frein à l’aggravation de leur situation.

On peut aussi saisir la nécessité d’établir et rétablir une direction stratégique, et sur cette base de rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière. Il ne faut pas pour autant reproduire des schémas tout faits qui correspondaient à d’autres conditions historiques. Ainsi, si l’on prétend lutter contre le capitalisme et pour la révolution, il convient de bien travailler à préciser quel est le but visé (quel régime social), quelles forces effectivement révolutionnaires existent aujourd’hui par rapport à ce but, de quelles réserves directes et indirectes dispose-t-on, enfin, et c’est essentiel quelles sont les conditions objectives réelles de la lutte.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Profitant de l’absence de l’absence d’orientation stratégique, il peut même arriver dans une situation de crise, lorsque le mécontentement des classes populaires grandit, que des groupements politiques (agissant quant au fond dans l’intérêt de la bourgeoisie ou des classes réactionnaires du monde ancien), puissent, comme le fit le fascisme dans l’entre-deux guerres, se présenter comme étant les champions de l’anticapitalisme » et de la phrase révolutionnaire. La situation actuelle de crise peut certes amener à parler de la nécessité d’en finir avec le régime capitaliste, de révolutionner la société. Mais si l’on ne veut pas aller dans le mur, on doit alors se demander : existe-t-il aujourd’hui des conditions favorables à une véritable révolution de la base économique de la société, et les éléments d’une situation révolutionnaire (notamment du point de vue de la disposition des forces de classes). Faute de quoi, le « désir de révolution » risque fort de se retourner en son contraire, le fascisme.

L’analyse soviétique de la crise générale du capitalisme (1934)

1 novembre 2009

En janvier 1934, le rapport de politique générale présenté au XVIIe Congrès du Parti communiste de l’URSS [1] prend en compte les conséquences de la crise générale de 1929, tant au plan des rapports de classe que des relations entre puissances. La crise est évoquée en ces termes : « crise continue du capitalisme mondial ». Un diagnostic est posé : accélération des préparatifs de guerre impérialiste pour un nouveau partage du monde et des sphères d’influence, au profit des états forts. « Les choses s’orientent vers une nouvelle guerre impérialiste comme issue à la situation actuelle. »

Caractères généraux de la crise

Plutôt que de se centrer sur les motifs immédiats de déclenchement de la crise de 1929 (krach boursier), le rapport met l’accent sur l’entrée dans une la « crise continue de l’économie mondiale », qui touche l’industrie, l’agriculture, le commerce, la circulation monétaire et le crédit. Il en résulte une aggravation de la lutte pour les marchés extérieurs, la guerre commerciale, le dumping, et donc aussi aggravation des conflits entre pays capitalistes et des contradictions de classes. La crise industrielle qui succède à 1929 n’est pas considérée comme comparable aux habituelles « crises de transition », qui passent de la dépression ordinaire à un nouvel essor. La sous-production chronique des entreprises, le chômage massif persistent, il y a interpénétration des différentes crises, et « l’absence de cette tendance vers un renouvellement du capital fixe, annonçant le début d’un essor ». Pourtant, si la dépression ne s’ouvre pas sur un essor nouveau, elle ne semble pas non plus conduire à une rétrogradation vers le point le plus bas.

La chute des prix a touché surtout dans un premier temps les marchandises des producteurs inorganisés : paysans, artisans, petits capitalistes ; ce n’est que graduellement qu’ont été aussi frappées les marchandises des gros producteurs organisés, les capitalistes groupés en cartels.

Le caractère durable de la crise industrielle s’explique par le fait que celle-ci « s’est étendue à tous les pays capitalistes sans exception, rendant difficiles les manœuvres des uns aux dépens des autres ». Cela serait dû au fait que la crise industrielle s’est trouvée mêlée à la crise agraire qui s’est emparée de tous les pays agraires sans exception, ce qui ne pouvait que compliquer et approfondir la crise industrielle. Ce caractère durable s’explique aussi par le fait que la dépression industrielle qui succède à 1929, s’est « déchaînée dans le cadre de la crise générale du capitalisme, au moment où celui-ci n’a déjà plus et ne peut plus avoir, ni dans les principaux états, ni dans les colonies et pays dépendants, la force et la solidité qu’il avait avant la guerre et avant la révolution d’Octobre. »

Les effets de la crise en matière internationale

Le rapport souligne les dangers politiques qui peuvent être associés à cette crise générale.

« Cette crise économique prolongée a eu pour résultat d’aggraver comme jamais la situation politique des pays capitalistes, tant sur le plan intérieur qu’à l’échelle internationale ».

« L’accentuation de la lutte pour les marchés extérieurs », la guerre commerciale « ont aggravé à l’extrême les rapports entre pays, créé un terrain propice aux conflits militaires et mis la guerre à l’ordre du jour, comme moyen d’un nouveau partage du monde ». Différents plans de guerre et de repartage s’élaborent au sein des différentes puissances. « Les uns pensent que la guerre doit être organisée contre l’une des grandes puissances. Ils pensent lui infliger une défaite écrasante et rétablir leurs affaires à leurs dépens. » « D’autres pensent que l’on doit organiser la guerre contre des pays faibles au point de vue militaire, mais étendus quant aux débouchés ». « D’autres encore pensent que la guerre doit être organisée par une “race supérieure”, par exemple la “race germanique” ». « D’autres enfin pensent qu’il faut organiser la guerre contre l’URSS, partager son territoire et s’enrichir à ses dépens ».

Les conséquences de la crise au plan politique

La crise économique a placé dans une situation difficile les différentes classes productrices, ouvriers, paysans, mais aussi artisans et petits entrepreneurs. « Quatre années de crise industrielle ont épuisé et poussé au désespoir la classe ouvrière. Quatre années de crise agricole ont ruiné à fond les couches déshéritées de la paysannerie, non seulement dans les principaux pays capitalistes, mais encore et surtout dans les pays dépendants et coloniaux ».

Il en résulte de profonds mécontentements et « l’idée d’un assaut » contre le régime capitaliste qui en est la cause, mûrit dans la conscience des masses. Toutefois « les masses populaires n’en sont pas encore au point de livrer assaut au capitalisme », notamment du fait de carences [2] quant à leur organisation politique. Les classes dominantes craignent cependant que l’organisation et l’union des classes populaires se développent. En conséquence, elles travaillent à réduire les vestiges de la démocratie bourgeoise, voire à les détruire en recourant au fascisme.

« [Que l’idée de l’assaut contre le capitalisme] mûrisse dans la conscience des masses », c’est ce qui explique « que les classes dominantes des pays capitalistes s’appliquent à détruire ou ramènent à zéro les derniers vestiges du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, vestiges pouvant être utilisés par la classe ouvrière dans la lutte contre les oppresseurs ». Cette crainte explique aussi « qu’elles jettent les partis communistes dans l’illégalité ».

Ainsi, « la victoire du fascisme en Allemagne, il ne faut pas la considérer simplement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière [ou comme le résultat des trahisons perpétrées par la social-démocratie], mais aussi comme un signe de faiblesse montrant que la bourgeoisie n’est plus en mesure d’exercer le pouvoir par les vieilles méthodes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise ». Cela contraint (plus spécialement l’impérialisme allemand), à recourir en politique intérieure aux méthodes terroristes de gouvernement et à l’extérieur à une politique de guerre. Il est important de voir que cette « faiblesse » de la bourgeoisie est de nature historique, et qu’elle ne conduit pas nécessairement à la révolution, mais qu’elle peut, à moyen terme, conduire à la régression politique, la fascisation et la guerre.

Une mise en garde est formulée à l’égard de ceux qui, imaginent que la situation de crise économique conduit nécessairement à une révolution. « Certains camarades pensent que dès l’instant où il y a crise révolutionnaire, la bourgeoisie doit se trouver inévitablement dans une crise sans issue […] qu’il ne leur reste donc qu’à attendre la chute de la bourgeoisie et à rédiger des résolutions triomphales ». Or, il est des moments, où même en cas de véritable « situation révolutionnaire », « où le pouvoir de la bourgeoisie est ébranlé jusque dans ses fondements », mais, « où pourtant la victoire de la révolution n’arrive pas, parce qu’il n’y a pas de parti révolutionnaire du prolétariat […] ayant assez de force et d’autorité pour entraîner à sa suite les masses et prendre le pouvoir. Il serait déraisonnable de croire que des « cas » pareils ne puissent se produire ».

La suite de l’histoire devait malheureusement vérifier le bien fondé de telles analyses.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir à ce propos le Dossier sur le Front populaire et son contexte, publié dans le supplément au n° 7 de la Vérité en contrebande.
  2. 2. Carences relative à l’époque toutefois, si on les compare à l’état de désorganisation et de désorientation actuelles

Quelques données sur les déterminations générales de la crise de 1929

1 novembre 2009

La crise qui sévit actuellement est une manifestation de la contradictions fondamentale du régime capitaliste. Comme en 1929, il s’agit d’une crise générale qui succède aux crises, « banales », « classiques » qui, cycliquement, secouent ce régime. Tous les pays sont touchés plus ou moins durement, et les « recettes » habituelles qui permettaient de surmonter, sinon de résoudre, ces inévitables soubresauts, ne sont plus de mise.

La crise a été révélée au monde par une crise financière, notamment la crise qui a affecté un système de crédit aux états-Unis (« subprimes »), mais ses causes sont beaucoup plus lointaines et remontent aux années 70. Elles sont aussi plus générales, inhérentes au principe qui régit le capitalisme.

Dans le précédent numéro, on a mis au jour le fondement d’une telle crise, toujours liée, comme au XIXe siècle, à l’engrenage de la « surproduction capitaliste », qui se manifeste par l’arrêt de la production de richesses sociales, la destruction de forces productives, matérielles et humaines : fermetures d’usines, licenciements, chômage, ruine d’exploitations agricoles etc. Les classes populaires étant les premières touchées, mais à terme toute la société se trouve affectée.

Les observateurs n’ont pas manqué de comparer la crise actuelle à la crise de 1929, notamment dans ses aspects financiers. Ils sont restés plus discrets tant sur ses déterminations économiques fondamentales que sur ses implications politiques. C’est sur ce dernier aspect que nous allons insister, car le sujet nous touche directement, et plus encore dans un avenir proche. Il est important à cet égard de poser la relation existant entre les conditions matérielles défavorables pour les classes populaires, suscitées par la crise, et les dangers politiques qu’elle implique.

Sans vouloir établir une équivalence exacte avec la crise de 1929, des enseignements historiques méritent d’être rappelés. C’est dans la foulée de cette crise générale, que, spéculant sur la situation insoutenable des peuples, les régimes fascistes les plus destructeurs se sont instaurés. Les facteurs déclencheurs de la Seconde Guerre mondiale sont aussi à mettre en relation avec cette crise, avec les dévastations des richesses matérielles et humaines que cette guerre a engendré.

Face aux atteintes à leurs conditions d’existence, les classes populaires de différents pays ont tenté, comme elles le font aujourd’hui, de faire barrage au processus de dégradation. Face au danger de fascisation et de guerre, elles ont su parfois réaliser leur union, notamment dans le cas de la France par la tactique du Front populaire contre le fascisme et la guerre. Mais en dépit de leur engagement résolu, elles n’ont pas réussi à juguler ces fléaux. Pourtant alors, les classes populaires n’étaient pas dans une situation de désorganisation et de désorientation politiques. Il existait aussi face au camp capitaliste (lui-même divisé), un camp et un forum mondial du socialisme.

Les dangers politiques sont donc grands pour l’avenir, bien qu’ils puissent se présenter de façon moins visible et plus insidieuse, ce qui paradoxalement peut rendre plus difficile le travail de réorganisation et d’unification des forces populaires contre de tels dangers.

L’exposé qui va suivre est d’ambition modeste. Il se borne à fournir quelques données sur des faits politiques associés à la crise de 1929, afin d’en dégager quelques enseignements. Il n’est pas inutile à ce propos de proposer tout d’abord quelques éléments sur le contexte qui a précédé ou accompagné cette crise.

Bref aperçu du contexte après la Première Guerre mondiale

La crise générale de 1929 se manifeste dans le contexte de l’après Première Guerre mondiale, période au cours de la quelle plusieurs crises d’ampleur plus réduite se sont succédé. Si la principale puissance vaincue (l’Allemagne) prépare très tôt sa revanche, la victoire de la révolution soviétique met pour un temps en sommeil les conflits trop apparents au sein du monde capitaliste et leurs ambitions rivales de repartage du monde. Ceci, du fait que l’existence d’un camp mondial du socialisme se présente comme une menace pour le régime capitaliste, qui conduit les différents camps, au-delà de leurs divisions, à faire front contre le danger commun.

En Italie, l’après guerre est marquée par une crise économique mal jugulée, avec désorganisation de l’industrie, baisse de la lire et difficultés de ravitaillement. En outre, la montée du communisme effraie la bourgeoisie et pousse ses représentants à beaucoup d’indulgence à l’égard des visées fascistes, qui quand au fond se propose de sauver le régime capitaliste, tout en usant d’une phraséologie révolutionnaire, pour tenter de subjuguer les masses. Les représentants de l’impérialisme italien estiment aussi que l’effort fourni aux côtés des puissances victorieuses lors de la seconde partie de la guerre a été mal récompensé dans les traités de repartage. Le fascisme italien se présente ainsi comme répondant aux attentes contradictoires de diverses catégories sociales : bourgeois qui rêvent de reconstituer la puissance à l’Italie, paysans et ouvriers menacés par la crise, intellectuels, propriétaires fonciers, financiers qui craignent la contagion soviétique.

A des degrés divers, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, subissent aussi des crises. Pour l’Allemagne, l’établissement de la République se fait au prix ce l’écrasement de la révolution spartakiste, pour partie influencée par la révolution russe. Au plan économique, on assiste à une baisse vertigineuse du mark de 1918 à 1923, à l’écroulement des petites et moyennes entreprises, à la prolétarisation de la classe moyenne. Le retour à un relatif équilibre ne se produit qu’en 1924-1928. Mais le mécontentement de nombreuses catégories de la population servira à alimenter les visées fascistes et la volonté agressive de la puissance allemande.

L’Angleterre connaît les difficultés les plus graves entre 1919 et 1924, avec recul de la prospérité anglaise du XIXe siècle, perte de son hégémonie économique, instabilité politique. Le malaise économique persiste au cours des années 1925-1929, notamment du fait que les produits anglais ne sont plus compétitifs sur le marché mondial.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les états-Unis deviennent la première puissance mondiale, entrant en concurrence avec les capitaux et les puissances européennes, faisant grandir les sentiments d’hostilité à son égard. Les étatsUnis n’en connaissent pas moins aussi des difficultés d’ordre économique et social : grandes grèves en 1919 dans l’acier et les charbonnages qui se terminent par une défaite ouvrière, courte crise en 1920-1921 suivie de grèves dont les patrons sortent victorieux. Durant cette période, l’industrie américaine se modernise, avec la standardisation, le développement du machinisme, la concentration des entreprises. Les profits s’accroissent et aux crises succède une période de prospérité de 1922 à 1929. Cette période de prospérité et de relative surproduction au regard du marché mondial contribue à préparer les conditions de la grande crise de 1929.

Brèves données sur le développement des rivalités impérialistes dans la périphérie

Dans l’entre-deux-guerres, les divers lieux qui sont aujourd’hui encore en état de guerre étaient déjà la proie des rivalités entre puissances impérialistes. On se contentera d’en donner quelques illustrations.

Dans la périphérie du monde capitaliste, des revendications anti-colonialistes se développent, principalement contre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, la France et l’Angleterre. Les vaincus (Allemagne, Turquie) qui ont perdu leurs colonies ou zones d’influence peuvent évidemment trouver intérêt à attiser les revendications anti-colonialistes contre les puissances rivales. Au Moyen Orient, la Turquie a perdu les pays sur lesquels s’étendait son empire : Syrie, Mésopotamie, Palestine, sur lesquels la SDN a conféré des mandats à l’Angleterre et à la France. La France détient aussi un mandat sur le Liban et la Syrie. Des rivalités pour le pétrole se font jour entre les pays vainqueurs, France et Angleterre notamment. L’ Angleterre détient un mandat sur la Palestine, la Mésopotamie, mais le district pétrolier a été dévolu à la France. Les britanniques finissent par obtenir des droits sur son exploitation, en échange d’une participation de la France à la production. La concurrence nouvelle des états-Unis n’est pas à négliger, et vraisemblablement aussi celle, moins visible, des puissances vaincues, dont l’Allemagne.

Face aux revendications et mouvements anti-impérialistes, la puissance britannique privilégie le profit commercial. Elle vise à constituer un vaste empire arabe sous le sceptre des Hachemites (dont le chef Hussein, est roi de La Mecque). Les britanniques voudraient se poser en tuteurs de cette fédération qui irait de la Méditerranée à la Perse, réservoir de pétrole et qui constitue un bouclier pour protéger les Indes (alors sous tutelle anglaise).

En 1927, l’Iran devient un état indépendant. Son nouveau chef, Reza Chah Pahlevi, obtient une part des bénéfices réalisés sur le pétrole du pays. Il se rapproche de la Turquie et de l’URSS mais maintient de bons rapports avec l’Angleterre. En 1936, une commission royale anglaise décide d’un partage de la Palestine en deux états : un tiers est réservé aux juifs, c’est « le Foyer national pour le peuple juif », les deux tiers aux arabes, un couloir unit Jérusalem à la mer. Cela provoque des mécontentements de part et d’autre.

En Inde, l’Angleterre qui avait joué sur les rivalités entre Hindous et Musulmans pour maintenir sa domination. La guerre change un peu sa donne. Après la guerre, le pays est bouleversé politiquement et économiquement (la grande firme Tata Iron and Steel Company, créée en 1907 démarre avec la guerre). Il y a accélération de l’industrialisation, développement de l’extraction charbonnière, croissance de l’industrie textile, avec émergence d’un prolétariat sous payé. La demande d’importation de produits en provenance de Grande Bretagne décroît. Dès 1916, l’agitation commence, un premier syndicat du textile est constitué en 1918. De grandes grèves se multiplient, l’influence des communistes grandit. C’est un levier pour la lutte des travailleurs, et aussi un outil pour contrer l’impérialisme anglais.

Crise du capitalisme et sens des luttes menées par les travailleurs

1 novembre 2009

L’exemple du Nord : décembre 2008 mai 2009

Fermetures d’entreprises, chômage partiel, licenciements, luttes sociales, ces faits recensés dans la Voix du Nord de décembre 2008 à fin avril 2009, confirment l’existence d’un mouvement de régression généralisée. Au-delà de ce constat, on est conduit à s’interroger sur les raisons de l’évolution de la situation depuis quelques décennies, avec le point culminant de la crise actuelle. Si le régime capitaliste connaît depuis le début de son existence des crises périodiques, celle-ci se présente, un peu comme celle de1929, comme une crise d’ensemble du régime capitaliste.

Causes capitalistes de la crise

Dans la Voix du Nord, les manifestations de la crise sont évoquées à propos d’une fromagerie du bocage à Maroilles, celle-ci est rapportée à un « manque de trésorerie » qui rendrait nécessaire une « restructuration », façon de dire qu’il faut procéder à des licenciements. Pour éviter le dépôt de bilan, on y fait appel à de l’argent privé et intercommunal. Plus généralement, dans la plupart des faits recensés, on admet que la crise résulte d’une « surcapacité » productive, autrement dit qu’il s’agit d’une crise de surproduction capitaliste. Journalistes, dirigeants d’entreprise, syndicalistes ou salariés interviewés parlent de « baisse d’activités », « forte baisse d’activité ». Au regard de la « production », on parle aussi de « baisse des volumes de production ». Enfin, avec la formulation « baisse des ventes », c’est l’impossibilité de réaliser la valeur des marchandises (et donc aussi la plus-value) qui est signalée. On parle aussi de « baisse des commandes », « baisse du carnet de commandes », ou, exposant le caractère imprévisible, inattendu et profond de la crise, de « chute vertigineuse des commandes ».

La concurrence mondiale, inhérente au régime capitaliste, se présente comme une autre facette de cette crise générale de surproduction. La société Cabanon à Dunkerque, fabricant de tentes, « confrontée à une forte concurrence asiatique », a « déposé le bilan », elle attend un repreneur. Les rapports de concurrence dans la course à un marché qui se rétrécit peuvent opérer au sein d’un même groupe, comme dans le cas de Continental. L’unité de production de Clairoix (1120 salariés) étant présumée avoir des « coûts » de production « plus élevés ». Un porte-parole de la division pneus évoque le problème ainsi : « C’est dommage, tout le monde a fait ce qu’il pouvait […] mais de facto, au regard de la concurrence entre les sites, ce n’était pas assez ». Il est vraisemblable cependant que d’autres facteurs jouent aussi, et que les sites français aient à assumer plus lourdement que d’autres sites les effets de la crise de cette entreprise allemande.

Dans cette situation de crise généralisée, le marché est « engorgé » (comme on le disait au XIXe siècle), en conséquence le capital, seul possesseur des grands moyens de production sociaux, « chôme ». Par suite les travailleurs, qui ne disposent pas des moyens de production, doivent chômer eux aussi. Le régime marchand capitaliste en crise, révèle ainsi la contradiction fondamentale qui le mine. Dans la mesure où la production des richesses doit passer par « le détour du capital », le caractère social de la production, ne peut être reconnu. Les forces productives matérielles et humaines qui coopèrent en vue de produire des biens utiles à tous, sont inutilisées ou détruites.

L’industrie automobile, secteur exemplaire d’une surproduction considérable tente de recomposer ses facteurs constitutifs. Les producteurs subissent les effets de cette recomposition. « A Sevelnord, 350 salariés sont conviés à quitter l’usine » titre la Voix du Nord du 27 janvier 2009. Selon le directeur du site : « il faudrait faire partir le double de salariés pour compenser la baisse [des commandes]. On veut préparer l’avenir, mais il nous est difficile d’imaginer le marché dans trois mois ». Aveu révélateur, les lois du régime de production et d’échange ou « les lois du marché » agissent sans que puisse véritablement s’exercer un contrôle politique.

Bien entendu, les productions annexes sont elles aussi affectées. A la Française de mécanique de Douvrin, c’est un projet de 180 départs « volontaires » qui est entériné. Au site de Gondecourt, Visteon pourrait licencier 101 salariés, sans compter celui de Flins (32 salariés concernés) et celui de Châtillon-sur-Seiche en Ile de France, où pourraient être supprimés 18 emplois. Entre 300 à 400 intérimaires ont déjà dû quitter l’unité de production. Deux ans après un plan social de 118 suppression de postes, Valéo à Abbeville, autre équipementier automobile, prévoit pour sa part la suppression de 104 emplois. Wagon automotive à Douai a annoncé 90 licenciements sur l’ensemble de ses unités de production. A Calais, Schaeffer, spécialisé dans la fabrication de chaînes de distribution, compte licencier 115 personnes. IGA à HéninBeaumont, prévoit le licenciement de 33 personnes, Westaflex à Roubaix doit supprimer 74 emplois. Le site d’Annezin de Bosal, en cessation de paiement, est menacé de fermeture indique.

Touchée par la crise, l’industrie automobile répercute les difficultés sur toute une chaîne de productions, ainsi la fabrication des résines phénoliques à Brebières chez Dynéa, où « 53 emplois [sont] sur la sellette. » Dans la société Provost située à Halluin, qui fabrique des matériels de rayonnage et de manutention, 60 contrats d’intérimaires ne seront pas renouvelés, 9 salariés vont être licenciés. La production d’acier, en amont de la production automobile, connaît le même sort. La forge industrielle MSI France basée à Hénin-Beaumont licencie 57 personnes et se sépare de ses intérimaires.

Les lois du régime marchand capitaliste n’agissent pas seulement dans le secteur automobile, d’autres branches productives sont affectées dans le Nord. L’industrie du textile déjà lourdement touchée depuis des décennies, en fait aussi les frais : licenciements à Intissel (8 licenciements), Roquette Textile (40 à 50), Staf (27), Artex (16), Confection de l’Alloeu (95), les Dentelles Brunet (52).

On peut poursuivre la liste. 41 licenciements prévus chez Sepieter, spécialiste de la fabrication et de l’impression d’enveloppes. L’industrie ferroviaire est touchée, notamment A.F.R., placé en redressement judiciaire, et qui prévoit un plan social, 60 salariés sont concernés sur les 310 que compte cette entreprise. La fabrication de meubles en kit pour le camping et les caravanes, sous la marque Techwood, connaît une baisse d’activité de 30 %, 9 licenciements sont programmés. La corderie est également concernée, l’entreprise Cousin-Trestec à Wervicq-Sud applique « un plan de restructuration », 14 emplois vont être supprimés. Chez Industrial Scientific, spécalisé dans la fabrication et la commercialisation d’appareils de détection de gaz, un plan de suppressions de 40 postes est envisagé. Chez Europerf à Wormhout où l’on fabrique et conditionne du parfum 21 licenciements sont programmés.

Des industries jusqu’alors relativement florissantes sont aussi affectées. Total annonçait une restructuration en France et la suppression de 555 postes dans le raffinage et la pétrochimie. Le groupe pharmaceutique, Glaxosmithkline compte supprimer quelque 850 emplois en France. Aux établissements Roquette à Lestrem, spécialisé dans la transformation de l’amidon, 143 emplois en CDD « seraient sur la sellette ». Et encore 240 postes supprimés à Marly et Saultain, qui fabriquent des peintures et revêtements anticorrosion, le groupe américain PPG, n’échappant pas à la règle.

La liste est déjà suffisamment longue, mais n’oublions pas le secteur tertiaire comportant la grande distribution, notamment la vente à distance. Pour les Trois Suisses et la Redoute 674 emplois supprimés. Chez EDA, grossiste alimentaire, en redressement judiciaire pour une période de quatre mois, les 770 employés en France ont de quoi s’inquiéter. La crise, on le sait, touche également les transactions immobilières. Soleil Immobilier a ainsi subi « une baisse de 50 % », 25 de ses 50 salariés ont été licenciés. Idem pour les agences d’intérim, un plan social prévoit 500 suppressions au niveau national, dont 40 à 60 dans le Nord-Pas-de-Calais.

Indicateur des transactions marchandes, le transport, dans la région Nord-Pas-de-Calais, selon la Voix du Nord (14 janvier 2009), a perdu « dix mille emplois en 2008 ».

Tous ces licenciements et fermetures d’entreprises bien que non exhaustifs et couvrant une période relativement récente, témoignent de l’ampleur de la crise qui bien sûr ne se limite pas à la seule région Nord-Pas-de-Calais.

L’essor du chômage partiel

Le recours au chômage partiel est assez évocateur. Ce dispositif est mis en œuvre dans la plupart des secteurs d’activités. Les salariés qui ne sont pas licenciés, chôment sans perdre leur emploi, du moins dans l’immédiat. Mais leur salaire diminue en fonction du nombre de jours chômés. Là aussi, comme à propos des licenciements, il est fait état de la « baisse des commandes », de la nécessité de baisser la production, « s’adapter aux besoins du marché ». Dans le secteur automobile, un mois d’arrêt de travail chez Sevelnord en décembre 2008, 3 jours en janvier, 7 en février et 6 en mars. Chez Valéo, trois semaines d’arrêt de travail, 41 chez Bridgestone. Dans l’emballage de luxe, chez Uniflockage le mois de février a été chômé, un mois également dans un site de fabrication de machines agricoles. La prise de douze jours de congé sur le premier trimestre a conduit à ArcelorMittal à une grande manifestation.

Le chômage partiel ne préserve pas forcément de la fermeture d’unités de production. Le cas de CBS en atteste. L’usine de profilages, bardages et couvertures située à Louvroil, dont la production est passée de mille tonnes par semaine à deux cent cinquante, a été dans un premier temps touchée par des mesures de chômage partiel, une semaine plus tard on apprenait « la fermeture confirmée du site sambrien ».

Licenciements et chômage partiel conduisent à faire diminuer les revenus des travailleurs, potentiellement consommateurs. Ce qui conduit à un cercle vicieux pour l’écoulement des marchandises de consommation immédiate, et par suite, pour les industries qui les fabriquent. C’est ce qu’énonce un délégué CGT de chez Visteon : « si on nous enlève nos salaires, il n’y aura personne pour consommer… »

Luttes sociales, tenter d’atténuer les effets de la crise

La plupart des luttes sociales recensées dans la Voix du Nord, s’assignent des objectifs qui se rejoignent sur un point : tenter d’atténuer les effets de la crise. Des salariés de Valéo, de Toyota, par exemple, s’engagent dans une grève de sept jours afin d’obtenir des primes pour compenser « les pertes de salaires consécutives aux mesures de chômage partiel », ou « l’indemnisation à 100 % du chômage partiel et des heures de grève ». Chez Wagon automotive, l’annonce d’une prolongation du chômage technique déclenche le « blocage de l’usine ». La crise génère également des réorganisations de la production qui provoquent à leur tour des réactions des salariés. A Tourcoing, chez Diramode, « les salariés en colère » débraient durant deux heures. Chez Faurecia, c’est notamment « la dégradation des conditions de travail en général et surtout la mise en place […] d’une organisation du travail en heures de jour [et non plus en ] heures postées » qui déclenche « le blocus » du site de production.

Pour les salariés affectés par des mesures de licenciement (IGA, Confection de l’Alloeu), les revendications portent essentiellement sur l’obtention d’une « indemnité supralégale ». Chez Scaeffer, en bloquant les grilles de l’usine, ils veulent obtenir ne serait-ce qu’une prime de départ de 6 500 euros. A Eurostyle Valenplast, plusieurs semaines de conflits ont permis le maintien pendant un an de la mutuelle pour les 61 licenciés et le paiement des jours de grève. Piquet de grève de plusieurs semaines chez Intissel pour obtenir « l’assurance de conditions de départ […], âprement négociées lors des dernières suppressions d’emplois, [et qui] seraient garanties aux salariés en cas de nouveaux licenciements ». L’avenir à tous se présente comme incertain. Certains mouvements visent aussi à « sauvegarder » les emplois, sans se leurrer sur une efficacité durable. Les conflits à La Redoute, aux Trois Suisses ainsi que chez Visteon sont révélateurs à cet égard.

Les mécontentements s’expriment dans une moindre mesure, au sujet des « délocalisations ». Cela a été le cas chez Visteon, on prévoit la délocalisation de huit postes du service comptabilité en Hongrie. La direction des Trois Suisses envisage « une externalisation des services informatiques, logistiques et maintenance ». Chez Graphic-Pack le transfert de certaines activités dans le Nord a mobilisé les salariés grenoblois qui ont bloqué le site de Masnière. L’INSEE, à son tour, connaît des « mobilisations » de ses salariés « qui s’inquiètent quant au projet de délocalisation à Metz d’une partie de la statistique publique…».

Du côté des agriculteurs et marins-pêcheurs, le désarroi s’exprime face à la baisse des prix à la production (lait, viande et volaille), pour d’autres au sujet des quotas pour la pêche du cabillaud.

On constate que la plupart des luttes menées sont de caractère défensif. Il s’agit de limiter les effets de la crise sur les salariés. Pour quelques unes, moins nombreuses, des salariés s’efforcent de maintenir des positions, en lançant au moment opportun des actions pondérées de courte durée, pour les revendications salariales, à l’occasion de négociations annuelles. Ce fut le cas chez Bombardier, Carambar et Finimétal.

***

Quel sens donner à tous ces faits ? En premier lieu que s’expose à travers eux la contradiction destructrice du régime marchand capitaliste, qui avec la crise s’impose avec violence et ne laisse présager aucune issue favorable. Mais aussi que les luttes poursuivent un objectif commun, la nécessité d’inverser la tendance régressive. A terme, cette tendance ne peut être inversée qu’en travaillant à transformer la base économique d’un régime qui périodiquement la reproduit. Ces diverses luttes sont éparpillées, mais leur signification historique générale est celle-ci : la lutte pour un régime qui soit vraiment « social ». Comme l’indiquait Marx, il ne s’agit pas de dire : « Abandonnez vos luttes ce ne sont que des sottises », mais de montrer aux hommes « pourquoi ils luttent véritablement », vers quel type de société ils veulent aller.

Interrogations sur la crise. Le point de vue d’ouvriers et autres travailleurs

1 novembre 2009

On a mené une enquête auprès d’une soixantaine de personnes : pour la moitié des ouvriers, mais aussi des employés, enseignants , étudiants, retraités. Les principales questions étaient : Comment vous représentez-vous la crise ? Quelles sont les causes de la crise ? Quelles conséquences politiques peut-elle engendrer ?

Comment est posé le phénomène de la crise actuelle

Comme pour les spécialistes, il y a une difficulté pour les personnes interrogées à saisir toutes les données de la crise actuelle. Ce qui ressort en premier lieu, c’est l’inquiétude. Un bon tiers l’exprime clairement : « c’est catastrophique », « c’est un monstre », « c’est ne plus vivre normalement », « c’est un mal être profond ». L’inquiétude grandit quand on se projette au-delà du présent : « une inquiétude des ouvriers pour leur travail et l’avenir », « la crise, ça fait peur car c’est l’avenir des enfants ».

Pour une bonne moitié des personnes interrogées, la crise est appréhendée au niveau de ses effets sur les travailleurs, les forces productives humaines : les licenciements, le chômage : les fermetures d’usines : « ça c’est réel », « c’est le chômage, les gens qui n’ont pas de travail, les entreprises ferment », « la crise, c’est quand on met les gens en retraite et en préretraite de force, quand on fait arrêter de travailler les ouvriers, que tous les travailleurs de toutes les branches vont subir le chômage », ou encore, « des salariés pauvres parce qu’ils ne travaillent pas beaucoup d’heures ».

La crise actuelle est perçue au regard de la persistance des effets des différentes crises depuis plusieurs décennies. Sans que l’on analyse précisément ses causes, elle se présente comme relevant de la longue durée, une crise générale qui succède à une série de crises larvées : « depuis les années 70, c’est la crise, sauf que maintenant cela s’est aggravé », « elle existe depuis longtemps », « on en parle aujourd’hui par ce que de crises en crises, elle est montée à un niveau supérieur ».

La crise est ainsi saisie comme le résultat du fonctionnement du régime capitaliste : « c’est simplement une conséquence du système capitaliste contre lequel nous luttons depuis des décennies ». La question du phénomène de la surproduction capitaliste peut se trouver évoquée : « Le système économique ne fonctionne pas, les entreprises n’ont pas besoin de produire car il n’y a pas d’achats, elles doivent baisser le niveau de production », « c’est de la surproduction capitaliste ».

En relation avec la surproduction, il est fait état de la concurrence pour les marchés entre capitaux : « la crise du système capitaliste, les capitaux qui voyagent de continents en continents, qui font gagner des sommes à certains au détriment des autres », « accentuation de la concurrence entre impérialistes ».

La fuite dans la sphère financière non productive est mise en cause : « le capital a pris une forme financière et entraîne la liquidation d’entreprises », « ça découle de la spéculation à outrance, de la bourse et de cette économie virtuelle ».

Quelles sont les causes de la crise ?

Bien que nombre de personnes aient signalé à propos de cette crise, des déterminations capitalistes (surproduction en relation avec la rivalité sur les marchés, fuite en avant dans la sphère financière), la plupart des personnes rencontrées pensent qu’elles ne connaissent pas les causes effectives de la crise : « je ne sais pas », « je ne vois pas ». Une distinction peut cependant être établie entre ce qui est considéré comme un déclencheur conjoncturel (maintes fois ressassé par les media, la crise boursière), et, les « causes » profondes. Celles-ci sont souvent mise en relation avec des déterminations générales, « la recherche effrénée du profit comme but en soi », et plus généralement la « logique » absurde du capitalisme qui se manifeste au travers du phénomène de la surproduction : « c’est une conséquence du système capitaliste », « parce que les profits ne peuvent plus être dégagés dans la production de richesses », « le capital ne pouvant plus se développer dans la production, tout se produit dans la spéculation ». On souligne que « les patrons ne peuvent pas vendre suffisamment aux autres pays et ça reste en stock chez eux », « ils ne vendent pas et ils ont cru qu’ils allaient vendre, trop de production ».

La concurrence entre les différents pays capitalistes et la montée en puissance de nouveaux venus est considérée comme ayant décuplé les causes capitalistes de la crise, cela principalement chez les ouvriers : « la montée en puissance de la Chine et de l’Inde qui déstabilisent les pays développés », « les désaccords entre Europe, USA et Japon », et le fait que « même en Europe, on ne s’entend pas… ».

La mondialisation et les délocalisations sont venues aggraver l’anarchie de la production, inhérente au capitalisme, donnant plus d’ampleur à la crise. Plusieurs affirment que le capitalisme « est au bout du rouleau », que la mondialisation « manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions », a elle-même conduit à un échec.

Deux personnes (un ouvrier et un enseignant) font référence à la crise de 1929 comme grande crise typique du capitalisme, en train de se reproduire avec quelques variantes.

Les conséquences politiques que peut engendrer la crise

Ici encore, la question concernant les conséquences politiques de la crise semble difficile à appréhender : « je ne vois pas », « je ne sais pas », « je ne vois pas bien ». Il y a aussi l’idée que les conséquences, vraisemblablement néfastes, sont pour l’heure imprévisibles : « je vois mal l’avenir, cela ne peut pas s’arranger » ; « il est difficile de voir l’ampleur de la crise, elle n’est pas arrivée à son terme ».

Certains portent leur espoir sur une mobilisation populaire : « cela dépend de la force de mobilisation nationale et internationale ». Mais l’inquiétude demeure, face à un problème qui, compte tenu des données politiques actuelles, se présente comme insoluble : « aucun parti n’est capable de penser une solution, un programme lié à la réalité économique », « il est vrai qu’en termes de perspectives politiques, en France, il n’y en a pas ». « Quel que soit le politicien, représentant n’importe quel parti politique, ce sera toujours la même chose… ils ne règleront pas le problème de la société de profit ».

Par conséquent, « cela ne peut pas s’arranger », il y aurait possible menace d’une « désintégration de la société dans tous ses aspects ».

Même si les perspectives d’avenir semblent sombres, la nécessité de changements est évoquée par un nombre important de personnes, souvent sous la forme « il faut », « il faudrait ».

Pour quelques-uns, le mécontentement de la population pourrait conduire à un changement politique, par le biais du vote. D’autres envisagent des changements plus radicaux : « le peuple doit arrêter de tomber dans le panneau [de l’impuissance des partis politiques] », il y a « nécessité de ne pas s’attaquer à la surface des choses mais au capitalisme », « une rupture nécessaire pour instaurer le socialisme », « à terme, il faut un nouveau monde, une politique qui change ».

Le doute cependant s’expose pour ce qui touche aux résultats : « il faut que ça pète, il faut que les travailleurs et le peuple se révoltent mais d’ailleurs, ça donnerait quoi ? ». Compte tenu des données politiques actuelles, une préoccupation se manifeste à l’égard d’une « explosion sociale » non maîtrisée, qui pourrait conduire à une « aggravation de la situation ».

Et même parmi ceux qui évoquent avec faveur la possibilité d’une explosion ou d’une révolution, on se préoccupe des conditions dans laquelle elle se ferait : « on va à une explosion sociale qui, si elle n’est pas canalisée, peut être dangereuse », « je crains le débordement qui n’aille pas dans le bon sens », « si ça explose, ça peut être très risqué pour le pays », « cela va mal se terminer ».

Des risques politiques majeurs sont évoqués, la fascisation et la guerre. De telles situations de crise dans l’histoire y ont déjà conduit : « parce qu’on a vu souvent des révoltes, des révolutions qui, à un moment donné, au lieu de donner des révolutions ouvrières, ont mis en place le fascisme, et ça, j’en voudrais pas », « trop de frustrations qui peuvent alimenter un électorat d’extrême droite et des troubles sociaux non contrôlés », « j’ai peur qu’on arrive à des situations graves, à la guerre, ou que le peuple soit opprimé encore plus par le fascisme », « la guerre pour sauver le capitalisme », « on peut avoir des guerres », « les conflits vont s’accentuer », « une troisième guerre mondiale ».

Un ouvrier, âgé de 65 ans établit un rapprochement avec la crise de 1929 et la montée du fascisme : « cette crise économique est pour l’ensemble de la société, dans le domaine politique, la fascisation du régime ».

Plusieurs locuteurs prévoient sinon un guerre généralisée, du moins des bouleversements des équilibres internationaux : « cette crise va bouleverser les équilibres mondiaux », « des tensions entre le Nord et le Sud : Inde, Chine, Maghreb vont s’imposer, cela va bouleverser les équilibres mondiaux ». Avec des tensions accrues au sein des pays pauvres et entre ces derniers et les autres : « ça va bouger aussi là-bas ». Le bouleversement des équilibres dans le monde pourrait conduire « à une redistribution des pouvoirs dans le monde ».

Le repartage du monde n’est envisagé qu’à travers l’émergence de nouvelles puissances. Bien que les tensions entre les états-Unis et l’Europe, et au sein même de l’Europe soient signalées, les locuteurs n’envisagent pas la possibilité de luttes entre les « vieux » impérialismes dans ce processus de repartage. La question est principalement posée en termes de redistribution entre le Nord et le Sud, et repartage entre les états-Unis et la Chine. Toutefois la situation de la France peut être présentée comme particulièrement vulnérable dans le cadre des données actuelles : « il y a un risque pour la France de perdre son autonomie politique au profit d’un ordre qui englobe d’autres pays (Europe), au profit d’une autre nation ayant des visées stratégiques de puissance internationale ». Un locuteur désigne « la mainmise de l’impérialisme allemand » de manière lapidaire et incidente.

Quelques-uns envisagent idéalement (toujours sous la forme « il faut », « ce qu’il faudrait », « ils devront ») une entente possible entre grandes puissances et capitaux pour sortir de la crise : « ce qu’il faudrait, c’est plus de concertation entre grandes puissances et petits états », « les capitalistes vont se serrer les coudes face aux peuples qui manifestent. Eux, ils n’ont peut-être pas intérêt à la guerre, donc ils collaborent ».

***

Se présentant comme la dernière en date d’une succession de crises larvées, la crise actuelle génère malaise, inquiétude et colère. Elle apparaît à travers les effets concrets qui en résultent : l’accroissement des difficultés des conditions d’existence. Pour la moitié des personnes interrogées, elle apparaît pour ce qu’elle est : une crise d’ensemble du capitalisme, et non une défaillance conjoncturelle, l’aboutissement d’un processus amorcé depuis des décennies qui peut révéler que le capitalisme est à bout de course.

Sans doute sous l’influence du point de vue abondamment développé par les médias, ce sont cependant les motifs immédiats de la crise qui sont d’abord signalés : la « crise financière » que certains rapportent au fonctionnement du capital. Pour tous, il s’agit du pouvoir de l’argent qui s’exerce au détriment du bien général. Une cause peut être plus précisément désignée : la recherche effrénée du profit, compris comme le moteur même du capitalisme. Sans que cela soit nettement formulé, la « mondialisation », ressentie concrètement avec les délocalisations, est perçue comme ayant été une manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions, à court terme du moins.

La matrice essentielle qui gouverne ces divers phénomènes et la succession des crises n’est toutefois pas toujours mise au jour. Dans l’ensemble pourtant, plus clairement que chez beaucoup de spécialistes, il apparaît qu’après une embellie d’un quart de siècle, les vieux démons du capitalisme re deviennent visibles à la grande majorité (exploitation sans retenue et mise au chômage dès que le profit ne peut plus être réalisé, abandon complet de branches de production utiles dans une nation donnée, fuite en avant dans la sphère financière si, dans les conditions d’une concurrence exacerbée, les profits estimés suffisants ne semblent plus pouvoir être dégagés dans la production des richesses réelles).

Les effets de la crise au plan politique sont difficile à appréhender. Pour beaucoup ils sont évoqués en termes d’alternative électorale ou d’explosion sociale, l’une et l’autre semblant vouées à l’échec tant au regard de l’amélioration des conditions d’existence des classes populaires que de la résolution de la crise. Certains posent nettement la nécessité d’une rupture d’avec le capitalisme comme seule issue réelle , mais tout en évoquant cette rupture nécessaire, la crainte s’expose d’une « explosion sociale » qui ne serait pas orientée vers le bien commun, ou de débordements s’apparentant au fascisme ou qui conduiraient à la guerre.

Ainsi, nombre des personnes interrogées, plus spécialement les ouvriers, ont conscience que la crise actuelle, dont tous souffrent, ne pourra se résoudre que par des changements importants, y compris par la transformation du régime social. Ces propositions, souvent mal formulées, influencées par le discours dominant sur la crise, mais aussi par des slogans trompeurs sur « l’anticapitalisme » et l’exaltation de révoltes sauvages, témoignent tout à la fois de la survivance d’une conscience politique (de classe) liée à l’histoire et de l’absance cruciale d’une organisation politique indépendante, capable de dresser des perspectives historiques.

Les dangers politiques portés par la crise générale du capitalisme

1 novembre 2009

La nécessité d’une unification des luttes populaires
Comment faire ?
Quel maillon saisir ?

Dans le précédent numéro de Germinal « Ce que révèle la crise », l’accent avait été porté sur les déterminations capitalistes de la crise, sur ses effets destructeurs, mais aussi sur le seul mode historique de résolution de ses contradictions par l’instauration d’un régime réellement « social ». Comme la crise actuelle du capitalisme n’est pas, comme les précédentes une crise conjoncturelle « ordinaire », mais l’aboutissement d’un processus amorcé depuis plusieurs décennies, elle n’a pas fini de faire sentir ses effets. Aussi bien, les analyses qui étaient proposées n’ont rien perdu de leur actualité, on les prolongera ici, en insistant davantage sur les dangers politiques potentiels qui, dans le sillage de cette crise, ne peuvent manquer de se développer.

Les convulsions périodiques qui affectent le régime capitalisme font certes grandir l’idée que celui-ci a fait son temps, qu’il faudrait transformer profondément la base économique pour édifier une société vivable. Mais dans l’immédiat, compte tenu des facteurs de désorientation qui affectent les classes populaires, il n’est pas certain que les bouleversements suscités par cette crise générale puissent nécessairement aller « dans le bon sens ». La situation actuelle est tout à la fois porteuse d’opportunités et de périls. Dans le passé, des situations comparables ont conduit, non à de véritables révolutions, mais à des issues funestes : l’instauration de régimes fascistes, la guerre mondiale, aggravant les conditions de vie du peuple. Or, on doit admettre que plus que par le passé, les classes populaires sont aujourd’hui divisées, désorganisées, que la carence des organisations politiques censées défendre leurs intérêts est patente. Dans ces conditions, même si, du fait de l’antagonisme qui le mine, le capitalisme est son propre ennemi, la faiblesse historique de la classe ouvrière est préoccupante.

Cela ne signifie pas que les ouvriers, les travailleurs, le peuple, ne puissent jamais parvenir à améliorer leur situation et transformer les conditions d’ensemble de la société. Cela signifie que l’on traverse « une mauvaise passe » plus ou moins durable. Cela n’est pas propre au mouvement des classes populaires. Avant de parvenir à imposer son régime social contre l’ordre féodal, la classe bourgeoise avait vu alterner périodes d’avancées et de reculs. Toute lutte de classes en effet, même si elle se situe aussi au quotidien, se déroule dans la durée historique. On ne peut la limiter à une victoire ou à une défaite à un moment donné, pas plus qu’à un aspect isolé, par exemple la lutte contre un patron ou un gouvernement particuliers. La lutte des classes se situe au niveau de l’ensemble de la société et à l’échelle de l’histoire. Par là, on peut comprendre qu’une défaite, un recul subis, ne peuvent suffire à barrer définitivement l’avenir, qu’il est toujours possible de travailler à une reprise de l’initiative historique.

Pour autant, il ne faut pas refuser de voir l’impréparation politique actuelle des classes populaires. Il est vital au contraire pour l’issue de la lutte de prendre conscience de l’absolue nécessité de se préparer et être préparés, tant à affronter les dangers de la situation, qu’à se donner les moyens de progresser vers le but historique. Les difficultés, les obstacles sont à prendre en compte. Il convient à cet égard de prêter une attention particulière au développement de tentatives multiples, venant de tous les bords politiques, qui œuvrent à dévoyer le sens des luttes populaires. Les défenseurs du capitalisme, qu’ils se déclarent ou non comme tels, ont une longue expérience en la matière. Ils ont appris à désorganiser, désorienter les classes qui s’opposent à leurs intérêts. Pour ce faire, ils peuvent aller jusqu’à recourir, tout en en détournant le sens, à des thèmes et mots révolutionnaires en apparence, comme le fit le fascisme en son temps.

Perceptions populaires de la crise et apports de la théorie marxiste

Par un premier article Interrogations sur la crise, on a cherché dans ce numéro à préciser comment le phénomène de cette crise est perçu par différentes catégories de travailleurs. On constate ainsi, que bien que la désorientation politique soit importante, la conscience politique des classes populaires n’est pas annihilée. S’il y a difficulté à dégager les causes de la crise et prévoir ses possibles effets, on note que ses déterminations fondamentales sont assez bien saisies, ne serait-ce qu’au travers de l’inquiétude durable qu’elle suscite, et par les effets subis depuis plusieurs décennies. Parfois avec plus de clairvoyance que maints experts en économie. On note aussi qu’il existe un fort besoin de comprendre le pourquoi et le comment, et plus encore les « moyens d’en sortir ». S’il y a compréhension de la nécessité de changer fondamentalement la base de la société, il y a aussi conscience de la gravité de la situation, crainte que dans les conditions politiques du moment, une « explosion » ou une fausse « révolution » puissent « tourner mal », au détriment du peuple. On redoute que les actions pratiques menées à l’aveuglette puissent se trouver fourvoyées. De façon plus ou moins directe, s’exprime aussi une aspiration profonde à sortir de l’opacité actuelle, disposer de repères, d’une orientation politique, répondant aux intérêts populaires, et qui soit aussi en prise avec la réalité.

L’article Crise du capitalisme et sens des luttes menées par les travailleurs, écho des luttes menées dans le département du Nord, atteste de la même façon, que les déterminations essentielles de la crise sont perçues par les travailleurs. Des caractères généraux sont mis au jour, en relation avec ses effets, la destruction des forces productives matérielles et humaines, les fermetures d’usines, les licenciements, le chômage. On observe qu’en dépit des difficultés de la situation, l’éparpillement et le cloisonnement des luttes, les travailleurs s’efforcent partout où cela est possible de tenir bon sur quelques positions, de combattre pour atténuer les effets dévastateurs de la crise. Un sens commun des luttes se dégage ainsi, il pose à terme la nécessité de parvenir à un mode de résolution qui touche aux racines du mal.

De telles perceptions cernent de façon encore confuse les déterminations capitalistes de la crise, posant par là en creux qu’elle peut être leur mode historique de résolution. D’une certaine façon, elles entrent en résonance avec les analyses des socialistes français du XIXe siècle, comme avec celles de Marx [voir l’encadré en bas de page]. Les premiers théoriciens du socialisme et du communisme en effet, confrontés aux premières grandes crises d’envergure du capitalisme, en avaient fait ressortir l’absurdité : le fait que des besoins sociaux ne puissent être satisfaits alors que les travailleurs sont empêchés de produire des richesses sociales, empêchés de vivre de leur travail. Ils avaient montré l’irrationalité que recèle le régime capitaliste, irrationalité d’apprenti sorcier qui déclenche périodiquement des puissances infernales, suscite un chaos social généralisé, qui finit par menacer les classes dominantes elles-mêmes. Ces théoriciens avaient aussi montré que les tentatives pour surmonter ces convulsions, de conquérir de nouveaux marchés, ne faisaient que rendre la crise plus générale encore.

Les dangers politiques qui peuvent accompagner les crises générales du capitalisme

Ce numéro porte particulièrement l’accent sur les dangers politiques que recèle toute crise générale du capitalisme, dangers liés notamment aux tentatives visant à tromper le peuple sur le sens de son combat. On peut à cet égard tirer des enseignements de l’histoire, en s’intéressant à la grande crise de 1929, qui présente des caractères communs avec la crise actuelle. Voir Quelques données sur les suites politiques de la crise de 1929.

Pour parvenir à s’orienter, surmonter les dangers de la situation, d’importants efforts d’analyse étaient alors entrepris par les organisations communistes, afin de cerner les conditions d’ensemble au sein desquelles se déroulaient la lutte des classes et les combats entre puissances impérialistes. On en propose une première illustration en se référant à un document qui présente une Analyse soviétique de la crise générale du capitalisme, telle qu’elle fut diffusée par le Parti communiste d’URSS en 1934. Certains caractères de cette crise, pour partie similaires à celle d’aujourd’hui, y étaient mis en évidence : ses déterminations de fond, son caractère durable, les atteintes aux diverses classes productives, y compris dans l’agriculture, l’aggravation de la lutte entre capitaux pour les marchés extérieurs. Il était signalé que les contradictions essentielles du capitalisme, exacerbées par la crise, nourrissaient les offensives et séductions fascistes et incitaient les puissances impérialistes à la guerre pour résoudre leurs différends.

A noter cependant que les deux situations ne peuvent être comparées terme à terme. Les contextes sont différents, du fait notamment de l’existence de la puissance soviétique, de l’attrait qu’elles exerçait sur les classes exploitées de tous les pays du monde, de la projection sur cette base de perspectives d’ensemble pour les différents peuples.

Une autre illustration de l’importance de la théorie et de l’analyse, servant à guider la pratique, s’expose au travers d’un portrait politique, celui de Gabriel Péri [1] : Comprendre la situation afin de pouvoir agir pour le bien du peuple. Sur la base des textes eux-mêmes, on ne peut manquer d’être frappé par la clairvoyance de Gabriel Péri pour ce qui touche aux données de la situation historique d’alors, aux enjeux internationaux, dans leur relation à la lutte des classes. Il mettait en garde contre ceux qui visaient à tromper le peuple en prétendant mobiliser à leur profit les divers mécontentements. Sur cette base, Gabriel Péri alertait sur les risques de contagion fasciste, comme sur les menaces d’une guerre généralisée, dans la foulée de la crise. On perçoit aussi qu’il cherchait ainsi à élever la conscience du peuple, et non à l’abaisser comme le faisaient les fascistes. Voir à ce propos Fascisme et communisme. Deux conceptions antagoniques de la propagande.

Pour une réunification des classes populaires
Comment faire pour progresser ?

Bien que les contextes soient différents, on peut tirer des enseignements des analyses et faits du passé. Il en ressort que, plus encore que lors de périodes moins troublées de l’histoire, le développement de la conscience politique constitue un atout essentiel pour le peuple. Afin de démasquer les faux prophètes, et plus encore afin de créer les conditions de l’unification des classes populaires. Ce maillon : le développement de la conscience et des connaissances (celles touchant aux données de la réalité du monde et au but historique à atteindre), nul ne peut les enlever au peuple.

Il ne s’agit pas pour autant d’abandonner les luttes pratiques, mais de les éclairer afin de donner les conditions de leur progression. S’il demeure indispensable aujourd’hui de combattre pour tenir les positions là où elles peuvent être tenues, de chercher à limiter les atteintes aux conditions de vie et de travail, ces actions immédiates ne peuvent suffire à inverser les tendances régressives. La théorie, la connaissance des conditions de la lutte, de ses objectifs, ne sont pas des ennemies de la pratique. Tout au contraire, elles en constituent des conditions indispensables. Pour que les classes populaires cessent d’être réduites à réagir, de façon défensive, à des situations sur lesquelles elles n’ont aucune prise, les luttes immédiates ont besoin de s’inscrire dans une perspective historique, de bien connaître les conditions au sein desquelles elles se déroulent.

Tout petit pas en avant des connaissances et de la conscience, ne serait-ce dans un premier temps que pour quelques individus, fait progresser la conscience commune. Et tous ces petits pas vers l’avant concourent à l’unification des forces populaires et à la possibilité d’une reprise de l’initiative.


Les crises du capitalisme. Karl Marx, 1847.

« Les conditions bourgeoises de production et d’échange,le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées[…]. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, l’épidémie de la surproduction.
La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; […] Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose […] sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise.
Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? à préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. »

Karl Marx, le Manifeste du parti communiste

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Gabriel Péri, dirigeant du Parti communiste français, fut fusillé par les occupants allemands en 1941.

Conférence débat : Idéalisme et matérialisme

6 juin 2009

Cher lecteur,
Nous vous informons que dans le cadre de ses soirées formations la Société Populaire d’Education organise le mardi 16 juin 2009 à 20h à son siège social, 1 avenue de la commune de Paris 69700 GIVORS, une conférence débat sur le thème :
Idéalisme et matérialisme.
Une présentation sera faîte à partir d’un extrait du livre de l’histoire du PCB : matérialisme dialectique et matérialisme historique.
Désormais, nous vous tiendrons au courant de toutes les actions que nous conduirons soit au siège social soit dans votre département.
De plus, nous voulions vous informer que le journal « Germinal » nouvelle série n°4 est en cours de réalisation et qu’il vous sera envoyé dès sa parution.
Bien cordialement

S. TEISSIER

Commentaires sur les notions Nation et patrie dans le Manifeste communiste

8 avril 2009

1/ « En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité ».
Dans cette proposition, patrie se présente comme réalité objective, nationalité comme réalité subjective : état de ce qui est national dans le sujet ou état de ce qui fait le sujet national.

2/ « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ».
Ici, soit patrie est plus ou moins équivalent à nation, national, etc. , c‘est alors le flou dans les notions. Dans ce cas, le texte donne nation comme catégorie forte et efficace (c’est elle qui a un contenu explicite). Mais alors se pose un problème. Pourquoi ce rapport entre nation et prolétariat si nation est plus ou moins équivalent à patrie, c’est-à-dire à ce que le prolétariat n’a pas. L’équivalence entre nation et patrie se présente donc comme improbable.
En allemand, Marx et Engels usent du mot Vaterland
« Den Kommunisten ist ferner vorgeworfen worden, sie wollten das Vaterland, die Nationalität abschaffen. Die Arbeiter haben kein Vaterland ».
Le sens de patrie est terre des pères (sens très courant à l’époque), ce qui est différent de nation, dont le paragraphe montre la réalité politique, ou plutôt la réalité d’un état politique de classe.

Les prolétaires, ou ouvriers, n’ont pas de terre des pères, car :

a/ ils n’ont rien, sauf une force de travail
b/ ils sont par définition séparés de la “terre” au sens immédiat bien sur, et surtout au sens de l’archétype de la petite production

On ne peut donc leur ôter ce qu’ils n’ont pas.
Question que l’on peut en inférer : les ouvriers n’ont-ils jamais de patrie ?
Si on demeure dans le même champ de définition (terre des pères), on peut comprendre que les ouvriers acquièrent  une patrie dès lors, non pas qu’ils reviennent à la terre (!), mais que l’ensemble des moyens de production jouant dans les époques modernes le même rôle fondamental pour la création des moyens d’existence que la terre (qui peut en demeurer un symbole, comme le “pain”) sera devenu propriété effective de la société (ou de la nation — voir alors “prolétariat-nation”). On pourrait dire alors : Patrie = pays / dont la société ou le prolétariat / possède / les moyens de production. D’où la pertinence de la notion de “patrie socialiste”
Cette acception de patrie est “loin” et “proche” de celle de Robespierre : « Et qu’est-ce que la patrie, si ce n’est le pays où l’on est citoyen et membre du souverain ».
Elle est “loin”, en ce sens que Robespierre confère à patrie une valeur directement et proprement politique, elle est “proche”, en ce sens que la souveraineté effective du prolétariat, que le prolétaire souverain effectivement, ne peut être dans le régime social de son existence même de prolétaire. La “non terre des pères” est aussi la “non souveraineté”, ou plutôt la non effectivité de la souveraineté. On a donc ici deux figures d’une même chose, de la même position du prolétariat (en tant bien sûr qu’intérêt de classe des opprimés).
On peut enfin dire que la patrie sera la « terre des pères » (dans l’acception vue plus haut) et la “terre de la souveraineté des opprimés”, lorsque le prolétariat sera devenu effectivement la nation.
En ce qui concerne la nation, si l’on prend au sérieux ce paragraphe. D’abord user du commentaire de Pierre Vilar :
« a/ la nation existe, b/ c’est un fait politique, c/ toute classe dominante s’érige en classe nationale, d/ toute classe nationale s’identifie avec la nation, e/ la bourgeoisie l’a fait, le prolétariat a vocation pour le faire, f/ le fait national, suivant la classe qui l’assure, peut changer de sens. »
Ensuite considérer (sans s’enfermer dans des “formules”)

Nation :
— forme d’une collectivité sociale, de classes, en lutte
— liée à cette réalité historique (de très longue durée)
— pleinement réalisée dans et par la consommation des classes et des luttes de classes (dans l’histoire et dans leur totalité)
C’est bien parce que le prolétariat est un “sujet” particulier dans l’histoire des sociétés de classe, parce qu’il est amené à résoudre l’existence des classes, qu’il est “national”, et pas « au sens bourgeois ». [Le pendant bourgeois est précisément que la nation, les classes, etc. en tant que telles, apparaissent pleinement avec le régime bourgeois].
Dans le régime marchand capitaliste (l’impérialisme ne nous intéresse pas puisqu’il s’agit du Manifeste), les con­tradictions dérivent toutes des contradictions de classes, contradiction oppresseurs/opprimés, exploiteurs/exploités et contradictions au sein du capital, c’est-à-dire contradictions entre bourgeoisies capitalistes. Là sont les « antagonismes ».
Ceux-ci prennent la forme, pas seulement “formelle”, et “idéelle” d’oppositions entre nations. Pourquoi ? Parce que le prolétariat (sens générique) n’est pas devenu soi-même toute la nation, autrement dit parce que la nation n’est pas entrée dans la phase de sa résolution (ou de sa consommation), en d’autres termes encore parce que la classe capitaliste « domine la nation ».
On ne peut donc pas évoquer sans autre forme de procès « l’antagonisme entre nations ». Marx et Engels d’ailleurs ne le font pas : les deux évocations de contradictions entre nations sont très clairement conditionnées par « l’exploitation de l’homme par l’homme », par « antagonisme de classes ». Dans une forme paradoxale, on peut donc dire qu’il n’y a pas à “abolir” l’antagonisme entre nations, parce que celui-ci n’existe pas es qualité, pour ainsi dire, en tant que tel.

3/ Il est vrai que d’autres questions peuvent se poser.
« Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial… »
« Démarcations nationales » ne fait pas problème, sauf peut-être en ce qui concerne le sens du mot “national”.
« Antagonisme entre les peuples » est peut-être problématique. Il s’agit, me semble-t-il, des contradictions opposant des formations humaines anté-capitalistes ou même anté-marchandes, puisqu’ils disparaissent avec le développement du régime marchand-capitaliste. Et effectivement le monde anté-marchand (et anté-capitaliste) voit l’affrontement de groupements peuples, communautés, etc., de producteurs autarciques et pré (ou anté) marchands, aux forces productives faibles, peu mobiles et pour qui l’enrichissement (le mieux vivre et même le survivre) ne sont qu’en proportion de l’appauvrissement relatif des autres (et réciproquement). Évidemment le régime marchand  et surtout capitaliste vont donner une forme objective au développement de la richesse, forme qui suppose que l’enrichissement du plus petit nombre se fasse par l’appauvrissement du plus grand nombre. Mais alors on passe des affrontements entre “peuples” à des affrontements entre “classes”, au sein de la nation en tant que telle.
Si donc, le mot “national” dans les « démarcations nationales » ne porte pas sur la “nation” moderne (de classe) mais sur des époques anté-marchandes, il désigne alors les nations “nationalitaires”, en fait “pré-nation”, dont la dissolution est la condition d’apparition de la nation catégorie historique. Mais  rien ici n’interdit à « national” de se rapporter aux “vraies” nations, aux nations modernes. Il peut y avoir juxtaposition de cela avec évocation d’états anté-capitalistes, car au regard de ce qui est principal dans le paragraphe, le rôle du régime bourgeois, c’est tout un (vu de Sirius évidemment, mais nous sommes dans un Manifeste, pas dans une analyse théorique concrète).
Ce qui est sûr, c’est que dans tous les cas, il n’y a pas de contradiction entre cette proposition (ce paragraphe) et celles concernant les contradictions entre nations dérivées des contradictions de classes. Du moins, c’est ce que j’ai essayé d’indiquer.

NB. Tous ces “commentaires” créditent Marx et Engels d’une parfaite “conscience” du sens de leurs observations, ce qui n’est pas certain. On peut discuter à l’infini de cela. Ce qui importe dans une pensée, outre ce qu’elle pense elle-même, en toute connaissance d’elle-même, c’est ce qu’elle permet de penser légitimement, pour qui veut bien le faire évidemment. Ainsi, quel que soit le degré d’auto-conscience d’elle-même, la pensée à l’œuvre ici importe aussi, et peut-être surtout, par ce qu’elle nous permet de penser, fût-ce en lui prêtant une connaissance qu’elle ne recèle qu’en virtualité, mais qui est bien pourtant sa chose en propre, comme en atteste le fait que nous devions nous “l’approprier”.

Qu’est-ce que la nation ?

8 avril 2009

La nation, c’est avant tout une communauté, une communauté déterminée d’individus.

Cette communauté n’est pas de race, ni de tribu. L’actuelle nation italienne a été formée de Romains, de Germains. d’Etrusques, de Grecs, d’Arabes, etc. La nation française s’est constituée de Gaulois, de Romains, de Bretons, de Germains, etc. Il faut en dire autant des Anglais, des Allemands et des autres, constitués en nations avec des hommes appartenant à des races et à des tribus diverses.Ainsi, la nation n’est pas une communauté de race ni de tribu, mais une communauté d’hommes historiquement constituée.

D’autre part, il est hors de doute que les grands Etats de Cyrus ou d’Alexandre ne pouvaient pas être appelés nations, bien que formés historiquement, formés de tribus et de races diverses. Ce n’étaient pas des nations, mais des conglomérats de groupes accidentels et peu liés entre eux, qui se désagrégeaient et s’unissaient, suivant les succès ou les défaites de tel ou tel conquérant.
Ainsi, une nation n’est pas un conglomérat accidentel ni éphémère, mais une communauté stable d’hommes.

Mais toute communauté stable ne crée pas la nation. L’Autriche et la Russie sont aussi des communautés stables, pourtant personne ne les dénomme nations. Qu’est-ce qui distingue la communauté nationale de la communauté d’Etat? Entre autres, le fait que la communauté nationale ne saurait se concevoir sans une langue commune, tandis que pour l’Etat la langue commune n’est pas obligatoire. La nation tchèque en Autriche et la polonaise en Russie seraient impossibles sans une langue commune pour chacune d’elles ; cependant que l’existence de toute une série de langues à l’intérieur de la Russie et de l’Autriche n’empêche pas l’intégrité de ces Etats. Il s’agit évidemment des langues populaires parlées et non des langues officielles des bureaux.

Ainsi, communauté de langue, comme l’un des traits caractéristiques de la nation.
Cela ne veut évidemment pas dire que les diverses nations parlent toujours et partout des langues différentes, ou que tous ceux qui parlent la même langue constituent forcément une seule nation. Une langue commune pour chaque nation, mais pas nécessairement des langues différentes pour les diverses nations ! Il n’est pas de nation qui parle à la fois plusieurs langues, mais cela ne signifie pas encore qu’il ne puisse y avoir deux nations parlant la même langue ! Les Anglais et les Nord-Américains parlent la même langue et cependant ne constituent pas une même nation. Il faut en dire autant des Norvégiens et des Danois, des Anglais et, des Irlandais.

Mais pourquoi, par exemple, les Anglais et les Nord-Américains ne constituent-ils pas une seule nation, malgré la langue qui leur est commune ?

Tout d’abord parce qu’ils ne vivent pas côte à côte, mais sur des territoires différents. Une nation ne se constitue que comme le résultat de relations durables et régulières, comme le résultat de la vie commune des hommes, de génération en génération. Or, une longue vie en commun est impossible sans un territoire commun. Les Anglais et les Américains peuplaient autrefois un seul territoire, l’Angleterre, et formaient une seule nation. Puis, une partie des Anglais émigra d’Angleterre vers un nouveau territoire, en Amérique, et c’est là, sur ce nouveau territoire, qu’elle a formé, avec le temps, une nouvelle nation, la nord-américaine. La diversité des territoires a amené la formation de nations diverses.
Ainsi, communauté de territoire, comme l’un des traits caractéristiques de la nation.

Mais ce n’est pas encore tout. La communauté du territoire en elle-même ne fait pas encore une nation. Pour cela, il faut qu’il y ait en outre une liaison économique interne, soudant les diverses parties de la nation en un tout unique. Une telle liaison n’existe pas entre l’Angleterre et l’Amérique du Nord, et c’est pourquoi elles forment deux nations différentes Mais les Nord-Américains eux-mêmes ne mériteraient pas d’être appelés nation, si les différents points de l’Amérique du Nord n’étaient liés entre eux en un tout économique, grâce à la division du travail entre eux, au développement des voies de communication, etc.

Prenons, par exemple, les Géorgiens. Les Géorgiens d’avant la réforme 1 vivaient sur un territoire commun et parlaient une seule langue ; et pourtant ils ne formaient pas, à parler strictement, une seule nation, car, divisés en une série de principautés détachées les unes des autres, ils ne pouvaient vivre une vie économique commune, se faisaient la guerre durant des siècles et se ruinaient mutuellement, en excitant les uns contre les autres les Persans et les Turcs. La réunion éphémère et accidentelle des principautés, que réussissait parfois à réaliser un tsar chanceux, n’englobait dans le meilleur des cas que la sphère administrative superficielle, pour se briser rapidement aux caprices des princes et à l’indifférence des paysans. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement, en présence du morcellement économique de la Géorgie… Celle-ci, en tant que nation, n’apparut que dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la fin du servage et le progrès de la vie économique du pays, le développement des voies de communication et la naissance du capitalisme, eurent  établi la division du travail entre les régions de la Géorgie, et définitivement ébranlé l’isolement économique des principautés pour les réunir en un tout unique.

Il faut en dire autant des autres nations qui ont franchi le stade du féodalisme et développé chez elles le capitalisme.
Ainsi, communauté de la vie économique, cohésion économique, comme l’une des particularités caractéristiques de la nation.
Mais cela non plus n’est pas tout. Outre ce qui a été dit, il faut encore tenir compte des particularités de la psychologie des hommes réunis en nation. Les nations se distinguent les unes des autres non seulement par les conditions de leur vie, mais aussi par leur mentalité qui s’exprime dans les particularités de la culture nationale. Si l’Angleterre, l’Amérique du Nord et l’Irlande qui parlent une seule langue forment néanmoins trois nations différentes, un rôle assez important est joué en l’occurrence par cette formation psychique originale qui s’est élaborée, chez elles, de génération en génération, par suite de conditions d’existence différentes.

Evidemment, la formation psychique en elle-même, ou, comme on l’appelle autrement, le « caractère national », apparaît pour l’observateur comme quelque chose d’insaisissable ; mais pour autant qu’elle s’exprime dans l’originalité de la culture commune à la nation, elle est saisissable et ne saurait être méconnue.
Inutile de dire que le « caractère national » n’est pas une chose établie une fois pour toutes, qu’il se modifie en même temps que les conditions de vie ; mais, pour autant qu’il existe à chaque moment donné, il laisse son empreinte sur la physionomie de la nation.

Ainsi, communauté de la formation psychique qui se traduit dans la communauté de la culture, comme l’un des traits caractéristiques de la nation.

De cette façon, nous avons épuisé tous les indices caractéristiques de la nation.

La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture.

Et il va de soi que la nation, comme tout phénomène historique, est soumise aux lois de l’évolution, a son histoire, un commencement et une fin.

Il est nécessaire de souligner qu’aucun des indices mentionnés, pris isolément, ne suffit à définir la nation. Bien plus : l’absence même d’un seul de ces indices suffit pour que la nation cesse d’être nation.

On peut se représenter des hommes ayant un « caractère national » commun, sans que l’on puisse dire toutefois qu’ils forment une seule nation, s’ils sont économiquement dissociés, s’ils vivent sur des territoires différents, s’ils parlent des langues différentes, etc. Tels sont, par exemple, les Juifs russes, galiciens, américains, géorgiens, ceux des montagnes du Caucase qui, à notre avis, ne forment pas une nation unique.

On peut se représenter des hommes dont la vie économique et le territoire sont communs, et qui cependant ne forment pas une nation, s’ils n’ont pas la communauté de langue et de « caractère national ».  Tels, par exemple, les Allemands et les Lettons dans la Province balte.

Enfin les Norvégiens et les Danois parlent une seule langue, sans pour cela former une seule nation, vu l’absence des autres indices.

Seule, la réunion de tous les indices pris ensemble nous donne la nation.

Il peut sembler que le « caractère national » ne soit pas un des indices, mais l’unique indice essentiel de la nation, et que tous les autres indices constituent à proprement parler les conditions du développement de la nation, et non ses indices. Ce point de vue est partagé, par exemple, par les théoriciens social-démocrates de la question nationale, connus en Autriche, R. Springer et surtout O. Bauer.

Examinons leur théorie de la nation.
D’après Springer,

la nation est une association de personnes pensant et parlant de la même manière… la communauté culturelle d’hommes contemporains, qui ne sont plus liés au « sol »  2(souligné par nous).

Ainsi, « association » d’hommes pensant et parlant de la même manière, quelque dissociés qu’ils soient entre eux et où qu ils vivent.
Bauer va encore plus loin :

Qu’est-ce que la nation ? interroge-t-il. Est-ce la communauté de langue qui réunit les hommes en nation? Mais les Anglais et les Irlandais… parlent une seule langue, sans toutefois former un seul peuple. Les Juifs n’ont pas du tout de langue commune et forment, néanmoins, une nation. 3

Mais alors qu’est-ce qu’une nation ?

La nation est une communauté de caractère relative 4.

Mais qu’est-ce que le caractère, en l’espèce le caractère national ?
Le caractère national, c’est

la somme des indices distinguant les hommes d’une nationalité de ceux d’une autre, un complexe de qualités physiques et morales qui distingue une nation de l’autre 5.

Certes, Bauer sait que le caractère national ne tombe pas du ciel, aussi ajoute-t-il :

Le caractère des hommes n’est déterminé par rien d’autre que leur sort… La nation n’est autre chose qu’une communauté du sort, déterminée à son tour par les conditions dans lesquelles les hommes produisent leurs moyens d’existence et répartissent les produits de leur travail 6.

Ainsi nous en arrivons à la définition la plus « complète » de la nation, comme s’exprime Bauer.

La nation est tout l’ensemble des hommes réunis dans une communauté de caractère sur le terrain de la communauté du sort 7.

Donc, communauté du caractère national sur le terrain de la communauté du sort, prise en dehors du lien obligatoire avec la communauté du territoire, de la langue et de la vie économique.
Mais que reste-t-il, en ce cas, de la nation? De quelle communauté nationale peut-il être question chez des hommes dissociés économiquement les uns des autres, vivant sur des territoires différents et parlant, de génération en génération, des langues différentes ?
Bauer parle des Juifs comme d’une nation, bien qu’ « ils n’aient pas du tout de langue commune » 8 ; mais de quelle « communauté du sort » et de quelle cohésion nationale peut-il être question, par exemple, chez les Juifs géorgiens, daghestanais, russes ou américains, complètement détachés les uns des autres, vivant sur des territoires différents et parlant des langues différentes ?
Les Juifs en question vivent, sans nul doute, une vie économique et politique commune avec les Géorgiens, les Daghestanais, les Russes et les Américains, dans une atmosphère culturelle commune avec chacun de ces peuples ; cela ne peut manquer de laisser une empreinte sur leur caractère national ; et s’il leur est resté quelque chose de commun, c’est la religion, leur origine commune et certains vestiges de leur caractère national. Tout cela est indéniable. Mais comment peut-on affirmer sérieusement que les rites religieux ossifiés et les vestiges psychologiques qui s’évanouissent, influent sur le « sort » des Juifs mentionnés, avec plus de force que le milieu vivant social, économique et culturel qui les entoure ? Or, ce n’est qu’en partant de cette hypothèse que l’on peut parler des Juifs en général comme d’une nation unique.
Qu’est-ce qui distingue alors la nation de Bauer, de l’ « esprit national » mystique et se suffisant à lui-même des spiritualistes ?
Bauer trace une limite infranchissable entre le « trait distinctif » d’une nation (caractère national) et les « conditions » de sa vie, en dissociant l’un des autres. Mais qu’est-ce que le caractère national, sinon le reflet des conditions de vie, sinon un concentré des impressions reçues du milieu environnant ? Comment peut-on se borner uniquement au caractère national, en l’isolant et le dissociant du terrain qui l’a engendré ?
Et puis, qu’est-ce qui distinguait, à proprement parler, la nation anglaise de la nord-américaine, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, alors que l’Amérique du Nord se dénommait encore la « Nouvelle-Angleterre » ?
Ce n’est évidemment pas le caractère national : car les Nord-Américains étaient originaires de l’Angleterre ; ils avaient emporté avec eux, en Amérique, outre la langue anglaise, le caractère national anglais, dont ils ne pouvaient évidemment pas se départir si vite, quoique, sous l’influence des conditions nouvelles, un caractère particulier se formât vraisemblablement chez eux. Et cependant, malgré la communauté plus ou moins grande du caractère, ils constituaient déjà à cette époque une nation distincte de l’Angleterre! Il est évident que la « Nouvelle-Angleterre », en tant que nation, se distinguait alors de l’Angleterre, en tant que nation, non par son caractère national particulier, ou moins par le caractère national que par le milieu distinct de l’Angleterre, par les conditions de vie.
De cette façon, il est clair qu’il n’existe pas en réalité d’indice distinctif unique de la nation. Il existe seulement une somme d’indices parmi lesquels, lorsqu’on compare les nations, se détache avec plus de relief tantôt un indice (caractère national), tantôt un autre (langue), tantôt un troisième (territoire, conditions économiques). La nation est une combinaison de tous les indices pris ensemble.
Le point de vue de Bauer identifiant la nation avec le caractère national, détache la nation du sol et en fait une sorte de force invisible, se suffisant à elle-même. Dès lors, ce n’est plus une nation, vivante et agissante, mais quelque chose de mystique, d’insaisissable et d’outre- tombe. Car, je le répète, qu’est-ce, par exemple, que cette nation juive, constituée par des Juifs, géorgiens, daghestanais, russes, américains et autres, dont les membres ne se comprennent pas les uns les autres (parlent des langues différentes), vivent dans différentes parties du globe, ne se verront jamais, n’agiront jamais en commun, ni en temps de paix, ni en temps de guerre ? ! Non, ce n’est pas pour de telles « nations » n’existant que sur le papier, que la social-démocratie établit son programme national. Elle ne peut tenir compte que des nations réelles, qui agissent, qui se meuvent et qui, pour cette raison, obligent les autres à compter avec elles.
Bauer confond évidemment la nation, catégorie historique, avec la tribu, catégorie ethnographique.
Au reste, Bauer lui-même sent apparemment la faiblesse de sa position. Proclamant résolument, au début de son livre, les Juifs comme une nation 9, Bauer se corrige à la fin de son livre, affirmant, que la « société capitaliste en général ne leur permet pas [aux Juifs] de se conserver en tant que nation » 10 et les assimile aux autres nations. La raison en est, paraît-il, que « les Juifs n’ont pas de région délimitée de colonisation » 11, alors qu’une telle région existe, par exemple, chez les Tchèques qui, d’après Bauer, doivent se conserver comme nation. Bref, la cause en est dans l’absence de territoire.
Raisonnant ainsi, Bauer voulait démontrer que l’autonomie nationale ne peut pas être la revendication des ouvriers juifs 12, mais il a, de ce fait, renversé, sans le faire exprès, sa propre théorie, qui nie la communauté du territoire comme l’un des indices de la nation.
Mais Bauer va plus loin. Au début de son livre, il déclare résolument que « les Juifs n’ont pas du tout de langue commune et n’en forment pas moins une nation » 13. Mais à peine arrivé à la page 130, il change de front en déclarant avec non moins de résolution :

Il n’est pas douteux qu’aucune nation n’est possible sans une langue commune. 14

[souligné par nous] .
Bauer voulait démontrer ici que la langue est l’instrument le plus important des relations entre les hommes 15, mais, en même temps, il a démontré aussi, sans le faire exprès, ce qu’il ne se proposait pas de démontrer, à savoir : la carence de sa propre théorie de la nation qui nie l’importance de la communauté de la langue.
C’est ainsi que se dément elle-même cette théorie cousue de fil idéaliste.

Pourquoi le prolétariat a intérêt au maintien de la nation ?

8 avril 2009

Est-ce parce que c’est le cadre de son existence ? Est-ce parce qu’il y fait communauté humaine ? Est-ce parce qu’il y a ses “habitudes”, ses commodités ? Sans doute, et d’autres choses encore.
Je proposerai ici, non de discuter de cela même, mais de poser quelques repères de ce qui en fait raison.

Pour des motifs dont je vous épargne l’exposé, c’est à la nation que nous demanderons ici la nature de son rapport avec l’intérêt et le rôle historiques du prolétariat qui est d’émanciper toute la société par sa propre émancipation de classe. C’est pourquoi il sera surtout question ici de la nation.

La nation, en tant que telle, est réalité historique, elle se forme avec la formation et le développement du régime économique et social capitaliste. Considérée dans les procès de son développement concret elle commence à se former avec ce qui forme ledit régime, c’est-à-dire avec le développement de la production marchande, dont le régime capitaliste est le plus grand stade de développement.

Le régime économique et social marchand, puis capitaliste
— division sociale du travail productif
— échanges entre les producteurs
— diversifie productions, élargit échelle de la production,
etc.

Ce régime marchand et capitaliste suppose donc pour produire et “réaliser” le produit social, l’établissement de rapports et de conditions cohérents, stables, unifiés, uniformisés, réglés, ceci dans un espace donné.
L’espace en question étant lui-même déterminé (en théorie) par la cohérence de l’ensemble, dans un état de développement donné. (à un degré de développement, par exemple, la cohérence de l’ensemble supposera qu’une production manufacturière trouve sur place la production de ses matières premières, à un autre degré de développement leur importation ne sera pas nécessairement un facteur d’incohérence.)

Ainsi, par un double mouvement, — mouvement de différenciation, de multiplication, de division, — mouvement d’unification, d’uniformisation, le premier déterminant le second, les régimes marchand et capitaliste, font du groupement humain une totalité complexe, cohérente, et viable, c’est-à-dire pouvant se reproduire par elle-même en tant que totalité.

Il s’agit d’une totalité de production et d’hommes
— Les choses et les hommes sont respectivement en unité, interdépendants, parce qu’ils sont respectivement divisés, singularisés.
— Chaque être singularisé est dans les conditions d’avoir une conscience de soi, non égoïste, mais comme figure singulière de la totalité, avec et en vis-à-vis des autres comme tels.

Il ressort de cela que le développement des régimes de production marchande et capitaliste crée les conditions pour que le groupement humain s’affranchisse de l’état de nature, il crée les conditions d’existence d’un corps civil et d’un corps politique. (Un corps suppose la cohérence et l’unité de ses éléments différenciés.)

La totalité cohérente envisagée ici est la nation en tant que telle.
C’est la nation vue en raison d’un seul ensemble de caractères du régime marchand et capitaliste.
Voyons un autre ensemble de caractères de ces régimes qui contribuent à l’existence empirique de la nation en ces dits régimes.

Ce sont des modes de production, anarchiques, de concurrence, et pour le capitalisme en outre d’appropriation privée du produit du travail social sous forme de capital, voué à la réalisation du produit et du surproduit comme capital, etc.

Il s’ensuit que la différenciation, la division qui sous-tendent l’unification, se réalisent comme contradiction, comme opposition.
La totalité cohérente est en butte à la privation de cohérence, c’est-à-dire à l’incohérence.
On peut en évoquer trois manifestations :
Si la réalisation du produit social peut être accomplie dans le cadre de la totalité nationale, dès qu’elle est réalisation du produit en tant que capital, ce cadre ne lui suffit plus, le marché extérieur apparaît comme nécessaire.
étant confiés à la réalisation de la Valeur, à la réalisation du capital, l’équilibre et l’harmonie entre les secteurs, les branches de productions, sont impossibles, ou ne se trouve que comme résultat hasardeux.
La différenciation du travail manuel et du travail intellectuel, par exemple, est un facteur historique de puissanciation du travail social, mais le capital la réalise comme leur opposition, pour opposer le second au premier, il les réunit contre eux, comme ses qualités, ses puissances propres, comme sa propriété (sa chose et sa qualité).

Il y a donc affrontement continu entre ce qui permet la cohérence de la nation et la dissolution de cette cohérence.
Toutes les parties de la totalité sont touchées, dans leurs unifications respectives mêmes.
Les capitaux, les producteurs marchands, les capitalistes sont en concurrence.
Les ouvriers sont mis en concurrence par le capital. Le capitalisme déforme aussi inévitablement le prolétariat, en tant que classe, qu’il ne le forme.
Etc.

Il y a par conséquent tendance à corruption, à dissolution du corps civil et du corps politique national, tendance à détruire les conditions des consciences de soi des parties de la totalité, des classes sociales notamment. Cette tendance n’étant elle-même qu’une expression en actes de l’impossibilité du régime marchand et capitaliste de se maintenir par lui-même en corps cohérent.

Ainsi, si les régimes économiques et sociaux marchand et capitaliste font de la nation la forme du dépassement de l’état de nature, tant pour ce qui est des rapports entre les hommes, que pour ce qui a trait aux rapports entre groupements humains, leurs contradictions y entretiennent des manifestations de l’état de nature et ils recèlent une tendance à refouler l’ensemble de la formation nationale en état de nature, pour ne rien dire de l’état de guerre.

Dans les périodes historiques de formation du régime marchand-capitaliste, bien que, par exemple, la réalisation du produit comme capital suscite un “débordement” du cadre national, c’est la tendance à la formation d’une totalité cohérente, à l’affermissement du cadre national, qui prévaut sur la tendance à l’incohérence.

Il peut sembler juste d’imputer une valeur positive au fait que pour se mettre en Valeur, pour se réaliser le capital ait besoin du marché extérieur, et tende donc à universaliser son action.
Il briserait alors toutes les vieilles formes préhistoriques et antiques. Il universaliserait son action historiquement positive dans la formation des nations. L’unité et l’uniformisation serait alors universelle.
On peut comprendre cela dans certaines observations de Marx. Et ce n’est pas erroné, si l’on n’omet pas d’y ajouter ce qu’implique le mouvement contraire : l’action dissolvante du régime marchand et capitaliste à l’encontre de ses propres créatures positives.
De ces qualités conférées unilatéralement au capital, il peut sembler juste d’inférer, ce que Marx ne fait pas, que de l’universalisation de l’action du capital, le monde entier ressortira comme formation cohérente, analogue à la nation, une nation monde en quelque sorte. Dans une version plus “réaliste”, on représentera la constitution d’unions “continentales” comme des étapes de cette universalisation.
On pourrait donc estimer fondé de poser que le “dépassement” de la nation par le capitalisme, dans des formations continentales préfigurant la formation mondiale, est un progrès historique poursuivant celui qu’a été la formation des groupes humains en nations. Par conséquent l’émancipation humaine de jadis dans les conditions des nations procèderait désormais de l’effacement de celles-ci au profit d’une formation monde, ou du moins de formations continentales.
Le parti des classes aspirant à l’émancipation, le parti des progressistes, des révolutionnaires, serait alors bien marqué : anti-national et continentaliste, voire mondialiste. (On peut aussi bien soutenir de façon sophistique cette conception avec des truismes tel que celui posant qu’il est préférable que le progrès historique, voire la révolution, saisisse plusieurs pays qu’un seul.)

Les vues de ce type sont des produits de l’esprit en proie à lui-même, ce n’est plus un “clavecin” mais une caisse vide “en folie”. Elles n’ont de radical que leur mépris de la réalité.
J’ai rappelé en quoi consistait le rôle historique progressif du régime marchand et capitaliste, développement quantitatif et qualitatif des forces productives sociales, création des conditions de l’affranchissement de l’état de nature, de constitution des corps sociaux et politiques dans les formes nation et État. J’ai également rappelé l’existence d’une autre tendance de ce régime, refoulement des formations nationales dans l’état de nature, qui pour être liée à sa tendance progressive ne s’y oppose pas moins.
L’universalisation de l’action du capital ne supprime pas sa seconde tendance. (Étendrait-on l’anarchie, par exemple, du régime capitaliste à des galaxies encore inconnues qu’on n’aurait pas résolu l’anarchie, on aurait à l’inverse diminué les moyens de la résoudre.) On ne peut pas par conséquent présupposer que l’universalisation de l’action du capital n’aurait pour effet que de généraliser son action historique progressive, telle qu’il la développa dans la constitution des formations nationales.
De même que les “débordements” constants des cadres nationaux par le capital, ainsi ses “dépassements” des nations par la constitution de formations plus larges, plus étendues, continentales par exemple, répondent à des nécessités de sa mise en Valeur et de sa réalisation.
Mais “débordements” et “dépassement” sont dans un rapport comparable à celui de la scène de manage et du meurtre, contrairement aux “débordements”, les “dépassements” en question se posent comme actes de décès des nations.
Ils expriment le fait que le capital est parvenu en un état où les nécessités de sa mise en Valeur et de sa réalisation font prévaloir ses dispositions à s’opposer à ce qui fait cohérence des formations humaines, à dissoudre les corps sociaux et politiques existant, à corrompre les formes nation et État y correspondant, et par conséquent sa disposition à l’involution en état de nature.
Et comme l’apologie de l’universalisme capitaliste elle-même le suppose, cette disposition ne prévaut pas seulement à l’encontre des nations, mais en général, de façon universelle pour ainsi dire, son opposition aux nations est une expression concrète immédiate, presque contingente, de son jeu universel.
Loin donc d’exprimer une tendance à former des cadres de cohérence élargie, étendue, généralisée, etc., le “dépassement” des formations nationales par le capital exprime la tendance à dé-former ce qui est cadre cohérent, fût-il virtuel, en lieux informes par eux-mêmes où déployer l’incohérence, et tenir les êtres en état de nature.

Le prétendu “dépassement” de la nation en raison des exigences de la mise en Valeur et de la réalisation du capital, qui est la négation de la nation, suppose l’involution de toute la formation sociale, et partant prive les classes laborieuses des conditions progressives de leur émancipation, repousse en des états en deçà de ces conditions les formations qui y avaient accédé tout en interdisant aux autres groupements humains d’y accéder.

Voilà, selon moi, la raison principale du fait que les classes laborieuses, et plus généralement les formations sociales, n’ont pas intérêt à ces “dépassements” de la nation1, sous la notion de nation il s’agit des conditions générales, ou universelles, d’émancipation.

On peut se demander si ces éléments de problématique procèdent de la conception, dite marxiste, de la nation, telle, par exemple, que Staline en donne la version la plus systématique (pour ne pas dire la seule qui soit systématique).
Staline pose que la nation est :
« Avant tout une communauté, une communauté déterminée d’individus ». “Avant tout” nous dit que la nation a pour pré-requis “une communauté”. Cette “communauté” est essentiellement “quelque chose de commun” et non pas une communauté “communautaire”, car c’est une communauté “d’individus”, c’est-à-dire d’êtres singularisables et singularisés. On pourrait dire “la nation est avant tout un groupement d’individus ayant quelque chose en commun”.
Cette communauté n’est « pas de race ni de tribu ». Cela signifie qu’elle n’est pas de nature naturelle (race), et qu’elle n’est pas un groupement d’hommes en état de nature (tribu). Ceci est en cohérence avec la proposition « communauté d’individus ». Ceci permet également de dire que le “commun” de la communauté en question n’est pas un commun de nécessité naturelle, indifférencié, mais un commun construit par l’activité proprement humaine.
Ces deux propositions (qu’on lit souvent trop rapidement) posent à elles seules que la nation « communauté déterminée » a des déterminations propres aux états humains et non pas naturels, propres aux hommes à proprement parler c’est-à-dire évolués et formés au-delà de l’état de nature. Elles positionnent donc d’entrée de jeu la nation comme fait au-delà des états de nature. La nation est donc positionnée non comme fait de la vie humaine en général pour ainsi dire, indéterminée, vie d’humanoïdes, mais dans la vie historique des hommes, car l’histoire à proprement parler commence quand les hommes produisent les conditions de dépasser leurs états de nature, de se poser en extériorité à ceux-ci. La nation est donc posée comme produit humain historique.
C’est pourquoi Staline écrit ensuite « la nation est une communauté stable, historiquement constituée ».
Considérant que, en français, “stable” et “constituée” ont le même radical latin “stare”, soit être debout, ou se tenir debout, on peut dire (sur la foi de la traduction française) que cette proposition pose :
— avec “stable”, que la nation est une communauté qui tient debout, qui est debout, ce qui implique une structure, un ordonnancement cohérent, c’est le caractère de son état ;
— avec “constituée”, qu’elle est ordonnée de telle sorte qu’elle tienne debout par l’activité humaine dans l’histoire, ou qu’elle est faite avec (con-) cette qualité (statuere) dans l’histoire par l’activité humaine, c’est le caractère de sa formation. Et l’activité humaine englobe la conscience, la volonté délibérée des hommes. (Directement issu du latin le verbe français “statuer” renvoie toujours dans le temps à la volonté humaine ; en ancien français statuer veut dire “décider, ordonner” en fonction d’une “autorité soumise à la loi et conférée par elle”, le français moderne y a ajouté “prendre une décision”.)
Staline précise que cette communauté « stable » est « non accidentelle ». Cela signifie a) qu’elle n’est pas de courte durée, pas « éphémère », b) qu’elle n’est pas contingente, ou due au hasard, mais correspond à des déterminations.
Les « traits caractéristiques » de la formation “nation” que pose Staline sont les critères de ce que les individus de la nation ont historiquement constitué comme commun et stable : la nation est une communauté « de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture ».
Communauté « de langue », faute de quoi leur humanité même ne pourrait se manifester en commun.
Communauté « de territoire », faute de quoi la communauté humaine serait idéelle, et même fantasmagorique, elle n’aurait pas de pré-requis physique à la stabilité, la vie pratique commune étant impossible.
Communauté de « vie économique », qui est communauté de production et d’échange nécessaire à la vie pratique, matérielle, à la constitution à la reproduction de la communauté d’hommes, c’est le critère le plus complexe. Staline double « vie économique » avec « cohésion économique », et précise que la nation suppose une « liaison économique interne, soudant les diverses parties de la nation en un tout unique ». La notion de « cohésion » renvoie à celle de « tout unique » résultant de l’unité « des diverses parties », unité réalisée par exemple « grâce à la division du travail ». Comme quoi la nation n’est pas un bloc indifférencié, mais un corps. Or un corps ne peut vivre en tant que tel sans liens internes entre ses parties différenciées et sans cohérence interne. Cette notion de « cohérence économique » implique donc au moins trois choses : a) que la communauté nation se constitue historiquement lorsque le mode de production permet une certaine différenciation des activités humaines, leur liaison unitaire, ou la cohérence objective de la formation humaine considérée, ce qui exclu les modes du production pré-marchands et plus encore pré-capitalistes, b) qu’une nation ne peut se constituer de façon viable et stable comme assemblage hétéroclite de modes de production différents, c) que la décadence en incohérence d’un mode de production cohérent s’oppose à l’unité des parties, à la cohérence du corps, à la communauté des hommes en nation.
Communauté de « formation psychique », il s’agit de la façon, et des moyens, formés et non innés, selon et avec lesquels un groupe humain national regarde, se représente, le monde extérieur et ses propres rapports internes et extérieurs. Dans cette formation des facteurs non nationaux jouent, mais le plus souvent de façon nationalement différenciée (par exemple le christianisme a joué dans la formation psychique nationale des Italiens, des Français, des Espagnols, des Anglais, des Américains, et même un peu des Allemands, etc., mais de façons différentes en raison notamment des différences de conditions objectives de leurs développements respectifs, ce n’est qu’un exemple bien sûr). On notera qu’en raison des configurations des facteurs objectifs de leur constitution et de leur développement, différentes nations à des niveaux analogues de développement des leurs conditions matérielles d’existence conservent des formations psychiques différentes. (Une représentation rationnelle (rationaliste) de la production industrielle ne sécrète pas nécessairement une représentation rationnelle de l’homme, de la société, on peut construire et mettre en œuvre d’excellentes mécaniques et adorer Wotan.)
Tout cela se traduisant dans la « communauté de culture ». Imaginons une nation construisant communément de puissantes mécaniques et adorant Wotan, elle fera communauté de culture autour de leur synthèse, autour des opéras de Wagner. En l’occurrence Staline met à sa place, en conséquence, ce que les “austro-marxistes” (les ostrogoths Springer (Renner), Bauer) mettent au premier, et en fait au seul, plan (voir article Cahiers), contre lesquels notamment Staline formalise ses considérations sur la nation.

Les questions de l’unité, de la stabilité, de la cohérence, etc., notamment, que l’on peut trouver dans les réflexions de Staline, ou que l’on peut légitimement inférer desdites réflexions, attestent, je pense, quelque congruence de nos propres observations avec l’enseignement marxiste donné par Staline.

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5 novembre 2008

1846-1848 : pendant la crise la spéculation continue! ou « la triomphante anarchie bourgeoise »

1 novembre 2008

Tandis que la crise économique des années 1846-47 frappait la production, la spéculation – alors sur les projets de construction de ligne de chemins de fer – battait son plein, l’anarchie du régime capitaliste donnait toute sa mesure.

Un critique écrivit plus tard : une « fièvre spéculative, un grand vertige saisit le public […] Par bonds les actions s’appréciaient, montaient toujours, arrivaient à des cours sensationnels. L’Orléans* de 500 francs grimpait vers 800, 900, dépassait mille, arrivait à près de treize cents francs. Le Rouen* s’élevait à 1 180, le Saint-Germain* atteignait 1 177. On s’arrachait les titres […] Députés et industriels intriguaient à qui entrerait dans un conseil d’administration, à qui obtiendrait une commande […] Pas une puissance d’argent qui ne se mît sur les rangs, pas un banquier qui ne s’offrît à financer une exploitation […] Financiers, généraux, grands seigneurs, industriels, commerçants […] Il en venait de l’étranger […] Cela ressemblait à une ruée. […] Les acheteurs étaient plus nombreux que les titres […] Le délire toucha à son apogée quand, en 1848, la grande ligne du Nord* […] fut adjugée […] Alors on vit […] un pays en proie à la convulsion du jeu, la France entière transformée en une arène d’agioteurs. Des coins les plus reculés du royaume, on se mettait en marche pour venir spéculer à Paris, acheter des titres et les vendre avec bénéfice. » « Sur cette triomphante anarchie bourgeoise, où toute conception d’une ligne politique générale disparaît, où tout devient instrument d’agiotage pour les banquiers, moyen de trafic électoral pour les éligibles, les nuages commençaient à s’accumuler.» Avec la crise générale «à la Bourse toutes les valeurs dégringolaient, et les actions de chemin de fer plus que les autres. Le Nord* cotait 282 francs contre plus de 562 quelques mois auparavant. Le Saint-Germain*, de 800, s’était écroulé à 340 francs. » (Marcel Cheminade, La monarchie et les puissances d’argent (1814-1848.)

Le grand Balzac qui, bien qu’observateur critique des mœurs de l’aristocratie financière, ne se privait pas de boursicoter fébrilement, écrivait, à Madame Hanska, à propos de ses spéculations ruinées sur les chemins de fer: « Je suis le grand joueur sans cartes, Napoléon sans troupes. Je combine sans fonds. » « Ainsi voilà les chemins de fer volés, pris, on va nous rembourser une feuille de choux. » « Si l’on nous rembourse les chemins de fer, j’aurais 3 000 francs de rente ; mais il faudrait payer 35 000 francs à Rostchild et au prêteur Gossart. »

Marc Caussidière, témoin révolutionnaire de cette fièvre et de cet effondrement, notait dans ses Mémoires que “les maîtres de la finance”, l’aristocratie financière, prospéraient dans la ruine : « À la suite des jeux effrénés sur les actions de chemin de fer, qui avaient renouvelé les folies de la rue Quincampoix au temps de Law, si quelques maîtres de la finance avaient entassé des millions, presque toute la banque, les agents de change et tous les aveugles qui s’étaient imprudemment égarés dans cette forêt de Bondy, se trouvèrent finalement culbutés les uns sur les autres. »

*Noms des lignes et des compagnies de chemin de fer.

Deux poèmes autour de 1848

1 novembre 2008

Charles GUERRE (*)

Le droit au travail

Fort de Vanves, 17 décembre 1848

Las de longs jours oisifs marqués par la souffrance,
Je vais reprendre enfin, dis-je, le tablier:
Mais un ordre nouveau trompe mon espérance,
Et m’offrant des secours me ferme l’atelier;
L’aumône m’humilie, il me faut un salaire
Chèrement acheté par le plus dur labeur.
Oui, pour de ma famille écarter la misère,
C’est le droit au travail que réclame mon cœur !

Des maux de l’ouvrier la paresse est la source,
Répète l’optimiste cuirassé d’argent;
Avare, vous mentez! si je suis sans ressource,
Le manque de travail en est l’unique agent ;
Ce n’est pas à plaisir qu’en repos je m’engraisse.
Quand j’ai gagné mon pain, il a plus de saveur,
Et je réponds, quand vous m’accusez de paresse,
Par le droit au travail que réclame mon cœur !

D’où vient que cette femme, et si jeune et si belle,
Vend par les carrefours ses appas tarifés ?
Pourquoi cet homme a-t-il une âme au bien rebelle,
Où tous les sentiments se trouvent étouffés ?
Affreuse vérité, tous deux doivent leur vice
Rien moins à leur penchant qu’au dégoût du malheur ?
Et vous pouvez du mal fermer le précipice,
Par le droit au travail que réclame mon cœur !

Vous dites la famille est dans le mariage.
Je le crois, mais combien, parmi nos jeunes gens,
N’osent pas contracter, redoutant le chômage
Qui rend trop incertain l’avenir des enfants;
Pour l’époux ouvrier, si peu de jours prospères
S’écoulent, qu’on ne voit son sort qu’avec terreur.
Otez donc à mes fils la crainte d’être père,
Par le droit au travail que réclame mon cœur !

Faute de débouchés, répétez-vous sans cesse,
Nos magasins remplis vont tour à tour fermer;
Si le capital fuit, que l’échange se dresse,
Pour nous faire produire il fera consommer;
Mes enfants sont nu-pieds, ma femme est peu vêtue,
Videz vos magasins payés de ma sueur.
Des vêtements plus chauds couvriront leur chair nue,
Et j’aurai le travail que réclame mon cœur !

(*) Charles Guerre était un ouvrier apprêteur pour dorures. Il participa à l’insurrection de juin 1848, passa le 10 mars 1849 en conseil de guerre et fut condamné à cinq ans de détention.

Pierre LACHAMBEAUDIE

Ne criez plus : à bas les communistes !

écrit après la défaite de l’insurrection de juin 1848

Quoi! désormais tout penseur est suspect !
Pourquoi ces cris et cette rage impie ?
N’avons-nous pas chacun notre utopie
Qui de chacun mérite le respect ?
Ah ! combattez vos penchants égoïstes
Par les élans de la fraternité ;
Au nom de l’ordre et de la liberté,
Ne criez plus : à bas les communistes !

Pour qui ces mots seraient-ils odieux :
égalité, Communisme, Espérance,
Quand chaque jour de l’horizon s’élance
Pour tout vivant un soleil radieux !
Ah ! croyez-moi, les cruels anarchistes
Ne sont pas ceux que vous persécutez ;
Ô vous surtout, pauvres déshérités,
Ne criez plus : à bas les communistes !

Quand des chrétiens réunis au saint lieu,
S’agenouillait la famille pressée,
Communiant dans la même pensée,
Grands et petits s’écriaient : Gloire à Dieu !
Frères, le ciel ouvre aux socialistes
Sa nef d’azur pour les rites nouveaux.
Pas d’intérêts, pas de cultes rivaux :
Ne criez plus : à bas les communistes !

Amis, la terre a-t-elle pour les uns
Des fruits, des fleurs; des ronces pour les autres !
D’un saint travail devenons les apôtres :
Tous les produits à tous seront communs.
Rassurez-vous, esprits sombres et tristes :
La nuit s’envole, espérons un beau jour ;
Si vous brûlez d’un fraternel amour,
Ne criez plus : à bas les communistes !

(*) Pierre Lachambeaudie a été employé au chemin de fer, puis ouvrier. Il fut d’abord lié à des courants utopistes, il rejoignit en 1848 le club révolutionnaire d’Auguste Blanqui. Arrêté après les journées de juin 1848, il fut élargi, puis de nouveau arrêté après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte (futur Napoléon III), et exilé à Bruxelles.

Sur le chantier L’unité de classe, contre la division selon les “origines »

1 novembre 2008

J’ai travaillé sur un chantier pendant quatre mois, pour la construction d’un bâtiment municipal dans une grande ville. À une époque où l’on nous bassine avec nos identités, nos racines culturelles, il m’a paru intéressant de vous décrire la “composition ethnique” (hum hum) des différentes équipes nécessaires au bon déroulement du chantier.

D’abord, les maçons: il y avait deux équipes. La première était portugaise et Cap Verdienne (Cap Vert, ancienne colonie du Portugal). Sur dix maçons, cinq parlaient français. Les autres, on n’y comprenait rien ! Ils s’occupaient des banches (procédé par lequel on met face à face des grandes plaques en acier à une certaine distance et où on y coule du béton pour fabriquer des murs). Ils faisaient des grandes journées et se vantaient de bien gagner leur vie (environ de 2 500 à 3 000 euros pour 50 heures par semaine). Ils travaillaient vite, car ils avaient d’autres chantiers prévus en France. Ils travaillaient six mois à un an et retournaient vivre au Portugal. « On prend argent et on se casse » me disait l’un d’eux.

La seconde équipe était française, exclusivement d’origine maghrébine. Ils faisaient 35 heures par semaine. Le chef m’a dit qu’ils ne faisaient pas d’heures supplémentaires « car la boîte ne les paie pas et mes gars ne peuvent pas récupérer les heures en heures de congé. Mais des fois, pour que le chantier avance, ils bossent quand même, mais c’est rare ». Ensuite, les plaquistes qui étaient français (d’origine marocaine), les plombiers et les électriciens, c’était assez mélangé, les menuisiers étaient apparemment “Français de souche”, et là je crois avoir fait le tour (les peintres n’étaient pas encore arrivés).

Déjà, lorsque on pose la question pour connaître l’origine de chacun, c’est souvent vécu comme quelque chose de privé et qu’il n’y a pas lieu de « s’afficher comme ça sur la voie publique », me dit un plaquiste. Ensuite, pour ceux qui vivent en France depuis longtemps, ils se disent d’abord Français, avant d’être origine x. ou y. Des fois, il y a vraiment de quoi devenir fou!

Bref, finalement tout ça, c’était disons, très mélangé et très coloré, mais ça n’a posé vraiment aucun problème. Tout le monde s’entraidait, tous avaient conscience d’être des ouvriers, d’être « tous dans le même bateau, sauf les chefs qui gagnent mieux et qui font de la lèche aux patrons ! », m’a dit le plus ancien des maçons en rigolant. Alors, pour tous ceux qui rêvent de division du peuple, d’attiser des haines de race ou de religion, rengainez vos plumes et vos idées réactionnaires, la réalité sociale et matérielle nous montre tous les jours combien vos idées sont fausses et qu’elles ne pourront s’appliquer tant que le peuple aura encore cette étincelle de lucidité. Vive la lutte unie des classes populaires, à bas la lutte des races !

Une forme d’exploitation du travail : Quand la dépendance personnelle se joint à l’exploitation

1 novembre 2008

Comme beaucoup d’autres, je suis resté de longs mois au chômage ce qui fait que je n’étais pas trop difficile dans mes recherches d’emploi. Lors d’une mission intérim, j’ai travaillé pendant six semaines en tant que manutentionnaire pour le compte d’une micro-entreprise. Son activité consiste au montage et démontage de chapiteaux en aluminium, bâché et/ou bardé en tôle de fer.

Avec l’agence intérim, il était question de travailler 32 heures par semaine, réparties sur quatre jours du lundi au jeudi. Le taux horaire était de 10€ nets de l’heure, nourri et logé, car c’était « du déplacement ». Pas mal pour de la manutention.

Départ lundi matin, 4h30. Dans la cabine du camion, il y a deux places, nous sommes quatre, serrés. Après onze heures de route, en faisant deux pauses d’une demi-heure, nous arrivons sur place et commençons à déballer le matériel sur un parking d’hypermarché, où la structure une fois montée servira de stockage pour les soldes d’été. Alors et seulement à partir de cet instant, nous commençons à faire nos heures. Minuit, c’est la fin de la journée. Le lendemain à 7heures c’était reparti. Et nous avons eu une semaine avec beaucoup d’heures d’un travail physique et intensif. Le jeudi soir, à 19 heures nous avons repris la route, épuisés et sommes rentrés le vendredi matin.

En additionnant les heures travaillées en quatre jours, sans compter le déplacement de 22 heures aller-retour, je suis arrivé au total de 44 heures. J’ai demandé aux autres ouvriers :

– Comment ça va se passer ?

– T’inquiètes pas, il paye toujours une partie au black, me dirent-ils.

Pendant six semaines, j’ai eu ma paye déclarée de 32 heures par semaine et une partie du reste dans une enveloppe. Je dis une partie du reste, car bien évidemment il ne paie pas tout. Pour lui, comme il s’en vante, c’est «la carotte pour tenir les ouvriers». Comme le boulot est difficile et finalement mal payé, les ouvriers ont vite fait de s’en aller. Il s’agit là de sa première façon pour tenir sa main-d’œuvre.

La seconde façon consiste à avoir une mainmise sur la vie privée des ouvriers. D’abord à l’aide de la religion. En fait, notre patron a recruté son équipe, faute de volontaires, autour de lui, voire des amis très proches. Aussi, à part son travail très prenant, il fréquente assidûment la mosquée du quartier. Et il y est très impliqué. Il donne régulièrement des dons et est très ami avec l’imam. C’est ici qu’il a recruté les autres ouvriers.

Lors des déplacements, le patron avant et après les heures de travail, devient guide spirituel auprès de ses ouvriers: prière dans le camion sur les aires d’autoroute, viande hallal, discussions religieuses pendant les longs trajets, espèce de surveillance de la conduite morale… Mais tolérance de certaines choses comme, aller voir une prostituée, car « ils sont trop loin de leurs femmes », dit le patron, et se droguer pour s’anesthésier, car « on est obligé de fumer (haschisch), ça nous aide à tenir », « la religion nous aide aussi, c’est un truc un peu plus humain que ce boulot de merde » disent les ouvriers.

Ouvrier n°1 : « Moi, en fait je me plains, mais en fait, si je ne fais pas ça, qu’est-ce que tu veux que je fasse? J’ai pas de diplômes et je ne sais rien faire d’autre. La situation est merdique, mais elle me permet quand même de vivre. Et puis on rigole bien quand même, on se connaît bien, on est comme des frères. »

Enfin, le patron rend les ouvriers redevables, en leur rendant quelques petits services, surtout quand les fins de mois sont dures.

Ouvrier n°2 : « Je fais ce boulot parce que j’ai rien d’autre, et puis c’est aussi pour lui rendre service, pour lui rendre la pareille. Un jour, j’avais trois loyers en retard et il me les a payés sans que j’ai à les lui rendre. Mais bon, il ne me paie pas toujours ce qu’il me doit. »

Et oui, nous sommes bien en 2008. Il s’agit bien d’une condition d’exploitation au sein du capitalisme moderne, une parmi d’autres, qui peuvent être encore plus féroces que celle-ci.

Pourquoi le chômage ne peut pas être résolu dans le capitalisme ?

1 novembre 2008

Une analyse de 1848, toujours d’actualité

Le droit au Travail pour tous n’est pas une préoccupation récente. Déjà, dans le contexte de la révolution de 1848, où le peuple réclamait à la nouvelle République, du travail pour tous les citoyens, François Vidal [1] envisageait la réalisation concrète du Droit au Travail par la transformation de la base économique de la société. En partant de constats objectifs sur la réalité économique, politique et sociale, il proposait une explication du chômage, comme effet inévitable des contradictions du régime capitaliste.

On se propose dans cet article de restituer son raisonnement sur les causes du chômage et, par là même sur les conditions de sa suppression, en se basant sur son livre Vivre en travaillant.

Lorsque Vidal écrit son ouvrage, les droits sociaux et politiques des ouvriers sont pratiquement inexistants. Les conditions de travail avaient régressé: augmentation de la durée et de l’intensité du travail, compression des salaires, chômage et insécurité de l’emploi. Les entrepreneurs avaient la liberté de débaucher sans réglementation. En outre, le capital spéculatif se développait au détriment du capital industriel.

En 1846-47, se produisit une crise de “surproduction capitaliste” qui toucha plus durement encore les ouvriers de France comme de tous les pays d’Europe. Ils ne trouvaient plus à vendre leur force de travail. Le capital “chômait”, les travailleurs devaient chômer aussi. C’est dans ces conditions que se produisit la révolution de 1848, révolution opérée par le peuple, en alliance avec la bourgeoisie républicaine d’alors.

Régime capitaliste et chômage

François Vidal indique d’abord que dans les conditions de la production capitaliste, où l’ouvrier ne possède plus les instruments de production, la liberté du capital l’emporte sur le droit au travail. Pour pouvoir travailler, comme l’indiquera Marx, il faut passer par le « détour du capital ».

« Dans l’industrie, l’ouvrier qui ne possède point d’instruments de production est réduit à travailler pour le compte et au profit d’autrui comme salarié. Or les instruments dont on se sert aujourd’hui coûtent des sommes immenses, si bien que pour disposer des outils indispensables, il faut préalablement être capitaliste. Partout le capital domine la production, dicte la loi d’une manière à peu près absolue ».

La société capitaliste, explique François Vidal, basée sur l’appropriation privée des moyens de production, permet l’exploitation de l’homme par l’homme au moyen du salariat, au profit d’autrui, des industriels et des financiers. Tandis que les travailleurs n’ont que leur force de travail à vendre. S’ils ne peuvent la vendre, ils sont obligés de chômer. Il en conclut que les causes du chômage sont bien le résultat de l’organisation (ou de la désorganisation) de la société capitaliste. Pour lui, le Droit au travail est relié à l’appropriation sociale des instruments de production. Des réformes temporaires ne peuvent résoudre le problème. « Ils ont cru réaliser le droit au travail en établissant, le lendemain de la Révolution, des ateliers de charité, des ateliers temporaires ! »… « il fallait se hâter de convertir les ateliers nationaux en véritables ateliers de production, de mettre fin à ce gaspillage des deniers de l’état et des forces vives des travailleurs […] de faire vivre les ouvriers du fruit de leur travail et non pas de les assister momentanément aux dépens de la République ! »

Régime socialiste et suppression des causes du chômage

Pour François Vidal les facteurs du chômage remettent en cause de manière générale le régime social et politique capitaliste.

« Il est bien évident que les travailleurs ne seront définitivement affranchis que le jour où ils auront la libre disposition des instruments qu’ils mettent en œuvre, des outils sans lesquels ils ne peuvent travailler. »

Le seul moyen durable d’assurer le droit au travail est de révolutionner la société.

« L’antagonisme, la concurrence, l’hostilité flagrante de tous les intérêts, le désordre systématique, le salariat et l’exploitation sous toutes les formes, ont porté leurs fruits. Voyez, la vieille société s’affaisse sur elle-même: partout des débris et des ruines. Il faut constituer un ordre nouveau. »

L’exploitation des travailleurs au profit du privé ne serait abolie qu’à partir du moment où la propriété des instruments de production serait sociale, ce qui n’est possible que si l’on  transforme la base économique (le régime marchand capitaliste).

« Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation du travail; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables. »

Afin de supprimer le chômage, François Vidal envisage une société basée sur d’autres principes: un autre régime social, qu’on pourrait nommer socialisme (au sens que ce mot avait alors). Ce qui est visé est une socialisation des diverses branches de la production et de l’échange. Il estime cependant qu’une phase de transition est nécessaire pour passer d’un mode de production (capitaliste) à un autre (socialiste). Il s’agirait, dans un premier temps de faire dépérir le secteur capitaliste privé au profit d’un secteur public, ou social. Il propose pour ce faire de dispenser aux ouvriers associés des crédits publics et avances productives, au détriment du secteur capitaliste. Proposant une alliance entre la paysannerie et les ouvriers, il prend cependant en compte les particularités concrètes et les inquiétudes des paysans, dans l’objectif de leur faire comprendre les avantages qu’ils  pourraient retirer d’une agriculture socialisée.

Le « droit au travail » aujourd’hui

Si l’on tient compte que l’analyse des déterminations capitalistes du chômage, et de leur mode de résolution, telles que les pose François Vidal, sont vieilles de 160 ans, on est surpris qu’elles puissent encore s’appliquer à l’actualité, celle que beaucoup de travailleurs subissent.

En effet, depuis 1848, rien n’a changé, ni dans le fond, ni dans le détail. Le régime capitaliste est toujours en place, et périodiquement il retourne à sa logique “normale”: loi du capital s’imposant contre le travail, anarchie de la production, crises périodiques. Quant aux « ateliers de charité » et autres « ateliers temporaires », ce ne sont que les ancêtres des contrats précaires et sous-payés : les T.U.C., les C.E.S., les S.I.V.P., les contrats de qualification et de conversion, les contrats A.I.D.E., les stages et formations parfois “bidons”, qui ne font que baisser le taux de chômage par intermittence, trompant les chiffres actuels et réels de ce fléau capitaliste. Il suffit de travailler dix heures par semaine pour ne plus être comptabilisé comme chômeur dans le calcul officiel du chômage. Toutes les réformes contre le chômage ne servent qu’à « cacher une partie de la forêt », momentanément.

Quant au « partage du travail », il a atteint son apogée allant jusqu’à l’acceptation, pour un homme ou une femme ayant charge de famille, de travailler de 15 à 25 heures par semaine, rémunéré au S.M.I.C. horaire, moyennant «un petit complément financier» des Assedic, et pas pour tout le monde (ce que devrait faire demain le R.S.A.), qui leur permet de subsister. Pour certains chômeurs, un dilemme se pose: je travaille durement pour un maigre salaire ou je ne travaille pas mais je reçois la même somme de la part de l’état. Même si ce n’est pas “moral”, c’est un choix qui peut se présenter comme légitime. Ne déplaçons pas le problème cependant, la réalité est autre. En effet, la majorité préfère travailler pour un maigre salaire, parce qu’ils ont déjà connu ou ont peur de connaître les conséquences économiques, sociales et psychologiques du chômage, parce qu’ils veulent se sentir utiles à la société.

Comme l’observait François Vidal, il faut « mettre fin à ce gaspillage des deniers de l’état et des forces vives des travailleurs », et « faire vivre les ouvriers du fruit de leur travail, et non pas de les assister momentanément aux dépens de la République ». Le peuple demande à « vivre en travaillant », de pouvoir subvenir à ses besoins, plutôt que de quémander assistance à l’État, à la République, donc indirectement aux travailleurs qui sont les seuls à produire la richesse sociale.

Parfois, c’est mon cas, le travailleur a trois ou quatre employeurs différents afin de totaliser une vingtaine d’heures de labeur par semaine, ou d’atteindre, dans le meilleurs des cas, un temps complet (35 heures) payé au S.M.I.C. Tous ces travailleurs pauvres ou «chômeurs à mi-temps» et les autres chômeurs qui souhaiteraient travailler davantage, pour vivre décemment, sont dans la même situation que les journaliers de 1848, constamment à la recherche de travail, qui sans cesse devaient vendre leur force productive, acceptant n’importe quel travail, même mal payé, pourvu qu’il puisse leur permettre de survivre.

Comme l’analysait François Vidal, le Droit au Travail, réclamé par le peuple en 1848 dans la nouvelle République, ne pouvait être qu’une vaine revendication dans le régime capitaliste. Même la période dite des “Trente Glorieuses”, n’a pas permis de résoudre définitivement la question du chômage. Dès la crise de 1973, le chômage devait reprendre une courbe ascendante, jusqu’à ce que la majorité des classes laborieuses (chômeurs, précaires ou ayant encore un travail) se retrouvent dans le même état d’insécurité permanente, de crainte de l’avenir, qu’au XIXe siècle.

Contraints à “chômer”, les travailleurs ne pourront pas obtenir le droit au travail dans le cadre du capitalisme. Mais ils peuvent prendre conscience que le seul mode de résolution durable de ce problème, consiste à révolutionner la base économique de la société. Et que, même si cette transformation ne peut s’opérer dans l’immédiat, ils ont à maintenir dans l’histoire une telle perspective, non la faire tomber aux oubliettes, comme ont pu le faire diverses organisations se réclamant du mouvement ouvrier. Très en retard, un siècle et demi après, sur François Vidal et les socialistes et communistes de 1848.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. François Vidal fut entre février et avril 1848, secrétaire de la Commission de gouvernement pour les travailleurs (appelée aussi Commission du Luxembourg), qui comprenait Louis Blanc et Constantin Pecqueur. Il rédigea avec ce dernier le rapport de cette commission, ou Plan général de réformes. Il fut élu député de la Montagne en 1850. C’était un représentant notoire des théoriciens de l’économie «sociale» ou socialiste.

Notions théoriques: Les crises dans le régime marchand capitaliste

1 novembre 2008

La crise financière qui touche l’ensemble du régime capitaliste est partout à la Une aujourd’hui. Sans que l’on perçoive le plus souvent que cette crise n’est qu’un rebondissement prévisible d’un processus de fond qui affecte périodiquement ce régime, qu’il est la suite logique du développement de ses contradictions internes, qui se sont répandues dans le monde depuis les années 70.

Les crises sont inévitables en régime capitaliste

Parmi les analyses qui ont été proposées, on a pu mettre au premier plan la crise dite des “subprimes”, l’immoralité du capital spéculatif, ou encore la “culpabilité” exclusive imputée aux États-Unis. Ces données immédiates ne permettent pas de saisir les déterminations essentielles d’un mouvement qui touche le mouvement général du capital (et pas le seul capital financier), et l’ensemble du monde marchand capitaliste. Avec plus de discernement, l’attention a été portée par plusieurs spécialistes sur un processus de plus grande ampleur et durée: l’existence de phases alternées au sein de « cycles » [1] propres au régime capitaliste. Dans la majorité des cas cependant, le pourquoi de ces mouvements cycliques n’est pas restitué, pas plus que la seule voie permettant d’y mettre fin.

Si l’on met pour l’instant de côté le caractère particulier de la crise actuelle, sa vitrine boursière et financière, on doit considérer que dès ses premiers développements, le capitalisme ne peut échapper à la réitération de crises plus ou moins graves, plus ou moins généralisées, qui s’achèvent comme aujourd’hui de façon spectaculaire, succédant à une phase de fuite en avant dans la finance.

Dès 1825, et tous les dix ans environ, le système capitaliste a été plongé dans la crise: en 1847-48 notamment, en 1870, en 1898, en 1905-1908 [2]. Au début du XXe siècle, le capitalisme en est arrivé à son dernier stade de développement, l’impérialisme, conduisant à aggraver les effets des antagonismes qui minent ce régime social. Les crises vont dès lors devenir plus importantes et plus larges, touchant progressivement l’ensemble du monde.

La crise de 1929 donne une idée de la gravité de ces crises. Aux États-Unis, la production d’acier y était retombée au niveau de 1909, celle du charbon avaient baissé de 80%. Dans l’industrie de transformation, l’emploi ouvrier avait diminué de près de 40%, deux millions de fermiers se retrouvaient ruinés, leurs fermes vendues pour dettes. Le chômage était alors terrible. En Grande-Bretagne, 72 hauts fourneaux furent détruits, la production de fonte descendit au niveau de 1857 ! En Allemagne, la production industrielle diminua de 40% faisant 6 millions de chômeurs. Au Brésil, 22 millions de sacs de café furent brûlées dans les locomotives. En France, les effets de la crise s’imposèrent avec retard, mais elle ne put y échapper, entraînant le chômage, la politique de déflation et la baisse des revenus.

Les mesures de destruction de produits et de moyens de production, le développement d’un chômage massif et d’une exploitation renforcée des travailleurs, ne firent que préparer une crise plus forte, celle de 1936-1938, à l’issue de laquelle les classes bourgeoises cherchèrent une échappatoire à la crise, dans la soumission à des régimes fascistes et, comme elle l’avait fait en 1914, dans la guerre impérialiste mondiale.

La crise classique de « surproduction capitaliste » et ses causes

Dans le début de son développement, le capitalisme a créé des forces de production formidables, et jamais l’humanité n’avait soupçonné que le travail humain puisse être capable de créer autant de richesses. Le capitalisme s’est aussi développé sur la base de la production marchande, dont il a conservé les formes d’échange, tout en développant de façon gigantesque la masse des marchandises produites. Il a par la même décuplé les contradictions de cette logique marchande [3].

Auparavant, les petits producteurs, artisans, paysans, travaillaient isolément, avec des moyens limités. Ils produisaient en petite quantité des produits peu variés. La productivité du travail était faible, les perfectionnements lents et limités. Les producteurs individuels, dispersés, possédaient leurs outils et donc leurs produits. Ils échangeaient ceux-ci par la vente et l’achat, en les mettant sur le marché. La production de la société ne se faisait pas en connaissance des besoins à satisfaire, mais en fonction du gain que chacun espérait réaliser sur le marché. Les producteurs, déjà en concurrence, n’étaient pas assurés de pouvoir vendre leurs marchandises, réaliser la valeur de celles-ci. Ainsi, une certaine “anarchie” de la production au niveau social existait déjà. En raison de la contradiction entre le besoin qu’avait le petit producteur marchand de porter au marché sa production, (de la “socialiser” ainsi en quelque sorte), et le caractère privé de son activité de production. Mais cette anarchie n’existait qu’à une petite échelle.

Avec le développement de la production marchande capitaliste, la production s’est élargie et est devenue d’une certaine façon “sociale”: le produit fabriqué est le fruit du travail collectif, de la coopération, de nombreux individus, et non d’un seul ou quelques-uns. Le machinisme s’étant développé, les producteurs mettent en oeuvre des instruments de production, utilisables seulement par un ensemble d’hommes. Les forces productives deviennent ainsi sociales et se développent prodigieusement. Mais l’anarchie marchande subsistant, celle-ci est également devenue sociale (à l’échelle de toute la société). Si les forces productives et la production sont devenues sociales, la propriété des moyens de production (machines, usines), reste privée, dans les mains des capitalistes. C’est une contradiction propre au capitalisme qui recouvre une contradiction de classe [4], et qui engendre inévitablement l’anarchie et les crises dans la société capitaliste [5].

En effet, pour cette raison, la production ne peut être réglée suivant un plan, qui correspondrait aux besoins à satisfaire au niveau de la société, ceci sur plusieurs années. La production des marchandises se règle (ou se dérègle) en fonction des intérêts propres de chaque capitaliste (réalisation de profits). Et chacun se trouve en concurrence avec les autres. Chaque capitaliste travaille à développer la production dans le but d’accroître son capital. Pour cela il doit agrandir l’échelle de la production, chercher à produire un plus grand nombre de produits, à moindres frais, et dans les plus brefs délais, afin d’imposer sa marchandise sur le marché. Aucun ne peut savoir si les marchandises pourront trouver à se vendre, à un prix concurrentiel.

Comme le machinisme et la production socialisée permettent de produire une masse considérable de produits, la production s’est considérablement accrue, en même temps que la concurrence pour les débouchés. Les capitalistes jettent des masses de marchandises sur les marchés, accroissent leur capital et s’en servent pour élargir encore la production, élargir leur capital, augmenter encore leur profit. Mais il arrive un moment où les marchandises ne se vendent plus ou qu’il n’y a plus d’acheteurs solvables [6]. Le marché est saturé, encombré, et arrivent encore d’autres marchandises, invendables. Ne pouvant vendre, les capitalistes ne récupèrent pas leur capital, augmenté de la plus-value, ils ne peuvent alors investir pour de nouvelles productions. La production s’arrête, le capital chôme, tout, les travailleurs et les moyens de production, doivent chômer avec lui. C’est la crise ordinaire de surproduction capitaliste.

Les crises mettent au jour le caractère anarchique et absurde du régime capitaliste

L’humanité connaissait des crises dues à l’insuffisance de la production. Le capitalisme, lui, crée cette absurdité, la crise due à la surproduction, à la surabondance de produits [7]. Le problème n’est pas la surabondance des richesses, mais le fait que celles-ci ne puissent être socialement appropriées et produites en fonction des besoins sociaux.

Que les produits fabriqués aient une utilité sociale, qui satisfasse les besoins, cela n’intéresse le capital que pour une raison: parce qu’il ne peut vendre que des produits répondant un minimum à des usages, des utilités, des besoins. Comme c’est la loi du profit qui règle la production, si un secteur n’est plus, ou pas assez rentable, du point de vue capitaliste, il est délaissé au profit d’autres secteurs rentables immédiatement, ou qu’on imagine tels. Ainsi, des secteurs d’investissement capitaliste, vitaux pour une société donnée (par exemple le textile ou la sidérurgie), peuvent être bel et bien abandonnés, ou, le capital dans un pays donné, peut chercher à les “délocaliser” dans des lieux où un meilleur taux de profit semble pouvoir être dégagé. Ce qui ne résout pas la question de la réalisation des valeurs produites, et, à terme, élargit et renforce les facteurs de généralisation de la crise.

Et si la lutte sur les différents secteurs industriels les plus rentables, devient elle-même trop problématique, si la lutte pour les marchés se fait plus âpre, notamment face à l’émergence de nouveaux concurrents féroces, capables de produire à moindre coût, en exploitant avec moins de “scrupules” la force de travail, une partie des capitaux délaissent même l’ensemble des productions socialement utiles (ce que l’on appelle aujourd’hui « l’économie réelle »), pour se réfugier dans la spéculation financière, où de “gros coups” immédiatement profitables peuvent se réaliser, mais qui ne produisent aucune richesse sociale utile [8]. Fuite en avant gigantesque qui ne peut qu’aboutir à puissancier les effets des crises capitalistes. C’est à l’aboutissement de ce processus, activé depuis plusieurs décennies, que nous assistons aujourd’hui.

À SUIVRE

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Notamment Cycles dits de Kondratiev
  2. 2. Cela est dans la nature du régime marchand et marchand-capitaliste, et a été à maintes reprises observé et critiqué. En 1848-49, un économiste nullement socialiste, Adolphe Blanqui, écrivait: « Déjà l’Europe s’était accoutumée à assister tous les cinq ans, sur un point ou sur un autre, à des liquidations désastreuses qui détruisent des capitaux péniblement accumulés, et qui infligeaient aux écarts de la production des châtiments périodiques […] L’appât trompeur de […] bénéfice a fait croître sans cesse le nombre des usines qui se nuisent par leur concurrence même, et qui, plus tard demandaient au salaire [aux ouvriers] les sacrifices devenus nécessaires pour assurer quelque profit au capital. » Au début du XVIIe siècle, en France, alors que le capitalisme apparaissait déjà comme régime de production, Montchrétien, grand économiste de l’époque, critiquait l’anarchie du monde capitaliste naissant, il écrivait, en s’adressant au Roi : « Le plus royal exercice que peuvent prendre vos Majestés, c’est de ramener à l’ordre ce qui s’est détraqué, de régler et distinguer les arts [les industries, les productions] tombés en une monstrueuse confusion, de rétablir les négoces et commerces discontinués et troublés depuis longtemps. Si vous pouvez tirer ces trois points du Chaos où ils sont mélangés pêle-mêle et leur donner une forme convenable, vantez-vous alors d’avoir fait un grand œuvre. »
  3. 3. Dans le premier chapitre du Capital, Marx a montré quel était le “noyau” d’une telle “logique” marchande, notamment en analysant « le double caractère du travail présenté par la marchandise ». Il établit que le travail dans la production marchande, engendre dans un même mouvement, un produit utile et une valeur pour l’échange. Pour que cette valeur marchande se réalise, elle a besoin d’un support utile, correspondant à un besoin. Mais pour qu’elle se réalise du point de vue marchand et capitaliste, il lui faut aussi être vendue (trouver un équivalent dans l’échange: autre marchandise ou argent). Si l’échange ne s’actualise pas, la valeur produite par le travail (et la plus-value qu’elle contient) ne peut non plus être réalisée. De cette possible dissociation entre valeur d’usage et réalisation de la valeur d’échange, gît la possibilité des crises. Le crédit montre bien cette dissociation dans le temps: à une richesse déjà produite (un logement par exemple), peut correspondre le paiement différé (au niveau d’un particulier) d’un équivalent argent. En sens inverse, on peut escompter une production ultérieure de valeurs au moyen de “crédits” aux entrepreneurs. Il y a déjà possibilité que le “parcours” complet ne parvienne pas à son terme, et puisse ainsi aboutir à un “désordre” d’une ampleur plus ou moins grande. Dans la pure spéculation boursière, la dissociation peut atteindre sa limite, dans la mesure où il peut arriver qu’il n’y ait plus aucun support utile, et aucune production effective de valeur d’échange, dans l’accroissement d’un capital donné (plus aucune création de valeur réelle, en tant que produit du travail). Le mouvement ordinaire de la production et de l’échange marchand simple est M-A-M (Marchandise-Argent-Marchandise), le mouvement marchand capitaliste est A-M-A’ (Argent-Marchandise-plus d’Argent. L’accroissement d’argent final reflète l’accroissement de Valeur crée par le travail humain, c’est la plus-value). Mais comme l’indique Marx, le rêve du capitaliste serait d’avoir directement A-A’, sans qu’il y ait besoin de créer de réelle valeur nouvelle, il rêve de tirer directement un accroissement d’argent de l’argent lui-même. Or, si l’accroissement du capital argent n’a plus aucun rapport avec la production de richesses réelles, le monde imaginaire qu’il projette se fracasse un jour ou l’autre contre la réalité. Une économie qui en vient à chevaucher de telles chimères aboutit nécessairement à des carambolages, carambouillages, et, à terme, à la faillite généralisée.
  4. 4. Le régime capitaliste qui repose sur l’exploitation des travailleurs par le capital, s’est approprié de façon privée les grands moyens de production (machines, usines, moyens de transport, etc.). D’un côté, les capitalistes se servent de ces moyens pour exploiter le travail et élargir leur capital (du fait que la force de travail de l’ouvrier coûte moins de valeur qu’elle n’en produit; la différence entre la valeur créée par l’ouvrier en une journée par exemple et la valeur de sa force de travail que le capitaliste paie en salaire, c’est du travail non payé que le capitaliste s’approprie gratuitement). De l’autre côté, en raison de l’appropriation privée des grands moyens de production et d’échange, les travailleurs ne possèdent aucun moyen de production correspondant aux conditions de la production moderne. Ils n’ont qu’une seule marchandise à vendre pour pouvoir subsister: leur force de travail, et ils doivent la vendre à celui qui détient les moyens de production, le capitaliste. Ils reçoivent en échange un salaire qui leur permet juste de s’entretenir ainsi que leur famille, pour être à même de représenter leur force. Ils ne peuvent ainsi véritablement s’enrichir et doivent sans cesse en renouveler la vente. Toutefois, si aucun capitaliste n’achète cette force, ou ne peut l’acheter, l’ouvrier perd son unique moyen de vivre, il devient chômeur, il s’appauvrit. Que les crises soient aiguës ou rampantes, c’est lui qui paie les pots cassés.
  5. 5. Cette contradiction est une reproduction par le régime marchand capitaliste de la contradiction entre le caractère privé de la production du petit producteur marchand et la nécessité qu’il éprouve de “socialiser” sa production, de la porter au marché.
  6. 6. Surproduction et surabondance se comprennent, en l’occurrence, non pas dans l’absolu, mais en raison des moyens d’achat dont disposent les acheteurs.
  7. 7. Le perfectionnement illimité du machinisme permet d’accroître la quantité des richesses, mais compte tenu de la forme marchande de l’échange, la capacité d’absorption des marchés ne peut se développer aussi vite que la production. Notamment parce que le mode capitaliste de production se heurte à une autre de ses contradictions, les masses ne peuvent acheter les marchandises produites, puisque l’accroissement du capital suppose la limitation de leur revenus à ce qui est nécessaire à leur reproduction (dans le meilleur des cas).
  8. 8. Contrairement à l’idée que veulent répandre certains thuriféraires de la spéculation financière, celle-ci ne “nourrit” pas la production de la richesse réelle, elle la stérilise.

Témoignage : À propos de la grève à la SNCF

1 novembre 2008

J’ai interrogé deux collègues cheminots travaillant dans une petite équipe de maintenance, lors de la grève contre les atteintes au régime des retraites en décembre 2007. L’un était non-gréviste, l’autre gréviste. Mon but n’est pas de juger l’un ou l’autre, mais de montrer que deux personnes dans une situation analogue peuvent avoir des points de vue distincts, qui conduisent à des comportements différents. Le premier de mes interlocuteurs s’est soumis au jeu des questions, le deuxième s’est exprimé par écrit.

Cheminot non-gréviste

Je n’ai pas fait grève pour une raison personnelle, financière, mais cela n’est pas forcément une excuse. De toute façon, il n’est pas possible de garder les 37 ans et demi de cotisations pour la retraite. Le gouvernement a décidé 40 ans, il ne reviendra pas dessus et nous n’avons pas les Français avec nous. De plus, il n’y a plus assez de cheminots pour financer nos retraites. Ceux qui vont se faire avoir au final, ce sont les patrons de la SNCF, car si on ne peut plus mettre les gens à la retraite d’office, la boîte aura du mal à tenir ses objectifs au niveau des diminutions de l’effectif des équipes.

– D’un point de vue plus général, comment vois-tu la remise en cause des régimes spéciaux et leur alignement sur le régime général?

– Déjà les Français ne voulaient plus les régimes spéciaux, preuve en est, ils ont voté majoritairement Sarkozy qui avait un programme clair à ce sujet, et le but était de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité. Enfin égalité si on veut, pour moi il n’y aura jamais d’égalité.

– Selon toi qu’est-ce que l’égalité ?

– (Temps de réflexion) c’est compliqué, je ne sais pas trop répondre. Dans le privé, je n’ai jamais entendu protester sur la durée des cotisations, c’est mon avis qu’ils sont d’accord (ou obligés) pour cotiser 40 ans, voire plus dans l’avenir.

– En règle générale, comment vois-tu l’avenir des ouvriers, des prolétaires ?

– Noir ! Trop de choses à payer, pouvoir d’achat en baisse, trop d’impôts, la vie trop chère. Merci l’euro, car depuis tout est devenu plus cher. Ce n’est pas une Europe sociale, c’est une Europe industrielle.

Cheminot gréviste

J’ai fait grève. En premier lieu je dirais que je suis une personne convaincue, dans le sens que la grève prend tout son sens dès lors qu’il n’y a plus d’alternative de discussion avec le patronat et que le blocage s’impose. Qui dit «discussion» dit «concession» et les concessions durant les décennies passées ont été très nombreuses. La masse salariale du pays en a payé les frais (hausses des salaire minimum, emplois délocalisés, chômage, précarité, stagnation des pensions de retraite, alors que le coût de la vie ne cesse d’augmenter et de creuser l’écart croissant entre les plus fortunés et le prolétariat que nous représentons). Je suis une personne convaincue car la grève est un droit, un acquis, une expression démocratique, libre, forte et fortement représentative et néanmoins juste. Souvenons-nous de 36, des premiers congés payés, fruit de la bataille des ouvriers pour réclamer des droits. Sur la terre du pays de la Déclaration des droits de l’homme, qu’en est-il pour l’homme français d’aujourd’hui ? À subir et tenter de survivre. La cause de notre grève est juste car dès notre entrée à la SNCF, après avoir effectué des tests de connaissance, des tests psycho-techniques en rapport avec la sécurité (importante à la SNCF […] été comme hiver, 24 heures sur 24 et disponibles 365 jours par an, c’est cela le service public). Nous effectuons notre travail pendant un an avant titularisation dans la profession afin de valider l’expérience, le statut. Les statuts sont au cœur du problème. À notre entrée, on a signé un contrat d’accord entreprise–salariés. Revenir sur le droit à la retraite à 55 ans, c’est déchirer ce contrat et en cela, la tolérance zéro ne peut voir le jour. À ce compte-là, pourquoi ne pas réduire les congés payés? etc. La liste pourrait être longue. La grève est une lutte, les médias ne sont pas avec nous, mais nous possédons une réelle identité syndicale qui gêne nos pouvoirs politiques et s’attaquer à notre régime spécial (150 000 agents ce qui représente si peu au regard du nombre total de salariés en France), c’est s’attaquer à un des derniers grands bastions de résistance syndicale. C’est démontré qu’en nous brisant, on brise un peu plus les ouvriers en général. C’est la loi du plus fort et la stratégie paye: aux infos on n’entend parler que des nuisances, les plaintes des usagers, de dégâts, de pertes financières, etc. mais a-t-on entendu la voix revendicative des cheminots qui veulent préserver leur statut ? Les cheminots ne veulent pas de gros gains, juste préserver leurs droits et leurs acquis.

Mon propre point de vue

Au-delà des raisons personnelles invoquées, le premier cheminot pose que le combat est perdu d’avance. En même temps, il prend en compte la dégradation générale de la situation et la difficulté à entraîner le soutien de l’ensemble de la population, surtout quand on ne pose pas une revendication égalitaire valable pour tous les travailleurs. Le deuxième cheminot prend aussi en compte la dégradation de la situation, mais il la pose en rapport avec les concessions auxquelles des syndicats auraient consenti, sans vraiment s’interroger sur la situation d’ensemble des travailleurs dans la période actuelle. En conséquence, il estime que la lutte de classes se réduit un peu à un jeu de “bras de fer”, que le rapport de forces peut être inversé, même sans le soutien d’autres travailleurs. La lutte pour préserver des droits et des acquis particuliers lui paraît bénéfique pour la cause générale des ouvriers.

Pour ma part, j’ai d’abord fait grève un peu par “devoir”, sans forcément maîtriser toutes les données de la situation. Et bien que l’espoir ait été mince, voire inexistant, de faire aboutir la revendication principale des cheminots: maintien du régime de retraite. Quand je dis mince et inexistant, c’est en prenant en considération le contexte historique. La SNCF n’est pas un îlot à part dans la société, il en est de même pour les autres entreprises publiques. Elle subit une série de mesures visant la privatisation, le régime de retraite n’est qu’un aspect de ces mesures. Bien sûr, le privé n’a pas eu à passer par la privatisation, c’est une évidence. Mais les travailleurs du privé ont subi d’autres mesures directes depuis plusieurs années (productivité maximum, salaire au plus bas, chômage, et allongement de la durée de cotisation pour les retraites, sans que le public les soutienne vraiment).

Pour les cheminots, la difficulté c’est que leurs revendications ne dépassaient pas leur cadre particulier, celui de couches particulières, qui ne font pas partie des plus démunies (on a encore les moyens). J’ai fait grève cependant, ne serait-ce que pour dire: non je ne suis pas d’accord avec ces mesures, qui généralisent la dégradation des conditions d’existence des ouvriers et des couches populaires en général. Mais dans ce cadre catégoriel, sans illusion sur son issue, mon implication n’a eu qu’un but (et pour moi aussi il s’agit d’un rapport de forces): peser dans les négociations pour obtenir des mesures qui accompagnent la fin de notre régime de retraite. Il est clair que ce qui est donné aujourd’hui peut être repris demain, tout dépendra de l’évolution de la situation et aussi des «rapports de force» entre capitalistes. Ceux-ci s’affrontent pour se partager le gâteau, non pas parce qu’ils se disent : « quels mauvais coups peut-on jouer au prolétariat », mais parce qu’ils sont engagés eux-mêmes dans une lutte sans merci, au niveau national et international. Parce que, chacun doit faire du profit sur le dos des travailleurs et trouver à évincer le concurrent, sinon il sera éliminé. Ce que l’on nomme « mondialisation », n’est que la généralisation de la concurrence entre capitaux, et de la rivalité entre puissances, la France n’en est pas exclue.

Face à cela, il y a le besoin d’organisation, ou de réorganisation, pour les classes populaires, en essayant de dégager quels peuvent être les buts communs à poser en priorité, car eux seuls peuvent unir.

Quel est le sens historique du mot communisme ?

1 novembre 2008

En février 2005, à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, un rapport réclamant une condamnation immédiate du communisme, a été déposé. Le 25 janvier 2006, une résolution allant dans le sens de certaines recommandations de ce rapport préparatoire a été votée [1]. Dans certains pays de l’ancienne sphère communiste, les emblèmes des travailleurs: la faucille et le marteau, ont même été interdits.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’idée même de communisme et ses symboles sont incriminés. On peut s’interroger sur la persistance d’un tel acharnement et sur son pourquoi. Et se demander quels peuvent en être les motifs dans la conjoncture actuelle, alors que le communisme en tant que puissance dans le monde, et les Partis qui se réclament encore de lui, sont loin de constituer une menace imminente pour le capitalisme [2].

Depuis quelques années, notamment à l’extrême gauche, se développent aussi des courants qui feignent de se faire les défenseurs du « mot » communisme, alors qu’en même temps, ils condamnent la réalité historique à laquelle ce mot était attaché.

Quels sont donc les aspirations populaires et réalités historiques qu’il s’agit ainsi de désapprendre, d’annihiler ou de contrefaire ? Pour le comprendre, il est utile d’avoir une idée claire du sens de ce mot et des réalités historiques auquel il renvoie.

Aujourd’hui, pour beaucoup, le mot communisme est mis en relation avec le Parti communiste, tel qu’il est aujourd’hui, parfois tel qu’il fut dans son histoire. Certains l’associent, ou au contraire refusent de l’associer, à la révolution et au socialisme soviétiques, sans toujours bien savoir en quoi ils ont consisté. Il arrive aussi qu’on ignore que le communisme, au moins comme aspiration humaine, ressort d’une longue histoire, et que les premières ébauches de sa forme moderne furent élaborées par les premiers théoriciens du mouvement populaire, avant Marx lui-même, dès après la Révolution française.

Des questions se posent.

Quand on parle de communisme, de quoi parle-t-on ? D’une utopie séculaire, de l’attente d’un nouveau “messie”, ou du sens d’une évolution nécessaire et possible de la société ? Est-ce qu’il s’agit seulement d’un choix d’opinion, d’une idéologie, ou de la visée d’un régime social reposant sur d’autres fondements économiques que le régime capitaliste (ou féodal) ? Dans l’histoire, un tel régime social a-t-il pu, ou pourra-t-il voir le jour, quelles contradictions a-t-il dû résoudre ou devra-t-il résoudre ? Ce régime peut-il s’imposer d’un seul coup, ou par étapes, toujours en allant de l’avant ou bien en subissant des reculs, des défaites. Sa réalisation peut-elle s’accomplir en échappant aux lois historiques de toute lutte de classes, ou doit-on la considérer comme l’aboutissement, dans la longue durée, d’une telle lutte.

Autres questions essentielles. Qu’a pu apporter ou que peut apporter le communisme aux classes populaires, et plus généralement à toute la société ? Et, interrogation que beaucoup formulent, sera-t-il question avec le communisme de “tout” mettre en commun ou de réaliser les conditions du bien commun de la grande majorité (impossibles à mettre en œuvre dans les sociétés marquées par les oppositions entre classes sociales) ? L’individu sera-t-il nié comme dans les “communautarismes” qui se développent aujourd’hui, ou au contraire le communisme moderne donne-t-il les conditions d’une véritable individuation des hommes et de leur conscience?

Sur ces questions, il n’est pas facile d’y voir clair.

– D’une part, parce qu’il est aujourd’hui difficile de ne pas se laisser influencer par les “images” négatives diffusées par la presse, la télévision, les courants d’idées dominants, sur les «horreurs» du communisme. Ce ne sont là cependant que de vieilles rengaines qui sont entonnées, depuis le début du XIXe siècle, par tous les tenants du maintien des régimes d’exploitation, pour tenter de se prémunir contre les visées d’émancipation des classes populaires.

– D’autre part, parce que les organisations qui se réclament encore du communisme sont en plein désarroi et reprennent souvent à leur compte ces mêmes refrains. Et que, ayant abandonné leurs visées historiques, elles ne proposent plus une conception intelligible de ce qu’est le communisme, et quelles sont ses conditions effectives de réalisation.

Sans pouvoir répondre dans cet article, à toutes les questions posées, on contribuera à les éclairer. Pour ce faire, on s’interrogera d’abord sur les significations premières des mots commun, communauté, puis communisme, dans la langue française. On pourra percevoir que le communisme (construit sur la notion de commun) n’a rien à voir avec les communautarismes dont on nous parle aujourd’hui, qu’il ne nie pas la notion d’individu, mais au contraire la présuppose. On s’intéressera ensuite à l’évolution du sens du mot dans sa relation avec des réalités historiques: du communisme comme simple aspiration humaine, aux théories qui posent ses conditions concrètes de réalisation. Puis des premières tentatives pour établir le communisme (avec pour première étape le socialisme), aux perspectives pour l’avenir, sans oublier de mentionner les difficultés, les obstacles qui se sont opposés et s’opposent à sa réalisation.

Commun, communauté, dans la langue française

De par son étymologie, le mot communisme s’est formé sur la base d’autres mots: communauté et commun, eux-mêmes issus du cum latin, qui signifie avec (ou de façon conjointe). Dans la langue française, ce qui est commun, la communauté, ne préexiste pas aux membres qui la composent, elle se fonde sur leur mise en relation. Le sens du mot est donc distinct de celui qu’on associe aujourd’hui aux conceptions “communautaristes”.

Si l’on consulte les anciens dictionnaires, deux idées essentielles sont mises en relation avec le mot commun:

– ce qui appartient à tous en général (ou à un groupement donné),

– ce qui fonde un rapport d’association entre des hommes.

La première idée s’exprime dans des formules telles que « l’air qu’on respire est commun à tous », « le soleil est commun à tout le monde ». On peut parler aussi de qualités communes à tous les hommes (« la raison commune », « le sens commun »), ou de sort commun: quelles que soient les différences « le genre humain est commun aux deux sexes », « le sort commun des riches comme des pauvres est d’être mortels ». Il y a aussi l’idée de « droit commun », droit valable pour tous, égalitaire, qui s’oppose aux droits particuliers, aux privilèges. Ou encore la notion de « bien commun », plus ou moins synonyme de bien public, et qui s’oppose à ce qui est particulier, privé.

Il peut y avoir un sens plus étroit, l’idée de quelque chose de commun entre particuliers ou pour un groupe donné, en relation avec la notion de propriété (ce qui appartient conjointement à plusieurs), et à un droit : « un passage commun » entre deux maisons, des «communaux» (pâturages d’un village où tous les habitants avaient le droit d’envoyer leurs troupeaux). Dans le mariage, il y a ce qui est commun entre le mari et la femme, « propriété commune » des biens des mariés et de ce qu’ils acquièrent ensemble, qui n’exclut pas des biens propres à chacun.

Dans tous les cas, le commun ne signifie pas que “tout est à la communauté”. Le commun dans la langue française, (comme dans le registre juridique), suppose un corollaire, le « propre », le particulier. Le commun n’est pas synonyme de ce qui est signifié par la notion latine de coenobium (communauté de vie).

Des significations secondaires peuvent en outre être associées au mot commun. Le commun, peut servir à désigner « le vulgaire » (ou l’esprit commun, ordinaire, non noble), et, de façon méprisante, la multitude, le peuple, ce qui est subalterne.

Le second sens du mot commun, tel qu’il se développe avec la notion de communauté, se construit sur la même base. Il ne signifie pas non plus la suppression de l’individualité. La communauté, telle que la signification en est donnée dans les anciens dictionnaires, pose un rapport d’association, sur la base de règles et de buts communs. C’est souvent un synonyme de société, petite ou grande. Le mot communauté ne renvoie pas ainsi, comme dans la langue allemande à l’idée d’un “être ensemble” au-dessus des individus (gemeinschaft) s’opposant à la notion de société (gesellschaft).

On trouve en effet les expressions suivantes, rapportées à communauté : « société de plusieurs personnes qui vivent sous certaines règles », « personnes qui ont fait société pour leurs intérêts communs ». On peut trouver aussi des mises en relation avec la notion de république (communis respublica). La communauté peut être une association de citoyens, des habitants d’un bourg, une association d’ecclésiastiques, d’artisans d’un même métier, un collège, une université, un corps juridique ou politique.

Le mot commune en français (au sens municipalité), a pour sens premier co-munia (charges avec d’autres, en commun). Les membres de la commune sont ceux qui ont part (participent) aux charges, souvent avec une idée d’égalité, de parts égales, s’opposant à la notion d’immunité (absence de participation aux charges ou aux règles d’une association de citoyens). (On trouve dans un dictionnaire de français ancien un premier sens du mot communiste: chargé d’un office au service de la commune).

Le mot communauté ne signifie pas ici non plus la négation de l’individu, de ce que l’on a en propre. Toutefois l’idée de commun, de but commun, de droit commun, de règles communes, peut s’opposer à celle de lois privées (privat leges, privilèges), mais aussi à celle d’un individualisme conçu comme mise en avant d’intérêts particuliers, privés, contrevenant au droit commun, au bien commun. Ou l’individualisme comme retour à un “état de sauvagerie”, à la lutte de tous contre tous, à la “liberté” de l’état de jungle, c’est-à-dire à un « droit du plus fort » (qui, comme le rappelle Rousseau ne ressortit pas vraiment au droit). Par la suite, l’idée de propriété commune ou sociale pourra être mise en opposition avec la propriété privée de la terre et des grands moyens de production.

Certes, il existe aussi quelques acceptions du mot qui exposent l’absorption de l’individu dans une communauté, au sens d’un “être ensemble” supérieur et antérieur aux individus, impliquant la suppression de la famille et de tout mobile personnel, avec possession de tous les biens et même des êtres, soumission absolue à la communauté, comme dans l’état primitif de l’humanité (et par conséquent aussi l’asservissement à des chefs ou prêtres communautaires).

Toutefois, avant la Révolution française, les notions de commun et de communauté renvoient le plus souvent à l’aspiration au bien commun (qui peut supposer la subordination des intérêts particuliers à ce bien commun). Ce que propose Rousseau dans le Contrat social. Un autre courant, plus ou moins en rupture avec le premier, s’est aussi développé à cette époque, proche d’un communisme primitif où l’individu n’aurait pas d’existence ni de conscience propres.

L’anarchie capitaliste et la formation du communisme moderne

Après Révolution française, au début du XIXe siècle, le sens généralement donné au mot communisme est « doctrine égalitaire ». Une partie des idées rousseauistes sont alors mobilisées. Très vite, la réalisation de l’égalité est posée en relation avec la transformation des fondements économiques de la société.

Pour Babeuf, les hommes ont des facultés et des besoins communs: ils ont besoin de nourriture, d’une même éducation. Les conditions de l’égalité réelle des individus, mais aussi des villes, des régions, supposent cependant une transformation de la base du régime social: suppression du travail de l’immense majorité au profit d’une extrême minorité, mise en commun des biens contre la propriété privée des moyens de produire (à l’époque, principalement la terre)[3].

D’autres courants se développent au cours des premières décennies du XIXe siècle. Certains ne se situent encore que sur le terrain de l’utopie. Mais en critiquant le régime social bourgeois, ils mettent au jour la base anarchique du capitalisme: crises périodiques, avec leur cortège: chômage, destruction des forces productives. Certaines de ces utopies, qui se présentent sous la figure d’un “anti-capitalisme” avant la lettre, sont régressives, elles visent à faire retour à l’Ancien Régime, et tentent d’enrôler le peuple dans ce combat d’arrière-garde.

Dès les années 1840, de nombreux théoriciens socialistes et communistes, dépassent ce point de vue étroit. Ils posent la nécessité de transformer de façon progressiste la base économique du capitalisme, qui outre l’exploitation travail, se présente comme absurde, facteur d’anarchie sociale. Ils perçoivent que ce régime, fondé sur la concurrence entre capitaux pour la conquête des marchés, conduit aux crises de surproduction, et au chômage, pour les travailleurs. Ils posent que cette transformation doit s’opérer en prenant pour principe, non plus les intérêts privés, mais les besoins sociaux.

Les tenants du socialisme et du communisme poursuivent alors sensiblement les mêmes buts, instaurer un régime réellement “social”, avec socialisation de la production. Ils peuvent ne pas être d’accord sur les moyens à employer pour y parvenir. Les socialistes nourrissent l’espoir d’un changement pacifique progressif possible. Les communistes n’imaginent pas que les capitalistes admettent de bon cœur l’idée d’abandonner leurs intérêts propres, ils pensent, comme par exemple Dezamy, que la société ne peut se transformer d’elle-même, et qu’il y aura besoin d’une dictature provisoire pour imposer le changement (idée déjà présente au moment de la Révolution française).

Notons qu’en même temps que le communisme moderne parvient à poser les conditions de transformation du régime capitaliste, le mot d’anti-communisme apparaît (en 1842). Après la révolution de 1848 (et plus tard après la Commune de 1871), l’anti-communisme se déchaîne de nouveau, et ceci bien que les classes prolétariennes ayant alors perdu des batailles, ne semblent plus menacer le capitalisme. Du côté de la bourgeoisie, c’est Thiers par exemple qui affirme que le communisme est un régime d’inégalité (et en même temps d’uniformité), d’inquisition, qu’il détruit la liberté humaine, abolit la pensée, la civilisation, abaisse l’homme au niveau de l’animal. Sur l’autre versant, et bien qu’il se pose en adversaire du régime, Proudhon condamne lui aussi le communisme, en tant qu’utopie, utopie à laquelle il reproche cependant son « déterminisme économique ». Le communisme, selon lui serait un esclavage, un régime d’inégalité et d’oppression. Ces vieux refrains se sont en fait peu modifiés depuis un siècle et demi.

Le communisme moderne n’a rien à voir avec les « communautarismes »

C’est en prenant appui sur ces premières formulations du mouvement socialiste et communiste français, que Marx propose une théorie achevée du communisme moderne, tel qu’il peut s’instaurer sur la base de ce que le mode de production capitaliste recèle. Il met en effet au jour les conditions de possibilité d’un régime de production réellement “social”, en analysant dans son ouvrage central, le Capital, les déterminations matricielles des contradictions inhérentes au régime capitaliste, contradictions qui poussent à leur résolution.

Mais déjà, dans ses textes de jeunesse, notamment dans l’Idéologie allemande, il indiquait dans ses grandes lignes en quoi consistait le communisme en tant que régime social.

« Le communisme se distingue de tous les mouvements qui l’ont précédé jusqu’ici en ce qu’il BOULEVERSE LA BASE DE TOUS LES RAPPORTS DE PRODUCTION ET D’ÉCHANGE ANTÉRIEURs et que, pour la première fois, il traite consciemment toutes les conditions naturelles préalables comme des créations des hommes qui nous ont précédé jusqu’ici, qu’il dépouille celles-ci de leur caractère naturel et les soumet à la puissance des individus unis. De ce fait, son ORGANISATION EST ESSENTIELLEMENT ÉCONOMIQUE, ELLE EST LA CRÉATION MATÉRIELLE DES CONDITIONS DE CETTE UNION; elle fait des conditions existantes les conditions de l’union [4]. »

Bien qu’il affirme que le communisme repose d’abord sur une transformation de la base économique, il ne nie pas, mais au contraire exalte la puissance des hommes, et établit que l’union (réelle) des individus suppose l’existence d’une telle transformation.

« L’état de choses que crée le communisme est précisément la base réelle qui rend impossible tout ce qui existe indépendamment des individus. »

Le communisme moderne ne peut être confondu avec les doctrines communautaires, anciennes ou récentes, qui exaltent la vie purement collective des hommes, et condamnent toute forme d’individuation, il pose seulement les conditions d’une véritable vie individuelle et sociale des hommes, qui ne peut exister que si l’on fait prévaloir les buts communs du plus grand nombre contre les buts privés d’une fraction de la société s’appropriant la richesse sociale.Il ne s’agit pas d’abolir toute forme de propriété, mais d’établir une forme de propriété sociale, principalement des grands moyens sociaux de production, afin de supprimer les causes de l’exploitation du travail d’autrui. Par là les hommes peuvent tous accéder à la propriété de soi-même et à la conscience individuelle.

De la sorte, le communisme ne signifie pas la fusion, la communion des éléments au sein d’un tout organique, il établit un mode de relation entre les hommes où ce qui est commun est distingué des réalités individuelles, et ce qui est individuel concoure au bien commun. Ainsi il ne s’agit pas de retourner en arrière, en deçà des apports de la révolution bourgeoise qui a posé les bases d’une individuation des êtres humains (sans avoir réussi à en donner toutes les conditions). Il s’agit au contraire de mener jusqu’à son terme cette individuation que la société bourgeoise ne peut produire.

Conditions de réalisation du socialisme et du communisme en tant que régimes sociaux

On a signalé que communisme moderne est la forme d’une exigence générale, dans des conditions historiques qui en ont rendu la réalisation possible.

Pour qu’une société communiste existe autrement que comme un souhait ou une utopie, il faut en effet que les conditions de sa réalisation aient été formées. À l’inverse des conceptions, anciennes, le communisme moderne, tel que Marx notamment en a établi le caractère nécessaire, n’est pas une invention de l’esprit. Pas plus que les premiers théoriciens socialistes français, il n’a échafaudé tout seul dans sa tête l’idée communiste. Son œuvre a consisté à montrer, sur la base d’une analyse les antagonismes de la société marchande parvenue au stade capitaliste, en quoi le socialisme et le communisme sont une forme nécessaire de développement social, la voie de résolution de ces antagonismes.

Ainsi, la société communiste moderne n’est réalisable qu’à une époque particulière de l’histoire. Le régime capitaliste, en tant que mode de production s’étendant progressivement dans le monde, produit une partie des conditions de sa réalisation. Il “libère” les facteurs d’une production sociale, non communautaire, impossible à développer dans le cadre de régimes féodaux ou tribaux. Toutefois, le capitalisme, en même temps qu’il produit certaines conditions de réalisation d’une société communiste, en entrave la réalisation, en ne menant pas jusqu’à son terme le processus de socialisation qu’il a enclenché. Il enserre en effet les facteurs de socialisation de la production dans le carcan de l’appropriation en vue de buts privés. Cette contradiction est la cause des secousses qui traversent périodiquement ce régime et engendrent développement inégal, crises et guerres. Une révolution politique doit être opérée pour qu’une socialisation effective puisse être opérée.

On doit cependant comprendre que même si les classes populaires s’emparent des leviers du pouvoir, la première phase de la société communiste, ou socialisme, ne peut éliminer d’emblée les contradictions que le capitalisme a développé, celles qui opposent les caractères privés et sociaux de la production et des échanges. En revanche, en détenant ces leviers, les classes populaires peuvent créer les conditions nécessaires pour que progressivement le caractère social puisse, à terme, prévaloir. Ce n’est qu’au cours de la seconde phase, ou communisme proprement dit, que les contradictions du capitalisme peuvent être complètement résolues.

La société communiste en tant que réalité et perspective

On a beaucoup parlé de “l’échec” de “l’expérience” communiste, telle qu’elle a existé en Union Soviétique et dans l’ensemble de ce qu’on appelait « le camp socialiste ». Plutôt que d’un “échec”, il faudrait plutôt parler de la perte d’une bataille, dans le cadre d’une lutte s’inscrivant dans la durée historique. Et pour comprendre un tel revers, il conviendrait de prendre en compte les données théoriques du problème et les vicissitudes historiques inhérentes à toute lutte de classes.

Pour que le régime communiste moderne puisse être “définitivement” institué, il faut que les contradictions qui minent les régimes sociaux dont il est issu aient été pleinement surmontées [5]. Et ceci à une échelle suffisamment large, pour que la réaction des classes bourgeoises (mais aussi féodales), ne dispose plus d’aucune ressource pour imposer la restauration des régimes anciens.

En dépit des pas en avant accomplis dans la durée (70 ans), il y a eu recul, dissolution, puis défaite des régimes socialistes et communistes. Toutefois, la restauration du capitalisme en un point ou plusieurs points du monde, à un moment de l’histoire (et même le retour en force de structures sociales archaïques, de type féodal, ou tribal), n’ont pu annuler miraculeusement les contradictions destructrices de ces régimes et la nécessité de les dépasser. La crise récente, sur fond de régression et d’anarchie depuis une trentaine d’années, en atteste une fois de plus.

Comme pour toute transformation historique d’envergure, le passage au communisme ne peut s’effectuer en ligne droite. Il s’agit d’un processus de longue durée, qui comporte des périodes d’avancées et de reculs, des phases de révolution et de contre-révolution, à l’image de la lutte séculaire qui a opposé le régime marchand capitaliste à la féodalité. Les difficultés, les défaites, sont à voir par rapport à ce processus d’ensemble, dans la durée historique. Si l’on conserve ses facultés critiques, on ne peut confondre le mouvement historique général et les aléas de sa réalisation. La situation préoccupante dans laquelle se trouvent les classes exploitées et opprimées du monde entier, ne signifie pas ainsi que toute volonté de transformation sociale soit vaine, vouée à l’échec, ni qu’il faille réviser une théorie qui aurait “vieilli”, et ne correspondrait plus aux données contemporaines. La crise actuelle de l’ensemble du régime capitaliste n’est-elle pas là pour attester que la théorie de Marx est loin d’avoir « vieilli » ? Les contradictions fondamentales du régime de production marchand capitaliste qu’il a mises au jour, sont toujours à l’œuvre et poussent à l’élévation à un état pleinement “social”. Et un tel régime ne peut être instauré de trente-six façons, mais seulement sur la base d’une socialisation effective [6].

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Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Toutes les recommandations cependant n’ont pas été acceptées, l’incrimination a été limitée aux «régimes communistes totalitaires». La résolution invite cependant tous «les partis communistes et post-communistes […] qui ne l’ont pas encore fait, à reconsidérer l’histoire du communisme et leur propre passé»
  2. 2. Le rapport présenté à l’Assemblée du Conseil de l’Europe signale un des enjeux de cette condamnation : « Si nous nous en abstenions, une nostalgie illusoire risquerait de s’installer dans l’esprit des jeunes générations, qui verraient dans ce régime un substitut éventuel à la démocratie libérale » [le mot «démocratie libérale» signifiant ici régime capitaliste]
  3. 3. Cabet, théoricien de «l’école communautaire» ou «sociétaire», projette les bases d’un nouveau régime social fondé sur l’association fraternelle, égalitaire, unitaire. Fraternelle, parce qu’il n’existe qu’un seul genre humain, et qu’en conséquence tous les hommes sont frères. L’égalité en découle, et il faut qu’il y ait égalité de droits et de devoirs, des jouissances et des charges, égalité en éducation, propriété, industrie. Ainsi pourra se réaliser l’unité puisque sera supprimée la division en classes, et qu’il n’y aura plus qu’un peuple de citoyens travailleurs.
  4. 4. Souligné par la rédaction
  5. 5. « Au cours du remplacement d’une forme d’échange antérieure, devenue une entrave, par une nouvelle forme», «les différents stades et intérêts ne sont jamais complètement dépassés, mais seulement subordonnés à l’intérêt qui triomphe et ils se traînent encore pendant des siècles à ses côtés. » MARX, l’Idéologie allemande.
  6. 6. C’est sur la base de cette analyse qu’il conviendrait sans doute d’apprécier le contenu effectif de ce que l’on appelle aujourd’hui, faussement, socialismes (notamment le « socialisme du XXIe siècle » au Venezuela).

Ce que révèle la crise :

1 novembre 2008

l’épuisement historique du capitalisme,
la nécessité d’un régime réellement social,
les difficultés de la lutte des classes populaires aujourd’hui

Centré sur les contradictions du capitalisme et leurs effets destructeurs, ce numéro traite aussi du seul mode historique de résolution de telles contradictions: l’instauration d’un régime réellement “social” se fondant sur l’intérêt commun de la société.

Dans le précédent Germinal (déc. 2007) nous avions évoqué la survenue possible, « dans un futur relativement proche, d’une crise économique mondiale du type de celle de 1929, qui aurait des effets encore plus larges et plus dévastateurs ».

Ce n’était pas là jouer au devin. Nombre de spécialistes, y compris des économistes, dits “bourgeois”, signalaient depuis quelques années une telle éventualité. La crise financière actuelle ne constitue en effet que le dénouement d’un cycle commencé il y a plusieurs décennies, qui expose le mouvement immanent des contradictions internes du régime capitaliste.

Les titres récemment parus dans la presse expriment assez bien le niveau d’épuisement auquel paraît arrivé ce régime : « Sauvons le capitalisme », « Repenser le système ? » « Refonder le capitalisme », ou, en termes plus radicaux, « Le capitalisme a fait son temps », « Le capitalisme touche à sa fin ».

Il n’y a pas là forcément de quoi se réjouir, du moins dans l’immédiat. Car, si la crise met à nu le caractère illégitime du capitalisme, dès lors que sa phase révolutionnaire est achevée, et la nécessité d’en finir avec lui, on sait aussi que des situations de crise comparables ont conduit à l’aggravation des conditions de vie du peuple, à l’instauration de politiques réactionnaires de type fasciste, aux guerres impérialistes, en vue de nouveaux repartages du monde. Ces dangers sont particulièrement préoccupants si l’on tient compte de l’état de division, de désorganisation, et de désorientation politique, dans lequel se trouvent aujourd’hui les divers peuples du monde.

La crise dévoile l’illégitimité historique du capitalisme

Un spécialiste de l’économie, cité dans le précédent numéro, formulait cette question: « le capitalisme a-t-il encore des ennemis ? ». Il voulait indiquer par là que les travailleurs, les peuples, n’étaient plus en mesure de le combattre avec succès. à son interrogation une réponse peut être apportée: même quand les classes populaires sont en situation de faiblesse historique, le capitalisme est son propre ennemi, et cela en raison du déploiement inévitable de ses propres contradictions.

La plupart des commentateurs ont tenté d’analyser les motifs “capitalistes”, immédiats ou lointains de la crise (rôle de la bourse, du crédit, baisse tendancielle du taux de profit, cycles économiques, etc.). Il est rare qu’ils aient mis au jour la “matrice” essentielle qui gouverne ces divers phénomènes, et la succession des crises dans le mode de production marchand capitaliste. La crise actuelle ne se limite pas en effet à une défaillance conjoncturelle, elle est l’aboutissement d’un processus amorcé depuis des décennies, qui révèle plus crûment que d’ordinaire le fait que ce mode de production est à bout de souffle. Le problème n’est pas celui de tel capitaliste, tel type de capitalisme, ou d’un gouvernement donné, il touche à la “logique” du régime lui-même qui soumet toute la société à son anarchie et à ses effets destructeurs, qui se manifestent en crises périodiques. Jusqu’à aboutir à cette situation absurde: les besoins sociaux ne sont pas satisfaits alors que les travailleurs sont empêchés de produire, que les forces productives sont entravées, les richesses détruites.

On pouvait imaginer il y a quelques années que le capitalisme pouvait se “réformer ”, échapper à ce processus périodique de destruction. N’avait-on pas connu une relative embellie d’un peu plus d’un quart de siècle (années 1945 à 1970), période au cours de laquelle l’existence du socialisme dans le monde avait contraint le capitalisme, jusqu’à un certain point, à mettre en veilleuse quelques-uns de ses vieux démons. Ceux-ci pourtant ne pouvaient manquer de faire retour avec leur réaction en chaîne: exploitation sans retenue du travail (en corollaire, mise au chômage si le capital n’y trouve plus son profit), recherche constante du profit maximum là seulement où il peut être dégagé, et abandon complet de branches de productions utiles dans une nation donnée, puis fuite en avant dans la sphère financière si, dans les conditions d’une concurrence exacerbée, les profits estimés suffisants ne semblent plus pouvoir être dégagés de la production des richesses réelles. Enfin, après les crises “ordinaires”, la grande crise et la grande dépression. (Voir les articles sur la Crise, le chômage, et les témoignages sur les conditions de travail)

Contre l’abandon des perspectives historiques, la crise indique que seul le socialisme peut mettre fin à l’anarchie capitaliste

Même si, dans l’abstrait, les travailleurs peuvent se féliciter des signes de cet avatar douloureux du capitalisme, ils ne peuvent se réjouir de ses conséquences concrètes sur leurs conditions de vie. Il n’est pas ainsi honteux d’aller jusqu’à espérer que le capitalisme puisse une fois encore “sauver sa mise”, pour ne pas perdre le peu qu’ils ont acquis, ou de souhaiter qu’on ne sombre pas dans une réaction générale plus grande encore. à cet égard, on ne peut prédire à coup sûr dans quel sens la situation évoluera au cours des prochaines années, les rédacteurs de Germinal ne sont pas des prophètes. Ils estiment en revanche nécessaire de poser le principe suivant: pour résoudre, dans la durée historique, les contradictions insolubles du capitalisme, qui périodiquement aboutissent à des convulsions générales, il n’existe pas d’autre mode de résolution que l’instauration d’un régime socialiste [1]. Le capitalisme crée lui-même certaines des conditions matérielles d’instauration de ce régime. (Voir article sur le sens du mot communisme)

Ce n’est qu’avec le socialisme qu’il peut être mis fin au chaos engendré par l’anarchie, la concurrence, l’exploitation qui caractérisent le capitalisme, et qu’il peut aussi être mis fin à l’oppression des régimes qui l’ont précédé (tel le féodalisme), régimes qui coexistent avec lui, ou survivent en lui, en plusieurs points du monde. La bourgeoisie, après sa phase d’essor révolutionnaire s’est trouvée incapable de les éliminer, ou n’y a pas eu intérêt, et a contribué elle-même à les réactiver après la fin de l’Union Soviétique.

Les chantres du capitalisme connaissent si bien les vices de leur régime, qu’ils se sont toujours efforcés de persuader toute la population que le socialisme est impossible, qu’il est liberticide, que ceux qui ont voulu l’instaurer sont des criminels. Ceci, même après que leur adversaire ait perdu une bataille et que les classes populaires aient été affaiblies et désorganisées. Et, dès que refait surface l’exigence historique de résoudre les effets destructeurs des antagonismes capitalistes, ces mêmes chantres ou d’autres, peuvent aussitôt travailler à dénaturer le sens du mot socialisme (ou celui de révolution). C’est ce que firent les nazis, avec le terme « national-socialisme », et les partisans de Vichy, avec la formulation « révolution nationale ». De façon plus sournoise, des altérations du sens des mots, (dont celui de communisme), sont encore proposées aujourd’hui. Dans tous les cas, il s’agit de dissuader les peuples de dresser des perspectives historiques, nécessaires et réalisables, qui correspondent à l’intérêt de l’ensemble de la société.

Si le capitalisme, de par les contradictions qui le minent, est son propre ennemi, il secrète aussi, comme l’avait établi Marx, son propre « fossoyeur » : les classes prolétaires, qui seules peuvent porter l’exigence d’émancipation de la société jusqu’à son terme. Des idéologues ont tenté de remettre en question cette donnée théorique du marxisme. Ainsi a-t-on vu affirmer, il y a quelques années, que le rôle principal dans la transformation sociale devait tour à tour revenir aux porteurs de la technique, aux classes moyennes, voire aux “jeunes” ou aux “étudiants”, et, aujourd’hui, en mettant au premier plan de prétendus « nouveaux mouvements sociaux », ou de « nouvelles classes révolutionnaires » (« immigrés », « multitude », etc.).

Du point de vue des classes réactionnaires, qu’elles soient féodales ou bourgeoises, la mise en procès du socialisme et la dénégation du rôle historique des classes prolétariennes, sont après tout des procédés normaux, guère nouveaux, et qui visent à détruire l’espérance populaire. Mais il n’est pas “normal” pour des organisations se réclamant du peuple, des travailleurs, voire de la révolution, de se ranger au point de vue de leur adversaire de classe, en abandonnant toute perspective de transformation socialiste effective, interdisant au peuple de se projeter dans l’avenir, et entravant par là même sa lutte immédiate contre la régression.

Dans la mesure où de telles perspectives ne sont plus projetées, maints dirigeants de ces organisations limitent leur “fond de commerce” à la pratique de la dénonciation. Ils se cantonnent dans le registre de la “riposte ”, ce qui atteste qu’il ne visent pas à reconquérir l’initiative historique. Ils ne sont pas POUR LE SOCIALISME, seulement CONTRE ceci ou cela (un gouvernement donné, un camp impérialiste), ils se définissent comme des ANTI (anti-capitaliste, anti-impérialiste, voire anti-Sarkozy) [2].

Des projets positifs peuvent cependant être esquissés, le plus souvent comme s’il s’agissait d’un simple choix entre possibles mis sur le même pied. On établit de vagues « projets alternatifs au capitalisme », et l’on prétend avant tout faire du « neuf », du « nouveau », quelque chose « d’autre », de « différent », (« autre monde », « altermondialisme »). Sans que cet « autre », ce « neuf », ce « différent », corresponde aux données du développement historique, telles que les meilleurs théoriciens du socialisme dès le XIXe siècle et Marx notamment les avaient mises au jour.

Et si quelques-uns ont l’audace de se recommander encore du socialisme (ou du communisme), ils restent eux aussi le plus souvent dans le vague, sans recourir par exemple à la théorie marxiste dont ils se réclament. Ainsi, il suffit qu’un gouvernement se déclare socialiste (par exemple « l’écosocialisme » ou « le socialisme du XIXe siècle » de Chavez), pour que cela soit pris pour argent comptant, sans se préoccuper de la nature exacte d’un tel régime, en recourant à des fondements théoriques.

La crise révèle les dangers de l’impréparation politique des classes populaires.

À l’échelle de l’histoire, l’aggravation des contradictions internes du régime capitaliste prépare les conditions de sa transformation générale, l’instauration d’un régime socialiste. Et seules les classes populaires peuvent porter cette exigence. Dans le moment présent toutefois, la question de leur impréparation politique ne peut être éludée.

Certes, ressortant de facteurs objectifs, des conditions favorables à une transformation sociale d’ensemble se développent nécessairement. Si l’on analyse les fondements sur lesquels reposent toutes les sociétés d’exploitation, les classes exploiteuses ne peuvent jamais tabler sur une conservation définitive de leur régime. Il n’est pas exclu cependant qu’elles puissent parvenir à surmonter temporairement leurs contradictions.

Même si on ne peut fixer d’échéance, les classes populaires n’en doivent pas moins se préparer, et être préparées, à remplir leur rôle historique. Sans dissimuler la réalité. Si, en raison de la grave crise qui affecte le capitalisme dans son ensemble, les conditions objectives de reprise d’une offensive populaire existent, les facteurs subjectifs de cette reprise (orientation, organisation) ne sont pas au rendez-vous, ils ont été déconstitués au cours des dernières décennies.

Au cours du dernier demi-siècle, les conditions de la lutte des classes se sont en effet fondamentalement modifiées, au plan mondial, comme au plan national, avec l’affaiblissement, puis la fin de l’expérience socialiste, plus spécialement en Union Soviétique. La lutte de classe ne s’est pas arrêtée, mais l’initiative historique des classes populaires a été suspendue. Ayant subi cet important revers, le camp des travailleurs a laissé pour un temps le champ libre aux classes porteuses du passé. Rendues ainsi à leur ivresse, elles ont imaginé, trop vite, que plus jamais elles ne trouveraient en face d’elles un puissant adversaire organisé.

Le vide politique, pour ce qui est de l’organisation des classes populaires, a rendu possible la prolifération d’enrôlements trompeurs: mise en avant de luttes catégorielles ou “au-dessus” des classes, incitation à des combats fratricides au sein du peuple (sur la base de “religions” ou d’imaginaires “identités”). Dans la situation de crise qui a mis en effervescence des catégories sociales disparates, déboussolées, des faux prophètes se sont mis à prêcher la révolte sauvage comme devant prévaloir sur la lutte consciente et organisée du peuple. Ils ont travaillé et travaillent, comme dans le cadre du fascisme hier, à exciter, chauffer à blanc « tous les mécontentements ». Au nom d’une contestation prétendument radicale (où thèmes d’extrême droite et d’extrême gauche se trouvent mêlés), de tels prêches se font au service de classes et de courants de pensée historiquement réactionnaires, et s’opposent aux intérêts d’ensemble du peuple.

Ce sont ainsi les facteurs de désorganisation, désorientation, désunion, qui dominent aujourd’hui. La tendance à l’abaissement de la conscience, à la division de l’unité du peuple, pèse sur le mouvement populaire. Mais une tendance opposée, encore en gestation, s’y développe et se développera: demande de repères politiques, de perspectives politiques, soif d’apprendre et de comprendre, de maîtriser le devenir, besoin de réorganisation des forces.

On se trouve ainsi dans une situation riche de potentialités mais plus encore de périls, qui n’est pas sans analogie avec la situation des années30, après la crise de 1929, avec le déploiement des mouvements fascistes, qui renaissant aujourd’hui sous d’autres formes à l’échelle du monde. Dans une telle situation, il est indispensable que les forces populaires se réorganisent pour être à même de leur faire face, comme elles le firent au cours de ces années, au prix d’une lutte longue et difficile.

La crise pose la nécessité d’une réorganisation politique des classes populaires

La lutte de classes ne se limite pas à des combats immédiats contre des patrons ou des gouvernements. Elle se déroule à l’échelle de la société et de l’histoire, où tour à tour les classes en lutte détiennent l’initiative, avec des périodes d’avancées, de reculs, d’organisation, de désorganisation et de réorganisation. Ainsi, la lutte de la bourgeoisie contre les féodaux, s’est étendue sur plusieurs siècles avant la Révolution française, avec alternance de moments de progression et de régression, jusqu’à ce qu’elle parvienne à imposer son propre régime social. La lutte du prolétariat, et plus largement des classes populaires, pour instaurer le socialisme, s’étend de la même façon sur plusieurs siècles. En sachant bien que le passage du capitalisme au socialisme ne s’opère pas de lui même, ni indépendamment de conditions historiques déterminées. Si les classes populaires ne peuvent influer directement sur l’ensemble de ces conditions objectives, elles peuvent agir au niveau qui dépend directement des sujets humains, le niveau politique.

Dans la situation présente, la question de l’action politique et de son orientation se révèle cruciale. Une même situation peut conduire à des évolutions différentes, en fonction de l’orientation générale qui peut être donnée à la lutte. En l’absence de perspectives d’ensemble, correspondant à ce qui est nécessaire et possible, la situation de crise peut conduire à une explosion désordonnée des mécontentements, à un abaissement massif de la conscience, qui peuvent être instrumentés au profit de processus de fascisation.

Alors que les perspectives d’ensemble ne sont plus dressées, qu’un état de désorientation s’est imposé et généralisé, il faut à tout prix maintenir les visées émancipatrices, sans ignorer pour autant la réalité du moment. Les classes populaires ont à reconquérir sur cette base une direction politique indépendante, sur leur terrain, et non celui des classes, modernes ou archaïques, qui les exploitent et les oppriment partout dans le monde. C’est au moyen de cette réappropriation qu’il est possible de discerner entre ce qui est juste, conforme aux intérêts des peuples, et tous les faux-semblants. Il est vital de tracer une telle ligne politique directrice, tenant tout à la fois compte de la situation de départ (où on en est) et de l’objectif historique à viser (vers quoi se diriger).

La reprise de l’initiative historique des classes populaires, leur réorganisation, ne peut faire l’économie de ce travail de fond. Elle ne peut être reconquise qu’en s’attachant, dans une perspective historique, à l’analyse des situations concrètes, en étudiant quelles conditions et quels facteurs gouvernent les processus historiques d’ensemble, en tirant des enseignements des luttes sociales et politiques qui ont permis aux peuples modernes de resurgir de l’abîme et modeler l’histoire, en analysant la situation actuelle dans la continuité historique, la disposition des forces de classes au niveau national et international, sans négliger la question des rivalités entre puissances impérialistes.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. À propos de l’édification du socialisme en Union Soviétique, il est utile de rappeler ce que nous avons souligné dans d’autres numéros: La première expérience socialiste s’est déroulée dans des conditions particulièrement difficiles, dans un pays économiquement et politiquement très en retard, à peine sorti du Moyen Âge, et pour certaines parties du pays encore féodal, voire lié à des structures tribales. Dans ce contexte difficile, le formidable effort d’édification du socialisme dut s’effectuer en ayant à faire face aux attaques incessantes, directes et indirectes, de toutes les puissances capitalistes, et aussi de leurs alliés, les classes féodales. On peut comprendre que dans ces conditions, certaines libertés et valeurs démocratiques bourgeoises modernes, (dont la «liberté du marché»), n’aient pu pleinement s’épanouir, et que des mesures coercitives aient dû être exercées à l’encontre des classes qui voulaient rétablir l’ordre ancien. Avant de porter la critique, tout cela doit être analysé historiquement. On peut cependant déjà établir que l’expérience soviétique eut un impact mondial considérable, que s’ouvrit avec elle toute une époque d’émancipation pour des peuples coloniaux et semi-coloniaux, et que dans les centres impérialistes elle contraignit les classes au pouvoir à accorder quelques avantages aux travailleurs, avantages aujourd’hui remis en cause.
  2. 2. L’opposition à quelque chose d’autre, l’anti, le contre, n’ont de sens, de valeur, d’efficacité politique, qu’en raison d’une affirmation « positive ». La lutte contre « le régime capitaliste » ne peut avancer historiquement – l’emporter – que si elle est d’abord une lutte pour le socialisme. (à noter aussi que les termes anticapitalisme et même anti-impérialisme (principalement “anglo-saxon”) ont eu, dans les années 30 des usages plus que suspects, notamment au sein de mouvements fascisants ou fascistes).

Témoignages : Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ?

1 novembre 2007

Témoignages : Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ?

Ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, l’égalité. Je suis ouvrier dans la métallurgie, j’ai été militant, j’avais beaucoup d’espoir de changement de la vie dans les entreprises et dans la société, mais maintenant c’est très dur, les gens sont devenus moins combatifs, ils s’étaient cru embourgeoisés, et cela été le tournant de l’histoire sociale. Et puis plouf, on s’aperçoit que c’était un mirage, mais c’est trop tard, on est au bout du rouleau. Il y en a qui espèrent encore pouvoir s’en tirer tout seuls, ou alors il n’y a plus du tout d’espoir. On a eu de plus en plus de mal à entraîner les gens dans des luttes, et plus question de vues dures quand on est dans le privé. Et puis il y a eu beaucoup de luttes qui n’ont rien apporté, ou ce qui a été apporté a été tout de suite repris dans les années qui ont suivi. Il n’y a pas eu assez d’opposition entre ce qu’on nous a repris et ce qui avait été donné. Et puis pour beaucoup de gens, la politique ça fait peur, je ne sais pas pourquoi. Mais c’est entretenu par ceux qui la font. On a peur de se mouiller, cela va déjà si mal, et on ne croit pas que ça va apporter quelque chose. La gauche, les programmes n’ont jamais été appliqués, la raison c’était qu’on ne pouvait rien faire contre l’économie, la seule chose qui aurait changé, ç’aurait été de s’emparer du capital. Mais au fond ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, ça ressemble à une phrase toute faite, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Au fond rien n’a changé, il y a toujours les ouvriers, c’est ce qu’on est les prolétaires, et de l’autre côté, les capitalistes. On voudrait une société où il n’y a plus de gens qui ont faim et soient privés de travail, on a encore l’espoir de créer une société où tout cela soit fini. Il faudrait la démocratie, mais surtout si ça veut dire l’égalité.

Je travaille pour faire l’entretien dans un établissement (public).

Je ne suis pas quelqu’un de fervent de la politique. Disons sincèrement je me dis que c’est blanc bonnet et bonnet blanc malheureusement, et cela ne m’intéresse plus. D’ailleurs, il y a longtemps que je travaille, toujours travailler, toujours payé pareil, ça ne change pas. Peut-être quand la gauche est passée, il y avait eu un peu plus, non je ne peux même pas dire. Mais c’est vrai que la politique n’intéresse plus parce que pour moi c’est tous les guignols qui passent à la télé, c’est tous des comédiens. Cela dit, je dois aller voter, mais je ne sais même pas pour qui voter, alors que je suis d’une famille socialiste, très socialiste, j’avais mon beau-frère qui était au PS, mon père qui est décédé, j’avais 10 ans, c’était aussi un fervent du socialisme. Mon mari aussi a été écoeuré, lui c’était plus communiste, il travaille en imprimerie, il s’occupait beaucoup, il faisait délégué syndical. Il a arrêté. Il y a trop de crédits, ce n’était pas la peine, les gens ne suivent plus après, parce qu’ils ont trop de dettes, donc les grèves et tout ça, y a plus personne qui veut suivre. Il a été longtemps au parti communiste, il y est toujours d’ailleurs, mais plus délégué syndical. Bon, moi la politique, je dis on a mangé notre pain blanc, maintenant on pense tous les deux à la retraite et faire notre petit bonhomme de chemin, ce qui nous restera vivre, mais ne plus se faire de soucis (politiques), de toute manière cela ne changera rien. Quand j’étais jeune j’étais un peu plus virulente, quand on vieillit le changement qu’il y a eu (on le regarde), et il n’y a jamais eu de changement, car on nous donne un côté pour nous le retirer de l’autre. Il y a trop d’injustice.

Ouvrier dans une usine de jouets (menacée de fermeture) :

La politique, maintenant je suis « écoeuré », ça change quoi ? La politique si c’était pour l’égalité oui, mais chacun fait pour lui-même. Même les cheminots, quand ils disent 37 ans 1⁄2 pour tous, qu’il faut être solidaires, que c’est la « communauté de nos intérêts », c’est il y a dix ans (1993) qu’il fallait le dire, et le faire, alors on était seuls, ça n’a pas débrayé pour nous. On savait qu’on était les premiers attaqués et qu’après ils devraient payer aussi. La solidarité ! fallait nous défendre à ce moment, maintenant on va mettre tout le monde dans le même sac. Je ne le dis pas, parce que je suis syndiqué, mais EDF, SNCF, les fonctionnaires, j’ai rien contre, qu’ils défendent leurs intérêts, mais il y a des fois j’ai envie de dire : eh bien qu’on privatise tout ça à fond, ils verront la solidarité ! C’est comme en 95, « tous ensemble », « grève par procuration », « grève par procuration », mais nous on n’a rien obtenu. La division c’est sûr qu’on nous y pousse en haut, mais il faut voir aussi qu’on n’est pas dans la même situation. Sinon c’est hypocrite. La moitié que l’Etat paie, enfin pas vraiment la moitié, c’est forcément sur l’autre moitié que c’est pris, et ce qu’ils gagnent ça se répercute. Et puis de ce côté, nous on a le couteau sous la gorge, c’est même pas la retraite, c’est le lendemain. L’égalité ! Alors faut voir ce que c’est que l’égalité ! Je suis pas pour diviser, mais pour l’unité, qu’on voie ce que c’est, pas de grandes phrases. Il disent que le pays est riche pour financer leurs retraites, c’est vrai. Mais c’est pas pour nous, il faut quand même voir, c’est des mots. Est-ce qu’ils voient où on en est vraiment en France, c’est pas comme il y a vingt ans, la concurrence, les fermetures, les délocalisations. Même si je ne suis pas d’accord avec Sarkozy, c’est vrai qu’on peut pas distribuer à tous si on ne produit pas dans le pays, ça il faut le voir. Même s’il y en a qui s’en mettent dans les poches, le problème reste. Alors pour l’instant la politique, je mets de côté.

Jeune ouvrier :

C’est vrai qu’on a tendance à rejeter la politique en disant un seul mot : « c’est pourri ». La politique c’est rien d’autre qu’une idéologie où les masses se confondent, ça forme des ensembles où par exemple chacun essaie de voir son intérêt et son bien-être. Mais la paix est menacée par tous les intérêts qui se combattent. Les communistes, ça se définissait par « défendre l’ouvrier », défendre la masse défavorisée. Il les défendent peut-être, mais pour moi c’est lointain, ils font trop de politique, c’est-à-dire qu’il arrive qu’ils défendent les ouvriers, mais seulement pour eux, pour leurs idées, ou des choses qui sont pour eux seulement. La vraie politique pour moi, ce serait la justice, l’égalité, si simplement ces deux mots étaient tenus, on aurait franchi un grand pas.

Employée.

C’est vrai que ça serait important la politique pour notre avenir, mais je m’y intéresse pas, parce qu’il n’y a rien qui change plus ou moins. Peut-être que je devrais m’y intéresser pour mes enfants. En vieillissant je m’interroge un peu plus qu’avant. Ce sont plus les hommes qui s’intéressent à la politique, il y a moins de femmes quand même. Je trouve que c’est souvent les milieux comme nous, un milieu bas social, je trouve qu’on s’intéresse moins à la politique. Tandis que mon fils qui a été longtemps à l’école, il va s’intéresser plus facilement à la politique qu’un simple ouvrier. C’est peut-être parce qu’on côtoie plus de gens quand on va l’école, on a plus le temps que quand on travaille, donc c’est un peu ça, on côtoie des personnes différentes, tandis qu’au travail vous côtoyez plus ou moins les mêmes personnes, des personnes qui ne s’intéressent pas à la politique, alors on ne va pas leur parler politique. Tandis que dans les universités, c’est des personnes différentes, des milieux différents, nous on vient à peu près tous du même milieu, si on n’est pas monté au-dessus, pas fait les grandes écoles quoi, on ne peut pas s’intéresser beaucoup à la politique, c’est vrai j’essaie mais ce n’est pas évident. Et mon mari ne s’intéresse pas trop la politique, il faut avoir quelqu’un avec qui communiquer pour la politique, parce que si on ne peut pas donner son avis, ça reste en plan, donc ça n’intéresse pas mon mari, ou alors il faudrait être d’un parti, mais lequel, savoir quel parti ?, c’est comme l’histoire de faire partie d’un syndicat, lequel est le bon comment on peut savoir. Quand quelqu’un me rapporte ses idées, il a ses propres idées, il va me parler et il a déjà choisi son candidat, c’est pour ça qu’il faut parler avec plusieurs personnes différentes. Autour de moi, déjà mon fils à ses idées, et même mon dernier fils il voulait lui donner ses propres idées, alors je lui dis : « non tu ne dois pas lui donner, il faut que ce soit de lui-même qu’il choisisse », c’est un peu ça la politique hein ! J’aimerais m’y intéresser, mais comment faire, pour s’intéresser il faudrait lire beaucoup pour comprendre.

Ouvrier maçon :

La plupart dans la boîte on gagne à peine un peu plus du SMIC. Avant, le patron ne pouvait pas faire ce qu’il voulait, on avait des points d’appui avec les syndicats, maintenant le patronat a repris le dessus partout. La politique, je sais pas bien où ça mène. Il y a trop de partis dans la politique, chacun défend ses droits, chacun est bien assis et ne pense qu’à sa place, pas aux autres, ou alors ils font semblant de défendre ceux qui ont la même opinion. Il devrait y avoir moins de partis ça irait mieux pour tout le monde. Il y a les riches et les pauvres, là c’est des catégories qui existent, même s’il y en a qui pensent que ça n’existe pas, c’est sur ces questions qu’il faudrait défendre des choses. Je crois pas qu’il faut se buter sur un parti. Mais les gens qui font de la politique le font pour se faire valoir, pour se faire intégrer dans la société avec les enfants. Je connais un militant un jeune, sans examen, il est secrétaire de mairie. Dans la commune il y a des inimitiés à cause de cartes syndicales, des choses comme ça c’est aussi cela qui me dérange la politique, il y a des gens qui ne sont pas sincères et font de la politique juste pour leur bien.

Ouvrière.

Je m’intéresse un petit peu à la politique, dans les périodes d’élection, aussi un peu en dehors, j’écoute quand même, c’est important de savoir. Pour les enfants, j’essaie de juger ce que j’entends par rapport à ce qui peut leur arriver plus tard. Et puis, il faut quand même savoir comment on est géré, si on est bien géré ou pas, la politique c’est aussi l’argent, ce qu’on fait de l’argent, ce qu’on touche, l’argent parce qu’on bosse et on doit savoir pourquoi on bosse, qui nous dirige et pourquoi, où ça va, voilà quoi. Quand j’étais petite, je ne m’intéressais pas à la politique, j’allais avec ma mère dans les manifestations, mais bon j’étais jeune. C’était un autre monde, j’entrais dans un autre monde qui n’était pas forcément du mien. Et puis avec la vie du travail, avec les enfants je m’y intéresse un peu plus, mais je ne suis pas fana non plus de la politique, mais c’est important quand même. La gestion du pays et à tous les niveaux, l’argent, ce qu’on en fait, c’est quand même eux qui nous dirigent quoi, nous on dirige notre vie, mais indirectement, ils en font partie de ce qu’est cette vie. Quelque part aussi ça serait l’anarchie si on n’avait pas quelqu’un pour orienter, diriger. C’est comme nos enfants, s’ils ne nous avaient pas au- dessus, si on n’avait pas non plus quelqu’un au-dessus, ce ne serait pas forcément bien. On doit être au courant je pense, savoir quand même qui s’occupe de telles choses. Quand on te donne une loi, pourquoi on va faire ça comme ça et pas autrement, c’est quand même eux, même si c’est toi qui vote pour eux, C’est eux qui dirigent, tu dois quand même savoir ce qu’ils font et pourquoi, c’est dans ce sens que je m’y intéresse à la politique. Mais faire de la politique pour moi, non cela ne m’intéresse pas. Celui qui dirige les autres, même s’il a besoin des voix et des gens, c’est lui qui est à la base de pas mal de choses. Si ça se passe bien, je n’ai pas besoin moi de faire de la politique, on a tous besoin d’avoir quelqu’un pour diriger, que ce soit comme un patron ou un chef, mais à côté de ça diriger c’est quand même assez lourd, parce que si ça va bien tant mieux, si ça ne va pas (le dirigeant) il se prend tout. La politique c’est pareil, tu as une manifestation, les gens ne sont pas contents donc, pour être confronté à ça, cela ne m’intéresse pas vraiment.

Enseignante

Je suis ce qu’on appelle dépolitisée, il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas dans la situation actuelle, et je crains de suivre une mauvaise direction. Pourtant je défends des principes, l’égalité, les droits sociaux, le bien public. Mais rien dans ce qui est proposé ne correspond. C’est toujours pour condamner, être contre tout, jamais pour dire vers quoi on pourrait se diriger. Dans les Universités, ceux qui bloquent, souvent avec violences, des petits groupes qui vous agressent, je ne pense pas que ça vise à améliorer les choses. Je ressens un malaise en voyant des étudiants et enseignants, qui se disent à gauche, accaparer la parole, empêcher les autres de parler. Si on les critique, on est violemment agressé, on reste passif, parce qu’on a « peur », mais ça accumule de la rancœur. Et finalement parmi ceux que l’on empêche de parler, que l’on méprise, il y en a qui voteront pour la droite, ou même l’extrême droite. Ceux qui parlent haut font comme s’ils étaient nécessairement dans le vrai, qu’ils défendaient vraiment le bien général. Se contenter d’être contre un parti, contre une personne, ça ne veut pas dire qu’on défend le bien du peuple, qu’on représente la grande majorité. Cela va à l’encontre de la réunion de tous les gens honnêtes pour vraiment défendre le bien public, les droits sociaux. Et puis ça rappelle d’autres périodes de l’histoire, le fascisme, où là aussi on intimidait les gens.

La politique : éléments d’enquête

1 novembre 2007

La politique est conçue de façon différente, selon qu’on s’intéresse à sa définition (ce que devrait être la politique), ou à ce qu’elle est effectivement dans la réalité d’aujourd’hui. La politique, dans sa définition, devrait selon les personnes interrogées, concerner les affaires générales du pays (non les affaires locales ou liées à des intérêts particuliers). Le champ de la politique est presque toujours centré sur son propre pays, en y incluant les relations qu’il peut entretenir avec d’autres pays et le reste du monde. Les domaines d’application de la politique concernent en priorité l’activité économique et sociale d’ensemble.

Le mot de politique est souvent référé à « idées », « orientations », avec la notion d’intentionnalité, de volonté, visant des objectifs, servant à réaliser des actions pratiques (idée de « fil conducteur des actes à entreprendre »). La politique est aussi vue comme affrontement entre différentes idées, orientations, concernant une même réalité sociale. Ces idées, ces orientations doivent être mises en pratique, ce serait là l’objet de la politique au sens plein, il faut donc des moyens, les principaux seraient les lois, les règlements, les mesures, les outils publics. On évoque moins l’imposition de rapports de force, de domination.

Les organisations politiques sont posées comme agissant pour faire adopter telle ou telle mesure, ou le plus souvent pour faire élire leurs cadres, et trouver les moyens de convaincre. Le rôle politique des citoyens est en général limité au vote, à l’élection, comme moyen de choisir, plus que comme détermination des orientations souhaitables. L’expression propre des idées, des opinions du peuple, joue un rôle subordonné. Le fait que divers systèmes puissent être exposés publiquement est cependant perçu comme étant un outil pour pouvoir s’orienter, comparer, et par conséquent, pouvoir fonder des choix.

Les principaux agents de mise en oeuvre de la politique qui sont mentionnés sont le Président de la République, le gouvernement, les organes dirigeants du pays. Les citoyens, la population, ne sont pas crédités d’une action indépendante. Les regroupements politiques (partis) sont perçus surtout à travers le débat d’idées qui les oppose sur les choix à faire pour le pays. Mais le combat entre hommes politiques, entre partis, est aussi perçu comme affrontement stérile, sans objectif général, de lutte pour la lutte, ou pour des intérêts particuliers. On impute à la plupart des politiques de ne pas mettre en avant le problème d’un pays, l’essentiel étant pour eux de se livrer bataille, sans se soucier de ce qui est bon pour ceux qui votent.

La politique est ainsi considérée sous deux aspects. D’une part, elle devrait idéalement concerner les affaires générales du pays, les grandes questions économiques et sociales, les enjeux décisifs pour toute la population. D’autre part, on estime que, dans la réalité, elle consiste surtout en querelles entre hommes politiques et partis, ou avec le gouvernement. Il existe un hiatus entre l’ampleur perçue du domaine politique général, et l’étroitesse des contenus qui sont proposés, limités aux préoccupations des hommes politiques, des partis, qui ne s’intéresseraient qu’à leurs propres intérêts. Ce hiatus est jugé préoccupant et facteur principal de la « destruction de la politique ». Cette destruction ne serait pas un effet de « l’apolitisme » des citoyens, mais la cause d’une désillusion, d’une désaffection à l’égard de ses contenus effectifs actuels. Une opinion largement représentée pose que les idées, les orientations, quand il y en a encore, deviennent un simple « discours », une « belle parole », du « baratinage », du « bavardage pour ne rien dire ». Cela suscite chez certains l’espoir de voir prédominer une conception unitaire, « apolitique » de la politique, contre les affrontements stériles d’hommes et de partis, les changements continuels de leurs idées, l’instabilité nuisible au bien commun. Toutefois dans l’ensemble, la politique, en tant que concernant les affaires générales du pays, n’est pas rejetée dans son principe. Ce qui est rejeté, ce sont les visions de la politique comme étant au service d’intérêts particuliers.

Témoignage : Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ?

Ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, l’égalité

Je suis ouvrier dans la métallurgie, j’ai été militant, j’avais beaucoup d’espoir de changement de la vie dans les entreprises et dans la société, mais maintenant c’est très dur, les gens sont devenus moins combatifs, ils s’étaient cru embourgeoisés, et cela été le tournant de l’histoire sociale. Et puis plouf, on s’aperçoit que c’était un mirage, mais c’est trop tard, on est au bout du rouleau. Il y en a qui espèrent encore pouvoir s’en tirer tout seuls, ou alors il n’y a plus du tout d’espoir. On a eu de plus en plus de mal à entraîner les gens dans des luttes, et plus question de vues dures quand on est dans le privé. Et puis il y a eu beaucoup de luttes qui n’ont rien apporté, ou ce qui a été apporté a été tout de suite repris dans les années qui ont suivi. Il n’y a pas eu assez d’opposition entre ce qu’on nous a repris et ce qui avait été donné. Et puis pour beaucoup de gens, la politique ça fait peur, je ne sais pas pourquoi. Mais c’est entretenu par ceux qui la font. On a peur de se mouiller, cela va déjà si mal, et on ne croit pas que ça va apporter quelque chose. La gauche, les programmes n’ont jamais été appliqués, la raison c’était qu’on ne pouvait rien faire contre l’économie, la seule chose qui aurait changé, ç’aurait été de s’emparer du capital.

Mais au fond ce qu’on voudrait tous, c’est aller vers une société plus juste, ça ressemble à une phrase toute faite, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Au fond rien n’a changé, il y a toujours les ouvriers, c’est ce qu’on est les prolétaires, et de l’autre côté, les capitalistes. On voudrait une société où il n’y a plus de gens qui ont faim et soient privés de travail, on a encore l’espoir de créer une société où tout cela soit fini. Il faudrait la démocratie, mais surtout si ça veut dire l’égalité.

Il n’y a jamais eu de changement, en politique c’est tous des guignols

Je travaille pour faire l’entretien dans un établissement (public). Je ne suis pas quelqu’un de fervent de la politique. Disons sincèrement je me dis que c’est blanc bonnet et bonnet blanc malheureusement, et cela ne m’intéresse plus. D’ailleurs, il y a longtemps que je travaille, toujours travailler, toujours payé pareil, ça ne change pas. Peut-être quand la gauche est passée, il y avait eu un peu plus, non je ne peux même pas dire. Mais c’est vrai que la politique n’intéresse plus parce que pour moi c’est tous les guignols qui passent à la télé, c’est tous des comédiens.

Cela dit, je dois aller voter, mais je ne sais même pas pour qui voter, alors que je suis d’une famille socialiste, très socialiste, j’avais mon beau-frère qui était au PS, mon père qui est décédé, j’avais 10 ans, c’était aussi un fervent du socialisme. Mon mari aussi a été écoeuré, lui c’était plus communiste, il travaille en imprimerie, il s’occupait beaucoup, il faisait délégué syndical. Il a arrêté. Il y a trop de crédits, ce n’était pas la peine, les gens ne suivent plus après, parce qu’ils ont trop de dettes, donc les grèves et tout ça, y a plus personne qui veut suivre. Il a été longtemps au parti communiste, il y est toujours d’ailleurs, mais plus délégué syndical.

Bon, moi la politique, je dis on a mangé notre pain blanc, maintenant on pense tous les deux à la retraite et faire notre petit bonhomme de chemin, ce qui nous restera vivre, mais ne plus se faire de soucis (politiques), de toute manière cela ne changera rien. Quand j’étais jeune j’étais un peu plus virulente, quand on vieillit le changement qu’il y a eu (on le regarde), et il n’y a jamais eu de changement, car on nous donne un côté pour nous le retirer de l’autre. Il y a trop d’injustice.

La politique si c’était pour l’égalité, oui, mais chacun fait pour soi-même

Ouvrier dans une usine de jouets (menacée de fermeture) : La politique, maintenant je suis « écoeuré », ça change quoi ? La politique si c’était pour l’égalité oui, mais chacun fait pour lui-même. Même les cheminots, quand ils disent 37 ans ½ pour tous, qu’il faut être solidaires, que c’est la « communauté de nos intérêts », c’est il y a dix ans (1993) qu’il fallait le dire, et le faire, alors on était seuls, ça n’a pas débrayé pour nous. On savait qu’on était les premiers attaqués et qu’après ils devraient payer aussi. La solidarité ! fallait nous défendre à ce moment, maintenant on va mettre tout le monde dans le même sac.

Je ne le dis pas, parce que je suis syndiqué, mais EDF, SNCF, les fonctionnaires, j’ai rien contre, qu’ils défendent leurs intérêts, mais il y a des fois j’ai envie de dire : eh bien qu’on privatise tout ça à fond, ils verront la solidarité ! C’est comme en 95, « tous ensemble », « grève par procuration », « grève par procuration », mais nous on n’a rien obtenu. La division c’est sûr qu’on nous y pousse en haut, mais il faut voir aussi qu’on n’est pas dans la même situation. Sinon c’est hypocrite. La moitié que l’Etat paie, enfin pas vraiment la moitié, c’est forcément sur l’autre moitié que c’est pris, et ce qu’ils gagnent ça se répercute. Et puis de ce côté, nous on a le couteau sous la gorge, c’est même pas la retraite, c’est le lendemain. L’égalité ! Alors faut voir ce que c’est que l’égalité ! Je suis pas pour diviser, mais pour l’unité, qu’on voie ce que c’est, pas de grandes phrases. Il disent que le pays est riche pour financer leurs retraites, c’est vrai. Mais c’est pas pour nous, il faut quand même voir, c’est des mots. Est-ce qu’ils voient où on en est vraiment en France, c’est pas comme il y a vingt ans, la concurrence, les fermetures, les délocalisations. Même si je ne suis pas d’accord avec Sarkozy, c’est vrai qu’on peut pas distribuer à tous si on ne produit pas dans le pays, ça il faut le voir. Même s’il y en a qui s’en mettent dans les poches, le problème reste. Alors pour l’instant la politique, je mets de côté.

La paix est menacée par tous ces intérêts qui se combattent

Jeune ouvrier : C’est vrai qu’on a tendance à rejeter la politique en disant un seul mot : « c’est pourri ». La politique c’est rien d’autre qu’une idéologie où les masses se confondent, ça forme des ensembles où par exemple chacun essaie de voir son intérêt et son bien-être. Mais la paix est menacée par tous les intérêts qui se combattent. Les communistes, ça se définissait par « défendre l’ouvrier », défendre la masse défavorisée. Il les défendent peut-être, mais pour moi c’est lointain, ils font trop de politique, c’est-à-dire qu’il arrive qu’ils défendent les ouvriers, mais seulement pour eux, pour leurs idées, ou des choses qui sont pour eux seulement. La vraie politique pour moi, ce serait la justice, l’égalité, si simplement ces deux mots étaient tenus, on aurait franchi un grand pas.

La politique, c’est pas pour le bas niveau social

Il faudrait lire beaucoup pour comprendre. Employée. C’est vrai que ça serait important la politique pour notre avenir, mais je m’y intéresse pas, parce qu’il n’y a rien qui change plus ou moins. Peut-être que je devrais m’y intéresser pour mes enfants. En vieillissant je m’interroge un peu plus qu’avant. Ce sont plus les hommes qui s’intéressent à la politique, il y a moins de femmes quand même. Je trouve que c’est souvent les milieux comme nous, un milieu bas social, je trouve qu’on s’intéresse moins à la politique. Tandis que mon fils qui a été longtemps à l’école, il va s’intéresser plus facilement à la politique qu’un simple ouvrier. C’est peut-être parce qu’on côtoie plus de gens quand on va l’école, on a plus le temps que quand on travaille, donc c’est un peu ça, on côtoie des personnes différentes, tandis qu’au travail vous côtoyez plus ou moins les mêmes personnes, des personnes qui ne s’intéressent pas à la politique, alors on ne va pas leur parler politique. Tandis que dans les universités, c’est des personnes différentes, des milieux différents, nous on vient à peu près tous du même milieu, si on n’est pas monté au-dessus, pas fait les grandes écoles quoi, on ne peut pas s’intéresser beaucoup à la politique, c’est vrai j’essaie mais ce n’est pas évident.

Et mon mari ne s’intéresse pas trop la politique, il faut avoir quelqu’un avec qui communiquer pour la politique, parce que si on ne peut pas donner son avis, ça reste en plan, donc ça n’intéresse pas mon mari, ou alors il faudrait être d’un parti, mais lequel, savoir quel parti ?, c’est comme l’histoire de faire partie d’un syndicat, lequel est le bon comment on peut savoir.

Quand quelqu’un me rapporte ses idées, il a ses propres idées, il va me parler et il a déjà choisi son candidat, c’est pour ça qu’il faut parler avec plusieurs personnes différentes. Autour de moi, déjà mon fils à ses idées, et même mon dernier fils il voulait lui donner ses propres idées, alors je lui dis : « non tu ne dois pas lui donner, il faut que ce soit de lui-même qu’il choisisse », c’est un peu ça la politique hein ! J’aimerais m’y intéresser, mais comment faire, pour s’intéresser il faudrait lire beaucoup pour comprendre.

La politique, je ne sais pas où ça mène, chacun défend ses droits et ne pense pas aux autres

Ouvrier maçon : La plupart dans la boîte on gagne à peine un peu plus du SMIC. Avant, le patron ne pouvait pas faire ce qu’il voulait, on avait des points d’appui avec les syndicats, maintenant le patronat a repris le dessus partout. La politique, je sais pas bien où ça mène. Il y a trop de partis dans la politique, chacun défend ses droits, chacun est bien assis et ne pense qu’à sa place, pas aux autres, ou alors ils font semblant de défendre ceux qui ont la même opinion. Il devrait y avoir moins de partis ça irait mieux pour tout le monde. Il y a les riches et les pauvres, là c’est des catégories qui existent, même s’il y en a qui pensent que ça n’existe pas, c’est sur ces questions qu’il faudrait défendre des choses. Je crois pas qu’il faut se buter sur un parti. Mais les gens qui font de la politique le font pour se faire valoir, pour se faire intégrer dans la société avec les enfants. Je connais un militant un jeune, sans examen, il est secrétaire de mairie. Dans la commune il y a des inimitiés à cause de cartes syndicales, des choses comme ça c’est aussi cela qui me dérange la politique, il y a des gens qui ne sont pas sincères et font de la politique juste pour leur bien.

On a besoin d’orientations, de direction, mais ceux qui dirigent, tu dois savoir ce qu’ils font

Ouvrière. Je m’intéresse un petit peu à la politique, dans les périodes d’élection, aussi un peu en dehors, j’écoute quand même, c’est important de savoir. Pour les enfants, j’essaie de juger ce que j’entends par rapport à ce qui peut leur arriver plus tard. Et puis, il faut quand même savoir comment on est géré, si on est bien géré ou pas, la politique c’est aussi l’argent, ce qu’on fait de l’argent, ce qu’on touche, l’argent parce qu’on bosse et on doit savoir pourquoi on bosse, qui nous dirige et pourquoi, où ça va, voilà quoi. Quand j’étais petite, je ne m’intéressais pas à la politique, j’allais avec ma mère dans les manifestations, mais bon j’étais jeune. C’était un autre monde, j’entrais dans un autre monde qui n’était pas forcément du mien. Et puis avec la vie du travail, avec les enfants je m’y intéresse un peu plus, mais je ne suis pas fana non plus de la politique, mais c’est important quand même.

La gestion du pays et à tous les niveaux, l’argent, ce qu’on en fait, c’est quand même eux qui nous dirigent quoi, nous on dirige notre vie, mais indirectement, ils en font partie de ce qu’est cette vie. Quelque part aussi ça serait l’anarchie si on n’avait pas quelqu’un pour orienter, diriger. C’est comme nos enfants, s’ils ne nous avaient pas au- dessus, si on n’avait pas non plus quelqu’un au-dessus, ce ne serait pas forcément bien.

On doit être au courant je pense, savoir quand même qui s’occupe de telles choses. Quand on te donne une loi, pourquoi on va faire ça comme ça et pas autrement, c’est quand même eux, même si c’est toi qui vote pour eux, C’est eux qui dirigent, tu dois quand même savoir ce qu’ils font et pourquoi, c’est dans ce sens que je m’y intéresse à la politique. Mais faire de la politique pour moi, non cela ne m’intéresse pas. Celui qui dirige les autres, même s’il a besoin des voix et des gens, c’est lui qui est à la base de pas mal de choses. Si ça se passe bien, je n’ai pas besoin moi de faire de la politique, on a tous besoin d’avoir quelqu’un pour diriger, que ce soit comme un patron ou un chef, mais à côté de ça diriger c’est quand même assez lourd, parce que si ça va bien tant mieux, si ça ne va pas (le dirigeant) il se prend tout. La politique c’est pareil, tu as une manifestation, les gens ne sont pas contents donc, pour être confronté à ça, cela ne m’intéresse pas vraiment.

Contre la politique qui défend des intérêts particuliers

Enseignante. Je suis ce qu’on appelle dépolitisée, il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas dans la situation actuelle, et je crains de suivre une mauvaise direction. Pourtant je défends des principes, l’égalité, les droits sociaux, le bien public. Mais rien dans ce qui est proposé ne correspond. C’est toujours pour condamner, être contre tout, jamais pour dire vers quoi on pourrait se diriger. Dans les Universités, ceux qui bloquent, souvent avec violences, des petits groupes qui vous agressent, je ne pense pas que ça vise à améliorer les choses. Je ressens un malaise en voyant des étudiants et enseignants, qui se disent à gauche, accaparer la parole, empêcher les autres de parler. Si on les critique, on est violemment agressé, on reste passif, parce qu’on a « peur », mais ça accumule de la rancœur. Et finalement parmi ceux que l’on empêche de parler, que l’on méprise, il y en a qui voteront pour la droite, ou même l’extrême droite. Ceux qui parlent haut font comme s’ils étaient nécessairement dans le vrai, qu’ils défendaient vraiment le bien général. Se contenter d’être contre un parti, contre une personne, ça ne veut pas dire qu’on défend le bien du peuple, qu’on représente la grande majorité. Cela va à l’encontre de la réunion de tous les gens honnêtes pour vraiment défendre le bien public, les droits sociaux. Et puis ça rappelle d’autres périodes de l’histoire, le fascisme, où là aussi on intimidait les gens.

Histoire du Parti communiste bolchevik – 1895-1900 : une nouvelle étape

1 novembre 2007

Dans le précédent numéro de Germinal, on a retracé les toutes premières ébauches de la formation d’une organisation communiste en Russie, de 1880 à 1895. Dans ce numéro, seront présentées les cinq années suivantes, qui aboutissent à la constitution, encore formelle, d’un parti pour toute la Russie. En rappelant les étapes de cette formation encore embryonnaire, on a voulu insister sur le fait que la création d’un parti indépendant pour les classes populaires ne résulte pas d’un simple décret, qu’il se constitue dans la durée, au travers de luttes théoriques et pratiques, par un processus difficile d’avancées et de reculs, et que ce processus peut être mené à son terme si l’on ne « perd jamais le fil », celui des intérêts des classes populaires comme celui de la théorie marxiste qui dresse des perspectives pour leur lutte historique.

A partir de 1894 plusieurs unions ouvrières s’étaient constituées dans plusieurs régions de Russie. Sous l’impulsion de Lénine, dirigeant reconnu des marxistes de Petersbourg, les cercles marxistes de cette agglomération se regroupent aussi en une seule organisation « l’Union de lutte pour la Libération de la classe ouvrière ». Cette union devait jouer un rôle essentiel dans la création d’un parti ouvrier révolutionnaire, elle constituait, selon Lénine « le premier embryon sérieux d’un parti révolutionnaire s’appuyant sur le mouvement ouvrier ». Sa tâche principale fut de lier plus étroitement les orientations du marxisme au mouvement de masse et d’assumer la direction politique de ce mouvement. De la propagande marxiste auprès d’un petit nombre d’ouvriers avancés, on passait à un travail d’agitation politique large.

L’industrie avait connu en Russie une période d’essor, le nombre des ouvriers augmentait, un fort mouvement gréviste s’était développé durant ces années, confirmant l’idée, rejetée par les Populistes, que la classe ouvrière devait jouer un rôle d’avant-garde dans le mouvement révolutionnaire. C’est pourquoi l’éducation politique des ouvriers constituait un objectif central pour « l’Union pour la libération de la classe ouvrière », celle-ci travaillant à rattacher les revendications d’ordre économique à la lutte politique contre le tsarisme, elle dirigea de grandes grèves de masse. Ainsi, commençait à se réaliser en Russie la fusion du socialisme avec le mouvement ouvrier.

En raison de son activité au sein de cette organisation, Lénine et ses compagnons furent arrêtés par la police tsariste. De nouveaux dirigeants se mirent à la tête de l’Union de lutte. Ils se donnaient le nom de « jeunes » et qualifiaient Lénine et ses compagnons de « vieux », défendant une ligne contraire aux premières orientations. Ils voulaient que les ouvriers se limitent à la lutte « économique » contre les patrons, réservant le combat politique à la bourgeoisie libérale. On donna à ce courant le nom « d’économistes », celui-ci joua un rôle de frein dans le développement de la lutte révolutionnaire.

Lutte contre le « populisme » et le « marxisme légal »

Les courants populistes qui ne voulaient pas reconnaître que le rôle principal dans la révolution revenait à la classe ouvrière, avaient été combattus par les premiers marxistes russes (Plekhanov notamment), mais ce courant influençait encore la jeunesse révolutionnaire. Les populistes s’efforçaient par tous les moyens d’empêcher le travail des marxistes, cherchant à les déconsidérer, en altérant à dessein leurs conceptions. Pour permettre la constitution d’un véritable parti révolutionnaire, ces courants devaient être combattus au plan des idées. Cette tâche fut menée à bien par Lénine, dans une brochure Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les sociaux-démocrates. Il y établissait que les populistes étaient de « faux amis » du peuple, qui avaient abandonné la lutte contre le gouvernement tsariste et soutenaient à la campagne les koulaks (paysannerie s’orientant vers le capitalisme, exploiteurs des paysans pauvres). Dans sa brochure, Lénine posait la nécessité d’une alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, mais aussi la nécessité de l’organisation en un seul parti des cercles dispersés. Il établissait clairement que seuls les marxistes visaient à supprimer l’oppression des capitalistes et des grands propriétaires fonciers. Dans d’autres ouvrages rédigés à cette époque, il critiquait la tactique de la terreur individuelle du groupe de la Narodnaiä Volia (Parole du peuple), qui nuisait à la lutte de classes populaires. Conduit de façon persévérante, sur une dizaine d’années, ce combat aboutit à la déroute idéologique du populisme.

Comme cela arrive toujours dans l’histoire, face à la montée des mouvements sociaux, de nombreux intellectuels se déclaraient alors « compagnons de route » du mouvement en cours. Quand le marxisme se développa largement en Russie, certains voulurent aussi s’affubler de l’habit marxiste. Sous le drapeau du marxisme, ils luttaient à leur façon contre le populisme, mais dans le but d’adapter le mouvement ouvrier aux intérêts de la société bourgeoise, rejetant ainsi la possibilité pour la classe prolétarienne de diriger le processus révolutionnaire. Ils estimaient qu’on devait d’abord se mettre « à l’école du capitalisme ». Des ententes provisoires furent cependant conclues avec ces « marxistes légaux » dans la lutte contre le populisme.

Première tentative de création d’un parti et nécessité de surmonter « l’économisme »

Dans ce contexte, plusieurs unions locales travaillaient à se grouper en un parti à l’échelle de la Russie (le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie – POSDR). En 1898, le premier Congrès ne réunit que neuf délégués, Lénine était alors déporté en Sibérie et ne put y assister. Un Manifeste fut lancé, il ne parlait pas de la nécessité de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, du rôle dirigeant qu’il devait jouer, ni de l’alliance avec les paysans. Ce « parti » n’avait pas de statuts, pas de programme, ni de ligne commune, toutefois l’acte formel de sa création joua un grand rôle dans l’idée d’une unification nécessaire.

Dans les organisations locales cependant, la confusion idéologique grandissait, favorisant un renforcement du courant opportuniste des « économistes ». Il fallut plusieurs années de travail intense, et le rôle joué par le journal l’Iskra (l’Etincelle), pour vaincre ces courants, pour grouper et lier entre elles les organisations marxistes disséminées. Déporté en Sibérie, Lénine y poursuivait son activité révolutionnaire. Son travail d’analyse théorique des rapports économiques et de l’évolution des forces de classes en Russie (le Développement du capitalisme en Russie) fut d’un grand secours pour l’accomplissement de cette tâche. Il acheva la déroute idéologique des populistes. Sur cette base, les tâches des révolutionnaires en Russie pouvaient être clairement définies, et les conceptions erronées des « économistes » combattues. Les « économistes » prétendaient en effet que les ouvriers ne devaient mener que la lutte économique, et devaient constituer une force d’appoint pour la lutte politique la bourgeoisie libérale. En conséquence, ils s’opposaient à la constitution d’un parti indépendant de la classe ouvrière. En relation avec des courants opportunistes similaires dans plusieurs pays d’Europe (les « bernsteiniens »), leur influence était puissante.

Ce fut avec la création de l’Iskra, que la lutte contre « l’économisme » et pour la création d’un parti prolétarien indépendant fut menée à bien. La publication d’un journal illégal pour toute la Russie se présentait alors comme une tâche essentielle. En 1900, une relation fut établie à l’étranger pour l’édition du journal, avec le groupe « Libération du travail » (Plékhanov, Véra Zassoulitch, Axelrod). La publication des premiers numéros de l’Iskra (1900-1901) marqua la transition à une nouvelle période : la formation effective avec les groupes et cercles dispersés d’un Parti ouvrier unique de Russie.

Pour connaître la suite, se reporter à l’Histoire du Parti Communiste Bolchevik de l’U.R.S.S.

Les mots et l’histoire « Mondialisation » et remise au premier plan des rivalités impérialistes

1 novembre 2007

Pour comprendre la situation historique dans laquelle on se trouve, certaines notions aident à se repérer. D’autres au contraire contribuent à masquer les données de la réalité, c’est le cas d’un mot mis en avant depuis plusieurs années, celui de « mondialisation », puis celui « d’altermondialisation », mots qui ont refoulé à l’arrière plan des notions qui donnaient à voir quelles sont les contradictions principales du monde : contradictions de classes, contradictions entre puissances.


« Mondialisation » ou logique antagonique du capitalisme dans sa phase impérialiste

Ce n’est que depuis la fin de l’Union Soviétique que les mots mondialisation, anti-mondialisation, puis alter mondialisation, se sont largement répandus. Ils ont servi à refouler une catégorie d’analyse couramment utilisée avant la première guerre mondiale, celle d’impérialisme, qui on le verra, permettait de mieux comprendre les enjeux et conflits en oeuvre dans le monde capitaliste..

Avant la fin de l’Union Soviétique, on parlait surtout de l’existence de « deux camps », définis en termes d’opposition entre régimes sociaux : le camp capitaliste, le camp socialiste ou communiste. Les enjeux pour les peuples étaient relativement clairs. Ces deux régimes, chacun de leur côté, se présentaient comme relativement unifiés au regard de leur logique de base : loi de l’échange marchand et du profit pour l’un, principe de la satisfaction des besoins humains pour l’autre.

Avec l’affaiblissement du camp socialiste puis sa défaite, on se plut à dire, dans le camp adverse, que du côté communiste l’unité n’avait été que fictive. C’était vrai dans une certaine mesure, mais cela permettait de dissimuler l’évolution du pôle capitaliste, devenu seul à imposer sa loi. On faisait mine de considérer que de ce côté il n’y avait pas de division, de rivalités. Pourtant, dans cette grande lutte de classe historique, qui comme toute lutte de classes se déroule à l’échelon des siècles, la défaite à un moment donné du socialisme au plan mondial, ne pouvait que raviver les contradictions au sein du camp capitaliste.

L’unification relative du capitalisme dépendait en effet, pour partie, de son opposition au camp socialiste. Maintenant qu’il n’y a plus qu’un seul camp, qu’un seul monde, les différentes puissances capitalistes n’ont plus besoin d’affirmer une unité de façade (puisque celle-ci reposait sur la nécessité de vaincre leur adversaire commun : le socialisme). Comme c’était le cas avant la révolution de 1917, on en est revenu à la logique capitaliste « ordinaire ». Celle-ci repose toujours sur la concurrence, la rivalité. Quelques spécialistes bourgeois le reconnaissent d’ailleurs. Certains soulignent que depuis la révolution soviétique, le processus de « globalisation de l’économie, né à la fin du XIXe siècle », avait été détruit. Mais que, maintenant que le régime socialiste a disparu, « des conflits internationaux majeurs » risquent de réapparaître, « fractionnant en divers blocs » l’univers capitaliste. Ce qu’on appelle mondialisation n’est ainsi rien d’autre que la marche ordinaire du capitalisme lorsqu’il se croit délivré de l’hypothèque socialiste.

A l’échelon de l’histoire, la marche du capitalisme est une succession de crises, de conflits entre puissances, de guerres. Avant la révolution soviétique, dans la mesure où il n’existait qu’un monde, celui du capitalisme, il n’y avait qu’un unique marché mondial. Sur cet unique marché mondial, la lutte ne se déroulait qu’entre capitalistes et entre puissances impérialistes. C’est de nouveau vrai aujourd’hui, mais à une échelle beaucoup plus grande. La lutte pour conquérir des positions sur cet unique marché ne signifie pas unité, les règles du marché capitaliste portent sans cesse aux conflits, aux guerres. Les contradictions entre capitaux et puissances sont aujourd’hui décuplées. De sorte que le mot de « mondialisation », qui semble poser qu’une unité s’instaure entre les diverses puissances du monde, ne reflète pas correctement la réalité.

Pour schématiser l’évolution historique de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, on peut distinguer les phases suivantes :

– Avant la première guerre mondiale et la révolution soviétique, il n’y avait, comme aujourd’hui, qu’un seul monde, celui du capitalisme impérialiste avec des puissances en rivalité. Les contradictions à l’œuvre au sein de ce monde ont abouti à la première guerre mondiale, mais aussi à la révolution soviétique.

– Avec la révolution soviétique, il n’y a plus un seul monde, mais deux : le monde capitaliste et le monde socialiste, ceci pendant plus de soixante-dix années. Ces deux mondes ne reposent pas sur les mêmes bases économiques. Il y a tendance à l’unification des deux côtés et le maintien de chaque « monde » suppose la nécessité de lutter contre le principe qui régit le monde adverse. Dans le cours de cette lutte, le camp capitaliste est parvenu à l’emporter pour un temps. Dans la durée historique cela ne signifie ni qu’il a triomphé à jamais, ni qu’il soit « le meilleur ».

– Depuis la fin de l’Union soviétique, il n’y a de nouveau qu’un seul monde capitaliste impérialiste. La logique de ce monde conduit de nouveau à la lutte entre puissances rivales. On peut cependant rappeler que cette rivalité avait conduit à la première guerre mondiale, ébranlant la légitimité historique du capitalisme. Ce combat, en relation avec la lutte de classes, avait aussi produit les conditions d’une révolution « qui ébranla le monde », la révolution soviétique, et à l’édification du socialisme. Ce mouvement fut encore amplifié après la Seconde Guerre mondiale. On pourrait croire que depuis la victoire du capitalisme la lutte contre le communisme a cessé. Il n’en est rien. Il n’est qu’à voir les procès en criminalisation qui sont faits à l’expérience socialiste, pour comprendre que les idéologues capitalistes redoutent toujours, à juste titre, que puissent se reconstituer des perspectives historiques d’émancipation pour les classes populaires. Et ceci d’autant plus que le régime capitaliste entre de nouveau dans une phase de crise générale, crise aggravée avec l’entrée en lice de nouvelles puissances mondiales.

Plus d’un siècle de lutte de classes et d’affrontements entre puissances capitalistes

Le processus d’extension du capitalisme à l’échelle mondiale, on l’a dit, n’est pas un phénomène nouveau. Déjà en 1850, des économistes libéraux évoquaient ce processus irrépressible de « l’échange universel » qui s’étendait à toute la terre, contre les « barrières artificielles des frontières, des nations ». On parlait déjà aussi des rivalités que ce processus induisait, et notamment de la lutte pour la « préférence des marchés ».

En France du côté des courants socialistes, sans même avoir encore le secours de Marx, on s’opposait à cette logique, en montrant que la concurrence « élevée à l’échelon universel », ne pouvait résoudre ce qu’elle ne parvenait pas à résoudre à l’échelon d’une nation. On mettait déjà en garde contre ce « pouvoir du marché », qui était devenu « le véritable souverain », et qui menaçait de conduire à des catastrophes. La catastrophe prévisible n’était pas imputée à une puissance particulière (comme aujourd’hui les Etats-Unis), mais au fondement même du régime marchand capitaliste, et à son anarchie. La nécessité de travailler à établir un nouveau régime social, régi par d’autres rapports économiques, était affirmée. Cela se nommait le socialisme ou le communisme, et non « l’alter mondialisme ». Ce socialisme ne se définissait pas comme un voeu pieux, un souhait, mais comme seul mode de résolution effective des contradictions du capitalisme par la transformation de la base économique de la société..

Tout au long du XIXe siècle, les socialistes et communistes d’alors mettaient ainsi à nu les contradictions du régime capitaliste. Marx par son travail théorique permit de révéler pourquoi le capitalisme ne pouvait surmonter les contradictions qui le minaient. Cela eut une grande implication pour comprendre la seule manière de les résoudre. Faute de la transformation de la base économique du régime, l’évolution impérialiste du capitalisme à la fin du XIXe siècle, devait conduire à l’exacerbation de ses contradictions, rendant plus nécessaire que jamais la transformation de la base la société. Les socialistes et communistes d’alors en étaient pleinement conscients.

L’existence de l’Union soviétique, puis l’édification du socialisme sur une grande partie du monde, ne fit pas disparaître les rivalités entre capitaux et puissances du côté capitaliste. Elle en restreignit seulement le champ mondial d’application et les contraignit à une certaine retenue dans leurs affrontements, au moins pour un temps. L’existence du socialisme limita aussi la liberté de manoeuvre des différentes classes exploiteuses, qui redoutaient que les forces populaires encouragées par la révolution, ne viennent à remettre en cause la légitimité de leur domination. Empêtrées par leurs propres crises, les classes exploiteuse eurent recours à des tactiques de lutte frontale, mais aussi de contournement du mouvement populaire. Notamment, lors des périodes de crise, en feignant de se mettre sur le terrain du socialisme. (Il ne faut pas oublier que les fascistes ont essayé de se présenter comme socialistes et révolutionnaires, comme le fit le parti nazi – ou Parti National Socialiste – pour tenter de séduire les masses, et aussi pour affaiblir ou d’abattre leurs rivaux capitalistes).

Au cours de la période de l’entre-deux-guerres, ce qu’on appelle aujourd’hui « mondialisation », pouvait être appelé « l’interdépendance » économique entre pays capitalistes (et au sein de la finance internationale). On estimait comme aujourd’hui que la « régulation » de l’ordre mondial par l’économie devait conduire à une dissolution des formations nationales. Cette notion d’interdépendance masquait la réalité des rivalités capitalistes et impérialistes. Il en est de même avec la notion de « mondialisation ».

La situation mondiale de l’entre deux guerres était complexe. Aux rivalités entre puissances capitalistes, s’ajoutait la contradiction entre deux régimes sociaux : capitalisme et socialisme. Ces contradictions devaient conduire à la seconde guerre mondiale, avec la division du camp capitaliste en deux fractions : l’une (Angleterre, USA, résistance française) conclut une alliance avec l’Union Soviétique, pour combattre le camp fasciste. L’alliance fut de courte durée. Une fois le conflit entre puissances momentanément tranché, le bloc des puissances capitalistes se reconstitua contre le « camp » socialiste. Les différentes puissances capitalistes restaient prudentes vis-à-vis des classes populaires, craignant qu’elles ne soient tentées par la solution socialiste. Quelques avantages leur furent alors octroyés (notamment sécurité sociale, retraites, régime général de chômage indemnisé).

Maintenant que l’adversaire commun, le régime socialiste a été momentanément battu, que l’unité du camp contre son ennemi communiste, n’est plus une exigence vitale pour sa survie, plus rien ne contraint à accorder aux masses populaires les quelques avantages qu’on lui avait concédés, on travaille à les supprimer. De plus la concurrence exacerbée entre capitaux n’autorise plus les différentes puissances à se payer le luxe de soigner leur base populaire. Elles s’alignent sur la logique « normale » du capitalisme. Au plan des contradictions entre puissances, plus rien non plus ne les oblige maintenant à se soumettre au champion de la défense du monde capitaliste d’hier : les États-Unis. Elles n’en ont plus besoin puisque le l’ennemi socialiste est supposé abattu. À fin de défendre leurs propres intérêts, beaucoup de ces puissances sont entrées en lutte avec ce qu’elles nomment la « superpuissance » américaine. Cela s’est passé d’abord souterrainement, plus de plus en plus ouvertement.

« Mondialisation », un mot aidant à masquer la nature des conflits. La large diffusion du mot « mondialisation » correspond à cette nouvelle situation. Avec la défaite du camp socialiste et communiste, son usage a permis de faire oublier l’opposition entre capitalisme et socialisme (au plan des régimes sociaux et des rapports de classe), en leur substituant une fausse alternative entre mondialisation et alter mondialisation. Le mot sert aussi à dissimuler la réalité de la lutte entre camps capitalistes rivaux. En outre, dans le contexte de cette rivalité, le mot mondialisation est presque devenu synonyme de puissance américaine. Cela permet d’oublier que les différentes puissances d’Europe sont tout aussi capitalistes, et ceci depuis plusieurs siècles (et pas seulement parce que les États-Unis le leur imposeraient). À « l’empire du mal » soviétique ont a fait succéder « l’empire du mal » américain, sans s’interroger sur la base économique commune qui régit aussi bien Europe que les États-Unis. Pour la plupart des forces politiques des grands pays d’Europe, à droite comme à gauche, les États-Unis sont ainsi devenus l’ennemi principal auquel on s’imagine pouvoir opposer le « chevalier blanc » de l’Europe, ou « l’altermondialisme ». Cela interdit d’analyser les jeux en cours entre diverses puissances, leurs rivalités y compris au sein de l’Europe, le fait que certaines d’entre elles visent à prendre la place qu’occupaient les États- Unis. Et cela n’a rien à voir avec les intérêts des classes populaires qu’on cherche à manipuler, enrôler dans un combat qui n’est pas le leur. Celles-ci en effet ont à s’opposer à la logique du régime capitaliste, non à un « camp » particulier pour le profit de l’autre.

Dissimuler les ambitions impérialistes de « l’Europe » en désignant un ennemi extérieur ?

Si l’on n’analyse de près la thèse de « l’ennemi principal » (sous-entendu les Etats-Unis), on s’aperçoit que cette thèse vise à dénoncer la tutelle supposée des pays d’Europe par les Etats-Unis. Ce refrain était déjà à la mode dans l’entre-deux-guerres, comme durant de la seconde guerre mondiale, alors que l’Europe était sous le joug allemand. On dénonçait alors le règne de « l’impérialiste yankee », la « vassalisation » auquel il était censé soumettre l’Europe. On exigeait sa « dévassalisation ». Cela permettait comme aujourd’hui de dissimuler que les rivalités entre puissances européennes étaient centrales, comme elle l’étaient avant la guerre de 14. Certains alors avaient cherché à masquer de telles rivalités, en parlant du danger que constituait la « montée en puissance de l’économie américaine ». En 1916, en pleine guerre d’affrontements entre les grandes puissances d’Europe, l’empereur Guillaume II n’affirmait-il pas que les peuples devaient cesser de travailler comme des esclaves pour « la race des maîtres Anglo-Saxons », qui selon lui, voulaient « asservir la liberté de l’Europe ».

Une guerre mondiale plus tard, cette pseudo libération dut s’accommoder de la soumission à l’hégémonie allemande, au nom de cette même « liberté européenne ». On utilisait des formules, qui ressemblent à celle d’aujourd’hui, stigmatisant « l’hégémonie américaine », qui faisait peser « sa menace sur le monde », dénonçant le « bellicisme » de Roosevelt. Face à cette menace posée comme étant le seul mal existant sur terre, on enjoignait aux peuples de se soumettre à la puissance occupante, pour mener la guerre contre les puissances « anglo-saxonnes », et contre l’URSS. Pour légitimer la montée en puissance de cette « Europe européenne », sous direction allemande, on parlait aussi « d’anticapitalisme », de lutte contre le « capital international », contre la « finance mondiale ». Hitler lui-même ne parlait-il pas de la nécessité de combattre ce « capital international » (c’est-à-dire anglo-américain).

La collaboration au sein de « l’Europe européenne », au nom de la « dévassalisation » à l’égard des États-Unis, impliquait comme aujourd’hui, que l’on détruise les nations, les « barrières nationales », ce qu’on appelait le « nationalisme hystérique et borné ». On exigeait des peuples qu’ils relèguent leurs « idées nationalistes étroites » qui empêchaient la grande puissance Europe de se constituer. Faut-il rappeler que l’Europe n’était pas pour autant unie, la guerre interne se poursuivait, jusqu’à la reconquête d’une certaine indépendance des nations après la victoire des Alliés. Indépendance qui fut cependant de courte durée, puisque l’idée de reconstituer une puissance européenne s’imposa de nouveau, toujours contre les nations et les peuples.

« L’essence de l’impérialisme », « stade suprême du capitalisme » : la rivalité entre puissances

La notion de mondialisation, comme celle d’altermondialisation (ou d’Union Européenne), ne favorise pas le développement de la conscience, car elle contribue à dissimuler les principaux enjeux économiques et sociaux de toute une époque, aussi bien les contradictions de classe que les contradictions entre puissances capitalistes. Cette notion détourne les classes populaires des objectifs de leur lutte, et ne les prépare pas à affronter les crises mondiales qui se développent.

Il arrive cependant qu’à côté du terme de mondialisation, ou à sa place, certaines organisations qui se présentent comme « révolutionnaires » utilisent le mot d’impérialisme. L’usage de ce mot dans leur cas, n’est pas référé à la théorie de l’impérialisme, il sert seulement à dénoncer le grand rival américain, qu’on présente comme s’il était à lui seul « L’Impérialisme ». Ces mêmes organisations peuvent y ajouter les mots de lutte de classes, d’anticapitalisme, de révolution. Certains à l’extrême gauche notamment, mais cela peut être aussi à l’extrême droite, cachent leurs objectifs derrière ces mots « révolutionnaires », dans le seul but d’orienter des populations désorganisées dans le combat contre l’impérialisme concurrent. Les mêmes encore travaillent à détruire les formes unitaires d’organisation politique des classes populaires, en exaltant la « multitude » « nomade », sur le seul critère de son opposition à l’empire américain. Pour ce combat exclusif, certains font même mine de s’opposer à l’Europe, uniquement parce qu’ils estiment que l’Europe ne s’oppose pas assez vigoureusement aux États-Unis.

Lorsque ces courants, qui ne sont nullement préoccupés par les intérêts des classes populaires, utilisent le mot d’impérialisme il ne se réfèrent pas à l’analyse à laquelle le mot renvoie, analyse forgée à la fin du XIXe siècle par différents théoriciens, puis par Lénine. Le concept d’impérialisme est en effet une catégorie d’analyse historique et non un simple mot. Il permet de caractériser l’évolution du capitalisme à une époque déterminée, époque qui n’est pas encore achevée. Une telle analyse permet de rendre compte non seulement des tendances à l’oeuvre dans le passé et le présent, mais aussi de ce qui peut se développer dans le futur. En tant que catégorie historique, l’impérialisme constitue une phase historique de développement du régime marchand capitaliste, où se manifeste l’exacerbation des contradictions capitalistes et des oppositions inconciliables entre plusieurs impérialistes. Cette phase impérialiste crée les conditions de la guerre entre puissances, mais aussi les conditions d’instauration d’un nouveau régime social : le socialisme.

Sous un certain angle, le déploiement impérialiste du capitaliste (notamment au regard du développement des forces productives et de leur socialisation forcée), est aussi comme le disait Lénine « l’antichambre du socialisme ». Mais de cela il n’est pas question pour ceux qui utilisent le mot, seulement pour les besoins de leur propre combat. Dans sa théorisation de l’époque impérialiste, Lénine avait pourtant mis au premier plan « la lutte entre groupements capitalistes ». Il insistait sur le fait que cette lutte révélait « le sens historique et économique des événements en cours » (ceux de l’affrontement entre puissances, lors de la Première Guerre mondiale). Les formes de la lutte peuvent changer et changent constamment, indiquait-il, mais le sens de la lutte, son contenu de classe, ne change pas tant que les classes existent. Il s’opposait ainsi à l’idée, aujourd’hui répandue, de la possibilité d’un seul « super impérialisme », et montrait que les alliances pacifiques entre puissances n’étaient pas durables et recouvraient toujours un conflit plus ou moins aigu. Même si une seule puissance pouvait paraître dominer à un moment donné, cela ne modifiait ni leur rivalité, ni la fragilité des alliances conclues, toujours mouvantes en fonction des intérêts propres de chacune d’entre elles. Il montrait aussi que l’impérialisme induisait des transformations au sein des structures sociales et des formes de lutte des différentes classes, aussi bien dans les métropoles capitalistes que dans la périphérie. La rivalité entre puissances pouvait notamment conduire à modifier le caractère des luttes. Ainsi, le fait que des luttes se présentent comme luttes « révolutionnaires » ou de « libération », pouvait se révéler trompeur, et dans certaines conditions servir les buts réactionnaires de telle ou telle puissance dans son combat contre une autre.

La république, un très ancien concept ?… Est-il toujours d’actualité ?

1 novembre 2007

Lors de la dernière période électorale, les représentants politiques de tous bords ont pour la plupart pris parti pour la république. En utilisant ce terme, il est difficile de croire qu’ils défendaient tous les mêmes intérêts. Dans ce contexte de confusion et de dévoiement des concepts politiques (et le mot « république » n’est pas le seul à en faire les frais !), il paraît essentiel de définir plus précisément la notion de république. Cela aide à mieux comprendre dans quelle situation politique on se trouve aujourd’hui, et aide à combattre le processus de désorganisation du peuple qui s’impose depuis plusieurs dizaines d’années.

Beaucoup, parmi ceux qui ont fait un peu de philosophie, croient que le mot république est d’origine grecque (ceci parce que dans la tradition scolaire, il existe un ouvrage de Platon que l’on intitule, de façon erronée : La république, en réalité, le titre exact de ce texte de Platon est  Politéia). La notion de république, comme la signification qui y est attachée, est en fait d’origine romaine.

Dans l’objectif de revenir à des repères clairs, on reviendra ainsi sur la définition qu’en donne Cicéron dans son livre De republica (La République), vieux de 2061 ans, mais toujours d’actualité. Cicéron fut sans doute l’un des premiers auteurs (avec Varron) à poser la république comme « la chose du peuple ». Ce sens donné à la notion est plus exact et plus riche, du point de vue des intérêts populaires, que le sens moderne (pseudo-savant) qui se contente de poser  la république comme : « un régime politique de type représentatif où les représentants sont élus au suffrage universel » (Encyclopédie de la philosophie, Le livre de Poche, 2002).

Cicéron, homme politique romain, défenseur d’une philosophie politique concrète

L’ouvrage de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.) revêt un intérêt particulier. S’il ne néglige pas l’apport de la philosophie grecque, notamment la philosophie politique, qu’il a longtemps étudiée, il peut porter sur elle un regard critique, en prenant  en compte l’expérience historique de formation des institutions romaines, et sa pratique personnelle de juriste et d’homme politique (il a notamment été consul pendant plusieurs mois en 64 av. J.-C.). Son concept de république ne peut être identifié à la Politeia de Platon. Il fait d’ailleurs la critique des positions purement « idéales » de ce philosophe sur la constitution de la Cité : « Platon créa une cité plus conforme à son désir qu’à son espoir et la restreignit le plus possible ; son dessein n’était pas de la concevoir telle qu’elle pût exister, mais telle qu’on pût percevoir en elle le principe des institutions politiques. Pour moi au contraire, si je puis remplir mon dessein, tout en m’inspirant des mêmes principes, ce n’est pas dans une ombre, une image de la cité, c’est dans l’Etat le plus étendu que je situerai les institutions dont je veux parler. »

L’apport spécifique de Cicéron est d’avoir théorisé les principes politiques qui se sont progressivement imposés au sein de la Rome de l’époque républicaine. Il ne faut toutefois pas confondre la définition de ce qu’est la république pour Cicéron (res publica : la chose publique), et ce que dans les livres, on appelle l’institution à Rome de la république vers 509-510 avant J.-C. (il s’agissait alors seulement d’abolir la royauté, en se libérant du joug des Tarquin).

La République selon Cicéron

Cicéron écrit De Republica entre 54 et 51 avant J.-C., période de décomposition de la république romaine. A cette époque, l’Etat romain est soumis à des luttes internes pour la conquête du pouvoir depuis presque un siècle, ce qui conduira à la constitution de l’Empire en 27 avant J.-C.

Il prend le terme République dans le sens latin de « chose publique » (res publica), comme constituant un espace propre, distinct de la « chose privée » (res privata). C’est un progrès historique de ne plus confondre domaine public et domaine privé, comme ce pouvait être le cas dans certaines formes communautaires. Avec l’idée de « chose publique », l’organisation de la vie politique ne peut plus être conçue, comme l’avait fait Platon dans le Politique, comme s’identifiant au principe de gestion d’un domaine par un maître. Selon ce principe de gouvernement de la Cité par un maître (« l’homme royal » de Platon), les intérêts du « domaine » semblaient seuls mis en avant, non ceux de la « chose publique », ou « chose du peuple », tels que Cicéron les pose.

On doit remarquer cependant, que si pour lui, la « chose publique » est la « chose du peuple », cela ne signifie pas forcément que le peuple puisse définir lui-même ce qu’est le bien public ou qu’il gouverne directement la société. Tout dépend ici de l’évolution historique, du degré d’organisation politique d’un peuple donné.

« La chose publique donc, dit Scipion [personnage à travers lequel Cicéron s’exprime], est la chose du peuple ; et par peuple il faut entendre, non tout assemblage d’homme groupés en troupeau d’une manière quelconque, mais un groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêts. »

Il est important d’analyser tous les termes de cette citation. On remarque en premier lieu que la définition du peuple est d’ordre « politique », le peuple ici n’est pas un simple « troupeau » humain (ou un groupement qui reposerait sur une « race » ou une « identité » supposées pouvoir faire lien). Dans le cadre de cette définition, le lien se forge en fonction d’une formation d’ordre historique et politique.

La formation d’une société politique (république) suppose ainsi que trois conditions soient remplies :

– Un nombre de membres assez grand (multitudo), réunis par voie d’association (non comme un troupeau ou une « race »).

– Une législation commune et le consentement donné à cette législation (juris consensus).

– Une communauté d’intérêts, un but commun (utilitatis communio).

Il faut distinguer à ce sujet entre le mouvement qui pousse les hommes à l’association politique, et la forme juridique à laquelle aboutit ce mouvement (la forme républicaine). Cicéron assigne comme première cause à la formation des sociétés humaines une sorte d’instinct qui pousse l’homme à se rapprocher des autres hommes, une sociabilité naturelle. La faiblesse de l’homme, le besoin qu’il a de protection ne viennent qu’en deuxième ligne. Ceci dit dans son ouvrage, tous les personnages mis en scène ne partagent pas cette position, Scipion se trouve contredit sur ce dernier point.

Dans ce qu’il nous reste de son texte, Cicéron ne s’étend pas sur la distinction entre les deux domaines : intérêts privés / intérêts publics, et leur possible opposition. Mais dans sa définition, il est clair que l’intérêt public, le but commun, doit prévaloir sur la « chose privée » et les buts particuliers, ceci dans le cadre de l’organisation politique commune. Ce qui ne signifie pas que les « choses privées » (ce qui n’appartient pas à la « chose publique ») soient rejetées, elles doivent seulement être subordonnées au bien commun (ce qui fait toute la différence avec le « communautarisme » où la distinction entre les domaines public et privé n’existe pas).

La république aujourd’hui … ?

Bien que la définition de Cicéron ne corresponde pas aux définitions communément admises aujourd’hui, elle éclaire ce qu’il y a de plus important en matière politique pour le peuple. Cicéron met en effet au premier plan le bien public (qui est celui du peuple), mais aussi la loi commune, l’association du peuple. Tant qu’il demeure dirigé selon le bien public, la question de savoir qui détient le pouvoir n’est pas sans importance, mais elle est ici secondaire [1]. Elle dépend concrètement du degré effectif d’organisation politique auquel le peuple est parvenu dans l’histoire de chaque nation.

Si l’on se réfère à la définition de Cicéron, on peut ainsi comprendre qu’il existe des fausses républiques (celles où le peuple n’est souverain que sur le papier), et des « vraies » républiques, conformes à leur définition si l’intérêt public est mis au premier plan, que ce soit le peuple qui gouverne ou non (ceci en fonction de l’état des conditions historiques). Bien entendu, quand le peuple a historiquement conquis sa souveraineté, comme en France, une « forme » incomplète de république (où le pouvoir est par exemple dévolu à un monarque) constitue une régression.

Ceci ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’autres formes de régression de la forme républicaine, même quand la constitution affirme qu’on est toujours en république. Aujourd’hui, on cite à tout va les principes républicains, mais la « chose commune » est-elle réellement le souci premier ? La République n’est-elle pas considérée que sous un aspect formel, alors que la mise au premier plan de la « chose publique », est loin d’être affirmée. Cette mise à l’écart de la « chose publique » peut même être observée dans les définitions que certains courants réputés « républicains » proposent : ils peuvent se borner à parler de « valeurs » sur lesquelles se fonde la république, telles que la « laïcité », les droits individuels, la « liberté » (en général mal définis) ou le « respect de la vie privée », en oubliant la « chose publique », la « loi commune », l’institution politique du peuple.

La question qui se pose est alors de savoir pourquoi ces principes essentiels ne sont plus vraiment revendiqués. Serait-ce parce que la république est en voie de déconstitution, que le peuple est lui aussi politiquement désorganisé ? Il est utile d’y réfléchir. On parle aussi des atteintes à la République, mais en quoi consistent ces atteintes si on ne sait plus ce qui est essentiel dans la République ? Beaucoup de questions se posent à cet égard, on essaiera de les éclairer dans le prochain numéro.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Aristote, dans son analyse des différentes constitutions mettait aussi au premier plan le principe de la finalité de la vie politique : intérêt public ou intérêts particuliers. Les différentes formes se définissaient en fonction de ce premier critère. Le second critère, subordonné, concernait la dévolution du pouvoir : à un seul (monarchie ou tyrannie) ; à quelques-uns (aristocratie ou oligarchie) ; au peuple (« régime constitutionnel » –un peu comparable à l’idée de république – et démocratie).

Se remettre à l’ouvrage L’exemple de Jules Guesde et la création du Parti Ouvrier Français : Des raisons d’espérer

1 novembre 2007

Nous sommes dans une période de désorganisation de la classe ouvrière et de désorientation politique générale. Il est essentiel dans ce contexte de rappeler d’autres situations historiques où de semblables facteurs s’imposaient. L’initiative politique du peuple, avait alors pu se reconstituer, et elle le fut à une échelle plus large. L’organisation du peuple pour imposer ses orientations résulte d’une marche de longue haleine, faite d’avancées et de reculs, comme l’avait été en son temps en France la lutte de la classe bourgeoise contre la féodalité.

Dans le contexte actuel de profonde régression historique, on peut tirer des enseignements de l’expérience de la formation du Parti Ouvrier Français, parti qui fut le premier grand parti communiste de masse, même s’il n’en portait pas encore le nom. Un tel exemple nous encourage à tenir bon pour les perspectives à dresser et pour le travail de réorganisation.

Cela ne conduit pas à négliger le rôle mondial qu’a joué le parti communiste bolchevik russe, la révolution d’Octobre 1917 et l’édification du socialisme en Union soviétique. Mais, d’une part ce forum du communisme mondial n’existe plus, et, si l’on veut mener à son terme la tâche historique entreprise, nous devons maintenant compter sur nos propres forces. D’autre part, il faut se souvenir que l’expérience révolutionnaire en France est riche, et a inspiré les marxistes dans tous les pays du monde. De plus, la formation du Parti Ouvrier Français s’est effectuée dans le cadre d’un pays capitaliste qui avait déjà accompli sa révolution bourgeoise, non dans un pays comme la Russie, encore sous la coupe de forces féodales et de l’autocratie tsariste. Le Parti communiste français, bien que constitué en 1920 dans la foulée de la révolution d’octobre, en fut aussi pour partie héritier. Cette formation reste donc riche d’enseignements pour ce qui nous concerne. Et si la tâche d’unification des forces des différentes classes populaires vers un objectif commun, se heurte sans doute au plan politique à plus d’obstacles aujourd’hui que dans la Russie d’alors, les conditions économiques pour l’instauration d’un régime socialiste sont beaucoup plus favorables aujourd’hui.

Le premier document portera sur : Jules GUESDE, « éducateur et organisateur du Prolétariat »

« Educateur et organisateur du prolétariat », tel fut en effet le rôle joué par Jules Guesde dans le mouvement ouvrier, caractérisation que l’on peut lire sur le socle de la statue qui lui est dédiée à Roubaix, près de la gare. Il y a des hommes dont la vie est exemplaire à la fois pour ce qu’elle a été et aussi pour ce qu’elle symbolise du mouvement social. Jules Guesde est un de ces hommes, sa vie s’identifie avec l’organisation du mouvement ouvrier en France. Marcel Sembat, un des fondateurs du Parti communiste, dira de lui : « Il n’a vécu que pour le socialisme, il a toujours été pauvre [il], est passé partout, jetant le grain rouge partout ».

Diffuser le marxisme, se démarquer des courants politiques de la classe bourgeoise, transformer le mouvement ouvrier désorganisé en mouvement politique unifié, indépendant, et conscient des objectifs historiques à réaliser, c’est ce que Jules Guesde s’efforça de réaliser tout au long de sa vie. Par l’affirmation des perspectives communistes, avec la création du POF, par sa lutte contre les courants qui voulaient égarer les travailleurs : ceux qui voulaient les faire renoncer à toute transformation réelle de la société, ceux qui essayaient de transformer le mouvement ouvrier en force d’appoint de fractions de la bourgeoisie. Jules Guesde s’était fixé deux missions : introduire le marxisme au sein de la classe ouvrière et le faire fusionner avec le mouvement ouvrier naissant, pour forger un parti de classe indépendant. C’est ce qu’il parvint à faire.

Les points suivants de sa biographie seront abordés dans ce document :

– Une jeunesse qui se cherche: du radicalisme au marxisme en passant par l’anarchisme.

– Diffuseur du marxisme et père fondateur du premier parti ouvrier français

– Champion des classes laborieuses : soutien des revendications immédiates et des perspectives historiques

– L’attachement aux principes du communisme

Le deuxième document portera sur : La création du Parti Ouvrier Français

On présente dans ce numéro quelques aperçus du contenu de ce document :

Le contexte de l’époque en France.

Pendant son enfance et sa jeunesse Guesde a vécu sous le régime politique du Second Empire, au cours duquel l’expression des idées républicaines et des idées socialistes était alors interdite. Le mouvement ouvrier était désorganisé après l’écrasement de l’insurrection populaire de juin 1848, il se développait néanmoins, cherchant sa voie entre mouvements revendicatifs immédiats, lutte politique d’ensemble, recherche de moyens pour que la société ne soit plus porteuse d’exploitation et d’injustice, et ne marche plus à l’aveugle de crise en crise, et de crise en guerre.

Bien que les données ne soient plus exactement les mêmes à notre époque, la classe ouvrière était alors multiforme comme elle l’est aujourd’hui, avec un prolétariat très concentré dans quelques grands centres et une majorité de travailleurs employés dans de petits ateliers. A côté des ouvriers, il y avait des classes moyennes urbaines, nombreuses et diversifiées, et une paysannerie alors très importante.

Du point de vue politique, lorsque Jules Guesde commença son activité, la classe ouvrière et le peuple avaient perdu une nouvelle bataille, avec l’écrasement de la Commune. Dans leur masse, les ouvriers étaient inorganisés ou désorientés, pourtant ils cherchaient à s’organiser au travers de tentatives souvent illusoires, pour combattre les conditions de vie et de travail qu’imposait le capitalisme. Les idées individualistes, réformistes, utopistes dominaient. Le courant proudhonien exerçait une large influence, il proposait aux ouvriers de se grouper en associations de producteurs pour faire concurrence aux capitalistes, non de viser à se libérer du capitalisme. Au plan politique, les proudhoniens étaient partisans de formes de regroupement de type fédéraliste, qui s’opposaient à l’unification des forces sur la base d’une orientation directrice commune. Un autre courant exerçait aussi une influence sur le mouvement ouvrier, le courant des blanquistes. Blanqui et les blanquistes avaient été un point d’appui pour l’expression des premières idées prolétariennes en France, avant le marxisme, mais ils pensaient pouvoir transformer la société au moyen de simples coups de force.

Le marxisme n’existait pas alors comme courant influent dans le mouvement ouvrier. Seul un petit groupe d’intellectuels avait pris l’habitude de se réunir pour discuter des théories révolutionnaires. Jules Guesde, de retour d’exil, convaincu de la justesse de la théorie de Marx, s’assigna pour tâche avec ses compagnons, la diffusion du marxisme auprès des ouvriers les plus démunis, afin que la classe ouvrière puisse s’organiser en parti indépendant.

Il faut considérer aussi que, du côté des forces bourgeoises républicaines existaient des forces qu’on ne pouvait qualifier tout uniment de « réactionnaires ». Ainsi en était-il du Parti radical qui remportait de grands succès aux élections. Ce parti n’était pas sans titres de gloire, notamment auprès des catégories populaires, plus spécialement artisans et petits bourgeois ruraux, car il avait constitué une force politique essentielle dans la défense de la république contre les tentatives de restauration monarchique.

Réunion des conditions de formation d’un parti indépendant de la classe ouvrière

Après la défaite et la désorganisation subie par le prolétariat, un premier Congrès ouvrier se tint en 1876. Il marquait un début de résurrection d’un mouvement ouvrier conscient. Très faible encore et chaotique, il ne disposait ni de théorie révolutionnaire conséquente, ni d’organisation politique, ni de programme et de dirigeants avertis. Parallèle instructif, il en sera de même une vingtaine d’années plus tard lors du premier congrès (1898) de ce qui devait devenir le Parti bolchevik en Russie.

Dans ce contexte de désorganisation profonde, la restitution des perspectives historique de lutte de la classe ouvrière (transformation socialiste de la société), était une condition essentielle pour progresser. Les premières actions de Jules Guesde et de ses compagnons s’attachèrent ainsi à exposer à la face du monde les buts réels des communistes, afin de s’opposer aux « légendes du spectre communiste ». Ils défendaient aussi l’expérience révolutionnaire de la Commune, que les adversaires bourgeois présentaient comme « criminelle ». L’anathème contre le communisme visait d’abord, comme aujourd’hui, les initiatives du peuple que l’on jugeait « coupable » dès qu’il prétendait transformer les conditions générales de la vie sociale. Une campagne pour l’amnistie des Communards et la libération de Blanqui fut ainsi menée.

Il s’agissait de faire reconnaître la signification historique de la Commune :

« Tous les efforts […] n’empêcheront pas le 18 mars d’être ce qu’il a été et ce qu’il deviendra davantage : 1/ une révolution ouvrière continuant et complétant les journées de juin 1848 et les insurrections lyonnaises des premières années du règne de Louis Philippe ; 2/ une révolution économique ou sociale dont les racines plongent jusqu’à la fin du siècle dernier en pleine conjuration des Egaux ».

« Le 18 Mars est presque exclusivement prolétarien […] comme le constatait ce colonel préposé aux exécutions qui, avant de faire abattre un membre du comité central, Levêque, disait d’un air goguenard à ses soldats « c’est un maçon et ça voulait gouverner la France ! » OUI, c’étaient des maçons, des relieurs, des cordonniers, c’est- à-dire une nouvelle couche sociale qui entrait en ligne […], qui émergeait à coups de fusils. »

« Le 18 Mars est social ou socialiste dans son programme […] » « Mais c’est surtout dans ses conséquences historiques, qui […] caractérisent une tentative révolutionnaire, c’est surtout dans son lendemain qui dure encore, dans les espérances et [les terreurs] qu’il a éveillées d’un bout à l’autre que le 18 mars donne sa véritable mesure ouvrière et socialiste […] ».

« Que voyons-nous d’autre part ? Cette même date maudite, ce cri proscrit par les classes dirigeantes de partout, lesquelles, si divisées qu’elles puissent être, se retrouvent unies et solidarisées contre ce qu’elles reconnaissent ainsi pour l’ennemi commun. De l’autre, tous ceux qui bénéficient de cet ordre à un titre quelconque et entendent le conserver […] Ici l’univers capitaliste ; Là, l’univers prolétarien. »

Création du journal L’Egalité et constitution du Parti ouvrier

Réunir les éléments de fusion entre mouvement ouvrier et théorie, tel était l’objectif, telle était la nécessité (comme ce fut le cas aussi pour les marxistes russes une vingtaine d’années plus tard). Une tâche essentielle était à mener en ce sens : regrouper les ouvriers dans des cercles d’étude afin qu’ils s’approprient le marxisme, tout en diffusant une large propagande autour des perspectives historiques du mouvement ouvrier. Par le travail théorique, les cercles d’étude et de propagande, un lien avec le mouvement ouvrier se développa. Diffuser le marxisme auprès des ouvriers pour qu’ils s’en emparent, c’est ce à quoi s’employa aussi le journal L’Egalité, premier journal marxiste français. Le premier numéro du journal sortit en novembre 1877. Son but affiché était d’orienter les ouvriers vers une organisation indépendante et de développer une conscience claire du but à atteindre.

Autour du journal, gravitaient les groupes et cercles d’étude, les ouvriers y étudiaient le marxisme et analysaient les questions sociales. Ces cercles d’étude se multiplièrent là où les ouvriers inorganisés étaient révoltés et soucieux de comprendre comment on pouvait transformer la société. Se fixer comme objectif de diffuser parmi les ouvriers la théorie n’empêchait nullement Jules Guesde de se soucier de la situation immédiate des ouvriers, de leurs conditions de vie et de travail. Il exposait sur la place publique la situation qui leur était faite, tout en expliquant les raisons de fond d’une telle situation et la nécessité de transformer les conditions de base qui la déterminait. En s’adressant aux ouvriers, il leur disait : « c’est votre rentrée dans la vie d’homme, la liberté de remplir vos devoirs envers vous-même et envers votre classe qui, pour s’émanciper, ne peut compter que sur votre activité consciente ».

Sur la base de ce travail, les thèses communistes furent diffusées et défendues dans les Congrès ouvriers. Elles finirent par s’imposer au IIIe Congrès ouvrier de Marseille en 1879. Une résolution affirmait que « l’appropriation collective de tous les instruments de travail et forces de production doit être poursuivie par tous les moyens possibles ». On y décida aussi « l’organisation des travailleurs en parti de classe ». Dans un courrier à Marx, Guesde indiquait : « Je me suis occupé de former ce « parti indépendant et militant » que vous déclarez justement de la plus haute importance […]. Mais pour que ce parti soit à la fois « indépendant » et « militant », il faut de toute nécessité que le prolétariat français qui doit le constituer soit arraché à la duperie du radicalisme bourgeois et que, d’autre part, il soit bien persuadé que son émancipation ne saurait sortir que de la lutte ».

Pour parvenir à forger un parti ouvrier indépendant, nécessité de mener la lutte au plan des idées

Faire pénétrer dans le mouvement ouvrier les thèmes fondamentaux du marxisme, ne pouvait s’accomplir sans combattre d’autres courants d’idées : le réformisme multiforme, l’anarchisme, le radicalisme.

Lors du premier Congrès de 1876, les méthodes « révolutionnaires » avaient été rejetées, on rejetait aussi l’usage de la grève. Ce qui était prôné était la « coopération, comme moyen de libérer le prolétariat. Jules Guesde critiqua ces thèses, mais il soulignait en même temps l’importance de cette tentative d’organisation autonome que représentait le Congrès : «… c’était la première fois qu’il était donné au prolétariat français de se réunir et de faire entendre sa voix […] la première parole des délégués […] a été pour se séparer, se distinguer de tous les partis politiques existants ».

Lors du IIe Congrès ouvrier à Lyon en 1878, les thèses coopératives l’emportèrent encore, mais pour la première fois on put entendre des positions communistes. La motion communiste recueillit cependant peu de voix. Un petit groupe d’ouvriers se regroupa cependant autour de l’Egalité, pour aller plus avant dans l’organisation du prolétariat. De premiers groupes socialistes furent créés à Paris, Troyes, Marseille, Bordeaux.

C’est au cours du IIIe Congrès ouvrier de Marseille en 1879, que la lutte contre les courants opportunistes et pour l’organisation en parti indépendant triompha des thèses coopérativistes. Celles-ci soutenaient que la constitution d’associations de producteurs suffisait pour abattre la société bourgeoise de l’intérieur. A l’inverse, les thèses communistes affirmaient qu’ « il ne saurait être apporté une amélioration sérieuse à la situation des prolétaires sans une transformation complète de la société, c’est-à-dire sans suppression du salariat lui-même. » Ce Congrès marqua la fin de la domination exclusive du courant proudhonien sur le mouvement ouvrier. De leur côté, les blanquistes se rallièrent aux thèses communistes, abandonnant l’idée du coup de force révolutionnaire, et reconnaissent la nécessité de l’organisation du prolétariat en parti de classe. Au congrès du Havre (1880), le parti devint le Parti Ouvrier Français (POF) avec un programme et une organisation.

A l’occasion d’une grande grève dans le textile de Roanne et du lock out patronal qui lui fut opposé, Jules Guesde s’attacha à dégager la signification du mouvement gréviste : les grèves en général montraient selon lui, à la fois la misère ouvrière et le fait que le pouvoir était aux mains d’une classe, le lock out faisait la preuve du droit de vie et de mort capitaliste sur les ouvriers. Il insistait sur le fait qu’à terme, il ne pouvait y avoir de solution à cette situation dans le cadre de la société bourgeoise, que seule la socialisation des moyens de production pouvait régler le problème.

« Ce que veulent et doivent vouloir les travailleurs pour assurer enfin la liberté […] c’est la reprise des moyens de production par la société […] c’est l’expropriation de la classe capitaliste ».

Enfin, il montrait la nécessité pour les travailleurs d’avoir leur propre parti de classe. « Pour être en mesure d’affranchir le travail et les travailleurs, il faut que le prolétariat, qui ne peut compter que sur lui-même, s’organise ; il faut qu’il entre en masse dans le parti ouvrier, il faut qu’il constitue en un mot la force en dehors de laquelle le droit ouvrier ne sera jamais qu’un mensonge ».

A l’intérieur du Parti Ouvrier, la lutte devait aussi être menée contre les « possibilistes », anciens proudhoniens qui avaient réussi à maintenir l’organisation fédérative contre le parti centralisé. Ils voulaient cantonner le mouvement ouvrier dans le cadre de ce qui est possible dans le capitalisme, sans toucher au régime capitaliste lui-même. Il fallait établir qu’il s’agissait là d’orientations trompeuses qui détournaient le mouvement ouvrier de la seule façon réelle et durable d’améliorer son existence : transformer la base de la société.

Ces luttes aboutirent à une scission au sein du Parti, avec d’un côté la Fédération des travailleurs socialistes de France, de l’autre le Parti Ouvrier de Guesde, à organisation centralisée. Le travail du parti se poursuivit, une place particulière étant donnée aux cours d’éducation ouvrière pour diffuser le marxisme dans les grandes concentrations prolétariennes.

Les enseignements à tirer par rapport aux enjeux d’aujourd’hui

Le Parti Ouvrier de Guesde fut le premier grand parti de la classe ouvrière, qui, à partir du travail d’une poignée de militants, parvint à conquérir en une dizaine d’années l’adhésion de millions de sympathisants. Ce premier grand parti ouvrier moderne se caractérisait : – par son objectif : être « l’instructeur et le recruteur » du socialisme révolutionnaire (en fonction d’un but historique clairement posé, d’un travail d’éducation de masse) ; – par son indépendance à l’égard des courants bourgeois et par son organisation centralisée (facteur d’unification) ; – par ses militants disciplinés, en majorité d’origine ouvrière, au dévouement total. L’existence de ce Parti faisait aussi ressortir que les classes exploitées savent se mobiliser pour ce qui est historiquement juste, même lorsque n’en résultent pas de victoires immédiates, et même si les difficultés semblent l’emporter pendant toute une période.

Aujourd’hui bien sûr la situation est différente, mais il s’agit toujours d’engager un travail général de réorganisation du mouvement populaire, dans une période marquée par la régression sociale, politique, idéologique. Il s’agit toujours de combattre ces tendances à la réaction, de rétablir les visées communistes, de s’émanciper de l’agitation organisationnelle immédiate et du terrain de lutte bourgeois.

Comment les classes populaires peuvent-elles s’orienter ?

1 novembre 2007

« De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. Il faut [lui faire voir le bien] qu’il cherche, lui apprendre à connaître ce qu’il veut. » Jean-Jacques ROUSSEAU.

« Nous ne disons pas au monde, abandonne tes luttes, ce ne sont que des sottises » « Nous lui montrons seulement pourquoi il lutte véritablement».

Karl MARX

Nous nous trouvons dans une situation historique qui n’est pas bonne. Les classes populaires n’ont pas la maîtrise non seulement de leur devenir personnel, familial, mais aussi collectif. Les années à venir se présentent comme incertaines et il arrive qu’on appréhende le pire : montée des crises, des violences, des guerres, qui partout dans le monde s’aggravent et qui chaque jour sont plus proches de nous.

Dans de telles conditions, il est difficile de voir ce que l’on pourrait faire pour vraiment changer les choses, transformer la situation d’ensemble. Ne voyant pas comment on peut agir, que faire, par où commencer, on en vient à se dire qu’il ne reste plus à chacun qu’à essayer de tirer son épingle du jeu. En même temps, certains voudraient comprendre comment le monde en est arrivé là, voir « la réalité en face ». Comme le disait un militant, rencontré lors d’une diffusion de Germinal : « la lucidité est une forme de résistance ». La reconquête de la lucidité, c’est-à-dire de la compréhension des conditions dans lesquelles on se trouve, et des buts historiques qu’on peut et doit atteindre, constitue un moyen indispensable pour que les peuples reconquièrent l’initiative historique.

Pour pouvoir s’orienter, on a en effet besoin de savoir où on en est et vers quoi on peut se diriger (caractère de la situation historique, sens de son évolution). Les luttes immédiates elles-mêmes (pour trouver, conserver un emploi, avoir de quoi vivre, pour la santé, la retraite…), ne trouveront leur sens que si l’on parvient à les situer par rapport à cette « ligne » qui va de la situation actuelle aux perspectives historiques possibles.

La lutte des classes se déroule à l’échelle de l’histoire

On a souvent l’idée que la lutte de classes se limite au combat immédiat entre les ouvriers et les patrons, ou entre les classes populaires et le gouvernement. On pense cette lutte un peu comme un jeu de « bras de fer », un simple « rapport de force », plus ou moins statique, sans le mettre en rapport avec les conditions historiques d’ensemble. Le combat immédiat est bien un aspect de la lutte de classes, mais celle-ci évolue sur plusieurs siècles, avec des périodes d’avancées et de reculs généraux, de victoires partielles, de défaites, de périodes de retraite – en bon ordre ou en pagaille. Il en fut ainsi en France pour la lutte de la classe bourgeoise contre les féodaux, qui s’est étendue sur plusieurs siècles avant la Révolution française, et au cours de laquelle cette classe a connu des moments de progression, de régression, d’organisation, de désorganisation et de réorganisation.

Pour ce qui touche à la lutte entre classes de la société moderne, on doit constater que le mouvement populaire subit aujourd’hui, depuis la fin de l’Union Soviétique, le contrecoup de la défaite du socialisme et des perspectives qu’il offrait. Au plan économique, cette défaite a entraîné une aggravation des conditions de vie et de travail des classes populaires dans tous les pays, elle a eu aussi des répercussions au plan politique sur les orientations que ces classes pouvaient projeter et sur leur organisation. Certes, des mouvements de colère, des révoltes, se manifestent contre la régression sociale, mais elles sont souvent impuissantes ou aboutissent à diviser plus encore le peuple. Dans la situation de désorientation politique actuelle, ces colères et ces révoltes risquent d’être manipulées, ou le sont déjà, comme ce fut le cas au moment où se développait le fascisme. La clarté dans les orientations se révèle ainsi plus que jamais indispensable. Sur cette base, les classes populaires pourront se réorganiser, reconquérir leur force historique. En se réorganisant elles pourront aussi mieux combattre au quotidien.

Les classes populaires ne sont pas inertes, des combats sont aujourd’hui menés (on l’a vu récemment pour le maintien des « régimes spéciaux », pour l’abrogation de la loi de réforme des Universités, etc.). Mais ces combats ne se font pas le plus souvent dans le sens de l’unité. Chaque catégorie, même si cela n’est pas illégitime, a tendance à défendre son intérêt particulier, sans le situer concrètement par rapport à celui d’autres catégories, par rapport au bien commun. Il arrive aussi que ceux qui sont dans la capacité de combattre, reprochent à ceux qui ne le sont pas (situations précaires, crainte du chômage), d’être « dépolitisés », sans conscience politique. La division des forces populaires tend ainsi à s’accroître, quelles que soient les bonnes paroles proférées sur la « solidarité » de tous (Voir dans ce numéro l’article : « Pourquoi je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique »).

Le désintérêt pour la politique n’a pas pour cause première « l’individualisme », la baisse de conscience, comme on le dit souvent, il est lié à l’idée que la politique aujourd’hui « n’apporte rien », ou ne sert que ceux qui s’en occupent, ou encore qu’elle nous entraîne dans une mauvaise direction. La première cause de la dépolitisation dont on fait grief aux classes populaires, est l’absence de perspective commune, la désorientation. La reconstitution de perspectives (dans l’ordre du possible historique), est ainsi aujourd’hui une tâche essentielle. Et en la matière, il ne s’agit pas de se borner au futur immédiat, ni de se contenter d’émettre de simples souhaits, ou encore de se centrer sur les besoins et revendications de catégories particulières.

Où on en est : le développement des contradictions internes du capitalisme

On l’a dit au début de l’article, rien ne va plus aujourd’hui. Et ce n’est pas conjoncturel. Après une relative embellie d’un peu plus d’un quart de siècle (années 1945 à 1970) – succédant à la réaction fasciste et à une guerre mondiale – un mouvement de régression s’est amorcé à partir des années 70. En France, le capitalisme en est revenu progressivement à sa logique « normale », qui est d’exploiter sans retenue le travail, de chercher le profit maximum, de mener la guerre contre ses concurrents. Ce qui ne lui permet pas de se soucier outre mesure du sort des travailleurs. Les digues qui le contraignaient à mettre en veilleuse cette « logique », et a concéder quelques miettes des richesses sociales aux classes populaires, se sont effondrées. Ces digues étaient l’existence d’un camp socialiste et les perspectives qu’il offrait, mais aussi l’organisation politique des peuples, dont il ne reste plus que des vestiges. (Voir dans ce numéro l’article sur la notion de « Mondialisation ») .

La lutte de classe toutefois ne s’est nullement arrêtée avec l’affaiblissement, puis la fin de la première expérience socialiste. Mais l’initiative historique des classes populaires a été suspendue. Cela a entraîné une régression dans l’ensemble du monde, le retour en force des rivalités entre puissances, de leurs affrontements plus ou moins « pacifiques », auxquels participent aussi des classes de type féodal. Aujourd’hui plusieurs spécialistes, se préoccupent de la possible survenue, dans un futur relativement proche, d’une crise économique mondiale (du type de celle de 1929), qui aurait des effets encore plus larges et plus dévastateurs, et qui pourrait conduire à une conflagration à l’échelon planétaire.

De tels éléments peuvent se présenter comme désespérants, mais ils signalent aussi la fragilité du régime capitaliste et la perte de sa légitimité historique. Au plan mondial, deux tendances se dessinent : aggravation des contradictions capitalistes et leurs effets destructeurs pour les peuples, et, développement des conditions d’une transformation sociale possible. Dans une émission radio, un commentateur se posait récemment la question : « le capitalisme a-t-il encore des ennemis ? ». À cette question, on peut répondre que, même lorsque les classes populaires sont momentanément battues, le capitalisme est son propre ennemi, de par les contradictions internes qui le minent. C’est pourquoi il secrète, comme l’indiquait Marx, son propre « fossoyeur », les classes prolétaires, qui seules peuvent libérer toute la société en résolvant les contradictions destructrices de ce régime.

Les dangers de la situation de crise capitaliste

À l’échelle de l’histoire, l’aggravation des contradictions internes du régime capitaliste prépare les conditions de sa transformation générale, l’instauration d’un régime socialiste. Mais une telle aggravation recèle aussi de grands dangers, surtout lorsque les classes populaires sont désorganisées et divisées. Dans ce vide politique, la place est laissée libre pour des mobilisations trompeuses : mise en avant de luttes catégorielles ou pour des regroupements déniant les clivages de classes (« communautés », ethnies, religions, « quartiers ») ; exaltation de révoltes sauvages allant à l’encontre du bien commun. Ces combats ne se positionnent pas sur le terrain des classes populaires, mais servent le combat des classes exploiteuses, modernes ou anciennes.

Nous sommes dans cette situation dangereuse, qui à certains égards rappelle les conditions de développement des mouvements fascistes dans les années 30. Et cela se déroule maintenant à l’échelon du monde. Dans cette situation de crise et de division, qui met en effervescence des catégories sociales disparates, déboussolées, certains faux prophètes, se proposent aujourd’hui, comme dans le fascisme hier, d’exciter, chauffer à blanc « tous les mécontentements », ce qui s’oppose à la construction d’un projet d’union des forces autour de perspectives d’ensemble.

Le danger est d’autant plus grand qu’il se présente masqué. Depuis des années, la régression politique et dans les idées, s’est infiltrée sans dire son nom, se présentant sous l’angle de contestations radicales mais qui s’opposent aux intérêts d’ensemble du peuple (des idées d’extrême droite ont ainsi été recyclées à l’extrême gauche). Face à ces fausses perspectives, aucune force politique ne semble mettre en avant les perspectives communes des différentes catégories populaires. (Voir dans le numéro précédent l’article portant sur les conditions historiques et politiques d’instauration du fascisme)

Le « tabou » des perspectives historiques

Si l’on considère la situation présente à l’aune de l’histoire, on s’aperçoit que la défaite subie au plan mondial par les classes populaires, ne signifie pas que les perspectives qui avaient commencé à se réaliser dans une grande partie du monde, n’aient plus d’avenir. Si l’on examine les proclamations des différentes organisations qui se réclament du socialisme ou du communisme, on a l’impression cependant que, par crainte d’évoquer le passé soviétique, il existe un « tabou » dès qu’il s’agit d’évoquer la possibilité d’instauration d’un régime socialiste [1]. Le reniement du passé obture l’avenir. La déconsidération de l’expérience soviétique condamne les aspirations des prolétaires, ceux d’aujourd’hui, mais aussi ceux qui ont lutté au XIXe siècle, au moment de la révolution de 1848, de la Commune, de la Révolution soviétique et même de la Révolution française.

Certes, du point de vue de toutes les classes réactionnaires, la condamnation du socialisme est après tout un procédé normal. Cette condamnation n’est pas nouvelle, elle se manifestait déjà au moment de la révolution de 1848, et a toujours visé à détruire l’espérance populaire. Mais il est moins normal que les organisations censées défendre le peuple, aient emboîté le pas de leurs adversaires dans cette campagne d’intimidation.

Il est vrai que la première expérience socialiste s’est déroulée dans des conditions particulièrement difficiles, dans un pays économiquement et politiquement très en retard, à peine sorti du Moyen Âge, et pour certaines parties du pays encore féodal, voire lié à des structures tribales. Dans ce contexte difficile, le formidable effort d’édification du socialisme dut s’effectuer en ayant à faire face aux attaques incessantes, directes et indirectes, de toutes les puissances capitalistes, et aussi de leurs alliés, les classes féodales. On peut comprendre que dans ces conditions, certaines libertés et valeurs démocratiques bourgeoises modernes, n’aient pu pleinement se développer, et que des mesures coercitives aient dû être exercées à l’encontre des classes qui voulaient rétablir l’ordre ancien. Tout cela doit être analysé historiquement. On peut néanmoins déjà établir que l’expérience soviétique eut un impact mondial considérable, que s’ouvrit avec elle toute une époque d’émancipation pour des peuples coloniaux et semi-coloniaux, et que dans les centres impérialistes elle contraignit les classes au pouvoir à accorder quelques avantages aux travailleurs, avantages qui sont aujourd’hui remis en cause.

Tracer une ligne claire : de la situation actuelle à un avenir possible

Pour résoudre les contradictions insolubles du capitalisme, qui périodiquement aboutissent à des convulsions générales (crises, guerres d’envergure mondiale, fascisation), il n’existe historiquement pas d’autre mode de résolution que l’instauration d’un régime socialiste. Et le capitalisme au plan économique crée lui-même certaines des conditions d’instauration de ce régime.

Le passage du capitalisme au socialisme ne peut cependant s’opérer spontanément, dans n’importe quelles conditions, à n’importe quel moment de l’histoire. S’il n’est pas possible aux classes populaires d’agir sur l’ensemble des données qui rendent cette transformation possible, elles ont la possibilité d’agir au niveau qui dépend directement des sujets humains, le niveau politique. À ce niveau politique, on se trouve à une croisée des chemins. Une même situation peut conduire à des évolutions différentes, selon les orientations qui seront dessinées. Faute d’orientation juste, la situation de crise, l’irruption chaotique des mécontentements, l’exacerbation des rivalités entre puissances impérialistes, peut conduire à une aggravation de la réaction, à un abaissement massif de la conscience, à un processus de fascisation, qui semble déjà bien entamé en plusieurs parties du monde.

Pour que la situation évolue favorablement pour les classes populaires, celles-ci doivent reconquérir une orientation indépendante de lutte, sur leur terrain, et non celui des classes, modernes ou archaïques, qui les exploitent et les oppriment partout dans le monde. Seule la reconquête d’une orientation indépendante, visant l’émancipation de toute la société, leur permettra de s’unifier historiquement. Pour ce faire, le sens de l’histoire doit être ressaisi sur l’axe passé – présent – avenir. On doit dans cet objectif, rétablir les apports de l’expérience socialiste, analyser quels furent les obstacles rencontrés, leur nature, mais aussi le pourquoi de la situation de régression actuelle, et les perspectives historiques qui malgré tout peuvent s’ouvrir pour les classes populaires.

C’est à ce travail que Germinal contribue. Et, bien que déplorant de ne pouvoir proposer de solutions immédiates, ses rédacteurs savent que, sur cette base, le regroupement se fera, même si dans un premier temps, il ne peut réunir que peu de forces. (Les articles sur « Jules Guesde et la création du Parti ouvrier français » et sur les débuts du parti bolchevique en Russie, attestent qu’il en est ainsi aux premiers moments d’une réorganisation politique d’envergure.)

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Les propositions faites par les diverses organisations politiques ne se trouvent même pas au niveau de ce qu’elles étaient il y a plus de 150 ans, au cours des années qui avaient précédé et préparé le mouvement révolutionnaire de 1848.

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1 janvier 2007

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Comment les classes populaires peuvent-elles s’organiser, se réorganiser?

1 janvier 2007

Pour éclairer cette question, Germinal publiera des données sur la formation de l’organisation des classes populaires dans divers pays du monde. Dans ce numéro et les suivants, on traitera des débuts de la formation du Parti communiste de Russie à la fin du XIXe siècle. En Russie, l’organisation politique des classes populaires s’était constituée plus tardivement que dans d’autres pays du continent européen. Dans des conditions historiques difficiles, dans un pays économiquement et politiquement en retard, ce qui devait devenir le parti communiste de Russie, sut pourtant orienter la lutte de la classe ouvrière et de la paysannerie. Ce Parti dirigea la révolution de 1917. Sous sa direction s’opéra la transformation de l’ancien empire russe des Tsars en Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), donnant un puissant soutien aux luttes populaires dans le monde, et aidant la révolution socialiste à l’emporter sur les forces réactionnaires en plusieurs pays. Le Parti communiste de Russie fut donc la cheville ouvrière de la formation d’un « camp » du socialisme, qui n’était plus régi par la “logique” du capitalisme. L’existence même de ce « camp », opposé au « camp » du capitalisme, favorisa aussi dans les pays de la périphérie le développement du caractère progressiste (du point de vue historique) des luttes conduites par des bourgeoisies nationales, contre les classes féodales et les emprises de différents impérialismes. Des avancées et des reculs marquèrent l’histoire de ce parti, qui dans un environnement hostile, parvint cependant à se maintenir au pouvoir pendant plus de soixante-dix ans. Le caractère communiste de ce parti fut toutefois soumis à des révisions néfastes, au cours des trois ou quatre dernières décennies de son existence. Le fait que dans les pays les plus avancés du capitalisme, aucun “relais” révolutionnaire ne parvint à soutenir de son propre mouvement les principes communistes, ce fait joua sans doute un rôle dans le processus général de déconstitution du communisme. On doit aussi considérer, qu’en dépit de leurs divisions, des forces du capitalisme, et aussi des forces semi- féodales, firent converger leurs efforts dans le but de briser le processus d’édification socialiste, de disloquer le « camp » socialiste, et de détruire l’URSS son bastion, qui menaçaient l’existence même de leurs régimes d’exploitation des travailleurs. Les attaques extérieures n’auraient cependant pas suffi à anéantir l’édification socialiste en URSS. Des contradictions internes encore non résolues continuaient de s’y manifester, les attaques extérieures y trouvèrent des points d’appui. À l’extérieur aussi, les forces de classe du capitalisme et des ses alliés féodaux travaillaient sans relâche à détruire les mouvements progressistes, qui se développaient dans leur propre «camp», privant ainsi le développement socialiste en URSS de tout soutien fiable. En Union Soviétique, et dans le monde entier, les perspectives communistes furent ainsi affaiblies, puis annihilées, ceci bien avant la fin officielle de l’URSS (fin 1990), faisant dépérir sa capacité d’attraction L’affaiblissement des perspectives socialistes, puis la dissolution de l’URSS, constituèrent une défaite historique pour les classes populaires du monde entier, défaite qui se traduisit aussi par la capitulation de nombreuses directions communistes, qui, pour survivre, en vinrent à se calquer sur les positions de la bourgeoisie (et plus tard même, sur celles de classes relevant de structures sociales féodales, entrées dans le circuit financier capitaliste, et plus ou moins « gauchisées »). Comme cela avait été le cas, après la Révolution française, cette défaite devait déboucher sur une période de réaction généralisée dans le monde entier, au plan des conquêtes sociales, des perspectives d’émancipation, conduisant à une soumission et une instrumentation des peuples aux forces de classes et aux idées les plus régressives. On a en a des exemples sous les yeux chaque jour. Pourtant comme ce fut le cas aussi après la fin de la phase ascendante de la Révolution française, la réaction ne pourra pour toujours triompher. Les perspectives historiques, ouvertes par ces deux grandes révolutions ne peuvent à long terme être éradiquées et effacées.

Genèse et formation d’un parti de la classe ouvrière en Russie

La création d’un parti, qu’il s’agisse de celui de la classe ouvrière ou d’autres classes, ne ressort pas d’une simple décision. On ne décrète pas un beau jour: « nous sommes le parti ». C’est par un processus de longue haleine, au travers de luttes pratiques et théoriques, de tâtonnements, d’obstacles à surmonter, que se forgent les conditions d’une unification de classe, qui toujours repose sur la relation établie entre le mouvement objectif et une orientation. Sur la base du mouvement ouvrier qui se développait et des petits groupes marxistes russes des années 1880, un Parti communiste naquit ainsi en Russie, en 1896. Sa première dénomination était le POSDR (Parti Ouvrier Social-démocrate de Russie), devenu en 1912 le PCB (Parti Communiste bolchevik) de Russie, puis PCUS (Parti Communiste de l’U.R.S.S.) en 1922.

Les éléments de constitution de l’organisation politique

Au cours des trois décennies qui ont précédé la révolution de 1917, ce parti de la classe ouvrière a grandi et s’est fortifié, dans une lutte contre tous les courants nuisibles à la cause des ouvriers et de la paysannerie. Il s’est fondé et développé sur la base d’une orientation politique, s’élaborant sur la base de la théorie marxiste et d’une prise en compte les conditions propres de la Russie à l’époque de l’impérialisme. C’est avec un tel parti que la lutte de la classe ouvrière et de la paysannerie fut menée, d’abord contre le tsarisme (avec les deux révolutions démocratiques bourgeoises de 1905 et de janvier 1917), puis pour le socialisme, avec la révolution d’octobre 1917. On traitera dans ce numéro des premières ébauches de constitution d’une organisation politique de la classe ouvrière, de 1880 à 1895, et des conditions au sein desquelles elle s’est constituée. Les éléments de constitution de l’organisation politique de la classe ouvrière se sont d’abord développées séparément. D’un côté, les ouvriers commençaient à s’associer à l’échelle de leur lutte immédiate contre les capitalistes. D’un autre côté, les premiers petits groupes marxistes qui se constituaient, n’étaient pratiquement pas liés au mouvement ouvrier. Ce n’est qu’en 1895, que commença à se réaliser un début de fusion entre le mouvement ouvrier et le marxisme, de façon encore restreinte. Sur cette base put se former un véritable parti communiste.

L’évolution des conditions économiques et sociales en Russie

La Russie était entrée plus tard que d’autres pays d’Europe dans la voie du développement capitaliste. Dans les années 1850-1860, l’économie féodale et la noblesse terrienne y dominaient encore. Avec une tel mode d’organisation sociale, l’industrie ne parvenait pas à prendre un grand essor. Pour se développer, l’industrialisation nécessitait l’abandon du servage. En 1861, le gouvernement tsariste, affaibli par une défaite militaire (contre les puissances capitalistes franco-anglaises, alliées aux Turcs), et effrayé par les révoltes paysannes contre la noblesse terrienne, fut contraint d’abolir le servage. Après cette abolition cependant, les paysans continuaient à subir l’oppression des propriétaires fonciers qui les saignaient à blanc. La paupérisation des masses paysannes s’aggravait et contraignait les paysans « libres » à se faire embaucher dans les fabriques et les usines, où ils étaient durement exploités et opprimés. Avec l’abolition du servage, le développement du capitalisme industriel fut assez rapide, et avec lui le nombre et la concentration des ouvriers s’accrut. Dans les années 1890, les ouvriers des fabriques se formèrent en prolétariat industriel moderne dans de grandes entreprises capitalistes. Avec ces grands regroupements, leur combativité se trouva renforcée. Comme dans tous les pays capitalistes cependant, les années d’essor furent suivies d’années de crise, avec leur cortège de chômage et de misère, crise résultant des contradictions qui sont à la base de ce régime. Malgré le développement de l’industrie, la Russie restait encore un pays agraire, économiquement arriéré, où dominait la petite exploitation paysanne à faible rendement. à la campagne cependant, le capitalisme progressait, entraînant une différentiation et une décomposition de la paysannerie. Tandis que beaucoup de paysans étaient ruinés, une couche supérieure se développait, celle de la bourgeoisie rurale, les koulaks, qui exploitaient et opprimaient des paysans, de plus en plus pauvres. Au plan politique, il n’y avait pas d’institutions démocratiques, pas de capacité d’expression politique. Les ouvriers et les paysans en Russie n’avaient à cette époque aucun droit politique. à la moindre révolte, ils étaient matraqués par la police et les cosaques, au service de l’autocratie tsariste. La bourgeoisie libérale se trouvait aussi soumise à ce joug autocratique.

Le développement des premières associations de lutte des ouvriers

Dès les années 1870-1880, la classe ouvrière de Russie se « réveilla » et engagea des luttes contre les capitalistes. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient extrêmement pénibles. Ils commencèrent à se concerter entre eux pour présenter des revendications communes. Lors de leurs premières grèves, comme cela avait été le cas dans les plus anciens pays capitalistes, il leur arrivait de briser les machines, saccager des comptoirs patronaux. Mais certains ouvriers plus avancés commençaient à comprendre que pour lutter efficacement, il fallait s’organiser plus largement. De premières associations ouvrières se constituèrent, vite détruites par l’autocratie tsariste. En 1878, fut fondée à Petersbourg une Union des ouvriers russes du Nord, dont le programme s’inspirait des partis ouvriers de pays plus avancés d’Europe (économiquement et politiquement), ceux qui s’étaient regroupés dans la « Première Internationale », où Marx avait joué un rôle éminent. Cette Union s’assignait pour but final la révolution socialiste, le «renversement du régime politique et économique de l’état». Les buts immédiats étaient la conquête de droits politiques (liberté de parole, de presse, de réunion…), la limitation de la journée de travail. L’Union des ouvriers russes du Nord, qui groupait 200 membres et des sympathisants, fut détruite par le gouvernement tsariste. Le mouvement ouvrier continuait pourtant de grandir, gagnant de nouvelles régions. Dans les années 1880, plus de 48 grèves et 80 000 grévistes pouvaient être recensés sur cinq ans. En 1885, préparée et organisée par des ouvriers éclairés, eut lieu une puissante grève, dans une grande entreprise, qui comptait 8 000 ouvriers et où les conditions de travail étaient très mauvaises. Cette grève (contre la baisse des tarifs et les amendes) eut une grande importance dans l’histoire du mouvement révolutionnaire. La grève fut réprimée par la force armée, plus de 600 ouvriers furent arrêtés. Mais d’autres grèves éclatèrent, et le gouvernement tsariste, effrayé par la progression du mouvement ouvrier, fut contraint de promulguer une loi répondant pour partie aux revendications des ouvriers. L’expérience de ces grèves fit comprendre que l’on pouvait obtenir des résultats par une lutte organisée. Toutefois le mouvement restait encore sans orientation politique d’ensemble.

Les petits cercles, la diffusion du marxisme en Russie et la lutte contre le « populisme »

Au moment où les luttes des ouvriers contre leurs conditions de travail et de vie, commencent à se développer, l’activité politique révolutionnaire n’était pas sous influence marxiste, mais sous influence des « populistes* » adversaires du marxisme. Leur travail d’agitation se concentrait sur la paysannerie qu’ils considéraient comme l’embryon du socialisme. Ils pensaient que le capitalisme ne se développerait pas en Russie, ni le prolétariat. Ils ne considéraient pas la classe ouvrière comme classe d’avant-garde et voulaient arriver au socialisme sans elle, ils l’empêchaient de former un parti indépendant. Ils pensaient aussi que ce sont les individualités d’élite, les « héros », qui font l’histoire. En fonction de cette conception, ils imaginaient renverser le tsarisme avec leurs seules forces, sans le peuple, par des actions d’éclat. Ils croyaient que la lutte révolutionnaire peut être menée par le terrorisme, par des attentats. Or, il n’était pas possible par ces moyens de renverser l’autocratie tsariste, ni d’anéantir la classe de la noblesse terrienne, qui ne se réduisent pas à des individus. Leurs conceptions politiques comme les actions qu’ils menaient entravaient l’initiative révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie. Luttant contre ces conceptions nuisibles, un premier groupe marxiste russe prit naissance en 1883, Libération du travail. Ce groupe était organisé de l’étranger par Plékhanov, un intellectuel qui avait dû se réfugier à Genève, pour échapper aux persécutions tsaristes. Auparavant, Plekhanov avait participé au mouvement « populiste », mais lors de son émigration, ayant pris connaissance du marxisme, il rompit avec ce « mouvement populiste » et contribua au grand effort de traduction et de diffusion du marxisme en Russie. La théorie de Marx établissait en effet que le capitalisme créait son propre fossoyeur, le prolétariat, que celui-ci devait prendre conscience de ses forces, s’unir contre la bourgeoisie, que le prolétariat industriel (bien que moins nombreux à l’époque en Russie que le prolétariat paysan) pouvait rallier autour de ses perspectives d’autres catégories populaires, pour édifier une société d’où serait bannie l’exploitation d’une classe par une autre. Sur la base d’une analyse des contradictions du capitalisme, le marxisme posait que la classe ouvrière devait jouer un rôle d’avant-garde, qu’il fallait donc construire une organisation pour unifier les forces, éclairer la classe ouvrière contre les fausses perspectives du « populisme ». Le groupe Libération du travail fut le premier à engager la lutte contre les conceptions erronées des «populistes», montrer les torts qu’ils causaient au mouvement révolutionnaire. Plékhanov joua un rôle essentiel dans sa réfutation théorique, point par point, des conceptions «populistes». Ses écrits compromirent leur influence auprès des intellectuels révolutionnaires. La déroute idéologique des « populistes » n’était toutefois pas complète. Après l’écrasement de leur parti, Narodnaïa Volia (La volonté du peuple), les «populistes» renoncèrent à leur lutte contre le gouvernement tsariste et prêchèrent la réconciliation avec lui. Ils devinrent dans les années 1880-90 les porte-parole des intérêts de la bourgeoisie rurale, des koulaks. Ayant joué un grand rôle pour l’orientation générale de la lutte politique, le groupe Libération du travail commit cependant des erreurs importantes. Dans son premier projet de programme, il admettait encore, comme les «populistes», la tactique de la terreur individuelle. Plekhanov, pour sa part, ne voyait pas bien le rôle que pouvait jouer la paysannerie et considérait la bourgeoisie libérale comme un appui possible pour la révolution. Le groupe Libération du travail, comme les groupes marxistes, n’étaient alors pratiquement pas liés aux ouvriers. Il ne s’agissait que de petits cercles sans relation avec les mouvements de masse. On en était encore, comme l’indiqua Lénine, à un «processus de développement utérin». C’est en 1895, avec l’activité de Lénine, et du petit groupe L’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière à Petersbourg, que commencera à se résoudre la question de la fusion du mouvement ouvrier avec le marxisme, base pour la formation d’un parti communiste.

suite au prochain numéro

*Le mouvement « populiste » de l’époque, en Russie, ne correspond pas à ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de“populisme”. Les populistes Russes détournaient l’attention des travailleurs de la lutte de classe contre l’ensemble du régimed’exploitation, en commettant des attentats contre des représentants isolés des classes oppresseuses, sans aucun profit pour la révolution. Ils imaginaient que les individualités d’élite, les “héros” seuls font l’histoire, et non les classes et la lutte de classes. Ils empêchaient aussi la classe ouvrière de s’organiser de façon indépendante et de comprendre le rôle dirigeantqu’elle devait jouer dans la société. Ils s’opposaient opiniâtrement à la diffusion du marxisme auprès de la classe ouvrière.

Ne criez plus: à bas les communistes !

1 janvier 2007

Poème de Pierre LACHAMBEAUDIE (1806-1872)

Quoi ! désormais tout penseur est suspect !
Pourquoi ces cris et cette rage impie ?
N’avons-nous pas chacun notre utopie
Qui de chacun mérite le respect ?
Ah! combattez vos penchants égoïstes
Par les élans de la fraternité ;
Au nom de l’ordre et de la liberté,
Ne criez plus: à bas les communistes !
Pour qui ces mots seraient-ils odieux:
égalité, communisme, Espérance,
Quand chaque jour de l’horizon s’élance
Pour tout vivant un soleil radieux !
Ah! croyez-moi, les cruels anarchistes
Ne sont pas ceux que vous persécutez ;
ô vous surtout, pauvres déshérités,
Ne criez plus: à bas les communistes !
Amis, la terre a-t-elle pour les uns
Des fruits, des fleurs; des ronces pour les autres !
D’un saint travail devenons les apôtres :
Tous les produits à tous seront communs,
Rassurez-vous, esprits sombres et tristes :
La nuit s’envole, espérons un beau jour;
Si vous brûlez d’un fraternel amour,
Ne criez plus: à bas les communistes !

Quand la conscience se joint à la révolte…

1 janvier 2007

J’ai aujourd’hui 27 ans, je n’ai pas pour l’instant de situation stable.
Mon père était régleur de machine et ma mère plieuse dans la reliure industrielle. J’ai deux frères aînés. Ils sont ouvriers eux aussi. Toute ma famille, à une ou deux exceptions près, est ouvrière. Nous habitions dans un quartier populaire de la banlieue sud de Lyon.
A la maison, on ne parlait pas beaucoup. Mon père travaillait dur à l’usine. Ma mère encore plus parce qu’elle faisait double tâche: son travail de l’usine et son travail à la maison. Je l’aidais le samedi matin à passer l’aspirateur. Mes frères eux, ne levaient pas le petit doigt et mon père « mettait les pieds sous la table ». « Le ménage, c’est le travail de la femme », dit-elle encore aujourd’hui, à moitié convaincue, car je sais qu’elle appréciait mon aide.
Pendant qu’elle faisait le linge et repassait, mon père jardinait sur le terrain de mon grand-père. Celui-ci avait une maison qu’il avait construite de ses mains. Faut dire qu’il avait eu un petit peu d’argent parce qu’il avait été petit chef dans son entreprise. Il est mort en 1984, de vieillesse, mais quand même bien abîmé par le travail.
Du côté de mon père, ils sont un peu paysans. Je veux dire par là qu’ils élèvent des bêtes et cultivent un peu pour leur consommation personnelle. A la maison, on avait souvent des légumes, des fruits, des œufs frais, et parfois même de la viande. C’était bien.
Peut-être est-ce lié au milieu paysan, mais dans la famille de mon père — il a trois frères et une sœur — on buvait beaucoup. Tout le monde. Les hommes, les femmes, et les enfants. C’était « le blanc du matin », le rhum dans le café, le vin à midi et le soir, les apéritifs à toutes les heures de la journée, les digestifs, la bière, etc. Mon père buvait beaucoup, même quand il était seul. Je ne sais pas s’il avait toujours bu, ou si à une époque de sa vie, il avait « rencontré » des raisons de boire.
Du côté de ma mère — elle a onze frères et sœurs — on boit beaucoup aussi. Mais pas elle. Elle en a trop souffert à la maison. Moi aussi. étant plus jeune, mon père, le week-end, m’emmenait faire la tournée des bistrots. Il me payait des parties de flipper pendant que lui « tenait le comptoir ». Je voyais son état se dégrader d’heure en heure, et je ne pouvais rien faire. J’étais terrifié quand il conduisait la voiture. Par chance, on n’a jamais eu d’accident. A cause de l’alcool, ma mère le quittera plus tard, lorsque j’ai eu 20 ans. Il mourra à l’âge de 65 ans, à cause de l’alcool et de la cigarette disent les médecins. Mais peut-être aussi pour d’autres causes, l’usure au travail, la misère morale d’une vie sans perspectives.
Ce que je vivais, beaucoup autour de moi le vivaient aussi. Mes amis, mes voisins, mes cousins. Je vivais dans ma petite bulle: le quartier, avec « mes problèmes ».
Mes parents ne m’ont jamais rien expliqué sur la politique. Mon père râlait devant la télé quand il regardait les infos. Le reste du temps, il dormait soit de fatigue, soit parce qu’il avait trop bu, le plus souvent, les deux. Je ne me suis pas demandé alors s’il avait eu des rêves d’une vie meilleure, d’un monde meilleur, si à une période de l’histoire il avait eu de l’espoir.
Ma mère n’a pas pu aller à l’école longtemps. Elle avait beaucoup de frères et sœurs et elle faisait partie des aînés. Elle a commencé à travailler à quatorze ans, parce qu’il «fallait manger». Etant plus petite, elle faisait du porte à porte pour vendre le poisson que mon grand-père péchait dans le Rhône. Ça faisait quelques sous.
Elle nous a toujours dit à mes frères et moi, que sa grande fierté était ses enfants. J’ai toujours su qu’elle disait ça parce qu’elle pensait avoir raté sa vie avec mon père. C’est la peur de se trouver seule avec trois enfants qui l’a empêchée de le quitter plus tôt. Elle s’était mariée jeune pour quitter « le poids » de sa famille, mais c’était pour porter un autre fardeau. C’est seulement après la rupture de trente-deux  ans de mariage qu’elle a commencé à vivre.
Les « leçons politiques » que j’ai pu recevoir de mes parents, je crois que c’est en regardant leurs conditions de vie et comment ils se comportaient socialement. Ils n’étaient peut-être pas très instruits, mais avaient des principes forts. Celui entre tous qu’il nous fallait respecter était le travail. Ils nous ont toujours dit à mes frères et moi: « Si vous ne voulez pas aller à l’école, d’accord, mais vous irez ! On ne veut pas vous voir traîner ». Mes deux frères ont commencé à travailler à l’âge de seize ans. Ils ont toujours travaillé, et pour eux, c’était et c’est toujours la seule façon d’être digne: gagner son pain en travaillant. Heureusement, ils ont eu la chance de ne jamais être au chômage.
À cette époque de ma vie, je crois que je ne connaissais pas le terme de « classe sociale », d’ailleurs qui en parlait encore ? Le monde existait, j’étais dedans et je me laissais porter. Et pourtant, je me suis souvent posé des questions dès mon enfance: Si le travail c’est la vie, pourquoi ne procure-t-il pas le bonheur ? Pourquoi ce sont les honnêtes gens qui payent et les malhonnêtes qui encaissent ?
Pourquoi les riches sont riches, et pourquoi les autres restent pauvres ? Pourquoi mon père, comme beaucoup d’autres, se détruit à petit feu avec de l’alcool ? Pourquoi mes copains, mes voisins sont dans la même condition que moi ? etc. Je me posais des tas de questions sans pouvoir y répondre. Dans ma tête, c’était tout embrouillé.
Puis, de par mes fréquentations extérieures, j’ai cherché des réponses dans la religion, mais je n’y ai rien trouvé, ou du moins, cela ne m’a pas convenu. Je constatais que face à des conditions de vie difficile, parfois sans issue, il y avait ceux qui allaient chercher refuge, comme mon père, dans l’alcool, et puis les autres, dans la religion.
En fait, il a fallu que je fasse de la musique pour comprendre que je subissais les effets du régime social dans lequel nous vivons: le capitalisme. Et que pour comprendre ces effets, il fallait remonter jusqu’aux causes. Tout cela, personne dans mon entourage n’était capable de me les expliquer. Il m’a fallu rencontrer un élément déclencheur, une rencontre  et une motivation.

Sentiment de « révolte » et théorie révolutionnaire. Une rencontre.

J’ai toujours aimé la musique. Grâce à elle, je pouvais « changer d’air ». J’ai été, si on peut dire, « éduqué musicalement » par mon grand frère. Bien qu’il m’ait foutu quelques raclées gratuites « pour m’endurcir », aujourd’hui, je le remercie de m’avoir baigné dans la « funky music ». A travers elle, j’ai vite accroché au rap.
Quand le rap est arrivé, ça a été foudroyant. Des types décrivaient leur condition de vie en musique, parlaient de la société, critiquaient le système… Ça a été le déclic. Il fallait que j’en fasse, parce que j’avais des choses à dire.
Avec des amis, on a formé un groupe. On cherchait une salle de répétition. On a été accueilli dans une association. Le responsable était un fervent défenseur de l’éducation populaire. J’ai appris par la suite que c’était aussi un militant qui, avec quelques autres, n’avait pas renoncé à défendre les principe du marxisme et de l’émancipation historique du peuple. Il participait à la rédaction de Germinal.
Sa rencontre a été décisive. Son objectif était la formation du citoyen, sur la base d’une claire conscience politique et sociale. A cette époque, je n’avais qu’une notion vague de la politique, de la société. Pour moi, ça se limitait à: « il y a des riches et des pauvres ». Les premiers nous gouvernent, et moi, je fais partie des seconds.
J’avais une vague notion de classe qui relevait plus du réflexe que de la conscience réelle. La politique pour moi, n’était qu’une bagarre de politiciens où l’on n’y comprenait rien. Tous pourris, la loi de la jungle où le plus fort arrive le premier.
Je ne me souviens plus exactement des phrases, des questions, qui m’ont permis de m’orienter, mais elles devaient ressembler à : « Si tu veux critiquer la société, encore faut-il la connaître et avoir des arguments. Pour cela, il faut t’instruire. La politique, c’est la science qui régit la vie publique. C’est elle que tu dois étudier. »
C’est par cette voie que je me suis intéressé à la politique. C’est le rap qui m’y a conduit, via cette rencontre.
Puis, finalement, ce sont la lecture et l’étude qui ont tout changé. C’est la prise de conscience que la société existe uniquement parce que ce sont les hommes qui l’ont créée. Donc, si elle ne va pas, on peut la changer. Il n’y a pas de fatalité.
Je pense que c’est le fait de comprendre que l’on peut être maître de sa vie et changer la société qui m’a motivé.
Parce que celle dans laquelle je vivais ne me plaisait pas. Pour moi, il y avait trop d’injustice, trop de contradictions, et on voulait me faire croire à trop de fatalisme: le travail dur sans reconnaissance et uniquement alimentaire, l’alcoolisme, des vies sans saveur, etc. Et tout ça, tu pouvais le multiplier par le nombre de familles autour de moi et le multiplier par le nombre de quartiers dans toutes les villes de France et puis par toutes les villes du monde, le schéma se répétait et se répète encore.
Alors, j’ai donc commencé à lire des livres. Mais pas n’importe lesquels. Des livres avec un contenu social, un contenu politique. Des livres qui me permettraient de comprendre le monde dans lequel je vivais. Des livres qui parlaient de ma vie, comme de la vie de beaucoup d’autres que moi. Qui ne sont pas partis en vacances étant enfant, qui ont subi les frustrations de leurs parents, qui ont vécu les périodes de chômage des parents, qui ont perdu leurs parents au boulot, qui ont vu leur mère faire double tâche, etc. Je n’avais jamais lu un livre entier jusqu’à l’âge de vingt ans.
Un roman m’a d’abord percuté : la Mère de Maxime Gorki. Parce que c’est un témoignage d’une époque de grands bouleversements, une époque offrant de nouvelles perspectives. Parce qu’à un moment donné dans l’histoire, le peuple a pris le pouvoir. Et puis, les personnages dans ce roman m’étaient assez familiers….
Mais cette première lecture n’était pas suffisante. Parce qu’elle n’allait pas au bout de l’explication, ce livre n’était qu’une illustration d’une époque. C’est le Manifeste du parti communiste de Karl Marx qui m’a convaincu. Parce qu’il contient une orientation claire et sans ambiguïté. On y parle de classes sociales et de lutte de classes. Cela m’a tout de suite éclairé. Les problèmes y sont posés à l’endroit et sans embrouilles. Les contradictions sociales sont posées clairement. Il m’a fallu un effort intellectuel pour comprendre quelques bases. Mais je sais que dans la vie, rien ne se donne. Encore moins la connaissance et le savoir. Alors j’ai lu et étudié.
Aujourd’hui, quelques années sont passées. Chaque jour je suis moins ignorant que la veille. Pourquoi ? Parce que je lis et j’étudie le marxisme. Et d’autres choses encore, l’histoire, les grandes théories politiques, mais aussi des romans, lorsqu’ils touchent à des problèmes, des conflits qui affectent les individus et la société.
Nous sommes dans une période sombre, c’est vrai. On a l’impression, ou on veut nous donner l’impression, qu’aucune perspective d’avenir ne s’ouvrira plus jamais pour le peuple. On essaie de le détourner de ses véritables intérêts, de le faire communier avec les classes qui l’exploitent et l’oppriment. Mais le peuple reste la force historique de la société, il pourra reconquérir sa force politique, se réorganiser, l’histoire l’a déjà prouvé. Pour cela, il faut une conscience claire des conditions de sa lutte et de ses buts. Je milite pour y contribuer.

Réflexions autour du mot fascisme

1 janvier 2007

Aujourd’hui, le fascisme est toujours évoqué en rapport aux courants d’extrême droite. Ce qui ne permet pas de comprendre comment s’est présenté le fascisme historiquement, et comment il pourrait se présenter aujourd’hui. Du point de vue historique en effet, les fascismes les plus marquants (le nazisme allemand notamment) se sont présentés comme « révolutionnaires » et « anti-capitalistes », voire comme « anti-impérialistes », et non comme « réactionnaires » ou « d’extrême-droite ». Il a fallu plusieurs années de destructions pour que des populations abusées aient mis au jour les véritables objectifs des organisations fascistes, par leurs luttes et le développement de leur conscience. Pour ce qui touche à l’utilisation du mot fascisme, la situation aujourd’hui se présente différemment. Comme ce mot a laissé un mauvais souvenir, qu’on a bien compris que le fascisme n’était nullement « révolutionnaire » ou contre le capitalisme, les processus de fascisation ne peuvent plus se développer sous ce nom. Comme hier pourtant, et pour tromper les peuples, les processus de fascisation peuvent se déguiser, sous les formules de « l’anticapitalisme » ou de « l’anti-impérialisme ». Cela n’est pas nouveau. Les différents fascismes ont toujours pratiqué le détournement et le retournement du vocabulaire. On peut ainsi encore se laisser prendre, surtout dans le cadre de la désorientation politique actuelle, baisser la garde, être séduit par des mots, des formules, qui cachent les véritables objectifs poursuivis. Pour ne pas être abusé, il est nécessaire de déceler les traits spécifiques qui permettent de reconnaître ce qu’est le fascisme, quand il ne se présente pas sous son nom. Et, bien qu’il n’existe pas à ce jour de véritable théorie du fascisme, on doit essayer de dégager des éléments de caractérisation, historiques et politiques, qui signalent qu’un processus de fascisation est en cours, ou qu’on a à faire à des régime fascistes (toujours sans oublier que le fascisme ne se réduit nullement à des organisations se revendiquant de l’extrême droite).

Caractérisation historique : Le fascisme, manifestation d’un nœud de contradictions à l’époque du capitalisme impérialiste

On ne peut pas identifier le fascisme à la folie ou à la méchanceté des hommes (ou d’un seul homme), comme certains « spécialistes » ont pu le faire croire. Le fascisme se développe en raison de déterminations générales, dans des conditions propres à une période historique. Si l’on observe l’histoire, les processus de fascisation et le fascisme se positionnent à l’intersection de deux catégories de contradictions : — des contradictions de classes: contradictions sociales entre la classe bourgeoise et la classe prolétarienne, sans oublier les contradictions au sein des différentes classes et les contradictions de type ancien (qui peuvent mobiliser des classes liées à des structures plus ou moins «féodales» — recyclées ou non dans les circuits capitalistes). ; — des contradictions entre puissances: rivalités, directes ou indirectes, pour le partage et le repartage des zones d’influence mondiales. Parvenue à un certain degré d’acuité, la conjonction entre ces deux catégories de contradictions, induit sous des formes diverses, une tendance générale à la réaction et à la fascisation, dans divers pays du monde. Mais cette tendance ne s’impose pas à n’importe quel moment, ni avec la même force partout. Cela dépend des conjonctures historiques. Cela dépend aussi des capacités de résistance et d’organisation politique des différents peuples, de leur histoire propre. Qu’un régime fasciste (ou apparenté) parvienne ou non à s’imposer, on constate que lorsque les deux catégories de contradictions s’aggravent (comme dans la période de l’entre deux guerres: crise économique et sociale et tensions exacerbées entre puissances), les classes dominantes cherchent à restreindre ou annihiler toute possibilité d’expression politique des classes populaires, cherchent à déconstituer leurs formes d’organisation politique, par la manière forte ou par la séduction. Les processus de fascisation révèlent en fait un état de crise profond des régimes en place, une faiblesse historique de la classe bourgeoise, qui ne parvient plus à maintenir démocratiquement ses alliances avec les classes laborieuses. Dans les pays encore partiellement féodaux, ils révèlent une même faiblesse historique des bourgeoisies nationales, qui par crainte des masses populaires, ont laissé à des classes féodales ou pré-féodales, le soin de verrouiller la société. Le libre déploiement de tels processus révèle aussi la faiblesse ou l’insuffisance de la force organisée du peuple, qui n’a pu résister aux entreprises conjointes de l’intimidation et de la séduction.

Caractérisation politique : Le fascisme et la dissolution de l’expression politique des classes populaires

À côté de la violence et de la terreur, tout processus de fascisation (quel que soit le nom qu’on lui donne), tend à « flatter » les différentes fractions du peuple, Profitant de leurs difficultés et de leur malaise, il tend à les enfermer dans des « identités » catégorielles ou partielles (de « race », « d’ethnie », de religion…). Cette « flatterie » identitaire conduit les exploités à se diviser, à lutter les uns contre les autres, à détruire leur unité de classe, au profit d’une imaginaire communion avec les classes qui les oppriment (en mettant en avant une prétendue « communauté » de « race » ou de « culture »). Dans ce contexte d’aggravation des contradictions, les classes dominantes (bourgeoisie, ou féodaux entrés dans les circuits financiers capitalistes), doivent pour leur propre survie, empêcher l’unification politique du peuple, ou décomposer cette unité quand elle avait été forgée. Il leur faut interdire aux classes populaires de contester la base du régime économique, de se donner pour but la réalisation d’une société meilleure pour le peuple (le socialisme). Si, au cours de l’entre deux guerres, on voulait empêcher les classes populaires de suivre l’exemple soviétique, aujourd’hui, on leur impose l’idée que leur objectif d’émancipation est irréalisable, ou fondamentalement mauvais. Toutes les fractions des classes dominantes ne deviennent pas pour autant « fascistes », mais un certain accord se réalise lorsqu’il s’agit de dissoudre l’organisation politique des classes populaires et leurs perspectives historiques. Comme les régimes bourgeois traditionnels, le fascisme, qui peut se présenter comme « anti-capitaliste », ne vise pas à détruire les fondements du capitalisme, pas plus que ceux des autres régimes d’exploitation. Il vise seulement, cette fois-ci de façon radicale, à interdire toute possibilité d’expression des contradictions de cette base, toute expression politique de la lutte des classes populaires. Les tenants du fascisme ne veulent pas s’attaquer aux formations sociales fondées sur des antagonismes de classes, et à la lutte qui en résulte. Ils ne dénient pas toute forme de lutte de classe, bien au contraire. Ils cherchent à radicaliser le combat des classes dominantes, en faisant régresser les formes politiques qui avaient permis au peuple de s’organiser, de poursuivre un but commun. (Ces formes avaient d’ailleurs aussi permis à la bourgeoisie révolutionnaire de poursuivre ses propres buts il y a deux siècles). Ce que les tenants du fascisme tentent de supprimer, détruire, décomposer, c’est l’expression politique générale de la lutte des classes populaires, plus spécialement celle de la classe ouvrière. Lors des processus de fascisation, puis du fascisme, cette décomposition des cadres d’expression politique se concrétise : — par la dissolution (ouverte ou masquée), des formes politiques modernes: république, démocratie, liberté d’expression, puis par leur destruction ; — par la décomposition (ouverte ou masquée) des organisations politiques des classes populaires, puis par leur destruction. Au cours des processus de fascisation, les modes de regroupement politique des classes populaires sont empêchés ou affaiblis, leurs forces «désassemblés». Certaines organisations bourgeoises ou petites-bourgeoises, peuvent en subir le contrecoup. Ceci au profit d’autres formes de regroupements: formes corporatives, formes locales ou communautaristes, avec mise en avant d’identités partielles, ethniques ou culturelles, contre l’unité de classe. Le processus de décomposition s’effectue selon deux voies combinées : — par la séduction: flatterie identitaire, et parfois par «l’achat» des populations au moyen d’avantages immédiats. — par l’oppression spirituelle, l’intimidation (physique et idéologique), puis par la terreur. Ces deux voies sont intimement liées. Il faut bien voir que la violence ne s’impose pas toujours sous l’angle de la violence physique, surtout au début. Mais il y a violence quand on veut décomposer ou détruire ce qui permet au peuple de s’organiser, de s’unir, de lutter pour le bien commun.

Caractérisation «impérialiste» : Le fascisme et la volonté de faire adhérer le peuple aux ambitions de « son » impérialisme, contre une hégémonie rivale

Les classes ou fractions de classes qui visent, par la fascisation ou le fascisme, à dissoudre ou détruire les organisations politiques du peuple, cherchent aussi à faire adhérer l’ensemble de la population à leurs ambitions. Pour ce faire, leur propagande dénonce presque exclusivement les impérialismes concurrents, ceci sous diverses « étiquettes » de droite comme de gauche. Une telle propagande, pour mieux combattre les rivaux, peut même avoir recours à des formules d’apparence marxiste : « l’anti-capitalisme », « l’anti-impérialisme » », en dénaturant le sens de ces formules, les coupant de la théorie qui leur sert de fondement. Il faut rappeler qu’au cours de l’entre-deux-guerres, le fascisme s’est imposé dans les pays capitalistes qui revendiquaient un repartage des zones d’influence mondiale à leur profit (Italie, Allemagne, Japon), contre les puissances en place (Angleterre, États-Unis, France). Il faut rappeler, car on l’a oublié, que ces puissances fascistes, pour rallier d’autres puissances à leur cause, ou pour tenter de séduire leurs populations, dénonçaient dans leur propagande le communisme, mais aussi « le capital international » ou la politique des rivaux capitalistes (notamment « l’impérialisme » anglo-saxon ou « l’hégémonisme américain »). Pour parvenir à leurs buts mondiaux, ces régimes fascistes s’efforçaient en effet de constituer des blocs à l’échelon d’un continent, en soumettant d’autres nations, afin de battre l’hégémoniste adverse. Aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’il en est encore ainsi, qu’on travaille à enrôler les masses derrière son propre « camp » contre l’empire rival, qu’on oublie que « l’essence » de l’impérialisme, c’est la rivalité entre puissances mondiales (oubli qui se manifeste au sein même de courants qui se réclament du marxisme). Pour faire adhérer les masses à la cause de « leur » impérialisme (aujourd’hui à l’échelon d’un continent), la propagande s’est avérée, et s’avère, un moyen très efficace. Les principes de violence et de séduction sont à l’œuvre ici aussi. Comme l’indiquait le dirigeant fasciste-nazi, Adolphe Hitler, la propagande s’adresse à tous les mécontents, à la masse la moins éduquée (politiquement). La propagande ne cherche pas à élever leurs facultés rationnelles, la conscience, mais au contraire à mobiliser « les ressorts des passions fanatiques ». De plus, pour ne pas éparpiller les forces combatives contre des ennemis multiples, il recommandait que l’attention soit concentrée, par amalgame, sur un seul ennemi (ainsi, selon lui, la figure du juif devait regrouper toutes les figures des ennemis de la puissance impérialiste allemande: les communistes, la finance internationale, l’hégémonisme américain, la tradition nationale révolutionnaire française, etc.).

Etre vigilant face aux fausses orientations qui aggravent la situation de tous les peuples

Ces quelques éléments de caractérisation du fascisme, et des processus de fascisation, sont bien entendu insuffisants, pour être à même de déceler, à coup sûr, si aujourd’hui encore le danger se révèle imminent. Quelques évolutions récentes doivent cependant nous rendre vigilants. N’observe-t-on pas depuis quelques décennies une décomposition de la nation républicaine en France, une déconstitution des organisations politiques populaires, la mise au ban de leurs perspectives historiques d’émancipation, la valorisation des regroupements communautaires, l’appel « aux passions fanatiques », les atteintes à la liberté d’expression, la diabolisation du communisme, mais aussi d’un seul impérialisme (le rival américain), la grande discrétion à l’égard des buts impériaux poursuivis au nom de la « construction européenne » ? À chacun de réfléchir, en se fondant sur la raison, en éclairant sa conscience par le recours à l’étude, l’analyse. Et non en restant soumis à des réflexes, des « passions fanatiques », comme on y est incité lors de tout processus de fascisation.

Pourquoi aujourd’hui s’engager politiquement? (témoignage)

1 janvier 2007

Il m’est arrivé de rencontrer des militants d’une autre génération. Ils parlaient d’une époque où l’on était fier de défendre les positions de la classe ouvrière, où des perspectives d’avenir s’ouvraient: sur un monde d’où serait bannie l’exploitation de l’homme par l’homme. En discutant avec eux, il me semblait que si à cette époque, la vie était encore dure pour les travailleurs, du moins avaient-ils une conscience claire du sens de leur lutte, des buts historiques qu’ils poursuivaient. Aujourd’hui, comme certains ouvriers le disent: « l’avenir est tout noir », « il n’y a même plus d’avenir », « c’est comme si on était tombés dans un trou sans fond ». Certains pensent aussi: « on ne sait plus où on va », « on ne comprend plus la situation », « ni pourquoi il est bon de se mobiliser », « on n’a plus de relais politique pour orienter les luttes ». Je suis née dans ce monde-là, celui où l’espérance paraît avoir disparu pour la majorité, pour le peuple. Un monde où il est devenu très difficile de comprendre les enjeux nationaux et internationaux. Un monde, où le peuple, désorganisé, désuni, ne parvient pas à « voir » où est le bien commun, que pourtant il cherche. Parce que chacun se trouve isolé, contraint de lutter pour lui-même, pour sa survie immédiate. Cette difficulté à agir sur la société dans laquelle nous vivons, tient en partie à ce que nous ne parvenons pas à comprendre à quelles « lois » elle obéit, pourquoi cela a changé par rapport au monde d’il y a trente ou cinquante ans. Cela provoque chez la plupart d’entre nous un sentiment d’impuissance. Pourquoi s’impliquer dans la vie politique, si on ne sait pas ce qu’il faut faire, comment agir, si ça ne sert à rien. Ce témoignage a pour but de montrer comment, à partir de mes incompréhensions, j’en suis venue à m’engager politiquement. Pour cela, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes diffusant le bulletin Germinal et qui, dans la tourmente historique, avaient réussi à ne pas perdre toute confiance en l’avenir, et qui avaient coûte que coûte travaillé à maintenir des repères politiques solides. Comme première motivation, j’avais cette idée de mieux comprendre les ressorts qui déterminent le mouvement profond de la société. Car, comment transformer le monde si on n’a aucune idée de comment il «fonctionne», comment il évolue ? Cela m’a poussée à dépasser les obstacles, développer petit à petit ma conscience. Bien sûr je sais que cela ne suffit pas à transformer la situation, mais cela permet de voir quel but on peut poursuivre sur le long terme, sans se tromper de cause, être entraînés dans des combats où le peuple se divise et se détruit.

Essayer de comprendre ce qui nous domine et comment changer les choses

Au départ je voulais comprendre pourquoi, alors que l’on nous parle de progrès social, les conditions de vie et de travail ne s’améliorent pas. Pourquoi le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser, que le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté grandit, que les conditions de travail se dégradent, les contrats de travail précaire se multiplient, le coût de la vie est de plus en plus cher, les acquis sociaux sont remis en cause les uns après les autres, etc. ? Qu’est-ce qui a changé pour que les travailleurs, même sans imaginer la révolution, ne puissent plus faire entendre leur voix ? Bien que je ne sois pas électrice depuis longtemps, j’ai vécu sous des gouvernements de droite, sous des gouvernements de gauche, mais cela n’a rien changé, ou presque, à cet état des choses. Le processus de régression finit toujours par tracer de nouvelles foulées. Je peux maintenant voter, et cela permet au moins de dire qu’on n’est pas contents. Mais chacun se rend compte qu’aucun courant politique aujourd’hui ne paraît vraiment défendre les intérêts d’ensemble du peuple, et que rien ne s’améliore bien au contraire. Comme beaucoup d’autres, je veux ou j’espère changer cette situation. Mais comment faire ? Chacun dans son coin, il est difficile de distinguer avec certitude l’orientation juste à suivre, de connaître les meilleures solutions à mettre en œuvre par et pour le peuple ! Que faire alors ? S’agiter sans savoir où l’on va ? Attendre des jours meilleurs ? De par l’expérience de ces dernières années, il paraît évident que la pagaille incohérente ne sera pas le remède aux maux de notre société. La patience ou le laisser faire ne permettront pas non plus de trouver la solution.

Sur quelles bases se réorganiser et retrouver la confiance en l’avenir

Comme je ne me satisfaisais pas de cette situation, j’ai commencé à essayer de connaître les « lois » qui font que l’intérêt général, celui du peuple, ne parvient pas à s’imposer. La théorie de Marx, m’a aidée à mieux comprendre, la logique du capitalisme, qui entrave le progrès de la société et s’oppose à la réalisation des besoins du peuple. J’ai aussi lu Rousseau qui nous montre comment la prédominance des intérêts particuliers (d’individus ou de groupes), luttant les uns contre les autres, empêche que l’intérêt commun puisse s’imposer. Ces études m’ont aidée à saisir quelle est la cause des maux qui affectent le monde, ceci encore de façon très générale, pour toute une époque. Mais cela ne suffit pas. Il fallait aussi comprendre pourquoi, à certains moments, cela va mieux, à d’autres moments, comme aujourd’hui, cela va de plus en plus mal. Pourquoi la société a pu progresser au cours de certaines périodes, pourquoi, à d’autres, elle s’enfonce dans la réaction. Et que faire dans ce cas ? Pour cela, je sais qu’il faut aussi connaître l’histoire, réfléchir sur les changements des contextes historiques, dans un pays et dans le monde, connaître les conditions concrètes de la situation historique au sein de laquelle nous voudrions pouvoir agir. Je n’en suis qu’au début. Mais je sais, que sans ce travail d’étude et d’analyse, on prend le risque de faire fausse route dans nos revendications et nos mobilisations, d’aller à l’encontre de ce que l’on recherche. Ce travail d’étude et d’analyse, pour réorganiser la lutte, ne se fait pas tout seul, chacun pour soi. En s’y attelant avec d’autres (ce qui n’empêche pas de militer aussi au jour le jour), on retrouve une orientation, on peut progressivement unir des forces, reconquérir la confiance en l’avenir, pour les classes populaires. Et même si on est encore contraint de «reculer», face à l’offensive de toutes les classes réactionnaires (y compris les vieilles classes féodales qui redressent partout la tête dans le monde), du moins peut-on le faire en bon ordre, comme à la bataille. Ainsi on prépare, regroupe les forces, afin de pouvoir ressaisir l’initiative historique, dans un futur plus ou moins proche. Il m’est arrivé de rencontrer des militants d’une autre génération. Ils parlaient d’une époque où l’on était fier de défendre les positions de la classe ouvrière, où des perspectives d’avenir s’ouvraient: sur un monde d’où serait bannie l’exploitation de l’homme par l’homme. En discutant avec eux, il me semblait que si à cette époque, la vie était encore dure pour les travailleurs, du moins avaient-ils une conscience claire du sens de leur lutte, des buts historiques qu’ils poursuivaient. Aujourd’hui, comme certains ouvriers le disent: « l’avenir est tout noir », « il n’y a même plus d’avenir », « c’est comme si on était tombés dans un trou sans fond ». Certains pensent aussi: « on ne sait plus où on va », « on ne comprend plus la situation », « ni pourquoi il est bon de se mobiliser », « on n’a plus de relais politique pour orienter les luttes ». Je suis née dans ce monde-là, celui où l’espérance paraît avoir disparu pour la majorité, pour le peuple. Un monde où il est devenu très difficile de comprendre les enjeux nationaux et internationaux. Un monde, où le peuple, désorganisé, désuni, ne parvient pas à « voir » où est le bien commun, que pourtant il cherche. Parce que chacun se trouve isolé, contraint de lutter pour lui-même, pour sa survie immédiate. Cette difficulté à agir sur la société dans laquelle nous vivons, tient en partie à ce que nous ne parvenons pas à comprendre à quelles « lois » elle obéit, pourquoi cela a changé par rapport au monde d’il y a trente ou cinquante ans. Cela provoque chez la plupart d’entre nous un sentiment d’impuissance. Pourquoi s’impliquer dans la vie politique, si on ne sait pas ce qu’il faut faire, comment agir, si ça ne sert à rien. Ce témoignage a pour but de montrer comment, à partir de mes incompréhensions, j’en suis venue à m’engager politiquement. Pour cela, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes diffusant le bulletin Germinal et qui, dans la tourmente historique, avaient réussi à ne pas perdre toute confiance en l’avenir, et qui avaient coûte que coûte travaillé à maintenir des repères politiques solides. Comme première motivation, j’avais cette idée de mieux comprendre les ressorts qui déterminent le mouvement profond de la société. Car, comment transformer le monde si on n’a aucune idée de comment il «fonctionne», comment il évolue ? Cela m’a poussée à dépasser les obstacles, développer petit à petit ma conscience. Bien sûr je sais que cela ne suffit pas à transformer la situation, mais cela permet de voir quel but on peut poursuivre sur le long terme, sans se tromper de cause, être entraînés dans des combats où le peuple se divise et se détruit.

Pour les classes populaires l’espérance est-elle possible ?

1 janvier 2007

Le projet des Cahiers de formation politique pour l’Union de lutte des classes populaires, remonte à plus de trente ans. Ses premières ébauches ont vu le jour sous forme d’un bulletin qui n’était lu que par quelques individus, mais qui leur permit de maintenir le flambeau de perspectives de progrès historique pour toute la société. Aujourd’hui, alors que ces perspectives semblent s’être évanouies, qu’un état de désorientation politique s’est imposé et généralisé, une diffusion publique plus large des données d’orientation qui se sont trouvées maintenues et développées au cours de ces années, nous semble répondre à un besoin et à une nécessité. Afin de reconquérir les conditions de l’espérance historique.

La destruction des perspectives

Depuis trente ans, la situation des classes populaires s’est fondamentalement transformée, dans notre pays comme dans l’ensemble du monde. Ceci non dans le sens du progrès, mais en allant de mal en pis. Il n’en était pas de même au cours des années 1960-70. Pour la majorité des travailleurs, comme pour les premiers rédacteurs de ce qui devait devenir Germinal, l’espérance en un monde meilleur était encore vive. Les possibilités d’émancipation, d’amélioration des conditions de vie et de travail, pour soi-même, pour ses enfants ou pour l’ensemble des travailleurs, paraissaient encore ouvertes. On pouvait espérer que le monde en viendrait un jour prochain à « changer de base ». Dans ce passé encore proche, il était difficile de percevoir qu’un long processus de régression économique, sociale et politique s’annonçait, que la réaction dans les idées devait bientôt déferler. Pour les générations nouvelles parvenues à la conscience politique dans les décennies suivantes, il est difficile aujourd’hui de se représenter l’état d’esprit d’alors. Cela est vrai aussi pour les générations plus anciennes qui ont du mal à se remémorer leurs espoirs et leurs visées d’alors. Très vite d’ailleurs, au sein des organisations qui faisaient mine de défendre les intérêts des travailleurs, beaucoup commencèrent à s’esbaudir sur les dérives anti- républicaines et anti-communistes qui ont accompagné Mai 1968. Ces dérives pourtant signalaient déjà un processus bien engagé de désorganisation des classes populaires. Parmi ceux qui prétendaient diriger le mouvement ouvrier, il en était aussi qui, pour sauver leur mise, s’empressèrent de capituler afin de mieux s’adapter au monde tel qu’il allait !

Des décennies de régression, la revanche des forces du passé

Si l’on essaie de retracer comment se présentait la situation il y a trente ou quarante ans, on peut dire que ce qui dominait encore sur la scène sociale, était la volonté de lutte pour un monde meilleur. On ne se trouvait pas contraint au seul combat défensif pour freiner la régression. Et nul courant de pensée n’osait faire prévaloir les combats fratricides au sein des classes populaires. La communion des intérêts entre classes opposées, sur la base de la « religion », des « cultures » ou d’imaginaires identités, était considérée pour ce qu’elle est: une flatterie réactionnaire contre l’unité politique du peuple. Comme il était alors possible de se projeter dans l’avenir, on ne pouvait pas nous contraindre à nous enfermer dans le passé, dans d’hypothétiques «origines» ou liens communautaires. Des digues s’opposaient alors à la division, la dissolution des forces populaires, les exploiteurs et les oppresseurs ne parvenaient pas à mobiliser au service de classes et de courants de pensée historiquement réactionnaires. Peut-on se satisfaire d’un tel démantèlement de l’organisation de lutte des classes populaires, ou de l’enrôlement de certaines de ses fractions dans des combats d’arrière-garde ? Non. Pour reconquérir la capacité de lutte du peuple, on doit cesser d’être aveuglés par tous les faux prophètes, et développer une claire conscience des déterminations qui ont conduit à cet état de désorganisation désastreux. Qu’est-ce qui a changé au plan historique d’ensemble au cours de ces quatre ou cinq décennies ? Qu’est-ce qui a changé au niveau de la faculté d’entraînement du mouvement populaire ? Pourquoi les classes populaires en sont-elles réduites à cette perte d’initiative, de recul historique, de dissolution, de division ? Telles sont les questions qu’il est nécessaire de poser pour ouvrir la voie à une reconstitution de la force commune et des perspectives d’avenir.

Développer une vision claire des conditions de la lutte

La reprise de l’initiative ne peut en effet s’effectuer dans l’ignorance et la confusion. L’initiative ne peut être ressaisie sans que l’on travaille à connaître les conditions et facteurs qui ont gouverné et gouvernent les processus historiques d’ensemble, sans que l’on tire des enseignements de l’expérience des luttes sociales et politiques, qui ont permis aux peuples modernes de resurgir de l’abîme et de modeler l’histoire. L’initiative ne peut être ressaisie dans la confusion des orientations qui épuise les forces, et conduit un jour ou l’autre dans le mur ou à l’abîme. Il ne suffit pas en effet de crier tous les matins « à bas la mondialisation » pour reconquérir l’initiative historique, si l’on ne sait rien des conditions de la lutte, ce que l’on doit combattre et ce que l’on vise. L’initiative historique ne peut être reconquise que si l’on contribue à l’analyse des situations concrètes dans une perspective historique, que si l’on discerne les tendances, la disposition des forces de classes comme celles des puissances du monde en rivalité. C’est sur cette base que l’on pourra apprendre à s’orienter et s’unir, à refuser toutes les orientations en trompe l’œil.

Ne pas ignorer les conséquences des batailles perdues

Même si la potion se révèle amère, il faut admettre qu’au cours du dernier demi-siècle, les conditions de la lutte des classes se sont fondamentalement modifiées, au plan mondial, comme au plan national. Par là, il ne s’agit pas de dire qu’il n’existe plus de « lutte de classes ». Non, ce qui a changé, ce sont les caractères généraux de cette lutte. Les classes porteuses du passé, même s’il ne s’agit pour elles que d’une victoire relative, ont pour l’instant repris l’initiative, tandis que le camp des travailleurs connaissait d’importants revers, aboutissant à une défaite d’ordre historique, qu’on ne saurait cependant considérer comme définitive. Cette défaite s’est d’abord traduite par la décomposition du camp socialiste, en proie à des offensives internes et externes, puis par sa dissolution avec la fin de l’Union Soviétique. Il s’agit là d’une grande bataille perdue. Toutefois, si l’on se place au niveau du temps historique, il ne s’agit pas de l’anéantissement du camp des travailleurs. Dans sa lutte séculaire contre les forces féodales, la classe bourgeoise n’a-t-elle pas connu de semblables défaites, elle en connaît encore, elle a néanmoins fini par mettre à genoux les forces rétrogrades (avec l’aide du peuple faut-il le rappeler). Quoi que l’on puisse penser des manquements ou des mérites de l’édification soviétique, on doit considérer que cette défaite a eu des répercussions dans l’ensemble de la situation du monde, comme sur les conditions de lutte des classes populaires. Dans les pays capitalistes notamment, on doit mentionner la dissolution de leur unité de classe, leur difficulté à s’opposer aux remises en cause de leurs acquis historiques, mais aussi le redéploiement des combats entre puissances capitalistes en concurrence, combats porteurs de destruction. Sans parler de la mise à l’avant-scène des conflits meurtriers à prétextes « raciaux » ou « religieux », du changement du sens des mobilisations dans les pays de la périphérie, de la perte de leur caractère émancipateur, de leur subordination aux instrumentations des puissances impérialistes rivales, comme aux visées de leurs classes dominantes (au sein de structures tribales ou féodales recyclées dans la finance mondiale). Avec partout, un abaissement général de la conscience politique. De telle sorte qu’en de nombreux points du monde, en même temps que se dissipaient les perspectives d’émancipation socialiste, en dépit de quelques sursauts, on en est revenu bien en deçà des acquis des révolutions démocratiques bourgeoises, retournant partout à des modes de mobilisations et des guerres de type barbare.

S’élever à la compréhension de l’ensemble du mouvement historique

Au cours de ces années, les rédacteurs du bulletin qui allait devenir Germinal, ont éprouvé comme beaucoup d’autres, des difficultés à saisir le sens des nouvelles conditions de lutte qui s’imposaient aux classes populaires. Au cœur de ce désarroi, leur mérite a été de ne pas céder au sauve-qui-peut ambiant, ne pas se soumettre à l’immédiat, de ne pas chercher à s’adapter, par opportunisme, à ces conditions de régression généralisée, de ne pas abaisser leur conscience mais de tenter au contraire de l’élever. Un autre mérite a consisté à ne pas se lancer dans une agitation désordonnée, ne pas faire alliance avec des forces et courants d’idées réactionnaires, obscurantistes, désorganisateurs, comme le firent nombre de faux révolutionnaires. Ce qui leur a paru vital au cours de cette période de recul, fut de maintenir et rétablir des visées émancipatrices, en travaillant à s’élever à «la compréhension de l’ensemble du mouvement historique», comme le recommandait Marx, sans pour autant nier la réalité du moment. Pour ce faire, ils ont pris appui sur la théorie, l’ont développée en s’efforçant d’analyser les conditions nouvelles, de tirer des enseignements de la défaite subie. Le fait que nous estimions indispensable, en fonction de ce travail, de souligner les difficultés et les dangers de la situation est le contraire d’une vision fataliste. On ne peut maîtriser que ce que l’on connaît. Face à la régression, on doit chercher quelles sont les conditions de reprise de l’offensive populaire. En la matière, une seule chose nous paraît assurée, de telles conditions se développent et se développeront nécessairement, car elles ressortent de facteurs objectifs, relevant du processus historique d’ensemble. Si l’on analyse les fondements sur lesquels reposent toutes les sociétés d’exploitation, les classes exploiteuses ne peuvent jamais tabler à long terme sur une victoire définitive, étant en proie à des contradictions insolubles, qu’elles ne parviennent à surmonter que temporairement. Et au prix de destructions d’une ampleur toujours plus grande, tant de la richesse sociale que des hommes eux-mêmes.

Préparer les forces populaires à reconquérir l’initiative historique

Face aux périls qui menacent l’ensemble de la société, le peuple politiquement réorganisé est seul capable de renverser l’ordre des choses. La responsabilité de ceux qui prétendent lui fournir des orientations se situe à ce niveau. Même si on ne peut fixer d’échéance, les classes populaires doivent se préparer et être préparées à remplir leur rôle, à condition de ne pas oublier que les conditions objectives de reprise d’une offensive populaire se présentent avec leur corollaire: la réaction exacerbée des classes qui ne peuvent admettre la fin de leurs régimes d’oppression, réaction qui affecte aussi l’organisation des classes populaires. Nous sommes en quelque sorte à une croisée des chemins. La tendance à la désorganisation, à la division de l’unité du peuple, à l’abaissement de la conscience, domine encore, au service de forces de régression. Elle peut déboucher et débouche déjà dans certaines régions du monde, sur des mouvements qui présentent des traits comparables aux processus de fascisation. Une autre tendance s’y oppose ou peut s’y opposer, du côté des classes populaires. De ce côté en effet, s’exprime et se développe déjà un besoin de réorganisation, une demande de repères politiques, de perspectives d’avenir, une soif d’apprendre et de comprendre, de reconquérir l’initiative. C’est en s’appuyant sur cette potentialité, sur ce qui peut se développer, que la réaction peut être combattue, et non en soutenant ce qui semble dominer: l’abaissement de la conscience, l’ignorance, la désorganisation, la lutte de tous contre tous dans les replis communautaires. Germinal se propose de contribuer à éclairer la conscience en fonction de cet objectif, et appelle les lecteurs à enrichir et faire fructifier cette potentialité.

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Comment se préparer?

Après la défaite subie par les ouvriers et artisans parisiens, lors de l’écrasement de la Commune en 1871, la réorganisation du mouvement populaire ne s’opéra pas du jour au lendemain. Le découragement, la confusion des idées, la concurrence entre courants, paraissaient rendre impossible toute reprise de l’initiative. C’est au sein de petits «cercles d’études sociales» que les premières ébauches d’une réorganisation d’ensemble se constituèrent. On y étudiait des questions politiques, s’efforçant de comprendre la situation générale et de populariser les luttes menées par les différentes classes de la société. C’est sur la base de ce travail que put se reconstituer une organisation solide, le Parti Ouvrier Français sous la direction de Jules Guesde. En unifiant les différentes luttes autour de perspectives communes, la formation de cette organisation eut un grand retentissement historique, au-delà même du cadre français. Dans une situation nouvelle, et pour reconstruire l’organisation des classes populaires, on doit développer un travail du même type. Des cercles de formation politique autour de Germinal existent déjà, d’autres seront constitués. Contactez la Société populaire d’éducation pour y participer.

Qu’y aura-t-il dans Germinal?

Pour contribuer à une formation politique générale, les rubriques suivantes seront proposées: — Articles d’analyse de la situation en France et dans le monde: données sur l’économie, la politique, les idées, les conditions de la lutte des classes, les rivalités entre puissances. — Pages d’histoire: ces pages proposeront des données permettant de se faire une opinion sur divers événements historiques, par exemple sur la révolution de 1848, la révolution soviétique, le Front Populaire, mais aussi sur les contre-révolutions, le fascisme, les enjeux des guerres mondiales, le conflit israélo-arabe, la guerre d’Espagne, etc. — Notions politiques: études sur des notions telles que la république, la nation, la souveraineté, l’internationalisme, les classes sociales, le capitalisme, l’impérialisme, le fascisme, les crises, le chômage, le socialisme… — Études de textes de Marx, Rousseau, Jules Guesde, Blanqui, Robespierre, Bodin, etc., et des Biographies politiques de ces divers auteurs. — Petits Atlas politiques pour comprendre l’histoire et les conditions sociales de tel ou tel pays du monde, par exemple la Chine, les états-Unis, l’Iran, Israël, l’Allemagne, le Venezuela, etc. — Enquêtes et Témoignages sur les mouvements des diverses classes sociales (France et autres pays). — Forums de discussion pour comprendre les enjeux de tel ou tel débat: par exemple sur la place de la religion dans la société; le débat citoyenneté nationalité; lutte de classes ou guerre des “races”; la révolution est-elle à l’ordre du jour ? Bien entendu, il n’y aura pas dans chaque numéro toutes les rubriques. La participation des lecteurs aux cercles de formation politique permettra d’enrichir le contenu de Germinal. Transmettez-nous aussi vos demandes d’articles sur un sujet qui vous préoccupe.