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Les dangers politiques portés par la crise générale du capitalisme

La nécessité d’une unification des luttes populaires
Comment faire ?
Quel maillon saisir ?

Dans le précédent numéro de Germinal « Ce que révèle la crise », l’accent avait été porté sur les déterminations capitalistes de la crise, sur ses effets destructeurs, mais aussi sur le seul mode historique de résolution de ses contradictions par l’instauration d’un régime réellement « social ». Comme la crise actuelle du capitalisme n’est pas, comme les précédentes une crise conjoncturelle « ordinaire », mais l’aboutissement d’un processus amorcé depuis plusieurs décennies, elle n’a pas fini de faire sentir ses effets. Aussi bien, les analyses qui étaient proposées n’ont rien perdu de leur actualité, on les prolongera ici, en insistant davantage sur les dangers politiques potentiels qui, dans le sillage de cette crise, ne peuvent manquer de se développer.

Les convulsions périodiques qui affectent le régime capitalisme font certes grandir l’idée que celui-ci a fait son temps, qu’il faudrait transformer profondément la base économique pour édifier une société vivable. Mais dans l’immédiat, compte tenu des facteurs de désorientation qui affectent les classes populaires, il n’est pas certain que les bouleversements suscités par cette crise générale puissent nécessairement aller « dans le bon sens ». La situation actuelle est tout à la fois porteuse d’opportunités et de périls. Dans le passé, des situations comparables ont conduit, non à de véritables révolutions, mais à des issues funestes : l’instauration de régimes fascistes, la guerre mondiale, aggravant les conditions de vie du peuple. Or, on doit admettre que plus que par le passé, les classes populaires sont aujourd’hui divisées, désorganisées, que la carence des organisations politiques censées défendre leurs intérêts est patente. Dans ces conditions, même si, du fait de l’antagonisme qui le mine, le capitalisme est son propre ennemi, la faiblesse historique de la classe ouvrière est préoccupante.

Cela ne signifie pas que les ouvriers, les travailleurs, le peuple, ne puissent jamais parvenir à améliorer leur situation et transformer les conditions d’ensemble de la société. Cela signifie que l’on traverse « une mauvaise passe » plus ou moins durable. Cela n’est pas propre au mouvement des classes populaires. Avant de parvenir à imposer son régime social contre l’ordre féodal, la classe bourgeoise avait vu alterner périodes d’avancées et de reculs. Toute lutte de classes en effet, même si elle se situe aussi au quotidien, se déroule dans la durée historique. On ne peut la limiter à une victoire ou à une défaite à un moment donné, pas plus qu’à un aspect isolé, par exemple la lutte contre un patron ou un gouvernement particuliers. La lutte des classes se situe au niveau de l’ensemble de la société et à l’échelle de l’histoire. Par là, on peut comprendre qu’une défaite, un recul subis, ne peuvent suffire à barrer définitivement l’avenir, qu’il est toujours possible de travailler à une reprise de l’initiative historique.

Pour autant, il ne faut pas refuser de voir l’impréparation politique actuelle des classes populaires. Il est vital au contraire pour l’issue de la lutte de prendre conscience de l’absolue nécessité de se préparer et être préparés, tant à affronter les dangers de la situation, qu’à se donner les moyens de progresser vers le but historique. Les difficultés, les obstacles sont à prendre en compte. Il convient à cet égard de prêter une attention particulière au développement de tentatives multiples, venant de tous les bords politiques, qui œuvrent à dévoyer le sens des luttes populaires. Les défenseurs du capitalisme, qu’ils se déclarent ou non comme tels, ont une longue expérience en la matière. Ils ont appris à désorganiser, désorienter les classes qui s’opposent à leurs intérêts. Pour ce faire, ils peuvent aller jusqu’à recourir, tout en en détournant le sens, à des thèmes et mots révolutionnaires en apparence, comme le fit le fascisme en son temps.

Perceptions populaires de la crise et apports de la théorie marxiste

Par un premier article Interrogations sur la crise, on a cherché dans ce numéro à préciser comment le phénomène de cette crise est perçu par différentes catégories de travailleurs. On constate ainsi, que bien que la désorientation politique soit importante, la conscience politique des classes populaires n’est pas annihilée. S’il y a difficulté à dégager les causes de la crise et prévoir ses possibles effets, on note que ses déterminations fondamentales sont assez bien saisies, ne serait-ce qu’au travers de l’inquiétude durable qu’elle suscite, et par les effets subis depuis plusieurs décennies. Parfois avec plus de clairvoyance que maints experts en économie. On note aussi qu’il existe un fort besoin de comprendre le pourquoi et le comment, et plus encore les « moyens d’en sortir ». S’il y a compréhension de la nécessité de changer fondamentalement la base de la société, il y a aussi conscience de la gravité de la situation, crainte que dans les conditions politiques du moment, une « explosion » ou une fausse « révolution » puissent « tourner mal », au détriment du peuple. On redoute que les actions pratiques menées à l’aveuglette puissent se trouver fourvoyées. De façon plus ou moins directe, s’exprime aussi une aspiration profonde à sortir de l’opacité actuelle, disposer de repères, d’une orientation politique, répondant aux intérêts populaires, et qui soit aussi en prise avec la réalité.

L’article Crise du capitalisme et sens des luttes menées par les travailleurs, écho des luttes menées dans le département du Nord, atteste de la même façon, que les déterminations essentielles de la crise sont perçues par les travailleurs. Des caractères généraux sont mis au jour, en relation avec ses effets, la destruction des forces productives matérielles et humaines, les fermetures d’usines, les licenciements, le chômage. On observe qu’en dépit des difficultés de la situation, l’éparpillement et le cloisonnement des luttes, les travailleurs s’efforcent partout où cela est possible de tenir bon sur quelques positions, de combattre pour atténuer les effets dévastateurs de la crise. Un sens commun des luttes se dégage ainsi, il pose à terme la nécessité de parvenir à un mode de résolution qui touche aux racines du mal.

De telles perceptions cernent de façon encore confuse les déterminations capitalistes de la crise, posant par là en creux qu’elle peut être leur mode historique de résolution. D’une certaine façon, elles entrent en résonance avec les analyses des socialistes français du XIXe siècle, comme avec celles de Marx [voir l’encadré en bas de page]. Les premiers théoriciens du socialisme et du communisme en effet, confrontés aux premières grandes crises d’envergure du capitalisme, en avaient fait ressortir l’absurdité : le fait que des besoins sociaux ne puissent être satisfaits alors que les travailleurs sont empêchés de produire des richesses sociales, empêchés de vivre de leur travail. Ils avaient montré l’irrationalité que recèle le régime capitaliste, irrationalité d’apprenti sorcier qui déclenche périodiquement des puissances infernales, suscite un chaos social généralisé, qui finit par menacer les classes dominantes elles-mêmes. Ces théoriciens avaient aussi montré que les tentatives pour surmonter ces convulsions, de conquérir de nouveaux marchés, ne faisaient que rendre la crise plus générale encore.

Les dangers politiques qui peuvent accompagner les crises générales du capitalisme

Ce numéro porte particulièrement l’accent sur les dangers politiques que recèle toute crise générale du capitalisme, dangers liés notamment aux tentatives visant à tromper le peuple sur le sens de son combat. On peut à cet égard tirer des enseignements de l’histoire, en s’intéressant à la grande crise de 1929, qui présente des caractères communs avec la crise actuelle. Voir Quelques données sur les suites politiques de la crise de 1929.

Pour parvenir à s’orienter, surmonter les dangers de la situation, d’importants efforts d’analyse étaient alors entrepris par les organisations communistes, afin de cerner les conditions d’ensemble au sein desquelles se déroulaient la lutte des classes et les combats entre puissances impérialistes. On en propose une première illustration en se référant à un document qui présente une Analyse soviétique de la crise générale du capitalisme, telle qu’elle fut diffusée par le Parti communiste d’URSS en 1934. Certains caractères de cette crise, pour partie similaires à celle d’aujourd’hui, y étaient mis en évidence : ses déterminations de fond, son caractère durable, les atteintes aux diverses classes productives, y compris dans l’agriculture, l’aggravation de la lutte entre capitaux pour les marchés extérieurs. Il était signalé que les contradictions essentielles du capitalisme, exacerbées par la crise, nourrissaient les offensives et séductions fascistes et incitaient les puissances impérialistes à la guerre pour résoudre leurs différends.

A noter cependant que les deux situations ne peuvent être comparées terme à terme. Les contextes sont différents, du fait notamment de l’existence de la puissance soviétique, de l’attrait qu’elles exerçait sur les classes exploitées de tous les pays du monde, de la projection sur cette base de perspectives d’ensemble pour les différents peuples.

Une autre illustration de l’importance de la théorie et de l’analyse, servant à guider la pratique, s’expose au travers d’un portrait politique, celui de Gabriel Péri [1] : Comprendre la situation afin de pouvoir agir pour le bien du peuple. Sur la base des textes eux-mêmes, on ne peut manquer d’être frappé par la clairvoyance de Gabriel Péri pour ce qui touche aux données de la situation historique d’alors, aux enjeux internationaux, dans leur relation à la lutte des classes. Il mettait en garde contre ceux qui visaient à tromper le peuple en prétendant mobiliser à leur profit les divers mécontentements. Sur cette base, Gabriel Péri alertait sur les risques de contagion fasciste, comme sur les menaces d’une guerre généralisée, dans la foulée de la crise. On perçoit aussi qu’il cherchait ainsi à élever la conscience du peuple, et non à l’abaisser comme le faisaient les fascistes. Voir à ce propos Fascisme et communisme. Deux conceptions antagoniques de la propagande.

Pour une réunification des classes populaires
Comment faire pour progresser ?

Bien que les contextes soient différents, on peut tirer des enseignements des analyses et faits du passé. Il en ressort que, plus encore que lors de périodes moins troublées de l’histoire, le développement de la conscience politique constitue un atout essentiel pour le peuple. Afin de démasquer les faux prophètes, et plus encore afin de créer les conditions de l’unification des classes populaires. Ce maillon : le développement de la conscience et des connaissances (celles touchant aux données de la réalité du monde et au but historique à atteindre), nul ne peut les enlever au peuple.

Il ne s’agit pas pour autant d’abandonner les luttes pratiques, mais de les éclairer afin de donner les conditions de leur progression. S’il demeure indispensable aujourd’hui de combattre pour tenir les positions là où elles peuvent être tenues, de chercher à limiter les atteintes aux conditions de vie et de travail, ces actions immédiates ne peuvent suffire à inverser les tendances régressives. La théorie, la connaissance des conditions de la lutte, de ses objectifs, ne sont pas des ennemies de la pratique. Tout au contraire, elles en constituent des conditions indispensables. Pour que les classes populaires cessent d’être réduites à réagir, de façon défensive, à des situations sur lesquelles elles n’ont aucune prise, les luttes immédiates ont besoin de s’inscrire dans une perspective historique, de bien connaître les conditions au sein desquelles elles se déroulent.

Tout petit pas en avant des connaissances et de la conscience, ne serait-ce dans un premier temps que pour quelques individus, fait progresser la conscience commune. Et tous ces petits pas vers l’avant concourent à l’unification des forces populaires et à la possibilité d’une reprise de l’initiative.


Les crises du capitalisme. Karl Marx, 1847.

« Les conditions bourgeoises de production et d’échange,le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées[…]. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, l’épidémie de la surproduction.
La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; […] Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose […] sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise.
Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? à préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. »

Karl Marx, le Manifeste du parti communiste

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Gabriel Péri, dirigeant du Parti communiste français, fut fusillé par les occupants allemands en 1941.

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