I – Autour de 1848. La critique des « sectes socialistes » par l’école libérale
On prendra pour illustrer l’orientation générale professée par cette école dans la première moitié du XIXe siècle, le Dictionnaire de l’économie politique édité par Coquelin et Guillaumin [14]. Les articles consultés sont les suivants : communisme, concurrence, crise commerciale, division du travail, économie politique, entrepreneur d’industrie, État, gouvernement, harmonie industrielle, laisser-faire laisser-passer, législation, loi, nature des choses, propriété, Rousseau, socialisme. Les auteurs retenus : Frédéric Bastiat, Henri Baudrillart, Ambroise Clément, Coquelin, en voie Charles Dunoyer, Léon Faucher, Charles Renouard, Louis Reybaud, Henri Say.
Le Dictionnaire de l’Économie politique expose les idées d’un courant dit “ultra-libéral” ou “optimiste”. Constitué en groupe de pression, c’est à ses divers auteurs qu’il semble revenir le droit de dresser les contours de la “science” de l’économie politique, ceci jusqu’à la Commune. Les activistes de ce courant ont entrepris un grand travail de publication et de propagande, réussi, puisqu’ils parviennent à faire oublier l’autre courant en voie de formation face à eux, à la même époque : le socialisme, construit sur une autre conception du travail scientifique. En dépit de quelques divergences touchant à la conception de la science (primauté accordée à l’observation ou à la construction d’un système), les différents tenants du libéralisme défendaient en commun : la liberté des échanges, la concurrence, la propriété privée. Comme le signalera plus tard l’économiste Charles Gide, l’école se caractérisait par trois traits :
— Affirmation que les sociétés humaines sont gouvernées par des lois naturelles, qu’on posera comme seules scientifiques.
— Ces lois ne sont pas contraires à la liberté humaine (mais il s’agit tout de même pour la « liberté humaine » de servir ces lois).
— L’intervention publique doit être réduite au minimum, elle ne doit servir qu’à assurer la liberté des échanges et le libre mouvement des lois économiques.
Article “Économie politique”
Charles Coquelin, rédacteur de l’article, insiste sur les points suivants : l’économie politique est une “science naturelle des sociétés”, qui oblige à ne pas diriger la société au moyen de “combinaisons arbitraires” et “lois artificielles”, comme le sont les lois et réglementations étatiques. L’objet de l’économie concerne la circulation, les échanges en valeur (valeurs d’échange et non valeurs utiles). Or l’échange universel ne se plie pas aux barrières artificielles (nations, États, politique). Pour gouverner la société, la science libérale de l’économie réfute ainsi toute intervention “artificielle” de l’art humain, comme le sont la politique, l’intervention de l’État, la réglementation, et bien entendu le socialisme.
L’économie politique est une science et non un art
L’art relève de l’intervention humaine (politique, gouvernement, État). L’art en économie, l’art prétend procréer des richesses par des mesures artificielles. Il dirige, prescrit avec des combinaisons arbitraires. Or, on ne peut pas régler le cours de la société par la volonté humaine.
La science relève de l’observation de la nature et l’homme ne la découvre que par l’observation, la construction. Elle révèle des vérités immuables, des rapports et lois, non arbitraires, celles de la nature. Comme il en était le cas dans les théories contre-révolutionnaires, la science libérale de l’économie assure que l’homme ne peut transformer à son gré ces rapports naturels. La science économique est une « branche de l’histoire naturelle de l’homme », l’homme étant lui-même conçu comme « abeille intelligente ».
L’économie politique a commencé comme « pratique aveugle » des gouvernants. La science permet maintenant que l’on échappe à cette pratique aveugle, puisque, grâce à la science, on a établi qu’il n’était pas possible de contrecarrer les lois naturelles, qu’il fallait respecter leur ordre, proscrire toute « organisation artificielle », contraire aux lois révélées.
L’objet de la science, ce ne sont pas les richesses, mais l’échange
Les premiers économistes, indique Coquelin, se centraient sur la richesse des nations, et ses deux sources : valeur et utilité. Cela donnait lieu à des débats stériles sur la prépondérance de l’une ou de l’autre de ces sources. Or, bien que la valeur en utilité serve de fondement à la valeur échangeable, la richesse ne devient fait économique que quand il y a valeur échangeable. L’objet de l’économie politique concerne ainsi l’échange (marchand) qui devient le fait primordial engendrant tous les autres. Ni les richesses, ni les besoins des hommes, liés à la valeur en utilité, ne sont objets de l’économie politique. On n’étudie pas les besoins eux-mêmes, mais la loi de l’offre et de la demande. Et l’on prend pour point de départ, immuable, l’organisation capitaliste (organisation marchande), telle qu’elle résulte de l’échange et de la division du travail.
L’Échange universel contre les barrières artificielles (nations, États, politique). Un aspect de la subordination des combinaisons artificielles humaines aux lois naturelles de l’économie
Coquelin aborde un des aspects de ce que l’on dénomme aujourd’hui “mondialisation” ou “globalisation” : Selon lui, la science économique a pour théâtre l’Univers. L’ordre des échanges comprend tous les hommes, sans distinction (le globe). Seuls “quelques sauvages” échappent à cet ordre. L’échange, universel de nature, impose ses lois partout. L’ordre politique lui est par conséquent subordonné, y compris celui des États. L’industrie (ici production pour l’échange marchand) ne s’arrête pas aux limites des États, qui sont des faits nationaux et politiques, l’échange universel des biens et services s’affranchissant des « barrières artificielles ». Les conditions générales du marché prévalent. Le « fait politique local » (Nations) disparaît au profit du « fait universel humain ». La science économique n’a pas de limites nationales ou politiques, elle considère tous les aspects de l’échange et de l’exploitation du globe et il ne convient pas de raisonner en la matière avec les préoccupations de l’art politique.
La science permet de démontrer l’absurdité des théories artificielles qui font intervenir la pratique humaine (c.a.d. théories du socialisme, du communisme, plus tard de l’État Providence, du Welfare State, etc.)
La principale application de la science économique qu’envisage Coquelin consiste à montrer l’absurdité et l’inanité des combinaisons artificielles proposées par les socialistes, et avant eux les “mercantilistes”, Colbert, tous les “interventionnistes”. Il paraît ainsi absurde de vouloir répartir les fruits du travail en fonction de lois « conventionnelles » (non naturelles), de préconiser l’organisation du travail, le droit au travail ou une réglementation quelconque de la production et des échanges. La science de l’économie politique, c’est là son principal effet, doit « conduire à renoncer de manière absolue à la découverte de toute combinaison artificielle ».
Les systèmes artificiels sont sortis de la tête « d’hallucinés », de sauvages, d’ignorants, de sectes, qui n’ont pas goûté aux splendeurs de la science.
Quant au désordre, à l’anarchie, que dénoncent les sectes socialistes,
« Pour le sauvage qui n’a jamais observé le cours des astres, l’anarchie règne dans la voûte céleste ».
La caractérisation de la science économique proposée par Coquelin semble surtout valoir dans la polémique contre l’école socialiste. Elle vise à délégitimer les théories qui prônent l’intervention humaine, sur les affaires humaines. Sous le label de la science, on légitime l’ordre social existant, modèle de société de reproduction circulaire, n’admettant aucun véritable procès de transformation du régime économique.
Ce “cercle” peut être interrompu lors des crises, dont on ignore véritables causes, mais ces crises ne remettent nullement en cause l’ordre providentiel.
Articles “Harmonie industrielle et Crise commerciale”
Ce que les théoriciens socialistes désignaient comme désordre, chaos, engendré par le laisser-faire, la concurrence, Coquelin le nomme Harmonie, résultant de ce même laisser-faire. Ce que les socialistes désignaient comme organisation du travail, prévoyance sociale, Coquelin le nomme caprice (humain).
Coquelin mobilise des images à l’appui de son idée d’harmonie économique spontanée. Celle de l’orchestre, chaque note concourt à l’effet général. Celle des sphères célestes, chacune obéit à des lois fixes, selon des rapports de dépendance réciproque. Ces images sont transférées, sans démonstration aucune, à l’ordre économique capitaliste : il existe un ordre naturel, une harmonie préexistante, établie par « les tendances spontanées de l’espèce humaine ».
On peut reconstituer le « raisonnement » de Coquelin comme suit, en appréciant la valeur de la démonstration qu’il oppose aux “sectes” socialistes : La conclusion ne fait que faire retour aux prémisses.
— Prémisses : L’ordre est harmonie.
— Or, il ne peut y avoir de science sans ordre.
— Or, il existe une science économique (celle des libéraux) qui démontre l’harmonie.
— Donc, il y a bien harmonie préexistante.
Les sectes sociales s’opposent pour leur part à la science, en n’admettant pas l’ordre providentiel, en niant l’harmonie par des mesures artificielles, par exemple l’organisation du travail, ou par des interventions publiques, ceci contre l’harmonie naturelle qu’engendre la concurrence. Ce sont par conséquent des sectes « désorganisatrices » de l’ordre naturel.
Science de l’économie contre “Sectes” sociales
Les phénomènes de l’économie sont disposés selon un ordre et non selon le caprice humain. Ils sont subordonnés les uns aux autres, dans une dépendance réciproque, et non soumis aux impulsions du hasard. Ils concourent, de par la nature et de la science, à un résultat commun et non à une “dissonance perpétuelle”.
Quelle est le contenu d’une telle harmonie ? Ce n’est pas, reconnaît l’auteur, « l’identité des intérêts particuliers ». L’harmonie au contraire résulte de l’opposition des intérêts, opposition qui concourt, « sans que les individus s’en doutent » à l’ordre général. (Ainsi, à travers l’opposition entre vendeurs, dans le débat entre ceux-ci et les acheteurs, le prix est ramené à son juste niveau, grâce à l’action providentielle de la concurrence). Certes, admet Coquelin, si l’on pose un « regard superficiel » sur la marche de l’économie, on ne voit que désordre, chaos, mais l’observation et l’étude « révèlent » l’ordre merveilleux, les prodiges que réalise l’ordre naturel.
Cet ordre sans doute, peut sembler contredit par les crises, ainsi que par d’autres phénomènes qui peuvent paraître troubler l’harmonie. Mais la science trouvera un jour quel rapport ces dissonances apparentes entretiennent avec l’harmonie. Les crises ne sont-elles pas elles-mêmes un moyen de retourner à l’harmonie ?
Qu’est-ce en effet qu’une crise (commerciale) ? C’est un « dérangement subit des affaires » « qui en trouble la marche », et dans une certaine mesure en suspend le cours. C’est un arrêt de la circulation et du crédit. Coquelin en décrit ses effets, et peut ici se trouver en accord avec les descriptions socialistes (baisse des rentes, faillites, chômage, baisse des salaires). Les crises commerciales sont propres aux temps modernes. Elles peuvent avoir des causes extérieures (extra-économiques), révolutions, guerres, invasions, mais résultent principalement de causes internes, liées au développement du crédit. On n’entrera pas ici dans le détail de l’explication des crises selon Coquelin. […] Pour supprimer les crises, il suffit selon lui de libérer la concurrence entre banques pour le droit d’émission. La liberté des banques fera cesser les crises. On guérit le mal par le mal, ou par le bien suprême selon Coquelin, la concurrence.
Article “Concurrence”
Toujours selon Coquelin, la concurrence (économique) est une forme particulière de la concurrence générale entre les hommes. Elle est donc naturelle et éternelle. On ne peut la supprimer. Le mobile commun des différentes formes de la concurrence : obtenir des avantages qui ne sont pas également et surabondamment donnés à tous. La concurrence commerciale obéit à ce mobile, ainsi, en est-il de la lutte pour « la préférence sur le marché » (compte tenu du nombre limité des acheteurs par rapport aux produits à vendre, il n’y a pas à faire de cadeau !).
La concurrence est bénéfique. Ses inconvénients ne tiennent pas à elle-même, mais aux « imperfections de la nature humaine » (séduction, intrigue, fraude). Sous son action, l’équilibre se rétablit. La concurrence est facteur de progrès, elle a pour avantage de toujours tenir les intérêts en éveil, stimuler les producteurs en rivalité, les incitant à simplifier le travail, améliorer les méthodes, la division du travail, inventer, etc.
La concurrence, c’est en cela que consiste sa valeur essentielle, est « la condition première de la vie sociale ». En dépit des inconvénients qui peuvent l’accompagner, et qui ne relèvent pas de son principe, son action est remarquable. La tâche de l’économiste est d’en exposer « les merveilleux effets ». La concurrence est le « souverain régulateur », la « puissance mystérieuse qui conduit les hommes à leur insu ». « Puissance éclairée », elle s’impose en tant que « régulateur unique et souverain », « guide suprême », « source première des lois providentielles », « législation invisible qui introduit l’ordre ». La Souveraineté de la Concurrence contredit ici ouvertement la Souveraineté du peuple.
Par son effet d’ordre, la concurrence règle :
— L’interdépendance des producteurs dans la division du travail, leur distribution, leur ordonnancement. La fixation du taux des salaires et des profits, la mise en état de vigilance constante des travailleurs (par leur mise en concurrence).
— La mesure des échanges universels : fixation des frais de production, par le « prix de revient commun moyen », établissement du juste prix des marchandises (en tant que la concurrence sous-tend la loi de l’offre et de la demande, contre toute réglementation des prix). La rémunération des valeurs.
— La satisfaction des besoins variés, (équilibre merveilleux des ressources et des besoins), la satisfaction du public (choix des produits, qualité, meilleur marché). Les perturbations accidentelles (changement dans la demande) sont rétablies par le jeu de l’offre et de la demande et du juste prix.
Les maux que l’on impute à la concurrence, proviennent en réalité de la réglementation contraire à l’ordre merveilleux, de cette idée absurde d’organisation de l’économie à l’image d’une armée, réglant l’ensemble des mouvements, prévoyant les travaux à exécuter dans les différentes branches, évaluant les différents besoins. Cette idée d’organisation selon un plan d’ensemble est “impossible”, elle n’est pas du ressort des hommes. Seule la puissance mystérieuse et souveraine de la concurrence peut régler la répartition des produits échangeables et leur valeur relative. Il ne faut pas lui faire obstacle. Si la concurrence avait toujours régné sans obstacle, l’humanité aurait marché de progrès en progrès.
Articles “Socialisme et communisme” . La science économique comme arme pour l’éradication de l’idée socialiste.
On a pu percevoir que le label scientifique attaché à l’économie politique, comme « branche de l’histoire naturelle », avait pour fonction principale une délégitimation des théories de l’intervention humaine, de toute visée de transformation de la base sociale du régime économique, notamment socialisme.
Pour la science libérale, le véritable souverain n’est autre que le mouvement circulaire des échanges marchands, souverain auquel tous doivent être soumis. On conçoit alors qu’il n’y ait aucune place pour une souveraineté d’ordre humain, encore moins pour celle du peuple, puisqu’il n’est pas permis de déranger les lois de la concurrence, de porter atteinte à la propriété privée, posée comme naturelle. Et que d’ailleurs, on ne le peut pas.
Les tenants d’une intervention humaine, et plus particulièrement ceux qui posent que le peuple est capable de décider du sort de la société, ne sont-ils pas « hors la science », et plus grave encore, ne se posent-ils pas comme « destructeurs de l’ordre ». L’idée que l’homme puisse transformer la société est une « idée dangereuse ». Pour le libéralisme économique, le socialisme, ou ses succédanés n’est pas autre chose que l’instauration d’un « régime artificiel de spoliation », sous l’égide de l’État.
Le combat doit être mené contre le socialisme, celui-ci, même battu, risque toujours de se présenter tel un spectre, capable d’abuser les classes non encore éclairées par les « lumières de la science ». Ce qu’il y a de nouveau dans les théories récentes, c’est que « l’utopie socialiste ne se limite plus à des cercles d’initiés », qu’elle exerce une « influence délétère » sur « la partie saine de la société », qui devient complice de ses « divagations ». L’idée centrale socialiste, délétère, contamine la partie saine, et se propose, toujours et encore, de substituer un régime artificiel au cours naturel des choses.
Le socialisme, régime artificiel qui trouble l’ordre naturel des choses
L’idée socialiste d’égalité (égalité sociale, mais aussi civile) est considérée comme spoliation, atteinte à la liberté des lois de l’échange. La vie sociale ne doit pas contredire la diversité des facultés données par la nature, en favorisant l’accession à une égalité civile, à la manière de Rousseau. Ceux qui prônent l’égalité veulent en fait imposer une « concurrence aveugle, stérile, anarchique », des « appétits et instincts égoïstes », des « injustes prétentions », qui s’expriment sous forme de « violence anti-naturelle » (communisme), contre la « concurrence légitime, laborieuse, éclairée, profitable à tous », « l’ordre et la liberté ».
L’égalité civile (suffrage universel) qui permet l’expression de la volonté générale (et la loi qui en découle), implique une spoliation, contraire à la liberté naturelle. La loi ne peut viser à modifier les lois naturelles, qu’il s’agisse de propriété ou de répartition. La liberté individuelle ne peut être « sacrifiée » « à la volonté la plus générale » et l’égalisation par la loi que réclament les socialistes est « spoliation de la propriété par la loi », c’est déjà du « communisme » [15].
Quant à la lutte contre cette « maladie » de l’état social et de l’esprit humain que constitue le communisme, il conviendra de la circonscrire et de l’éliminer pour préserver le corps sain. Et comme les libéraux sont tout de même plus près du pouvoir que les socialistes, il leur sera plus facile d’imposer la “vérité de la science” contre les esprits malades, la folie humaine. Le communisme, « idée fausse », « erreur monstrueuse », « maladie de l’esprit humain », devra en toute logique être éradiqué, même s’il ne représente plus qu’un spectre (Reybaud considère que les chimères – du socialisme ou du communisme – ont fait leur temps. Comme l’anabaptisme hier, écrit-il après 1848, le socialisme a été vaincu par « le cri de la conscience publique », on peut en juger “définitivement” et prononcer son « oraison funèbre ».
« On a vu les idées à l’essai et les hommes à l’œuvre ; tout cela est jugé désormais. La même foule qui battait des mains à ces régénérateurs de l’humanité ne les accueillerait aujourd’hui qu’avec des sifflets et procéderait au besoin à leur exécution. […] Non seulement le succès leur a échappé, mais leur échec a été des plus ridicules et des plus tristes que l’on puisse voir. Le hasard, une surprise de l’opinion leur avaient livré la société comme un champ d’expériences ; ils pouvaient essayer sur elle toutes leurs formules de parfait bonheur, de satisfaction et de prospérité illimitées ; ils pouvaient en disposer à leur gré, y fonder leur âge d’or, lui prodiguer les délices de leur paradis imaginaire, l’affranchir des maux qui l’assiègent et des iniquités dont elle gémit ; rien ne gênait leur action, ne s’opposait à l’application de leurs programmes ; ils étaient les maîtres, ils commandaient, ils avaient l’influence et le pouvoir. Qu’en est-il résulté ? Un déplorable et universel avortement. Ce sont là des déceptions auxquelles on ne s’expose pas deux fois. […] Ainsi, en affirmant que le socialisme est éteint, du moins dans la forme où il s’est dernièrement produit, il n’y a pas à craindre de démenti ni du temps, ni des événements : parler de lui, c’est presque prononcer son oraison funèbre » [16].
Comme il en est encore le cas après la disparition programmée de toute alternative historique de forme socialiste, la tonalité du discours de Reybaud donne la mesure de la peur ressentie hier, et l’écrasement des tenants de la chimère rend possible de le tenir en toute impunité, « parce qu’ils avaient eu peur, parce qu’ils n’avaient plus peur », parce qu’on imaginait le socialisme à jamais “éteint”, qu’on pouvait enfin, et pour toujours, procéder « au besoin à l’exécution » des hommes et des idées. Pour, cent soixante-quinze ans après, être tenu de reproduire la même oraison.
La contre-attaque libérale de l’après 48, ne s’en révélera pas moins, en fin de compte, “chimérique” elle aussi, projection imaginaire d’un non-lieu où s’évanouissent les antagonismes du monde réel, utopie qui ne se situait pas en une île, un âge d’or hors de l’histoire, mais dans le lieu même de la “science”, dont l’économie libérale revendiquait le statut. Et sans pouvoir empêcher que le « hasard », une « surprise de l’opinion » n’apportent à nouveau leurs « démentis ».
- 14. Il y eut plusieurs éditions de l’ouvrage. Les articles consultés sont les suivants : communisme, concurrence, crise commerciale, division du travail, économie politique, entrepreneur d’industrie, État, gouvernement, harmonie industrielle, laisser-faire laisser-passer, législation, loi, nature des choses, propriété, Rousseau, socialisme. Les auteurs retenus : Frédéric Bastiat, Henri Baudrillart, Ambroise Clément, Coquelin, Charles Dunoyer, Léon Faucher, Charles Renouard, Louis Reybaud, Henri Say.↵
- 15. Si l’on veut, par exemple, ruiner dans l’esprit des ouvriers l’idée que les profits et bénéfices sont acquis à leurs dépens, « la vulgarisation des notions de l’économie politique [aura] pour effet de corriger cette fausse et dangereuse manière de voir et de montrer à ceux qui n’ont que leur travail pour vivre, que leur intérêt est précisément que les entrepreneurs soient nombreux et prospères ».↵
- 16. Pour le lecteur inattentif, signalons que cette citation ne date pas de 1989, mais de l’après 1848.↵