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Ukraine. Des enjeux à l’échelle du monde – II – Ukraine : Revue de presse

I/ En quelques lignes le site Respublica a proposé une analyse de la guerre [20] et de tout ce qui se joue au plan mondial à partir de ce conflit. Nous en restituons quelques extraits  :


«  De la guerre civile à la guerre tout court

Il faut rappeler comment on en est arrivé là et d’abord que le conflit ukrainien a été, dans un premier temps, une guerre civile. Après la révolution du Maïdan, laquelle a chassé du pouvoir le Président pro-russe Victor Ianoukovitch en 2014, Kiev, sous l’égide de Porochenko puis de Zelenski, s’est rapprochée de l’OTAN et de l’UE. L’ouest du pays a décidé de mater sa partie orientale en bombardant activement le Donbass, majoritairement peuplé de Russes, entre 2014 et 2022, faisant plus de 13 000 morts. Après l’annexion de la Crimée par Poutine, en 2014 donc, il était hors de question pour le nouveau pouvoir de voir arrachée une nouvelle portion de territoire, surtout le cœur de l’industrie ukrainienne. Il y avait pourtant une solution à ces tensions internes  : les accords de Minsk, signés par Poutine et Porochenko en 2015 sous le patronage de la France et de l’Allemagne (c’est le fameux «  Format Normandie  »), qui donnaient une autonomie régionale pour le Donbass et permettaient le retour de l’armée ukrainienne. Seulement, comme l’a révélé il y a deux ans Merkel, il n’a jamais été sérieusement envisagé par le camp occidental de mettre en œuvre ces accords.

C’est pour une bonne part l’escalade répressive de la capitale ukrainienne qui a déclenché «  l’opération militaire spéciale  » de Poutine en février 2022, laquelle s’est d’abord soldée par un échec cuisant face à une armée ukrainienne valeureuse et équipée par l’OTAN depuis 2014 d’armements high-tech de la dernière génération  : l’armée russe s’est vu barrer la route de Kiev avant de se replier sur une offensive plus modeste dans l’Est du pays, en particulier dans le Donbass. On a alors assisté à une véritable guerre de tranchées.

 

Un Occident qui exhibe ses faiblesses industrielles

Nous étions donc, début 2025, dans le scénario de l’enlisement. Les livraisons d’armes par l’OTAN ont loin d’avoir été suffisantes, faute de capacités de production aussi bien étasuniennes qu’européennes.

De plus, si certains pays, notamment le groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) sont farouchement antirusses, d’autres pays, au premier chef l’Allemagne, sont entrés dans le conflit à reculons non seulement par peur de la cobelligérance face à la plus grande puissance nucléaire du monde, mais aussi par intérêt bien compris […] Les Allemands sont historiquement «  attirés  » par la Mitteleuropa et la Russie. […]

De surcroît, les États-Unis se sont de plus en plus impliqués dans le conflit israélo-palestinien après la tragédie du 7 octobre. Il leur a fallu là encore livrer des armes qu’ils avaient du mal à produire en quantité suffisante, alarmant le Pentagone sur la fonte des stocks… Les États-Unis, malgré les plus de 800 milliards de dollars consacrés annuellement à la «  défense  », ne peuvent être sur tous les fronts et l’on tient là une des raisons principales du désengagement américain, Trump ou pas Trump. […] Le principal rival est désormais la Chine, qui à l’occasion du conflit ukrainien, s’est rapprochée, même à petits pas, de la Russie. Si l’OTAN s’est élargie depuis 2022, le camp des BRICS s’est lui aussi solidarisé. C’est la seconde leçon essentielle que l’on peut tirer du bourbier ukrainien  : la domination occidentale arrive à son terme.

 

Des États-Unis secrètement victorieux

Le désengagement étasunien a une autre raison  : les États-Unis ont atteint tous leurs buts de guerre. Ils ont réussi à désarrimer l’UE de la Russie et de ses ressources naturelles et, partant, à rendre cette même Union européenne encore plus dépendante qu’elle ne l’était avant le déclenchement du conflit […]

L’Europe est incapable d’assurer sa propre sécurité, au moins pour le moment. […]

De fait, l’Allemagne s’enfonce dans la récession et la France avec elle. Les cris d’orfraie qui ont accompagné le voyage du vice-président J.D. Vance ne sont finalement que la manifestation d’une terrible impuissance. Sans le soutien des États-Unis, le roi est nu. L’Europe est incapable d’assurer sa propre sécurité, au moins pour le moment. Certes, de nombreux pays ont décidé de relever la part de leur richesse nationale consacrée aux dépenses militaires, mais encore faut-il avoir les moyens de production  ! On peut aussi s’interroger sur l’opportunité d’un tel réarmement au moment où l’on déclenche des politiques austéritaires et qu’il faut financer la transition écologique.

 

La grande perdante  : l’Union européenne

Il faut donc prendre acte que la guerre d’Ukraine est perdue. Poutine a fait savoir qu’il était hors de question de rendre les territoires conquis, à forte majorité russe. Le voir rendre la Crimée, où se situent sa principale base navale et son accès aux mers chaudes, à l’OTAN relève du scénario de science-fiction géopolitique. Il en va de même avec le Donbass. Faute d’avoir appliqué les accords de Minsk, l’Ukraine se retrouve amputée de 20 % de son territoire. Au surplus, elle n’a toujours pas réglé son problème de corruption endémique, qui touche aussi l’armée, contrairement à ce que peuvent dire certains. […] Il reste donc à l’Occident à sauver la face, ce qui semble mal parti, puisqu’aussi bien l’Ukraine que l’Union européenne n’ont pas été conviées aux débuts de pourparlers entre Étasuniens et Russes à Ryad. L’Union européenne semble sortir progressivement de l’Histoire à la faveur du choc des empires.  »

 

II — D’après des transcriptions de discours de dirigeants russes, on propose de préciser comment pouvait se poser pour les Russes, avant même le déclenchement de la guerre, la question de l’intervention en Ukraine. Cf. https  : //sansapriori.net/2021/04/22/4281. Voir aussi pour la transcription française des discours du personnel politique russe le site Le Grand Continent.

 

Voici ce que déclarait le 21 avril 2021, le Président russe de la République, exposant quels étaient les points de la “ligne rouge” à ne pas franchir  :

 

«  J’espère que personne ne songera à franchir la “ligne rouge” vis-à-vis de la Russie.  »

 

Tel était l’avertissement destiné aux dirigeants Occidentaux prononcé le 21 avril 2021, devant l’Assemblée fédérale à Moscou, près d’un an avant le déclenchement de l’intervention en Ukraine.

 

«  Le sens et le but de la politique de la Russie sur la scène internationale […] est d’assurer la paix et la sécurité pour le bien-être de nos citoyens, pour le développement stable de notre pays. […] Malheureusement, tout le monde dans le monde semble être habitué à la pratique de sanctions économiques illégales à motivation politique et aux tentatives brutales de certains acteurs d’imposer leur volonté à d’autres par la force […] aujourd’hui, cette pratique dégénère en quelque chose d’encore plus dangereux – je fais référence à l’ingérence directe récemment révélée au Bélarus dans une tentative d’orchestrer un coup d’État et d’assassiner le président de ce pays […] la pratique consistant à organiser des coups d’État et à planifier des assassinats politiques, y compris ceux de hauts fonctionnaires […] cela va trop loin. C’est au-delà de toutes limites […] Et s’il y avait eu une véritable tentative de coup d’État au Bélarus  ? Après tout, c’était le but ultime. Personne n’y pense.
Pendant tout ce temps, les mouvements hostiles envers la Russie se sont également poursuivis sans relâche […] Nous voulons entretenir de bonnes relations avec tous ceux qui participent au dialogue international. Mais nous voyons ce qui se passe dans la vraie vie. Comme je l’ai dit, de temps en temps, ils s’en prennent à la Russie, sans raison […] Mais si quelqu’un prend nos bonnes intentions pour de l’indifférence ou de la faiblesse […] il doit savoir que la réponse de la Russie sera asymétrique, rapide et dure. Ceux qui sont à l’origine de provocations qui menacent les intérêts fondamentaux de notre sécurité regretteront ce qu’ils ont fait.  »

 

En termes diplomatiques, le président russe s’efforçait d’esquisser les contours de ce qu’il nomme «  la ligne rouge  »  : arrêt de l’OTANisation progressive de l’ancienne Europe de l’Est avec de nouvelles bases militaires de plus en plus proches, coups d’État occidentaux réussis pour renverser les personnels politiques pro-russes en Ukraine, politique de Kiev contre les populations russophones du Donbass depuis 2014, tentative de coup d’état échouée en Biélorussie, sanctions économiques (USA, UE) contre la Russie, menaces avec le non-respect des accords passés, surarmement de l’Ukraine. Et le fait que les Occidentaux (OTAN, USA, UE) passent outre toutes les déclarations et tous les avertissements de la partie russe.

Après trois ans de guerre depuis l’intervention russe dans les zones russophones et frontalières de l’Ukraine, les dirigeants russes tiennent toujours le même discours  : Faire cesser les activités de guerre, ouvertes ou déguisées, contre la Russie et revenir en-deçà de la ligne rouge franchie par l’OTAN, ce qui reviendrait à éliminer les causes profondes de la guerre. Les discours des responsables russes invoquent fréquemment la notion de règlement pour éliminer les “causes profondes du conflit”. Ils rejettent tout cesser le feu sans conditions. L’interview de Lavrov par Newsweek du 7 octobre 2024 présente à cet égard, un argumentaire complet des positions officielles de la Russie qui sont rarement restituées par les responsables politiques et l’information officielle. Notons cependant que les attaques contre l’administration Biden cessent à partir de l’élection de Trump à la tête des USA, les discours, à partir de février-mars 2025, ne mentionnent plus principalement l’UE et la France.

 

«  Notre position est largement connue et reste inchangée. La Russie est ouverte à un règlement politico-diplomatique qui doit éliminer les causes profondes de la crise. Il doit viser à mettre fin au conflit plutôt qu’à à un simple cessez-le-feu. L’Occident devrait cesser de fournir des armes et Kiev devrait mettre fin aux hostilités. L’Ukraine devrait revenir à son statut neutre, non-bloc et non nucléaire, protéger la langue russe et respecter les droits et libertés de ses citoyens  ».

 

III — Pourquoi l’Occident n’a pas soutenu, voire torpillé les efforts de paix, d’après le site German Foreign Policy du 3 juin 2025 (version en français)

 

BERLIN/KIEV/MOSCOU (Compte rendu) – Les négociations entre Moscou et Kiev sur la fin de la guerre en Ukraine ont repris lundi à Istanbul, avec l’échange de mémorandums. Leur analyse constituerait la prochaine étape avant la poursuite des négociations. Entre-temps, l’échange de prisonniers entre la Russie et l’Ukraine prend déjà de l’ampleur. Suite à la reprise des négociations d’Istanbul, un examen approfondi des négociations de cessez-le-feu qui se sont déroulées à Istanbul au printemps 2022 a jusqu’à présent été étouffé par les principaux médias, affirmant catégoriquement que la Russie avait exigé, à l’époque, une capitulation inacceptable de l’Ukraine. Des analyses détaillées, également réalisées par des experts occidentaux, prouvent le contraire  ; elles soulèvent à nouveau la question de savoir pourquoi l’Occident n’a pas soutenu, voire torpillé, ces efforts de paix. L’affirmation du ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul selon laquelle la «  machine de guerre  » russe ne doit pas être surestimée soulève également des questions. L’affirmation selon laquelle les forces armées russes seront bientôt suffisamment puissantes pour attaquer les pays de l’OTAN légitime l’actuelle accumulation d’armes.

 

Facteurs de l’échec

Plusieurs études, notamment occidentales, ont déjà été publiées sur les négociations visant à mettre fin à la guerre, entamées par Moscou et Kiev le 28 février 2022. Elles se concentrent sur le communiqué d’Istanbul du 29 mars 2022, sur lequel les deux parties s’étaient entendues. Ce communiqué prévoyait la neutralité militaire de l’Ukraine et une éventuelle adhésion à l’UE  ; il prévoyait également une solution diplomatique pour la Crimée sur une période de 15 ans. De plus, des garanties de sécurité devaient être données à Kiev afin de prévenir efficacement une éventuelle nouvelle attaque russe contre l’Ukraine. Cependant, il n’a finalement pas été possible de transformer le communiqué d’Istanbul en accord contraignant. Dans une étude publiée en décembre 2023, le colonel à la retraite de la Bundeswehr, Wolfgang Richter, concluait que «  la résistance de l’opposition nationale  » en Ukraine et «  l’influence massive des représentants des gouvernements occidentaux  » étaient responsables de l’échec. Richter faisait référence aux déclarations des négociateurs ukrainiens et de Naftali Bennett, alors Premier ministre israélien, fortement impliqué dans les premières négociations.

 

Aucune volonté de soutenir la diplomatie

Une étude approfondie sur les négociations du printemps 2022 a également été publiée par la revue américaine Foreign Affairs en avril dernier. Elle confirmait que les deux parties «  étaient très proches, à la mi-avril 2022, de finaliser la guerre par un accord de paix  » basé sur le communiqué d’Istanbul, comme l’a relaté plus tard un négociateur ukrainien. «  Une semaine après le début de l’agression de Poutine, il a conclu qu’il avait commis une grave erreur et a tout mis en œuvre pour conclure un accord avec l’Ukraine.  » Les auteurs de l’analyse de Foreign Affairs notent qu’au lendemain de la publication du communiqué d’Istanbul, le Premier ministre britannique Boris Johnson a exprimé son mépris pour les initiatives diplomatiques. «  En fin de compte, l’Occident dans son ensemble a rapidement accru son soutien militaire à l’Ukraine et durci les sanctions contre la Russie au lieu de favoriser les négociations entre Moscou et Kiev qui se sont poursuivies en avril  », selon l’analyse. «  La volonté de soutenir la recherche de solutions diplomatiques a fait défaut en Occident  », même si «  la volonté des deux parties de mettre fin à la guerre était étonnamment forte  ».

 

Pas de discussion

Aujourd’hui, toute discussion, même sur la responsabilité partielle des États occidentaux dans l’échec de ces négociations, est étouffée dans les grands médias. Par exemple, il est allégué – en contradiction flagrante avec les analyses citées et d’autres recherches – que les négociations ont échoué au printemps 2022 «  parce que les exigences ultimes de la Russie équivalaient à la capitulation de l’Ukraine  ». On peut également lire que le communiqué d’Istanbul a échoué parce que la Russie exigeait «  la capitulation de facto de l’Ukraine  ». Le «  chargé d’enquête  » de la chaîne publique ARD a rendu un verdict catégorique  : «  un cessez-le-feu était loin d’être atteint  ». L’ARD a complété ce verdict catégorique par une disqualification morale  : «  C’est un élément de la propagande russe  », prétend-on, de «  rabâcher sans cesse  » la connaissance publique des négociations d’Istanbul afin d’«  inverser les rôles de coupable et de victime  ». De telles allégations ne laissent aucune marge de manœuvre pour une enquête factuelle sérieuse.

 

Une défaite [de la Russie] à envisager

Les récentes déclarations du ministre [allemand] des Affaires étrangères, Johann Wadephul, soulèvent de nouvelles questions. Wadephul a déclaré la semaine dernière lors d’une interview qu’«  une défaite totale, sous forme de capitulation de la Russie, dotée de l’arme nucléaire, ne pouvait être attendue dans la guerre en Ukraine  ». Par conséquent, de ce point de vue, «  il était clair dès le début que cette guerre se terminerait très probablement par un règlement négocié.  » [Ce qui contredit] de nombreux hommes politiques allemands, dont la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock, [qui] avaient toujours proclamé que la Russie devait «  perdre  » cette guerre  ».


A.C.

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 20. «  Comment perdre une guerre sans perdre la face  », par évariste, Respublica, 23 février 2025, gaucherepublicaine.org//respublica.

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