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NOTE DE LECTURE Christophe Guilluy, Les dépossédés, Paris, Flammarion, 2022

Avec Les dépossédés, ou gens ordinaires, Christophe Guilluy fait état du processus de dépossession de la classe moyenne en France, depuis le Front Populaire  : dépossession territoriale, géographique, culturelle, affectant les espaces économiques politiques et médiatiques. Selon cet auteur, ce processus qui affecte la majorité de la population, résulte pour une grande part des politiques conduites depuis une quarantaine d’années par une gauche libérale mondialisée, au profit d’élites bourgeoises hors-sol qui représentent 20-25% de la population regroupant les catégories supérieures plus. Celles-ci sont déconnectées de la réalité du pays, du souci du bien commun, de l’intérêt général du pays, et quant au fond du bon sens des classes populaires.

L’ouvrage se compose de trois grandes parties  :

I  : la mer traitant de la dépossession territoriale du peuple.

II  : la brume entretenue par la nouvelle bourgeoise de gauche dans sa lutte de classe contre les gens ordinaires, qui veut leur imposer trois contes déconnectés de la réalité du pays.

III  : L’horizon.

 

La mer. Guilluy traite de l’évolution des secteurs de dépossession du Front populaire à aujourd’hui. Il signale que lors de l’été 1936, pour la première fois les classes populaires prennent une possession relative et temporaire du territoire des stations balnéaires de la bourgeoisie. L’altérité sociale se manifeste contre l’endogamie bourgeoise, ce qui provoque un choc de cultures. Dès 1945 toutefois, l’offre saisonnière se segmente et les catégories bourgeoises recouvrent les quartiers balnéaires. Les CSP plus (20 à 25% de la population), réinvestissent les littoraux, en chassent les salariés modestes, surtout récemment sur la côte atlantique. C’est le retour à la case départ avec une gentrification des littoraux. La main invisible du marché (hausse des prix de l’immobilier) rend compte de ce phénomène de gentrification des espaces des métropoles et des littoraux.

En relation avec cette gentrification, la classe moyenne implose en un double mouvement  : une minorité de celle-ci monte vers les CSP plus, tandis que la majorité se fragilise et se dirige vers le bas. Cette organisation en “sablier” concerne plus généralement les puissances occidentales en Occident, la classe moyenne disparaît laissant la place à deux pôles antagonistes  : les CSP plus contre la majorité ordinaire. Le peuple doit prendre sa voiture et rentrer dans les terres dans les 20 à 30 kilomètres intérieurs, où les prix des logements deviennent accessibles à sa condition, et le narratif médiatique positive cet état de fait.

Pour notre auteur le refoulement des classes populaires dans la France périphérique, loin des métropoles, éclaire les phénomènes relatifs aux mouvements sociaux de ces dernières années, ce que vérifie le mouvement des Gilets jaunes de novembre 2018.

Avec la gauche libérale, la question sociale est abandonnée aux questions sociétales, au nom de l’antiracisme et de la défense des minorités, elle se coupe ainsi de sa base sociologique traditionnelle, de la cause des classes populaires, de la France périphérique. La métropolisation, énorme business reposant sur la loi du marché [10], est la contrepartie de l’abandon de cette cause des classes populaires, est aussi son cimetière.

Dans une sous-partie consacrée à Bordeaux, la cité interdite, Christophe Guilluy montre que le département de la Gironde a eu les plus grandes manifestations sur sa capitale métropolitaine, ce qu’il nomme le Bordeaux des gilets jaunes. Il n’y a pas de «  métropolisation tranquille  », la rapidité et l’intensité du double processus de métropolisation et de gentrification, créent les conditions d’une  » forte tempête sociale  ». La Gironde a pris plus 400 000 habitants en moins de trente ans. Bordeaux compte désormais deux fois plus de cadres que d’ouvriers résidents. En quelques années ce département a connu une recomposition économique et sociale   ; alors que les autres métropoles l’ont connue en 50 ans.

Avec la métropolisation, les grandes villes ne seront plus accessibles pour les gens ordinaires, par le retour au principe d’un “octroi” environnemental. Les classes populaires et leurs vieux diesels, ne pourront plus approcher ou traverser ses grandes métropoles. Avec un horizon bouché, les classes populaires doivent vivre dans l’espace périphérique. Ainsi fermeture de la mer et de la cité métropolitaine pour ces derniers.

Le monde d’en haut se «  citadellise  » avec la promotion de la société inclusive, la défense de l’individualisme libéral et consumériste et un évitement scolaire pour protéger sa progéniture des écoles ghettos.

Par son pacte faustien avec le libéralisme la bourgeoisie cool congédie la poursuite d’un bien commun, le principe d’un service public, la laïcité, la nation   ; sur l’autel des privatisations et du marché. Pour faire passer la pilule, la gauche libérale avec le slogan  : «  le changement, c’est maintenant  !  » (François Hollande) promeut une gigantesque “tartufferie”  : l’écologie “responsable”, socialement irresponsable pour les classes populaires. Les CSP plus ne craignent pas de pratiquer un «  brouillage de classe  », dénonçant les ultra-riches, le CAC 40, et jusqu’à la finance internationale. Le coupable consensuel, c’est le 1% qui possède 40% des richesses, rhétorique qui permet aux catégories supérieures de la «  mondialisation heureuse  » de s’inclure dans la masse des exploités, les 99%. Or, les catégories supérieures disposent d’un patrimoine net médian 9 fois plus élevé que celui des employés. Leur ennemi est peut-être la finance, mais certainement pas le patrimoine  !

 

La brume. Dans la deuxième grande partie, la brume, notre géographe nous montre que cette dernière est là pour modifier les contours du monde réel  : les gens ordinaires, par une atomisation de la société. Cette brume est entretenue par le cinéma de la bourgeoisie de gauche.

On passe du roman national avec l’identité propre de chaque nation, à la fable multiculturaliste. C’est la fin du temps long. On oublie que le passé, l’histoire, explique en partie le présent. C’est un récit «  hors sol  ». Dès 1974 Pasolini dans les écrits corsaires montre que la télévision italienne impose une nouvelle idéologie hédoniste et de consommation, pour détruire la culture populaire. Elle fait mieux que le fascisme centralisé. Acculturation des classes populaires selon Pasolini, par le biais de la télévision qui libère cette nouvelle bourgeoisie du peuple, mettant ainsi en scène le grand cinéma de l’irréalité. Actuellement, nous connaissons ce matraquage d’irréalité amplifié par les réseaux sociaux, netflix, etc.

Cette bourgeoisie défend le transclasse, un rôle à Oscar. Pour elle, la figure hugolienne doit s’extraire de son milieu et s’émanciper. Certes, la société est dure inégalitaire, mais elle n’est pas fermée, tout est possible avec un peu de volonté. Le transfuge de classe renie ses anciens démons, l’intolérance, l’homophobie, le racisme, la bêtise de son milieu d’origine «  les beaufs.  »

On réduit la question sociale à l’émotion, le pauvre qui a réussi. Depuis les années 80 les classes populaires sont représentées de manière lacrymale. Le misérabilisme médiatique réduit ses grands bastions historiques et des luttes ouvrières du PCF, à un petit bureau des pleurs. Les classes populaires deviennent des acteurs atomisés ou mieux communautarisés et dans les banlieues des «  stocks de pauvres  » et de chômeurs qui se renouvellent sans cesse.

Or dans la vie réelle, les classes populaires veulent vivre dignement de leur travail et ne pas être instrumentalisées. Elles sont contre le paternalisme petit bourgeois de la bourgeoisie de gauche non catholique.

Dépossédé de son territoire, de sa dignité, l’individu ne se définit plus par ce qu’il est, mais par une représentation victimaire dictée par les besoins du marché.

«  There is no majority  »  : la langue de l’invisibilisation du peuple. On réduit les gens ordinaires à des territoires. C’est la déshumanisation de la géographie humaine de Vidal de la Blache et d’Elysée Reclus. On réduit l’étude des populations à des «  ingénéries territoriales  ». Les experts essaient de faire disparaître la France périphérique majoritaire, car selon lui, le peuple n’existe pas.

Netflix représente ceci. On panélise ce peuple en des tribus, des minorités dans un archipel marketé. Le wokisme se construit sur la défense des minorités, on divise, on saucissonne la société en tranches, en panels. L’individu consommateur remplace le citoyen. Comme Margareth Thatcher le dit 30 ans avant  : «  there is no society  » où elle prédit la fin du bien commun, pour une société de marché sans contraintes, sans le peuple. Cette déconstruction du peuple a puisé aussi dans la «  French theory  » des philosophes post-modernistes  : Derrida, Deleuze, Beauvoir ou Foucault et des «  gender studies  ». Par cet habillage intellectuel de la déconstruction, on oublie le marché.

Cette bourgeoisie de gauche tente l’utopie d’un nouveau peuple  : alliage impossible politique d’une petite bourgeoisie écolo-woke et des classes populaires attachées à des valeurs traditionnelles. Comme le dit Bertoldt Brecht  : «   Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple  », dans un poème en 1953. Selon lui un peuple ressoudé, faisant sens, fait peur.

Ainsi la bourgeoisie de gauche met en place une société segmentée multiculturelle, prônant in fine, la fin du bien commun et le démantèlement de l’État providence.

Or les classes populaires fuient ce «  nouveau monde  » et la bourgeoisie évite ses quartiers populaires et ses écoles pour protéger ses enfants.

De facto, refus des gens ordinaires de se fondre dans ce faux «  nouveau peuple  » et préfèrent rester dans ses périphéries.

Contre-attaque de la bourgeoisie en créant un «  apocalypse now  » qui doit diaboliser les classes populaires et leurs aspirations et stériliser leur vote. Le populisme du peuple qu’il soit d’extrême-droite ou de gauche doit-être condamné. Elle a très peur d’un retour au primat de la question sociale.

Il faut le diaboliser, le fasciser. La bourgeoisie ne veut plus du cadre de la nation avec un «  bien commun  ». Et pourtant, le peuple continue de mal voter  : 58% du corps électoral lors de l’élection présidentielle de 2022  : pour le populisme et l’abstention  !

 

L’horizon. Dans la dernière partie, l’horizon, notre géographe parle de la fin d’une métropolisation durable et du maintien d’un môle populaire renforcé par le mouvement des gilets jaunes. Sur le temps long, Guilluy pense au retour à la source et aux véritables ressources, qu’il nomme la ressource humaine. La radicalité de la vie ordinaire montre un décalage très profond entre le récit politique et le réel. Les classes populaires ont un instinct de survie, de sortir la tête hors de l’eau. Les élites ne comprennent pas le bouillonnement social depuis vingt ans.

Selon notre auteur les mouvements sociaux ne sont pas ceux des XIXe et XXe siècle (offensifs). Depuis vingt ans le mouvement social est sur la défensive. Ce sont des mouvements peu récupérables, car sont devenus autonomes des encadrements politiques, syndicaux et idéologiques. Ils ne s’inscrivent pas non plus dans la lutte camp «  progressiste  » contre le camp «  populiste  » sachant que la grosse caisse de la fascisation ne fonctionne plus. Nous allons plutôt vers des mouvements de la difficulté des fins de mois, qui ne s’inscrivent plus dans la commode «  ancienne lutte de classe  ».

Mais les classes populaires ne demandent pas la charité, mais un travail correctement rémunéré, pour vivre dignement.

Il y a donc un retour au centre. Le souci c’est que les têtes bien pleines des élites (ENA, polytechnique) ne posent plus une réflexion originale par eux-mêmes et sont conformes à la pensée unique. Des têtes bien pleines, mais qui ne raisonnent plus. Le monde d’en haut est en fin de course, c’est un épuisement du capitalisme occidental.

La solution  : il faut donc revenir à la souveraineté du peuple pour sortir de la brume d’irréalité, c’est la seule ligne d’horizon. Le pragmatisme des gens ordinaires a été amplifié par la crise sanitaires et c’est de la France périphérique, que reviendra une renaissance constructive du pays.

Les dépossédés redeviennent les acteurs de la ressource humaine  : retour des petites et moyennes villes, des campagnes, des circuits courts et de réindustrialisation avec un développement endogène durable. Les dépossédés vont donc réhumaniser le capitalisme.

 

 



Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 10. Les chances d’ascension sociale sont du simple (en périphérie) au double (en métropole). L’île de France a plus de 40% de mobilité sociale, alors que l’Indre et la Creuse mois de 25%. Ce sont les quartiers sensibles des grandes villes qui produisent de la « classe moyenne ».

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