Petits arrangements avec la république, François Fillon, Faire, Albin Michel, 2015
Dédicacé « à Pénélope », le livre de François Fillon porte en exergue : « La liberté est une rupture ». Il s’agit de considérer avec quoi s’agit-il de rompre et quelle liberté il s’agit d’instaurer. On se centrera à cet effet sur ce qui nous semble l’orientation générale du propos, sans faire mention des “affaires” survenues après la parution du livre. On peut noter cependant que les « petits arrangements » du candidat avec la République ont quelque peu fait vaciller la statue de celui qui se présentait comme le sauveur d’une France en faillite. Ne se présente-t-il pas aujourd’hui comme un « rebelle que le système n’arrêtera pas » ? Ne s’identifie-il pas à ces « combattants balafrés qui n’ont pas appris la vie dans les livres » ? Sans se demander si cet “encanaillement” sera à même de véritablement s’accorder aux bienséances affichées de ses clientèles habituelles.
François Fillon, contrairement à d’autres candidats, s’essaie à quelques éléments d’analyse sur la situation mondiale et nationale analyse qui ne s’attarde pas sur la question des rapports de production et des rapports de classes. S’agissant de la France, un diagnostic de faillite est prononcé. Pour y remédier, François Fillon opte pour un mode de résolution “libéral” de “redressement” du pays. A le lire, on a souvent l’impression que celui-ci se présente un peu comme une grande entreprise à gérer de façon “rationnelle”, par un management à la dure, qui ne tient pas trop compte des “facteurs humains” qui y seront soumis.
Un monde en état de chaos
François Fillon fait le constat d’un monde en chaos, susceptible de déboucher sur une troisième guerre mondiale. Les raisons de ce chaos tiennent au jeu des grandes puissances depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui se manifesterait pour l’essentiel autour de la lutte pour le contrôle de la sphère musulmane, accessoirement pour les ressources pétrolières. Les rivalités entre puissances qui y sont reconduites ont été facteurs de déstabilisations. En prétendant libérer les peuples, au nom de la démocratie occidentale et des droits de l’homme, nous avons « semé le chaos », après l’effondrement de l’URSS, plus spécialement au Moyen-Orient. « Nous avons fabriqué des Etats qui ne sont pas viables pour reproduire nos propres rivalités, nous avons aveuglément organisé le retour des mollahs en Iran, nous avons armé les moudjahidin pour déstabiliser l’Union Soviétique. »
La politique russe, estime-t-il, n’a pas été plus clairvoyante. Toutefois l’effondrement de l’URSS a conduit à ce que la politique mondiale soit dominée par les Etats-Unis, son « idéalisme casqué », semant partout le chaos. « Depuis plus de vingt ans, depuis l’époque qui a suivi la chute de l’empire soviétique, la diplomatie mondiale est dominée par l’échec tragique de l’instauration universelle de la démocratie sur le modèle occidental. »
François Fillon analyse dans ce contexte la question du terrorisme, « conséquence de la montée en puissance du totalitarisme islamique », effet de la déstabilisation de l’espace étatique moyen-oriental. C’est un fléau global qui frappe au cœur l’Afrique et le Moyen-Orient. Après les attentats de janvier à Paris, il est plus que jamais nécessaire « de procéder à un aggiornamento diplomatique », c’est-à-dire l’élargissement [voire un certain retournement] de nos alliances, ayant principalement pour enjeu le contrôle de la sphère musulmane. Il s’agit d’allumer des contre-feux. La puissance retrouvée de la France et la mise en place de nouvelles alliances (Russie, large coalition de pays arabo-musulmans) en donnerait les conditions.
L’outil militaire devra faire respecter notre diplomatie. Or cet outil est insuffisant et en continuelle dégradation. Il convient d’accomplir « un effort de défense accru, et coordonné avec nos voisins britanniques et allemands, avec lesquels nous devons construire un noyau dur de la défense européenne ». De façon quelque peu contradictoire, il propose dans le même temps de laisser les peuples « définir leurs aspirations » et les moyens pour les réaliser, de ne pas s’immiscer, s’ingérer dans leurs affaires.
Redresser la France dans une Europe indépendante de la puissance américaine
Quant au fond, l’objectif du projet du candidat Fillon paraît moins centré sur une France souveraine que sur une Europe souveraine. Il se propose de faire de la France la première puissance d’une « Europe souveraine ». Une « France puissante » dans une Europe-puissance, une “Europe européenne”, indépendante des USA.
Selon lui, en effet la puissance américaine constitue un obstacle pour l’Europe. « [Il faut] mobiliser les Européens autour d’un « objectif presque nationaliste », « l’indépendance du vieux continent après des décennies de soumission au dollar ». Il reproche aux Américains leur intrusion dans les affaires des gouvernements européens (services, secrets, pression pour conserver des bases américaines, notamment en Grèce), leur manque de clairvoyance en matière de politique étrangère (facteur de chaos au Proche-Orient). Il blâme l’attitude américaine à l’égard de la Russie, soumise à des sanctions contre-productives. Ignorée comme partenaire au Moyen-Orient, exclue de l’Europe, celle-ci se trouve repoussée vers la Chine.
Les USA ont depuis les années 50 accumulé des graves erreurs dont nous payons les conséquences. « Nous ne pouvons plus accepter leur domination monétaire, économique, diplomatique, au prétexte qu’ils assurent notre sécurité », ce qui n’est pas selon Fillon tout à fait exact. Il s’agit notamment de briser le monopole et la domination des USA sur le numérique.
La critique adressée à l’Allemagne tient au fait que selon lui, elle reste encore vassale des USA, jouant en Europe son propre jeu, contre la France. Il reproche à l’actuelle puissance allemande de ne pas s’opposer suffisamment aux USA, de ne pas intervenir aux côtés de la France dans la guerre internationale contre les islamistes, mais aussi de faire cavalier seul en Europe pour la politique énergétique et d’accroître sur ce point la dépendance à la Russie.
Le problème à résoudre : « Comment construire cette indépendance européenne ? » pour neutraliser la puissance américaine, ramener l’Allemagne dans une Europe orientée par la France ? »
Il s’agit de déterminer une politique indépendante de sécurité intérieure et extérieure. « Il ne saurait y avoir d’indépendance européenne sans une politique de sécurité intérieure et extérieure. » « A l’intérieur, la question est celle des frontières. L’Europe doit définir ses frontières et les faire respecter. A l’extérieur, c’est d’une politique de défense commune dont nous avons besoin. » On doit obliger les Allemands à s’engager militairement aux côtés des Français pour partager les dépenses et les efforts.
Sur le Moyen-Orient, François Fillon reconnaît une erreur d’appréciation de la politique française au sujet de la Syrie. « Nous refusions de voir que la crise syrienne avait pris un autre tour : celui d’une lutte à mort entre l’Iran et l’Arabie saoudite, entre les chiites et les sunnites, pour le contrôle du Proche et du Moyen-Orient. » « Nous n’avons fait qu’attiser l’incendie qui est en train de devenir une troisième guerre mondiale, pour le contrôle de la sphère musulmane et des ressources pétrolières ». Face au chaos qui nous menace, à la nécessité de résoudre la question syrienne, la Russie doit être réintégrée en Europe. « L’avenir de l’Europe ne peut se dessiner sans la Russie », il faut jeter les bases d’un projet européen allant « de l’Atlantique à l’Oural ».
François Fillon, on le constate, n’est nullement un adversaire d’une “Europe européenne”. Il préconise de prendre appui sur l’euro comme monnaie de règlement imposée, avec harmonisation fiscale pour les nations choisissant l’euro, ce qui suppose un gouvernement économique de la zone euro, organisé autour des chefs d’Etat et de gouvernement. Il veut aussi une stratégie énergétique durable, indépendante, sécurisée, contre les choix unilatéraux, notamment ceux de l’Allemagne qui a choisi d’abandonner le nucléaire.
[Il s’agit ainsi pour le candidat Fillon de remettre indirectement en question les alliances stratégiques nouées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ceci au nom de « l’indépendance » d’une Europe “européenne”. On ne doit pas ignorer que de telles remises en question du statu quo stratégique, en période de crise générale du capitalisme et de rivalité exacerbée entre puissances mondiales, ne conduisent pas nécessairement à conforter la paix, elles peuvent au contraire potentialiser et étendre le risque de guerre mondiale, surtout lorsqu’elles ne se font pas au nom d’une nation souveraine, mais à celui d’une présumée puissance “européenne”.]
France. Le diagnostic de “faillite”
En matière de politique intérieure, le programme du candidat Fillon peut se résumer ainsi : « assainir nos comptes publics en deux ans, relancer notre économie en cinq ans, devenir la première puissance européenne en dix ans. »
Ce programme de « redressement » repose sur les constats suivants :
Les déficits publics se développent depuis 35 ans : dette souverains abyssale [1], qui conduit à une dépendance à l’égard de la finance internationale, menaçant notre indépendance. Une des raisons de ces déficits tient à une « hypertrophie de la fonction publique », et au « modèle social » français devenu trop coûteux (coût des retraites, de l’assurance maladie, chômage…). « Nous ne produisons plus assez de richesses pour supporter le poids de ce modèle » financé par la dette. En contrepoint, il existe trop de pression fiscale pesant sur les entreprises, qui perdent de ce fait en compétitivité, sont éliminées dans la compétition européenne et mondiale. La capacité compétitive est encore affectée par le temps de travail estimé insuffisant du côté des salariés. L’âge légal de départ à la retraite est pour sa part trop précoce par rapport à nos concurrents directs.
On constate de ce fait un affaissement de l’appareil productif (désindustrialisation, chômage massif). La dernière année de plein emploi, avec moins de 5% de taux de chômage, remonte à 1979. Depuis le chômage est massif (autour de 10 %). On assiste dans le même temps à un étouffement de l’initiative économique. « La France étouffe sous les réglementations, les interdictions, les injonctions et les prélèvements obligatoires. Les Français ne parviennent plus à supporter le poids d’un Etat et d’un secteur public hypertrophiés. »
« Le moment est venu de libérer le pays et […] de restaurer sa souveraineté en le sevrant de sa dépendance aux marchés financiers. » Il faut remobiliser les forces de travail sous-utilisées, redévelopper un tissu économique à forte valeur ajoutée, redonner des marges aux entreprises afin regagner en compétitivité. Sur cette base, on pourra entrer dans une phase de croissance, d’exportations performantes, de plein emploi.
Après le diagnostic, des remèdes doux-amers et bien ciblés
Pour résoudre la question de l’endettement, du déficit public, se trouver à même de développer le secteur productif et la compétitivité des entreprises, François Fillon propose : — d’un côté, la diminution des dépenses publiques — de l’autre, de favoriser les entreprises du secteur marchand, d’alléger fortement la pression fiscale qui pèse sur elles — et, pour les salariés, de travailler plus, et plus tard, de réserver la formation professionnelle aux besoins réels, afin produire plus de richesses. Ce qui s’énonce par un certain nombre de propositions :
— Garantir l’équilibre des comptes sociaux. Les dépenses sociales représentent plus de la moitié des dépenses publiques, et parmi elles les retraites sont le poste le plus important – presque 14% du PIB, contre 10 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. La fuite en avant de l’endettement fait peser une grande menace sur l’avenir de notre modèle social. Rien ne peut justifier de payer à crédit l’assurance maladie, les retraites, « alors que nous pourrions les financer par nos propres efforts, en travaillant plus longtemps. » Pour sauver le système par répartition il faut donc reporter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans.
— Réduire le poids du secteur public. 22% de la force de travail en France est employée par le secteur public contre 11 % en Allemagne (nos voisins ne sont pas moins bien administrés que nous !). Le nombre d’emplois publics a atteint 5,6 millions en 2013. Il faut rééquilibrer notre force de travail en direction du secteur productif. » Pour cela passer il faut passer de 35h à 39 h par semaine dans la Fonction publique, soit un gain de 12%, qui devrait “économiser” 600 000 emplois.
— Mener une politique fiscale cohérente avec le « redressement des finances publiques et la compétitivité de l’économie. » Les prélèvements obligatoires sont trop élevés, l’objectif est de les diminuer. Toutefois, compte tenu de la situation budgétaire dégradée, une baisse importante à court terme serait irréaliste. Il faut commencer par relancer la compétitivité, dont découlerait la croissance et l’emploi. La priorité sera donnée aux baisses de charges et de prélèvements sur les entreprises pour une « politique d’offre » efficace.
— Réorienter l’épargne vers l’économie productive et refondre la fiscalité du capital pour faciliter l’investissement direct dans les PME. Baisser en priorité, les taxes qui pèsent sur les marges de compétitivité et d’investissement et sur l’emploi, supprimer les impôts et taxes inutiles : réduire l’IS et supprimer quinze milliards d’euros de taxes ; abolir l’ISF — impôt anti-investissement — qui s’est soldé par le détournement de milliards d’investissements au profit de la Grande-Bretagne, de la Belgique, de la Suisse ou des Etats-Unis. La perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne s’explique par les hausses de charges mais aussi par des hausses de salaires miraculeuses.
Au pôle du travail salarié
— Abandonner l’utopie des 35 heures et fixer par la loi une durée maximum de 48 heures hebdomadaires.
— Simplifier le Code du travail et introduire le motif de réorganisation/restructuration des entreprises pour régler la question des licenciements, développer la flexi-sécurité en renforçant l’efficacité de la formation pour les demandeurs d’emploi et l’orientation vers les secteurs demandeurs.
— L’indemnisation du chômage, système actuellement très coûteux avec un taux de remplacement de l’ordre de 90%, est peu incitatif pour un retour à l’emploi. Ce taux ne doit pas excéder 75 %, avec une dose de dégressivité. Engager une réforme profonde de la formation professionnelle qui coûte 30 milliards d’€/an, afin d’aider les chômeurs à se tourner vers les secteurs porteurs.
— Redynamiser et redéployer le dialogue social et la représentation syndicale. Mettre fin à la politique salariale et d’achat de la paix sociale (ce qui dégrade les marges des entreprises et leurs capacités d’investissement). Relever les seuils sociaux de 10 à 50 salariés et de 50 à 100, fusionner les CE et CHSCT, de limiter à 50 % du temps le mandat de représentation des élus.
— Développer la formation en alternance et l’apprentissage : près de deux millions de jeunes entre 15 et 29 ans ne suivent aucune formation scolaire ou professionnelle et restent sans emploi (100 000 élèves sortent du système scolaire sans diplôme). Redévelopper l’apprentissage du CAP aux études supérieures, adapter aux besoins des entreprises, des territoires.
Et les classes dans tout ça ?
Si l’on excepte les contradictions affirmées entre deux secteurs de la vie sociale (secteur public et secteur marchand), François Fillon, comme les autres candidats, ne propose pas une analyse en termes de classes. Sa conception se présente comme relevant d’un schéma plus “technique” de management social. Comment redresser “l’entreprise France”, sans trop tenir compte des facteurs proprement sociaux humains, surtout du côté des salariés, qui risqueraient de perturber la bonne gestion de l’ensemble du projet. On notera cependant quelques références à la question des classes, la plupart ayant déjà été signalées.
— Les facilités que le candidat accorde au secteur productif marchand (et aux classes qui le régissent) sont posées, il faut le signaler, en relation avec la question de l’emploi pour les classes (ouvriers, employés) qui dépendent du développement de ce secteur. On doit reconnaître à cet égard avec le candidat qu’aucune société ne peut se passer de production, les catégories qui dépendent du secteur public pas plus que d’autres (toute la question est de savoir au profit principal de qui).
— Pour les salariés ordinaires du secteur non public, ce sera la portion congrue. La potion se décline sous son versant amer. Le programme pose, entre autres, la nécessité d’une augmentation de la durée légale du travail, la prolongation de l’âge de départ à la retraite, la réduction du système d’indemnisation du chômage, la facilitation des licenciements.
— Pour les classes qui dépendent de la fonction publique, surtout territoriale, surtout à la base, la potion n’est guère plus douce. La part qu’ils prennent dans le processus d’endettement est jugée trop importante. Ils devront se mettre au régime. Même chose pour ce qui touche aux divers subsides des syndicalistes et syndicats, et autres réseaux de bureaucratie. François Fillon estime toutefois nécessaire de mieux payer les fonctionnaires, en contrepartie de l’allégement de leur nombre. Pas de mise à la diète, semble-t-il, pour les parlementaires, ministres et autres grands personnages de l’Etat.
— François Fillon est cependant partisan de maintenir à certaines catégories sociales une protection minimale : les six millions de Français au chômage, les travailleurs pauvres, les retraités, les deux millions de jeunes Français qui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni au travail, les artisans, les agriculteurs. Les zones rurales, les agriculteurs en détresse devraient bénéficier de mesures de soutien.
— A signaler pour conclure, qu’à propos des retraites, François Fillon met en question les « égoïsmes de classes ». « Les études montraient que les professions exposées aux intempéries, les agriculteurs, les couvreurs, les maçons, vivent en moyenne moins longtemps que les autres, tandis que les curés et les enseignants ont les plus longues perspectives. » Le groupe social des enseignants et les socialistes qui les défendent à l’Assemblée sont sur la base de ce constat montrés du doigt. Ne refusent-ils pas de faire des efforts sur l’âge de départ à la retraite au profit des agriculteurs, maçons, couvreurs, qui subissent des conditions de travail plus dures. La mise en question des “égoïsmes de classes” ne semble toutefois pas, ici encore, devoir s’appliquer aux députés, ministres et haut personnel politique.
[1] Dette insoutenable, déficit chronique des Finances Publiques : hypertrophie du budget de l’Etat, risque pour le service de la dette (premier poste budgétaire). Notre indépendance financière, notre activité économique, notre protection sociale sont menacées, la faillite est un risque énorme malgré le déni des politiques.
- 1. Dette insoutenable, déficit chronique des Finances Publiques : hypertrophie du budget de l’Etat, risque pour le service de la dette (premier poste budgétaire). Notre indépendance financière, notre activité économique, notre protection sociale sont menacées, la faillite est un risque énorme malgré le déni des politiques.↵