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Des basculements en cours au sein d’un capitalisme mondialisé. Sommes-nous entrés dans une période de démondialisation capitaliste  ?

La période de mondialisation libre-échangiste se referme et nous ne la reverrons plus de notre vivant  : telle est la thèse défendue par François Lenglet, journaliste économique, dans un entretien au Figaro le 12 mars 2025. Il mène cette réflexion à propos du plan d’augmentation des tarifs douaniers par le Président américain Donald Trump et les diverses péripéties autour de ses décisions (déclarations concernant une augmentation annoncée des droits de douane pour l’entrée des marchandises sur le marché américain, vive réaction des bourses européennes et asiatiques, risque de crise financière, puis revirement et suspension du plan pour 90 jours, sauf pour la Chine puis nouvelles négociations avec la Chine). Voici quelques extraits de cet entretien  :

“Ce plan n’est pas une foucade”
C’est ce qu’affirme François Lenglet. Il prend en compte le fait que «  le libre échange a désindustrialisé l’intérieur de nos pays  ». Donald Trump tenterait de relancer l’industrialisation des État-Unis en appliquant le protectionnisme à outrance. Selon François Lenglet, ce plan «  signe la dernière étape en date d’un processus d’affaissement de maître du monde qu’était l’Amérique  »… «  Depuis l’ère Obama, l’ex-superpuissance américaine évolue et envoie un message constant  : nous nous retirons des affaires du monde  ».
En 2013, le président démocrate, Barack Obama, avait de la même façon fixé une «  ligne rouge  » au sujet de la Syrie avant de “rétropédaler” et de ne pas ordonner de frappes contre le régime syrien. En 2016, Donald Trump poursuivit cette politique, avec un objectif affiché d’isolationnisme. Joe Biden poursuivit dans le même sens, avec le retrait calamiteux en Afghanistan, puis le refus d’envoyer des troupes combattre en Ukraine. Aujourd’hui Donald Trump va plus loin dans cette logique «  en se retournant contre ses alliés, de façon agressive, parce qu’il souhaite mettre la défense de l’Amérique avant tout  »… Aux yeux du président des États-Unis, «  entretenir un ordre mondial, en soutenant ses alliés et des organismes multilatéraux comme l’OMC n’est plus intéressant en termes de bénéfices. Cela coûte trop d’argent sur le plan économique et trop d’hommes sur le plan militaire.  »

Est-ce la fin de la domination de la superpuissance impérialiste américaine  ?
De fait, la mondialisation dans sa phase la plus avancée correspondait à l’apogée de la puissance américaine qui n’avait plus de rivaux. «  Et ce n’est pas un hasard  », affirme Lenglet. «  Une hyperpuissance effraie tous les autres, et fait donc disparaître le risque. De plus, elle émet une monnaie mondiale et définit des règles universelles pour les échanges […] On a connu cela entre 1860 et 1914 avec la Pax Britannica. Le Royaume-Uni était le maître du monde, avant d’être interrompu par l’attentat de Sarajevo et ses développements. La guerre d’Ukraine vient d’interrompre la suprématie américaine, et a fait réapparaître le risque géopolitique en Europe, tout comme l’élection de Trump.  »
La politique aujourd’hui imposée par Donald Trump ne permettra sans doute plus aux états-Unis de continuer à maintenir leur hégémonie, diriger l’ordre mondial.
«  Avec MAGA  : Make America Great Again. Trump est donc en train de dilapider le capital de soft power accumulé par ses prédécesseurs, qui leur avait permis de diriger l’ordre mondial. Une grande puissance ne peut pas se retourner contre tout le monde. Elle doit inspirer confiance et admiration à ses alliés.  » Mais Trump s’en moque, car ce n’est pas sa stratégie.
Escalade sino-américaine  ?
Les tarifs douaniers que Donald Trump requiert envers la Chine sont incommensurables. Derrière la guerre économique, «  il y a la rivalité sino-américaine pour prendre la tête de l’ordre mondial, qui est le fait majeur des prochaines années  ».
La puissance chinoise pour sa part promet de lutter jusqu’au bout.
«  La Chine ne cédera pas, parce qu’elle pense que l’heure est venue pour elle d’affirmer son pouvoir face à l’Amérique et de prendre, enfin, la place que l’Occident lui a volée en 1842, avec le traité de Nankin, mettant fin à la guerre de l’opium. C’est l’heure de la grande confrontation. Pour Pékin, Trump n’est que la dernière étape grimaçante du déclin américain, la posture politique d’une superpuissance affaiblie  ».
«  À l’inverse, selon Donald Trump, la confrontation commerciale est un moyen de «  cartonner  » la Chine, de l’isoler  ».
La Chine a des faiblesses structurelles qui peuvent pousser Xi Jinping à se montrer offensif maintenant avant que ce ne soit plus possible.
«  Le modèle économique chinois repose sur le surinvestissement des entreprises, les surcapacités, les entreprises surnuméraires. Pékin produit pour ne rien faire, hormis inonder les marchés de biens dont personne ne veut, ce qui fait baisser les prix et alimente une sorte de déflation mondiale.  » Et ensuite «  ce pays est à la veille d’un effondrement démographique spectaculaire. Entre 1980 et 2017, 240 millions d’actifs avaient rejoint les rangs des forces de travail mondial, ce qui a expliqué le boom chinois. […]. La Chine était l’usine du monde, elle va devenir l’Ehpad de la planète.  »

Fin de la parenthèse libérale
Selon François Lenglet, le monde a vécu une parenthèse depuis une trentaine d’années, une période exceptionnelle au sein de laquelle les logiques économiques du capital se sont étendues au monde entier et où ont semblé s’effacer les risques géopolitiques.
«  Oui, on a vécu une parenthèse, un microclimat exceptionnel qui n’était pas le monde normal et qui nous semblera étonnant dans dix ans. Une parenthèse libérale dont on peut tracer les bornes. L’ouverture a été la chute du mur de Berlin en 1989, complétée par l’arrivée de la Chine sur le marché mondial, quelques années plus tard. Ces événements ont fait disparaître le risque géopolitique. Du coup, les entreprises se sont élancées aux quatre coins de la planète, elles ont mondialisé l’économie.  »
Cette période est close ou en train de se clore. «  La borne de fermeture a été l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, qui a fait réapparaître le risque géopolitique, ce qui incite les entreprises à rentrer chez elles. Le retour au pouvoir de Donald Trump va renforcer encore ce mouvement centripète des entreprises et du capital, des périphéries vers les terres natales ou amies.  »
En conclusion, «  nous avons donc vécu une période de mondialisation comme il y en a une par siècle. Nous n’en reverrons plus de notre vivant. Nous sommes revenus dans le monde normal, celui qui prévaut le plus souvent, où les grandes puissances s’affrontent.  » «  Qui plus est au moment où la couronne de maître du monde est menacée. Et, pour la première fois depuis 1492, cette couronne peut passer chez un non-Occidental, la Chine.  »

François Lenglet est journaliste économique à TF1 et RTL. Son dernier ouvrage s’intitule Combien de temps ça va durer  ? 100 vérités bonnes à dire (Plon, 2023).

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