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Un conflit vite oublié – Guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à propos du Haut-Karabagh – Enjeux régionaux et mondiaux

Le Caucase est depuis des temps immémoriaux le lieu occupé par les empires (romain, ottoman, russe) et l’objet de leur rivalité car il ouvre la voie des routes commerciales. Il ne cesse donc d’être l’objet de conflits. Dans cette période de trouble de chaos, d’affolement, la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour le Haut-Karabagh, mais pas seulement, nous montre comment un tel conflit met en jeu, au-delà des questions locales apparentes, des rivalités essentielles entre puissances et participe de la recomposition de l’ordre mondial. Le Caucase sud fait actuellement encore partie de la sphère d’influence russe. C’est cela que les uns et les autres voudraient faire cesser, certains pour des intérêts directs et puissants, d’autres pour des intérêts à plus long terme et d’autres enfin règlent leur conflit aussi sur ce terrain-là. L’Arménie s’est éloignée de la protection russe et s’est tournée vers l’Occident pour enfin chercher de nouveaux points d’appui (Inde, France) face aux menaces directes qui pèsent sur elle. L’Azerbaïdjan se sent de plus en plus puissant grâce aux hydrocarbures dont les autres ont besoin et à son alliance avec la Turquie. La Turquie aspire à une maîtrise de la région, lieu de passage de ses produits vers le monde. L’Iran a intérêt au statu quo dans la région pour garder son rôle dans le commerce et le transit énergétique. Israël tient à être présent pour avoir une tête de pont contre l’Iran. L’Inde et le Pakistan sont en compétition dans la région pour défendre leurs intérêts stratégiques. La Chine a besoin d’alliés dans la région pour implanter ses nouvelles routes de la soie. La Russie voit sa sphère d’influence contestée ce qu’elle ne peut pas se permettre. Les États-Unis rêvent d’expulser la Russie du Caucase pour l’affaiblir et pour maîtriser la région avec l’aide de ses alliés de l’OTAN comme la Turquie. L’Europe cherche aussi à affaiblir la Russie dans la région et à y asseoir sa place tout en étant désormais dépendante d’un fournisseur de gaz comme l’Azerbaïdjan. La France moins dépendante car elle a diversifié ses sources d’approvisionnement, s’efforce de jouer son propre jeu.

 

Rappel de la situation

L’Azerbaïdjan a lancé une opération militaire le 19 septembre 2023 faisant 200 morts et 400 blessés côté arménien et 2 victimes côté azerbaïdjanais, selon les déclarations des représentants du Haut-Karabagh. Cette opération faisait suite à 9 mois de blocus imposé par l’Azerbaïdjan en fermant le corridor de Latchine, seul lien terrestre entre l’Arménie et le Haut-Karabagh, ce qui a entraîné une forte pénurie de médicaments et de nourriture. Cette «  solution militaire  » a été possible grâce aux livraisons d’armes turques et israéliennes à Bakou. La capitulation entraîne l’autodissolution de la république autoproclamée, l’arrestation de ses principaux dirigeants et l’exode de l’essentiel de la population arménienne, environ cent mille personnes étant accueillies en Arménie.

Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie à propos de l’enclave du Haut-Karabagh n’est pas récent. Ce morceau de territoire a fait l’objet de deux guerres en 35 ans. La première, de 1988 à 1994, s’est soldée par la victoire de l’Arménie qui, à la fin du conflit, contrôle 13% du territoire de l’Azerbaïdjan y compris la région Karabagh et les territoires adjacents. La deuxième, qui a duré 44 jours en 2020, a inversé le rapport de force avec la victoire écrasante de l’Azerbaïdjan, qui a bénéficié du soutien décisif de son allié turc.

 

Brève histoire du Haut-Karabagh

Intégrée au royaume arménien dans l’Antiquité, cette province est passée sous influence arabe au Moyen Age, avant qu’une révolte ne la fasse revenir dans le giron de l’Arménie. Le Haut-Karabagh est absorbé par l’Empire russe en 1805, puis l’Arménie et l’Azerbaïdjan se le disputent lors de la guerre civile qui suit la révolution bolchevique de 1917. En 1918, les deux pays proclament leur indépendance et les combats reprennent au Karabagh. Des combats commencent entre les républiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan dans trois régions spécifiques  : le Nakhitchevan, le Syunik et le Haut-Karabagh. En 1923, l’oblast autonome du Haut-Karabagh a été créée à partir de la partie du Haut-Karabagh majoritairement habitée par des Arméniens, en vertu du statut accordé par le pouvoir soviétique aux minorités nationales. En février 1988, le soviet du Haut-Karabakh vote son rattachement à l’Arménie. Un premier conflit armé de grande ampleur éclate. Il fera 30 000 morts et des milliers de disparus. Entre-temps, l’URSS s’effondre. L’Arménie et l’Azerbaïdjan retrouvent leur indépendance à l’été 1991, et le Haut-Karabagh proclame la sienne le 2 septembre 1991. Cette indépendance ne sera pas reconnue par la communauté internationale, pas même par l’Arménie, ce qui n’empêche pas cette dernière de soutenir politiquement, économiquement et militairement le Haut-Karabagh. Avec le départ de l’armée soviétique, le conflit s’aggrave. Le groupe de Minsk, 2 créé en 1992, tente sans succès de trouver une solution. La Russie, qu’un traité de défense lie à l’Arménie, mais qui entretient également de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan, parvient à négocier un cessez-le-feu le 17 mai 1994. Les Arméniens furent implacables dans la victoire. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), plus de 500 000 azéris furent directement déplacés par la guerre. L’Azerbaïdjan a alors perdu 13% de son territoire, que plusieurs centaines de milliers d’habitants ont dû fuir. Depuis lors, les affrontements n’ont pas cessé. Fin septembre 2020, après de multiples accrochages, l’Azerbaïdjan relance les hostilités avec l’appui de son allié turc, qui lui fournit du matériel, notamment des drones, et lui envoie des mercenaires syriens. Six semaines suffisent à son armée pour écraser les forces arméniennes et reconquérir un tiers du Haut-Karabakh, où les combats font 6 500 morts. Un nouveau cessez-le-feu est conclu le 10 novembre 2020. Le groupe de Minsk est écarté des négociations. La Russie doit veiller sur ce cessez le feu avec 1960 soldats. L’Azerbaïdjan a repris le contrôle des régions de Fizuli, Jebrail, Zangelan et Kubatli, ainsi que d’une partie importante du territoire de l’ancien Okrug autonome du Haut-Karabagh (y compris les villes de Shusha et Hadrut). Il a également pris le contrôle des régions d’Aghdam, Kelbajar et Latchine (à l’exception du corridor de Latchine reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie). Les affrontements continuent et l’AzerbaÏdjan met en place en 2023 un blocus du corridor de Latchin. En septembre 2023, au terme d’une guerre éclair de 4 jours, l’Azerbaïdjan s’empare de la totalité du Haut-Karabagh.
(Il est à noter que le Haut-Karabagh occupe une position stratégique à proximité du pipeline qui transporte du gaz vers l’Europe. C’est un carrefour entre la Russie, l’Arménie et l’Iran.)

 

Les deux principaux protagonistes du conflit

Arménie

La république d’Arménie est un pays de 29 800 km² d’Asie occidentale (équivalant à la Belgique), plus particulièrement en Transcaucasie (Caucase), une région de l’extrême sud-est de l’Europe et de l’Asie occidentale, située entre la mer Noire et la mer Caspienne, et divisée en deux parties par les monts du Caucase. L’Arménie est limitée au nord par la Géorgie, à l’est par l’Azerbaïdjan, au sud par l’Iran et la région autonome du Nakhitchevan (rattachée à l’Azerbaïdjan), à l’ouest par la Turquie.

L’Arménie est l’un des pays les plus enclavés au monde, non seulement parce que le pays n’a aucun accès à la mer, mais aussi parce l’Arménie est en conflit avec deux de ses voisins  : la Turquie et l’Azerbaïdjan avec son enclave du Nakhitchevan. Cela signifie que les frontières avec ces deux pays sont fermées depuis plusieurs années. Quant à la frontière avec la Géorgie, elle n’est ouverte que partiellement. Sur les 1 000 kilomètres de frontière que compte le pays, 834 sont fermés. Il ne reste que la frontière avec l’Iran (35 km). La Russie est un important allié pour l’Arménie, mais ce pays n’a aucune frontière commune avec l’Arménie. L’Arménie se trouve isolée.

L’économie de l’Arménie a connu un profond déclin depuis les années 1990. Ses industries de transformation industrielle ont décliné avec le blocus énergétique de l’Azerbaïdjan et le problème des voies de transport vers la Russie. L’Arménie est un pays importateur d’aliments et aux ressources minérales (cuivre, etc.) faibles. Le secteur du commerce et des services a la plus grande part dans son économie. Ceci explique le rebond de son PIB et de sa croissance en 2021 (5,7%) et en 2022 (8%) grâce à sa situation géopolitique (visiteurs et flux financiers de Russie)

Pour surmonter son isolement, l’Arménie recherche de nouveaux alliés, comme l’Inde 3 ou la France, notamment pour se procurer des armes. Alors qu’elle se tourne vers l’Occident, ses relations traditionnelles avec la Russie se détériorent. Le premier ministre, Nikol Pachinian est arrivé au pouvoir en 2018 et dès ce moment les relations avec la Russie se sont tendues et les tentatives de rapprochement avec les puissances occidentales se sont multipliées. N. Pachinian a finalement déclaré que son pays n’était pas «  un allié de la Russie  » dans le conflit Ukrainien et a fourni une aide humanitaire à l’Ukraine. Finalement, l’Arménie supprime sa participation à l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective, pendant de l’OTAN, qui regroupe la Russie, l’Arménie et quatre anciennes républiques soviétiques) en février 2024.

 

Azerbaïdjan

L’Azerbaïdjan en tant que nation est apparu récemment, cette dernière ayant émergé en 1918 à la faveur de l’indépendance vis-à-vis de l’Empire russe. Devenu république soviétique, il proclame son indépendance après l’effondrement du bloc soviétique, en août 1991. Il a des frontières terrestres avec la Russie au nord, l’Iran au sud, la Turquie à l’ouest-sud-ouest, l’Arménie à l’ouest et la Géorgie au nord-ouest. Bien qu’il n’ait pas accès à la mer ouverte (c’est-à-dire donnant sur l’océan mondial), il possède un littoral de 713 kilomètres sur la mer Caspienne (mer fermée), à l’est. L’exclave du Nakhitchevan dans le sud-ouest du pays est située au sud de l’Arménie et au nord de l’Iran et communique avec la Turquie à l’ouest. L’Azerbaïdjan entend développer une relation privilégiée avec la Turquie tout en cultivant des relations étroites dans de très nombreux domaines avec l’Iran. Par ailleurs, l’Azerbaïdjan est le seul pays de majorité musulmane chiite à entretenir des relations diplomatiques avec Israël depuis son indépendance, officialisées dès le 7 avril 1992.

L’économie de l’Azerbaïdjan est fortement dépendante de l’exploitation du pétrole en mer Caspienne, qui représente 70% de ses exportations et 50% du budget de l’État (36% du PIB, 90% des recettes). La croissance serait de 5 à 6% en 2022/2023. Les ventes d’hydrocarbures représentent 94% des exportations. Elles ont permis à l’Azerbaïdjan de soutenir des dépenses militaires représentant quatre fois celle de son voisin ces dernières années en important huit fois plus d’armes 4 grâce à l’aide de la Turquie et de relations privilégiées avec Israël, qui lui a fourni 70% des importations de matériels militaires entre 2016 et 2020. Depuis 2014, selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), Tel-Aviv a fourni plus de 850 millions de dollars d’armes à Bakou.

L’Azerbaïdjan est doublement attractif. Comme fournisseur d’hydrocarbures d’abord, mais aussi et surtout parce qu’il occupe une remarquable position géostratégique. L’Azerbaïdjan conscient qu’il a une carte à jouer, fait valoir son positionnement de carrefour et parvient à approfondir simultanément ses partenariats avec la Russie, les États-Unis et l’Union européenne, tout en consolidant son alliance stratégique avec la Turquie et en maintenant une attitude prudente avec l’Iran.

 

Les puissances intéressées

Turquie

Elle souhaite contrer l’influence occidentale au Caucase, objectif qu’elle partage avec la Russie. Elle veut aussi maîtriser l’approvisionnement de l’énergie de l’Europe. Et dans le même temps, en soutenant l’Azerbaïdjan, elle affaiblit l’Arménie et diminue l’influence russe dans la région au profit de ses propres visées. La Turquie a des relations tendues avec l’Arménie en raison du génocide arménien qu’elle refuse toujours de reconnaître et a soutenu l’Azerbaïdjan avec armes et mercenaires lors de la deuxième guerre du Haut-Karabagh.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a forgé le concept «  une nation, deux États  » s’agissant de la Turquie et l’Azerbaïdjan. Il a célébré la “victoire” de l’Azerbaïdjan qui ouvre selon lui de «  nouvelles opportunités pour une normalisation générale dans la région  ». Depuis longtemps, la Turquie projette l’ouverture d’un corridor terrestre -dit corridor de Zanguezour- reliant la Turquie à l’Azerbaïdjan à travers l’Arménie et via le Nakhitchevan, exclave azerbaïdjanaise nichée entre l’Arménie et l’Iran et frontalière de la Turquie. Il prévoit d’ores et déjà avec l’Azerbaïdjan la construction d’un gazoduc de 85 km entre l’Est de la Turquie et le Nakhitchevan.

 

Iran

Il apporte son soutien à l’Arménie bien que les liens historiques culturels et religieux ne l’y prédisposent pas mais cela lui permet de contenir les aspirations nationalistes des azéris d’Iran dont il redoute les liens avec Bakou. Il a toujours entretenu d’intenses échanges avec l’Arménie 5 lui fournissant du gaz contre de l’électricité. Par contre, il a de nombreux désaccords avec l’Azerbaïdjan dont la délimitation des frontières maritimes en mer Caspienne et la question de la minorité azérie en Iran.

Voisin méridional des deux belligérants, il partage avec l’Arménie une frontière ultra-stratégique d’une petite quarantaine de kilomètres, le long de la vallée de l’Araxe, là où les stratèges turco-azéris ambitionnent la mise en place d’un corridor extraterritorial dit corridor de Zanguezour. L’Iran s’est toujours opposé à l’ouverture d’un corridor en territoire arménien parce que cela ouvrirait la voie à une remise en cause des frontières dans le Caucase. Le projet de corridor extraterritorial reliant Bakou à Ankara constitue pour lui une menace car il permettrait de remplacer les gazoducs iraniens par des gazoducs opérant depuis l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale, privant l’Iran de son rôle crucial dans le commerce et le transit énergétique. Si l’Iran perd sa frontière et ses liaisons de transport avec l’Arménie, «  son commerce avec l’Europe et l’Eurasie est à la merci des routes commerciales turques et azerbaïdjanaises  »

Jusqu’en 2020, l’Iran comptait sur la Russie pour préserver le statu quo dans le Caucase du Sud. Il a été surpris de voir la Russie tolérer l’implication militaire directe d’une puissance extérieure telle que la Turquie, membre de l’OTAN. De plus, Téhéran s’inquiète de la coopération militaire entre l’Azerbaïdjan et Israël 6. L’Iran s’inquiète de la sécurité de sa frontière nord-ouest, où des militaires israéliens sont présents et en capacité de mener des opérations en profondeur sur son territoire. Il a proposé comme solution de rechange au corridor sud-arménien une voie de passage qui transiterait sur son propre territoire, dans le but de détourner Bakou de ses tentations annexionnistes les plus brûlantes vis-à-vis de l’Arménie.

 

Israël

Israël et l’Azerbaïdjan sont liés depuis le début des années 2000 par un partenariat stratégique et l’Azerbaïdjan est considéré par Israël comme une base israélienne contre l’Iran. Israël est le plus grand fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan. Les importations de défense de l’Azerbaïdjan proviennent à 70% d’Israël, avec ajout de batteries de drones en 2022. Israël augmente parallèlement ses importations d’hydrocarbures en provenance de l’Azerbaïdjan et envisage de renforcer la coopération stratégique. Israël alimente l’Azerbaïdjan en armes non seulement pour avoir accès à ses hydrocarbures mais aussi pour avoir une tête de pont contre l’Iran.

 

Inde et Pakistan

Les deux rivaux d’Asie du Sud (cf. Cachemire) se livrent aussi une intense compétition dans la région pour défendre leurs intérêts stratégiques. Au Caucase, se joue entre le Pakistan et l’Inde une guerre par procuration des plus obscures et méconnues, chacun ayant choisi son parti dans le conflit du Haut-Karabagh. L’annexion récente de l’enclave a ainsi révélé leur soutien respectif envers l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais aussi l’intense compétition d’influence qu’ils se livrent dans la région pour défendre leurs intérêts stratégiques. Depuis 1991, le Pakistan soutient militairement l’Azerbaïdjan et l’Inde livre des armes à l’Arménie depuis sa défaite de 2020.

Au sein de l’OCI (Organisation de la coopération islamique), le Pakistan entretient évidemment des liens avec la Turquie, ce qui détermine par voie de conséquence ses bonnes relations avec l’Azerbaïdjan. «  L’axe dit “des trois frère” qui unit Ankara, Bakou et Islamabad est en effet une réalité, animé par plusieurs caractéristiques communes – des populations musulmanes, des conflits intérieurs ethniques ou territoriaux – qui les ont rapidement incités à s’engager dans une alliance.  »

L’Inde, quant à elle, a développé avec l’Arménie des relations dans la coopération culturelle et les hautes technologies. Elle prévoit de mettre en place de nouvelles coopérations économiques et commerciales et ne ménage pas ses efforts pour la mise en place du nouveau corridor Nord-Sud, INSTC, qui reproduirait les anciens réseaux marchands arméniens.

 

Russie

La région reste une partie intégrante de la sphère d’influence russe, mais l’opération «  antiterroriste  » azerbaïdjanaise de septembre 2023 a montré à quel point cette influence s’est amenuisée. La Russie, garante du cessez-le-feu que Vladimir Poutine a lui-même négocié en 1994, n’est pas parvenue à le faire respecter, malgré la présence de ses 1960 observateurs militaires. Ou bien, elle n’a pas voulu le faire car elle a besoin de l’Azerbaïdjan pour contrer les sanctions internationales, notamment pour écouler son gaz.

La Russie et l’Arménie sont liées par un traité d’assistance depuis 1997. La Russie a été l’arbitre du conflit opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020. Depuis, elle contrôlait le Haut-Karabagh en tant que force d’interposition (1960 hommes). La Russie ne veut pas s’aliéner l’Azerbaïdjan avec lequel elle a une frontière terrestre commune et des projets de nouvelles voies de communication russes vers l’Europe. Plus même, un accord a été signé en février 2022 au terme duquel Bakou offre une voie alternative d’exportation du gaz. Depuis, les exportations de gaz de l’Azerbaïdjan ont augmenté de 50% alors même que sa production a baissé  !

En 2020, la Russie était intervenue pour empêcher l’Azerbaïdjan de s’emparer du Haut-Karabagh. Le conflit opposait alors deux États du Caucase sur un territoire contesté, avec l’intervention directe de deux puissances majeures  : la Turquie apportant un soutien militaire et politique à Bakou, la Russie assumant la position de médiateur entre les belligérants. L’objectif de la Russie était de disposer d’un levier supplémentaire dans cette région stratégique.

À l’opposé, en 2023, la reprise du conflit se déroule dans un contexte d’affrontement entre la Russie et l’Occident en Ukraine ce qui accroît l’importance stratégique de l’Azerbaïdjan — et de son allié la Turquie — tandis que l’intérêt de l’Arménie a diminué. L’Azerbaïdjan est devenu une plate-forme de réexportation du pétrole russe et, donc, un partenaire-clé pour contourner les sanctions occidentales. Sergueï Lavrov s’est rendu à Bakou et a proclamé son soutien à la politique azerbaïdjanaise, au grand dam de l’Arménie. Il a répété textuellement ce que le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avait exprimé, déclarant que le groupe de Minsk (OSCE), qui pendant des décennies a été chargé de trouver une solution pacifique finale pour le Haut-Karabagh, est maintenant mort et que de nouvelles réalités ont émergé sur le terrain.

 

Chine

La Chine n’a pas pris position sur la bataille du Haut-Karabagh. Pourtant, bien que discrète, elle n’est pas absente du Caucase qui est une cible pour la promotion des nouvelles routes de la soie en Eurasie, la BRI (Belt and Road Initiative). Du fait de sa position stratégique au cœur du réseau des communications eurasiatiques, l’Arménie est un relais pour les ambitions chinoises dans la région. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Arménie, principal marché d’exportation et source de ses importations. Mais l’Azerbaïdjan est aussi précieux aux yeux de la Chine et dans le cadre de la «  diplomatie des tubes  » elle ne cesse d’y gagner du poids et d’y investir (financement du gazoduc transanatolien, du projet d’autoroute Bakou-Tbilissi-Kars). Le développement des relations avec la Chine a été identifié comme l’une des orientations prioritaires de la politique étrangère de l’Azerbaïdjan 7 lors d’une rencontre en mars 2024.

 

États-Unis

C’est la politique ouverte des États-Unis et de l’Occident en général d’expulser la Russie du Caucase. Dès la fin des années 90, comme le rappelait le politologue américain Brzezinski, la région est devenue importante dans la stratégie américaine qui a besoin de faire sauter les verrous du continent eurasien que sont l’Azerbaïdjan et l’Ukraine. Dès lors, les États-Unis poursuivent leurs efforts pour contenir et affaiblir la Russie, l’administration Biden s’efforce de réduire la présence politique, économique et militaire russe dans le Caucase du Sud.

Ils tentent désormais de prendre pied dans la région afin de contrôler le poids de la Russie en profitant de son état de faiblesse actuel. Ils voient aussi dans l’Arménie «  un balcon sur l’Iran  ». La visite historique à Erevan de la présidente de la chambre des représentants des Etats-Unis intervient au moment où les États-Unis cherchent à profiter de la situation actuelle en incitant Erevan et Bakou à un accord de paix qui donnerait aux occidentaux un accès à la mer Caspienne via la Turquie. Ils veulent utiliser leur implication dans les négociations Arménie-Azerbaïdjan pour créer les conditions du retrait des casques bleus russes du Haut-Karabagh et pour faire avancer le retrait de la base militaire russe d’Arménie. Le vide serait alors comblé par la Turquie en tant que puissance régionale et alliée des États-Unis. Les États-Unis ont laissé l’Azerbaïdjan vider le Haut-Karabagh de sa population arménienne malgré leurs menaces de sanction préalables. Les États-Unis espéraient tirer d’une défaite arménienne un retrait russe de l’enclave. Mais Bakou ne l’exige pas à court terme et la présence russe s’est redéployée sur les principales voies de communication.

 

Europe

L’Union européenne 8 considère plutôt favorablement la dégradation des relations entre l’Arménie et Moscou parce qu’elle affaiblit la Russie dans le Caucase. L’Union Européenne multiplie par ailleurs les pas en avant avec l’Azerbaïdjan, notamment du fait des tensions sur le marché du gaz et du pétrole suite aux sanctions contre la Russie. En juillet 2022, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s’est rendue à Bakou pour signer un partenariat stratégique avec l’Azerbaïdjan et les importations de gaz naturel en provenance d’Azerbaïdjan ont accru de 8 milliards de mètres cubes à 12 milliards de mètres cubes en 2023, et jusqu’à «  20 milliards de mètres cubes en quelques années  ». Après la reddition du Haut-Karabagh, l’Union Européenne s’est contentée de fournir une aide humanitaire sans prendre parti sur la situation malgré la demande de la France qui appelait à soutenir l’Arménie.

 

France

Elle a des liens historiques avec l’Arménie et aussi la plus grande communauté arménienne issue de la diaspora sur son territoire. A ce titre, la France était une pièce maîtresse du groupe de Minsk. Mais elle cherchait aussi à entretenir des bonnes relations avec les deux parties car l’Azerbaïdjan est important en raison de sa richesse en hydrocarbures. La France est allée jusqu’à vendre un satellite d’observation à Bakou. Après la défaite du Haut-Karabagh, elle a d’abord observé une réserve prudente puis a accepté de livrer des armes à l’Arménie qui se sentait menacée (risque d’annexion d’une partie de son territoire pour aménager une voie directe entre l’Azerbaïdjan et la Turquie). L’Azerbaïdjan accuse désormais la France de fomenter des guerres au Caucase et dénonce son comportement colonialiste en Afrique où l’on voit des azerbaïdjanais participer, voire organiser, des manifestations antifrançaises.

 

Quel avenir  ?

Le contexte géopolitique mondial ne favorise pas une stabilisation durable de la situation dans le Caucase. Les puissances (Russie, Turquie, Iran, États-Unis) impliquées au Caucase sont aussi en vive concurrence sur d’autres terrains et parties prenantes d’autres conflits brûlants, notamment guerre en Ukraine et guerre Israël-Palestine.

Les menaces sur le territoire Arménien sont très sérieuses 9. Bakou parle depuis longtemps de la nécessité de s’aménager une voie directe avec la Turquie. L’Arménie n’est que le bout du bout d’enjeux majeurs et de l’affrontement entre la Russie et les États-Unis augmenté des visées régionales spécifiques d’autres puissances.
Annexe — Quelques données chronologiques

De -20 av. J-C jusqu’en 369 ap. J-C  : l’Arménie était disputée entre Romains et Parthes.
Ensuite, elle fut disputée entre Romains, puis Perses et Byzantins.
484  : le Roi des Perses reconnaît l’autonomie de l’Arménie, et lui accorde la liberté du culte chrétien.
1723  : Occupation de Bakou par les troupes russes.
1805  : Intégration du Karabagh à l’Empire russe.
1813  : Le Daghestan et tout l’est de la Transcaucasie, dont le Karabagh et le Zanguézour, passent sous contrôle russe.
1828  : Les régions d’Erevan et du Nakhitchevan passent sous la domination russe.
1905  : Combats entre Arméniens et Azéris dans plusieurs villes, dont Bakou et Chouchi/Choucha.
1915-1916  : Génocide en Arménie occidentale.
1918  : Proclamation de la République démocratique fédérative de Transcaucasie  ; Azerbaïdjan et Arménie proclament leur indépendance  ; combats au Karabagh.
1920  : Soviétisation de l’Azerbaïdjan, du Haut-Karabagh et de l’Arménie.
1921  : Accord entre la Turquie kémaliste et la Russie soviétique qui entérine les pertes territoriales des Arméniens (Kars, Ardahan et le mont Ararat)  ; rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie au Bureau caucasien du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique (4 juillet). Le lendemain, le même bureau change de position et décide le rattachement de la région à l’Azerbaïdjan.
1922  : Création de l’Union de Transcaucasie, dissoute en 1936.
1923  : Création de la région autonome du Haut-Karabagh.
1988  : Le soviet du Haut-Karabagh vote son rattachement à l’Arménie.
1991  : Indépendances de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. Référendum dans la république autonome, 82% des inscrits votent pour l’indépendance du Haut-Karabagh  ; généralisation des combats.
1992  : Création du Groupe de Minsk, coprésidé par la Russie, la France et les États-Unis, pour la promotion d’une résolution pacifique du conflit (24 mars)  ; offensive des Arméniens qui prennent l’ancienne capitale Chouchi/Choucha puis le corridor de Latchine/Berdzor, reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie (mai).
1993  : Résolution n°822 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui demande le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés (30 avril)  ; ancien du KGB et du politburo, Gueïdar Aliev devient président d’Azerbaïdjan (juin).
1994  : Signature d’un cessez-le-feu à Moscou qui fige le front. La zone contrôlée par les Arméniens représente environ 13% du territoire de la République socialiste d’Azerbaïdjan. Fin des combats qui ont fait plus de 30 000 morts et environ un million de réfugiés.
2011  : Échec de pourparlers pour la paix entre les présidents arménien et azéri.
15 octobre. Ilham Aliev est élu président d’Azerbaïdjan en remplacement de son père décédé.
2004  : Assassinat d’un officier arménien par un officier azéri qui ravive les tensions.
2009  : Le Groupe de Minsk adopte les «  principes de Madrid  », négociés en 2007 et qui prévoient le retour sous souveraineté azerbaïdjanaise des territoires occupés, un statut d’autonomie temporaire pour le Haut-Karabagh avant le règlement définitif, un corridor vers l’Arménie, le retour des réfugiés et des garanties internationales.
2011  : Moscou propose un accord de paix, qui échoue.
2016  : Le long de la ligne de front, les combats les plus intenses depuis 1994 font apparaître les faiblesses des forces arméniennes qui cèdent un peu de terrain.
2018  : Nikol Pachinian est élu premier ministre après la démission du président Sarkissian et deux mois de manifestations massives. Son parti, Contrat civil, gagne les élections législatives du 9 décembre.
2020  : 27 septembre-10 novembre. Guerre éclair remportée par les forces azerbaïdjanaises qui reprennent une grande partie du territoire cédé après l’indépendance. Environ 6 000 morts. Cessez-le feu négocié par la Russie qui déploie une force de maintien de la paix sur place.
2022  : 12 décembre. Blocus du Haut-Karabagh par de prétendus militants écologiques appuyés par les forces armées azerbaïdjanaises qui contrôlent le corridor de Latchine/Berdzor.
2023  : 13 avril. Devant le parlement, Nikol Pachinian se dit prêt à reconnaître pleinement l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.
19 septembre. Offensive de l’Azerbaïdjan, les forces de l’Artsakh cèdent en vingt-quatre heures. La capitulation entraîne l’autodissolution de la république autoproclamée, l’arrestation de ses principaux dirigeants et l’exode de l’essentiel de la population arménienne, environ cent mille personnes étant accueillies en Arménie.

Élaboration à partir de Inès Gil, «  Le point sur le conflit au Haut-Karabakh (2/2). Chronologie des événements et retour sur l’utilisation des armes interdites et des cibles civiles  : quelles conséquences juridiques  ?  », Les clés du Moyen-Orient, 28/10/2020  ; Olivier Pironet, «  Chronologie du Haut-Karabakh  », Le Monde diplomatique, n°128, avril-mai 2013  ; site Kronobase, chronologie universelle [kronobase.org].

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