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Pierre Courtade, Essai sur l’antisoviétisme (1946)

Au caractère universel de la révolution russe, comme première forme d’édification d’un mode de production ne reposant plus sur un fondement capitaliste, a répondu une réaction généralisée de la part des puissances capitalistes. L’essai de Pierre Courtade établit que dès la naissance de la révolution bolchevique, les puissances capitalistes ont visé à abattre le nouveau régime en Russie. Ces tentatives se sont poursuivies, sous d’autres formes moins ouvertement bellicistes, jusqu’à la fin de l’Union Soviétique (et même au-delà !!). L’analyse est menée jusqu’en 1946, date de parution de l’ouvrage. Selon Pierre Courtade, le caractère universel de la révolution russe se vérifie en quelque sorte au regard de l’opposition continue des puissances du monde capitaliste à son égard dans les relations internationales, de 1917 à 1946, qu’il s’agisse d’interventions armées, de soutien aux forces intérieures ou extérieures, ou de la massive diffusion d’une idéologie antisoviétique.

Depuis la révolution d’octobre 1917, l’antisoviétisme a toujours existé, les interventions militaires, les campagnes idéologiques, les faits diplomatiques, en attestent. De par les principes économiques qu’elle instaure, et l’édification d’un mode de production socialiste, la révolution bolchevique, s’oppose en effet frontalement au capitalisme. La révolution, puis l’édification d’un mode de production socialiste ont bouleversé la donne mondiale, déstabilisant le fondement même du capitalisme, lui fermant des marchés, ouvrant des perspectives révolutionnaires pour tous les peuples.

Une approche chronologique de cet affrontement est proposée en trois parties.

— Fin de la Première Guerre mondiale et l’entre-deux-guerres : 1917-1939

— Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

— L’après Seconde Guerre mondiale.

 

L’auteur se focalise sur le camp dit “anglo-saxon” qu’il présente comme l’impérialisme le plus agressif. On ne retiendra ici que quelques épisodes saillants, qui marquent la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes de 1917 à 1946, cet antisoviétisme n’ayant pas cédé même après la défaite de l’Union Soviétique.

Fin de la Première Guerre mondiale et entre-deux-guerres : 1917-1939

Dès la prise du pouvoir par les bolcheviks, les puissances alliées interviennent dans la guerre civile russe (1918 à 1921). Le premier ministre britannique, Lord Robert Cecil, justifie la guerre contre le bolchevisme par les arguments suivants : désengagement de la Russie bolchevique de la guerre mondiale impérialiste, ce qui constitue une trahison envers les alliés en fermant le second front de l’Est. L’ambassadeur anglais en Russie souligne cependant que la Russie n’était plus à même de mener cette guerre en raison de la décomposition de son armée. Le Foreign office ne suit pas cette position et prétend discréditer le nouveau régime auprès des masses populaires. On dissimule le fait que le retrait russe de la guerre avait été posé en fonction du principe d’une paix généralisée. Afin de désavouer le chef des bolcheviks auprès de la social-démocratie des pays capitalistes, on ne met au devant de la scène que les tractations secrètes entre les Bolcheviks et Allemands. Lénine est présenté comme un agent de Guillaume II.

La politique interventionniste des puissances anglaise et française consiste à soutenir les forces contre-révolutionnaires, “les Blancs” [contre “les rouges”]. Le peuple russe (ouvriers et paysans) n’en prend pas moins prend les armes contre “les Blancs” de Koltchak et contre les puissances étrangères. En pleine Première Guerre mondiale Churchill aurait proposé à “l’ennemi” allemand d’envahir l’Ouest de la Russie, « Payez-vous à l’Est ! ». Tout en accusant Lénine de collusion avec la puissance allemande, les britanniques vont jusqu’à utiliser dans les Pays Baltes des troupes allemandes pour alimenter les troupes des Blancs. La Russie bolchevique est devenue l’ennemi n° 1.

Ce qui préserve la Russie bolchevique de la destruction et de la contre-révolution, ce sont les contradictions internes des puissances impérialistes qui limitent l’efficacité des attaques contre « le pays des Soviets ». Du fait de leurs rivalités, les Anglais, Américains et Français ne parviennent pas à coordonner leurs actions. La guerre civile russe en 1922 se conclut au profit des bolcheviques de par l’action de la jeune armée rouge. Les puissances impérialistes ont perdu cette première bataille.

L’antisoviétisme va prendre une forme non interventionniste. Cette nouvelle forme est défendue notamment le président des États-unis Wilson. Celui-ci indique : « le communisme est un danger social et politique », mais on ne peut pas le défaire par les armes, les peuples sont las de la guerre (des troupes canadiennes ont refusé l’engagement dans une nouvelle guerre et se sont mutinés). Pour sa part, Lloyd George, ministre britannique de la guerre, craint une contagion révolutionnaire en Angleterre. À la conférence de Paris (novembre 1919), il s’oppose à Clemenceau qui continue à défendre la position interventionniste. La jeune république socialiste n’obtient-elle pas le ralliement des masses, les paysans eux-mêmes deviennent bolcheviques souligne, ébahi, Lloyd George. Au sein des diverses puissances capitalistes, le dessein de relever l’Allemagne, ennemi d’hier, se fait jour, dans le but de contrer la puissance plus ou moins fantasmée de “l’impérialisme russe”.

De 1922 à 1925, l’URSS cependant sort progressivement de son isolement international, la révolution est consolidée. Dès 1924 le réalisme des puissances capitalistes conduit à un accord pour intégrer la Russie dans le concert des nations. Un mouvement général pour la reconnaissance des soviets est enclenché.
Dès le milieu des années 20, le bloc des puissances capitalistes se reconstitue toutefois contre l’URSS. Le chancelier allemand Stresemann devient un grand européen “fréquentable” et l’Angleterre se pose en arbitre du conflit franco-allemand. À la veille du pacte de Locarno (1925), un mémorandum britannique soutient que l’instabilité de l’Europe a pour origine la Russie soviétique et qu’une politique de sécurité enjoint à son encerclement. Ce Pacte reconstitue un bloc occidental contre les Bolcheviks. Le général Smuts, n’est pas sans clairvoyance lorsqu’il affirme qu’une « nouvelle sainte Alliance des quatre puissances se met en place sous les oripeaux du pacifisme. » La mise en place de cette seconde croisade obtient le soutien moral et matériel des États-unis. On imagine détourner l’orage allemand vers les plaines de l’Est. Une rupture des relations diplomatiques anglo-soviétiques survient dans la foulée, bien que des relations commerciales soient maintenues : « business is business. »

La politique des soviétiques pendant les années SDN est de prendre les nations capitalistes « au pied de la lettre ». Bien que Litvinov représentant de l’URSS à la SDN, ait scandalisé par ses propos : « le régime capitaliste est la cause profonde des conflits armés », un plan de désarmement total est proposé par la puissance soviétique. Et malgré son exclusion de la SDN, l’URSS adhèrera au Pacte de Locarno (Briand-Kellog) qui lui permet de désigner l’agresseur si elle est attaquée.

Les enjeux de la période peuvent être compris selon l’auteur, si l’on met en relation l’antisoviétisme et la question de la résurgence du pangermanisme. Après l’échec de la première croisade contre le bolchevisme dans la guerre civile russe, une partie du camp “anglo-saxon” envisageait ainsi que l’Allemagne puisse jouer un rôle dans une « seconde croisade ». C’était un jeu plus dangereux que la participation directe des forces impérialistes “anglo-saxonnes” en Russie. La diplomatie soviétique avait très tôt compris le sens de cette stratégie d’encerclement et cherché une entente avec l’Allemagne, qu’elle obtient dès le Traité de Rapallo (1922). Ce traité alimenta la hargne des anticommunistes de l’entre-deux-guerres, comme le fera plus tard le Pacte germano-russe de non agression de 1941 (Molotov Ribbentrop). Les apprentis sorciers avaient joué la carte du “nationalisme” expansionniste allemand, plutôt que la carte russe, se tirant ainsi eux-mêmes une balle dans le pied.

La France avait adopté une attitude plus modérée, moins dangereuse pour l’URSS, elle craignait en effet une Allemagne forte à ses frontières. Ce fut le retour de la traditionnelle alliance franco-russe. La France pratique toutefois un difficile jeu d’équilibriste : encourager l’Allemagne dans ses ambitions nationales, tout en la freinant, pour éloigner tout danger pour la France. Le ministre Daladier se prendra lui aussi les pieds dans ce jeu subtil, perdant la partie par les accords de Munich (1938). Sans oublier que cette “tactique” ne relevait pas du seul Daladier. Après le Front populaire, une partie de la bourgeoisie française ne défendait-elle pas la position : « plutôt Hitler que Staline ! ».

La Seconde Guerre mondiale

La grande alliance qui se noue au cours de la Seconde Guerre mondiale, entre l’URSS, les États-Unis, le Royaume britannique, “la France libre”, ne met pas fin à l’antisoviétisme. En 1946, Elliott Roosevelt, fils du président, qui a assisté à toutes les conférences avec son père, révèle dans son livre best-seller (Mon père m’a dit) le fond de la politique de Churchill qui escomptait un effondrement de l’URSS. Dès la signature de la Charte de l’Atlantique en août 1941, indique-t-il « les Anglais voulaient nous convaincre d’envoyer de plus en plus de matériel vers le Royaume-uni et de moins en moins vers l’URSS. » Comme si les Anglais visaient « à voir s’épuiser les Nazis et les Russes pendant qu’eux-mêmes devenaient les plus forts ». La poursuite de la politique antisoviétique après 1939 se voit d’ailleurs dans les aides accordées par la France, l’Angleterre et les États-unis, à la Finlande alliée à Hitler, et en guerre contre l’URSS. Ou par les soutiens aux Polonais favorables à l’Angleterre.

Les milieux diplomatiques et gouvernementaux occidentaux savent que la Russie soviétique n’a pas fait cause commune avec Hitler en 1939, seulement gagné du temps face aux manœuvres des britanniques. En dénonçant le Pacte germano-russe de non-agression de 1939, les puissances occidentales visaient avant tout à disqualifier et détruire le courant communiste sur leurs propres territoires. Curieusement on n’accusa pas symétriquement Hitler de son alliance avec les Soviets, l’accusation ne visait que la politique soviétique, révélant le caractère unilatéral de la condamnation, qui, au demeurant masquait des préparatifs d’intervention militaire contre la Russie, par le Nord, en Finlande, et par le Sud par les troupes du général Weygand.

Devant l’incroyable défaite du front de l’Ouest, en partie liée à la visée antisoviétique, l’Allemagne nazie se révéla capable de gagner en moins de trois semaines la bataille de France. L’antisoviétisme dût alors reculer, la priorité devenant pour les “Français libres” la défaite de l’Allemagne nazie. On assista, indique Pierre Courtade, à une certaine « mise en veille de l’antisoviétisme […] plus tard on verra ». Et en effet, après la chute de l’Allemagne nazie, l’antisoviétisme reprit de plus belle.

Fin de la Seconde Guerre mondiale et la préparation de l’après-guerre

À la conférence de Yalta les alliés reconnaissent les zones d’influence soviétique sur l’Europe orientale. Dès la fin de la guerre cependant, les “anglo-saxons” opposent deux concepts : d’un côté, la « démocratie politique » occidentale [des puissances capitalistes], de l’autre la « démocratie économique », telle que l’illustre « le totalitarisme soviétique ».

La Grande-Bretagne visait à étendre la sphère des pays de « démocratie politique », concept qui n’était pas vraiment opérant pour les pays de l’Europe centrale et orientale, ceux-ci n’ayant pas de classes moyennes s’exprimant dans le cadre du régime parlementaire. Le concept de démocratie politique masquait selon Courtade la défense d’intérêts économiques et financiers occidentaux, dans la mesure où la « démocratie économique » (ou « totalitarisme soviétique »), menaçait les intérêts des trusts internationaux à l’Est du continent européen, en Hongrie, Bulgarie et Yougoslavie libérés.

Le cas de la Hongrie est exemplaire. En 1946 la situation économique de la Hongrie est catastrophique, en fonction de quoi l’URSS lui restitue les usines déplacées pendant la guerre. L’armée rouge ne remet pas alors en cause le régime de la propriété privée. Cette politique conciliatrice est même reconnue par le journal conservateur The Times. En août, un traité commercial hungaro-soviétique est signé pour seize mois, pour 30 millions de dollars de marchandises, sans protestation de la part des anciens alliés. En octobre cependant, une note du département d’État proteste contre ce traité commercial hungaro soviétique, ainsi qu’à propos d’un traité similaire avec la Bulgarie.

La presse occidentale se met à parler « d’impérialisme soviétique ». Le gouvernement des États-unis et la Confédération des patrons américains, prétendent participer, pas toujours de façon désintéressée, à la reconstruction des États de l’Europe centrale, faute de quoi ils menacent de supprimer tout crédit à l’URSS. Ils ont besoin rapidement des parts de marché de l’Europe de l’Est, afin de relancer leur économie. La reconversion de l’économie de guerre en économie de paix posait en effet problème aux États-Unis. Au Royaume Uni, la situation économique était difficile aussi, le déficit commercial étant passé de 194 millions de livres en 1938 à 461 millions de livres en 1945. Dans les milieux d’affaires, l’URSS se présentait ainsi comme puissance maléfique, les dépossédant de leurs marchés. Une reconstitution du « bloc occidental » visant à isoler l’URSS se posait comme une nécessité pour le camp capitaliste, comme hier à Locarno ou lors du Pacte à quatre de 1934.

Aux États-Unis, des courants bellicistes projetaient une guerre préventive contre l’URSS momentanément affaiblie. Ils savaient que les Soviétiques pouvaient rapidement disposer de l’arme atomique et que sa reconstruction économique était en bonne voie. Ces courants accusent alors le pouvoir soviétique de disposer partout d’espions. Ils déploient la rhétorique du danger de la « pax communista ». Le parti de la guerre contre la Russie regroupe le milieu des affaires et son aile droite, certains syndicats, des socialistes “antistaliniens”, des minorités ethno-nationales. Les discours complotistes ont un impact sur la population américaine, préparant la campagne maccarthyste et sa “chasse aux sorcières”.

Il existe un autre courant qui défend un principe de conciliation avec l’URSS. Il regroupe des intellectuels qui estiment qu’il n’existe pas de rivalité impérialiste entre l’URSS et les États-unis, que ces deux pays sont complémentaires : des pays continents avec beaucoup de ressources. Il n’est donc pas exclu de “faire des affaires” avec les soviétiques. Comme le font certains penseurs actuels de la “mondialisation”, certains de ces intellectuels peuvent aussi défendre la thèse néo-pacifiste de l’abandon de la fin des cadres nationaux au profit d’un super État. Parmi ces “conciliateurs”, certains estiment d’ailleurs que le peuple américain peut adhérer plus aisément à la rhétorique d’une croisade “idéaliste” (plutôt qu’à une croisade militaire), dans la continuité de la croisade antitotalitaire contre l’Allemagne nazie. Dans le camp des puissances capitalistes, tel qu’il s’exprime à l’ONU, l’ennemi toutefois n’est plus la puissance allemande et le fascisme international, mais l’URSS. Il s’agit de préserver l’Europe du bouillonnement révolutionnaire.

À la veille de la “guerre froide” qui va marquer des décennies de relations internationales, Pierre Courtade met en évidence la continuité de l’antisoviétisme des puissances capitalistes, sous ses diverses formes. Il espère, que dans le cadre d’une France de « démocratie sociale », devenant un fait social (à l’instauration de laquelle Parti communiste devait jouer un rôle déterminant), se trouvera à même de revivifier l’alliance franco-russe, la politique d’amitié avec les pays des Balkans et des “slaves du Sud”. Il tend à croire que cette « démocratie sociale » sera acceptée par les puissances impérialistes occidentales comme le fait soviétique le fut en 1924.

Pierre Courtade, (1915-1963), Essai sur l’antisoviétisme, Paris, Editions Raisons d’être, 1946. Élève de Jean Guéhenno. Pierre Courtade commence sa carrière de journaliste au Progrès de Lyon. Il rencontre des hommes qui compteront pour lui, comme Louis Aragon, Roger Vaillant ou René Tavernier. Il adhère au PCF pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il participe à la Résistance. À la Libération, il entre à la rédaction de l’hebdomadaire Action. En 1946, Maurice Thorez lui propose de tenir la rubrique internationale de l’Humanité, il l’animera jusqu’à son décès.

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