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LECTURES – Alice Gérard, La Révolution française, mythes et interprétations – 1789-1970

L’histoire de la Révolution française a toujours été un terrain d’affrontement entre courants politiques. Les différentes interprétations selon les conjonctures, réfractent des conflits entre classes et groupes sociaux, sans qu’il faille chercher des correspondances exactes. Il ne faut pas non plus établir des rapports mécaniques entre les positions politiques des différents historiens et le travail de connaissance qu’ils ont pu en même temps poursuivre.

On peut s’imaginer qu’il a toujours existé une représentation unifiée de la Révolution française. Il n’en est rien. Les représentations ont varié selon les conjonctures historiques et les diverses forces sociales et politiques qui se sont emparées de la question. Une unification relative, non exempte de contradictions, ne s’est imposée en France que sous la IIIe République, sans que les visions opposées cessent pour autant de s’exprimer. Pour la plupart d’entre nous, c’est cette version plus ou moins officielle que nous avons intégrée dans notre scolarité, jusqu’à une période récente. Cette IIIe République a eu bien des mérites, elle n’en était pas moins une république bourgeoise, comme telle peu favorable aux anticipations prolétariennes et socialistes de la grande Révolution.

Le livre d’Alice Gérard permet de saisir l’évolution et la diversité des représentations de la Révolution française. Les différents historiens, tout en approfondissant la connaissance des événements, ont en effet ont projeté sur cette Révolution les enjeux des conflits sociaux, politiques, idéologiques de leur époque, le plus souvent aussi leurs propres options politiques.

Comme l’indique l’auteur, l’histoire de la révolution dans ses différentes versions, a aussi joué un rôle actif dans les événements eux-mêmes. Ce fut le cas au xixe siècle, au cours des périodes contre-révolutionnaires, comme avant chaque crise révolutionnaire (1830, 1848, 1871). Les nouvelles interprétations, ou le retour à d’anciennes, s’expriment ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, plus encore après la révolution soviétique. Il en est de même dans l’entre deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, et depuis la fin de l’Union soviétique.

L’ouvrage analyse l’évolution de ces représentations de 1789 à 1945. On ne présentera dans ce numéro que la période de 1880 à 1945 .

La IIIe République, ou la Révolution française devenue institution du pouvoir bourgeois

La mystique révolutionnaire était jusque là dans l’opposition. Lorsque la bourgeoisie républicaine prend le pouvoir sous la IIIe République, cette mystique se transforme en rouage idéologique, qui tend à faire disparaître des pans entiers de l’histoire réelle de la révolution.
L’acceptation ou le refus de 1789 demeure cependant le critère discriminant entre la droite et la gauche, mais on constate des divergences dans le choix des périodes valorisées, passées sous silence ou désavouées. S’agissant des enjeux de cette révolution, la tendance dominante au cours de la période est de privilégier l’idée de révolution contre la royauté (et aussi contre le clergé, l’Église).
On peut cependant distinguer plusieurs sous-périodes.

— De 1880 à 1900, la référence à la Révolution française garde sa vertu dynamique contre les assauts de la droite. La bourgeoisie au pouvoir propose une représentation édulcorée de la révolution, avec mise en avant d’une supposée solidarité entre classes sociales. Le thème de la laïcité est lui aussi valorisé. En revanche Robespierre est exclu de cette image lénifiante.

—De 1900 à 1917, la situation économique se détériore, le mouvement ouvrier et socialiste se développe. Puis la guerre mondiale se déclenche. La vision idyllique de la Révolution n’est plus tenable. Des historiens mettent en lumière les contradictions de classe, et rejettent l’idée d’une homogénéité du Tiers État.

— Avec la Révolution russe, le schisme entre visions contraires de la révolution se renforce. Il conduit à une scission entre représentations des républicains bourgeois et les partisans du socialisme.

I / Autour du Centenaire (1880-1900)

Les divers courants bourgeois au pouvoir instituent la révolution en nouveau culte national, plus spécialement 1789, ou 1789-92. Ils établissent un rituel, avec la consécration du 14 juillet. Il s’agit pour eux de faire « pénétrer jusqu’aux plus obscures bourgades l’âme rayonnante de la Révolution française », sans ses « débordements ».

Le culte de la Révolution est associé à celui de la IIIe République. Son programme s’expose dans la législation scolaire. Les nouveaux programmes doivent transmettre un souvenir révolutionnaire assagi dès l’école primaire, un nouveau Catéchisme laïcisé des Droits de l’homme.

En 1889, la célébration du Centenaire se heurte à l’opposition des monarchistes et de courants catholiques. En 1892, sur le terrain même de la Révolution, ceux-ci prétendent commémorer les massacres de septembre 1792, pour désavouer tout le processus révolutionnaire. L’Église pourtant se ralliera à la république, mais « en tant que forme de gouvernement », tout en refusant de faire allégeance à la Révolution française « en tant que corps de doctrine intégral ». En 1896, à l’occasion du 14e centenaire du baptême de Clovis, des courants catholiques libéraux entreprennent une récupération de 1789 : « Il n’y a pas à détruire, il faut baptiser la Révolution française ».

Bien que les divers courants républicains ne voient pas la Révolution de la même façon, une sorte de symbiose se réalise entre Révolution française et république bourgeoise : la Révolution doit susciter l’admiration et « rassurer le bon sens ». Les discours ministériels, les manuels scolaires, les ouvrages érudits, vont dans ce sens. On diffuse l’image d’une solidarité républicaine, au sein de laquelle les conflits entre girondins et montagnards s’évanouissent, comme les antagonismes de classe. Les anticipations socialistes de l’An II sont minimisées. La Révolution semble garantir un progrès indéfini qui exclut l’hypothèse de bouleversements ultérieurs.

L’historien Aulard synthétise cette conception. Représentatif du courant républicain bourgeois, franc-maçon, co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme et la Mission laïque française, Aulard tend à ordonner le cours de la Révolution autour de l’opposition à la royauté, éludant la question des conflits sociaux : « la France voulait une révolution paisible, progressive et sûre. Le roi la força à en faire une violente, brusque et hasardeuse ». En 1885, la Chaire d’histoire de la Révolution française est créée pour lui, il l’occupera pendant 40 ans.

En liaison avec cette vision aseptisée de la Révolution, la mystique laïque s’impose « véritable religion séculière », qui légitime l’anticléricalisme politique. Cette façon de concevoir la laïcité permet la lutte sur deux fronts : — contre les institutions catholiques, — contre ceux qui mettent au premier plan la lutte sociale, et non d’abord la lutte contre le clergé et la religion.

Dans le cadre de cette conception, un culte est rendu à Danton, qui se présente comme l’antithèse de Robespierre. On voit en Danton le promoteur d’une république laïque et éclairée, l’homme de la clémence, du désarmement des partis.

Il ne s’agit plus seulement de choisir entre 1789 et 1793, mais entre 1789 et 1794. Selon le ministre Delcassé : « 93 c’est 89 qui se défend, 94, c’est Robespierre qui attaque ». Des avis contraires s’expriment.

Ainsi, pour Clemenceau, il faut considérer la Révolution française comme un bloc, dont on ne peut rien distraire. Le rejet de Robespierre est en revanche dans la lignée des prises de positions de Michelet. Dans une partie de la mouvance communarde et chez quelques anarchistes, l’antirobespierrisme est lui aussi dominant.

II — La remise en question de la conception dominante de la Révolution (1900-1914)

Les crises périodiques du capitalisme tendent à se muer en crise générale. Des classes et courants de divers bords expriment un désenchantement à l’égard de la république, ce qui favorise la critique de la Révolution elle-même (compte tenu de l’identification que la république radicale avait imposée). Dans le même temps le mouvement socialiste est en essor.

La remise en question de la république et de la Révolution s’expose au sein du courant monarchique, représenté par Maurras et l’Action française. Selon eux il faut en revenir à un ordre social, en suspens depuis 1789. Le positif est posé du côté de l’Ancien régime, qui correspond aux critères de la durée, la Révolution est placée du côté de l’instabilité, de l’échec. La doctrine historique officielle de l’Université (Aulard) est contestée.

L’offensive des nationalistes intégraux est un peu différente. À la faveur de la poussée antiparlementaire, ils veulent une recomposition des forces politiques. Il s’agit pour eux de rallier tous les désenchantés de la république : les fils de Jacobins autant que les fils de Chouans.

Le mouvement socialiste se présente alors comme acteur potentiel qui pourrait se révéler dangereux pour l’ensemble de l’ordre bourgeois. Les perspectives socialistes sont associées aux tendances qui se sont fait jour au cours de la Révolution française. Augustin Cochin, qui s’inspire des thèses de Burke, pose en ce sens que la Révolution ne fut ni un complot, ni une réplique aux circonstances, mais le prototype du pouvoir collectiviste, qu’il s’agit de combattre. Cela implique le combat contre les organisations ouvrières, qu’il associe à la tyrannie impersonnelle des sociétés de pensée révolutionnaires. Il suspecte ces sociétés, comme il suspecte les socialistes, de manipuler le “vrai peuple”. De nombreuses études sur les dangers portés par la populace, la foule, se multiplient.

Sur le terrain adverse, celui du mouvement ouvrier organisé, on renoue aussi avec une tradition qui rattache le socialisme pré marxiste à la Révolution française. L’histoire socialiste de Jaurès expose cette tendance. L’histoire de la Révolution se présente comme un enseignement pour la classe ouvrière. La prise du pouvoir par la classe parvenue à la domination économique est légitimée. La Révolution se présente aussi comme modèle de démocratie sociale. Robespierre dans ce cadre est présenté comme incarnation de la phase démocratique de la Révolution. L’influence de l’ouvrage de Jaurès est grande auprès des intellectuels, moindre auprès des ouvriers.

— Le retour de Robespierre, en personnage positif, s’affirme avec Mathiez. Aulard régnait à la Société d’histoire de la Révolution française, et imposait son orthodoxie anti-robespierriste. Mathiez, qui a été son élève, lui aussi déçu par la république radicale, se démarque de lui. Il dénonce les calomnies contre Robespierre, pour lui emblème de la vertu civique, au contraire de Danton, corrompu. Mathiez accorde une place importante à la critique de la corruption, faisant écho à l’antiparlementarisme des nationalistes. Barrès sur ce terrain, ira jusqu’à se poser comme émule de Robespierre.

Pendant 25 ans, l’historiographie de la Révolution est ainsi bicéphale : Mathiez contre Aulard, robespierristes contre dantonistes. En 1908, la Société des Études robespierristes et les Annales de la Révolution française, sont créées, en rivalité avec la Chaire et la Société de la Révolution française, tenues par Aulard.

III — Le défi des révolutions du XXe siècle (1914-1945)

Première guerre mondiale et ses répercussions.

Les différents courants se réconcilient dans le contexte de l’Union sacrée. Les grands ancêtres révolutionnaires de défense nationale sont convoqués. Aulard et Mathiez s’accordent pour opposer le patriotisme de la liberté (France) au nationalisme guerrier et “barbare” (l’Allemagne).

L’expérience de la guerre, les difficultés économiques, donnent aussi une leçon de réalisme. Qu’on soit Montagnard ou non, on comprend qu’on puisse être obligé de recourir à la taxation, la réquisition, le rationnement, dit Georges Lefebvre. Mathiez publie en 1928, La vie chère et le mouvement social sous la terreur où il justifie la politique du gouvernement révolutionnaire par les problèmes concrets de ravitaillement. Il stigmatise Danton « chef indulgent de tous les défaitistes de l’époque ».

À la fin de la guerre, Aulard est élu président de l’Association française pour la SDN. Il croit le temps venu de la fraternité des peuples, qui selon lui est « l’idée profonde et essentielle de la Révolution ».

Jusqu’en 1917, les comparaisons entre la Révolution française et les révolutions avortées du xixe siècle, restaient dans le domaine du débat théorique. Le surgissement d’une révolution en Russie, qui se proclame mondiale, va imposer une confrontation entre les deux processus révolutionnaires. La Révolution française y perd son monopole mais gagne en actualité. Le débat se renouvelle et se pose en termes de continuité et discontinuité.

— Aulard par exemple désavoue toute parenté entre les deux révolutions. Il souligne « combien l’idée de violence est étrangère, contraire même à l’esprit essentiellement légaliste et juridique de la Révolution française ».

— Aux extrêmes, au contraire, qu’on soit partisan ou adversaire des deux révolutions, la filiation paraît évidente. Les bolcheviks ont d’ailleurs élevé une statue de Robespierre en 1918 et baptisé un croiseur Marat.

La Société robespierriste envoie une adresse chaleureuse aux « fondateurs de la liberté russe ». La stratégie et la tactique des bolcheviks sont présentées comme redevables d’une réflexion sur la Révolution française. On considère la révolution russe comme modèle de révolution parvenue à ses buts historiques.

On exagère les traits de préméditation de “socialisme” survenus lors de la Révolution française. Pour Mathiez, « la différence des époques explique la différence des théories et des solutions, mais le fond des choses reste identique : mêmes origines, mêmes moyens, même visée, la transformation de la société universelle ». Il établit aussi des parallèles entre les minorités agissantes, clubs, municipalités et les soviets (« ces soviets d’alors »). Et entre la dictature établie par les Montagnards et la dictature du prolétariat en Russie. Il souligne encore la nécessité de l’usage de la Terreur pour inaugurer une démocratie sociale.

La révolution russe relance le débat de l’historiographie mondiale sur la Révolution française. Jusqu’alors, le débat s’était surtout joué dans le champ clos des luttes politiques françaises, il va retrouver une audience internationale. En 1927, l’historien russe Tarlé indique qu’en aucun autre pays du monde, il n’a existé un intérêt aussi passionné qu’en Russie. Cet intérêt se relie aux préoccupations des révolutionnaires russes, plus spécialement autour de la question de la paysannerie. En partie en désaccord avec Mathiez, les historiens soviétiques précisent cependant, que la Révolution française a été bourgeoise par son but comme par ses dirigeants (y compris Robespierre). Ils mettent cependant à l’honneur les précurseurs de l’idée révolutionnaire non bourgeoise, dont Babeuf.

Du côté de ses opposants, l’image de la révolution soviétique, est au contraire associée, comme avec Robespierre, à la dictature d’un homme. D’autres estiment que c’est une révolution « glacée », bureaucratisée. Au travers du prisme français, les trotskistes insistent pour leur part sur le Thermidor soviétique (représenté selon eux par Staline).

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