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Interrogations sur la crise. Le point de vue d’ouvriers et autres travailleurs

On a mené une enquête auprès d’une soixantaine de personnes : pour la moitié des ouvriers, mais aussi des employés, enseignants , étudiants, retraités. Les principales questions étaient : Comment vous représentez-vous la crise ? Quelles sont les causes de la crise ? Quelles conséquences politiques peut-elle engendrer ?

Comment est posé le phénomène de la crise actuelle

Comme pour les spécialistes, il y a une difficulté pour les personnes interrogées à saisir toutes les données de la crise actuelle. Ce qui ressort en premier lieu, c’est l’inquiétude. Un bon tiers l’exprime clairement : « c’est catastrophique », « c’est un monstre », « c’est ne plus vivre normalement », « c’est un mal être profond ». L’inquiétude grandit quand on se projette au-delà du présent : « une inquiétude des ouvriers pour leur travail et l’avenir », « la crise, ça fait peur car c’est l’avenir des enfants ».

Pour une bonne moitié des personnes interrogées, la crise est appréhendée au niveau de ses effets sur les travailleurs, les forces productives humaines : les licenciements, le chômage : les fermetures d’usines : « ça c’est réel », « c’est le chômage, les gens qui n’ont pas de travail, les entreprises ferment », « la crise, c’est quand on met les gens en retraite et en préretraite de force, quand on fait arrêter de travailler les ouvriers, que tous les travailleurs de toutes les branches vont subir le chômage », ou encore, « des salariés pauvres parce qu’ils ne travaillent pas beaucoup d’heures ».

La crise actuelle est perçue au regard de la persistance des effets des différentes crises depuis plusieurs décennies. Sans que l’on analyse précisément ses causes, elle se présente comme relevant de la longue durée, une crise générale qui succède à une série de crises larvées : « depuis les années 70, c’est la crise, sauf que maintenant cela s’est aggravé », « elle existe depuis longtemps », «  on en parle aujourd’hui par ce que de crises en crises, elle est montée à un niveau supérieur ».

La crise est ainsi saisie comme le résultat du fonctionnement du régime capitaliste : « c’est simplement une conséquence du système capitaliste contre lequel nous luttons depuis des décennies ». La question du phénomène de la surproduction capitaliste peut se trouver évoquée : « Le système économique ne fonctionne pas, les entreprises n’ont pas besoin de produire car il n’y a pas d’achats, elles doivent baisser le niveau de production », « c’est de la surproduction capitaliste ».

En relation avec la surproduction, il est fait état de la concurrence pour les marchés entre capitaux : « la crise du système capitaliste, les capitaux qui voyagent de continents en continents, qui font gagner des sommes à certains au détriment des autres », « accentuation de la concurrence entre impérialistes ».

La fuite dans la sphère financière non productive est mise en cause : « le capital a pris une forme financière et entraîne la liquidation d’entreprises », « ça découle de la spéculation à outrance, de la bourse et de cette économie virtuelle ».

Quelles sont les causes de la crise ?

Bien que nombre de personnes aient signalé à propos de cette crise, des déterminations capitalistes (surproduction en relation avec la rivalité sur les marchés, fuite en avant dans la sphère financière), la plupart des personnes rencontrées pensent qu’elles ne connaissent pas les causes effectives de la crise : « je ne sais pas », « je ne vois pas ». Une distinction peut cependant être établie entre ce qui est considéré comme un déclencheur conjoncturel (maintes fois ressassé par les media, la crise boursière), et, les « causes » profondes. Celles-ci sont souvent mise en relation avec des déterminations générales, « la recherche effrénée du profit comme but en soi », et plus généralement la « logique » absurde du capitalisme qui se manifeste au travers du phénomène de la surproduction : « c’est une conséquence du système capitaliste », « parce que les profits ne peuvent plus être dégagés dans la production de richesses », « le capital ne pouvant plus se développer dans la production, tout se produit dans la spéculation ». On souligne que « les patrons ne peuvent pas vendre suffisamment aux autres pays et ça reste en stock chez eux », « ils ne vendent pas et ils ont cru qu’ils allaient vendre, trop de production ».

La concurrence entre les différents pays capitalistes et la montée en puissance de nouveaux venus est considérée comme ayant décuplé les causes capitalistes de la crise, cela principalement chez les ouvriers : « la montée en puissance de la Chine et de l’Inde qui déstabilisent les pays développés », « les désaccords entre Europe, USA et Japon », et le fait que « même en Europe, on ne s’entend pas… ».

La mondialisation et les délocalisations sont venues aggraver l’anarchie de la production, inhérente au capitalisme, donnant plus d’ampleur à la crise. Plusieurs affirment que le capitalisme « est au bout du rouleau », que la mondialisation « manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions », a elle-même conduit à un échec.

Deux personnes (un ouvrier et un enseignant) font référence à la crise de 1929 comme grande crise typique du capitalisme, en train de se reproduire avec quelques variantes.

Les conséquences politiques que peut engendrer la crise

Ici encore, la question concernant les conséquences politiques de la crise semble difficile à appréhender : « je ne vois pas », «  je ne sais pas », « je ne vois pas bien ». Il y a aussi l’idée que les conséquences, vraisemblablement néfastes, sont pour l’heure imprévisibles : « je vois mal l’avenir, cela ne peut pas s’arranger » ; « il est difficile de voir l’ampleur de la crise, elle n’est pas arrivée à son terme ».

Certains portent leur espoir sur une mobilisation populaire : « cela dépend de la force de mobilisation nationale et internationale ». Mais l’inquiétude demeure, face à un problème qui, compte tenu des données politiques actuelles, se présente comme insoluble : « aucun parti n’est capable de penser une solution, un programme lié à la réalité économique », « il est vrai qu’en termes de perspectives politiques, en France, il n’y en a pas ». « Quel que soit le politicien, représentant n’importe quel parti politique, ce sera toujours la même chose… ils ne règleront pas le problème de la société de profit ».

Par conséquent, « cela ne peut pas s’arranger », il y aurait possible menace d’une « désintégration de la société dans tous ses aspects ».

Même si les perspectives d’avenir semblent sombres, la nécessité de changements est évoquée par un nombre important de personnes, souvent sous la forme « il faut », « il faudrait ».

Pour quelques-uns, le mécontentement de la population pourrait conduire à un changement politique, par le biais du vote. D’autres envisagent des changements plus radicaux : « le peuple doit arrêter de tomber dans le panneau [de l’impuissance des partis politiques] », il y a « nécessité de ne pas s’attaquer à la surface des choses mais au capitalisme », « une rupture nécessaire pour instaurer le socialisme », « à terme, il faut un nouveau monde, une politique qui change ».

Le doute cependant s’expose pour ce qui touche aux résultats : « il faut que ça pète, il faut que les travailleurs et le peuple se révoltent mais d’ailleurs, ça donnerait quoi ? ». Compte tenu des données politiques actuelles, une préoccupation se manifeste à l’égard d’une « explosion sociale » non maîtrisée, qui pourrait conduire à une « aggravation de la situation ».

Et même parmi ceux qui évoquent avec faveur la possibilité d’une explosion ou d’une révolution, on se préoccupe des conditions dans laquelle elle se ferait : « on va à une explosion sociale qui, si elle n’est pas canalisée, peut être dangereuse », « je crains le débordement qui n’aille pas dans le bon sens », « si ça explose, ça peut être très risqué pour le pays », « cela va mal se terminer ».

Des risques politiques majeurs sont évoqués, la fascisation et la guerre. De telles situations de crise dans l’histoire y ont déjà conduit : «  parce qu’on a vu souvent des révoltes, des révolutions qui, à un moment donné, au lieu de donner des révolutions ouvrières, ont mis en place le fascisme, et ça, j’en voudrais pas », « trop de frustrations qui peuvent alimenter un électorat d’extrême droite et des troubles sociaux non contrôlés », « j’ai peur qu’on arrive à des situations graves, à la guerre, ou que le peuple soit opprimé encore plus par le fascisme », « la guerre pour sauver le capitalisme », « on peut avoir des guerres », « les conflits vont s’accentuer », «  une troisième guerre mondiale ».

Un ouvrier, âgé de 65 ans établit un rapprochement avec la crise de 1929 et la montée du fascisme : « cette crise économique est pour l’ensemble de la société, dans le domaine politique, la fascisation du régime ».

Plusieurs locuteurs prévoient sinon un guerre généralisée, du moins des bouleversements des équilibres internationaux : « cette crise va bouleverser les équilibres mondiaux », « des tensions entre le Nord et le Sud : Inde, Chine, Maghreb vont s’imposer, cela va bouleverser les équilibres mondiaux ». Avec des tensions accrues au sein des pays pauvres et entre ces derniers et les autres : « ça va bouger aussi là-bas ». Le bouleversement des équilibres dans le monde pourrait conduire « à une redistribution des pouvoirs dans le monde ».

Le repartage du monde n’est envisagé qu’à travers l’émergence de nouvelles puissances. Bien que les tensions entre les états-Unis et l’Europe, et au sein même de l’Europe soient signalées, les locuteurs n’envisagent pas la possibilité de luttes entre les « vieux » impérialismes dans ce processus de repartage. La question est principalement posée en termes de redistribution entre le Nord et le Sud, et repartage entre les états-Unis et la Chine. Toutefois la situation de la France peut être présentée comme particulièrement vulnérable dans le cadre des données actuelles : « il y a un risque pour la France de perdre son autonomie politique au profit d’un ordre qui englobe d’autres pays (Europe), au profit d’une autre nation ayant des visées stratégiques de puissance internationale ». Un locuteur désigne « la mainmise de l’impérialisme allemand » de manière lapidaire et incidente.

Quelques-uns envisagent idéalement (toujours sous la forme « il faut », « ce qu’il faudrait », « ils devront ») une entente possible entre grandes puissances et capitaux pour sortir de la crise : «  ce qu’il faudrait, c’est plus de concertation entre grandes puissances et petits états », « les capitalistes vont se serrer les coudes face aux peuples qui manifestent. Eux, ils n’ont peut-être pas intérêt à la guerre, donc ils collaborent ».

***

Se présentant comme la dernière en date d’une succession de crises larvées, la crise actuelle génère malaise, inquiétude et colère. Elle apparaît à travers les effets concrets qui en résultent : l’accroissement des difficultés des conditions d’existence. Pour la moitié des personnes interrogées, elle apparaît pour ce qu’elle est : une crise d’ensemble du capitalisme, et non une défaillance conjoncturelle, l’aboutissement d’un processus amorcé depuis des décennies qui peut révéler que le capitalisme est à bout de course.

Sans doute sous l’influence du point de vue abondamment développé par les médias, ce sont cependant les motifs immédiats de la crise qui sont d’abord signalés : la « crise financière » que certains rapportent au fonctionnement du capital. Pour tous, il s’agit du pouvoir de l’argent qui s’exerce au détriment du bien général. Une cause peut être plus précisément désignée : la recherche effrénée du profit, compris comme le moteur même du capitalisme. Sans que cela soit nettement formulé, la « mondialisation », ressentie concrètement avec les délocalisations, est perçue comme ayant été une manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions, à court terme du moins.

La matrice essentielle qui gouverne ces divers phénomènes et la succession des crises n’est toutefois pas toujours mise au jour. Dans l’ensemble pourtant, plus clairement que chez beaucoup de spécialistes, il apparaît qu’après une embellie d’un quart de siècle, les vieux démons du capitalisme re deviennent visibles à la grande majorité (exploitation sans retenue et mise au chômage dès que le profit ne peut plus être réalisé, abandon complet de branches de production utiles dans une nation donnée, fuite en avant dans la sphère financière si, dans les conditions d’une concurrence exacerbée, les profits estimés suffisants ne semblent plus pouvoir être dégagés dans la production des richesses réelles).

Les effets de la crise au plan politique sont difficile à appréhender. Pour beaucoup ils sont évoqués en termes d’alternative électorale ou d’explosion sociale, l’une et l’autre semblant vouées à l’échec tant au regard de l’amélioration des conditions d’existence des classes populaires que de la résolution de la crise. Certains posent nettement la nécessité d’une rupture d’avec le capitalisme comme seule issue réelle , mais tout en évoquant cette rupture nécessaire, la crainte s’expose d’une « explosion sociale » qui ne serait pas orientée vers le bien commun, ou de débordements s’apparentant au fascisme ou qui conduiraient à la guerre.

Ainsi, nombre des personnes interrogées, plus spécialement les ouvriers, ont conscience que la crise actuelle, dont tous souffrent, ne pourra se résoudre que par des changements importants, y compris par la transformation du régime social. Ces propositions, souvent mal formulées, influencées par le discours dominant sur la crise, mais aussi par des slogans trompeurs sur « l’anticapitalisme » et l’exaltation de révoltes sauvages, témoignent tout à la fois de la survivance d’une conscience politique (de classe) liée à l’histoire et de l’absance cruciale d’une organisation politique indépendante, capable de dresser des perspectives historiques.

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