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Engels, Anti-Dühring «Notions théoriques»

Lecteur de Germinal, j’ai participé à des groupes d’études organisés par cette publication. Un des premiers textes que j’ai étudié était le chapitre «Notions théoriques» de l’Anti-Dühring d’Engels, publié en 1876[1]. Je n’ai pas forcément assimilé tout le contenu théorique de ce chapitre [2], mais j’ai retenu ce qui pour moi éclaire la question suivante : Une société peut-elle se transformer et sur quelle base ?

Même si aujourd’hui beaucoup s’accordent à dire que le capitalisme n’est pas sans poser problème, qu’il doit être amélioré, réformé ou même débarrassé de ses vicissitudes, discours, qui, avec la crise, peut faire écho même chez ses plus fervent défenseurs, peu sont ceux qui dans la période actuelle remettent en cause sa légitimité historique, le fait qu’il ait fait son temps.

Sans dénier le rôle progressif joué par ce mode de production dans l’histoire, Engels s’interrogeait déjà, il y a près d’un siècle et demi, sur cette légitimité, ceci non en fonction de désirs purement subjectifs, mais par une analyse matérialiste de l’évolution des sociétés. Sur la base de la théorie de Marx, il établissait la nécessité, et la possibilité, de la transformation de la société en un régime social nouveau, capable de dépasser les oppositions internes du mode de production capitaliste. Celles-ci en effet reposent sur une contradiction principale entre le caractère social des forces productives, développée par ce mode de production, et le maintien de formes privées de propriété des moyens de production sociale. Cette contradiction qui mine le régime capitaliste, pose en même temps les conditions matérielles de son dépassement.

Engels montrait aussi que le mode d’organisation de la production matérielle détermine pour une part les modes d’organisation sociale entre les hommes.

Dès les débuts de l’humanité, dans leur lutte pour la survie, les hommes ont établi des relations entre eux et ont commencé à associer leur travail et leur intelligence dans des productions communes. Ces premières mises en relation ont permis la formation de premiers groupements humains plus ou moins stables. Au cours de l’histoire ces groupements on revêtu diverses formes. Bien qu’il s’agisse là de schémas, qui ne correspondent pas exactement aux réalités historiques, on a pu ainsi parler de régime esclavagiste, puis féodaliste et enfin capitaliste. Dans chacun de ces régimes étaient mises en œuvre des forces productives (hommes, outils, machines) en fonction de rapports de production déterminés.

Pour définir ces différents régimes, les questions à se poser sont : qui produit, à quelle échelle, comment, qui est propriétaire des moyens de production et des richesses produites ? Par exemple, dans les sociétés dites esclavagistes, les forces productives humaines comptaient de nombreux  esclaves. Quant aux moyens de production, ils étaient la propriété des maîtres, propriétaires aussi des esclaves eux-mêmes. Le mode d’organisation de ce régime, comme de tout autre régime, ne tenait ni du hasard ni de la volonté délibérée des hommes, mais de déterminations objectives. Il participait du long processus de développement des forces productives que chaque nouvelle génération d’hommes héritait des anciennes générations. Et comme les racines de l’arbre ne peuvent se développer  qu’un temps dans un espace trop étroit, les forces productives nouvelles ne pouvaient se développer pleinement sans conduire, tôt ou tard, à la nécessité d’une transformation d’ensemble des rapports de production anciens.

D’un mode de production à un autre

Dans les divers modes de production, la contradiction entre le caractère des forces productives et le caractère des rapports de production prend des formes différentes. Dans le régime dit féodal (qui comme le régime esclavagiste ne fut jamais un régime “pur”, mais contenait déjà des éléments du mode de production marchand simple), les forces productives étaient limitées et très peu socialisées. Si l’on s’intéresse au secteur de l’agriculture, dominant dans les premiers siècles du Moyen âge, les paysans fabriquaient dans la mesure du possible ce dont ils avaient besoin pour vivre, aussi bien vêtements que nourriture, instruments de travail et objets d’utilité quotidienne. Les outils individuels de travail, rudimentaires, étriqués, peu productifs, leur appartenaient le plus souvent, mais non la terre ou des moyens de production collectifs, tels des moulins, des fours à pain, qui pouvaient être dans la dépendance des seigneurs féodaux.

Une fois acquittées les corvées et redevances en nature (ou plus tard en argent), la famille du paysan pouvait garder et consommer ce qui lui restait de sa récolte, c’est-à-dire fort peu. Le caractère limité de la production et de l’échange des productions, et le rôle encore limité de l’argent, conféraient au régime féodal une relative stabilité, du moins du point de vue des déterminations qui réglaient ce régime de production 3. Toutefois, sur la base des premiers surplus de l’agriculture, des forces productives parvinrent à se développer, notamment dans la production artisanale et manufacturière libre des villes. Le progrès de la production, son élargissement, permirent de produire au delà des besoins immédiats des individus et des familles de producteurs. Les surproduits du travail, devenus marchandises entrèrent dans l’échange marchand, qui se généralisa, créant les conditions d’un changement d’ensemble du mode de production. Tout cela ne se produisit pas du jour au lendemain, ni sans grands bouleversements politiques et sociaux. De la même façon, le passage du régime marchand simple à l’économie capitaliste, avec ses avancés et reculs, se fit en plusieurs siècles.

Le rôle historique progressiste du capitalisme et son épuisement

Les moyens de production du Moyen âge, individuels et étriqués, ne permettaient pas le développement d’une production permettant une large satisfaction des besoins sociaux. De la mauvaise récolte d’un jour se préparait la famine du lendemain, qui affectait non seulement les paysans mais aussi les travailleurs des villes. Le rôle historique du capitalisme fut d’élever la productivité du travail à un niveau tel que nul n’aurait put l’imaginer. Peu à peu, le rouet fit place au métier à filer mécanique, la main qui maniait le marteau du forgeron fit place à de puissantes machines à vapeur, l’agriculture se modernisa et devint plus productive. On produisit de plus en plus en de moins en moins de temps. Les petits producteurs isolés, conduits à la ruine, furent concentrés et organisés en grandes masses de travailleurs dans des fabriques. La division du travail simplifia et rationalisa les processus de production. Ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans que s’établisse une certaine correspondance entre le caractère des forces productives et les rapports de production. Mais ces mêmes forces productives, une fois développées et socialisées par le mode de production capitaliste, entrèrent par la suite en contradiction avec le caractère demeuré privé de la propriété des grands moyens de production.

Dans le régime ancien, et dans le mode marchand simple, ce que produisait le paysan ou l’artisan, une fois payés les impôts et redevances, lui appartenait de facto, parce qu’il l’avait généralement fabriqué lui même, avec sa propre force de travail et ses propres outils. Le bénéfice des surplus qu’il pouvait mettre sur le marché lui revenaient de la même façon. Mais dans le capitalisme, si l’on excepte la survivance de producteurs indépendants, la règle est que le capitaliste, détenteur de moyens de production, s’approprie non le produit de son propre travail, mais celui du travail d’autrui, ou plutôt le produit du travail d’un ensemble d’hommes, un produit social. Ce conflit entre forces productives socialisées et maintien d’une appropriation privée, est à l’origine des graves contradictions qui traversent le capitalisme, contradictions qui se révèlent au grand jour dans ses crises périodiques.

Si dans un régime de type féodal, le peu de choses produites était, pour des raisons évidentes, rapidement consommé et utilisé. Il n’en est plus toujours de même dans le capitalisme. Les capitalistes, en concurrence, escomptant chacun plus de profit, poussent à la création d’une abondance de biens au-delà des “possibilités du marché”, c’est-à-dire au-delà, non des besoins, mais de la solvabilité des acheteurs-consommateurs. La lutte pour les débouchés met tous les capitalistes en nécessité de produire plus et au moindre coût dans les secteurs les plus rentables, toujours sans savoir s’ils pourront ou non réaliser la valeur des marchandises produites et la plus-value qu’ils en retirent. Cette production anarchique, sans vue d’ensemble, se manifeste dans des guerres commerciales, d’abord entre capitalistes d’une même nation puis bientôt entre capitalistes de différentes puissances. Les grandes crises de surproduction, inévitables dans ce mode de production, entraînent la destruction de forces de production devenues sans emploi, ces grandes guerres économiques, ont abouti, plusieurs fois dans l’histoire, à des “guerres tout court”, qui ont conduit également à des destructions gigantesques de forces productives matérielles et humaines.

Ce sont de tels effets de la contradiction fondamentale du capitalisme, dans sa phase développée, qui me semblent signaler la perte de sa légitimité historique et la nécessité de son remplacement par un autre mode de production, qui fera correspondre au caractère des forces productives, socialisées par le capitalisme, un régime social de propriété des grands moyens sociaux de production.

La mise en évidence de la nécessité historique d’une telle évolution est déjà présente dans le Manifeste du Parti communiste, proposé en 1847, par Marx et Engels, et dont on trouvera des extraits ci-après.

[[3]] 3. Il ne faut pas oublier en effet qu’une instabilité sociale régnait, du fait des multiples querelles entre féodaux, des guerres, qui ruinaient les paysans. Du point de vue de la production, cette stabilité relative tenait bien sur au fait qu’avec une production aussi limitée, il ne pouvait être question, comme dans le capitalisme, de crises de surproduction, ce qui n’empêchait nullement les crises de subsistance, les famines, et les destructions humaines qu’elles entraînaient.[[3]]

Notes    (↵ Retourner au texte)

  1. 1. Voir Friedrich Engels, Anti-Dühring, troisième partie, chapitre II.
  2. 2. Dans ce compte rendu d’étude, certaines formulations ne sont pas présentes dans le texte d’Engels, mais résultent de point de discussions abordés dans le groupe d’étude

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