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Des basculements en cours au sein d’un capitalisme mondialisé. Vivons-nous vraiment la fin de la mondialisation  ?

On a pris pour base de cette contribution un article d’analyse de Xavier Théry, “La Lettre de Causeur” 12 avril 2025, sans reprendre le détail de ses prises de position ponctuelles.

Sous les auspices de la puissance américaine, le processus de mondialisation du mode capitaliste de production et d’échange s’est trouvé progressivement étendu à tous les continents après la Seconde Guerre mondiale (création du GATT). Il s’est généralisé et imposé à l’ensemble du monde après la destruction du pôle économique socialiste qui s’était constitué dans le sillage de la Russie soviétique.
La mondialisation du capitalisme a conduit depuis les années 1980 à une financiarisation accrue de l’économie. Dans un premier temps, le processus a pu correspondre à une relative prospérité, en premier lieu dans la plupart des pays que l’on nommait “développés” – ce que les Russes nomment aujourd’hui “l’Occident global”. Dans nombre de pays des divers continents, cela est allé de pair avec un essor économique notable, une croissance industrielle importante, le déploiement du flux mondial des échanges. Depuis quelques décennies, on constate cependant qu’une phase d’inversion de ce processus, que certains commentateurs commencent à appeler “démondialisation”.
C’est aujourd’hui dans le cadre de ce retournement de tendance, que le Président américain, Donald Trump, se propose de remettre en question le modèle de régulation et l’ensemble des principes et droits qui avaient accompagné le processus de mondialisation capitaliste, dont le libre-échange constituait un des ressorts, ceci dans l’espoir de parvenir à conforter les intérêts vitaux de la puissance américaine. Donald Trump part d’un constat  : la première puissance mondiale, les USA, est devenue le pays qui accuse le déficit commercial des biens de consommation le plus important du monde (plus de 1 200 milliards de dollars). Il ambitionne de réunir les conditions d’une réindustrialisation de l’économie américaine, en cherchant à imposer de façon unilatérale un nouveau modèle d’échanges, plus favorable à la balance commerciale américaine, au plan intérieur comme extérieur. D’où sa volonté d’ériger des tarifs douaniers élevés avec les différents pays du monde (jusqu’à un taux de 125 % pour la Chine, un des plus dangereux concurrent).
Cela signifie la remise en cause des principes de libre-échange, qui avaient accompagné la mondialisation capitaliste, et dont les États-Unis, faut-il le rappeler avaient été les principaux initiateurs après-guerre lorsque cela se révélait favorable à leur expansion. Ces initiatives de Trump, dont la logique ne répond pas vraiment aux problèmes soulevés ont été mal perçues par les différentes puissances du monde, mais aussi par de grandes entreprises américaines. Dans la logique du capitalisme, parvenu à son stade ultime, dont peu de politiques et de commentateurs, sont capables de comprendre la logique intime immanente, du Président Donal Trump qui se présentent pour beaucoup comme un défi lancé à la prospérité.
Xavier Théry replace les initiatives de Trump au sein de contextes historiques. Il rappelle en premier lieu que ce sont les états-Unis qui après-guerre ont imposé le libre-échange à tout l’Occident, que ce sont eux aussi qui ont mis un terme au système de change international de Bretton Woods en 1971. Et toujours pour favoriser des échanges commerciaux qui tournaient alors à leur profit, ce sont eux aussi qui ont fait baisser le dollar unilatéralement (accords du Plaza en 1985). En contrepartie, ils offraient, via l’OTAN à leurs “partenaires” commerciaux et politiques la protection militaire des états-Unis, plus spécialement à l’encontre du pôle socialiste qu’était l’URSS (ceci contre la résurgence possible d’un tel“danger”, réel ou fantasmé). On découvre aujourd’hui indique Xavier Théry que la protection promise se révélera somme toute assez théorique. [Le Président français Charles de Gaulle, l’avait d’ailleurs signifié aux Américains lorsque la France se retira de l’OTAN en 1966.]
Le rôle de la puissance américaine dans le processus de mondialisation capitaliste au cours des dernières décennies, avec la promotion d’une politique du libre-échange, n’est pas contestable, c’est ce qui répondait le mieux à leurs intérêts du moment. Il n’en a pas toujours été ainsi, rappelle Xavier Théry. Lors du décollage industriel des états-Unis à la fin du XIXe siècle, ceux-ci, pour parvenir à se faire une place sur le marché mondial, et se protéger de la concurrence extérieure, pratiquaient alors une politique protectionnisme sévère, avec un tarif douanier dissuasif. Ce tarif s’est élevé à près de 40 % jusqu’en 1920. Il est ensuite retombé à 20 %, avant de remonter à 60 % en 1932 (à la suite de la crise générale du capitalisme de 1929). Par la suite, les états-Unis, qui n’ont pas été aussi éprouvés économiquement par la Seconde Guerre mondiale que les puissances européennes, figuraient parmi les puissances les plus compétitives. L’imposition progressive d’un système de libre-échange généralisé répondait à leurs intérêts (les tarifs douaniers baissent à 12 % en 1960, puis à 5% dans les années 80, enfin à 2,5 % en 2020). Dans un premier temps la facilitation des échanges par la mondialisation capitaliste conduisit à un surcroît de prospérité pour les économies occidentales en période de reconstruction. Les États-Unis possédaient alors les technologies majeures dans l’aéronautique (Boeing, Lockheed, Mc Donnell Douglas, Northrop, Général Dynamics, Hugues, Rockwell, Grumann), le spatial (la NASA et ses sous-traitants dans le domaines aéronautique), le nucléaire (Général Electric, Westinghouse), l’informatique (IBM, Sperry, Hewlett-Packard), l’industrie de défense. Une seule exception, le secteur automobile très développé aux états-Unis, mais loin de se révéler compétitifs face aux autres constructeurs, européens, puis asiatiques. Ford, General Motos et Chrysler avaient certes “inventé” la grande production industrielle, le “fordisme”, mais les performances intrinsèques de ce secteur n’étaient pas à la hauteur de celles des autres constructeurs. (Ce décalage provoque aujourd’hui encore un sentiment de rancœur des Américains vis-à-vis des Européens, notamment à l’égard des Allemands (même réaction à l’égard des constructeurs Japonais) 5.
Retournement de tendance  : l’accroissement du déficit de la balance commerciale américaine
En 1970, la balance commerciale des biens de consommation enregistrée aux USA présente un excédent de deux milliards de dollars. En 2024, il n’en est plus de même, ce déficit représentait 3,1 % du PIB. Le déficit budgétaire se monte à 1 800 milliards de dollars, soit 6,2 % du PIB. Quant à la dette, elle se monte à 125 % du PIB. L’industrie manufacturière qui représentait en 1970, 27 % du PIB, n’en représente plus en 2024 que 12 %. De 1980 à nos jours, ce sont 10 millions d’emplois industriels qui ont été perdus 6.
L’économie américaine est devenue une économie de services. L’auteur parle d’une “walmartisation” de l’économie 7. En relation avec la logique de financiarisation de l’économie qui réclame toujours plus de rentabilité dans le cadre de la mondialisation capitaliste, la concurrence asiatique (Chine et Vietnam), se révèle notamment impitoyable. Les usines (informatique, ordinateurs) sont parties en Chine. IBM a commencé ce mouvement. Ultérieurement, ce sont les process industriels qui seront délocalisés, faisant perdre la main sur la conception même du produit. Dans le cadre de ces délocalisations, les prix de vente des ordinateurs sont divisés par huit. Seul Apple serait parvenu pour un temps à conserver le contrôle de la conception technologique, par une politique de haute valeur ajoutée (toutefois aujourd’hui 90 % des pièces composant un IPhone sont de provenance étrangère et assemblées en Chine).
On le comprend, les mesures de tarification aujourd’hui mises en place par Trump, de façon temporaire ou non, ne sont pas sans rapport avec la confrontation mondiale qui oppose les diverses puissances entre elles et plus spécialement les états-Unis et la Chine. La Chine est devenue l’usine du monde dit l’auteur. Elle construit deux nouvelles centrales électriques à charbon par semaine, presque un réacteur nucléaire par mois, et dix usines de semi-conducteurs par an. Chaque année la marine chinoise met à la mer environ cinquante nouveaux navires (frégates, sous-marins, destroyers, et même porte-avions…). Le bras de fer avec la Chine se présente d’ailleurs comme un casse-tête pour les géants industriels (Boeing, Apple), qui doivent se préoccuper de l’impact des nouveaux tarifs douaniers sur leurs coûts de fabrication, car les pièces peuvent être taxées jusqu’à quatre fois en passant et repassant les frontières.
La volonté de Trump d’en revenir à des tarifs douaniers prohibitifs s’inscrit dans le cadre de cette rivalité au sein d’une mondialisation capitaliste constituée dans le cadre d’une politique libre-échangiste généralisée. Les mesures tarifaires voulues par le Président américain ne pourront cependant engendrer magiquement un processus de réindustrialisation.

En Europe, en France, à droite ou à gauche, comment se pose le problème  ?
Au-delà du cas particulier, des états-Unis, les questions qui sont posées aux états-Unis concernent aussi les pays européens, maintenant soumis pour une part d’entre eux à des problèmes du même ordre  : désindustrialisation et déficit commercial.
Si l’on s’intéresse à l’évolution de l’économie, française, on note à cet égard que la balance commerciale globale de la France est déficitaire depuis 2000. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB est passée pour sa part de 22 % en 1970 à 9,5 % en 2024. Depuis 1980, ce sont aussi 2,5 millions d’emplois industriels qui ont été sacrifiés 8. Sur les 2,5 millions d’emplois industriels perdus depuis 1980, deux millions l’ont été depuis 2000, date d’entrée en vigueur de l’Euro 9. L’Allemagne et l’Italie ont perdu presque autant en part relative d’emplois industriels, mais ils en avaient plus au départ et disposaient encore d’un solde commercial positif.
La politique libre-échangiste a joué son rôle. Elle s’est trouvée favorisée, dit Xavier Théry par les politiques conduites tant par la droite que par la gauche. La droite est devenue libre-échangiste après la grande mutation du reaganisme et du thatchérisme. Il parle d’une droite “turbo-trumpienne”, protectionniste dans le passé, sans qu’on puisse pour autant, précise-t-il, la qualifier de “patriotique”. Cette droite “bourgeoise” se présente selon lui comme prête à avaler toutes les couleuvres. Après avoir renoncé à tout patriotisme économique, elle se rendrait toutefois compte aujourd’hui, qu’il n’y a plus rien à protéger. Tout a été bradé, éparpillé “façon puzzle”. Quant à la gauche européenne, celle-ci se positionnait comme totalement libre-échangiste depuis que les Américains avaient propagé ce principe à l’échelle mondiale. Et ce sont les sociaux-démocrates qui ont mis en œuvre des politiques libre-échangistes, sous l’impulsion des socialistes français les plus atlantistes, plus spécialement des partisans de Jacques Delors 10.
Xavier Théry évoque aussi nos rapports avec la puissance américaine. On pouvait jusqu’à une période récente, indique-t-il être considéré comme “valet de l’Amérique”, mais il y avait encore les formes. Maintenant on nous traite plutôt en ennemi négligeable. La puissance américaine nous espionne, nous “menace de représailles économiques”, elle veut “rompre notre alliance militaire” et remet en cause “notre État de droit et nos valeurs démocratiques”. C’est brutal mais “ça a le mérite d’être clair”. De leur côté, nos voisins allemands commencent à trouver la pilule de leur “atlantisme” indéfectible un peu amère.
Pour conclure, l’auteur qui peut comprendre l’intérêt qu’il y a pour les états-Unis de chercher à trouver par quels moyens (y compris tarifaires), on pourrait s’efforcer de créer les conditions d’une réindustrialisation, estime toutefois qu’en France, “au point où nous en sommes rendus”, il ne reste pratiquement plus rien à protéger, de son point de vue, une politique protectionniste qui ne reposerait que sur des barrières douanières n’aboutirait à aucun résultat concret, hormis une inflation importante de nos biens de consommation.

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