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Supplément Université des classes populaires – François Rangeon Société civile, Histoire d’un mot

L’article de François Rangeon « Société civile histoire d’un mot », initialement paru en 1986, dans le recueil la Société civile, méritait amplement une réédition. L’auteur dans cet opuscule de cinquante pages très lisibles, met en effet en lumière les enjeux politiques que recouvre l’évolution du sens du terme société civile, du xviie siècle à nos jours. Il retrace l’évolution des significations différentes et même opposées que le mot a pu revêtir au cours de quatre siècles de notre histoire, donnant à voir les divers courants de pensée au sein desquels cette notion a joué un rôle.

Que recouvre donc le terme plurivoque de société civile ? Je simplifie ici le propos de l’auteur.

Si l’on se réfère à l’étymologie latine du mot, societas civilis, la notion se rapportait à la Cité (civitas), c’est-à-dire à la société des individus regroupés en corps politique, correspondant plus ou moins à la notion de res publica (société soumise aux mêmes lois), organisée dans le cadre d’un État, par opposition à la “société du genre humain” (ou ensemble de l’humanité). Le qualificatif Civilis se posait pour sa part en opposition à ce qui est “naturel”. L’idée de naturel pouvant être compris soit en tant que non inclus dans des institutions politiques (“état de nature”), soit en tant que soumis à la Loi naturelle (valeurs universelles).

Dans la langue française, la notion est utilisée au xviie siècle dans un sens plus ou moins voisin, la société civile est la “société politique”, c’est-à-dire un mode de groupement humain selon des lois, par opposition à un “état de nature” désignant un état plus ou moins spontané de relations entre les hommes. La société civile ne se distingue pas de l’État au sens de civitas, de société des individus groupés en corps politique, régis par des lois communes. Au sein d’une telle conception, l’opposition entre “société civile” et État (civitas) ne peut trouver sens.

Au xviiie siècle, une telle acception est toujours présente. Toutefois une signification nouvelle, contraire, tend à s’exposer au sein de courants de pensée “libéraux”. Société civile en viendrait à désigner, et exalter, l’ensemble des rapports marchands spontanés qui se déploient dans la base économique, ceux-ci se posant en opposition à l’État. L’État ici n’est plus conçu comme civitas, corps politique des citoyens, mais appareil de contrainte pesant sur le libre jeu des intérêts privés (ou “société civile” dans sa nouvelle signification). C’est en quelque sorte l’exaltation des rapports d’un “état de nature” dans la base économique, contre “l’état civil” (ou civilisé), la société politique. Ce nouvel usage du mot tend à faire naître l’idée que la vie économique n’aurait nul besoin d’un État et d’une Loi pour régler les rapports spontanés entre les individus, la concurrence entre les intérêts particuliers s’auto-régulerait et présiderait au bien de tous. L’État, posé en extériorité par rapport à la société, devrait se réduire à des fonctions de sécurité extérieure, d’ordre intérieur, suppléant éventuellement le privé pour certaines infrastructures nécessaires à l’économie marchande.

La nouvelle acception de société civile, en relation avec l’essor des courants de pensée libéraux se révèle prédominante au xixe siècle. L’idée de société civile, en tant qu’exaltation du libre jeu des rapports économiques marchands, s’étend à la sphère du droit privé et tend à laisser dans l’ombre tout ce qui touche au droit public.

Au xxe siècle, l’usage du terme semble connaître une certaine éclipse. Raymond Aron la considère comme une notion trop floue et générale pour servir la pensée politique. En relation avec le déclin du courant marxiste, le terme société civile reprend des couleurs en sociologie et science politique, où il se trouve le plus souvent connoté positivement, comme s’il était porteur des valeurs miraculeuses, spontanéité, créativité, “décentralisation”, liberté [de la concurrence], dans une opposition manichéenne à l’État, pour sa part négativement connoté. Loin de favoriser une conduite des affaires de la société en vue de l’intérêt général, les nouvelles significations associées à la notion semblent alors militer pour une déconstitution de la Civitas, ou société civile au sens romain du terme.

Cet aperçu de l’évolution du sens de Société civile du xviie siècle au xxe siècle en France, est évidemment très schématique, il ne saurait rendre compte de la richesse de l’ouvrage de François Rangeon. Signalons notamment que celui-ci accorde plusieurs pages à la notion de société civile, plus précisément de société civile bourgeoise, chez Hegel, dans ses rapports avec l’État (sans omettre ses prolongements chez Marx).

Éditions Inclinaison, 2013 (6 €).

Article original in La société civile, CURAPP-PUF, 1986.

 

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