Le Capitalisme de l’Apocalypse et la destruction des “Lieux politiques”
L’inquiétude que l’on peut entendre de toute part dans la société aujourd’hui pourrait se formuler par cette simple question : Mais où va le monde ?
Le peuple a pu à certaines périodes de l’histoire se raccrocher à des organisations politiques qui pouvaient donner une ligne à suivre pour le bien du plus grand nombre et quel que soit ce que l’on peut en penser jusqu’en 1991, il y avait une autre expérience de société que l’on disait « socialiste ».
Cependant depuis cette date, le monde n’a plus qu’une voix de développement : le capitalisme. Or ce régime économique s’impose de fait en dehors de toutes considérations morales.
C’est ayant toujours en tête ce critère incontournable du régime capitaliste qu’il faut essayer de comprendre comment le monde tourne aujourd’hui. Et si plusieurs auteurs font une analyse concrète de la situation actuelle, elle est bien à mettre en lien avec un régime qui n’a pas de volonté propre mais dont les règles s’imposent de fait pour le profit et uniquement pour celui-ci. Mais ce régime capitaliste prend des formes différentes selon la période et en fonction du jeu des grandes puissances qui sont obligées de trouver des moyens pour se développer.
Dans son livre Le Capitalisme de l’apocalypse : Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Slobodian Quinn présente le rôle que vont jouer, dans ce changement de forme, l’expansion exceptionnelle de ce qu’il nomme les « zones ».
Selon lui, le courant « libertarien », qui est une forme de libéralisme économique, n’aurait plus du tout besoin du « politique » voire le poserait comme l’obstacle principal.
Slobodian Quinn rend compte de la pensée de Peter Thiel investisseur en capital-risque, qui avait fait fortune en fondant PayPal et en achetant très tôt des parts dans Facebook et qui prône cette idéologie libertarienne de manière encore plus large.
Peter Thiel, ayant subi la crise financière de 2008 de plein fouet, n’avait plus qu’une idée : « échapper à l’État démocratique taxateur ». Il en est arrivé au constat que « la liberté et la démocratie sont incompatibles. »
La mission disait-il « pour les libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes. »
Le but qu’il se fixe est « d’échapper à tous ces États, à leur politique, à leurs lois. » et « ce nouveau monde est déjà en construction ».
En effet, « Cités-États, paradis fiscaux, enclaves, ports francs, technopoles, zones hors taxes ou pôles d’innovation » sont en expansion et se créent dans de nombreux pays. Leur fonctionnement est bien en marge des règles des nations dans lesquelles ils se situent.
Que sont ces zones en réalité ?
« En fait, ces zones sont des enclaves au sein d’une nation qui échappent aux formes ordinaires de réglementation […] ce qui permet aux investisseurs d’y dicter leurs propres règles. »
« Ce sont des espaces industriels, souvent ceints de barbelés, où travaille une main-d’œuvre faiblement rémunérée. À l’autre extrémité se trouvent les paradis fiscaux, que les multinationales utilisent pour domicilier leurs bénéfices. »
Le monde compte aujourd’hui plus de 5 400 zones.
« Au cours de la seule dernière décennie, ce sont plus d’un millier de ces zones qui ont été créées. »
Leur taille, leur dimension sont très variables :
« Certaines ne sont pas plus grandes qu’une usine, ce sont des espaces où des produits sont stockés, assemblés ou transformés, en échappant aux droits de douane. D’autres se présentent sous la forme de mégaprojets urbains. »
Pour Thiel, l’entreprise constitue le modèle idéal, qui devrait être transposé à la politique. Ces zones qui aident à comprendre le processus de fragmentation des états qui accompagne la mondialisation, « forment des territoires qui se livrent une concurrence sans fin pour attirer des clients, des épargnants et des investisseurs nomades ».
En plus de leur rôle économique, ces zones vont jouer un rôle dans la réorganisation politique de la société dans son ensemble. La zone apparait ainsi comme la démonstration que le capitalisme peut exister sans la démocratie.
Les marchés libres remettent donc en cause cette relation entre marchés et démocratie. « La démocratie telle qu’elle s’est développée dans les sociétés occidentales pourrait constituer un obstacle à la croissance et à la bonne santé des marchés ».
En cela, la démocratie dans les sociétés occidentales serait un obstacle à la croissance des marchés. Ce qui peut permettre aussi de défendre cette idée que « la liberté politique pouvait en fait constituer une entrave à la liberté économique ».
C’est le système décrit dans les pages de ce livre « une forme radicale de capitalisme dans un monde sans démocratie ». Ce que l’on peut appeler l’anarcho-capitalisme ou l’état n’aurait plus du tout la possibilité de réguler ou d’intervenir dans la production et les échanges privés.
En effet, « les anarcho-capitalistes considèrent une forme de capitalisme non démocratique, plus efficace, parfaite en Asie, se déplaçant vers l’ouest pour redonner vie à la race européenne sclérosée. »
C’est le divorce total entre capitalisme et démocratie auquel nous assistons. « Le capitalisme non démocratique est la formule gagnante. »
En réalité ce qui est visé dans cette évolution du capitalisme sans démocratie, c’est bien la fin du « politique », pour laisser le champ totalement libre à une économie débridée ne laissant aucune possibilité pour l’homme de prendre en main son présent et son avenir. En fin de compte, ce sont tous les « lieux politiques » qui doivent disparaître pour Peter Thiel et les anarcho-capitalistes comme Patrik Schumacher.
Et quand on lit ce livre de Slobodian Quinn, on constate clairement que les « zones » dont parlent l’auteur sont en plein développement et ne peuvent mener qu’à des luttes économiques encore plus importantes, incontrôlables et de plus en plus violentes car la volonté humaine n’a plus la possibilité de s’y faire entendre, ce sont les règles ou lois propres de chaque zone qui s’imposent et non plus une vision générale pour faire « société ».
Sylvain T
- 11. Sur la notion de Lieu politique, voir Hélène Desbrousses, Le lieu politique. Constitution et déconstitution, Centre de Sociologie Historique, Inclinaison, 2016.↵