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Populisme

«  Je suis partisan de la démocratie, mais ce n’est pas l’affaire du peuple  »

[anonyme XIXe, XXe, XXIe, siècles]

 

Le terme de populisme se diffuse largement en France depuis la fin des années 1980. C’est un terme à la définition plus qu’imprécise. «  Le mot est partout, sa définition nulle part  », indique l’historien Philippe Roger. La plupart des spécialistes reconnaissent que le terme de populisme est vague, c’est-à-dire indéfini, c’est dire qu’il ne permet pas de cerner les phénomènes, les réalités auxquels il est censé se référer. Les publications sur le sujet ne s’en multiplient pas moins, sans que pour autant la signification de ce vocable soit fixée. 

 Le plus souvent, l’emploi des mots populisme et populistes vaut pour dénoncer, sans recul critique, divers courants ou mouvements politiques, “mis dans le même sac”, voire pour dénoncer le peuple lui-même. Il interdit de s’interroger sur les idées et les programmes des courants et partis que l’on «  range  » sous le vocable de populisme, et surtout sur les causes, les conditions de leur émergence. «  La mécanique est imparable, elle permet de fermer le débat avant de l’avoir ouvert  » (cité d’après Marianne). Guillaume Roubaud-Quashie (Revue Cause commune), estime pour sa part, que l’emploi inconsidéré du mot, mettant dans la même catégorie des objets politiques distincts, ne constitue pas un progrès de la pensée politique, mais une «  régression au plan intellectuel  ». 

Pierre-André Taguieff souligne pour sa part le «  strict usage polémique  » et dépréciatif de la notion, relevant pour l’essentiel du «  langage médiatique  » («  les acteurs politiques, les journalistes, les intellectuels médiatiques  »). Le “populisme” se présente comme un péril, sans que l’on sache précisément la nature de ce péril, ses déterminations, ses cibles[1]. On parle de «  menace populiste  », «  danger populiste  », «  dérive populiste  », «  montée du populisme  ». La notion peut valoir comme «  injure polie  » (Gérard Mauger), voire euphémisation de la notion de fascisme (elle-même non définie). Elle est fréquemment associée à celle de nationalisme dans les sciences politiques (“langage Sciences-Po, tant du côté de ses rares défenseurs que de celui de ses contempteurs, servant à désigner des tendances et phénomènes politiques et historiques spécifiques, eux-mêmes imprécis, nébuleux.

Au-delà du mot, il conviendrait ainsi de s’interroger sur ce que révèle l’inflation de son usage, et sur les phénomènes historiques et politiques auxquels il peut, ou a pu, renvoyer, sous cette dénomination ou sous une autre, sur les contextes, les conditions de survenance de ces phénomènes, leur périodisation. Interrogation relevant d’une analyse proprement historique, impossible à mener dans le cadre de cet article. On se bornera, dans un premier temps, à questionner le mot lui-même, ses significations successives, telles qu’elles sont attestées dans la langue française. Dans un second temps, on s’aventurera à poser la question du vocabulaire en relation avec des enjeux politiques et historiques.

Le mot dans la langue française

Si l’on se réfère à des Dictionnaires et Lexiques publiés en France, les termes populisme et populistes, dans les significations qu’on leur attribue aujourd’hui, ne sont mentionnés que depuis une trentaine d’années.

— Pierre Bouretz signale toutefois une occurrence d’un mot de signification comparable et de même racine en 1842  : Popularisme  : «  déchéance du gouvernement populaire, cour basse et servile faite au peuple pour capturer son affection  ». Les idées de “déchéance” et de “capture” du peuple ne sont pas sans intérêt.

— Rien dans le Pierre Larousse du XIXe siècle. 

— Dans le Larousse du XXe siècle (édition de 1932), il est fait état de «  l’école littéraire  » créée en 1932 par Léon Lemonnier et André Thérive, école qui avait pour dessein, en opposition à la «  littérature mondaine  », de «  peindre les petites gens  », dans la filiation du naturalisme (dont cette école «  rejette pourtant les théories sociales et le style démodé  »).

Pas de références aux populistes russes du XIXesiècle, mais au Parti des populistes en Allemagne  : Parti qui «  recrute surtout dans les milieux de la grande industrie  », «  d’un nationalisme prudent  », qui a constamment participé au pouvoir, avec le Centre catholique, et alternativement avec les socialistes et les nationalistes. Le Parti aurait recueilli en 1928, un peu moins de 10 % des voix et 44 sièges sur 489 au Bundestag.

— Le grand Dictionnaire Robert de la langue française (édition 1962) ne mentionne que l’école littéraire qui a pris le nom de populisme.

— Rien dans le Dictionnaire de Sociologie Larousse (1973).

— Dans le Grand Larousse en 5 volumes (édition 1987), plusieurs entrées sont proposées  : 1/ référence au populisme russe des narodnitchestvo à partir des années 1870, en tant que «  voie spécifique au socialisme  »  ; 2/ «  idéologie des mouvements des libération nationale, visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes  » (référence à Mustafa Kemal), et «  depuis les années 1930  » à divers courants politiques d’Amérique latine. Les traits mentionnés à propos de ces populismes  : «  anti-impérialisme et anticapitalisme modéré  », souci d’alliance des ouvriers et de la paysannerie avec les «  classes moyennes urbaines  ». 3/ tendance artistique visant à exprimer «  la vie et les sentiments des milieux populaires  »  ; 4/ Référence aux populistes russes, héritiers de Herzen et Tchernychevski, partisans d’un «  socialisme agraire  », avec mention de la persistance de ces thèses jusqu’en 1917 dans la mouvance des Socialistes Révolutionnaires.

— Rien dans le Lexique de la politique Dalloz (1988).

— Dans le Dictionnaire des Sciences Sociales Dalloz (1988). Référence à  : 1/ «  mouvement d’idées en Russie  », issu de l’intelligentsia, adaptation du socialisme européen à la Russie. 2/ en Amérique latine, courants qui s’efforcent de récupérer  » «  l’exaltation du principe populaire  » et de contrôler «  la revendication de suffrage universel  ».

À partir de la décennie 1990, alors que les références historiques peuvent demeurer stables et succinctes dans les dictionnaires, le mot populisme tend à envahir le débat politique, ceci sans que sa signification soit explicitée. Dans le monde, limité à l’Europe et aux États-Unis, le qualificatif s’appliquerait à une trentaine d’incarnations contemporaines. En France, à droite, le mot s’applique de façon préférentielle au Front national, plus tard à gauche, aux Insoumis. Toujours pour la France, le mot est d’usage rétrospectif, se rapportant surtout à des mouvements de faible durée  : au boulangisme (1885-89), ou au poujadisme (1953-58). Dans ce même usage rétrospectif, la notion que recouvrirait, sous diverses dénominations, le vocable de “populisme” tend à être appliqué à des phénomènes survenus ou survenants dans le monde entier, depuis la fin du XIXe siècle.Voir la contribution de Fabien Nicolas «  Les partis “populistes” face à l’évolution des systèmes partisans et politiques […] 1880-2002  » (Amnis 2005), contribution qui par ailleurs n’est pas sans intérêt. Dans son article de l’Encyclopedia Universalis, le politiste Pierre-André Taguieff pour sa part, tout en faisant état de l’inconsistance du mot, tend à pratiquer un tel usage extensif de la notion. 

Critique des courants qui visent à “capturer” 

le peuple ou critique du peuple lui-même  ?

«  Derrière le mot de populisme, il y a le mot peuple  », indique Alain Dieckhoff, et tout dépend de la signification que l’on accorde à ce mot  : corps de citoyens  ; groupement socialement défini en termes de classes sociales  ; race, ethnie, relevant d’“origines” homogènes  ?

Pour Éric Dupin, le rejet du populisme dans certains milieux est un «  rejet du peuple à peine dissimulé  » d’un peuple non socialement ou politiquement défini, mais qui s’inscrit dans «  les vieilles représentations d’un peuple immature et incorrigible, toujours guidé par ses bas instincts, souvent dangereux par ses colères subites, et définitivement incapable de raison  ». Dans le même sens, Jacques Rancière dénonce une telle figure du peuple qui amalgame «  l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse  ».

La politiste Annie Collowald indique pour sa part que la dénonciation du populisme, associée à cette figure réactionnaire du peuple, vaut pour «  justifier la supériorité morale des élites sociales et politiques établies [autorisant] le retour de thèses réactionnaires ou hautement conservatrices.  » Face “à une surcharge de demandes populaires” ces élites ne proposaient-elles pas, dans les années 70, de lutter contre les “excès de la démocratie”.  » Annie Collowald met en relation le succès de la notion de populisme avec la disparition progressive des classes populaires dans la sphère politique et leur délégitimation lors des échéances électorales (le peuple vote mal). 

La conception d’un peuple éternellement et essentiellement immature peut d’ailleurs être partagée par des auteurs que l’on associe à la défense du mouvement populaire, ou du moins aux mobilisations offensives de la “multitude” [Voir dans ce numéro  : «  Frédéric Lordon, une conception réactionnaire de la politique et du peuple  »]. Dans les deux cas, le peuple est présenté dans une acception péjorative  : peuple guidé par ses affects, ses passions, incapable de raison, s’opposant au peuple politiquement institué, à même de se prononcer sur le bien public commun, comme dans la conception rousseauiste, et par là potentiel détenteur d’une capacité souveraine.

Aperçus sur le contenu social et historique 

des réalités rapportées à la notion de populisme

Dans un article proposé sur Wikipedia, le caractère de classe du populisme, en tant que courant politique se trouve souligné. Mais pas, comme on pourrait l’imaginer, en le situant du côté du peuple, considéré comme mouvement de classes populaires. Le populisme désignerait plutôt «  l’instrumentation de l’opinion du peuple par des partis et des personnalités politiques qui s’en prétendent les porte paroles alors qu’ils appartiennent le plus souvent aux classes sociales supérieures  ».

Partant d’un point de vue distinct, la référence aux classes et à la lutte de classes, à l’effacement, non de leur réalité, mais de leur expression politique, peut se trouver mise en évidence. Ainsi, Guillaume Roubaud-Quashie estime que «  le populisme fleurit là où on masque la lutte de classe [2]  ». Pour Dominique Reynié, il convient en ce sens de clairement distinguer la notion de populisme de celle de peuple. Le populisme est selon lui une «  entreprise politique  », se posant en extériorité par rapport aux classes populaires [peuple socialement identifié], entreprises qui s’efforcent de tirer profit du «  délitement du mouvement populaire  » pour imposer leurs objectifs propres. Ceci au cours d’une phase historique critique de transition, marquée par l’absence d’alternative historique et d’organisation universaliste des classes populaires (rapportée à l’effondrement du communisme au plan mondial).

Dominique Reynié met en évidence les caractères historiquement situés des phénomènes que l’on range sous le vocable populisme. D’autres auteurs ont mis en évidence des caractères concomitants  : phénomènes de “dépossession” des classes moyennes, privation de repères, de visibilité et de représentation pour les classes populaire, de perte de toute perspective historique pour l’ensemble de la société. 

Ces phénomènes se développeraient de façon cyclique, prenant forme à la fin du XIXe siècle, au cours de l’entre-deux-guerres, et dans les dernières décennies de ce siècle (Bertrand Badie). Ils correspondraient à des phases historiques de transition et/ou de déconstitution, découlant de contradictions économiques, sociales, politiques, entrées dans un processus critique  : incapacité des classes qui détiennent les leviers économiques et politiques, à maîtriser le présent et le devenir commun, “délitement” des formes démocratiques, «  élargissement du fossé entre la classe politique et le peuple  », “ordre qui se défait”. Cet état de crise pourrait selon certains commentateurs, conduire à poser la nécessité de transformations sociales, générales ou mineures.



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. On est “populiste” si on est pour la nation, si on critique l’Europe, la finance mondiale, les élites politiques et médiatiques ou «  le système  » dans son ensemble, etc. Le qualificatif, indique Fabien Escalona, «  participe, de façon inconsciente ou non, à délégitimer des courants politiques tout simplement critiques de l’ordre existant.  »
  2. 2. Peut-être faudrait-il préciser, pour éviter tout fonctionnalisme, là où la lutte de classe – ouvrière, populaire – ne dispose plus des moyens d’une expression historique.

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