etudes, notions théoriques

courants de pensée

analyses

pages d'histoire

questions que l'on se pose

enquête, témoignage

poèmes

biographies

+(reset)-

Que Faire ? de Lénine (1901)

Que Faire ?, brochure rédigée par Lénine en 1901, est un texte d’une grande importance pour saisir la nature des tâches à mener pour unifier et faire progresser les visées historiques des classes populaires. Les principes d’organisation qui y sont développés furent mis en œuvre par les révolutionnaires russes. Ils devaient, seize ans plus tard, rendre possible la direction éclairée du processus révolutionnaire. Faute de ces principes, ce processus n’aurait pu aboutir et se serait tourné en son contraire.

Aujourd’hui pour les classes populaires, en France et dans le monde, l’objectif stratégique que visaient les révolutionnaires de Russie demeure inchangé. Les conditions toutefois se sont modifiées. Il n’existe plus de principe unificateur capable d’orienter les luttes des classes populaires. Et l’on ne s’interroge même pas sur cette question, alors que c’est seulement en dégageant l’orientation juste à donner au mouvement des classes populaires que l’on peut réunir les conditions d’une réorganisation de la lutte d’ensemble. Une telle orientation en effet ne tombe pas du ciel, elle doit être forgée sur la base de la théorie, de l’analyse des conditions historiques, de la disposition des forces de classes, etc. Ces conditions, cette disposition des forces, ne sont pas dans la situation présente identiques à celles de la Russie du début du siècle dernier. Et, contrairement à ce qu’il en était il y a plus de cent ans, l’analyse contemporaine des conditions de la lutte fait défaut, alors qu’au cours de la décennie qui a précédé la parution de Que Faire ? (1890-1900), elle avait été menée dans ses grandes lignes, notamment dans des textes tels que Ce que sont les amis du peuple (1893-94) ou le Développement du capitalisme en Russie (1896-98).

Certes, au cours des années 1894-1898 en Russie, les tentatives pour former un Parti unifié avaient échoué. Comme aujourd’hui la confusion régnait en matière d’orientation, entraînant une désorganisation générale. Toutefois, contrairement à la situation actuelle, un travail de préparation théorique et d’analyse avait été conduit au préalable, depuis au moins une quinzaine d’années. Ce travail s’était accompli de façon plus ou moins séparée du mouvement spontané des classes populaires, qui, au début du siècle, avait pris son essor, mais de façon discordante, dans le désordre. Faute d’avoir fusionné avec la théorie, il tendait à s’épuiser, se diviser, sans orientation unitaire commune, correspondant aux données du possible historique. Les luttes étaient éparpillées, se focalisaient sur des revendications immédiates, ne parvenaient pas à fusionner en un seul grand courant.

Ce qui posait problème, ce n’était pas ces tendances spontanées du mouvement, processus inévitable, mais le fait que les organisations qui prétendaient diriger les luttes faisaient de cet éparpillement, de cette impréparation, ce désarroi, une théorie. Ils exaltaient la spontanéité, la dispersion entre tendances. Ils posaient aussi comme un axiome que les classes populaires n’avaient pas à s’engager dans la lutte politique générale, au sens historique du terme. Pour eux un mot d’ordre tel que « lutte contre le patronat et le gouvernement » constituait le fin du fin de la politique. De fait, ils s’opposaient à ce que le prolétariat et les classes populaires puissent élever leur activité politique, par une prise de conscience de l’ensemble des rapports sociaux, prise de conscience générale qui les rend à même de remplir leur rôle historique : la direction de l’ensemble du mouvement des différentes classes pour l’émancipation de toute la société. Il existait diverses façons de s’opposer à ce que le prolétariat puisse assumer ce rôle directeur. Certains feignaient de vouloir une révolution immédiate, hors de ses conditions concrètes de possibilité, sans se préoccuper de la disposition effective des forces de classes, et, d’ailleurs, sans vouloir le moins du monde se donner les moyens d’une transformation de la base économique de la société. D’autres encore « sonnaient le tocsin », pratiquaient un « terrorisme excitatif », etc.

L’apport spécifique de Lénine fut d’établir qu’il n’était pas possible de constituer un véritable Parti sans qu’une unité de vue ait été forgée, et de montrer que cette unité de vue se construisait sur la base d’une compréhension de l’ensemble du mouvement historique, de l’analyse de la disposition effective des forces de classes, de l’appréhension fine de l’évolution des situations concrètes. Faute d’une telle compréhension et d’une telle analyse, on pouvait certes parler de Parti, mais faute de direction unificatrice ce n’était qu’un mot. Lénine estimait en effet que seule l’unité d’orientation fonde la possibilité de l’organisation en classe et l’affirmation du rôle dirigeant du prolétariat.

Où en était le développement du mouvement révolutionnaire en Russie en 1901 ?

Pour saisir la signification et la portée de Que Faire ? il est nécessaire de saisir la nature des difficultés que visait à surmonter Lénine.

Que Faire ? a été écrit en 1901, publié en 1902, soit trente ans après ce que l’on a pu nommer le premier éveil de la classe ouvrière russe.

— Dès 1870, le mouvement de luttes des ouvriers contre les conditions du travail capitalistes avait débuté en Russie. De premières grèves avaient eu lieu, de premières organisations ouvrières créées, vite démantelées par le tsarisme.

— Tandis qu’à partir des années 1880, le mouvement ouvrier s’étendait, un premier groupe marxiste russe prit naissance : le groupe Libération du Travail en 1883. De 1884 à 1894, les marxistes ne se comptaient encore que par unités. Ils existaient sous forme de petits cercles, très peu ou pas du tout liés avec le mouvement ouvrier de masse. C’est cependant au cours de cette période de développement “intra-utérin” qu’ils élaborèrent les grandes lignes de la théorie et du programme révolutionnaire, de l’analyse de la disposition des forces de classes, contre les théories et programmes populistes qui dominaient alors [1]..

— De 1894 à 1898, l’essor du mouvement ouvrier fut conjugué avec un travail d’éducation politique, la lutte contre les conceptions populistes, préparée par le travail théorique, se développa plus largement et non plus seulement dans les cercles isolés. Une fusion (encore restreinte) de la théorie révolutionnaire et du mouvement des classes populaires conféra à la lutte un formidable essor. Elle aboutit à la création du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1898. Ce Parti toutefois n’existait encore qu’en effigie, de nombreux courants s’y affrontaient, il n’avait pas de ligne unificatrice.

— À partir de 1898, le mouvement des masses se développa encore, réclamant parallèlement un haut développement de la conscience politique. Mais du côté des dirigeants, la conscience des tâches historiques à mener s’était au contraire affaiblie. Ils se prétendaient tous marxistes, mais en réalité beaucoup n’en connaissaient que quelques bribes, ne s’adonnaient pas à l’analyse, ou tendaient à faire passer des simples points de vue pour des apports théoriques. Ils utilisaient la notion de “lutte de classes”, mais c’était pour émousser son contenu historique et la réduire à un bras de fer dans la lutte immédiate. Quant à leur usage de la notion de “Parti”, elle était purement formelle. Ils ne comprenaient pas que faute d’orientation unifiée, le Parti ne pouvait remplir de rôle directeur. Cet état de fait avait amené à la dispersion et la désagrégation du mouvement. Dans le Parti lui-même, un groupe la Rabotchaïa Mysl (la pensée ouvrière) défendait des thèses qui justifiaient l’émiettement organisationnel et le mépris de la théorie. On les appelait les « économistes ».

Ce courant était, comme tous les courants opportunistes, vague et difficile à saisir, il renaissait sous diverses formes. Lénine tout en caractérisant les tâches politiques et organisationnelles nécessaires au développement du mouvement, établissait que les “économistes” l’entravaient, et qu’il ne s’agissait pas de divergences de détail.

— La pénétration des conceptions énoncées dans Que Faire ? eut pour résultat la faillite de l’économisme et de son influence sur le mouvement d’ensemble. Les principes développés servirent à édifier le Parti qui devait conduire le prolétariat russe à se trouver à même de diriger le processus révolutionnaire.

 Les tâches politiques des communistes et ce à quoi elles s’opposent

Quelques points essentiels dégagés par Lénine dans Que Faire ? méritent d’être soulignés.

Tâches vis à vis du mouvement spontané : Rapport entre spontanéité et conscience

Vis à vis de l’essor du mouvement spontané, indiquait Lénine, deux attitudes sont possibles :

— Ou bien on s’incline devant la spontanéité

— Ou bien on admet qu’elle impose aux révolutionnaires de nouvelles tâches théoriques, politiques, organisationnelles.

Les économistes s’inclinaient devant l’essor spontané, pratiquaient le « culte du spontané ». Par là, ils s’opposaient au développement de la conscience politique, qui seule permet de guider le mouvement et crée les conditions pour que les luttes se fondent en un seul courant général. Ne pouvant empêcher l’essor du mouvement spontané, les économistes essayaient de le maintenir à un stade primitif, prétendant « écraser la conscience par la spontanéité ». L’incitation des ouvriers au moindre effort, ne pouvait que renforcer l’influence des idéologies bourgeoises, le culte du spontané aboutissant ainsi à faire du mouvement ouvrier uninstrument de la démocratie bourgeoise, son arrière-garde.

À l’inverse, les léninistes voulaient élever la conscience politique, ils considéraient que la lutte spontanée n’est que la « forme embryonnaire du conscient », qu’en tant que telle, elle ne conduit pas directement à la conscience des buts, des tâches politiques à mener, des moyens pour reprendre l’initiative contre les classes qui les exploitent et les oppriment. Les tâches révolutionnaires ne consistaient pas en conséquence, à se prosterner devant l’essor spontané, à glorifier l’inconscience, mais à développer l’activité, afin d’élever le niveau général du mouvement. La force résidait dans l’éveil des masses, la faiblesse dans le retard de la direction politique sur les tâches théoriques, d’analyse, d’organisation.

 Élever les ouvriers à la conscience politique la plus large

Les économistes, on l’a dit, ne rejetaient pas l’idée de Parti, ils ne voulaient pas que celui-ci élève de la façon la plus large la conscience politique des ouvriers, à l’aide de la théorie, de la compréhension des buts, des conditions et des moyens de la lutte. Ils craignaient de « s’éloigner d’un seul pas » de « ce qui est accessible » à la masse des ouvriers, ils voulaient se « pencher sur eux », « se mettre à leur portée », s’abstenant de traiter des questions théoriques et politiques générales. Ils se glorifiaient de l’idée de se mettre au niveau des ouvriers les plus arriérés, les cantonnant ainsi à subir l’influence des façons de penser bourgeoises. Les communistes au contraire ne craignaient pas d’élever la conscience des ouvriers au niveau de la théorie révolutionnaire et d’élargir leur horizon. 

Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire

Le souci d’élever la conscience politique à la hauteur des tâches historiques, se fondait pour Lénine, sur la conviction, confirmée par la pratique, selon laquelle la conscience socialiste ne peut naître de l’intérieur du mouvement spontané, qu’elle résulte de la diffusion d’une vue générale, pénétrant “de l’extérieur”. De “l’extérieur” ne signifiait pas pour Lénine qu’il s’agissait d’inculquer dans le mouvement spontané des principes étrangers aux visées de la classe ouvrière, mais que seule la théorie, le marxisme, l’analyse, étaient à même de poser sur un plan général, historique, les “lois” de ce mouvement et de son évolution. Il fallait ainsi appliquer de façon spécifique la théorie à chaque formation historique, en raison des caractères concrets spécifiques propres à chaque pays, chaque moment de l’histoire. C’est en fonction de cette conviction que les marxistes russes, avaient forgé lors de la période précédente une théorie tenant compte tant des contradictions générales de l’époque historique, que des conditions concrètes en Russie, de la disposition spécifique des forces de classes en son sein.

Défense sans concession du marxisme et non « liberté de critique »

Ceux qui voulaient réserver aux ouvriers la lutte purement économique, étaient aussi ceux qui, plus ou moins ouvertement, réclamaient le droit de critiquer la théorie marxiste et ses développements, au sein même du Parti. Ils se réservaient pour leur part un « marxisme légal », un « marxisme de librairie », contraire à son contenu. Cette édulcoration ou ces dénaturations répandues au sein du mouvement ouvrier conduisaient à en faire un appendice du mouvement libéral. Au lieu d’appliquer le marxisme à la situation concrète, ils plagiaient les idées du courant opportuniste international, et sous couvert de « liberté de critique », le révisaient, ce qui créait des conditions pour frayer la voie aux idées bourgeoises dans un mouvement ouvrier encore peu éduqué.

 Orientation politique et non “trade-unioniste” [2].

Le but historique visé par les communistes est l’instauration d’un mode de production socialiste. Mais en Russie à l’époque, les communistes devaient se préoccuper des conditions qui faisaient qu’un tel but pouvait ou non être effectivement atteint dans l’immédiat, ou du moins rapproché. En Russie, au début du xxe siècle, la révolution démocratique bourgeoise n’avait pas été accomplie comme elle l’avait été en France à la fin du xviiie siècle. Ainsi le but immédiat au début du xxe siècle, ne pouvait être l’édification séance tenante du socialisme. Compte tenu des conditions, un objectif plus proche devait être visé : le renversement du tsarisme, un tel renversement ouvrant la voie à la réalisation des tâches de la révolution bourgeoise et par suite au socialisme. Le prolétariat ne devait pas méconnaître l’importance stratégique de cette tâche, il devait saisir la nécessité de se dresser contre le tsarisme, et de prendre la direction de la lutte des autres couches du peuple en vue de l’abattre.

Pour les économistes au contraire, la lutte politique contre le tsarisme devait concerner au premier chef la bourgeoisie libérale, c’est elle qui était supposée en prendre la direction, les ouvriers devant se borner à servir de force d’appoint, et à se concentrer sur la lutte pour les réformes, ou « la lutte économique contre la patronat et le gouvernement ». Pour le courant “économiste”, les ouvriers ne devaient pas se mêler des questions de grande politique, celle qui porte sur l’ensemble des rapports sociaux, on leur assignait de « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique », non de viser à un rôle directeur sur les affaires qui concernent l’ensemble de la société. La position « économiste » de ce fait, répondait au souci de la classe bourgeoise de conduire pour son propre compte, et elle seule, la lutte politique d’ensemble.

Or pour Lénine, la lutte politique ne pouvait pas se borner à être le simple exécutif de la lutte économique immédiate. Selon lui, le terrain politique constituait le lieu général où se dirige la lutte (de longue haleine) pour la transformation générale de l’ancienne société et la construction de la nouvelle. Dans cette perspective, la lutte économique devait être subordonnée aux objectifs politiques, elle n’était pas pour lui « le meilleur moyen » d’entraîner les masses à la lutte politique véritable.

Cette façon de concevoir la nature de la lutte politique se posait en cohérence avec la conception selon laquelle la conscience vient de l’extérieur du mouvement spontané, des combats économiques immédiats, nécessairement morcelés. La conscience politique ne peut venir que sur la base d’une connaissance générale des rapports qui structurent l’ensemble de la société. Les « révélations politiques » sur toutes les classes qu’il préconisait, supposent un dévoilement de leurs rapports réciproques, de la nature des visées que chacune d’elle défend (indépendamment des discours), de leur signification historique, toutes choses que l’on ne peut percevoir sur la base de points de vue partiels, de combats locaux et catégoriels. Or, seule cette vision d’ensemble permet aux classes populaires de se rendre à même de maîtriser consciemment l’ensemble du développement de la société, à toutes les étapes, d’être réellement à l’avant-garde du mouvement historique.

Travailler à élever d’emblée la conscience des classes populaires au niveau le plus général, comme le requérait Lénine, contredisait les thèses de ceux qui voulaient et veulent rabaisser la lutte au seul niveau des « résultats tangibles », faire passer le prolétariat « graduellement » de la lutte économique à la lutte politique, lui déniant la possibilité de maîtriser son propre mouvement historique.

 Organisation visant un but historique ou travail au jour le jour

À la soumission au spontané, aux thèses des économistes, correspondaient des formes d’organisation étroites, sans perspective historique, des méthodes artisanales d’organisation, sans orientation unifiée, sans plan d’action. Les courants spontanéistes et économistes maintenaient la lutte à ce niveau étriqué, arguant du fait que n’existaient pas de conditions favorables pour un travail avec des perspectives plus larges.

C’était nier le rôle de l’orientation dont dépend le travail d’organisation, et les tâches qui en découlaient. Car ce qui manquait en réalité, ce n’étaient pas les possibilités d’essor du mouvement, ce qui faisait défaut c’était l’absence de préparation de ceux qui prétendaient l’orienter. Ce qui manquait pour transformer la lutte spontanée en lutte de classe, c’était la direction d’une organisation dressant des perspectives générales, ayant un plan d’action rigoureusement élaboré, qui assure énergie et continuité à la lutte, contre l’émiettement, la dilapidation des forces dans des luttes sans perspective.

Ces carences, ces défauts, se manifestent périodiquement dans l’histoire, et les thèses qui les légitiment se renouvellent à peine, comme on le constate aujourd’hui. Il y a toujours à lutter contre les conceptions qui prônent l’étroitesse en matière d’organisation, étroitesse qui n’est pas fonction du nombre, mais de la myopie politique de ceux qui prétendent exercer un rôle de direction au sein des organisations. Quand la conscience des tâches à mener est claire, l’impréparation, le faible nombre de dirigeants et militants, ne sont que demi-mal. Guidés dans leur tâche, ceux-ci persévèrent malgré les échecs, ils ne se laissent pas troubler par la longueur du travail et les périodes de reflux. Par contre, lorsque la conscience des tâches à mener s’obscurcit, c’est le recul, la désagrégation, quels que soient le nombre de militants et les efforts qu’ils déploient.

« Sonner le tocsin » ou préparer les conditions d’une conquête de l’initiative historique

À « l’économisme modérateur » répondait en écho, comme aujourd’hui, le « terrorisme excitatif », qui « sonne le tocsin », appelle à l’assaut immédiat, prétendant qu’il est trop tard pour faire l’éducation révolutionnaire des masses, et qu’il faut seulement « exciter » à la lutte. Mais les ouvriers n’avaient pas besoin d’être « excités », ils l’étaient suffisamment par les conditions qui leur était faites dans le mode de production capitaliste et le régime d’oppression tsariste.

Cela ne signifiait pas que les communistes aient refusé la perspective d’un assaut comme le faisaient les économistes modérateurs. Mais cet assaut, dans la mesure où ils voulaient se trouver dans les conditions de l’emporter, et non d’être battus, anéantis, il convenait de le préparer, en ayant conscience des conditions réelles de la lutte, en éduquant, mobilisant, concentrant les forces, les disciplinant, les unissant en fonction d’un but commun, en une seule force capable à terme d’ébranler et de faire choir tout le régime social.

Ils remplissaient ainsi leur fonction historique qui n’est ni de modérer, ni d’exciter, mais de dresser une orientation capable de regrouper, éduquer les multiples ruisselets des luttes, afin de pouvoir, une fois les conditions réunies, les transformer en un torrent irrésistible, afin de réaliser les visées historiques du prolétariat, conformes à l’intérêt de toutes les classes populaires.

Diriger le mouvement et non se mettre à sa remorque : former l’organisation révolutionnaire

Selon Lénine, il ne fallait pas confondre l’organisation d’ensemble des ouvriers et l’organisation spéciale des révolutionnaires. Il convenait, dans les conditions de l’époque et du lieu, de commencer par édifier une forte organisation de révolutionnaires, centralisée, disciplinée, unie, pour assurer la stabilité et la direction du mouvement dans son ensemble. Les économistes en revanche voulaient d’abord créer de vastes organisations locales, qui ensuite pourraient être unifiées. Mais rétorquait Lénine, l’union ne peut s’effectuer sans fil directeur, c’est-à-dire sans orientation commune, sans “ligne” commune à suivre. Si, à la rigueur des communistes déjà solidaires, expérimentés peuvent se passer d’un fil directeur, d’un cordeau pour édifier une organisation, des éléments éparpillés, désunis, inexpérimentés ne peuvent s’en passer s’ils ne veulent pas que l’édifice s’écroule à la moindre attaque ou au moindre aléa de la lutte.

Il fallait ainsi, afin d’être à même de maintenir l’orientation unificatrice, constituer une organisation de révolutionnaires, en nombre restreint, possédant suffisamment de connaissances théoriques d’expé-rience politique et d’habitude d’organisation. Toujours en fonction des conditions concrètes de la Russie tsariste ces révolutionnaires devaient être rigoureusement sélectionnés et savoir travailler dans la clandestinité. Cette organisation resserrée, unifiée, telle que la projetait Lénine, se révéla effectivement à même d’exercer une influence sur un vaste réseau d’organisations périphériques, comprenant une masse d’adhérents, entourées du soutien de très nombreux travailleurs. Plus ces organisations étaient vastes et ouvertes, plus leur influence révolutionnaire put s’y développer.

 Trouver le bon maillon pour donner une direction et ne pas attendre qu’elle surgisse des événements

En politique, tous les maillons s’enchaînent, mais on peut tourner en rond, jusqu’à ce que, par leur pratique propre, les responsables de l’orientation générale — c’est précisément leur rôle —saisissent « le bon maillon », celui qui, une fois tenu en main, assure le maintien de toute la chaîne, celui qu’il est le plus difficile à faire lâcher au milieu de toutes les vicissitudes de la lutte. Quand on a trouvé ce maillon, il faut alors disait Lénine s’y cramponner.

Le maillon à saisir se présentait alors sous la forme de la création d’un journal organisateur, unificateur, un organe central des communistes pour toute la Russie : l’Iskra (l’Étincelle). Cet organe devait dresser les perspectives générales de la lutte, un “cordeau” pour les tâches essentielles à mener.

Les économistes rejetaient cette conception d’un organe directeur et la qualifiaient de direction « autocratique ». Ils accusaient l’Iskra de vouloir privilégier « les idées brillantes et achevées » (c’est-à-dire la délimitation des tâches historiques, les rapports entre classes, etc.), aux dépens de « la marche progressive, obscure, quotidienne » (la lutte revendicative au jour le jour). Ils reprochaient en fait à l’Iskra de vouloir élever la conscience des ouvriers à la hauteur de leur rôle historique, d’élargir leur horizon à l’aide de la théorie et de l’analyse, de vouloir les organiser pour la lutte politique à l’échelle de toute la Russie.

L’Iskra en dégageant le fil directeur, parvint cependant à jouer son rôle « d’organisateur collectif ». Donnant une vue d’ensemble, il devait permettre de répartir les tâches, combler les lacunes, échanger et synthétiser les expériences, économiser des efforts, créer une réelle unité politique contre l’hétérogénéité des cercles locaux et des tendances divergentes. Ce maillon, pour peu que l’on s’y cramponnât, était difficile à faire lâcher car il dressait une orientation commune, appuyée sur un travail théorique, son application aux diverses étapes de la lutte.

Portée de Que Faire ? aujourd’hui.

Selon le Manuel d’histoire du Parti communiste bolchevik, la portée historique de Que Faire ? vient de ce que dans cet ouvrage :

« Lénine a le premier dans l’histoire de la pensée marxiste, mis à nu jusqu’aux racines les origines idéologiques de l’opportunisme, en montrant qu’elles revenaient avant tout à s’incliner devant la spontanéité du mouvement ouvrier et à diminuer l’importance de la conscience socialiste dans ce mouvement. »

Le manuel insiste aussi sur le fait que Lénine a « porté très haut l’importance de la théorie, de l’élément conscient, du Parti en tant que force qui dirige le mouvement ouvrier et l’imprègne de son esprit révolutionnaire »

Il a « justifié ce principe fondamental d’après lequel le Parti marxiste, c’est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme ».

En plus de cette portée universelle de Que Faire ? d’autres enseignements peuvent être tirés pour la lutte des classes populaires en France aujourd’hui, en les rapportant aux conditions concrètes de la situation, et notamment au fait que la disposition des forces classes aujourd’hui n’est pas du tout celle qui prévalait dans la Russie du début du xxe siècle.

Avec le développement de l’impérialisme, la croissance des couches sociales vivant de la rétrocession de plus-value a été considérable. Elle a nourri le développement de courants “opportunistes”, un peu comparables à ceux que décrivait Lénine, et qui, comme tels, ne veulent pas élever la conscience des classes populaires à la hauteur des tâches historiques, préférant les confiner dans une « marche progressive, obscure, quotidienne », dans une lutte immédiate pour des revendications spécifiques.

Si l’on met en parallèle la situation actuelle avec celle des communistes russes en 1901, on peut constater que les divers courants opportunistes ont fini par dominer toute la scène. Il existe toutefois de grandes différences entre la situation d’alors et la nôtre. La disposition des forces de classes et les perspectives effectivement révolutionnaires sont très différentes. Ceci pour des raisons objectives, mais aussi pour des motifs subjectifs. En effet, au regard des orientations, contrairement à ce qui s’était construit en Russie, avant la formation du Parti, ceux qui se sont déclarés communsites dans la période contemporaine n’ont pas élaboré dans ses grandes lignes une théorie, une analyse, un programme, adaptés à la situation historique. Le retard des révolutionnaires en France sur les besoins de la lutte des classes populaires n’est pas un simple retard, c’est un gouffre. Les courants contraires à l’élévation de la conscience générale des classes populaires occupent aujourd’hui toute la scène. Tandis que les tâches politiques et organisationnelles se présentent comme étant plus à l’ordre du jour que jamais, plus vitales que jamais.

« Économistes modérateurs » ou « terroristes excitatifs » qui parlent de « donner l’assaut » (pour défendre des avantages catégoriels), se rejoignent hier comme aujourd’hui, par leur refus d’élaborer sérieusement des perspectives politiques, tout en travaillant à maintenir les classes populaires dans un statut mineur. Quelques petits groupes sincères, ça et là, tentent parfois de diffuser des bribes de marxisme, sans voir que les orientations correspondant à la situation historique, à la réalité des rapports de classes, ne sont pas dressées, que par conséquent le mouvement ne peut que régresser, et être fourvoyé sur de fausses pistes.

La plupart en appellent comme les économistes de 1901, à la « marche progressive, obscure, quotidienne », qu’ils enjolivent parfois de quelques bribes de marxisme, contre « les idées brillantes et achevées ». Mais est-ce en opposant « le travail vivant dans une usine » ou une autre, lui-même en réalité fort étroit, qu’on masque la carence, l’absence d’efforts, l’impréparation, l’ignorance, le retard sur la réalisation des tâches historiques nécessaires. Et ce qui n’est que demi-mal lorsqu’on travaille à y remédier, devient un mal absolu lorsqu’on tente d’ériger ces carences en théorie. Faut-il rappeler que l’orientation, les principes réellement unificateurs ne sortent pas tous cuits des cerveaux, et qu’on ne les ramasse pas non plus par hasard “au cul d’un camion”.

Aujourd’hui que le travail sur le plan théorique, politique, n’est encore qu’embryonnaire, que ceux qui s’attellent à le faire progresser ne se comptent que par unités, comme il en était le cas en Russie à la fin du XIXe siècle, il faut une nouvelle fois refuser de céder à la facilité, celle que prônent ceux qui veulent rétrécir l’horizon des classes populaires au niveau de ce que tolère la bourgeoisie, ceux qui ne veulent pas que ces classes accèdent à une conscience politique générale, ceux qui veulent « écraser la conscience par la spontanéité ». Et dans le domaine de la lutte politique, le bon maillon à saisir pour progresser, est toujours d’accroître sa propre activité, de travailler à forger une orientation unificatrice, correspondant à ce qui est historiquement nécessaire et possible.

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1.  1. Les populistes ne comprenaient pas les tendances du développement économique de la société. Ils prétendaient que le socialisme viendrait en Russie par la communauté paysanne. Ils entravaient le développement de la conscience politique du prolétariat, quant au rôle dirigeant qu’il avait à jouer dans l’histoire.
  2.  2. On entend ici par « politique trade-unioniste », « l’économisme » ou ce que l’on nommerait aujourd’hui une politique limitée à des objectifs purement syndicaux. Il s’agissait pour un Parti de substituer à ses tâches politiques générales, des revendications se limitant à la dénonciation du patronat et du gouvernement (pour la vente plus avantageuse de la force de travail, de meilleures conditions de vie et de travail, etc.)

Un commentaire ?