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Commentaires sur les notions Nation et patrie dans le Manifeste communiste

1/ « En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité ».
Dans cette proposition, patrie se présente comme réalité objective, nationalité comme réalité subjective : état de ce qui est national dans le sujet ou état de ce qui fait le sujet national.

2/ « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ».
Ici, soit patrie est plus ou moins équivalent à nation, national, etc. , c‘est alors le flou dans les notions. Dans ce cas, le texte donne nation comme catégorie forte et efficace (c’est elle qui a un contenu explicite). Mais alors se pose un problème. Pourquoi ce rapport entre nation et prolétariat si nation est plus ou moins équivalent à patrie, c’est-à-dire à ce que le prolétariat n’a pas. L’équivalence entre nation et patrie se présente donc comme improbable.
En allemand, Marx et Engels usent du mot Vaterland
« Den Kommunisten ist ferner vorgeworfen worden, sie wollten das Vaterland, die Nationalität abschaffen. Die Arbeiter haben kein Vaterland ».
Le sens de patrie est terre des pères (sens très courant à l’époque), ce qui est différent de nation, dont le paragraphe montre la réalité politique, ou plutôt la réalité d’un état politique de classe.

Les prolétaires, ou ouvriers, n’ont pas de terre des pères, car :

a/ ils n’ont rien, sauf une force de travail
b/ ils sont par définition séparés de la “terre” au sens immédiat bien sur, et surtout au sens de l’archétype de la petite production

On ne peut donc leur ôter ce qu’ils n’ont pas.
Question que l’on peut en inférer : les ouvriers n’ont-ils jamais de patrie ?
Si on demeure dans le même champ de définition (terre des pères), on peut comprendre que les ouvriers acquièrent  une patrie dès lors, non pas qu’ils reviennent à la terre (!), mais que l’ensemble des moyens de production jouant dans les époques modernes le même rôle fondamental pour la création des moyens d’existence que la terre (qui peut en demeurer un symbole, comme le “pain”) sera devenu propriété effective de la société (ou de la nation — voir alors “prolétariat-nation”). On pourrait dire alors : Patrie = pays / dont la société ou le prolétariat / possède / les moyens de production. D’où la pertinence de la notion de “patrie socialiste”
Cette acception de patrie est “loin” et “proche” de celle de Robespierre : « Et qu’est-ce que la patrie, si ce n’est le pays où l’on est citoyen et membre du souverain ».
Elle est “loin”, en ce sens que Robespierre confère à patrie une valeur directement et proprement politique, elle est “proche”, en ce sens que la souveraineté effective du prolétariat, que le prolétaire souverain effectivement, ne peut être dans le régime social de son existence même de prolétaire. La “non terre des pères” est aussi la “non souveraineté”, ou plutôt la non effectivité de la souveraineté. On a donc ici deux figures d’une même chose, de la même position du prolétariat (en tant bien sûr qu’intérêt de classe des opprimés).
On peut enfin dire que la patrie sera la « terre des pères » (dans l’acception vue plus haut) et la “terre de la souveraineté des opprimés”, lorsque le prolétariat sera devenu effectivement la nation.
En ce qui concerne la nation, si l’on prend au sérieux ce paragraphe. D’abord user du commentaire de Pierre Vilar :
« a/ la nation existe, b/ c’est un fait politique, c/ toute classe dominante s’érige en classe nationale, d/ toute classe nationale s’identifie avec la nation, e/ la bourgeoisie l’a fait, le prolétariat a vocation pour le faire, f/ le fait national, suivant la classe qui l’assure, peut changer de sens. »
Ensuite considérer (sans s’enfermer dans des “formules”)

Nation :
— forme d’une collectivité sociale, de classes, en lutte
— liée à cette réalité historique (de très longue durée)
— pleinement réalisée dans et par la consommation des classes et des luttes de classes (dans l’histoire et dans leur totalité)
C’est bien parce que le prolétariat est un “sujet” particulier dans l’histoire des sociétés de classe, parce qu’il est amené à résoudre l’existence des classes, qu’il est “national”, et pas « au sens bourgeois ». [Le pendant bourgeois est précisément que la nation, les classes, etc. en tant que telles, apparaissent pleinement avec le régime bourgeois].
Dans le régime marchand capitaliste (l’impérialisme ne nous intéresse pas puisqu’il s’agit du Manifeste), les con­tradictions dérivent toutes des contradictions de classes, contradiction oppresseurs/opprimés, exploiteurs/exploités et contradictions au sein du capital, c’est-à-dire contradictions entre bourgeoisies capitalistes. Là sont les « antagonismes ».
Ceux-ci prennent la forme, pas seulement “formelle”, et “idéelle” d’oppositions entre nations. Pourquoi ? Parce que le prolétariat (sens générique) n’est pas devenu soi-même toute la nation, autrement dit parce que la nation n’est pas entrée dans la phase de sa résolution (ou de sa consommation), en d’autres termes encore parce que la classe capitaliste « domine la nation ».
On ne peut donc pas évoquer sans autre forme de procès « l’antagonisme entre nations ». Marx et Engels d’ailleurs ne le font pas : les deux évocations de contradictions entre nations sont très clairement conditionnées par « l’exploitation de l’homme par l’homme », par « antagonisme de classes ». Dans une forme paradoxale, on peut donc dire qu’il n’y a pas à “abolir” l’antagonisme entre nations, parce que celui-ci n’existe pas es qualité, pour ainsi dire, en tant que tel.

3/ Il est vrai que d’autres questions peuvent se poser.
« Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial… »
« Démarcations nationales » ne fait pas problème, sauf peut-être en ce qui concerne le sens du mot “national”.
« Antagonisme entre les peuples » est peut-être problématique. Il s’agit, me semble-t-il, des contradictions opposant des formations humaines anté-capitalistes ou même anté-marchandes, puisqu’ils disparaissent avec le développement du régime marchand-capitaliste. Et effectivement le monde anté-marchand (et anté-capitaliste) voit l’affrontement de groupements peuples, communautés, etc., de producteurs autarciques et pré (ou anté) marchands, aux forces productives faibles, peu mobiles et pour qui l’enrichissement (le mieux vivre et même le survivre) ne sont qu’en proportion de l’appauvrissement relatif des autres (et réciproquement). Évidemment le régime marchand  et surtout capitaliste vont donner une forme objective au développement de la richesse, forme qui suppose que l’enrichissement du plus petit nombre se fasse par l’appauvrissement du plus grand nombre. Mais alors on passe des affrontements entre “peuples” à des affrontements entre “classes”, au sein de la nation en tant que telle.
Si donc, le mot “national” dans les « démarcations nationales » ne porte pas sur la “nation” moderne (de classe) mais sur des époques anté-marchandes, il désigne alors les nations “nationalitaires”, en fait “pré-nation”, dont la dissolution est la condition d’apparition de la nation catégorie historique. Mais  rien ici n’interdit à « national” de se rapporter aux “vraies” nations, aux nations modernes. Il peut y avoir juxtaposition de cela avec évocation d’états anté-capitalistes, car au regard de ce qui est principal dans le paragraphe, le rôle du régime bourgeois, c’est tout un (vu de Sirius évidemment, mais nous sommes dans un Manifeste, pas dans une analyse théorique concrète).
Ce qui est sûr, c’est que dans tous les cas, il n’y a pas de contradiction entre cette proposition (ce paragraphe) et celles concernant les contradictions entre nations dérivées des contradictions de classes. Du moins, c’est ce que j’ai essayé d’indiquer.

NB. Tous ces “commentaires” créditent Marx et Engels d’une parfaite “conscience” du sens de leurs observations, ce qui n’est pas certain. On peut discuter à l’infini de cela. Ce qui importe dans une pensée, outre ce qu’elle pense elle-même, en toute connaissance d’elle-même, c’est ce qu’elle permet de penser légitimement, pour qui veut bien le faire évidemment. Ainsi, quel que soit le degré d’auto-conscience d’elle-même, la pensée à l’œuvre ici importe aussi, et peut-être surtout, par ce qu’elle nous permet de penser, fût-ce en lui prêtant une connaissance qu’elle ne recèle qu’en virtualité, mais qui est bien pourtant sa chose en propre, comme en atteste le fait que nous devions nous “l’approprier”.

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