La guerre Russie-Ukraine. enjeux stratégiques : Les chaînes de causalité
Le 24 février 2022, l’armée russe envahit l’Ukraine, soit à quelques jours près, huit ans après le soulèvement ukrainien de la Place Maïdan (Euromaïdan), et la destitution du Président de la République Ianoukovytch (pro-russe), ce qui ne relève pas sans doute d’un simple hasard [1].
Comme le signale Jean-Robert Raviot [2], « cette invasion russe de l’Ukraine » a « sidéré beaucoup d’observateurs », et sans nul doute une grande partie de la population de notre pays. Jean-Robert Raviot rappelle que depuis plusieurs décennies l’objectif de la Russie, ou si l’on veut de “Poutine”, était « d’obtenir une Ukraine neutre », puis, plus récemment « d’ouvrir une négociation avec les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN pour obtenir une révision complète de l’architecture de sécurité sur le continent européen, plus favorable à la Russie que celle qui a résulté de la fin de la guerre froide ». Dans son article, Jean-Robert Raviot se soucie de revenir aux “chaînes de causalité” qui ont conduit aux décisions prises par le pouvoir russe.
Sans disposer des ressources d’un État ou de services spéciaux, ni même d’une expertise sur le dossier, Germinal se propose de restituer, si possible de façon non unilatérale [3], quelques données portant sur ces “chaînes de causalité”, au moyen de repères chronologiques situant le conflit dans son contexte historique global. Ce recueil permet d’établir que l’invasion de l’Ukraine par la Russie, comme les motifs de cet affrontement, sont loin de concerner seulement ces deux puissances, mais qu’ils portent selon toute vraisemblance sur des enjeux stratégiques d’ordre général. Et que, comme il en est toujours ainsi en temps de guerre, ce sont les populations au centre de ces enjeux qui sont tenues d’en payer tous les frais.
Le conflit se noue sur la base d’une contradiction d’ordre stratégique entre la puissance russe et le “camp occidental” qui se présente comme “le monde libre”. Du côté occidental, on constate à partir des années 1990 (fin de l’URSS) un « élargissement continu [de l’OTAN] en direction des frontières occidentales de la Russie […], et l’affirmation du principe dit de “la porte ouverte” — le droit de chaque État de choisir ses alliances », de l’autre côté [la Russie], est affirmée l’exigence « du respect des intérêts de sécurité de la puissance russe et la revendication de son droit de disposer d’un glacis de sécurité sur des frontières occidentales [4] ». Après des décennies de tension depuis 1991, le conflit entre l’Ukraine et la Russie a pris en 2022 la forme d’une guerre ouverte.
En dépit d’une longue histoire en partie commune (économique, politique, culturelle) les pays de l’ensemble soviétique, dont l’Ukraine, ont pris en 1991 leur indépendance à l’égard du bloc soviétique, sans que celle-ci signifie une véritable autonomie à l’égard du bloc militaro-politique occidental. L’Ukraine, comme les autres pays de l’ensemble soviétique, se trouve de fait objet d’un enjeu mettant aux prises les deux anciens blocs. Toutefois, si le Pacte de Varsovie (alliance politico-militaire autour de la Russie), constitué en 1955, se trouve dissous en 1991, le “camp occidental” sous l’égide de l’OTAN [5] et des États-Unis d’Amérique, se maintient jusqu’à aujourd’hui, avec élargissement de son emprise. Certes, aucun « ennemi » n’avait été formellement désigné par l’OTAN en 1949, il était seulement question de « faire face » à « la redoutable menace militaire soviétique » ! Avec la disparition de l’ensemble soviétique, la Russie n’en demeure pas moins considérée comme « menace principale » [pour ne pas dire « l’ennemi »], et, depuis le Sommet de Varsovie en 2016 [6], les objectifs post-guerre froide de l’OTAN ont été élargis.
On peut comprendre à cet égard que l’adhésion d’un pays de l’ex-bloc soviétique à l’OTAN ne puisse être mise sur le même plan que l’adhésion à une institution de sécurité collective à vocation universelle, telle l’ONU. Il s’agit en la matière d’un choix délibéré qui implique l’intégration plus ou moins souple à un bloc contre un autre bloc ou contre des adversaires ou ennemis supposés. De 2004 à 2014, les gouvernements de l’Ukraine vont osciller entre le choix d’une position « neutre » : pro-russe ou pro-européenne, (“atlantique”). En sachant que dans un passé pas très lointain, l’entité ukrainienne n’avait pas été pleinement unifiée. Historiquement, elle s’était constituée à l’Est sur la base d’espaces dans l’orbe de l’Empire russe, à l’Ouest sous le contrôle de la Pologne et de l’Autriche Hongrie. Après la dissolution de l’URSS, ces deux polarités tendent à se reconstituer au regard de la politique des blocs : une pro-occidentale à l’Ouest, une pro-russe à l’Est.
- 1. Il faut rappeler que ce soulèvement avait pour enjeu le choix posé entre neutralité ou rattachement à l’un ou l’autre des “blocs” stratégiques en présence : Russie d’un côté, Union Européenne (et l’OTAN) de l’autre.↵
- 2. Jean-Robert Raviot, « L’invasion de l’Ukraine concrétise la menace russe en Europe », Conflits, 2 mars 2022.↵
- 3. Dans l’établissement de cette chronologie, on a eu recours pour l’essentiel à des documents émanant de sources françaises, qui relaient plus ou moins les points de vue des dirigeants ukrainiens (un peu moins celui des dirigeants “séparatistes”). Pour ceux qui souhaitent se documenter sur les « chaînes de causalité » invoquées par la Russie sur les raisons de son entrée en guerre, il est utile de prendre connaissance des allocutions de Vladimir Poutine, des 22 et 24 février 2022 (Source en.kremlin.ru, traduction française : lecridespeuples.fr), ce qui ne signifie nullement y adhérer.↵
- 4. Tribune de Pierre Lellouche, Le Figaro. « Jusqu’en décembre 2021 [soit pendant 30 ans] la Russie avait répliqué aux élargissements successifs de l’OTAN depuis la fin de la guerre froide par la stratégie dite des “conflits gelés” ». En décembre 2021, « Poutine pose brutalement aux Occidentaux un ultimatum : ou bien ceux-ci s’engagent par écrit et très rapidement à stopper tout élargissement futur de l’OTAN en Europe orientale et dans le Caucase, en arrêtant de surcroît toute activité militaire aux frontières de la Russie [ou bien] c’est le véritable encerclement de l’Ukraine. »↵
- 5. « Je pense qu’il est vital pour l’OTAN que la Russie reste un pays ennemi en ce sens que la menace russe permet le maintien de la suprématie américaine ». Pascal Marchand, « La Russie se sent encerclée par l’OTAN », Le Point, 24 février 2022.↵
- 6. Cf. le Rapport dit OTAN 2030, qui prend aussi en compte l’affirmation [menace] de la puissance chinoise. Voir Amélie Zima, « Définir les objectifs de l’OTAN : les concepts stratégiques », in A quoi sert l’OTAN ? Questions Internationales, n°111, La Documentation française.↵