Le monde confisqué Arnaud Orain, Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle)
Dans le but d’éclairer la situation actuelle en montrant que nous renouons avec une forme de capitalisme illibéral, Arnaud Orain explique dans Le monde confisqué, essai sur le capitalisme de la finitude (éd. Flammarion, 2025) que depuis le XVIe siècle, deux types de capitalisme se succèdent l’un l’autre à plusieurs reprises. Le premier est le capitalisme libéral et néolibéral, qu’il situe de 1815 à 1880 puis de 1945 à 2010, associé à l’idéologie du bien-être universel et régulant les prédations. Il nomme le deuxième type de capitalisme « le capitalisme de la finitude », qu’il situe d’abord du XVIe au XVIIIe siècle (période I), puis de 1880 à 1945 (période II), et enfin de 2010 à aujourd’hui (période III).
Dans la période où prévaut ce dernier, c’est le sentiment angoissant d’un monde “fini” (borné, limité) qui domine et qui pousse à l’accaparement précipité, c’est un état de « ni guerre ni paix » où le rapport de force armé est un horizon et où les conceptions autarciques de l’économie dominent. L’économiste définit le capitalisme de la finitude comme une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d’actifs (terres, mines, zones maritimes, personnes esclavagisées, entrepôts, câbles sous-marins, satellites, données numériques) menées par des États-nations et des compagnies privées afin de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel.
Ce type de capitalisme ennemi de la concurrence se caractérise par trois éléments :
1/ La fermeture et la privatisation des mers.
2/ La relégation, voire l’éviction des mécanismes du marché : prix libres, commerce multilatéral et concurrence substitués par des zones impériales d’échanges, des monopoles, des ententes et de la coercition violente.
3/ La constitution d’empires formels ou informels par la prise de contrôle de firmes publiques et privées sur de larges espaces.
Arnaud Orain distingue donc les deux types de capitalisme au regard de ces trois caractéristiques qui existent dans toute l’histoire du capitalisme mais s’expriment différemment.
Il explique notamment qu’en période de capitalisme libéral ou néolibéral, dominé par la concurrence, les différentes règlementations fixent des bornes, voire contrecarrent ces tendances et ce sont les soutiens du capitalisme qui s’opposent le plus souvent à la suppression des garde-fous réglementaires. En effet, les producteurs sont bien conscients que la croissance absolue des richesses est illusoire et qu’il y aura des perdants parce que tout le monde ne peut pas acheter infiniment les marchandises.
Lors de la constitution d’empires formels et informels (troisième caractéristique), des périodes I et II du capitalisme de la finitude, les compagnies-États comme la Compagnie des Indes, furent une forme d’occupation du monde, exerçant des droits régaliens sur de vastes territoires. Comparativement, aujourd’hui (période III), les entreprises de nouvelles technologies sont en situation de monopole, exerçant aussi de nombreuses prérogatives souveraines.
L’auteur analyse la situation actuelle au travers de ce triptyque. Il affirme qu’en Europe, l’ouverture économique de la période libérale trouve ses limites face aux grands monopoles. En cette période de « capitalisme de la finitude », sans intégration politique et militaire, l’Union Européenne risque fort d’être dépendante « du bon vouloir de ses grands voisins et quantité négligeable sur la scène mondiale ».
Du côté des états-Unis, la tendance est au repli sur un système économique protecteur pour contrer le vrai rival, la Chine. Mais d’après Arnaud Orain, une guerre symétrique Chine/états-Unis n’est pas le scénario le plus probable car les compagnies-État influentes des États-Unis n’y ont certainement pas intérêt. De plus, la Chine n’est peut-être pas prête à assumer le rôle hégémonique sur les mers.
Une des pistes possibles serait que l’affaiblissement de l’adversaire stratégique passe par le fait de pouvoir se passer des ressources énergétiques (logique de décarbonation) sans avoir besoin de mener un combat armé pour l’appropriation de ces ressources.
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La question des “lieux politiques”, de la forme d’organisation des peuples n’est pas l’objet de l’ouvrage, et n’est pas abordée explicitement mais le capitalisme “de la finitude” suppose que des compagnies exercent une souveraineté par-dessus des États, ce qui supprime des conditions de formation ou de maintien de la politique et de ses lieux. D’autre part, l’intérêt de ces compagnies prime sur un intérêt général, et la volonté générale a du mal à s’exprimer dans ces conditions.
Claire A. S.