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La crise générale du capitalisme La situation de la France, la disposition des forces de classes. Comment s’orienter politiquement

La crise actuelle n’entre pas dans le cadre de ces crises “ordinaires” qui marquent de façon périodique le capitalisme depuis que ce mode de production s’est imposé. Depuis le début du XIXe siècle, le monde capitaliste a traversé plus d’une vingtaine de crises. Toutes n’ont pas été de la même importance. Il s’agit cette fois-ci, comme en 1929, d’une crise générale, qui ne permet plus d’espérer un “redressement” rapide de la situation. Les crises que l’on peut estimer mineures surviennent en moyenne dans l’espace d’une décennie. Précédées d’une phase d’expansion, elles sont suivies d’une période de récession, et d’une reprise relativement rapide. Lorsque ces crises coïncident avec une crise générale, comme c’est le cas aujourd’hui, elles sont beaucoup plus destructrices, la période de dépression beaucoup plus longue. Du fait que les contradictions inhérentes au mode de production capitaliste ne peuvent plus alors être surmontées comme à l’ordinaire, ces crises majeures conduisent à des désastres historiques, qui s’accompagnent d’une réaction généralisée. Il en fut ainsi après la crise de 1929, avec l’instauration ou le renforcement de régimes fascistes et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. (Voir dans ce numéro Les crises dans le mode de production capitaliste)

Dès la survenue de la première grande crise, des observateurs avaient, bien avant Marx, perçu que le mouvement de l’économie capitaliste se déroulait en fonction de cycles d’expansion et de rétraction, dont la répétition périodique signalait la relation étroite qu’ils entretenaient avec les contradictions majeures de ce régime. Aujourd’hui peu de responsables politiques, associatifs ou syndicaux, ou d’économistes patentés, rapportent ces crises à leurs déterminations essentielles, ils se bornent à mettre l’accent sur les facteurs contingents de leur déclenchement, et ne peuvent ainsi déceler les causes intimes de ces catastrophes périodiques, ni par conséquent proposer de voies pour leur résolution.

C’est dans cette situation de crise mondiale de grande ampleur que les élections présidentielles et législatives de 2012 ont pris place, situation qui sans doute a joué un rôle dans les scrutins qui ont porté Français Hollande et la gauche au pouvoir. Parmi les électeurs cependant, beaucoup n’imaginaient pas qu’un retournement miraculeux de la situation pourrait résulter de ce vote. Pour les catégories sociales les plus touchées par la crise, cela valait surtout comme acte conjuratoire. Ce ne sont pas d’ailleurs ces catégories qui majoritairement ont porté leur choix sur les candidats de la gauche socialiste. L’électorat de François Hollande et du Parti socialiste regroupe en effet un fort pourcentage de catégories de la société relativement aisées et disposant d’un haut niveau d’études : cadres, professions libérales, fonctionnaires (près de 70 % des fonctionnaires se sont prononcés pour Hollande, alors qu’il n’a recueilli qu’environ 30 % des voix des travailleurs indépendants). Quant au taux d’abstention des ouvriers aux Législatives, il s’est révélé particulièrement important.

Maintenant que Nicolas Sarkozy et la droite ont été battus, les problèmes essentiels qui se posent au pays ne se sont pas magiquement évanouis, ils se seraient plutôt aggravés. La dénonciation du précédent Président de la République ne peut plus durablement servir à masquer une réalité qu’il faut désormais regarder en face. Il ne semble pas pourtant que ce soit le cas du côté du nouvel exécutif si l’on regarde les priorités mises en avant. Si l’on pouvait reprocher à l’ancien hôte de l’Élysée de ne pas disposer d’une vision historique du cours des choses, du moins savait-il naviguer à vue. Certains maintenant se demandent, y compris dans le camp vainqueur : Y a-t-il encore un pilote dans l’avion ?

On a parfois l’impression qu’il s’agit moins pour la nouvelle équipe de diriger l’ensemble d’une nation que de satisfaire ses diverses clientèles, comme si l’on se préoccupait d’abord de repeindre les volets et de poser aux fenêtres des rideaux mode, alors que la maison est en train de brûler.  De toute urgence, il s’agit de décider du nombre d’heures de travail à assigner aux écoliers et enseignants, ou de produire des lois décrétant que deux messieurs ou deux dames pourront légalement s’unir et  procréer, sans doute par quelque opération du Saint-Esprit.

On a parlé de la désillusion des électeurs, mais ce qui semble s’être manifesté, du moins dans un premier temps, participe d’un sentiment d’abattement, de lassitude. Les citoyens ont tiré leur dernière cartouche, celle dont ils disposaient encore, leurs suffrages, mais tout reste en l’état, ou empire. Ce que d’ailleurs une grande partie des citoyens savaient ou pressentaient déjà, comme en attestent les éléments d’enquête réunis avant les élections (Voir l’enquête parue dans le n°7).

Lucidité du côté des classes populaires, vue brouillée du côté des organisations ?

Si quelques cadres de la fonction publique et quelques dirigeants syndicalistes étaient enclins à projeter sur le résultat des élections des espérances très générales, envisager une amélioration de leur sort propre, des ouvriers, des employés, des artisans et des agriculteurs, exprimaient un certain scepticisme : « les socialistes en parlent [de trouver des solutions], mais […] ce n’est que des paroles » ; « Je vote socialiste […] mais est-ce que réellement ils arriveront à faire quelque chose ? ». Certains ne voyaient aucune organisation politique capable de régler les principaux problèmes, faisant état d’une défiance générale à l’égard des partis, ou syndicats, trop centrés selon eux sur leurs propres intérêts, suspectés de « travailler pour eux-mêmes », en fonction d’intérêts « particuliers et non communs », d’être coupés de la réalité et incapables de « régler les problèmes de fond ». Selon eux la résolution de ces questions de fond ne dépendait que pour une faible part des choix des gouvernements : « l’économie française [va mal] depuis plusieurs décennies, quel que soit le parti politique » ; « la crise serait la même si notre gouvernement était de gauche ».

Pour l’essentiel, ces interlocuteurs rapportaient les difficultés de la situation au mode de fonctionnement de l’économie capitaliste, et son extension au monde entier : concurrence des pays émergents, problèmes de compétitivité, désindustrialisation, délocalisations, chômage. Ils estimaient en outre qu’il ne servait à rien de repousser le problème à l’extérieur du pays (monde ou Europe), et que la solution, si solution il y devait y avoir, était à chercher au sein de la nation elle-même, en tant que forme et lieu historique le plus adapté pour poser et s’efforcer de porter remède aux difficultés de la population.

Tirées de l’expérience, de telles appréciations ont permis aux individus les plus liés aux effets des contradictions capitalistes de dresser un état des lieux encore sommaire. Beaucoup toutefois signalent que s’il est possible de désigner les problèmes, il est difficile d’en saisir les causes. Les repères généraux font défaut du fait qu’aucune orientation générale n’est donnée, aussi bien du côté des tenants du pouvoir que de celui des organisations politiques et syndicales. Certes, des militants engagés affirment qu’il n’en faut pas moins « montrer son mécontentement », maintenir des mobilisations capables de « faire réagir les politiques », mais sans savoir vers quoi se diriger, et en se demandant si les luttes parviendront à déboucher sur quelque résultat tangible.

Ces demandes d’orientation non satisfaites, s’exposent pour plusieurs individus des classes populaires comme une exigence : « on a besoin de perspectives », « il y a eu le PC, [c’était] il y a longtemps ». Le témoignage d’un lecteur de Germinal dans ce numéro exprime ce même besoin : « Vers quoi se diriger, quelle orientation trouver, je n’avais nulle réponse.

Rétablir l’orientation historique

Les expériences individuelles, les échanges, la recherche personnelle de connaissances, fournissent de premiers éléments d’orientation. Ces expériences ne sont pas les mêmes en fonction des contextes sociaux au sein desquels évoluent les différentes catégories sociales[1]. Il existe aussi des bornes à l’expérience individuelle, lorsque n’existe pas de véritable organisation de classe, qui seule permet de situer ces expériences au sein d’une vue d’ensemble, d’un cadre général qui leur donne sens. Cette tâche qui était celle des Partis ouvriers et communistes n’est plus menée à bien. Les cadres politiques généraux qui permettent aux classes populaires de s’orienter sont à reconstituer, au plan de l’histoire, par la théorie, et dans chaque situation particulière, par l’analyse concrète.

Un lecteur qui participe aux groupes d’études de Germinal s’est intéressé à cet égard à la question : Comment une société peut-elle se transformer et sur quelle base ? En étudiant un texte d’Engels, appuyé sur la théorie de Marx, il donne à voir la nécessité et la possibilité, historiques, de la transformation de la société en un régime social nouveau, capable de dépasser la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste, et le développement anarchique auquel il conduit et qui se révèle au grand jour dans ses crises périodiques. Il montre aussi comment l’analyse de cette contradiction, dévoilée par Marx, permet de réunir les conditions matérielles du dépassement du capitalisme. Si celui-ci a joué un rôle historique dans l’élévation et la socialisation des forces productives, ces forces productives, une fois développées et socialisées, entrent par la suite en contradiction avec le caractère demeuré privé des rapports de production capitaliste, créant les conditions de l’avènement d’un mode de production vraiment social.

Marx soulignait aussi le rôle éminent qu’avait joué la classe bourgeoise, du fait de sa position économique dans la société d’Ancien régime, dans la transformation de la base de la vieille société et la promotion d’un intérêt d’ensemble de la société. De la même façon, maintenant que la tâche révolutionnaire de la bourgeoisie est achevée, c’est la classe prolétarienne, qui, du fait de sa position économique dans la société capitaliste, se trouve à son tour capable de réaliser une nouvelle transformation sociale générale. Ainsi, le capitalisme n’a pas seulement forgé les armes qui poussent à sa destruction (contradictions fondamentales), mais il aussi a produit les hommes qui manieront ces armes : «  les ouvriers modernes, les prolétaires ».

Les vicissitudes de la lutte immédiate

La transformation de la société, le processus nécessaire de substitution d’un mode production par un autre, mis au jour par Marx, se déroulent dans le temps historique, il est marqué par des phases d’avancées et de reculs. Lorsque l’on se trouve dans une phase de recul, la perspective d’une telle transformation dans la durée historique peut sembler ne pas être d’un grand secours. On a surtout en tête les difficultés immédiates qui s’accumulent. Situer les luttes immédiates au sein d’une telle perspective n’en est pas moins nécessaire pour travailler à rétablir le rôle dirigeant de la classe ouvrière, et éviter qu’une instrumentation du désespoir et de la colère des classes populaires ne soit utilisé contre leur propre cause [2].

On pourrait estimer que lorsque le capitalisme subit une crise grave, la situation serait favorable pour la lutte des classes populaires. Mais en l’absence d’orientation et d’organisation unificatrices, d’abaissement de la conscience politique et de la capacité directrice de la classe ouvrière, c’est au contraire la division des forces, la lutte de tous contre tous, qui tend à s’imposer lors des périodes de revers historique.

Il y a une quarantaine d’années en France les différentes luttes sociales s’orientaient d’une façon ou d’une autre en fonction du pôle constitué par la classe ouvrière et le mouvement communiste. Mais depuis lors, le processus de désagrégation des Partis ouvriers, du communisme, a affecté l’ensemble de la vie politique, dissipant aux regards toute perspective historique pour l’ensemble de la société. Et bien que le capitalisme ait perdu de sa légitimité historique, la classe ouvrière, n’est plus ou pas encore en situation de reprendre la direction de l’ensemble du mouvement.

Au cours de ces décennies, d’autres catégories sociales se sont trouvées dans les conditions de conquérir un certain ascendant sur le mouvement revendicatif. D’une certaine façon ce sont elles qui, par leurs organisations, ont été portées à la tête de l’Etat en 2012. Sur la base de leurs intérêts propres, ces catégories ne peuvent cependant réaliser l’union de lutte des classes populaires. Elles tendent en effet à s’accommoder du capitalisme, pourvu que celui-ci maintienne leurs positions particulières, désirant moins l’instauration d’un régime socialiste que le retour au bon vieux temps d’un capitalisme qui, compte tenu de leurs situations particulières, leur paraissait plus “humain”.

Pour tracer des perspectives historiques comme pour orienter les luttes immédiates, il est ainsi nécessaire de s’intéresser à la disposition des forces de classe dans la société actuelle, le rôle que chacune d’elles peut jouer, les possibles contradictions entre les priorités des unes et des autres en fonction de la place qu’elles occupent dans le régime capitalisme. C’est à cet objectif que répond l’article La production de la richesse sociale et son mode de répartition entre les classes.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. On observe qu’il existe des façons distinctes de se représenter les problèmes, selon le secteur où l’on se trouve inséré. Ainsi, les ouvriers, employés du privé, artisans, agriculteurs, commerçants, liés à la production marchande, semblent davantage préoccupés par les manifestations de la contradiction fondamentale du capitalisme (anarchie sociale de la production, concurrence, crises de surproduction), tandis que ceux du secteur public seraient plus soucieux du mode de redistribution des richesses produites dans le premier secteur.
  2. 2. Dans une situation difficile, alors que nombre de travailleurs sont le couteau sous la gorge, des boutefeux, qui échappent eux-mêmes au sort commun, peuvent brandir le mot de révolution, mais ce mot, sans les conditions qui en rendent possible la réalisation, peut servir à masquer la réalité d’un processus de réaction, comme ce fut le cas avec les fascismes, et comme semblent le laisser prévoir des événements récents.

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