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Guy Michelat, Michel Simon, Le Peuple, la crise et la politique

Guy Michelat, Michel Simon, Le Peuple, la crise et la politique 1

1. La Pensée, supplément au n° 368, 2013.

Le travail de Guy Michelat et Michel Simon est centré sur la vision que les diverses classes et catégories sociales se font d’elles-mêmes et de la société, leurs inquiétudes, leur rapport au politique. L’objectif des auteurs est d’évaluer l’impact du “séisme” qu’a provoqué la crise de 2008, qu’ils présentent comme « crise financière économique et sociale » qui va « de rebondissement en rebondissement ».

À partir de données d’enquête, ils présentent l’état de la question en 2010, et les évolutions depuis 1966, sur la base d’un questionnement et d’une méthodologie sensiblement identiques de 1966 à 2010. Les auteurs prennent la peine, la plupart du temps, de comparer les différents groupes sociaux, s’attachant particulièrement à ce que pensent les ouvriers-employés, ainsi qu’à ceux qu’ils appellent les “catégories populaires” et où ils rangent les artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Ils peuvent aussi dans leurs commentaires parler de « citoyens ordinaires », de « Français » sans que l’on sache toujours ce que cela désigne.

On présente ici plusieurs enseignements que l’on peut tirer de ce travail. Pour une appréciation plus détaillée, il est nécessaire de se rapporter à l’étude originale, qu’on peut télécharger.

1. Le sentiment d’appartenir à une classe sociale n’a pas disparu contrairement à certaines allégations, mais on observe un déclin de l’identification des ouvriers à la “classe ouvrière” au profit de “classe moyenne”.

En 1966, 61% des personnes interrogées avaient le sentiment d’appartenir à une classe sociale. Il en est plus ou moins de même en 2010 avec 64%. Mais entre ces deux dates, le sentiment d’appartenir à la classe ouvrière s’est effondré, passant de 23% en 1966 à 6% en 2010. Dans le même temps, le sentiment d’appartenir aux classes moyennes a augmenté, passant de 13% en 1966 à 38% en 2010. Il y a un bouleversement de la façon dont les personnes s’identifient en termes d’appartenance de classe et ceci n’est pas dû au recul du poids du groupe ouvrier dans la population française. En effet, 51% des ouvriers disaient en 1966 appartenir à la classe ouvrière, ils ne sont que 17% en 2010. Et, 3% se disaient appartenir à la classe moyenne en 1966, ils sont maintenant 30% ! Ce bouleversement incite à s’interroger sur les changements subjectifs survenus dans la société française.

 2. Le sentiment de “mal-vie”, s’est développé au cours des deux dernières décennies et a progressé fortement entre 2007 et 2010. L’inquiétude se généralise et ses contenus se déplacent.

Le sentiment que « les gens comme nous » vivent « moins bien qu’avant » atteint son niveau le plus élevé depuis 1966 pour atteindre un niveau spectaculaire en juin 2010. En 1966, 45% des enquêtés avaient l’impression que les gens comme eux vivaient mieux qu’avant. Le sentiment de vivre moins bien qu’avant apparaît pour la première fois entre 1978 et 1981. Après une rémission en 1982, il repart à la hausse et se stabilise autour de 60% entre 1994 et 1998. Il monte à 71% en 2008 lors du début de la crise. Ce sentiment de « mal-vie » présent dans tous les groupes sociaux et les tranches d’âge, atteint son maximum dans les catégories ouvrières, employés, artisans, commerçants et chefs d’entreprise (de 47% à 77% chez les employés, de 51% à 74% chez les ouvriers et de 54% à 71% dans la catégorie hybride artisans, commerçants et chefs d’entreprise).

Les inquiétudes sont en hausse et concernent principalement des préoccupations de type social et économique (aggravation du chômage 75% ; baisse du pouvoir d’achat 64%), mais aussi l’environnement, le cadre de vie. Celles liées à la perte d’autorité, l’insécurité et la crainte d’être envahis par les étrangers sont stables. Les cadres et les professions intellectuelles supérieures sont les moins inquiets.

En marge de ces préoccupations, on note une progression de l’inquiétude à propos de la puissance sans contrôle des marchés financiers internationaux pour tous les groupes sociaux, mais maximale chez les cadres.

Plus le niveau d’inquiétude augmente, plus se développerait l’hostilité au “libéralisme économique”, dont on ne sait pas très bien ce qu’il désigne, mais aussi les attitudes xénophobes et le rejet du système politique.

3. L’hostilité au libéralisme économique prendrait une connotation “anticapitaliste”, dont on ne sait pas très bien ce qu’elle désigne pour les auteurs, qui s’efforcent cependant de cerner les symptômes de cette hostilité à partir de certaines prises de positions des enquêtés.

Ainsi, la formulation « je pense qu’il faudrait changer complètement la société” recueille 56% d’accord en 2010, contre 46% en 2001.

Quant à la caractérisation négative du capitalisme, elle serait passée de 50% en 1988 à 64% en 2010.

En contrepoint, la valorisation d’un changement important associé à l’écologie (dont on ne peut savoir s’il peut signifier un changement de société ou un rejet du capitalisme), venait en tête en 2010, se révélant variable selon les catégories (massive chez les 18/24 ans, plus importante à gauche qu’à droite).

Le changement lié au socialisme était lui aussi valorisé en 2010, loin derrière l’écologie, davantage chez les 18/24 ans, à son minimum chez les 65 ans et plus (80% à gauche 30% au FN contre 21% à l’UMP et 24%au Modem).

La valorisation d’un changement associé au communisme est exprimée par seulement 18% de l’échantillon, et contrairement aux attentes, c’est chez les 18/24 ans qu’il recueillerait le plus d’approbation (27%). Même proportion chez les ouvriers, seulement 16% chez les cadres, 31% à gauche, contre 3% à l’UMP, mais 13% au FN.

L’hostilité aux immigrés aurait considérablement reculé, selon les auteurs. La crise, indiquent-ils « aurait dû » s’accompagner de réactions autoritaires et xénophobes mais ce n’est pas le cas. Toutefois, selon des enquêtes récentes, il semblerait que l’hostilité aux immigrés ait à nouveau crû en 2013.

 4. Le rejet du système politique s’est développé mais il ne s’agit pas d’une dépolitisation

Les personnes interrogées expriment en 2010 un intérêt certain pour la politique, davantage que dans les années 60 contrairement aux idées reçues. On relève un pic historique (62%) en 2007 en relation avec les élections présidentielles et qui profitait davantage à la droite. Il avait atteint 64% en 2010 (mais seulement 39% chez les 18/24 ans contre 56% des 65 ans et plus).

Sans qu’on puisse parler de dépolitisation, s’expose dans les milieux populaires une réaction ambivalente déjà observée dans les années 1970 : d’un côté la politique est source de méfiance, (elle est dangereuse, faite par d’autres, abstraite), de l’autre, elle « nous » concerne dans ces incidences.

L’autopositionnement sur la dimension droite/gauche

L’autoposition sur la dimension droite – gauche était toujours en 2010, un moyen de repérage essentiel pour 2/3 des Français, malgré la crise et la perte de repères, « sa pertinence est loin d’avoir disparu », estimaient les auteurs. On doit cependant noter qu’en 2002, 75% des Français indiquaient que « les notions de droite et de gauche ne veulent plus dire grand chose ».

Toutefois, en juin 2010, 67% des Français acceptaient de se situer à gauche, à droite, ou au centre, 32% s’y refusaient (à noter que l’option « ni à gauche, ni à droite » n’a été introduite dans les enquêtes qu’à partir de 2007).

En 1978, 43% se disaient à gauche, 28% à droite, 30% au centre ou refus de répondre ; en 2002, 40% à gauche, 31% à droite, 30% au centre et sans réponse. Chez les non ouvriers, la gauche gagnait 4 points entre1978 et 2002. À l’inverse chez les ouvriers, le recul de la gauche est de 16 points (basculement vers le centre et non réponse mais pas vers la droite). Tout s’est passé comme si une proportion élevée « avait cessé de pouvoir ou vouloir s’identifier à un bord de gauche ».

On constate aussi de 2007 à 2010, une poussée de la réponse « ni à droite, ni à gauche » : en 2007, 23%, en 2010, 31%. Ce qui est notable, c’est qu’en 2007, la réponse gauche n’est plus principalement le fait des ouvriers et plus on est ouvrier, plus on se dit « ni à gauche, ni à droite ».

Le rejet du système politique, qui est souvent identifié au rejet des élites, atteint 58% pour ceux qui ne se situent « ni à droite, ni à gauche ». Il est massif pour « très à droite » (plus de 60%) et élevé pour « très à gauche » (43%).

 5. La perte de confiance dans les responsables politiques et dans les partis s’est développée

À la question « les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ? », 15% répondaient « pas du tout » en 1978. Ils passent à 42% en 2010.

On ne fait confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays.

La confiance à la gauche et à la droite pour gouverner le pays se présente en 2010 comme faible. Déjà en 1997 (juste après l’élection législative qui avait porté la gauche au pouvoir), 46% des Français disaient ne faire plus confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays. En 2007, année d’élections présidentielles et législatives, ils sont 57% en mars, et 48% en mai. En 2010, ils sont 71%.

Cette défiance sans précédent affecte tous les groupes sociaux et plus particulièrement les catégories populaires et ouvrières et les tranches d’âge jeunes. C’est chez les “plus ouvriers” que la confiance en la gauche recule le plus, et c’est chez les non ouvriers que la perte de confiance en la droite est la plus importante.

Parmi ceux qui se disent ni à droite, ni à gauche, la confiance est proche de zéro (94%). Parmi ceux qui se situent à gauche, un sur deux ne fait pas confiance à la gauche, parmi ceux qui se situent à droite, un sur deux ne fait pas confiance à la droite. On observe donc une brutale perte de crédit de la gauche et de la droite politique parmi ceux qui acceptent de se situer sur la dimension gauche / droite.

On constate aussi que le niveau d’inquiétude est beaucoup plus élevé chez les défiants que chez les confiants. La critique des hommes politiques et le sentiment qu’ils « ne se soucient pas de ce que nous pensons » est maximale chez ceux qui refusent de se positionner sur l’axe gauche / droite et disent ne faire confiance ni à la gauche, ni à la droite.

On peut cependant continuer à exprimer une préférence pour tel ou tel parti.

À noter que le vote Front National en 1988, dépendait peu de la catégorie sociale, les choses se sont modifiées avec la crise, ce vote devient d’autant plus fréquent qu’on appartient aux catégories ouvrières et populaires. C’est dans les catégories ouvrières et populaires que ces progressions sont les plus marquées. Les enseignants sont ceux qui ont voté le plus pour la gauche et le moins pour le Front National.

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