La mondialisation capitaliste et le processus de désindustrialisation. L’exemple de la France.
A propos du processus de désindustrialisation en France
A travers quelques exemples différents, récents et historiques, j’essaie de montrer ce qui se cache sous ces mots utilisés par nos responsables économiques et politiques et les craintes exprimés par quelques grands industriels français montrant l’impossibilité de résoudre ces questions dans le cadre du régime de production et d’échange tel qu’il est (globalisation sans loi).
Quelle réalité se cache derrière ces deux mots, désindustrialisation, réindustrialisation, souvent utilisés par les dirigeants économiques et politiques ? Quelles sont les craintes exprimées par certains grands industriels français sur cette question et quels problèmes révèlent-elles ? Pourquoi la France particulièrement ?
Après un rapide état des lieux pour quelques pays et pour la France, je propose quelques remarques sur le contexte actuel de la mondialisation, puis quelques clés de réflexion d’industriels exposant l’abîme de problèmes auxquels se trouve confrontée l’économie française, notamment autour de la question : pourquoi ne vendons-nous plus ce que nous fabriquons depuis plus de 30 ans dans ce monde globalisé ?
I/ Le mouvement irrépressible des délocalisations industrielles
Le mouvement de délocalisation des activités productrices industrielles a touché tous les pays du monde occidental capitaliste depuis les années 1965-1973 qui marquent la fin objective, dans les faits industriels, de l’Âge d’or, des années heureuses des Trente Glorieuses : USA, Europe de l’Ouest, puis Japon. Les pays les plus touchés par des vagues successives (1970-2000 puis 2000-2025 avec les crises aiguës de 1973-1990 puis 2008-2016 puis 2020-2025) sont :
— les USA (Rust Belt ou ceinture de la rouille, nord-est des USA, centre des industries lourdes américaines).
— la France (région Nord, Grand Est, Rhône-Alpes surtout avec le charbon, l’acier, le textile et l’habillement, puis l’industrie pharmaceutique, l’électro-ménager, les multimédia, les industries d’armement, la chimie lourde, l’électronique, etc.puis récemment, le petit commerce, les chaînes commerciales, l’automobile et la sous-traitance automobile).
— la Grande Bretagne (qui a liquidé ses industries notamment avec Thatcher).
— le problème commence à se poser pour l’Allemagne depuis 2020 et surtout 2022 et même pour la Chine.
Les pays qui ont accueilli les industries occidentales sont certains pays européens, le Japon et la Corée du Sud (années 70-90) puis la Chine pour les USA surtout (à partir des années 1990-2015 et un frein à partir de 2015-2025), le Vietnam, divers pays d’Asie du Sud-Est, la Tunisie, l’Égypte, certains pays d’Afrique sub-saharienne, l’Amérique latine pour les USA etc.
Pour la France, en 2017, 62 % des délocalisations sont européennes au premier rang desquels l’Allemagne, la Belgique et l’Italie. Les pays de l’Europe de l’Est en représentent une part plus faible (entre 5 % et 10 %). Ces pays européens ont adopté des conditions fiscales beaucoup plus favorables et un environnement administratif moins lourd qu’en France (code du travail, délais d’installation etc.) Depuis 2022, ces conditions changent un peu : les USA redeviennent attractifs et la Chine continue d’accueillir.
Ces pays d’accueil étaient et sont encore caractérisés par une main d’œuvre meilleur marché, à moindre contrainte environnementale de production, à moindre protection sociale et parfois avec une énergie bon marché (charbon en Chine, en Inde etc.) ; ce sont des conditions de production favorables pour des profits importants et rapides pour peu que les produits fabriqués le soient avec des chaînes de production ultra-modernes ou manuelles (textile, habillement) à bas coût dans tous les cas.
La France est devenue, avec le Royaume-Uni, l’économie la plus désindustrialisée du G7. Depuis 1980, l’industrie française a perdu la moitié de ses effectifs et ne représente plus aujourd’hui que 10,3 % du total des emplois. La part de l’industrie dans le PIB s’établissait à 13,4 % en 2018, contre 25,5 % en Allemagne, 19,7 % en Italie ou 16,1 % en Espagne. (Source : latribune.fr avec AFP 20 Nov 2020). La situation s’est dégradée rapidement depuis 2020 (Covid, guerre en Ukraine) notamment la part de l’industrie dans le PIB qui a chuté à 9,5 % environ. La France donc est le pays d’Europe qui a le plus désindustrialisé en 55 ans avec une accélération depuis 2000.
L’emploi industriel, y compris énergie, diminue de 2,5 millions de personnes entre 1974 et 2018 ; L’industrie agro-alimentaire est la seule branche où l’emploi a augmenté entre 1970 et 2019. Celui-ci a diminué de -700 000 personnes dans le textile-habillement, -400 000 dans la métallurgie et le travail des métaux, -200 000 dans les matériels de transport terrestres, etc. La part de l’industrie, hors énergie, dans la valeur ajoutée totale est de 11,5 % en 2019 (ratio plus bas que nos principaux partenaires sauf le Royaume Uni) (Source : https : //www.taleau-entrees-sorties-mondial.fr/desindustrialisation-par-pays/). En 2025, on tombe à 9,5 %.
Les quarante plus grands groupes industriels français, en dix ans, ont employé en France 24 000 salariés de moins et à l’étranger 720 000 de plus. (Source : Franck Dedieu 02/11/2024).
Rythme annuel des délocalisations en moyenne :
Dans l’industrie, Aubert et Sillard (2005) estimaient à 13 600 les emplois délocalisés par an en moyenne entre 1995 et 2001, voire jusqu’à 19 400 en faisant varier les paramètres de leur modèle.
Dans le scénario central, le nombre d’équivalent temps plein détruits chaque année à la suite d’une délocalisation aurait baissé tendanciellement : de l’ordre de 34 000 par an en moyenne sur la période 2001-2010 (avec un pic à 56 000 en 2008) à 140 000 en moyenne sur la période 2011-2017. (Source https : //www.insee.fr/fr/statistiques/6667029?sommaire=6667157).
Nature des emplois délocalisés :
Les emplois stables sont légèrement surreprésentés parmi les emplois délocalisés. Les emplois en contrat à durée indéterminée (CDI) représentent 91 % des emplois délocalisés. Les emplois à temps complet sont également un peu plus souvent l’objet de délocalisations (92 %). Les ingénieurs et cadres techniques d’entreprise sont surreprésentés dans les emplois délocalisés (13 %), de même que les ouvriers qualifiés de l’industrie (même source).
Les raisons invoquées :
Entre 2018 et 2020, les entreprises ayant délocalisé déclarent l’avoir fait afin de réduire les coûts, d’abord de main-d’œuvre (motif cité par 55 % d’entre elles), mais aussi les autres coûts (pour 30 % d’entre elles).
Après l’Europe, la Chine et l’Inde représentent la deuxième zone d’accueil des délocalisations avec 23 % des entreprises délocalisantes. Entre 2018 et 2020, 72 % des entreprises ayant délocalisé l’ont fait en Europe (notamment les constructeurs automobiles français). L’Afrique ainsi que les États-Unis et le Canada sont respectivement les troisième et quatrième destination des délocalisations.
Fiscalité et coûts salariaux qui induisent les industriels à délocaliser sont responsables en France de la perte de compétitivité : les marchandises fabriquées ne se vendent plus car les acheteurs leur préfèrent les autres vendeurs (allemands, etc.). « Les grandes entreprises françaises sont donc devenues les championnes de la délocalisation, ce qui leur a permis de maintenir leur compétitivité au niveau mondial, mais au détriment de l’emploi industriel en France », explique le rapport. Ainsi, l’emploi des filiales industrielles à l’étranger des groupes français représente 62 % de l’emploi industriel en France, contre 52 % au Royaume-Uni, 38 % en Allemagne, 26 % en Italie et 10 % en Espagne. (source : https : //www.insee.fr/fr/statistiques/7231379)
Mais, depuis l’inflation et le début de la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales contre l’économie russe à partir de 2022, le prix de l’énergie s’est envolé (x3 à x6 pour le gaz, l‘électricité). Les Américains ont profité de l’aubaine avec l’IRA (Inflation Reduction Act de Biden) afin d’attirer les grandes entreprises allemandes et françaises pour investir aux USA avec des facilités d’installation et des impôts réduits. Une déportation industrielle inversée s’est produite dès 2022-2023, accélérée depuis l’élection de Trump avec de nouveaux avantages compétitifs.
II/ Le mécanisme de cet effondrement industriel
Le monde capitaliste a changé depuis la première mondialisation du second XIXe siècle limitée pour l’essentiel aux puissances occidentales : conquête capitaliste d’un monde encore disponible. Après son arrêt avec l’existence de l’URSS en 1917, et des tentatives de dérégulations des années 1970, l’effondrement de l’URSS en 1989-1990 a donné le signal d’une nouvelle mondialisation sur une plus grande échelle mais dans un monde fini. La globalisation heureuse tant vantée par toutes les grandes puissances et les économistes libéraux s’est traduite par un libre-échange sans frontières et sans lois de régulation, une liberté totale de circulation des capitaux, des personnes et des marchandises pour une production gigantesque dans une anarchie mondiale totale. On a investi dans de nouveaux pays pour des profits géants mais pour en faire aussi des géants de la production mondiale (Chine, Inde, etc.) qui sont devenus nos plus grands concurrents tels des boomerangs pervers.
Mais la logique capitaliste n’a pas changé : vendre ce qui est fabriqué pour réaliser la valeur, le profit et seulement le profit en en oubliant le but de satisfaire des besoins. Le seul but de la réalisation de la valeur ou chrématistique (selon Aristote) suppose une production illimitée mais dans un monde fini aux besoins et aux possibilités de consommer très limités (exemple des voitures électriques chinoises) ; il suppose aussi de fabriquer à bas coût, à salaires peu élevés, à conditions environnementales, sociales (retraites, sécurité sociale, État-providence) et légales (législation, règlements administratifs) inexistantes de façon à éliminer les concurrents représentés par les anciennes puissances industrialisées dont la France. à ce titre, les remarques de quelques-uns de nos grands industriels nous rappellent à cette dure réalité. Nos dirigeants économiques et politiques ont aimé et vanté la globalisation et la mondialisation sauvages mais nous en haïssons les effets aujourd’hui sur notre société.
Les délocalisations ont entraîné, pour la France par exemple, un chômage massif permanent impossible à expliquer sur la seule hypothèse d’un dysfonctionnement de l’économie de marché. Le chômage s’impose à tous, aux entrepreneurs eux-mêmes pour tout type d’entreprise. On se limitera à l’exemple de la France mais les industriels allemands et américains évoquent les mêmes problèmes.
Si l’on consulte les chiffres de la statistique officielle, « Plus de 60 800 chefs d’entreprise ont perdu leur emploi en 2024, un chiffre en hausse de 18 % par rapport à l’année précédente. » (Tristan de Vasselot 10/4/25 dividendes.media). Pour le premier trimestre 2025, le bilan est encore plus marqué par près de 18 000 défaillances (selon Altarès). Parmi ces chefs d’entreprises, la grande majorité est constituée de très petites entreprises mais aussi, pour une minorité, de moyennes et grandes entreprises. Ils sont réduits à l’état de chômeurs souvent sans indemnités même si certains peuvent se reconvertir.
Pour les grandes entreprises, la situation des dirigeants est différente. Certains peuvent aussi tenir un discours qui met en évidence la difficulté de résister à des conditions de production qui s’imposent à eux-mêmes et qui met aussi en évidence la conscience qu’ils ont de cette difficulté de tenir dans ce monde : cas de Safran, LVMH, Michelin, totalénergies.
Safran est un groupe industriel (moteurs d’avion, électronique civile et militaire) qui fait 27 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie 100 000 salariés. à la question de Véronique Guillermard du Figaro du 5/12/2024 : « Que vous inspire la situation politique et budgétaire de notre pays ? », le patron de SAFRAN, Olivier Andriès répond :
« C’est triste. Le pays a laissé filer la dette publique depuis au moins trente ans. Elle s’est encore accentuée ces dernières années, ce qui n’est pas soutenable. Nous sommes à un moment où un sursaut est nécessaire. Pour qu’un pays puisse se développer et prospérer au bénéfice de tous, il a besoin des entreprises pour sa réindustrialisation. Il est nécessaire d’avoir une approche favorable à leur développement et de comprendre que la valeur travail est primordiale. Le projet de loi de Finances 2025, tel qu’en l’état, n’est pas favorable aux entreprises. Il pénalise celles qui investissent et paient l’essentiel de leurs impôts en France. » « SAFRAN est un groupe aéronautique mondial, aux racines françaises. […] C’est l’une des entreprises les plus engagées, avec des implantations sur tout le territoire. 90 % de notre R&D et 50 % de nos salariés sont basés en France. Mais 90 % de notre chiffre d’affaires sont réalisés à l’international et nous participons pleinement à la balance commerciale dont l’aéronautique est la première contributrice. »
Même s’il prêche pour son entreprise, il est indéniable que la France a besoin de conditions favorables à la pérennité de ses industries ; c’est une question cruciale si l’on se rappelle qu’en 40 ans la France a perdu plus de 3 millions d’emplois industriels, que le PIB industriel est passé de 23 % à peine 10 %, que la productivité ne cesse de décroître et que nous consommons ce que l’on ne produit plus sur place.
Aux conditions générales favorables s’ajoutent des entraves purement idéologiques de l’écologie politique. Ainsi, le patron de SAFRAN, Olivier Andriès a dû abandonner un projet de création de 500 emplois industriels (nouvelle fonderie d’aubes de turbine pour ses moteurs d’avions) à Rennes devant l’opposition municipale écologiste au seul prétexte que c’est la défense militaire et c’est pour des avions qui polluent. « Si c’est pour se faire accueillir par des tomates, ce n’est pas la peine, je ne le ferai pas. Chaque fois que l’on aura un choix de localisation, je bannirai une offre faite par une ville détenue par une majorité écologiste », a-t-il tranché. « Une activité très stratégique dans le domaine militaire mais également dans le domaine civil, car cela fait partie des pièces les plus critiques d’un moteur », a souligné Olivier Andriès. (Julien Da Sois 16 avril 2025 lefigaro.fr). Le site de la fonderie, censé être opérationnel en 2027, doit fournir des aubages de turbine pour les moteurs de Rafale, l’avion de combat français, ou le moteur Leap, qui équipe tous les Boeing 737 MAX et environ 60 % des Airbus A320neo. (Benjamin Legendre © 18 avril 2025 lopinion.fr avec AFP).
Un autre aspect des conditions de production et de l’anarchie du monde capitaliste exprimé par le patron de SAFRAN, c’est la production à flux tendu avec zéro stock pour plus de profits ; c’est maintenant un risque dit géopolitique issu de la «mondialisation heureuse». En effet, comme beaucoup de constructeurs, SAFRAN (pour fournir Airbus et Boeing dans les délais, etc.) assemble en France des milliers de pièces provenant du monde entier pour plus de profits immédiats plutôt que de les fabriquer sur place. Mais, selon Olivier Andriès
« depuis 2020, notre industrie a subi des chocs successifs – Covid et guerre en Ukraine – avec les conséquences connues sur le prix des matières premières, de l’énergie et sur l’inflation. La seule réponse à cette nouvelle donne, c’est de renforcer la résilience de notre supply-chain (approvisionnement des chaînes de production par des procédés logistiques), afin qu’elle soit capable d’encaisser les chocs. C’est pourquoi nous avons acquis Aubert & Duval, aux côtés d’Airbus et de Tikehau, afin d’en faire notre fournisseur clef en matière de forge, d’alliages spéciaux et de titane. Cela, pour disposer d’une alternative au titane russe. Nos investissements à Rennes et en Wallonie s’inscrivent aussi dans cette démarche. Afin de nous mettre à l’abri d’un risque de défaillance dans notre supply-chain, nous avons une politique de double, voire de triple source par pièce et par pays. »
Autre souci souligné par le patron de SAFRAN : les sous-traitants français ont encore 500 millions de prêts garantis par l’État (PGE liés au COVID) à rembourser. Il faudrait une renégociation pour étaler leur remboursement qui intervient au moment où les sous-traitants ont des besoins importants pour financer les hausses de cadence pour fournir SAFRAN.
Le capital s’investit dans les zones géographiques à profits élevés : main d’œuvre à bon marché ou/et conditions de production favorables comme des impôts sur la production réduits, de l’énergie peu chère, des contraintes environnementales réduites, des facilités administratives ; en France, ces conditions n’existent plus mais les USA les proposent depuis plusieurs années grâce l’IRA (Inflation Reduction Act) de Biden ou plus récemment avec l’administration Trump qui augmente fortement les droits de douane pour attirer les industriels notamment européens (automobiles allemandes, industriels français divers etc.).
Bernard Arnault, patron de LVMH (Louis Vuiton Mouet Hennessy, industrie du luxe français renommé dans le monde) n’échappe pas à cette contrainte : « Aux USA, les impôts vont descendre à 15 %, les ateliers sont subventionnés dans une série d’états et le président (Trump) encourage ça », a salué le dirigeant du géant français du luxe lors de la présentation des résultats 2024 de LVMH. « Quand on revient en France et qu’on voit qu’on s’apprête à augmenter de 40 % les impôts des entreprises qui fabriquent en France, c’est incroyable. Pour pousser à la délocalisation, c’est idéal ! », a-t-il dénoncé. « C’est la taxation du made in France. » M. Arnault faisait allusion à la surtaxe d’impôts sur les sociétés, prévue, pour les plus grosses, dans le budget actuellement en préparation en France pour l’année 2025. Cette surtaxe devrait rapporter quelque 8 milliards d’euros à l’État cette année. Pour les entreprises réalisant plus de trois milliards d’euros de chiffre d’affaires, comme c’est le cas de LVMH, cette surtaxe aboutirait à relever d’environ 40 % le taux de l’impôt sur les sociétés. Le gouvernement a cependant indiqué ne vouloir l’appliquer que pour un an.
« Personne n’y croit, une fois qu’on a augmenté les impôts de 40 %, qui va les baisser de 40 % ? », a jugé M. Arnault en marge de la conférence de presse. « Nous sommes fortement sollicités par les autorités américaines à continuer nos implantations (d’ateliers) », a-t-il ajouté, et, « dans l’environnement actuel, c’est quelque chose qu’on regarde sérieusement ». (Le Figaro avec AFP 31 janvier 2025)
Le PDG de LVMH se montre très critique aussi à l’égard de l’UE. Elle « n’est pas dirigée par un pouvoir politique », a-t-il dit, « mais par un pouvoir bureaucratique qui passe son temps à éditer des réglementations », ne rendant « pas facile » la création d’une « zone de libre-échange » entre les États-Unis et l’UE qu’il appelle de ses vœux. Le patron de LVMH met en garde : si les négociations entre l’Europe et les États-Unis aboutissent à des droits de douane élevés, son groupe sera « forcément amené à augmenter (ses) productions américaines ». « Il ne faudra pas dire que c’est de la faute des entreprises. Ce sera la faute de Bruxelles si cela devait arriver », a prévenu le P.D.G. (Le Télégramme avec AFP 17 avril 2025).
Les propos du patron de LVMH, qui réalise 25 % de son CA aux USA, révèlent combien la logique de la mobilité du capital s’impose à tous les patrons : je délocalise ou je fais faillite ou je liquide mon entreprise à un prédateur financier à l’image de notre désindustrialisation depuis la fin de années 60.
Le patron de Michelin, enfin, aborde un autre aspect de l’industrie capitaliste et concurrentielle en France et en UE : la compétitivité, c’est-à-dire la capacité d’arriver sur le marché mondialisé avec des produits de qualité à moindre coût comparés aux concurrents d’Asie, des USA etc.
Après avoir fermé son usine de La Roche-sur-Yon en 2020, puis fin 2023, les sites en Allemagne, Pologne et Chine, Florent Menegaux, PDG de Michelin justifie la décision de fermeture de deux usines avant 2026 par l’effondrement des ventes de pneus pour camions et camionnettes, un segment où la concurrence asiatique est particulièrement féroce. Auditionné le 22 janvier 2025 par la commission des affaires économiques du Sénat, il livre un réquisitoire implacable contre l’environnement économique français et européen devenu un véritable handicap compétitif. En 2019, fabriquer un pneu en Asie coûtait 100 €, contre 127 € aux États-Unis et 134 € en Europe. En 2024, ces coûts ont explosé : 176 € aux États-Unis, 191 € en Europe. À cela s’ajoutent l’incertitude liée à l’élection américaine et les menaces protectionnistes qui pèsent sur les exportations européennes.
Florent Menegaux a rappelé que les impôts de production en France atteignent 4,5 % du PIB, contre 2,2 % en moyenne dans la zone euro. Une pression qui asphyxie la compétitivité des industriels et limite leur capacité d’investissement. Autre fardeau : les charges sociales. Un employeur qui verse 100 € de salaire brut en France doit débourser 142 €, tandis que le salarié ne perçoit que 77,5 €. À titre de comparaison, en Allemagne, le coût pour l’entreprise est de 120 € et le salarié touche 80 €. Au Canada, l’entreprise paie 115 €, le salarié en perçoit 85 €. (Élodie Messéant, 27 janvier 2025, https : //fr.irefeurope.org/).
Comparant les coûts de production de son entreprise à l’international, il a révélé des écarts significatifs : « En Asie, la base de production est à 100. Aux États-Unis, elle est passée de 127 en 2019 à 176 en 2024. En Europe, ce chiffre a bondi de 134 à 191. Nous sommes deux fois plus chers qu’en Asie », a-t-il expliqué.
Outre la fiscalité, Florent Menegaux a pointé un autre problème : l’écart significatif entre les salaires bruts versés par les entreprises et ce qui reste réellement dans les poches des salariés. « Prenons 100 € bruts en France : l’entreprise paye 142 €, et le salarié n’en touche que 77,5 €. En Allemagne, ces 100 € coûtent 120 € à l’entreprise, mais le salarié reçoit 80 €. Au Canada, l’écart est encore plus favorable : 115 € pour l’entreprise, 85 € pour l’employé », a-t-il détaillé. (Aurélien Delacroix, 28 janvier 2025, https : //www.economiematin.fr/)
Le PDG de Michelin dénonce aussi un véritable « cauchemar administratif », notamment en provenance de Bruxelles, où une simple directive européenne peut se décliner en 27 réglementations nationales différentes. Cette complexité empêche toute planification industrielle. Dans ces conditions, Michelin perd de l’argent sur ses activités de production en France. Si le produit sous forme marchandise est trop cher, il ne se vend pas et la réalisation de la valeur ne se fait pas. C’est la faillite.
à l’occasion de ses vœux à la presse jeudi 9 janvier, Guillaume Faury, président du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas) et patron d’Airbus, a alerté les pouvoirs publics français sur l’excès de taxes et de complexité bureaucratique, autant de « bâtons dans les roues » qui, selon lui, pourraient conduire à un lent déclin de la filière aéronautique (210 000 emplois). Il évoque le risque d’une trajectoire décroissante similaire à celle du secteur automobile français, où il a passé près de quatre ans chez PSA. (Olivier James, 09 janvier 2025 https : //www.usinenouvelle.com/). Les impôts sur les sociétés, les taxes sur les billets d’avion, ainsi que d’autres prélèvements dissuasifs, désavantagent les entreprises françaises. (11 janvier 2025), https : //www.simulation-impots.net/)
Conclusion
Les craintes existentielles exprimées par ces différents industriels français confrontés à une mondialisation capitaliste effrénée indiquent qu’ils n’ont pas de solution miracle pour s’opposer à leur faillite ou à leur délocalisation. Ils font face à de multiples injonctions contradictoires rendant insolubles leurs difficultés. Le lent et irrépressible mouvement de délocalisations de nos activités productrices ne semble pas trouver d’obstacles dans les conditions économiques de la France dans un monde globalisé depuis plus de 30 ans. Même les quelques tentatives de relocalisation de nos productions s’avèrent difficiles : les industriels de l’armement (avions, canons que nous vendons à l’étranger) attendent toujours les commandes du ministère, les industriels du nucléaire attendent toujours la mise en œuvre des nouvelles centrales et le savoir-faire abandonné sous Hollande, les giga-usines de batteries pour automobile peinent et certaines ferment, l’industrie automobile continue de décliner, les industriels de la chimie continue de fermer, nous continuons de vendre nos usines pharmaceutiques, notre industrie française et européenne de l’acier peut encore disparaître etc.
Gérard F.