Ukraine. Des enjeux à l’échelle du monde – I – Le conflit actuel en Ukraine n’a pas débuté le 24 février 2022 et ses causes ne sont pas toutes réductibles aux seules Russie et Ukraine.
La guerre en Ukraine est une question qui se révèle préoccupante non seulement pour les populations ukrainiennes ou russes, mais aussi pour une bonne partie des peuples du monde entier. Dans le torrent d’avis d’experts qui nous submerge, on peine à fonder son opinion quant à ce conflit. Pour définir les causes de la présente guerre en Ukraine ouverte avec l’intervention russe du 24 février 2022, nombre de gouvernements et de commentateurs se bornent à énoncer des phrases du type : “l’invasion russe du 24 février en violation du droit international”. En y adjoignant souvent, comme des évidences, une nature dictatoriale du régime russe, la santé mentale de son président, voire celle des Russes en général. Cela n’est pas satisfaisant, quelle que soit l’opinion qu’on nourrit pour ce pays, ce régime, ou ce dirigeant. Cette guerre joue un rôle important dans l’évolution des relations internationales, dans la situation de “l’économie mondiale”, et dans la révélation d’un « basculement du monde » dans une nouvelle ère difficile à qualifier. Saisir avec recul et objectivité les causes de ce conflit suppose de le situer dans un contexte d’ensemble, et en remontant sur une durée assez longue. Il apparaît alors que la cause profonde et décisive de ce conflit réside dans la volonté longtemps persistante, des États-Unis au premier chef, d’étendre l’OTAN aux portes de ce que la Russie a toujours considéré comme son “glacis”, persistance que celle-ci a averti de façon répétée considérer comme une menace directe sur son existence-même comme nation.
Les États-Unis ont souhaité priver la Russie des conditions d’une puissance indépendante, et “l’intégrer” – ses ressources, ses productions, son marché – plus étroitement dans une économie mondiale dont ils fixeraient les normes. Un objectif américain collatéral consistait à empêcher la constitution d’une entente continentale entre les pays de l’UE et la Russie, entre les ressources et territoires russes et la technologie et les capitaux européens, allemands au premier chef. Une chronologie détaillée – à disposition sur le site journalgerminal.fr – laisse apparaître cette continuation persévérante d’extension de l’OTAN, et les mises en garde russes répétées. Quiconque aujourd’hui dans nos contrées veut interroger les causes profondes de ce conflit est facilement qualifié, dans bien des médias et partis, de victime naïve d’une propagande russe, ou “troll” de Moscou. Nous avons choisi ici de rendre compte de cette expansion continue de l’OTAN et des réactions russes, par la voix de responsables, de diplomates ou analystes américains, notamment ceux opposés à cette extension.
Zbigniew Brzezinski, conseiller de plusieurs présidents américains publie en 1997 Le Grand Échiquier. La stratégie américaine y est pensée dans les conditions de la période : « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie ». Le moyen en est défini : « Le processus d’expansion de l’Union européenne et de l’OTAN est en cours » [18].
Georges Kennan, diplomate américain – si peu subjugué par Moscou qu’il a été le stratège de la politique dite “d’endiguement” de l’Union soviétique pendant la guerre froide – est d’un autre avis, le 5 février 1997 :
« L’élargissement de l’OTAN serait la plus fatale erreur de la politique américaine depuis la fin de la guerre froide. [Il est probable qu’elle] relance une atmosphère de guerre froide dans les relations Est-Ouest et oriente la politique étrangère russe dans une direction qui ne correspondra vraiment pas à nos souhaits. »
Jeffrey Sachs est un économiste américain peu suspect d’être influençable par une propagande russe, vu qu’il a préconisé des thérapies de choc à l’économie russe en 1991 (qui l’ont déstabilisée et, entre autres effets, entraîné des millions de morts selon l’UNICEF). En 2025, lors d’une conférence à Chicago, il montre cette extension de l’OTAN comme « une politique américaine conduite de manière continue depuis trente ans ». « Après la chute de l’Union soviétique, les États-Unis ont décidé que l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) de Bruxelles à Vladivostok s’effectuerait étape par étape, sans aucune limite. Ce serait le monde unipolaire américain. Le ministre des affaires étrangères allemand Hans-Dietrich Genscher et le secrétaire d’État américain James Baker s’étaient pourtant mis d’accord avec Gorbatchev début février 1990 : l’OTAN ne s’étendrait “pas d’un pouce vers l’est”. L’engagement n’est pas pris lors d’un échange informel, mais bien dans un contexte juridique et diplomatique. Il conditionne les négociations qui visent à mettre un terme à la Seconde Guerre mondiale et à ouvrir la voie à la réunification de l’Allemagne. »
De fait, et contrairement à ces engagements, l’OTAN décide en 1999, de l’adhésion de Pologne, de la Hongrie, et de la République tchèque. Et en 2004, Lituanie, Lettonie, Estonie, Roumanie, Bulgarie, Slovaquie.
En 2006, une réunion de l’OTAN projette son élargissement à la Géorgie et à l’Ukraine. La France de N. Sarkozy et l’Allemagne de A. Merkel s’y opposent formellement.
Patrick Buchanan, ancien candidat républicain à la présidence américaine, écrit en 1999 :
« En amenant l’Otan aux portes de la Russie, nous avons jeté les bases d’une confrontation au XXIe siècle. »
Dmitri Medvedev, nouveau président russe, fin mars 2008, au Financial Times :
« Nous sommes mécontents de la situation autour de la Géorgie et de l’Ukraine. Nous la considérons comme extrêmement préoccupante pour la structure actuelle de la sécurité européenne. Aucun État ne peut se réjouir de voir des représentants d’un bloc militaire auquel il n’appartient pas s’approcher de ses frontières. »
Ce message (nous ne rapportons pas ici l’ensemble de ceux du même type émis par la Russie) est manifestement tenu pour nul.
L’OTAN réuni à Bucarest le 3 avril 2008, déclare :
« Nous avons convenu aujourd’hui que ces pays [Géorgie et Ukraine] deviendront membres de l’OTAN. »
Tous n’estiment pourtant pas cette décision comme la meilleure, même pour les intérêts américains.
Jack Matlock, ambassadeur en URSS de 1987 à 1991, au Sénat en 2008 :
« La recommandation de l’administration américaine d’accueillir de nouveaux membres au sein de l’OTAN est erronée. Si elle était approuvée par le Sénat, il se pourrait qu’on s’en souvienne comme de la plus grande erreur stratégique depuis la fin de la guerre froide. »
Le 15 février 2022, une semaine avant l’invasion russe, il persistera :
« Essayer d’arracher l’Ukraine à l’influence russe – l’objectif affiché par les partisans des “révolutions colorées” – était une démarche stupide et dangereuse. »
William Burns, l’ambassadeur des États-Unis en Russie, câble en 2010 à la secrétaire d’État, Condoleezza Rice :
« Nyet means nyet » « L’entrée de l’Ukraine au sein de l’OTAN, constitue la plus vive des “lignes rouges” [pour la Russie]. […] Je n’ai pas rencontré une seule personne qui lise ce projet comme autre chose qu’un défi lancé aux intérêts russes ».
Il fait valoir que l’hypothèse selon laquelle Poutine reconstruirait l’Empire russe « relève d’une propagande puérile ».
Victoria Nuland, sous-secrétaire d’État américain, lâche en janvier 2014, un désormais célèbre : « Fuck the UE ! », lors d’un entretien avec son ambassadeur pour décider qui gouvernera l’Ukraine, révélant malgré elle l’objectif annexe de creuser un fossé entre UE et Russie, et pour cela de l’évincer des manœuvres en Ukraine.
Février 2014. Coup de force de la place Maïdan à Kiev, lanouchkovich est renversé, Ponomarenko, favorable à l’adhésion de l’Otan est président [19]. La Russie intervient officieusement aux côtés des séparatistes du Donbass bombardé (14 000 morts, en 2015 surtout).
Vaclav Havel, président tchécoslovaque de 2003 à 2013, favorable à l’UE, mais soucieux de paix, estime en 2014 à la télévision tchèque, que
« l’Occident et les États-Unis ont provoqué en Ukraine un conflit insoluble, l’Ukraine doit elle-même définir sa voie de développement. » « La Russie et Poutine ne sont pas à l’origine des événements de Maïdan de Kiev. La situation a été initiée par l’Europe occidentale et les États-Unis. »
Henry Kissinger, stratège et conseiller de plusieurs présidents américains, peu susceptible de préconisations dictées par la mollesse, s’est montré très défavorable, dans l’intérêt même des États-Unis et dans celui de la paix mondiale, à cette expansion continue de l’OTAN. Il écrivait le 5 mars 2014, dans le Washington Post :
« Traiter l’Ukraine dans le cadre d’une confrontation Est-Ouest saborderait pour des décennies toute tentative de rapprocher la Russie de l’Ouest – en particulier Russie et Europe – dans un système de coopération internationale. » « Si l’Ukraine veut survivre et prospérer, cela ne sera pas en servant d’avant-poste d’un camp contre l’autre, mais en servant de pont entre les deux » « Même des dissidents célèbres comme Alexandre Soljenitsine et Joseph Brodsky ont insisté sur le fait que l’Ukraine est partie intégrante de l’histoire russe et en fait de la Russie. »
À Minsk (Biélorussie), 11 février 2015 : les dirigeants de l’Ukraine, de la Russie, de la France, de l’Allemagne et des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk se mettent d’accord sur des mesures concernant la guerre du Donbass. L’accord est validé par l’ONU, mais les États-Unis engagent le gouvernement ukrainien à passer outre.
Vladimir Poutine, redit en avril 2021 que Moscou sera contraint de réagir si l’OTAN franchit les “lignes rouges” – « nouvelle expansion vers l’Est » –, et insiste sur la nécessité de « garanties de sécurité », contre une escalade.
L’OTAN reconnaît en juin 2020 l’Ukraine, comme “partenaire”. Le 28 juin 2021, des exercices militaires communs sont organisés en Mer noire (Sea Breeze 2021), en dépit des appels de la Russie à les annuler.
Jens Stolenberg, le secrétaire général pendant la réunion de l’OTAN de novembre 2021 à Riga, se réjouit que l’organisation ait déployé « des troupes prêtes au combat dans la partie orientale de l’Alliance, y compris la Mer noire, et pas seulement dans la région de la Baltique », et fourni un « renforcement des capacités militaires et d’équipement à l’Ukraine ». V. Poutine réitère son avertissement d’avril à propos de l’extension annoncée de l’OTAN en Ukraine avec un système de défense anti-missile Aegis Ashore (comme celui déjà installé en Roumanie et qui deviendra opérationnel en Pologne en 2022), en mesure d’atteindre Moscou en quelques minutes.
Robert Kagan, stratège américain de l’école dite “réaliste” écrit en 2022 :
« La défense de l’Ukraine est une défense de l’hégémonie libérale. Lorsque le sénateur républicain Mitch McConnell et d’autres disent que les États-Unis ont un intérêt vital pour l’Ukraine, ils ne veulent pas dire que les États-Unis seront directement menacés si l’Ukraine tombe. Ils signifient que l’ordre mondial libéral sera menacé si l’Ukraine tombe ».
Robert Kagan révèle un enjeu majeur qui, outre les principaux protagonistes, concerne au fond l’ensemble des pays et des peuples :
« L’alternative à l’hégémonie libérale soutenue par les Américains n’est pas la guerre, l’autocratie et le chaos, mais une paix plus civilisée et équitable ».
John Meirshamer, éminent stratège américain, conférence du 3 mars 2022, Université de Chicago :
« “Qu’est-ce qui a amené les Russes à agir ainsi ?” À mon avis la réponse est très simple : les États-Unis d’Amérique. » « L’opinion conventionnelle aux USA et en Occident est que la Russie et plus particulièrement Vladimir Poutine sont responsables. À mon avis, l’Occident porte la plus grande responsabilité pour ce qu’il se passe aujourd’hui. C’est avant tout le résultat de la décision prise en avril 2006 d’inclure l’Ukraine et la Géorgie dans l’Otan. […] Les Russes avaient dit à l’époque que cela était inacceptable, ils avaient toléré les deux premières expansions de l’OTAN en 1999 et en 2004. Mais la Géorgie et l’Ukraine ne deviendraient pas membres de l’Otan. Ils ont défini cette ligne rouge comme une menace existentielle pour eux. »
« [En 2021] les Britanniques ont envoyé un destroyer dans les eaux territoriales russes en Mer Noire […] nos bombardiers sont passés à 20 km des côtes de la Russie. » Aussi, « questionné […] : « Pourquoi sommes-nous au milieu d’une crise ? », Lavrov [ministre russe], a répondu : “nous avons atteint le point d’ébullition : les deux phases d’expansion de l’OTAN et tous ces événements en Ukraine. Les Russes en ont assez” ».
John Meirshamer poursuit :
« Ce que nous avons fait après 2014, et ce que nous allons faire à présent c’est bien sûr doubler la mise. [C’est-à-dire] que nous n’allons pas nous battre pour eux, nous allons “nous battre jusqu’au dernier ukrainien” mais sans participer aux combats. En revanche, nous allons les armer, les entraîner et espérer qu’ils résistent aux Russes. Personne ne croit qu’ils seront victorieux, mais peut-être pourront-ils paralyser l’avancée et amener le conflit à une impasse. » « Je crois que nous avons amené les Ukrainiens dans une voie sans issues possibles. »
Jeffrey Sachs :
« Pourquoi Poutine déclenche-t-il les hostilités en 2022 ? À l’évidence pour prévenir l’entrée en Ukraine de l’OTAN, c’est-à-dire de l’armée américaine, avec ses missiles, ses déploiements d’agents de la CIA. […] Il suffit d’imaginer ce qu’il se passerait si la Chine ou la Russie décidaient d’installer une base militaire sur le Rio Grande ou à la frontière canadienne. La guerre éclaterait tout simplement dans les dix minutes. Lorsque l’Union soviétique a tenté le coup à Cuba en 1962, le monde a failli connaître un holocauste nucléaire. »
Henry Kissinger, en 2014 :
« On juge une politique à la façon dont elle se termine, non à la façon dont elle commence. »
Le 24 février 2022. Les troupes russes investissent l’Ukraine.
De février à mi-avril 2022, alors que les combats se poursuivent et que l’avancée russe subit des échecs, des négociations russo-ukrainiennes ont lieu à Istamboul autour d’un plan proposé par l’Ukraine. La Russie accepte de « faciliter » l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. L’Ukraine propose de rester dans une neutralité permanente, sans troupes étrangères sur son sol, donc hors de toute adhésion à l’OTAN, et cela sous la garantie des membres permanents de l’ONU, y compris la Russie, et six autres pays. Ainsi, toute agression contre l’Ukraine induirait une guerre directe entre la Russie et les États-Unis, ce que l’une et l’autre ne souhaitent nullement.
D. Arakhamia, diplomate ukrainien, déclarera en avril 2022 que la Russie avait alors accepté la quasi-totalité des propositions de paix de l’Ukraine, mais que :
« lorsque nous sommes rentrés d’Istanbul, Boris Johnson est venu à Kiev » avec un message, a-t-il dit, « au nom du monde anglo-saxon » et a dit que « nous ne signerions rien du tout avec [les Russes] et que nous continuerions de nous battre », à « combattre jusqu’à ce que la victoire soit acquise et que la Russie subisse une défaite stratégique ».
Oleksandr Chalyi, l’un des négociateurs ukrainiens, confirme en décembre 2023, Genève :
« À la mi-avril 2022, nous étions près d’en finir et de conclure un accord de paix. »
Oleksiy Danilov, président du Conseil de défense d’Ukraine, déclare – en conséquence ? – le 2 mai 2022 :
« Un traité avec la Russie est impossible – seule sa capitulation peut être acceptée. »
Bruno Lemaire, ministre français de l’économie, 1er mars 2022 :
« Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe. »
C’est un exemple des nombreux propos dans le même sens tenus par des responsables politiques européens ; qui devront pourtant bientôt considérer à quel point l’augmentation notable des prix de l’énergie dans nos économies (suite aux sanctions et à la rupture obligée avec la Russie) tendront plutôt à approfondir les problèmes insolubles et repoussés qu’elles rencontrent.
On peut estimer que ce qui était tenu hier par la Russie pour une “ligne rouge”, un “point d’ébullition”, le restera demain devant des projets d’accroissement de forces militaires dans son “glacis”, et d’installations réduisant l’équilibre nucléaire. On peut aussi considérer que les quelques milliers de km2 conquis par la Russie en Ukraine en trois ans, au prix de pertes notables, ne laissent pas facilement entrevoir une prochaine baignade de Cosaques aux plages de La Baule. Et, outre le problème des moyens disponibles, la Russie ne présente pas plus qu’hier le moindre intérêt stratégique à porter la guerre dans quelque pays d’Europe occidentale ou membre de l’OTAN. En revanche sa détermination à défendre les conditions de son existence indépendante et donc de sa puissance, ne semble pas entamée par des paroles martiales sans profondeur. Les États-Unis, quant à eux, semblent estimer aujourd’hui avoir atteint suffisamment de leurs objectifs, l’acharnement leur serait coûteux et mobiliserait, pour peu de débouchés, des forces dont ils ont besoin sur un autre front stratégique.
Orphée.
- 18. On trouvera les références de toutes les citations rapportées sur le site journalgerminal.fr.↵
- 19. Jean François Kahn, éditorialiste français, lors d’un débat Mots Croisés sur France 2, 24 février 2014 : « Ce qui me révulse c’est la vision, notamment dans les medias, totalement manichéenne, simpliste, enfantine, binaire […] à lire certains journaux, on dirait que cette ligne [entre est et ouest de l’Ukraine] sépare des salauds et des saints […] Que ce soit là, en Syrie, ou ailleurs, il faut arrêter avec ce côté conte pour enfants, tout doit être maintenant, les méchants et les bons. »↵