Tirer profit de l’indigence calamiteuse des responsables politiques du pays Marine Le Pen, Discours (2017)
La candidate du Front National, Marine Le Pen, n’a pas publié d’ouvrage récent. Ses 144 engagements pour la présidentielle ne sont disponibles que depuis le 4 février 2017. Elle a par ailleurs exposé ses orientations dans un discours général, le 5 février, puis sa façon de concevoir les enjeux au plan mondial, dans un second discours le 23 février. On se centrera sur quelques éléments de ces discours, sans en épuiser le contenu, en portant attention au thème moins rebattu de ses prises de positions sur l’échiquier international.
En portant attention au contenu des discours de Marine Le Pen, plus spécialement ceux qui touchent à la stratégie mondiale, on peut éprouver un certain trouble, comme s’il existait deux “niveaux” possibles de lecture, selon que l’on est un destinataire ordinaire ou “initié”. Selon que l’on est l’un ou l’autre, certains mots cibles, tels que peuple, nation, patrie, voire même Europe, peuvent être compris dans des sens différents : le lecteur-électeur français ordinaire prendra ces mots dans la signification commune qu’ils revêtaient historiquement dans la langue française, le lecteur moins innocent y retrouvera, sous forme codée, des notions référées à tout un courant de pensée, dont l’expression n’a plus vraiment droit de cité dans la conjoncture intellectuelle du moment. Les ambiguïtés des procédés langagiers mis en œuvre réfractent sans doute l’existence de positions contrastées au sein du Parti de la candidate.
L’abaissement de la France. Les effets de la “mondialisation
Marine Le Pen met en évidence des tendances et traits négatifs affectant la situation de la France, de leurs effets sur de grandes sections de la population. Bien que la mise en relation de ces différents traits présente une cohérence formelle indéniable, ces différents constats ne sont pas intégrés au sein d’une conception véritablement historique. Les déterminations des choses, les causes, les conséquences semblent souvent dépendre d’un cadre d’interprétation préposé.
Au premier degré, pour ses destinataires ordinaires, les prises de position de Marine Le Pen se présentent comme presque exclusivement centrées sur la France, la nation, son indépendance, contre tout ce qui la menace. Les doléances, désarrois, exaspérations, aspirations, de larges catégories de la population française, s’y trouvent exprimées sous une forme générale. La France a perdu de sa puissance, de sa souveraineté, de son crédit moral, mais aussi de ses capacités redistributives ; “le peuple” est de moins en moins pris en compte par les “élites”.
En conformité avec les ressentis de larges pans de la population, de leur rejet des politiques conduites jusqu’alors, la candidate dresse une opposition diamétrale entre deux entités : nation et/ou peuple, et, mondialisation, élites mondialisées. Contre la “nation”, le “peuple”, leur “liberté”, se dresse « la mondialisation », plus précisément une « mondialisation dérégulée », qui « procède de la recherche de l’hyper profit ». Le libre cours laissé à la mondialisation menace « la continuité de la France en tant que nation libre », et « notre existence en tant que peuple ». Pour mettre fin à cette subordination, la candidate appelle à restaurer le peuple, à restaurer l’État. Comme « tout procède du peuple », il faut « rétablir le peuple comme sujet politique », « prendre comme fil rouge l’intérêt national ». La réponse n’est pas technique mais « régalienne ».
Une polarisation est établie entre, d’un côté, la nation, le peuple, les “élites”, “nous”, [« nous sommes chez nous »], et, de l’autre, toujours en relation avec la “mondialisation” (et les migrations qu’elle suscite), « la caste » [nouveau vocable novlangue], les « élites » mondialisées, « nos dirigeants », ceux qui font le « choix mondialiste », “tous mes concurrents”, sans que soient clairement distingués leurs méfaits respectifs.
« Ils cherchent à détruire nos grands équilibres et sociaux, veulent abolir les frontières, toujours plus d’immigration et moins de cohésion ». La « politique fiscale et sociale enrichit les multinationales et dilapide l’argent public via une immigration totalement incontrôlée ». « Contre la droite du fric et la gauche du fric, la France du peuple », « je veux rendre leur argent aux Français ».
La « remise en ordre » de la France. Contre l’Union Européenne une « autre Europe »
Une fois effectué le constat de ces polarisations irréductibles, se pose la question de la « mise en ordre » de la France. Marine Le Pen prétend la mettre en œuvre « en cinq ans », par la grâce d’une « révolution », ou plutôt de plusieurs : « révolution du patriotisme », « révolution de la proximité », « révolution de la liberté ». Les 144 engagements, pris « au nom du peuple », sont censés permettre une telle remise en ordre.
Ces 144 engagements sont groupés par thèmes qui se succèdent dans un ordre déterminé impeccable : une France libre, une France sûre, une France prospère, une France juste, une France fière, une France puissante, une France durable. Un objectif général est visé, plus spécialement à l’encontre de l’Union Européenne : « Retrouver notre liberté et la maîtrise de notre destin en restituant au peuple français sa souveraineté (monétaire, législative, territoriale, économique). » [1] Il s’agira « d’engager une négociation avec nos partenaires européens, suivie d’un referendum sur notre appartenance à l’Union européenne ».
L’Union Européenne se présente ainsi comme la cible, ce qui laisserait à penser que Marine Le Pen s’insurge contre l’Europe. Cela n’est pas évident. Dans son discours de politique internationale, elle se déclare en fait contre l’Union Européenne, mais non contre l’Europe. Elle semble nourrir le projet d’une « autre Europe », indépendante des puissances de la mondialisation, une Europe véritablement européenne, un projet européen respectueux des intérêts des peuples européens.
Pour dessiner les contours de son projet, Marine Le Pen l’expose en négatif : rejet du « mondialisme économique », qui, au nom de la liberté du commerce et de circuler, réduit « l’homme au consommateur et au producteur », et les peuples, les nations, « à des populations […], à des espaces de marchandisation généralisés, limités au “vivre ensemble” ».
Cette mondialisation, telle qu’elle est, opposée au monde, à l’Europe, à La France, tels qu’ils devraient être, est présentée à un double niveau : « mondialisation d’en haut » (ou « financiarisation de l’économie »), et mondialisation d’en bas (ou « immigration massive et incontrôlée »). Ces deux niveaux, ces deux tendances, ne seraient que les deux faces d’une même réalité.
En outre, la mondialisation, qui « était un fait », est devenue une « idéologie ». Elle a le soutien de « la finance », de « l’essentiel de la classe politique », et, à défaut de l’Europe des peuples, de « l’Union européenne », soumise à la mondialisation.
Encouragée par la mondialisation, l’immigration massive, est elle-même « cause directe » du « fondamentalisme islamiste », que soutiennent « des idiots utiles » et des « complices plus ou moins conscients ». La cause des maux qui accablent la France et les Français, relèverait in fine, de deux « idéologies » en « alliance puissante », deux « totalitarismes », deux « fondamentalismes » : « l’individualisme » de l’un, le « communautarisme » de l’autre. Tous deux s’attaquent à « l’indivisibilité de la république ».
Si l’on s’efforce de connaître les fauteurs de trouble, responsables de la mondialisation, et de son idéologie, des cibles plus précises sont désignées : les organisations supranationales, les Etats-Unis et leur « aventurisme stratégique ». L’Union Européenne fait partie de même camp, étant trop dépendante des Etats-Unis. Il en de même pour L’Allemagne de Madame Merkel. L’Union européenne n’est en ce sens qu’une « construction idéologique », au contraire d’une Europe fidèle à sa réalité “européenne”. L’Union Européenne sera désertée par les peuples, au profit d’une « Europe des nations indépendantes ».
« La problématique géopolitique majeure »
Dans l’analyse de la situation internationale que propose la candidate, on discerne les éléments d’un second degré du discours, qui n’est peut-être pas intelligible pour les électeurs français ordinaires. Marine Le Pen affirme la nécessité de renouer avec la réalité du « monde tel qu’il est », contre les dénis qu’oppose à cette réalité « la classe politique ». Mais de quelle réalité du monde s’agit-il. Il peut sembler que le devenir projeté, en fonction « du monde tel qu’il est », se présente pour partie comme un “devoir être” intemporel de la France, sans véritable prise en compte des données historiques concrètes. Il peut s’agir alors moins d’une analyse de la réalité d’ensemble que d’un vœu inconditionnel, assorti d’un “serment”.
« [je parlerai du] monde tel qu’il est, et pas tel que je voudrais qu’il soit ; [de] la France telle qu’elle est et pas telle que je voudrais qu’elle soit, voilà le point de départ de tout. »
« [je parlerai] du rôle qui a été le sien, et du rôle que je lui rendrai ».
Si l’on passe à l’analyse du « monde tel qu’il est » et au constat d’un « affaiblissement de la France », d’un « recul de ses positions dans le monde », il semble que cet affaiblissement n’aurait pour « origine » que le « refus d’admettre la réalité ». Quelles sont donc ces réalités du monde avec lesquelles nous devons renouer ?
Selon Marine Le Pen, la « problématique géopolitique majeure », qui a été déniée, ne concerne pas, du moins en apparence, les enjeux stratégiques de la France et des différentes puissances, mais les migrations, les « grands mouvements de population », dont on ne saisit pas vraiment les déterminations, mais qui peuvent se révéler « une menace pour l’équilibre et la paix du monde ».
Une fois posé ce « problème géopolitique majeur », que la population peut effectivement reconnaître comme tel, mais auquel la candidate se fait fort de faire face, la question des choix stratégiques effectifs est abordée.
Les « forces de l’histoire » : idées, idéologies, religions, origines
Le discours centré sur la décomposition de la situation économique et politique, sur la perte de toute ambition nationale, est facteur d’attraction pour tous ceux qui subissent les effets de cette décomposition. Cela ne signifie pas qu’ils veuillent troquer la réalité historique et politique de la formation nationale de la France, contre une conception immatérielle, évanescente. C’est pourtant ce qui leur est proposé dans le discours sur la situation internationale. Un je ne sais quoi : l’identité, la culture, une âme éternelle indicible, y sont mises au premier plan : une « âme des peuples », « le lien indéfinissable qui lie les Français », au contraire de populations « sans appartenance ».
Il s’agit ici encore, de revenir au « principe de réalité », contre les fautes et erreurs qui ont été perpétrées. « Ces fautes et ces erreurs ont une origine commune ; la négation des forces réelles à l’œuvre, qui sont les forces de l’histoire ». Ces supposées « forces de l’histoire » ne relèvent pas de déterminations matérielles, de processus de formation historique, mais « des idées, des idéologies, des religions et des origines ».
Le respect des réalités du monde consiste ainsi à le voir « dans sa diversité », et plus précisément de ne pas le voir avec « le prisme d’un occidentalo-centrisme », ou au regard de la « marchandisation du monde ».
L’occidentalo-centrisme n’est pas clairement défini, mais on peut en saisir les principes, au regard des réalités qu’il nie : « l’âme des peuples », originelle, intemporelle. Cette thématique est proche de celle développée en son temps par le Club de l’Horloge.
« […] une analyse mesurée de l’histoire démontre la constance de l’âme des peuples. […] les peuples poursuivent les mêmes buts à travers les siècles. […] Sous des titres et noms qui changent, à travers des régimes politiques différents, l’âme des peuples renaît toujours. In variablement, elle se confronte aux mêmes données physiques ; les peuples expriment toujours leur passion à demeurer ce qu’ils sont ».
Il s’agit de considérer non les peuples (ou les nations) comme constructions politiques, formations historiques, mais en tant que peuples et nations, fruits d’une “géopolitique”.
Conception « multiculturelle » du monde et droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle »
C’est le droit à « la persistance d’une nation uni-culturelle », quelle que soit il est vrai, l’origine de ceux qui la composent, que Marine Le Pen, réclame pour la France, ce qui la conduit à défendre une « conception multiculturelle du monde », capable de se conjuguer avec une « stratégie nationale de paix, d’influence et de puissance ».
Il convient cependant de voir que cette « politique d’indépendance » suppose une « vision claire de ce que nous défendons et de ce contre quoi nous luttons », c’est-à-dire l’ennemi. « Nous saurons reconnaître et désigner l’ennemi principal [non explicitement désigné dans ce discours], celui qui porte atteinte à l’intégrité de notre territoire, à l’identité de la Nation, à l’unité du peuple français, celui qui entend nous soumettre à ses lois, ses mœurs, ses intérêts. »
Contre cet “ennemi” multiforme, ne doit-on pas être prêt à payer le prix de la guerre ?
« […] nous nous devons à nous-mêmes, et nous devons au monde de rappeler qu’il y a pire de la guerre [l’humiliation nationale], « la submersion de son territoire », « la soumission d’un peuple à des lois, à des principes, à des combats qui ne sont pas les siens. »
- Les cibles principales dont on sollicite les suffrages par ces engagements, semblent être :
– pour les TPE-PME, (apprentissage, guichet unique, RSI revu, baisse des charges, des impôts, protection à l’égard de la mondialisation menaçante, de la finance, etc.
– travailleurs : heures sup défiscalisées et majorées, retraite à 60 ans et 40 annuités, maintien renégocié des 35 heures, abrogation de la Loi travail.
– “Modèle français des exploitations familiales agricoles ” ; circuits courts locaux,
continuité du service public.
– pour les fonctionnaires des basses catégories : statuts et point d’indice.
– pour les services publics : EDF, entreprise stratégique reste sous contrôle de l’Etat, La Poste et la SNCF aussi.
Les mesures sont généreuses. Ce qui interroge sur leur faisabilité. Le simple chiffrage des dépenses, indépendamment de toute question de retrait de l’UE, parviennent à des montants dont on cherche comment ils peuvent être abondés.↵