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II – La critique du libéralisme économique par l’école socialiste

Avant Marx, les premières théorisations de l’économie politique socialiste se sont constituées en France après la révolution de 1830, prenant pour partie appui sur les formulations qui exposaient la réalité au plus près des processus effectifs de reproduction économique de la société, et, en relation avec ces processus, des moyens de sa transformation. Au sein de ce courant on peut noter Dezamy ou Pecqueur ou Dupont White par exemple. Les théorisations diffèrent, l’unité ne se faisant qu’au niveau de la critique de l’économie libérale. Le point essentiel de leur critique  : «  Partout le capital dicte la loi d’une manière à peu près absolue  ».

On s’intéressera ici à la théorisation de François Vidal, qui regroupe de façon synthétique plusieurs éléments de la critique socialiste du libéralisme économique.

S’agissant du mode de reproduction de la société, Vidal, comme ses prédécesseurs, fait état des effets néfastes qui découlent des fondements du régime capitaliste. Le mode de “régulation”, non réglé, de la société implique désordre industriel, qui se manifeste inévitablement (comme aujourd’hui par des crises périodiques, entraînant faillites, paralysie du travail, impossibilité de mettre en œuvre un système social de prévoyance, insécurité de tous y compris des entrepreneurs). C’est pour Vidal une économie de déperdition, de gaspillage des forces vives, se manifestant par la ruine des uns, la détresse des autres, et qui trouve son fondement dans le régime de concurrence et de laisser faire, qui transforme la société en champ de bataille perpétuel, antagonisme entre tous les intérêts.

Le désordre tient pour partie à la loi de l’offre et de la demande qui s’applique à tout, y compris au travail. La demande n’est réglée que par la demande solvable, les capitaux en concurrence pour les plus bas prix de revient, mettent ainsi en concurrence les ouvriers pour un salaire plus bas, ce qui restreint la consommation. Il en résulte un «  engorgement  » de la production, non par rapport aux besoins, mais par rapport à la demande solvable (la majorité, les travailleurs «  consommateurs naturels  », vit du salaire et des revenus de son travail. «  On ne peut faire qu’avec zéro on puisse acheter ce qui coûte un centime  »). Faute de demande solvable, le capital doit s’arrêter de tourner, et avec lui les bras. Et comme les bras ne peuvent travailler que si le capital les met en œuvre, on décrète qu’il y a «  trop de bras  ». Plus de travail pour les bras, plus de salaire, plus de demande solvable, nouvel engorgement, le cercle infernal se reproduit.

Les crises d’engorgement, inévitables dans le capitalisme, sont bien un “cercle vicieux”. Pour sortir de ce cercle, il faut créer des débouchés en enrichissant le peuple, dont les besoins ne sont pas satisfaits  : diminuer le temps de travail, embaucher l’excès de bras offert, maintenir les salaires ou les augmenter.

Les tenants de l’école libérale rétorquent à ceux qui veulent remettre les bras au travail, et hausser les salaires que ce sont leurs lois politiques qui «  troublent l’ordre naturel  », et que les crises industrielles et commerciales sont nécessaires pour rétablir l’équilibre. C’est, indique Vidal, la loi de rétablissement de l’équilibre par la crise et la mort. Les crises économiques, effets de la concurrence et de la loi du marché, acculent, dit-il, la société à une impasse, au chaos, à la misère, et condamnent par là sans appel le régime économique.

De la sorte qu’il s’agisse du travail ou du chômage, du salaire, des à-coups et des destructions, «  partout le capital dicte la loi d’une manière à peu près absolue  ».

Pour Vidal et d’autres socialistes, les contradictions qui “reproduisent” le désordre de l’ordre social sont aussi celles qui poussent à sa transformation. Le régime qui perpétue la misère porte en ses flancs un germe de dissolution inévitable, il fait fermenter le levain des révolutions. Il rend tout à la fois «  l’ordre impossible et la réorganisation de la société nécessaire  ».

La transformation est nécessaire, en raison du chaos engendré par le régime du laisser-faire et de la concurrence. Pour que cette transformation soit effective, et ne reproduise plus le désordre et la destruction, on ne peut pas agir seulement au niveau de l’ordre politique, il faut toucher au fondement économique et social et établir une économie vraiment sociale. Le simple droit au travail implique déjà que l’on touche à de tels fondements  :

Le fondement économique de la socialisation de la production c’est une remise à la société des moyens du travail, la socialisation des instruments de travail, contre l’appropriation par le capital privé, cause du blocage périodique de la production. Les capitaux deviendront la propriété collective de la société tout entière [17].

Il ne s’agit pas selon Vidal d’un modèle utopique, où l’on ferait «  abstraction du milieu actuel pour proposer l’idéal d’une société parfaite, créer par la pensée un monde imaginaire où tout serait prévu, calculé, combiné, harmonieux  ».

Vidal dénonce les sophismes de «  l’école libérale  ». Triomphante, cette école se dénomme “libérale”, par antiphrase sans doute, dit Vidal. En fait, la liberté des libéraux est «  asservissement pour les quatre cinquièmes de la population  ». La liberté selon eux n’est autre que “l’état de nature”  : produire à son gré, faire travailler à son profit, liberté du commerce, liberté du travail et du chômage, liberté d’exploiter autrui, d’asservir les ouvriers, “malheur aux vaincus” et oppression des faibles.

La liberté des libéraux est l’expression du laisser-faire dans les rapports économiques. Le laisser-faire, la concurrence règlent tous les rapports sociaux, l’équilibre se rétablit, lors de chaque crise, par le laisser-faire, liberté de la destruction humaine. Comme l’école libérale le professe  : «  À force de privations, le nombre d’ouvriers se trouve réduit et l’équilibre se rétablit  », «  la faim tue les surnuméraires  ». La liberté ici, c’est «  laisser faire la mort, que la mort fauche ceux qui sont de trop ici-bas ou que les affamés prennent patience  ». La liberté des libéraux est une «  divinité féroce qui se nourrit de victimes humaines  ».

 

«  La science économique des libéraux, liberté du laisser-faire, est une doctrine du fatalisme.
L’économie […] se borne à décrire comment les choses se passent, puis pour résoudre tous les problèmes, elle a une formule magique […] qui suffit et répond à tout. Il faut laisser faire, encore et toujours laisser faire  ; autrement dit, il faut ne rien faire.
C’est la «  théorie transcendantale de la force et du hasard  », «  phénomène fortuit converti en principe  », théorie de la «  domination des forts et des riches, de l’exploitation des faibles et des pauvres  », négation de toute prévoyance sociale (capacité à préparer l’avenir).  »

 

Fatalistes, puisqu’ils posent les vices du régime capitaliste comme résultant de la nature des choses, les économistes libéraux sont en même temps optimistes pour ce qui regarde l’ordre des choses, «  en ce sens qu’ils trouvent que tout est à peu près aujourd’hui pour le mieux, dans un monde où les riches jouissent de tous les privilèges  ».

Le laisser-faire toutefois cède la place à l’intervention de la force si la misère tourne à la révolte et trouble l’ordre merveilleux des choses. Là, on ne laisse plus faire  !

Le fondement de l’économie politique libérale, le laisser-faire, définit cette “science” comme science de la nature, naturalisant les rapports sociaux humains.

À l’inverse, la théorie socialiste, sans négliger l’étude des lois immanentes de la vie sociale, est science de l’intervention humaine sur les conditions sociales. Il n’y a pas présupposition d’une harmonie providentielle, de l’action d’une “main invisible”. Sans nier que des «  lois  » puissent régler l’économie, l’école socialiste affirme que les hommes peuvent agir en créant des conditions propres à faciliter ou entraver l’action de lois déterminées  : conditions favorables pour les lois de développement d’une économie socialisée, conditions défavorables à l’épanouissement de lois d’exploitation privée. Le programme de transition que propose Vidal est organisé autour de la création de telles conditions.

À l’inverse de l’école libérale, l’école socialiste, indique Vidal, estime que «  rien ne va de soi-même si ce n’est le désordre  », et avec le désordre, pas de liberté. Les socialistes ne conçoivent pas que le sort des sociétés humaines doive être abandonné au hasard, il s’agit de «  détrôner la force et le hasard, et les remplacer par la justice et la prévoyance  », c’est à dire une prévision, une «  anticipation de l’avenir  ».

Pour sortir de la liberté de l’état de nature, on doit utiliser des leviers pour l’action humaine, une médiation politique, un pôle unitaire d’intervention pour opérer la transformation sociale. Le pouvoir émanant du peuple peut et doit être le promoteur des réformes nécessaires, créant les conditions d’une nouvelle organisation d’ensemble de la production. Intervenir pour qu’on «  n’abandonne pas l’homme à sa propre impuissance  », qu’on combine des moyens, des efforts, des jouissances. Intervenir pour qu’on soumette des intérêts privés au bien commun, par la liberté et la sécurité du présent et de l’avenir.

Vidal distingue entre les conditions sociales générales qui favorisent ou contrarient l’extension du champ d’action de telles ou telles lois, et les «  lois de l’économie du capital  » qui ne sont valables que dans le cadre de son régime. Dans ses projets de transition, Vidal ne propose pas en effet de supprimer les «  lois  » du régime capitaliste, ce qui est impossible, mais d’entraver les conditions qui permettent leur action, en transformant ces conditions économiques générales, en créant des conditions nouvelles favorables au développement d’un régime vraiment social de production et d’échange. Il peut admettre lors d’une période de transition, soit le maintien de certains secteurs capitalistes, soit leur “désintéressement”.

HD.

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 17. Les travailleurs ne seront définitivement affranchis que le jour où ils auront la libre disposition des instruments qu’ils mettent en œuvre, contre la dépendance absolue au Capital. Le simple droit au travail implique déjà que l’on touche aux fondements d’un régime économique fondé sur le Capital  : «  Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation du travail  ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.  »

    La transformation de la base de la société est nécessaire. Elle est aussi possible sur la base matérielle de ce qui a été développé par l’élargissement social des moyens du travail (machines, grande production), donnant les premiers éléments d’une exploitation unitaire, la possibilité de développer les richesses, de s’orienter vers la société d’abondance. Contre le gaspillage, la déperdition des forces, Vidal préconise de rendre les industries solidaires, de combiner grande industrie et agriculture, d’organiser l’ensemble de la production en fonction des besoins. Le fondement économique de la socialisation de la production c’est la socialisation des instruments de travail, contre l’appropriation par le capital privé, cause du blocage périodique de la production.

    Les capitaux deviendront la propriété collective de la société tout entière.

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